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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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20 août 2018 1 20 /08 /août /2018 12:38

Comment peut-on être chinois ? Les propagateurs du régime capitaliste mondialisé qui se nourrit du court terme aiment tirer des plans sur la comète et raconter des contes de fée valables pour l’éternité. Ils savent toujours expliquer après coup pourquoi une crise est arrivée mais ne savent jamais prévoir la prochaine, et encore moins comment en sortir mais ils savent par contre réduire tout système politique, économique et social à ce qu’ils croient connaître. Le monde entier est censé se prosterner devant l’inéluctabilité des affirmations de leurs oracles.

Tout était bien fixé d’avance depuis « la chute du mur », mais voilà qu’un cinquième de l’humanité a décidé de continuer à échapper aux grilles prévues à cet effet et refuse d’entrer dans des cases préformatées. Risibles sont les innombrables élucubrations qui se veulent intellectuelles et qui visent à réduire la portée des innovations chinoises en matière économique, sociale, politique, diplomatique. Alors que l’hyperpuissance d’un monde post-occidental en crise structurelle n’arrive visiblement plus à se faire les dents sur son ennemi stratégique. Car la Chine a inventé un système qui fonctionne et qui mérite donc d’être analysé et compris. Il faut simplement l’admettre et ouvrir les yeux.

La Rédaction

 

Le socialisme chinois et le mythe de la « fin de l’Histoire »

-

Août 2018

 

Bruno Guigue*

 

En 1992, un politologue américain, Francis Fukuyama, osait annoncer la « fin de l’Histoire ». Avec l’effondrement de l’URSS, disait-il, l’humanité entrait dans une ère nouvelle. Elle allait connaître une prospérité sans précédent. Auréolée de sa victoire sur l’empire du mal, la démocratie libérale projetait sa lumière salvatrice à l’échelle planétaire. Débarrassée du communisme, l’économie de marché allait répandre ses bienfaits aux quatre coins du globe, réalisant l’unification du monde sous les auspices du modèle américain.La débandade soviétique semblait valider la thèse libérale selon laquelle le capitalisme - et non son contraire, le socialisme - allait dans le sens de l’histoire. Aujourd’hui encore, l’idéologie dominante martèle cette idée simple : si l’économie planifiée des régimes socialistes a rendu l’âme, c’est qu’elle n’était pas viable. Le capitalisme, lui, ne s’est jamais aussi bien porté, et il a fait la conquête du monde.

 

Les tenants de cette thèse en sont d’autant plus convaincus que la disparition du système soviétique n’est pas le seul argument qui semble plaider en leur faveur. Les réformes économiques engagées en Chine populaire à partir de 1979, à leurs yeux, confirment également la supériorité du système capitaliste. Pour stimuler leur économie, les communistes chinois n’ont-ils pas fini par admettre les vertus de la libre entreprise et du profit, quitte à passer par-dessus bord l’héritage maoïste et son idéal égalitaire ? De même que la chute du système soviétique démontrait la supériorité du capitalisme libéral sur le socialisme dirigiste, la conversion chinoise aux recettes capitalistes semblait donner le coup de grâce à l’expérience « communiste ». Un double jugement de l’histoire, au fond, mettait un point final à une compétition entre les deux systèmes qui avait traversé le XXème siècle. 

 

La narration occidentale est un conte de fées

Le problème, c’est que cette narration est un conte de fées.On aime répéter en Occident que la Chine s’est développée en devenant « capitaliste ». Mais cette affirmation simpliste est démentie par les faits. Même la presse libéral eoccidentala fini par admettre que la conversion chinoise au capitalisme est illusoire. Enfin, les Chinois eux-mêmes le disent, et ils ont de solides arguments.Comme point de départ de l’analyse, il faut partir de la définition courante du capitalisme : un système économiquefondé sur la propriété privée des moyens de production et d’échangeCe système a été progressivement éradiqué en Chine populaire au cours de la période maoïste (1950-1980), et il a effectivement été introduit dans le cadre des réformes économiques de Deng Xiaoping à partir de 1979. Une dose massive de capitalisme a ainsi été injectée dans l’économie,mais - la précision est d’importance - cette injection eut lieu sous l’impulsion de l’État. La libéralisation partielle de l’économie et louverture au commerce international relevaient d’une décision politique délibérée.

 

Pour les dirigeants chinois, il s’agissaitde leverdes capitaux extérieurs afin de faire croître la production intérieure. Faire place à l’économie de marché étaitun moyen, et non une fin. En réalité, lasignification des réformes se comprend surtout d’un point de vue politique. « La Chine est un Etat unitaire central dans la continuité de l’empire. Le Parti communiste a restauré la légitimité personnifiée auparavant par l’empereur. Le Parti veut préserver son contrôle absolu sur le système politique. Pour atteindre cet objectif, il doit aligner les intérêts des bureaucrates sur le bien politique commun, à savoir la stabilité, et fournir à la population un revenu réel croissant et de meilleures conditions de vie. L’État doit donc avoir une stratégie et viser le développement. L’autorité politique doit gérer l’économie de façon à produire plus de richesses plus efficacement. D’où deux conséquences : l’économie de marché est un instrument, pas une finalité ; l’ouverture est une condition d’efficacité et conduit à cette directive économique opérationnelle : rattraper et dépasser l’Occident ».2

 

C’est pourquoi l’ouverture de la Chine aux flux internationaux fut massive, certes, mais rigoureusement contrôlée. Le meilleur exemple en est fourni par les zones d’exportation spéciales (ZES). Les réformateurs chinois voulaient que le commerce renforce la croissance de l’économie nationale, et non qu’il la détruise, comme cela s’est produit plus tard en Russie, notent Michel Aglietta et Guo Bai. Dans les ZES, un système contractuel lie les entreprises chinoises et les entreprises étrangères. La Chine y importe les ingrédients de la fabrication de biens de consommation industriels (électronique, textile, chimie). La main d’œuvre chinoise fait l’assemblage, puis les marchandises sont vendues sur les marchés occidentaux. C’est ce partage des tâches qui est à l’origine d’un double phénomène depuis trente ans : la croissance économique de la Chine et la désindustrialisation de l’Occident. Un demi-siècle après les « guerres de l’opium » (1840-1860) qui virent les puissances occidentales dépecer la Chine, l’Empire du Milieu a pris sa revanche. 

 

Car les Chinois ont tiré les leçons d’une histoire douloureuse. « Cette fois, la libéralisation du commerce et de l’investissement relevait de la souveraineté de la Chine et elle était contrôlée par l’État. Loin d’être des enclaves ne profitant qu’à une poignée de compradors, la nouvelle libéralisation du commerce fut un des principaux mécanismes qui ont permis de libérer l’énorme potentiel de la population ».3Une autre caractéristique de cette ouverture, souvent méconnue, est qu’elle bénéficia essentiellement à la diaspora chinoise. Entre 1985 et 2005, elle détient 60 % des investissements cumulés, contre 25 % pour les pays occidentaux et 15 % pour Singapour et la Corée du Sud. L’ouverture au capital « étranger », en réalité, fut d’abord une affaire chinoise. Mobilisant les capitaux disponibles, l’ouverture économique a créé les conditions d’une intégration économique asiatique dont la Chine populaire est la locomotive industrielle.

 

Capitalistes, capitalisme et socialisme

Dire que la Chine est devenue « capitaliste » après avoir été « communiste » relève donc d’une vision simpliste et naïve des choses. Qu’il y ait des capitalistes en Chine ne fait pas de ce pays un « pays capitaliste », si l’on entend par cette expression un pays où les détenteurs privés de capitaux contrôlent l’économie et la politique nationales. En Chine, c’est un parti communiste de 90 millions d’adhérents, irrigant l’ensemble de la société, qui détient le pouvoir politique. Faut-il parler de système mixte, de capitalisme d’Etat ? C’est davantage conforme à la réalité, mais encore insuffisant. Dès qu’il s’agit de qualifier le système chinois, l’embarras des observateurs occidentauxest patent. Les libéraux se répartissent entre deux catégories : ceux qui reprochent à la Chine d’être toujours communiste, et ceux qui se réjouissent qu’elle soit devenue capitaliste. Les uns n’y voient qu’un « régime communiste et léniniste » bon teint, même s’il a fait des concessions au capitalisme ambiant.4Pour les autres, la Chine est devenue « capitaliste » par la force des choses et cette transformation est irréversible. 

 

Certainsobservateursoccidentaux,toutefois,essaient de saisir le réel avec davantage de subtilité. C’est ainsi que Jean-Louis Beffa, dans un mensuel économique libéral, affirmecarrémentque la Chine représente « la seule alternative crédible au capitalisme occidental ». « Après plus de trente ans d’un développement inédit, écrit-il,n’est-il pas temps de conclure que la Chine a trouvé la recette d’un contre-modèle efficace au capitalisme à l’occidentale ? Jusque-là, aucune solution de rechange n’était parvenue à s’imposer, et l’effondrement du système communiste autour de la Russie en 1989 avait consacré la réussite du modèle capitaliste à l’occidentale. Or la Chine d’aujourd’hui n’y a pas souscrit. Son modèle économique, hybride, combine deux dimensions qui puisent à des sources opposées. La première emprunte au marxisme-léninisme ; elle est marquée par un puissant contrôle du Parti et un système de planification vigoureusement appliqué. La seconde se réfère davantage aux pratiques occidentales, qui donnent la part belle à l’initiative individuelle et à l’esprit d’entreprendre. Cohabitent ainsi la mainmise du PCC sur les affaires - les filiales des sociétés occidentales implantées en Chine commençant même à devoir accueillir ses représentants en leur sein - et un secteur privé foisonnant ».5

 

Cette analyse inattendue est intéressante, mais elle renvoie dos-à-dos les deux dimensions - publique et privée - du régime chinois. Or c’est la sphère publique, manifestement, qui est aux commandes. Dirigé par un puissant parti communiste, l’État chinois est un Etat fort. Il maîtrise la monnaie nationale, quitte à la laisser filer pour stimuler les exportations, ce que Washington lui reproche de façon récurrente. Il contrôle la quasi-totalité du système bancaire. Surveillés de près par l’État, les marchés financiers ne jouent pas le rôle exorbitant qu’ils s’arrogent en Occident. Leur ouverture aux capitaux étrangers est d’ailleurs soumise à des conditions draconiennes fixées par le gouvernement. Bref, le pilotage de l’économie chinoise est confié à la main de fer d’un Etat souverain, et non à la « main invisible du marché » chère aux libéraux. Certains s’en affligent. Libéral bon teint, un banquier international qui enseigne à Paris I relève ainsi, pour le déplorer, que « l’économie chinoise n’est ni une économie de marché, ni une économie capitaliste. Pas même un capitalisme d’État, car en Chine c’est le marché lui-même qui est contrôlé par l’Etat ».6Mais si le régime chinois n’est même pas un capitalisme d’État, est-ce à dire qu’il est « socialiste », c’est-à-dire que l’État y détient la propriété des moyens de production, ou y exerce du moins le contrôle de l’économie ? La réponse à cette question est clairement positive.

 

Entretenir l’illusion en niant les succès maoïstes

La difficulté de la pensée dominante à nommer le régime chinois, on l’a vu, vient d’une illusion longtemps entretenue : abandonnant le dogme communiste, la Chine serait enfin entrée dans le monde merveilleux du capital. On aimerait tant pouvoir dire que la Chine n’est plus communiste ! Convertie au libéralisme, cette nation réintégrerait le droit commun. Retour à l’ordre des choses, une telle capitulation validerait la téléologie de l’homo occidentalis. Mais on a sans doute mal interprété la célèbre formule de Deng Xiaoping : « peu importe que le chat soit blanc ou noir, pourvu qu’il attrape les souris ». Cela ne signifie pas que le capitalisme et le socialisme sont indifférents, mais que chacun sera jugé sur ses résultats. Une forte dose de capitalisme a été injectée dans l’économie chinoise, sous contrôle de l’État, parce qu’il fallait stimuler le développement des forces productives. Mais la Chine demeure un Etat fort qui dicte sa loi aux marchés financiers, et non l’inverse. Son élite dirigeante est patriote. Même si elle concède une partie du pouvoir économique aux capitalistes « nationaux », elle n’appartient pas à l’oligarchie financière mondialisée. Adepte du « socialisme aux caractéristiques chinoises », formée à l’éthique confucéenne, elle dirige un Etat qui n’est légitime que parce qu’il garantit le bien-être d’un milliard 400 millions de Chinois.

 

Il ne faut pas oublier, en outre, que l’orientation économique adoptée en 1979 a été rendue possible par les efforts réalisés au cours de la période antérieure. Contrairement aux Occidentaux, les communistes chinois soulignent la continuité - en dépit des changements intervenus - entre le maoïsme et le post-maoïsme. « Beaucoup ont eu à pâtir de l’exercice du pouvoir communiste et particulièrement des décisions et des actions de Mao Zedong. Mais ils adhèrent pour la plupart à l’appréciation émise par Deng Xiaoping, lequel avait quelque raison d’en vouloir à Mao Zedong : 70 % de positif, 30 % de négatif. Une phrase est aujourd’hui très répandue parmi les Chinois, révélatrice de leur jugement sur Mao Zedong : Mao nous a fait tenir debout, Deng nous a enrichis. Et ces Chinois estiment tout à fait normal que le portrait de Mao Zedong figure sur les billets de banque. Tout l’attachement que les Chinois affichent encore aujourd’hui pour Mao Zedong tient à ce qu’ils l’identifient à la dignité nationale retrouvée ».7

 

Il est vrai que le maoïsme a mis fin à cent cinquante ans de décadence, de chaos et de misère. La Chine était morcelée, dévastée par l’invasion japonaise et la guerre civile. Mao l’a unifiée. En 1949, elle est le pays le plus pauvre du monde. Son PIB par tête atteint la moitié environ de celui de l’Afrique et moins des trois quarts de celui de l’Inde. Mais de 1950 à 1980, durant la période maoïste, le PIB s’accroît de façon régulière (2,8 % par an en moyenne annuelle), le pays s’industrialise, et la population passe de 552 millions à 1 017 millions d’habitants. Les progrès en matière de santé sont spectaculaires, et les principales épidémies sont éradiquées. Indicateur qui résume tout, l’espérance de vie passe de 43,9 ans en 1950 à 67,9 ans en 1980. C’est un fait indéniable : malgré l’échec du « Grand Bond en avant », et malgré l’embargo occidental - ce qu’on oublie généralement de préciser en Occident - la population chinoise a gagné 24 ans d’espérance de vie sous Mao. Les progrès en matière d’éducation ont été massifs, notamment dans le primaire : la part de la population analphabète passe de 80 % en 1950 à 16 % en 1980. Enfin, la femme chinoise - qui « porte la moitié du ciel », disait Mao - a été éduquée et affranchie d’un patriarcat ancestral. En 1950, la Chine était en ruines. Trente ans plus tard, elle est encore un pays pauvre du point de vue du PIB par habitant. Mais c’est un Etat souverain, unifié, équipé, doté d’une industrie naissante. L’atmosphère est frugale, mais la population est nourrie, soignée et éduquée comme elle ne l’a jamais été au XXème siècle. 

 

Cette réévaluation de la période maoïste est nécessaire pour comprendre la Chine actuelle. C’est entre 1950 et 1980 que le socialisme a jeté les bases du développement à venir. Dès les années 70, par exemple, la Chine perçoit le fruit de ses efforts en matière de développement agricole. Une silencieuse révolution verte a fait son chemin, bénéficiant des travaux d’une académie chinoise des sciences agricoles créée par le régime communiste. A partir de 1964, les scientifiques chinois obtiennent leurs premiers succès dans la reproduction de variétés de riz à haut rendement. La restauration progressive du système d’irrigation, les progrès réalisés dans la reproduction des semences et la production massive d’engrais azotés grâce à l’industrialisation ont transformé l’agriculture. Ces avancées agricoles n’ont pas attendu les réformes libérales de Deng Xiaoping. Comme les progrès sanitaires et éducatifs, elles en ont plutôt favorisé le succès en libérant une main d’œuvre désormais disponible pour l’industrie exportatrice. Et cet effort de développement colossal n’a été possible que sous l’impulsion d’un Etat planificateur, la reproduction des semences, par exemple, nécessitant des investissements dans la recherche impossibles dans le cadre des exploitations individuelles.8

 

En réalité, la Chine actuelle est fille de Mao et de Deng, de l’économie dirigée qui l’a unifiée, et de l’économie mixte qui l’a enrichie. Mais le capitalisme libéral à l’occidentale, en Chine, est aux abonnés absents. Il arrive que la presse bourgeoiserendecompte avec lucidité de cette indifférence des Chinois à nos propres lubies. On lit dans Les Echospar exemple, que les Occidentaux ont « commis l’erreur d’avoir pu penser qu’en Chine, le capitalisme d’Etat pourrait céder le pas au capitalisme de marché ». Ce qu’on reproche aux Chinois, en définitive ? La réponse vaut son pesant d’or :« La Chine n’a pas la même notion du temps que les Européens et les Américains. Un exemple ? Jamais une entreprise occidentale ne financerait un projet qui ne serait pas rentable. Pas la Chine qui pense à très long terme. Avec sa puissance financière publique accumulée depuis des décennies, elle ne se préoccupe pas en priorité d’une rentabilité à court terme si ses intérêts stratégiques le lui commandent ». Mais ce n’est pas tout. L’analyste des Echos conclut :« Cela lui est d’autant plus facile que l’Etat garde la mainmise sur l’économie. Ce qui est impensable dans le système capitaliste tel que l’Occident le pratique, cela ne l’est pas en Chine ».On ne saurait mieux dire ! Soucieux du long terme, le système chinois n’est pas libéral, et c’est pour cette raison qu’il est plus efficaceEt si le fleuron de la presse économique libérale veut bien l’admettre, ne boudons pas notre plaisir.9

 

Cet éclair de lucidité est inhabituel. Il change des litanies coutumières selon lesquelles la dictature communiste est abominable, Xi Jinping a été déifié, la Chine croule sous la corruption, son économie est chancelante, son endettement abyssal et son taux de croissance en berne. Enfilade de lieux communs et fausses évidences à l’appui, la vision que donnent de la Chine les médias dominants brille le plus souvent par un simplisme narquois. On prétend comprendre la Chine en la soumettant au lit de Procuste des catégories préétablies chères au petit monde médiatique. Communiste, capitaliste, un peu des deux, ou autre chose encore ? Dans les sphères médiatiques, on y perd son chinois. Difficile d’admettre, sans doute, qu’un pays dirigé par un parti communiste a réussi en trente ans à multiplier par 17 son PIB par habitant. Aucun pays capitaliste ne l’a jamais fait.

 

La « fin de l’histoire » peut en cacher une autre

Comme d’habitude, les faits sont têtus. Le Parti communiste chinois n’a nullement renoncé à son rôle dirigeant dans la société, et il fournit son ossature à un Etat fort. Hérité du maoïsme, cet Etat conserve la maîtrise de la politique monétaire et contrôle le système bancaire. Restructuré dans les années 1990, le secteur public demeure la colonne vertébrale de l’économie chinoise : représentant 40% des actifs et 50% des profits générés par l’industrie, il prédomine à 80-90 % dans les secteurs stratégiques : la sidérurgie, le pétrole, le gaz, l’électricité, le nucléaire, les infrastructures, les transports, l’armement. En Chine, tout ce qui est important pour le développement du pays et pour son rayonnement international est étroitement contrôlé par un Etat souverain. Ce n’est pas en Chine qu’un président de la République braderait au capitalisme américain un joyau industriel comparable à Alstom, offert par Macron à General Electricdans un paquet-cadeau. Bref, il y a peu de chance qu’un tel système converge un beau matin avec celui des régimes occidentaux.

 

En lisant la résolution finale du dix-neuvième congrès du Parti communiste chinois (octobre 2017), on mesure l’ampleur des défis. Lorsque cette résolution affirme que “le Parti doit s’unir pour remporter la victoire décisive de l’édification intégrale de la société de moyenne aisance, faire triompher le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère, et lutter sans relâche pour réaliser le rêve chinois du grand renouveau de la nation”, il faut peut-être prendre ces déclarations au sérieux. En Occident, la vision de la Chine est obscurcie par les idées reçues. On s’imagine que l’ouverture aux échanges internationaux et la privatisation de nombreuses entreprises ont sonné le glas du “socialisme à la chinoise”. Mais rien n’est plus faux. Pour les Chinois, cette ouverture est la condition du développement des forces productives, et non le prélude à un changement systémique. Les réformes économiques ont permis de sortir 700 millions de personnes de la pauvreté, soit 10% de la population mondiale. Mais elles s’inscrivent dans une planification à long terme dont l’Etat chinois conserve la maîtrise. Aujourd’hui, de nouveaux défis attendent le pays : la consolidation du marché intérieur, la réduction des inégalités, le développement des énergies vertes et la conquête des hautes technologies. 

 

En devenant la première puissance économique de la planète, la Chine populaire sonne le glas de la prétendue « fin de l’Histoire ». Elle renvoie à la deuxième place une Amérique finissante, minée par la désindustrialisation, le surendettement, le délabrement social et le fiasco de ses aventures militaires.Contrairement aux USA, la Chine estun empire sans impérialisme. Placé au centre du monde, l’Empire du Milieu n’a pas besoin d’étendre ses frontières. Respectueuse du droit international, la Chine se contente de défendre sa sphère d’influence naturelle. Elle ne pratique pas le “regime change” à l’étranger. Vous n’avez pas envie de vivre comme les Chinois ? Aucune importance, ils n’ont pas l’intention de vous convertirAuto-centrée, la Chine n’est ni conquérante niprosélyte. Les Occidentaux fontla guerre pour enrayer leur déclin, quand les Chinois font des affaires pourdévelopper leur pays. Au cours des trente dernières années, la Chine n’a mené aucune guerre et a multiplié son PIB par 17. Dans la même période, les USA ont mené une dizaine de guerres etprécipitéleur décadence.Les Chinois ont éradiquéla pauvreté, quand les USA déstabilisaient l’économie mondiale en vivant à crédit. En Chine la misère recule, tandis qu’aux USA elle progresse. Que cela plaise ou non, le « socialisme aux caractéristiques chinoises » est en train de mettre une fessée au capitalisme libéral à l’occidentale. Décidément, la « fin de l’Histoire » peut en cacher une autre.

 

*Normalien, Enarque, Ancien haut Fonctionnaire, Chercheur en philosophie politique, Enseignant-chercheur à l’Université de la Réunion

 

Notes :

1Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire et le dernier homme, 1993, Flammarion. 

2Michel Aglietta et Guo Bai, La Voie chinoise, capitalisme et empire, Odile Jacob, 2012, p.17. 

3Ibidem, p. 186.

4Valérie Niquet, « La Chine reste un régime communiste et léniniste »,France TV Info, 18 octobre 2017.

5Jean-Louis Beffa, «  La Chine, première alternative crédible au capitalisme », Challenges, 23 juin 2018. 

6Dominique de Rambures, La Chine, une transition à haut risque, Editions de l’Aube, 2016, p. 33. 

7Philippe Barret, N’ayez pas peur de la Chine !, Robert Laffont, 2018, p. 230. 

8Michel Aglietta et Guo Bai, op. cit., p.117.

9Richard Hiaut, « Comment la Chine a dupé Américains et Européens à l’OMC », Les Echos, 6 juillet 2018. 

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3 août 2018 5 03 /08 /août /2018 20:04

Nous avons reçu cet article de la part d’un de nos collègue de la rédaction. Il est écrit dans la langue de la globalisation, ce qui ne devrait pas étonner nos lecteurs plus accoutumés à nos articles dans la langue de Molière. Car cet article mérite d’être lu afin de permettre de découvrir un exemple concret de structuration politique dans une “nouvelle démocratie” à partir d’une analyse des processus électoraux en Roumanie. Un pays “neuf” donc, né de transformations sociales radicales qui se sont succédées depuis la Seconde Guerre mondiale sous la forme du “socialisme réel” avant de subir un nouveau réaménagement radical impulsé par le capitalisme mondialisé. Changement récent qui n’a pas pour autant signifié la fin des élites formées dans le cadre du régime précédent et qui allaient savoir exploiter la nouvelle situation sous la forme d’un clivage politique apparaissant comme nouveau.

Tous les anciens pays socialistes nous aident en fait à réfléchir sur le rôle historique du système disparu et sur le pourquoi du rôle ”pionnier” qu’ils ont pu jouer après 1989 dans la formation d’une société largement dépolitisée et clientélisée qui a eu depuis tendance à s’étendre vers l’Ouest en parallèle avec les processus “d’élargissements” de l’OTAN puis de l’UE.

La Rédaction


 

Electoral Geographies in Post-Communist Rural Romania: Neoliberalism & Economic Austerity, Electoral Clientelism and the Social-Democratic Ascendancy

-

Été 2018

 

Dr. Aurelian Giugăl, University of Bucharest

 

Key-words:post-communism, elections, rural area, electoral clientelism, social-democrats, Romania

 

 

The list of acronyms 

 

  1. Left-wing spectrum:

 

  • 1996: Social Democracy Party of Romania – PDSR;

  • 2000: Social Democratic Pole of Romania – PDSR;

  • 2004: National Union PSD + PUR – PSD-PUR; 

  • 2008: Alliance PSD + PC – PSD-PC; 

  • 2012: Social Liberal Union – USL;

  • 2016: Social Democratic Party – PSD. 

 

  1. Right-wing spectrum: 

 

  • 1996: Romanian Democratic Convention – CDR;

  • 2000: Romanian Democratic Convention 2000 – CDR 2000;

  • 2004: Justice and Truth Alliance – DA; 

  • 2008: Democratic Liberal Party – PDL; 

  • 2012: Right Romania Alliance – ARD;

  • 2016: National Liberal Party – PNL. 

 

 

Motto: “…ordinarily, defiance is first expressed in the voting booth simply because, whether defiant or not, people have been socialized within a political culture that defines voting as the mechanism through which political change can and should properly occur…” / Francis Fox Piven, R. A. Cloward(1977). Poor People’s Movement. Why They Succeed. How They Fail, New York: Vintage Books, p. 15. 

 

Introduction

 

In post-communist Romania nine national elections (2016 is the latest electoral year) have taken place so far in order to assign the representatives for the Chamber of Deputies and the Senate. The political confrontation was delineated by the dispute between the National Salvation Front (and its avatars1) versus other parties, denominated rather formally, as being right-wing. When we speak about these parties we have in mind the following political parties: the Romanian Democratic Convention (CDR) – the 1996 Parliamentary elections, CDR 2000 – the 2000 elections, the Justice and Truth Alliance (DA) – 2004, the Democratic Liberal Party (PDL) – 2008, the Right Romanian Alliance (ARD) – 2012 and the National Liberal Party – 2016. The general national framework has been established on the frontline separating neo-communists vs. anti-communists in the first decade post-1989. Afterwards, the gap between corruption vs. anticorruption has triggered any political debate in the second post-communist decade. As a consequence of the communist past, the neo-communist tendency (besides the incriminating label of corruption) has been dispatched indiscriminately to the social-democrats because they are still heavily indebted to the historical revolts of December 1989 and the miners’ protests throughout the 1990s. The anti-communist (anticorruption) axis is right-wing defined in Romania. Leaving aside the discursive element of the present political differences, a certain ideological development has structured the local political experience. In the post-1996 interval, the political establishment was unanimously in favour of neoliberal policies, the ideological cleavages having been rather nuanced. 

 

The post-communist nationalistic neo-developmentalism, focused rather on creating local capitalists and less prone to social equity2, has lasted for a short period of time, up until the dismissal of its supporters, right after CDR’s electoral win in 19963. The social-democrats were/are, to a limited extent, responsible for certain social policies and have attempted to protect, by certain social measures, its own electoral pool, while the right-wing governments (CDR after 1996, PDL after 2008) have discarded the shabby welfare state and have exposed most Romanian citizens to cynical market forces. Having considered these slight differences in terms of the overall economic policy backed up by the opposing parties, the general political discourse has rather seemed a childish game between the so-called communists & anti-communists or corruption & anti-corruption. This turned out to be the accidental middle ground, structured by the economic turbulent evolution, which has been the focal political point in the last twenty-five years in Romania. At the time when economic policies have begun to produce various social consequences, from thedeindustrialization process to high levels of unemployment or to the rise of economic inequalities between the existing social classes and the demographic fall (including massive migration), the electing citizens have sided towards the party which offered/offers a minimal level of social security. 

