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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 avril 2021 6 17 /04 /avril /2021 21:46

Avec la multiplication des crises, économiques, sociales, politiques, sanitaires, etc. un climat de peur généralisé s’est répandu et nombreux sont ceux qui posent la question si ces phénomènes sont fortuits ou planifiés. D’autant plus qu’ils aboutissent à la limitation grandissante des libertés publiques qui fait ressembler de plus en plus les Etats occidentaux à des dictatures non assumées. Ce à quoi un esprit rationnel doit tenter de répondre en prenant le recul nécessaire pour démêler les processus de développement spontané du capitalisme, les réactions de la nature face au développement de ce système et les tentatives de se servir de ces évolutions pour garder le contrôle des populations dans un système à bout de souffle. Ce sur quoi réfléchit l’auteur de cet article qui sera immédiatement suivi d’un second numéro.

La Rédaction

 

 

DE LA PEUR :

 

Pour en finir avec les peurs du siècle

-

Avril 2021

 

 

Pierre Lenormand*

 

En ce mois de mars 2021, nos contemporains sont partagés entre trois attitudes :

 

- Ils sont d’abord dominés par les inquiétudes, les angoisses, et tout particulièrement celles liées à la ‘pandémie’. Chez une partie d’entre eux, les réactions émotionnelles, pouvant aller jusqu’à la peur panique, ont pris la place des comportements rationnels. Oubliant les défenses collectives, serions-nous devenus un peuple ‘fatigué’, privé d’avenir et réduit à l’espoir de notre seul salut personnel ? La question est d’ailleurs gravement posée : « Doit-on avoir peur ?»

 

- La généralisation de ces peurs de masse s’accompagne d’une acceptation des mesures liberticides qui se sont multipliées et aggravées depuis vingt ans, laissant la plupart de nos contemporains sans ressort face à l’avalanche des régressions sociales. Les luttes sociales sont pourtant multiples, mais de manière isolée, fragmentaire, et reléguées à l’arrière-plan par nos médias. Et d’aucuns s’interrogent : « Pourquoi sommes-nous si soumis »?

 

- Nous sommes pourtant de plus en plus circonspects et même fiants envers le pouvoir politique et le système social qui le sous-tend, et sceptiques devant des mesures qui ne convainquent guère : mais nous n’osons trop souvent nous y opposer, tant nos gouvernants convoquent sans cesse ’la science’ et ‘les scientifiques’ sélectionnés à l’appui des décisions qu’ils prennent. Les vérités ‘officielles’ qui nous sont imposées sans débat sont déterminées par des influences extérieures à la recherche du vrai, jusqu’à mettre en doute la validité même et la capacité explicative de la science. Comment, et à quelles conditions, revenir à la raison »?

 

Aux côtés des résistances sociales qui perdurent, une nouvelle exigence se dessine, celle de nouveaux combats populaires, proprement politiques. Un vrai sursaut pourrait survenir. Mais ne faut-il pas pour cela sortir de la peur ?

 

 

I. DEREGLEMENT CLIMATIQUE ET PANDEMIE, NOUVELLES PEURS DU SIECLE ?

 

Depuis trois décennies les campagnes alertant contre le réchauffement climatique multiplient des messages inquiétants : températures toujours plus élevées, catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes et graves, niveau de la mer toujours plus haut, fonte accélérée des banquises et des glaciers : ils reposent tous sur des observations réelles, dont les causes et l’ampleur ne font pas l’unanimité. Mais chaque année de nouvelles études viennent réaffirmer « l’urgence climatique » et raviver les inquiétudes qui lui sont liées. D’autres inquiétudes, concernant l’approvisionnement du monde en eau, sont reprises par les multinationales regroupées au sein du Conseil mondial de l’Eau, qui organise tous les trois ans depuis 1997, un Forum mondial de l’Eau. Les Objectifs du Millénaire pour le Développement, adoptés en 2000 à New York par 193 États membres de l'ONU alertent sur la raréfaction des ressources naturelles, dont l’eau et la biodiversité. Prenant la suite en 2015, les Accords de Paris viennent remettre le climat au premier plan des menaces qui pèsent sur la planète. C’est ‘l’Homme’ qui en est la cause, et chacun d’entre nous au travers des simples gestes de notre quotidien. Ce qui permet de faire oublier d’autres menaces, d’autres injustices et surtout de cacher les véritables responsables de tous les drames que nous vivons.

 

Cet alarmisme culpabilisateur ne fait qu’exacerber un contexte idéologique semeur d’inquiétudes vieux de plus d’un demi-siècle. Dès les années 60 le théologien protestant ‘libertaire’ Jacques Ellul et le prêtre catholique Ivan Illitch dénoncent la « société technicienne » comme l’inverse du progrès, et dans une vision anti-cartésienne du monde dénoncent les institutions et remettent en question l’idée même de croissance. Le rapport du Club de Rome ‘Halte à la Croissance’ est publié en 1972, précédant de peu le coup d’état de Pinochet, qui en 1973 installe au Chili la nouvelle phase ‘néolibérale’ du capitalisme. Les catastrophes de Seveso (1976) et Bhopal (1984), l’émission télévisée « Vive la crise » (1984) et l’accident nucléaire de Tchernobyl (1986) installent une ambiance durable de pessimisme et de renoncement aux conquêtes sociales, amplifiée par la dissolution de l’Union soviétique en 1991. Le Rapport Brundtland « notre Avenir à tous » (1987) puis la conférence de Rio (1992), laissant entrevoir avec le « développement durable » des lendemains moins inquiétants, ne sont qu’une rémission provisoire. Tout cela ressemble en fait à une sorte de néo-malthusianisme qui ne dit pas son nom et qu’on ne veut sans doute pas nous rappeler car nous savons que l’humanité a su dépasser au XIXe et au XXe siècles la désespérance malthusienne.

 

De nouveaux marchands de peurs

Avec le nouveau millénaire les ‘menaces’ se multiplient : percée du terrorisme, y compris dans les pays occidentaux avec la destruction des Twin Towers (2001), troisième rapport du Groupe d'Experts intergouvernemental sur l'Évolution du Climat (GIEC) prédisant un réchauffement climatique dramatique pour la planète. C’est aussi en 2001 qu’est publiée la traduction du livre « la société du risque » de l’allemand Ulrich Beck, immédiatement saluée par François Ewald, ex-maoïste, professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM), et Denis Kessler, économiste, universitaire et numéro 2 du Mouvement des Entreprises de France (MEDEF), tous les deux étant par ailleurs à la tête de compagnies d’assurances et de réassurances. Dans la société capitaliste, le ‘risque’ est, en effet, source de profit. L’ouvrage vient ainsi donner une légitimité scientifique et patronale à un concept qui serait désormais caractéristique de notre société contemporaine (1). Sur les traces d’Illitch et Ellul, devenus les inspirateurs durables des fractions radicales de l’écologie politique (2), c’est aussi au début des années 2000 que sont publiés les principaux textes développant en France les thèmes régressifs du « post-développement » et de la « décroissance » avec les deux ouvrages fondateurs de ce courant, ‘Décroissance ou barbarie de Paul Ariès (2005), et ‘Le pari de la décroissancede Serge Latouche (2006).

 

Ils s’accompagnent de la remise au goût du jour des vieilles angoisses millénaristes, au travers d’un nouveau courant de pensée apparu avec l’ouvrage de l’Étatsunien Jared Diamond Collapse (2008). C’est l’année d’une crise financière mondiale née de la spéculation immobilière. Tsunami et catastrophe nucléaire de Fukushima (2011) ravivent les inquiétudes. Les attentats djihadistes de 2015 à Paris exaspèrent les angoisses sécuritaires. Les ‘effondristes’ théorisent désormais la prochaine fin du monde, et célèbrent même parfois les vertus de la ‘catastrophe’(3). Ces collapsologues sont nombreux en France : le biologiste Pablo Servigne et le socio-écologiste Raphaël Stevens (Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, 2015). Le mathématicien Yves Cochet (4), ancien ministre de l’environnement de Jospin et ex-député européen, (« Devant l’effondrement, essai de collapsologie », 2019) prédit la chute de la civilisation industrielle d’ici 2030.

 

La crise des gilets jaunes vient donner pour certains d’entre eux de nouveaux arguments et un nouvel élan aux luttes ‘pour le climat’ qui sous le double slogan « fin du mois, fin du monde » s’efforcent d’associer cause sociale et cause écologique. Avec l’appui des multinationales conservationnistes de l’environnement, de nouvelles associations comme ‘Youth for Climate’, mouvement ‘citoyen’ initié par la jeune suédoise Greta Thunberg, relancent en Belgique et en France la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre avec les ‘Vendredis pour le climat’.

 

Covid-19, danger immédiat

C’est alors que l‘épidémie du SARS-CoV-2 partie de Chine atteint l’Europe en février 2020. Les chiffres toujours plus élevés des contaminations, de morts et de malades en réanimation font l’objet d’un matraquage quotidien, exacerbant le climat d’angoisse latent dans la population. Et même si les chiffres mériteraient d’être analysés de près, les 90 000 morts attribués en février 2021 à la covid-19 sont un puissant argument pour convaincre chacun d’entre nous de la gravité extrême de la pandémie. On passe ainsi des sourdes inquiétudes climatiques ou sécuritaires aux menaces immédiates du coronavirus, qui peut toucher nos proches et chacun d’entre nous. Et l’épidémie, loin de s’éteindre, s’étend, voire s’aggrave. Dans les familles, dans les discussions - virtuelles ou non - avec les amis, les voisins, c’est la pandémie qui impose son ordre du jour et envahit tout ce qui reste d’espace d’échanges.

 

Parachevant le tableau, les très réelles atteintes à la biodiversité alimentent enfin, outre les délires du survivalisme et du transhumanisme, de nouveaux thèmes régressifs autour de la ‘sixième extinction’, véhiculés par les nouveaux ‘activistes’ d’‘Extinction Rébellion‘ projetés au premier plan par les médias. Poussant le trait jusqu’au bout, l’astrophysicien Aurélien Barrau annonce en 2021, « le monde est mort, et c’est une bonne nouvelle » (5). Fort de son statut scientifique et de l’aura qui l’entoure, il développe son propos, dans une tribune où la grandiloquence le dispute à l’hermétisme : «  (…) L’hypothèse ici considérée, la mort du monde donc, est tout sauf nihiliste. Si elle s’avérait exacte, elle autoriserait, au contraire, un réagencement du réel sans précédent. Et cela sans nécessiter de renversement politique ou économique organisé qui n’adviendront (sic) très certainement pas ». Vive la fin du monde.

 

Pendant la crise, en effet, les affaires continuent, ‘business as usual’, et suivant les tendances lourdes du capitalisme vieillissant : violences de la désindustrialisation, du chômage de masse, de la mise en concurrence des travailleurs et des territoires entre eux, explosion de la dette publique. Le Ministre de Affaires étrangères J.Y. Le Drian lui-même redoute que « le monde d’après ressemble au monde d’avant, mais en pire…». La pandémie et ses conséquences économiques servent en effet de motif supplémentaire aux fermetures d’entreprises, et à de nouvelles délocalisations (6).

 

L’actualité continue à livrer quotidiennement de nouveaux message anxiogènes : fin février, les médias nous annoncent qu’avec les nouveaux variants « les compteurs s’affolent » « l’épidémie flambe » à Nice, et à Dunkerque les élus évoquent une « semaine de la dernière chance ». Mi-mars, des reconfinements ‘territorialisés’ sont décidés, notamment en Ile de France, pour ménager des hôpitaux surchargés, où déprogrammations et transferts de patients covid ont repris. Et on prépare l’opinion à des mesures encore plus sévères.

 

Depuis de longues années, diagnostics pessimistes et prévisions alarmantes, amplifiés et mis en scène de manière dramatique par les médias et les pouvoirs publics, ont nourri une peur de masse qui a gagné une grande part de nos concitoyens. Effet de sidération qui entrave la prise de recul et la réflexion rationnelle nécessaire à la reprise en main de notre présent et de notre avenir. Et ceux qui malgré tout s’y risquent se heurtent alors à de multiples formes de répression, qui visent tout particulièrement le mouvement social.

 

 

II . ANGOISSES ET REPRESSIONS : LES POLITIQUES DE LA PEUR.

 

Aux racines des peurs : menaces, dangers, risques.

Les psychologues ont montré comment la peur pouvait être pour chacun d’entre nous un réflexe salutaire. Des formes actuelles plus insidieuses se sont répandues, touchant au quotidien des personnes et des familles, alimentaires et sanitaires notamment. Elles participent désormais d’une peur de masse, liée au fait que nous serions en effet rentrés dans une société de l’incertitude, un monde de menaces, identifiées comme autant de dangers, qui quantifiés statistiquement sont promus comme des risques, monnayables car assurables

 

La théorie du risque a explicitement inspiré le petit ouvrage intitulé « Doit-on avoir peur ? » (Editions du 1 - Philippe Rey, 2021) rassemblant sous la direction d’Eric Fottorino une vingtaine de contributions portant sur les cinq risques retenus : sanitaire, alimentaire, nucléaire et industriel, sécuritaire et terroriste. Curieusement les grands accidents chimiques (AZF, Lubrizol, Beyrouth) ne sont qu’évoqués en passant. On remarquera que les risques liées aux catastrophes naturelles - ne relevant pas de systèmes marchands d’assurances - ne sont pas pris en compte. Une place importante est faite à l’épidémie de coronavirus, considérée il est vrai comme une crise à la fois sanitaire et économique, largement déterminée par notre ‘société industrielle’. Mais bizarrement, le risque climatique n’a pas été retenu non plus (7).

 

Quelle réponse ? La plupart des contributions écrites de 2015 à 2021 ne répondent pas vraiment à la question posée. Mais Jean-Pierre Dupuy qui a enseigné la science politique à la prestigieuse université Stanford (au coeur de la Silicon Valley, Californie) part du ‘risque nucléaire et industriel’ (ici curieusement associés) et prend clairement position (‘La bombe nous protège parce qu’elle nous menace », page 43-48) : «Nous avons intérêt à ce qu’une voix dise la catastrophe ne va pas avoir lieu, et qu’une autre voix, même minoritaire, dise qu’elle va avoir lieu. Il faut cette voix pour que nous ayons peur ». L’équilibre de la terreur qui a marqué la guerre froide pourrait lui donner raison. Mais il va plus loin : même aujourd’hui, l’existence de l’arme atomique est utile, voire nécessaire : « Une dénucléarisation totale, comme le préconisent beaucoup d’Américains (?) ne serait pas une bonne solution (…) On n’alarme pas assez, c’est la question». Et l’introduction de Fottorino renvoie pour conclure au même Jean-Pierre Dupuy : « Oublier ou refuser d’avoir peur, c’est peut-être laisser au pire la possibilité d’advenir (…) Contrairement au dicton, la peur a peut-être le pouvoir d’écarter le danger. »

 

Ce thème de la peur ‘bonne conseillère’ n’est pas récent : le philosophe Gérard Bensussan rappelle en novembre 2020 les thèses du philosophe allemand Hans Jonas qui, dans ‘Le principe responsabilité (1979) « fait de la peur un guide pour l’action (…) hautement utile à la politique, car elle fonde et stimule la responsabilité sociale de ceux qui ont à décider. Il estime pour sa part que la peur esquisse une voie courageuse, un souci éthique et une inquiétude pour ceux qui viendront après nous ». (8)

 

Dans ce recueil, seul André Comte-Sponville dans sa contribution ‘il me parait urgent de résister à l’ordre sanitaire’ prend quelque distance avec cette sorte d’injonction à la peur. Appelant Montaigne à la rescousse (« ce dont j’ai le plus peur, c’est la peur ») il écrit en septembre 2020 : « c’est pourquoi notre époque me fait peur : elle est effrayante à force d’être effrayée… » Mais aucun des 18 contributeurs ne pose la question de l’utilisation, par ceux qui détiennent le pouvoir, des inquiétudes et des peurs chez nos concitoyens. Et pourtant ...

 

Effrayer pour régner :

Etats d’exception, états d’urgence sont les instruments classiques des ‘politiques de la peur’ à vrai dire fort anciennes, et propres aux diverses formes de tyrannies. Au début des années 2000, c’est le terrorisme, la peur qu’il inspire à la population, et plus encore sans doute aux gouvernants, qui les suscitent. Dans un article de la revue ‘Lignes’(2004/3, p.109-118) le philosophe Jean-Paul Dollé écrivait : « La politique de la peur repose sur un axiome : l’obéissance est d’autant plus facilement obtenue de la part des sujets que ceux-ci pensent pouvoir être débarrassés de leur peur par un pouvoir qui leur accorde protection à proportion de leur accord volontaire. C’est le secret de la servitude volontaire. Le prince est tout puissant de l’impuissance acceptée par tous … » Et il conclut : « Tel est le ressort de la politique de la peur. Plutôt vivre à genoux que mourir debout ! ».

 

Sept ans plus tard, Serge Quadruppani (9) en propose une définition : « celle qui, menée par la droite comme par la gauche, empile les lois liberticides, développe sans relâche les techniques de surveillance et les fichiers, et choisit de brandir toujours plus haut la menace ‘terroriste’. C’est celle qui, au nom du 11 septembre, s’en prend quotidiennement aux étrangers, aux jeunes, aux internautes, aux prostitués, aux chômeurs, aux autres, à tous les autres. (…) Pour les dirigeants politiques qui tentent vainement de gérer l’économie globale, la politique de la peur permet de compenser leur quasi-impuissance par un activisme répressif surmédiatisé ». De telles politiques « participent d’une stratégie globale décrétant (…) sous de multiples formes, un état de guerre permanent ». Mais à la différence de la guerre proprement dite « dont la durée est forcément limitée», cet état de guerre « peut se perpétuer de manière illimitée.» (Jean-Paul Dollé, ibid)

 

Ainsi toutes les inquiétudes, réelles ou supposées, sont instrumentalisées. La découverte de 480 contaminations par le virus Ebola en France et leur médiatisation ‘il va y avoir des morts !’ avait déjà inspiré à Francis Arzalier, en 2014 un billet intitulé ‘La France a peur’: « Cette grand-messe médiatique de l’effroi anesthésie une opinion mieux que le firent en d’autres temps Jéhovah, Jésus, Allah, ou leurs disciples. Le commun des mortels, désespéré par l’austérité, le chômage, et la destruction des industries, voit la réalité comme un spectacle indéchiffrable, irrationnel ».

 

Avec l’épidémie de coronavirus, on passe à une nouvelle étape, qu’analyse le psychologue et psychanalyste Francis Martens : « En fait, le coronavirus est l’allié objectif des systèmes de surveillance rapprochée, et de tous ceux qui en font joujou ou profession. (…) Technologiquement, tout est déjà en place - sans le moindre débat. La synergie aveugle du pouvoir financier et de l’emprise technologique règle la marche. La peur sert de catalyseur. Anesthésiés par le virus et par la crainte d’une mort fort déplaisante, au fil de « réunions de crise » et d’injonctions subséquentes, nous sommes - pour notre bien - prêt(e)s à tout accepter » (revue belge ‘Politique’, 11 août 2020, « La peur, cette mauvaise conseillère ! »)

 

A ceux qui me reprocheraient de donner la parole à des complotistes patentés, j’appellerai pour ma défense une personnalité a priori - et de ce point de vue - insoupçonnable, le secrétaire général de l’ONU, l’Espagnol Antonio Guterres. Dans une Adresse au Conseil des Droits de l’Homme, il a déclaré le 22 février 2021 : « Brandissant la pandémie comme prétexte, les autorités de certains pays ont pris des mesures de sécurité sévères et des mesures d’urgence pour réprimer les voix dissonantes, abolir les libertés les plus fondamentales, faire taire les médias indépendants ». On peut être sans illusion sur les ‘autorités’ qu’il vise sans les nommer, mais c’est dit.

