Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de la-Pensée-libre
  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
  • Contact

Profil

  • la-pensée-libre
  • Philo-socio-anthropo-histoire.
Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
  • Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq

Recherche

Liens

27 mars 2018 2 27 /03 /mars /2018 01:00

La France vit depuis plusieurs décennies au rythme de la culture bourgeoise anglo-saxonne néo-protestante, d’une culture devenue de fait post-puritaine et donc néo-puritaine sous des apparences post-woodstock. Ce retour du refoulé se manifeste par l’émergence d’idéologies individualistes dites sociétales car elles sont fondamentalement antisociales, New Age, veganisme, ethnicismes, Genre, LGTBQ, metoo, balance ton porc, etc. qui ne sont en fait qu’un remake du contrôle total des esprits rappelant l’époque des juges des sorcières de Salem qui se seraient entretemps un peu encanaillés en surface. La seule différence dans ce retour vers la société de la jungle étant que c’est désormais le mâle qui a tendance à occuper la place de la femelle, et vice-versa. La France vit donc très mal une situation où elle subit une idéologie venue des brumes de l’Atlantique nord situé aux antipodes de sa culture méditerranéenne faite d’un savant équilibre d’amour courtois et de gouaille. La question n’étant pas ici de nier l’existence de perversions et de violences sexuelles qui se produisent effectivement ici ou là mais d’examiner si c’est par la pression psychologique, l’interdit et le refoulement ou par le droit à la parole qui peut certes aller jusqu’à la vulgarité que ces dérives peuvent être limitées.

Les Etats-Unis vivent eux-aussi très mal leur pseudo-multiculturalisme revendiqué qui a saccagé toutes leurs cultures amalgamées, à commencer par celle des pionniers dissidents qui crurent pouvoir bâtir un Nouveau monde avec sa « petite maison dans la prairie » située aux antipodes de la société de la convoitise obligée. Un Brave new World qui s’est en finale réduit à la culture du simulacre et du rêve hollywoodien, seul secteur « productif » à côté des industries militaires et de la drogue à avoir pu perdurer dans une Rust belt aujourd’hui en crise récurrente.

C’est sur ce terroir d’inégalités sauvages que prolifèrent aujourd’hui les injonctions moralisatrices néo-puritaines visant à faire la promotion d’individu.e.s (sic !) pouvant se permettre d’accéder sur le devant de la scène pour occuper le terrain avec leurs problèmes individuels et secondaires aux yeux de la majorité de leurs concitoyen.ne.s redevenu.e.s (resic !) en fait des sujets d’une oligarchie égocentrique, mondialisée, hors sol, immorale et dégénérée.

La Rédaction

 

1984 de la libido ou un monde sans fantasme ni classe

-

Mars 2018

 

 

« Ce n’est pas de ma faute si les âmes, dont on arrache

les voiles et qu’on montre à nu, exhalent une si forte odeur de pourriture. »

Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre, Fasquelle, Paris, 1900.

 

« 1. Vrut-am sà mà làs de rele J'ai voulu renoncer aux péchés

2. Vrut-am ieu Și n-o vrut ele Moi j'ai voulu mais elles n'ont pas voulu

3. Vrut-am sà mà làs de ràu J'ai voulu abandonner le Mal

4. Vrut-o iel da n-am vrut ieu » Il l’a voulu lui mais moi je n'ai pas voulu.1

Strigatura de feciori auzit în februarie 1976 la o nuntà la Breb (Maramures).

 

Claude Karnoouh

 

Les effets de l’affaire Weinstein et de la vague déferlante de dénonciations #Metoo fondées et non-fondées d’abus sexuels dans le monde du showbiz ont largement dépassé le cadre de la société corrompue hollywoodienne pour, au bout du compte, y revenir, et ce de la manière peut-être la plus hypocrite, mais peut-être aussi la plus révélatrice de l’enjeu de ce phénomène quand, après le spectacle des « veuves des Grammy awards », quelques jours plus tard, un rassemblement à San Francisco organisé par une des associations féministes radicales, avait réuni quelque dix mille femmes pour dénoncer les abus sexuels, gestuels ou langagiers dont sont victimes les jeunes actrices de cinéma (j’ajouterai que les oratrices avaient omis, comme c’est trop souvent le cas, de parler des abus commis par des pédophiles notoires sur les acteurs-enfants). À cette occasion, l’une des jeunes stars hollywoodiennes les plus en renom, Madame Nathalie Portman, – laquelle avait commencé sa carrière très jeune, à douze ans, dans le film de Luc Besson Léon, avec pour partenaire Jean Reno –, se plaignit des lettres salaces qu’elle reçût après la projection du film de la part d’hommes adultes qui y exposaient leurs fantasmes de viol d’une toute jeune fille aux seins à peine naissant. Voilà qui est sûrement plus que désagréable pour une jeune adolescente, mais qui soulève dans un premier temps la question du rôle des parents qui apparemment n’ont rien fait pour bloquer ces courriers. Même pour conserver l’aura du succès obtenu par leur fille, il me semble qu’ils eussent dû détruire ces lettres ordurières avant que leur enfant ne les lût. Ces lettres eurent un effet sur les comportements de l’adolescence qui raconta comment elle choisit dès lors le profil de jeune-fille sérieuse, studieuse, habillée de la manière la plus sobre possible jusqu’à ce qu’elle devienne adulte.

Cependant, dans le discours de Madame Portman qui, à présent, est une adulte avec déjà une belle carrière derrière elle, ce ne sont pas ces lettres concupiscentes, aussi condamnables fussent-elles, qui a appelé mon attention, c’est sa conclusion. Elle y appelait de ses vœux « un monde sans fantasme » (sic !). Voilà qui est, sinon surprenant, à tout le moins des plus étranges pour quelqu’un qui vit, travaille et gagne beaucoup d’argent précisément dans l’industrie cinématographique hollywoodienne dont nous savons, depuis sa fondation, qu’elle n’est, pour l’essentiel et hormis quelques célèbres exceptions, rien moins qu’une machine à fabriquer du rêve, du fantasme, de l’idéal à trois sous, du glamour, de la propagande patriotarde plus ou moins habile et tous les poncifs sentimentalistes du moment ? Faut-il qu’elle soit ignorante, naïve ou hypocrite pour oser avancer une telle assertion. Tous les fantasmes masculins et féminins, psychologiques, politiques, sociaux et sexuels y ont été portés à l’écran plus ou moins explicitement. Tous les acteurs et les actrices, sauf exceptions notables, sont des personnes belles, désirables, sexy, élégantes, glamours, hyper féminines ou hyper viriles et, last but not least, des machines à faire de l’argent précisément parce qu’elles font rêver spectateurs et spectatrices se projetant en elles, et offrant des images d’identifications fantasmatiques à autant de héros et d’héroïnes positifs, triomphant du mal, éliminant les méchants pour installer le bien et la justice, en bref une société juste et bienheureuse.

 

Voilà un discours d’une totale hypocrisie parce que Madame Portman participe à ces mises-en-scène de la vie fantasmatique qui font accroire les foules esbaudies qu’elles aussi pourraient participer à ce monde de luxe, d’amour romantique, de courage exceptionnel et de gloire, de passions amoureuses fulgurantes où l’argent ne compte guère, de rencontres inattendues, de miracles soudains, de méchants qui meurent ou se repentent, d’un monde où les politiciens véreux et corrompus sont bannis par une justice qui toujours finit par triompher du mal… Ita missa est ! Sur ce thème le remarquable film de Woody Allen, The Purple Rose of Cairo (1986) mérite d’être apprécié à la grande valeur de son pertinent commentaire de l’esprit du temps ; en effet, il traite précisément, en pleine crise des années 1929-32, de la mécanique de cette machine à fabriquer du rêve pour les masses paupérisées. Certes, il faut le reconnaître franchement, Hollywood produit parfois des films sombres et lugubres, mais même ceux-là finissent, sauf rarissimes exceptions, avec la happy-end exigée par les producteurs. En revanche, rappelons-nous qu’Hollywood ne pardonne jamais à ceux qui ont bravé le tabou du beau, du bien et du vrai, quand ils narrent, au plus près d’une réalité historique sanglante, la violence extrême qui a présidé à la construction de la Nation américaine. Ainsi la véritable guerre de classe qui a fondé les USA lors de la conquête de l’Ouest, mise-en-scène sans fantasmes idéalistes du bon et du bien social, du moral ou de l’immoral sexuel comme cela est exposé dans le chef-d’œuvre de Cimino, Heaven’s gate, a prouvé, par la mutilation du montage voulu par le metteur en scène et le boycott général dont il fit l’objet à sa sortie aux États-Unis, qu’Hollywood ne plaisante jamais quand il s’agit précisément de dénoncer les fantasmes de démocratie et de bons sentiments qui finissent toujours par triompher dans les Westerns, les films policiers et les films de guerre.2 Même Orson Wells au sommet de sa gloire ne put conserver le montage original de La Soif du mal avec sa fin sinistre, il fut obligé de transiger avec les producteurs.

 

Devenir adulte

Si nous restons au sein des civilisations occidentales prémodernes, celles qui ont évolué vers la modernité depuis la Grèce (sans nous aventurer chez les sauvages qui soulèvent des problématiques différentes), il semble que le fantasme y fasse partie intégrante de l’imaginaire humain, nourrissant tant la politique, l’utopie, l’art, la littérature, la peinture et la sculpture, que la déviance sociale et sexuelle. J. Laplanche et J.B. Pontalis3 définissent le fantasme comme un « scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, de façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, visant l'accomplissement d'un désir et, en dernier ressort, d'un désir inconscient ». En bref, le fantasme vise à vivre dans l’imaginaire plus ou moins consciemment, et pour les artistes à représenter, un désir inaccompli ou impossible à accomplir dans la réalité en ce que le surmoi (les normes socio-culturelles) en pose les bornes de l’interdit. Et si, comme cela arrive quand la formation de la personnalité dans l’enfance a été perturbée pour diverses raisons familiales ou sociales, le surmoi est impuissant à bloquer une pulsion construite dans l’imaginaire convoitant l’appropriation sans réserve de l’objet du désir par ailleurs interdit, nous avons affaire à ce qu’il est convenu de nommer un état pathologique qui n’est pas uniquement l’apanage du sexuel, mais qui peut se fixer sur la religion à une époque (le blasphème4), sur la marchandise à une autre (le vol compulsif5). Quant aux sauvages, ils conjurent leurs fantasmes qu’ils comprennent souvent, croit-on savoir, comme des réalités immédiatement possibles et souvent dangereuses, avec des rituels, et des rituels parfois fort cruels, ou les thérapies parfois violentes du shamanisme ou de la sorcellerie/contre-sorcellerie.

Chez Lacan, « le fantasme est un montage grammatical où s'ordonne suivant divers renversements le destin de la pulsion, de telle sorte qu'il n'y a plus autre moyen de faire fonctionner le « je » dans sa relation au monde qu'à le faire passer par cette structure grammaticale ». En d’autres mots, le fantasme est la frustration tendue vers « cet étrange objet du désir » (le sexe) qui stimule les images du possible et construit un discours détourné, parfois violent ou simplement irréel (illusoire) de l’appropriation du sexe de l’autre ou de tous ses substituts. C’est cette dialectique de la frustration de l’objet sexuel désiré par le « je » qui engendre le fantasme du sexe avec ses substituts métaphoriquement infinis comme, par exemple, la bottine de la servante dans Le Journal d’une femme de chambre qui est évidemment le substitut du sexe et du viol. D’autre substituts peuvent se fixer sur le pouvoir économique ou politique. En effet, faut-il le rappeler, Freud et ses divers héritiers soulignent que la structuration de la personnalité humaine se construit autour des rapports de sexes simultanément conscientisés, rêvés (d’où le rôle central de l’analyse des rêves) et détournés de leurs rapports initiaux. En parlant de « montage grammatical » Lacan nous indique comment comprendre la voix du verbe des frustrés et des obsédés du sexe sans plus la contrainte du surmoi. Or l’intelligence de cette parole à interpréter et comprendre (ce qui ne veut pas dire y acquiescer !), est repoussée férocement par ce néo-féminisme. Ainsi tout écart de langage proféré par des hommes usant d’expressions qualifiées d’inappropriées, de grossières voire d’humiliantes, devient source de prohibition, d’interdiction, de répression policière. Cependant, faut-il le rappeler, les fantasmes qui restent au niveau du langage, de l’expression visuelle, de la peinture, de la poétique, de la danse, manifestent précisément le non-accomplissement pratique du fantasme, par le fait qu’il se substitue à l’action en la métaphorisant et la métonymisant, en bref, en la subsumant sous divers fards. En d’autres mots, beaucoup d’hommes et de femmes ont des fantasmes de pédophilie, de viols ou de crimes qu’ils n’énoncent pas même, et qui cependant nourrissent leurs rêves, voire chez certains artistes leurs œuvres, mais dans la praxis, dans la réalité explicite de la vie quotidienne, ils ne violent ni ne tuent.6 Or cette barrière, le surmoi qui bloque la libido dans le passage du fantasme comme discours à l’acte lui-même métaphorique ou direct tiennent ensemble, ajointés, du propre de l’homme ou si l’on préfère de la nature humaine déjà moderne. Si donc, pour une raison quelconque, la barrière se révèle fragile, dysfonctionnelle, pis impuissante, nous savons, au moins depuis les Grecs, qu’elle engendre l’hybris, le dérèglement, la dysharmonie, l’excès. Dans le cas emblématique et originel d’Œdipe la non-structuration du fantasme mène directement au meurtre réel du père, à l’inceste, à l’automutilation comme refus du réel (Œdipe se crève les yeux pour ne plus le voir) et, last but not least, au suicide de la femme-mère objet du désir sexuel (Jocaste). En d’autres termes, quand la norme sociale ne fonctionne plus en tant que censure, i.e comme castration, le « je » du désir joue avec son objet sur un mode perçu et interprété par le socius comme pathologique. Aussi ses diverses manifestations explicites entendues comme violence du désir sont-elles comprises comme perversions ou paraphilies inadmissibles par le socius et n’ont d’autres solutions que l’enfermement en hôpital psychiatrique (c.f., pour les multiples exemples l’ouvrage séminal de Richard Freiherr von Krafft-Ebing, Psychopatia sexualis, 1886).

Si l’on accepte cette approche systématiquement pathologique et répressive du fantasme qui eût fait frémir Marie Bonaparte, Deleuze et Guattari, Foucault et Lacan, il eût fallu alors, dès les premiers symptômes, enfermer et soigner Weinstein : c’était un malade ainsi que d’autres dénoncés depuis (et certains souvent sans preuves) pour leur passage à l’acte. Mais voilà, l’homme habile et puissant dont la pathologie faisait la gloire de certaines était protégé par un silence jusque-là totalement complice, et d’aucuns savent que l’on ne tue pas la poule aux œufs d’or !7 Ainsi, suite à ce scandale, c’est peut-être le tiers des producteurs et des acteurs d’Hollywood dont la place normale eût été en hôpital psychiatrique ou en prison. Sans entrer à présent dans le débat soulevé par Foucault dans Histoire de la folie à l’âge classique et dans Surveiller et punir, la seule question qu’il eût fallu poser et bien sûr qui n’a pas été posée, eût été de savoir quelles sont les conditions psychosociales et psycho-économiques qui engendrent un tel désordre du comportement dans une société où le spectacle cinématographique des rapports homme/femme, exposés souvent au-delà de la limite de l’exhibitionnisme érotique par de célèbres metteurs-en-scène avec nombre de jeunes et moins jeunes actrices, est omniprésent aussi bien sur les écrans (voir pour les plus explicites Basic Instinct avec Sharon Stone, Harcèlement, avec Demi Moore, 9 semaines et ½, avec Kim Basinger, Pulp Fiction avec Urma Thulman, ou Briget Fonda dans Jackie Brown, etc…) que dans la vie publique des stars. Hollywood est toujours le haut lieu de l’exposition des charmes féminins, mais aussi masculins si l’on regarde les partenaires de ces beautés, Michey Rourke, Mickael Douglas, Bruce Willis ou Samuel L. Jackson comme objet central du désir positif ou négatif…

Ce n’est pas l’effet du hasard si Freud fonde le concept de « complexe d’Œdipe » autour duquel se joue l’accession à l’âge adulte sur le mythe d’Œdipe, en effet, dans ce récit grec sont rassemblés et les fantasmes et le passage à l’acte. Aussi devenir homme et femme adulte, c’est-à-dire un être humain qui sait contrôler les pulsions de sa libido par rapport à l’autre reconnu comme tel par le « je », et n’en vivre l’hybris qu’en rêve, en peinture ou en littérature, cet homme et cette femme doivent-ils, pour se faire, tuer fantasmatiquement le père pour le premier, la mère pour la seconde, c’est-à-dire accepter ce que Lacan nomme la « castration », en d’autres mots, accepter le réel des structures exogamiques élémentaires de la parenté. Il faut donc que ces adultes aient intériorisé la frustration du désir initial pour le cantonner dans fantasme rêvé8, afin de trouver les modalités d’une vie sexuelle socialement acceptable où mère et père ne sont jamais des partenaires sexuellement partageables. Or pour que le fantasme demeure dans le seul champ de l’imagination personnelle, il faut que celui ou celle qui est un (une) adulte en devenir sache peu à peu dominer et maîtriser ce désir premier (désir inaugural) pour, au bout du compte, accepter de ne jamais se substituer à l’un des partenaires de la scène primitive dont il eût pu être parfois le témoin oculaire ou auditif, voire livresque. C’est ce qu’illustre parfaitement Leopold von Sacher-Masoch dans ses souvenirs d’enfance qui sont marqués par une scène primitive qui va conditionner toute sa vie d’écrivain, voire de très grand écrivain. Caché dans un cagibi chez des parents, il surprend sa tante qu’il nomme Zénobie en train d’humilier son mari. Elle le frappe à grands coups de fouet pendant qu’il jouit, mais lorsque la tante découvre l’enfant caché contemplant la scène, elle attrape le jeune garçon et le fouette de même pour le punir (?) ou peut-être pour le faire jouir (?) pour avoir osé partager ce moment qui lui était interdit.9 Ici, punir et jouir, les deux interprétations sont plausibles et, chez certains adultes voulues comme pratiques recherchées.

Il y a aussi la frayeur intense au moment de la découverte de la scène primitive par l’enfant comme la décrit Maurice Sachs dans son roman autobiographique Le Sabbat10, lorsqu’il est réveillé en pleine nuit par les cris sauvages de sa mère faisant l’amour avec un amant. La croyant agressée, il entrouvre la porte de la chambre et la voit en train de chevaucher sauvagement un homme. Souvenir qui le hantera toute sa vie faite de désordre et d’errance. La vie « normale »11 serait donc fondée à partir de cet encadrement psychologique et social, la « castration symbolique », où l’apprentissage de la sexualité « normale » bloquerait l’usage de la force qu’elle soit physique, bureaucratique ou financière afin de posséder sexuellement l’autre avec violence. Or cela ne semble pas fonctionner parmi des fractions importantes des populations européennes et étasuniennes.

 

Le néo-féminisme et le mâle

Cependant, pour Madame Portman une chose est sûre, le bonheur, voire la pureté éthique, seraient indubitablement gagnés par la société si elle était débarrassée des fantasmes masculins. On devine aisément la structure imaginaire d’une telle société où l’individu dans le socius aurait sa libido sous le total et permanent contrôle d’un surmoi « sain » identifié à un législatif-répressif « juste ». De cette manière, nos sociétés seraient dépourvues de tout mal puisque le fantasme sexuel masculin est devenu le mal absolu incarné. On a aussi remarqué que dans cette vision angélique dirais-je, seul le mâle aurait une sexualité négative et agressive, irrespectueuse de l’autre en mettant en œuvre ses fantasmes mortifères comme l’affirme l’hyper néo-féministe française Madame Caroline de Hass. La femme n’aurait-elle pas aussi sa part maudite de sexualité12 ? Chez ces djihadistes féministes il semble que non. La femme incarnerait le bien et le mâle le mal. C’est là oublier la froideur des chiffres des enquêtes sur la sexualité. Il y a presque autant de femmes que d’hommes qui regardent des films pornos les plus violents afin de mettre en mouvement leur désir. Dans le deuxième chapitre de l’ouvrage de Steh Stephens-Davidowitz intitulé, Google : Big Data, New Data, and what the Internet Can Tell Us About Who we really are, on trouve cette description qui surprendra à coup sûr les bonnes âmes du féminisme : « Parmi les recherches les plus populaires sur PornHub faites par des internautes femmes, il y a un genre pornographique qui, je vous préviens, va troubler de nombreux lecteurs : le sexe avec violence contre les femmes. Au total, 25% des femmes qui cherchent du porno hétérosexuel mettent l’accent sur la douleur et/ou l’humiliation de la femme – « anal douloureux », « humiliation publique » et « gangbang extrême brutal » par exemple. Cinq pour cent cherchent des rapports sexuels non-consentis – « viols » ou « contraints » – même si ces vidéos sont interdites sur PornHub. Et les taux de recherche pour tous ces termes sont au moins deux fois plus fréquent chez les femmes que chez les hommes. » Plus encore, si les hommes sont très souvent portés au frotteurisme13 qui était considéré au XIXe siècle comme l’une des paraphilies menant ses adeptes à l’hôpital psychiatrique, en revanche une majorité de femmes sont attirées par les tueurs en série. Ainsi le tueur norvégien Breivik reçoit plusieurs centaines de lettres d’amour par an, l’une de ses fans l’a même récemment demandé en mariage, là nous sommes en face d’une perversion sexuelle qui a pour nom l’hybristophilia.14 En masquant les formes spécifiques de violence sexuelles réelles ou potentielles féminines on détermine a priori la femme comme dénuée d’une partie de la part « maudite » du sexe tout en faisant de l’homme l’incarnation même du mal défini malencontreusement par le syntagme « société patriarcale », ce qui voudrait dire que les systèmes de parenté matrilinéaires ne seraient pas « patriarcaux ». C’est mal connaître le monde archaïque, ce qui ne m’étonne pas de la part de consciences post-historiques. En effet, dans les sociétés archaïques à système de parenté matrilinéaire les rapports hommes/femmes étaient tout aussi archaïques que dans les sociétés patrilinéaires, la seule différence (certes elle est fondamentale pour la reproduction de l’organisation sociale) tenait à l’attribution des enfants à une lignée ou à un clan féminins et non masculins selon le cas ! Par exemple, l’enfant d’un couple appartenait à la lignée ou au clan de l’oncle maternel de la mère, ce que l’on appelle d’un terme technique issu du latin « avonculat ».

De fait, tous les discours théoriques des néo-féministes et leurs mises en œuvre pratique visent l’instauration d’un nouveau puritanisme sous la forme d’une inversion de celui qui dominait jadis l’époque victorienne, et dont le but explicite serait la volonté d’éliminer le mal, incarné par l’homme seul, être libidineux qu’il faut castrer parce que le moindre de ses gestes ou de ses regards réaliseraient ses fantasmes sexuels mortifères. A l’époque victorienne c’était la femme dont la sexualité « maléfique » devait être contrainte, aujourd’hui c’est celle de l’homme…15 Une fraction de la société pense avoir résolu le problème en l’inversant ! J’en doute ! Mais l’explicite masque aussi l’implicite. Il s’agit pour les femmes de la bourgeoisie de prendre un pouvoir identique à celui des hommes de la bourgeoisie, pour le meilleur des mondes possibles de l’exploitation en faisant accroire à une plus grande sensibilité des femmes au malheur de l’humanité ! Il y a là tout le simulacre propre aux faux combats de la modernité tardive. La récente nomination à la tête de la CIA d’une dame qui avait organisé et surveillé la torture dans les prisons clandestines étasuniennes est certes un petit événement, mais très révélateur de l’hypocrisie du mouvement #Metoo. Aussi, quand l’État profond veut faire accroire une nouvelle légitimité de ses actions répressives, il désigne une femme, Condoleezza Rice, Madeleine Albright, Hillary Clinton, Margaret Thatcher, Theresa May, El Khomri, Vallaud-Belkacem, etc… Comme le déclarait avec un solide bon sens l’actrice américaine Susan Sarandon, (membre du parti démocrate et soutien de Bernie Sanders), qui resta sourde aux appels de Hillary pour un vote féminin : « je ne vote pas avec mon clitoris proclama-t-elle ! » Par ailleurs, ces hyper féministes veulent se couvrir à gauche, aussi prétendent-elles invoquer les leçons des grandes féministes socialistes du début du XXe siècle telle celles administrées par Rosa Luxemburg, mais elles en censurent l’essentiel, à savoir la dénonciation de toute collusion entre les visées politiques des femmes de la bourgeoisie et celles des luttes des femmes prolétariennes :

« Le devoir de protester contre l’oppression nationale et de mener la lutte, ce qui correspond à l’orientation de classe du prolétariat, trouve son fondement dans le « droit des nations », mais l’égalité politique et sociale des sexes ne découle d’aucun « droit des femmes » auquel se réfère le mouvement féministe bourgeois. Ces droits ne peuvent être obtenus que d’une opposition généralisée au système d’exploitation de classes, à toutes les formes d’inégalité sociale et à tout pouvoir de domination. En un mot, ces droits ne peuvent être déduits que des principes fondamentaux du socialisme ».16

Ayant remplacé les uns par les unes comme discours du sexuellement correct, a-t-on pour autant résolu le problème du pouvoir général d’exploitation, pas du tout, car un patron femme ça exploite de la même manière qu’un patron mâle. Si la dynamique du capital n’a pas de sexe, celle de la grande politique non plus ! Plus encore, a-t-on modifié le soubassement ontologique constitué par la permanence du fantasme sexuel ? La force du désir inhérent à l’espèce quand le regard se pose sur le principal objet du désir sexuel se serait-il atténué par les risques répressifs ? Certes non, c’est comme les résultats donnés par la peine de mort, celle-ci n’a jamais ralenti la criminalité. La lutte contre la pauvreté oui ! Ce nouveau discours du conformisme puritain propre aux nouvelles superclasses moyennes masquerait-il de sournoises et féroces luttes pour la défense de privilèges en un temps où, dans une civilisation de l’hyper-individualisme, les crises successives du capitalisme et le chômage rendent la manne plus limitée ? Plus encore, ce discours fonctionne comme si le mal dû à la sexualité des mâles en ses diverses modalités n’était pas fondamentalement inhérent à la condition humaine moderne ! Car la question demeure. Si l’homme, et donc le mâle, est bon par nature comme la majorité de ces néo-illumistes le pensent (à tort diré-je !), alors quelles seraient les conditions économiques et sociales qui engendreraient la psyché du mal dans le mâle ? On le voit clairement, Nathalie Portman et ses émules occidentales sur fond d’oubli des fondements techno-économiques de notre monde, cherchent à reconstruire une société épurée, une société transparente à elle-même, pure et puritaine, une société asexuée ou dé-sexuée où le désir des femmes tiendrait de l’angélisme et les fantasmes sexuels des mâles porterait le mal-pour-soi, une société non seulement sans fantasme, et, comme effet, elle ajoute avec candeur, « sans jalousie », oubliant que la jalousie est l’une des preuves les plus fortes de l’amour, certes parfois violente, mais preuve que la littérature à cent fois développé ! Mais l’amour n’est-il pas aussi violence ?

À ce sujet, le discours d’ouverture de la cérémonie des Oscars de cette année 2018 nous offre la démonstration que cet espoir d’un monde asexué travaille les élites du showbiz et du féminisme mondain. Au moment où le présentateur vantait les qualités esthétiques de la statue de l’Oscar, au moment où il notait ses mains apparentes, il ajoutait : « elle est dénuée de pénis ! » (sic !). Même sous forme de blague, il y a là, sous-jacent, l’horizon d’un modèle sociétal.17 Il semble donc que Madame Portman et ses semblables en viennent à souhaiter une sorte de 1984 de la libido. Or il n’est pas de sexualité sans sa part d’ombre, sans sa part maudite18… L’idéal de pureté auquel aspirent les néo-féministes se trouve décrit dans le roman antitotalitaire d’Huxley Brave New World, dans la description d’une société qui serait totalement transparente à elle-même, univoque, sans ambiguïté ni polysémie, bref, le rêve de toute société totalitaire idéale que n’ont jamais pu mettre en œuvre, et ce malgré la violence de leur ingénierie sociale, les totalitarismes du XXe siècle.

Pour accomplir leur espoir d’une liquidation du fantasme sexuel masculin (il faudrait ajouter du féminin, mais les néo-féministes n’en parlent jamais) les néo-féministes ne proposent pas d’autre mesure que la répression policière et juridique, le vieux système de surveillance et de punition que des philosophes, des historiens et des psychanalystes à l’aube des années ‘60 avaient réussi à faire lentement abolir (sauf, ce qui est normal, pour le viol essentiellement suivi de meurtre). Si, comme il semble, la lutte pour un monde sans fantasme, un monde où le mal n’étant plus pratiqué il ne peut même plus être énoncé, alors se prépare les routes vers des goulags psychologiques et psychosexuels encore plus durs que ceux de l’Union soviétique ; des goulags où serait aménagées des cellules où des instruments hyper techniques permettraient d’interdire de rêver et de fantasmer ; et si, derechef il arrivait que des individus rêvassent, des systèmes d’enregistrement dénonceraient immédiatement les fautifs pour les punir sur le champ. Si cet espoir du nouveau puritanisme féminin arrivait un jour à se réaliser, il signerait la fin de toute société humaine fondée sur le rapport symbolique des jeux de langage pacifiques ou violents entre le « je » mâle et l’autre différent, la femme, entre le « je » femme et l’autre différent mâle. Alors le « je » ne serait plus simultanément un autre, mais un clone de moi-même. On arriverait ainsi à l’acceptation d’un état d’indifférenciation tant sexuelle que sociale de la masse, tandis qu’une minorité d’ingénieurs, élu.e.s d’entre les élu.e.s serait dispensé.e.s19 du nouveau nomos, de la nouvelle loi de la normalité, à la fois celle du sexe et celle de la domination économique. L’écrasante majorité serait dressée à la vie asexuée des producteurs-exploités dans le nouveau « parc humain » où l’interdiction du fantasme irait bien évidemment de pair avec celle de la séduction, de l’amour, des écarts de langage, des gestes parfois déplacés, finissant d’accomplir l’ultime pas vers le contrôle absolu de toute représentation symbolique liée au sexe, voire même à la critique sexuée du sexe. Comme l’avait déjà formulé avec force Baudrillard : « La séduction représente la maîtrise de l'univers symbolique, alors que le pouvoir ne représente que la maîtrise de l'univers réel. »20 Toutefois, dans la figure dessinée et souhaitée par les néo-féministes on aboutirait bien plus loin en ce que pourvoir symbolique et pourvoir réel ne serait plus qu’une seule et même praxis. L’espoir que nourrissent Madame Portman et de nombreuses néo-féministes radicales comme Madame Caroline de Hass en France, dessine une société qui nous déprendrait tous autant que nous sommes de la possible maîtrise du monde symbolique sexuel avec tous ses dérapages possibles, en appelant de leurs vœux un monde totalement lisse, sans ambiguïté aucune, sans rêves, sans fantasmes, sans jalousie, sans amour, un monde de la totale « transparence du mal », c’est-à-dire un monde sans repentir, sans chemin de Damas, et sans pardon. Une société « propre » où la libido ne pourrait plus exsuder ses fantasmes, un monde où, au bout du compte, la libido serait réduite à l’autosatisfaction sans reconnaissance de l’autre : le monde de l’onanisme schizoïde, celui des sex toys, des poupées gonflables, de la contemplation des films pornos devant lesquels chacun se masturbe.

Plus encore, derrière le discours de Madame Portman, se précise simultanément le rejet de toutes les stratégies de la séduction au profit d’une relation purement contractuelle, donc juridique, où le partenaire est réduit à n’être qu’un sex toy utilisable selon les articles d’un contrat de vente avec son mode d’emploi et peut-être son service après-vente en cas de panne de désir quand le contrat l’exige. Quelque chose comme : tu me donnes accès à telle partie de ton corps, mais il te faut signer ici au bas de cette page de contrat pour que je ne sois pas accusé de harcèlement ou pis de viol. Or hormis les harcèlements grossiers d’individus ayant un surmoi affaibli pour diverses raisons psycho-sociales qui ont été déjà en partie analysées par Wilhelm Reich, Erich Fromm, Herbert Marcuse21, les plus authentiques rapports amoureux et passionnels entre hommes et femmes, entre hommes et hommes, et femmes et femmes sont élaborés sur les jeux toujours ambigus de la séduction, sur les jeux de l’« amour et du hasard » et du marivaudage qui ne sont pas, loin s’en faut, exempts de violence. Pour ceux qui auraient la curiosité de relire quelques célèbres exemples littéraires je les renvoie à La Duchesse de Langeais, à La Recherche du temps perdu avec les amours de Swan et d’Odette, de Charlus et de Jupien, à Venus Erotica d’Anaïs Nin, au splendide poème de Baudelaire, Madrigal triste, et last but not least, aux Onze milles verges de Guillaume Apollinaire, etc…22 Ces relations passionnées, complexes, souvent violentes, toujours ambiguës, à la limite de l’extase et de la mort (ne dit-on pas de l’extrême jouissance sexuelle qu’elle est la « petite mort »), sont absentes quand les relations de couples hétérosexuels ou homosexuels ne sont, las ! que des réunions de solitudes apeurées, ou pis et terrifiant, de sinistres arrangements financiers entre bourgeois ou petit-bourgeois, de lugubres et sordides transactions financières ou carriéristes dites et plus souvent non-dites qu’on maquille de manière obscène du nom d’amour et que j’ai pu tant de fois constater parmi les couples rencontrés dans ma vie professionnelle ou mes loisirs.

A la lecture de témoignages et de romans réalistes il semble évident que la séduction qui est justement la mise en œuvre d’un fantasme en ce que l’étant désiré (la personne autre réelle) n’est jamais autre chose que l’incarnation particulière du désir général projeté par le « je », lequel, en théorie, ayant une fois obtenu satisfaction retrouve le vide existentiel préalable qui l’entraîne à réitérer le jeu de la séduction, ce qui le conduit parfois à substituer à l’autre humain un objet, voire de multiples objets dans une frénésie consommatrice de marchandises. L’exemple parfait de cette dynamique de la séduction comme désir ad infinitum d’une libido insatiable – comme le serait aussi tout désir qui se fixe sur la marchandise –, est décrit d’une manière quasi entomologique dans le roman épistolaire de Laclos, Les Liaisons dangereuses.23 Cependant, et faut-il simultanément le rappeler, la revanche de la vie sentimentale réelle – c’est-à-dire les frustrations, les lâchetés, les trahisons, les incompréhensions –, est souvent terrible. Dans les fictions, les séducteurs et les séductrices finissent tragiquement (Valmont, la Merteuil, Don Juan, la duchesse de Langeais parmi d’autres) et dans la réalité, lorsque l’âge vient, les séducteurs en série plongent lentement, mais irrémédiablement dans la déchéance dépressive comme Casanova à Prague ou le marquis de Sade, lequel à sa libération de Charenton en 1790 après treize ans de prison (et avant d’y retourner quelques années plus tard jusqu’à sa mort en 1814), cessa de mettre en pratique ses fantasmes de séduction érotico-criminels pour en faire l’inspiration d’une des œuvres majeures de la littérature française que nombre d’auteurs français aussi importants que Apollinaire, Georges Bataille, André Breton, Paul Eluard, Simone de Beauvoir, Lacan ou Deleuze, ont commenté, adulé ou critiqué.24

Peut-être serait-ce le moment de rappeler aux bonnes âmes et aux dames patronnesses du néo-féminisme bourgeois que tous ces libertins obsédés de conquêtes féminines (et masculines) obtenues souvent avec des moyens dépassant les simples jeux d’une séduction verbale pour la perfidie, étaient des athées violemment anticléricaux, des hommes (et des femmes) pour qui les jeux souvent mortels du sexe et de l’érotisme sadomasochiste étaient un défi à la bienséance formelle et hypocrite prônée par l’Église catholique, apostolique et romaine et son parti de calotins dévots. On peut même affirmer sans détour que l’anticléricalisme radical est le fond même de l’œuvre de Sade, tout autant que celle de Laclos. À ces libertins comme on les nommait à cette époque, il faudrait ajouter la grande figure du féminisme intellectuel français du XVIIIème siècle, Madame Dupin, femme des Lumières, défendant le droit pour les femmes de gérer leurs biens et leurs œuvres librement, sans pour autant censurer ceux des hommes.25

Or, à présent, nous sommes à nouveau entrés dans l’ère de la censure morale, après la politique réduite à la moraline des droits-de-l’homme à géométrie variable, c’est-à-dire à la politique réduite aux émotions d’une sensiblerie superficielle diffusée massivement par la presse et les réseaux sociaux, l’heure est à la moraline sexuelle du nouveau puritanisme, c’est-à-dire aux dénonciations hypocrites au sein des classes supérieures. Ainsi, un groupe de harpies anglaises a réussi à faire ôter des cimaises du musée de la ville de Manchester (Manchester Arts Gallery) le tableau Hylas and the Nymphs de Waterhouse (1896) représentant de jolies nymphes la poitrine dénudée (haut lieu des fantasmes sexuels non seulement masculins, mais aussi féminins) contemplées par un jeune homme, le tout dans un décors de vérisme naturaliste symbolique.26 Elles réactualisent un puritanisme que l’on croyait être disparu avec la révolution sexuelle des années ’60-‘70 et qui semblait avoir définitivement mis fin à l’hypocrisie du puritanisme victorien… Comme quoi, sous prétexte de liberté et d’égalité, et de lutte contre les abus et les fantasmes sexuels, le néo-féminisme nous réchauffe la potion du plus vulgaire puritanisme anglo-saxon. L’histoire se répète mais toujours sous forme de mauvais pastiches. Parce que l’hypocrisie patente de ce néo-féminisme se lit dans cette information très récente toujours venue d’Angleterre, celle du scandale de Teldfor, ville moyenne du centre-nord du pays, où à l’heure du « #balancetonporc » les groupements féministes, les médias et les autorités n’ont, jusqu’à très récemment, rien dit ni fait quand depuis 1980 près de mille jeunes filles anglaises ont été abusées sexuellement, torturés, avortées, voire prostituées par des gangs dont les membres étaient d’origine pakistanaise ou bangladaise. Les autorités pour se disculper affirmant qu’elles ne voulaient pas créer une atmosphère de racisme !27 On croit rêver !

 

Fantasme et gender

Ayant très rapidement rappelé les antécédents littéraires et psycho-politiques qui illustraient les pratiques et l’imaginaire d’une culture où le fantasme sexuel créateur du sens symbolique, mais encore de violences réelles, avait fini par créer le réel (la vie de Sade, de Sacher-Masoch, de Nietzsche, de Lou Andrea Salomé, par exemple pour les plus célèbres ; de meurtres passionnels et de tueurs en série pour les plus sinistres) et engendrer, avec la naissance de la monarchie absolue puis celle de l’État républicain centralisé, sa répression par les pouvoirs de police et la science médicale, revenons, derechef, sur l’intention de Madame Portman et de l’hyper féminisme contemporain de vouloir mettre en œuvre « un monde sans fantasme sexuel ». Dans l’esprit de la star, le fantasme sexuel masculin et les représentations qu’il engendre se présente comme le mal absolu, c’est pourquoi il convient donc de l’éradiquer afin de bâtir un nouveau monde, une nouvelle Jérusalem terrestre où le mal incarné dans le mâle et par le mâle serait l’objet de la plus violente et féroce répression. En bref, elles visent le monde du bien permanent.28 Or, sans le savoir peut-être, elle revient sur une bien vieille interrogation : comment peut-on concevoir le bien si le mal n’existe pas ? Le christianisme a proposé un lieu du bien absolu, mais c’était dans le monde céruléen, au-delà de la vie terrestre, celui de la Résurrection des âmes et du corps (nous ne sommes pas gnostiques, il s’agit bien d’une double résurrection) et Jugement dernier. On affirme que celui qui incarne le mal dans le Nouveau testament, Judas, doit être d’une certaine façon révéré, en effet, sans sa trahison cupide il n’y eût pas eu la preuve de la divinité du Christ. Or le monde du bien dans l’au-delà s’obtient justement grâce à ce qui fonde l’originalité du christianisme (du moins dans ses versions d’où la prédestination est évacuée, donc partiellement anti-pauliniennes), rien de moins que la liberté humaine. L’homme peut donc faire le mal comme le bien, soit gagner les joies ineffables des cieux soit plonger dans les tourments infinis des flammes de l’enfer.29 Et selon les théologiens chrétiens catholiques et orthodoxes il serait même naturellement enclin au bien si le péché originel n’avait pas corrompu son âme et doit donc se racheter tout au long de sa vie terrestre. Or le monde sécularisé venu des Lumières n’est pas exempt, loin s’en faut, comme le christianisme, d’une foi solide en la naturelle bonté humaine en tant que qualité inhérente à l’espèce, c’est même cela, après Rousseau et contre Hobbes, la profession de foi et le soubassement ontologique de toutes les philosophies politiques des Lumières, de Kant à Marx, et de toutes les sciences humaines de Durkheim à Lévi-Strauss, de Boas à Marshall Shallins.

Revenons une fois encore aux souhaits de Madame Portman et regardons-les comme symptômes d’« un monde sans fantasmes sexuels masculins » qu’il faut nécessairement et logiquement mettre en rapport avec la théorie de genre. À diriger le regard au-delà des pleurnicheries compassionnelles propres aux interprétations politiques du présent, la théorie du genre fonctionne comme une désexualisation de l’espèce humaine, comme une volonté de contredire ce qui a fait l’essence même de l’évolution de presque toutes les espèces, le rapport procréatif mâle/femelle qui n’est autre que le rapport ontologique à la vie, le das Dasein de toute vie. Ainsi selon cette théorie qui semble sortie de la tête d’un.e mutant.e le garçon ou la fille ne naissent pas mâle ou femelle, ils sont, dirait-on, fabriqués ainsi par les mœurs et les codes sociaux. C’est en partie indéniable et personne ne l’a sérieusement dénié puisqu’il y a divers comportements et jeux de rôles mâles et femelles propres à chaque culture et qu’elles enseignent à leurs enfants. Cet ensemble de mœurs contrastées les Grecs l’appelaient Paideia, les Allemands, Bildung, en français on dirait au plus près éducation. Nonobstant, ce n’est qu’en partie vrai, parce que jusqu’à présent c’est la différence sexuelle agencée culturellement et simultanément propre à zoé qui assurait la reproduction de l’espèce et qui, dans la majorité des cas, l’assure encore, posant aujourd’hui à l’humanité le problème gravissime de l’explosion démographique du tiers-monde, et plus précisément celle de l’Afrique noire. Cependant, si l’on en croit les informations fournies par la presse des sociétés les plus modernes, c’est-à-dire les plus scientifiquement avancées, nous apprenons qu’ici ou là un homme a été enceint, qu’il est devenu femme et qu’une femme est devenue homme. Déjà la maîtrise de la procréation par divers procédés chimiques ou matériels avait montré que l’indépendance des femmes, c’est-à-dire la séparation de la jouissance sexuelle sans procréation, l’avait emporté sur la nature grâce aux progrès des sciences (chimie, physique, biologie, médecine et chirurgie) : la liberté physiologique de la femme et la maître totale de sa sexualité étant exactement le produit de la technoscience, du Gestell, du « dispositif ».

Il n’est donc pas éloigné le pas qui prépare la fabrication d’êtres vivants par fécondation in vitro, et mieux encore le moment de la copie à l’identique par clonage : on a déjà cloné des cellules souches, une brebis et des chiens beagles, rien n’empêchera demain de cloner des êtres humains, fabriquant homme et femmes à la demande selon des caractères physiques et psychiques prédéterminés à la demande (de qui ?) par l’intervention directe sur l’ADN, car l’expérience du siècle précédent nous a appris qu’aucun code éthique ne résiste à la dynamique de l’infinie objectivation de la technoscience, laquelle, grâce à l’innovation permanente engendre simultanément les énormes plus-values du capital. Aujourd’hui nous sommes prêts à réaliser la fiction littéraire d’Huxley, Brave New World ! Et ce qui est en jeu tant dans le monde sans fantasme que dans la théorie du genre ce n’est pas, comme certains l’ont affirmé à tort, la création d’un monde androgyne pensé comme le commencement du monde avant que Zeus, selon Platon30, ne mît des organes sexuels pour distinguer les hommes des femmes et construire ainsi le monde, thème qui fut repris au XIIIe par les kabbalistes de Provence.31 Ce qui est en jeu aujourd’hui c’est la transsexualité et le transgenre qui précisément ne se peuvent matérialiser sans l’aide des progrès inouïs de la technoscience. Il ne s’agit ni de travestissements ni d’homosexualité, mais d’un monde du permanent turn over du sexe par apophase ou, à tout le moins, par le discrédit dans lequel est tenu la « loi naturelle moderne ». De ce point de vue, il n’est pas sans intérêt de souligner une contradiction de poids propre à cette orientation radicalement confuse de la postmodernité, à savoir que les mêmes personnes qui plaident pour le transgenre et la transsexualité, c’est-à-dire pour une domination totale des lois de la nature et leur soumission totale à la volonté humaine du moment (au Zeitsgeist), s’affirment simultanément les avocats de la théorie des droits-de-l’homme comme essence de la « loi naturelle ». Il faudrait savoir où l’on en est ! La loi naturelle est ou n’est pas, ici il n’y a pas d’entre-deux. Or jamais comme aujourd’hui la confusion de la pensée n’a régné avec autant de désinvolture parmi de prétendus intellectuels, acteurs des humanités, et plus particulièrement dans les domaines de la sociologie et de l’anthropologie sexuelles voire aussi dans la philosophie sociale.

Dans l’un de ses meilleurs ouvrages, La Transparence du mal, Baudrillard, note, entre autres remarques que les activités humaines postmodernes sont caractérisées par un état « trans- » : trans-économie, trans-esthétique, trans-politique. Dans le deuxième chapitre consacré à la transsexualité, il remarque que le « corps sexué est livré aujourd’hui à une sorte de destin artificiel. Et ce destin est la transsexualité ».32 Entrant dans la transsexualité, nous accédons à l’indifférenciation sexuelle souligne-t-il encore. Or, depuis mai 1968 et pendant les années qui suivirent, la sexualité était rapportée à la jouissance généralisée : « jouir sans entraves » était l’un des slogans qui ornait les murs de l’université de Nanterre, et beaucoup l’appliquèrent.33 Pourtant, dès le tournant hyper féministe du début des années 2000, le sexe abandonna le discours de la jouissance sans barrière, et celui complémentaire de la répression, « il est interdit d’interdire », pour un nouvel état d’esprit répressif. Selon une sorte de mutation anthropologique de l’espèce, le sexe, comme la politique et l’art s’engagea dans un état de prothèse. Il est patent aujourd’hui qu’on oublie trop souvent que le jouir sans limite n’était pas inconnu des sociétés occidentales, ainsi, dès la mort de Louis XIV devenu bigot, dès la Régence, le XVIIIe siècle a été celui de la jouissance tous azimuts pratiquée par la classe aristocratique.34 Au XIXe et au début du XXe siècles, moins voyante dans un siècle puritain, la jouissance effrénée de la grande bourgeoisie se déployait dans la fréquentation de célèbres bordels de luxe, de prostituées de haut-vol et de fêtes particulièrement dévoyées35. Pis, aujourd’hui il est évident que l’on ne pourrait plus montrer ni tourner un film comme celui du Japonais Ogisa Noshiga, L’Empire des sens, 1976 (le titre original était littéralement « la corrida de l’amour »). C’est pourquoi les figures les plus emblématiques du show-biz postmoderne illustrent le transsexuel, n’explicitant ni métaphores de la jouissance et ni fantasmes d’érotisme, mais quelque chose qui ressemble à des prothèses humaines semblables aux poupées mécaniques ou gonflables, plus récemment aux robots électroniques: Michael Jackson en mutant blanchi et reconstruit en zombi à coup de chirurgie qu’on peine à dire esthétique ; Madona l’agitée de l’aérobic au corps plastifié et au regard glacial ; David Bowie précisément au sexe indéterminé, être intersidéral venu des glaciations hyperboréales ; Marylin Manson, sorte de clown qui semble sortir des oubliettes d’une forteresse médiévale, sans oublier l’inévitable Lady Gaga, sorte d’agitée frénétique, soulevée de soubresauts du bas-ventre dont on ne sait si elle est prise par la danse de Saint-Guy ou si elle s’obstine à contenir une envie pressante de déféquer. Voilà autant d’incarnations (et d’autres que j’oublie que l’on voit et entend sur tous les clips de MTV) de cette transsexualité spectaculaire que l’on peut encore saisir dans la manière contemporaine de danser : fini les tangos érotiques, les paso-doble sensuels, les valses musettes langoureuses, les slows voluptueux ou même le be-bop endiablé, maintenant on s’agite dans un chacun pour soi plongé dans la plus inaudible cacophonie métallique, noyé dans son individualisme onanique.