 

The 2016 elections clearly underlined this situation – it was a landslide electoral success for the social-democrats. As far as the rural world is concerned – the subject of the current paper –, there has been a trans-electoral consensus at the national level: the social-democrats have won first place in most Romanian rural settlements. It is nothing new that similar electoral outcomes were even registered in the 1996 and 2004 general elections, when the right-wing parties have dominated at the national level. Undoubtedly, certain differences in terms of electoral magnitude have existed (and still exist) between the geographical regions in Romania, which the present article aims to highlight. What does this paper want to achieve? By using the data from the parliamentary elections in the interval 1996-2016 (the Chamber of Deputies), we will show that:

 

  1. The social-democratic predominance in the rural areas has been a quasi-general one, with some minor regional exceptions (in 1996 and 2004, the right-wing parties have been in the forefront in both Transylvania and Banat). The regional mapping has the following structure:

-Dobrudja(Constanța and Tulcea counties);

-Moldavia&Bukovina(Bacău, Botoșani, Galați, Iași, Neamț, Suceava, Vaslui and Vrancea);

-Muntenia-Wallachia(Argeș, Brăila, București, Buzău, Călărași, Dâmbovița, Giurgiu, Ialomița, Ilfov, Prahova and Teleorman);

-Oltenia-Little Wallachia(Dolj, Gorj, Mehedinți, Olt and Vâlcea);

-TransylvaniaBanat(Alba, Arad, Bihor, Bistrița-Năsăud, Brașov, Caraș-Severin, Cluj, Hunedoara, Maramureș, Mureș, Sălaj, Satu Mare, Sibiu and Timiș).

 

We exclude from the current analysis the counties of Covasna and Harghita. Their dominant Hungarian population and, subsequently, the vote for the parties that represent their interests are not relevant for the current analysis. 

 

  1. The political system, especially in the rural areas, has developed in the direction of political bipolarity. If in the first post-communist decade the parties which passed the threshold had been numerous, the overall percentages of the first two political parties were slightly over 50%. Later on, especially after 2004, the situation changed dramatically, e.g. one party could win over 75% or even more. Electoral clientelism has become rampant. The mayors, through the means of distributed state-owned centralized resources, have managed to strengthen their local power. In the last years, in the period in which some voters and the officials have been prosecuted in court, the local authorities’ involvement in the election process has dwindled, resulting some (minor) changes in terms of the electoral outcome. 

 

In the next section we will summarize the electoral behaviour in post-1989 Romania. Afterwards, we will refer to the geographical space, defined both materially and discursively. We will try to highlight the most of the geographical inequalities which are (also) the result of historical disparities, deepened by the post-communist capitalist transition. We will then analyse the electoral geography in the already mentioned directions.

Electoral behaviour: studies and analyses

 

Asystematicanalysis of the electoral behavior in post-1989 Romania does not exist. Certainly, there are numerous studies dedicated to local, general, presidential and EU parliamentary elections. Their limits consist in the fact they have a lot of gaps (covering only certain elections) and are not properly integrated in the flow of academic & intellectual debates. They are self-sufficient as if hanging over an epistemological void. It is only due to the efforts of some scholars, in search for valid references that might unleash them from the confines of the portfolios. It is the technical articles that abound, i.e. those studies concerning the candidates’ selection process, the political parties’ financing, the electoral reform, electoral systems etc. Mihail Chiru and Sergiu Gherghina are the most knowledgeable political scientists in this regard4. In the specific case of the electoral sociology, ‘the determinants of political preferencesʼ5, such as the educational level, age group, gender, residentship, financial status or religious beliefs (the so called socio-economic and demographic attributes), have gone in the well-known usual direction: at the presidential elections of 2009, the sympathizers (and voters) of Mircea Geoanăhave preponderantly been described as poor, old, religious and stemming from the rural areas6. By contrast, those with a high level of education, above average wages, the youth etc. were more tended to vote with right-wing parties. There were/are still regional differences between the Banat & Transylvania and Oltenia & Moldavia, the first being more liberal and reform-inclined, anti-PSD, while in the case of the eastern and south regions PSD has been the only electoral option, which is a sort of structural capitalism with some social protection and clientelistic networks with socio-political function. As time elapsed, these electoral distinctions have been leveled down. The political economy of Romanian post-communism has always been quite rough, smoothing the old delimitations. In fact, the question of a minimal survival has consumed the electorates’ political energy: economic immigration to the West or (economically) facing the challenges in Romania have been their foremost issue. The political and ideological dimension, the polis and its turmoil, the question of democracy have all gradually faded away as part of the usual political party activity in Romania. The present situation is one in which PSD gets to be voted not just by the poor classes of the society, as a lot of people imagine it to happen, but also by most of the state bureaucracy7. This is, of course, absolutely right and understandable in the Romanian post-communist capitalism. After the post-1989deindustrialization process, together with the vanishing away of the jobs in small towns and the rural cooperatives, the emergency solution, the only social solution available in this post-communist world came together with the aggrandizement of the state apparatus. In 2017, the number of positions occupied in public institutions and other national authorities is 1,205,151, part of which, 698,484, is in the local administration8. Within the election process per se, the type of political economy illustrated by the retrospective vote does matter. A job in the public sector becomes an essential requirement in the fight for survival. Hence, the clientelistic networks function as a social security measure. They constitute local arrangement that serve a real economic function. 

 

Geography matters: different geographies, different economies 

 

Space and the geographical location are both built materially and discursively. Each geographical space is loaded with a long economic, political, ethnic and class-based history9. However, the unequal development – the geographical inequalities are particularized by common vulnerabilities to the neoliberal growth – is not an historical accident, but part and parcel of the capitalist mode of production and accumulating process. It is also the distinguishing element of the capitalist geography, the expressions of the structural contradictions of capital itself, the sole matter of a rather structural inequality and less a statistical one10. To put it shortly, capitalist societies develop unequally11. In his The Development of Capitalism in Russia, Lenin was aware of the inherent spatial differences which accompany the expansion of capitalism and the spatial division of labor12. The spatial capitalist praxis includes the workers too, their assigned role being important in what the geographical economy of capitalism is all about13. Samir Amin talks about the distinction between the underdeveloped areas and the developed ones starting from the differences between the economic sectors at the beginning of the capitalist mode of production, the underdeveloped areas in Asia, Africa and South America14, defined as trade zones of raw material export to the industrialized parts of Western Europe and, later on, North America15. In this framework, there is one kind of economic development in the core areas, with its own production and consumption cycles, while in the peripheries another type of economy has sprung up, focused on an export-based economy and luxury goods’ consumption, a situation which led to the creation and reinforcing of developmental unbalances16.

 

Proceeding on the case of Romania, it is a common sense thing to say that the country was a Western European semi-periphery in the nineteenth century. The liberalization of commerce after the Treaty of Adrianople (1829) changes the country in a net exporter of cereals for the industrialized countries in Western Europe17. Certainly, the capitalist structure in the Romanian Old Regime has been more complex. What is, however, essential is the fact of the established production relations after the state became a consolidated mass producer of cash crops – the landowners (the boyars), who had most of the agricultural fields, have perpetuated a substantial peasantry18. The economic changes dating back to the Communist period (1948-1989) significantly alters the social structure in Romania because of the obvious industrialization process. Nevertheless, almost half of the country’s population (approximately 45%) was still living in the countryside after fifty years under the sway of a socialist regime. The nationalization of the agricultural land (collectivization) has brought about a particular form of rural economy around the agricultural collectives and the petty services related to it. After 1989, the private property in agricultural land would lead to another type of agriculture, i.e. subsistence agriculture. The advent of agricultural farmers has been a difficult one and is still limited in extent. In this last case, the lack of the necessary capital has been highly important. The liberalization of the Romanian economy and the mass import of agricultural products harvested in a landowning regime have ruined to an even higher degree the local agricultural producers, hence the shabby subsistence agriculture and migration – both internal and external – have become the last recourse for the peasant population. 

 

It is this rural population which represents the subject of the current electoral analysis. In the classical cleavage, the village dwellers (together with workers from industrialized areas) tended to vote for social-democratic parties19. Important changes in the electoral sociology and geography have been recently registered. What Pulzer used to write about class-identity a century ago – for the British political parties, the social class meant everything20– has been thinned in the last decades. For example, at the UK parliamentary elections in 2010, class structure and the socio-demographic variables explain little in terms of the electoral disparities, an insignificant 6% in vote fluctuations21. The political performance is the main subject in contemporary democracies, the voters considering the activity of the major parties in relation to political and social questions (sustainable growth, a small inflation rate, little unemployment rate, quality public services in areas such as education, health care, transportation and the environmental protection22). Undoubtedly, the electoral behavior of the population is built differently in the semi-peripheries of the old industrial democracies. The communist centralized economy and its downfall after 1989 have been structurally influencing the electoral modal ever since. The type of political economy is relevant in the electoral logic, while the economic crisis of 2008-2012 forms a defining variable in the post-1989 electoral framework. The economic poverty experienced by the countryside has been essential in the creation and the consolidation of the clientelistic electoral forms – this clientelistic topic is not going to be addressed at this point. Unemployed citizens, lacking any symbolic capital, could be easily integrated into the patronage and electoral coercive-control system. With or without clientelism, with or without the economic crisis, we will show that in the rural areas, where post-communist capitalist relations were established, the social-democrats largely prevail. The economic recession and the neo-liberal policies of center right-wing political parties have strengthened to an even higher degree this electoral reality.

The social-democratic ascendency in the rural world 

 

This has taken place all the time since 1996 up until now. In 1996, CDR has won the elections at the national level (we should remind the reader that we are only using the parliamentary elections’ data, the Chamber of Deputies) – CDR – 30.16%, PDSR – 21.52% (a voting ratio – CDR/PDSR – of 1.40). In the same parliamentary elections, the electoral reality has been almost reversed in the rural localities, 29.57% for PDSR and 22.2% for CDR respectively (a voting ratio of 1.30). Twenty years later, at the parliamentary elections in 2016, the social-democrats reported a landslide win, both nationally (45.5% – PSD, 20% – PNL: a voting ratio of 2.28) and in the rural localities (51.8% – PSD, 22.2% – PNL with a voting ratio of 2.33). If at the national level the electoral turnout in 1996 is the only one in which the social-democrats have been weaker (electorally) than the competition (we have seen above, CDR), in the case of the village areas, the PSD ascendency has been universal – see the table below, where the electoral ratio computed between the social-democrats and their opponents is illustrative in this regard (Table 1).

 

Table 1.The vote ratio: PDSR/PSD versus CDR/CDR 2000/DA/PDL/ARD/PNL

Parliamentary elections

Urban and rural

Only rural

1996

0.71

1.30

2000

7.32

12.14

2004

1.25

2.08

2008

1.02

1.19

2012

3.55

4.22

2016

2.28

2.33

Source: the National Institute of Statistics (INS) and the Permanent Electoral Authority (AEP).

Note: The vote ratio is computed by dividing the PDSR percentages to the CDR one (1996), PDSR/CDR 2000 (2000), National Union PSD + PUR/DA (2004), Alliance PSD+PC/PDL (2008), USL/ARD (2012) and PSD/PNL (2016).

 

 

What do we notice in regard to these values? The figures in 2000 and 2012 stand out as large. In fact, in the parliamentary elections in 2000, the social-democratic vote has been twelve times larger than the CDR 2000, i.e. or what was left from the former Convention (CDR). In 2016 the difference has been four times larger: the social-democratic ascendency has become unanimous at the national level. The electoral moments in 2000 and 2012 come after neoliberal right-wing governments. In the interval 1996-2000 the CDR has been incumbent (in a party alliance which include, among others, PNTCD and PNL). This was the time when the shock therapy was initially implemented, an economic program that included mass privatizations23, together with shutting down some of the enterprises considered unproductive and economically inefficient. After 1996, paraphrasing Cornel Ban, the shock therapy reached Bucharest (as well), bringing along the harsh contraction of available credit, fiscal austerity measures and structural reforms24. One thing is for sure, that the neoliberal reform mixer had disastrous consequences in regard to the Romanian national economy: the industrial production dropped by 20% in the interval 1996-2000, the waves of unemployed workers doubling the rate of poverty25, while the subsistence agriculture was such a generalized phenomenon that the country had start importing food26.

 

It has been written/affirmedthat the spectacular defeat of the Conservatives in the general UK elections in May 1997 is representative for the following aspect: the economic growth based on the values of market economy is not sustainable, generating inequality and individualism – the electorate did not vote for this economic program. The post-1980 period has been one of great flourishing for the neoliberal policies. Under the guise ofThatcherismor Reaganism, from the UK to the USA, from New Zealand to Spain, these economic policies have been embraced enthusiastically27. The same thing happened in Romanian, where the harsh reforms, based on pro-market economic policies, have been very active in the post-1996 period, have finally led to the utter electoral failure of the Convention. In 2000, CDR 2000, a compromise formula which was aimed to rescue whatever was left to save after the 1996 shock therapy, was unable to pass the electoral threshold, with historical PNTCD being cast out (perhaps forever) from the Romanian map of significant parties.

A following ensued after 2008: a new neoliberal reinforcing28– what Perry Anderson called ‘the most successful ideology in the history of humanity29– in the period immediately after the reelection of the (then) president Traian Băsescu, a new wave of austerity measures (severe wage cuts of up to 25%, the rise of the VTA to 24%, the elimination of social assistance schemes, including the reduction by 15% of the child-maternity allowance, the state budget predominantly allowing money to investment etc.30) and a new failure of the incumbent party associated with these measures, the democratic-liberals from PDL. In the parliamentary elections of 2012, PDL, the party that is responsible for ‘‘the toughest measures and the most difficult economic decision-makingʼ (Emil Boc), has attempted to hide away and escape from its still recent past. At these general elections, the party changed its name into the Right Romania Alliance (ARD), without reporting any electoral success. With an overall score of 16.51% from all counted votes, the party lost its inner purpose, later dissolving into PNL. In the rural area, the votes in favor of USL (the alliance between the social-democrats and the liberals) has been four times larger than the number of votes for ARD – 59.1% for USL and, respectively, 14% for ARD. The measures in favor of austerity have been penalized in the final electoral results31.

Without any doubt, there are significant regional differences. The electoral behavior in rural Transylvania is not at all similar to the one registered in Oltenia or Moldavia. The more economically precarious are the counties under scrutiny, the higher the vote rate is for the social-democrats. The best results for the social-democrats are reported in counties with a low urban population, underdeveloped economy, where the subsistence agriculture prevails. To make a loophole into more than a century-old history, they are the same counties where the 1907 peasant revolts were at their peak. We are referring to the south counties, such as Teleorman (Vlașca county at that time), Dolj or Olt being among them. A comparison between the PSD vote in these three counties and another three in Transylvania (Alba, Cluj and Sibiu) show remarkable differences. In the three south counties, more specifically, in the rural area, the added percentage for the social-democrats has been almost four times larger (66.59%) than the one in favor of the liberals – 18.64%. In the Transylvanian counties, once again in the rural area, PNL has outdone PSD at a margin, 33.38% to 31.42%

We are talking about geographical space with a different historical development. Since their formations (between the thirteenth and the fourteenth centuries) until their Union in 1859, the southern and eastern parts of the country had been under the Ottoman dominance & influence. Transylvania and the Banat had been, in the period 1250-1918, Hungarian & Austro-Hungarian provinces. These different histories also engulf different demographic and economic trajectories (the urbanization rate has been higher in the Transylvanian counties and lower in the south) and, as we can already see in the post-communist period, different electoral geographies. In fact, the overall vote in these three counties of Transylvania is totally unlike the one in the three south counties. Noticing how capital vagabonds32in the post-1989 decades, its migration to places where the expected profit is above the average seems natural. This is the reason why the capital expansion in Romania, as one could see from the high tech industry’s position, takes place in counties which already possess an economic advantage ahead of others (see, for instance, the industrial parks in Cluj-Napoca, Bucharest etc.). It is same situation as in the old industrial world.33Conversely, as part of what is called ‘backward geographiesʼ, the above mentioned southern poor counties are place where almost nothing takes places, at least from an economic point of view. Irrespective of the gaps in development and opportunity between the regions, the Romanian economic model leads, both in rural and urban areas, to the strengthening of the social-democratic vote. In the graph below (Figure 2; also see the tables in the annex), we can surmise that are obvious regional differences, whereas Moldavia & Bukovina & Oltenia look similar, the voting percentage to the social-democrats is smaller in Transylvania & Banat. However, what is striking is that in all these regions there is an ongoing rising trend for PSD. This could be explained by the fact that all the painful economic situations have constantly backed up the social-democratic vote. 

In the current socio-economic circumstances, the social-democrats act more like embedded conservatives. The rural economic fragility brings votes to their side. Why would they change it? Mutatis mutandis,the social-democrats are more like nineteenth century landowners (boyars): they have to preserve their privileges, their status quo. Or, if you wish, they are acting very much like some charm bracelet peddlers. If they are – as expected – being sold to naïve customers, the politicians do accumulate financial capital. It would be nonsensical that after such a dazzling performance, another peddler should come over and talk to the people about their ignorance and the products’ inefficiency. There is a high risk of too much trivialization here, but this is how matters usually stand. It is absolutely clear that the social-democratic lack any economic future plans for developing the country. At the same time, PSD, like all the other opposing parties, does not have the power to confront the post-communist capitalist spatial structure and its reproductive mechanisms in the semi-peripheries. Hence, the party’s public image is associated with conservative conformism and self-replicating poverty and underdevelopment. 

Political bipolarity and electoral clientelism 

In the first post-communist decade the votes were wasted generously, more parties winning places both in the local and parliamentary elections. For example, the local elections in 1996 for the county councils have listed no less than seventeen parties, which won the majority percentage – the first two parties have cumulated a modest result of 35.66%, divided into 19.44% for CDR and 16.21% for PDSR. Nowadays, almost nobody remembers the Labor Socialist Party (5.16% in the elections), the Agrarian Democratic Party in Romania – 3.20% or the Socialist Party – 2.26%. At the same local elections in 1996, out of 37 seats in the county councils in Tulcea only 12 (almost a third) have been won by the first two parties at the national level, CDR and PDSR. The other 25 have been distributed to the other electoral winners. The Labor Socialist Party – 10.43%, the Agrarian Democratic Party in Romania – 7.22% and the Socialist Party – 5.89% have held together nine council seats. Perhaps the negotiations that have taken place to form a majority

in the county councils have been extremely complex – a political effort that required negotiation and balancing out the civic opinion. The plurality of opinion – a grass-root type of democracy…

Now let’s have a look over the rural areas. In the locality of Cerna (Tulcea county), in the local council elections (1996), the Labor Socialist Party won the second place, ahead of CDR – 21.21% for the socialists and 14.68% for the Convention. Adding up the votes for the Socialist Party (10.31%), the final result was four seats out of thirteen for the two socialist parties. Since PDSR has won five mandates, nine seats out of thirteen (almost 70%) went to left-wing parties. In Olteni, Teleorman county, in the same 1996 local council election, the socialists were the first on the electoral list – the Socialist Party (32.76% and 4 seats out of 13). After the year 2000, the political picture changed drastically. The small parties begin to steadily disappear. The local bosses (pejoratively nicknamed ‘baronsʼ) have begun to organize the clientelistic armies to their own benefit. Undoubtedly, the strategic vote counted as much as before and the parties that did not have complex territorial networks have started to be incorporated by large parties. I. Ciobanu34has done basic computations in this regard, noticing that radical change. For instance, in the parliamentary elections in 1996 (the Chamber of Deputies), out of 3,009 localities, 2,883 (over 95% of the places) have reported that the winning party had less than 50% from valid votes. Therefore, there was enough political space for other local political formations as well. Twelve years later the circumstances have altered in the opposite direction. In the parliamentary elections of 2012 (for the same Chamber of Deputies), out of 2,965 registered localities, 83.07% of them (or 2,463 localities) have reported that the winning party has won over 50% of all available votes. In 889 localities the percentage for the winning party has been higher than 70%. 

In the rural areas, the comparison between the social-democratic vote in the parliamentary elections of 1996 and 2016 shows the same situation: the huge difference between the two electoral events and the massive local electoral growth of the social-democrats. In the parliamentary elections of 1996, in over 12% from a total 8,014 polling stations, PDSR and CDR have won at least or over 50% of all valid votes – 10.29% for PDSR and 2.08% for CDR. Twenty years later, in the 2016 parliamentary elections, the percentage has risen exponentially. In over 65% of all polling stations (10,188 in rural localities), PSD has won at least 50% of all valid votes – 56.62% for PSD and no more than 8.67% for PNL (Table 2). Overall, the ascendency of the first two large parties over the political spectrum in the rural areas is indisputable. The social-democrats control the villages of Romania and the figures in the table below underline this ascendency. Patron-client forms of dependency have been established: the mayor and the local bureaucracy stand for the patron, while the citizens share the client position. The result of the party in elections depends both on the existing territorial political structures and the ability to mobilize people with the help of local authorities. The political parties which are not embedded in the rural geography and do not have significant political networks cannot report significant electoral results. 

 

Table 2. The parliamentary elections in 1996 and 2016: the polling stations (%) where both the social-democrats and CDR & PNL won more than 50% of the valid votes 

 

Region

1996 – PDSR (%)

2016 – PSD (%)

2016/1996

National*

Dobrudja

Moldavia & Bukovina

10.29

2.34

23.79

56.62

59.58

70.48

5.50

25.46

2.96

Muntenia

Oltenia

Transylvania & Banat*

14.14

8.56

0.61

70.81

78.70

30.22

5.01

5.57

49.54

Region

1996 – CDR (%)

2016 – PNL (%)

2016/1996

National*

Dobrudja

Moldavia Bukovina

Muntenia

Oltenia

Transylvania & Banat*

2.08

1.00

0.58

1.17

0.84

4.14

8.67

5.39

6.02

6.69

3.70

13.76

4.17

5.39

10.38

5.72

4.40

3.32

Source:the National Institute of Statistics (INS) and the Permanent Electoral Authority (AEP).

Note: Transylvania & Banat do not include the Covasna and Harghita counties.

The present cleavage is centered on the electoral contradiction between PSD vs. the rest of the parties. The social-democrats have control of the rural population, but the same party has also encroached the urban dwellers as well – notice the recent PSD electoral success in the ‘liberalʼ Bucharest in contrast to the first post-communist decades. On the other hand, there are many instances which indicate and underlie numerous aspects regarding the current electoral corruption and clientelistic relations. All of the papers which deal with the issues of electoral clientelism refer to this social phenomenon in the moral dimension of enquiring about it: electoral bribing35, forms of dependency (using public funds to pump up the party clientele36), the unprofessional employment of central public functionaries in order to strengthen party domination in the area37, all these are mechanisms that have a negative impact on free and fair elections. It is clear that the political parties use a multitude of methods and electoral strategies (including electoral clientelistic practices) to accomplish their purpose, i.e. winning the elections with as many votes as possible. Most importantly, all these, more or less, legal mechanisms and electoral strategies (the social democrats practice it more, the liberals less) coalesce into a particular type of ultra-liberal political economy. In a study on contemporary Argentina38(concerning clientelistic coercive relations and the flourishing of Peronism in Greater Buenos Aires), Javier Auyero writes about the expansion of corrupt electoral forms in a country (Argentina) and a city (Buenos Aires) which are extremely polarized and economically segregated. In the new regime of urban marginality, the peripheral aspects have their own characteristics, varying from the high rate of unemployment and its persistence during long spans of time, to job insecurity and the downfall of the welfare state and most social security39assistance. In Conurbano Bonaerense, a geographical area with a total population of 8,440,000 inhabitants (which is – in the last decade of the twentieth century – equivalent to 24.4% of the Argentinian population), the implementation of aggressive neoliberal economic policies has led to massive deindustrialization and unemployment rates. Between 1991 and 1995 there has been a rise of 277% in the number of unemployed people. The rate of unemployment reached 22.6% among the work force (over 843.840 people have been made redundant in the interval40). In these ‘enclaves of extreme povertyʼ41, clientelistic coercive electoral networks have bloomed. This is why in de-industrialized areas, the patron-client relation, and its middleman, the punteros, has been built as a minimal form of resistance confronting the unequal development brought about by neoliberal policies. As Javier Auyero states, the clientelistic Peronism, with its social-democratic suburban roots (barrios), is particularised as a network meant to ensure a minimal social balance – problem-solving networksThe rise in the number of people who receive social assistance is the direct consequence of neoliberal economic policies. The simple fact that there is a shortage of workplaces feeds into the state of the political dependency. This is, finally, a vicious circle: the clientelistic forms ensure a minimal social protection which, in return, maintains the status quo. It is only a real economic development which could free the citizens from the clientelistic predicament. Who has the necessary interest and acumen for such a reform to take place?

Annexes:

Table 1A. Electoral results at the 1996 parliamentary elections

1996 Chamber of Deputies

CDR

PDSR

CDR/PDSR

National

30.17

21.52

1.40

Urban

35.68

15.57

2.35

Rural

22.72

29.57

0.77

Dobrudja

24.19

27.37

0.88

Moldavia

19.71

40.44

0.49

Muntenia

23.99

36.58

0.66

Oltenia

24.36

35.31

0.69

Transylvania & Banat*

25.59

15.13

1.69

*Without Covasna and Harghita counties

 

Table 2A. Electoral results at the 2000 parliamentary elections

2000 Chamber of Deputies

CDR 2000

PDSR

CDR 2000/PDSR

National

5.0

36.6

0.14

Urban

6.2

32.2

0.19

Rural

3.5

42.5

0.08

Dobrudja

2.9

40.3

0.07

Moldavia

2.9

55.6

0.05

Muntenia

3.2

50.7

0.06

Oltenia

3.2

52.5

0.06

Transylvania & Banat*

4.9

24.0

0.20

*Without Covasna and Harghita counties

Table 3A. Electoral results at the 2004 parliamentary elections

2004 Chamber of Deputies

DA

PSD-PUR

DA/PSD-PUR

National

29.8

37.3

0.80

Urban

36.5

30.3

1.20

Rural

21.9

45.6

0.48

Dobrudja

22.7

44.1

0.51

Moldavia

20.9

54.6

0.38

Muntenia

24.2

51.6

0.47

Oltenia

19.8

49.9

0.40

Transylvania & Banat*

23.4

33.9

0.69

*Without Covasna and Harghita counties

 

Table 4A. Electoral results at the 2008 parliamentary elections

2008 Chamber of Deputies

PDL

PSD-PC

PDL/PSD-PC

National

32.4

33.1

0.98

Urban

35.3

32.0

1.10

Rural

29.0

34.4

0.84

Dobrudja

25.9

41.6

0.62

Moldavia

29.3

38.8

0.76

Muntenia

29.9

36.7

0.81

Oltenia

27.6

46.6

0.59

Transylvania & Banat*

31.4

24.2

1.30

*Without Covasna and Harghita counties

Table 5A. Electoral results at the 2012 parliamentary elections

2012 Chamber of Deputies

ARD

USL

ARD/USL

National

16.5

58.6

0.28

Urban

18.2

58.7

0.31

Rural

14.0

59.1

0.24

Dobrudja

10.9

60.9

0.18

Moldavia

13.0

64.8

0.20

Muntenia

14.0

67.0

0.21

Oltenia

11.7

64.3

0.18

Transylvania & Banat*

17.8

48.9

0.36

*Without Covasna and Harghita counties

 

Table 6A. Electoral results at the 2016 parliamentary elections

2016 Chamber of Deputies

PNL

PSD

PNL/PSD

National

20.0

45.5

0.44

Urban

18.2

41.7

0.44

Rural

22.2

51.8

0.43

Dobrudja

23.1

52.3

0.44

Moldavia

22

57.8

0.38

Muntenia

21.3

59.9

0.36

Oltenia

18.2

64.7

0.28

Transylvania & Banat*

27.7

37.9

0.73

*Without Covasna and Harghita counties

Notes :

1The Democratic National Salvation Front (FDSN), the Social Democracy Party of Romania (PDSR) and the Social Democratic Party (PSD).

2Cornel Ban(2014). Dependență și dezvoltare: economia politică a capitalismului românesc [Dependency and Development. The Political Economy of Romanian Capitalism],translated into Romanian by Ciprian Șiulea, Cluj-Napoca: Tact, p. 122.