 

Instrumentaliser les peurs : interdire, infantiliser, culpabiliser

Suite aux attentats terroristes du 13 novembre 2015, l’état d'urgence est décrété le 14, au nom duquel le préfet de police interdit de manifester à Paris (10). Il est prolongé de 2015 à 2017, et suivi de la loi de sécurité intérieure de juillet 2017 (11). L’« état d’urgence sanitaire » est institué par la loi du 23 mars 2020, prolongé à quatre reprises, et au moins jusqu’au 1er juin 2021. Les uns et les autres donnent aux préfets des pouvoirs renforcés. Les instruments législatifs restreignant les libertés publiques se sont ainsi multipliés, assortis d’interdictions et de sanctions.

 

Avec le covid-19, confinements et couvre-feux complètent l’arsenal, avec des instruments de contrôle inédits comme les diverses « attestations de déplacement dérogatoire. » prévoyant des pénalités en cas de non respect. S’appliquant à chacun d’entre nous, des mesures strictes comme les « gestes-barrières » sont imposées au nom de la distanciation dite ‘sociale’, assorties de 135 € amendes (12).

 

Face à la crise climatique, des ‘petits gestes’ quotidiens étaient et sont aussi vivement recommandés ‘pour sauver la planète’, sans pour autant revêtir de caractère obligatoire. Les effets du réchauffement climatique restent en effet une menace à moyen ou long terme, dont le caractère d’urgence n’apparaît pas immédiatement, au point d’imposer toute une bataille d’idées pour l’imposer dans les têtes. De leur côté, les accidents industriels, ou les attentats terroristes font partie des menaces, mais restent rares et touchent une proportion très faible de la population, pour laquelle ils apparaissent improbables. Mais avec la pandémie on passe à un niveau supérieur, à un double point de vue : la menace est immédiate (c’est aujourd’hui) et générale (c’est tout le monde).

 

On comprend ainsi comment elle plonge dans la terreur et tétanise des pans entiers de la population, et comment (pour des raisons objectives ?) elle justifie de la même façon la rigueur des mesures, incompréhensibles parfois, ou ridiculement tatillonnes. C’est que, nous explique-t-on en haut lieu, « nous sommes en guerre » !, ce qui suppose obéissance et soumission. Mais ce système d’interdits et d’obligations, assorti de punitions, est vécu par tous ceux, et ils sont nombreux, à souffrir de ce carcan réglementaire comme une entreprise d’infantilisation généralisée, de mieux en mieux analysée par des journalistes, des psychologues et des militants, qui sont de plus en plus nombreux à exiger : « cessez de nous traiter comme des enfants ! ».

 

Les mêmes interdits et les leçons de morale qui les accompagnent produisent un autre effet délétère. La dénonciation du « relâchement » et du « laisser aller ». Les jours de beau temps voient se multiplier les opérations de police sur le Canal Saint Martin, sur le quais des fleuves et sur les bord de mer. Dans les grands médias les passants sont mobilisés pour dénoncer les gestes et comportements « irresponsables », des jeunes notamment. Pour la fraction tétanisée de la population, chacun d’entre nous est en effet devenu le « porteur potentiel d’un virus littéralement « terroriste ». L’effet premier de cette image (…) créée et implantée dans les consciences (…) est d’installer la terreur ». Nous sommes tous devenus des coupables potentiels. A la culpabilisation personnelle ‘ne visitons pas nos anciens pour ne pas les contaminer’ s’ajoute une culpabilisation collective : « si vous ne vous protégez pas vous mettez en danger les autres ! » (13). Les pratiques de délation ont repris, les soignants sont fermement invités à se faire vacciner, et/ou menacés d’une vaccination obligatoire.

 

Infantilisation et culpabilisation détruisent ainsi sûrement la responsabilité individuelle et collective à laquelle pourtant les autorités scientifiques et politiques nous appellent sans cesse. Les uns et les autres nous expliquent que toutes ces mesures, aussi difficiles à supporter, aussi préjudiciables à la vie personnelle, à la vie sociale et à la vie économique soient-elles, sont décidées pour notre bien. Vu la défiance qu’elles inspirent, on ne s’étonnera pas que ces mesures - dont pourtant une part sans doute est justifiée - soient contestées, et mal appliquées. Mais il faut d’autant plus s’y conformer qu’elles reposent « sur la science et les scientifiques ». Et pourtant, devant la multiplicité des messages reçus, leurs contradictions et leurs incohérences, il est difficile de distinguer le vrai du faux. On n’échappera donc pas à une interrogation sur le fond….

 

(A suivre : Des sciences prises en otage ou s’ouvrant aux débats éclairés ?)

 

mars 2021

 

* Géographe, retraité, militant du ‘Collectif communiste Polex’ (cercle de réflexion sur la politique internationale) et de l’Association nationale des communistes.

 

NOTES :

 

(1) Dans le même recueil ‘doit-on avoir peur ?’ Jean-Paul Fressoz montre (‘à chaque drame, on affirme que rien ne sera comme avant’, pages 57-62) que la gestion des risques n’est pas une question nouvelle, et ne peut donc pas ‘caractériser’ notre époque. Pour autant, le recours à cette notion est à ranger parmi les opportunités dont se nourrit le néolibéralisme.

 

(2) Citons parmi les développements posthumes de leurs idées, la publication d’un « Manifeste convivialiste » en 2013, rejetant une modernité « de la démesure et de la globalisation ». Dans une nouvelle mouture, parue en 2020, on observera, parmi de fort estimables préconisations, l’absence totale de référence au capitalisme, et a fortiori de toute révolution, au profit « d’un ensemble de directions dans lesquelles il faut cheminer pour permettre l’instauration d’un monde post-libéral (…) du local au planétaire… ».

 

(3) La ‘catastrophe’, la ‘bifurcation’ et le ‘chaos’ sont aussi des notions utilisées en physique dans l’étude de la dynamique des systèmes, pouvant donner une sorte de label scientifique à ces écrits. On aura noté l’origine universitaire et scientifique de la plupart de ces marchands de peur, promus comme autant de vedettes médiatiques. Elle donne une légitimité, largement usurpée, mais mollement combattue, à leurs prophéties.

 

(4) Réfugié dans sa longère de la campagne rennaise avec ses chevaux et ses panneaux solaires, Yves Cochet a été longtemps président de « l’Institut Momentum » qui réfléchit aux sorties de « l’anthropocène ». Ce nouvel âge serait la période à partir de laquelle l'influence (néfaste) de l’être humain sur les écosystèmes serait devenue dominante. Elle commencerait pour les uns à la révolution industrielle, pour d’autres à la première explosion atomique. Certains la font remonter à la révolution agricole du néolithique, ce qui incriminerait 10 000 ans de l’histoire humaine, ce qui m’apparaît plus inquiétant. C’est pourquoi on peut lui préférer une autre dénomination, celle de « capitalocène » plus pertinente à mon sens.

 

(5) Notons pour l’anecdote qu’une clientèle branchée, végétarienne et végan, peut trouver dans ces prophéties un argument de vente : il y a plusieurs mois, s’est ouvert Avenue Victoria à Paris un restaurant dénommé « Dernier bar avant la fin du monde ».

 

(6) « On sent bien qu'on risque de nous la refaire à l'envers encore cette fois-ci… que les services publics à réparer et les métiers en ligne de front à valoriser passeront leur tour encore cette fois-ci… que le monde d'après pourrait bien être le monde d'avant… en pire. Mais d'où ça va venir ? D'abord clairement du marché du travail, comme en témoignait déjà l'invective de Geoffroy Roux de Bézieux trois semaines avant le dé-confinement : «Il faudra bien se poser tôt ou tard la question du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise économique et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire.» (Anne-Laure Delatte, économiste : « Le monde d’après : celui d’avant, en pire ? » (article paru dans « Libération », 18 mai 2020.)

 

(7) Dominique Bourg pourtant met la menace climatique au premier plan. Après avoir rappelé les 300 000 morts par covid initialement prédits en France par l’Imperial College, il poursuit : « les dangers sont infiniment plus grands avec le climat. (...) Nous aurons probablement atteint les 2° de plus en 2040, et à ce moment là plusieurs lieux sur terre deviendront littéralement inhabitables. (…) Notre civilisation vient de recevoir un avertissement » (p.18). De même, Noam Chomsky (Danger d'extinction, trad. Nicolas Calvé, Editions Ecosociété, Montréal, 2020) met aussi au premier plan d’un effondrement global «Changements climatiques et menace nucléaire».

 

(8) Comme le note Pascal Acot dans son petit et précieux ouvrage « L’écologie de la libération » (le Temps des Cerises, 139 pages, 2017), Hans Jonas a souligné à juste titre les responsabilités des générations actuelles. Mais il le fait dans une vision pessimiste du monde, qu’il oppose au « principe espérance » du philosophe marxiste Ernst Bloch. Celui-ci soulignait que « l'élaboration d'utopies est une fonction essentielle de la conscience humaine, par laquelle elle esquisse les traits d'un monde meilleur ».

 

(9) Quadruppani Serge : ‘La politique de la peur’ (Seuil, 2011)

 

(10) Ce que dénoncent plusieurs intellectuels français dont Serge Quadruppani toujours et Frédéric Lordon : « C’est une victoire pour Daech que d’avoir provoqué la mise sous tutelle sécuritaire de la population tout entière (…) S’il existe quelque chose comme une valeur française, c’est d’avoir refusé depuis au moins deux siècles de laisser la rue à l’armée ou à la police (...) nous n’acceptons pas que le gouvernement manipule la peur pour nous interdire de manifester ».

 

(11) La Loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme (SILT) du 21 juillet 2017 fait suite à la loi sur la sécurité intérieure (LSI) adoptée sur proposition de Sarkozy en mars 2003, qui instituait de nouveaux délits et de nouvelle sanctions, visant notamment les « rassemblements menaçants ou interdits », les « gens du voyage » et les « squatteurs », et élargissait les possibilités de fichage.

 

(12) Sans oublier les fermetures des restaurants, bars, cinémas et théâtres et commerces ‘non essentiels’, des zones commerciales, et la mise en place de diverses « jauges » pour les établissements restés ouverts. Jusqu’aux recommandations insistantes à ne pas dépasser six convives pour le réveillon de Noël, désormais étendues aux rencontres en extérieur.

 

(13) Thomas Werden, « la culpabilisation collective, une arme idéologique absolue » (France-soir, tribune du 8 décembre 2020)

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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 15:34


Si la question des minorités occupe aujourd’hui, en France comme ailleurs, le devant de la scène, c’est parce que le système capitaliste dominant est en crise profonde, d’où un sentiment de déficit « d’identité », de perte de repères. Perte de repères qui force à reposer la question des modèles d’intégration sociale hérités d’un passé aujourd’hui en passe d’être révolu. Ce qui, dans le cas français, impose de revoir les fondements des faux débats compulsivement renouvelés dans les médias et au niveau des couches politiciennes dominantes sans plus aucune imagination et donc sans capacité d’innovation.

La Rédaction

 

 

Régressions, névroses, multiculturalisme et minorités

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Le « modèle français » en question

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Avril 2021

 

Bruno Drweski

 

Je vais commencer cet essai en présentant mes origines qui peuvent sans doute expliquer mon approche peut-être un peu distanciée et en même temps « intime » de la réalité française aujourd’hui en crise, une réalité qui est en conséquence obsédée par son « identité » faute de pouvoir régler ses blocages socio-économiques et donc aussi politiques ou idéologiques. Conséquence d’un système capitaliste à bout de souffle dans un pays du « second cercle impérialiste » bâti autour de la puissance nord-américaine et des « Five Eyes » anglo-saxons.

 

Je suis donc né au Québec (Canada ? Dominion britannique ? Nouvelle France ?), d’origine polonaise par mon père et française (bretonne) par ma mère, ce qui m’a donné de fait a priori, de naissance, trois « nationalités » (française, québecoise, polonaise), en plus de deux citoyennetés (française, polonaise) et d’un « asujetissement » (« Sujet de sa Gracieuse Majesté britannique par la grâce de Dieu, reine du Canada »). Je fais donc partie, entre autre, d’une double francophonie, celle de sa « Métropole » culturelle, en principe « une et indivisible » et celle de sa périphérie, une Nouvelle France devenue en quelque sorte ensuite une « Vieille France » puisqu’elle n’a pas connu le « reset », l’élément « refondateur », que fut pour le peuple de France la Révolution de 1789, et que le « Canada français », comme on disait alors, est donc resté catholique, sous « protection » royale, coloniale et britannique, au moins jusqu’à la « révolution tranquille » des années 1960-70 qui toucha le Québec de mon enfance et de mon adolescence, « révolution » inachevée et pas toujours tranquille d’ailleurs puisqu’elle fut ponctuée par le « terrorisme » (Front de Libération du Québec), par des vagues de grèves ouvrières très dures avec, comme conséquence, la proclamation de la loi dite « des mesures de guerre » et son cortège de prisonniers et de procès politiques qui se sont terminés fort heureusement sur un mode plutôt ubuesque. Ces années là ont donc vu l’émergence d’un « Québec libre », ou tout au moins tendant à se vouloir libre, libéré de la domination du tout anglais au niveau de la vie économique, et libéré de la tutelle de l’Église catholique alors étendue à tous les domaines de la vie sociale, politique et éducative, aux portes de l’empire d’où fuyaient au même moment vers le Canada les jeunes réfractaires américains à la conscription pour la guerre du Viêt-nam.

 

Par mon enfance passée à l’ombre de la monarchie et du colonialisme britanniques, elle-même sous la pression constante de la puissance yankee, autrefois jugée « rebelle » à Londres, proclamant sa « Destinée manifeste » et située à 80 km de la ville où j’habitais, mon nom me plaçait en situation de double minoritaire, francophone catholique dans un océan anglophone et protestant, et « polonais » au milieu d’un entourage francophone, dans un continent par ailleurs hanté par le souvenir des « nations premières » éparpillées dans les réserves, et qu’on appelait encore à l’époque souvent « les sauvages ». « Nous », nous étions les « nègres blancs d’Amérique », comme les colons anglais « nous » appelaient, nous les francophones, presque toujours concentrés d’ailleurs dans les métiers paysans, ouvriers ou subalternes. Quand on entrait dans un grand magasin systématiquement aux mains d’Anglais ou d’Écossais, on vous criait « Speak white ! » si jamais on parlait à haute voix dans une autre langue que celle de sa gracieuse majesté, donc dans une langue ...de nègre1. Ce pays était déjà abordé par ailleurs par toutes les immigrations au milieu desquelles j’ai grandis, dans la rue, à l’école, dans les commerces, chez les voisins, à la maison, venant à la fois de tout le « Commonwealth des nations britanniques » et de la « francophonie ». « Polonais » en plus, cela voulait aussi dire, porteur du passé des peuples et religions cohabitant depuis un millénaire dans l’espace Baltique-mer Noire post-jagellon, ou polono-lithuano-ruthène, au contact du « monde russe », du « monde germanique » et du « monde ottoman ». J’ai vécu là, au milieu de « Polonais catholiques » et de juifs polonais, entre polonais, yiddish et autres langues slaves et je me rappelle l’ambiance mystérieuse qui descendait dans la cours de mon petit immeuble le vendredi soir à l’entrée du shabbat, quand toutes les lumières s’éteignaient pour laisser la place aux frêles tremblements des bougies, tous nos voisins étaient juifs pratiquants. C’est d’ailleurs sans doute pour cela que le propriétaire de l’immeuble immigré de Radom avait voulu avoir mon père pour voisin un « goy » de chez lui, pour mieux revivre le pays natal. Tout était donc prêt pour faire de moi en principe « l’être multiculturel idéal », voire le Nord-Américain plastique, élevé à l’ombre de la prétendue « tolérance britannique » d’un côté, et du non moins prétentieux « idéal républicain de la patrie des droits de l’homme » de l’autre puisque, francophonie oblige, à Montréal, on lisait, écoutait, entendait tout ce qui tournait en français, de Québec à Paris, de Port-au-Prince à Alger, entre « Français de France » et francophones « d’ailleurs ». Mon école, du primaire au bac, dépendait d’ailleurs de programmes du ministère de l’éducation parisien que nous suivions sous l’égide de prêtres ou d’enseignants laïcs tous envoyés de Paris. J’ai donc appris d’un côté dans les manuels que « mes ancêtres étaient gaulois » et que Napoléon avait été un grand homme, comme Louis XIV ou de Gaulle, et, par ailleurs, pour les cours d’histoire du Canada, qu’il fallait remercier sa Gracieuse majesté britannique d’avoir daigné nous permettre de garder « notre religion catholique » et de nous avoir par la même occasion préservé de la « diabolique révolution française », tout cela alors que, au milieu des années 1960, l’Église catholique canadienne française arrogante jusqu’au bout tout en prêchant la soumission s’écroulait par pans, que les prêtres se défroquaient en masse, et que nous vibrions dès l’adolescence aux échos des révolutions cubaine et algérienne. Plusieurs de mes camarades d’écoles ont vu leurs parents emprisonnés sous des accusations de « communisme » lors des dernières secousses du maccartysme. D’où la fascination d’autant plus forte pour ces deux révolutions, puisque l’une, « latine », visait le colon « anglo » honni, et l’autre, francophone bien qu’arabe, visait la « mère-patrie » qui avait « traîtreusement » abandonné en 1763 aux Anglais ses enfants paysans de Nouvelle-France tout en prenant soin de rapatrier ses nobles. Sentiment d’ambivalence envers une « France-mère indigne » qui convergeait d’ailleurs avec le sentiment polonais d’avoir aussi été abandonné par la France au XVIIIe et XIXe siècles, et surtout en septembre 1939 pour combattre seul l’agresseur teuton alors que celui-ci avait totalement dégarni sa frontière occidentale, sachant la pleutrerie des dirigeants d’alors régnant à Paris et à Londres qui n’attaqueraient pas alors qu’ils seraient entrés en Allemagne comme dans du beurre. Expériences enfantines cumulées qui m’amènent donc à prendre ici la parole pour expliquer mon regard à la fois intérieur et extérieur sur la société française actuelle, ses blocages « identitaires » qui convergent d’ailleurs, est-ce un hasard, avec ses blocages économiques et sociaux ou politiques tout aussi d’actualité.

 

Pour résumer en avant-propos ma thèse faite d’un mélange d’expériences personnelles et de réflexions plus rationnelles, je dirais que le modèle « multiculturel » bourgeois anglo-saxon est à la base hypocrite et ségrégationniste, tandis que le modèle « uniformisateur » bourgeois français était au départ franc, égalitariste et arrogant. Chez les uns « on ne mélange pas les torchons et les serviettes », chez les autres on veut faire rêver d’un modèle unique de serviette tout en laissant une partie de la masse à l’état de torchon.

Crise du globalisme anglo-saxon et du modèle républicain français

Nous sommes donc aujourd’hui obligés de vivre dans un « village global » capitaliste, impérialiste, vivant partout à l’heure anglo-américaine. Cercle culturel qui réduit traditionnellement les libertés et les relations humaines aux seuls droits individuels, et qui prône le « droit à la différence », le « droit des minorités », et tout ce qui peut du coup affaiblir en fait l’exigence de droits collectifs, sociaux ou économiques. Libertés individualistes bourgeoises donc, qui peuvent apparaître comme la porte ouverte aux fragmentations identitaires empêchant les « minorités » vivant dans une société foncièrement inégalitaire de se rassembler toutes ensemble autour d’objectifs sociaux et économiques communs égalitaristes opposés au règne du colon ici, du capitaliste là. A côté de ce modèle dominant, voilà une francité aujourd’hui en régression malgré l’augmentation constante du nombre de francophones, surtout grâce à l’Afrique, et qui, dans son noyau français, se cabre dans une « laïcité » déclamée sous tous les modes. Laïcité devenue souvent un laïcisme rigide et religieusement célébré qui aboutit en fait au développement de sentiments juxtaposés de marginalisations dans une « République » désormais vidée, entre autre par les structures euro-atlantistes, de tout contrôle populaire et qui, par ce fait même, a cessé d’être « une et indivisible » puisqu’elle n’assure plus, capitalisme tardif oblige, la promotion sociale, culturelle et économique des enfants issus de son droit du sol.