Interrogé par un journaliste pour savoir si une jeune et jolie femme habillée de manière provoquante avait conscience de l’effet érotique provoqué sur les hommes par sa tenue, une militante féministe lui répondit que cela n’était pas son souci car elle s’habillait comme elle le voulait sans tenir compte des autres. Voilà tout est dit ! L’autre ne compte plus dans le transsexualisme, c’est « chacun cherche son look »36, chacun pour soi dans une existence morne sans autre horizon que le règne absolu de la marchandise qui offre justement tous les simulacres de prothèses, si bien qu’« il ne reste plus qu’à faire acte d’apparence sans se soucier d’être, ni même d’être regardé(e) […] être soi devient une performance éphémère, sans lendemain, un maniérisme désenchanté dans un monde sans manières. » 37 Le paraître éphémère, l’avoir sans fin du consumérisme, la quête effrénée d’un bien-être déjà acquis a remplacé la quête de l’Être. Aussi, être soi dans notre présent n’est-il plus que l’apparence de soi le temps d’un jour, d’une soirée sans lendemain. On passe d’une apparence à l’autre au gré des modes les plus labiles dans une société sans aspérités, lisse, aseptisée, une société où comme l’écrit Baudrillard le mal ne peut plus être énoncé et symbolisé sous peine d’anathème, un monde que l’on ne peut plus amener au langage du fantasme. Si le mal ne peut être énoncé, le désir non plus parce qu’il entraînerait toujours une certaine dose de violence serait-elle métaphorique, métonymique ou imaginaire. Transparence du mal qui n’empêche pas que le mal travaille la praxis sociale, mais, il doit être bien dissimulé dans le silence médiatique, et ne doit pas même être verbalisé dans la sphère privée.

Or ce monde-là sans aspérité c’est exactement le monde que souhaite Madame Portman et beaucoup d’autres bien moins célèbres qu’elle. Le monde sans fantasme sexuels masculins (des femmes il n’est jamais question !) ne fait que valider tardivement la fin de la révolution sexuelle et le jouir sans limite qui aux États-Unis avait commencé avec le mouvement hippie, le flower power, centré simultanément sur une politique d’opposition ferme à la guerre du Viêt-nam par une Amérique jeune et rebelle. Aujourd’hui s’il n’est plus question de jouir, il n’est pas plus question de mouvements de masses contestant les guerres impérialistes menées par les quatre grandes puissances occidentales.

Au contraire, le mouvement néo-féministe fondamentalement bourgeois en son essence, ne recherche que des privilèges pour les femmes de la bourgeoisie, de la petite-bourgeoise, en bref pour ce qu’il est convenu de nommer les upper middle class, dussent-elles pour certaines n’avoir que l’illusion d’y appartenir. On s’occupe beaucoup des stars abusées de Hollywood auxquelles furent promises de grandes carrières avec l’Oscar comme récompense, mais peu de la caissière de supermarché, de l’employée d’une entreprise de nettoyage, des ouvrières agricoles roumaines de Sicile menacées de licenciement si elles ne couchent pas avec le patron. Il est vrai que le supermarché, les seaux et les balais des femmes de ménages, les mains abîmées des ouvrières agricoles sont beaucoup moins glamour que le luxe hollywoodien38. Or dans ce bal des minorités cherchant des privilèges contre les majorités exploitées on entend peu parler aujourd’hui des femmes en tant que prolétaires. Ainsi le mouvement féministe étasunien le plus puissant a, par la bouche de sa présidente, déclaré qu’elle n’organisera aucune manifestation contre la politique américaine et israélienne au Moyen-Orient tant que les femmes américaines ne seraient pas libérées. Aujourd’hui libérée de quoi ? Des fantasmes agressifs des hommes ou de l’exploitation salariale ? Voilà un bel argument qui doit enchanter les néoconservateurs de toutes acabits dans leurs entreprises militaires criminelles de par le monde.

 

Un monde du droit ou tout se paie, sans fantasmes et sans combat politique

Or justement, le monde sans fantasmes que préconise Madame Portman est précisément un monde du droit et non du combat politique où les rencontres entre les sexes ne sont pas des états fusionnels de sentiments et d’engagements intellectuels, mais des situations provisoirement fonctionnelles où toutes les tentatives d’attouchements et de verbalisation seraient garanties par autant de contrats préalables.39 Arrivé à ce point de désexualisation, il n’est plus question de séduction, d’érotisme, de sublimation dans le rapport homme/femme, mais de fonctionnalités substituables que la science (médecine et chirurgie) et l’argent (payer des mères porteuses par exemple) peuvent déplacer tant sur le rapport homme/homme que sur celui femme/femme. En effet, dès lors que le mal n’est plus dicible, il n’est plus possible, sans être menacé de procès, voire d’enfermement, de verbaliser ou d’illustrer ses fantasmes dans les jeux de langage de la séduction, et de métaphoriser le désir en diverses manières, même parfois brutales car d’aucuns le savent, ne serait-ce que par des lectures poétiques, romanesques ou par des films, que le désir, la violence et la mort sont sans cesse au travail dans la passion amoureuse. Peut-être que dans notre présent postmoderne, postindustriel et dans une certaine mesure post-historique, l’amour, notion archaïque du rapport du « je » à l’autre, ne serait plus un problème de passion, parfois de passion dévorante, incendiaire, criminelle et mortelle, mais simplement un état contractuel momentané et labile de participants interchangeables. Ce qui serait – ô ironie cruelle de l’histoire ! – l’une des grandes victoires de la bourgeoisie la plus avancée de la modernité tardive.

 

Claude Karnoouh, Bucarest, mars 2018

 

Notes :

1 J’ai longuement glosé ce distique quasi métaphysique dans un ouvrage intitulé : Vivre et survivre en Roumanie communiste : Rites et discours versifiés chez les paysans du Maramureş, L’Harmattan, Paris, 1998. Paru en roumain dans une traduction d’Adrian T. Sârbu, Cluj, Dacia, 1999.

2 On pourrait dire la même chose du film de Polanski, The Ghost Writer qui lui a valu la reprise par la justice étasunienne en 2010 de son affaire de viol close juridiquement 25 ans auparavant (le film avait été produit par Miramax, c’est-à-dire par Weinstein). Film qui dénonçait métaphoriquement la nature criminelle du pouvoir de Blair et sa collusion avec Bush pour déclencher la guerre d’Irak.

3 Célèbres psychanalystes de l’école de Paris. Cf., Vocabulaire de la Psychanalyse, V° Fantasme, P.U.F., Paris, 1971.

4 Dans ses mémoires le cinéaste surréaliste Luis Buñuel note que les Jésuites lui avaient fait tant aimer la Vierge que collégien il lui arrivait de se faufiler dans la solitude de l’église du collège pour se masturber devant l’une de ses statues.

5 Cf., le film de Robert Bresson, Pickpocket, 1959.

6 Exemples remarquables de Balthus, Thérèse rêvant, fantasme sexuel masculin et La Leçon de guitare, fantasme sexuel féminin. Une association féministe a lancé il y a un mois de cela, dans la foulée du mouvement #Metoo une pétition qui a recueilli plus de 10 000 signatures afin de faire enlever des cimaises du MMA le tableau de Balthus Thérèse rêvant, sous prétexte de suggestions sexuelles dangereuses, ce que le musée a refusé fermement.

7 Je ne traiterai pas ici du pourquoi une dénonciation aussi tardive, qui ressemble bien plus à un règlement de compte entre mogols du business qu’à une opération d’éthique sociale et individuelle.

8 Jacques Lacan, Écrits, 2 tomes, Edit. du Seuil, Paris, 1971.

9 Leopold von Sacher-Masoch, La Madonne à la fourrure, Paris, 2009. Original, Venus im Pelz, 1870.

10 Maurice Sachs, Le Sabbat, Corréa, Paris, 1946.

11 La question de savoir quelle serait l’essence d’une « vie normale » demeure en suspend et n’est pas débattue dans ce bref essai.

12 Sur le sujet à voir le très subtil et sinistre film de Luis Buñuel, Belle de Jour, 1967.

13 Néologisme construit sur le verbe frotter.

14 Cf., The Strait Times, 19 août 2015, sur www.straitstimes.com.

15 Cet aspect de la répression masculine comme faux combat souhaitée par les groupes féministes les plus radicaux et certaines vedettes de cinéma les plus en renom, a été parfaitement déconstruit par le metteur-en-scène autrichien Michaël Haneke in : http://www.defenddemocracy.press/controlling-society-a-sexual-counter-revolution/ et par l’article : http://www.defenddemocracy.press/the-public-humiliation-and-destruction-of-metropolitan-opera-conductor-james-levine/

16 Rosa Luxemburg devant le tribunal militaire (1914). On remarque la même attitude chez Angela Davis, seule combattante féministe étasunienne à avoir fait de la prison parce que militante communiste (et universitaire), qui avait placé la lutte de l’émancipation des femmes prolétaires, et plus précisément des femmes noires sous-prolétaires au centre de son combat, ainsi que son opposition radicale à la guerre du Viêt-nam.

17 Sur le rôle de la blague et du mot d’esprit, cf., Sigmund Freud, Der Witz und seine Beziehung zum Unbewußten, Vienne, 1905.

18 Il y a dans le roman de Céline Voyage au bout de la nuit (à l’époque médecin dans un cartier populaire du Nord de Paris) une scène de sadomasochisme d’une violence extrême et d’un rare réalisme psychique où un couple s’apprêtant à faire l’amour attache sur un lit leur enfant, une fille de 8 ans afin qu’elle les voie forniquer, et tout en forniquant ils la battent. On voit ici comment le fantasme sexuel non-contrôlé par le surmoi (ou le phallus selon la terminologie lacanienne) devient praxis du mal dans le réel quand il se réalise.

19 Pour garder un style politiquement correct, j’ai mis ces deux mots sous forme de l’écriture inclusive comme le souhaitent les néo-féministes françaises.

20 Jean Baudrillard, De la séduction, Paris, 1979.

21 Le lecteur averti aura remarqué que j’ai pris l’option théorique freudienne de l’Ecole de Paris, et surtout de Lacan. Je connais fort bien les critiques adressées à Freud par Adler, Jung, Reich, et d’autres sur la conception de la libido et le sexe. Ici n’est pas le lieu d’un tel débat, cependant je tiens à assumer mon choix théorique en ce que le sexe est sa castration sont la dynamique ontologique de la libido. Que Karl Popper affirme que la psychanalyse est une pseudoscience, c’est l’énonciation grotesque d’un matérialisme scientiste, surtout après que Lacan unit Freud et l’herméneutique existentielle heideggerienne. La psychanalyse est l’interprétation d’un discours et non une explication qui chercherait des règles scientifiques intangibles propres à la production d’un état psychique singulier (cela la psychologie le fait !), même si l’on peut généraliser certaines configurations comme le meurtre du père et la castration. En ce sens, je me sens éloigné de Laplanche qui refuse l’analyse phénoménologique à la psychanalyse. Il faudrait par ailleurs développer l’apport très original de Heidegger à la Daseinanalyse développée par Ludwig Binswanger et Medar Boss : cf., Ludwig Binswanger, Analyse existentielle, psychiatrie clinique et psychanalyse : Discours, parcours et Freud, Gallimard, Paris, 1981.

22 N’ayant voulu trop alourdir le texte je m’en suis tenu à quelques exemples pris dans la littérature française.

23 Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies dans une société et publiées pour l’instruction de quelques autres. Paris, 1792.

24 D’abord les surréalistes qui manifestent leur admiration littéraire et politique, cf., l’article de Paul Éluard dans le numéro 8 du 1er décembre 1926 de la revue La Révolution surréaliste : « D.A.F. de Sade, écrivain fantastique et révolutionnaire ». Cet aspect révolutionnaire de Sade est illustré par le film de Buñuel en collaboration avec Salvador Dali, l’Âge d’or, 1930, et plus tard avec La Voie lactée, 1969.

Après la Seconde Guerre mondiale, Blanchot, Klossowski, Simone de Beauvoir, Lacan, Foucault, Sollers, Barthes et Deleuze montrèrent l’importance de l’œuvre de Sade dans l’élaboration d’une modernité sécularisée saisie au travers de l’enfermement de la « folie » érotique, sadomasochiste et radicalement anticléricale.

Il faut enfin noter la très importante pièce de Peter Weiss sur le rapport entre révolution, folie et répression : Marat-Sade (Die Verfolgung und Ermordung Jean Paul Marats dargestellt durch die Schauspielgruppe des Hospizes zu Charenton unter Anleitung des Herrn de Sade), 1963, pièce traduite en français par Jean Baudrillard, Marat-Sade,( La Persécution et l'Assassinat de Jean-Paul Marat tel que monté par les patients de l'asile de Charenton sous la direction du Marquis de Sade), Seuil, Paris 1965.

25 Cette grande dame dont le salon était le rendez-vous de tous les écrivains et philosophes les plus critiques de la monarchie absolue dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, fût l’arrière-grand-mère d’une autre femme célèbre pour son indépendance sentimentale et professionnelle, George Sand, née Aurore Dupin, brillante et grande combattante du droit à l’indépendance des femmes, disciple du penseur socialiste Pierre Leroux et fermement opposée au mariage et à l’Eglise catholique tout en étant chrétienne.

26 Il est vrai qu’après une très vigoureuse protestation du public, le tableau est retourné à sa place au musée.

27 https://www.mirror.co.uk/news/uk-news/schoolgirl-fell-pregnant-six-times-12171253

28 Je me suis souvent interrogé pour savoir où pouvait se tenir le bien absolu dans la vie terrestre. Cette interrogation était née quand le Président Reagan avait déclaré que l’URSS était l’empire du Mal. J’avais interrogé le réel pour savoir où était l’empire du Bien ? J’avoue humblement ne l’avoir jamais trouvé !

29 Les catholiques ont inventé le Purgatoire comme lieu intermédiaire du jugement pour les pécheurs où se déciderait en ultime instance dans quelle direction se dirigera leur âme, vers le Paradis ou vers l’Enfer.

30 Le Banquet, (189c-193e).

31 Gershom Scholem, La Kabbale. Une introduction, Paris, Le Cerf, 1998.

32 Jean Baudrillard, La Transparence du mal, chap : ‘Transsexuel’, p. 28. Galilée, Paris, 1990.

33 Je rappelle que les premiers mouvements contestataires à l’Université de Nanterre qui eurent lieu dès la rentrée universitaire en octobre 1967 avaient pour thème la demande des étudiants et des étudiantes de pouvoir rester coucher dans les chambres des garçons ou des filles selon les circonstances, puisque que dans la résidence universitaire les bâtiments des filles et ceux des garçons étaient séparés.

34 Voir à ce sujet parmi l’immense littérature de la philosophie de boudoir et les illustrations érotico-pornographiques d’époque, Diderot, Les Bijoux indiscrets, 1748 ; Crébillon fils, Le Sopha, 1742 ; Mirabeau, Ma conversion, ou le libertin de qualité, 1783, Laclos et Sade déjà abondamment cités ; enfin, l’excellente synthèse, Romans libertins du xviiie siècle, éd. P. Wald Lasowski, Paris, 2000. Et sur le mode plus léger les excellentes illustrations dans le film de Bertrand Tavernier, Que la fête commence, 1975, Patrice Lecomte, Ridicule, 1996, Sophia Coppola, Marie Antoinette, 2012.

35 Gustave Flaubert, L’Education sentimentale, Paris, 1869 ; Emile Zola, Nana, Paris, 1880.

36 Jean Baudrillard, Ibid., p. 30.

37 Ibid., p. 31.

38 Seul un obsédé comme DSK s’est fait prendre au piège avec une femme de ménage dans un hôtel de New York. Cependant beaucoup pensent que cet incident a été une mise en scène à partir du point faible de l’homme (priapique) pour évincer un directeur général du FMI devenu trop curieux et trop encombrant. Et oui la libido peut aussi servir de règlement de compte sous-terrain et de coups fourrés comme le rappelle l’histoire du ministre Profumo en Grande-Bretagne, piégé par une très belle call-girl travaillant pour l’ambassade soviétique à la fin des années ‘50.

39 Cette déraison appelée aussi le politiquement correct touche tous les domaines. Ainsi des groupes de noirs veulent présentement retirer la littérature anglaise du cursus de l’enseignement universitaire sous prétexte du racisme des auteurs et n’étudier que les auteurs noirs américains, comme quelques temps auparavant ils avaient voulu, avec la complicité de quelques professeurs blancs démagogues, démontrer que la philosophie grecque était née dans la haute Egypte, parmi les noirs africains de ce qui est aujourd’hui le Soudan. Ces assertions donnèrent lieu aux fameux débats sur Black Athena dont les plus importants hellénistes des années 1980-2000 démontrèrent la grossière imposture.

Cf., Martin BernalBlack Athena: Afroasiatic Roots of Classical Civilization, III volumes, Rutgers University Press, 1987 1991, 2006.

Sa critique par, Mary R. Lefkowitz, Black Athena Revisited, The University of North Carolina Press, 1996, et Mary R. Lefkowitz. et Rogers. Maclean, eds., Black Athena Revisited, The University of North Carolina Press, 1996.

Partager cet article
Repost0
6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 13:02

Il y a une centaine d’année, en février 1919, commençait la guerre polono-soviétique qui allait constituer un des moments fondateurs à la fois de l’État polonais de l’entre-deux-guerres, de l’État soviétique multinational et de la Russie soviétique renouant avec une partie de son héritage russe. Affrontements donc de l’internationalisme et du nationalisme, et affrontement du patriotisme russe avec le nationalisme polonais, tous deux galvanisés par la conquête de Kiev par l’armée polonaise en juin 1920 puis la contre-attaque soviétique vers Varsovie. Affrontements à remettre dans leur contexte international d’une guerre d’intervention directe ou par Etats nationaux interposés de la part des puissances capitalistes occidentales opposées à la jeune démocratie des soviets.

Cette guerre fut donc aussi pour les Polonais une guerre civile entre partisans d’une Pologne rouge recrutant tant en Pologne même que parmi la masse des déportés polonais de 1915 en Russie et partisans d’une Pologne se voulant totalement indépendante mais traditionnelle pour les uns ou socialisante pour d’autres mais en rupture avec le monde russe pour s’allier avec des puissances démocratiques bourgeoises de l’Ouest victorieuses en 1918 et qui allaient la laisser tomber en septembre 1939. Une guerre oubliée en Occident et qui mérite d’être rappelée en ces années de centenaire des dix jours qui ébranlèrent le monde.

La Rédaction

Une Pologne rouge

-

A partir de la lecture de l’organe du Comité révolutionnaire provisoire de Pologne d’août 1920

-

mars 2018

 

Bruno Drweski

 

Alors qu’un mur d’hostilité a régné de 1918 à 1921 entre l’État polonais renaissant et les Russes blancs pro-tsaristes ainsi qu’avec la Lituanie ethnique indépendante et les nationalistes ukrainiens de Galicie orientale, l’essentiel des combats de cette période se déroula cependant entre l’Armée rouge et l’Armée polonaise appelée par les bolcheviks « Armée polonaise blanche » car on trouvait des partisans polonais de la révolution d’Octobre luttant également aux côtés des bolcheviks. Nous allons décrire dans cet article la participation de Polonais à l’institution mise en place par les bolcheviks en Pologne en 1920 au travers de l’analyse des articles du quotidien « le Courrier rouge » (Goniec Czerwony) numérisé par la Bibliothèque numérique de Podlachie (Podlaska biblioteka Cyfrowa) de Bialystok 1 et qui parut comme organe du Comité révolutionnaire provisoire de Pologne (TKRP) du 7 août 1920 au 19 août 1920, soit 12 numéros édités pendant la courte période où l’on tenta d’instaurer en Pologne le pouvoir des conseils dans la foulée de l’entrée dans le pays de l’Armée rouge. Le TKRP a siégé à Bialystok au moment de l’offensive de l’armée rouge sur Varsovie qui se termina par un échec militaire.

Je n’aborderai pas ici la question des Polonais intégrés dans l’Armée rouge à titre individuel ou dans le cadre du « Régiment rouge révolutionnaire varsovien » intégré à la 1ère brigade de la Division occidentale des tirailleurs de l’Armée rouge et commandé par Stefan Zbikowski. Ni les activités clandestines du Parti communiste ouvrier de Pologne dans les territoires restés aux mains de la Seconde République polonaise née en novembre 1918, pas plus que celles des communistes polonais restés à ce moment là en Russie, dans d’autres républiques soviétiques à l’époque ou à l’étranger. Je me concentrerai sur les articles du Goniec Czerwony qui était donc l’organe d’une institution ayant une mission provisoire : mettre en place une administration polonaise communiste dans les territoires reconnus comme polonais par la Russie soviétique, dans l’attente de l’élection de conseils ouvriers, paysans et soldats polonais aptes à proclamer une République polonaise des conseils. Chose qui évidemment ne vit jamais le jour tant la période soviétique fut de courte durée en Pologne, ce qui n’enlève rien à l’intérêt que l’on doit porter sur les articles du Goniec Czerwony qui nous permettent de percevoir l’état d’esprit, les espoirs mais aussi parfois les contradictions qui semblent s’être développées au sein de la petite élite de ce qu’aurait été une Pologne rouge si la bataille sur la Vistule s’était déroulée autrement. Et qui différait fortement des autres Polognes rouges qui allaient voir le jour plus tard, celle des deux régions autonomes polonaises dans la Biélorussie et l’Ukraine soviétiques des années 1920, puis la Pologne populaire qui allait naître en 19442. On peut d’ailleurs considérer que les échecs des bolcheviks et du TKRP en Pologne au cours de l’été 1920 expliquent en partie pourquoi les autres tentatives communistes polonaises seront différentes de la première, ce qui rend la lecture du Goniec Czerwony utile.

J’ai sélectionné ici plusieurs questions qui apparaissent au fil des pages et qui aident à comprendre qui a agi, pourquoi et comment on voulait voir une Pologne associée à la Russie soviétique et surtout partie prenante d’une Europe rouge que les communistes polonais croyaient alors à portée de mains. On peut déceler chez ces communistes polonais d’alors à la fois quelques tendances patriotiques plus autonomes par rapport au modèle russe, et aussi des convergences avec une révolution allemande fortement attendue. Par exemple, lorsqu’il mentionne l’ancienne capitale des tsars, le Goniec Czerwony n’utilise étonnamment pas le terme officiel de l’époque depuis 1914 de Piotrogrod (Petrograd en russe) mais toujours et encore celui, allemand, de Petersburg. Ce qui est étonnant et pourrait témoigner de ce qu’on pourrait appeler un marxisme « occidentaliste » persistant au sein des Polonais qui se sentaient certes solidaires de la révolution bolchevique mais qui pouvaient se considérer néanmoins comme plus « occidentaux » que les Russes, bolcheviks ou pas, pour ne pas dire plus « civilisés ». Chose que Lénine avait lui-même remarqué à plusieurs reprises et envers quoi il manifestait plutôt une certaine sympathie tant il critiquait le caractère parfois « retardataire » de la société et des mentalités en Russie. La suite des événements allaient toutefois prouver que les communistes polonais furent rarement à la hauteur de leurs ambitions.

Avant d’analyser les différents sujets abordés dans le journal, mentionnons que, hormis son nom, son en-tête est marqué par la devise habituelle « Prolétaires de tous les pays, Unissez vous ! » mais aussi par un appel répété allant du numéro 1 au numéro 8 : « Vive la République socialiste des conseils de Pologne ! Vive l’héroïque Armée rouge ! » remplacé à partir du numéro 9 jusqu’au dernier numéro 12 par un appel visiblement plus pressant : « Aux Armes, ouvriers polonais ! Rejoignez les détachements de l’Armée rouge ! »

 

La question de la légitimité du Comité Révolutionnaire provisoire de Pologne (TKRP)

Nous ne poserons pas ici la question de la légalité du TKRP dans la mesure où, se proclamant lui-même comme une institution révolutionnaire, il rejetait ipso facto tout légalisme et ne justifiait son existence uniquement que sur la base d’une légitimité révolutionnaire s’appuyant par principe sur la représentation décrétée et l’adhésion éventuelle des travailleurs salariés, ouvriers et ouvriers agricoles associés aux paysans et aux petits artisans, commerçants, professions libérales et fonctionnaires dans la mesure où ces derniers n’employaient pas eux-mêmes de salariés. Les autres catégories sociales étaient par principe à cette époque de la révolution bolchevique exclues de la vie politique soviétique. On remarquera néanmoins qu’une attitude ambiguë transparait au regard des articles concernant les dignitaires religieux dont on accepte en principe l’existence, dans la mesure où les croyants acceptent de financer « leurs devoirs religieux », terme qui sonne bizarrement de la part de marxistes.

 

1 – Les causes de la guerre selon le Goniec Czerwony

Le TKRP sous la présidence de Julian Marchlewski et ayant pour membres Feliks Dzierzynski, Jakub Harecki (vice-président), Edward Prochniak (secrétaire), Feliks Kon (éducation), Jozef Unszlicht (question du Parti et de la sécurité), Bernard Zaks (industrie), Stanislaw Bobinski (agriculture), Tadeusz Radwanski (agitation et propagande), se proclama représentation du peuple polonais travailleur des villes et des campagnes en rébellion contre le gouvernement polonais de Varsovie dirigé par Jozef Pilsudski et dénoncé comme un « traitre au socialisme » dans les pages du quotidien, passé du service aux Allemands aux ordres de la Grande-Bretagne et de la France. L’État polonais y est présenté comme le « gendarme du capitalisme » dirigeant une « armée d’agression polonaise » opposée à une Armée rouge « libérant la Pologne du joug franco-anglais ». Tous les dirigeants polonais de l’époque sans exception, Pilsudski, Witos, Grabski, Paderewski, Daszynski, etc y sont désignés sous le terme de bande d’escrocs, « Zgraja szajchrajow ». Dans l’article « Qui est responsable » (« Kto Winien ? »), paru dans le n°2 et portant sur les responsabilités dans cette guerre, on accuse Varsovie d’avoir attaqué la Lituanie et la Biélorussie qui ne sont pas des terres polonaises dans le but d’y maintenir la domination de la noblesse polonaise, pays que les Soviétiques n’ont pu défendre en 1919 à cause des attaques les visant sur d’autres fronts. A cette époque, la Russie soviétique avait offert, selon l’auteur de l’article, la paix à la Pologne à de bonnes conditions mais Varsovie avait refusé et même fait le silence sur ces propositions auprès de l’opinion polonaise. Ce n’est que quand la Russie a conclu la paix avec l’Estonie que cela aurait forcé Varsovie à accepter des négociations, en mars 1920, interrompues ensuite par l’agression polonaise visant Kiev dont les conséquences ont, en réaction, amené à la guerre actuelle sur le territoire polonais. Le journal mentionnait d’ailleurs que la Lettonie alliée de la Pologne dans la première phase de la guerre venait de conclure la paix avec la Russie soviétique, ce qui prouvait selon les auteurs la bonne volonté de Moscou. L’Entente de son côté, se déclare neutre mais les auteurs du journal considèrent que le gouvernement anglais joue avec le feu et a même fait à la Pologne depuis l’offensive soviétique vers Varsovie des propositions moins bonnes que ce qu’offrent les Bolcheviks, puisque même la ville et le territoire de Chelm auraient été proposés à la Russie par Londres3.

2 - Révolution en Pologne et révolution internationale

Les articles du journal abordent de façon récurrente la question de « la Pologne révolutionnaire et de la révolution européenne », de très nombreux pays où se déroulent des manifestations, des grèves ou des rébellions sont cités, France, Allemagne, Japon, Estonie, Italie, Angleterre, Bulgarie, Chili. La Turquie kémaliste également est citée comme alliée de la Russie soviétique. La paix signée entre la Russie et l’Autriche est censée démontrer que le gouvernement de Varsovie est de plus en plus isolé en même temps que des désertions, des grèves et des manifestations antigouvernementales se déroulent à Lodz et à Varsovie. Hormis Pilsudski, les mots les plus durs dans les pages du journal visent le paysan Witos « fricoteur du parlement viennois », (« Macher Wiedenskiego parlamentu »), et le socialiste Daszynski accusé d’avoir été le promoteur de l’expédition de Kiev, ce qui démontre que les communistes polonais visaient surtout à conquérir l’opinion de gauche en délégitimant leurs concurrents directs, plutôt que les partis polonais de droite qui sont rarement mentionnés.

Au fil des pages, on énumère les tentatives de création de nouvelles institutions dont les fonctions sont parfois définies peu clairement, comités révolutionnaires, cercles du Parti communiste, comités d’usines, « komitety parobczanskie » (comités de serviteurs de domaine). Aucun conseil ouvrier n’eut le temps d’être élu dans les territoires aux mains de l’armée rouge pendant le bref épisode de parution du journal. Peu d’informations en revanche sur le système installé en Russie si l’on compare avec la place occupée par les activités révolutionnaires décrites ailleurs dans le monde, ce qui pourrait laisser penser que les communistes polonais n’éprouvaient peut-être pas forcément beaucoup d’admiration pour les activités de leurs camarades en Russie, chose a priori peu étonnante quand on a en tête les nombreuses critiques émises par Lénine lui-même sur le retard de la société russe et de beaucoup de militants communistes russes4. Les communistes polonais comme leurs camarades russes d’ailleurs semblent surtout miser sur les communistes et syndicalistes allemands qui empêchent l’approvisionnement de l’armée de Varsovie et qui auraient même bloqué en Silésie des troupes de tchéco-slovaques devant se rendre en Pologne après leur retour de la guerre civile russe où elles avaient été commandées par l’amiral Koltchak annonce le journal.

 

3 – Organisation des structures révolutionnaires

L’organisation du KPRP concentre, comme on pouvait s’y attendre, l’attention des dirigeants du TKRP, la réunion des membres du Parti de Bialystok qui allait être présidée par Feliks Kon est annoncée avec présence obligatoire de tous ses membres. Plus tard, il est annoncé dans le journal que les communistes devront obligatoirement participer à toutes les manifestations, réunions et rencontres, et se faire enregistrer à cet effet.

Simultanément à l’organisation du Parti, des comités révolutionnaires sont mis en place dans les différentes localités prises par l’armée rouge, c’est ainsi qu’on note la participation comme un des membres du Comité révolutionnaire de Wysokie Mazowieckie de Marceli Nowotko qu’on retrouvera plus tard à la tête des communistes polonais pendant la Seconde Guerre mondiale, après la fondation du Parti ouvrier polonais (PPR) en 1942 sur les ruines du Parti communiste de Pologne (KPP) dissous par le Komintern en 1938. Notons toutefois que ce comité compte parmi ses membres des personnes dont les noms ne semblent pas d’origine locale mais plutôt russes comme Pietrow ou Filipow. Le comité révolutionnaire de la ville de Lomza annonce de son côté une série de mesures : remise en marche des usines, création de comités d’usine, mobilisation pour le combat et le travail, pour faire face au manque de réserves de nourritures détruites selon le journal par l’armée polonaise en fuite. Pour contrer les effets de la destruction des ponts par cette armée et le manque d’approvisionnement, l’armée rouge va moudre du blé. Le journal annonce qu’il faut construire le pouvoir ouvrier et paysan sans attendre l’arrivée de camarades expérimentés et qu’il faut aussi communiquer la liste de tous les membres des syndicats. Il donne également des instructions comment créer des conseils et comment ceux-ci devront fonctionner. Dans le 11e numéro, il est annoncé que, sans attendre les décisions sur les frontières, l’Obwod (arrondissement) de Bialystok prend en main la gestion des districts de Suwalki, Bialystok, Bielsk, Sokolka et Wysokie mazowieckie avec comme président Waclaw Bogucki. Les limites de l’arrondissement, des districts (« powiat ») et des communes resteront les mêmes qu’auparavant mais le nom polonais traditionnel de Voïévodie jugé trop nobiliaire est remplacé par le terme d’Obwod (arrondissement). Pour les zones proches du front, le journal annonce la création de comités militaires révolutionnaires de l’armée rouge qui vont gérer les territoires jusqu’à la formation de comités révolutionnaires qui devront procéder aux élections des conseils de délégués ouvriers et ruraux (« wloscianskie »). Feliks Dzierzynski, le chef de la Tchéka en Russie mais plus tard aussi commissaire du peuple au transports, fut alors nommé membre du Conseil militaire révolutionnaire du front occidental.

Toutes les associations existantes reçoivent la consigne de s’enregistrer auprès des comités révolutionnaires locaux et les syndicats doivent procéder à l’enregistrement de tous leurs membres tandis que les enseignants de musique et les instruments de musique doivent aussi être enregistrés. Pour ce qui est des futures élections, le journal conseille bien sûr de voter pour des communistes mais de ne pas faire son choix en fonction de la nationalité des candidats. Le journal annonce enfin que le 31 juillet, le Comité régional de Bialystok du PPS (Parti socialiste polonais) a voté sa dissolution et que tous ses membres ont adhéré au Parti communiste ouvrier de Pologne (KPRP), son président Biernacki, son secrétaire Noskiewicz et les 19 membres du comité dont les noms sont tous cités. Cette information reste à vérifier mais elle vise en tous cas à démontrer que les concurrents à gauche du KPRP tendent à se déliter à partir de la base. D’ailleurs, le journal annonce aussi que des membres du PPS de Varsovie se rebellent contre la direction de leur Parti, à commencer par le secrétaire de son organisation municipale, tandis que des soldats polonais désertent. Parmi les slogans « Courre à cent mille lieux du pouvoirs ouvriers des patriotes du soit-disant Parti socialiste polonais! » (« Pedz o sto mil od wladzy robotniczej patrjotow z tak zwanej Polskiej partii socjalistycznej ! »), car à ce moment là, face à l’offensive soviétique sur Varsovie, le pouvoir polonais avait formé un gouvernement d’union nationale plus à gauche, sous l’égide du dirigeant paysan Wincenty Witos et avec une forte participation des socialistes. Il s’agissait pour les conservateurs polonais de concessions faites dans le but d’éloigner des communistes la masse des paysans et des ouvriers qui pouvaient être tentés par une révolution radicale dirigée par les partisans du pouvoir des soviets. Dans les conseils ouvriers qui avaient été créés auparavant spontanément sur le territoire polonais en 1918, les communistes avaient occupé une position importante quoique généralement minoritaire face aux militants du PPS, et la « République de Tarnobrzeg » qui avait été proclamée en 1918 par des paysans de cette région de Galicie fut férocement réprimée en 1919. Tout cela avait démontré la force initiale du sentiment révolutionnaire en Pologne, ce que les grandes manifestations de masse pour la paix du printemps 1920 avaient encore confirmé, avant toutefois l’euphorie nationaliste créée dans la foulée de l’entrée de l’armée polonaise à Kiev en juin 1920 et qui avait semblé laver 120 ans d’humiliation nationale. Au moment de l’entrée de l’armée rouge en Pologne en août 1920 donc, les sentiments qui régnaient en Pologne étaient particulièrement contradictoires, ce que les bolcheviks allaient mal analyser, selon les dires même de Lénine plus tard.

 

4 – Mobilisations des masses

Dans les premiers jours suivant l’arrivée de l’armée rouge à Bialystok, on perçoit une grande improvisation, le journal reconnaissant que le nouveau gouvernement n’est pas encore au complet, il lance donc la campagne « Prenez le pouvoir dans vos mains, formez des tribunaux » (« bierzcie wladze w swe rece, czyncie sady »), en encourageant des ouvriers à participer au pouvoir, « sans distinction de nationalité, d’origine et de sexe » et en mobilisant sous le slogan « mort aux bourreaux des ouvriers, des paysans et des soldats polonais ! ». Le journal diffuse des chants de victoire et anti-Pilsudski, il annonce la durée de travail de 8 à 10 heures, l’organisation de meetings dans les usines et les villages, appelle à créer une armée rouge polonaise et à enregistrer les volontaires uniquement à partir des ouvriers et des paysans n’utilisant pas de main-d’oeuvre salariée. Il appelle aussi à la reconstruction des usines et surtout à celle des voies de chemin de fer. Plusieurs manifestations de masses sont organisées avec chants, étendards syndicaux, drapeaux communistes. A Bialystok, le journal décrit une manifestation de plusieurs milliers de participants devant le « Palais du travail anciennement Branicki » où Marchlewski a pris la parole et d’autres dirigeants dont les noms sonnent souvent juifs, ce qui tendrait à démontrer que la base sociale locale du TKRP au départ s’appuyait plus sur cette minorité que sur les Polonais et les Biélorussiens locaux, et ce qui allait dans le sens de la propagande xénophobe souvent entonnée alors à Varsovie. L’Internationale y fut chantée en plusieurs langues, les cheminots étant absents de cette manifestation car ils étaient censés la célébrer en travaillant d’arrache pied à reconstruire le réseau ferré. Lors de cette manifestation, Feliks Kon, le rédacteur en chef du Goniec Czerwony, déclara avec une note de tristesse « La joie est ternie par la conscience que nous n’avons pas nous-mêmes rompu les chaines de l’oppression ...Alors que nous étions autrefois à l’avant-garde de la révolution, nous avons dû attendre l’aide des frères russes pour planter en Pologne l’étendard de la révolution »5, la cause de cette situation qui entrait effectivement en contradiction avec le rôle d’avant-garde joué par la Pologne lors de la Révolution de 1905, ne pouvait toutefois selon lui être due à la faute du prolétariat polonais mais provenait des emprisonnements, des tortures et des déportations de par le monde des travailleurs polonais expérimentés par la faute du tsar puis du kaiser. Effectivement, les déportations massives d’ouvriers polonais vers la Russie centrale opérées par les armées du tsar en 1915 avaient certes contribué à renforcer le potentiel rouge en Russie même mais avait contribué à affaiblir son impact sur les bords de la Vistule ...Mais peut-être, lança Kon, que Varsovie allait encore pouvoir se libérer par elle-même avant l’arrivée de l’armée rouge. Phrases qui témoignent des rêves qui semblaient toucher les communistes polonais mais aussi d’une certaine forme de sentiment national, même si la manifestation se termina par des vivats concentrés en l’honneur de Lénine et Trotsky ainsi qu’à des héros rouges du travail.

D’autres rencontres furent organisées dans la ville, le Goniec Czerwony annonçant 500 participants à la réunion syndicale des ouvriers de l’industrie de la peau de Bialystok et une réunion de tous les syndicats de Bialystok rassembla semble-t-il environ 600 personnes, en se terminant par une résolution adoptée par acclamation en faveur du TKRP. Le journal annonça aussi la réunion des garçons de café et des cuisiniers de la ville ainsi qu’une réunion avec présence obligatoire de la « section polonaise » des enseignants. « Manifestation gigantesque » annonçait-il aussi à Bielsk en faveur du TKRP qui adopta la résolution « Nous, citoyens, soldats de l’armée rouge et prisonniers de l’armée de Pilsudski, nous envoyons des milliers d’injures à la bourgeoisie mondiale qui essaie de toutes ses forces d’appuyer les bandes contre-révolutionnaires visant à étouffer le prolétariat russe et polonais »6 et il lançait l’appel « Défendez votre patrie révolutionnaire contre la bande d’exploiteur capitalistes internationaux ! »7. La multiplication des termes « kraj », le pays, ou « ojczyzna », la patrie, dans les pages du journal témoigne du fait que les communistes polonais avaient conscience de l’ambiguïté de leur position eu égard aux sentiments nationaux polonais. Des membres du KPRP allèrent à la rencontre des prisonniers polonais qui adoptèrent, annonce le journal, une résolution des « prisonniers-légionnaires » dénonçant le gouvernement de Varsovie. Le journal annonçait par ailleurs qu’une fois la Pologne libérée d’un pouvoir agresseur qui avait rendu la guerre inévitable, l’armée rouge russe quitterait le pays pour remettre le pouvoir aux masses polonaises.

Le journal ne tait pas les grandes difficultés auxquelles se heurtait la population nouvellement conquise mais soulignait que c’était de la faute de l’armée polonaise qui avait tout détruit en Pologne comme en Biélorussie avant d’évacuer le territoire, d’où les difficultés d’approvisionnement et de communication pour les civils et pour l’armée rouge, d’où le slogan : « Il faut sauver le pays, il faut s’engager dans le combat contre la famine et la destruction ! »8. A chaque numéro, on constate que le soucis économique principal se résumait à trois questions centrales : reconstruire les voies ferrées, participer aux moissons, moudre le blé, tandis que la guerre faisait rage et que le journal annonçait la défaite imminente du gouvernement de Varsovie en s’appuyant entre autre sur un article du correspondant à Varsovie du journal allemand Kölnische Zeitung dont on peut supposer que la lecture était assez rapidement faite pour être communiquée à Bialystok via la Russie. Efficacité donc des services de propagande bolcheviks.

On doit remarquer que la propagande du TKRP tentait de répondre aux questions difficiles comme celle de la légitimité nationale qui devait incontestablement poser des problèmes aux autorités mises en place dans la foulée de l’arrivée d’une armée étrangère. C’est ainsi que le gouvernement de Varsovie était accusé non seulement d’être aux ordres de puissances étrangères mais constituait quasiment un gouvernement de trahison nationale. Dans l’article « Le crime national des patriotes polonais » (« Zbrodnia narodowa patrjotow polskich »), il est écrit que « ...Ce patriotisme a amené à renoncer aux intérêts polonais dans l’ancienne Pologne prussienne »9. En particulier, il donne comme exemple le plébiscite qui vient d’être perdu par la Pologne en Mazurie où la population a voté contre la Pologne à cause, selon le Goniec Czerwony :

- du fait qu’elle est protestante et que la nouvelle Pologne a été réservée aux catholiques,

- qu’elle a mené une politique agressive contre la Russie qui a fait que les Mazuriens ne veulent pas appartenir à une telle Pologne.

Le journal fait des analyses comparables pour la Haute-Silésie et la Silésie de Cieszyn, alors en mains allemandes et tchèques. Il accusa même Pilsudski d’avoir voulu donner la Poznanie aux Allemands qui l’ont toutefois refusée non pas par manque de désir impérialiste mais parce que le prolétariat allemand ne l’aurait pas permis. Grabski de son côté aurait proposé des territoires polonais aux Tchèques en échange de leur aide mais le gouvernement tchécoslovaque a finalement préféré la paix avec la Russie, le gouvernement polonais en étant dès lors réduit à chercher comme allié des pays comme la Hongrie et la Roumanie (qui ne voulait toutefois pas selon le journal s’engager dans la guerre malgré la pression française et qui se limitait à permettre à des formations de volontaires de se constituer pour aller en Pologne). Le journal rappelle aussi que le général Haller revenu du front français où il avait combattu aux côtés de l’armée française après avoir quitté la Russie où il était entré en opposition avec les bolcheviks en 1918 avait autrefois trahi Pilsudski à l’époque de leurs alliances avec les empires centraux, laissant ainsi entendre que l’armée polonaise constituait un amalgame fragile et un panier de crabes d’ambitieux.

Contre Pilsudski, Goniec Czerwony annonce des arrestations de masse à Varsovie et la répressions des syndicats en n’hésitant pas à lancer comme slogan la création d’un tribunal pour les responsables de la défaite annoncée de leurs adversaires. Il annonce également que des policiers polonais de Bialystok évacués par l’armée polonaise sous prétexte d’aller toucher leurs salaires qu’ils n’ont finalement pas reçu auraient fui les zones aux mains des troupes polonaises pour rejoindre Bialystok. De même, il annonce la préparation de la construction d’un monument à Lapy pour célébrer Bronislaw Wesolowski et les autres membres de la délégation de la croix rouge russe envoyés en Pologne, et assassinés selon le journal par les autorités de Varsovie. Il appelle dans ce contexte les soldats de l’armée polonaise à créer des conseils de soldats.

 

5 – Vols et réquisitions

Un sujet délicat pour le TKRP, les violences commises par des militaires de l’armée rouge qui semblent impossibles à nier. Le Goniec Czerwony souligne à plusieurs reprises que cette armée doit se nourrir, qu’elle a aussi du réquisitionner des chevaux car il n’y avait plus de chemins de fer détruits par les armées de Pilsudski et que quand l’approvisionnement arrivera les réquisitions cesseront. Dans un article, il pose ainsi la question : « Est-ce que le soldat révolutionnaire saignant de ses blessures, infecté de saleté n’a pas le droit de prendre du pain quand il a faim, de prendre des bottes quand il est sans chaussures, a-t-on le droit de le laisser sous la menace de faire perdre la question de la liberté parce que des seigneurs polonais ont voulu couper les communications, l’approvisionnement, l’intendance. Il ne peut y avoir de liberté sans sacrifice ! » Le journal annonce que plusieurs villages donnent de la nourriture à l’armée, le village de Bagnowka par exemple a donné 100 pouds de blé et 200 pouds de pommes de terre, mais il admet aussi que des choses inadmissibles ont eu lieu à Lomza de la part d’un détachement de l’armée rouge qui volait et se comportait de façon barbare, et qu’il a fallu envoyer un autre détachement pour restaurer l’ordre. Il demande que de tels actes soient signalés aux comités révolutionnaires.

Les villes sont sollicitées pour envoyer des travailleurs pour faire les moissons, les cheminots sont appelés à combattre « armja jasniepanska », « l’armée des ci-devants », les établissements de commerce de Bialystok sont d’abord fermés pour inventaire pour se voir ensuite sommés de rouvrir.

 

6 – Les répressions

Le journal annonce que selon la propagande de Pilsudski, il y aurait eu des vagues d’arrestations massives à Bialystok, des exécutions, des pillages mais il donne comme exemple le cas d’un dirigeant local, Siemiaszko, dont on a annoncé l’exécution à Varsovie alors qu’on sait bien à Bialystok que pas un cheveu n’est tombé de sa tête. Le journal annonce en revanche la peine de mort pour les vols et les viols, l’inviolabilité de la propriété paysanne, l’obligation pour toute manifestation d’obtenir l’autorisation du comité révolutionnaire local, de remettre aux archives les affiches et tracts émis après l’arrivée de l’armée rouge, l’obligation pour les propriétaires de moulins d’être présents sur les lieux, l’interdiction d’utiliser des camions sans l’autorisation du département des transports, l’autorisation nécessaire pour mener des activités commerciales, toutes mesures qui peuvent se comprendre dans une situation de pénurie et de guerre. Le journal n’annonce en revanche aucune mesure concrète visant les opposants à son régime même s’il décrit en détail les lois adoptées les visant. C’est ainsi qu’il annonce que les tribunaux militaires révolutionnaires peuvent juger partout là où a été décrété l’état de guerre ou de siège :

 

- les affaires contre-révolutionnaires

- les grosses affaires de spéculation

- les questions de corruption et de crimes

- les activités visant à discréditer malicieusement le pouvoir des conseils

- la protection des déserteurs de l’armée rouge

- le banditisme

 

Les jugements de ces tribunaux sont sans appel et cassation, et doivent être exécutés dans les 24 heures suivant le jugement, décret qui leur laisse, il faut bien le dire, une marge de manœuvre quasiment sans limite.