3Ibidem. 

4See Mihail Chiru, Sergiu Gherghina(2011). Keeping the Doors Closed Leadership Selection in Post-Communist Romania, East European Politics and Societies: and Cultures, Vol. 26(3), pp. 510-537; Sergiu Gherghina, Mihail Chiru(2012). Taking the Short Route Political Parties, Funding Regulations, and State Resources in Romania, East European Politics and Societies: and Cultures, Vol. 27(1), pp. 108-128; Sergiu Gherghina, Laurențiu Stefan, MihailChiru(2013). Electoral reform – Cui bono? Attitudes of Romanian MPs to the electoral system change, Journal of Legislative Studies,Vol. 19(3), pp. 351-369.

5Florin Feșnic(2012). Atribute socioeconomice și demografice și impactul lor asupra simpatiei pentru candidații la alegerile prezidențiale din 2009 [Socio-economic & Demographic Aspects and their Impact at the 2009 Presidential Elections]. In Mircea Comșa, Andrei Gheorghiță, Claudiu D. Tufiș(Eds.). Alegerile prezidențiale din România, 2009 [The 2009 Romanian Presidential Elections], Cluj-Napoca: Presa Universitară Clujeană, pp. 201-215.

6Ibidem, p. 212.

7Barbu Mateescu(2016). PSD și cei mai săraci dintre români: relația electorală [PSD and the Poorest of the Romanians: Electoral Ties],Sociollogica.Availableat:http://sociollogica.blogspot.com/2016/10/psd-si-cei-mai-saraci-dintre-romani.html.

9Neil Smith(2008). Uneven development Nature, capital and the production of space, Athens: The University of Georgia Press, p. 9.

10Ibidem, p. 143.

11Ibidem, p. 4.

12Doreen Massey (1995). Spatial Divisions of Labour. Social Structures and the Geography of Production, London: Macmillan, p. 289.

13V. I. Lenin(1961). Dezvoltarea capitalismului în Rusia. Procesul formării pieței interne pentru marea industrie[The Development of Capitalism in Russia. The Process of the Formation of a Home Market for Large-Scale Industry]. București: Editura Politică.

14Andrew Herod(1997). From a Geography of Labor to a Labor Geography: Labor's Spatial Fix and the Geography of Capitalism, Antipode, Vol. 29(1), pp. 1-31.

15Vezi N. Smith, op. cit. (p. 150) and Samir Amin(1976). Unequal development an essay on the social formations of peripheral capitalism, New York: Monthly Review Press.

16Samir Amin(1974). Accumulation and Development: A Theoretical Model, Review of African Political Economy,Vol. 1(1) (1974), pp. 9–26.

17Certainly, the discussion is much richer in content; for more complex information about the post-feudal Romanian capitalist economy, seeCornel Ban, op. cit. or Daniel Chirot(2002). Schimbarea socială într-o societate periferică. Formarea unei colonii balcanice [Social Change in a Peripheral Society: The Creation of a Balkan Colony],translated and afterword byVictor Rizescu, București: Corint.

18In 1930, 78.2% of the working inhabitants in Romania were peasant farmers, the percentage of industrial workers being a little over 7%(Enciclopedia României [The Romanian Encyclopaedia], Vol. I, p. 155).

19See Seymour Martin Lipset(1983). Political man. The Social Bases of Politics, London: Heinemann, p. 92.

20Peter Pulzer(1967). Political Representation and Elections in Britain, London: Allen and Unwin.

21Harold D. Clarke, David Sanders, Marianne C. Stewart, Paul F. Whiteley(2009). Performance Politics and the British Voter, Cambridge: Cambridge University Press.

22Ibidem.

23In 1996, before the CDR government, state companies included 84% of the whole work force, the entire electronic, heavy and chemical industry belonging to the state – see Cornel Ban, op. cit., p. 139.

24I will not get into details here. Concerning the shock therapy in the period 1996-2000, see chapter Revoluția neoliberală vine în România [The Neoliberal Revolution Comes to Romania], in Cornel Ban, op. cit., pp. 157-198.

25E. D. Tesliuc, I. Pop, C. M. Tesliu(2000). Romania: social protection and the poor, The World Bank, quotedin Cornel Ban, op. cit., p. 162.

26Cornel Ban, op. cit., p. 162.

27John Allen, Doreen Massey and Allan Cochrane (with Julie Charlesworth, Gill Court, Nick Henry and Phil Sarre) – 2002. Rethinking the Region, London and New York: Routledge, p. 2.

28We define neoliberalism as that system that highlights the ‘virtuesʼ of capitalism, free competition and consumption. It is an ideology which is strongly in favor of an excessive pro-market society, based essentially on selling and buying in order to consume. For more details concerning the concept, see MichaelFreeden(2005). Liberal Languages: Ideological Imaginations and Twenty-Century Progressive Thought, Princeton, NJ: Princeton University Press.

29Perry Anderson (2000). Renewals, New Left Review, 2(1), p. 17.

30These measures were supposed, according to the liberal-democratic party in power at the time, to be implemented due to the fact that two major crises had then overlapped: i) an internal crisis, related to the structural deficit in Romania – the country consumed less than it produced and ii) an external crisis, i.e. the Great Recession. 

31The same thing happened in Ireland. In the parliamentary elections in February 2011, the incumbent party, Fianna Fáil (FF), the predominant party in power since the middle of the 1930s, had won only 12% of the total votes, allowing a right-wing party, Fine Gael, to then implement an even more neoliberal set of policies. See Brendan K. O’Rourke, John Hogan(2014). Guaranteeing failure: neoliberal discourse in the Irish economic crisis, Journal of Political Ideologies, 9(1), pp. 41-59.

32Constantin Sterewrote, at the beginning of the twentieth century, about ‘vagabond capitalism’ and its migration for later expansion – see Manuela Boatcă(2005). Peripheral Solutions to Peripheral Development: The Case of Early 20th Century Romania, Journal of World-System Research, 11(1), pp. 3-26. See also Cindi Katz(2001). Vagabond capitalism and the Necessity of Social Reproduction, Antipode, 33(4), pp. 709-728.

33Doreen Massey, op. cit., pp. 1-11.

34Ionuț Ciobanu(2013). Competitivitatea sistemului de partide la nivel local, 1996-2012: de la echilibru la monopol politic [Parties’ Competitiveness at the local Level: from Equilibrium to Monopoly]. In Adrian Miroiu, Șerban Cerkez(Eds.). Competiția politică în România [The Political Competition in Romania], Iași: Polirom.

35Clara Volintiru(2012). Clientelism: electoral forms and functions in the Romanian case study, Romanian Journal of Political Science, 12(1), pp. 35–66.

36Clara Volintiru(2013). How Public Spending is Fuelling Strategies in Romania,Südosteuropa, 61(2), pp. 268-289; Sergiu Gherghina, Clara Volintiru(2015). A new model of clientelism: political parties, public resources, and private contributors, European Political Science Review, 9(1), pp. 115-137.

37Barbu Mateescu, op. cit.

38Javier Auyero(2001). Poor People’s Politics. Peronist Survival Networks and the Legacy of Evita, Durham & London: Duke University Press. 

39Ibidem, p. 29. 

40Ibidem, p. 31.

41Loïc Wacquant(1995). The Comparative Structure and Experience of Urban Exclusion: ‘Raceʼ, Class and Space in Chicago and Paris. In Katherine McFate, Roger Lawson, William Julius Wilson (Eds.). Poverty, Inequality, and the Future of Social Policy, New York: Russell Sage, pp. 543-570.

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25 juillet 2018 3 25 /07 /juillet /2018 18:15

Le conflit autour de la Terre sainte contient aujourd’hui toutes les principales contradictions de la planète, ce qui explique la place qu’il occupe dans les consciences et dans les inconsciences partout dans le monde. Cet article analyse la situation actuelle autour de la question israélienne dans le cadre d’une réflexion analythique globale sur les rapports existant dans le monde et le liens de chacun d’entre eux avec les principales contradictions, ce qui explique pourquoi nous l’avons repris ici. A l’heure où domine de plus en plus le sentiment que nous arrivons à la scène finale d’une pièce qui a été jouée et rejouée tout au long de l’histoire de l’impérialisme. Et qu’il faut donc bien à partir des diagnostic établis commencer à réfléchir comment vaincre la maladie.

La Rédaction

 

Israël, dérive ou destination naturelle ?

 

Une mauvaise utopie* se heurte une pyramide à quatre faces

-

juillet 2018

Badiaa Benjelloun

On ne compte plus le nombre de visites faites par Netanyahu à Poutine. On s’y perd. Au cours des sept derniers mois, pour l’année 2018, le chef du gouvernement de Tel Aviv s’est rendu quatre fois en Russie voir le maître du Kremlin. Le besoin de le voir est semble-t-il incoercible, en cinq ans, on ne compte plus ses allers retours. Au cours de ces mouvements pendulaires, la configuration des échanges est très éloignée de l’arrogance assumée que le chef de l’état ethno-militaro-théocratique pratique à Washington, pas de "standing ovation" à la Douma en snobant le chef d’Etat élu en bonne et due forme.

1 Faillite israélienne en Syrie, exit le projet du Grand Moyen Orient

Cette impérieuse nécessité souligne ce qui s’est largement amorcé sous Obama I et II, les Usa ne sont plus les maîtres du jeu (exclusifs) dans l’Orient arabe. Au contraire de ce qui s’est déroulé en Irak où une destruction des structures politiques, sociales a été systématique et a parfait l’anéantissement économique, la Syrie a survécu au broiement programmé par les néo-conservateurs sionistes. Il est vrai qu’elle a été épargnée par la malédiction pétrolière qui a frappé le pays voisin et qui en a fait la proie privilégiée de l’impérialisme anglo-saxon, fort contrarié de la nationalisation en 1972 de l’Irak Petroleum Company. La Syrie ne s’est pas engagée non plus dans l’engrenage d’une guerre ruineuse avec la République islamique d’Iran que l’Irak a engagée pour servir de rempart à la Révolution islamique. Saddam Hussein a répondu aux vœux des pétromonarchies et de la CIA en acceptant d’être le factotum de leur habile contre-révolution. Long conflit de huit ans qui ne lui a valu que des dettes, un million de morts et un arrêt net de son développement. Cette erreur stratégique de Saddam Hussein fut suivie selon une logique inexorable par la première guerre du Golfe, un embargo et la seconde guerre du Golfe. Il a certes contenu le déferlement d’une vague qui pouvait emporter les régimes monarchiques arabes. Mais près de quarante ans plus tard, le pays en paie encore le prix alors que selon un paradoxe apparent, il est rentré dans la zone d’influence de l’Iran.

Les mouvements de protestation des peuples arabes, ‘printemps arabe’, qui n’ont reçu aucune manifestation de solidarité internationale digne de ce nom ont fini par se répandre en Syrie en 2011. Au début de l’arrivée au pouvoir de Bashar Al Assad, ophtalmologiste formé en Grande-Bretagne que rien ne destinait à cette fonction hormis le fait que son père avait transformé le régime en République héréditaire, les droits et acquis sociaux élaborés dans le cadre d’un baathisme fortement teinté de socialisme ont commencé à être détricotés dans le but de s’insérer dans le marché mondial. Pénétration d’abord timide de la finance internationale et privatisations ont transformé progressivement le paysage social du pays provoquant un fort exode rural motivé par des années de sécheresse consécutive que n’a pas endigué un système engagé dans le laisser-faire néo-libéral inspiré par la FMI agrémenté d’austérité et de gel des salaires.(1) L’élite économique s’est fortement enrichie, les activités se sont développées dans les villes au dépens des campagnes créant des factions pro-occidentales au sein du gouvernement et de l’armée, le chômage s’est accru. La contestation sociale née dans les zones principalement affectées par la dégradation du niveau de vie a été réprimée, alors qu’on a découvert après 2011 que des entrepôts d’armes et des tunnels avaient été préparés bien avant le ‘printemps arabe’. La Syrie n’était pas endettée sur le marché international et elle a conservé sa souveraineté alimentaire et pharmaceutique malgré les mesures néolibérales résntes. Mais très vite, la rébellion a changé de nature. Les forces de l’ordre ont affaire à des ripostes armées voire à des provocations par des groupes paramilitaires. Dès fin 2011, un arsenal sophistiqué est disséminé parmi des ‘rebelles’ qui disposent de missiles antichars français de dernière génération capables de transpercer des blindages conséquents de véhicules de l’armée syrienne. Le complexe militaro-industriel étasunien à l’œuvre a transféré dans l’Orient arabe le savoir-faire accumulé en Amérique latine. Les escadrons de la mort ont été peinturlurés d’un vernis islamistes. Les mercenaires, payés au-delà du salaire moyen dans la région, affluent, la motivation islamiste élargit le spectre des recrues puisées d’abord dans les prisons des pétromonarchies. Elles viennent bientôt y compris des quartiers déshérités des pays européens qui n’ont pas su ni voulu intégrer correctement dans un système éducatif universel les enfants de la classe ouvrière qu’ils avaient importée dans les années d’expansion industrielle. Un tel laisser faire des gouvernements occidentaux pourvoyeurs de candidats alqaïdistes et daechistes, surtout français et belge, manifeste qu’ils comptent régler ainsi la création d’un ennemi intérieur en déplaçant le curseur des terroristes à exporter et à rapatrier quand leur bon usage se ferait sentir. Il est frappant que l’opposition armée qui n’est qu’en partie seulement de base syrienne n’a pas de revendication sociale mais uniquement confessionnelle, cette indifférence aux questions économiques aurait dû alerter tout anti-impérialiste un tant soit peu attentif au seul clivage pertinent.

Negroponte, homme de la CIA qui s’est hautement spécialisé dans la contre-insurrection au Honduras où il a été ambassadeur entre 1980 et 1985 pour viser le Nicaragua et l’insurrection en El Salvador, avait été le premier ambassadeur envoyé en Irak en 2004 pour écraser la résistance patriotique qui devenait de plus en plus efficace avec ses dispositifs explosifs improvisés. Il avait emmené dans ses bagages Robert Stephen Ford, parlant arabe et turc et ayant débuté le travail ‘option Salvador’ à Najaf, avant de rejoindre Bagdad en 2005 et parfaire la formation des escadrons de la mort irakiens qui seront responsables de la guerre interconfessionnelle shiite-sunnite et interethnique arabe-kurde.

Les supplétifs indispensables, comme en Amérique latine, furent les Israéliens opérant au sein de l’appareil militaire ‘étatique’ de l’entité sioniste ou comme anciens de cet appareil travaillant pour des sociétés privées. Dans les prisons où l’occupant a entassé en masse tout résistant potentiel, tout homme adulte entre 18 et 60 ans les interrogatoires ‘ musclés’ étaient menés par des Israéliens.

Armements, formation de militaire de la lutte contre-insurrectionnelle, assistance électronique dans le traitement des données policières, Israël est présent dans tous les fronts, au Guatemala tout d’abord. 300 conseillers israéliens dirigent des opérations coordonnées avec le commandement sud de l’armée américaine.(2) L’aide israélienne au gouvernement guatémaltèque outrepasse ce rôle militaire, elle fournit un modèle de palestinisation des Indiens (60% de la population) placés dans des hameaux stratégiques et de création de tension entre communautés religieuses.

El Salvador et le Costa Rica avaient déménagé leurs ambassades de Tel Aviv vers la ville Sainte dans le début des années 1980 en échange de ventes d’armement, de lutte antiterroriste et de rééchelonnement de la dette extérieure. Au Honduras, Sharon avait emboîté le pas à Reagan en 1982 et a conclu une livraison d’armes en particulier la cession de celles saisies à l’OLP au Liban.

Les limites de l’intervention en Amérique centrale et latine imposées au Pentagone par l’opinion et le Congrès allait favoriser l’offensive d’Israël sur ces territoires. De plus, un protocole secret permettait à des pays tiers d’utiliser des crédits militaires étasuniens pour acheter du matériel israélien. De cette manière, les mœurs démocratiques américaines encore endolories par le syndrome vietnamien ont permis une croissance exponentielle de l’industrie de l’armement de l’entité sioniste, un boum de 340% entre 1978 et 1980. Cette transformation d’Israël en agent de la CIA l’ont dès lors classé comme cinquième marchand d’armes au monde, lesquelles ventes lui assurent 40% de ses revenus.

L’ancien collaborateur de Negroponte, Robert Stephen Ford, a été nommé ambassadeur à Damas en 2010 juste deux mois avant ‘l’insurrection’, après un crochet par Alger de deux ans en 2006 et un retour à Bagdad en 2008 pour parfaire la continuité de l’option ‘Salvador’ irakienne. Les atrocités commises en Syrie par les groupes terroristes encore appelés à cette époque « révolutionnaires » par les médias occidentaux et pétromonarchiques, révélées parDer Spiegeldès mars 2012, sont tout à fait superposables à celles commises en Irak par les escadrons soutenus par les Usa.(3) L’Armée syrienne libre, présentée comme résultant de défections massives de l’armée gouvernementale, n’a jamais été qu’un réseau informel d’unités paramilitaires diverses recevant leurs subsides d’entités multiples nationales (4) ou non, des compagnies privées ont été impliquées dans leur formation et leur assistance,(5) mais obéissant toutes à la consigne majeure de la destruction de l’Etat-nation syrien.

Tout ce beau développement, translation homothétique de l’option Salvador en plein cœur de l’Orient arabe, s’est confronté à un double antagonisme.

Le peuple syrien dans sa majorité s’est rangé, malgré des hésitations dans les milieux marginalisés et la défection de quelques hauts fonctionnaires liés aux intérêts occidentaux, du côté du gouvernement de Bashar Al Assad, il ne se reconnaissait pas dans ces tueurs formidablement équipés et manifestement venus d’ailleurs pour une très grande partie. Les énormes manifestations en sa faveur en témoignent, aucune baïonnette ne peut y contraindre en période de guerre ‘civile’. Par ailleurs, nombre d’observateurs de la Ligue arabe dans le cadre d’une mission dirigée par un général soudanais et dépêchés fin décembre 2011 dans une tentative de dénouer la crise, mais non appointés par les pétromonarchies, ont rapporté que le conflit était d’une autre nature qu’une répression exercée par un régime autoritaire sur un peuple révolté. Dès fin 2011, il devenait évident qu’il s’était internationalisé avec participation de plusieurs parties.

L’accueil des réfugiés irakiens après 2003, entre 1,2 et 1,5 millions sur les deux millions qui ont quitté leur pays, a bouleversé l’équilibre socio-économique de la Syrie qui a dû développer des stratégies pour s’adapter à un accroissement brutal de 10% de sa population. L’arrivée sans restriction ni visa jusqu’en 2007 dans les principales villes, Damas, Alep et Homs de ces réfugiés a enseigné au peuple syrien ce qui peut advenir de lui en cas de désintégration de l’Etat-nation tel qu’il s’est construit depuis la division de cette région par les deux puissances impériales au lendemain du dépeçage de l’Empire ottoman. Le chaos est le seul statut garanti par les interventions ‘libératrices’ occidentales. Cette absorption brutale a créé par ailleurs une hausse importante dans l’immobilier, instabilité des prix qui a été une source de mécontentement urbain. La Syrie avait déjà areçu en 2006 un afflux brutal mais transitoire de réfugiés libanais, quelques centaines de milliers lors de l’attaque israélienne visant le Liban. Bashar Al Assad avait prononcé après la fin de l’agression israélienne un discours fleuve, comme plus aucun chef d’Etat arabe ne sait plus en faire, vibrant d’hommages pour la victoire du Hezbollah…. Mais son sort est scellé bien avant.

Le second résulte de la leçon administrée à la Chine et la Russie par l’Otan en Libye. La résolution 1789 de l’ONU a été transformée par l’Alliance atlantique en permis de renverser le régime, d’assassiner le chef de l’Etat et d’installer une instabilité qui allait se répercuter sur toute l’Afrique sub-sahélienne. La Syrie n’a jamais renié son alliance avec l’URSS puis la Russie de Poutine au point d’avoir refusé l’offre du passage du gazoduc des pétromonarchies par son territoire pour choisir celui prôné par Gazprom et qui devait aussi acheminer pour l’exportation le gaz iranien. Tartous est le seul débouché en Méditerranée pour la flotte russe. Les vetos russe et chinois au Conseil de Sécurité de l’ONU contre les résolutions occidentales à l’encontre de la Syrie ont été systématiques. L’intervention militaire directe de la Russie en Syrie à l’automne 2015, sur la demande de Assad et alors que la pression militaire des groupes armés par l’étranger menaçait tout le pays, a brisé net les efforts de l’Otan payés par les pétromonarchies et épaulés par une Turquie, base arrière des groupes terroristes et bientôt canal pour l’exportation du pétrole volé en Irak et en Syrie par des takfiristes.

Aujourd’hui, l’entité sioniste est contrainte de composer avec la résilience de l’Etat syrien qui a retrouvé le contrôle de plus de 90% de son territoire. Elle ne plaide plus pour que Daesh ou An Nosra/Al Qaïda, qu’il renseigne, dont il forme les cadres et soigne les blessés, se substitue au gouvernement actuel syrien. Les bombardements israéliens récurrents en faveur des groupes terroristes n’ont pas réussi à freiner l’avancée des troupes syriennes. La coalition du ‘regime-change’en Syrie est en train d’exfiltrer activement l’équipe des Casques Blancs, affiliés à la section Jabha Al Nosra d’Al Qaïda, environ mille personnes et leurs familles, cette décision a été prise en marge du dernier sommet de l’OTAN (6), c’est dire que le sud de la Syrie est perdu pour leur cause.

La centaine de raids aériens menés ces cinq dernières années par les avions de combat dernier cri contre des objectifs syriens n’ont eu aucun impact matériel ni moral sur une armée syrienne qui ne cesse de se battre sur plusieurs dizaines de fronts contre les forces de l’OTAN élargie.(7) L’ancien Chef d’Etat major israélien prétend qu’il s’agissait à chaque fois de frappes sur des convois d’armes convoyées depuis l’Iran vers le Hezbollah.(8) En réalité, l’objectif majeur de ces escapades aériennes est à destination interne, il faut rassurer les colons de la capacité réactive de la puissance occupante.

Les échanges impérieux, de vive voix, du chef de gouvernement de Tel Aviv avec Poutine ne portaient pas sur de banals partages d’informations pour éviter un conflit aérien au-dessus du ciel syrien. Netanyahu s’est rendu comme émissaire des pétromonarques, il se fait fort d’obtenir la levée des sanctions économiques occidentales contre le lâchage de la Syrie. Il a essayé d’obtenir que la Russie fasse pression sur l’Iran pour qu’il retire ses forces armées de Syrie. Le compromis obtenu a été qu’une zone limitrophe de quelques dizaines de km soit interdite au Hezbollah et à l’Iran et en échange, l’armée syriennepourra prendre le contrôle de toute la région adjacente au Golan.

La Syrie n’a pas disparu, les mangeurs d’organes ne l’ont pas dépecée et l’Iran est définitivement appréciée comme un acteur incontournable dans le Moyen Orient arabe, en Syrie comme en Irak. comme force

2. Faillite morale d’Israël

Un soldat filmé en train de tirer à bout portant une balle sur un Palestinien blessé inerte et à terre, ne présentant à l’évidence aucun danger. La séquence est vite devenue virale et a été vue plusieurs des millions de fois sur les réseaux sociaux.(9) Il a été jugé et condamné à 18 mois de prison. L’assassin Elor Azria, français et conscrit dans l’armée d’occupation, a vu sa peine réduite de 4 mois quelques mois plus tard (10)

Ce n’est pas la première fois que l’armée sioniste exécute froidement des Palestiniens, mais l’ampleur internationale donnée à cette séquence filmée et largement relayée n’a pu être contrecarrée efficacement par les organes de propagande israéliens. L’affaire Mohamed Durah, le jeune garçon de 12 ans tué par un sniper israélien en 2000 a duré plusieurs années.(11) Le film de Charles Enderlin qui avait saisi par hasard la scène a été contesté par les officines sionistes en France qui y ont vu un montage et un faux. Ce type d’arrogance, la chutzpah, capable de transformer le vrai-vrai en vrai-faux finit par s’éroder et la confiance jusque là absolue du pays dans son armée s’en trouve ébranlée.

La « Grande Muette » a été la cible d’opposants à Netanyahu et du même parti que lui-plus à droite encore et peut-être plus corrompus- en 2016 en demandant la création d’une commission d’enquête sur l’agression de 2014 contre Gaza. C’était une première car l’armée et ses agissements sont une question taboue dans un Etat où elle est son seul ciment. Oren Hazan, député à la Knesset et ancien tenancier de casinos et de bordels en Bulgarie (12) qu’il a fuie pour ne pas payer ses dettes, et Yossef Shapira, contrôleur d’Etat, ont accusé les autorités militaires de n’avoir fixé aucun objectif politique ou militaires avant de déclencher les hostilités. L’opération ‘Bordure protectrice’ avait fait 74 morts côté agresseur israélien dont 68 soldats et 2 251 morts du côté palestinien selon l’ONU. Lequorumnécessaire pour déclencher l’enquête n’a pu être obtenu, Hazan a été évincé de la commission de contrôle de l’Etat à la Knesset. (13)

La campagne BDS (14) ne cesse de faire des émules dans le monde.

Le refus de l’actrice israélienne Natalie Portman de recevoir des mains de Netanyahu le prix Genesisassorti million de dollars qui récompense sa façon exceptionnelle de représenter les valeurs juives (15) illustre l’engagement de plus en plus fréquent de juifs israéliens contre les exactions insupportables de l’Etat militaro-théocratique à l’encontre du peuple de Palestine. Le courage politique d’une artiste de cette renommée aura la vertu d’être contagieux. Vanessa Paradis et plus de cent artistes déjà en 2011 avaient refusé de se produire sur les scènes israéliennes. (16) L’annulation du match amical Argentine-Israël lors des prémisses du Mondial de football fera aussi sans doute date car de portée considérable compte tenu du très large public adepte de ce sport et de son spectacle dans le monde. (17)

L’internationale socialiste, forte de ses 140 partis avec 35 participant dans des gouvernements, a appelé lors de la réunion de son Conseil aux Nations Unies à Genève les 26-27 juin à un embargo total de toute forme de coopération militaire et de commerce d’armes avec l’entité occupante.(18) Les intimidations lancées par l’Etat hébreu- chantage récurrent à l’antisémitisme en cas de réprobation de la colonisation continue de ce qui reste de lambeau territorial aux Palestiniens- et soutien au ‘terrorisme du Hamas’ n’ont plus aucune prise. La cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, répond fermement et sur un ton courroucé aux accusations du ministre israélien des Affaires stratégiques et de la Sécurité publique qu’il n’y a pas lieu de confondre incitation au terrorisme et la question du boycott.(19)

Etat de corruption endémique

La corruption dans l’entité sioniste est un état endémique et lui est constitutive. Elle a évolué avec le temps. La loi israélienne qui permet d’accueillir tout juif accusé de malversation dans son pays d’origine a créé les conditions pour légitimer une situation de non droit dans le domaine de la lutte contre la corruption, en parallèle avec les multiples violations du droit international. Ces vingt-cinq dernières années, aucun premier ministre n’a échappé à la règle d’avoir été compromis dans des affaires de concussions, et seul Ehoud Olmert a écopé d’un emprisonnement (20). De limitée à des scandales qui impliquaient que des responsables reçoivent des pots de vin pour trafic d’influence, elle revêt désormais une dimension mafieuse avec détournements de fonds public d’une ampleur considérable. Les dirigeants sionistes se répartissent les deniers publics comme un butin réparti entre membres d’une mafia. L’achat des sous-marins allemands à Thyssen Krupp, d’un coût de plusieurs milliards de dollars et inutiles, a été l’occasion pour un cercle restreint autour de Netanyahu de récupérer des rétro-commissions considérables et de les transférer vers des comptes privés et secrets.(21). On a même vu un ancien ministre israélien verreux devenir agent des services secrets iraniens, le vernis sioniste est en train de craquer !

Le plus significatif est l’accoutumance du public israélien à cette faillite morale. Bien que convaincu de la corruption de son actuel dirigeant, il se déclare prêt à voter pour lui. Il n’y a pas lieu de s’en étonner puisque l’acte premier de la fondation d’Israël est basé sur le vol des terres de Palestine et sur le mensonge répété aux candidats du partage de cette rapine de l’existence d’« une terre sans peuple pour un peuple sans terre ».