 

C’est dans ce contexte que, alors que le monde capitaliste anglo-saxon survit pour le moment à sa crise en démultipliant de par le monde, y compris en France, les ingérences, les interventions, les guerres et les fragmentations « multiculturelles » entre « minorités visibles », « raciales », « genrées », « d’orientation sexuelle », cultuelles, etc., l’espace public français est saturé lui par les polémiques surdimensionnées autour de la « laïcité » ...ce qui dans les faits aboutit à un processus comparable de fragmentation auquel se rajoute la frustration de n’être plus qu’une puissance de second ordre, voire une nouvelle république bananière aux ordres de l’hyperpuissance unipolaire aux pieds d’argile qui lui attribue le plus souvent le rôle d’un kapo dans le camp de déconcentration mondialisé traversé par des masses de déportés économiques qu’on appelle « migrants ». Un pays en principe laïc où l’État prétend ne pas se mêler d’organiser les cultes et où les cultes ne doivent plus, comme auparavant le culte catholique, en retour, s’ingérer dans le fonctionnement de l’État, mais où tout semble désormais parfois devoir tourner malgré cela et depuis plus de trente ans autour de la place de la religion dans l’espace public – en fait d’une seule religion, la religion musulmane. Les « leaders » politiques peuvent bien se bousculer année après année aux dîners du CRIF pour y entendre des oukazes à peine voilés de quasi-représentants d’une entité extérieure prétentieuse et arrogante, et l’Église catholique peut bien être proclamée par certains comme étant à la racine de l’héritage français, dans les faits, dans les médias comme dans les assemblées, c’est la question du « voile », islamique dit-on, qui pose un problème existenciel à la « république », voile qui n’est d’ailleurs presque toujours qu’un foulard puisqu’il ne voile rien mais qu’il recouvre les cheveux qui ne peuvent par principe être voilés. Et que c’est l’habit traditionnel de toutes les femmes du peuple dans le monde méditerranéen depuis la plus haute Antiquité jusqu’à l’époque de nos grands-mères. Amnésie collective quand tu nous tiens !

 

Tout ou presque sur les bords de la Seine semble aujourd’hui tourner autour de la fameuse loi de 1905, en principe l’acte de naissance de la laïcité « à la française ». Certains « laïcs » en font une lecture plutôt « libérale », comme Jean Baubérot et l’Observatoire de la Laïcité, d’autres, « laïcistes » militant, semblent y voir un moyen d’éradiquer la religion par l’imposition d’une quasi-religion « civile » dont cherchent à profiter tous les politiciens s’accrochant à leurs fauteuils pour la défense d’un ordre économique et social injuste et vermoulu, et qui sont par voie de conséquence en manque de programme de progrès social à offrir à leur (supposés) concitoyens en passe de redevenir des sujets d’une république quasi-néo-monarchique soumise à une nouvelle Rome centrée cette fois sur la rue du mur (Wall street). Le dernier « village gaulois » n’a cette fois-ci pas été (assez) réfractaire à la macdonaldisation de la culture autochtone, et pas besoin des laboratoires pharmaceutiques de toute façon en déshérence pour produire la potion magique qui va permettre de râler contre la multiplication des ...kebabs, qui sont eux censés ruiner les fines papilles gustatives des Français, dixit Menard et son FN-RN.

 

Ce sont les politiques menées tambour battant par les proconsuls envoyés des bords du Potomac qui provoquent en fait partout misère, guerres et déracinements récurrents, et donc migrations incontrôlables, pour les plus grands profits d’un patronat voyant arriver avec joie des sous-prolétaires et des lumpenprolétaires prêts à être mis sur le marché « libre et non faussé » pour faire baisser le « coût du travail » en concurrençant des «immigrés » locaux, des « post-immigrés » précaires et des « autochtones » désormais sans perspectives d’avenir.

 

1905, un moment fondateur ?

Se limiter à 1905 comme début de l’histoire de la laïcité, c’est oublier que la France, autrefois « fille ainée de l’Église », a un lourd passé d’éradications des religions « dissidentes » (cathares, juifs, huguenots, et même musulmans du Languedoc et Roussillon ou de Provence) et que, de génération en génération, une masse de Français transmettent les blessures pas vraiment cicatrisées des humiliations subies de la part d’un clergé autrefois arrogant et humiliant, parfois jusqu’au plus profond de l’intimité des jeunes paysannes, et même de jeunes paysans. La révolution française fut en fait, entre autre chose, une nouvelle guerre de religion visant cette fois, et en principe une fois pour toute, à remplacer la vieille religion catholique hautaine jugée irrationnelle par une nouvelle religion plus rationaliste (la déesse Raison, le culte de l’Être suprême, l’athéisme militant puis, pour calmer les choses, un catholicisme concordataire et post-concordataire réduit de plus en plus au strict « domaine privé », et poussé vers une adaptation continuelle aux évolutions successives d’une modernité scientifique, bourgeoise, individualiste, consumériste, désenchantée, en changement permanent). C’est dans ce contexte naissant que, finalement, la loi de 1905 fut votée, à une époque où la République offrait des possibilités de promotion sociale à l’ensemble de ses citoyens et de beaucoup de ses immigrés. Ce fut un compromis conclu pour la seule « Métropole » avec les religions alors présentes de façon visible dans l’Hexagone, entre les partisans d’une laïcité qu’on pourrait qualifier d’« inclusive », Jean Jaurès par exemple, et partisans d’un laïcisme plus « expansif » et éradicateur, chacun ayant désormais le droit de s’organiser pour tenter d’amener la société à évoluer démocratiquement dans la direction que chacun pouvait souhaiter. Au même moment cependant, dans « l’empire », l’État colonial français continuait à « gérer » les cultes à son profit en assurant simultanément la primauté des missionnaires catholiques sur les représentants des autres religions, en particulier sur les religions « indigènes ». Au point où Paris pouvait avoir l’audace de se proclamer protectrice des chrétiens d’Orient et aller plus tard arracher à la Syrie un Liban auquel la République française donna un système politique ...(multi)confessionnel. Or, avec les mouvements migratoires qui ont drainé vers la « Métropole » ex-fonctionnaires coloniaux, ex-colons et ex-colonisés de l’empire françafricain néocolonial faute d’être post-colonial, ce compromis bancal de 1905 ne pouvait plus tenir, puisque ces « rapatriés » et ces « immigrés » avaient connu une autre France, et une autre législation de la religion, chose qui touche tout particulièrement les musulmans et l’islam. Islam que la « République » s’était acharnée à vouloir d’un côté domestiquer en créant, selon un mode quasi- « néo-catholique », un clergé à sa solde dans une religion qui n’en prévoyait pas l’existence et en éradiquant simultanément et violemment les réseaux scolaires autochtones en arabe, et toutes les « coutumes » décrétées « archaïques » qui entraient en fait en contradiction avec l’expansion du capital français et du salariat. Dans les colonies comme en Métropole d’ailleurs, petit à petit, la femme devait pouvoir être salariée puisque les revenus de son mari suffisaient de moins en moins à faire vivre toute la famille et que le capitalisme expansif avait besoin d’une main-d’oeuvre grandissante. C’est ce qu’on a appelé la libération de la femme. Cheveux à l’air avec deux salaires pour le prix d’un et maintien d’un droit du travail inégalitaire socialement, mais dans les faits aussi entre les sexes. Encore aujourd’hui, la France est l’un des pays où les différences salariales entre hommes et femmes sont parmi les plus élevées de l’Union européenne, la Pologne ou la Roumanie étant parmi les pays où elles sont les plus faibles2. Ce qui, en tout cas, démontre que la « laïcité à la française » n’est pas un gage d’égalité entre les sexes et que la religion ne constitue pas forcément non plus un frein. Et que le féminisme français est particulièrement tardif, d’où sans doute son radicalisme encensé par les autorités tant qu’il reste ...verbal, et se contente de cibler surtout les marginalisé/e/s parmi les marginalisé/e/s3. Sur les bords de la Seine, on a loupé ce train là et c’est ce qui fait sourire l’Européen de l’Est, ou le musulman connaissant son histoire, qui doivent entendre des notables politiques incultes proclamer que les droits de la femme font partie des « valeurs républicaines françaises » ...très tardives et particulièrement incomplètes sous le ciel gris de Paris. Mais se poser en donneur de leçons reste une habitude ancrée dans le monde occidental post-colonial, surtout quand on n’a plus rien, armes mis à part, à proposer au monde.

 

Droit à la différence ou droit à l’indifférence ?

Alors que le monde anglo-saxon multiplie la promotion, l’invention ou l’installation de minorités visibles, ethniques, rituelles ou sexuelles, et joue ensuite sur elles pour mieux fragmenter ce qu’une Lady Thatcher rêvait de n’être qu’un amalgame d’individus et de familles juxtaposées sans existence sociale et « sociétale »4, l’actuelle république française ne sait pas comment traiter les « différences visibles », encore moins les différences sociales et régionales, et, tout en refusant « le droit à la différence » tant adulé dans le monde anglo-saxon, elle ne peut encore imaginer ce que tout le monde attend en fait, un « droit à l’indifférence », préférant, encore une fois, tenter d’éradiquer ce qu’elle ne peut domestiquer ou cacher. La France travaille comme à l’époque des guerres de religions puis des politiques scolaires d’éradications des « patois ».

 

En effet, il faut dire qu'étant donné sa grande diversité historique, l’État français aurait pu disparaître à maintes reprises, ce qui explique les réflex uniformisateurs de ses dirigeants et législateurs, tant sous la royauté que sous la république. Et nous n’avons pas à regretter que la France ait pu maintenir son unité, quoiqu’il lui en coûtât ici ou là car, sans ce pays qui a permis le développement d’une grande culture, notre humanité serait grandement appauvrie. Mais ce réflex devenu politique uniformisatrice se prolonge aujourd’hui envers les populations « rapatriées » ou « immigrées » qui ont tendance à rester de fait mentalement, et souvent socialement, « post-immigrées », de génération en génération, puisque l’ascenseur social est en panne et que l’absence voulue par les classes possédantes de construction de HLM dans les « beaux quartiers » les empêchent de se mêler à tous les « issus de la promotion sociale » de la génération précédente, quand il y avait encore une dynamique de développement et d’aménagement du territoire. Fondamentalement et il faut en prendre conscience, dans les tensions et les pseudo-débats actuels, ce n’est pas de religion et de laïcité qu’il s’agit en fait car ce débat apparent cache une toute autre problématique dont on ne veut pas débattre en haut lieu. Dans les médias, publics ou privés, qui sont presque en totalité soumis aux élites possédantes et installées, on tourne donc en rond et on fait tourner en rond.

 

Uniformisation capitaliste moderniste

Avant de poursuivre notre réflexion sur l’état de la France, de la laïcité et des « communautés » qui y vivent, rappelons que les puissants États modernes, les États capitalistes et impérialistes occidentaux, ont tous, sans exception, mené des politiques d’uniformisation implacable, chacun à sa façon. D’abord d’uniformisation religieuse à l’époque des guerres de religion en Occident puis du « cuius regio eius religio »5 qui a préparé la suite, les révolutions bourgeoises. Vint dans la foulée, la mobilité sociale et spatiale qui a tendu à transformer la main-d’oeuvre en salariés concentrés dans les villes et dans de grandes entreprises et, avec elle, l’uniformisation linguistique et idéologique. Anglicisation, francisation, germanisation, voilà les trois grands processus d’assimilation linguistique qu’ont imposé à toutes les populations, l’Angleterre, la France ou la Prusse puis le Reich allemand. D’autres Etats moins dynamiques et moins puissants ont voulu faire de même, Russie, Espagne, Turquie, etc. Seul le degré de puissance et de richesse de chaque Etat a pu au final forcer les enfants de Bretons, d’Irlandais, de Silésiens, de Gallois, d’Occitans, de Catalans, de Basques, etc, à renoncer ou non à leur parler en échange d’une promotion sociale offerte par la langue « nationale ». Et là où l’uniformisation religieuse n’avait pu être totalement atteinte à l’époque des guerres de religion, phénomène renforcé par les migrations nécessaires au développement du capitalisme, on tenta de « dépasser » les guerres religieuses intestines par des religions domestiquées et associées au culte de l’État-nation, républicain ou monarchique selon l’évolution politique de chacun.

 

Cet État-nation puissant, expansif et donc à terme colonial s’est répandu partout en Europe occidentale, ce qui constitue la différence fondamentale avec l’Europe située à l’est du monde germanique, l’Europe « slave », « l’Eurasie », où la cohabitation multi-ethnique et multi-religieuse traditionnelle n’a jamais pu ou voulu être « dépassée » par des guerres de religion puis par la modernité. Là où la puissance économique de l’État et sa force de domination et d’attraction n’ont jamais pu atteindre non plus celle des États coloniaux, mais là aussi où la tolérance religieuse était historiquement enracinée et codifiée (État polono-lithuanien, Hongrie, empire ottoman, Horde d’or tatare, Russie post-tatare, tsariste puis soviétique) selon le modèle législatif de cohabitation emprunté peu ou prou à la Charte de Médine inventée par le fondateur de l’islam. D’où l’évolution vers la conception est-européenne, austro-marxiste puis soviétique, de deux concepts distincts, celui de citoyenneté qui est acquis à la naissance dans le cadre de l’appartenance à un ensemble étatique, et celui de nationalité qui est laissé à la subjectivité de chacun au moment de son choix à l’âge adulte. L’Europe orientale préfère d’ailleurs le concept de « nationalité » à celui de « minorités nationales », même si dans les faits, il y a presque toujours une nationalité « centrale » et des nationalités périphériques, généralement minoritaires.

 

C’est en ayant conscience de cette histoire commune aux pays-puissances des rivages de l’Atlantique nord que nous devons essayer d’appréhender le cas français. Car les formes d’assimilation ont largement varié, en particulier entre la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, la première souhaitant une uniformisation visible des comportements, des habillements, des rituels sociaux, les seconds préférant laisser se perpétuer des différences visibles vidées toutefois de leur éventuel contenu social, économique, politique revendicatif.


France : religion et identités

Si le terme « d’identité » est flou et pose beaucoup plus de problèmes qu’il n’en résout, c’est néanmoins autour de ce mot que le malaise français actuel se manifeste le plus souvent. Malgré les rêves éradicateurs toujours présents dans un pays qui a souffert du dogme et de l’autoritarisme catholique et romain, il reste malgré tout plus facile de reconnaître aux citoyens leur religion plutôt que leur « nationalité » dans son sens distinct de celui de « citoyenneté » ...A la condition que la religion et les croyants n’aient pas de « prétention » sociale, de projet économique ou, pire, d’ambitions politiques ou législatives découlant de leur éthique religieuse leur permettant proposer à leurs concitoyens, et cela même s’ils le font sur un mode démocratique et respectueux des opinions divergentes. Une « démocratie chrétienne » peut donc exister, à condition qu’elle ne cherche pas à bâtir avec d’autres un ordre social et économique qui permettrait la réalisation concrète des principes sociaux christiques. Le refus islamique de l’usure, par exemple, constitue donc un non-dit en France car cela s’attaquerait d’emblée au principe de base du capitalisme, et préfère-t-on donc, côté « laïc » comme côté « musulman conservateur », discutailler en permanence sur la stérile question du « voile » qui ne gêne pas fondamentalement l’ordre social, qu’on le porte ou non. Même si le foulard peut être aux yeux de certaines une protestation contre la publicité sexiste, la marchandisation de la femme et la pornographie dégradante qui se déversent à longueur de devantures de kiosks à journaux, de panneaux-réclames ou de clips télévisés.

 

La France est donc un « drôle de pays » où un « juif » comme un « protestant » sont censés ne devoir cette appellation qu’à leur religion ...qu’ils la pratiquent ou non, qu’ils y croient ou non. Éventuellement, on acceptera, puisqu’ils existent bien, malgré ce non-sens, une « emprunte » héritée du passé, car on conçoit l’héritage religieux le plus souvent comme étant censé devoir disparaître avec les effets de la poursuite d’une modernisation-laïcisation-athéisation ...aujourd’hui en panne. C’est ainsi qu’on parlera de certains politiciens comme ayant des comportements caractéristiques d’une « culture » protestante, de juifs athées dont on ne sait pas très bien en quoi leur judéité serait-elle différente du judaïsme et, bien sûr, de personnes « de culture musulmane » pour caractériser le « bon musulman » assimilé à qui on ne doit pas demander sa croyance ...tant elle est et doit rester invisible par opposition au « musulman réfractaire » donc « intégriste » qui jeûne, qui ne boit pas d’alcool, qui ne mange pas de cochon ou qui va même jusqu’à demander que dans un pays en principe « laïc » soit on supprime toutes les fêtes religieuses officielles soit que toutes les religions soient prises en compte dans le calendrier des fêtes. Chose qui prouve bien que la France est un pays post-catholique, ce dont elle n’a pas à rougir mais ce qu’elle devrait assumer franchement, en acceptant donc de laisser du coup une place visible pour ses minorités religieuses, puisqu’elle laisse une place visible pour son (ex-)majorité. Si l’on accepte aujourd’hui le « voile » des bonnes sœurs, c’est parce qu’il n’y en a pratiquement plus et que les Français ont oublié comment s’habillaient la plupart de leurs grands-mères, ainsi la « modernisation » accomplie qui explique le choc de voir des jeunes musulmanes reprendre ce qu’elles considèrent comme un acte de pudeur dans une société qu’elles trouvent non pas tant « féministe » que dégradante pour la femme réduite à son apparence alors qu’on devrait plutôt, selon elles, admirer ce qu’elles possèdent en-dessous de leur foulard, un cerveau, et même, plus bas, un coeur.

 

On peut donc dans la France de 2021 être à la rigueur protestant, juif ou musulman « de culture », mais le traitement de cette spécificité restera de toute façon inégalitaire car dépendant d’un ordre de préséance lié à la position de classe des élites issues de chacun de ces groupes. On ne peut par contre par principe pas revendiquer l’existence d’une « nationalité » juive, comme d’ailleurs il est exclu de se revendiquer « citoyen français » de nationalité corse, basque, a fortiori arabe, vietnamienne, réunionnaise6 ou guadeloupéenne. La différence essentielle étant que les organisations juives plus ou moins sionistes, suite à la culpabilité liée aux déportations-exterminations effectuées par la police française sous l’occupation nazie, ont su jouer à la fois sur le registre des libertés individuelles et religieuses de la République française et sur celui des libertés associatives, donnant de fait à ces Juifs là les moyens de fonctionner comme ce qu’on appellerait dans d’autres pays une « minorité nationale ». Situation qui ne satisfait pas tous les « juifs » puisque certains voudraient être totalement assimilés et profiter d’un « droit à l’indifférence », tandis que d’autres, tel le député Meyer Habib, revendiquent ouvertement non seulement la double citoyenneté mais aussi de fait la double nationalité, tout en concentrant l’essentiel de son activité politique à la promotion de l’État d’Israël, d’une religion juive politisée vers la droite et donc ethnicisée, et aussi à la stigmatisation de l’islam.

 

La France d’aujourd’hui éprouve cependant toujours un malaise non-dit tant vis à vis des «juifs-avec-minuscule» (quelqu’un qui pratique la religion judaïque) que des «Juifs-avec-majuscule» (quelqu’un déclarant son appartenance au « peuple juif ») en raison du long passé anti-judaïque chrétien puis antisémite, en particulier sous Pétain. Cette question n’a donc pas été véritablement tranchée même si on fait semblant. Et du coup on ne sait pas vraiment quelle « judéité » représente par exemple le CRIF, de toute façon minoritaire au sein de la population « d’origine juive », ce qui ne l’empêche pas de se prétendre et d’être reconnu de fait par la plupart des politiciens français de presque tous les bords comme « représentatif » de l’ensemble des J/juifs, et qui font la queue chaque année à son « dîner ». Imagine-t-on chose comparable de la part des mêmes avec un éventuel Conseil représentatif des Institutions musulmanes (arabes?) de France ou avec l’Église catholique, l’Église réformée ou des associations auto-décrétées « représentatives » bretonnes, corses ou basques que les médias ignorent ?