 

7 – politiques agraires

La politique dans le domaine agraire a occupé une place importante et récurrente dans le journal. Dans le numéro 1 du Goniec Czerwony, on appelait à la création de comités d’employés de domaines (« komitety parobczanskie »), en soulignant que l’armée rouge avait l’ordre de ne pas toucher au blé. Dans cet article, on demandait l’arrestation sans commettre violence envers eux des grands propriétaires terriens pour les remettre au comité révolutionnaire local. Le journal soulignait qu’il ne fallait pas détruire les manoirs ou châteaux qui allaient être utiles comme écoles, hôpitaux, salles de réunion ou pour loger ceux qui avaient des logements trop petits. Il ne fallait pas non plus détruire les « folwark », les domaines seigneuriaux, ni les morceler en distribuant la terre aux paysans car ils allaient devenir propriété de toute la nation : « il ne faut pas s’attaquer aux grands domaines mais garder l’exploitation en totalité car il n’y a pas assez de terre en Pologne pour tous »10. On semblait donc s’orienter vers la création de fermes collectives sans procéder à une réforme foncière en faveur de la petite paysannerie. Mais dans le numéro 2, donc dès le lendemain, un article déclarait que la propriété paysanne était intouchable et annonçait que les petits paysans allaient recevoir une partie des terres prises aux grands propriétaires, et que les comités d’employés de grands domaines11 allaient procéder à un inventaire et fournir une aide aux paysans lors des moissons. On annonçait aussi la nationalisation des forêts, l’annulation des impôts et des dettes ainsi que des intérêts bancaires. Et la création de comités révolutionnaires dans les campagnes devant préparer les élections pour les conseils de délégués des communes et districts donnant le droit de vote aux ouvriers agricoles et aux seuls paysans exploitant eux-mêmes leurs exploitations sans employés. Cet accent mis sur la préservation des grands domaines fonciers dans le numéro un du Goniec Czerwony semble entrer en contradiction avec l’accent mis sur la petite paysannerie propriétaire dans le numéro deux où l’on envisageait au moins partiellement une distribution de terres en sa faveur, ce qui pourrait témoigner de divergences existant chez les communistes polonais quant à la politique agraire à suivre. Dans le numéro cinq, on allait d’ailleurs souligner que la nourriture paysanne ne pouvait être réquisitionnée ou confisquée, et Marchlewski proclamait que seuls les surplus devaient être enregistrés.

Dans le numéro 7, un long article commençait par citer l’exemple russe mais en soulignant immédiatement les différences existant avec la Pologne où les ouvriers agricoles travaillaient directement pour le propriétaire et non pas, comme en Russie, où ils lui remettaient une grosse partie de ce qu’ils avaient produit eux-mêmes sur la terre qui était sa propriété. Il fallait donc selon cet article maintenir les domaines fonciers (« folwark »), sans toucher pour autant à la propriété paysanne, et remettre aux paysans ayant peu de terres, là où c’était possible, une partie de la terre des domaines en planifiant « intelligemment » ces changements. Distribuer aussi les prairies et pâturages des domaines et les réserves de foin et d’engrais. Les comités d’employés de domaines devaient aider les paysans en leur prêtant leurs machines ou leurs chevaux.

Il est intéressant aussi de noter que, après avoir utilisé le terme de comités d’employés de domaines, dans le dernier numéro du journal qui put paraître avant le retour de l’armée polonaise, Stanislaw Bobinski lança un nouveau slogan « Vive la République polonaise des conseils des ouvriers des villes et des campagnes ! »12, ce qui semble dénoter une volonté de « prolétariser » la paysannerie sans terre.

 

8 – politiques religieuses

La question religieuse ressort plusieurs fois elle-aussi dans les pages du Goniec Czerwony. Dans le n° 2, on soulignait que le TKRP n’allait pas se mêler des affaires religieuses et qu’il fallait respecter les églises et les prêtres à condition qu’eux acceptent de leur côté le principe « Éloignez vous des affaires laïques ! »13. On annonça rapidement en revanche la nationalisation de toutes les écoles de toutes confessions ainsi que des bibliothèques, librairies, théâtres, cinémas, imprimeries, maisons d’édition et entrepôts d’instruments de musique. Le nouveau pouvoir décréta la liberté de conscience, le droit de croire ou de ne pas croire, la séparation des Églises et de l’État et l’interdiction aux religieux de se mêler des affaires de l’État. La liberté d’aller participer aux activités religieuses fut en principe reconnue mais les religieux n’avaient pas le droit de se mêler de l’enseignement, et l’enseignement de la religion en parallèle était laissé à la décision des parents. Seuls les croyants devaient financer les fonctions religieuses. Dans le n°6, un long article revenait sur la question de la religion en mentionnant que les Églises et les religions avaient toujours été utilisées comme instrument de domination des classes privilégiées qui promettaient « une justice dans l’au delà » et utilisaient un climat de « peur superstitieuse ». L’intolérance était considérée comme répandue dans toutes les Églises et religions citées explicitement à cette occasion, dans cet ordre et sous cette forme, pas intégralement alphabétique : « catholicisme, orthodoxie, luthéranisme, calvinisme, presbytérianisme, mahométanisme, judaïsme ». On notera que dans ces articles l’équilibre était cependant maintenu entre les critiques visant les prêtres et les rabbins. On rappelait que la liberté de conscience n’existait que depuis la Révolution française, et uniquement en fait en France, en Suisse et aux États-Unis d’Amérique du Nord. En Pologne, les grands propriétaires et la bourgeoisie s’appuient sur l’Église tandis que le puissant pouvoir des kahal (conseils religieux juifs) tendait à « maintenir ses fidèles dans l’antagonisme envers la population chrétienne ».

Dans un autre article, le journal soulignait que la propagande ennemie prétendait que les communistes détruisaient les églises et opprimaient la croyance, ce qui n’est pas à leur programme mais il n’y aura plus à l’avenir en revanche de croyance privilégiée. Il annonçait aussi que les prélats religieux seront punis s’ils cherchent à imposer la participation à des activités religieuses, en particulier par le biais de dénonciations publiques ou d’excommunications, chose qui semblait viser dans ces articles particulièrement les rabbins.

 

​​​​​​​

9 – Questions de nationalités

Si la question religieuse a été amplement abordée par le journal, on ne trouve pratiquement rien sur la question des nationalités ce qui doit étonner dans cette région pluriethnique. Hormis une mention sur l’égalité des nationalités et sur le fait de devoir voter sans tenir compte de la nationalité du candidat, rien sur le sujet. Notons toutefois que le journal annonçait dans son premier numéro une réunion du Bund communiste et de Poaleï-sion, et pas d’action équivalente pour le PPS socialiste polonais ou le SL agrarien polonais visiblement considérés comme des ennemis plus irréductibles. On ne trouve absolument rien dans le journal sur les Biélorussiens, si ce n’est une mention dans un article consacré au général Bulak-Balachowicz qui combattait aux côtés de l’armée polonaise et que l’on dénonçait comme un trublion violent se prétendant biélorussien mais rassemblant un ramassis de pilleurs de toutes nationalités. On notera aussi l’annonce d’un concert-meeting consacré à la culture prolétarienne organisé par des militants portant tous les trois des noms polonais alors que l’ensemble de l’orchestre portait des noms juifs.

On doit aussi remarquer que tout au long des pages du journal, le nom d’Unszlicht, visiblement juif, n’apparait qu’une seule fois lors de la formation du TKRP, mais celui de Kon, tout aussi juif, apparait plusieurs fois. Les noms de dirigeants ou activistes politiques cités dans le journal, à l’exception de ceux-là, sont en fait presque tous polonais, parfois ils peuvent sembler russes mais jamais juifs, alors qu’on sait que de nombreux juifs d’origine avaient adhéré au KPRP, ce qui laisse penser que le TKRP préférait passer cet aspect sous silence pour apparaître plus polonais qu’il ne l’était. En fait, la question des rapports entre nationalités n’est jamais abordée dans les pages du Goniec Czerwony, seule la question juive dans le cadre de la dénonciation de la religion, mais pas sous l’angle de la nationalité. On peut s’étonner aussi que, alors qu’une grande partie des partis de la droite nationaliste polonaise entonnaient à Varsovie des slogans sur le « judéo-bolchevisme » qui légitimaient les comportements antisémites, rien la question n’est pas abordée dans le Goniec Czerwony pas plus que celle des droits de la minorité biélorussienne traditionnellement défavorisée. Ce qui laisse penser que les communistes polonais de toutes origines préféraient ignorer ces sentiments qui les gênaient dans leur propagande et qui restaient répandus dans la société. Des Polonais de toutes tendances estimant que les Juifs étaient trop fortement représentés au sein des pouvoirs bolchéviks et des communistes juifs estimant que les rabbins portaient une part de responsabilité dans le développement d’un « tribalisme juif » provoquant à l’égard des autres populations.

 

10 – Les voisins orientaux de la Pologne

Le Goniec Czerwony salua au même moment la formation du Comité révolutionnaire provisoire de Galicie orientale, il mentionna bien sûr la signature de la paix entre la Russie soviétique et la Lettonie. Lorsque la Russie soviétique attribua la région de Wilno/Vilnius à la « Lituanie bourgeoise », le journal souligna que la question de la révolution en Lituanie devra être tranchée par les Lituaniens eux-mêmes, mais on trouve aussi un article relatant les tortures des militants ouvriers dans les prisons de Kaunas.

11 – la vie quotidienne

La vie quotidienne occupe une place régulière dans le journal même si les articles relatant ces questions sont souvent plus courts que les autres. Entre certains appels répétés à la « la reconstruction du pays », on trouve une série d’informations brèves sur la création de cuisines pour les pauvres, l’aide médicale gratuite, la distribution des cartes de rationnement, l’ouverture obligatoire des commerces, la nomination d’un plénipotentiaire pour le reconstruction des chemins de fer, les ventes de pains, l’obligation faite aux propriétaires des coffres bancaires de se rendre à la banque pour qu’on ouvre les coffres en leur présence, l’enregistrement obligatoire des membres des comités d’usine, une demande d’embauche de correcteurs et de traducteurs pour le journal, les activités de choristes, la création de syndicats, le lancement de cours sur les maladies contagieuses dans les villages, le lancement de cours pour les analphabètes, les mesures pour préparer l’hiver en rassemblant le bois et le charbon, l’enregistrement des agronomes et des gardes forestiers, l’enregistrement des coopératives existantes, la distribution de billets gratuits pour le cinéma, le redémarrage de l’industrie textile, la nécessité pour les commerçants de procéder à des inventaires exacts, l’enregistrement des anciens fonctionnaires de l’administration au chômage, la lutte contre l’alcoolisme dans l’armée rouge et dans la population qui imposait de mettre la vodka sous contrôle strict, et si cela s’avérait impossible, de la jeter dans le fumier.

Le journal annonçait aussi que l’armée polonaise en s’enfuyant avait laissé les prostituées soignées dans un établissement sanitaire de la région se disperser et qu’elles devaient être rattrapées pour être soignées car elles transmettaient des maladies. Le journal note les difficultés d’approvisionnement, le manque de papier, le ramassage de peaux, la nécessité d’aider les campagnes et de moissonner les champs laissés à l’abandon avec l’aide de travailleurs et des chômeurs des villes. Bref, ces informations tendent à donner une image des problèmes quotidiens auxquels se heurtaient les habitants en voulant montrer la bonne volonté des autorités. On doit reconnaître que vu la très courte période pendant laquelle celles-ci ont exercé le pouvoir, elles ont fait montre d’une grande énergie et aussi d’une grande fermeté, avec la certitude qu’elles étaient là pour y rester et sans vraiment connaître toujours les réalités ambiantes. Les erreurs et violences auxquelles cette courte période a donné lieu sont mentionnées lorsqu’il s’agit de cas de violences spontanées, mais on notera que tout en niant les accusations de répressions venant de Varsovie et en annonçant la formation de tribunaux jouissant de pouvoirs extraordinaires et expéditifs, rien n’est dit sur la façon dont les répressions concrètes des partisans du gouvernement polonais de Varsovie étaient menées. Il semble y avoir eu aussi des divergences sur la politique agraire à mener. On doit également noter que le fonctionnement de la Russie soviétique n’est quasiment pas décrit et tout l’espoir des communistes polonais semble résider dans la victoire de la révolution à l’échelle européenne. Notons également que, si les pays étrangers sont mentionnés en passant, l’horizon du journal s’étend au monde entier et pas seulement à l’Europe, même si l’on note par ailleurs un fort eurocentrisme des auteurs qui semblent croire qu’ils ont quitté la Russie définitivement. Ce qui peut expliquer les déboires ultérieurs de beaucoup de ces communistes polonais revenus en Russie après l’échec de l’armée rouge devant Varsovie. Les relations entre communistes russes et polonais allaient en effet, malgré les proclamation de fraternité exemplaire, s’exacerber entre la période de la guerre polono-soviétique et la dissolution du Parti communiste polonais par le Komintern en 1938.

La lecture des quelques numéros du journal des communistes polonais arrivés de Russie et tentant de bâtir avec l’aide de communistes locaux une nouvelle réalité démontre l’improvisation dont ils durent faire preuve, une énergie tenace, des hésitations sur la manière de mener la politique agraire ou religieuse, la conscience de devoir se trouver une légitimité patriotique polonaise en abordant la question des territoires frontaliers polono-allemands, la crainte d’aborder la question des tensions interethniques et l’espoir que les graves problèmes économiques seraient résolus grâce à une révolution universelle permettant de moderniser le pays et de rattraper son retard économique. On n’a pas l’impression à la lecture de ce journal que les communistes polonais étaient particulièrement enthousiastes envers la façon dont la Russie soviétique était gouvernée puisque, hormis des déclarations d’appui très générales, il n’y est presque pas fait état sur ce qui se passe dans ce pays et on a en finale plus d’informations sur l’Allemagne ou d’autres pays que sur la vie en Russie. Cela laisse penser que les communistes polonais étaient solidaires de la Russie soviétique dans son combat contre le capitalisme mais qu’ils n’étaient pas vraiment persuadés de la capacité des Russes de bâtir un système socialiste développé et correspondant aux espoirs des Polonais. Il faut rappeler que le Parti communiste polonais allait encenser « les trois L », Lénine, Liebknecht, Luksemburg, en lieu et place du léninisme adopté par le PC soviétique à partir de la mort du fondateur de l’État soviétique. Ce qui explique les critiques pour « luxembourgisme », et parfois quasiment de trotskysme malgré l’exclusion des partisans de l’ancien chef de l’Armée rouge, dont il allait être l’objet à Moscou dans les années 1930.

Il est difficile aussi de savoir à la lecture du Goniec Polski quel fut l’écho réel de leur propagande auprès des populations, les espoirs mis par Feliks Kon dans la possibilité d’une révolte des Varsoviens contre le gouvernement polonais avant l’arrivée de l’armée rouge démontrent toutefois une méconnaissance réelle de l’état d’esprit des Polonais à ce moment là.

Pour terminer, rappelons que le rédacteur en chef du journal, Feliks Kon, après avoir du quitter la Pologne face à la contre-offensive de l’armée polonaise, occupa plusieurs fonctions politiques en République socialiste soviétique d’Ukraine, qu’il allait ensuite travailler à la radiophonie soviétique et occuper la fonction de rédacteur en chef de « Trybuna Radziecka » (La Tribune soviétique), journal destiné à la population polonophone habitant l’URSS. Début 1941, il entrait dans l’équipe de « Nowe Widnokregi » (Horizons nouveaux), sous l’égide de Wanda Wasilewska14, journal intellectuel polonais créé dans la ville encore très majoritairement polonaise à l’époque de Lwow. Au moment de l’attaque allemande contre l’Union soviétique en juin 1941, il fut nommé directeur de la section polonaise de radio Moscou mais il mourut dès juillet 1941 lors de son évacuation vers la ville de Kouïbichev où étaient réfugiés alors, à l’abri de l’atteinte des troupes allemandes, tous les services de l’État qui n’étaient pas indispensables à Moscou. Des autres membres de la rédaction, Julian Marchlewski est décédé en 1925, Feliks Dzierzynski est décédé en 1926 tandis que Edward Prochniak allait être condamné à mort et exécuté en juillet 1937 pendant la « iejovchtchina », les grandes purges de la période Iéjov15 qui se termina en décembre 1938 avec son licenciement du NKVD. Prochniak allait être réhabilité en 1955, de même que Jozef Unszlicht qui allait être condamné à mort et exécuté en juillet 1938 puis réhabilité en 1956.

Notes : 

1< http://pbc.biaman.pl/dlibra/publication?id=22245 >, consulté le 21-XI-2017.

2Il faut rappeler que le Parti communiste ouvrier de Pologne (KPRP plus tard KPP) fut fondé en janvier 1918 à partir de la fusion de deux partis existant depuis les années 1890, la Social-Démocratie du Royaume de Pologne et de Lituanie fondée par Roza Luksemburg et Feliks Dzierzynski et le PPS-lewica, ou Parti socialiste polonais – de gauche issue de la fraction de gauche internationaliste du Parti socialiste polonais formée au cours de la Révolution de 1905. A l’époque, la moitié des mouvements de grève qui ont agité l’empire des tsars s’étaient produits en Pologne. Le KPRP n’était donc pas issu comme la plupart des partis communistes d’une scission de gauche de partis sociaux-démocrates provoquée par la Révolution bolchevique. Les communistes polonais réussirent à faire élire beaucoup d’entre eux dans les Conseils ouvriers qui virent le jour en Pologne à partir de novembre 1918, en particulier dans les villes « rouges » depuis 1905 de Lodz, du bassin minier de Dabrowa Gornicza, des faubourgs et banlieues de Varsovie, de Lublin et de Bialystok. Une Garde rouge vit même le jour à Dabrowa Gornicza en même temps que des paysans ayant à leur tête un militant agrarien et un prêtre catholique proclamaient dans le centre de la Galicie une « République de Tarnobrzeg » porteuse de réformes sociales radicales. Ces tentatives visant à créer des embryons de pouvoirs révolutionnaires furent réprimées par les forces plus conservatrices, y compris celles du Parti socialiste polonais PPS qui avait pourtant proclamé avec des agrariens de gauche le 7 novembre 1918 à Lublin un « Gouvernement populaire de la République de Pologne » qui accepta toutefois de se saborder le 11 novembre 1918 au profit de Jozef Pilsudski et d’un gouvernement d’ « Union nationale » plus conservateur. L’ex-socialiste Pilsudski revenait alors de son internement en Allemagne d’où il avait été libéré grâce à la Révolution allemande. La guerre polono-soviétique allait servir aussi à réprimer les tendances révolutionnaires dans tout le pays et qui s’étaient même manifestées le 11 novembre 1918 dans le centre de Varsovie lorsque l’insurrection visant l’armée d’occupation allemande et qui bénéficiait de la sympathie des conseils de soldats allemands présents dans la capitale polonaise plantèrent le drapeau rouge au sommet du château royal de Varsovie comme symbole d’une Pologne renaissante qui devait rompre avec celle qui avait disparu au XVIIIe siècle à cause de la trahison de ses élites aristocratiques. Lune grande partie des ouvriers polonais héritiers de la Révolution de 1905 avait de son côté été déportée en Russie centrale avec les machines de leurs usines au moment de la défaite russe de 1915. Ils ont joué un rôle essentiel dans les révolutions russes de février puis d’octobre 1917 et se virent pour la plupart plus tard interdits de retour dans leur patrie malgré le traité de Riga signé entre la Pologne, la Russie et l’Ukraine soviétiques en mars 1921 et qui garantissait en principe le droit aux rapatriements des citoyens des ces trois entités déplacés chez le voisin au cours du conflit mondial.

3 Ce territoire avait déjà été formellement détaché de la Pologne par le tsar en 1912.

4Voir par exemple l’article : http://www.lapenseelibre.org/article-marx-lenine-les-bolcheviks-et-l-islam-n-60-104736418.html

5 « ...radosc maci jedna swiadomosc, iz nie sami zerwalismy petla niewoli ...niegdys przednia straz rewolucji, musielismy czekac pomocy braci rosyjskich by sztandar rewolucji nad Polske natknac », GC n°3.

6 « My obywatele, Zolnierze armji czerwonej i jency z armji Pilsudskiego, zsylamy tysiace przeklestw na burzuazje swiatowa ktora wszelkimi silami stara sie popierac bandy kontrrewolucyjne by zdusic proletarjat rosyjski i polski » , GC n°11.

7 « Broncie Waszej Ojczyzny Rewolucyjnej przeciwko miedzynarodowej szajce wyzyskiwaczy kapitalistycznych ! », GC n°9.

8 « trzeba ratowac kraj, trzeba stanac do walki z glodem i zniszczeniem ! », GC, n°11.

9 « ...ten patrjotyzm doprowadzil do zaprzepaszczenia spraw polskich w dawnym zaborze pruskim », GC n°12.

10 « nie nalezy szarpac folwarkow tylko gospodarstw zachowac w calosci bo w Polsce ziemi nie starczy dla wszystkich », GC, n°1.

11« komitety folwarczno-parobczanskie »

12 « Niech zyje Polska Republika Rad robotnikow miast i wsi !» , GC, n°12

13 « wara od spraw swieckich ! », GC n°2.

14Enseignante et fille d’un des proches de Jozef Pilsudski qui fut son parrain, elle évolua vers des positions d’abord socialistes de gauche avant de passer au communisme et de se réfugier en Union soviétique en 1939. Elle n’allait pas rentrer en Pologne en 1945 car, épouse d’un écrivain ukrainien, elle s’installa à Kiev auprès de son mari qui y occupait des positions dirigeantes.

15Nikolaï Iéjov dirigea le NKVD de septembre 1936 à novembre 1938, après avoir succédé à Guenrikh Yagoda qui le dirigea de juillet 1934 à septembre 1936. Iagoda et Iéjov organisèrent les grandes purges avant d’être eux-mêmes tous deux accusés, jugés et exécutés pour avoir mené des activités fractionnelles et criminelles, entre autre d’avoir empoisonné Wiaczeslaw Mienzynski, leur prédécesseur mort en 1934, un noble « rouge » polonais placé à la tête du NKVD à la mort de Feliks Dzierzynski, lui-aussi polonais et noble d’origine.

Partager cet article
Repost0
4 mars 2018 7 04 /03 /mars /2018 20:31

Alors que la crise sociale et économique continue à se développer et que les autorités n'arrivent pas à imaginer des perspectives d'avenir pour les masses, le mécontentement se répand en même temps que les phénomènes de désagrégation sociale se multiplient. Le repli sur des solidarités traditionnelles devient souvent la seule solution de survie pour des populations laissées à l'abandon. Dans une situation internationale marquée par des guerres sans fin entretenues par un complexe militaro-industriel mondialisé qui y trouve son intérêt. L'industrie de la guerre, l'énergie et l'économie de la drogue semblent les seuls secteurs  économiques encore dynamiques de nos jours. Guerres qu'il faut justifier au nom de la lutte contre un terrorisme entretenu ici et combattu là par les puissances dominantes.

Pour garder les populations sous contrôle, les diviser et camoufler la question sociale, les questions identitaires sont mises de l'avant et la religion est réinterprétée pour empêcher l'émergence de théologies de la libération qui contribueraient à remettre la question sociale sur le tapis. Problématique qui concerne en Europe en particulier l'islam car les couches populaires sont pour une part importante liées à cette religion. Sous prétexte de réformer une religion qu'on a laissé être prise en main par des monarchies rétrogrades et alliées, il s'agit de garantir la poursuite de sa domestication. La réflexion sur l'islam a été engagée par les citadelles du conservatisme et du néo-conservatisme et il serait temps que les forces attachées au progrès social et à l'internationalisme formulent leurs propres réflexions sur la question.

La Rédaction

 

Tordre le cou à la réforme de l'islam à l’européenne

-

Mars 2018

Badiaa Benjelloun
 

De toutes parts se pressent les prédicateurs.

De toutes parts surgissent des réformateurs.

Sommés qu’ils sont de répondre à des injonctions médiatiques pour un phénomène néo-fondamentaliste sinon créé du moins mis en exergue par ces mêmes médias alors qu’il est minoritaire. Ils ne sont savants en aucune science et parfaitement ignorants dans celle qui, dans les sciences humaines, devrait être reine, l’histoire. Même si celle-ci subit les inévitables violences de ses falsificateurs et révisionnistes dont l’essentiel du travail consiste en l’occultation de certaines données et la déforment.

Les musulmans ont de tout temps vécu leur foi et ont pratiqué leur culte dans les conditions historiques qu’ils ont trouvées et qu’ils ont parfois transformées. La dimension à la fois initiatique et purificatrice du pèlerinage à la Mecque n’est plus du tout vécue aujourd’hui de la même manière par les fidèles qui se rendaient sur les lieux saints en plusieurs mois de voyage parfois périlleux. Le facteur limitant de cette obligation n’est plus tant la disponibilité ou le budget à y consacrer que le contingentement imposé par leurs actuels gardiens qui régulent le flux de millions de pèlerins et en tirent un grand bénéfice pécuniaire. L’essaimage d’adeptes de l’Islam dans des contrées proches des pôles terrestres obligent à adapter les horaires des prières et les périodes du jeûne quand les journées ne durent qu’une heure ou au contraire s’allongent sur près de 24 heures.

Dès la mort du Prophète (sws), des voix dissidentes par rapport à l’orthodoxie dite par le pouvoir centralisé du califat ont frayé un chemin vers des interprétations alternatives en matière politique et normatives. Les écoles de théologie ont rarement été indépendantes et ont toujours entériné la vision et les intérêts califaux. De 809 à 847, l’empire a adopté le mo’tazalisme sous le règne de trois califes abbassides, doctrine rationaliste, pour des raisons sans doute dictées en partie par la nécessité de se rallier des chiites modérés, alors que l’agitation sociale battait son plein et menaçait la stabilité du régime. Al Motawakil est ensuite revenu à la version sunnite traditionnelle sous la pression des clercs soutenus par la majorité des administrés. Cet épisode illustre ce que l’on peut appeler une loi sociale, observée ailleurs. Le pouvoir politique et militaire est allié aux théologiens pour énoncer une forme de canon religieux qui ne peut être totalement arbitraire car il tient compte des croyances qui imprègnent la population. C’est donc bien la règle, sauf dans des situations de révolution idéologique, mais alors la situation sociale est prête à accueillir une transformation radicale du système en vigueur.

Toute réforme et toute retouche importantes apportées à une pratique ne réussit qu’à cette exigence, disposer d’un soubassement populaire pour aboutir à une transformation du statut ou du sort de la base qui les appuie.

La Réforme en Occident a été précédée par l’évolution de l’Eglise catholique en un corps qui a structuré toute la vie publique et privée, captant des ressources économiques considérables par le biais de taxes et d’impôts. Le mode de vie de ses membres, quel que fût leur rang dans la hiérarchie, apparaissait contradictoire avec les principes du christianisme qui recommandaient fraternité et justice. Les bouleversements qui ont accompagné les débuts du capitalisme, en particulier la suppression des biens communaux et la monétisation des travaux dus par la classe servile aux seigneurs et au clergé, ont constitué le ferment à l’origine du calvinisme et du protestantisme. Les prémisses des révoltes paysannes ont eu lieu dès le 14ème siècle1. Mais les premiers mouvements contestataires organisés sont nés en Grande-Bretagne quand se sont constitués toute une série de mouvements millénaristes et spiritualistes qui recommandaient le retour à la lecture de la Bible sans médiation d’un ministre nommé par une autorité extérieure. Les assemblées de culte des Quakers, sans prêtres et souvent silencieuses, ont pu fédérer près de 10% de la population à la fin du 17 ème siècle2. Typiquement, la révolte menée par le théologien Müntzer a embrasé une bonne partie de l’Empire romain germanique et a coalisé paysans et artisans des villes de plus en plus appauvris et fortement frappés par la domination des nobles et du clergé3. Elle a duré deux ans, de 1524 à 1526, précédée de nombre de soulèvements ponctuels qui ont éclos dès 1483 en Alsace. Ils ne réclamaient pas moins que l’abolition du servage et de la dîme ainsi que la sécularisation des biens de l’Eglise, se référant au droit divin promu par les Evangiles qui recommandait un ordre naturel, celui de l’égalitarisme. Luther qui inspira les insurgés condamna le mouvement qui fut écrasé dans le sang.

L’Islam, tout au long de sa présence sur les 14 siècles qui se sont écoulés, a connu des réformes et des penseurs réformateurs*. Aucun penseur à lui seul ne peut induire par ses péroraisons, démonstrations, arguments et rhétoriques plus ou moins savantes et fondées une Réforme.

De multiples prêcheurs qui se succèdent sur les scènes médiatiques, et ils sont foule à vouloir s’y présenter avec plus ou moins de succès et de charisme, prétendent détenir la solution qui ferait évoluer la masse vers l'interprétation qu'ils donnent aux Ecritures. Cette ambition est d’autant plus dérisoire que la religion de l’Islam n’a jamais été structurée autour d’un Clergé qui dicterait une doxa à appliquer en tous lieux. Le rapport à Dieu est direct. Prétention d’autant plus impraticable et injustifiable également parce que les pratiques furent d’emblée multiples. Dès les premiers temps, naquirent les Khaouarij (kharijites) et les Chiites. Une certaine version du kharijisme fut adoptée en Afrique du Nord, véhiculée par des dissidents qui fuyaient la répression des Omeyyades. Il convenait à l’organisation tribale qui avait cours car il prônait  une forme d’égalitarisme et de refus de l’autorité califale. Cette réticence à tout absolutisme exercé par un souverain lointain a imposé une forme politique d’équilibre politique entre un Sultan qui ne dispose que d’un pouvoir administratif et des tribus qui manifestaient leur désapprobation en faisant émerger de nouvelles dynasties ou en organisant des séditions de façon presque rituelle (bled Siba et bled Makhzen). Il faut noter qu’une Réforme en Islam a eu lieu au cours du 18ème siècle, l’une des dernières moutures sectaires médiévales. Elle a été le fruit de la rencontre entre la maigre pensée d’un homme assez peu instruit en sciences religieuses, Mohamed Ibn Abdel Wahab (1702-1792) qui fut considéré comme un hérétique et traité de tel, y compris par son propre frère Sulayman ibn Abdel Wahhab, avec un chef de tribu résidant dans une région peu favorisée par la nature en Arabie, le Nadjd. Le corps de sa doctrine est que le Tahwid, ‘le principe de l’unicité divine’, se décline en un triptyque. Le credo de l’unitarisme wahhabite consiste en la reconnaissance de l’unicité seigneuriale d’un Dieu unique. Aucune autre entité n’est associée à Son œuvre. L’unicité d’adoration est l’action d’obéissance et de soumission à Dieu. Il ne suffit pas de croire, il faut en plus obéir. L’unicité des noms et des attributs est peu développée par le fondateur de la secte, assez mal équipé pour s’engager dans des débats théologiques médiévaux longuement discutés. L’essence divine est d’une altérité absolue avec le monde, thèse admise par les mo’tazalites ou bien Dieu a aussi des attributs. Sur le plan de la pratique, il l’assimile à l’associationnisme (« shirk »), le recours à l’intercession d’hommes saints et à un paganisme anté-islamique, la visite de tombeaux qui ne doivent plus être signalés ni par des coupoles ni par un édifice quelconque. La vaste descendance du Sheikh Mohamed ibn Abd el Wahhab qui va composer l’essentiel des Oulémas (savants religieux) cautionnant la monarchie et agréés par elle s’est occupée de perfectionner le dogme en l’enrichisssant de la définition des alliés et des désavoués (« al wala oua al baraa »).

Mohamed Ibn Séoud, fondateur de la dynastie et du premier royaume saoudien (1745-1818), ambitionnait grâce au pacte passé avec le réformateur de conquérir un territoire en réactivant la tradition bédouine des razzias. Il ne contrôlait en effet qu’un mince chapelet de petits bourgs. La zone des hauts plateaux est coincée entre les Beni Khaled qui régnaient sur l’Ahsa, riche région agricole qui tenait sous son contrôle le commerce avec l’Orient, et le Hidjaz aux mains des Chérifs de la Mecque, commerçants aisés qui tiraient des revenus du pèlerinage prescrit. Attaques éclairs et pillages menés par des bandes motivées plus par le butin que par une foi ardente furent au menu des conquêtes saoudiennes. Le troisième royaume, de 1932 à nos jours, s’est appuyé sur une organisation militaire conçue comme une superposition de trois forces, les Bédouins, les citadins et les Ikhwan (les 'Frères'). Ces derniers, les ‘Frères’, sorte de moines soldats vivaient de manière ascétique dans des sites qui leur étaient dédiés, organisés comme des phalanstères. Mais quand les Séoud ont utilisé la diplomatie pour se faire reconnaître à l’international, ils ont réprimé cette force austère et contestatrice. La résurgence inattendue des Ikhwan s’est concrétisée en 1979 lors de l’occupation de la grande mosquée de La Mecque par près de 400 compagnons de Juhayman Uttaybi, petit-fils d’un Ikhwan, membre de la Jami’a Salafyaa Mouhtassiba, groupe fondé par des néosalafistes en 1970 à Médine. Juhayman croit que l’islam se régénérera à l’arrivée d’un nouveau Mahdi. L’assaut fut donné au bout de 13 jours par des commandos français. Une ‘fatwa’ approuvée par 36 oulémas (savants religieux) a naturalisé la présence de soldats mécréants au sein d’un lieu sacré, La Mecque, où les armes et les combats sont traditionnellement prohibés. Cet acte impie a ouvert la voie au sacrilège suivant, également validé par une fatwa du grand Mufti, la collaboration avec la Coalition américaine contre les musulmans irakiens en 1990 puis lors des guerres du Golfe successives.

Ultérieurement, l’idéologie des Séoud qui a transformé le wahhabisme en religion d’État puis en nouvelle orthodoxie se révélera appuyée sur un trépied : la relative stagnation idéologique de l’islam favorisant sa colonisabilité, la fascination devant le clinquant du modèle capitaliste occidental, la tentative de refuge impossible dans une nouvelle tribalité mondialisée. Les Séoud alors devenus agents de l'impérialisme profitant des miettes qu’il leur concède tirées des revenus des hydrocarbures. C'est dans ce contexte que la masse des musulmans déracinés dans les périphéries des villes champignons du monde musulman puis du monde développé ont été atteints par ce sous-produit, artefact attestant d’une forme nouvelle de l’impérialisme anglo-saxon passé aux mains des USA.
 

Qu’en est-il d’une réforme de l’Islam dans les pays européens ?

La dernière estimation faite en 2007 donne le chiffre de 53 millions de musulmans en Europe, y compris la Russie avec 25 millions et la Turquie européenne avec 5,7 millions sur un total 730 millions d'habitants, soit 7% environ. Une étude de 2010 consacrée par le Pew Research Center4 évalue pour la France à 4,704 millions le nombre de musulmans, soit 7,5% de la population et une projection pour 2030 à 6,86 millions, soit 10,3% de la population totale. Ce travail tient compte des fertilités relatives des groupes humains, des phénomènes migratoires, de l’allongement de la durée de vie ainsi que de la répartition des groupes en classes d’âges. Ainsi 10% de musulmans avec une bonne part ayant moins de 15 ans a un autre poids qu’avec une pyramide moins évasée vers le bas. Nous sommes objectivement loin de "l’invasion des barbares" imaginée par des romanciers dispensateurs de sensations fortes à un auditoire blasé et repu de confort et de consommation en tous genre.

Il n’empêche. L’Islam est plus visible et on ne parle plus que de lui entre deux mondiaux de foot, des jeux olympiques frustrants, deux attentats terroristes réussis et dix déjoués, deux opérations de police par l’entité sioniste à l’égard d’un peuple palestinien prisonnier ou expulsé de sa terre et toutes ces guerres déclarées d’emblée interminables dans l’Orient arabe. Il y a à cela au moins quatre causes convergentes et certaines d’entre elles ne sont pas indépendantes l’une de l’autre et entrent en synergie.

Aux sources du scandale islamique

Tout d’abord, il y a une platitude mille fois ressassée par les ‘racialistes’ qui se disent racisés qu’il faut remiser dans les catégories des tautologies qui ne sont ni explicatrices ni émancipatrices. Non, cette islamophobie, désignons ainsi par commodité le rejet par les autochtones des musulmans quand leur religion est manifeste dans le champ public, n’a pas son origine dans la continuité directe du mépris ou de la haine de l’Arabe colonisé et ex-colonisé.
 

Ilôts de foi dans un océan athée et surtout anticlérical

Cet Islam, ces musulmans affichant leur foi sous forme de fichu sur la tête ou de barbe mal taillée, survient dans un paysage acquis sinon à l’athéisme du moins déchristianisé en profondeur depuis des siècles. Les guerres de religion en Europe ont été en réalité des affrontements entre une paysannerie en voie de transformation en citadins dépendant d’une offre de travail salariée, une classe bourgeoise ascendante, une caste nobiliaire de plus en plus parasitaire et un clergé propriétaire terrien et percepteur d’impôts. Elles ont fortement marqué le paysage et les traditions. En France particulièrement, le peuple, un peu moins affamé et un peu plus instruit, s’est détaché de la religion de son Roi, condition impérative pour assumer la révolution en faveur de la bourgeoisie. 1905 a été un point presque final pour arracher la fonction de l’enseignement, l’instruction autrefois dite publique, au clergé honni. Honni car le curé de campagne, même après le démantèlement des biens de l’Eglise, savait tout sur vous, la confession est un mode de surveillance plus efficace que Facebook. Il savait tout, usait et abusait de chacun et chacune, de l’enfant de chœur jusqu’à la fille-mère qui commettra l’infanticide dans un coin isolé. Le quadrillage, hérité de Rome, depuis le diocèse jusqu’à la petite paroisse était impitoyable. 1789, le récit qui en a été fait par Michelet, fondateur de la mythologie ‘républicaine’, c’est le triomphe de la chose publique, avec le cortège de jeunes filles allant déposer leur gerbes de fleurs et de blé au pied de la nouvelle divinité laïque, une fois décapité le seizième Louis sacré à Reims.

Des anticolonialistes sincères, d’abord médusés par tant de têtes avec couvre-chef ou cache-cheveux, se sont mobilisés contre cette ‘ostentation’ de la soumission à un Dieu qui les a désertés. Les guerres entre les puissances impériales essentiellement européennes ont fini par incorporer les femmes dans les armées du salariat et cet enrôlement massif fut nommé ‘libération de la femme’. Femmes et hommes, à salaire inégal, se font exploiter pareillement dans le système capitaliste, effaçant progressivement les rôles sociaux des deux sexes. Cette conquête, sortir les femmes du foyer, aggravera leurs conditions réelles car elle surajoute à l’enfantement et l’élevage des enfants l’obligation d’apporter un complément de salaire. Avoir sous les yeux un signe qui marque aussi nettement la différence sexuelle est une réelle offense pour toutes celles embrigadées dans les cohortes assujetties à une mode, prescrite par des hommes, qui les transforme en objets consommables et leur intime soit l’androgynie soit l’excessive suggestion érotique. Société de consommation et de convoitise oblige.

Le fichu sur la tête n’est pas formellement prescrit dans le dogme islamique qui n‘énonce que la recommandation en faveur de la pudeur pour l’homme et la femme, mais il est inscrit très largement dans une tradition pratiquée sur tout le pourtour méditerranéen. Seul Saint Paul dans une de ses épîtres aux « Corinthiens » va émettre la formulation que la dissimulation des cheveux est synonyme de la sujétion du féminin au masculin. Dans la religion juive, port de la kippa et port d’un voile, comme en islam, le sens en est la soumission à Dieu. De plus en plus, le salafiste masculin arbore de son côté un calot ou un large keffieh en signe de piété, de soumission à Dieu, voire de pudeur.

Oui, la religion musulmane est sans doute scandaleuse car elle affirme une distinction sociale nette entre les deux sexes. A l'origine, l’homme doit subvenir aux besoins de son épouse et de sa famille. Il ne lui est pas supérieur, il doit assurer gîte, couvert et autres biens matériels en toute équité, l'épouse étant par ailleurs la maîtresse incontestée de la maisonnée. C’est pourquoi l'homme hérite deux fois plus que la femme. Au 7ème siècle déjà, et contrairement à ce qui se passait dans le monde chrétien, la femme héritait, et tous les frères à égalité. Dès l’instant que le rôle de pourvoyeur aux besoins matériels n’est plus dévolu à l’homme, cette répartition devient caduque. Ce que nombre de traditionalistes musulmans ne (veulent) peuvent pas comprendre.

Au Maroc, plus de 55% des chefs de famille sont des femmes. L’homme est soit absent, soit ne travaille pas. C’est ainsi que le retour à l’islam des origines fantasmé par les néo-fondamentalistes est voué à l’échec s’il se contente de recommander une réforme de l’individu sans s’attaquer aux conditions de vie matérielle dégradées qui en sont le limon.

Le fichu et la barbe choquent une société devenue areligieuse par anticléricalisme et qui n’est pas près de comprendre que la dernière religion monothéiste, du moins dans sa version sunnite majoritaire en Europe, fonctionne sans clergé. L’imam n’est pas un prêtre. Il est choisi parmi les personnes qui fréquentent la même mosquée pour diriger la prière. Il n’a pas d’autre fonction, il n’est ni prêcheur, ni confesseur et n’est pas rémunéré pour cette distinction. A côté de cela, il a toujours existé un corps de savants théologiens qui conservent le dogme et l’arrangent selon les circonstances politiques. Ils énoncent des ‘avis’ juridiques, qui ne sont pas forcément observés par les croyants ni entérinés par le pouvoir politique. Car, en dernière analyse, chaque musulman a appris dès ses premières leçons de religion qu'il n'a aucun intermédiaire entre lui et son Dieu et que les avis juridiques ne sont jamais obligatoires au niveau individuel, et que, s'ils le sont au niveau social, il faut qu'il y ait unanimité de tous sur la question (ijma’a). Car l'islam tend vers une société du consensus qui devrait normalement fonctionner selon les règles de la shoura, de la consultation. Chose qui peut expliquer pourquoi les sociétés musulmanes tanguent en permanence entre rébellions récurrentes et pouvoirs despotiques. Ces derniers cherchant coûte que coûte à maîtriser le discours religieux.

 

Crise(s) du capitalisme et révolution islamique

Deux événements distants de quelques années, la crise pétrolière de 1973 et la révolution islamique en Iran en 1979, vont concourir à transformer la pratique de l’islam partout dans le monde et donc aussi en Europe.

Un des fils qui va conduire à tisser une fausse bataille autour de l’Islam est à retrouver là, dans ce mouvement en ‘double hélice’ né de la hausse du prix du pétrole, lui-même décidé quand en 1971 fut mis fin par Nixon à la convertibilité du dollar en or, l’un des déterminants qui avait imposé à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, le dollar comme monnaie d’échange et de réserve universelle. Ce moment de crise du capitalisme, constitué ontologiquement de crises de surproduction sur fonds de guerres destructrices de biens et d’hommes, va imposer au monde le poids de la dette du Trésor américain. Toute activité humaine d’une manière ou d’une autre allait contribuer à soutenir une économie du Centre et sa monnaie qui finira par devenir la source principale d’elle-même par le biais de l’ingénierie financière. Le triomphe de cette économie d'usure mondialisée entre en contradiction frontale avec le principe islamique irréductible qui fait de l'usure le second péché en ordre d'importance après le polythéisme. Les théologiens au service des pouvoirs néocoloniaux allaient tenter de le faire oublier.

L’hélice avec ses deux brins complémentaires s’est construite autour des activités régionales et au delà de la République islamique d’Iran et de l’Arabie aux mains de la famille des Séoud.

Le premier brin de l’hélice résulte de l’installation d’un régime ‘islamiste’ en Iran. Le clergé chiite iranien, fortement structuré et doué d’une autonomie financière, dispose d’un véritable maillage de la société. Le régime de la terreur de la monarchie imposée par le Foreign Office n’a pu tarir, malgré sa répression féroce, l’irrigation de tout un peuple par ce réseau. Le clergé chiite, contestataire d’un régime autoritaire, répressif et d’un laïcisme frisant l’athéisme, allait être sinon encouragé du moins n’a pas été contrarié dans sa volonté de renverser le shah et sa dictature par l’Occident. L’ayatollah Khomeiny après avoir quitté l’Irak a trouvé refuge en France tout en poursuivant (ouvertement) ses buts politiques.

Le shah d’Iran a été le troisième homme à côté de Boumedienne et de Fayçal d’Arabie à avoir décidé de la hausse du prix du baril en 1973. Cette énergie fossile, de quasi-gratuite l’est devenue un peu moins. Les Britanniques avaient mis en orbite le colonel Pahlavi dans les années vingt pour créer un glacis dans les franges méridionales de la Russie devenue URSS mais aussi pour avoir un accès illimité au pétrole qui est devenu le carburant de la flotte impériale. Une fois cette petite affirmation nationale promulguée par un obligé de l’Occident, son remplacement a été encouragé.

A la surprise, un peu ahurie et abrutie des services de renseignements occidentaux, Khomeiny et ses compagnons de route ont dès leur prise du pouvoir en 1979 affirmé d’une part la nature ‘tiers-mondiste’ et résolument anti-américaine de leur révolution, ainsi que l'ambition d’établir des réformes sociales, but du renversement et du peuple qui s’est insurgé. Le parti communiste iranien, Tudeh, ainsi que d'autres groupes marxistes ont fortement mobilisé leurs troupes importantes et contribué à la réussite de l’insurrection. Mais le facteur primordial de masse est resté l'islam, pour des raisons de maillage social, de traditions rebelles locales et d'affirmation identitaire. La révolution islamique, une fois accomplie, s’est révélée être une révolution nationaliste opposée à la prédation occidentale et destinée à réduire les injustices sociales devenues vraiment insupportables sinon à opter pour un programme socialiste. L’Iran, d’allié vassal de l’Occident, allait devenir le pays ennemi par excellence. Il défiait l’ordre mondial de la Pax americana. L’idéologie prônée par Khomeiny, pas toujours approuvée par les représentants du haut clergé, est universaliste. La révolution devait gagner du terrain et contaminer les pays musulmans.

Dès lors, la décision fut prise d’endiguer la flamme insurrectionnelle qui risquait de gagner par contigüité autour d’elle. L’instrument en fut Saddam Hussein qui a assuré sa mission avec l’une des guerres les plus longues du 20ème siècle, près de dix ans, et les plus meurtrières entre pays frontaliers. Les armes furent fournies par l’Occident, gaz neurotoxiques délivrés avec cynisme, y compris par la France et l’Allemagne de sinistre mémoire, l’argent par les pétromonarchies.

Tous les mouvements de gauche en Occident avaient au même moment amorcé un reflux dans lequel les manœuvres de la CIA, faites d’offensive culturelle et de machinations policières sordides et meurtrières, ont très largement contribué. Dans le tiers-monde, ils allaient être écrasés dans le sang des contre-révolutions organisées par la CIA en Amérique latine et dans les prisons avec les disparitions d’opposants, comme dans les régimes du type de celui de Hassan II. La révolution islamique a alors, par ses succès, fasciné une partie de la jeunesse arabe et/ou musulmane. D’aucuns ont appelé cette période les années de plomb, ce furent des années de terreur qui ont marqué une césure dans l’histoire de ces pays. Les forces de gauche s’étaient naturellement développées dans les pays récemment indépendants dans le sillage des mouvements de libération nationale, vite confisquée par une bourgeoisie compradore. Leur élimination a créé une discontinuité générationnelle et un évidemment de la mémoire des luttes. Les cerveaux allaient être facilement disponibles et offerts à toute propagande efficace et bien financée.

Cette même 'crise’ pétrolière, une augmentation des prix légitimée suite à l’effondrement du cours du dollar, a bouleversé les habitudes de consommation et de production en Europe occidentale et a enrichi considérablement les pétromonarchies, et le première d’entre elles, celles des Ibn Séoud. Le wahhabisme fut déversé par tombereaux entiers de dollars partout dans le monde. Des fondations, des mosquées, des institutions religieuses furent financées en Afrique sub-sahélienne, en Asie, en Amérique et en Europe. Voici construit le second brin qui allait répondre à la révolution islamiste, offerte comme modèle quand les nationalismes teintés de socialisme s’effondraient comme en Algérie. Le pétrodollar allait orienter, par sa prolifération dont les Bédouins du Najd n’ont su que faire, la politique et l’économie mondiale. Les Séoud allaient soutenir les Usa en investissant dans une frénésie d’achat d’armements aberrante au vu de son non emploi localement. Le pacte du Quincy trouvait ainsi l’une des expressions de son prolongement. La protection de la dynastie du Nadjd se fera avec les moyens extraits du sous-sol arabe. Renforçant l’hégémonie militaire étasunienne, et s’en remettant à elle seule, ils en sont de plus en plus dépendants.