Contrairement à l’oubli escompté des réfugiés palestiniens de leur dépossession par les ’pionniers’ de la plus vaste escroquerie de l’histoire, les millions de Palestiniens et leurs descendants spoliés et chassés réclament avec force leur droit au retour. Les manifestations pour ce droit tous les vendredi à Gaza depuis le mois de mars ne s’essoufflent pas malgré la multiplication des martyrs à Gaza, tirés comme des lapins par des snipperssionistes abrités lâchement derrière des hauteurs artificielles.

 

3. affinités et amitiés profondes.

L’immoralité crasseuse de cet Etat artefact se répand et s’incruste où elle peut.

Hongrie :

Les relations privilégiées entre la Hongrie de Viktor Orban et Netanyahu en est l’un des aspects. Les deux compères se rendent des visites mutuelles (22) pour consacrer une amitié en principe apparemment paradoxale. La dernière campagne électorale qui a porté pour la troisième fois au pouvoir le très rusé chef du parti Fidesz-Union des Jeunes démocrates en avril dernier avait sans nul doute des relents antisémites. A cette occasion, des portraits ambigus de Georges Soros (23) ont été placardés pour dénoncer les activités des ONG financées par le juif hongrois qui encouragent l’immigration clandestine et compromettent la nature chrétienne de sa population. Netanyahu passe sous silence l’admiration ouvertement professée par Orban pour Miklos Horthy, amiral régent de la Hongrie lors de la Seconde Guerre mondialisée, antisémite et partenaire militaire notoire des nazis qui a toléré le développement d’un mouvement fasciste qui allait organiser la déportation des centaines de milliers de juifs hongrois après son coup d’état organisé par l’armée allemande (24). Le paradoxe n’est bien sûr qu’apparent car un même fond d’islamophobie les anime et l’antisémitisme peut se conjuguer harmonieusement avec le philosionisme, comme le prouve le mouvement des chrétiens sionistes aux USA par exemple. Au delà de cette passion commune qui leur fait assimiler selon la nouvelle norme internationale édictée depuis la guerre sans fin de Bush Islam et terrorisme, un même climat de corruption sévit en Hongrie et en Israël. Nouvellement intégrée à l’Union européenne, une fois acquis son ticket d’entrée en 1999, à savoir son entrée dans l’OTAN, elle a bénéficié des ressources du plan de cohésion européen, soit 25 milliards d’euros pour 2007-2013 et une nouvelle tranche de 5 autres milliards d’euros pour les années 2014-2020. L’indice de perception de corruption établi par (25) Transparency Internationalclasse la Hongrie parmi les pays les plus corrompus en Europe. Le système Orban fonctionne sur un capitalisme de copinage dans lequel la manne européenne se retrouve dans l’escarcelle de la garde rapprochée de celui qui n’a comme programme que la peur irrationnelle d’une invasion musulmane. (26)

Pour la première fois dans l’histoire, une élection a été gagnée grâce à l’aide d’une firme privée de renseignements. Black Cube, fondée par des anciens du Mossad et rendue célèbre par son implication dans la constitution de dossiers (27) contre les plaignantes qui ont dénoncé les agressions sexuelles de Harvey Weinstein, a été engagé par Orban (28). L’armée d’espions a été engagée pour piéger des membres d’ONG liées à l’Open Society Fondation pour obtenir d’eux un enregistrement qui témoigne de leur volonté d’aider les migrants. La publication quelques semaines avant les élections de la liste de 200 personnes complotant contre la Hongrie a fortement contribué au résultat du scrutin.

Ukraine :

La contribution de Victoria Nuland, au travers de sa conversation et son délicat et significatif « F…EU » avec l’ambassadeur étasunien en Ukraine, deux semaines avant le coup d’Etat du Maïdan à Kiev, restera dans les mémoires. Elle y annonçait tranquillement lequel des protégés de la CIA devait être mis en avant pour prendre le pouvoir lors du regime changeprogrammé par les Usa, ce qui fut d’ailleurs fait (29). La femme de Robert Kagan, l’un des rédacteurs du PNAC (Plan pour un nouveau siècle américain) et idéologue néoconservateur sionistesles plus en vue à Washington, ne s’est pas contentée d’apporter des petits pains aux protestataires bien organisés et massés dans la place. Elle avait révélé dans une intervention à l’US-Ukraine-Fondation, crûment, le 13 décembre 2013, en amont donc du coup de force, le coût de la préparation à la ‘transition démocratique’ de l’Ukraine depuis 1991. Cinq milliards de dollars (30) ont été investis pour rompre les liens historiques de l’Ukraine avec la Russie et en faire une dépendance étasunienne via l’Union européenne et les prêts du FMI.

Combien d’anciens soldats de l’armée d’occupation israélienne ont été enrôlés comme ‘révolutionnaires’ de la place Maïdan ? L’un d’eux confie (31) qu’il a encadré un groupe de 40 hommes et qu’il recevait ses ordres de Svoboda, l’unité se réclamant de Bandera, un collaborateur notoire du nazisme. Un rapport établi par un comité d’universitaires et de chercheurs qui fait état de l’origine khazar, peuple d’origine mongole et tatare, des Juifs européens a été remis au chef du gouvernement sioniste. Il a été divulgué le 16 mars 2014 par Times of Israel (32). Moins d’un mois plus tard, un démenti de cette théorie d’une conversion en masse au judaïsme au début du Moyen-âge du royaume des Khazars a été apportée par un historien de l’université hébraïque de Tel Aviv (33), éteignant toute possibilité de remise en cause du droit de propriété garanti par Yahvé des Juifs sur la Palestine.

L’intérêt d’Israël pour l’Ukraine est resté vif. En avril 2016, le nouveau Premier ministre ukrainien est un Juif de 38 ans qui se targue de liens très étroits avec Israël. Maire d’une petite commune à 28 ans, il a fait prévaloir ces liens pour financer l’amélioration très nette des services municipaux.

Un journaliste free lance, Joshua Cohen a publié un papier dans le Washington Posten juin 2018 discordant avec la position précédente de ce journal ainsi que celle du New York Times,mettant en garde contre la menace grandissante du néonazisme en Ukraine.(34) Des milices d’extrême-droite défient dans une épreuve de force le gouvernement qui ferme les yeux devant leurs exactions. La presse dominante trouvait très exagérées les mises en garde de la Russie contre les bandéristes. Comme si la présence d’Israéliens dans le bataillon Azov disculpait celui-ci de ses crimes. Bataillon ayant le même symbole que la division SS Das Reich mais dont le fondateur et le financier ne fut personne d’autre que l’ancien gouverneur et oligarque aujourd’hui en disgrâce Kolomoïsky, par ailleurs leader de la communauté ultra-religieuse et ultra-sioniste loubavitch en Ukraine. Même sans soutien populaire, le chef de Secteur Droit, une coalition pour la suprématie blanche Dmytro Yarosh a eu moins de 1% dans les élections de mai 2014, l’extrême-droite tient des positions clé. Le porte-parole du Parlement, Andryi Parubiy est le fondateur du parti national-sociald’Ukraine et Arsen Avakov lui aussi d’extrême-droite est ministre de l’Intérieur. Il est maintenant certain qu’Israël arme des groupes néo-nazis comme le bataillon Azov, intégré en tant qu’unité de la Garde nationale et sous commandement direct du ministre de l’Intérieur. Le fondateur du bataillon est entré au Parlement comme député en menaçant de le dissoudre et a promis qu’il restaurerait l’honneur de la race blanche et que la guerre n’a fait que commencer. Cette unité a été accusée par l’ONU d’avoir commis des crimes de guerres contre les séparatistes du Donbass. Elle a créé cette année une nouvelle milice encadrée par des vétérans et chargée d’organiser des pogroms. En réalité, Israël semble jouer encore le rôle de sous-traitant pour les pays de l’OTAN, en particulier des Usa et de la CIA et n’est pas gêné de faire armer des gangs d’hitlériens avérés et se revendiquant comme tels de fusils fabriqués sous licence de Israel Weapon Industries.(35) Dans les deux pays ‘amis’, s’est développée une curieuse activité. Des safaris de chasse à l’homme dans le Donbass sont proposés à de riches étrangers capables de payer le prix pour des sensations fortes. En Ukraine, des unités encadrent des clients pour tirer sur des civils dans le Donbass.(35 bis) En Israël, ce sont des expéditions punitives meurtrières contre des Palestiniens qui sont offertes, où des enfants se font exploser le crâne nonchalamment depuis une meurtrière de jeep.(35 ter)

4. Les liens défectibles

L’axe Trump (Kushner)-Tel Aviv-Riad semble fonctionner pour l’heure. Cette triangulation doit sa solidité à un exercice d’auto-persuasion et d’intoxication réciproque et croisée, le plus grand danger qui les menace chacun est figurée par la République islamique d’Iran.

Les Musulmans sont ravis d’apprendre que leur sécurité pendant le pèlerinage rituel à la Mecque est assurée par une firme israélienne (4G). Les princes de la famille Ibn Séoud ont été délestés de sommes atteignant des centaines de milliards d’euros en échange d’une vie sauve, ils sont également heureux d’avoir compris qu’ils doivent leur racket aux conseils prodigués par Kushner à MBS. Le devenu prince héritier en faisant entorse à la loi de succession adelphique a renforcé les liens des Mukhabarat al A’amaavec les services de renseignement israélien, le Mossad et forces de renseignements militaires israéliens, AMAN, lesquels finissent par dominer en les structurant les Saudi General Intelligence Presidency(36). La disparition de MBS pendant de nombreuses semaines après l’attaque du 21 avril du palais royal qui a fait au moins huit morts (37) a donné lieu à toute sorte de spéculations et a tout l’air d’avoir été une convalescence (stress post-traumatique?). Chez les 3 000 et quelques princes, les Yéménites nationalistes, les shiites de la province pétrolière du Hasa et une partie de l’armée patriote encore imprégnée de l’idéologie wahhabite, le feu couve. 

Le Qatar subit un embargo de la coalition des pays de la Coopération du Golfe pour les liens entrepris avec l’Iran et imposés par la configuration géologique du champ gazier qui leur est commun, North Domepour le Qatar etSouth Parspour l’Iran (38). L’aisance financière gagnée au fil des années par la position de grand exportateur de GNL, énormes capacité d’extraction, 77 millions de tonnes par an depuis 2005 a permis à Doha d’entreprendre dans le domaine des médias et d’abriter une chaîne satellitaire al Jazeera, avec une bonne pénétration dans les foyers arabes, susceptible de façonner l’opinion. Même si depuis le ‘printemps arabe’ cette confiance s’est érodée. Pour cela et d’autres velléités d’autonomie en politique étrangère et économique, le Qatar doit être puni. Au total, Doha a renforcé ses liens avec la Turquie et l’Iran, et peu lui chaut que les Séoud les sépare séparent de leur terre ferme, bientôt des sables mouvants, par un canal, dernière folie de MBS.(39)

Le retrait décidé par Trump de l’accord sur le nucléaire iranien signé en 2015 par le groupe UE3 + 3 (Allemagne, France, Grande-Bretagne + Etats-Unis, Chine, Russie) lui a été soufflé par Netanyahu lors de sa visite en mars 2018. Aux prises avec une situation intérieure difficile, il venait de subir cinq heures d’interrogatoire pour son rôle dans trois dossiers compromettants l’inculpé pour fraudes, corruption et abus de confiances a pesé de l’argumentaire développé depuis au moins 1999 d’une bombe iranienne prête à exploser dans les deux ans qui suivent pour engranger un gain politique de taille. La situation est idéale pour cette manipulation, l’ennemi extérieur que Trump a toujours désigné depuis sa campagne a été l’Iran (la Russie a été en effet mise hors champ). Il a saisi l’opportunité que les Républicains soient favorables à Israël à 79% contre seulement 27% de sympathie chez les Démocrates selon un sondage de Pew Research Centrede janvier 2018 (40). Pour faire capoter le dealdu nucléaire iranien, Trump a engagé la même firme israélienne spécialiste de coups bas et d’espionnage crasseux, Black Cubequi a fait gagner les élections à Viktor Orban. Sous couvert d’enquêtes journalistiques, Black Cubea essayé de montrer que Ben Rhodes et Colin Kahl, les principaux négociateurs américains auraient retiré des profits personnels de leur mission.(41)

L’obsession paranoïaque, enseignée comme fondement quasi-théologique dès les premières années d’apprentissage scolaire, est sans doute cohésive pour une société de migrants déracinés et acculturés, mais elle ne correspond pas aux intérêts des UE3 ni à ceux des deux « du plus 3 ». En contrepartie du gel du programme d’enrichissement de l’uranium, l’Iran allait bénéficier de la suspension des sanctions et recouvrir des avoirs confisqués aux Usa, près de 100 milliards de dollars depuis 1975 (42). Une telle ouverture allait être profitable aux firmes européennes. La compagnie nationale chinoise du pétrole CNPC a annoncé immédiatement qu’elle prenait en charge la part que Total abandonne dans South Pars, la Russie pour sa part planifie des investissements de 50 milliards de dollars dans le pétrole et le gaz iranien (43). Enfin, adversaires pour adversaires, les UE3 se concertent pour ouvrir un compte dans leurs banques centrales respectives pour la Banque centrale iranienne, coupant court aux transactions transitant par le dollar.(44) L’ambition de mettre hors circuit l’Iran aura eu comme effet direct de court-circuiter le dollar et les USA. Sans doute menée par l’Allemagne, et anticipant des décisions de Trump intempestives et assez primaires que ne fonde aucune vision stratégique et économique à moyen terme, l’Union européenne a signé un accord de libre échange avec le Japon.

En ce moment, le Président de la Chine populaire effectue un périple en Afrique, l’une des cibles privilégiées de l’investissement et de construction des infrastructures. En dehors du continent asiatique. La Chine continue de détenir des bons du Trésor américain mais depuis 2009, une fois épongée en grande part la crise financière des subprime, ses avoirs en absolu sont restés stables autour de 1 100 milliards de dollars (45) tandis que la dette publique caracole vers des sommets stratosphériques. La Chine transfert dorénavant ses excédents dans son projet Une Route Une Ceinture (‘route de la soie’) dont l’Afrique fait partie.

Le huitième forum de coopération Chine-Etats arabes s’est tenu à Pékin début juillet.(46) La Chine s’engage à injecter plus de 20 milliards de dollars de prêt à des pays arabes. Elle offrira 90 millions de dollars en aide humanitaire pour les pays affectés par la guerre, incluant la Syrie, le Yémen, la Jordanie et le Liban.(47) Un consortium bancaire sino-arabe va voir le jour. Sans ingérence politique tout en affirmant vouloir respecter et faire respecter le droit international en particulier dans la question de Palestine, la Chine entend se faire une place dans l’Orient arabe. Le Mossad creuse la dette publique de l’Arabie aux mains des Séoud, la Chine peut aider à la combler.

Pendant que les USA vivent le mélodrame pathétique d’une présidence chahutée par des rumeurs - le locataire de la Maison est un agent de l’ennemi, placé là par une puissance étrangère - avec en toile de fonds la crise économique cyclique explosant tous les dix ans (1998-1999-2001, 2007-2008) et une Dette publique de 22 000 milliards de dollars pour laquelle chaque individu du système capitaliste mondialisé sous leur hégémonie travaille, l’Eurasie tente de tempérer le tangage et d’amortir au mieux les ressacs d’une économie mondiale ne tenant que par des morceaux de sparadrap usé tant les établissements financiers où se stocke, s’échange, se prête, se multiplie l’argent sont vérolés de créances plus que douteuses.

Israël, cette entité coloniale de peuplement occidentale, a été une réplique ede la colonie britannique en Amérique qui a fini par se rendre indépendante.

Destin manifeste.

Enthousiasme des pionniers qui dépossèdent (et chassent) les indigènes.

Déshumaniser l’autochtone et se prévaloir d’une civilisation exceptionnelle.

Discours schizophrène sur la liberté, la démocratie pour le peuple élu et tenir enfermés dans des prisons des millions d’hommes et de femmes du peuple subalterne désignés comme terroristes.

Victime éternelle des métropoles mères.

L’original et la réplique sont en train de s’enfoncer dans le marais sociopathique de la corruption devenue insupportable par temps de récession, d’inégalité et de misère sociales grandissantes. L’Etat juif exclusivement juif décrété il y a peu est la dernière scène du dernier acte de l’aventure sioniste menée à contre-sens de l’histoire. Les bulles médiatiques se succèdent et finissent par crever inexorablement. La Russie, Poutine en tandem avec le terrorisme islamiste sont les principales attractions du grand parc à thème du capitalisme mondialisé et médiatisé. Le rideau du spectacle indigent semble devoir bientôt s’abaisser.

Réaction à :https://www.legrandsoir.info/en-israel-les-trois-dimensions-d-une-derive-fascisante.html

Notes :

(1) Voir le site du FMI —IMF Article IV Consultation Mission’s Concluding Statement, 2006

(2 ) https://www.monde-diplomatique.fr/1984/10/LEMIEUX/38222

(3) http://www.globalresearch.ca/syria-atrocities-committed-by-us-nato-sponsored-opposition-executioner-for-syria-s-rebels-tells-his-story/30072

(4) http://lavoixdelasyrie.com/historien-le-peuple-syrien-est-a-la-merci-descadrons-de-la-mort-soutenus-par-lotan/

(5) http://www.globalresearch.ca/breaking-private-security-companies-in-syria-supporting-rebels-foreign-mercenaries-detained/31509

(6) https://21stcenturywire.com/2018/07/15/syria-the-white-helmet-exodus-managed-by-regime-change-coalition/

(7)https://21stcenturywire.com/2018/07/15/syria-the-white-helmet-exodus-managed-by-regime-change-coalition/

(8) https://www.haaretz.com/middle-east-news/israel-struck-syrian-hezbollah-convoys-nearly-100-times-in-5-years-1.5443378

(9) http://www.lepoint.fr/monde/le-soldat-israelien-accuse-d-avoir-acheve-un-palestinien-inculpe-d-homicide-afp-18-04-2016-2033140_24.php

(10) https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/03/19/israel-reduit-la-peine-d-elor-azaria-le-soldat-ayant-acheve-le-palestinien-abdel-fattah-al-sharif_5273168_3218.html

(11) https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Mohammed_al-Durah

(12) https://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-4666870,00.html

(13) https://fr.timesofisrael.com/hazan-evince-dune-commission-de-la-knesset-pour-son-soutien-a-une-enquete-sur-la-guerre-a-gaza/

(14) https://bdsmovement.net

(15)https://www.i24news.tv/fr/actu/international/172726-180420-natalie-portman-refuse-de-se-rendre-en-israel-pour-recevoir-le-prix-genesis

(16)https://www.20minutes.fr/people/654628-20110118-people-vanessa-paradis-annule-concert-israel

(17)https://www.lemonde.fr/international/article/2018/06/06/l-annulation-du-match-de-football-israel-argentine-est-un-camouflet-pour-l-etat-hebreu_5310736_3210.html

(18)http://www.pourlapalestine.be/importante-declaration-de-linternationale-socialiste-sur-bds/

(19)https://www.lorientlejour.com/article/1125920/dans-une-lettre-ferme-mogherini-accuse-un-ministre-israelien-de-desinformation.html

(20)https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/12/29/l-ex-premier-ministre-israelien-ehoud-olmert-condamne-a-dix-huit-mois-de-prison-ferme-pour-corruption_4839042_3218.html

(21)https://www.timesofisrael.com/lapid-says-submarine-scandal-is-worst-corruption-case-in-israeli-history/

(22)http://www.rfi.fr/moyen-orient/20180719-israel-viktor-orban-accueilli-manifestants-memorial-holocauste-hongrie

(23)https://www.ouest-france.fr/europe/hongrie/hongrie-george-soros-denonce-la-campagne-menee-contre-lui-par-orban-5391647

(24)https://fr.wikipedia.org/wiki/Miklós_Horthy

(25)https://transparency.hu/en/news/cpi-2016-magyarorszag-tovabbra-is-lejtmenetben/

(26)https://www.la-croix.com/Monde/Europe/Hongrie-comment-systeme-Orban-entend-maintenir-pouvoir-2018-02-19-1200914839

(27)https://www.newyorker.com/news/news-desk/harvey-weinsteins-army-of-spies

(28)https://www.haaretz.com/israel-news/report-israeli-firm-helped-discredit-ngos-ahead-of-hungarian-election-1.6246634

(29)http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/gare-a-victoria-nuland-176807

(30)http://www.youtube.com/watch?v=861DJLR4Cek

(31) https://fr.timesofisrael.com/lex-soldat-de-tsahal-devenu-revolutionnaire-ukrainien/

(32)http://blogs.timesofisrael.com/leaked-report-israel-acknowledges-jews-in-fact-khazars-secret-plan-for-reverse-migration-to-ukraine/#ixzz35NStO9yQ

(33) https://www.haaretz.com/jewish/khazar-myth-busted-1.5253397

(34) https://www.strategic-culture.org/news/2018/07/08/corporate-media-about-face-on-ukraine-neo-nazis.html

(35) http://www.agencemediapalestine.fr/blog/2018/07/07/israel-arme-des-neo-nazis-en-ukraine/

(35 bis)https://reseauinternational.net/ukraine-des-safaris-humains-contre-les-civils-du-donbass/

(35 ter)http://aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr/mariali/palestine/rats/rat.htm

(36)http://www.intrepidreport.com/archives/24603

(37)http://www.jacques-tourtaux.com/blog/arabie-saoudite/riyad-la-revolution-familiale-de-palais-fait-7-morts-et-11-blesses-le-criminel-de-guerre-ben-salmane-a-sauve-sa-peau.html

(38)http://www.essentiel-int.com/index.php/article/article2/377.html

(39)https://www.franceinter.fr/emissions/les-histoires-du-monde/les-histoires-du-monde-11-avril-2018

(40)http://www.people-press.org/2018/01/23/republicans-and-democrats-grow-even-further-apart-in-views-of-israel-palestinians/

(41)https://www.francetvinfo.fr/monde/usa/presidentielle/investiture-d-obama/nucleaire-iranien-l-equipe-de-trump-accusee-d-avoir-fait-espionner-celle-d-obama-pour-salir-l-accord-de-2015_2741527.html

(42)http://geopolis.francetvinfo.fr/liran-et-sa-bombe-lobsession-de-netanyahu-55319

(43)https://www.zerohedge.com/news/2018-07-15/russia-plans-50-billion-investment-irans-oil-gas-industry

(44)https://www.finance-investissement.com/nouvelles/actualites/les-banques-centrales-pour-sauver-laccord-nucleaire-avec-liran/

(45)http://www.leblogfinance.com/2018/03/la-chine-menace-de-reduire-ses-achats-de-bons-de-tresor-us.html

(46)https://www.scmp.com/news/china/diplomacy-defence/article/2154642/china-pledges-us23-million-loans-and-aid-arab-states-it

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13 juillet 2018 5 13 /07 /juillet /2018 21:16

Nous avons décidé de publier les « Perspectives mondiales 2018 » élaborées par un groupe de travail de la Tendance marxiste internationalegroupe se référant au trotskysmet qui fournit une analyse approfondie et globale de la situation actuelle qui mérite à nos yeux d’être lue, même si certains éléments de cette interprétation peuvent sembler exagérés, en particulier sur les fondements du système chinois et des partis communistes ou son optimisme sur l’état actuel de la classe ouvrière. Ce document a été écrit en italien au début de l’année 2018 et, bien que certains événements nouveaux se soient déroulés depuis, les développements ont confirmé la pertinence de nombreux points de cette étude qui aide donc à réfléchir à la situation internationale et aux rapports de classe dans le contexte d'une crise systémique.

La Rédaction

Perspectives mondiales 2018

-

été 2018

 

Dix ans après le krach

Dix ans se sont écoulés depuis la crise financière de 2008. Il s’agissait d’un de ces moments clé de l’histoire mondiale, qui marquent un changement dans la situation, comme en 1914, 1917, 1929, et 1939-45. C’est donc le moment approprié pour faire le bilan de la dernière décennie.

Cette crise est qualitativement différente des crises du passé. Ce n'est pas une crise cyclique, mais le résultat d’une crise organique du capitalisme. Dix ans après l’effondrement de 2008, la bourgeoisie lutte encore pour se sortir de la crise qui a détruit l’équilibre du système capitaliste. Si l’on peut parler aujourd’hui d’une reprise, dans une certaine mesure, elle est très partielle. En fait, c'est la plus petite reprise économique de l’histoire. Même dans les années 1930, il y a eu une reprise plus importante. Et certaines choses en découlent.

Il y a dix ans, nous avions prévu que toutes les tentatives de la bourgeoisie pour rétablir l’ordre économique détruiraient l’équilibre social et politique. C'est désormais confirmé par les événements à l’échelle mondiale. Dans un pays après l’autre, les tentatives des gouvernements d’imposer l’austérité, dans un effort désespéré (et vain) pour relancer l’économie, ont préparé des explosions sociales d’un caractère sans précèdent.

 

« Economie concentrée »

Lénine disait que la politique est de l’économie concentrée. En dernière analyse, toutes ces crises sont une expression de l’impasse du capitalisme, qui n’est plus capable de développer les forces productives comme par le passé. Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il ne peut pas y avoir un développement des forces productives.

Marx, Lénine et Trotsky n’ont jamais dit qu’il y avait un plafond absolu au développement des forces productives, sous le capitalisme. C’est un phénomène relatif, pas absolu. Il peut toujours y avoir des développements, comme il y en a eu Chine dans la dernière période. Mais à l’échelle mondiale, il n’y a rien de comparable avec le développement des forces productives de la seconde moitié du XXe siècle, après la Deuxième Guerre mondiale.

Le marxisme explique que le secret de la viabilité de tout système économique tient dans sa capacité à économiser au maximum le temps de travail. Un des éléments les plus importants dans le développement du capitalisme, c'était précisément la croissance de la productivité du travail. Pendant 200 ans, le capitalisme a augmenté la productivité du travail humain à un rythme très rapide. Mais ce progrès a désormais atteint ses limites.

Une étude sur la productivité, menée en septembre 2015 par le Center for Economic and Policy Research, a montré que la productivité globale a crû au rythme de 0,5% par an entre 2007 et 2012, soit moitié moins que sur la période 1996-2006. Puis, sur la période 2012-14, la croissance de la productivité s’est arrêtée (0%). Dans des pays comme le Brésil et le Mexique, elle est même négative. Comme le déclare cette étude, « c’est l’un des phénomènes les plus inquiétants et, sans aucun doute, l’un des plus importants affectant l’économie mondiale ». (http://voxeu.org/article/global-productivity-slump).

Ces chiffres sont une indication certaine que le capitalisme traverse une crise systémique. La croissance lente de la productivité du travail – et, dans certains cas, sa baisse – est un symptôme frappant de l’impasse du capitalisme, qui n’est plus capable d’atteindre les grands succès du passé.

L’origine du problème se trouve dans les niveaux d’investissement historiquement bas: la création brute de capital dans l’Union européenne et aux Etats-Unis est tombée sous les 20% du PIB pour la première fois depuis les années 1960, tandis que la consommation et la dépréciation du capital sont en hausse. Dans les pays ex-coloniaux, le boom du prix des matières premières a déclenché une brève augmentation de l’investissement, mais il est retombé à nouveau ces dernières années;

Cet échec à investir dans la production n’est pas le résultat d’un manque d’argent. Au contraire, les grandes sociétés sont pleines de liquidités. Adam Davidson déclarait en janvier 2016, dans le New York Times que« les entreprises américaines ont actuellement 1 900 milliards de dollars de liquidités », et que cet « état de fait [est] sans précédant dans l’histoire économique… ».L’auteur de cet article considère que c’est un « mystère ». Mais ce que cela montre, c’est que les capitalistes n’ont pas de champs d’investissement profitables dans l’état actuel de l’économie mondiale. (Why Are Corporations Hoarding Trillions? -New York Times, 20 janvier 2016,https://www.nytimes.com/2016/01/24/magazine/why-are-corporations-hoarding-trillions.html?mcubz=0).