 

Cela étant dit et écrit, le problème « central », visible, est bien aujourd’hui celui de « l’islam ». Parce que cette religion est issue du monde colonial bien sûr, qu’elle peut à travers une « identité », souvent fantasmée d’ailleurs, représenter le réceptacle de toutes les frustrations coloniales passées et surtout de toutes les frustrations de classe présentes dans les quartiers populaires périphériques, mais aussi parce que cette religion n’est pas (encore?) passée d’un côté par la moulinette de l’embourgeoisement de toutes ses élites et l’empetit-bourgeoisement de sa masse, ni d’ailleurs de la décolonisation d’une grande partie de ses « représentants » de l’autre car ceux-ci fonctionnent souvent encore selon la mentalité remontant au « clergé musulman » construit, financé et géré autrefois par le colon en Afrique du nord ou subsaharienne : « ...A la tête de l’islam institutionnel se trouve le gouvernement général ...Celui-ci a autorité sur les préfets d’Algérie qui, à partir de février 1933, disposent d’un Conseil consultatif sur le Culte musulman (CCCM) ...Les clercs musulmans dépendent donc de l’autorité coloniale. Et ce d’autant plus que leurs postes, non pérennes, assurent une notabilité, des privilèges et des honneurs ...Ce dispositif de rémunération est devenu au fil des décennies le principal moyen de contrôle et d’encadrement du culte musulman en Algérie »7. Dans les autres colonies, la tutelle française a pu s’exercer directement ou, dans les protectorats, de façon indirecte, mais dans tous les cas, la religion a été domestiquée par le haut selon un schéma qui n’est pas très éloigné de ce à quoi un catholique, ou un « post-catholique », a été habitué. Ce qui a produit une culture de la révérence chez certains musulmans soumis et, en réaction, une culture de la rébellion, ou aussi du repli identitaire, chez ceux qui ne pouvaient plus accepter un statut de citoyen de seconde zone (« de non droit »?). Le vrai « séparatisme » en France vient de la haute bourgeoisie qui pratique un entre-soi exclusiviste, et en face ce qu’on trouve tout au plus, ce n’est qu’un « contre-séparatisme ».

 

C’est évidemment dans ce passé qu’on doit rechercher la différence importante du statut de fait des musulmans d’avec les juifs, car il faut savoir que, avant la fin du XVIIIe siècle, il n’y avait pratiquement plus de juifs en Europe sauf dans l’espace polono-lithuano-ruthène qui avait accueilli au Moyen-âge tous les fugitifs juifs survivants persécutés à l’Ouest, ce qui explique qu'entre 80 % et 90 % des juifs européens habitaient alors l’État polono-lithuanien. Ailleurs, les rares juifs qui avaient pu rester, c’est le cas de quelques villes en France, en Hollande, en Angleterre, en Allemagne ou dans les États du pape, étaient peu nombreux, contrôlés et liés à des professions intermédiaires. Il n’y avait donc rien qui s’opposait à leur « émancipation » à partir du moment où, au XVIIIe et XIXe siècles, émancipation voulait dire embourgeoisement. Les masses juives prolétarisées et lumpenprolétarisées se trouvaient alors toutes à l’Est. Donc, à la fin du XVIIIe siècle, dans la foulée des idées bourgeoises des Lumières, la révolution française émancipa les peu nombreux juifs de France, juifs de religion, à une époque où la religion était tout, et où la « nationalité » et la culture étaient liées à l’appartenance religieuse. Dans son Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs paru en 1787, l’abbé Henri Grégoire, un des promoteurs de « l’émancipation des juifs » pouvait ainsi écrire ce qui apparaitrait aujourd’hui comme « antisémite » en décrivant les Juifs d’Alsace s’exprimant « encore » en yiddish : «...on parviendra à extirper cette espèce d’argot, ce jargon tudesco-hébraïco-rabbinique dont se servent les Juifs allemands, qui n’est intelligible que pour eux, et ne sert qu’à épaissir l’ignorance ou à masquer la fourberie »8. Il fallait donc qu’ils renoncent à toute forme de particularisme culturel, ce qu’ils firent d’autant plus volontiers que cela leur permettait de s’intégrer dans la bourgeoisie montante et de fuir les classes populaires méprisées. Ces juifs-là servirent la France, son expansionnisme, son colonialisme, et éliminèrent toute trace distinctive visible, limitant au maximum, voire parfois totalement, leurs liens avec la religion de leurs ancêtres. Cela donna aussi les Rothschild, les Crémieux et le capitaine Dreyfus. Certains jouaient sur deux tableaux comme on peut le constater avec l’attitude protectrice des Rothschild envers le sionisme que la bourgeoisie voulait répandre dans les masses juives de l’Est pour éviter qu’elles n’affluent à l’Ouest, ou pour les séparer des idées et des partis révolutionnaires internationalistes. D’autres rompirent totalement avec le judaïsme et avec la judéité.

 

Un phénomène comparable se produisit en Grande-Bretagne, en Prusse et plus tard dans le Reich allemand, ce qui put générer un Karl Marx comme un ministre allemand Rathenau ou un dirigeant britannique Disraeli. Au même moment, la petite bourgeoisie et une partie des intellectuels conservateurs issus du monde chrétien développaient l’antisémitisme contre cette fraction concurrente et d’origine juive de la nouvelle bourgeoisie mais surtout contre les « masses juives » qui commençaient à immigrer à partir de l’Europe orientale en état de sous-développement. A la fin du XIXe siècle, des millions de Juifs quittèrent l’Europe orientale pour émigrer vers les États-Unis, le Canada, le Brésil mais aussi l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. Ces Juifs-là, religieux ou pas, mais visuellement distincts, pauvres, travailleurs, souvent rebelles, alimentaient l’hostilité antijuive, y compris chez beaucoup de « Français israélites intégrés ».

 

En forçant les juifs algériens à prendre la pleine citoyenneté française que l’on n’accorda pas aux « Français musulmans », on arracha les juifs arabo-berbères à leur terroir et à leur culture pour en faire des ultra-français au service du colonialisme, ce qui produisit plus tard des Eric Zemmour glorifiant leur francité en se distinguant par la surenchère de leurs ex-compatriotes désormais « musulmans racisés ». « Racisation » proclamée aujourd’hui à la fois par les ultras de la post-colonisation et par certaines élites petits bourgeoises d’origine immigrée qui s’intitulent « indigénistes » et qui tendent ainsi de se constituer une « clientèle captive » parmi les gens « issus de l’immigration », ce qui peut sembler d’autant plus facile à organiser que la panne de l’ascenseur social provoque un sentiment de stagnation qui s’enracine au travers des multiples formes de discriminations, au logement d’abord, puis à l’embauche, et enfin, face à la police, lors des contrôles au faciès à répétition visant indistinctement francophones ou arabophones, pratiquants et non pratiquants, bruns ou noirs. Ce qui de façon en apparence paradoxale par rapport au « modèle français républicain », crée de fait des « minorités visibles » sur le modèle anglo-saxon. Modèle anglo-saxon qui avait d’abord généré contre lui des mouvements d’émancipation militant pour l’égalité sociale et civique (Martin Luther King, Black Panthers Party, Malcolm X, etc.) avant d’être en état de « reprendre la main » en jouant sur les distinctions à utiliser entre classes et races pour manipuler la naissance de groupes racialistes embourgeoisés sortis des officines public-privées du système dominant et dont le prototype le plus « réussi » est Black Lives Matter, prototype modèle financé par tout l’establishment capitaliste et impérialiste, et qui a essaimé dans une France obnubilée et pénétrée de partout par la « culture » anglo-américaine9. Sous la forme de mouvements de revendication identitaires qui ne collent pas à la réalité française et qui ne peuvent donc pas plus être en état de dépasser les blocages de la société française que leurs « miroirs » identitaires d’en face, d’extrême droite « blanche » ou laïcistes désincarnés issus d’une gauche « sociétale » et donc objectivement devenue antisociale, ayant rompu avec ses bases de classe prolétarienne, internationaliste, anticolonialiste et anti-impérialiste.

 

Religion ou religiosités ?

Il existe en France en fait un lourd malentendu concernant la religion car cette notion véhicule d’énormes restes de ressentis et de ressentiments tirés de l’histoire ancienne de bien avant les lois sur la laïcité. Des ressentiments contradictoires entre les descendants de la religion anciennement majoritaire et dominante, catholique romaine, par rapport à ceux issus de traditions « dissidentes » toutes aussi anciennes, protestants et israélites d’avant les processus migratoires modernes. Tous néanmoins, hormis les « catholiques maintenus » aujourd’hui largement marginalisés, ont pu « communier » depuis dans une défiance vis à vis de la religion toujours perçue sous sa forme catholique, ou issue du catholicisme. Dans ce contexte hérité de l’histoire ancienne, beaucoup de critiques faites aujourd’hui à l’islam ne cadrent en fait pas du tout avec la réalité de l’islam mais, quand on les écoute bien, révèlent une propension à faire revivre des frustrations anticatholiques enfouies. Il y a donc souvent projection inconsciente anticatholique ne visant l’islam que par ricochet, parce qu’on lui attribue automatiquement la méfiance et la réticence qu’on a hérité de sa propre histoire. Anticléricalisme historique anticatholique et antireligieux menant souvent vers l’athéisme militant qui, pourtant, peut souvent prendre la forme d’un prêchi-prêcha pas si éloigné de celui qui caractérisait l’ancien absolutisme catholique. Phénomène de projection bien connu en psychologie.

 

De leur côté, les élites individualistes écolo-bobos « New Age » d’aujourd’hui, encore quelque peu possédantes, intellectuellement désenchantées et socialement installées dans une république en déshérence restent dans une situation de plus en plus incertaine. Un état de fait qui peut les pousser à rechercher une certaine « spiritualité » leur permettant de fuir leur sentiment grandissant de précarisation qui a remplacé l’ardent athéisme d’antan lorsqu’elles pouvaient emprunter pour elles-mêmes et leurs enfants l’ascenseur social aujourd’hui en panne. Ce qu’on appelle « le retour du religieux ». Ces privilégiés en voie d’affaiblissement veulent toutefois se limiter aujourd’hui à « faire leur choix » qui doit rester peu contraignant par rapport aux dogmes de la société individualiste de consommation. Chaque individu peut dans ce capharnaüm prendre ou laisser ce qui lui convient, dans une espèce de loi de l’offre et de la demande au supermarché de la consommation « spirituelle ». Religiosité self-service qui ne peut convenir à ceux qui cherchent quelque chose de spirituellement plus solide, ne serait-ce qu’à cause d’une position de classe bien plus difficile à supporter.

 

Pour les marginalisés, les prolétaires, les surexploités et les précaires qui ne trouvent plus l’appui d’un État social en constant rétrécissement, qui ne trouvent plus l’engagement des cellules disparues du Parti communiste au bas de leur tour, qui ne trouvent plus dans une situation de précarité professionnelle l’assurance d’un appui syndical et d’un collectif de travail, et qui, en plus, ne peuvent déménager dans un quartier moins délabré, le réseau religieux ou ethnico-religieux joue souvent un rôle de soutien et de solidarités concrètes. Pour ces classes précarisées-là, la religion ne peut suffire comme self-service spirituel à bobos, elle représente la seule solidarité concrète pour des populations (post-)immigrées par ailleurs parfois encore issues d’un monde rural ou de bidonvilles, et qui se sont retrouvées parachutées non seulement dans un monde « étranger » mais aussi et surtout dans des méga-villes impersonnelles où il est facile de se sentir esseulé et paniqué. Ignorant donc les comportements citadins, c’est à dire « civils », c’est-à-dire civiques, qui autrefois s’apprenaient à l’usine et à « l’école de la république », et préparait à une carrière professionnelle, aussi limitée fut-elle.

 

Régressions sociales, « classes dangereuses » et stigmatisations

C’est dans ce contexte délabré que la France d’aujourd’hui se trouve confrontée à des élites incapables de penser ou de vouloir comprendre le changement de société qui s’opère, et toute l’immense régression sociale qui touche « la France d’en bas », celle des « gilets jaunes » comme celle des « quartiers populaires » de banlieues10. La réaction des élites possédantes et politiques face à ces phénomènes est à des années lumières de leur réalité. Elle témoigne de leur mépris à l’égard du peuple réellement existant et de leur soumission à un ordre mondialisé stérilisateur, superficiellement moralisateur et matériellement de plus en plus improductif pour cause de délocalisations, n’ouvrant donc aucune perspective à ceux qui sont censés être leurs concitoyens et qu’ils ne perçoivent le plus souvent, comme naguère Thiers et sa classe, les classes populaires que comme autant de « classes dangereuses ». A l'époque de Thiers, le français populaire et la culture du peuple étaient très différences du français et de la culture de la bourgeoisie. Maintenant, le français "des banlieues populaires" est beaucoup plus proche du français "type", scolaire, télévisé mais il existe dans ces quartiers une autre « visibilité », linguistique ou cultuelle, qui s’est souvent rajoutée à la situation sociale des « gueux », des « sans dents », des « déplorables », des « inutiles ».

 

Aujourd’hui, la crise sociale du système socio-économique mondialisé arrivé en bout de course est partout sur les rives de l’Atlantique nord, et aussi bien le modèle anglo-saxon que le modèle français sont en panne et engendrent des tensions et des fragmentations ingérables dans le cadre du capitalisme encore dominant. En France, certains musulmans s’extasient encore sur les policières britanniques des bas quartiers ayant le droit de porter le foulard « islamique » sans réfléchir sur le fait qu’elles n’auront jamais leur mot à dire sur le destin de l’empire capitaliste inégalitaire au service de qui elles sont. Empire asocial et porteur de guerres, en particulier, mais plus seulement, dans l’espace postcolonial africano-méditerranéen. Les mêmes peuvent aussi s’époumoner de plaisir sur les quelques élues outre-atlantiques occupant des fonctions non stratégiques au service de la plus grande puissance militaire expansionniste de la planète en guerre permanente. Si, en France, les « élu/e/s de la diversité » doivent porter dans les institutions et même ailleurs « l’uniforme républicain » décrété depuis peu, ils/elles n’ont ni plus ni moins de pouvoir sur les décisions clefs que leurs coreligionnaires d’outre-Atlantique. C’est comme pour les femmes, ce n’est pas la loi sur la parité qui a changé quoique ce soit dans la vie des femmes travailleuses. Car la question fondamentale, c’est qu’il n’y a plus d’élus d’origine ouvrière ou populaire, hommes ou femmes, dans les parlements des « grandes démocraties », phénomène révélateur entre tous. L’Afrique du Sud de l’African National Congress, de la COSATU et du Parti communiste sud-africain, à l’époque où ils luttaient ensemble contre l’apartheid, puis par contraste ensuite, nous a appris que la question du pouvoir, n’est pas celle de « l’empowerment » sur la base de la couleur de la peau (ou de la religion proclamée) du ministre mais celle des décideurs des grandes entreprises, et que le capital n’a ni odeur ni couleur ni religion autre que celle de l’argent, celle de Mamon. Et que, pour les classes populaires, la seule question qui compte au final, c’est celle du remplacement des élites possédantes bloquant tout progrès social par un système en état d’assurer des politiques de développement et donc de mobilité et de promotion sociales et culturelles, par définition pour tous, comme dans toute dynamique.

 

Minorités et uniformisation

Dans le contexte d’uniformisation à l’échelle globale, planétaire, des comportements, des goûts, des habits, des apparences, des modes de vie, on doit poser la question de la survie ou non des nations, des nationalités et a fortiori des minorités, ethniques ou religieuses. Face à la stagnation-régression des modèles occidentaux, anglo-saxon comme français, on doit poser avec un regard renouvelé la question de la pertinence des modèles issus du socialisme soviétique qui se prolongent dans la Russie d’aujourd’hui comme dans la Chine, là où les nationalités sont reconnues comme telles au sein d’un Etat qui se définit comme « multinational », avec souvent des statuts d’autonomie régionales. Que l’on peut certes questionner dans leur application mais qui n’en restent pas moins des principes fondateurs. On peut critiquer la forme prise par l’autonomie du Tatarstan ou du Xinjiang et la place légalement accordée à la langue tchétchène ou ouïghour, mais on ne peut nier que ces faits sont reconnus officiellement en soi par l’État et que les citoyens de ces « nationalités » dès lors qu’ils se placent dans le cadre de la légalité existante peuvent pratiquer leur langue, l’apprendre dans les écoles publiques et monter en même temps jusqu’aux plus hauts sommets décisionnaires de leur État. On peut ensuite bien sûr trouver réducteur l’approche de l’État chinois à l’égard de la religion islamique, mais cela ne peut être que comparé à la façon dont l’État français souhaite organiser et s’ingérer chez lui dans le fonctionnement du culte musulman et, dans la foulée, de tous les autres11. Une autre tentative de régler le problème des populations traditionnellement doublement marginalisées et humiliées est celui de « l’État plurinational de Bolivie ». Ce que la Bolivie tendant à nouveau vers le socialisme tente de faire face à l’adversité des États-Unis et d’autres puissances est certainement bien plus créatif et novateur que n’importe quel débat théorique sur « l’intersectionalité » des contradictions de classe, de nationalité, de religion et de sexe. Certes, le capitalisme, comme beaucoup d’autres systèmes, a toujours aimé que les lignes de fragmentation soient multiples, contribuent à la division des classes et groupes exploités, mais, pour y faire face, encore faut-il définir quel est l’axe central de clivage par rapport auxquels les autres sont importants mais restent complémentaires. La question est aujourd’hui posée de savoir si ces modèles évolutifs post-soviétiques ou bolivien sont pertinents à étudier pour un pays comme la France et pour toutes les autres démocraties occidentales en panne. Peut-être conviendrait-il de commencer par apprendre auprès de nos « compatriotes » réunionnais qui, sans théoriser leur « modèle », savent faire mieux vivre sans doute leur « diversité »12 ? Peut-on expliquer cela par l’héritage du poids du colonialisme et de l’esclavage ? En tous cas, la question mérite d’être posée car un tel héritage apprend quelque chose qui manque souvent sur les bords de la Seine, de la Tamise ou du Potomac, l’humilité. Bien sûr, même si nous pouvons constater qu’il existe des sociétés ayant des rapports quelques peu détendus sur les « questions identitaires », cela ne doit pas faire illusion, le problème des discriminations ne pourra être vraiment résolu qu’avec la révolution qui doit amener à la socialisation des moyens de production et d’échanges grâce à la fin des processus de concentration de la propriété imposés par la baisse tendancielle des taux de profit dans le cadre du système capitaliste.

 

La France se signale par une attitude jugée assez universellement intolérante envers les questions de nationalité et aussi les convictions religieuses ayant une portée ou une vision sociale. La croyance est censée ne devoir être qu’une question « privée », ce qui entre en contradiction avec les conceptions désormais formellement dominantes dans l’Union européenne ou au Royaume-Uni. La loi du 15 mars 2004 interdisant le port de signes religieux décrétés « ostentatoires », chose indéfinissable par principe, n’a d’équivalent dans aucun autre pays, et une série de nouvelles législations plus contraignantes encore se sont multipliées en France portant sur les habits tolérés ou pas et sur ce que peut ou ne peut pas dire un imam, alors que jusqu’à présent seule la loi générale pour l’ensemble des citoyens suffisait. Ce qui fait sourire dans une situation où l’obligation sanitaire de porter des masques empêche de fait d’appliquer la loi « anti-niqab » et qu’on n’a pas remarqué à cette occasion une augmentation de l’insécurité provoquée par cette « impossibilité » faite aux autorités de saisir le visage, alors même que c’est sous le prétexte hypocrite de la « sécurité » qu’on avait fait adopter cette loi, en criant alors sous tous les toits qu’il n’était pas question de voir dans cette loi une mesure visant les seules musulmanes se voulant plus traditionalistes. Comment peut-on déclarer vouloir « intégrer-la-musulmane-aux-valeurs-de-la-République » tout en faisant en sorte qu’elle ne puisse fréquenter ses concitoyens à la piscine, aux sports collectifs, aux activités associatives, aux sorties scolaires, et bientôt à la plage, etc ?