Ils vont déposer les excédants dans les banques britanniques et étasuniennes, amplifiant la vocation de l’argent à produire de l’argent par la dette. Usure parmi l'usure de l'Etat familial se proclamant le gardien des lieux saints de la religion qui proclame la guerre totale à l'usure ! Les pays du Sud ont été invités par le FMI et la Banque Mondiale à plonger dans les affreux délices de l’endettement permanent, au prétexte d’un développement impossible car de toutes les façons mis hors de portée par l’écrasante concurrence de vieux pays industrialisés plus compétitifs. Le libre-échange institué de plus en plus par des traités contraignant ne peut profiter qu’aux pays les  plus ‘développés’.

La longue guerre civile libanaise entreprise en 1975, initiée par une droite alliée au sionisme et marquée par ses revendications d’appartenance au fascisme mussolinien, allait contribuer par ses effets immédiats et lointains dans le monde arabe à disséminer la présence des ressortissants des pétromonarchies bien au-delà de Beyrouth qui était leur casino et leur boîte de nuit de prédilection et de proximité. Leur richesse insultante allait s’afficher désormais de manière ostentatoire de Casablanca au Caire et faire s’assimiler pour une partie du peuple de plus en plus illettré le rigorisme des fausses origines de l’Islam et l’opulence, censés être la marque de la faveur divine. L’assassinat de Anouar Sadate par un Frère musulman en 1981 en réponse à sa trahison de l’unité arabe en faveur de la Palestine est là pour rappeler que des organisations politiques musulmanes, inspirées de nationalisme et de ‘renouveau de l’Islam’ confronté à la domination occidentale, oeuvrent depuis des décennies. Elles sont plus ou moins ‘salafistes’, retour à la pratique des pieux prédécesseurs. Elles ont impulsé de façon décisive nombre de mouvements d’indépendance et ont été contraintes soit à la clandestinité soit à la collaboration, perdant de leur tranchant révolutionnaire ou au moins réformateur, avec les régimes issus de la fin du colonialisme direct.

L'Afghanistan comme incubateur des politiques de dévoiement de l'islam

Une autre guerre, celle dans laquelle a été engagée l’URSS en Afghanistan à partir de 1979, contemporaine de toute cette recomposition géopolitique, a été plus que décisive dans la création d’un nouvel Islam, celui du dit Djihad. Lequel va prévaloir et être promu comme le nouvel Islam authentique. Les Bédouins du Nadjd y ont pris une part maîtresse. De tous les pays musulmans, Afrique du Nord et Palestine y compris, ont afflué des combattants pour servir ce qu'ils croyaient être la cause de l’Islam contre le communisme "athée". Alors qu'ils se mettaient ainsi au service de l'économie impérialiste usuraire mondialisée. Les Séoud, s’ils n’ont pas conçu le projet, ce fut le travail d’un idéologue néo-conservateur avant la lettre, Brzezinski 5 l’ont  réalisé. L’Islam allait être recruté comme agent de l’anticommunisme, voire de l’antisocialisme. Alors que tout dans le dogme musulman recommande le combat (le djihad) contre l’injustice et on peut inclure dans celle-ci l’exploitation des hommes dans le capitalisme, le wahhabisme va confondre athéisme et analyse des conditions matérielles de vie. En qammis et calotte, arborant une barbe fournie, les ‘Afghans’ vont revenir dans leurs pays d’origine, vecteur d’un intégrisme politique sans programme économique sous-jacent. Ils vont ‘convertir’ et donner naissance à des FIS, des Nahdha et PJD. Les femmes abandonnent les jupes occidentales, mal adaptées à un environnement suburbain qui prolifère au gré de l’exode rural. Le déclassement de toute une jeunesse alphabétisée mais sans emploi, les logements exigus et inconfortables des bidonvilles et autres lieux de relégation procure des clients en nombre à l’islamisme abusivement désigné comme politique car réduit en fait à la seule exhortation pour la pratique d’un islam rigoureux au plan individuel.

 

Mosquées saoudites

Les prédicateurs formés dans l’Arabie des Séoud prêchent dans des mosquées édifiées par leurs fonds. De pratique considérée comme hérétique par l’immense majorité des savants musulmans pendant deux siècles, le wahhabisme s’est progressivement imposé comme une ‘tradition orthodoxe’. L’expansion de l’unitarisme tautologique, réforme née au 18ème siècle dans une région à l’écart des circuits économiques en Arabie, doit son succès à l’insertion de celle-ci dans le circuit de l’économie mondialisée. Recyclage permanent de la rente pétrolière dans le système bancaire et renforcement continu de la domination militaire étasunienne dans le monde. Ceci figure le deuxième brin hélicoïdal de la trame du nouvel Islam. Ces éléments viennent en complémentarité, contradictoire, presque point par point, de l’Islam révolutionnaire des débuts de la République islamique d’Iran.

L’Europe n’a pas échappé au retour de ses 'Afghans' locaux recrutés selon le même procédé, mosquées et prêcheurs wahhabites, vivier de relégués ayant eu un accès à l’école de la République devenue sans issue. Après le ravage des banlieues par un marché facilité de la drogue, stratégie copiée de celle appliquée aux Usa pour réduire la rébellion des ghettos noirs, "l’islamisation" de la deuxième ou troisième génération issues des ouvriers immigrés dans une Europe désindustrialisée allait bon train. Les marcheurs Beurs en 1983 réclamaient l’égalité « économique » réelle. Vingt ans plus tard, les manifestations les plus spectaculaires seront consacrées à la défense d’une liberté vestimentaire. L’un des participants historiques à cette Marche pour l’égalité, Abdelaziz Chaambi 6, musulman assumé, orchestrée en sourdine par un Parti socialiste qui allait la récupérer sous la forme d’un antiracisme qui ne sera plus que le seul alibi d’une gauche sociétale, interprète cette évolution comme une régression de la lutte politique. L’islamophobie en Europe est certes une arme de discrimination, mais elle est surtout une arme de diversion et de division sociale, emplissant le champ médiatique de ses clameurs, détruisant les outils pour une véritable transformation sociale.

Population ultra-périphérique, néoconservatisme made in USA et conservatismes français

La population urbaine et suburbaine défavorisée en Europe, celle des quartiers populaires, est encore vécue comme ‘descendante’ de l’immigration coloniale.

Elle est coincée entre droite décomplexée (l’ancienne gauche socialisante), laïque et anticléricale et droite traditionnelle. Cette fausse gauche ne défend la femme de l’oppression masculine qu’à l’occasion du port du fichu qu’elle s’obstine à considérer comme un signe de soumission au mâle et non à Dieu comme c’est le cas pour la kippa. Dans la réalité concrète de l’inégalité des salaires ou de la molestation des femmes par leur conjoint qui aboutit à la mort une fois tous les trois jours, cette fausse gauche féministe est absente. L’autre partie de l’étau est figuré par une droite imprégnée encore vaguement d’un christianisme zombie, haineux ou méprisant à l’égard du Mahométan venu investir un Occident décadent aux Églises vides sans autre spiritualité que la religion de la consommation. Les deux droites se trompent. La première, incarcérée dans un logiciel anticlérical et dont le seul programme est libertaire sociétal, manque par son hostilité à l’Islam les troupes qui lui seraient essentielles pour conserver le pouvoir. La deuxième ne veut pas voir que la poussée démographique des musulmans est liée aussi au déficit de la natalité. Dans son aveuglement, elle veut aussi ignorer que la composante musulmane est présente de façon irréversible et qu’elle est même nécessaire. Sans elle, la pyramide des âges s’inverserait, tiendrait sur une base étroite, très large et de plus en plus à son sommet.

Plus que tout, ces deux droites sont prisonnières d’un carcan idéologique fabriqué par les néoconservateurs étasuniens à l’usage de toute la planète. Les néoconservateurs sont néolibéraux, sionistes et bellicistes. Ils ont comme alliés d’abord la monstruosité séoudienne wahhabite. Lors de la première guerre du Golfe, quand il a fallu remettre 'à sa place' Saddam Hussein qui avait l’arrogance de réclamer son dû de fossoyeur de la Révolution iranienne, ils ont mobilisé la gauche sociétale figurée par Mitterrand en France. Sous la houlette du Parti socialiste français, les guerres impérialistes sont devenues des guerres 'pour la Liberté et contre les dictatures'. Détruire pays et sociétés équivaut à libérer, et même au devoir de libérer. Jusqu’à présent, les pays attaqués et détruits sont des pays musulmans et à forte orientation antisioniste car victimes immédiates et proches de l’expansionnisme israélien. La liste des pays à libérer de leurs dictatures par des bombardements humanitaires est susceptible d’être rallongée, les nouveaux candidates la Corée et peut-être à nouveau l'Amérique latine avec le Vénézuéla.

La même cinétique de reflux des mouvements nationalistes laïcs a rogné également la résistance palestinienne au terme de processus complexes où interviennent les négociations sans fin après Oslo, né des pertes de bases arrières de l’OLP, et une fatigue de la vieille garde révolutionnaire décimée par les assassinats ciblés. Celle-ci est donc devenue islamiste. L’anticolonialisme palestinien a été stérilisé dans le piège d’une Autorité qui joue les supplétifs de l’armée d’occupation. Il a été canalisé dans le chenal idéal de sociétés de bienfaisance religieuses qui furent criminalisées dès qu‘elles se sont naturellement transformées en forces politiques et militaires résistantes. Puisqu’elle se battait contre un Etat, complexe militaro-ethnique, qui se proclame lui-même juif, la résistance islamique est alors présentée comme antisémite.
 

Néolibéralisme, sionisme, islam et terrorismes

A grands renforts des grands médias majoritairement acquis au sionisme et aux intérêts économiques produits par le néolibéralisme, petit à petit est née la relation qui fait équivaloir Islam et Terrorisme.

L’accouplement contre nature entre les Usa et Les Séoud a donné naissance à Al Qaïda, plus personne ne peut le contester dès lors que le mystère de sa naissance a été proclamé publiquement par Clinton Hillary. Les formes successives empruntées par la matrice initiale sont actuellement observées en Afrique sub-sahélienne, en Afrique du Nord, au Yémen, en Libye, en Irak et Syrie. Daesh a été reconnue comme une nouvelle armée de l’OTAN, ravitaillée et aidée par Israël. Le ministre de l’armée d’occupation israélienne préfère voir la Syrie livrée à Daech 7. Des combattants contre le gouvernement syrien sont ouvertement soignés dans les hôpitaux israéliens 8.

L’islamophobie – telle qu’elle est actuellement agencée - résulte des changements cruciaux survenus après les chocs pétroliers, la naissance d’un antagonisme nouveau entre la République islamique d’Iran et les pétromonarchies du Golfe, l’effondrement des gauches qui a anticipé chronologiquement de la disparition de l’URSS. Le quatrième facteur (annoncé plus haut) déterminant son émergence est le creuset néoconservateur sioniste. Plusieurs ingrédients mis dans le mortier ont produit le pharmakon. L’islamophobie, le plus récent ennemi planétaire, un nouvel objet fabriqué par un Système capitaliste dont la force de propulsion essentielle est la guerre, sous toutes ses formes. Elle ne résulte certainement pas d’une subite conversion de la haine ou de l’exploitation du bougnoule ou du bicot, attirail remisé depuis que les Usa ont sifflé la fin des empires coloniaux britanniques et français. 

Après 1962, le reflux des pieds noirs a laissé la France indifférente à leur sort. Ils se sont recroquevillés comme ils ont pu, ressassant pour certains leur âge d’or perdu. En attendant, certains furent recrutés d’abord contre les communismes européens, singulièrement l’italien, puis comme formateurs des escadrons de la mort en Amérique latine. Quelques éléments résiduels, nostalgiques inguérissables de la perte de leur position dominante, même ridiculement dérisoire par rapport à l’indigène restaient à l’affût d’une reconnaissance de leur tragédie. Ils ont aidé à l’élection Mitterrand, personnage florentin avec une trajectoire avérée dans la collaboration avec l’Allemagne nazie puis un des principaux acteurs du colonialisme meurtrier.

La France et toute l’Europe étaient embarquées dans les équipements ménagers, la voiture, le rock & roll et n’avaient que faire de ces ruminations indigestes. C’est le Parti socialiste français, après son OPA sur le Parti communiste français dans le cadre du Programme commun, qui a désigné comme des agents des Ayatollah les meneurs de grèves assez dures dans l’automobile et les mines où l’ouvrier maghrébin fortement syndicalisé a été en pointe des revendications contre les fermetures d’usines et de mines, et pour une revalorisation des salaires. Ce glissement sémantique inaugural est symptomatique de la suite donnée à la chasse au musulman. L'islamisme a donc été désigné en France comme ennemi par les pouvoirs de ‘gauche’, agents objectifs de la contre-révolution culturelle au sens gramscien du terme », avant même qu'il n'existe ! Cette fausse interprétation a eu un grand succès car elle a été étayée par des moyens considérables construits à l’échelle internationale. L'islamisme "mondial" étant, lui, le produit de la manipulation de la CIA organisée en Afghanistan.

Cette élaboration qui dépasse de beaucoup l’idéologie raciste, finalement assez provinciale d’une France aux prises avec ses (anciennes ?) colonies musulmanes, peut être illustrée par les "Caricatures de Mahomet". Le circuit en est saisissant. A l’automne 2004, Flemming Rose, un rédacteur des pages culturelles d’un journal danois situé à l’extrême droite et xénophobe, dotée d’une filiation nazie ténue mais certaine, est dépêché aux Usa 9. Il recueille l’avis de Daniel Pipes, un néoconservateur sioniste revenu d’un passé gauchiste, engagé dans un unique combat, la destruction physique totale des Palestiniens par la voie militaire, publie à son tour le 29 octobre 2004 un article qui fait la part belle à la pensée de Daniel Pipes, ‘La menace de l’islamisme’. Les deux hommes se seraient revus à l’été 2005, il en est résulté un concours, et une série de dessins furent publiés le 30 septembre 2005. La représentation d’un homme musulman avec une bombe disposée sur sa tête en guise de turban n’était pas une critique de l’islam. C'est dit clairement et sans ambiguïté que tout musulman est un terroriste. Cette caricature cherchait à appuyer cette identification faite par les grands médias d’obédience. Cela aurait pu rester de l’ordre d’un message local et circonscrit aux seuls lecteurs, fort peu nombreux du Jyllands Posten. Il a fallu que la Société islamique du Danemark alerte l’Organisation de la Conférence islamique et que quelques diplomates agitent fortement le papier sous le nez de leurs gouvernements pour que les dessins soient vus et condamnés par des théologiens, que soit sonnée l’alarme et que le monde musulman s’embrase. Le coup de Pipes a réussi à enfermer les musulmans outragés dans le cercle de la violence qu’il a enduit pour démontrer les prémisses par le résultat. Le Musulman est terroriste. Pour que la bombe de la réaction explose avec les effets escomptés, il a été convenu secondairement que l’homme au turban figurait le Prophète (SAW) de l’islam. Pour la bonne gouverne des libertaires sociétaux français, la liberté d’expression au Danemark s’arrête au seuil du blasphème, punissable d’emprisonnement selon la loi de ce pays européen.
 

Organisation internationale de l’islamophobie

Ainsi, le musulman est de plus non démocratique car il ne tolère pas la critique. Quand le FBI infiltre des organisations musulmanes pour encourager, inciter et parfois payer des musulmans étasuniens à organiser des attentats terroristes, la dimension internationale et méthodique de l’organisation de l’islamophobie est démontrée10.

Or l’Islam à son origine, tel qu’il s’est développé comme organisation sociale à Médine, a donné lieu à une société pluriconfessionnelle et laïque. Il n’y a nulle trace d’indication coranique ou prophétique pour une forme politique précise que doive adopter la ou les communautés musulmanes. Mohamed, Ibn Abdallah Ibn Abutalib, (sws) a été Prophète de l’Islam mais aussi chef politique. Il n’a pas laissé de testament pour sa succession. Il n’a pas pu, pas voulu, ou encore a-t-il été empêché de le faire ? Le califat, ou régime politique sous la direction d’un calife, terme polysémique désignant imparfaitement un substitut, un remplaçant-représentant ou encore un successeur constitue une mission impossible car Mohamed (SWS) a terminé le cycle des prophéties. Il est une interprétation (invention?) libre de ses compagnons. Les principes généraux recommandés canoniquement, obligation de consultation entre les membres de la communauté pour les affaires qui les concernent, excluent le système autocratique, le plus répandu actuellement dans le monde musulman. Contrairement au monde chrétien occidental qui a toujours éradiqué dans le sang le moindre écart à la doxa religieuse du prince régnant, l’Islam pendant très longtemps, tant qu’il n’a pas été menacé et mis au défi sérieusement par le colonialisme, a su cohabiter avec ses minorités religieuses qu’il protégeait (sens du mot maintenant mal compris de dhimmi). On doit par exemple à cette tolérance inconnue en Europe, la survivance des Nestoriens, des Syriaques et des Coptes. Où est la trace des Cathares ou des Albigeois sinon dans les récits de massacres? Où est celle des musulmans ou des juifs d’Andalousie et de Sicile, sinon dans diverses villes du Maghreb et de l’Empire ottoman où ils ont été contraints de s’exiler pour ne pas se convertir ? Pourquoi 90% des juifs européens ont-ils dû se réfugier en Pologne qui, bien que catholique, avait adopté à la fin du Moyen-âge le système musulman de traitement des minorités religieuses ?

Le Maghrébin et l’Africain (et maintenant le Moyen-Oriental ou l’Afghan) est repoussé vers son identité religieuse, identité largement manipulée par les flux financiers internationaux qui ont défini pour lui une tradition inventée et bricolée. Au nom de cet attribut qui est son refuge ultime dans un système social inégalitaire socialement et ethniquement où il n'a plus sa place à cause du chômage institué structurellement, il est disqualifié pour l’égalité dans la citoyenneté républicaine. On compte sur lui pour figurer la classe dangereuse, irrémédiablement non intégrable dans la douillette classe moyenne qui perd elle progressivement ses petits avantages et ses illusions d’accéder à la bourgeoisie. Et se trouve donc dans une position de frustration grandissante l'amenant à chercher des bouc-émissaires. C’est à lui, le paria qui n’a rien à perdre, que revient le devoir de transformer l’ordre social de plus en plus inique et sans avenir. Il ne le pourra tant qu’il ne se verra et sera vu que comme discriminé en raison de sa foi religieuse et non de son appartenance de classe. Jusque là, il oscillera entre le quiétisme et un combat désespéré, le pire. Quand il choisit l’exil à la recherche d’une patrie musulmane mythique, il fait la douloureuse expérience de l’autocratie et de l’iniquité revendiquée comme système social.

On sait maintenant que la peur du péril rouge a été une opération construite grâce aux divers services de renseignement - en réalité des officines efficaces de propagande et de manipulation d’opinion. La peur de l’Islam depuis une trentaine d’années est elle aussi une fabrication par à peu près les mêmes organes.

Le macronisme, forme générique pour une absence de pensée politique, laquelle est confiée au vrai pouvoir, celui des transnationales, est exemplaire d’une velléité ‘réformatrice’ de l’Islam dans les frontières françaises. Elle n’est pas la première tentative qui échouera dans cette illusion post-jacobine de réguler ce qui par essence ne peut qu’échapper au cadre des institutions de la République. Le prochain réformateur, ou le prochain révolutionnaire, convaincra ses coreligionnaires à s’engager avec lui pour transformer non l’Islam mais les conditions de vie des musulmans, et donc aussi de tous leurs compatriotes de toutes origines et appartenances religieuses mais de même appartenance sociale.

Badia BENJELLOUN

* Le terme "islah" se traduirait plutôt par "réparation" car celui de réforme contient la notion de "bid’ah" ou innovation, refusée par l'islam.

** A la différence du sunnisme, le chiisme s’est construit autour d’un clergé censé avoir été bâti au départ autour de la famille du Prophète (sws).

Notes:

5 http://globe.blogs.nouvelobs.com/tag/brzezinski

9 http://fr.danielpipes.org/10500/interview-de-flemming-rose

Partager cet article
Repost0
21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 09:02

Tous les pays de l’ancienne Europe socialiste amarrés aujourd’hui au bloc euro-atlantique semblent traversés par un choix binaire, néolibéralisme et néoconservatisme le plus cru ou discours nationaux-populistes rarement conséquent. La gauche sociale n’y est plus réduite qu’à une forme groupusculaire tandis que la « gauche morale » semble conquise au mondialisme capitaliste le plus caricatural et le plus affairiste. Le communisme semblant réduit chez les uns à l’état de nostalgie devenue irréelle à cause de la trahison de ses élites et chez les autres à l’état de père fouettard agité aussi bien par les chantres du néolibéralisme que par les proclamations national-populistes.

Dans ce contexte, la Roumanie occupe pour le moment la position de « bon élève » sous surveillance de l’ordre mondial si l’on compare avec la Hongrie, la Pologne ou même la Bulgarie. Mais les très rares mesures sociales prises par son gouvernement déclaré social-démocrate juste après son arrivée au pouvoir ont éveillé les soucis de ses protecteurs occidentaux, et donc des organisations « non » gouvernementales financées par les institutions publiques et privées occidentales. D’où sans doute la « guerilla » contre ce gouvernement pour maintenir la pression en utilisant la couche des clients appauvris mais fidélisés de la mondialisation et en jouant sur des oppositions somme toutes factices entre clientèles politiques toutes nourries à la même mangeoire.

La Rédaction

 

Brèves remarques sur l’antipolitique en Roumanie :

à propos des manifestations de janvier

-

février 2018

 

Claude Karnoouh

 

Elles arrivent avec une régularité quasi mécanique pendant le mois de janvier de chaque année, les manifestations de rue contre tout gouvernement issu du Parti social-démocrate (PSD). Est-ce parce que des lois ou décrets votés fin décembre choquent une partie des salariés qui laissent passer les joyeusetés des fêtes de fin d’années pour agir ? Est-ce parce que les rancœurs accumulées tout au long de l’année peuvent s’exprimer plus librement après les agapes des réveillons ? Je ne saurais le dire précisément, mais le fait est là, régulier comme un métronome, janvier arrive, le temps des manifestations est alors venu.

 

Cette année n’y a pas échappé, et on a vu le samedi 19 janvier au soir à Bucarest une masse de plus de 50 000 personnes occuper la Place de l’Université puis la place de la Constitution. Devant eux, un double cordon de gendarmes plutôt bon enfant malgré quelques dérapages ici et là, mais rien de comparable à la violence de la police française, allemande ou italienne quand elles sont confrontées à de semblables événements. Faut-il le dire au risque de choquer les bons sentiments de certains en Roumanie, la gendarmerie roumaine fait preuve d’une retenue démocratique que nous aimerions rencontrer en France ou en Italie lors de manifestations autorisées !

 

Quel est l’enjeu du mouvement Rezist monté sur les réseaux de socialisation par des anonymes sans aucune direction politique apparente ? Il s’agirait de la lutte contre la corruption dont le PSD serait le seul représentant et bénéficiaire avec son allié ALDE. A priori, cela se confirmerait si l’on regarde dans un temps très court, depuis l’an passé, depuis que les gouvernements se succèdent après l’ordonnance n° 13 sur l’amnistie des représentants politiques coupables de corruption, puis aujourd’hui avec les nouvelles impositions en baisse pour les voitures de grosses cylindrée et en hausse pour les voitures de petites cylindrée, le nouveau code des impôts pour les professions libérales (qui touche nombre d’acteurs culturels free lance dont beaucoup vivent à la limite de la pauvreté), l’amnistie pour les entrepreneurs immobiliers en tant que personne physique qui n’auraient pas payer leurs impôts sur les constructions nouvelles. Mais l’opposition, le PNL et l’USR, sur certains points importants, comme le dernier, ont voté avec le PSD ! De plus, la corruption politique en Roumanie est une plaie récurrente aussi vieille que la naissance de la Roumanie moderne (sauf peut-être pendant la période authentiquement stalinienne de Gheorghiu Dej) déjà dénoncée par le poète-journaliste Mihai Eminescu à la fin du XIXe siècle et, au début du XXe siècle par le plus important homme de théâtre, le très génial Caragiale, sans compter les nombreux reportages de journalistes étrangers pendant l’Entre-deux-guerres. Toutefois, parmi les « bonnes âmes » qui dénoncent la corruption et hurlent pour une société pure, combien sont-elles qui n’ont pas pratiqué à leur échelle la corruption pour des avantages ? Combien sont-elles qui emploient une bonne ou une femme de ménage en la déclarant officiellement ? Combien sont-elles celles qui font travailler au noir nombre d’artisans ? Combien parmi les professeurs qui donnent des leçons particulières aux enfants et aux adolescents déclarent-ils aux impôts ces revenus supplémentaires ? Combien parmi les manifestants sont-ils à n’avoir jamais donné un bakchich à un médecin, une infirmière, un employé quelconque ?

 

La culture de la corruption

« Que celui d'entre vous qui n'a jamais péché lui jette la première pierre » (Jean 8,7). Car les gouvernements et les types de pouvoir ont quelque chose à voir avec la culture socio-politique d’un peuple, parce que ce sont les comparaisons superficielles et les schémas de politologie qui unifient les cultures oubliant justement cette caractéristique de l’espèce humaine dans sa diversité linguistique, la différence culturelle, c’est-à-dire la diversité des rapports au monde parmi les peuples, y compris au monde politique. On ne peut par exemple pas comparer une administration centralisée comme celle de la France que l’on peut dater de la naissance de la monarchie absolue (et donc de la transcendance étatique supplantant le pouvoir religieux et qui mit quelques siècles à s’imposer), lorsque pour mettre fin aux guerres de religions le bon roi Henri le quatrième jeta à ses fidèles réformés sidérés, « Paris vaut bien une messe », justifiant ainsi son retour au catholicisme et, à la clef, la couronne de France, avec un pays dont l’accession à la modernité mimétique des élites, sans révolution populaire massive, date de 150 ans. C’est un fait avéré que les pays du Sud de l’Europe récemment modernes et unitaires sont tous marqués d’une corruption à tous les niveaux de la vie politique et administrative ! De ce point de vue l’opposition italienne entre le Mezzogiorno maffieux et le Nord germanisé en est l’exemple parfait. Aussi, aucune manifestation de rue ne pourra-t-elle transformer cette culture de la corruption politique, sociale et administrative sans la discipline d’un enseignement dur et d’une éducation familiale qui malheureusement n’existe presque pas.

 

Mais ce n’est pas tout, ce qui me frappe c’est, hormis le slogan affiché par Mihai Bumbes contre la politique néolibérale du PSD, tous les slogans qui dénoncent le PSD comme la « peste rouge ». Ces cris de « peste rouge » sont la preuve du délire de ces masse qui tient à la fois du déni de réalité pour les naïfs (et ils sont des milliers) et d’une manipulation sémantique évidente de la part des orchestrateurs de ces mobilisations. Quelle « peste rouge » dites-moi ? Seraient-ils des communistes ? Mais le programme du PSD est tout, sauf un programme politico-économique communiste, à preuve, il veut présentement privatiser l’Hidrolectrica, l’un des derniers fleurons de l’industrie roumaine ! Le PSD serait-il de la même matière que le socialiste Corbin, le travailliste anglais ? Non, certes non. Ce parti est un mélange de mafieux du business local, les « barons », et de gens des services agissant dans le cadre d’un système de clientélisme dans les provinces appauvries par les thérapies de choc (les trois-quarts du pays) qui s’assurent leur réélection grâce aux prébendes et aux aides diverses qu’ils redistribuent quelque peu aux pauvres et qui contribuent à donner un peu de quoi survivre à des gens qui sans cela mourraient littéralement de faim. Dans un pays devenu un quasi désert industriel, dans un pays où plus une seule banque n’est propriété roumaine, privée ou d’État, dans un pays où les remontrances de l’ambassadeur des États-Unis et du représentant de l’UE, véritables proconsuls, décident de la politique intérieure et étrangère, parler de « peste rouge » relève du fantasme d’intellectuels en mal de renom ou des délires de gens qui aurait fumé trop d’herbe.

Un clivage droite/gauche évanoui

En Roumanie, il n’y a pas à proprement parler de gauche politique hormis de minuscules groupes d’intellectuels sans influence au-delà du centre où se trouvent les institutions universitaires des quelques grandes villes et dont la pratique critique ne dépasse jamais (sauf exceptions notables) l’étroite ligne rouge qui leur ferait perdre tout espoir de bourses venues de l’étranger ou de l’État. Majoritairement, le pays politique est de droite sans que cela ait un véritable sens, car la Roumanie est un excellent exemple de l’effacement postmoderne du clivage politique droite/gauche mis en place sous la Révolution française et qui a perduré à peine plus de deux siècles. Aujourd’hui, droite et gauche se recouvrent ou se divisent selon les problèmes les plus prégnants comme les modes de développement économiques et écologiques, ou le rapport à la souveraineté nationale, le rapport aux ONG, à l’UE, à l’OTAN, au Tiers-monde, bref à la politique étrangère, où l’on voit s’unir des opinions naguères divergentes et désunir des opinions naguère convergentes.

 

Les manifestations de Bucarest exemplifient cette mutation. Ainsi, lorsque d’un côté la majorité des bobos en général, cadres salariés de multinationales, de banques et une partie des nouvelles générations universitaires nourris de l’humanisme de pacotille des fondations occidentales, du droit-de-l’hommisme des guerres humanitaires, de néo-féminisme bourgeois, de sociologie et de politologie du prêt-à-penser capitaliste planétaire, hurle à la « peste rouge », une petite minorité exhibe des slogans comme « A bas le néolibéralisme ». Néolibéralisme réel de cette prétendue « peste rouge ». Or ces anti-libéraux n’ont rien à faire avec ces bobos ! Et pourtant ils sont là tous ensemble, comme si cela allez-de-soi. C’est là la preuve d’une errance politique, idéologique, d’une inconsistance qui ne doit pas beaucoup déranger ce type de pouvoir. Dans la Roumanie d’aujourd’hui, tant à Bucarest qu’à Cluj, il y a un micro-groupement politique, Demos, qui se veut une sorte de social-démocratie de gauche comme le labouriste Corbin (sans sa détermination anti-impérialiste en politique étrangère), il rassemble quelques dizaines d`intellectuels sympathiques dont l’influence dans les masses ne dépasse pas les quelques dizaines d’universitaires ou membres de professions libérales artistiques. Il y a encore un parti socialiste de tendance communiste, le PSR, mais là encore, ses maigres troupes, certes un peu plus diverses que celles de Demos n’ont, elles aussi, aucune implantation dans les masses. Demos et PSR sont des partis déclamatifs, car aucun de leurs membres ne sont prêts à sacrifier leur carrière, leur vie privée, leurs vacances pour un militantisme actif, celui qui caractérisait jadis les partis communistes occidentaux… Je regrette profondément de le dire, mais c’est la réalité, et un marxiste se doit d’affronter la dure et triste réalité sans faire de ses espoirs l’état concret du monde.

 

Le fait que le PSD et ses gros bras ont fait main basse sur les campagnes, les bourgs et les petites villes de province rendrait en effet le militantisme de gauche quelque peu athlétique et donc dangereux. Or la violence sous toutes ses formes est une activité dont tout le monde lors des manifestations, de droite, de gauche, du centre, redoute plus que tout. Aussi faut-il louer le gouvernement de ne jamais commander à sa gendarmerie anti-émeute la violence furieuse qui caractérise les diverses forces de police occidentale lors de manifestations autorisées ou non-autorisée. Il est donc vraisemblable qu’une intrusion des partis Demos et PSR dans les campagnes pour recruter des votants entraînerait au moins de fortes bagarres.

 

Mondialisme et traditionalismes

Il faut le reconnaître, l’atmosphère politique européenne n’est guère à la gauche, ni véritablement à une droite musclée, elle est essentiellement conservatrice (les politiciens et les intellectuels de service commis aux écritures appellent cela à tort « populiste »), souvent animée d’une religiosité bigote à l’Est. C’est là le résultat des trahisons de la social-démocratie qui est passée avec armes et bagages dans le camp des banquiers, dans la défense d’une mondialisation sans limite aucune, dans une course aux prébendes et donc à la corruption qui a dévalorisé dans l’esprit du peuple, des gens de peu, la notion de socialisme.

 

Ainsi d’année en année, les manifestations de rues plus ou moins spontanées, plus ou moins manipulées, avec des politiciens qui se cachent derrière les manifestants, les juges et les services ont détruit dans l’esprit du public la notion même de lutte politique. « A bas la corruption », mais tous les partis politiques en charge du pouvoir ou de l’opposition en Roumanie ont baigné, sauf exceptions individuelles, dans la corruption. C’est l’hôpital qui se moque de la charité !!! Présentement, nous sommes comme parfois dans l’histoire, à l’étiage du politique face aux pièges que nous tend le capital international et sa gestion au travers de ce que l’on appelle l’État profond, lorsqu’il nous vend de la moraline pseudo-humanitaire et pseudo-démocratique en lieu et place d’affrontements politiques, c’est-à-dire de programmes socio-économiques différents, opposés, tranchés. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire moderne que ce genre de situation se présente à la conscience. Il est là une sorte de moment en suspension qui attend ce que je nommerais non pas comme les marxistes naïfs les conditions objectives, lesquelles sont présentes depuis toujours, mais les conditions subjectives d’un Kairos où un groupement décidé serait capable de saisir dans la révolte des masses la Fortuná et la Virtú. Or ce moment serait-il en attente de longue date, il ne se peut manifester que dans le déploiement de la seule tragédie humaine, celle de la politique quand elle se fait guerre.

 

Claude Karnoouh, Aéroport Charles de Gaulle vers Bucarest 1er Février 2018…

Partager cet article
Repost0
12 décembre 2017 2 12 /12 /décembre /2017 18:49

Dans un article paru dans la revue internationale en ligne basée en Grèce Defend Democracy, la question du réchauffement climatique a été abordée à plusieurs reprises en soutenant la vision de la thèse du réchauffement climatique produit par les activités humaines. Cette revue avait néanmoins publié aussi une critique de l’unanimisme d’apparence porté par les gros médias transnationaux, les grosses agences de presse et la plupart des gouvernements, en particulier depuis la COP21, alors que les scientifiques sont en fait beaucoup plus divisés sur la question qu’il n’y paraît1, et donc qu’un véritable débat rationnel devrait être mené, à l’abri des grandes peurs et des habituelles campagnes d’intimidation qui sont devenues coutumières au sein du « village global » censé être gouverné par « le cercle de la raison » ...mais laissant en fait peu de place au débat scientifique et aux analyses rationnelles.

Il nous est apparu néanmoins que cet article contenait sur certains points des éléments qui devraient être affinés, nuancés ou modifiés. Raison pour laquelle nous avons cherché un auteur spécialiste de la question et capable d’apporter des informations et approches plus précises sur la question. Nous sommes en contact avec le géographe Pierre Lenormand qui apporte à la question son regard distancié, et qui nous a proposé de reprendre à cet effet un de ses articles publié dans la revue « Naturellement » il y a déjà deux ans et à partir duquel le Mouvement National de Lutte pour l'Environnement, Réseau Homme&Nature (MNLE) a voulu prolonger le questionnement par un texte qui apparaitra en fin de l’article. Il est en effet temps de relancer le débat pluraliste sur la question pour démêler le vrai du faux, les parts de responsabilités humaines, celles du système capitaliste dominant et les manipulations des grandes peurs à objectifs culpabilisant pour les masses et les pays ayant par principe droit au développement. Et pour envisager comment l’’être humain pourra faire face en définitive à tous ces défis, comme il a su jusqu’à présent le démontrer face à chaque catastrophe, d’origine naturelle ou humaine, et donc sans pratiquer ce néo-malthusianisme pessimiste actuel qui correspond si bien aux intérêts de ceux qui veulent que tout change pour que rien ne change. L’écologie n’échappe pas plus que les autres réalités humaines aux clivages entre intérêts sociaux contradictoires.

La Rédaction

 

Réchauffement climatique

-

Réalité naturelle ou artificielle et grande peur

Automne 2017

 

Changement climatique : y voir plus clair2

 

Pierre Lenormand*

Nous sommes nombreux à partager le sentiment qu'en matière de climat, nous sommes soumis à un matraquage médiatique quotidien : records de températures ou d'émissions sans cesse battus, informations sensationnelles mais dénuées de sens, raccourcis éhontés, images truquées ou fabriquées3. Fort peu ou pas démenties, outrances et contre-vérités viennent brouiller une 'communication' qui comporte aussi, bien entendu, des informations sérieuses, vérifiées, suffisamment préoccupantes pour qu'il n'y ait pas lieu d'en rajouter.

 

Tout se passe comme si en la matière s'imposait une sorte de pensée unique, avec ses effets pervers, engendrant la suspicion, quand ce n'est pas l'idée d'un complot planétaire. Plus grave peut-être encore, cet emballement médiatique concourt à répandre et renforcer l'idée d'une catastrophe imminente et sans précédent, dont 'l'homme' serait responsable, et coupable. Cet alarmisme répand la crainte, il nourrit en retour le déni de lobbies intéressés et les rodomontades des sceptiques médiatiques, et ne sert en rien la cause que l'on prétend défendre : ce catastrophisme, théorisé et promu aujourd'hui4, développe au contraire le sentiment d'impuissance devant « l'irréversible », et s'accompagne de prescriptions culpabilisantes, que refusent à juste titre les peuples du Sud, et que devraient aussi refuser ceux du Nord.

 

On m'objectera qu'il ne coûte pas cher de jouer les esprits forts quand on est bien moins exposé que d'autres aux divers désastres d'origine climatique que l'on nous annonce. Et qu'il serait irresponsable, à tout le moins pour nos enfants et petits-enfants, de nier ou de tenir pour négligeable les prémisses d'un dérèglement climatique d'une ampleur inconnue depuis l'apparition de l'homo sapiens. Car c'est bien d'un véritable « emballement climatique » que le Groupement Intergouvernemental des Experts du Climat (GIEC) dresse la perspective dans son 5ème Rapport (2014). Parcourir la trentaine de pages du 'Résumé à l'Intention des Décideurs'5 - complété par un document technique de plusieurs centaines, et d'un rapport général de plus de mille pages - tend à montrer l'extrême sérieux d'un travail collectif qui depuis 1988 a mobilisé des milliers de chercheurs de par le monde. On ne peut qu'être impressionné par la grande complexité des analyses, la quantité de graphes, de tableaux et de cartes mis à contribution, l'ensemble étant, il faut bien le dire, assez peu accessible au grand public, fut-il 'averti'. On ne peut manquer non plus de relever la prudence affichée, les corrections apportées d'un rapport à l'autre, la place faite aux incertitudes, la multiplication des hypothèses et des scénarios, concourant à montrer la rigueur et les précautions dont le panel d'experts s'est entouré, susceptibles donc d'emporter la conviction du lecteur.

 

Le diagnostic est radical : l'augmentation de la teneur de l'atmosphère en gaz à effets de serre (gaz carbonique, méthane et oxyde nitreux) est, à l'exclusion de tout autre facteur6 la cause du réchauffement en cours. Les quatre scénarios retenus par le 5ème rapport du GIEC (2014) conduisent à la fin du siècle à une hausse des températures d'un peu moins de 2° à plus de 6°, suivant que les émissions de Gaz à effets de serre (GES) restent stables, doublent ou quadruplent7. Sachant que les écarts des températures annuelles moyennes à l'optimum médiéval comme au petit âge glaciaire européens sont inférieures à un degré, on peut en effet penser qu'un réchauffement « moyen » de plusieurs degrés puisse conduire à un dérèglement inédit des climats, conduisant à des changements brutaux et des irréversibilités, aggravant les évolutions d’ores et déjà observées : fonte des glaciers et du permafrost, hausse du niveau des mers, multiplication des phénomènes extrêmes...

 

Mais il se trouve que depuis les années 1980, un nombre non négligeable, plutôt croissant, de spécialistes de diverses disciplines - dont des climatologues - contestent, sur le plan scientifique, les analyses et les prédictions du GIEC. Si plus personne aujourd'hui ne nie l'existence d'une hausse régulière des températures de surface (un degré celsius environ durant le dernier siècle) les causes du réchauffement observé et l'ampleur du réchauffement à venir font aussi l'objet « non pas d'une controverse, mais d'un imbroglio de désaccords hétérogènes » faisant l'objet de « débats très vifs », y compris au sein des « sciences du climat, mais peu publicisés (…) pour ne pas donner prise aux critiques extérieures. »8. Ces controverses sont bien connues, et même présentées (brièvement) dans le « défi climatique » comme utiles, voire nécessaires à l'amélioration des modèles et simulations du GIEC. Je relève trois points d'achoppement principaux :

 

  • le premier porte sur les observations concernant l'évolution des climats actuels et passés : les écarts, voire les contradictions existant entre elles peuvent conduire à des interprétations différentes de la corrélation - reconnue par tous - entre teneurs en GES et températures.

     

  • le second, sur les causes du réchauffement, en découle : s'opposent depuis des années les tenants de la responsabilité des gaz à effets de serre, membres ou proches du GIEC et les tenants de la responsabilité des divers types de variations de l'irradiance solaire. Plus récemment, certains 'climatocritiques' - proches des précédents - insistent sur l'existence de phases de croissance et de décroissance des températures (suivent des cycles d'une soixantaine d'années), rendant notamment bien compte du palier des températures annuelles moyennes observées depuis 1998, le fameux « hiatus », désormais unanimement reconnu.

     

  • sur les modèles de prévision, très complexes, utilisés par le GIEC, mais reposant tous sur la notion de forçage radiatif, dont la valeur, voire le sens (suivant les rétro-actions positives ou négatives admises) sont la cible de la plupart des contradicteurs, qui opposent aux climats virtuels simulés par les climatologues les climats réellement existants...

     

A ces diverses objections, Jouzel et Debroise [2013] opposent dans le chapitre 5 une brève argumentation pour les réfuter, mais pas toujours très convaincante, le chapitre précédent ayant déjà conclu « à 95 % à la responsabilité de l'homme ». Faute des compétences requises, je n'irai pas au-delà de cette brève présentation des controverses qui méritent à mon sens, et sans préjuger du résultat, d'être examinées plus sérieusement. Le problème est que ce débat, déclaré « clos » (Bruno Latour), est refusé, ou rendu impossible par les a priori (scientifiques d'un côté, imposteurs de l'autre), les exclusions réciproques (« bien-pensance » contre « négationnisme »), les étiquetages sommaires (la liste est longue…), ainsi que la suffisance, voire la morgue, auxquelles la certitude de détenir la vérité peut conduire9.

 

Peut-on complètement écarter l'idée d'un emballement scientifique, né de la prise en compte, au sein des phénomènes complexes et chaotiques qui sont au cœur des climats, d'une seule variable - la teneur en GES - conduisant par une sorte de « sur-déterminisme » à des prédictions d'une précision stupéfiante ? Et n'y a-t-il pas place pour une certaine synthèse des diverses pistes explicatives10 ? C'est dans cet esprit que notre revue a organisé un débat public, sérieux, équilibré, argument contre argument, sur la dimension scientifique des débats concernant le changement climatique11.

 

Les sombres perspectives du GIEC étant tracées au nom de la science, il est en effet légitime de demander aux scientifiques, dans leur diversité, de nous faire comprendre pourquoi. On me dira qu'une telle compréhension - tant la scientificité des méthodes et des calculs est grande - est hors de la portée de la plupart d'entre nous. Nous affirmons à l'inverse que notre rôle d'éducateur populaire est justement de faire partager autant que faire se peut par le plus grand nombre, les avancées, comme les interrogations, des chercheurs12. On me dira aussi que c'est prendre le risque inutile, en minimisant la responsabilité des émissions anthropiques, de nier les responsabilités humaines, et tomber derechef dans une impuissance contraire à notre objectif fondamental de défendre, contre toutes les agressions, « la nature et le travailleur ». Là-dessus, nous devons être tout à fait clairs : quelle que soit la qualité du débat proposé, il ne faut pas attendre qu'il en surgisse une conclusion, ou des solutions définitives, mais au moins y verrons-nous un peu plus clair : sortir des émotions préfabriquées, des explications sommaires, et s'approcher - un peu plus - d'une vérité scientifique qui n'a pas fini de s'écrire est de toute façon stimulant, et un encouragement à poursuivre notre mobilisation. Il est en effet hors de question que le MNLE renonce à agir, d'autant que nous n'avons pas le temps d'attendre. Jacques Theys [2015] met bien en évidence que le temps des climats, avec ses inerties, ses coups partis, ses effets différés et ses accélérations, sont infiniment plus longs que le temps des interventions humaines qui, même lentes à se mettre en place, relèvent du court terme tout en étant longues à porter leurs fruits. Il nous faut donc anticiper, en prenant au sérieux les risques et menaces possibles, avec le souci de les atténuer, autant que possible, en premier lieu par la prévention, et réfléchir, développer des adaptations auxquelles nous n'échapperons sans doute pas13.

 

Comme le réclame depuis des années le MNLE, c'est d'abord pour nous, pays du Nord, l'objectif prioritaire de « sortir de l'âge des combustibles fossiles », afin de préserver l'atmosphère bien entendu, mais afin aussi de protéger des ressources dont des peuples peuvent aujourd'hui - et nos descendants pourront demain - avoir besoin. Nous gardant d'un 'réductionnisme climatique'14 fâcheux, il nous faut en effet aussi combattre la dégradation des écosystèmes, l'érosion accélérée de la biodiversité, la surpêche, les pollutions et les pratiques prédatrices affectant les sols, l'eau, les forêts15 et l'atmosphère, généralement oubliée de la liste des 'biens communs' qu'il conviendrait de protéger. Mais cette question des rapports avec la nature ne sera pas réglée sans que soient réglées celle des inégalités et des rapports de domination au sein des sociétés et entre elles. Ce qui pour notre mouvement signifie réfléchir et tracer des voies de sortie du capitalisme16.

 

(28 septembre 2015)

 

*Pierre Lenormand, Géographe.

 

 

 

Suites :

Penser autrement la question climatique ?1

 

C'est ce à quoi nous invite, dans son supplément consacré aux enjeux de la conférence de Paris, la revue Natures, sciences, sociétés (juin 2015). Parmi la quinzaine d'articles qui renouvellent l'approche du problème, je voudrais souligner l'apport, particulièrement précieux pour nous - MNLE/Réseau Homme&Nature - de celui que signent un géographe, un urbaniste et une géoclimatologue : « Redéfinir le problème climatique par l'écoute du local »2. « Envisageant le changement climatique depuis les territoires et les stratégies locales d'atténuation et d'adaptation », ils relèvent la difficulté d'appropriation locale du problème climatique, du fait de « l'articulation insuffisante entre niveau global et niveau local-territorial d'expertise (…) et d'action ». S'appuyant sur leur expérience des « plans climats territoriaux » (PCET), et des « diagnostics Cit'énergie », ils écrivent : « Plutôt que de rechercher des responsabilités négatives, actuelles ou passées, et de poursuivre pour seul objectif un engagement ferme des Etats à réduire leurs émissions de GES, il conviendrait de raisonner davantage en termes d'opportunités offertes par les stratégies bas carbone ». Donc en partant non pas d'objectifs globaux progressivement déconcentrés par descente d'échelles, mais d'objectifs locaux, supposant - ce qu'on ne sait pas encore bien faire - de « débattre localement des implications et des réponses envisageables, acceptables, désirables ». Nous retrouvons là les fondamentaux de notre mouvement, à reprendre et développer pour mettre en œuvre dans les territoires notre exigence de produire et consommer autrement. Puis-je suggérer que ces chercheurs nous livrent, d'une manière ou d'une autre, leurs «éléments de propédeutique» ?