Des données plus récentes de la Fed (Réserve Fédérale des Etats-Unis) établissent que les liquidités des « entreprises non financières », incluant les espèces, les dépôts étrangers, les actions sur le marché monétaire et sur les fonds communs de placement, ont atteint un montant de 2 400 milliards de dollars au premier trimestre 2017. https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-12-07/corporate-america-is-flush-with-record-2-4-trillion-in-cash.

Le système est littéralement noyé sous une surabondance de richesses. C’est comme l’apprenti sorcier qui a invoqué des forces qu’il ne peut contrôler. Les forces productives ont la capacité de produire une masse de marchandises qui ne peuvent pas être absorbées par les marchés.

Cette incapacité à faire un usage productif de la quantité colossale de plus-value extraite de la sueur et du sang des travailleurs est la condamnation finale du capitalisme. La surproduction se reflète dans une crise générale de l’économie mondiale, qui est dans un état fragile. Le crédit bon marché ne peut plus servir à stimuler l’investissement. Pourquoi investir pour créer de nouvelles forces productives quand il n’y a pas de marché pour la production existante?

Une reprise économique ?

Tous les jours, les médias parlent de reprise économique. Tout au plus, le PIB a connu une légère hausse, dans un contexte généralisé de stagnation à long terme. Pour les marxistes, cela n'a rien d'étonnant; même dans les phases de récession, le système continue à passer par des cycles périodiques, et après une longue phase de récession ou de stagnation, on peut s'attendre à une légère reprise. Cependant, cette reprise est tellement faible qu'elle ne représente pas une amélioration substantielle, et elle sera de courte durée.

La faible croissance intervient dans un contexte marqué par des politiques monétaires extrêmement souples. La Réserve Fédérale a maintenu ses taux de base proches de zéro, de l'automne 2008 jusqu'au début de l'année 2017. La Banque centrale européenne a également ramené ses taux à près de zéro.

Des bulles spéculatives dans l'immobilier se sont formées au Royaume-Uni, au Canada, en Chine et en Scandinavie. Les marchés boursiers n'ont pas seulement retrouvé leur valorisation de 2007, mais l'ont dépassée. L'indice boursier du Dow Jones a non seulement pu dépasser sa valorisation, mais l'a même augmentée de 36%. Le ratio cours/bénéfices (c'est-à-dire le prix qu'un investisseur doit payer pour obtenir 1$ des bénéfices ou profits réalisés par une entreprise) a atteint son troisième pic historique (les deux autres étant 1929 et 2000). Tous ces indicateurs démentent l'idée qu'une reprise économique saine et durable s’engage, et montrent au contraire qu’une nouvelle crise est en gestation. Ils soulignent par ailleurs le transfert d'énormes sommes d'argent au profit de la classe capitaliste, dont la valeur des biens a augmenté grâce à l'expansion du crédit.
 

Les limites du crédit

L'impasse actuelle provient du fait qu'au cours des décennies avant 2008, le capitalisme a non seulement atteint ses limites, mais a même largement dépassé ses limites « naturelles ». Le recours sans précédent au crédit, et l’accumulation vertigineuse de la dette, figurent parmi les facteurs qui ont permis au capitalisme de repousser les limites du marché et d’éviter la surproduction. D’autre part, cette évolution s’est accompagnée d’une énorme croissance du commerce mondial et de l’intensification de la division internationale du travail.

Marx expliquait qu'un des moyens permettant aux capitalistes d’outrepasser les limites du marché, et de surmonter la baisse tendancielle du taux de profit, réside dans l'expansion massive du crédit et du commerce mondial (la « mondialisation »). C'est ce qui leur a permis de résoudre partiellement, et pendant une période circonscrite de quelques décennies, l'autre contradiction fondamentale du capitalisme : les limites des Etats-nations. Mais ces deux solutions ont un effet limité, et se sont à présent transformées en leur contraire, comme autant de fardeaux qui tirent l’économie vers le bas.

Historiquement, aux Etats-Unis, le volume global de la dette (publique et privée) s’est maintenu entre 100% et 180% de son PIB. Cependant, à la fin des années 1980, le montant de la dette a atteint les 200%, et il a continué à augmenter jusqu'au pic de 2009, où il s’élevait à environ 300%. Au Japon, au Royaume-Uni, en Espagne, en France, en Italie et en Corée du Sud, le volume de la dette est de 300%. La dette mondiale a brisé tous les records, et s'élève désormais à 217 000 milliards de dollars, soit 327% du PIB.

Dans le Manifeste du Parti communiste, Marx soulignait que la bourgeoisie ne parvient à surmonter ses crises qu’en préparant par là même, le terrain à des crises plus profondes encore. Quel bilan peut-on tirer, après une décennie de souffrance, d'austérité et de désolation ? L'objectif des capitalistes était de réduire le déficit et la montagne colossale de dettes héritée de la période précédente.

Tout ce qu'ils ont fait a été de reboucher le gigantesque gouffre des banques privées, en creusant par là-même un gigantesque gouffre dans les finances publiques. Les banques étaient à deux doigts de basculer dans l’abîme, et n'ont été sauvées que grâce à l'intervention de l'Etat, qui leur a donné des milliards de dollars, puisés dans les caisses publiques. Le problème, c'est que l'Etat n'a pas d’argent, sinon celui qu'il peut extorquer aux contribuables.

Qui paye donc la note ? On sait bien que les riches ne payent pas beaucoup d'impôts. Ils ont mille et un procédés leur permettant d'échapper à cette douloureuse nécessité. La classe ouvrière doit payer, la classe moyenne doit payer, les chômeurs doivent payer, les hôpitaux doivent payer, les écoles doivent payer. Tout le monde doit payer, sauf les riches, qui n'ont cessé de s'enrichir, même en cette période d'« austérité ».

Tout cela a-t-il résolu quoi que ce soit ? Dans sept des dix premières puissances économiques, le gouvernement accuse un déficit annuel de 3% du PIB; seule l'Allemagne enregistre un déficit inférieur à 2%. Partout les dettes s'accumulent. Il n’y aura pas d’issue à la crise tant que le fardeau de la dette n’aura pas été résorbé, d'une façon ou d'une autre. Or, comment procède-t-on pour éradiquer la dette? Evidemment, en plaçant tout le fardeau sur les épaules des plus pauvres et des plus vulnérables dans la société.

Le scénario auquel on assiste partout dans le monde est foncièrement inédit. Et encore, on ne parle ici que des pays capitalistes avancés. La situation des pays de ce qu'on a appelé le « Tiers Monde » relève d'un tout autre ordre. Là, l’image qui se dégage est celle de la détresse, de souffrances inimaginables, de milliards d’hommes, femmes et enfants condamnés au dénuement le plus total, à la famine et à l’indigence.

La menace protectionniste

Au cours des dernières décennies, l’économie mondiale a été tirée par l’expansion du commerce international, qui s’est accru bien plus rapidement que la production. Depuis un certain temps, cependant, la croissance du commerce mondial a fortement ralenti, et il progresse désormais moins vite que le PIB. A deux reprises, le volume des échanges mondiaux a culminé à 61% du PIB, en 2008 et en 2011, mais à présent il est tombé à 58%.

L’Organisation mondiale du Commerce (OMC) redoute que les gouvernements soient tentés de défendre leurs marchés nationaux en ayant recours à des mesures protectionnistes, qui risqueraient de saper la croissance du commerce mondial. Comme pour confirmer ces inquiétudes, Donald Trump a fait une entrée fracassante, comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. La tendance qui se dessine derrière sa doctrine « America first » (l’Amérique d’abord) reflète en elle-même la crise mondiale. Il a explicité son objectif : « Make America great again » (Redonner sa grandeur à l’Amérique) – aux dépens du reste du monde. Pour le dire autrement: les Etats-Unis de Trump vont jouer de leurs muscles pour s’emparer d’une plus grande part des marchés mondiaux.

Au cours des dernières années, les capitalistes américains se sont efforcés de négocier, de conclure et de faire ratifier un certain nombre d’accords commerciaux avec l’Europe, l’Amérique du Sud, le Canada ou encore l’Asie. A peine arrivé au pouvoir, Trump s’est empressé de se retirer du TPP (Accord de partenariat transpacifique) et du TTIP (Etats-Unis - Union européenne). Il menace par ailleurs de rompre avec l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) s’il ne parvient pas à négocier un accord stipulant que le Mexique et le Canada sacrifient leurs propres intérêts au profit des Etats-Unis, et il menace l’OMC de paralysie, en bloquant la nomination de nouveaux juges au sein de son organe d’appel.

La Chine dégage un énorme excédent commercial de ses échanges avec les Etats-Unis. Cet excédent a atteint un record de 275,81 milliards de dollars en 2017; ce déséquilibre est l'une des principales raisons qui font dire à Trump que la Chine nuit à l’économie américaine. Pendant la campagne présidentielle, il a accusé la Chine de « violer l’Amérique », de voler des emplois aux Américains, etc. Depuis, il a été obligé de modérer son discours, dans l’espoir d’obtenir de la Chine qu’elle fasse monter la pression sur la Corée du Nord. Mais ces objectifs sont restés lettre morte. Les contradictions entre les Etats-Unis et la Chine restent entières – et jettent les bases d’une guerre commerciale à l'avenir.

Trump n’est pas le seul à s’engager dans cette voie. Depuis le début de la crise, les pays capitalistes avancés ont adopté des mesures visant à augmenter leur excédent commercial. A cette fin, ils ont eu recours, entre autres, à des politiques protectionnistes. Les Etats-Unis (sous Obama) sont devenus les chantres du protectionnisme, mais le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Allemagne et la France ont eux-mêmes à leur actif plus de mesures protectionnistes que la Chine.Rappelons que c’est précisément à cause du protectionnisme que le krach boursier de 1929 a été suivi d'une Grande Dépression, dans les années 1930. Si les tendances protectionnistes actuelles se confirment, tout le fragile édifice du commerce mondial risque de s’effondrer, ce qui aurait des effets ravageurs

Etats-Unis : une crise sans précédent

L’affaiblissement relatif des Etats-Unis depuis la Deuxième Guerre mondiale est mis en évidence par le fait qu’en 1945, plus de 50 % du PIB mondial était produit aux Etats-Unis, alors qu’ils en produisent aujourd’hui autour de 20%. Nous parlons ici d’affaiblissement relatif de l’impérialisme américain; cette évolution est à relativiser. Par déclin relatif, nous voulons dire que du fait de son affaiblissement, il ne peut plus jouer le même rôle que par le passé, comme l’illustre la crise en Syrie. Néanmoins, les Etats-Unis restent de loin la première superpuissance mondiale, et aucune autre puissance n’est en mesure de les détrôner – comme les Etats-Unis avaient pu le faire avec le Royaume-Uni, par exemple.

Ce déclin relatif a fragilisé sa capacité, d’une part, à asseoir son hégémonie économique, politique ou encore diplomatique dans le monde, et, d’autre part, à assurer aux travailleurs le maintien d’un certain niveau de vie, cela-même qui avait garanti la relative stabilité interne par le passé. Aux Etats-Unis, cette réalité objective a fait son chemin dans la conscience des masses.

Le rêve américain est mort. Il a laissé place au cauchemar américain. Le rêve s’est irréversiblement évanoui. Aux Etats-Unis, le changement dans les consciences s’est manifesté sous une forme singulière lors des élections présidentielles de novembre 2016. Depuis un siècle, la stabilité du capitalisme américain reposait sur deux partis : les Démocrates et les Républicains. Tout au long de cette période, ces deux partis, en alternance, se sont partagés le pouvoir.

L’énorme mécontentement et la volonté ardente de changement qui règnent aujourd’hui étaient déjà palpables quand Obama s’était fait élire, après avoir démagogiquement promis aux électeurs qu’il serait le vecteur du « changement ». Des millions de personnes qui, normalement, ne vont pas voter, sont venues faire la queue devant les bureaux de vote pour envoyer un président afro-américain à la Maison Blanche. Elles ont fait de même quatre ans plus tard, mais après deux mandats d'Obama, le changement promis est resté lettre morte. Dès lors, la colère, le ressentiment et la frustration ont gagné la population, notamment les couches les plus pauvres.

Cet état d’esprit s’est clairement exprimé au cours de la campagne de Bernie Sanders. Initialement, personne ou presque n’avait jamais entendu parler de Sanders, alors que Hillary Clinton était connue de tous. Cependant, l'appel de Sanders à une « révolution politique contre la classe de milliardaires » est entré en résonance avec de nombreuses personnes, notamment (mais pas exclusivement) avec la jeunesse. Dans des rassemblements de masse, des dizaines de milliers de personnes venaient manifester leur soutien pour Sanders. Selon au moins une étude, Sanders aurait pu remporter l’élection contre Trump. Mais inévitablement, l’appareil du Parti démocrate s’est assuré qu’il serait mis hors-jeu. Pire encore, ce candidat a finalement accepté sa défaite aux primaires et s’est retiré de la course présidentielle, ce qui a semé une certaine démoralisation auprès de ses partisans.

La classe dirigeante préfère les personnes qu’elle est en mesure de contrôler – des personnes à l’image de Hillary Clinton. Cette classe ne voulait et ne veut pas de Trump, parce que c’est un mégalomane invétéré, instable, imprévisible, et qu’il n'est donc pas facile de contrôler. Clinton est un agent du grand capital. Bien sûr, Trump représente les intérêts de cette même classe, mais il a ses idées propres quant à la manière de les servir. Pendant la campagne, il s’est démagogiquement adressé à une base électorale ouvrière. Dans l’histoire récente, c’était la première fois qu’un candidat à la présidentielle parlait de la « classe ouvrière » (tout comme Bernie Sanders). Une première. Même les membres de la gauche libérale et les dirigeants syndicaux, pour la plupart, parlaient seulement de la « classe moyenne ».

L’establishment a désespérément essayé de barrer la route à Trump. En vain. La classe dominante était contre cet intrus et sa démagogie; les Démocrates étaient contre lui, bien entendu, et les Républicains étaient en majorité contre lui. Les médias étaient contre lui. Il a même réussi à s’aliéner Fox News (chaîne TV conservatrice) pendant un temps. Le pouvoir des médias est incontestablement une arme redoutable entre les mains de la classe dominante. Et pourtant, Trump a quand même gagné.

C’était un séisme politique. Mais comment l’expliquer? Trump est certes un réactionnaire, mais c’est aussi un habile démagogue, qui s’est adressé aux pauvres, aux chômeurs relégués en marge de la société, ou encore aux travailleurs des régions industrielles du pays sinistrées,Rust Belt, leur promettant des emplois, s’insurgeant contre l’ordre des choses et dénonçant l’élite privilégiée de l’establishment à Washington. Ce faisant, il s’est fait l’écho de la colère et de la frustration ambiantes.

C’est avec ce même état d’esprit que Bernie Sanders est entré en résonance. Mais de manière prévisible, sa campagne a été sapée par l’appareil du Parti démocrate. Et une fois que Sanders a finalement capitulé et qu’il s’est rallié à la candidature de Hillary Clinton, aux yeux de beaucoup, Trump est apparu du coup comme un « moindre mal », et il a remporté les clefs de la Maison Blanche. De nombreux partisans de Sanders ont préféré s’abstenir, ou bien se sont dit: « puisqu’on ne peut pas voter pour Sanders, autant voter pour Trump ».

La campagne de Trump a galvanisé et mobilisé une section du corps électoral auparavant apathique, et il a enregistré le nombre total de voix le plus élevé de l’histoire du Parti républicain, même s’il a reculé en termes de pourcentages des suffrages exprimés par rapport à Mitt Romney, candidat républicain de 2012. Cependant, sa victoire également mis en évidence l’opacité et le caractère antidémocratique du système du Collège électoral américain, qui a joué à l’avantage de Trump, alors même qu’il a récolté près de trois millions de voix de moins que Hillary Clinton.

Pour l’immense majorité de la bourgeoisie, le tour inattendu qu’on pris les événements n’a pas été accueilli comme une bonne nouvelle. Cela dit, elle ne s’est pas d’emblée inquiétée outre mesure. Elle dispose de mille et une façon de contrôler un homme politique. Elle a d’abord essayé de se rassurer, en se disant que les propos tenus par le Trump candidat n’avaient qu’une visée strictement électoraliste, et que le Trump président se conduirait en toute rationalité (serait aux ordres de la classe dirigeante). Mais la bourgeoisie faisait fausse route. Le président Trump s’est avéré difficile à contrôler.

Pour expliquer la victoire de Trump, les Démocrates ont avancé une explication toute simple: ils ont rejeté la faute sur les Russes. De son côté, Hillary Clinton ajoutait Sanders à la liste des responsables. Tout cela prouve que les Démocrates n’ont toujours pas compris pourquoi Trump a remporté les élections. Ils se sont lancés dans une campagne pour dénoncer les piratages russes, qui, insistent-ils, lui ont assuré la victoire

Les allégations de piratage russe peuvent bien être fondées ou infondées. Quoiqu’il en soit, de nombreux pays – et les Etats-Unis ne font pas exception, loin s’en faut – sont de fervents adeptes des piratages informatiques et des écoutes téléphoniques. Ils s’immiscent constamment dans les affaires intérieures des autres nations – y compris des nations « alliées », comme l’a découvert Angela Merkel. Mais affirmer que le Kremlin est responsable de la façon dont des millions d’électeurs américains ont voté, c'est d’un infantilisme hors pair.

Ce qui est foncièrement inédit, c’est de voir un président américain se retrouver en conflit direct avec le FBI et l’ensemble des agences de renseignement américaines, sous les yeux du public. Les services secrets sont, par définition, censés rester secrets, et ils opèrent au cœur même de l’appareil d’Etat bourgeois. Le fait que ces agences entrent publiquement en conflit avec le Président, qu’elles le remettent ouvertement en cause et tentent de le chasser du pouvoir, c’est là une situation absolument sans précédent. Et maintenant, tous ces coups de tonnerre en ont fait oublier ce que contenaient, au juste, les courriels piratés. Et personne ne se soucie du coup de savoir si ce qu’ils ont révélé est bien authentique ou non.

En réalité, les données incriminantes que contiennent les documents publiés par WikiLeaks sont tout à fait véridiques. Ces fuites ont révélé, entre autres, que l’appareil du Parti démocrate a employé des méthodes frauduleuses afin de saper la candidature de Bernie Sanders, et d’assurer que Hillary Clinton serait désignée vainqueur de la primaire. C’est très certainement cette ingérence qui est la plus flagrante de toute l’élection. Mais avec tout le raffut qui accompagne « l’ingérence russe », tout cela a été opportunément relégué aux oubliettes.

Les révolutions ne commencent pas en bas; elles commencent au sommet, quand survient une division au sein de la classe dirigeante. On assiste aux Etats-Unis à une division ouverte au sein même de l’Etat. Il ne s’agit pas d’une crise politique normale. C’est une crise du régime. Les services de renseignement – garde prétorienne de la classe dirigeante – n’apprécient guère que leurs interventions dans la vie politique soient étalées au grand jour (même s’ils ne cessent d'intervenir ainsi, secrètement). C’est une situation tout à fait incroyable que de voir les procédés frauduleux et crapuleux du FBI étalés sur la place publique – et donnés à voir aux Américains ordinaires.

La situation politique actuelle aux Etats-Unis n’a pas de précédent dans l’histoire. Un président élu est en conflit direct avec la plus grande partie de l’Etat, avec les médias, le FBI, la CIA et tous les autres services secrets auxquels la classe dirigeante a recours afin de se débarrasser de Trump ou bien de le forcer à se soumettre à elle.

Changement dans les consciences

En Europe, beaucoup de personnes de gauche ont été convaincues par l’idée que les Américains sont des réactionnaires, résolument à droite, et qu’ils seront toujours hostiles au socialisme. Cette idée est totalement fausse. Avant même le lancement de la campagne de Bernie Sanders, un sondage avait demandé à des jeunes de moins de 30ans : « Voteriez-vous pour un candidat socialiste à la présidentielle? », à quoi 69% avaient répondu que oui. (sondage Gallup,http://news.gallup.com/poll/183713/socialist-presidential-candidates-least-appealing.aspx).

Cette même question avait été posée à des Américains de plus de 65 ans, dont « seulement » 34% avaient répondu oui. Ce résultat est encore plus incroyable. Après un siècle de propagande acharnée contre le socialisme et le communisme, il témoigne d’un profond changement dans les consciences. Le changement dans les consciences ne se limite pas aux couches inférieures de la société. Sous une forme singulière, réactionnaire et déformée, Donald Trump était le reflet de la colère qu’éprouvent des millions de travailleurs – entre autres – contre l’état actuel des choses et le système en vigueur, contre ce que Trump appellel'establishment. Bien entendu, c’est seulement sur la base de l’expérience que les masses peuvent tirer des enseignements. Et l’expérience viendra mettre en évidence – comme c’est déjà le cas, d’ailleurs – que le discours que leur a tenu Trump n’est que rhétorique creuse. Ce sera le prélude à de vastes mouvements dans les années à venir.s

De fait, de tels mouvements ont déjà émergé. A peine Trump était-il déclaré vainqueur des élections que des manifestations de masse éclataient à travers tout le pays. La Marche des Femmes a été la plus grande journée de contestation de toute l’histoire des Etats-Unis; c’était au moment de l'investiture de Trump. Et tout cela n’est qu’un début.

Si la classe dominante a Trump en abomination, c’est qu’il a fait sauter le consensus bipartisan, déjà bien érodé.

 Démocrates et Républicains avaient pu se retrouver. Saper ce consensus pourrait avoir de graves conséquences, comme en atteste dernièrement le blocage des instances fédérales, faute d’accord budgétaire (shutdown). La faillite de ce qu’on a dénommé le « centre politique » reflète la polarisation accrue et l’écart qui se creuse entre les classes, dans la société américaine. Ce phénomène est lourd de conséquence pour l’avenir.

Obama et les Démocrates sont responsables de la victoire de Donald Trump. Mais Trump lui-même vient accélérer et intensifier le processus de radicalisation sociale et politique, préparant ainsi le terrain à un mouvement de balancier encore plus puissant vers la gauche. Le système bipartite est sérieusement remis en cause: selon de récents sondages, 61% des Américains se disent hostiles tant aux Démocrates qu’aux Républicains (un record) – et soutiennent qu’il est nécessaire qu’un nouveau grand parti émerge. Auprès de la jeunesse, ce score s’élève à 71%. Aux Etats-Unis, cette polarisation – aussi bien vers la gauche que vers la droite – a entraîné la croissance fulgurante des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA), une organisation qui, historiquement, se tient sur la gauche du Parti démocrate.

Avant le lancement de la campagne de Sanders, cette organisation regroupait 6 000 membres, issus pour l’essentiel de la vieille garde et imprégnés d’une vision résolument réformiste. Mais depuis l’élection de Trump, les DSA ont vu leurs effectifs augmenter de façon rapide atteindre désormais les 30 000 membres, dont principalement des jeunes qui cherchaient à rejoindre une organisation socialiste. Ils se sont implantés dans de nombreux nouveaux endroits et sont actifs sur beaucoup de campus universitaires à travers le pays. Ils engagent maintenant un débat interne pour décider s’il faut rompre totalement avec les Démocrates. Certains éléments développent des tendances très radicales et sont ouverts aux idées du marxisme révolutionnaire. L’avenir de cette organisation reste encore à déterminer, mais si elle rompt tout lien avec les Démocrates et adopte une position de classe indépendante, elle a un potentiel pour jouer un rôle central dans l'édification d’un parti socialiste de masse aux Etats-Unis.

Le Canada et le Québec

Le Canada n’a pas été frappé aussi durement par la crise de 2008: la bulle immobilière y était moindre et l’économie canadienne était propulsée par les exportations croissantes vers la Chine. Par conséquent, le Canada n’a pas subi le même niveau d’austérité que les autres pays de l’OCDE. Mais les facteurs qui soutenaient cette stabilité sont en train de virer à l’opposé: les crédits à bas taux ont nourri la dette et l’explosion des coûts du logement. La dette des ménages a ainsi atteint le chiffre inédit de 171% des revenus annuels – et augmente encore. La Chine ne fait plus autant grimper les prix du pétrole et des minerais. La menace protectionniste de Trump de se retirer de l’ALENA menace les exportations canadiennes. Une nouvelle récession mondiale exacerberait toutes ces contradictions.

De son côté, le Québec a vécu une période d’intense lutte des classes, qui a commencé en 2012 avec la grève étudiante. Malheureusement, suite à un mélange d’ultra-gauchisme d’une partie des dirigeants étudiants et d’une capitulation opportuniste de la bureaucratie syndicale, le mouvement a décliné. Les couches les plus actives recherchent néanmoins des réponses à cette situation.

Le nationalisme québécois est en crise. Le Parti québécois (PQ) s’est déplacé vers la droite et a endossé un nationalisme raciste. Au cours des 40 dernières années, le PQ a participé au gouvernement et a adopté de nombreuses politiques d’austérité; il est donc perçu par la jeunesse comme partie prenante de l’establishment. Québec Solidaire, un parti nationaliste de gauche, pourrait servir de canal à l’expression du mécontentement, mais sa direction petite-bourgeoise est confuse et commet de nombreuses erreurs. En général, quand Québec Solidaire se recentre sur des questions de classe, il obtient un certain soutien; mais quand il se focalise sur l’indépendance, la population l’identifie alors avec le PQ.

Il n’y a aucun enthousiasme pour un nouveau référendum sur l’indépendance parmi les travailleurs conscients et les jeunes. Même s’il ne faut pas exclure que la colère des masses puisse s’exprimer dans un mouvement d’indépendance nationale, cela semble plutôt peu probable à moyen terme.
 

La Chine

Les forces productives de l’économie chinoise se sont fortement développées au cours des 40 dernières années. C'est l'un des principaux facteurs qui ont évité à l’économie mondiale de s’écrouler massivement – et qui l'ont maintenue à flots pendant 20 à 30 ans. Mais cette tendance a atteint ses limites: la croissance chinoise a fortement diminué et se trouve maintenant sous la barre des 7%, ce qui est très faible pour les niveaux chinois.

L’économie chinoise renferme de nombreuses contradictions irrésolues. L’industrie chinoise est hautement dépendante des exportations: pour maintenir son taux de croissance, la Chine doit exporter. Mais si l’Europe et les USA ne consomment plus autant que par le passé, la Chine ne peut plus produire autant, car elle a besoin des marchés étrangers pour absorber le surplus de sa production. Et si la Chine ne produit pas, d’autres pays comme le Brésil, l’Argentine et l’Australie ne peuvent plus y exporter leurs matières premières. La mondialisation se manifeste ainsi comme une crise globale du système capitaliste.

Au milieu des décombres de la crise financière mondiale, les dirigeants chinois ont tiré la sonnette d’alarme. Ils ont estimé qu'ils avaient besoin d'un taux de croissance annuel d'au moins 8% pour éviter des troubles sociaux remettant en cause leur pouvoir. Ils ont alors eu recours aux politiques keynésiennes et ont lancé un plan sans précédent d’investissements publics dans les infrastructures. Ils ont utilisé le système bancaire nationalisé pour lancer le plus vaste exemple d’assouplissement monétaire de l’histoire, pour offrir des prêts facilement accessibles. Mais ceci crée de nouvelles contradictions qui menacent la stabilité de la Chine et du monde entier.

Résultat de ces politiques: la dette publique chinoise a doublé depuis 2008, atteignant 46,2% du PIB. C'est certes relativement bas en comparaison de la dette des Etats-Unis. Néanmoins, la dette chinoise totale (qui combine la dette de l’Etat, des banques, des entreprises et des ménages) a augmenté de manière exponentielle et menace d’échapper à tout contrôle. En termes absolus, la dette totale de la Chine est passée de 6 000 milliards de dollars en 2008 à 28 000 milliards fin 2016. Exprimée en pourcentage du PIB, la dette totale est passée de 140% à 260% sur la même période. Et c’est sans compter une sous-estimation certaine des chiffres officiels.

Il est probable que la dette totale de la Chine est plus proche des 300% du PIB, ce qui n’inclut même pas le système bancaire parallèle non régulé (qui représente entre 30% et 80%, du PIB selon les estimations). Dans son rapport d’octobre 2017, la Banque mondiale a souligné avec insistance que ce secteur représente une des plus grandes menaces pour la prospérité régionale.