La France en pleine névrose

La crise économique et sociale globale explique sans doute pourquoi les élites mettent l’accent sur les formes d’expression de ladite « diversité culturelle » réduite à l’appartenance religieuse privée et formelle, ce qui ne fait que renforcer le blocage de la société française, qui se manifeste en particulier sur l’islam, même si celui-ci n’est que la partie visible de la crise de société, et qu’il n’est en fait que le principal révélateur d’un malaise beaucoup plus profond qui touche la majorité de la société, donc aussi mais pas seulement toutes ses « minorités ». Le rêve d’un « islam de France » apparaît souvent aux yeux des musulmans comme une volonté de « catholiciser » l’islam, de le hiérarchiser, de le « gallicaniser » et de l’étatiser, selon ce qu’on a fait dans l’Algérie coloniale et ailleurs, et ce qui, par ailleurs, entre en contradiction avec le principe laïque et républicain de la séparation du religieux et de l’État, et qui provoque aujourd’hui, par ricochet, les réactions négatives des Églises chrétiennes et des rabbins qui se sentent eux-aussi du coup potentiellement menacés par un Etat étendant ses prérogatives dans un domaine qui jusque-là leur était exclusivement réservé, celui du culte et de la foi.

 

Des sociologues13 nous ont démontré qu’il est stérile pour l’État et toutes les institutions politiques de discuter les croyances et les faits religieux qui tournent en particulier autour de la question des femmes et de leur vêtement, question devenue de fait une obsession paranoïaque puisqu’elle tourne en boucle sans jamais être définitivement tranchée. Chose qui aurait dû faire suite à un débat véritablement pluraliste et équilibré. En fait, il y a refus de faire montre et même de tendre vers un sens de la nuance, qu'envers les symboles que envers les croyances, et surtout envers des éthiques qui impliquent l’adhésion à un projet économique et social particulier souhaité comme porteur, pour des croyants comme pour des non croyants14. Dans une société en voie d’effritement pour des raisons systémiques, sociales et économiques, où les solidarités de classe ont été attaquées puis affaiblies, sauf celles de la haute bourgeoisie séparatiste depuis toujours, et où la « culture » est devenue une marchandise standardisée, uniformisée et mondialisée, les humains découvrent qu’ils ont perdu en route les vieilles solidarités et les vieilles traditions culturelles, locales ou nationales et aussi religieuses. Ils courent donc tous affolés à la recherche d’un hochet identitaire qui pourrait leur donner l’impression d’avoir retrouvé une place et un repère, « islam », « valeurs chrétiennes », « judéo-christianisme », « catholicisme », « ethnie », « identité », « laïcité », « république », « démocratie », « nation », etc., autant de mots souvent vidés aujourd’hui de leur sens profond, de leur créativité, mais auxquels s’accroche une masse désorientée, perdue et paniquée. Certes, tout cela se réfère à un héritage respectable qu’il faudrait pouvoir reprendre, réinterpréter, réadapter et reconstruire dans un contexte tout à fait nouveau. Mais cela exigerait une révolution qui abatte définitivement les fausses divinités agitées aujourd’hui par des pouvoirs à bout de souffle. Qu’elles soient d’origine religieuse ou laïque, ces divinités de remplacement dominantes ne sont plus que des faux semblants mis à la place de ce qui s’est construit à chaque étape de l’épopée humaine. Et c’est donc sur les ruines de ces idoles, qu’on pourra reconstruire une société « inclusive », dynamique, capable d’assurer le progrès social et humain, et donc de reprendre le fil interrompu de la trajectoire sublime à laquelle aspirent tous ensemble tous les êtres humains de par leur naissance en tant qu’humain. Mais pour cela il faudra à terme abolir l’usure, donc le capitalisme.

 

Notes :

1 < https://poussiere-virtuelle.com/speak-white-poeme-michele-lalonde/ >

2 < https://www.touteleurope.eu/actualite/les-inegalites-salariales-entre-les-femmes-et-les-hommes-en-europe.html >

3 < https://www.huffingtonpost.fr/entry/lutilite-des-reunions-non-mixtes-expliquee-par-les-feministes_fr_60616926c5b67593e05a0dde >. C’est ainsi que l’écriture dite « inclusive » n’est qu’un faux semblant d’égalité qui constitue une innovation langagière achevant de rendre la pensée confuse. Elle est mise de l’avant en même temps qu’une fausse parité qui ne touche pas aux inégalités d’accès aux postes réellement décisionnels dans le système capitaliste et qui ne pose surtout pas la vraie question d’égalité, celle de l’égalité pour les femmes des classes populaires.

4 < https://www.margaretthatcher.org/document/106689 >; « Thatcher was right – there is no ‘society’ »< https://www.theguardian.com/politics/2013/apr/08/margaret-thatcher-quotes >

5 < https://referenceworks.brillonline.com/entries/encyclopedia-of-early-modern-history-online/cuius-regio-eius-religio-SIM_018148 >

6 A ce sujet, il faut noter la cohabitation bien plus détendue des « communautés » et des religions à la Réunion, ce qui n’a pas entraîné des tensions et des fragmentations « séparatistes » comparables à celles qu’on peut constater dans les faits en « Métropole », bien au contraire. Dans ce pays, on a donc appris « tous ensemble » à contourner le plus souplement possible les « lois de la République » portant sur les « signes ostentatoires ». Mais les élites « républicaines » n’ont toujours pas appris de leur côté et malgré leurs classiques, à « apprendre auprès de plus petit que soi ». Donc, dans le cas réunionnais comme dans d’autres, à apprendre à partir de la culture vivante des « départements d’outre-mer ». Preuve, là encore, de l’inégalité de fait régnant dans une « République » qui se camoufle souvent derrière une égalité d’apparence qui n’a d’autre but que d’assurer le maintien de privilèges pour les élites possédantes (de toutes origines) et le nivellement pour les toutes les classes populaires vivant et faisant vivre le pays de leur travail.

7 Pierre Vermeren, La France en terre d’islam – empire colonial et religions XIXe et XXe siècles, Texto : p. 234

8 Henri Goldman, Le rejet français de l’islam, PUF, 2012, < https://books.google.fr/books?id=6oBfCwAAQBAJ&pg=PT22&lpg=PT22&dq=grégoire+...on+parviendra+à+extirper+cette+espèce+d’argot,+ce+jargon+tudesco-hébraïco-rabbinique+dont+se+servent+les+Juifs+allemands,+qui+n’est+intelligible+que+pour+eux,+et+ne+sert+qu’à+épaissir+l’ignorance+ou+à+masquer+la+fourberie.&source=bl&ots=0LV_zKgc2H&sig=ACfU3U1EhAZVOs7ywheRve4vbggOIS0ZwA&hl=en&sa=X&ved=2ahUKEwir98vP7MjvAhUyyoUKHULuCrEQ6AEwAnoECBQQAw#v=onepage&q=grégoire%20...on%20parviendra%20à%20extirper%20cette%20espèce%20d’argot%2C%20ce%20jargon%20tudesco-hébraïco-rabbinique%20dont%20se%20servent%20les%20Juifs%20allemands%2C%20qui%20n’est%20intelligible%20que%20pour%20eux%2C%20et%20ne%20sert%20qu’à%20épaissir%20l’ignorance%20ou%20à%20masquer%20la%20fourberie.&f=false >

9 Voir le rôle de l’ambassade des USA dans le département du 93 : < https://www.leparisien.fr/seine-saint-denis-93/pourquoi-les-etats-unis-arrosent-la-banlieue-parisienne-a-coups-de-millions-de-dollars-30-12-2019-8225955.php > et aussi dans ce contexte, par exemple, le rôle ambigu d’une Rokhaya Diallo qui se fait porte-parole des minorités « racisées » mais qui a bénéficié de l’appui constant de l’establishment « blanc » du « Deep State US ». < https://www.20minutes.fr/arts-stars/medias/2845635-20200824-rokhaya-diallo-integre-washington-post-global-opinions >. On voit que dans leur stratégie impérialiste mondialisée visant tous les pays, dont bien sûr la France, les USA n’hésitent pas à utiliser tous les facteurs possibles de fragmentation des classes populaires et de la nation françaises : < https://www.sudouest.fr/2020/12/12/assa-traore-designee-guardian-of-the-year-par-le-magazine-time-8182599-10407.php >

10 Cet article répond à la question où trouver le prolétariat réellement existant aujourd’hui et comment est il structuré : < http://www.reveilcommuniste.fr/2021/04/qui-sont-et-ou-sont-les-proletaires-en-2021.html >

11 < https://www.la-croix.com/Religion/loi-contre-separatisme-inquiete-eglises-chretiennes-2021-03-10-1201144804 > ; < https://www.lefigaro.fr/actualite-france/separatisme-les-religions-denoncent-une-loi-qui-met-les-cultes-sous-tutelle-20210131 >

12 < https://www.youtube.com/watch?v=TvsaHROXnm0 >

13 Voir à cet égard l’ouvrage Françoise Gaspard, Farhad Khosrokhavar, Le Foulard et la République, La Découverte, 1995.

14 Henri Goldman, Op. Cit.

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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 15:09

Arrivée d’outre-Atlantique, nous assistons à des campagnes médiatiques et politiques lancées par des « minorités visibles » qui se targuent d’imposer une censure visant les écrits ou les oeuvres artistiques des plus grands créateurs de l’humanité depuis la plus haute Antiquité au nom de principes « moraux » censés devoir dominer aujourd’hui. En fait, on doit poser la question si nous n’assistons pas au retour des « nègres de maison » si bien décrits par Malcolm X et qui se mettraient aujourd’hui au service du maître capitaliste qui a intérêt à détruire toute pensée et toute culture authentiques, tout en fragmentant les classes travailleuses privées de perspectives rassembleuses.

La Rédaction

 

 

Quelques brèves remarques sur

 

la pensée de l’histoire,

 

de la politique et de la culture1

-

Avril 2021

 


 

« Toute opposition qui prend la forme d’un anti- pense dans le même sens que ce contre quoi elle est »

Martin Heidegger, Parmenides, Geasamtausgabe, band 8, S. 43, Frankfurt am Main 1992 (seconde édit)


 

 

Claude Karnoouh


 

Un phénomène culturel semble embraser tant le monde intellectuel que les médias et les sphères de l’édition étasunienne, britannique, française et partiellement germanique. Dans le nouvel idiome « globish » cela se nomme : « Cancel Culture ». En deux mots, il s’agit d’éliminer tant des programmes scolaires, universitaires et spectaculaires que de l’édition, de la réalisation cinématographique ou du théâtre un ensemble d’œuvres littéraires, théâtrales, picturales, musicales ou cinématographiques jugées incompatibles avec de prétendues valeurs sociales du présent, antiracisme, hyper-féminisme, pro-LGBTQ, droit-de-l’homme, etc, qui se donnent comme le bon, le vrai, et le beau dans le camp de la conscience occidentale et qui fait l’objet de débats sans fin sur les campus, dans les séminaires universitaires, sur les médias main stream. Mouvement dont on devine immédiatement les ressorts, en son fonds, l’anachronisme, véritable débâcle de la pensée sociologique, philosophique et historique contemporaines sur lequel il nous faut revenir.


 

A l’évidence l’anachronisme est l’une des tares analytiques et interprétatives qui depuis longtemps déjà corrode les descriptions et les interprétations de nombreuses humanités. On la rencontre aussi bien en histoire qu’en sociologie, en anthropologie qu’en philosophie. Je pense que cette manière d’aborder le réel dans ses diverses incarnations théoriques ou pratiques, histoire de la pensée, sociologie et philosophie de l’agir politique et social trouve ses plus profondes racines dès la naissance des États détenteurs du monopole de la parole politique. De fait dans la construction d’une argumentation de la parole étatique comme unique vérité transcendante, comme énonciation du beau, du bon et du vrai. Or les États tiennent des discours historiques anachroniques parce qu’il leur faut impérativement constituer un sens historique au sein d’une série d’événements qui magnifient l’État présent, en d’autres mots dans un esprit plus hégélien, où une sélection d’événements dialectico-logiques confirme l’aboutissement accompli d’un aujourd’hui de l’État. Or si d’un point de vue poétique et mythique cet anachronisme peut donner des œuvres exceptionnelles (par exemple le théâtre classique français ou romantique allemand), et construire ainsi un véritable patrimoine culturelle d’une ou plusieurs cultures (comme par exemple l’Enéide et son pendant baroque, Didon and Æneas), dès qu’il s’agit directement de politique, donc d’histoire au passé, l’anachronisme des valeurs éthiques, sociales ou culturelles du présent rétro-projetées sur le passé, y compris parfois vers un passé fort reculé n’engendre au bout du compte qu’une seule chose, le simplisme et la paresse d’esprit comme les journalistes nous en donnent quotidiennement des exemples presque parfaits, et de manière plus générale et plus radicale, le nihilisme moderne. Dans sa célèbre introduction à la Tyrannie de Xénophon, Leo Strauss avançait cette proposition de méthode, à savoir que pour commenter et donc comprendre les Grecs, il faut tenter de les penser comme ils se pensaient eux-mêmes. Parce que les gens dont on questionne les pensées et les comportements ne sont pas des objets inertes, ce sont des sujets autant que celui qui questionne, ensemble ils interagissent. C’est pourquoi il convient d’insister sur le fait que l’interprétation n’est pas explication, c’est commenter le déploiement d’une pensée, ou oserais-je avancer : c’est tenter de penser comme l’autre se pense lui-même. Vaste programme ! En effet quel intérêt y aurait-il à penser la société médiévale européenne dans le cadre conceptuel de notre aujourd’hui quand la majorité des gens ont perdu tout rapport authentique à la foi chrétienne ! Si l’on s’aventure sur le terrain des pratiques politiques, morales, sociales, religieuses et si, comme beaucoup le pratique, on pense ces domaines chez les Grecs, les Romains, l’âge d’or de la civilisation arabo-musulmane à l’aune du XXIe siècle occidental on s’aventure sur un terrain tout bonnement grotesque, vicieux, malhonnête, celui de la moraline à deux sous. Ainsi, lors de certains cours universitaires, j’ai entendu des étudiantes dénoncer le machisme de Platon, l’esclavagisme d’Aristote, l’obscurantisme des scoliastes médiévaux, la misogynie de Napoléon, l’absence de démocratie de l’orthodoxie russe, ou la barbarie des pratiques rituelles de certains peuples primitifs.


 

Si nous prenons le thème du droit des animaux très à la mode aujourd’hui, il nous faudrait condamner irrémédiablement Descartes parce qu’il a proposé une conception totalement mécanique des animaux. Dans ces têtes de linottes du présent le bien, le beau et le bon se tiennent toujours dans notre aujourd’hui le plus immédiat auquel tout le passé et toutes les cultures autres qu’occidentales doivent être rapportées sinon à passer pour irrémédiablement antihumaniste, islamiste, fasciste, nazi, etc…. Cette apophase de certaines valeurs culturelles, voire humanistes du passé, offre l’une des nombreuses illustrations modernes et surtout postmodernes du nihilisme ou si l’on préfère, dans l’optique d’un néokantisme de caniveau, l’une des nombreuses illustrations du « progrès ».


 

En dépit de permanences culturelles repérables, le changement à une vaste échelle historique semble le trait structurel caractéristique de l’Occident, à tout le moins depuis le monde gréco-latin christianisé quand s’installe la pensée du calcul mathématique de la fin des temps comme signe de l’advenue du Salut et de la Parousie lors de l’Apocalypse. Cette état de désordre d’un côté, propre aux désordres du monde divin et aux changements qui enserrait leur société composée de polis indépendantes que les grecs classiques abordaient par la tragédie avec le concept de krisis, (du verbe krinein), signifiant un choix, un jugement et donc une décision qui ne requière pas de preuves. Ce moment-là est donc intimement lié au kairos, le moment opportun qui décide du choix. Cet état de krisis implique donc le passé, le présent et l’avenir présupposé qui permet de choisir l’action positive envisageable… On pourrait aussi avancer dans le cadre de la dichotomie lévistraussienne, peuple sans histoire/ peuple avec histoire, qu’il est là le sceau même de l’histoire, non pas en tant que discours sans corrélation sur divers événements réels ou non, mais bien comme conscientisation du devenir dans la provenance du passé, donc de l’histoire même en tant que narrativité d’un changement objectif et subjectif, opposé en cela au mythe qui est la narration même de l’immobilité de la communauté dans l’« éternel retour du même », une pensée inscrite dans le futur antérieur.


 

L’effort de dépaysement exigé pour toute recherche sur le passé ou sur la différence culturelle exige un véritable effort d’érudition, et, simultanément, un effort de modestie, de prudence, de retenue, en bref d’humilité. En effet, soit l’expérience existentielle dans les idiomes disparus n’est plus directement perceptible autrement qu’au travers du filtre de l’écriture, soit dans son rapport à l’altérité l’anthropologue ne passe pas le temps suffisant sur le terrain pour percevoir dans l’énonciation spontanée des indigènes toutes les acarnes et tous les dédales d’une sémantique multiforme de langues parfois totalement éloignées de nos systèmes de sens et sans tradition de glose et d’exégèse pour nous éclairer. Voilà pour une rapide mise-au-point sur nos coutumes d’actualisation.


 

La frénésie de la « Cancel culture »

A l’évidence pour un esprit quelque peu lucide et détaché des frénésies de la mode, il ne peut que constater combien le monde intellectuel et universitaire occidental est plongé aujourd’hui dans une très profonde crise, celle de la réalité du passé de sa civilisation, de ses valeurs et simultanément de ses crimes que, de fait, il refuse de reconnaître, sauf dans une suite infinie de repentirs qui jouent comme autant de simulacres de compassion politique, oubliant que l’essence propre du politique demeure la violence. En effet, il n’est pas l’histoire d’un peuple, d’une nation qui ne soit jalonnée de crimes plus ou moins massifs. C’est même l’expression la plus courante de la nature de l’homme-Homo que d’être un être pour la violence, pour la guerre (Sein zum Krieg), dont l’histoire se pourrait résumer à « l’extermination de l’homme par l’homme » comme le soulignait Heidegger dans son commentaire de Marx sur la lutte de classe. Sous le prétexte de lutter contre les injustices de l’histoire (ou de la politique) – et elles sont innombrables –, diverses communautés vivant en Occident, et plus massivement les noirs étasuniens, mais aussi des blancs, (car le mouvement vient des États-Unis), se sont érigés en censeurs culturels, affirmant que seuls les œuvres des ex-colonisés ou des ex-esclaves pouvaient dorénavant avoir pignon sur rue. A y regarder de près, ce mouvement appartient, quoiqu’il fasse l’objet d’une totale dénégation, entièrement à la culture occidentale. En effet, les idées d’antiracisme sont nées au cœur même de l’Occident dominateur dans une dialectique de l’action/réaction. C’est le général Giap qui, dans l’année qui suivit Dien-Bien-Phu, interviewé sur la force de sa détermination combattante anticolonialiste répondit au journaliste français : « J’ai tout appris dans les écoles françaises, Liberté, Égalité, Fraternité » ! Aussi est-il une arrogance ethnocentrique qui se dissimule sous le souci de rendre justice aux peuples colonisés par les divers pouvoirs d’Europe occidentale. Cette arrogance perverse s’auto-désigne par « Cancel culture » ou « culture de la révocation ».


 

Comme une traînée de poudre s’embrasant de toutes parts, sur les campus étasuniens, anglais et français s’élèvent des demandes de censures venues d’étudiants soutenus par des enseignants d’oeuvres littéraires, cinématographiques ou musicales, d’exclusion d’auteurs, voire de démolition de statues ou de peintures jugées soit politiquement incorrectes, soit inconvenantes, parce qu’elles porteraient atteinte à la dignité des personnes, propageraient le racisme, le machisme, l’homophobie, la pédophilie, etc. Il est assumé qu’elles ne correspondent plus aux codes de valeurs de nos temps postmodernes, plutôt posthumanistes et posthistoriques. Fait tout aussi notable, ces appels iconoclastes sont relayés à longueur de journée par les médias main stream, d’habitude très critiques lorsque de tels appels émanent du monde musulman en guerre, comme les démolitions de Bouddhas d’Afghanistan par les Talibans, ou celles des ruines gréco-romaines de Nimroud et Hatra par les combattants de Daesh. Serions-nous face à un nouvel épisode d’iconoclasme ?