Pierre Lenormand (septembre 2015)

 

Y a-t-il encore place pour une controverse scientifique en matière de changement climatique?

 

Comme François Cosserat, Président du MNLE l'avait demandé, deux membres du Conseil d’administration du mouvement, Pierre Lenormand (géographe), Jean-Yves Guézenec (ingénieur) qui ont sur la question des avis différents et échangent depuis longtemps se sont rencontrés et ont abouti à un texte de compromis reprenant les principaux points à soumettre aux scientifiques qui accepteraient de participer au débat prévu sur ce thème (qui bien entendu n'en exclut pas d'autres) suite à la COP 21.

 

Des raisons d’être inquiets

Le réchauffement global est une réalité de l'ordre du degré celsius en un siècle, les températures observées ces dernières années le confirment. Plus personne ne nie ce réchauffement.

S'ajoutant aux GES « naturels » existant dans l'atmosphère (à l'origine de l'effet de serre qui élève fort utilement la température moyenne terrestre à 15° environ au lieu de -18°) des émissions de plus en plus considérables ont marqué les deux derniers siècles, et plus particulièrement encore le dernier demi-siècle : l'utilisation massive des combustibles fossiles (solides, liquides et gazeux) est à l'origine de l'augmentation de la teneur de l'atmosphère en CO2, passée de 240 à 400 parties par million (ppm) en un siècle, niveau très supérieur à ce qui a été atteint depuis des millions d’années : l'origine anthropique de cette hausse est difficilement contestable. En effet, notre civilisation a déjà rejeté, en un siècle et demi environ, sous forme de gaz à effet de serre, un partie du carbone que la nature a mis 500 millions d’années à concentrer et stocker sous forme de combustibles fossiles dans diverses couches géologiques. Ce chamboulement massif et brutal indique qu’il y a tout lieu d’être inquiet pour l’avenir de la planète et de l’humanité.

Il est donc très important d'essayer de préciser l'ampleur des changements climatiques à attendre durant l'actuel siècle - et les suivants - en fonction de diverses hypothèses, comme le font les quatre scénarios établis par le GIEC dans son cinquième rapport, qui fait parmi les climatologues l'objet d'un large consensus. Une minorité de scientifiques de diverses disciplines, dont des climatologues, contestent cependant les analyses et les principaux résultats du GIEC. Nous voudrions lister ci-dessous les divers points qui alimentent encore aujourd'hui, à tort ou à raison, les controverses de nature scientifique sur les changements climatiques en cours.

 

Questions climat(s)

Observations et mesures : des points discutés.

Banquise et calottes glaciaires arctiques et antarctiques  : réduction globale au Nord, réduction pour certains, croissance pour d'autres au Sud ? Quelles évolutions historiques ?

La fonte des glaciers d'altitude continentaux et du pergélisol est avérée, mais les mesures et les interprétations peuvent différer (rôle respectif des températures et des précipitations).

Hausse des niveaux des océans : les données d'observation sont très diverses et évolutives. Une publication récente renforce les inquiétudes

La hausse de la température moyenne globale aujourd'hui observée est-elle conforme au modèle en « crosse de hockey »de Mann, et/ou aux prédictions des premiers rapports du GIEC ? Ou est-elle à relier à des variations cycliques, il est vrai mal élucidées, de l'irradiance solaire ?

 

Analyses historiques à moyen et long terme : des corrélations aux causes.

Est-il légitime d'établir et de commenter l'évolution comparée sur trois siècles des températures relevées dans l'Angleterre centrale et des émissions de GES  ?

Les carottages antarctiques (glaciations et déglaciations quaternaires) montrent une corrélation claire entre teneurs en GES (CO2 et CH4) et températures. Pour autant la nature - voire le sens - de ces relations est discuté : faut-il retenir l'idée que si durant les millions d'années antérieures à la révolution industrielle l'augmentation des températures entraînait l'augmentation des teneurs en CO2 et CH4, c'est actuellement la relation inverse qui s'exprime ?

La capacité des divers gaz à effet de serre d'augmenter les températures de l'atmosphère est établie depuis un siècle : quelles en sont les limites intrinsèques (hypothèse de saturation, durée de vie), les freins ('corrections' cycliques) et les facteurs de renforcement (modification de l'albedo, fonte du pergélisol) ? Les climatologues reconnaissent aussi que la question de l'eau atmosphérique - la vapeur d'eau est le premier gaz à effet de serre - et des couvertures nuageuses, avec leurs effets contradictoires (effet parasol contre effet de serre) reste une question très ouverte.

On sait que de nombreux facteurs naturels (volcanisme, aérosols, courants océaniques de surface et profonds, effets 'el Niño' et 'la Niña') peuvent influer sur l'évolution des températures. Une des thèses centrales du GIEC est que ces facteurs peuvent jouer un rôle conjoncturel, mais négligeable dans la durée. Tout récemment, Hervé Le Treut estime que gaz à effet de serre et facteurs naturels auraient actuellement un rôle équivalent dans l'évolution observée. Ces deux points de vue sont-ils conciliables ?

 

Prévisions et prédictions, modèles et simulations : cette partie peu accessible au commun des mortels, et donc a priori la plus difficile à intégrer par le profane, n'appelle-t-elle pas quelques éclaircissements ?

Tout part en effet des incertitudes que reconnaissent les climatologues eux-mêmes. Katia et Guy Laval indiquent en conclusion de leur livre « Incertitudes sur le climat » (Belin 2013) que le GIEC peut tout aussi bien sur-estimer que sous-estimer le réchauffement à l'horizon 2100.

La notion de forçage radiatif est au cœur des modèles « prédictifs » et de l'estimation de la sensibilité climatique. Ses hypothèses de calcul sont fondamentales. Quel rôle jouent les rétroactions positives, sans lesquelles l'augmentation prévue des températures serait moindre ? Dans quelles mesures sont-elles justifiées ? Peut-on écarter - a priori - toute rétroaction négative ?

Comment la seule variable 'température' peut-elle déterminer les climats à venir ? Ceux-ci sont très directement dépendants de la circulation atmosphérique, elle-même étroitement dépendante des pressions atmosphériques. On n'ignore pas bien entendu les relations étroites entre la répartition zonale des températures terrestres, le système des hautes et basses pressions et le régime des vents, dans la basse atmosphère comme en altitude. Peut-on rendre compte et modéliser la  mécanique fort complexe de la circulation atmosphérique générale, avec sa dynamique propre, à partir de la seule évolution des températures ? On sait par ailleurs que plus les échelles sont grandes, et les régions étudiées petites, plus les prédictions sont incertaines.

A l'inverse, où en est-on de la grande boîte noire des échanges thermiques et gazeux entre les cinq sphères : atmosphère, hydrosphère, cryosphère, biosphère (milieux vivants, y compris les sols) et lithosphère, et de leurs bilans, très différents suivant les sources ?

Quelles conclusions peut-on tirer des réponses que l'on peut aujourd'hui donner à ces questions ?

Pierre Lenormand et Jean-Yves Guézenec (3 mai 2016)

 

Références bibliographiques :

AYKUT (Stefan) & GUILLEMOT (Hélène) 2013 : « Trois débats sur le climat », la Recherche, n° 478, août 2013, p. 74-77)

GERVAIS (François) : L'innocence du carbone, Albin Michel, 315 pages

JOUZEL (Jean) et DEBROISE (Anne) 2013 : Le défi climatique Objectif : 2°c !, Dunod, 256 p.

LE TREUT (Hervé) 2013 : « Changement climatique : que peut-on prévoir ? » In Toussaint et al. 2013, p. 84-88)

THEYS (Jacques) 2015 : « le climat, une question de temps », éditorial du supplément au n° 23 de la revue Nature, Sciences, Sociétés consacré à la COP 21, juin 2015.

TOUSSAINT (Jean François) et al 2013: L'homme peut-il s'adapter à lui-même ?, Editions Quae, 176 pages.

 

Notes :

1http://www.defenddemocracy.press/pollution-capitalisme-neo-malthusianisme-et-changement-climatique/

2Article paru dans la revue Naturellement n°120, 30 octobre 2015.

3 Trois exemples parmi beaucoup d'autres : montage photographique de l'ours blanc sur son glaçon, annonce apparemment sensationnelle qu' il a fait le 9 mars 2015 « plus chaud dans l'Antarctique qu'à Paris », prédiction reprise par un titre de 'l'Usine Nouvelle' du 9 juillet 2015 « montée de la mer : au minimum six mètres » à une échéance que la fin de l'article estime... à l'an 2500.

4 Prolongeant l'idée d'une 'heuristique de la peur » de Hans Jonas, Jean-Pierre Dupuy, Ingénieur et Professeur de philosophie sociale et politique à l'Ecole Polytechnique et à la Stanford University (Californie) a publié Pour un catastrophisme éclairé. Quand l'impossible est certain, Seuil, 2004.

5 Bien entendu, on reste ici entre gens sérieux, entre « experts » (ici scientifiques) et « décideurs » terme détestable mais désormais banal pour désigner les « politiques », ainsi gratifiés d'un pouvoir refusé de fait aux citoyens et aux peuples.

6 Le n° 115 de notre revue Naturellement a publié les schémas de synthèse du GIEC, où la part des facteurs naturels (volcanisme, variation de l'irradiance solaire et de l'albédo, aérosols) dans le réchauffement atmosphérique n'est pas nulle, mais tout à fait négligeable.

7 Le Treut, p. 87.

8 Aykut & Guillemot, 2013

9 Hervé Le Treut lui-même reprend une citation de Nietzsche suivant laquelle « ce n'est pas le doute, mais la certitude qui rend fou ». Il en appelle, «  loin des polémiques » à reconnaître et s'en tenir « au cœur des difficultés de la science ».

10 Irions-nous vers une approche plus équilibrée ? Les propos d’Hervé Le Treut dans le quotidien ‘les Echos’ du 14 septembre 2015 pourraient être une ouverture en ce sens : «… Aujourd'hui, les gaz à effet de serre émis par l'homme sont tels que leur impact sur le climat mondial est d'une force équivalente à celle de l'ensemble des facteurs naturels de variabilité climatique, qu'il s'agisse des mouvements des océans et de l'atmosphère ou des cycles solaires  (…) C'est ce qui rend la situation actuelle si délicate à analyser correctement ... ».

11 Les noms ne manquent pas : du côté des « gessistes » Bréon, Jouzel, Le Treut... Pour les « solaristes » des mathématiciens (Rittaud), des physiciens du globe (Allègre, Courtillot, Le Mouel) ou le systématicien de Larminat. Pour les « cyclistes », le Californien Scafetta est un peu loin, mais le physicien Gervais a déjà participé à plusieurs débats de ce type. Et n'oublions pas l'agnosticisme climatique, 'faute de preuve', du sociophysicien Galam.

12 Nous avons aussi des questions à leur poser : ainsi, s'agissant de la production agricole mondiale, doit-on croire, comme l'affirme le programme 'pour une agriculture intelligente par rapport au climat' (CSA, climate smart agriculture) que le réchauffement climatique a déjà réduit les rendements de 2% par décennie, ou doit-on, comme le montre la technique classique d'enrichissement en CO2 pratiqué par les serristes, suivre un certain nombre d'études américaines établissant que l'augmentation de la teneur en CO2 a permis un accroissement de la production agricole évalué à 30 milliards de dollars [Gervais 2013] depuis 1960 ? Et que dire alors de la stagnation contemporaine observée en Europe des rendements céréaliers, associable à l'impasse du modèle productiviste agricole ? Peut-on savoir lesquelles de ces propositions sont vraies ? Le sont-elles toutes ? Ou encore, comment s'engager 'intelligemment » dans le projet de séquestrer davantage de carbone dans les sols (objectif d’un gain de «4 pour mille » chaque année) pour réduire les émissions de l'agriculture et de l'élevage) sans rappeler que c'est aussi, et peut-être même avant tout, un gage d'augmentation de la fertilité, indispensable si l'on veut répondre aux besoins divers et croissants de l'humanité ?

13 Dans un ouvrage collectif [Toussaint et al. 2013], 28 scientifiques de nombreuses disciplines font le point sur les voies et moyens de l'adaptation, dans l'esprit de « protéger notre espèce contre ses propres agissements et de modérer sa soif du « toujours plus ». Bien que revendiquant la pluridisciplinarité, l'ouvrage ne donne la parole à aucun historien, ni géographe, ni sociologue, ni économiste du développement, ni juriste... Cette exclusion des sciences sociales est préoccupante, mais explique peut-être aussi pourquoi le mot 'capitalisme' est absent de ses 176 pages.

14 Le réductionnisme climatique est ainsi défini par Guillemot et Aykut [2013] : « le climat, seul facteur (très partiellement ) connaissable du futur grâce à la modélisation physique, en devient la variable de prédiction dominante, marginalisant ainsi les autres facteurs (naturels, politiques et sociaux) contribuant à façonner l'avenir. » Le beau texte de Jean-Claude Ameissen dans Le Monde du 1er septembre s'inscrit dans cette optique : « il ne faut pas seulement se focaliser sur le climat... ».

15 On se reportera à la déclaration de la Convergence globale des luttes pour la terre et l'eau adoptée à Tunis en mars 2015, dont la revue 'Aujourd'hui l'Afrique' (septembre 2015) a publié le texte intégral.

16 Voir, dans le même numéro de Naturellement, l'éditorial et/ou l'article de François Cosserat.

17 Le ‘questionnement partagé’ a été rédigé au sein du MNLE sur la question  ‘Y a-t-il encore place pour une controverse scientifique en matière de changement climatique?’ constitue un projet qui a dû être différé suite à la disparition du président de l’association. Il n’en reste pas moins valable car les tenants du point de vue médiatiquement dominant sont très réticents à rencontrer des contradicteurs. Il faut donc rendre public ce questionnement pour imposer un débat sur le sujet, ce à quoi notre revue appelle donc.

2 18 Hervé Bredif, François Bertrand et Martine Tabeaud, 2015 : « Redéfinir le problème climatique par l'écoute du local » in Natures, sciences, sociétés, suppl. au n° 23 : « les enjeux de la conférence de Paris. Penser autrement la question climatique ».

Partager cet article
Repost0
11 septembre 2017 1 11 /09 /septembre /2017 13:14

Jusqu’au XIXe siècle, la philosophie avait comme fonction d’expliquer le monde, puis, pendant un certain temps, nous avons pu voir dans la philosophie également un moyen de changer le monde. Aujourd’hui, avec la mondialisation accomplie et la régression néoconservatrice, il faut à nouveau tenter d’expliquer le monde qui est devenu largement insensé et incompréhensible. A cause du développement accéléré de la technique et des manipulations médiatiques qu’elle permet au profit des profiteurs. Qu’on veuille à nouveau changer le monde ou ne serait-ce que se limiter à vouloir seulement le comprendre, nous avons besoin d’abord de déconstruire les impostures dans lesquelles nous vivons tous. Perspective que cet article tente d’ouvrir.

La Rédaction

 

Démocratie de masse et presse d’information : réflexions incommodes sur une imposture

-

Septembre 2017

 

Claude Karnoouh

 

« Le rapport des journalistes à la vérité est le même que celui de la tireuse de carte à la métaphysique. »

Karl Kraus in Sprüche und Widersprüche, Suhrkamp, 1986

 

Il faut en premier lieu se défaire d’une illusion qui frise l’imposture historique. Les démocraties électives modernes ne sont en aucune façon issues de la démocratie (demos-krator) athénienne. En dépit de cette affirmation cent fois répétée, la notion de démocratie athénienne est aujourd’hui un fourre-tout qui oublie l’essentiel de ce qui l’a caractérisé, d’une part, et non des moindres de ses qualités, l’exercice du pouvoir politique dans une société d’interconnaissance, au sein d’une communauté relativement petite, composée de citoyens en armes, de l’autre, grâce à l’esclavage, une société où des citoyens, fussent-ils modestes, étaient déliés des soucis du travail productif, ce qui faisait de l’économie une affaire éminemment privée et domestique.1 Les citoyens d’Athènes de toutes conditions pouvaient exercer un pouvoir électif et de contrôle sur les instances politiques qu’ils s’étaient choisis à condition qu’ils ne fussent ni esclaves ni métèques. Mutatis mutandis, c’est cet état éminemment politique du socius qui fit d’Athènes le modèle de la démocratie antique. Si, présentement, il nous fallait trouver les origines de nos démocraties électives, il conviendrait bien mieux de nous tourner vers les villes marchandes médiévales et leur système électoral censitaire. Cependant, il s’agit là d’une généalogie très partiale en ce que la citoyenneté dans ces villes, la qualité de « bourgeois », impliquait un statut d’artisan, de commerçant, de marchands, voire de banquier, de membre d’une corporation, les autres, que ce soit les paysans ou ce que le vieux mot français issu du latin nommait « prolétaires », « la classe la plus indigente », comme l’employait encore Rousseau dans le Contrat social, ne participaient pas à la votation. Ce « citoyen », l’allemand le confond toujours avec le bourgeois en un seul substantif, Bürger, lequel existait aussi en vieux français jusqu’à l’aube du XVIIIe siècle où il désignait les citoyens de plein-droit d’une ville devenue autonome (ayant sa propre loi, auto-nomos) à l’égard du pouvoir féodal royal ou seigneurial.

Cependant, déjà partiellement expérimentée pendant la Révolution française, une forme nouvelle de démocratie, la démocratie de masse, se déploya qui mit en France un siècle et demi à s’imposer après la décision du vote des femmes en 1945 par une ordonnance du gouvernement provisoire de la République dirigé par le Général de Gaulle. Cette démocratie de masse, n’est pas la démocratie censitaire de la Grande-Bretagne chère à tous les libéraux, ni la démocratie étasunienne de Tocqueville (haïe par Dickens !), de fait celle des blancs dans un monde esclavagiste. Cette démocratie politique de masse commença un moment en France pendant La Révolution2, le Consulat et l’Empire, puis disparut au moment de la Restauration, pour renaître en 1848 jusqu’au coup d’État de Napoléon le petit (dixit Hugo !). En France, cette démocratie prend son essor définitif avec la IIIe République sans qu’elle soit universelle puisque les femmes en sont exclues ; dans l’Empire allemand elle commença avec le compromis historique entre Bismarck et la social-démocratie, et aux États-Unis elle ne sera complète qu’avec le Voting Rights Act de 1965 qui donna accès au vote à tous les noirs et à toutes les minorités de couleur (latinos, asiatiques, caraïbes) et last but not least au First Nations, les Amérindiens.

Ainsi la modernité politique en tant que pratique que l’on peut situer historiquement comme débutant avec la Révolution américaine et la Révolution française a placé sur le devant de la scène politique un sujet certes partiellement préparé, mais qui, à ce moment-là, prend son véritable envol pour s’éployer en totalité au milieu du XXe siècle. Ce nouveau sujet de l’histoire n’est rien de moins que le citoyen de la démocratie de masse, qu’il soit celui de la démocratie capitaliste ou celui en devenir de la démocratie populaire ou communiste (qui n’a pas aboli le vote universel faut-il encore le rappeler ! Fut-il formel ! Il le fut. Et pourquoi donc le fut-il ? Pourquoi cette nécessité ?) ; cette dernière n’ayant été au bout du compte qu’un sous-produit de la première.

Très vite un problème majeur s’éleva dès lors que les classes dirigeantes de l’État moderne reconnurent la dignité politique à des citoyens de plus en plus nombreux, celui de l’information politique. Tant que la démocratie libérale censitaire était un jeu de pouvoir entre partenaires appartenant au même monde socio-culturel et économique, on peut dire que l’information sous la forme d’une presse d’opinion donnait à ses lecteurs des interprétations et des commentaires sur des événements connus de tous. A l’inverse, la démocratie de masse présupposait certes des citoyens tous égaux devant la loi, mais sûrement moins égaux ou identiques face aux enjeux électoraux de la politique en raison de statuts économiques fort différents. Qui avait-il de commun entre un grand bourgeois tel que le décrit Marcel Proust dans A la recherche du temps perdu, les prolétaires que Zola met en scène dans Gervaise ou les paysans du fin fond de la Bretagne dont parle Balzac dans Beatrix ? La volonté générale comme République française ? Assurément vrai dans le cadre du discours théorique des cours de philosophie politique à l’Université, mais comment cela pouvait-il se manifester dans la praxis de la réalité quotidienne ? Certes de vagues souvenir d’un en-commun révolutionnaire qui s’était totalement dégradé au XIXe siècle quand la bourgeoisie avait abandonné la Nation pour le seul profit (« Enrichissez-vous » de Guizot !), c’est-à-dire pour la domination de la sphère économique. Dès lors les révolutions n’embrassaient que le prolétariat et la frange la plus modeste de l’artisanat.

Du côté des Anglais on avait affaire à une société où la démocratie se jouait au sein de la caste dirigeante, l’aristocratie, la grande bourgeoisie et le grand commerce, dont une bonne part de l’artisanat et l’ensemble du prolétariat étaient exclus, vivant dans une misère qui valait bien ce qui plus tard se nommerait le Tiers-monde, une sorte de version occidentale du Goulag ! Si l’on se penche du côté des États-Unis d’Amérique l’en-commun depuis la révolution est contrôlé par une oligarchie féroce3 prévenant par des moyens militaires et policiers toute contestation de son pouvoir, vendant, parfois de manière crapuleuse4, la conquête de l’Ouest comme espoir d’un monde meilleur, à de misérables émigrés, et utilisant son armée à l’extermination des Indiens afin de les chasser de leurs terres pour être remplacés par de vastes exploitations capitalistes. Dans tous les cas, l’acceptation du suffrage universel par les classes dirigeantes fut incontestablement une conquête souvent obtenue après de sanglantes luttes qui engendra pour ces mêmes classes un problème nouveau : comment maîtriser ce qui plus tard se nommerait l’opinion publique. En effet, puisque le jeu d’un suffrage censitaire ou quasi censitaire disparut au profit d’un jeu électoral étendu à toute la population quelle que soit sa classe socio-économique, son groupe socio-professionnel ou religieux, la classe dirigeante (the Ruling class) se trouva confrontée au contrôle de l’opinion des masses dans leur diversité. C’est ainsi que la démocratie moderne, la démocratie de masse impliqua des moyens non-démocratiques de contrôle des opinions, et ce dès le début, puis en se raffinant au fur et à mesure que les moyens technologiques offraient des possibilités inédites quelques années auparavant. Dans les pays totalitaires cela porte le nom simple et dépréciatif, la « propagande », mais comment cela fonctionne-t-il précisément dans la démocratie de masse occidentale s’avançant sur la scène politique comme la quintessence même de la démocratie. C’est ce que derechef je vais m’essayer à déconstruire.

 

Comment fonctionne l’information de masse

 

Commençons simplement par regarder autour de nous et observons comment et sur quels sujets, quels qu’ils soient, l’information se présente à nos regards et à notre ouïe. Essayons, autant que faire se peut, d’abandonner nos préjugés, nos préconceptions, et concentrons-nous sur le phénomène tel qu’il se donne : le phénomène avant toute autre chose, sous-entendu, le phénomène avant le concept, avant la reconstruction d’une quelconque objectivité/subjectivité se donnant comme théorie dans les mots d’un langage se prétendant scientifiquement innocent, procédant d’une neutralité axiologique.

Hic et nunc que voyons-nous aujourd’hui dès que nous tournons le bouton de notre poste de télévision, ou mieux, lorsque nous prenons en main le petit émetteur d’ondes courtes où quelques dizaines de petites touches donnent vie à l’écran glauque où des centaines de chaînes nous proposent des centaines de milliers d’images colorées accompagnées de millions de mots, de millions de phrases énoncées en des dizaines de langues. Chaînes locales, chaînes nationales, chaînes satellites, chaînes alternatives, antennes paraboliques, câbles, ordinateurs, smartphones, nous sommes enserrés dans un réseau international d’images, de sons, de paroles, comme des mouches prises dans une toile d’araignée. C’est là, aujourd’hui, me semble-t-il, notre état commun, Est et Ouest, Sud et Nord confondus. Ce ne sont plus les journaux ou les revues hebdomadaires qui comptent, à présent, à chaque heure du jour et de la nuit, nous recevons à domicile toutes les informations du monde via la télévision et les sites des réseaux sociaux officiels ou alternatifs.

Or, quelques exemples célèbres parmi des milliers d’autres, appellent à réfléchir sur le rapport entre cette multiplication inédite d’images et de connaissance d’événements se passant aux quatre coins du globe. Pour notre propos d’une réflexion sur la notion de démocratie de masse à l’épreuve de l’information planétaire, il faut nous souvenir, par exemple, de l’imposture du cimetière de Timisoara et simultanément de ce qu’elle masquait de la réalité tant du coup d’État à Bucarest via Timisoara et simultanément de l’intervention sanglante des États-Unis au Panama5. Il faut nous souvenir aussi de la petite ampoule tenue dans les mains du Secrétaire d’État US Colin Powell et agitée devant les représentants de l’Assemblée générale de l’ONU, laquelle « prouvait » la présence d’armes de destruction massive en Irak. Splendide prétexte ayant permis de justifier aux yeux des peuples occidentaux sidérés ou indifférents la guerre du Golfe avec le fameux effet C.N.N. Il faut nous souvenir également de l’intervention des casques bleus en Somalie avec en tête le bon docteur Kouchner filmé sur la plage portant sur ses épaules un sac de riz. Il faut nous souvenir des aberrations rapportées par la grande presse d’information sur la guerre zapatiste, sur les massacres de Bosnie, les mensonges sur les bombardements « chirurgicaux » de la Serbie ou les intentions démocratiques des tueurs de ce qui allait devenir DAESH quand ils coupent les têtes de leurs prisonniers. Nous avons ainsi vu la multiplication infinie des mêmes scènes auxquelles souvent nous ne comprenions plus rien jusqu’à ce que d’autres images chassassent les précédentes pour, à leur tour, être chassées ad infinitum et ad nauseam par la ronde infernale d’une actualité multiple qui finit par devenir tout bonnement un non-sens.

Pour l’information démocratique des masses le monde n’est présenté que sous la forme de séries fragmentées de textes et d’images sans mise en relation les uns avec les autres, sauf les émotions momentanées qu’elles suscitent. Très souvent, quelques temps après l’événement, nous apprenons que telle ou telle information illustrée de milles images « vraies » n’était pas véridique, qu’il en allait tout autrement, que le spectacle auquel nous avaient conviés les journalistes n’était qu’une sinistre mise en scène et que, ces « bons et braves garçons et filles » d’habitude si vigilants, si pointilleux sur le vocabulaire politiquement correct, s’étaient fait prendre au piège orchestré par de prétendus sinistres manipulateurs ou par des politiciens menteurs. Une autre fois, un peu plus tard, les mêmes journalistes, ou leurs frères, avouaient que les images de la guerre du Golfe n’étaient que des bobards préparés dans des studios par les services de propagande de l’U.S. Army, comme les nouveau-nés arrachés des couveuses des maternités du Koweït par les troupes de Saddam Hussein. Nous avons aussi appris que des images de massacres en Libye puis en Syrie prétendument opérés par les forces officielles et diffusées à preuve dans le monde entier, n’étaient que des scènes tournées en studio ou dans le désert au Qatar. En bref, cette information nous somme, sans débats, de répondre par des élans sentimentaux et des affects, des bouffées de pitié, voire parfois par des inclinations esthétiques à ce champ de l’activité humaine qui, par excellence, n’est pas, ou ne devrait être ni sentimental ni esthétique, la Politique. Tous autant que nous soyons, gens simples ou intellectuels, prolétaires ou commerçants, simples fonctionnaires, employés ou cadres, sommes les témoins consentants d’un détournement de la Politique en ce que les critères des choix qui s’offrent à notre entendement reposent sur des catégories rationnelles de l’entendement et des arguments qui ne le sont point : sur le moralisme ou la moraline et non sur la morale (de ce point de vue la vocation éthique de l’État ou de la Cité selon Platon et Aristote n’est plus qu’un vieux rêve effacé) ; sur l’esthétique, puisque les hommes politiques dans leurs actions se doivent apparaître dans des vêtements de scène qui répondent aux critères de la mode ; last but least, l’information ne doit jamais oublier la valeur d’échange, en ce que l’information, qui par la projection de publicités aux heures d’écoutes les plus importantes, doit simultanément garantir un taux d’écoute maximum afin que la plus-value du capital investi dans le business informatif y trouve aussi son compte au côté des stimuli idéologiques les plus simples et simplistes.

La Politique telle qu’on la présente aux téléspectateurs, comme une de gestion comptable, est sans cesse arrachée à son essence conflictuelle (polémos) ou, pour reprendre l’opposition mise en lumière par Carl Schmitt, au rapport de l’ami à l’ennemi et réciproquement. La Politique qu’on offre ne représente plus des intérêts contradictoires entre États ou entre des groupes humains aux intérêts divergents qui se heurtent, mais l’affrontement de bons ou de mauvais sentiments, de bons ou de méchants chefs d’État, masquant la redoutable réalité des conflits politico-économiques pour la conquête de nouveaux marchés et donc pour l’imposition de pouvoirs qui protègent les gagnants. Ce qui s’auto-désigne aujourd’hui comme le « quatrième pouvoir », le pouvoir des medias, n’est, au bout du compte, que le pouvoir de grands trusts économiques qui les possèdent, et qui, grâce à cette propriété, détiennent le pouvoir d’informer, de n’informer pas, de désinformer, de jouer sur la dilution de la surinformation. Aussi serait-il naïf (pour ne pas dire stupide) de croire qu’au travers de l’information qu’ils déversent sur les ondes publiques et privées ces pouvoirs ne défendent pas exclusivement leurs propres intérêts. Quand je les entends affirmer que telle ou telle opinion serait celle de la société civile, je prends mon oreiller pour dormir sur mes deux oreilles.

 

L’homme politique de la démocratie de masse

 

A présent, penchons-nous la figure de l’homme politique de la démocratie de masse. Lors des joutes organisées à l’occasion de telle ou telle élection, les téléspectateurs sont conviés à assister à des débats télévisés qui ressemblent plus à du show-business où comptent essentiellement les qualités de la mise en scène, de la mise en valeur des personnages, la coupe de cheveux et celle des costumes, la couleur des cravates, la longueur de la jupe et la broderie du corsage ainsi que la minutieuse préparation des interventions mille fois répétées, le style des décors, etc. On nous donne à voir un spectacle où sont rassemblés tous les éléments constitutifs non tant du simulacre théâtral que de l’opérette. Au centre, l’homme politique semble jouer le rôle d’acteur principal ou secondaire selon le rapport de force qui s’établit entre lui et les journalistes. Aussi la Politique se résume-t-elle alors au débat de surface entre l’homme politique et les journalistes où le non-dit de l’essentiel est toujours respecté, un débat dont les citoyens sont exclus puisqu’ils ne connaissent jamais le dessous des cartes, les véritables informations sur les enjeux des réels conflits de pouvoir et d’intérêts financiers que défendent en sous-main les politiciens et leurs acolytes journalistes. Dans cette représentation, l’homme politique (de gauche et de droite) vise à offrir au travers d’une image bien lissée, la représentation esthétisée et aseptisée d’une politique de gestion, c’est-à-dire de quelque chose qui fait toujours référence à des critères autres que ceux fondant la Politique elle-même. La Politique se donne alors comme une sorte de commentaire du social en général, de ses modes, de ses lubies et ressemble de plus en plus aux présentations du star-system et des compétitions sportives. L’homme politique est ainsi partie prenante d’un espace esthétique où les images de lui-même se conforment à l’esprit de la société du spectacle du capitalisme intégré (pour reprendre l’expression prophétique de Guy Debord). L’homme produit les faux-semblants et les simulacres qui caractérisent dès longtemps le politique comme spectacle grotesque de la politique. C'est pourquoi, malgré les discours nostalgiques et les jeux académiques, l’héritage grec du politique a disparu : la Cité comme réalisation de l’éthique, la République comme réalisation de l’État de la Polis, la démocratie comme expression des conflits directes entre hommes libres et guerriers n’appartient plus au présent, mais au domaine d’une archéologie de la culture.

Ce qui caractérise notre époque dite « post-moderne » ou « post-historique » ou « post-industrielle » c’est bien la fin des médias d’opinion, de médias parfois violemment conflictuels, voire agressifs au profit des médias dit d’« information »6 dont le personnel rédactionnel devenu interchangeable propose du consensus, des faux débats et des faux conflits toujours cantonnés dans le cadre du Politically correct. Certes, sa propre mise en scène par le pouvoir n’est pas une nouveauté en-soi comme le présuppose Debord. Ce fut même l’un des traits qui le désignait comme pouvoir devant le peuple que ce soit sous la forme de spectacles allégoriques ou symboliques afin de garantir ou de réactualiser sa légitimité ou ses vertus transcendantes, et de ce point de vue, les pouvoirs totalitaires du XXe siècle n’ont pas innové, ils ont actualisé le spectacle avec de nouveaux moyens techniques pour de nouveaux destinataires. Nonobstant, et jadis et naguère il n’y était point question de démocratie, moins encore de démocratie de masse parlementaire. Quant à la tragédie grecque, elle se donnait explicitement, selon l’expression d’Aristote, comme le lieu de la catharsis, rappelant au peuple-citoyen quels sont les lois morales et les contraintes des vertus que l’exercice quotidien du gouvernement des hommes bafoue sans cesse. Or à la différence des spectacles des pouvoirs anté-démocratiques notre présent, l’ai-je souligné assez, est de l’ordre du simulacre parce que la Politique y a été subjuguée par la domination absolue de la sphère politico-économique dont les maîtres ne sont jamais investis d’aucune légitimité démocratique : en d’autres mots, ils ne sont pas les élus du peuple produits par des procédures démocratiques. Nous ne votons pas pour les présidents d’Exxon, de Pierpont, de Goldman Sachs, de la Deutsche Bank, de Chrysler ou de Renault-Nissan. Or, les divers types de gouvernements modernes reposent sur la démocratie de masse entendue comme l’extension de la participation du plus grand nombre à la décision politique au travers de représentants élus au suffrage universel. Cette démocratie de masse tend à s’étendre au fur et à mesure que l’État, aux inclinations toujours totalisantes, intègre à la sphère politique (donc à sa sphère) des couches sociales qui en étaient naguère exclues : après la fin du suffrage censitaire, l’ensemble des hommes majeurs, ensuite les femmes majeures, puis, avec le recul de l’âge de la majorité légale, des strates d’adolescents, enfin, sous la pression de l’ouverture des frontières économiques et de formes para-fédérales au sein de l’Europe occidentale à diverses minorités étrangères (pour le moment réduite aux élections municipales dans le cadre de la communauté européenne).

Une généalogie de la postmodernité dans la presse d’information des masses

 

Voilà la banale réalité des choses dont nous devons partir si nous souhaitons penser cette situation inédite dans l’histoire de l’humanité : le déni de démocratie réelle (et non verbale) dans le cadre de la planétarisation de l’information, laquelle recouvre toutes les activités humaines, la politique, le sport, les arts, la cuisine, la science, la culture et, comment l’oublier, le sexe omniprésent dans la plupart des médias. Cette planétarisation nous invite chaque jour à suivre l’actualité humaine (et maintenant animale) partout, tant et si bien que nous sommes plongés dans une sorte d’ubiquité multidimensionnelle où la capacité de discernement s’égare.7 La plus reculée des tribus amazoniennes a déjà eu son heure de gloire télévisée, ce qui, à l’inverse de l’effet prétendument cherché par les auteurs de film, sa protection, la condamne à disparaître à court terme dès lors que chercheurs d’or et de pierres précieuses et touristes les auront mithridatisées. Et c’est alors que les bonnes âmes, défenderesses des droits de l’homme, ethnologues et autres ONG-istes se pencheront sur leur triste sort. Tout est bon pour le spectacle, et chaque individu sait qu’il aura peut-être ses quinze minutes de gloire télévisée, selon la célèbre définition qu'Andy Warhol donna de notre postmodernité. Oui, quinze minutes de gloire, le temps de montrer son visage devant les caméras pendant un quelconque jeu télévisé, une téléréalité, le temps de raconter ses fantasmes sexuels au cours d’un Talk-show. Ce qui ressort de cette description montre à l’évidence que l’information ne recouvre plus aucune expérience directe que les hommes concrets en des lieux précis se font de leur vie, et ce, quelle que soit cette expérience, fût-elle celle de la majorité, banale, morne, sinistre, vouée au labeur répétitif, à la laideur, la bassesse, à la fatigue, au chômage, à l’angoisse, la pauvreté, à la misère physique et spirituelle, au désespoir.

 

Comment en est-on arrivé là ?

Peut-être faut-il reconstruire plus précisément la généalogie de cette mutation afin de saisir le moment qui inaugure les temps modernes ou, selon l’expression de Gianni Vattimo, le moment inaugural de la modernité tardive préparée de longue date par la modernité elle-même.

S’il y eut une mutation, c’est, en premier lieu, dans le champ du Politique qu’elle s’élabora. Aussi devons-nous ressaisir ce qu’il advint de la politique au cours du dernier siècle, lequel marque et la naissance et l’expansion sans précédent des systèmes d’information de masse que l’Occident appelle propagande quand il s’agissait du feu monde communiste, comme s’il était lui-même étranger à cette activité, voire comme s’il était innocent ! Comprendre ce phénomène c’est en saisir la genèse.

On pourrait aborder sa description en se penchant sur la découverte des lois régissant la propagation des ondes électromagnétiques et le développement des instruments de communication qu’elles induisent (radio, télévision). Nouvelle preuve que c’est le techno-capital qui mène le monde. On pourrait continuer en soulignant combien la recherche informatique d’une part, et la miniaturisation des systèmes de transmission de l’autre, ont ouvert la voie à ce que les nouveaux prophètes de la « communication démocratiques » appellent le “Multimedia Highway”. Enfin, il faudrait mettre en évidence qu’il s’agit là d’une gigantesque industrie planétaire qui met en jeu des investissements colossaux où s’entremêlent le développement scientifique et technique, ses applications civiles et militaires, l’ouverture de nouveaux marchés par la création de nouveaux besoins et l’empire de la publicité. En bref, la nouvelle dynamique qui, au cours des cinquante dernières années, a entraîné simultanément l'expansion sans précédent des espaces où se déploie la marchandise.

Toutefois, nous nous aveuglerions sur les résultats inouïs du progrès technique si nous oubliions sa provenance qui, en tant que possibilité, se prépare bien avant la révolution électronique et télématique dans l’essence même de la technique, au cœur du calcul mathématique devenu la seule grille de lecture de la « carte de la nature » selon Descartes, laquelle, à partir de l’impensé cartésien et leibnizien, ordonnera peu à peu une nouvelle organisation du social et du Politique. Aussi, la mutation du politique dont nous sommes et les témoins et les acteurs ne date-elle pas d’hier, ni même d’avant-hier, elle s'est préparée tout au long du siècle précédent dans la conjonction de deux provenances : celle de la révolution techno-scientifique et celle de la démocratie de masse. C’est dans cette conjonction de co-appartenance que s’est déployée simultanément l’ère des médias planétaires et la fin de la démocratie dans une démocratie de masse que nous avons à charge de penser.

Au XIXème siècle, le libéralisme entendait le politique comme le domaine réservé aux seules classes dirigeantes d’où étaient exclus les problèmes économiques laissés à la discrétion des entrepreneurs (même si Benjamin Constant voyait après 1814 la venue de l’ère du commerce comme une ère de paix ! Quelle intuition !!!). Certes, cette autonomie varie d’un pays à l’autre, et, si l’Angleterre fut à coup sûr la première nation à soumettre le Politique à la raison économique, il n’empêche que le Politique y avait encore sa part d’autonomie ; c’est plus encore dans la France napoléonienne, pays éminemment politique, où l’on trouvait l’économie entièrement soumise aux impératifs impériaux de la conquête politique et donc de la guerre, ce que les penseurs prussiens Clausewitz et Hegel surent admirablement théoriser. C’est en développant les moyens de production, mais surtout en transformant de fond en comble le rapport au temps que le capitalisme entreprit une révolution spirituelle et sociale, une prolétarisation et une urbanisation synchronisées qui concentreraient en masse les gens afin qu’ils accomplissent les tâches divisées et répétées à l’infini de la production industrielle selon la rationalité du calcul mathématique appliqué à la production technique. Tâches simples au début, qui deviendront de plus en plus complexes au fur et à mesure que les innovations techniques produiront machines et objets où interviendraient des procédures de fabrication impliquant de multiples connaissances techniques, exigeant, de ce fait, des ouvriers de plus en plus qualifiés, capables de lire, compter et d’effectuer des opérations nécessitant la régulation ultra précise de plusieurs actions simultanées.

Ce n’est donc pas l’effet du hasard si, au XIXe siècle, l’avant-garde du mouvement ouvrier se rencontre parmi les typographes, parmi ceux qui savaient non seulement lire et écrire, mais qui avaient simultanément accès au savoir, tant aux textes de vulgarisation scientifiques qu’à la littérature sociale venue le plus souvent des franges des classes dirigeantes soucieuses de la misère ouvrière. Ces ouvriers fondèrent les premiers syndicats qui avaient outre la vocation de les défendre de l’exploitation patronale, la force mobilisatrice pour exiger de l’État la prise en charge de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture inscrite dans la tradition de l’enseignement populaire déjà promu par les Lumières à la fin du XVIIIe siècle. C’est au nom de cette volonté d’offrir à tout le peuple des travailleurs la culture savante — laquelle encore innocente de l’histoire moderne liait le progrès des connaissances scientifiques et techniques au progrès moral —  que les ouvriers pouvaient légitimement formuler l’exigence d’une pleine participation à la vie politique par l’intermédiaire du suffrage universel.

Au fur et à mesure que le travail salarié urbain du capitalisme libéral ou étatique devenait l’activité d’une majorité d’hommes, il atomisait les hommes des communautés rurales en une masse d’individus jetés sur le marché du travail industriel d’une part et, de l’autre, les intégrait à de nouvelles entités qui n’appartenaient pas à la sphère du politique, mais à celle de l’économique : aux entreprises industrielles et, plus tard, au système de la consommation. D’un côté, acteurs économiques intégrés en totalité à l’économique, les ouvriers de l'industrie et les salariés de l’agriculture se trouvaient écartés du vote par le suffrage censitaire. Aussi ne pouvaient-ils accéder à la pleine citoyenneté politique. En faire des citoyens à part entière, c’est-à-dire des acteurs politiques de pleins droits, voilà ce que proposaient les premiers syndicats.

 
 
 

Avec le développement généralisé de l’industrie, deux phénomènes s’uniront donc quoique marqués d’un décalage temporel : d’une part le déploiement de la technique sous la forme de procédures technologiques de plus en plus complexes et la multiplication des objets-marchandises comme besoins alimentant une nécessité sans cesse réactualisée et source d’une lutte permanente contre la baisse tendancielle du taux de profit ; et d’autre part, l’extension politique de l’Etat-nation comme nouvelle incarnation collective, nouvel en-commun ou communauté de la subjectivité d’une population dans sa langue (ou plutôt dans une langue unifiée comme devenir du peuple-nation). C’est ainsi qu’en Europe occidentale et aux États-Unis, en un temps relativement court, à peine trois-quarts de siècle, s’est installée une société de salariés faite d’une part de producteurs-consommateurs et d’autre part, d’un peuple à qui l’on demandait d’être des citoyens capables de sacrifier leur vie pour cet État-nation qui leur assurait du travail et, peu à peu, grâce à des luttes politiques parfois sanglantes, un certain bien-être. C’est, me semble-t-il, cela le double fondement de la démocratie de masse, à la fois l’entrée de la classe ouvrière et de la petite paysannerie dans la sphère politique et l’intégration de tout le social dans le processus totalisant de production-consommation. C’est ce double fondement qui s’accomplit en totalité dans les pays occidentaux pendant la Première Guerre mondiale8 lorsque les trois nations, Grande-Bretagne, France et Empire allemand, dont les peuples étaient les plus éduqués, Gebildet pour reprendre le terme allemand plus précis, se combattirent en déployant une boucherie sans précédent, et avec un acharnement tel qu’Ernst Jünger y a vu et la fin de l’Europe classique (celle du guerrier) et le triomphe des temps modernes, ceux du soldat et de l’ouvrier comme Gestalt de la Totalmobilisierung.9 Accomplissement d’une époque où les injonctions de l’industrie, du salariat et de la citoyenneté-soldatesque se met en œuvre sous la figure-forme du Travailleur (Der Arbeiter).10 L’État-nation apparaît alors comme ayant atteint le faîte de sa puissance en ce qu’il a intégré dans sa sphère toutes les communautés de son espace de souveraineté qui jusque-là étaient encore demeurées à ses marges.11

On pourrait aussi compléter l’analyse en soulignant que chez Foucault, et plus précisément dans Surveiller et punir, on constate que la politique intérieure ne suffit pas à intégrer à l’État-nation des masses d’hommes qui jusque-là étaient exclus de la sphère politique de l’État. Pour ce faire, il fallut que l’État totalisant mettent en avant, et pour parler en termes hégélien, le rôle fondamental du sacrifice de la vie comme l’état de conscience le plus élevé du citoyen-politique dans son identification à la patrie. C’est cela que réalise la Première Guerre mondiale en France, en Angleterre et en Allemagne ; c’est cela qu’elle produit en partie dans l’Empire multiculturel russe par une révolution aux fondements politiques inédits.

Or, tant que l’intégration sociale se faisait avec les moyens institutionnels du contrôle policier, juridique, médical et scolaire, il permettait encore de laisser hors de la pleine citoyenneté politique de nombreux hommes et femmes. L’information politique se manifestait alors sous la forme d’une presse d’opinion entre des acteurs en nombre restreint, participant aux débats politiques en tant que tels dans des chambres d’élus et dans des cercles cultivés dénommés « espace public ». C’est la conception du libéralisme du XIXème siècle où, sous l’égide des Lumières, d’aucuns assument que la vérité jaillit du débat et donc d’un compromis. Mais c’est aussi, du côté des ouvriers, la naissance de leur presse d’opinion où se débattent, s’expriment, s’explicitent leurs propres intérêts, leurs tactiques, leurs stratégies dans la lutte de classe. Or, mobiliser massivement les hommes au profit des intérêts de la puissance (à la fois politique et économique) de l’État-nation implique que ces mêmes hommes consentent un jour peut-être à sacrifier leur vie pour cet État. Il faut donc que le pouvoir soit investi d’une légitimité totale, à la fois transcendante et immanente, afin d’être en mesure de formuler une telle exigence, la plus haute, la plus spirituellement élevée sans être démenti par la désertion. Cela ne peut s’obtenir que si le plus grand nombre trouve, d’une manière ou d’une autre, sa place dans la Nation non pas comme l’unité d’une entité ethnique, religieuse ou économique, mais comme le membre d’une communauté politique totale. Toutefois cela semble insuffisant pour mobiliser, encore convient-il de forger les représentations dans les consciences (Forstellungen) qui préparent les hommes à accepter ce sacrifice sans remettre en cause ni la transcendance historique de l’État ni l’ordre interne « naturel » sur lequel il prétend se fonder, c’est pourquoi l’intégration à la sphère politique se double aussi de sa contrepartie sacrificielle.12

En outre, les intérêts économiques s’opposent parfois à la volonté de l’État, ou, à tout le moins, veulent l’infléchir dans un sens qui n’est pas toujours celui qui favorise sa puissance politique en tant que telle, et comme l’inverse est tout aussi vrai. Si, de plus en plus d’hommes détiennent le droit de vote, c’est-à-dire, le pouvoir théorique et pratique de décider au travers de leurs représentants de l’orientation de la politique (en termes schmittiens : ils détiennent donc le pouvoir de déterminer qui est l’ennemi et donc qui est l’ami), c’est alors que le pouvoir du suffrage universel devient une réelle menace pour les classes dirigeantes qui demeurent les mêmes comme l’ont montré de bonnes études historiques sur la permanence des élites (par exemple, en France depuis la Restauration jusqu’à l’aube du XXIe siècle, et en Grande-Bretagne depuis plus longtemps encore).