L’économie chinoise a été sauvée à court terme par la décision du gouvernement d’ouvrir les vannes du crédit; mais en conséquence, l'économie est désormais dépendante du crédit et touchée par d’énormes bulles spéculatives. Le véritable test surviendra quand Pékin essaiera de réduire cette dépendance à l'égard du crédit. Ceci pourrait provoquer un effondrement financier, dont les économistes bourgeois craignent les effets dévastateurs sur l’économie mondiale. L’année dernière, le Fonds monétaire international a publié un avertissement sur les réticences de Pékin à freiner les dangereux niveaux d’endettement.

Pour le moment, un effondrement du système financier chinois ne semble pas imminent. Tout comme le crash de 2008 …avant qu’il n’advienne! Il est vrai que le poids particulier du secteur public permet au gouvernement chinois d'exercer plus de contrôle sur les prêts et les emprunts que dans une économie de marché normale. Le gouvernement peut ordonner aux banques d’Etat de continuer à prêter à des entreprises subissant des pertes, ou à de petits créanciers qui comptent sur les crédits à court terme pour garder des liquidités. A la fin décembre 2017, la Chine possédait 3 140 milliards de dollars de réserves de monnaie étrangère, à utiliser en cas d’« urgence »; mais même ceci ne la sauvera pas éternellement.

Cette situation a permis à Pékin de repousser les problèmes, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont résolus. Bien au contraire, plus la situation actuelle perdure, plus violente et convulsive sera la crise qui, tôt ou tard, éclatera. Le ralentissement de l’économie a mené à une forte augmentation du chômage, ce que les chiffres officiels admettent, sans inclure toutefois les millions de migrants venant des campagnes dans les villes où ils ne trouvent pas d’emploi. Ceci va affecter la situation politique et sociale.

Il est dur de savoir avec précision ce qui se passe en Chine. Dans un Etat totalitaire, les nouvelles sont strictement contrôlées. Mais les grèves et les manifestations s’étendent: le nombre de tels « incidents » a doublé chaque année entre 2011 et 2015. Et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg: le régime est parvenu à mettre un terme à la vague de grèves en forçant la main des entreprises qui ne payaient pas les salaires à temps et en poursuivant en justice suffisamment de cas de corruption pour sembler être « du côté des travailleurs ».

Sous le calme apparent de la surface, une énorme colère s’accumule. L’indignation des masses est nourrie par les injustices: les actions arbitraires de la bureaucratie (telles que le pillage des terres des paysans par des officiels corrompus), la destruction de l’environnement (Pékin et d'autres villes sont noyées dans des nuages toxiques) et, par-dessus tout, les inégalités scandaleuses qui prouvent clairement que la Chine n’est pas un pays socialiste.

Les travailleurs chinois pouvaient supporter tout cela tant qu’ils sentaient que les choses avançaient d’une certaine manière, que la situation s’améliorait. Mais les faits montrent que ce n’est plus le cas. Le destin de la Chine dépend de celui du marché mondial: la Chine a bénéficié de sa participation au marché mondial, mais toutes les contradictions lui reviennent aujourd’hui en pleine figure. Une situation explosive se développe – et l'explosion pourrait arriver sans prévenir.

 

Les relations internationales

Le conflit avec la Corée du Nord a montré de manière criante les limites du pouvoir de l’impérialisme américain. Trump a menacé le pays de destruction totale, ce qui n’a pas eu le moindre effet sur Pyongyang, si ce n’est d’augmenter l’ambiance belliqueuse et d’accroître le nombre d’essais nucléaires et de missiles volant au-dessus du Japon – et qui peuvent, selon Kim Jong-un, atteindre n’importe quel point des Etats-Unis.

Les Etats-Unis envisageaient d’installer une base de missiles en Corée du Sud, mais les Chinois s'y sont catégoriquement opposés. Trump a été contraint de reculer et de chercher le soutien de Pékin pour faire pression sur Pyongyang. De son côté, la Chine poussait tranquillement le régime nord-coréen dans la direction qu’elle voulait, pour le freiner et pour éviter ainsi un conflit ouvert (et dangereux) avec les Etats-Unis. C’est très loin de ce que veut Trump, mais ce que le gouvernement chinois ne veut pas et n'acceptera pas, c'est un effondrement chaotique du régime nord-coréen.

Tout ceci a également montré l’incapacité des Etats-Unis à faire quoi que ce soit pour protéger leurs alliés. Duterte, l’homme « fort » des Philippines, a déclaré que les Etats-Unis parlent beaucoup, mais ne font rien. Il en a tiré les conclusions nécessaires et a placé les Philippines dans l’orbite de la Chine. De son côté, la Corée du Sud est maintenant plus proche de la diplomatie chinoise, notamment en raison de ses tensions historiques avec le Japon.

La Thaïlande était historiquement l’un des alliés les plus proches des Etats-Unis; elle a néanmoins annoncé qu’elle allait acheter des sous-marins chinois, ce qui implique une collaboration entre les deux pays. Ce projet a été suspendu, sous la pression des Américains, mais il semble qu’il sera poursuivi. Le coup d'Etat de 2014, en Thaïlande, a été condamné par les Etats-Unis, mais soutenu par la Chine. Enfin, le Viet-nam et la Malaisie ont également resserré leurs liens économiques avec la Chine, bien que les relations entre le Viet-nam et la Chine soient compliquées par un conflit territorial, en particulier du fait des revendications chinoises sur la mer de Chine méridionale.

La Chine et les USA sont engagées dans une bataille d’influence et de marchés. La Chine est le premier partenaire commercial de nombreux pays. Elle possède des parts dans deux-tiers des 50 ports les plus importants au monde. Sa « nouvelle Route de la Soie » est le plus grand projet diplomatique et financier depuis le Plan Marshall.

Les tensions entre les deux pouvoirs sont à leur paroxysme dans la région de la mer de Chine méridionale, où la classe dirigeante chinoise a développé sa propre version de la doctrine Monroe : contrôler sa propre arrière-cour. Les projets chinois de « construction d’îles » suscitent l’opposition de Washington, qui a envoyé des navires de guerre pour soutenir ce qu’il appelle « la liberté des mers ».

Avant la Deuxième Guerre mondiale, les tensions actuelles entre la Chine et les Etats-Unis auraient déjà mené à un conflit militaire. Mais la Chine, puissance nucléaire, n’est plus le faible pays semi-colonial d’antan. Aujourd’hui, une invasion et une conquête de la Chine par les Etats-Unis sont hors de question.
 

Le Moyen-Orient

Au Moyen-Orient, les contradictions du monde capitaliste sont exposées sous forme concentrée. La crise du capitalisme mondial est aussi la crise de l’impérialisme américain. Lorsque les impérialistes américains, ignorants et incompétents, ont déboulé en Irak et dévasté le pays, ils n’ont pas seulement détruit des millions de vies; en détruisant l’armée irakienne, ils ont aussi brisé l’équilibre fragile entre les puissances du Moyen-Orient. Tous les crimes et monstruosités qui ont suivi ont découlé de ce crime monstrueux de l’impérialisme.

Avec l’élimination de l’armée irakienne, l’influence de l’Iran a connu une croissance rapide au détriment des Etats-Unis et de ses alliés traditionnels, en particulier l’Arabie Saoudite. Le conflit sanglant en Syrie, qui était une guerre par procuration entre plusieurs puissances étrangères, était une tentative de récupérer le terrain perdu. Elle visait à isoler le Liban et à soustraire la Syrie de la sphère d’influence iranienne. Mais aujourd’hui, l’influence de l’Iran en Syrie ou au Liban est plus forte que jamais.

En Syrie, les limites de la puissance de l’impérialisme américain sont flagrantes. La nation la plus puissante de la terre est incapable d’intervenir militairement de manière décisive. Cela a laissé un vide dans lequel se sont engouffrés l’Iran et la Russie. L’intervention russe a fait basculer de manière décisive l’équilibre en faveur d’Assad. La chute d’Alep a marqué un tournant décisif et une défaite dévastatrice et humiliante – non seulement pour les Etats-Unis, mais aussi pour leurs alliés, en particulier l’Arabie Saoudite.

Aujourd’hui, l’Etat islamique (EI) a été vaincu en Syrie et en Irak. Mais le problème de fond n’a pas été résolu. Que va-t-il se passer? Les Turcs surveillent de très près Raqqa, Mossoul et même Kirkouk, attendant, tel des vautours, de s’emparer de ce qu’ils peuvent. Les Iraniens ont accru leur influence dans toute la région, alarmant les Américains, les Saoudiens et Israël. Entre-temps, l’Irak et la Syrie se sont fragmentés et resteront instables au cours de la prochaine période.

Une partie de la classe dirigeante américaine voulait poursuivre la guerre, mais cette tentative était d’emblée vouée à l’échec. Poutine les a devancés à chaque étape. Lorsque les Russes ont convoqué une conférence de paix à Astana, au Kazakhstan (un pays client de la Russie), les Américains et les Européens n’ont même pas été invités. En fin de compte, malgré toute la rhétorique publique, les Américains ont été contraints à contrecœur d’accepter le fait accompli dicté par Moscou.

Le fait est que les Etats-Unis ont été vaincus en Syrie. Ce qui reflète un changement dans l’équilibre des forces dans la région. Cela aura des conséquences d’une portée considérable, en particulier parmi les alliés de Washington qui ont perdu confiance dans les Etats-Unis et qui suivent de plus en plus leurs propres chemins et intérêts. La Turquie est censée être une alliée des Etats-Unis et un membre clé de l’OTAN, mais de plus en plus, les Turcs et les Etats-Unis se sont retrouvés à soutenir des forces adverses en Syrie.

Dans un premier temps, les Etats-Unis ont misé sur les rebelles djihadistes soutenus par les Turcs et les Saoudiens, mais ceux-ci se sont révélés inefficaces et – comme il est devenu clair avec l’expansion de l’EI – des défenseurs peu fiables des intérêts américains. Le Pentagone a donc été contraint de soutenir les forces kurdes du YPG dans la lutte contre l’EI dans le nord de la Syrie.

Mais il y a un problème. Erdogan a de grandes ambitions dans la région. Il veut un empire de style ottoman et les Kurdes représentent pour lui un obstacle physique et politique. Son intérêt principal est maintenant d’écraser les Kurdes, en Turquie comme en Syrie. Vaincu en Syrie, Erdogan décide de changer de cap, s’appuyant sur l’Iran et la Russie pour gagner une marge de manœuvre avec l’Occident.

Dans les faits, la Russie et l'Iran ont battu les rebelles d’Alep et d’ailleurs qui sont soutenus par les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite et d’autres Etats du Golfe; et ce faisant, la Russie et l’Iran ont permis à la Turquie de prendre une partie du nord de la Syrie, pour qu'elle empêche les forces kurdes d’y étendre leur territoire. Cette coopération entre la Turquie, la Russie et l’Iran a porté un coup terrible aux Américains et aux Saoudiens, dont les laquais djihadistes ont été écrasés ou contraints de se conformer à l’accord d’Astana.

Le plan de Trump visant à saper l’accord sur le nucléaire iranien est une tentative désespérée de revenir en arrière. Mais alors que les Etats-Unis subissent une pression constante pour retirer leurs forces du Moyen-Orient, l’Iran commande des centaines de milliers de miliciens aguerris et bien établis en Irak, en Syrie et au Liban. En dernière analyse, ce sera le facteur décisif. Les Européens se sont dissociés de la politique de Trump à l’égard de l’Iran, qui s’amuse du spectacle du désordre en Occident.

L'Arabie Saoudite

L’Arabie Saoudite a jeté des milliards de dollars sur les groupes les plus réactionnaires de Syrie. Mais elle a perdu. La guerre saoudienne contre le Yémen est également un échec. Après presque trois ans de combats sanglants, qui ont ravagé tout le pays et plongé des millions de personnes dans la famine, les « Houthis », soutenus par l’Iran, occupent une position solide dans leur région. Entre-temps, la coalition saoudienne s’est pratiquement effondrée. Les troupes djihadistes, les séparatistes du Sud-Yémen et les troupes des Emirats arabes unis qui composent les forces soutenues par l’Arabie Saoudite ont tous leur propre agenda. Il s’agit d’une nouvelle défaite qui sape encore davantage les fondations pourries du régime saoudien.

Les Saoudiens ont tenté de s’affirmer face au Qatar, en exigeant qu'il coupe les ponts avec l’Iran et la Turquie – et s’aligne sur la politique étrangère saoudienne. Mais le Qatar a renforcé ses liens commerciaux et militaires avec l’Iran et la Turquie. La Turquie a étendu sa base militaire sur la péninsule – un avertissement sérieux aux Al-Saoud de ne pas aller trop loin. Trump a d’abord soutenu les Saoudiens jusqu’à ce qu’il soit sagement informé par ses conseillers que les Etats-Unis possèdent une base militaire très importante au Qatar.

L’ancien roi saoudien Abdallah était un réactionnaire endurci, mais il était rusé et prudent. Le nouveau régime, dirigé par le prince héritier Mohammed ben Salmane, est tout sauf prudent. Comme un joueur perdant, il se livre frénétiquement à des paris risqués pour contrer l’influence et le pouvoir croissants de l’Iran. Mais ces efforts, loin d’arrêter le processus de déclin du régime saoudien, ne font que l’accélérer et lui donnent un caractère encore plus convulsif.

Pendant des décennies, la vie de ce régime réactionnaire a été prolongée artificiellement par l’impérialisme en raison du rôle particulier qu’il a joué en tant que principal fournisseur de pétrole pour les Etats-Unis, et en tant que base principale de la contre-révolution dans le monde musulman. A l’aide des prix élevés du pétrole, le régime pouvait se maintenir en achetant les couches réactionnaires tribales et religieuses qui constituent sa base.

Mais aujourd’hui, ces facteurs sont en train de disparaître. Les Etats-Unis sont proches de l’autosuffisance pétrolière et, en outre, la crise économique mondiale a entraîné une baisse des prix du pétrole. Le rôle du régime saoudien dans les relations mondiales décline et, par conséquent, les intérêts de l’Arabie Saoudite et de la classe dirigeante américaine ont commencé à diverger. La crise commence également à affecter les finances saoudiennes, obligeant pour la première fois le régime à imposer des mesures d’austérité. Ils ne peuvent plus acheter la stabilité sociale en soudoyant la population avec des subventions généreuses et des emplois garantis dans le secteur public.

A moyen terme, tous ces facteurs se cumuleront pour saper la stabilité du régime, qui peut tomber comme un fruit mûr à tout moment. Ce qui remplacera ce régime ne plaira pas à Washington. Sous l’impact de la crise de l’impérialisme américain, le vieux régime qui avait été mis en place par l’impérialisme britannique et américain dans la région est en train de s’effriter.

Comme si tout cela ne suffisait pas, la déclaration stupide et effrontée de Trump, destinée à son public américain, sur le fait de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël et d’y autoriser le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv, a rajouté un nouvel élément d’instabilité explosive au Moyen-Orient. Cela a également approfondi les divisions entre les impérialistes européens et américains. Les impérialistes européens craignent les conséquences pour les soi-disant négociations de paix, qui de toute façon n’étaient pas prises au sérieux, si jamais elles l’ont été. Les impérialistes américains, comme d’habitude, ne comprennent rien et ne prévoient rien.

Ceci dit, il semble impensable que Trump ait pu prendre cette décision à l’insu et sans le consentement tacite des dirigeants saoudiens. Ils sont maintenant fermement alignés sur Trump et sur les Israéliens; ils se préoccupent principalement de faire face à l’Iran. Ils ont accepté de poignarder les Palestiniens dans le dos tout en proférant les quelques bavardages nécessaires pour berner l’opinion arabe. Mais cela s’avérera être un clou de plus dans le cercueil de l'ignoble et corrompu régime saoudien.
 

Révolution au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

La révolution qui a balayé la région en 2011-2013 a échoué parce qu’il lui manquait une direction révolutionnaire. Aujourd’hui, fatigué et confus, le mouvement général a reflué et a laissé une marge de manœuvre aux réactionnaires. La montée de la réaction et de la contre-révolution islamiste dans toute la région est liée au reflux du mouvement révolutionnaire.

Cependant, les événements de 2017 au Maroc montrent que la révolution n’est pas morte. Le soulèvement dans la région du Rif a été le mouvement le plus spectaculaire au Maroc depuis la révolution de 2011 au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. L’incident immédiat qui a déclenché le soulèvement a été l’assassinat par la police d’un jeune poissonnier, jeté dans un camion poubelle. Une fois enclenché, ce mouvement s’est déroulé avec une vitesse et une intensité incroyables. Un mouvement national de solidarité de la classe ouvrière et des couches opprimées a vu le jour avec ses propres revendications, qui n’étaient ni séparatistes, ni sectaires.

Ce mouvement anticipe les développements dans le reste de la région, où il n’existe pas un seul régime stable. Tous les régimes de la région sont faibles et luttent pour leur survie. Ils ne peuvent résoudre aucun des problèmes des masses qui, à leur tour, subissent d’énormes pressions. Tôt ou tard, le mouvement renaîtra à un niveau encore plus élevé

Guerre mondiale?

La crise autour du programme nucléaire de la Corée du Nord a fait beaucoup parler d’une guerre mondiale. Mais c’est prématuré, pour dire le moins. Dans les conditions modernes, une guerre mondiale est pratiquement exclue par le rapport de forces entre les classes à l’échelle mondiale. Les impérialistes ne font pas la guerre pour des raisons arbitraires. La bourgeoisie recourt à la guerre pour conquérir des marchés et des sphères d’influence. Mais la guerre est une affaire très coûteuse et risquée. Et avec les armes nucléaires, les risques sont multipliés par mille. C’est pourquoi les Etats-Unis, la puissance militaire la plus redoutable qui ait jamais existé, n’a pas été en mesure de déclarer la guerre à la minuscule Corée du Nord.

Militairement, la Russie n’est pas aussi forte que les Etats-Unis, mais c’est un État militaire très puissant. Et il est beaucoup plus fort militairement que l’impérialisme britannique, français ou allemand, tant en termes conventionnels que nucléaires. L’Occident n’a rien pu faire pour l’empêcher de s’emparer de la Crimée (où, d'ailleurs, la majorité de la population est russe). Il ne pouvait pas non plus empêcher la Russie d’intervenir pour sauver le régime d’Assad en Syrie. Ces deux exemples révèlent les limites du pouvoir de l’impérialisme américain.

L’année dernière, l’OTAN a envoyé quelques milliers de soldats en Pologne, comme avertissement à la Russie. C’était juste une blague. Les Russes ont répondu en organisant les plus grandes manœuvres militaires de tous les temps avec la Biélorussie, à la frontière même de la Pologne. C’était un petit avertissement à l’OTAN. D’un point de vue militaire, par rapport à la Russie, la Grande-Bretagne est aujourd’hui presque insignifiante, la France n’est pas grand-chose de plus et l’Allemagne n’est rien du tout.

Avant tout, le rapport de forces international entre les classes est un sérieux obstacle au déclenchement d’une guerre majeure. Il faut se rappeler qu’avant que la Seconde Guerre mondiale ne puisse avoir lieu, la classe ouvrière a d’abord dû subir toute une série de défaites écrasantes en Hongrie, en Italie, en Allemagne, en Espagne... Mais aujourd'hui, les forces de la classe ouvrière sont intactes. La classe ouvrière n’a subi aucune défaite sérieuse dans les pays capitalistes avancés.

Aux Etats-Unis, les gens sont fatigués des aventures militaires. L’impérialisme américain s’est brûlé les doigts en Irak et en Afghanistan. Cela leur a coûté une énorme quantité de vies et d’argent, sans rien obtenir. En conséquence, Obama n’a même pas été en mesure d’ordonner une intervention militaire en Syrie. Il a essayé, mais il s’est rendu compte que cela aurait provoqué une révolte populaire massive. Il a dû renoncer. Il en fut de même pour le gouvernement conservateur de Cameron en Grande-Bretagne.

Il ne peut pas y avoir de guerre mondiale, du moins dans un avenir proche, à moins qu’un régime totalitaire n’arrive au pouvoir aux Etats-Unis sur la base d’une défaite écrasante de la classe ouvrière américaine. Ce serait un rapport de forces qualitativement différent. Mais ce n’est pas la situation dans l’avenir immédiat. Au contraire, pendant une période entière, le pendule se déplacera vers la gauche.

Trump est un politicien bourgeois réactionnaire, mais contrairement aux affirmations démagogiques de certains, à gauche, il n’est pas fasciste et ne se tient pas à la tête d’un Etat totalitaire comme celui d’Hitler. Au contraire, il ne contrôle pas du tout l’Etat: il est en guerre contre lui. Il n’a même pas le contrôle total du Congrès américain, bien que celui-ci soit dominé par le Parti républicain. En fait, son emprise sur le pouvoir est extrêmement fragile. Le colosse de la Maison Blanche a des pieds d’argile.

Bien qu’une guerre similaire à celles de 1914-18 et 1939-45 soit exclue dans les conditions actuelles, il y aura constamment des « petites » guerres qui, dans les conditions modernes, sont assez effrayantes. L’Irak était une petite guerre. La Syrie était une petite guerre. La guerre civile au Congo a coûté la vie à au moins cinq millions de personnes et n’a même pas fait la « une » des journaux. Ce genre d’événements va se reproduire. Entretemps, la propagation du terrorisme signifie que cette barbarie commence à affecter l’Europe « civilisée ». C’est ce que Lénine voulait dire lorsqu’il affirmait que le capitalisme est une horreur sans fin.
 

Les Etats-Unis et l’Europe

Les personnes qui contrôlent réellement l’UE sont les banquiers, les bureaucrates et les capitalistes, et en particulier le capitalisme allemand. A l’origine, l’UE était dominée par la France et l’Allemagne. La bourgeoisie française imaginait qu’elle pouvait la dominer politiquement et militairement, pendant que l’Allemagne la dominerait économiquement. Ça n’a pas duré très longtemps. Il n’y a aucun doute aujourd’hui que c’est la classe dirigeante allemande qui domine complètement l'UE.

Par conséquent, l’UE est immédiatement entrée en conflit avec le nouvel homme de la Maison Blanche. Donald Trump et Angela Merkel ne sont pas en bons termes. La raison n’est pas dans leurs caractéristiques personnelles – bien qu’elles soient très différentes. Elle tient plutôt au slogan électoral de Trump:

« Make America Great Again »

Pour l’instant, les capitalistes allemands se portent plutôt bien, avec un énorme excédent commercial. En 2016, il était de l’ordre de 270 milliards de dollars: un record historique. Il n’est pas nécessaire d’être prix Nobel d’économie pour savoir que l’excédent d’un pays est le déficit d’un autre pays. Trump sait au moins additionner – et n’est pas du tout satisfait de ce chiffre. Et comme la diplomatie n’est pas vraiment son point fort, il l’a dit publiquement à Merkel.

Trump dit: « Si les Allemands ne font pas quelque chose, je réduirai l’importation de voitures allemandes aux Etats-Unis ». De tels propos sont très dangereux. S’il continue dans cette voie, cela déclenchera une guerre commerciale. Les Allemands riposteraient immédiatement, bloquant certaines marchandises américaines. Le protectionnisme est l’exportation du chômage. Trump dit qu’il veut plus d’emplois aux Etats-Unis pour les Américains. Cela signifie moins d’emplois pour les Allemands, les Chinois et les autres. C’est la cause profonde de l’antagonisme entre Washington et Berlin.

Trump s’est rendu en Pologne où il a reçu un accueil enthousiaste. Le choix de cette visite n’est pas du tout accidentel. Les relations entre la Pologne et l’Allemagne ont été tendues pour différentes raisons, notamment à propos de l’introduction de quotas pour les réfugiés.En fait, les fractures en Europe ne cessent de s’approfondir. Le problème avec l’Europe, c’est que les pays européens ne sont pas d’accord sur grand-chose, de nos jours. C’est pourquoi M. Trump s’est rendu en Pologne: pour approfondir les fissures entre l’Allemagne et son voisin de l’Est.

Son arrêt suivant fut Paris, et ce n’était pas non plus un accident. Trump veut creuser un fossé entre la France et l’Allemagne. Pour sa part, Macron était heureux de le recevoir pour encourager les Américains à faire pression sur les Allemands, qui ont déjà beaucoup à faire avec les négociations sur le Brexit. Cela explique pourquoi Trump est si désireux d’exprimer sa solidarité avec Londres, offrant la perspective tentante d’un accord commercial à un moment donné – qui pourrait, ou plus probablement ne va pas, se matérialiser.
 

L’Europe

Les économistes bourgeois se basent sur l’empirisme et sur des impressions superficielles. Ils détectent une très légère croissance en Europe – un peu plus d’1% (mais plus élevée en Allemagne) – et ils proclament joyeusement que la crise de l’euro est résolue. Mais la crise de l’euro n’est pas résolue. En réalité, la crise du capitalisme européen continue de s’aggraver. Malgré la faible reprise, les problèmes fondamentaux sous-jacents demeurent. Rien n’a été résolu.

Les experts économiques du FMI sont en train de publier des rapports alarmants sur la situation des banques en Europe. La BCE a investi des milliards, mais, par conséquent, lorsque la prochaine crise viendra, ce qui est inévitable, elle pourrait mener à l’effondrement de l’euro et peut-être même menacer l’unité de l’UE.Le 3 juin 2017, The Economist expliquait: « La monnaie est passée d’un instrument de convergence entre les pays à un facteur qui les divise. » Ces quelques mots montrent comment les bourgeois intelligents saisissent ce que les marxistes ont dit il y a longtemps.

A la situation déjà instable au sein de l’UE s’ajoute la crise des réfugiés. L’ingérence impérialiste au Moyen-Orient et en Afrique du Nord a ouvert les portes à un déluge de gens désespérés fuyant l’enfer dans lequel ils ont été plongés. Cela exerce une pression énorme sur les Etats membres de l’UE, et en particulier ceux qui sont les plus exposés à l’arrivée quotidienne de nouveaux réfugiés et migrants.

L’Europe est profondément divisée sur cette question. La Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et la République tchèque refusent d’accueillir des réfugiés. Le problème est encore aggravé par la migration interne des pays pauvres de l’UE vers les pays riches, ce qui provoque des tensions même dans un pays comme l’Allemagne, où la droite se sert de la question des réfugiés pour gagner une partie de l’électorat.

Ceci en est contraste total avec la situation d’après 1945, lorsque l’Allemagne avait absorbé un afflux beaucoup plus important de réfugiés en provenance d’Europe de l’Est. C’était dans une période de croissance du capitalisme mondial. Mais dans une situation de crise économique profonde et de stagnation des forces productives, l’afflux de réfugiés ne sert qu’à créer de nouvelles contradictions qui ne peuvent être résolues sur la base du capitalisme. Il s’agit là d’un autre facteur d’instabilité qui accroît les tendances centrifuges au sein de l’UE.

Le Brexit

Les dynamiques qui travaillent l’Union européenne de l’intérieur et la menacent de dislocation ont également rejailli de façon spectaculaire sous la forme du Brexit. Le résultat du référendum britannique s’impose comme une énième manifestation de la colère et du ressentiment qui se sont développés partout, sous la surface.

Les commentateurs bourgeois ont été stupéfaits à l’annonce de la victoire du « Leave » (« quitter » l’UE). Et ceux qui étaient le plus en état de choc n’étaient autre que les partisans du Brexit eux-mêmes. Ils n’avaient jamais envisagé que leur camp puisse gagner, et ont donc été pris au dépourvu, sans même l’ébauche d’un plan ou d’une stratégie. Encore à ce jour, d’ailleurs, ils semblent toujours ne pas avoir la moindre idée de ce qu’ils font. Les sections décisives de la bourgeoisie britannique ne voulaient pas quitter l’UE, mais elles ont bien été obligées d’accepter le résultat du référendum, qui aura un impact ravageur sur le capitalisme britannique, et par ailleurs mettra en sérieuse difficulté l’UE elle-même.

Le Brexit a créé de sérieux problèmes en Irlande. Entre la République d’Irlande (membre de l’UE) et le nord de l’île, qui est rattaché au Royaume-Uni, la frontière est imperceptible, depuis quelques années; dans la pratique, elle n’existe plus. Si le Brexit implique le rétablissement d’une frontière physique, les répercussions économiques seraient catastrophiques, pour le nord comme pour le sud de l’île. Par conséquent, toute la question nationale irlandaise pourrait être ravivée, ce qui provoquerait de graves problèmes. La classe politique s’efforce de négocier un accord qui viendrait tant bien que mal régler cette question épineuse. Reste à voir si l’issue des négociations apportera de quoi résoudre la quadrature du cercle.