 

Certes le mouvement d’élimination de la culture européenne avait commencé plus de trois décennies auparavant avec le mouvement philosophique « Black Athena » qui affirmait que toute la philosophie grecque avait pour origine des noirs du Sud de l’Égypte. Cette assertion avait été dénoncée comme une imposture par l’une des meilleures hellénistes étasuniennes, Mary Lefkowitz qui y voyait la mise en place d’une mythologie en lieu et place d’histoire. A cette époque le mouvement n’était pas directement parti des États-Unis, mais depuis la France dans le cadre de la polémique sur les travaux de Cheikh Anta Diop. Ici n’est pas le lieu de développer le vaste champ historique ouvert par ces assertions controversées qui sont suggérées par des références à l’Égypte rapportées dans l’œuvre de Platon qui y aurait fait un voyage (Gorgias, 511d ; Phèdre 275b ; Lois VII, 799 a-b). Pour l’ancienneté de ces assertions, il ne faudrait point oublier les imprécations de William Blake contre ces « voleurs d’Homère, Platon et Cicéron » ! Si cette dispute cherchait, parfois maladroitement, à rendre à la négritude une dignité que la dure loi coloniale et jacobine française avait imposé à ses territoires africains, il n’empêche, à l’époque, aucun de ces auteurs, Diop ou Bernal, ne songeait à exclure, voir à censurer les œuvres de Platon ou de Cicéron. Tout a brusquement changé au cours de la dernière décennie. Dorénavant le déploiement de la pensée indigéniste et racialiste, liées intimement au néo-féminisme radical, au mouvement politique LGBTQ, au écoles décoloniales, implique leur rejet pur et simple au nom de la lutte contre le racisme, le machisme, le colonialisme. Donc à la trappe Shakespeare à cause du méchant Iago quelque peu foncé, à la trappe Beethoven parce que « la cinquième symphonie manifesterait la suffisance raciste et arrogante du blanc patriarcal » (sic !). Bien sûr Gone with the wind, mais encore Faulkner le génial écrivain du Sud parce qu’il est raciste. Et puis les néo-féministes radicales ont voulu faire ôter des cimaises du MMA un tableau de Balthus, Thérèse rêvant, jugé trop fondé sur des fantasmes sexuels masculins !!! Mieux encore, sous la pression des étudiants, l’administration de l’Université UCLA a débaptisé le bâtiment des sciences humaines y arrachant du fronton le nom du très grand anthropologue que fut Kroeber, celui qui fit sortir de captivité et hébergea Ishi le dernier indien d’une tribu californienne les Yahi, le soigna et parla avec lui longuement pour tenter de comprendre sa culture, sa langue, ses croyances. Ces nouveaux barbares (je n’ai pas d’autres mots pour les décrire) ont pris pour prétexte qu’en l’absence de Kroeber Ishi avait transporté à l’hôpital pour soigner une tuberculose sans son consentement, or Ishi parlait très mal et très peu l’anglais. Censure scandaleuse et qui l’est d’autant plus que Kroeber de par ses travaux de démographie historique sur les populations amérindiennes avait démontré l’ampleur des génocides dont toutes les tribus d’Amérique du Nord et toutes les confédérations de peuples amérindiens avaient été les victimes au cours des quatre cents ans de la conquête blanche. Au mois de Septembre 2020, entraîné par le mouvement anglo-saxon des activistes du mouvement décolonialiste français réclamèrent à corps et à cris le déboulonnement des statues de Colbert et de Voltaire parce qu’ils défendaient l’esclavage des noirs, et celle de Napoléon parce qu’il réinstaura l’esclavage dans les Antilles françaises en 1803 et qu’il fit emprisonner au fort de Besançon le libérateur de Saint Domingue, le général noir Toussaint-Louverture. Le Président Macron dans un surprenant sursaut de jacobinisme déclara qu’une réévaluation de l’histoire est l’activité normale, salutaire et légitime du chercheur, toutefois ce n’est pas en effaçant les traces matérielles que l’on peut la réévaluer, car pour l’essentiel il ne faut pas confondre le point de vue moral et l’interprétation du point de vue de la politique ! J’ajouterais de manière plus réaliste que ce n’est pas tant les principes moraux qu’il faut réévaluer car malheureusement ils ne font pas revivre les morts, mais que si réévaluation il y a, celle-ci doit porter sur l’interprétation des principes œuvrant dans le mouvement même de l’histoire de la politique du passé. Ce n’est donc pas en substituant une statue, un tableau, une œuvre musicale, un livre de philosophie à d’autres produits artistiques et intellectuels nouveaux que nous comprendrons mieux le cours tragique de l’histoire, mais c’est au contraire en les additionnant, en saisissant les contradictions ou les impasses que le devenir peut être rendu plus intelligible. S’il est vrai que les hommes font l’histoire, ils la font sur le moment sans en savoir les implications les plus profondes. On ne peut donc déployer une pensée analytique et critique sans calme intérieur ; pour réévaluer le cours d’une histoire toujours tragique, il faut impérativement l’entreprendre « sine ira et studio ».


 

Ainsi en ce premier quart du XXIe siècle, partie du centre de l’impérialisme économique, politique, militaire et culturel, les États-Unis, on perçoit une volonté non-seulement de relire et réécrire l’histoire à l’échelle de la modernité tardive, mais, plus encore, la tentation de l’abolir. Certes le phénomène en son essence n’est guère une nouveauté, on le perçoit de manière explicite, au moins depuis la Révolution française de 1789-1803 et les États-Unis n’ont jamais rien fait d’autre que d’amplifier au centuple l’histoire européenne. Toutefois des spécificités s’y sont développées en raison de l’idéologie qui a sublimé et légitimé la colonisation : une lecture particulière du discours biblique, à savoir que face à une Europe déchirée par d’incessantes guerres de religions, la conquête américaine du Nord d’un pays quasiment vide d’habitant pouvait s’identifier à la conquête de la terre promise, d’une nouvelle Jérusalem à la fois terrestre et céleste, d’une terre vierge de véritables êtres humains, les Amérindiens n’y étant que des sauvages « maudits » par Dieu parce qu’ils refusaient de travailler comme esclaves si bien qu’il fallut importer des noirs d’Afrique : esclavage justifié jusqu’à la guerre civile y compris par les libéraux comme l’avait noté finement Tocqueville. C’est cette histoire que nous renvoie les États-Unis alors que dès le début du XIXe siècle les Anglais interdisaient le commerce des esclaves et que jamais sur leur sol comme sur celui de la France l’esclavage s’y pratiqua depuis la fin du Haut-Moyen-Âge. Une anecdote illustrera bien mieux mon propos. Ainsi en 1917 les soldats noirs de l’armée étasunienne venue en France combattre les Teutons obtinrent d’être commandés par des officiers français et de combattre aux côtés des troupes indigènes, les tirailleurs sénégalais. La République avait certes de nombreux défauts, mais pas celui de l’apartheid sur son sol : on ne séparait point les gens selon la couleur de peau dans les transports en commun, ni dans les cinémas, les cafés ou les restaurants, ni encore aux toilettes ou chez les coiffeurs. Sur le sol français, mais aussi italien et allemand cette histoire ne nous concerne pas.


 

Cependant en dépit de cet aspect de l’histoire coloniale de laquelle nous sommes absents, il convient d’examiner d’autres mouvements de destructions d’oeuvres d’art, de littératures, de philosophies du passé dont l’origine se tient bien en Europe ? Il semble que oui et dès longtemps ! Le monde méditerranéen, puis européen et enfin étasunien en sont les témoins privilégiés pour eux-mêmes et à l’égard des peuples dont des œuvres majeures furent détruites par les pouvoirs coloniaux sous prétexte qu’elles ne s’accordaient pas avec les croyances des vainqueurs du moment, ou comme le disent aujourd’hui les activistes de Cancel culture : les œuvres qui ne s’harmonisent pas avec la morale du temps ! Premier cas célébrissime, l’incendie de l’immense bibliothèque d’Alexandrie par des chrétiens radicaux ; deuxième cas tout aussi célèbre, songeons à la crise iconoclaste où hormis dans le monastère de Sainte Catherine du Sinaï il n’est plus d’icônes antérieures à 843 ! Pertes énormes pour l’histoire du premier christianisme…. Destruction des temples païens ou hérétiques, de leurs peintures, mosaïques et statues sauf à Ravenne ; plus tard destruction de la statuaire chrétienne médiévale par les Bogomiles et les Protestants ; destructions massives de nombreuses représentations religieuses y compris les tombeaux des rois dans la basilique de Saint Denis pendant la Révolution française ; destructions dues à toutes les guerres jusqu’à 1945 ; destructions de la statuaire et des codex aztèques et mayas, et de très nombreuses poteries sacrées incas par les conquistadors chrétiens, et last but not least, destructions ou vols de statues et d’objets rituels en Afrique noire et en Océanie. Voilà qui fait une masse gigantesque de chef-d’œuvres. L’Europe n’a pas été avare de Cancel culture, et même sans guerre de classes ou de racialisme la destruction semblait normale. Ainsi pour prendre un dernier exemple célébrissime je me permets de rappeler que le Pape Jules II voulant refaire les chambres qui jouxtaient la Sixtine confiée à Michel Ange, le Pape donc demanda à Raphaël de les décorer à nouveau en y détruisant les fresques précédentes œuvre de Fra Angelico !


 

Détruire pour refaire ou rééditer, c’était cela l’histoire de l’Occident avant la frénésie de la conservation de tout et n’importe quoi, de la moindre cuiller de bois d’un village perdu dans la montagne, aux jouets et aux motos mode de la veille dans les familles bourgeoises. Démolir pour reconstruire est le lot de Occident, ces actions se tiennent même à la source de cette frénésie de changement qui caractérise l’Europe occidentale depuis au moins la chute de l’Empire romain. Ainsi l’histoire nous montre comment des œuvres musicales et littéraires de grande valeur tombèrent longtemps en désuétude, oubliées pendant des siècles pour parfois resurgir longtemps après leur disparition du répertoire. Lorsque le christianisme devint religion de l’Empire romain, on peut affirmer qu’avant la lettre l’Europe était devenu le champ de ruine de la grande culture classique païenne, une proto-version de la Cancel culture ! Il en fut de même lorsque la philosophie fut interdite en Grèce, et l’Académie fermée par décret impérial. Donc le phénomène en soi n’est guère nouveau comme le pense les activistes de la Cancel culture, sauf que le mouvement ne s’applique pas aux païens, aux protestants opposés aux catholiques, ni à ce que les nazi définissaient comme la culture juive allant jusqu’à bannir l’un de leurs plus importants poètes du romantisme allemand, Heine ! Aujourd’hui le bannissement concerne tout ce que l’homme blanc en général hétérosexuel à produit. A l’échelle d’une histoire humaine de l’écriture qui commence pour l’Occident à Ur aux environs de la fin du IIIe millénaire avant notre ère la quantité d’œuvres est gigantesque. Les censeurs (et les « censeuses » !, concession à la féminisation de la grammaire) vont avoir fort-à-faire car il s’agit bien de tout notre héritage culturel jusqu’en Inde. Même les bolcheviques, accusés de tous les crimes culturels parce qu’ils voulaient faire du « passé table rase » et parfois démoli des œuvres patrimoniales, églises et icones, ont malgré tout toujours défendu la valeur de tout l’héritage antique, classique, romantique et prémoderne, dussent-ils il est vrai manifester après les années trente une aversion certaine pour le moderne postimpressionniste et les arts abstraits.


 

Que ce mouvement initial démarre aux États-Unis à partir d’un féminisme exacerbé et d’une société dès longtemps racialisée à l’extrême où l’on manipule le concept de patriarcalisme à total contresens quand on sait, comme nous l’avait enseigné Marx, que le capitalisme et son salariat généralisé avait tué précisément le système patriarcal issu du monde ruralo-médiéval, cela n’a guère d’importance pour ces Savonarole de cours universitaires et ces pétroleuses de salons et de campus universitaires, l’essentiel, et cela se devine aisément, étant de prendre le pouvoir pour se substituer aux hommes blancs, hétérosexuels, et refaire la même société avec un autre sexe et/ou une autre couleur, puisque ce ne sont pas les infrastructures économiques qui sont dénoncées comme les possibles cibles de l’action, mais les superstructures culturelles : voilà un champ de manœuvres que le Capital est tout-à-fait prêt à leur concéder, n’en déplaise à Gramsci, avec cela il ne risque rien. Voilà qui ressemble à s’y méprendre à la révolte du ressentiment tant vilipendée par Nietzsche et Max Scheller. Cela ressemble à un coup d’État où tout devrait changer afin que l’essentiel demeure. En effet, pour le capitalisme postmoderne hommes ou femmes, blancs ou noirs n’a plus aucune importance, au contraire cela permet d’augmenter le nombre des consommateurs, et, en dernière instance, ce qui importe doit demeurer le fondement systémique inaltéré de la machine à fabriquer de la plus-value le plus rapidement possible ou comme le disait Marx : le système doit continuer « à faire danser l’argent » (în Le Fétichisme de la marchandise).

 

 

La société racialisée : Progressistes et conservateurs même combat

En dépit de la très cruelle, féroce et sanguinaire guerre de Sécession et la victoire de l’Union devant signer la fin théorique de l’apartheid aux États-Unis, le racisme y a prospéré, non pas seulement dans le Sud comme le croient les ignorants, mais aussi dans le Nord où il n’y avait certes plus d’esclaves nominaux, mais un énorme prolétariat noir exploité tant et plus, vivant dans des conditions aussi misérables que les esclaves du Sud dans leurs cabanes et soumis aux exactions « privilégiées » des polices.


 

Dès la fin de la Première Guerre mondiale l’une des luttes essentielles de la gauche progressiste, mais plus précisément des communistes sur tous les continents, a été d’affirmer l’égalité entre les hommes et, depuis 1945 de rejeter toutes différences raciales au profit d’une humanité universelle égale quelle que soit sa couleur de peau. Mais parmi certains anthropologues européens puis, lorsque des intellectuels venus d’Outre-mer arrivèrent sur le sol de France, du Canada, de Grande-Bretagne ou des États-Unis, ceux-ci accusèrent cet universalisme de trop de formalisme en ce qu’il ne tenait aucun compte de différences culturelles qui ne pouvaient être éliminées d’un revers de main, ni passées sous silence sauf à nier qu’il demeurait encore des diversités pertinentes et non folklorico-touristiques dont on devait tenir compte pour l’interprétation des cultures. Cependant, qui parle de différences à l’échelle du monde ne dit pas, n’en déplaisent aux indigénistes, qu’en dépit d’une émigration vers l’Occident de plus en plus forte, celles-ci devraient être le fondement interne d’une société, d’une Nation, d’un État. En général l’émigré devait s’acculturer aux mœurs du pays qui l’accueillait, y compris lorsqu’une élite nouvelle remplaçait une ancienne élite comme ce fut le cas avec les Manchous et l’Empire chinois des Hans. Mais présentement une telle disposition politico-culturelle ne semble plus de mise. Les élites politiques, économiques et largement culturelles demandent comme gage de démocratie aux habitants des pays européens, voire aux États-Unis et au Canada de respecter les mœurs des émigrés, y compris fréquemment les plus contraires à leurs traditions. Certes, dans la concurrence humaniste des différences, certaines qui semblent part trop insupportables à l’opinion « éclairée » des pays occidentaux sont combattues (excisions des femmes et subincisions péniennes des hommes, scarifications diverses, tortures et rites avec exécutions d’animaux, etc.), preuve s’il en fallait que l’Occident inventeur des grands génocides modernes ne supporte pas la différence radicale dont la plus spectaculaire demeurait, il n’y a guère, le cannibalisme.


 

Une fois ces réserves avancées, revenons à nouveau aux discours de notre présent sur les différences raciales. Ainsi, en Occident, après presque plus d’un siècle de luttes contre la racialisation des différences et contre le racisme en général, après avoir répété à satiété dans toutes les recherches académiques multidisciplinaires que les races humaines n’existent pas, que seules existent les cultures (cf., Claude Lévi-Strauss : Races et histoire), voilà qu’au début du XXIe siècle on voit ressurgir un discours racialiste inverse, mais en son fond métaphysique identique où ce n’est plus le noir et la noire qui sont vilipendés, injuriés et calomniés, mais l’inverse, le blanc et la blanche. Comme le soulignait la célébrissime militante noire féministe et communiste étasunienne Angela Davis, c’est le même syndrome que celui de l’esclave noir des champs de coton qui est réutilisé, mais inversé. De fait, cette approche racialiste qu’on nous sert présentement comme le brouet de la lutte antiraciste, anti-macho, pro-féministe, pro-LGBTQ, a une fonctionnalité bien précise dans le calendrier de la mondialisation économique, esthétique, culturelle et sociétale, elle endosse le rôle du masque comme dans le théâtre antique, du masque qui dissimule la réalité immédiate de l’acteur, et en présente le subterfuge. Le masque c’est par excellence le jeu du discours apophatique, de la dénégation : le « je sais bien mais quand même » dirait de psychanalyste.


 

Tous les économistes sérieux, y compris certains libéraux soulignent les très graves problèmes économiques et sociaux qui rongent les États-Unis depuis la fin des années fastes du keynésianisme, depuis la fin de l’équivalent dollar/or au début des années 1970. En un demi-siècle l’écart s’est creusé de plus en plus vaste entre les riches et les pauvres, entre la classe des hyper-riches et leurs serviteurs (journalistes, un certain nombre d’universitaires, la haute fonction publique, les brokers, les dirigeants d’entreprises cotées en bourse, etc.) et les petites classes moyennes, les petits commerçants, les artisans, les employés des services, les ouvriers, les travailleurs intermittents, les enseignants du primaire et du secondaire, voir les petites entreprises, etc., un écart élargi aujourd’hui à des dimensions abyssales. En promouvant le racialisme dans une société déjà profondément racisée dès sa naissance comme le furent et le sont toujours les États-Unis ou la Grande-Bretagne, ou comme le sont devenues la France et l’Italie, les classes dirigeantes toujours en très large majorité blanches tente une double opération, d’une part elles donnent satisfaction à peu de frais (car gesticuler devant des caméras médiatiques ou sur les campus, cela ne demande pas beaucoup d’efforts ni ne coûte cher !) aux bobos noirs et à leurs alliés les upper-middle class blanches jouant de la culpabilisation, de l’autre elle permet de détourner les noirs et les Chicanos exploités comme des esclaves d’une authentique révolte comme l’avait soulignée Angela Davis. Car on l’oublie aisément, les ONG droit-de-l’hommiste sont faites aussi pour cet effet d’annonce sans effets pratiques réels. En effet, il y a une véritable bourgeoisie noire, une véritable élite noire du business, du showbiz et de l’université qui ne veut surtout pas que l’on attente à ses privilèges qui sont, en leur fond, identiques à ceux de la même bourgeoisie blanche.