Ce paradoxe entre l’intégration massive des populations dans le devenir économique général et leur intégration dans le pouvoir politique étatique avait été pressenti pendant la Révolution française par un penseur conservateur comme Joseph de Maistre. Or, le moment où naît la presse dite « d’information » — laquelle se substituera lentement à la presse d’opinion — marque le début de l’intégration générale du salariat aux jeux politiques de l’État-nation. Cette intégration se fait grâce à la généralisation du service militaire où en principe toutes les classes sociales sont réunies pour la défense de la Patrie, à la généralisation de l’enseignement primaire où s’impose la saga héroïque de la Patrie-Nation et à l’accès au suffrage universel. En effet, l’opposition entre la presse d’opinion de droite et celle de gauche laissait face à face deux groupes sociaux antagonistes et donnait enfin à la classe ouvrière de nouvelles armes, sa propre presse. C’est Balzac, dans Grandeur et misère des courtisanes, qui décrit d’une part l’apparition du journal d’informations, de scandales et de faits-divers (le tabloïd contemporain) et, d’autre part, sa cheville ouvrière, la figure du journaliste stipendié et interchangeable dont le travail consiste à manœuvrer l’opinion dans le sens voulu par les propriétaires de la presse. Si Hegel put écrire que la lecture matinale du journal matinal est la maladie de l’homme moderne, — mais de son temps ce n’était encore qu’une maladie infantile — que dire alors du présent, de sa télévision et de ses « smart phones » mondialisés ? Ce n’est plus une maladie, mais une gravissime pandémie qui englobe des peuples entiers fascinés devant l’écran des mille illusions.

La presse d’information fut une création des classes dirigeantes afin d’offrir à l’ensemble du peuple d’un pays souverain des représentations uniformisées sous la forme du reportage et de l’interview prétendument « objectifs », réalisés par un journaliste qui est censé représenter cette entité abstraite, « l’opinion publique », c’est-à-dire un peuple unifié, un peuple dont les opinions ne seraient pas soumises à des intérêts politiques et économiques singuliers et divergents, voire antagonistes. C’est cette même presse qui, avant 1914, prépara l’enthousiasme guerrier des opinions publiques française, anglaise et allemande les menant à accomplir sans trop rechigner, du moins pendant les deux premières années, les grandes danses macabres des années 1914-1918.

Les pays où se sont développées simultanément la démocratie politique de masse et les machines de production-consommation de masse ont créé simultanément la grande presse d’information avec ses énormes tirages et le rôle de plus en plus important attribué à la réclame comme source de bénéfice. Ainsi émergea la figure du journaliste moderne, présenté comme le parangon de l’homme qui dit le vrai au moment même où l’événement se produit : figure qui a été abondamment illustrée par le roman policier et le cinéma noir américains : image du héros des Temps modernes en lutte contre les forces occultes du mensonge. Une nouvelle version de la lutte du Bien contre le Mal était née. Mais, à y regarder de plus près, il s’agit là de quelque chose qui pourrait se caractériser comme le réalisme capitaliste, lequel, comme le réalisme socialiste, a peu à voir avec la réalité des comportements réels au cœur des enjeux des intérêts financiers.

Aux États-Unis, il a fallu le coup de tonnerre d’Orson Wells avec Citizen Kane, pour voir le génie créateur approcher la réalité du fonctionnement de la grande presse et le rôle essentiel joué par l’argent et la peur dans la formation de l’information politique et sociale et la manipulation des opinions des citoyens. Or le modèle de Kane n’est autre que le magnat de la presse Hearts, celui qui mis toute sa puissance financière à empêcher l’élection de l’écrivain socialiste (Upton Sinclair) au poste de gouverneur de Californie en 1936. C’est, nous le savons encore, la grande presse étasunienne, Washington Post et New York Times, qui appuya la campagne maccarthyste d’épuration des sympathisants communistes dans milieux cinématographiques, littéraires et universitaires nord-américains. Les exemples sont nombreux et on pourrait les multiplier à l’infini, par exemple en observant le rôle de la presse (de toute la presse, depuis les tabloïds people jusqu’aux revues politiques prétendument sérieuses) dans la campagne présidentielle française de 2017 et l’élection sans conteste de Monsieur Macron, certes ancien ministre, mais sans parti politique, venu comme une étoile filante du néant. Cette manipulation vaut aussi pour les aspects de la politique étrangère : nous avons déjà rappelé les armes de destruction massive de l’Irak concentrées dans la petite fiole présentée à l’Assemblée générale de l’ONU par Colin Powell ! Nous retrouvons toujours les mêmes actions, les mêmes enjeux masqués sous un humanisme de pacotille, sous l’argument des droits-de-l’homme qui dissimulent, en la moralisant, l’intervention impérialiste sous le prétexte souvent fallacieux de prétendre protéger les minorités. De fait, nous avons affaire à la même et sempiternelle antienne : instrumentations cyniques et manipulations, toujours les mêmes faux-semblants sinistres, les mêmes simulacres.

Si l’on peut avancer une hypothèse, il conviendrait alors de suggérer que la presse d’information a représenté, jusqu’à la domination de la télévision, la forme la plus subtile d’une propagande que Jean-Christophe Ruffin (lui-même libéral) appelle, La Dictature libérale.13 Étrange affirmation ! Le trait caractéristique de cette propagande c’est qu’elle n’écarte pas du discours public des éléments défavorables à l’image d'un système social, politique et économique que par ailleurs elle défend bec et ongles. En apparence, l’objectivité est préservée, l’événement (mais pas tous les événements) est porté à la connaissance d’un large public qui ne peut en être le témoin direct. Mais l’événement en soi, celui dont on n’a aucune expérience existentielle et dont on ne connaît pas les sous-entendus, est tout simplement insensé. Ce qui compte c’est la manière de le présenter, de le commenter, de l’illustrer, de choisir les mots, la forme des phrases, de l’associer ou de le dissocier à d’autres événements selon des procédures discursives qui jouent sur tous les ressorts de la dramaturgie du roman ou des émotions suscitées par les images cinématographiques. C’est là un dispositif propre à la rhétorique du discours (que l’on accepte pour le roman ou le film de fiction) qui fournit à l’événement son pouvoir sémantique et donc interprétatif. En d’autres termes, sous couvert d’informations « objectives », la grande presse et la télévision offrent, sans l’expliciter jamais, une donation de sens qui joue sur les ressorts de la peur, des bons sentiments, des émotions les plus immédiates, en bref sur la sensiblerie la plus superficielle et qui transforme la politique – laquelle suppose le conflit, polémos, et la contestation, diagnosis, entre des options véritablement opposées et clairement exposées – en une saga ou un spectacle qui s’apparente aux feuilletons de la littérature populaire, avec ses héros positifs et négatifs, et ses rebondissements dramatiques dans une narrativité qui l’apparente aussi au sport, au « showbiz » et au défilé de mode. Et la politique me diriez-vous ! Elle n’a pas changé, elle est toujours faite de jeux de puissance, de secret, de cynisme, et last but not least, de rapports entre des entités humaines se fondant sur des relations entre des ennemis vrais ou potentiels où la guerre demeure toujours une présence latente, sans qu’elle soit pour autant immédiate.

En revanche, la presse des pays totalitaires, presse de propagande explicite par excellence, n’est, quant à elle, qu’une presse d’opinion (issue souvent d’une presse marginale) étendue, après la prise pouvoir, à l’échelle d’un État ou d’un empire. La presse des pays totalitaires exprimait sans faux-semblant la doxa d’un pouvoir, la « vérité » officielle et ses changements d’interprétations imposés, en bref, la seule version du Beau, du Bon, du Vrai. Version naïve (et parfois criminelle) d’un pouvoir héritier d’une version populaire et pervertie des Lumières qui a toujours identifié le devenir du monde à la logique de ses catégories intellectives dans une vision transcendante de l’histoire comme « science » de la lutte des races ou de classe. Or, paradoxe insondable de la liberté humaine et de l’expérience existentielle, cette doxa laissait toujours ouvert le champ à d’autres interprétations, à d’autres volontés, à d’autres représentations de ce devenir et de sa provenance, fussent-elles violemment réprimées, et ce d’autant plus qu’elles demeuraient là, dans la conscience, braises encore rougeoyantes, toujours prêtes à s’enflammer au moindre signe de faiblesse du pouvoir. La répression instaurée par les pouvoirs communistes traduit deux choses, d’une part une véritable lutte contre un ennemi extérieur et intérieur qui pouvait être parfois réel, parfois instrumenté, et de l’autre, sa faiblesse intégrative (comme tout pouvoir tyrannique issu de mouvements sociaux violents ou des guerres) sur des consciences non encore suffisamment dressées à s’identifier à l’uniformisation étatique et sociale générale. Il suffit de constater combien toutes les identifications à l’État et/ou à l’Empire ont volé en éclats dès que le pouvoir communiste a montré sa faiblesse pour saisir combien cette intégration était fragile, sauf lorsque l’URSS menacée jadis dans son existence même par les hordes teutoniques, le pouvoir eut recours à une référence bien plus ancienne que la Révolution d’Octobre pour rassembler autour de lui le peuple : la défense à tout prix de la terre (Zemlia) de la Sainte Russie.A ce propos, il serait très pertinent de comparer cette désintégration de 1991 en URSS, en 1989 en Roumanie avec la permanence de l’État dans la France occupée des années 1940 où comme il y a déjà deux siècles, après les défaites de 1814 et de 1815, l’État français redevenu monarchie se montra immuable. La permanence de l'État avait déjà suscité l’étonnement des adversaires les plus acharnés de Napoléon, Chateaubriand et Benjamin Constant. On comprend dès lors, combien le système de la démocratie de masse parlementaire (le passé de la Révolution française) a représenté la plus puissante dynamique d’acculturation et d’intégration à l’unité politique et culturelle (comme entité sociale) à l’État-nation. Regardé en cette guise, le système communiste, en tant que modernité travaillant sous l’égide d’une transcendance (le prolétariat comme démiurge de l’Histoire qu’il dirige vers la fin de la nécessité), n’apparaît plus que comme une version attardée et abâtardie de la philosophie de Lumières, dès lors que l’Occident s’était, quant à lui, déjà soumis à l’autorité absolue de l’économique délié de toutes valeurs morales, de toutes limites politiques mises à l’expansion de sa sphère, en d’autres mots, soumis au pouvoir absolu de l’immanence de la marchandise-objet, et donc à son équivalent général : l’argent.

De quelques aspects de la postmodernité politique et culturelle

 

De cette situation est née une série de paradoxes. Par exemple, l’individualisme, prôné comme la quintessence de la liberté, se traduit par une uniformisation et une massification sans précédent des goûts, des styles, des modes, des habitudes, y compris sous la forme de la prétendue individualisation du Look. Que partout aujourd’hui, les opinions politiques rappelées avec insistance par la grande presse d’information ne sont plus qu’un souvenir de temps déjà anciens. Aussi, dès lors que les hommes sont soumis aux sollicitations de réseaux mondiaux d’informations détenus par quelques multinationales, le seul et unique but visé par la presse se réduit-il à mettre en scène de diverses manières le profit maximum et à sa légitimation comme « état naturel de la société moderne ». Nouveaux profits sans cesse réactualisés par la création de nouveaux besoins qui fait de la vie de la majorité des hommes un devenir se déployant sous l’égide du manque permanent, lequel ne permet plus d’atteindre à une quelconque complétude de l’homme en sa demeure terrestre, mais au contraire lui ouvre les voies confuses de l’errance de la convoitise permanente au sein de l’abondance des choses ou, comme rêve éveillé, dans le dénuement. Ainsi l’obsession pour la possession sans cesse renouvelée de nouveautés semble-t-elle ne pouvoir jamais combler une angoisse fondamentale qui engendre un manque à la libido si caractéristique des populations des mégalopoles occidentales dont les habitants sont les plus grands consommateurs Prozac.

Avec les réseaux mondiaux de télévision, il n’est pas trop de dire que l’on assiste depuis plus d’un quart de siècle à une totale transformation de l’expérience existentielle de l’homme, et plus précisément de l’homme occidental urbanisé. Avec l’accélération de la mondialisation de l’information et de la publicité, très vite, et de plus en plus rapidement, l’homme en la totalité de son site terrestre a été pris dans les rets du piège mortel de la dette et du crédit (à l’échelle individuelle et à celle des États) qui l’enchaîne à l’argent et l’adonne au culte des objets de la production industrielle et à leurs images. Les rapports que l’homme avait établis autrefois et naguère encore avec le monde — c’est-à-dire avec ce qui demeure de la présence de la nature comme émerveillement de sa simple présence14, ou ce qui demeure de l’altérité comme différences majeures et cependant toujours humaines, fût-elle faite de violences, ou bien ce qui survient comme inattendu, inexplicable sous l’acheminement d’une présence du transcendant — se sont réduits à la seule expérience de la marchandise et des matières premières que celle-ci se déguise en combat religieux comme celui de l’islamisme radical ou en charité d’ONG. Il en va de même pour l’expérience du travail qui a perdu ce rapport à la matière (le sens de la techné), lequel permettait à l’homme de saisir sa puissance démiurgique dans le faire qui donnait formes et fonctions à la matière. A présent, l’informatique ne lui en donne que des images virtuelles. Tous nos rapports au monde sont non seulement médiatisés par les medias, mais modifiés par les images qui légitiment les divers modes de l’Arraisonnement ou Dispositif (Ge-stell), cette nouvelle Sainte Trinité de la modernité : Techno-science, Capital, Profit. Mouvement que Gianni Vattimo résuma naguère d’une parfaite formule synthétique : l’expérience existentielle de l’homme s’épuise dans et par « l’usure de l’être par la valeur d’échange » ou pour le dire de manière plus simple encore, lorsque le bien-être épuise l’être. Ce n’est donc pas l’effet du hasard si la Trilatérale insiste tant sur la maîtrise des réseaux de communications satellites détenus par quelques puissantes entreprises multimédias occidentales ; ce n’est pas l’effet du hasard si tous les gouvernements, totalitaires ou démocratiques, censurent cette possibilité d’information plus libre que sont les réseaux sur l’Internet ; ce n’est pas l’effet du hasard si, sous la forme dégradée d’une réaction tardive, restauratrice et donc dérisoire, l’Europe, aiguillonnée par les efforts grotesques de la France, a tenté en 1992 d’imposer une exception culturelle lors des négociations du G.A.T.T. dont on voit les piètres résultats présentement.

Ce phénomène d’uniformisation dans la multiplication du même ad libitum offert par la technique triomphante est consubstantiellement au développement urbain et dès sa naissance la presse d’information y était liée et le louait. Aujourd’hui, dans l’espace de la mégalopole (il y a des villes, Le Caire ou Mexico plus peuplées que la Roumanie), modèle de l’habitat urbain généralisé, les réseaux de télévisions recouvrent de leur toile invisible et omnipotente d’ondes les concentrations humaines au sein desquelles il n’y a plus d’autres expériences du monde que l’individualisme exacerbé et avec une cellule familiale éclatée, mutilée, devenue le témoin archaïque des temps anciens. La mégapole se présente donc comme une juxtaposition d’hommes atomisés formant ensemble une masse d’individus identiques renforcée depuis une trentaine d’année par la théorie du genre où, homme et femme, c’est du pareil au même, où chacun, croyant vivre un destin personnel, ne fait que suivre des voies préprogrammées de longue date par le travail et le chômage, la valeur d’échange et le profit qui maintiennent en permanence les pôles de la richesse et ceux de la pauvreté.

Notre époque est marquée, entre autres phénomènes inouïs, par la disparition de la paysannerie comme culture et non comme activité productive industrielle, c’est-à-dire par la fin de l’ultime activité humaine où l’expérience du travail s’inscrivait dans une sacralisation de l’objet productif, la terre, avec les multiples rituels qui étaient associés à sa fertilité. Cette extinction a signé l’identification de l’agriculture à l’industrie et, pour les espaces soit les moins fertiles ou les plus difficilement accessibles, leur mercantilisasion touristique les transforme en spectacle de la marchandise. Plus aucun espace, plus aucun groupe humain existant, qui ne soit soumis aujourd’hui, d’une manière ou d’une autre, aux lois de la marchandise et du profit.

Nous sommes, à la fois les témoins et les acteurs d’une véritablement mutation anthropologique de l’homme15 où tout « Étant » (das Seiend)16 non-occidental doit se conformer à la place et au rôle que lui assigne l’occidentalisation du monde qui, après avoir tout conquis, sécrète d’elle-même l’Étant en totalité dans ses incarnations immédiates subsumées en marchandises. Mutation anthropologique qui se manifeste sous diverses formes métissées et syncrétiques entre ce qui demeure encore d’archaïsme et la marche irrépressible de la modernité tardive, la nouvelle Physis, la marchandise, dans l’hybris de la logicité productive. Au revers de cette occidentalisation, entendue et exprimée de manière générale comme positivité du monde, se situe le rejet dans l’irrationalisme de tout ce qui n’entre pas dans cette logicité de la production du moment, mais qui, en fin de compte, n’est rien moins que la mise en réserve des productions infinies comme possibles à venir. Or, cette objectivation permanente en devenir n’a d’autre nom que celui de nihilisme.

Dans cette dynamique de la modernité tardive, l’information de masse, la presse et plus encore les médias audiovisuels ne sont que les instruments d’opérations et d'illustrations de ce nihilisme qu’ils dissimulent sous la perpétuelle réédition de la positivité de tout l’Étant marchandise comme Vérité, c’est-à-dire comme nouvelle version du Beau et du Bon. Or, il n’est là qu’une Vérité d’autant plus éphémère que le système du profit exige un renouveau permanent des objets afin de maintenir et la convoitise dans le champ psychologique (la libido), et le manque dans le destin historial de l’Arraisonnement-dispositif (Ge-stell), disons aussi dans le socius. C’est pourquoi le discours politique de la puissance ne s’est jamais autant dissimulé derrière le pacifisme du vocabulaire économique, ses lois prétendument scientifiques et indépassables (le néolibéralisme) et la prétendue éthique de la société de consommation. Derrière le moralisme des droits-de-l’homme se tient l’oubli du Politique avec ses odes à la démocratie de masse représentative et à la liberté de la presse d’information ; derrière un humanisme abstrait oublieux de l’homme réel en ses voies et manières, dans sa détresse, ses angoisses, ses peurs on voit l’humanitaire se substituer au politique, et masquer la plus féroce des guerres économiques.17 C’est tout cela qu’accomplissent les mass-médias qui travaillent dur pour faire accroire présentement que le bien-être, la physis comme somme des marchandise, a pris le nom de l’Être. Chez Marx, c’est formulé ainsi : « le monde est la somme des marchandises produites dans le monde » !

Dans la réponse, Zur Seinsfrage, que Heidegger offrit au texte de Ernst Jünger, Über die Linie, il écrivait les lignes suivantes :

 

« Denn es gehört zum Wesen des Willens zur Macht, das Wirkliche, das er be-mächtigt, nicht in der Wirklichkeit erscheinen zu lassen, als welche er selber west ».18

 

On comprend alors pourquoi dans notre présent, parler de démocratie de masse réelle, d’une démocratie où les hommes pendraient en charge leur devenir avec un minimum de connaissance des causes, est un conte, une idéologie, ou plus mieux, le masque séduisant ou grimaçant de l’essence de la modernité : le nihilisme.

 

Claude Karnoouh

Bucarest 10 juillet 2017

Notes :

1 Il est intéressant de noter que le grec attribue au mot travail, εργον, uniquement un sens particulier : une action qui réalise quelque chose ; ainsi chez Homère, par exemple, c’est le travail de la terre, et dans le dialecte ionnien, εργον s’oppose à λογος. On imagine déjà tous les commentaires que l’on pourrait développer sur ce thème !

2 On remarquera que pendant la Révolution la devise y compris celle des Jacobins était : « La République une et indivisible », le lot démocratique y était absent. De même que dans l’expression emblématique de la République : « Liberté, égalité, fraternité », pas de rappel de la démocratie !!!

3 Cf., Howard Zinn, A People History of America, Harper’s Perennial, New-York, 1995.

4 Cf., Michael Cimino, Heaven’s Gate, admirable film sur la guerre civile entre 1889 et 1893 dans le comté de Johnston dans le Wyoming entre les grands propriétaires de ranch spécialisés dans d’élevage de bovins et des milliers de nouveau émigrants, essentiellement de l’Empire russe et d’Allemagne, à qui les services de l’émigration avaient promis des terres qu’ils n’ont reçu jamais.

5 NDLR. Lors de ce qu’on a appelé la « révolution roumaine » de décembre 1989, et qui fut en fait un coup d’état militaire organisé avec un appui étranger occidental et soviétique, on a mis en scène, à partir de la morgue de Timisoara, un faux charnier dans le but de montrer que le pouvoir communiste « tirait sur son propre peuple ». Au même moment, profitant du battage médiatique international organisé autour de la « révolution roumaine », l’armée des Etats-Unis envahissait dans un quasi-silence médiatique le Panama pour y changer le gouvernement local alors aux mains d’un ancien agent de la CIA devenu rebelle, au prix de milliers de morts dans les quartiers populaires pilonnés par l’US Army.

6 En France et en Italie on peut noter cela avec la réduction des journaux communistes ou d’extrême droite comme l’Humanité et l’Unitá, comme Rivarol ou Présent, à de simples feuilles informatives qui ne survivent pour ce qui concerne la presse d’extrême gauche que par les subventions de l’État.

7 Exemple : plus il y a de chaînes traitant de la protection des animaux sauvages dans les réserves en Afrique ou en Asie, plus la disparition des espèces s’accélère !

8 C’est précisément à l’occasion de la Première Guerre mondiale que dans le réduit moldave, afin de mobiliser les troupes, que le roi Ferdinand de Roumanie promet une réforme agraire et le suffrage universel.

9 Ernst Jünger, In Stahlgewittern, 1920.

10 Ernst Jünger, Der Arbeiter, 1931.

11 C’est, à l’évidence, cette intégration qui manqua à l’Autriche-Hongrie et aux pays successeurs d’Europe centrale et orientale qui naquirent de ses cendres.

12 On le constate sur les monuments aux morts de la Première Guerre mondiale qui ne sont plus des mausolées commémoratifs de telle ou telle bataille où sont consignés les noms des chefs des armées (l’Arc de Triomphe à Paris par exemple), mais des stèles et des monuments de pierre aux pieds desquels sont inscrits les noms de tous les soldats, par ordre alphabétique, sans distinction de grade ou de classe sociale. Tous égaux dans la mort pour la Patrie.

13 Jean-Cristophe Rufin, La Dictature libérale, éd. Jean-Claude Lattès, Paris, 1994.

14 Cette mutation nous la percevons avec acuité lorsque nous écoutons ce qui reste encore de la parole vraie des Aborigènes australiens lorsqu’ils disent : « la terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre. » Nous retrouvons ici ce que Remo Guidieri avait rapporté dans son livre sur L’Abondance des pauvres : avec les primitifs nous avons eu affaire à « des présocratiques tropicaux ».

15 Philippe Forget et Gilles Polycarpe, L’Homme machinal. Technique et progrès : anatomie d’une trahison, Paris 1990.

16 « Das Seiend », une entité réellement perçue, cf., M. Heidegger, Einführung in die Metaphysik, Max Niemeyer, p. 42. Le fait de cette présence se dit « die Seiendheit ».

17 Ce que Gilles Lipovetsky désigne joliment comme « Les noces de l’éthique et du business », in Le Crépuscule du devoir. L’éthique indolore des nouveaux temps démocratiques. Gallimard, Paris 1992.

18 « Car il appartient à l’essence de la volonté de puissance de ne pas laisser le réel sur lequel elle établit sa puissance apparaître dans cette réalité qu’elle est elle-même essentiellement. » in M. Heidegger, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 1956. Pour la version française, cf., « Contribution à la question de l’être », in Question I, Paris 1968 (dans la traduction de Gérard Granel).

Partager cet article
Repost0
5 septembre 2017 2 05 /09 /septembre /2017 14:59

Depuis les années 1970, nous avons été habitué à vivre dans la crise, dans un climat de crise, dans un discours de crise. Qui a permis de justifier les peurs, les sauve-qui-peut, les restrictions budgétaires, le démantèlement des conquêtes sociales. Mais il s’agissait jusque là d’une crise « à la marge » qui permettait de faire payer les coûts de l’irresponsabilité des élites possédantes aux pays périphériques du Sud et de l’Est embourbés dans la spirale de l’endettement usuraire et aux couches populaires des pays capitalistes développés. Aujourd’hui, la crise qui fut si utile à la prolongation du système dominant et à sa mondialisation totale, est en quelque sorte rapatriée au sein même des centres dominants. Puisque, malgré les « paradis fiscaux » et les « gated cities », les phénomènes d’insécurité, de faillites, de surendettement, de narcomanie, d’auto-destructions, de guerres atteignent peu à peu les cercles jusque là privilégiés. Au point où les puissances occidentales n’obéissent plus systématiquement au centre nord-américain tandis qu’on découvre qu’il n’y a peut-être plus de pilote dans l’avion basé sur le porte-avion Washington DC. On a donc affaire à une crise systémique planétaire, mondialisée, globale, qui provoque incohérences et paniques au sein mêmes des milieux qui avaient été habitués jusque là à gouverner sans partage en utilisant un système « démocratique » stabilisé d’alternances sans alternative Et quand le chat dort, les souris dansent. Sauf qu’il ne dort pas mais semble avoir perdu le contrôle de ses neurones qui en font chacun à leur tête.

Pour trouver des réponses humaines à la hauteur des défis devant lesquels se trouve l’humanité, il faut d’abord résumer l’essentiel, à savoir comprendre la logique infernale du système qui ne fait plus système. Ce que cet article devrait aider à entreprendre.

La Rédaction


 

La prochaine crise systémique est déjà là

-

Septembre 2017


 

Badia Benjelloun

 

Le FMI a récemment alerté les USA sur la situation de leurs firmes dont le niveau d’endettement facilité par des taux d’intérêts très faibles risque de compromettre la stabilité du système financier1. C’est le cas particulièrement du secteur de l’énergie, de l’immobilier où la dette représente quatre à six fois les fonds propres2. L’actuelle reprise des forages pour exploiter le gaz de schiste au Dakota, au Texas et en Virginie, avec de nouveaux prêts accordés, bénéficie de la remontée du cours du baril depuis la restriction de l’offre mondiale résultant des accords Russie-Séoud pour l’OPEP.

La demande mondiale est atone, en accord avec la stagnation de la croissance mondiale. Un rebond de la consommation mondiale au deuxième trimestre est lié à un appétit plus important3 de l’Inde en hydrocarbures, géant continental qui est totalement dépendant de ses importations. Un contrat de dix ans signé en 2016 avec la Russie pour 100 millions de tonnes livrables en dix ans assurera son ravitaillement. Rosneft a de plus acquis Essar Oil, une raffinerie sur la côte Ouest de l’Inde d’une capacité de 400 000 barils/jour4

L’énorme dette privée étasunienne s’est encore accrue avec des prêts à la consommation, hausse du recours aux cartes de crédit de plus de 4% (encours de 880 Milliards USD) et prêts automobiles et dette étudiante. Le crédit immobilier en constitue une part majoritaire (8 400 milliards sur 12 600) mais il recule dans sa composition. Les constructeurs automobiles voient leur chiffre de vente baisser en 2017 et leur prévision pour 2018 n’est pas meilleure. Le nombre de stock d’invendus n’a jamais connu un pic de cette ampleur et le prix de l’occasion s’affaisse. La bulle de 1 100 milliards du prêt pour l’automobile, grandement encouragé par les incitations fiscales de l’administration précédente est près d’éclater5.

La dette étudiante a atteint 1 480 milliards en avril 2017. Les frais de scolarité ont grimpé quatre fois plus vite que les prix à la consommation en quarante ans.Trois raisons se sont conjuguées, une forte demande, une baisse des aides des collectivités et des revenus moindres des fonds d’investissement des universités depuis la dernière crise de 2007. C’est l’Etat fédéral qui est prêteur à plus de 70% à ceux qui espèrent tirer de leurs titres universitaires une source de revenus. La rente de ce prêt figure dans ses revenus, au même titre que ses recettes fiscales en baisse continue. En avril 2016, selon le Wall Street Journal, 22 millions d’Etasuniens étaient en retard de leur paiement et un emprunteur sur six, soit 3,6 millions d’ex-étudiants, est en situation de défaut sur sa dette. Il n’a effectué aucun remboursement depuis plus d’un an. Trois millions ont obtenu un rééchelonnement de leur dette. Cette situation illustre la stagnation du «marché du travail», avec un chômage des diplômés du supérieur qui suit la courbe générale du chômage. La contraction de leurs salaires de 8%, rend encore plus difficile le remboursement de leur dette.

La dette publique des USA caracole cette année vers les 20 000 milliards de dollars, elle dépasse largement le PIB. Elle est grosse d’un problème majeur jusque là occulté. Il s’agit des ponctions réalisées par l’Etat fédéral dans les fonds de réserve de la Sécurité Sociale et des retraites pour son fonctionnement, alors qu’il s’est amputé de ses ressources pour réduire les impôts payés par les firmes 6. Il est estimé que si les taux de rendement des fonds de pensions publics se situent à un niveau de 4%, et non de 7% tel qu’il est apprécié par leurs gestionnaires, le manque de provisionnement des rentes à servir est de 5 000 à 8 000 milliards de dollars et non de 2 0007. Une armée de futurs retraités, celle qui aura survécu à la dépression et à la dépendance aux opioïdes, va s’apercevoir que ses cotisations n’ont été investies ni dans l’appareil productif ni dans les infrastructures ni dans l’éducation de ses enfants. Et qu’il lui faudra donc continuer à travailler si elle trouve à s’employer dans les petits boulots.

 

L’instance capitaliste dominante est en quasi-faillite permanente.

Elle semble dépendre de deux ingrédients, la dette et la guerre.

Elle a vu fondre sa classe moyenne, passée de 54% à 50% en vingt ans, avec de plus un revenu médian en baisse constante8. 70% du PIB est porté par la consommation, donc il lui faut s’endetter. Ce que masque mal l’alignement de ces données, c’est la rétribution plus faible des salariés et une distribution du revenu de la production en faveur du capital. Un taux de chômage savamment maîtrisé contracte la masse salariale autochtone et favorise l’extorsion de la plus-value. Un autre mécanisme intervient pour la contenir à ce stade du capitalisme mondialisé.

 

La concurrence salariale exogène.

A côté des déplacements d’unités de production vers des pays où la classe des travailleurs n’est pas organisée et n’a pas l’expérience des luttes accumulée depuis le triomphe du mode de production industriel capitaliste en Occident, un autre mécanisme la contient et la livre sans défense au capitalisme mondialisé.

 

L’impérialisme ne se contente plus de la liberté de circulation des capitaux et des marchandises.

Jusque là la main-d’œuvre, source de plus-value à l’origine du profit était localisée à une nation. Ces trois dernières décennies se sont caractérisées par l’expansion de l’utilisation d’un salariat immigré dans les pays du Centre avec une accélération de ce phénomène depuis l’encouragement de mouvements migratoires liés aux guerres fomentées dans les pays périphériques. Cette mutation sociale a des conséquences sur la forme des antagonismes sociaux, leur expression politique, leur ‘ethnicisation’. Trump a été élu sur la base de ses promesses intenables de fermer les frontières aux migrants mexicains et de restreindre sinon d’abolir les permis de travail HB1 pour les travailleurs qualifiés asiatiques et européens.

 

 

Le problème est configuré de manière analogue en Europe.

L’agriculture californienne ne peut se passer des Mexicains illégaux. Le tourisme français incorpore notoirement des sans-papiers, de même pour le bâtiment et les travaux publics. Il existe également une pression sur les salaires des travailleurs intellectuels en raison de l’emploi par les firmes (en particulier de la Silicon Valley)d’étrangers avec des visas HB19. La concurrence de jeunes diplômés venus de pays tiers, Inde et Chine, fournissent moins le différentiel des salaires et l’environnement sont désormais moins attractifs, ce qui reflète la division internationale du travail et l’existence de nations dominantes qui aspirent à elles à moindre coût toutes les ressources, y compris ‘humaines’.

L’importation d’une main d’œuvre étrangère massive a été rendue possible par l’extrême prolétarisation des populations dans les pays périphériques en raison de l’échange inégal, économique et politique, imposé depuis la divergence installée au 19ème siècle. Elle est visible. Mal vécue par les couches sociales qui sont victimes de cette concurrence, elle est exprimée par des choix électoraux xénophobes. Le problème est configuré de manière analogue en Europe. Le parti de la famille Le Pen n’a pas été porté au pouvoir car il est resté une entreprise familiale de peu d’envergure qui n’a pas convaincu des segments suffisamment importants du secteur financier.

 

Effacement des nations.

Ainsi, le capitalisme après avoir désagrégé les communautés rurales, dissout les corporations artisanales, aboli les frontières pour les capitaux, après deux guerres mondialisées sur le sol européen pour le partage des marchés et des colonies, est en train d’effacer les nations. Les puissances impériales du siècle dernier avaient redessiné selon leur gré d’un coup de crayon et d’une règle les limites des pays qu’ils n’ont plus administrés directement. Progressivement, elles-mêmes se trouvent engagées dans un processus de disparition. Les unités capitalistiques parcellaires, en raison d’un phénomène de concentration extrême, tendent à devenir une seule entité. Si la Deutsche Bank tombe, c’est aussi la BNP, la Société Générale et beaucoup d’autres qui tomberont.

Les nations bourgeoises et jacobines surgies sous la pression d’une classe de marchands alliée à des monarchies absolues qui ont stérilisé les classes féodales n’ont plus d’autre raison d’être que le prélèvement de l’impôt pour servir les intérêts de sa dette auprès de ses prêteurs privés et assurer une fonction de surveillance et de répression policière voire armée10 des populations. Les monopoles semblent suffire à la tâche.

En vingt ans, Google a absorbé près de deux cents sociétés dont les activités étaient voisines des siennes11. Le partenariat récent avec Walmart pour lancer un commerce en ligne et rogner le périmètre d’Amazon la lance dans la concentration horizontale12 et indique qu’il n’y a plus de limite aux tailles de telles monstrueuses entités.

L’uniformisation du monde est en cours par la domination sans précédent de quelques firmes qui infligent au marché mondial leurs produits ‘spécifiques’. Ils sont si peu spécifiques et si peu indispensables que la ponction prioritaire du profit va à leur « marchandisation », le discours et ses moyens de persuasion. La fabrication de la camisole idéologique et sa dispersion est elle-même une industrie à part entière avec son réseau d’ouvriers spécialisés, pourvus de compétences techniques en matière d’images, de films et scénarisations et de tropes sophistes. Leurs prouesses, en particulier le retournement du sens des notions en leurs contraires, sont appréciées par les commanditaires de psy-ops. La rhétorique de la guerre préventive permanente et la libération de peuples qui subissent une destruction de leur pays et de leur mode de vie et de pensée lors de campagnes de bombardement en sont des produits dérivés.

Le système a un besoin vital pour sa dynamique d’une polarisation du monde et de sa représentation en deux zones ou catégories énergétiques. Sans l’existence de deux phases hétérogènes, pas de circulation, pas de marchandises, pas de profit. Une fois réglée (en apparence seulement) la question du communisme par la disparition de l'Union soviétique, Al Qaïda a été remise en service.La création occidentale de cette nébuleuse qui allait porter un coup fatal à l’URSS en l’enlisant en Afghanistan et la prolifération de ses multiples avatars permettent l’occupation militaire d’une zone charnière entre l’Orient et l’Occident. Les conflits de cette intensité sont le carburant indispensable à la Pax Americana, ventes d’armes et incitation à l’enrôlement par Facebook de clients au suicide pour «Allah» compris. Mais ils sont aussi un accessoire plus que nécessaire pour susciter un antagonisme racial dans les contrées occidentales entre les ‘indigènes’ qui voient se rétrécir leurs privilèges de natifs de pays dominants et les importés plutôt basanés et souvent musulmans. l

Le travail incessant des filiales sans nombre de l’institution Georges Soros en témoigne. Elles ne sont pas découragées par ce qui sert encore de cadre étatique en Occident alors que leur mode de financement est aisément consultable.L'Open Society irrigue aussi bien les Antifas à Charlottesville, le CCIF (Collectif contre l'islamophobie en France)13 en France que les organisations en faveur des migrants qui se révèlent être parfois de simples trafiquants d’êtres humains14. Il dispense ses deniers également aux mouvements d’exrême-droite15, sans quoi le spectacle serait imparfait. Le paradigme de la guerre permanente vécu dans leur chair par les peuples arabo-musulmans ne recouvre qu’imparfaitement celui du Monde (capitaliste) en Crise Permanente.

 

Les périodes de développement homogène inter-critiques sont révolues.

Les turbulences majeures - recherche éperdue du redressement des taux de profit en chute, comment vendre à une «populace» sous-payée, l’équation est aussi triviale - observables depuis plus de vingt ans, ne peuvent faire ignorer une tentative de restauration de l’humanité dans un contexte qui privilégie son émancipation et d’abord de celui de sa reproduction, subsistance et éducation-transmission de savoirs et de croyances. Elle persiste par endroits et ne cherche qu’à trouver moyen d’éclore. La crise prochaine est déjà là, elle est permanente.

Docteur Badia BENJELLOUN

4 septembre 2017

 

Notes (consultées le 04/09/2017) :

4 Idem. https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/010187939150-rosneft-frappe-un-grand-coup-sur-le-marche-indien-2108746.php

15 NDLR. Voir en particulier cette description des appuis aux mouvements ukrainiens d’extrême droite de la part de différentes organisations de type « société ouverte » : http://www.investigaction.net/fr/ukraine-autopsie-d-un-coup-d-etat/ , ce qui prouve, comme le soutien avéré des « démocraties » aux extrémistes takfiristes en Libye ou en Syrie, que l’on peut désormais soutenir des forces « d’extrême centre » côté rue et des forces d’extrême droite côté cour.

Partager cet article
Repost0
22 août 2017 2 22 /08 /août /2017 19:18

Même si avec le recul, des phénomènes comme « l’eurocommunisme » ou « l’union de la gauche » témoignent que les processus d’alignement de la gauche sociale sur les canons de la « gauche morale » biberonnée depuis 1945 par les Etats-Unis et leurs supplétifs ont produit leurs effets délétères sur le long terme, c’est néanmoins une impression de vertige qui domine quand on observe le paysage actuel des « forces radicales » en France. A peu près tous les repères idéologiques, toutes les causes justes, tous les « fondamentaux » ont cédé au cours des dernières « trente piteuses » sous le poids du « nouveau crétinisme parlementaire » promu par la « nouvelle aristocratie ouvrière » qui a troqué ses liens depuis longtemps distendus avec Moscou ou Pékin pour ceux beaucoup plus solides, plus sonnant et plus trébuchant offerts par un Parti de la gauche européenne ou une Confédération européenne des syndicats financés par Bruxelles avec l’argent du contribuable. Dans le but d’éteindre le radicalisme social et la solidarité internationale partout sur le vieux continent. Avec l’aide de nombreux « lobbies », fondations et organisation « non » gouvernementales ayant pignon sur rue et dont personne n’ose mentionner les sources de financement ou les liens à l’étranger.

Dans ce contexte, la gauche de salon saura dénoncer verbalement le terrorisme « islamiste », takfiriste en fait, en Europe et exiger de nous que « nous soyons tous Charlie » sans dénoncer ses promoteurs au Moyen-Orient ni leurs groupes armés en Syrie ou en Libye ni leur protecteur outre-atlantique. Pas plus qu’elle ne dénoncera les activités des sectes néo-évangélistes réactionnaires agissant dans les banlieues françaises ou les exactions de la LDJ. Dans le meilleur des cas, elle laisse dire ou dit elle-même dans le pire, toutes les inepties possibles sur Cuba ou le Venezuela. C’est par contre le silence assourdissant qui domine lors coup d’état au Honduras, du coup de force en Argentine ou au Brésil, des guerres des cartels de la drogue au Mexique ou des tueurs militaires et paramilitaires en Colombie, tous plus ou moins liés avec leur parrain des bords du Potomac et plaçant les fruits de leurs turpitudes dans des paradis fiscaux protégés par les armées de l’OTAN. Il n’est pas question dans cette gauche là d’un devoir d’ingérence dans ces confettis bancaires d’Europe ou du Commonwealth. Bref, elle offre sur un plateau d’argent à l’extrême droite tous les ingrédients et tous les arguments dont cette dernière a besoin pour « conquérir l’opinion ». Ce bref article résume les points essentiels à analyser pour étudier une société française coupée du monde réel et qu’il faudra reprendre point par point pour rendre au peuple de France son autonomie de pensée et éviter qu’il ne devienne le terrain de jeu des forces de la guerre de tous contre tous prônée par les ingénieurs néo-conservateurs et interventionnistes libéraux du chaos mondialisé.

La Rédaction
 

1973-2017 : l'effondrement de la gauche française

-

Août 2017

Bruno Guigue*

En 1973, le coup d'Etat du général Pinochet contre le gouvernement d'Unité populaire au Chili provoqua une vague d'indignation sans précédent dans les milieux progressistes du monde entier. La gauche européenne en fit le symbole du cynisme des classes dominantes qui appuyèrent ce “pronunciamiento”. Elle accusa Washington, complice du futur dictateur, d'avoir tué la démocratie en armant le bras meurtrier des militaires putschistes. En 2017, au contraire, les tentatives de déstabilisation du pouvoir légitime au Venezuela ne recueillent au mieux qu'un silence gêné, un sermon moralisateur, quand ce n'est pas une diatribe anti-chaviste de la part des milieux de gauche, qu'il s'agisse des responsables politiques, des intellectuels qui ont pignon sur rue ou des organes de presse à gros tirage.

Du PS à l'extrême-gauche (à l'exception du “Pôle de renaissance communiste en France”1, qui a les idées claires), on louvoie, on ménage la chèvre et le chou, on reproche au président Maduro son “autoritarisme” tout en accusant l'opposition de se montrer intransigeante. Dans le meilleur des cas, on demande au pouvoir légal de faire des compromis, dans le pire, on exige qu'il se démette. Manuel Valls, ancien premier ministre “socialiste”, dénonce la “dictature de Maduro”. Son homologue espagnol, Felipe Gonzalez, trouve scandaleux l'appel aux urnes, et il incrimine “le montage frauduleux de la Constituante”. Mouvement dirigé par la députée de la “France Insoumise” Clémentine Autain, “Ensemble” condamne le “caudillisme” du pouvoir chaviste. Eric Coquerel, également député de la FI et porte-parole du Parti de gauche, renvoie dos-à-dos les fauteurs de violence qui seraient à la manœuvre “des deux côtés”, tout en avouant ingénument qu'il n'a “pas envie de critiquer Maduro”.

Que s’est-il passé ?

Entre 1973 et 2017, que s'est-il passé ? Il y a un demi-siècle, la gauche française et européenne était généralement solidaire - au moins en parole - des progressistes et révolutionnaires des pays du Sud. Sans méconnaître les erreurs commises et les difficultés imprévues, elle ne tirait pas une balle dans le dos à ses camarades latino-américains. Elle ne distribuait pas les responsabilités entre les putschistes et leurs victimes en rendant une sorte de jugement de Salomon. Elle prenait parti, quitte à se tromper, et ne pratiquait pas, comme la gauche actuelle, l'autocensure trouillarde et la concession à l'adversaire en guise de défense. Elle ne disait pas : tout cela, c'est très vilain, et tout le monde a sa part de culpabilité dans ces violences regrettables. La gauche française et européenne des années 1970 était sans doute naïve, mais elle n'avait pas peur de son ombre, et elle ne bêtifiait pas à tout bout de champ lorsqu'il s'agissait d'analyser une situation concrète. C'est incroyable, mais même les socialistes, comme Salvador Allende, pensaient qu'ils étaient socialistes au point d'y laisser leur peau.

A voir l'ampleur du fossé qui nous sépare de cette époque, on est pris de vertige. La crise vénézuélienne fournit un exemple commode de cette régression parce qu'elle se prête à une comparaison avec le Chili de 1973. Mais si l'on élargit le spectre de l'analyse, on voit bien que le délabrement idéologique est général, qu'il traverse les frontières. Lors de la libération d'Alep par l'armée nationale syrienne, en décembre 2016, les mêmes “progressistes” qui font la fine bouche devant les difficultés du chavisme ont fait chorus avec les médias détenus par l'oligarchie pour accuser Moscou et Damas des pires atrocités. Et la plupart des “partis de gauche” français (PS, PCF, PG, NPA, Ensemble, EELV) ont appelé à manifester devant l'ambassade de Russie, à Paris, pour protester contre le “massacre” des civils “pris en otage” dans la capitale économique du pays.

Bien sûr, cette indignation morale à sens unique occultait la véritable signification d'une “prise d'otages” qui eut lieu, en effet, mais par les milices « islamistes », et non par les forces syriennes. On put le constater dès que les premiers couloirs d'évacuation furent mis en place par les autorités légales : les civils fuirent en masse vers la zone gouvernementale, parfois sous les balles de leurs gentils protecteurs en “casque blanc” qui jouaient au brancardier côté cour et au « djihadiste » côté jardin. Pour la “gauche”, le million de Syriens d'Alep-Ouest bombardés par les extrémistes customisés en “rebelles modérés” d'Alep-Est ne comptaient pas, la souveraineté de la Syrie non plus. La libération d'Alep restera dans les annales comme un tournant de la guerre par procuration menée contre la Syrie. Le destin aura aussi voulu, malheureusement, qu'elle signale un saut qualitatif dans l'avachissement cérébral de la gauche française.

Une gauche indigente et couarde

Syrie, Venezuela : ces deux exemples illustrent les ravages causés par l'indigence de l'analyse conjuguée à la couardise politique. Tout se passe comme si les forces qui tenaient lieu de “forces vives” dans ce pays avaient été anesthésiées par on ne sait quel puissant sédatif. Parti des sphères de la “gauche de gouvernement”, le ralliement à la doxa diffusée par les médias dominants est général. Convertie au néo-libéralisme mondialisé, l'ancienne social-démocratie ne s'est pas contentée de tirer une balle dans le dos à ses ex-camarades des pays du Sud, elle s'est aussi tirée une balle dans le pied. Transformé en courant minoritaire - social-libéral - au sein d'une droite plus dévouée que jamais au capital, le PS s'est laissé cannibaliser par Macron, la savonnette à tout faire de l'oligarchie capitaliste euratlantique. Dans les années 1970, même la droite française “libérale éclairée”, avec Giscard d'Estaing, était plus à gauche que le PS d'aujourd'hui, ce résidu vermoulu dont l'unique fonction est de distribuer les sinécures aux rescapés du hollandisme.

La page de Solférino une fois tournée, on pouvait alors espérer que la “gauche radicale” prendrait le relais en soldant les comptes des errements passés. Mais la “France insoumise”, malgré son succès électoral du 23 avril 2017, est un grand corps mou, sans colonne vertébrale. On y trouve des gens qui pensent que Maduro est un dictateur et d'autres qui pensent qu'il défend son peuple. Ceux qui dénoncent l'adhésion de la France à l'OTAN pleuraient à chaudes larmes sur le sort de ses mercenaires wahhabites à Alep. La main sur le cœur, on se proclame contre l'ingérence étrangère et l'arrogance néo-coloniale au Moyen-Orient, mais on veut “envoyer Assad devant la CPI”, ce tribunal d'exception réservé aux parias du nouvel ordre mondial. Le président syrien, nous dit-on, est un “criminel”, mais on compte quand même sur le sacrifice de ses soldats pour éliminer Daech et Al-Qaida. Ces contradictions seraient risibles, si elles ne témoignaient d'un délabrement plus profond, d'un véritable collapsus idéologique.