Les Britanniques s’imaginaient qu’ils allaient pouvoir sortir de l’UE rapidement et facilement. Mais il n’en a jamais été question. Quand bien même Merkel voudrait faire preuve de bonne volonté envers les Britanniques (ce dont on peut se permettre de douter), elle ne pourrait en aucun cas faire de cadeaux à Londres, car alors, d’autres Etats membres seraient tentés de suivre l’exemple et de quitter l’UE à leur tour. Pour compliquer encore les choses, Merkel a essuyé une défaite électorale, et le parti nationaliste et anti-UE AfD -Alternative für Deutschland -, ne lui accorde pas un moment de répit. Toutes les belles paroles sur la « solidarité européenne » ont été oubliées sur le champ, et les antagonismes nationaux refont surface. Le Royaume-Uni et l’UE sont engagés dans un processus dont il résultera de sérieux problèmes, pour l’un comme pour l’autre.

 

La Grèce

Dans Le Capital, Marx expliquait que pendant les phases d’expansion, le crédit est souple et facile; mais lorsqu’une crise éclate, cela se transforme en son contraire. Alors, les créanciers des Grecs, ces Shylock des temps modernes, réclament leur livre de chair. Mais la Grèce ne pourra jamais payer la facture que Berlin et Bruxelles lui tendent. Tout cela attise une profonde haine de classe et accentue la polarisation, en Grèce et dans tous les pays d’Europe du Sud.

Après une décennie de souffrances indescriptibles, d’austérité, de pauvreté et de misère, quels problèmes ont été réglés en Grèce ? Cette nation a été précipitée dans une crise sans issue. Les jeunes ne trouvent pas d’emploi et sont poussés à émigrer, pendant que les personnes âgées se voient privées de leur retraite; un nombre croissant d'entre elles se suicident.

La révolution n’est pas un processus linéaire; elle est ponctuée par des flux et des reflux, auxquels nous devons nous préparer. Après tant d’années de grèves, de manifestations et de mobilisations, les travailleurs grecs sont dans une phase de fatigue et de déceptions. Ils disent: « Nous sommes trahis par tout le monde. Nous avions confiance dans le PASOK, et le PASOK nous a trahis. Nous avions confiance en Tsipras, et lui aussi nous a trahis. Que pouvons-nous faire de plus? » Selon les sondages, Syriza va faire un mauvais score aux prochaines élections (environ 20%, voire moins). Le Parti communiste grec pourrait légèrement progresser, mais il ne sera pas en mesure d’occuper le vide politique laissé par Syriza, du fait de son sectarisme. Par défaut, la Nouvelle Démocratie (ND - droite) va remonter, en termes de pourcentages simplement, et non parce qu’elle serait devenue un pôle d’attraction majeur. On se retrouverait donc avec une coalition de droite dirigée par ND. Un tel gouvernement serait faible et instable, mais il serait bien obligé de poursuivre et d’intensifier les attaques contre la classe ouvrière – sans avoir la moindre autorité dans cette même classe. Dans ces conditions, il y aura une nouvelle radicalisation sur la gauche.

L’état d’esprit actuel – de fatigue – ne durera va indéfiniment. Compte tenu de la gravité de la crise, les reculs ne peuvent être que temporaires: les travailleurs et la jeunesse n’auront pas d’autre choix que de reprendre le chemin de la lutte. De nouvelles explosions sociales se préparent; et elles éclateront avec d’autant plus de force.
 

France: Macron et la faillite du centre

En France, le capitalisme était déjà en crise bien avant 2008. Mais les élections de l’année dernière ont apporté à la bourgeoisie européenne un semblant de répit. Elle tremblait à l’idée de voir Marine Le Pen accéder au pouvoir – dans la foulée de Trump. Comme Trump, Le Pen est une réactionnaire chauvine. Elle est également hostile à l’Union européenne, ce qui a suscité une vive inquiétude à Bruxelles et Berlin, tout particulièrement après la débâcle du Brexit. Mais ce qui faisaitvraimenttrembler la bourgeoisie française, c'était la percée fulgurante de Jean-Luc Mélenchon dans les sondages, à la fin de la campagne électorale, car il aurait certainement remporté un second tour contre Le Pen ou même Fillon – et avait même une chance de gagner face à Macron.

La montée de Mélenchon illustre l’accélération de la polarisation – vers la gauche et vers la droite. Le Pen a battu Mélenchon de justesse; il aurait pu l’emporter si les soi-disant trotskystes n’avaient pas fait preuve d'une stupidité criminelle. A eux deux, Lutte ouvrière et le Nouveau Parti anticapitaliste ont obtenu le nombre de voix qui manquait à Mélenchon pour passer devant Le Pen et accéder au second tour.

Un affrontement direct entre Mélenchon et Macron au second tour aurait tout changé. Mais la manie de division des sectes gauchistes a empêché ce scénario de se concrétiser. Ces petites organisations auraient très bien pu mener une campagne sur un programme révolutionnaire, puis se retirer de la course électorale en appelant à voter pour Mélenchon. Si elles n’ont pas agi de la sorte, c’est parce qu'elles ont placé les intérêts de petite secte avant les intérêts généraux de la classe ouvrière française.

Au final, Macron a gagné, et la bourgeoisie a poussé un soupir de soulagement. C’était la défaite des extrêmes, et le triomphe tant attendu de la Modération! Depuis Paris, on s’est empressé de propager la bonne nouvelle jusqu’à Berlin, Rome et même Londres – où, dans la City, on a sorti le champagne. Le Centre avait gagné; mais qu’est-ce que ces gens entendent, au juste, par Centre? Ils veulent parler de la droite, qui masque sa véritable identité, se fait passer pour ce qu’elle n’est pas.

La victoire de Macron repose sur la faillite des deux grands partis traditionnels (le Parti socialiste et les Républicains). Le PS a été laminé; les Républicains ont fortement chuté et ne se sont même pas qualifiés pour le second tour des présidentielles. Le PS pourrait bien finir comme le PASOK, en Grèce. Les Républicains sont eux-mêmes dans une situation critique: plusieurs des figures dirigeantes ont quitté le parti pour rejoindre le gouvernement Macron (ou son parti); quant aux autres, ils sont divisés en différentes factions.

Le Parti communiste français a été discrédité par ses alliances avec le Parti socialiste; il est aujourd’hui relégué aux marges de la scène politique française. De son côté, le Front National, bien que battu aux élections, a néanmoins gagné 1,3 millions de voix par rapport à 2012, au premier tour. Mais la France insoumise, le mouvement de Mélenchon, a recueilli 3 millions de voix de plus qu'en 2012. Il représente désormais, avec les syndicats, la principale force d’opposition aux politiques de Macron. Selon un sondage d’octobre 2017, demandant quel est le premier parti d’opposition, la France insoumise représente 35% des réponses, contre 12% pour le Front National et seulement 2% pour le PS et le PCF! Le mouvement de Mélenchon est désormais le représentant principal de l’opposition, à l’Assemblée nationale et dans la rue.

Il est faux de dire que Macron s’est fait élire à la majorité absolue. La majorité absolue du corps électoral – en comptabilisant les votes blancs et l’abstention – n’a pas voté pour Macron! Et cette « majorité silencieuse » ne va pas garder le silence très longtemps. D’ailleurs, Macron n’a pas tardé à montrer son vrai visage; il a d’emblée confirmé son intention de réformer le Code du travail afin de faciliter les licenciements.

Engels disait que la France était le pays où la lutte des classes est toujours menée jusqu’au bout. Cela sera bientôt confirmé aux yeux de tous. Le pays va connaître des manifestations de masse, des grèves et des grèves générales. Un nouveau Mai 68 est tout à fait possible ; en fait, la situation le rend implicite.

L’Italie

La Grèce était le maillon le plus faible du capitalisme européen. L’Espagne se situe un cran plus bas, juste derrière la Grèce. Après l’Espagne vient l’Italie. Et après l’Italie vient la France. L’économie italienne stagne depuis le choc économique de 2008. Par conséquent, un très grand nombre de petites et moyennes entreprises ont fait faillite, incapables de rembourser leurs dettes.

Le système bancaire européen est dans un état critique. Il croule sous le fardeau des dettes; s’il ne s’est pas effondré, c’est uniquement parce que la Banque centrale européenne (BCE) lui fournit des béquilles pour qu’il puisse boiter un peu plus longtemps. Cette situation ne pourra pas durer indéfiniment, car les politiques de la BCE sont dictées par les Allemands. Et ces derniers ne comptent pas financer le déficit des pays de l’Europe du sud par les contributions qu’ils versent à la BCE.

Une profonde crise bancaire a éclaté en Italie. Le fait est que la plupart des banques italiennes sont en état de faillite. La réglementation européenne interdit le sauvetage des banques par leurs Etats, mais on a accordé une exception à l’Italie. Si le système bancaire italien s’effondre, il pourrait entraîner tout le système financier européen dans sa chute. Néanmoins, le sauvetage illégal des banques italiennes n’a réglé que des problèmes de surface, sans s’attaquer à leur racine. L’Italie est plongée dans une profonde crise, non seulement économique et financière, mais aussi politique.

Les Italiens ont perdu toute confiance dans les partis politiques. Cela a été mis en évidence lors du référendum de décembre 2016 sur la réforme constitutionnelle; Matteo Renzi a subi une défaite cuisante et sans appel. Le problème de la bourgeoisie italienne, c'est qu'elle n'a pas de gouvernement fort. Mais comment pourrait-elle se doter d’un gouvernement fort, alors qu’elle ne dispose pas même d’un parti fort? Auparavant, la bourgeoisie pouvait compter sur la Démocratie chrétienne, mais elle a été dissoute. Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi, est lui aussi affaibli. Quant au Parti démocrate – ce parti bourgeois né de la fusion d'une section de l’ancien Parti communiste, de ce qu’il restait de la Démocratie chrétienne et de diverses petites organisations bourgeoises –, il est en pleine déroute.

La soi-disant gauche est de plus en plus fragmentée, et, au total, elle est créditée d’à peine 7% dans les sondages d’opinion. Par le passé, la classe dominante italienne pouvait compter sur les dirigeants du PCI pour contrôler la classe ouvrière. Mais après des décennies de dégénérescence stalinienne et maintes trahisons, le Parti communiste, jadis tout puissant, a été réduit à néant.

Ce vide politique a favorisé la montée de Beppe Grillo et de son Mouvement 5 Etoiles. Il s’agit d’un mouvement de contestation, dont la composition est avant tout petite-bourgeoise, et qui s’est doté d’un programme fourre-tout, où certaines propositions sont réactionnaires. En réalité, ce mouvement n’est pas un parti; il n’a pas de structure. Et son programme se résume principalement à la sortie de l’euro. Mais en l’absence de toute alternative à gauche, il recueille des voix auprès des travailleurs qui rejettent le système établi, ce que résume le slogan: « Foutez-les tous à la porte ! »

Le mouvement de Grillo est un phénomène instable et contradictoire, qui va certainement vite s’essouffler. Ses contradictions internes feront bientôt surface; il ne tardera pas à entrer en crise. Il est impossible de prévoir avec précision la tournure que prendront les événements. Mais une chose est sûre: cette situation n’est pas favorable à la bourgeoisie italienne.

La classe ouvrière italienne, de son côté, a de formidables traditions révolutionnaires. La crise du capitalisme italien provoquera inéluctablement de nouvelles explosions sociales, d’une puissance inédite, à l’image de Mai 1968 en France ou de l’Automne Chaud italien de 1969. Une fois que les gros bataillons se mettront en mouvement, toute la situation se transformera rapidement, et de nouvelles formations politiques émergeront, très à gauche et radicales, comme cela s’est produit avant et après 1969.

 

L’Espagne

Malgré une reprise économique partielle, en Espagne, la crise du régime qui a éclaté en 2008 n’est en aucun cas résolue. Au fil des années, la récession, le chômage de masse, la dégradation du niveau de vie, auxquels viennent s’ajouter des scandales de corruption, ont précipité la démocratie bourgeoise espagnole dans une profonde crise de légitimité. La grande vague de mobilisations de masse, entre 2011 et 2015, a fini par trouver une expression politique, avec l’émergence et la montée de Podemos, qui a recueilli 21% des voix aux élections de 2016.

Le gouvernement de droite du Parti populaire (PP) est extrêmement fragile. Il dépend du soutien des nationalistes basques pour sa majorité au Parlement. Il est miné par de multiples affaires de corruption. Si la gauche avait uni ses forces pour le renverser, il aurait volé en éclats. Mais les dirigeants de Podemos comme de la Gauche Unie (Izquierda Unida) se sont avérés totalement incapables d’incarner une alternative crédible, pendant que le chef du Parti socialiste (PSOE), Pedro Sánchez, censé être « plus à gauche » que ses prédécesseurs, passait ouvertement dans le camp réactionnaire du nationalisme espagnol. A présent, depuis que Ciudadanos est arrivé en tête des élections du 21 décembre en Catalogne, la classe dominante espagnole apporte un soutien croissant à ce nouveau parti de droite, qui est tout aussi réactionnaire que le PP, mais qui présente de nouveaux visages, et n’est pas embarrassé des fardeaux que le PP a accumulés, à cause des affaires de corruption et de ses mesures antisociales.

La question catalane a fait office de catalyseur, qui a fait apparaître de profondes lignes de fractures dans la vie politique espagnole. Tous les partis de gauche sont désormais divisés et en crise. La droite souffle sur les braises pour attiser les flammes réactionnaires anti-catalanes et le nationalisme espagnol, le but étant de mobiliser les couches les plus arriérées. Et de son côté, la gauche reste sans réponse. Dès lors, il n’est pas exclu que Ciudadanos et le PP remportent les prochaines élections.

C’est le prix que la gauche espagnole doit payer pour les trahisons des dirigeants du PCE et du PSOE il y a quarante ans, lorsqu'ils ont accepté la Constitution réactionnaire de 1978, qui maintenait les anciennes structures de l’Etat franquiste, la monarchie, l’hégémonie de l’Eglise catholique – et conservait l’ancien appareil d’Etat répressif, le tout enduit d’une fine couche de « démocratie ».

La brutalité de l’Etat espagnol s’est montrée au grand jour lors de la répression qui s’est abattue en Catalogne contre les personnes dont le seul « crime » était de vouloir voter pour décider de leur propre avenir. La société espagnole a été rattrapée par ses vieux démons. Elle est aussi profondément divisée qu’il y a 40 ans. La jeunesse et les couches les plus avancées de la classe ouvrière comprennent la nature réactionnaire de la Constitution de 1978, et ils sont prêts à la combattre.

Les masses ont fait preuve de leur combativité dans les rues de Barcelone. Demain, ce sera les travailleurs et la jeunesse d’Euskadi, des Asturies, de Séville ou encore de Madrid. Ces mouvements devront inévitablement passer par des défaites et des revers, qui résulteront de la myopie, de l’ineptie et de la lâcheté de leurs dirigeants. Mais les travailleurs et la jeunesse espagnols, qui ont manifesté à maintes reprises leur envie de se battre au cours de ces dernières années, pourront en tirer de nouveaux enseignements.

Le passé lui aussi recèle de défaites, comme celle de la Commune des Asturies, en 1934, qui a mené aux deux « Années Noires » (« El Bienio Negro »). Mais cette défaite n’est en rien comparable aux défaites dont nous parlons à présent. Aujourd’hui, les forces de la classe ouvrière sont intactes – alors qu’en face, la base de masse dont disposait le camp de la réaction en 1934 est beaucoup plus faible: plus de garde maure, plus de paysannerie réactionnaire carliste. Quant aux étudiants qui avaient rejoint la Phalange en masse, ils soutiennent aujourd’hui résolument les travailleurs et la gauche.

Enfin, dans une période révolutionnaire, de telles défaites sont nécessairement le prélude à de nouveaux soulèvement. Par l’expérience de la lutte dans la rue, dans les usines et sur les campus, les travailleurs et la jeunesse pourront renouer avec les traditions révolutionnaires de 1931-1937, et de la formidable résistance contre la dictature franquiste. Dans la période à venir, l’Espagne se retrouvera à nouveau en première ligne des luttes révolutionnaires en Europe.
 

La Catalogne

Les revendications de la Catalogne, pour exercer son droit à l’autodétermination, représentent la plus sérieuse remise en cause du régime issu de 1978 depuis son édification. Plusieurs éléments entrent en ligne de compte. Tout d’abord, il y a la classe dominante, arriérée et réactionnaire, et son Etat, tout droit hérité de la période franquiste. Pour elle, toute tentative de remise en question de l’unité de l’Espagne équivaut à contester l’ensemble du régime, ce qui ouvrirait la voie à d’autres remises en cause (de la monarchie, des politiques d’austérité, etc.). C’est pourquoi la bourgeoisie espagnole était prête à utiliser tous les moyens en son pouvoir pour empêcher la tenue d’un référendum: répression policière, saisie des urnes, confiscation du matériel électoral, blocage de l’entrée des bureaux de vote, dissolution du gouvernement catalan et arrestation de ses membres, etc.

D’autre part, le gouvernement catalan, qui se compose de bourgeois et de petit-bourgeois nationalistes, avait perdu le soutien de la bourgeoisie catalane (les banquiers et les capitalistes), qui s’oppose à l’indépendance. Les politiciens nationalistes considéraient le référendum sur l’indépendance, au pire, comme un moyen de faire pression sur le gouvernement de Madrid afin d’obtenir de lui des concessions; au mieux, ils y voyaient un moyen de faire pression sur l’UE pour la forcer à intervenir, afin de pousser le gouvernement espagnol à organiser un référendum légal, dont la légitimité serait reconnue de tous. Pour ce qui est du PDeCAT (nouveau nom de la CDC, Convergence démocratique de Catalogne), ce parti bourgeois nationaliste était totalement discrédité à cause de ses politiques d’austérité, de ses pratiques répressives et de sa corruption avérée. Il s’est livré à des calculs cyniques, en saisissant la question de l'indépendance pour redorer son blason et rester au pouvoir. Ces partis n’avaient pas l’intention d’adopter les méthodes révolutionnaires qu’exige en Espagne l’exercice du droit à l’autodétermination.

Ils se sont vus contraints d’aller plus loin qu’ils ne le voulaient, au vu de l’irruption d’un mouvement de masse, lequel représentait un troisième facteur qu’ils n’avaient pas pris en compte. Le 20 septembre (où 40 000 personnes ont manifesté contre les perquisitions menées par la Garde Civile dans le gouvernement catalan), le 1eroctobre (où des centaines de milliers de personnes se sont organisées afin de garantir la tenue du référendum, et où 2 millions de personnes ont participé au vote), et le 3 octobre (où 3 millions de Catalans ont participé à la grève générale, pour dénoncer les violences policières), les masses ont fait irruption sur la scène, et ont commencé à prendre conscience de leur propre force. Dès lors, le gouvernement catalan s’est retrouvé au pied du mur: il a dû proclamer la République catalane, mais il n’était pas prêt pour autant à employer les méthodes nécessaires pour la défendre, à savoir des mobilisations de masse dans les rues, l’occupation de bâtiments officiels, la grève générale, la résistance contre les forces de la police espagnole. En d’autres termes, défendre la République catalane était une tâche révolutionnaire. On comprend donc mieux leur embarras, leurs hésitations et indécisions à l’issue du référendum, la « suspension » de la proclamation d’indépendance, le 10 octobre, leurs appels incessants à la négociation, leur quasi-trahison du mouvement le 25 octobre, et leur timide proclamation de la République catalane le 27 octobre, après quoi ils se sont enfuis.

Pendant ce temps, les masses qui ont participé au mouvement (une section de la classe ouvrière, la jeunesse surtout, et les couches des classes moyennes qui sont la colonne vertébrale de ce mouvement démocratique) ont progressivement désavoué leurs propres dirigeants. L’émergence des Comités pour la Défense de la République, et le rôle central qu’ils ont joué lors de la grève générale du 8 novembre, indiquent la voie à suivre. La République catalane est une revendication démocratique de base, qui remet en cause le régime espagnol dans son ensemble. Les marxistes soutiennent la lutte pour une République catalane, mais nous devons expliquer qu’elle ne pourra être victorieuse qu’au moyen de méthodes révolutionnaires. Le mouvement doit rompre avec ses dirigeants et se doter d’une direction fermement ancrée dans la classe ouvrière. Par ailleurs, il faut rallier les travailleurs hispanophones de Catalogne, ce qui n’est possible qu’en faisant converger la lutte pour une République et la lutte pour l’emploi, pour le logement, contre l’austérité, et en inscrivant clairement le mouvement dans la lutte plus large, commune à toute l’Espagne, contre le régime de 1978. C’est ce que résume notre mot d’ordre: « Pour une République socialiste catalane, étincelle de la révolution ibérique! ».

Les élections du 21 décembre, en Catalogne, n’ont rien réglé. En fait, elles marquent la mise en échec du régime monarchique espagnol: le bloc indépendantiste a renouvelé sa majorité au parlement régional – et va probablement prendre le contrôle du gouvernement catalan. Pour ce qui est de la distribution des sièges, on retrouve la configuration qui existait la veille du référendum du 1er octobre. Le mouvement démocratique va connaître des flux et des reflux. Les marxistes doivent y intervenir avec vigueur et agir auprès des sections les plus avancées de la jeunesse qui déjà tirent des conclusions révolutionnaires.

Royaume-Uni: le phénomène Corbyn

Il y a peu de temps encore, le Royaume-Uni était un des pays les plus stables d’Europe. A présent, c’est un des pays les plus instables, qui a connu une série de secousses. En Ecosse, la question nationale a un peu reculé, en conséquence de la percée de Jeremy Corbyn, mais elle n’a pas été réglée et peut être ravivée dans le contexte d'une nouvelle crise économique. Sous la surface en apparence calme, il y avait un ferment de colère, une indignation, une frustration surtout, et un désir ardent de changement, sans point de référence clairement identifié.

Les changements dans la conscience des masses ont fini par s’exprimer dans la percée fulgurante de Corbyn. En 2015, Corbyn avait été élu chef du Parti travailliste (Labour), à la faveur d'un accident. Mais son élection n’a jamais été acceptée par les blairistes, l’aile droite du Parti. Cela n’a pas échappé à Theresa May, qui en a tiré les conclusions logiques. Elle a convoqué des élections anticipées en juin 2017, intimement convaincue qu’elle remporterait une large majorité, et que le Parti travailliste serait laminé par les Conservateurs. Les Blairistes espéraient secrètement que leLabourserait battu, seul moyen à leurs yeux de se débarrasser de Corbyn, et ils ont cherché à lui mettre des bâtons dans les roues pendant la campagne.

Tout le monde s’attendait à un raz-de-marée en faveur des Conservateurs. Pourtant, à l’inverse, ce fut une défaite sévère pour eux, les médias et les traîtres de l’aile droite du Labour. Après le lancement de sa campagne, Corbyn a tenu des rassemblements de masse, débordant d’enthousiasme, notamment dans la jeunesse. Corbyn défendait le programme le plus à gauche que le Labourait défendu depuis des dizaines d’années, et il est tout de suite entré en résonance avec l’état d’esprit général de mécontentement. Ce séisme politique a pris tout le monde par surprise.

Des centaines de milliers de personnes, des jeunes surtout, ont adhéré au Labour.Avant que Corbyn en prenne la tête, le Parti comptait 180 000 membres. A présent, il compte 570 000 adhérents, ce qui en fait le plus grand parti d’Europe. Tout le monde voyait clairement que Corbyn était le véritable vainqueur des élections de juin 2017. Il jouit d’une popularité colossale auprès des masses.

La défaite des tenants du blairisme a été entérinée lors du Congrès annuel du Parti travailliste, en septembre 2017, où l’aile gauche est clairement devenue la force principale en son sein. Il n’empêche que les membres duLabourqui siègent au Parlement ou au Conseil privé (privy Council), et en particulier, l’appareil du Parti, restent sous le contrôle de son aile droite. La classe dirigeante et ses agents s’obstinent à maintenir leur emprise sur le Labour,mais pour le moment, ils sont bien obligés de renoncer à leurs projets de se débarrasser de Corbyn. Ils misent sur une tactique attentiste.

Cet esprit de révolte est une force souterraine, qui cherche un exutoire pour s’exprimer. Au Royaume-Uni, il l’a trouvé en Corbyn, et il est impératif que les marxistes britanniques concentrent leurs forces sur ce mouvement. Mais tout en soutenant Corbyn contre l’aile droite, il faut s’attacher, de façon constructive et fraternelle, à expliquer patiemment les limites du programme de Corbyn – et la nécessité d’un programme de portée révolutionnaire, visant la transformation socialiste de la société.

En toute probabilité, le Labourremportera les prochaines élections et Corbyn sera appelé à former un gouvernement. Mais la moindre tentative de mettre en œuvre les réformes figurant dans son programme se heurtera à la résistance acharnée de la classe dominante, aux actes de sabotage orchestrés par la cinquième colonne blairiste, ainsi qu’aux efforts pour édulcorer tout ce que son programme contient de plus radical. Une partie de la classe dominante envisage la perspective d’un réalignement des forces politiques britanniques, qui verrait émerger une nouvelle formation ou coalition au centre de l’échiquier politique, réunissant la « gauche » du Parti conservateur et l’aile droite du Parti travailliste. Ce scénario n’est pas encore à l’ordre du jour, mais il pourrait être mis à exécution comme moyen pour faire chuter un gouvernement travailliste dirigé par Corbyn. Cela dit, en cette période de polarisation politique et de crise économique, un parti ou une coalition du centre aurait une base très réduite. L’expérience d'un gouvernement Corbyn, et une possible scission au sein du Parti, prépareraient le terrain à un virage encore plus radical dans les rangs du Labour.

La Russie

Les soulèvements en Ukraine et l’annexion de la Crimée ont eu un impact important sur l’ensemble de l’échiquier politique russe. Mais la ferveur nationaliste de 2014, où la côte de popularité de Poutine dépassait les 84%, s’est progressivement évanouie. La baisse des prix du pétrole et (dans une moindre mesure) les sanctions des pays occidentaux ont provoqué la chute du taux de change du rouble, et l’augmentation de l’inflation, qui en 2015 atteignait les 13%.

Le taux de refinancement élevé de la Banque centrale (le taux d’intérêt que paient les banques sur les emprunts qu’elles font auprès de la Banque centrale), auquel s’ajoutent les sanctions économiques imposées par l’Occident, ont avant tout affecté le secteur financier, précipitant la faillite de dizaines de banques. Confronté à cette situation, le gouvernement a puisé dans ses réserves financières pour fournir un soutien aux grands groupes financiers et industriels qui entretiennent des relations étroites avec l’Etat, exacerbant ainsi la concentration du capital.

Parallèlement, le gouvernement a pris des mesures administratives pour lutter contre le chômage, et qui revenaient, en fait, à interdire les licenciements massifs. Afin de réduire le déficit budgétaire, un certain nombre de mesures très efficaces ont été introduites pour s’attaquer à la corruption et à l’évasion fiscale. Cette offensive visait en priorité la moyenne et la petite-bourgeoisie, en particulier les petites entreprises familiales, tels que les routiers.

Cette politique de Poutine ne répondait pas seulement à des objectifs économiques: il intervenait aussi en réaction à l’esprit de révolte dont faisaient preuve les couches moyennes dans les grandes villes, où son régime est le moins populaire. Poutine suit le principe: « Mes amis ont tous les droits – mes ennemis tombent sous le coup de la loi ».

Dans une même perspective, la mise en œuvre d’une réforme du système d’éducation supérieure a dégradé plus encore le niveau de vie général des enseignants et des professeurs, que Poutine soupçonne de déloyauté. Ce faisant, Poutine a pu maintenir un haut niveau de soutien à son régime, auprès non seulement de sa base mais aussi des retraités et des travailleurs à bas salaire, au détriment des classes moyennes des grandes villes. Ces dernières ont trouvé un canal politique pour exprimer leur mécontentement, par l’intermédiaire d’un démagogue bourgeois, Alexeï Navalny.