 

Il y a dans cette volonté de destruction de toute la culture occidentale depuis qu’elle a vu le jour, grossièrement depuis les Grecs (parce qu’elle est blanche, « patriarcale », « machiste », violente avec les noirs pendant et après la colonisation et l’esclavage), un piège tendu par la raison humaniste aux hommes aliénés de la société de production et de consommation infinies. Car des mouvements comme BLM, des ONG pro-émigration et no-border se gardent bien de questionner jamais les fondements de cette société de production-consommation en tant qu’elle est dans son étant (Seiende) ; en d’autres mots, comment la marchandisation généralisée, y compris celle de l’homme concret et non celui immatériel d’un néokantisme universitaire, fait monde en déterminant totalement aussi bien le système des échanges que celui des relations humaines, de l’art et de la culture en général. Société engendrant un énorme gâchis qu’une simple promenade dans les centres commerciaux donne à voir immédiatement et qui fait le monde non seulement comme la somme des marchandises produites (Marx), mais simultanément la somme de toutes les ordures que deviennent les marchandises obsolètes et submergent les mers et les océans. Le second piège, plus tragique me semble-t-il, c’est l’oubli de l’origine de la possibilité de ces mouvements BLM, Mee#too. Or à l’origine de toute pensée critique dans le champ de la culture occidentale se tient l’Occident lui-même, dans le déploiement de ses diverses interprétations du monde et des pratiques qu’il a construit et agi sans bien savoir ce qu’il se déployait, ne s’en apercevant qu’a posteriori quand la chouette prenant son envol s’élève dans l’ombre du crépuscule. Cet esprit critique procède de tout ce que l’Occident a construit de singulier, ses institutions politiques et ce que cela implique comme théorie morale et théorie du droit. Je dirai plus encore, que cette pensée critique ressortit à l’energeia propre à la modernité où la Technique occupant le lieu central de la nouvelle métaphysique, elle engendre la dynamique du nihilisme qui lui est intrinsèque. En effet, les résultats des changements permanents propres à la pensée et à la pratique de la techno-science, et il vaudrait mieux dire à la pensée et la pratique de la techno-science-capital, les résultats donc modèlent dès longtemps notre vie quotidienne dans toutes ses hypostases. Ce nihilisme pourrait aussi se nommer le culte du nouveau quel qu’il soit et quel qu’en soit le prix à payer, coût matériel et humain, et qui est perçu dans sa seule superficialité par une sociologie de caniveau qui se prétend progressiste. Or ce culte du nouveau (et simultanément de la jeunesse) s’accompagne d’une négation des réalisations du passé. C’est ce que la science fait depuis qu’elle s’est installée comme science expérimentale et qui lui permet « d’avancer » comme le dit le commun. C’est cette inexorable marche en avant sans se retourner jamais qu’elle a transmis comme devenir aux sciences humaines (cf., Auguste Comte et Durkheim), puis aux humanités en général, tant et si bien qu’aujourd’hui le dernier ouvrage sur un sujet quelconque est toujours meilleur qu’un travail plus classique, que l’état présent est toujours meilleur qu’un moment du passé. Ceux qui soit ingénument soit sournoisement acceptent les diktats du changement permanent quels qu’ils soient sont considérés comme des progressistes, ceux qui, à l’inverse, les refusent ou plus généralement les critiquent sont dénoncés comme autant de réactionnaires ou de conservateurs ou de traditionnalistes. Le vieux clivage politique droite/gauche s’inscrit dorénavant dans la seule dichotomie progressistes/conservateurs. Or par rapport aux classes productrices de la plus-value par le travail ces deux groupes composant les classes dominantes ne s’opposent pas vraiment. Chacun en sa guise participe à l’exploitation du travail productif. Par rapport à la modernité, il s’agit bien plus d’une différence quantitative que d’une différence qualitative ou d’essence. Toutes deux sont en fait modernes, et seul l’usage des résultats de la modernité et de son rythme de développement les différencient quelque peu. En définitive dans la modernité et plus encore dans la modernité tardive aucun courant politique, aucun courant de pensée culturelle ne se tient hors de la modernité, laquelle s’est produite en Occident, rappelons-le pour ceux qui, pris dans les brouillards idéologiques des vaines agitations contemporaines, l’auraient oublié. La modernité est née en Occident de la synergie entre la philosophie grecque (le problème métaphysique de la vérité), le christianisme (le problème d’une temporalité de l’Apocalypse et donc de l’histoire), et pour finir de l’objectivation mathématique du monde (présentée, interprétée et inaugurée philosophiquement par Descartes). Ce fut donc d’abord la marche en avant des sciences, puis leurs applications techniques de plus en plus nombreuses y compris dans le domaine militaire, le développement massif des infrastructures, de la médecine, enfin celle des biens de consommation produits à l’infini jusqu’à la gadgétisation totale de la société postmoderne. Jamais comme aujourd’hui la parole de Marx n’a rencontré sa pure vérité incarnée : « Le monde est la somme des marchandises produites dans le monde ». Et c’est précisément cela le nihilisme moderne entrevu par Nietzsche et Max Scheller, cerné plus tard par Adorno et Heidegger. Ce n’est pas le nihil du vide, ou l’élimination de l’ennemi dans la tradition russe du style de Tchaadaïev, le nihilisme qui nous occupe c’est celui du trop plein de l’hyperproduction, de l’hyperconsommation, de l’hypergadgétisation, de l’hyperdécharge d’ordures. En termes philosophiques propres à la modernité tardive, post-husserlienne, c’est l’aboutissement et l’accomplissement de l’objectivation infinie faisant monde.


 

En effet, Nietzsche a pointé cette abondance quasi infinie des choses dans le déclin de l’interprétation monde du monde, d’un monde déserté d’un grand récit, d’un monde sans plus de sanction morale énoncée en référence à une valeur supérieure désormais niée ou oubliée. Les dieux et Dieu nous ont abandonné lisait-on sous la plume de Nietzsche, mais nous aussi nous les avons abandonnés, même la Divine Providence de Kant avait disparu dans les tourmentes et les brumes hyperboréennes, car et les uns et l’autre ne nous étaient plus utiles à assumer l’immanence de l’infinité objectivale. En nous ayant offert comme de vieilles prostituées à la volonté de puissance que nous avions créée « nous avons fui dans l’au-delà, en terminant dans le nihilisme ». Victoire totale de l’immanence sur tous les systèmes chrétiens y compris le socialisme ajoute Nietzsche, pour conduire au rejet actuel de toutes les formes de culture qui ne répondent pas à la doxa de notre présent perverti dans un total anachronisme qui est oubli des origines. On vit dans un trop plein de choses culturelles devenues de simples marchandises jetées littéralement à la poubelle tous les jours. Pour s’en convaincre il suffit de constater le nombre d’ouvrages de grande valeur intellectuelle que l’on trouve dans les poubelles de Paris, de Rouen, de Turin ou de Milan par exemple. Les nouveaux héritiers de bibliothèques de leurs défunts parents, les véritables barbares du postmoderne, ne connaissant que les ordinateurs et les informations flash de Facebook ou d’Instagram, et jettent ces paquets encombrants sans valeur bibliographique qu’aucun brocanteurs ne veut plus.


 

Il semblerait que l’origine de cette possibilité doit être recherchée dans les méandres de l’art moderne et contemporain, là, parmi certaines œuvres majeures, on peut ressaisir l’origine de la dynamique du nihilisme culturel qui émerge aujourd’hui dans toute sa violence. A partir des dadaïste, des surréalistes, des minimalistes, de l’abstrait, du trash-art, de l’écriture automatique, du lettrisme, du vide narratif du nouveau roman, avec la généralisation des installations interprétées et légitimées avec des discours de la déconstruction plus abscons les uns que les autres, mais encore avec des musiques qui se confondent avec des expérimentations acoustiques, nous sommes en face d’un langage codé que parle une élite du business de l’art, de la bureaucratie des ministères de la culture, des chaires d’histoire de l’art et des galeries… Cet état des savoirs avait été magnifiquement illustré par le couple Christo avec ses enveloppements éphémères qui nous disaient en substance : cachons toute ces oeuvres, leur valeur est épuisée comme nos regards ; il n’y a plus rien à voir qu’un gigantesque paquet ficelé, jetable à la poubelle. C’est ainsi que le nihilisme pressenti par Nietzsche et Max Scheler, s’est déployé pour en arriver aujourd’hui, au travers du mouvement racialiste et Cancel Culture, à vouloir « jeter aux poubelles de l’histoire » toutes les formes d’art produites par des hommes blancs au cours de tous les siècles passés. Ainsi l’affirme la faculté de musique de Cambridge où dorénavant Mozart et Beethoven sont pensés comme les représentants emblématiques de la puissance aliénante de l’homme blanc colonialiste. Que ce soit Die Zauberflöte, Fidelio ou la Neuvième symphonie, que j’ai vu et écoutés des dizaines de fois, jamais ne m’était venu à l’esprit la perversion raciale de Mozart ou de Beethoven !


 

A y regarder d’un peu plus près, à l’épreuve des faits, le nihilisme moderne ne participe pas de la pensée et de l’agir dialectiques où le négatif du positif donnerait du positif par synthèse de la thèse et de l’antithèse. Le nihilisme moderne agit sur le mode du négatif du négatif qui ne donne que du négatif. Le monde du nihilisme fonctionne comme le trop plein mené par une croissance géométrique de l’obsolescence, finissant dans le nihil. Après avoir voulu tout démembrer et démolir, l’art et l’architecture, mais aussi la musique et l’écriture (Lacan ne dit-il pas que la parole ne sert pas à communiquer !) s’ouvre sur l’anéantissement. Après avoir brisé tous les tabous culturels, la production infinie toujours en devenir réinvente la censure comme négation du passé au profit de groupes culturels qui sont eux-mêmes les produits de cette négation construisant et reconstruisant ainsi ce nihilisme généralisé qui pourrait porter encore un autre nom : décadence. Oui, ne soyons pas surpris, les années trente sont bien devant nous.

Claude Karnoouh, Bucarest, le 4 avril 2021

 

Notes :

1 Cet essai fait référence à de très nombreuses lectures historiques et philosophiques que d’aucuns, quelque peu érudits, remarqueront à coup sûr tant elles sont volontairement explicites sans qu’il ne s’agisse jamais de plagiat. Toutefois, je n’ai pas souhaité surcharger le texte de trop de notes de bas de page en ce qu’il est ici plus question d’un texte d’humeur que d’un exercice académique où il aurait fallu faire montre de toute ma culture. J’ai passé l’âge de telles démonstrations. Ce texte répond à un agacement certain, à un état de civilisation dérangeant, comme un jus de citron pur peut agacer les dents lorsqu’on le boit.

2 Sauf quelques rarissimes sociétés primitives comme par exemple celle de l’Île de Pâques ou de certaines tribus australiennes.

3 Claude Karnoouh, « Une pensée philosophique de la guerre », ou l’homme en tant qu’être pour la guerre (Sein zum Krieg) in Lapenseelibre.org. Traduit dans la revue Timpul, XVIII, n°240-241-242, 2019, Iasi.

4 Martin Heidegger, Parmenide, G.A band 8, Seit 43.

5 On notera que sur le territoire étasunien les plus exploités, que dis-je, les plus massacrés, furent les Amérindiens, réduits à présent à trois millions d’individus vivant pour l’essentiel dans des réserves gérées par le bureau des affaires indiennes dépendant du secrétariat d’État à l’Intérieur.

6 Martin Bernal, Black Athena: The Afroasiatic Roots of Classical Civilization, 1987.

7 Mary Lefkowitz, Not Out of Africa : How Afrocentrism Became an Excuse to Teach Myth as History. New York, 1996.

8 Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture, Tome I, 1954.

9 Luciano Canfora, Storia della letteratura greca, 1986. 

10 Dans la foulée du mouvement #Metoo une pétition qui a recueilli plus de 10 000 signatures afin de faire enlever des cimaises du MMA le tableau de Balthus Thérèse rêvant, sous prétexte de suggestions sexuelles dangereuses, ce que le musée a refusé fermement.

11 Theodora Kroeber, Ishi in Two Worlds, 50th Anniversary Edition : A Biography of the Last Wild Indian in North America, 2011.

12 Je délaisse ce thème car le sujet de cet essai n’est point le problème très complexe des proto-écritures que certains archéo-anthropologues font remonter à 15.000 voire 20.000 ans comme certains pictogrammes trouvés dans des grottes de Dordogne ou de 8000 ans sur des os en Chine.

13 Voir le chapitre « Le réalisme socialiste ou la victoire de la bourgeoisie » în Claude Karnoouh, in Pentru o genalogie a globalizarii, Alexandria publishing house, Suceava, 2016

14 Max Scheller, Der Formalismus in der Ethik und die materiale Wertethik, 1913

15 Voir le premier chapitre de l’ouvrage magistral d’Howard Zinn, A People History of America, 1980.

16 La majorité des partis communistes a abandonné cette critique socio-économique de fond au profit du sociétal, d’où, par réaction des masses populaires les succès des partis populistes de droite. La gauche bobo hurle contre cette droite populiste, souverainiste, des terroirs, des très grandes banlieues, mettant comme d’habitude en avant le sexe débridé, les arts contemporains les plus abscons, voire les plus stupides, de belles paroles sans effet et les concerts pop-rocks bien-pensants. Ils veulent tous être dans le camp du bien, avoir les mains blanches, mais, aveuglés par leur moraline à trois sous, ils ne voient point qu’ils n’ont pas de mains et regardent béats comme des benêts le capital en ses multiples hypostases pseudo-humanistes tout emporter dans son maelstrom.

17 Voire le bel exemple du régicide dans la théologie politique de Saint Thomas d’Aquin, De Regno..

18 Mao ne s’était pas trompé en parlant de « Grand bond en avant » lorsque son pays était l’un des plus pauvres du monde !

19 Gérard Granel, « Les années trente sont devant nous », in , Études, Éditions Galilée, 1995, p. 71-74

20 Frederik Nietzsche, Œuvres posthumes, 1883-1888, p. 168, Gesamtausgäbe, Band 3.

Cf., encore ce passage de Heidegger qui résume mieux encore ce que je tente d’expliciter : « Car il appartient à la volonté de puissance de ne pas laisser le réel (Wirklich) sur lequel s’établit sa puissance apparaître dans cette réalité qu’elle est elle-même essentiellement » Zur Seinfrage, p. 205.

21 Christo, nom d’artiste du couple formé par Christo Javacheff d’origine bulgare et de Jeanne-Claude Donat de Guillebon qui dans les années 1970 et 1995 emballe des monuments ou des espaces naturels dans de grandes feuilles de plastique de diverses couleurs.

 22 Voir le premier chapitre de l’ouvrage magistral d’Howard Zinn, A People History of America, 1980.

23 La majorité des partis communistes a abandonné cette critique socio-économique de fond au profit du sociétal, d’où, par réaction des masses populaires les succès des partis populistes de droite. La gauche bobo hurle contre cette droite populiste, souverainiste, des terroirs, des très grandes banlieues, mettant comme d’habitude en avant le sexe débridé, les arts contemporains les plus abscons, voire les plus stupides, de belles paroles sans effet et les concerts pop-rocks bien-pensants. Ils veulent tous être dans le camp du bien, avoir les mains blanches, mais, aveuglés par leur moraline à trois sous, ils ne voient point qu’ils n’ont pas de mains et regardent béats comme des benêts le capital en ses multiples hypostases pseudo-humanistes tout emporter dans son maelstrom.

24 Voire le bel exemple du régicide dans la théologie politique de Saint Thomas d’Aquin, De Regno..

25 Mao ne s’était pas trompé en parlant de « Grand bond en avant » lorsque son pays était l’un des plus pauvres du monde !

26 Gérard Granel, « Les années trente sont devant nous », in , Études, Éditions Galilée, 1995, p. 71-74

27 Frederik Nietzsche, Œuvres posthumes, 1883-1888, p. 168, Gesamtausgäbe, Band 3.

Cf., encore ce passage de Heidegger qui résume mieux encore ce que je tente d’expliciter : « Car il appartient à la volonté de puissance de ne pas laisser le réel (Wirklich) sur lequel s’établit sa puissance apparaître dans cette réalité qu’elle est elle-même essentiellement » Zur Seinfrage, p. 205.

28 Christo, nom d’artiste du couple formé par Christo Javacheff d’origine bulgare et de Jeanne-Claude Donat de Guillebon qui dans les années 1970 et 1995 emballe des monuments ou des espaces naturels dans de grandes feuilles de plastique de diverses couleurs.

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5 avril 2021 1 05 /04 /avril /2021 14:20

Nous reprenons ce texte du site communiste « Histoire et Société » caractérisé par de nombreux articles incisifs, inégaux sans doute, mais poussant tous à réagir et très souvent à réfléchir. Et la question de savoir comment réagir à l’abrutissement généralisé en cours, constitue une question clef à laquelle nous devons essayer de répondre si nous ne voulons pas la mort de la Pensée, et donc de la pensée libre. Raison pour laquelle nous avons décidé de reprendre cet article sur notre site.

La Rédaction

 
La baisse du QI moyen
et
l’appauvrissement de la pensée

-

Avril 2021


 

Danielle Bleitrach

 

« Le QI moyen de la population mondiale, qui a toujours augmenté de l’après-guerre à la fin des années 90, est en baisse au cours des vingt dernières années… ». L’avantage de ce genre de constat c’est qu’il vous fait vous sentir de plus en plus intelligent au fur et à mesure que baisse le niveau de vos contemporains, ce qui est déjà un paradoxe. Surtout si vous êtes capable de vous exclamer: ”C’est le retournement de l’effet Flynn.Qu’est-ce que “l’effet Flynn”?

 

Étudiant des résultats de tests de QI mesurés depuis plusieurs décennies, James R. Flynn « constate que les résultats de ces individus à la version la plus récemment étalonnée sont systématiquement inférieurs à ceux qu’ils obtiennent à la version la plus ancienne. Comme le résultat à un test d’intelligence représente la position d’un individu au sein de la distribution de l’échantillon d’étalonnage de ce test, Flynn en conclut que le niveau moyen de l’échantillon d’étalonnage s’est élevé lors de chaque ré-étalonnage d’un même test ».

 

Dans les années 1990, l’effet semble s’être arrêté, voire inversé dans plusieurs pays occidentaux. Aussi, la nature (temporaire ou irréversible) et les causes de ces effets hypothétiques restent discutées. Entre autres interrogations, comme par exemple les conditions de l’étude, sont invoquées des facteurs tels que les pratiques nutritionnelles, la pollution, le milieu social, éducatif ou biologique. Si elles sont aujourd’hui insuffisantes pour expliquer à elles seules l’effet Flynn, ces considérations extérieures fournissent des pistes de recherches en cours d’exploration. Bref de nombreux chercheurs sont en train de se pencher sur les raisons pour lesquelles globalement dans les sociétés occidentales nous devenons de plus en plus bêtes...

 

Il semble en effet que le niveau d’intelligence mesuré par les tests diminue dans les pays les plus développés. Ce constat à lui seul pose un problème qui a toujours été celui des tests de QI, il ne s’agit pas en effet d’un niveau d’intelligence dans l’absolu mais de celui qui est mesuré par les tests, et donc il faut aussi s’interroger sur la nature des tests et leur incapacité à mesurer une évolution intellectuelle. On peut en effet imaginer non sans ironie que ceux qui nous paraissent sur la voie du crétinisme intégral sont simplement en train d’accéder à une nouvelle forme d’intelligence supérieure, l’intelligence “artificielle” celle des robots.

 

Pour faire simple, l’intelligence n’est rien d’autre que la capacité d’adaptation et celle qui est mesurée par les QI est l’adaptation aux tests proposés. Peut-être ne mesure-t-on pas ce qui est justement en train d’évoluer et qui vise à faire de l’humanité celle destinée aux voyages intersidéraux… mais pour le moment on a parfois l’impression qu’ils sont incapables de s’élever au-dessus de la rumination et des causalités les plus élémentaires… Même le plus “moyen” de mes contemporains est capable d’un tel constat s’il est trop surexposé aux réseaux sociaux.

 

Au titre des qualités constatées il y a une patience étonnante, une absence de rancune, une mémoire de poisson rouge : il est inutile de s’exciter sur une machine. Et ce trait est d’autant plus étonnant qu’il se combine avec son contraire: l’incapacité à accepter la moindre frustration par incapacité à se projeter dans des bénéfices ou un châtiment ultérieur. De ce fait l’adolescence parait s’éterniser. Sur ce point là, il faut certainement accorder un rôle important à la précarité. Il reste d’ailleurs à mieux connaître les tranches d’âge, les “cohortes”. Le phénomène parait plus concerner une adolescence qui s’éternise entre trente et quarante ans et que l’on ne peut confondre avec l’aggravation des conditions offertes par l’Etat à la jeunesse dans les couches populaires, là encore l’épidémie, l’enseignement à distance n’a été qu’un révélateur des barrages sociaux mis au développement, et leur aggravation, à partir des années 1990 quand le capital n’a plus de contrepoids et impose sa logique néolibérale.