Ethnocentrisme néocolonial

Elle a beau vouloir rompre avec la social-démocratie, cette gauche adhère à la vision occidentale du monde et à son droit-de-l'hommisme à géométrie variable. Sa vision des relations internationales est directement importée de la doxa pseudo-humaniste qui partage le monde en sympathiques démocraties (nos amis) et abominables dictatures (nos ennemis). Ethnocentrique, elle regarde de haut l'anti-impérialisme légué par les nationalismes révolutionnaires du Tiers-Monde et le mouvement communiste international. Au lieu de se mettre à l'école de Ho Chi-Minh, Lumumba, Mandela, Castro, Nasser, Che Guevara, Chavez et Morales, elle lit Marianne et regarde France 24. Elle croit qu'il y a des bons et des méchants, que les bons nous ressemblent et qu'il faut taper sur les méchants. Elle est indignée - ou gênée - lorsque le chef de la droite vénézuélienne, formé aux USA par les néo-conservateurs pour éliminer le chavisme, est mis sous les verrous pour avoir tenté un coup d'Etat. Mais elle est incapable d'expliquer les raisons de la crise économique et politique au Venezuela. Pour éviter les critiques, elle répugne à décrire comment la rupture des approvisionnements a été provoquée par une bourgeoisie importatrice qui trafique avec les dollars et organise la paralysie des réseaux de distribution en espérant saper la légitimité du président Maduro.

Moraline occidentale : Minorités visibles contre minorités et majorités invisibles

Indifférente aux mouvements de fond, cette gauche se contente de participer à l'agitation de surface. En proie à une sorte de divertissement pascalien qui la distrait de l'essentiel, elle ignore le poids des structures. A croire que pour elle, la politique n'est pas un champ de forces, mais un théâtre d'ombres. Elle prend parti pour les minorités opprimées à travers le monde en omettant de se demander pourquoi certaines sont visibles et d'autres non. Elle préfère les Kurdes syriens aux Syriens tout court parce qu'ils sont minoritaires, sans voir que cette préférence sert leur instrumentalisation par Washington qui en fait ses supplétifs et cautionne un démembrement de la Syrie conforme au projet néo-conservateur. Elle refuse de voir que le respect de la souveraineté des Etats n'est pas une question accessoire, qu'elle est la revendication majeure des peuples face aux prétentions hégémoniques d'un Occident vassalisé par Washington, et que l'idéologie des droits de l'homme et la défense des LGBT servent souvent de paravent à un interventionnisme occidental qui s'intéresse surtout aux hydrocarbures et aux richesses minières.

On pourra chercher longtemps, dans la production littéraire de cette gauche qui se veut radicale, des articles expliquant pourquoi à Cuba, malgré le blocus, le taux de mortalité infantile est inférieur à celui des USA, l'espérance de vie est celle d'un pays développé, l'alphabétisation est de 98% et il y a 48% de femmes à l'Assemblée du pouvoir populaire (merci à Salim Lamrani2 et à Flavien Ramonet, enfin, de l'avoir fait). On n'y lira jamais, non plus, pourquoi le Kérala, cet Etat de 33 millions d'habitants dirigé par les communistes et leurs alliés depuis les années 50, a l'indice de développement humain de loin le plus élevé de l'Union indienne, et pour quelle raison les femmes y jouent un rôle social et politique de premier plan3. Car les expériences de développement autonome et de transformation sociale menées loin des projecteurs dans des contrées exotiques n'intéressent guère nos progressistes, fascinés par l'écume télévisuelle et les péripéties du barnum politicien.

Dopée à la moraline, intoxiquée par le formalisme petit-bourgeois, la gauche boboïsée signe des pétitions, elle intente des procès et lance des anathèmes contre des chefs d’Etat qui ont la fâcheuse manie de défendre la souveraineté de leur pays. Ce manichéisme lui ôte la pénible tâche d'analyser chaque situation concrète et de regarder plus loin que le bout de son nez. Elle fait comme si le monde était un, homogène, traversé par les mêmes idées, comme si toutes les sociétés obéissaient aux mêmes principes anthropologiques, évoluaient selon les mêmes rythmes. Elle confond volontiers le droit des peuples à s'auto-déterminer et le devoir des Etats de se conformer aux réquisits d'un Occident qui s'érige en juge suprême. Elle fait penser à l'abolitionnisme européen du XIXème siècle, qui voulait supprimer l'esclavage chez les indigènes en y apportant les lumières de la civilisation au bout du fusil. La gauche devrait savoir que l'enfer de l'impérialisme aujourd'hui, comme du colonialisme hier, est toujours pavé de bonnes intentions. Lors de l'invasion occidentale de l'Afghanistan, en 2001, on n'a jamais lu autant d'articles, dans la presse progressiste, sur l'oppression des femmes afghanes et l'impératif moral de leur libération. Après quinze ans d'émancipation féminine au canon de 105, elles sont plus couvertes et illettrées que jamais4.

 

* Universitaire à La Réunion, ancien élève de l’ENA, philosophe, géopolitologue, ancien haut fonctionnaire limogé en 2008 de son poste de Sous-préfet par la ministre de l’intérieur Michèle Alliot-Marie pour avoir témoigné sa solidarité avec les Palestiniens. Auteur de nombreux ouvrages portant sur l’économie solidaire, l’esclavage, Lénine, les conflits du Moyen-Orient., la géopolitique.

Notes :

1NDLR. En fait, la solidarité avec le Venezuela s’étend à d’autres groupes de gauche, internationalistes, antimondialistes ou anti-impérialistes comme l’Association nationale des communistes, le Collectif communiste « Polex », le Comité Valmy et de nombreux autres associations politiques qui foisonnent sur les ruines de ce que fut le Parti communiste français avant son adhésion à un Parti de la gauche européenne qui procure postes et financements, ou de certains groupes « gauchistes » qui n’ont pas accepté de transiger avec les principes sur lesquels ils étaient bâtis.

2NDLR. Voir entre autre : < https://blogs.mediapart.fr/pizzicalaluna/blog/060915/cuba-parole-la-defense-par-salim-lamrani > ; < http://arretsurinfo.ch/authors/flavien-ramonet/ > consultés le 22/08/2017

3NDLR. Voir entre autre : < http://www.reveilcommuniste.fr/article-l-action-des-communistes-au-kerala-inde-du-sud-33-millions-d-habitants-depuis-50-ans-et-ses-result-108335846.html > consulté le 22/08/2017

4NDLR. On remarquera que les forces de gauche occidentale se penchent rarement sur l’Afghanistan, pourtant envahi début 1979, selon ce qu’allait reconnaître plus tard Zbigniew Brzezinski < https://www.les-crises.fr/oui-la-cia-est-entree-en-afghanistan-avant-les-russes-par-zbigniew-brzezinski/ >, par des supplétifs de la CIA, soit avant l’entrée dans le pays des troupes soviétiques. La CIA n’a eu aucune hésitation à aider alors des groupes qui avaient comme consigne de tuer dans les villages en premier lieu les instituteurs et les infirmières, jugés porteurs de ...démoralisation. La réaction soviétique fut certes très mal calculée mais il n’en reste pas moins que le camp de l’émancipation ne se trouvait pas du côté de ceux que Reagan allait baptiser les « combattants de la liberté » et les champions de la démocratie ...pétromonarchiste. La gauche afghane quant à elle reste rarement mentionnée en France ...vu qu’elle conteste fermement la présence armée étrangère dans son pays. < http://www.les7duquebec.com/7-de-garde-2/les-enfants-de-helmand-nous-netions-pas-des-terroristes/ > ; < http://www.antiimperialista.org/en/topics/260 >. Consultés le 22/08/2017

Partager cet article
Repost0
17 juillet 2017 1 17 /07 /juillet /2017 00:15

Cet article décrit dans le détail le "continent" que l'anthropologie a effectivement ouvert à l'humain en passe de devenir moderne, la voie vers la compréhension de sa propre culture à travers le choc avec une culture totalement "autre" et pourtant tout aussi totalement humaine que la "nôtre". C'est avec la mort des "cultures" dites aujourd'hui "premières" selon la logomachie du politiquement correct post-moderne émotionnel, que nous découvrons ce que l'anthropologie nous a en finale laissé en héritage, en commençant par les vrais "premiers anthropologues", la fraction des missionnaires chrétiens qui voulurent convertir mais qui, pour ce faire, voulurent, durent et surent d'abord comprendre.

Cet article pose également une autre problématique très actuelle, celle du messianisme qui s'est avéré inhérent à toutes les religions du Livre (mais cela, on le savait déjà) mais aussi à leurs héritiers, les adeptes réducteurs de la « fin de l'histoire » néolibérale néoconservatrice ainsi qu'aux adeptes des « lendemains qui chantent » communistes. Ce qui devait amener, avec le succès final de la mondialisation, à la situation que nous connaissons aujourd'hui, à la question que nous ne pouvons plus élucider, par-dessus nos « croyances » ou nos « mécréances », pourquoi dans son développement chronologique différencié, les cultures humaines ont-elles « avancé » à des rythmes si différents, privilégiant, ici, un type de « progression » sur une autre, là-bas ? Mais aussi, en quoi le messianisme est-il vraiment spécifique des « gens du Livre » ou pas ? L'âme humaine et les religions « primitives » sont-elles si éloignées de « l'Unique » et donc de l'idée d'accomplissement, de paradis et d'apothéose ? Et Dieu, ou les lois de l'histoire, dans tout cela, et si l'un ou l'autre existent, quel voie ont-ils choisi pour nous ? Les religions monothéistes, y compris dans leurs formes « athées », prolongent-elles les « sagesses » que l'on trouvait dans les strates « antérieures » et qui seraient donc « communes » et donc ... « unes » ?

A partir de cette étude factuelle et des vastes réflexions vers laquelle elle nous amène, on peut poser ainsi le questionnement : la mondialisation arrivée à son aboutissement, et l'anthropologie, en ayant prolongé la philosophie et la théologie avant de mourir faute de peuples non « découverts », nous amènent à reposer sous une forme encore plus crue la question fondamentale de toute l'humanité en mouvement : Que faisons nous dans ce monde ? Et a-t-il une destinée, un sens ? ...Question fondamentale qui dépasse désormais le clivage entre « croyants » et « non croyants », comme celui entre « païens » et « monothéistes ». Désormais, « tous unis » dans une même réalité, chacun peut faire son « shopping » conceptuel dans le capharnaüm de toutes les cultures mortes où nous a amené, partout sur la planète, la mondialisation. Unité dans le chaos du moment qui prendra ou ne prendra pas sens aux yeux de ceux qui succéderont aux « post-modernes » que nous sommes tous devenus aujourd'hui, ici et maintenant. ...Car le « village global » n'est en fait qu'une gigantesque « réserve indienne » dans laquelle nous vivons tous et où nous exhibons nos parures et nos tatouages dans des danses corporelles ou intellectuelles ayant perdu tout sens du sacré ...Vengeance de l'histoire ou vengeance du grand Manitou ? Vengeance en tout cas qui apprend l'humilité devant le savoir illimité et la science, qui est patience.

La Rédaction

 

Adieu à l’anthropologie.

-

Quelques réflexions sur la disparition de l’altérité radicale

-

Juillet 2017

 

Claude Karnoouh

 

1- Rappel pour mémoire

Pour aborder ce sujet, il convient, en premier lieu, de rappeler quels furent les premiers défis que l’altérité souleva pour l’Occident, et comment celui-ci s’y confronta. C’est seulement après ce préalable que l’on pourra déterminer la généalogie des phases où s’élabora peu à peu la construction d’un domaine de la connaissance nommé présentement : anthropologie. Faut-il encore le préciser, il ne s’agit pas de l’anthropologie au sens grec du mot anthropos — ce qui a trait à l’homme en général et à lui seul dans son opposition aux dieux et aux Idées. L’anthropologie dont il est ici question (appelons-la par convenance l’anthropologie moderne ou la « science anthropologique ») surgit originellement d’un étonnement sans équivalent devant des êtres qui furent perçus comme des hommes totalement et radicalement différents de ceux qui peuplaient tant l’Occident chrétien que l’Orient musulman, voir même les parties de l’Afrique connues dès la plus haute l’Antiquité du vieux monde. En d’autres mots, il s’agit de ce qui apparut aux yeux des Européens de la fin du XVe et au XVIe siècle comment l’altérité humaine radicale. L’avènement d’un événement inouï, la mutation dans la nature de la connaissance de l’autre de la part de l’Occident chrétien, d’un autre vraiment humain et cependant totalement différent du chrétien européen. Ce n’était ni l’Infidèle connu depuis la conquête arabe, les croisades et les guerres contre l’Empire ottoman, mais du païen tel que le définit le poète français de la Pléiade, le protestant Clément Marot : il s’agit de tous les peuples qui ne rapportent pas leurs croyances et leur foi aux religions du livre.

En découvrant l’Amérique, « l’Indien » est devenu l’Autre-par-excellence dans une situation paradoxale. En effet, bien qu’on l’exterminât1, les colonisateurs catholiques cherchaient néanmoins à le comprendre en observant minutieusement ses mœurs et ses coutumes, ses langues, puis, en avançant selon une approche plus théorique, en tentant, au fur et à mesure des découvertes, de le comparer dans la synchronie et la diachronie, pour élaborer une sorte de hiérarchie du développement des peuples, c’est-à-dire, dans l’esprit des Lumières pris au sens le plus large, une échelle s’étendant des peuplades les plus éloignées de l’état de la bourgeoisie de l’Europe occidentale jusqu’à celles qui s’en approchaient quelque peu.2 Ainsi, en trois siècles, au fur et à mesure que s’imposait de manière générale la philosophie du sujet (d’abord, au sens de l’« ego cogitans » cartésien qui détermine le monde objectif/rationnel à la mesure de son doute, puis ensuite à l’aune de l’ego transcendantal kantien, qui détermine la rationalité à tout ce qui est accessible à l’entendement humain), laquelle détermine la vérité de l’objet, se sont construites les bases d’une science humaine ou sociale à part entière, différente dans sa démarche pratique de la philosophie, mais s’en originant, que l’on nomma ethnographie (le terme apparaît en 1823) puis, anthropologie, au cours du dernier tiers du XIXe siècle.

Pour être historiquement plus précis, rappelons que cette fascination simultanément humaniste puis scientifique pour l’homme Autre et néanmoins homme (qui n’est ni le barbare vraiment humain des Grecs, qui ne peut parler aux dieux puisqu’il ne parle pas grec ; ni les monstres, hommes-chiens, animaux à face humaine, têtes à jambes et toutes sortes de démons propres aux représentations des croyances médiévales dans les lieux où régnaient Gog et Magog, le prêtre Jean ou tout autre être merveilleux,3 comme Bosch les illustra à l’aube de la Renaissance), cette fascination est consubstantielle à la conquête de l’Amérique. C’est la raison pour laquelle ces perceptions et leurs nouvelles représentations s’inscrivent dans l’imaginaire du naturalisme retrouvé de la Renaissance…

Il est par ailleurs avéré que depuis les Egyptiens, et avant eux les Sumériens, toute l’histoire des relations antiques du Moyen et Proche-Orient avec l’Afrique renvoie à une certaine familiarité de connaissance comme l’avaient aussi les Grecs et les Romains. Lors des premières expéditions médiévales en direction du Sahara et de l’Afrique noire sub-saharienne, puis, après les voyages portugais le long des côtes de l’Afrique, tout cela mis à nouveau en présence les Européens et Africains, instaurant des relations et des échanges, y compris déjà un commerce d’esclaves antérieur au commerce transatlantique (commerce triangulaire) que les Vénitiens et les Génois avec les Arabes exploitaient fort bien, et que les Francs rencontrèrent lors de la Première croisade. Les dernières expéditions portugaises le long des côtes sud-africaines précédèrent de très peu la « découverte » de l’Amérique, mais tant le Berbère que l’Arabe ou le noir qui pouvait être un guerrier ou un esclave étaient des hommes connus de l’Occident depuis l’Antiquité (certaines dynasties égyptiennes étaient noires, venues du haut-Nil soudanais4 ; parmi les troupes d’Hannibal il y avait des Noirs), et les relations s’étaient poursuivies tout au long du Moyen-Âge. De plus, bien que vu comme des « sauvages », ces peuples noirs étaient bien moins redoutables pour les Européens que les Mongols, les Tartares, les Tatares venus d’Asie centrale et des haut-plateaux de Mongolie. Ces noirs étaient en général des sédentaires (les Bochimans, Hottentots et Pygmées, chasseurs-cueilleurs, étaient inconnus) et venaient de sociétés plus ou moins royales, de puissants patrilignages hiérarchisés, sociétés d’éleveurs ou d’agriculteurs-éleveurs pastoraux, eux-mêmes en contact de longue date avec les hautes civilisations urbaines de la Méditerranée orientale. Il en allait de même en cette fin du XVe siècle pour l’Asiatique ou l’habitant des Indes, de tout ce monde, l’Europe en « savait quelque chose ». Ces peuples pouvaient certes surprendre par certains aspects physiques, leurs vêtements ou leur absence de vêtements, par leurs mœurs quotidiennes, toutefois cette surprise avait été, de longue date, intégrée au stock des connaissances européennes. Or, ce qui arriva le 12 octobre 1492 apparut très vite, comme un coup de tonnerre dans cette civilisation européenne qui chercha plus encore que l’Empire romain ou l’Empire des steppes ne le firent, à s’étendre, à outrepasser sans cesse son domaine politique, économique et culturel. Ce jour-là, le jour de la découverte5 de l’Amérique par Colomb, le monde, c’est-à-dire notre planète a commencé à devenir moderne, se transformant en un seul et même espace unifié de déploiement des communications maritimes, ce qui, cinq siècles plus tard se nommera « the global village ». Désormais, et plus rapidement encore, dès lors que Magellan doublerait le cap Horn et s’aventurerait dans le Pacifique par l’Est, tous les continents seraient bientôt reliés : Europe, Atlantique, Pacifique, Océan indien, dès la fin du XVIe siècle, la communication et l’économie des grands pouvoirs devinrent planétaires.

Cette extension – de fait la pénultième extension de l’Occident6, la dernière la conquête de l’espace – mettait pour la première fois dans l’histoire humaine en contact direct l’Européen avec un nouveau personnage, sans aucun équivalent préalable dans la mémoire des voyageurs7, des explorateurs, des marchands et des prêtres : l’Indien, plus tard l’Aborigène australien, le Polynésien et le Mélanésien ! Là on avait affaire au « sauvage » par excellence ! Sédentaire ou nomade, constructeur d’empires, agriculteur ou chasseur-cueilleur, il est très souvent nu, même dans les régions froides. Mayas, Toltèques ou Aztèques, membres de sociétés impériales hiérarchisées et centralisées se caractérisent aux dires des conquistadors par des mœurs à la fois raffinées et d’une violence inouïe, avec des sacrifices humains massifs, infiniment plus massifs que ceux déjà décrits avec effarement par les premiers prêtres et les premiers marchands européens qui rencontrèrent les Mongols de la Horde d’Or ou qui furent retenus prisonniers dans les campements des khans régnant depuis les hautes terres de Mongolie sur la Russie, la Sibérie occidentale, l’Asie centrale, la Chine. Etranges êtres humains pour ces pauvres hidalgos qui valorisent l’or et l’argent. On leur offre des objets de valeur dérisoires aux yeux des Européens, des plumes ou des femmes esclaves issues des tribus vaincues. Etranges Indiens ! Ils sont très souvent cannibales8, comme le découvriront deux siècles plus tard Cook et ses marins chez les Polynésiens d’Hawaï, comme en feront l’expérience tragique des missionnaires auprès des Mélanésiens. Ces Indiens étaient sauf exceptions notables prompts à la guerre pour récupérer des femmes et des enfants (le bien le plus précieux) ou humilier la tribu voisine. Plus tard, très étrange enfin cet Aborigène australien, le plus archaïque et le plus incompris peut-être, homme venu directement du paléolithique supérieur, sans aucune agriculture et rencontré au milieu du XVIIIe siècle à Botany bay : austère, simple, endurant, ascétique, dont le principal souci, hormis la survie alimentaire grâce à la chasse et la cueillette des graines sauvages, était le jeu complexe des alliances et des filiations en fonction de systèmes de parenté très complexes d’une part9, et, de l’autre, de ressaisir dans ses rêves une interprétation de l’origine du monde, de la dessiner et de la peindre. Tous ces empires, toutes ces tribus, tous ces clans étaient dépourvus du sens de la propriété privée de la terre et pour certains les plus archaïques, d’agriculture… Tous ces traits, autant pour l’homme européen que pour l’Asiatique semblaient incompréhensibles, au point que parmi les éléments théologico-économiques fondamentaux qui vont servir d’arguments pour légitimer la conquête de l’Amérique du Nord, figurerait, en bonne place dans de nombreux actes officiels, le fait que les Indiens ne sont pas divinement dignes de posséder la terre étasunienne sur laquelle ils vivaient au prétexte bien connu de la théologie calviniste et néo-protestante qu’ils ne sont pas prédestinés à la travailler !

 

2-La découverte des Amériques ou la fin de l’archaïsme

Ce qui fait de ce 14 octobre 1492, de ce premier pas sur le sol du « Nouveau-Monde », l’événement-avènement (Ereignis)10 moderne par excellence, c’est que, dès les premières correspondances adressées par Christophe Colomb à ses maîtres royaux après la « découverte » de cette île des Caraïbes (qu’il nomma Hispaniola, la future Haïti-Saint Domingue), il y précise l’absence de ces monstres humains11 que j’ai précédemment rappelés, si familiers à l’iconographie médiévale de l’exotisme, tels qu’ils étaient encore représentés dans la traduction espagnole de 1524 du Livre des Merveilles du monde de Jean de Mandeville publié pour la première fois en 1356.12

Ces Indiens étaient donc des hommes et non des monstres, mais des hommes si différents qu’ils se présentèrent à l’imaginaire occidental comme les premiers représentants, plus que le Noir, de l’Autre homme radicalement différent. Et c’est en tant qu’hommes différents totalement différents des hommes connus précédemment qu’ils furent à la fois l’objet d’une curiosité déjà quasi scientifique de la part des moines et, simultanément, le sujet-homme « rejeté par Dieu » soumis et contraint au travail le plus rentable, celui de l’esclave : « […] et autant d’esclaves qu’elles [leurs Altesses royales] en voudront faire charger, car ce sont des idolâtres. »13 A ce moment-là de l’histoire occidentale, c’est, dans l’espèce homme, la qualité de chrétien qui est le seul trait discriminant permettant, sans commettre aucun péché, d’engendrer la réduction immédiate ou la non-réduction de la personne à l’état d’esclave … En d’autres mots, ce n’étaient ni des singes ni des demi-singes, mais de vrais hommes, avec les qualités d’intelligence pratique et théorique que possède tout être humain, mais, n’étant que des païens anthropophages, on pouvait les soumettre au travail esclave, travail dont on sait qu’il exige une accoutumance et une adaptation que seul l’homme est capable d’endurer. Très vite, on constata que l’Indien appartient véritablement au genre humain. Ainsi, les chefs des comptoirs établis par des protestants calvinistes interdirent à leurs ouailles mâles, sous peine de bannissement, toute « paillardise » avec les femmes indigènes non-baptisées. Ce qui suggère que ces « paillardises » avaient lieu et de manière fréquente14 et qu’elles n’étaient pas considérées comme de la bougrerie, en terme moderne, de la zoophilie ! Et même lorsque Las Casas démontra qu’ils avaient une âme, rien n’y fit : hommes, véritablement hommes, inférieurs et vaincus, ils ne pouvaient être que des esclaves dans une vision chrétienne qui, bien que catholique, n’en était pas moins comprise comme l’accomplissement de la prédestination : « Ainsi Notre Rédempteur a donné ce succès à notre Roi et à notre Reine très illustres et à leurs royaumes devenus célèbres pour cette chose importante […] pour la grande gloire qu’ils en tireront dès que tous ces peuples se convertiront à notre sainte foi et ensuite pour les biens temporels non seulement l’Espagne, mais tous les Chrétiens auront bénéfices et profits. »15 Pour ces esprits hautement chrétiens, il est vrai que la suite des événements de la conquête pouvait donner à croire en cette prédestination : tant la chute de l’Empire aztèque que celle de l’Empire inca furent le fait de petites troupes de conquistadors chrétiens déterminés, énergiques, résolus et cruels dans leur extrême violence, très habiles politiquement, armés de mousquets et d’un ou de deux petits canons (armes à feu plus terrorisantes par leur bruit que par leur efficacité), montés sur cet animal inconnu et puissant, le cheval. Ces intrus ont été confrontés aux troupes certes fort nombreuses de ces empires, mais dénuées d’armes en métal, et, last but not least, pratiquant un art de la guerre aux buts totalement inconnus à ces populations. Que ce soit les Aztèques, les Mayas ou les Incas, ou d’autres ethnies plus primitives, le but de la guerre n’était pas tant de tuer les plus d’ennemis, mais de prendre le plus de prisonniers possibles afin d’alimenter les sacrifices humains (les hommes), pour augmenter le stock d’esclaves (hommes, femmes et enfants) et pour la possession de potentielles épouses afin d’assurer au maximum la reproduction de la société.16

Tous, dans leur simple présence comme « étant humain là-dans-le-monde » (Sei Ende) ainsi et non autrement, manifestaient cette altérité radicale qui, dans sa pratique quotidienne et festive, ses rites, ses croyances, ses représentations matérielles, ses parures, y compris celles inscrites sur le corps (Darstellungen) ou spirituelles (Vorstellungen), ne pouvaient s’accorder avec celles que portait le monde occidental, avec son christianisme conquérant, sa soif d’or et d’échanges d’épices aux profits juteux, que sous deux formes.

La première historiquement, celle qui vit la conversion même parfois pacifiquement, mais en général réduisant en esclavage et exterminant, y compris culturellement ;

la seconde économique, quand, quelques quatre siècles plus tard, après que le génocide d’une masse d’entre eux et l’éradication de leur culture, parfois même de leur langue, après que cette fin de tous fut à peu près consommée, lorsque ces peuples devinrent d’un côté une sorte de lumpen (comme les Aborigènes australiens ou certains groupes d’Indiens aux États-Unis, au Brésil, en Colombie, Guyane française) parqués dans des réserves, soumis à l’exploitation néocoloniale qui, au nom d’un humanisme de pacotille, a transformé leur vie, leur « art » ou leur artisanat en éléments de la marchandisation généralisée sous le nom de folklore.

Où alors on vit des hommes égarés, hagards, hébétés, produit d’une acculturation ratée, guerroyant pour des maîtres divers et des trafiquants de toutes acabits (cf. l’Afrique noire d’aujourd’hui). Certes, cet homme indigène, avec ses manières syncrétiques singulières, est devenu homme de la modernité, voire même de la modernité tardive, mais d’une modernité ratée car modelée par l’inconsistance conceptuelle de sa nouvelle manière de nominaliser dans le monde, avec ses pidgins, son bichlamar, ses sabirs et autres volapüks. C’est l’homme qui use présentement des gadgets occidentaux sans jamais en saisir ni l’origine théorique (avec la complexité des instruments électroniques, une majorité des Occidentaux lui ressemblent) ni même, et la différence est essentiellement là, les conditions de leur réalisation.

Dès lors, après la mort culturelle et économique (un président français, Nicolas Sarkozy, a même parlé de non-advenue à l’histoire !), l’ancien « sauvage », le « païen », le « primitif » peut devenir pleinement l’homme « premier » de l’« art premier » , celui qui est comptabilisé, classé, muséifié comme un insecte par l’ethnographie-ethnologie-anthropologie « scientifique » et qui, comme pour accélérer sa fin, est transformé en marionnette folklorisée, nouvelle proie des « tour operators, ersatz d’« authenticité » archaïque, nouvelle marchandise offerte à l’avidité d’un exotisme de pacotille pour l’écrasante masse des touristes ignares et obscènes.

 

3-L’échec des politiques syncrétiques

Revenons à présent à l’aurore de ce moment où se planta le décor d’un Nouveau Monde à peine découvert et à ce qui, plus tard, apparaîtrait comme le premier pas de la mondialisation. Constatons, une fois encore, que l’Indien voué à l’extermination, en raison de la manière dont les Espagnols le forcèrent à travailler sous le joug d’une violence inouïe et d’un esclavage féroce, est cependant un être bien humain en ce que la lettre précitée de Colomb à ses maîtres espagnols fait ressortir déjà un symptôme de prédestination établissant des différences de valeurs qualitatives entre les civilisations. C’est donc ce symptôme – ici, chez les catholiques, comme on le verra plus avant, plutôt d’ordre politico-sociologique, tandis que les protestants l’élèveront au statut d’un principe théologique – qui prépare la mise sous tutelle, et quelle tutelle, de tous ces « sauvages », de ceux-là et d’autres que les Occidentaux trouveraient au fur et à mesure que leur conquête du monde s’étendrait. Lors de la célèbre controverse de Valladolid (1550), les contre-arguments de Sépulvéda à l’endroit de Las Casas paraissaient en justifier totalement les prémisses : « Ainsi la pauvreté de leur équipement militaire montre non seulement l'archaïsme de leur technique, mais que Dieu les priva de toute vraie défense. »17 Certes, et en dépit des mesures anti-esclavagistes de Charles-Quint jamais appliquées pour cause de guerre contre les Réformés, et surtout, pour achever la mise en place des éléments de cette tragédie dont les effets pèsent encore sur le destin des Amériques, le Légat du Pape qui arbitrait le débat, prit une décision grosse de crimes à venir en légitimant la traite des Noirs : « Le verdict du Légat du Pape est très finement énoncé. En déclarant qu’il est décidé (tel est le terme utilisé, distinct de "reconnu" ou "admis") que les Amérindiens ont une âme, le visage de Sepúlvéda s’obscurcit, signe de la victoire d’une Église humaniste. Mais la décision est immédiatement suivie d’une solution au problème économique posé dès lors par la nature humaine des autochtones : un homme ayant une âme ne peut être exploité sans rémunération ou tué sans raison. 'L’envoyé du Pape ouvre alors une perspective qui fera ses preuves : la main d’œuvre gratuite doit être recherchée parmi les noirs d’Afrique qui eux n'auraient pas d'âme de par leur absence de civilisation. Sepùlvéda et Las Casas sont tous deux vaincus. »18 On comprend parfaitement la manière extrêmement habile de trouver une solution à ce double problème d’une part théologique, de l’autre économique : comme il était déjà trop tard pour arrêter les effets de la grande violence répressive, des épidémies meurtrières et du travail esclave sur l’effondrement catastrophique de la démographie des Indiens, il n’était donc guère onéreux de les exempter d’esclavage en raison de leur nature humaine, et de faire appel désormais aux Africains noirs (par ailleurs connus de longue date des Européens), des hommes sans âmes, quoique, si l’on en eût cru certains voyageurs médiévaux, ils en eussent eu une (ainsi que les divers Asiatiques), qu’ils fussent infidèles ou idolâtres, c’est-à-dire « dans l’erreur ».19

Pour rendre justice à l’Eglise romaine, il convient de préciser, au moins dans un court paragraphe, que tout au début de la découverte du Nouveau Monde la papauté décréta le devoir moral et l’obligation juridique de la conversion des Indiens.20 Plus encore, les évangélisateurs, des moines des ordres mendiants (Franciscains) et prêcheurs (Dominicains et Augustins), découvrant l’effrayante situation des Indiens des îles, envoyèrent des délégations plaider la cause des indigènes devant le nouveau roi d’Espagne, l’Empereur du Saint Empire romain germanique, Charles Quint. Cortés, après avoir vaincu dans un bain de sang l’empereur aztèque à Mexico, fit appel aux Franciscains pour évangéliser la Nouvelle Espagne, premier nom du Mexique. Hommes de foi, sages et savants, ils y travaillèrent avec ardeur. D’abord, ils furent extrêmement attentifs, au travers d’interprètes, aux paroles des Indiens, en observant leurs coutumes, en enquêtant sur leurs croyances et leurs rites « idolâtres » puis, très rapidement, en apprenant leurs langues (le nahuatl pour les Aztèques) afin de débattre avec leurs prêtres de l’idolâtrie, de traduire la catéchèse catholique en nahuatl, et d’ouvrir des établissements d’enseignements pour les enfants des familles nobles aztèques souhaitant ainsi créer une véritable élite hispano-aztèque qui eût dû jouer un rôle important dans l’administration de la Nouvelle Espagne.21 Mais, dès le dernier tiers du XVIe siècle, la couronne espagnole arrêta ce mouvement de syncrétisme culturalo-religieux pour une politique centralisée et répressive bien plus accentuée.22 Il n’empêche, tant la résistance indienne et une certaine mémoire de la tradition impériale de la civilisation aztèque, que le nombre d’Indiens vivants au Mexique et au Guatemala (comme au Pérou dans l’empire Inca), laissèrent dans ces contrées, à la différence des îles Caraïbes, de l’Amazonie, de l’Argentine, du Chili, de l’Uruguay, de la plupart des régions des États-Unis et du Canada, une importante population indigène toujours présente aujourd’hui. Ainsi, poursuivant dans ce siècle la lutte séculaire menée pour une reconnaissance culturelle, sociale et économique, la résistance indigène du Mexique s’est actuellement réactualisée dans le mouvement zapatiste23 ou au États-Unis dans le mouvement de Sand Creek des Sioux contre les pipelines de pétrole brut traversant certaines de leurs terres ancestrales et sacrées.

Il n’empêche, la plus simple des justices ou la banale vérité factuelle nous oblige à reconnaître, contre les esprits animés d’un anticléricalisme borné, que ces Franciscains, ces Dominicains comme Las Casas, plus tard des Augustins et des Jésuites ont été les fondateurs de l’ethnographie, de l’ethno-linguistique et de l’anthropologie moderne, bien avant le « Linguistic turn ». En effet, en cherchant à traduire et à expliciter, c’est-à-dire à interpréter pour les prêtres aztèques et d’autres population de l’Ouest du Mexique et du Guatemala (les Mayas), les notions chrétiennes de Salut, de Rédemption, de Sauveur, de la double nature du Christ, divine et humaine, de Dieu unique en ses hypostases Trinitaires, de Saint Esprit en sa double procession du Père et du Fils, ils durent au préalable pénétrer la compréhension aztèque du surnaturel et de la divinité, la place qu’ils occupaient dans l’organisation socio-spirituelle de l’Empire aztèque, les enjeux symboliques et politiques des rites et le sens ou les sens ultimes que les Indiens donnaient à leurs croyances. En bref, inventer et appliquer une méthode d’approche de l’altérité : ce que trois siècles et demi plus tard, des anthropologues comme Boas ou Kroeber redécouvriraient pour comprendre les restes déstructurés des sociétés indiennes d’Amérique du Nord. J’y reviendrai. Mais dès le milieu de ce XVIe siècle, la naissance d’une société hispano-indienne ne se réalisa point car le pouvoir civil imposa les règles du fonctionnement social, religieux, celles commandant le travail sous la forme de l’esclavage aidé par un clergé séculier avide d’or et de bien-être.

Il faudra donc attendre encore quatre siècles pour que, en dépit de l’abolition de l’esclavage et de sa condamnation générale, les théories de l’évolution historico-culturelles jaugent les « sauvages » sous un autre angle que celui d’une prédestination à la soumission à l’homme occidental. Il a fallu quatre siècles pour regarder le « sauvage » en une autre guise que celle de l’efficacité technique et de ses effets pratiques. Il aura fallu quatre siècles pour qu’une « science » de l’altérité humaine, l’anthropologie sociale ou culturelle, réexamine la primitivité sans attribuer a priori à ses diverses cultures une faiblesse ontologique hormis celle de la technique comme ultime métaphysique de la modernité tardive. En effet, si l’on se reporte aux théories évolutionnistes, on y lit le constat que l’homme occidental – le bourgeois urbain, le capitaliste et l’industriel, l’ingénieur, voire l’ouvrier pour les penseurs socialistes24 – représentait dans le monde l’accomplissement de ce que devait être la civilisation par excellence : en d’autres mots, le beau, le bon, le bien et le vrai. Nous en connaissons aujourd’hui le coût humain ! Cette interprétation socio-historique fonctionnait parallèlement à celle que Darwin avait proposé pour l’évolution des espèces : comme pour les animaux, les sociétés eussent été soumises à une sélection drastique en fonction de leur capacité d’adaptation aux divers changements du milieu naturel et à leurs aptitudes intellectuelles à développer les moyens de dominer toujours plus la nature. Aussi historiens, philosophes, anthropologues physiques et culturels, psychologues, sociologues, etc… faisaient-ils du progrès techno-scientifique et de ceux qui l’avait mis en œuvre, une classe composée d’une bourgeoise financière, d’entrepreneurs industriels, d’ingénieurs, l’ultime critère de jugement quant aux valeurs socio-culturelles positives caractérisant les diverses sociétés humaines. L’histoire du monde se résumait donc à la grille de lecture d’un évolutionnisme mono-directionnel et mono-causal (le sens de l’histoire, fût-il dialectique !). Toutes les activités humaines allaient dans le sens de la complexification.

Ainsi, selon les philosophes des Lumières, les langues seraient passées de l’onomatopée aux langages articulés25, les religions, les mœurs, les objets rituels (ou art « primitif »26), etc., du simple au complexe. Quelle que soit la causalité unique, le rationalisme des Lumières et le triomphe de la marche en avant des progrès de l’homme ou le romantisme herdérien avec sa théorie des âges des sociétés où le philosophe et évêque luthérien affirmait que c’est à l’aurore des cultures que se déploie, dans sa plénitude, l’« esprit » d’une civilisation ou du peuple (Volksgeist), l’unité du concept et du sentiment, ces deux interprétations contrastées selon une dichotomique temporelle, soit vers le futur, tendue en direction de l’accomplissement humain en sa totalité soit, à l’opposé, regardant en arrière, vers un âge d’or qui depuis est marqué par sa décadence, ne s’éploient au bout du compte, que sur un même socle ontologique. Ces deux visions ou sens du monde participaient, de fait, d’une même acception ontologique de la temporalité : le temps comme eschatologie linéaire évolutionniste, Gloire initiale, Chute ou Paradis perdu, mais il s’agissait toujours de salut en devenir…

Nous connaissons cette double antienne de longue date, y compris dans l’une de ses plus belles versions poético-philosophiques, dans le renvoi nietzschéen à l’éternel retour du même, grâce auquel on retrouverait les valeurs héroïques des Grecs présocratiques. Nous avons là, si brillamment exposés qu’ils le fussent, les derniers avatars de la métaphysique de l’histoire, les ultimes tentatives pour obvier (oublier peut-être !) les défis ravageurs de la modernité technique et son effet majeur, l’acheminement à sa vérité du nihilisme accompli. Tous ces discours de la décadence ou de l’accomplissement présentent autant de variations sur des thèmes déjà martelés par les Saintes écritures anciennes et nouvelles : Paradis perdu, chute, attente ou arrivée du Messie rédempteur, préparation à l’Apocalypse. En digne héritier des Lumières plus que de la dialectique hégélienne, Engels ne fit qu’appliquer l’eschatologie temporelle de l’évolutionnisme en surpondérant le matérialisme économique comme condition de l’évolution historique.27 Mais il ne travaillait que dans l’esprit du temps et se trouvait très proche d’un anthropologue étasunien non-marxiste, Lewis H. Morgan, dont les œuvres inspirèrent de manière décisive sa lecture de l’évolution de l’institution familiale.28 Certes, sans rompre avec le modèle évolutionniste, cette univocité fut corrigée dans un cadre interprétatif pluridirectionnel29, mais il n’en demeura pas moins toujours tendu vers sa conception de l’accomplissement dans le modèle idéal du bourgeois urbain européen …Il suffit d’observer les élites africaines, polynésiennes, mélanésiennes pour s’en convaincre.

 

 
4- Le changement interprétatif

Pour que l’anthropologie commence à modifier son approche interprétative des sociétés primitives, il avait fallu d’une part, comme en linguistique, l’émergence du comparatisme synchronique (parfois contre, mais souvent en complément de l’historicisme philologique), d’abord fonctionnel puis structural30 et, de l’autre, le déploiement d’un esprit du temps abandonnant peu à peu l’arrogance coloniale, pour que les ethnologues délaissent aux préhistoriens et à leurs fossiles la quête des aspects de nos origines les plus anciennes, et observent que ces sociétés tant bien que mal survivantes étaient, de fait, composées d’homo sapiens sapiens, et non pas de quelconques singes hyperdéveloppés ou d’hommes de Néanderthal survivants. Il fallut qu’à l’instar de Boas, Kroeber, Malinowski, Firth, Griaule ou Sahlins ou Guidieri, les ethnologues s’étonnassent, au sens fort de l’étonnement philosophique, de ces mondes « sauvages » et mesurassent l’énormité de notre ignorance, à commencer celle par leurs langues et donc de leurs concepts, car il n’est pas d’énonciation dans une langue naturelle qui ne porte en elle des concepts et donc une pensée abstraite, laquelle n’est pas, quoiqu’en a dit Lévi-Strauss, du bricolage31. En effet, comme le fit remarquer Guidieri dans L’Abondance des pauvres et Derrida dans De la grammatologie, c’est du bricolage quand on ne comprend pas la sémantique et les foncteurs logiques d’une langue, et donc d’une pensée. Malgré tous les plaidoyers d’humanisme de Lévi-Strauss et d’autres, l’homme occidental anthropologue est demeuré prisonnier d’un ethnocentrisme qui lui faisait, une fois encore, comprendre l’homme sauvage simultanément inférieur intellectuellement et modèle de vie du Paradis perdu : un mélange de Rousseau quant à l’illusion du Bon sauvage et de Kant quant à l’universalisme des contenus des catégories de l’entendement.

Toutefois d’énormes questions demeurent et restent sans réponses convaincantes malgré plus d’un siècle et demi de méditation sur les différences culturelles.32 Ainsi pourquoi certains peuples, très tôt, ont-ils inventé diverses techniques forts complexes d’architecture, de calcul, l’écriture, la métaphysique, le monothéisme, des formes d’État centralisé et organisé par une puissante administration. Pourquoi chez certains la techno-science quasi moderne est déjà en pré-gestation tandis que chez d’autres homo sapiens sapiens l’accent fut mis sur la complexité des systèmes de parenté, la construction de mythologies, le raffinement de rituels fort complexes ? Le mystère demeure toujours ! Mais pourquoi, comme le fit remarquer Malinowski33, nous est-il si difficile de pénétrer le ou les sens que ces hommes attribuent à leur présence dans le monde, aux raisons de leur agir, à leurs croyances et à leur foi en ces croyances, à leurs représentations, à la manière de définir et de traiter l’ami, l’ennemi, le voisin ? Pourquoi prennent-ils femme de tant de manières différentes ? Pourquoi ont-ils choisi telle ou telle modalité de la filiation, telle ou telle d’exclusion exogamique, etc. ? Lire les anthropologues, au-delà de prétentions théoriques souvent creuses, c’est dans le meilleur des cas, lire des séries de descriptions dont, malheureusement, les critères de choix classificatoires sont très rarement explicités (cf. R. Nedham, Belief, Language and Experience), mais qui ressortissent à ceux qui nous sont familiers, à notre logique, en ce que les lecteurs auxquels nous destinons nos publications, ceux qui jugent, collationnent les diplômes et garantissent la valeur d’une « qualité » professionnelle, le public des lecteurs donc est massivement composé d’Occidentaux (ou de gens totalement acculturés à la manière de penser occidentale), habitués à certaines règles de la rhétorique argumentaire qui, par exemple, n’admettraient point que l’on explicite un mythe en contant un autre mythe non pas dans une visée comparative, mais d’un point de vue d’une herméneutique immanente…

La question demeure toujours en suspens, y compris du point de vue fonctionnaliste. Les indigènes engagent-ils telle ou telle action, pratiquent-ils tel ou tel rite, mettent-ils en jeu telle ou telle croyance pour résoudre au mieux les défis immédiats que leur posent les forces de la nature, ceux que leur lancent d’autres hommes ? C’est parfois apparemment vrai, mais très superficiel. Ce n’est que tardivement et en très petit nombre que les ethnologues retrouvèrent la voie des pères franciscains et commencèrent à prendre au sérieux (pour vraies) les interprétations indigènes dans leur langue, et non point agir comme le fit Frazer dans le Rameau d’Or qui s’acharnait à démontrer combien toutes ces croyances ne sont que naïvetés de primitifs somme toute « stupides ». Et Wittgenstein avec son bon sens logique et son humour ravageur, n’aura de cesse que de ridiculiser les approches plus primitives de celui qui était l’une des stars de l’anthropologie académique au début du XXe siècle.34

Certes le fonctionnalisme, sans qu’il l’assume véritablement, demeure marqué lui aussi d’évolutionnisme, y compris dans le comparatisme synchronique qu’il propose, mais, au fur et à mesure que les sociétés primitives disparaissent en tant que civilisation, les anthropologues qui suivirent Malinowski et Radcliffe-Brown35 comprirent que ces pertes étaient irrémédiables, que les « sauvages » n’étaient plus, sauf à reconstruire littérairement des sociétés imaginaires, qu’elles devenaient autre chose que ce qu’elles avaient été durant des siècles, que la mondialisation d’une forme politico-économique générale, le capitalisme impérial (y compris sous forme de guerres mondiales ou locales) avait définitivement achevé et unifié ces divers mondes qui ne s’étaient jamais rencontrés auparavant. Que tout était consommé et s’exposait dans un syncrétisme généralisé. Ainsi, aujourd’hui, les sauvages ne sont plus que « de grandes statues de pierre qui s’enfoncent lentement dans la boue », écrivait naguère Remo Guidieri dans la conclusion de son ouvrage majeure La Route des morts36 en une sorte d’oraison funèbre d’une profonde tendresse emprunte d’une grande tristesse.

Claude Karnoouh
Bucarest juin 2017

Notes :

1 NDLR. On l'exterminait le plus souvent, au moins au début de la colonisation, mais cela provoqua dès le départ des polémiques avec ceux des chrétiens et des théologiens qui dénonçaient ces comportements et prônaient la conversion et la fusion des indigènes dans la société importée d'Europe occidentale.

2 On rencontre souvent dans les écrits des penseurs libéraux du XIXe siècle des sentences qui comparent tant les ouvriers que les paysans aux « sauvages ».

3 Jean-Paul Roux, Les Explorateurs au Moyen-Âge, coll. « Le temps qui court », édit. du Seuil, Paris, 1967, cf. « Les merveilles du monde », pp. 149-183.

Jurgis Baltrušaitis, Le Moyen-Âge fantastique. Antiquités et exotismes dans l’art gothique, coll. Idées et recherches, Flammarion, Paris, 1981.

4 NDLR. Il existe même une école archéologique au Soudan mais ayant des appuis chez certains archéologues d'Europe qui considèrent que la civilisation égyptienne est née en Nubie (Soudan) noire avant de remonter vers le nord.

5 NDLR. « Découverte », terme qui en soit témoigne bien de cette situation où l'on « découvre » une terre pourtant dans les faits déjà « découverte » par les êtres humains qu'on y trouve sur place, mais qui sont si différents que c'est ce mot qui vint naturellement à l'esprit des grands voyageurs, et que ce terme a semblé tellement « normal » aux yeux des Européens qu'il est entré dans le vocabulaire au point où, même à notre époque où le « politiquement correct » exige de faire semblant de ne plus voir les différences et d'ignorer les ethnocentrismes pourtant constitutifs de toutes les sociétés humaines dans leur phase première, on ne pense même pas à l'éliminer. Alors qu'on exige l'élimination au profit de termes censés plus « neutres » de tant d'autres termes perçus, à tort ou à raison, comme discriminatoires. Il est des domaines où même le politiquement correct post-moderne et « sociétal » continue à respecter des tabous anciens.

6 NDLR. Il est intéressant de noter que c'est avec la décolonisation seulement qu'on a redécouvert les textes du Mali médiéval montrant que l'empereur du Mali avait alors envoyé une expédition qui avait atteint les côtes du Brésil actuel expliquant sans doute quelques aspects et comportements des populations indiennes de la côte brésilienne. Preuve encore une fois que l'être humain, de quelque origine qu'il soit, n'avance qu'à partir d'un ethnocentrisme de départ et que ses « grandes découvertes » ne sont au départ jamais partagées avec celles qui l'ont précédé dans une autre aire culturelle avec laquelle on n'a pas développé d'affinités.