Depuis 2014, tous les partis représentés au Parlement, y compris le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF), apportent un soutien indéfectible à Poutine et à son gouvernement, en votant systématiquement en faveur des projets de loi présentés par le gouvernement. Bien entendu, cette ligne politique ne les aide guère à élargir leur propre base. Le KPRF traverse une crise qui dure depuis maintenant près de dix ans. Ses rangs sont soumis à une chasse aux sorcières permanente. Des membres ont été expulsés du parti sur la base d’accusations de « trotskysme » forgées de toutes pièces – bien que tous aient été de fidèles soutiens à Zyouganov, le dirigeant du KPRF.

Le Parti communiste a perdu deux tiers de ses membres à Moscou, à St Pétersbourg et dans d’autres grandes villes. Compte tenu de ces défections, Navalny a réussi à s’imposer en comblant le vide de l’opposition à Poutine. Démagogue classique, il cultive une image d’« homme du peuple », singeant servilement la tradition américaine. Mais il se démarque nettement des autres porte-paroles de l’opposition. Le principal levier de sa campagne repose sur les réseaux sociaux et notamment YouTube, où il met en ligne des vidéos pour dénoncer la corruption qui règne dans les hautes sphères du pouvoir.

Navalny lui-même n’a pas eu le droit de se présenter à l’élection présidentielle, compte tenu de ses deux condamnations pour corruption. Navalny appelle régulièrement ses partisans à descendre dans la rue. Sur tout le pays, environ 100 000 personnes répondent à l’appel et se mobilisent dans les grandes villes. Il s’agit principalement de jeunes qui sont séduits par la détermination dont Navalny semble faire preuve, et par sa maîtrise des réseaux sociaux.

Durant l’année écoulée, Poutine a réussi à juguler l’inflation et, plus généralement, à surmonter la crise – pour l’heure, du moins. Mais compte tenu du niveau actuel des prix du pétrole, le déficit budgétaire russe reste élevé. D’ici 2 à 5 ans, les fonds de réserve finiront inévitablement par être épuisés ; parallèlement, les possibilités qui s’offrent à la Russie d’avoir recours à un emprunt extérieur sont désormais très limitées. Si le prix du pétrole reste bas pendant encore 3 ou 4 ans, toute la situation se transformera en son contraire.

Alors, Poutine (qui sera évidemment réélu président) sera confronté à un sérieux problème. Le gouvernement ne sera plus en mesure de résoudre le déficit budgétaire sans effectuer de coupes drastiques dans les dépenses publiques. Dès lors, le soutien au régime de Poutine s’effondrera totalement. C’est pourquoi il saisit toutes les occasions de renforcer son contrôle d’internet et d’imposer des restrictions à la liberté d’expression et à d’autres droits démocratiques.

Pour l’instant, cela dit, Poutine dispose encore d’une marge de manœuvre. Il peut se permettre de ne pas sabrer les dépenses publiques ou réduire drastiquement les niveaux de vie. C’est principalement pour cette raison que les forces d’opposition n’ont pas réellement réussi à mobiliser des éléments prolétariens. A ce stade, ceux qui participent activement au mouvement de contestation sont principalement issus des classes moyennes. Bien qu’il se soit prononcé en faveur d’une augmentation du salaire minimum, Navalny n’a pas réussi à articuler son discours aux problèmes sociaux. Le succès que rencontre l’opposition à Poutine à la base ne peut être que limité si elle s’en tient à des revendications démocratiques et à des dénonciations de la corruption.

Néanmoins, une grande partie de la jeunesse, notamment des étudiants du secondaire et du supérieur, s’est ralliée à l’opposition. Ils sont nombreux à descendre dans la rue. C’est un développement symptomatique important. L’histoire de la Russie montre que le sursaut de la jeunesse étudiante est le signe avant-coureur d’un grand mouvement ouvrier à venir. « Le vent commence toujours à souffler au sommet des arbres »

L'Europe de l’Est et les Balkans

En Europe de l’Est, l’essor d’un nationalisme de droite et d’une rhétorique anti-immigration traduit l’effort des différents gouvernements de la région pour neutraliser le mécontentement populaire, qui est exacerbé par les faibles niveaux de vie et l’impact de la crise sur les masses, dans un contexte où la classe ouvrière n’a pas encore fait irruption sur la scène de manière décisive.

Les taux élevés de croissance du PIB – supérieurs à ceux enregistrés par les pays d’Europe occidentale – masquent la situation objective, celle de l’extrême exploitation capitaliste d’une classe d’ouvriers qualifiés, soumis au système des bas salaires qui a été imposé pour maximiser les taux de profit et attirer les investissements étrangers. Comme le souligne une étude récente menée par l’Institut syndical européen (« Pourquoi l'Europe centrale et orientale a besoin d'augmentations salariales »), si l’écart salarial entre l’Est et l’Ouest de l’Union européenne s’est lentement réduit jusqu’à 2008, cette tendance s’est à nouveau inversée, depuis. L'écart s’est creusé tout au long de la décennie écoulée.

En conséquence, on a pu voir émerger d’importants signes qui expriment la radicalisation de la jeunesse, dont les premiers symptômes s’observent dans les mobilisations contre la corruption dans plusieurs pays, expressions d’un rejet croissant du système dans son ensemble. Par ailleurs, des sections décisives de la classe ouvrière industrielle ont commencé à passer à l’offensive – souvent pour la première fois depuis l’effondrement des régimes staliniens – en organisant des grèves importantes pour revendiquer des hausses substantielles de leur salaire et une amélioration de leurs conditions de travail.

En Slovaquie, des milliers d’étudiants sont descendus dans la rue en avril 2017 pour réclamer la démission du Premier ministre Robert Fico, accusé de corruption. Peu après, une grève de masse a éclaté en juin, suivie par les 12 000 travailleurs des trois usines Volkswagen à Bratislava. Ils ont obtenu une augmentation de salaire de 14%. Kia et Peugeot ont également augmenté les salaires de 7% dans leurs usines slovaques, pour éviter des grèves.

Des mouvements de grande ampleur ont également éclaté en protestation contre des mesures réactionnaires. En Pologne, le gouvernement de droite comptait bannir le droit déjà très limité à l’avortement, mais il a dû faire marche arrière face à l’opposition massive des dizaines de milliers de femmes qui se sont mobilisées, toutes vêtues de noir, en octobre 2016.

Dans l’ex-Yougoslavie, le processus de radicalisation est plus avancé. Un climat d’hostilité croissante au régime bourgeois, réactionnaire et corrompu, a gagné la jeunesse et la classe ouvrière, comme l’a montré le mouvement insurrectionnel de février 2014 en Bosnie. De grandes grèves se sont multipliées au cours de l’année passée. La grève totale menée par 2 400 travailleurs de l’usine Fiat de Kragujevac, en juillet 2017, était la plus importante, mais n’était pas isolée: elle s’inscrivait au contraire dans un vaste mouvement gréviste très combatif, mené dans des usines et sur des lieux de travail de moindre envergure. Des grèves répétées et des manifestations ont également été déclenchées par les cheminots bosniaques.

En Serbie, la jeunesse s’est mobilisée contre la victoire écrasante du Premier Ministre Aleksandar Vucic aux élections présidentielles d’avril 2017; bien que des illusions petites bourgeoises y étaient prédominantes, ces manifestations ont montré qu’une section de plus en plus importante de la jeunesse est ouverte aux idées révolutionnaires. La situation présente un bon potentiel pour les marxistes yougoslaves, comme en atteste le fait qu’ils ont joué un rôle dirigeant dans les mobilisations à Novi Sad.
 

L'Amérique latine

Face à la débâcle électorale de Kirchner en Argentine, à la défaite du Parti socialiste unifié du Venezuela aux élections de l’Assemblée nationale, à l’échec essuyé par Evo Morales lors du référendum en Bolivie, et à la destitution de Dilma Rousseff au Brésil, les réformistes et les intellectuels « progressistes » sur le continent ont sombré dans le désespoir. Ils parlent de « vague conservatrice » et de poussée contre-révolutionnaire, sans la moindre compréhension des processus objectifs à l’œuvre.

Pendant une période de 10 à 15 ans, la majeure partie de l’Amérique du Sud a été traversée par une vague révolutionnaire, qui a affecté différents pays à des degrés d’intensité différents. Il y a eu l’élection de Hugo Chavez au Venezuela en 1998 et les événements révolutionnaires qui ont fait échouer le putschd’avril 2002, la lutte contre le lock-outpatronal de décembre 2002 à janvier 2003, l’Argentinazode 2001, les soulèvements en Equateur qui ont provoqué la destitution de Jamil Mahuad en 2000, puis la chute de Lucio Gutiérrez en 2005, ce qui a mené à l’élection de Rafael Correa en 2006. En Bolivie, on a vu la « guerre de l’eau » à Cochabamba entre 1999 et 2000, suivie des révoltes de la Guerre du Gaz d’octobre 2003 à juin 2005, qui ont abouti à l’élection d’Evo Morales. Le Pérou a connu les soulèvements populaires de l’Arequipazoau sud du pays en 2002.

On pourrait aussi évoquer les mouvements de masse contre les fraudes électorales au Mexique, en 2006, et la Commune d’Oaxaca la même année, ainsi que les mobilisations prolongées des étudiants en masse au Chili, les mobilisations massives contre le coup d’Etat de 2009 au Honduras, auxquels s’ajoute même l’élection de Lula da Silva au Brésil en 2002, bien qu’il ne s’agisse pas en soi d’un événement révolutionnaire. Tous ces développements témoignaient des aspirations populaires à un changement radical.

Conséquence de ces énormes mouvements des travailleurs (et dans certains pays, des masses paysannes), de nombreux gouvernements ont été portés au pouvoir sous des drapeaux « progressistes » ou « révolutionnaires ». Ils diffèrent clairement l’un de l’autre. Alors que Chavez par exemple, de façon confuse, a cherché et a été poussé à mettre en œuvre des changements révolutionnaires, Evo Morales, Correa et le couple Kirchner en Argentine aspiraient à rétablir l’ordre après l’irruption des masses sur la scène. Quant à Lula et Dilma, ils étaient des dirigeants réformistes qui ont lancé tout un programme de contre-réformes. Au Salvador, la gauche n’a disposé de quasiment aucune marge de manœuvre, et commence à faire machine arrière dans les modestes réformes qu’elle a introduites, brisant ainsi les illusions des masses à l’égard du FMLN (Front Farabundo Martí de libération nationale). Cette frustration est canalisée, au premier chef, par le maire de San Salvador, Nayib Bukele, qui a été expulsé du Parti et jouit d’une grande popularité dans la jeunesse.

Néanmoins, tous ces gouvernements ont connu une relative stabilité sur une période prolongée. C’était en partie dû à la force du mouvement des masses, que la classe dominante ne parvenait pas à mater frontalement (les coups d’Etat au Venezuela en 2002, en Bolivie en 2008 et en Equateur en 2010 ont tous échoué). Avant tout, ces gouvernements ont profité d’une période où le prix des matières premières et du pétrole est resté élevé, ce qui leur a permis de mettre en œuvre des programmes sociaux et d’éviter de s’attirer la grogne des masses.

Tiré par la croissance économique en Chine, le prix des matières premières a augmenté de façon constante entre 2003 et 2010. Le cours du pétrole est passé de 40$ le baril à plus de 100$. Le gaz naturel, qui jusqu’alors s’était établi autour de 3$/Mbtu, a oscillé entre 8$ et 18$. Les cours du soja ont fait un bond, de 4$ à 17$ le boisseau. Le prix du zinc est passé de moins de 750$/tonne à un record de 4 600$/tonne, le cuivre a augmenté de 0,60$ à 4,50$ la livre, et l’étain, de 3 700$/tonne à 33 000$/tonne.

Une telle envolée des prix des matières premières et des sources d’énergie a offert aux différents gouvernements une certaine marge de manœuvre. Mais cette période est arrivée à son terme, et toute la région a été précipitée dans une récession en 2014-2015. C’est la cause économique profonde des défaites électorales et des divers échecs essuyés par ces gouvernements, qui s’étaient toujours limités à rester sur une base capitaliste.

L’essor de la Révolution vénézuélienne a offert à l’économie cubaine un relatif répit. Cette période s’est désormais refermée. Cuba reste basé sur une économie planifiée, mais les réformes qui y ont été introduites ont élargi l'espace de l’économie de marché, autorisant les petites entreprises privées et visant à attirer des investissements privés de grande ampleur. Le but est d’accroître la productivité par des méthodes capitalistes, sans faire intervenir le contrôle ouvrier sur la production. Aujourd’hui encore, de nombreuses conquêtes sociales restent en vigueur, mais leur portée est de plus en plus limitée et leur qualité se dégrade. Les inégalités sociales sont exacerbées. Cela représente un très sérieux danger. Des élections se tiendront dans les prochains mois, où pour la première fois, le président ne sera issu ni de la famille Castro, ni des rangs des dirigeants historiques de la révolution. Nous pourrions voir les oppositions et pressions de l’aile droite du capitalisme, intérieures et étrangères, mais également une réaction inverse de la part de ceux qui n’ont pas bénéficié de ces réformes et de ceux qui comptent défendre la révolution socialiste.

Contrairement à ce que suggèrent les lamentations et gémissements de la « gauche » en Amérique latine, la déchéance de Kirchner en Argentine et de Dilma au Brésil ne découle pas d'un « virage à droite ». L’arrivée au pouvoir de Temer et de Macri a provoqué des mouvements de contestation de masse, où la classe ouvrière a manifesté son opposition aux contre-réformes menées par la droite. L’Amérique latine n’entre pas dans une période de paix sociale et de stabilisation du capitalisme, mais d’exacerbation des contradictions et d’intensification de la lutte des classes. Pour preuve, un mouvement insurrectionnel a éclaté au Honduras suite aux élections de 2017. Quelques années plus tôt, en 2015, au Guatemala, un conflit interne au sein de la bourgeoisie a donné lieu à des mobilisations de masse de la jeunesse, des organisations paysannes et de la classe ouvrière. Ce processus se poursuit. En 2017, une grève générale a été organisée pour réclamer la destitution du président Jimmy Morales et de 107 membres du Parlement. D’autres pays suivront la même voie, tels que le Mexique, où des élections présidentielles vont se tenir cette année et donneront aux masses une occasion d’exprimer le ressentiment et l’hostilité qu’elles éprouvent envers la barbarie capitaliste.

Le Venezuela

La tentative de renverser le gouvernement Maduro, orchestrée par l’oligarchie vénézuélienne et soutenue par l’impérialisme, semble avoir été déjouée pour le moment. Les erreurs et l’indécision des dirigeants de l’opposition, ainsi que la réaction des masses, qui se sont vigoureusement mobilisées lors des élections de l’Assemblée nationale constituante de juillet 2017, ont provisoirement sapé l’offensive réactionnaire que l’opposition avait menée pendant la première moitié de l’année. Cependant, aucun changement fondamental n’a été apporté vis-à-vis de la crise économique ou des politiques que mène le gouvernement.

Le Venezuela reste plongé dans une profonde récession, marquée par l’hyper-inflation et la diminution rapide des réserves en devises étrangères, ce qui a un impact très négatif sur le niveau de vie des masses. L’impérialisme continue à resserrer l’étau en imposant des sanctions financières. Le gouvernement poursuit sa politique de concessions aux capitalistes et de négociations avec les dirigeants officiels de l’opposition. Il n’a qu’un seul but: se maintenir au pouvoir. L’échec temporaire de l’offensive menée par l’opposition a donné lieu à une accentuation des différenciations au sein même du mouvement bolivarien. Des manifestations de travailleurs ont éclaté, et des candidats bolivariens de gauche sont venus concurrencer les candidats officiels lors des élections municipales.

Notre position est claire: nous sommes contre le renversement du gouvernement Maduro par l’opposition, vu que les conséquences en seraient catastrophiques pour les masses. En même temps, nous ne pouvons pas soutenir la ligne politique du gouvernement, qui mène tout droit à l’échec et à la liquidation de la révolution bolivarienne.

L’état d’esprit général se fait de plus en plus critique envers les dirigeants bolivariens, qui n'ont pas l’autorité qu’avait Hugo Chavez. Exemple: Eduardo Saman, un ancien ministre qui s’est affirmé comme défenseur du contrôle ouvrier et un adversaire du grand capital et des multinationales, a décidé de présenter sa candidature aux élections municipales de décembre 2017, contre la candidature officielle du PSUV.

Certes, la bureaucratie était clairement déterminée à saboter la campagne de Saman; il s’agit néanmoins d’un tournant décisif dans la situation, qui ouvre de nouvelles possibilités à la tendance marxiste au Venezuela.

 

L'Inde et le Pakistan

Narendra Modi a été porté au pouvoir en 2014 en surfant sur la vague de déception générale des travailleurs indiens et d’une couche de la bourgeoisie elle-même, unis dans leur hostilité envers le Parti du Congrès. Mais il n’a satisfait aucune des attentes de ses bases électorales. Sa politique de démonétisation et l’application de la Taxe sur les Biens et les Services (TVA) étaient censées stimuler l'investissement, mais, à l’inverse, elles ont fragilisé l’économie indienne, qui a vu son taux de croissance passer de plus de 9% à moins de 7% en 2017.

La courte période de forte croissance, entre 2014 et 2016, a désormais fait place à un net ralentissement. Même pendant la phase de croissance plus rapide, le taux de chômage a augmenté et Modi a multiplié les attaques contre le mouvement ouvrier, ce qui a entraîné une intensification de la lutte des classes. Les étudiants, les paysans et les ouvriers sont tous descendus dans la rue. Les grèves de septembre 2016 ont été suivies par plus de 180 millions de travailleurs, soit 50 % de plus que lors de la grève générale organisée un an plus tôt.

Au Cachemire aussi, les masses sont descendues dans la rue, et le gouvernement, ébranlé par les mobilisations, n’a pu briser provisoirement le mouvement qu’en ayant recours à la répression brutale. Néanmoins, l’influence du mouvement a rayonné dans tout le reste du pays, en particulier dans la jeunesse étudiante. Modi a tenté de détourner l’attention des masses en ravivant le sectarisme hindou, mais ces mesures de diversion ne seront efficaces que pendant une période limitée. A un certain stade, ces divisions seront brisées par la montée de la classe ouvrière.

Les événements au Pakistan et en Inde sont interconnectés. Les classes dirigeantes indienne et pakistanaise ont un intérêt commun au maintien des relations conflictuelles entre les deux Etats, qui permettent de focaliser l’attention des masses. Mais la position de la classe dirigeante pakistanaise est de plus en plus fragile.

Alors que les Etats-Unis suspendent l’aide qu’ils accordaient au régime pakistanais, la Chine assure la relève. La Chine a un intérêt particulier à se rapprocher du Pakistan, en tant qu’allié stratégique et Etat-tampon contre l’Inde, mais aussi comme plaque tournante des opérations navales et maritimes chinoises dans l’Océan indien. Cependant, les investissements chinois ne créent pas d’emplois et n’atténuent pas les contradictions qui minent la société pakistanaise.

La question nationale est de plus en plus explosive. Dans certains territoires, comme au Baloutchistan, la présence chinoise vient exacerber le sectarisme, qui n’est que la couverture de la guerre par procuration que se livrent les puissances extérieures (les Etats-Unis, la Chine, l’Arabie Saoudite, l’Iran...). Chaque jour, les politiques réactionnaires de la classe dirigeante sont exposées aux yeux des masses, qui n’ont plus que mépris pour cette élite véreuse qui gouverne et pille le pays.

Par le passé, les dirigeants du Parti du peuple pakistanais (PPP) ont joué un rôle de catalyseur de la colère populaire, s’inscrivant dans une tradition de lutte qui remonte à la fin des années 1960, sous la direction d'Ali Bhutto. Mais après de longues périodes au pouvoir à mener des politiques d’austérité, le PPP est miné par la corruption et très discrédité. C’est ce qui a permis à Nawaz Sharif et à sa Ligue musulmane du Pakistan de faire un retour en force. A présent, les masses ont compris que Sharif lui-même n’est qu’un énième politicien bourgeois corrompu qui n’a rien à leur apporter.

Il y a une hostilité générale contre tous les membres de la classe politique, perçus comme autant de fripouilles motivées seulement par leurs intérêts propres, au détriment des travailleurs et des pauvres. Par le passé, l’armée aurait déjà pris le pouvoir, dans un tel contexte, mais l’armée elle-même est divisée et démoralisée. Les généraux hésitent à se charger eux-mêmes de faire le ménage. C’est dans ce contexte qu'on assiste au début de luttes des travailleurs et de la jeunesse.

L'Afrique

L’Afrique du Sud a connu de nombreuses années d’intensification de la lutte des classes, qui a précipité l’effondrement de l’alliance tripartite entre le Congrès national africain (ANC), le Parti communiste sud-africain (SACP) et le Congrès des syndicats sud-africains (COSATU). Les mouvements de grève et les mobilisations dans les universités ont mené à la percée des Economic Freedom Fighters (Combattants pour la liberté économique) et de la nouvelle fédération des syndicats, dirigée par le syndicat métallo NUMSA. Le mouvement est pour l’instant dans une phase de reflux, mais le régime est sorti fortement ébranlé de cette grande vague protestataire.

La crise économique, la colère des masses, le pillage flagrant des ressources publiques par l’élite noire arriviste qui gravite autour des familles Zuma et Gupta, viennent déstabiliser la situation et saper l’autorité de l’ANC. La grande bourgeoisie, qui avait collaboré avec Nelson Mandela pour stabiliser la situation suite aux événements révolutionnaires des années 1980 et 1990, est entrée en conflit avec la couche de nouveaux riches et la clique dirigeante réunie autour de Jacob Zuma. Enême temps, la classe dirigeante ne peut pas se permettre d’ignorer complètement l’ANC, parce qu’il n’y a aucun autre parti pour stabiliser la situation. Conscients de cet état de fait, les partisans de Zuma ont joué avec le feu, en faisant monter les enchères. L’affrontement entre les deux camps, et la scission potentielle au sein de l’ANC pourraient avoir des conséquences révolutionnaires dans le pays le plus développé du continent africain.

Au Nigeria, suite à la formidable irruption de la lutte des classes en janvier 2012, le pilier principal de l’ordre bourgeois, le Parti démocratique populaire (PDP), s’est discrédité aux yeux des masses. Dès lors, la classe dirigeante s’est empressée de mettre sur pied un nouveau parti, le Congrès des progressistes (APC) – qui provient en fait de la fusion de plus petites formations – et à sa tête elle a placé Muhammadu Buhari, qui lui semblait être un bon candidat auquel se rallieraient les masses et qui pourrait enrayer le processus de radicalisation.

La manœuvre a été possible parce que les dirigeants du Congrès du travail du Nigéria, principale confédération syndicale, s’étaient totalement discrédités: plutôt que de construire sur les bases du mouvement de 2012, ils ont contenu ce mouvement, tout en refusant de préconiser l’édification d’un parti ouvrier indépendant. En l’absence d’alternative aux dirigeants syndicaux désormais décriés, la voie était libre pour Buhari. Pourtant, malgré tous ces développements, aucun des problèmes pressants auxquels se heurtent les masses n’a été réglé. C’est ce qu’ont traduit dernièrement les mouvements sécessionnistes pour la proclamation de la République du Biafra, au sud-est du pays. Quoique réprimés par l’armée, ces soulèvements témoignent des tensions latentes qui perdurent sous la surface de la société nigérienne. Lorsque toutes les illusions à l’égard de Buhari se seront complètement évanouies, la lutte des classes fera à nouveau irruption, à une échelle plus vaste encore qu’en 2012.

En Afrique occidentale et centrale, la période écoulée a vu la vigoureuse progression des mouvements de masse contre les bourgeoisies locales, qui s’adonnent à la corruption et à l’exploitation. Ces énormes mouvements se sont étendus sur plusieurs longues périodes, et ont mobilisé des millions de personnes. Les masses ont suivi l’exemple des luttes héroïques au Burkina Faso, dans des pays où l’économie déjà très fragile est frappée de plein fouet par la crise économique globale. Les violations des droits démocratiques commises par les régimes affaiblis, plus récemment au Togo et en République démocratique du Congo, ont été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. La jeunesse, notamment, renvoie dos à dos l’oppression généralisée et les vieux gouvernements au pouvoir depuis des décennies. La misère endémique dans la région, ainsi que le rôle fallacieux des dirigeants bourgeois de l’opposition – dont l’unique but est de venir remplacer ceux qui sont à la tête du régime – apportent la confirmation, d’une part, de la théorie de la révolution permanente, et d’autre part, de la nécessité de construire une organisation révolutionnaire internationale. En l’absence d’une direction efficace, après l’énorme irruption des mobilisations de masse, le mouvement s’est essoufflé. La seule conclusion que les masses peuvent en tirer, c'est qu’elles ne peuvent en aucun cas faire confiance aux vieilles directions. La théorie marxiste et une organisation révolutionnaire sont nécessaires pour sortir de cette impasse.

Pessimisme de la bourgeoisie

Le centenaire de la Révolution d’Octobre a donné aux stratèges du capital une occasion de réfléchir à l’histoire – et de s’inquiéter de l’avenir. Le 15 août 2017, Martin Sandbu écrivait dans le Financial Times :

« Cette année est marquée par l’anniversaire de deux événements – le centenaire de la Révolution russe et les dix ans qui se sont écoulés depuis le début de la crise financière mondiale – qui ont plus de points communs qu’on ne le pense à première vue… Le modèle qui était sorti victorieux de la guerre froide a été ébranlé jusque dans ses fondements [...] par la crise financière mondiale… Le communisme sclérosé qu’était devenu le bloc soviétique à partir des années 1980 s’est effondré sous le poids de ses propres contradictions politiques et économiques. Avec les bouleversements politiques survenus l'année dernièreon se demande à présent si les économies de libre marché vont subir le même sort.» (Nous soulignons)

Il poursuit:

« Friedrich von Hayek a affirmé que la flexibilité des prix du marché renferme plus de renseignements qu’un organe central de planification ne pourrait jamais réussir à rassembler; et donc que la prise de décision est plus efficace quand elle découle d’une constellation de facteurs, que des instances étatiques. […] Cependant, la crise financière mondiale a été une douche froide, qui a remis en question toute assertion faisant du capitalisme financier occidental le meilleur mode d’organisation économique.»

Il conclut :

« Ce qui s’est produit il y a 10 ans a été la terrible prise de conscience que les créances financières accumulées au cours des années d’expansion précédentes étaient irrécouvrables, et que la production économique à venir, sur laquelle les débiteurs avaient misé, ne serait pas suffisante pour régler l’ensemble de ces créances financières. [...] le libéralisme de marché, à son tour, a trahi les promesses qu’il avait fait miroiter. Les économies occidentales sont aujourd’hui bien plus pauvres que les tendances d’avant le krach ne l’avaient prédit. La crise et ses répercussions ont laissé à la jeunesse, notamment, peu de raison d’espérer que les possibilités de s’enrichir, qui s’étaient présentées à leurs parents et grand-parents, se présenteraient également à elle. ...Un système social peut perdurer très longtemps en dépit des désillusions. [...] Mais dès que les moyens de subsistance des gens cessent d’être garantis, tout ce soutien s’effondre. »

Parmi les experts capitalistes sérieux, certains commencent à comprendre que les procédés mis en œuvre au cours des trente dernières années ne fonctionnent plus. Dans un article du journal allemand Die Zeit intituléLa mort d'un dogme, on nous informe que même le FMI a reconnu que ses politiques n’ont pas l’effet escompté. Mais évidemment, ils n’en tirent jamais toutes les conclusions qui s’imposent. (Mark Schieritz, Die Zeit, juin 2016).

Wolfgang Streek, de l’Institut Max Planck, a dressé la liste de tous les problèmes du capitalisme dans un long article publié dans la New Left Review, intitulé Comment va finir le capitalisme ?, sur lequel il est plus longuement revenu dans son ouvrage paru en 2016. Il souligne la crise de légitimité qui frappe le système capitaliste parce qu’il n’est plus en mesure d’offrir autant qu’il ne l'a fait par le passé, si bien que les gens commencent à remettre le système en question. C’est ce qui explique l’instabilité électorale qui s’observe dans de nombreux pays. Il soulève également la question de savoir si les politiques dont le capitalisme a besoin peuvent être introduites par l’intermédiaire du « système démocratique ». Il se demande par là si un « système démocratique » peut ou non imposer à la classe ouvrière ce dont la bourgeoisie a besoin.