7 L’arrivée des Vikings sur la côte Nord-Est de l’Amérique du Nord n’avait laissé aucun comptoir ni traces mnémoniques.

8 Jean de Lery, Histoire d’un voyage fait en la terre de Brésil en l’an 1557, Plasma, Paris, 1980, chap. XV, « Comment les Américains traitent leurs prisonniers pris à la guerre et les cérémonies qu’ils observent tant pour les tuer que pour les manger », pp. 173-182. Chez les Aztèques, parmi les offrandes aux dieux, il y avait des sacrifices humains consistant généralement en l’arrachement du cœur, et aussi à de l’anthropophagie.

9 Cf. Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, 1949 ; et Rodney Needham, Rethinking kinship and marriage, Oxford Universty Press, 1971.

10 Je me réfère ici à un concept essentiel de la seconde philosophie de Heidegger (après son "tournant" autour de 1934-35). Il s’agit de la pensée de l'Histoire de Heidegger selon qui celle-ci se déroule selon un rythme imprévisible et non-dialectique, faisant se succéder des époques de dévoilement de l'être; l'événement au sens fort est avènement d'un temps nouveau du monde, Heidegger jouant sur l'étymologie allemande pour signifier qu'il y a alors "appropriation" (eigen: propre) et spécification (Eigenschaft: spécificité, qualité propre) de l'être comme tel par ce déploiement. Tout cela renvoyant à une conception de l'être, du monde, du temps et de l'existence humaine, esquissée dans Être et temps (Sein und Zeit 1927) et reprise-retournée dans une "répétition" créatrice et un approfondissement dans Contributions à la philosophie (Beiträge zur Philosophie).

11 Christophe Colomb, Œuvres complètes, La Différence, Paris, 1992. Cf., pp. 208-226, la lettre adressée à Luis de Santangel le 14 février 1493 : « Dans ces îles je n’ai pas trouvé, à ce jour, d’hommes monstrueux, comme beaucoup le pensaient ; ce sont au contraire des gens de très bel aspect ; ils ne sont pas tout noirs comme en Guinée [Afrique] et ont les cheveux raides, et ne vivent pas là où ils sont trop exposés au fournaise des rayons du soleil […] Ainsi donc, je n’ai pas trouvé de trace de monstres, si ce n’est qu’une île qui s’appelle Carib, la seconde en arrivant aux Indes, qui est peuplée de gens qui, dans toutes ces îles, sont tenus pour féroces, car ils mangent la chair humaine. » pp. 215-215.

Un demi-siècle plus tard, en 1557, un jeune calviniste français, fuyant les guerres de religions, s’installa au fort Coligny placé sur l’une des îles de la baie de Guanabara (Rio de Janeiro) qu’il quitta par la suite, pour une expédition d’un an sur le continent. Décrivant ses rencontres avec les « sauvages » (de fait, les Tupinambas), il écrit : « […] ne sont pas plus gros ou plus petits de stature que nous sommes en Europe ; ils n’ont donc le corps monstrueux, ni prodigieux par rapport à nous. » in, Jean de Lery, op cit., p. 105.

12 Jean de Mandeville, Le Livre des merveilles du monde, coll. Sources d’Histoire médiévale, édition critique de Christiane Deluz, édit. du CNRS, Paris, 2001.

13 Christophe Colomb, op.cit., p. 216. Pour une histoire de la poursuite de la conquête décrite par les acteurs de l’époque, voir Bernal Diaz del Castillo, Historia Verdadera de la Conquista de Nueva España (Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne), rédigé en 1558, le manuscrit fut retrouvé à Madrid en 1632 et publié. Il existe une traduction roumaine de cet ouvrage, Adevarata istorie a cuceririi Noii Spanii, (avant-propos, choix de textes et traduction de Maria Berza), éd. Meridiane, Bucarest, 1986 ; et surtout Frère Bernardino de Sahagún, Historia general de las cosas de Nueva España (Histoire générale des affaires de la Nouvelle Espagne) texte rédigé en 1569 et publié en 1800 au Mexique. Il en existe une traduction roumaine, Istoria generala a lucrurilor din Noua Spanie, (Préface, traduction et commentaires de Narcis Zarnescu), éd. Meridiane, Bucarest, 1989. On trouvera ce que l’on peut appeler sans réserve la première description ethnographique des Indiens situés entre la Floride et l’Ouest du Golfe du Mexique chez Álvar Núñez Cabeza de Vaca, in Relación que dio Alvar Núñez Cabeza de Vaca de lo acaescido en las Indias en la armada donde iba por Gobernador Pánfilo de Narvaez, réédité sous le nom de Naufragios… en français, Relation et naufrages d'Alvar Nuñez Cabeça de Vaca, première édition, Paris, 1837. Pour l'aire lusophone, cf. Charlotte de Castellnau-l'Estoille, Les ouvriers d'une vigne stérile. Les jésuites et la conversion des Indiens du Brésil (1580-1620), Paris/Lisbonne, Centre culturel Gulbenkian, 2000, 548 p. (compte-rendus : http://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_2002_num_57_3_280077_t1_0819_0000_1 ; https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2007-4.htm )  ; Antonio Vieira (auteur), Eduardo Lourenço (préface), Joao Viegas (traduction), La mission d'Ibiapaba, le père Antonio Vieira et le droit des Indiens (1657), 1998, 218 p.

Pour saisir les conditions effrayantes de la répression contre les indigène récalcitrants et leur mise en esclavage par les Espagnols, lesquelles entraînèrent, en un demi-siècle, le dépeuplement quasi total de toutes les îles Caraïbes, y compris la plus vaste, Cuba, cf. le premier et le plus célèbre défenseur des Indiens, le dominicain Bartolomé de Las Casas, Brevíssima relación de la destruyción de las Indias. Colegida por el Obispo don Bartolomé de las Casas o Casaus de la orden de Santo Domingo, première parution en 1552 (Il existe trois éditions modernes en français de cette œuvre qui reprennent toutes la traduction de 1579 du protestant François de Miggrode publiée à Anvers en 1579). Enfin, on lira avec très grand profit l’ouvrage de synthèse de Marcel Bataillon et d’André Saint-Lu, Las Casas et la défense des Indiens, coll. Archives, Julliard, 1971.

Il faut impérativement rappeler, car c’est décisif pour l’avenir des colonies et le développement rapide du capitalisme mercantile ainsi que, au bout du compte, pour la mise en œuvre accélérée de la globalisation, que cette extermination totale entraîna immédiatement une autre forme de criminalité coloniale, la traite transatlantique des Noirs réglée d’abord par Le Code noir espagnol, puis, plus tard, par le célébrissime Code noir promulgué sous Louis XIV. Lire à ce sujet l’admirable commentaire qu’en a donné Louis Sala-Molins, Le Code noir ou le calvaire de Canaan, P.U.F., Paris, 1987.

14 Jean de Lery, op. cit., chap. VI. Les catholiques en revanche pouvaient avoir comme maîtresse officielle ou compagne, avec la bénédiction de l’Église, des femmes indiennes à la condition qu’elles fussent baptisées dans la « vraie foi ». La plus célèbre de ces premières maîtresses avait été doña Marina, la compagne-traductrice de Cortés, le conquérant de l’Empire aztèque. Cette pratique était fort répandue dans la mesure où les chefs indiens, en signe de paix lors des premiers contacts pacifiques avec les Conquistadors, donnaient, parmi d’autres offrandes, des jeunes filles et des femmes prisonnières des guerres victorieuses contre des peuples voisins…

15 Christophe Colomb, Ibidem. Dans cette lettre, d’aucuns peuvent le constater, à la veille de l’émergence de la Réforme (les thèses de Wittenberg de Luther datent du 15 octobre 1517), les catholiques regardent les Indiens dans une vision commandée, elle-aussi, par la prédestination. En d’autres mots plus modernes : les Indiens ont perdu le grand jeu de l’Histoire parce qu’ils n’avaient pas la foi chrétienne et donc n’étaient pas, dès l’origine, les élus de Dieu ! On voit donc que la théorie structuraliste de l’histoire de Lévi-Strauss basée sur un hasard positif de facteurs favorables comme dans une sorte de jeu de cartes où le hasard ferait parfois bien les choses (cf. Race et histoire) est une pure construction idéologique qui obvie, masque sous prétexte d’égalitarisme, cette défaite initiale fondée justement sur une supériorité à la fois métaphysique et technique, origine de tous les empires coloniaux.

16 Alfred Métraux, Les Incas, coll. Le temps qui coure », édit. du Seuil, Paris, 1961. Cf., « Le 16 novembre 1532, à la tombée du jour, l’Inca Atahuallpa était arraché de sa litière au milieu de ses gardes et capturé par Francisco Pizzaro. Son armée taillée en pièces par une poignée de cavaliers, se perdait dans la nuit. », in « Le mirage inca », p. 3.

17 Site Internet Encyclopédie Wikipédia : fr.wikipedia.org/wiki/Controverse_de_Valladolid.

18 Ibidem.

19 Jean-Paul Roux, op.cit., « L’âme aventureuse », p. 107. 

20 Bulle Inter Caetera d’Alexandre VI du 4 mai 1493.

21 La situation du Mexique n’est pas unique, mais elle représente celle qui dominait l’ensemble du continent américain. L’inclusion de possibles élites indiennes dans l’administration royale y fut plus généralement admise, mais, dans la réalité, la création de ces élites fut systématiquement repoussée par les pouvoirs laïcs et religieux séculaires.

22 Pour une étude du choc culturel de la conquête et de l’évangélisation pendant le XVIe siècle, lire le travail exemplaire de Christian Duverger, La Conversion des Indiens de Nouvelles Espagne, édit. du Seuil, Paris, 1987. Dans cet ouvrage, on trouvera la première traduction en français du débat théologique entre les Aztèques et les Franciscains : « Bernardino de Sahagún, colloques et doctrines chrétiennes qui permirent aux douze frères de Saint-François envoyés par le Pape Adrien VI et l’Empereur Charles Quint de convertir les Indiens de Nouvelle-Espagne en langue mexicaine et espagnole », pp. 69-111. Dans ce texte d’aucuns peuvent lire sous la plume de Sahagún cette description qui en surprendra plus d’un : « Cette terre [la Nouvelle-Espagne] était pleine de gens fort policés, très sages dans l’art de gouverner leur république, bien exercés à l’art militaire qui était le leur et dans lequel ils se montraient habiles, forts dévots envers leurs idoles auxquelles ils vouaient un profond respect. » p. 72. La suite du texte montre en particulier que les prédicateurs travaillaient pour la foi chrétienne, l’Église catholique, et le vicaire de Dieu sur terre, son chef temporel et spirituel, le Pape. Lorsque le « Roi des Espagnes » est cité, c’est uniquement en tant que protecteur de la « Sainte Mère, l’Église catholique, apostolique et romaine » et de ses entreprises d’évangélisation.

Il faut ajouter qu’en raison de sa prétention à l’universalité (la parole et le corps du Christ étant offerts à tous les hommes sans distinction aucune), l’évangélisation des Indiens, parallèlement au déploiement d’un commerce triangulaire entraînant un capitalisme mercantile extensible aux limites de la Planète, explicite, à sa matière théologique les premiers pas vers la mondialisation.

23 NDLR. Après avoir obtenu son premier succès à la foi politique et symbolique lors de la Révolution mexicaine qui s'affirma « indienne » du début du XXe siècle, alors que dans l'ex-empire inca, il a fallu attendre l'actuelle révolution « plurinationale » en Bolivie pour que ce courant de réhabilitation de la culture indigène prenne le dessus.

24 Cf., les articles de Marx et Engels sur la question coloniale des « Indes orientales », sur les guerres entre la couronne britannique, la Perse et l’Afghanistan, etc…, in Karl Marx et Friedrich Engels, Textes sur le colonialisme, Édit. du Progrès, Moscou, 1977. Il convient de citer les dates de publication des textes originaux. Ces articles sont donnés dans les livraisons du New York Daily Tribune qui se succèdent entre le 10 juin 1853 et le 24 juin 1857. La double position des auteurs, d’une part une analyse de la manière dont le colonialisme anglais a détruit avec une violence extrême les sociétés traditionnelles des Indes pour imposer leur pouvoir politique et économique, et, de l’autre, comment cette destruction est la condition ontologique de l’émergence du capitalisme et de la société bourgeoise avec ses élites administratives, industrielles, financières et, last but not least, l’émergence concomitante d’un prolétariat moderne. Dans le champ de cette dynamique, il y a les seuls gages, selon les auteurs, d’une entrée de ce sous-continent dans la « seule et véritable » dimension historique de l’homme conscient de cette histoire – l’histoire de la modernité techno-scientifique. Ces articles expriment l’une des analyses socio-économiques (et parallèlement géopolitiques) les plus pénétrantes sur la transformation de la colonisation mercantile en une véritable entreprise industrielle moderne. Tous ceux, à droite comme à gauche, qui aujourd’hui débattent des bienfaits ou des méfaits de la colonisation éructent des lieux communs stupides ; si ces gens avaient voulu réexaminer avec sérieux les interprétations de Marx et Engels, il n’eût été guère difficile de relire ces textes avec l’attention requise par les enjeux cardinaux du néocolonialisme de notre présent …

25 M. de Maupertuis, Réflexions philosophiques sur l'origine des langues et la signification des mots, Paris, 1748. Turgot, « Remarques critiques sur les Réflexions philosophiques de Maupertuis sur l'origine des langues et la signification des mots », in Œuvres et documents le concernant, tome I, pp. 157-179, Paris, 1913.

26 Aujourd’hui, l’expression « art premier » ne le cède en rien pour le ridicule à l’ethnographie à la mode de James Frazer. Pourquoi cette notion serait-elle plus adéquate que celle d’« art primitif ». Croyant rendre hommage aux « sauvages », les bonnes âmes anthropologiques et muséographiques rééditent, avec une autre énonciation, l’esprit le plus trivialement évolutionniste. Aux « sauvages » les « arts premiers », à nous les arts deuxièmes, troisièmes, quatrième, etc. ! Mais l’art (et vraiment était-ce de l’art ?) ou plutôt les diverses représentations matérielles rituelles et totémiques, masques, parures, sculptures, maquillages, tatouages, scarifications, etc., étaient-ils des « arts premiers » pour ceux qui en étaient les acteurs ? On le constate une fois encore, la morale de l’esbroufe universitaire, le moralisme à deux sous des intellectuels, n’engendrent que des stupidités seulement capables d’épater les gogos et les ignorants.

27 Friedrich Engels, Les Origines de la famille, de la propriété privée et de l’État, Éditions Sociales, Paris, 1954 (Publication originale à Zurich en 1884 dans la Volksbuchhandlung ; il faut signaler que, dès 1885, le livre est publié en italien à Benevento et entre septembre 1885 et mai 1886 en roumain, à Iasi, dans les livraisons successives de la revue Contemporanul).

28 Lewis H. Morgan, Ancient Society, or Researches in the Lines of Human Progress from Savagery, through Barbarism, to Civilisation, London, Macmillan and Co, 1877.

29 Cf., Emile Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, Paris, 1894. Toutefois, l’évolutionnisme fondamental de Durkheim se saisit pleinement dans le titre de son ouvrage consacré à la religion : Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, 1912. Comme si les religions des « sauvages » étaient plus simples, moins intellectuellement complexes que nos religions monothéistes ! Moins philosophiques, certes voilà qui est sûr. Mais est-ce un gage d’élémentarité religieuse que la philosophie dans la religion ou, au contraire, un pas vers la sécularisation ? Léo Srauss avait bien perçu cette dynamique dans son célèbre essai sur « Athènes ou Jérusalem ». Et il semble que les temps modernes aient validé pleinement la sécularisation, à tous le moins dans le monde qui inventa et mis en œuvre de manière radicale la technoscience, l’Occident chrétien, celui qui est précisément à l’origine même de la mondialisation.

30 Faut-il une fois encore le rappeler, la linguistique joua jusqu'à très récemment un rôle décisif dans le changement interprétatif de l’anthropologie contemporaine renouant avec les moines fondateurs : « Linguistic turn ». Certes, les moines chargés de convertir les Aztèques (comme plus tard ceux qui feront une œuvre similaire aux Indes orientales, en Chine et au Japon (essentiellement les Jésuites) seront plongés dans les problèmes de traduction pour essayer de transposer les notions chrétiennes de l’Eglise latine marquée de la philosophie grecque et de sa transformation en scolastique thomiste. Et, ce faisant, ils se confrontèrent aux catégories indigènes du surnaturel, du divin, de l’idole, du totémisme, des tabous, de divers panthéons, mais aussi de systèmes de fondation du monde extrêmement complexes, comme l’hindouisme, le bouddhisme en ses diverses variations, confucianisme, taoïsme, etc… lesquels furent autant de défis à la pensée occidentale. L’époque évolutionniste semble une régression de l’approche de la complexité de ces univers mentaux… D’aucuns connaissent le rôle fondamental de la phonologie structurale russe (Troubetzkoy, Bogatyrev, Jakobson) dans la naissance de l’ethnographie structurale (Bogatyrev, Analyse structurale du costume populaire morave) et de l’anthropologie structurale (Lévi-Strauss, Anthropologie structurale un ; Les Mythologiques, t. I, II, III, IV).

31 In op.cit., Anthropologie structurale un.

32 Il va de soi que nous abandonnons aux égouts de la pseudo-pensée les élucubrations de personnages aussi suspects que les sieurs Bernard Lewis et Samuel Huntington et leurs versions Reader's Digest du choc des civilisations… Nous sommes présentement les témoins de la criminalité des manœuvres qu’ils imaginèrent.

33 Bronislaw Malinowski, A Diary in the Strict Sens of the Term, Routledge & Kegan Paul, London, 1967.

34 Cf., Wittgenstein, Remarques sur le Rameau d'Or dFrazer, Âge d’Homme (Remarks on Frazer's Golden Bough (1967 et 1971). Il y lit : « Frazer est bien plus sauvage que la plupart de ces sauvages, car ceux-ci ne seront pas aussi considérablement éloignés de la compréhension d’une affaire spirituelle qu’un Anglais du vingtième siècle. Ses explications des usages primitifs sont beaucoup plus grossières que le sens de ces usages eux-mêmes. »

35 A. R. Radcliff-Brown, Structure and fonction in Primitive Society, Londres, 1935.

36 Remo Guidieri, La Route des morts, Seuil, Seuil, Paris, 1980.

Partager cet article
Repost0
8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 19:19

Nous avons déjà traité dans plusieurs numéros précédent la question des différentes religions comme facteur pouvant aider à la promotion du progrès culturel, social et humain ou, au contraire, favoriser le néoconservatisme néolibéral. Et si nous observons attentivement la scène politique et idéologique du monde, nous devons noter que partout, les différentes « familles » politiques, religieuses et idéologiques ont largement cessé de s'opposer entre elles pour se voir traversées toutes de l'intérieur par des contradictions fondamentales qui les stérilisent le plus souvent. Le néo-protestantisme qui s'est développé au sein des bourgeoisies anglo-saxonnes en opposition avec toutes les traditions et réformes chrétiennes antérieures a mis de l'avant l'usure, le marché, l'individualisme et l'idée de « destinée manifeste » d'un peuple élu ou d'un autre au centre d'une légitimité se voulant de droit divin. Ou, une fois sécularisée, « naturelle ». Ouvrant ainsi la porte au décuplement des forces du capitalisme aujourd'hui mondialisé.

Par extension, par méthastases devrait-on dire, nous constatons que des notables chrétiens de toutes « obédiences », mais aussi juifs, musulmans, bouddhistes, socialistes, marxistes, anarchistes et tant d'autres idéologues patentés de « droite » ou de « gauche » font la promotion de la mondialisation, fusse-t-elle alter-, du règne du marché, de l'individualisme exacerbé, du droit d'ingérence « humanitaire », du dénigrement des « valeurs traditionnelles ». A l'inverse, des chrétiens de toutes « obédiences », des musulmans, des israélites, des bouddhistes, des socialistes, des marxistes, des anarchistes prennent des risques pour faire avancer la justice, la paix et l'internationalisme, s'opposer aux guerres impérialistes, à la précarisation des peuples, des nations, des Etats, à la destruction des solidarités inscrites dans tous les messages prophétiques, religieux comme laïcs.

Il en va fort logiquement de même au sein du christianisme orthodoxe. D'un côté, comme nous le constatons ici, une Eglise orthodoxe roumaine qui, à l'image de son pendant catholique polonais par exemple, justifie toutes les perversions de son idéal fondateur et, de l'autre, le partiarcat orthodoxe de Moscou qui dénonce les effets de la mondialisation et de la corruption de toutes les croyances. Allant même jusqu'à considérer pour certains de ses théologiens que la violence bolchévique qui a visé l'Eglise orthodoxe n'était qu'une punition divine ayant permis de se purifier des perversions qu'elle avait manifestées avant la Révolution envers son peuple. L'article qui suit nous amène donc à réfléchir sur les lignes du clivage de classe qui se développent aujourd'hui. Et qui opposent les tenants du sublime religieux ou laïcisé aux adorateurs des idoles du Marché et de la logique du « hochet identitaire » opposant un clône à un autre. Voir clair, dépasser les faux clivages identitaires et percevoir les convergences de tous ceux qui ont foi dans un messianisme religieux ou laïc opposé à la « fin de l'histoire » libérale et reptilienne.

La Rédaction

 

Du courage et de l’érudition.

Quelques réflexions complémentaires suggérées par le livre

L'Apostolat antisocial *

-

Juin 2017

 

 *Alexandre Racu, Apostolatul antisocial. Teologie si neoliberalism în România postcomunistà, Edit. Tact, Cluj, 2017. (L’Apostolat antisocial. Théologie et néolibéralisme dans la Roumanie post-communiste).

 

Dans un ciel assez serein des débats à fleuret moucheté entre les intellectuels d’une droite plus ou moins dure, plus ou moins rude, plus ou moins néo-légionnaire, et une gauche droit-de-l’hommiste, LGBT, ONG-iste, bonimentant de la moraline et des bons sentiments ou de la théorie marxiste limitée aux séminaires universitaires déliés de toute pratique politique réelle, un livre vient d’apparaître dans le champ d’un combat idéologique qui s’élève contre la justification théologique des ravages économiques et donc sociaux du néolibéralisme : Apostatul antisocial, Teologie si neoliberalism în România postcomunistà d’Alexandre Racu (Edit Tact, 2017). Jusqu’à présent personne en Roumanie parmi ceux qui s’affirment de gauche n’avait osé défier frontalement les intellectuels qui usaient et même abusaient de cet usage controuvé et dévoyé de la parole des Évangiles pour justifier l’une des plus violentes offensives lancées non seulement contre le Well-fare State, mais directement contre la souveraineté économique du pays et, par suite, contre l’existence même des gens de peu, des pauvres, des plus démunis. Les intellectuels-guerriers économiques du groupe du Mont-Pèlerin (Hayek, von Misses, Milton Friedman, etc…) ont mis un demi-siècle pour convaincre peu à peu, et avec l’aide des grandes fondations capitalistes étasuniennes, les politiciens occidentaux (y compris les socio-démocrates européens) d’en finir avec le Well fare State, le keynésianisme, pour mettre en œuvre une pratique musclée de la lutte contre la baisse tendancielle du taux de profit. Relativement discrets avant les années 1970, ils montrèrent leurs muscles au moment de l’offensive thatchérienne et reaganienne contre la classe ouvrière et les lower middle-classes, pour, dès la chute de l’URSS, dominer le monde, sauf ce qui reste encore de pays communistes ou para-communistes (comme le Venezuela de Chavez, Cuba, le Vietnam ou la Chine). Dès lors, possédant les moyens de la gestion économique et idéologique, la possession du capital et des moyens de productions, des moyens d’informations de masse (les grands médias audio-visuels et la presse écrite main stream), parfois les Universités, et ayant simultanément acheté les relais idéologiques nécessaires pour distiller leurs idées dans la population grâce aux journalistes, universitaires, chercheurs, jusqu’à la lumpen intelligentsia des animateurs culturels, il semble qu’aucune lutte sociale plus ou moins radicale ne semble parvenir à se concrétiser puissamment en Europe et aux États-Unis.

Il faut le dire simplement, Monsieur Racu, en dépit de son jeune âge et de sa position institutionnelle fort précaire, est armé d’un courage et d’une vertu combattante d’une rare pugnacité qui force au respect un homme comme moi, habitué de longue date à la violence de la lutte politique et à ses chausse-trappes institutionnelles. Jusque-là on avait plutôt vu les « gauchistes » roumains se lancer contre des cibles faciles, voir même parfois collaborer avec ces « boieirii mintii » quand cela arrangeait leurs petites affaires, comme par exemple venir manifester devant l’ICR avec un papillon pour soutenir un Patapievici corrompu face au PSD qui l’avait congédié, voire même donner des conférences sur le marxisme au NEC, antre de la pire réaction, dont le directeur est assez habile pour laisser accroire ses bailleurs de fond occidentaux une image démocratique de l’institution en recevant quelques post-doctorants marxistes, plagiant ainsi une technique copiée des grandes fondations étasuniennes qui pratiquent ce jeu de simulacre depuis 1945 et dont, je le confesse humblement, j’ai profité cyniquement dans les années 1970-1990 puisqu'on m’avait souvent dit que « l’argent n’a pas d’odeur ».

 

Affronter les courants dominants

Alexandre Racu n’a donc pas hésité à affronter les courants dominant la scène intellectuelle roumaine, ceux de la droite dure, de la droite OTAN-esque, les chantres du FMI, les laquais de Madame Merkel et de Bruxelles, la droite aux nostalgies légionaristes plus ou moins masquées qui contrôle, outre plusieurs maisons d’édition parmi lesquelles la plus puissante, Humanitas (dont dernièrement Vasile Ernu a expérimenté le « degré du sens démocratique » quand on lui refusa le lancement de son dernier ouvrage dans l’une de ses librairies), celle des départements universitaires et par voie de conséquence celle qui distribue les bourses de recherche et les postes d’enseignement. Une fois brossé rapidement une pratique qui n’est rien moins que celle du courage, de la hardiesse et de l’intrépidité propre à une authentique pensée critique en action, regardons de plus près ce que cette œuvre m’ouvre comme réflexions.

Dans un style universitaire du meilleur cru, augmenté d’un appareil critique très complet, signe d’une vaste érudition, et complété par de très longues notes en bas de page, Alexandre Racu aborde un thème demeuré marginal dans la pensée critique roumaine postdécembriste, à savoir l’usage de la théologie chrétienne orthodoxe par un groupe d’intellectuels lié aux forces politiques de droite et d’extrême droite pour justifier non point le simple passage d’une économie étatique de modèle soviétique rigide à une économie moins dirigiste, assouplie dans le cadre d’un marché mixte, mais le déploiement d’une véritable « révolution économique » ou, mieux, d’un énorme rapt de la richesse collective sous le nom de « thérapie de choc » comme elle fut définie par les idéologues de l’économie de marché. Thérapie qui, dans les faits, consista en la privatisation quasi mafieuse de l’ensemble de l’appareil productif et financier du pays : une mise à l’encan d’une industrie assez florissante par un pouvoir local klepthocratique aidé des économistes mandés de Washington et Bruxelles. Ainsi s’est trouvée légitimée la destruction du tissus économique national et donc du tissu social afin d’offrir sans coup férir ces biens accumulés pendant quarante ans par le travail social des ouvriers, des paysans et des ingénieurs (et des professeurs qui les formèrent) au capital international (entreprises et banques multinationales) à l’affut de nouveaux marchés, de nouvelles sources de matières premières et de forces de travail bon marché, peu protégées par une rigoureuse législation, exploitable et corvéable à merci.

Cette mécanique politico-économique avait dès les années Thatcher reçu le nom de « néo-libéralisme ». De fait, il n’y avait de néo-libéral que l’époque tardive de sa remise à la mode théorique et surtout pratique, car il ne différait en rien du libéralisme classique si ce n’est en s’attaquant systématiquement à l’ensemble des petites classes moyennes que le keynésianisme (celui du Front populaire puis après la guerre celui de de Gaulle en France, de Roosevelt aux États-Unis puis celui anglais d’Attlee) avait promu entre 1936 et 1946, après la catastrophique crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale. Il va sans dire que la violence d’une telle action sur un peuple en sa majorité peu préparé à en prévoir le choc, sur un peuple qui rêvait de la Parousie combinant le plein emploi communiste et la consommation de masse des pays capitalistes, engendra un résultat catastrophique : un effondrement de la production industrielle et minière, un chômage massif, une paupérisation agraire après une décollectivisation ratée parce que démagogique, et des petits propriétaires devenus en quelques années incapables d’assumer les nouveaux coûts de production (semence, engrais, machine agricoles, carburant, vétérinaire, nouvelles obligations coûteuses imposées par l’UE, impôts divers, etc.) avec leurs effets immédiats et durables : l’exode massif vers les pays occidentaux de l’Union européenne des travailleurs de toutes les branches de l’industrie et de l’agriculture, mais aussi des médecins, des dentistes, des ingénieurs et des chercheurs les plus doués, les plus compétents, les plus entrepreneurs. Aussi le capital occidental peut-il se frotter les mains, il a gagné pour le moment la lutte de classe, et dispose ainsi, tant en Occident que sur place, de vastes réserves de main-d’œuvre à très bon marché comme source de délocalisation d’entreprises, de travailleurs importés payés sans protection, tandis qu’à l’évidence le chômage massif à l’Ouest engendre la montée des partis souverainistes, dits par leurs adversaires partis « populistes », voire « fascistes ». 

Apostasie capitaliste néoprotestante

Revenons à cet ouvrage. Au-delà du titre même, le sens général de l’ouvrage est : Apostolatul antisocial. Mais de fait il s’agit de décrire une apostasie qui ne doit point s’entendre comme l’abandon de la religion chrétienne puisqu’il s’agit de gens qui prétendent demeurer dans le cadre du discours biblique, mais du renoncement à l’évidence de la doctrine, sous couvert d’un recourt « fidèle » à cette même doctrine, le tout justifié par une réinterprétation controuvée, altérée, voire même falsifiée des Évangiles. Pour ce faire, l’auteur dans une première partie renvoie aux sources patristiques des institutions économiques de la chrétienté byzantine. Cependant pour en faire ressortir toute la singularité, il n’hésite pas à comparer et exposer le pendant romain de ces doctrines et de ces institutions pour livrer aux lecteurs roumains de religion orthodoxe peu au fait de la doctrine sociale de l’Eglise romaine (il semble qu’en Roumanie les catholiques romains eux-mêmes la connaissent mal). Toutefois Monsieur Racu nous rappelle que l’Eglise byzantine russe a connu une tradition de la théorie sociale plus ancienne que la première encyclique sociale papale Rerum Novarum (bien d’autres suivront de plus en plus en prise avec le siècle, sans hésiter à un moment ou à un autre à condamner ceux des praticiens et des militants catholiques qui lui semblaient s’aventurer trop avant dans la proximité du marxisme, comme ce fut le cas de Jean-Paul II avec la théologie de la libération). Dans la tradition du mir et de l’usufruit de la terre puisque que personne n’en peut être propriétaire (sauf le Tsar) en ce qu’elle est le résultat du faire éminent de Dieu, certains théologiens orthodoxes ont développé une sorte de doctrine présocialiste de l’économie rurale qui chez Marx et Engels s’était nommée le communisme primitif. Toutefois ni l’orthodoxie russe, encore moins l’orthodoxie roumaine n’ont mis en place une théorie sociale des sociétés en voie de développement industriel ou déjà partiellement industrialisées, ce que le discours ceausiste nommait le deuxième monde, ni le premier ni le tiers. Ce n’est que très récemment, à la suite de l’implosion du régime communiste, que l’Eglise russe a fait appel à des théologiens catholiques pour élaborer sa propre doctrine sociale.

Certes on ne peut le contester, depuis décembre 1990, une réelle activité caritative a été déployée par l’Eglise orthodoxe roumaine. Ses institutions monastiques pratiquent l’aumône et la charité, elles ont ouvert des maisons de retraites et des orphelinats, tandis que, ici et là dans le pays, individuellement, des prêtres dans leur paroisse s’occupent de pauvres, prennent en charge les enfants nécessiteux, ouvrent des cantines et des garderies postscolaires dans la plus classique des traditions d’aide aux plus démunis que mettent en œuvre toutes les Eglises chrétiennes qu’elles soient orientales ou occidentales, que ce soit celle de Constantinople, de Rome ou de Moscou, d’Alep ou de Beyrouth. Toutefois, cette prise en charge des pauvres et des plus démunis ne constitue pas une doctrine sociale, elle poursuit une activité aussi ancienne que l’Eglise institutionnalisée, la charité (je n’entrerai pas ici dans le débat protestant/catholique du salut par les oeuvres ou par la foi !).

L’Eglise catholique romaine a, quant à elle, déployé depuis Léon XIII une véritable doctrine sociale qui, avec le temps et les expériences tragiques et apocalyptiques de deux guerres mondiales, s’est enrichie de plusieurs types d’actions avec l’inscription de plus en plus visible de prêtres et de certains ordres monastiques dans le monde social et politique, allant parfois jusqu’à l’engagement dans une véritable lutte politique armée dans le tiers-monde, jusqu’à la participation à des gouvernements révolutionnaires comme au Nicaragua. Missionnaires en milieu ouvrier, prêtres-ouvriers, prêtres, moines et moniales de divers ordres engagés dans les luttes révolutionnaires légitimées au nom de la théologie de la libération, certains commentateurs ont même avancé que l’Eglise catholique aurait perdu la foi dans les maquis des jungles de Colombie, de Bolivie, du Venezuela, du Nicaragua ou d’El Salvador, mais aussi dans les bidonvilles des mégapoles sud-américaines ou africaines. A l’évidence, l’Eglise orthodoxe en général et roumaine en particulier n’a ni un tel passé ni un tel objectif parce qu’il lui manqua la théologie politique de Thomas d’Aquin, la critique du pouvoir temporel de l’Eglise de Marcilo di Padova, et, last but not least, la formation de certaines élites politiques aussi bien de droite que de gauche dans les collèges jésuites : Le Général Franco et Fidel Castro par exemple.

Aussi, quoique fondamentalement nécessaire, convient-il donc de souligner que la charité ne suffit pas à comprendre les sources des malheurs de nos temps. En effet, la charité (religieuse comme laïque) vise à soulager les effets sans jamais toucher aux causes, parce que les causes tiennent toujours depuis la modernité techno-capitaliste de la structure de classe des sociétés développées ou néocoloniales sous-développées. Pour interpréter la production de pauvreté, il ne peut être question d’avoir recours à la volonté divine sinon à tomber directement dans le piège de la prédestination propre aux néo-protestants anglo-saxons ; il faut s’engager dans un décryptage des sources de l’inégalité économique, de ses dynamiques et des formes de l’exploitation humaine, en d’autres mots dans une étude critique mêlant l’économie politique, la sociologie des rapports de classes dans leurs diversités et singularités historiques et culturelles, sans omettre, ô combien nécessaires ! les conditions subjectives d’aperception qu’en ont les hommes. Lorsque le milliardaire étasunien Warrent Buffet affirme que la lutte des classes existe bel et bien et qu’ils (les financiers milliardaires) l’ont gagné, il fait montre de réalisme tout en justifiant simultanément les causes de l’exploitation grandissante des hommes dans le monde.

Dès le Moyen-Âge, il exista dans l’Eglise romaine des courants qui ont recherché dans le secours et la défense des pauvres (voire l’histoire de Saint Martin) l’accomplissement de la vie du chrétien selon les préceptes évangéliques comme l’exprima par exemple Saint François d’Assise. Mais, inversement, il exista dans l’Eglise romaine des contradicteurs qui dès le milieu du Moyen-Âge ont cherché à promouvoir l’aide aux pauvres en contestant la présence même de l’Eglise dans ses richesses ostentatoires. En effet, une lecture générale (sauf Saint Paul) des Ecritures saintes montre l’inclination du Christ vers les pauvres, les plus faibles (les enfants), les déshérités qui servit plus tardivement de référence à bien des mouvements de contestation théologico-sociaux du Moyen-Âge. Les hommes de la fin du Moyen-Âge, après les guerres de Cent-ans, les épidémies de Peste noire vivaient dans l’omniprésence de la peur de la damnation, et recherchaient la miséricorde, l’indulgence, le pardon et la grâce qu’ils pensaient trouver dans la promotion de l'idéal de pauvreté apostolique et non dans les indulgences et les ors couvrant les églises et les prélats dépravés. Le Christ n’était-il pas né dans le plus grand dénuement, et les Apôtres n’avaient-ils pas abandonné tous leurs biens pour le suivre ! Des mouvements contestateurs comme celui de Valdo et la fraternité des pauvres de Lyon, de Wyclif qui milita activement pour un retour à la pauvreté évangélique, au style de vie des Apôtres, au rejet des biens de l’Église et à l’union libre dans la pauvreté du Christ appellent à l’incarnation de ce retour aux sources de ce qui était présenté comme « la vraie foi ». De ce point de vue l’Eglise orientale n’a pas eu ces grandes vagues de contestations qui peu à peu menèrent à la Réforme, laquelle ne mène pas au développement du capitalisme quoi qu’en ait dit et écrit Weber, confondant le calvinisme tardif et déjà sécularisé dans un monde technicisé et capitalisé avec les fondateurs de la Réforme. Que ce soit Luther violemment opposé à toutes formes de prêts à intérêts (qui est le nerf du développement économique) ou que ce soit Calvin dans sa célèbre lettre sur l’usure dans laquelle il développe une théorie déjà abordée par Saint Thomas du juste prix des choses, ou plutôt ici de la juste rémunération de l’argent prêté, tous deux, comme d’autres réformateurs suisses ou allemands, haïssent les banquiers et l’usure.

On retrouve cette haine du commerce et de la banque presque deux siècle et demi plus tard chez Herder, pasteur luthérien du XVIIIe siècle (et futur évêque), dans son voyage en bateau de Riga à Bordeaux lorsqu’il passe au large de la Hollande et de l’Angleterre. On pourrait longuement débattre de l’erreur de Weber qui oublie que le capitalisme est né en terre authentiquement catholique, dans une étrange ville prise entre terre et eau, ne détenant son pouvoir que de l’argent, à Venise, environ au IXe siècle comme le rappelle Jacques Le Goff dans son petit ouvrage roboratif, Marchands et Banquiers au Moyen-Âge. Ensuite, le capitalisme toujours sous la forme marchande et bancaire se développa à Gênes, puis sous ses premières formes industrielles aidées par des banques à vocation internationale, à Florence/Prato. On pourrait contredire encore Weber en montrant que dans l’un des pays où la Réforme calviniste triompha partiellement, en Hongrie royale (y compris la Transylvanie), le capitalisme n’apparut réellement qu’au dernier tiers du XIXe siècle, le pays ayant maintenu jusque-là un tardif système politique médiéval avec la langue latine comme langue officielle.

 

Apostasie individualiste

Comme le rappelle Alexandre Racu dans son éclairante introduction, l’une des caractéristiques du néolibéralisme et avant lui du libéralisme est l’insistance mise sur l’individu dans les réussites et les échecs de sa vie. Certes, on a insisté sur le fait que le protestantisme par la liberté qu’il donnait à l’interprétation biblique eût créé les conditions favorables au décisionnisme entrepreneurial. Or cette attitude de rapport à la Bible n’entraîne pas logiquement une conversion au jeu capitaliste en ce que la Bible lorsqu’elle parle de société et d’économie parle de nomades, d’éleveurs, de pêcheurs et de petits paysans vivant dans un monde aux frontières du désert. On pourrait maintenant avancer l’argument de la prédestination propre aux calvinistes, toutefois comme je l’ai rappelé Calvin était opposé aux banquiers et souhaitait un contrôle drastique du coût du crédit, ce qui est tout le contraire des jeux bancaires permettant l’éploiement du grand business. C’est sous l’effet des résultats pratiques de la rationalité scientifique et de l’énorme enrichissement anglo-saxon au travers d’une politique coloniale mondiale que le libre examen et la prédestination allaient être mis au service des jugements portés sur l’individu dans ses activités économiques purement terrestres et engendrer le vaste processus de sécularisation du XVIIIe siècle. On pourrait le dire autrement. Comme il y eut un déplacement du fond proprement théologique sur le politique, certaines doctrines politiques finirent par se substituer au lieu spirituel vidé de la religion proprement dite (cf. Berdiaev, Source et sens du communisme russe). On peut tout autant avancer qu'il y eut simultanément une sorte théologisation de l’économie entre la fin du XVIIIe et le XXe siècle, durant ce siècle et demi d’expansion totale du marché à l’échelle mondiale, faisant précisément du marché le deus ex-machina de l’ensemble de la machine économique, l’alpha et l’oméga de l’organisation socio-économique de la société, tant et si bien que toute atteinte, toute contrainte à la « main invisible » du marché doit idéalement mettre en péril l’ensemble du socius. Cependant, c’est l’État qui doit garantir ce deus ex-machina, aussi l’État n’est-il jamais neutre. Oserais-je dire que le marxisme de Marx et de certaines de ses émules (plus que celui de la tendance bolchevique de Lénine d’orientation plus sociologico-politique) participe aussi de cette théologisation de l’économie en plaçant l’économique dans la position du déterminant fondamental (infrastructure), du déterminant ultime et général du socius, lui subordonnant les idéologies données comme superstructures (Cf. Paul Lafargue, La religion du capital) :

« Le Capital ne connaît ni patrie, ni frontière, ni couleur, ni races, ni âges, ni sexes ; il est le Dieu international, le Dieu universel, il courbera sous sa loi tous les enfants des hommes… » (p.15, édit de l’Aube). En changeant Capital par Christ cela ressemble à s’y méprendre aux paroles de Paul dans l’épitre aux Romains.

La chute par implosion du monde soviétique en Europe de l’Est a donc ouvert un nouvel espace au Capital. Les élites politiques qui avaient soit organisé le changement pacifiquement (Hongrie et Tchécoslovaquie) ou à l’aide de coups d’État (Bulgarie, Roumanie) devaient, face à un peuple avide de consommation, trouver les moyens de justifier une transition jouant à leur profit selon des modalités adaptées au contexte local, culturel et historique de chacun. Certes, comme le remarque Cornel Ban et beaucoup d’analystes étrangers, la grande majorité des élites et du peuple roumain était réactionnaire, voire antimoderne. Aussi, ce que les élites ont défini comme la dissidence par la culture n’a-t-elle été jamais qu’un esthétisme de simulacre de la contestation, un retrait en soi sans danger dans le cadre d’un régime qui depuis 1962-64 ne réprimait que la contestation ouvertement politique ou syndicale. Bref, Alexandre Racu repousse l’hypothèse « simpliste » de Cornel Ban d’une « greffe des aspirations néolibérales sur l’antimodernisme d’une orthodoxie esthétique. » (p. 37). En effet, le néolibéralisme en tant que forme plus radicale du libéralisme a une provenance qui d’emblée l’oppose à la chrétienté orthodoxe. Le néolibéralisme est une création qui a été promue par les pays où ont fleuri les diverses scissions sectaires du protestantisme historique, en bref, les églises néo-protestantes, lesquelles ont avancé le dogme intangible de la prédestination. Sous prétexte de ne pas négliger les effets mondains du travail humain dans les voies pouvant mener vers le Seigneur, ces Églises ont fait de la réussite économique et donc sociale le critère premier de la grâce accordée par Dieu. On comprend donc aisément que selon une telle lecture de la Bible (en fait une lecture dévoyée d’Augustin) les agents du capitalisme, les capitalistes eux-mêmes dans la diversité de leurs activités mondaines sont regardés comme des élus divins bénis de la grâce de Dieu œuvrant pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

 

Perversion néolibérale de l'orthodoxie

Une fois posé les fondements religieux néo-protestants du néolibéralisme originaire et présentement triomphant, comment donc l’articuler avec l’orthodoxie et ses rites archaïques, son idéal hésychastiques, son acceptation passive des fatalités terrestres, son attente mystique d’une vie heureuse dans l’au-delà. Défendre un tel projet pour des intellectuels se présentant comme des chrétiens fidèles sans que l’Eglise orthodoxe ne manifeste son opposition ne peut avoir qu’une signification, celle d’une trahison de ses « propres fondements christologiques » et divins. Ces intellectuels laissés à leurs manipulations des textes évangéliques par l’Eglise orthodoxe roumaine prétendent dès lors mettre la foi chrétienne orientale au service du néolibéralisme le plus violent et soumettre, sans être ni contredits ni désavoués jamais, la société roumaine postcommuniste aux purges économiques successives de la thérapie de choc. Agissant ainsi, ils ne font que détourner les paroles du Christ telles qu’elles nous sont rapportées par les Évangélistes :

Τὰ Καίσαρος ἀπόδοτε Καίσαρι καὶ τὰ τοῦ θεοῦ τῷ θεῷ (Marc, XII, 13-17 ; Matthieu XXII,2 ; Luc, XX, 25). « Rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Rendre à César ce qui lui appartient, en l’espèce l’impôt qui, en ce lieu et à cette époque, est un tribut de colonisation que réclame l’occupant à l’occupé. Il n’y avait rien dans cette injonction qui renvoyât aux profits réalisés sur le travail salarié ou à travers l’échange commercial. De fait, il s’agit de reconnaître un pouvoir politique dont la face visible est inscrite sur la pièce de monnaie frappée à Rome, et non un pouvoir économique. Pour le Christ il me semble qu’il s’agit de faire co-appartenir sans conflits les sphères dans lesquelles se meut l’homme, le temporel-politique, et le spirituel-divin, en bref, la domination ultime de Dieu sur toute vie. C’est ce thème que reprendrait Saint Paul dans l’épitre aux Romains (13, 1-7) en renforçant plus encore l’idée de soumission du chrétien au temporel-politique, mais le renforçant plus encore dans sa foi intangible de la vérité absolue ou transcendantale du Christ. Car, n’en déplaise aux boyards de la « pensée », le christianisme est certes le renouvellement de l’alliance dans et par la grâce accordée à tous, mais, en premier lieu, aux plus démunis, aux plus faibles, aux pauvres et aux enfants que doivent consoler une vie future extra-mondaine de plénitude. Cependant, et c’est là le fondement de la théologie de la libération, la vie terrestre doit être aussi faite de dignité hors de la misère par le partage des richesses de la terre dans la foi en Jésus-Christ (cf. la multiplication des pains et les pêches miraculeuses, Matthieu 14, 14-21 ; Marc 6, 34-44 ; Luc 9, 12-17 ; Jean 6, 5-14), comme aussi le pardon accordé à la femme adultère (Jean, 8, 1-11). Et si, m’en tenant au texte biblique sans faire l’historien ou l’anthropologue positivistes, et pour demeurer dans la ligne de Alexandru Racu qui est croyant, je note que Jésus fait appel aux petits enfants pour montrer la voie du salut, c’est bien à la foi l’innocence et la fragilité de la vie qui sont mises en avant et non la virilité d’un devenir dur et cruel comme pouvait l’être jadis la vie militaire ou, aujourd’hui, la guerre économique sur tous les fronts :

« Jesus vero ait eis : Sinite parvulos, et nolite eos prohibere ad me venire : talium est enim regnum caelorum. » (Matthieu 19, 14) Vulgate.

Jamais, à ma connaissance, on ne trouve dans les Evangiles des paroles dures, méprisantes ou blessantes pour les pauvres, les démunis de la vie, comme les « boyards de la pensée » se complaisent à le répéter sans cesse. Et, de fait, c’est contre cette arrogance de nouveaux riches, de « ciocoi noi » et d’intellectuels stipendiés, grassement payés par les véritables maîtres de l’économie roumaine pour trahir le message et la vocation essentielle de l’Eglise dans la postmodernité qu’Alexandru Racu élève sa superbe parole, laquelle résonne comme un coup de tonnerre dans le ciel tranquille des jeux conventionnels de la critique politique et ecclésiastique des discours de la gauche soft. Alexandre Racu s’est révélé comme le témoin de son temps dans la plus pure tradition d’une véritable et authentique foi chrétienne.

Claude Karnoouh

Bucuresti, 10 mai 2017

Partager cet article
Repost0