 

D’ailleurs, le constat de la baisse du QI porte sur les “sociétés occidentales”, à savoir les États-Unis, l’Europe, où “l’effet Flynn” croît jusque dans les années 1990. Tiens qu’est-ce qui disparait à ce moment-là et qui est peut-être ce qui tirait réellement “l’effet Flynn”? C’est une simple hypothèse… mais elle va a contrario de toutes les idées reçues, et certainement à l’explication orwellienne en terme de « big brother » et la robotisation, en revanche elle interroge ce que sont nos “élites” devenues, quand elles n’ont même plus Billancourt à désespérer et qu’elles aspirent à une éternelle adolescence soixante-huitarde.
 

Appauvrissement du langage, donc de la capacité à exprimer et à penser

Car il est un fait et il correspond à ma propre expérience, celui du passage de ce que j’appelle ironiquement “la civilisation Gutenberg” au numérique me parait marqué dans ma propre société par l’incapacité au théorique, à la complexité d’un langage et à une pensée qui ne sait que fonctionner sur un mode binaire appauvri. Une affirmation simple tenant en trois lignes ou une dénégation toujours en trois lignes. Il est impossible – enfin ça l’est pour moi - de raisonner dans un tel carcan, ce qui peut se dire est de l’ordre de la foi avec ses totems et ses tabous, son positivisme étroit et ses incantations magiques Ce qui par ailleurs génère une incrédulité généralisée …

 

Face à un tel phénomène non dans la vraie vie mais dans les réseaux sociaux, ce qui est le plus souvent souligné est l’appauvrissement du langage. C’est comme si pour tenter de faire coïncider le mot avec la chose, on aboutissait à priver la pensée de toute ouverture, de l’indicible même, c’est-à-dire la littérature, la poésie en particulier et de justement ce que le théorique permet de connaissance.

 

Sur le plan politique, par rapport au “socialisme”, il ne reste plus que les citations, les vagues interprétations, il faudrait rendre Marx lisible, ça avait pourtant bien commencé avec la lecture symptômale d’Althusser, mais c’était au prix de la dialectique hégélienne. Il y a eu donc un premier temps où l’appauvrissement s’est présenté comme un raffinement élitiste, celui qui marquait la distance avec le peuple, “la distinction” chère à Bourdieu. Le secret est peut-être là…

 

Cette réduction ne concerne pas seulement la littérature, le théorique, mais elle touche le langage courant, il ne s’agit pas seulement de la réduction du vocabulaire utilisé, mais aussi des subtilités linguistiques qui permettent d’élaborer et de formuler une pensée complexe. La disparition progressive des temps (subjonctif, imparfait, formes composées du futur, participant passé) donne lieu à une pensée presque toujours au présent, limitée actuellement : incapable de projections dans le temps. Souvenez vous que Robbe Grillet et le nouveau roman firent du seul emploi du présent l’alpha et l’omega de l’appropriation de la réalité.

 

Je reçois sur les réseaux sociaux ce constat : 
« 
La simplification des tutos, la disparition des majuscules et de la ponctuation sont des exemples de « coups mortels » à la précision et à la variété de l’expression. Juste un exemple : supprimer le mot « jeune fille » (désormais désuet) ne signifie pas seulement abandonner l’esthétique d’un mot, mais aussi promouvoir involontairement l’idée qu’il n’y a pas de phases intermédiaires entre une enfant et une femme. Moins de mots et moins de verbes conjugués impliquent moins de capacité à exprimer les émotions et moins de possibilités d’élaboration d’une pensée. Les études ont démontré que la violence dans les sphères publiques et privées provient directement de l’incapacité à décrire ses émotions à travers les mots. Pas de mots pour construire un raisonnement, la pensée complexe est rendue impossible. »

 

Mais le paradoxe est que l’auteur de ces remarques, dans la foulée, s’en réfère à Orwell et aux régimes “totalitaires” , un rassurant consensus…
 

En fait, est-ce que ce ne serait pas justement le contraire?

Les “régimes” socialistes dirigés par des partis communistes non seulement initient leur citoyens à une culture scientifique, aux arts, à l’histoire, mais obligent quasiment les régimes capitalistes à suivre le challenge. Là on s’aperçoit plus que jamais à quel point cette notion de totalitarisme est un faux concept et qui, loin d’éclairer la réalité en devenir, a une fonction idéologique et non scientifique, celle de prétendre bloquer autour du statu quo. Une dent creuse qui ne mord sur rien: il y a foule de mots qui remplissent la même inutilité.

 

Un exemple, cette idée de totalitarisme renvoie à un régime autoritaire qui déshumanise l’individu en fait un robot. La récente épidémie nous permet de constater que le traitement des citoyens n’a rien à voir sous un régime “autoritaire” comme Bolsonaro et un autre régime “autoritaire” ou défini comme tel comme Cuba (1), la Chine et le Viêt-nam. Le dialogue avec les citoyens, leur éducation scientifique, leur responsabilisation sont totalement différents.

 

La pratique de la lecture y est également différente, comme celle du sport, des arts. Nous avons donc avec la référence à Orwell, le souci libertaire qui est prêté à cet anticommuniste, homophobe, raciste, l’exemple type de l’appauvrissement d’une explication tout à fait caractéristique de nos sociétés. La difficulté à lire et à s’initier aux oeuvres dont on se contente de répéter la “rumeur” sur l’auteur est sans doute la caractéristique majeure avec l’art de s’engouffrer dans tout ce qui se situe justement au niveau de la dite rumeur. Et quand le niveau de la rumeur atteint la délation, voir le harcèlement, cela est réellement immonde.

 

Ce n’est pas dans les sociétés socialistes que l’on assiste à des propositions réitérées de censurer des oeuvres du 14e siècle comme celle de Dante (2).

 

Est-ce qu’il faut faire confiance aux nouveaux possibles ? Certainement, mais là encore tout dépend du citoyen que l’on souhaite voir gérer la cité. Je vous renvoie à Jean-Claude Delaunay et à sa réflexion sur le Crédit social en Chine. Et surtout, j’en suis convaincue, que malgré tous leurs efforts, ceux qui refusent la situation telle qu’elle est sont obligés de penser, et quelquefois c’est dans le silence… Quand les communistes se taisent, ce n’est pas toujours mauvais signe, cela signifie simplement qu’ils commencent à chercher à se dégager de la confusion dans laquelle on les maintient… quand je parle des communistes, c’est pour signaler ceux qui ne se résignent pas et que cela rend diantrement intelligents (capacité à s’adapter à la nécessité de la révolution).

Danielle Bleitrach

5 AVRIL 2021

 

Notes :

(1) A ce propos, je voudrais souligner un aspect étrange de l’inefficacité à laquelle nous sommes réduits dans les réseaux sociaux: quand il y a un texte sur Cuba, comme toutes tendances communistes nous sommes d’accord sur ce sujet, nous ne nous informons pas, nous ne diffusons pas, du moins pas assez, mais nous préférons perdre notre temps avec les derniers leurres que le Capital nous propose pour nous diviser… cet exemple peut être étendu à tout ce qui est réellement important, et là encore c’est la grande différence avec les sociétés socialistes. (J’en profite pour vous suggérer d’envoyer une somme pour l’aide alimentaire à Cuba asphyxié par le blocus et la pression sur le tourisme. Adressez vos chèques à Cuba coopération, 32 avenue Lénine, 94200 Ivry sur Seine. Au moins cette longue réflexion nous aura mené vers une action…)

 

(2) Certains de ses passages sont en effet dirigés contre les figures de l’Islam comme Mahomet et le prophète Ali : les deux se retrouvent en enfer avec des peines grotesques, comme le sont la plupart des peines dantesques. Mahomet est comparé à un fût de vin, offense double pour une certaine madame Mme Sereni (qui prétend porter l’affaire devant l’ONU) vu que le vin est interdit par la religion islamique. Dante a aussi des propos homophobes, ce qui s’explique par l’interdiction et la condamnation de la religion chrétienne concernant la sodomie. Pour Mme Sereni, Dante contribuerait « à diffuser de fausses accusations qui ont coûté des millions de vies au travers des siècles. » Quand on en est là, il est tout de même illogique de s’appuyer sur Orwell pour dénoncer le totalitarisme socialiste.

 

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2 avril 2021 5 02 /04 /avril /2021 13:26
La crise économique et civilisationnelle du cercle euro-atlantique sous domination anglo-américaine est devenue aujourd’hui évidente, en particulier depuis son incapacité démontrée à organiser de façon cohérente une réaction face à l’épidémie covid-19. Ce qui renforce la tendance à comparer tous les résultats économiques et scientifiques obtenus au cours des années précédentes à l’Ouest avec ceux obtenus par les pays d’Asie orientale, en particulier la Chine. Ce qui permet à l’auteur de cet article d’en conclure que nous assistons au basculement de l’axe de développement de l’humanité de l’Ouest vers l’Est.
La Rédaction
 
The end of the economic domination of the West
and
the invasion of the East

 


 

PhD. PROF Maria Negreponti-Delivanis


02/27/2021

Over the past five decades the West has been going through a period of decline and is gradually entering uncharted waters. And what we know, security and tradition, is clearly retreating, and being replaced by the unknown. Indeed, many signs point to the end of globalization which has proven not to be the system that ensures prosperity for all the inhabitants of the Earth, but the one that has recorded very few winners and countless losers. I have based myself on two evolutions in order to interpret the decline of the West. I am thinking first of the plausible hypothesis that Western civilization has exhausted the available time that is historically allotted to each civilization, so it is now called upon to pass its sovereignty to its successor. The advanced centers of “Western civilization” already paint a picture of the irrefutable general decline in all manifestations of social, economic, political and cultural life. And it is precisely at this point that the West is focusing on its principles and characteristics to support the fact, as vigorously as possible, that it and it alone represent an ideal and unparalleled mortgage in the world. This is, as everything suggests, the harbinger of the end of the era of Western culture, as happened to all the previous ones who followed the same determined path. This is how they grow, reach their peak and die out.

The reason for the decline of civilizations is not linked to a particular regime, or to a particular cosmotheory, or to acts or omissions on the part of the policy followed. On the contrary, the decline of the civilizations of the past was independent of the then regime or of the cosmotheory in force, which had nevertheless been cracked or had adopted extremes during the exercise of their power. Therefore, systems such as capitalism, socialism, neoliberalism or globalization alone do not cause the decline of the cultures in which they operate, but each of them acquires repulsive and dangerous characteristics, while the culture in which they operate. question points to decomposition and disappearance. All culture enters, according to Oswald Spengler, into the terminal phase of its existence, which is winter or, according to Alvin Hansen, into the stage of mature capitalism, which marks its end.

The decline and death of civilizations that evolve in cycles of 200-250 years, not only marks the end of an era, but also the dawn of a new one, that is to say the emergence of ‘a new culture that replaces the one that is departing’. Western culture was born from the ashes of ancient Greek civilization, with the successive rise, from 1860, of dominant economic centers: Australia, Great Britain and the United States. Currently, the world economy is once again going through a phase that seems trapped in the turn of socio-economic upheavals. In this phase of capitalist evolution, our culture, Western culture, which coexists with democracy, capitalism, liberalism and for 50 years globalization, is threatened with marginalization.

There is no doubt that in recent decades Western culture has gradually lost its influence and its appeal and that more and more supporters are abandoning it. The United States, however, as the main representative of Western culture, seems unable or unwilling to admit reality. And secondly I am thinking of the secular stagnation at the unprecedented stage of capitalism, which we are going through and which threatens advanced economies, with the end of growth. So, in the obscure, mysterious and even terrifying realm of crop rotation, this second threat to the future of the world’s advanced economies has been analyzed by the famous American economist Alvin Hansen. This is the theory of secular economic stagnation. According to this theory, the arrival of the secular stagnation phase must be seen as an inevitable consequence of the system of mature capitalism which, once reached a certain critical point, is no longer capable of fueling growth. Alvin Hansen defines this evolutionary phase of capitalism as follows: “the weak and ephemeral resumptions of activity which barely die, depressions which are self-sustaining and lead to persistent unemployment”. This theory had been forgotten for some 80 years and recently revived by Lawrence Summers and his team. While crop rotation affects the whole of social, economic, cultural and perhaps even religious life, the secular stage of stagnation essentially affects the economy.

Yet the character of these two cases is determined. This means that any attempt to subdue them would only delay their arrival, without it being possible to prevent them. A parenthesis, however here to appeal to the contribution of globalization which precipitated the decomposition of the West through:

* The abysmal inequalities in the distribution of income and wealth, which is the most harmful fact of globalization

* And until recently, inequality in the distribution of income and wealth was seen as an unavoidable phenomenon, as an exclusively social and not an economic problem

* But the IMF recently showed that when the richest 20% of the population increase their income by 1%, growth slows by 0.08% in the following five years, and conversely, a 1% increase in the income of the Poorest 20% of the population accelerates growth by 0.38% in the next five years

* Certainly one of the reasons which accelerated the decline of the West is the weakening of the role of national governments having delegated a large part of their sovereignty to the “invisible hand”, supposed to regulate the markets, but also:

- The deliberate abandonment of the full employment policy

- The abolition of respect for national borders

The migratory wave to Europe

The virtual economy has been encouraged to the detriment of the real

Terrorism

- The implementation of the Coudenhove-Kalergi plan: The genocide of the peoples of Europe

And many others.

I return to the decadence of constant stagnation, such as moral decay, decadence of the core values of life, education, the administration of justice, the welfare state, explosion of king’s money, crime, and of course, the diminishing importance of democratic principles.

Moreover, in both cases, that of crop rotation, like that of the arrival of the secular stage of stagnation, one foresees the existence of successors and not a vacuum. Precisely the essential anomaly of modern advanced economies, which refers to the theory of eternal stagnation, exhibits the following characteristics, which persist despite some signs of growth:

First, the interest rate remains very low, or below zero, describing a frozen situation, where the demand for savings is greater than the demand for investment.

Second, banks, in order to re-introduce the balance between saving and investment, should reduce the level of the interest rate.

However, this is not possible, since this level is already very low and it is more a question of raising it.

Third, if the supposed upswing of the business cycle begins with such a low interest rate, that rate could not drop even lower to reinvigorate economic activity, in case it threatens to be delayed.

This then means that advanced economies no longer have this very effective weapon of interest rate manipulation to resolve imbalances in the economy.

Fourth, despite the revival of the world economy and the colossal wealth accumulated in the hands of a few, productive investment has not been encouraged, especially public investment.

Fifth, the global public and private debt is constantly increasing, despite the introduction of austerity policy on the planet, and especially in Europe in recent decades.

Sixth, inflation, wanted around 2%, nevertheless remains below and often in deflation

And seventh finally, despite the recovery, during certain periods wages are still frozen at low levels.

Add to these concerns the fear caused by the exorbitant global debt, public and private.

This continues to climb, reaching 164 trillion dollars or 225% of the annual world GDP in 2019.

It is now out of control because of the pandemic, which has spent an estimated 26 trillion dollars in “money per helicopter”


 

Part I. The West is plagued by insurmountable problems

A. The problems of the West

These are the problems that arose especially after the great economic crisis of 2008 and are likely to be final for the world economy. They boil down to the increasingly frequent and lengthy ineffectiveness of macroeconomic policy which fails to achieve general equilibrium, namely economic and monetary.

The causes of this new and extremely difficult situation are numerous and persistent, such as:

a) The impossibility of reaching general equilibrium because of an overabundance of savings which is not absorbed by investment and because of a supply of products and services in the face of insufficient demand , which end up lowering the general price level.

Lawrence Summers, in bringing out Alvin Hansen’s theory of the end of growth, explains why falling real rates, coupled with low inflation, may never achieve full employment.

b) The few signs of the eternal stagnation of the West are:

* The low rate of growth

Until 2017, almost ten years after the onset of the crisis, the US economy is growing by around 2%, while the EU is growing at an even slower pace than America. These rates are disappointing for those who plan and for consumers, as they fall short of expectations, and fuel their fears that the recession will last for a long time to come.

* The collapse of investment

Since the start of the 2008 financial crisis there has been a sharp drop in investment in Europe.

* Negative interest rates

This is a far from orthodox measure, which was first adopted by the EU.

This measure exudes anguish and is indisputable proof that all available and traditional monetary policy measures have been unable to revive the European economy and to a Western extent. It is the largest economic experiment in world history, the effects of which are as yet unknown.

* The new content of the technological innovations of capitalism seems unable to lead to an increase, at least visible, in productivity because of its qualitative rather than quantitative result

* Long-term unemployment

The unemployment rate remains high in Europe, and very high in several southern European economies. Regarding the unemployment rate in the United States, despite a less deflationary monetary policy, it has fallen alongside GDP, strengthening the idea that this is the beginning of a new stage in of the evolution where growth is absent, as it emerges from a study on the subject, the number of men from 24 to 54 years old has not stopped decreasing in employment for 40 years, as well as the creation of new jobs.

* Traditional tools no longer work

It turns out that in the West we need new interpretive tools that are not yet available. As a result of this shortcoming, the functioning of modern economies has become chaotic, subject to the law of the jungle. It appears that drastic changes have taken place in the macroeconomic environment, and that they no longer allow the hypothesis of ” stable and sustainable income and employment Europe and America have been sending out economic signals since 2009 that are unresponsive to internal and external stimuli

This means that traditional monetary policy will henceforth be unable to simultaneously achieve conditions of full employment, rapid growth and financial stability.

B. The reasons for the decline of the West

α) Demographic evolution

One of the most important interpretations of Alvin Hansen’s secular stagnation theory is the slowing of the rate of population growth. This development can be observed in many modern advanced economies, and more in Europe, which has shown a negative pace since 2010. The harmful consequences of the aging of the European population are multiple, and reduce:

real GDP in relation to potential,

demand for new housing,

the propensity to invest and innovate,

More precisely, the world population is expected to increase from the current 7.3 billion to 8 billion in 2030, to 9 billion in 2050 and to 11.2 billion in 2100. This increase of the order of 50% of the world population in 2100 will be Unevenly distributed Europe and East Asia are estimated to see their populations decline, but the population will increase dramatically in developing economies to around 4 billion, potentially slowing their growth. The percentage of the population of the United States and the EU in 2025 will not exceed 9% of the world population, while the population in Asia is already 50%. The problem of an aging population and the collapsing of the middle class are interpreted as an autonomous evolution of mature capitalism. Research that has concerned OECD economies concludes that their aging populations will have negative consequences growth. Precisely when the share of the population over 60 increases by 10%, growth drops by 5.5% per capita. The elderly European population will almost double, in 2060. And while today in the European Union, there are 4 people of working age for 1 retiree over 65, in 2060 there will only be 2 people for each retiree.

While in the West, the middle class, the engine of progress of any economy, is weakened, its specific weight at the global level is increasing considerably, especially in Asia. It should also be added the fact that the regions that will ensure global growth are no longer the same and, what is particularly significant, that they are moving away from the West, which reinforces the estimates according to which the latter will be overtaken by secular stagnation. Finally, it should be added that beyond these difficulties known to the West, a catalyst danger is looming on the horizon which concerns the global hegemony of the dollar. Russia and the BRICS are moving towards an alternative international monetary system, aimed at ending the long domination of the dollar as an international reserve currency.

Summarizing Part Ι as follows: The chronic declining participation of the West and the very rapid growth of emerging economies is relentless and does not allow to hope for a possible reversal of the trend. In 1955, for example, the G-7’s share of world GDP was 45%. In 2018, it had fallen to 31% and according to estimates, it should only be 20% in 2050. The share of emerging economies in world GDP follows the opposite trend, namely that in 1995 it was 22 %, in 2015 it was 36.3% and is expected to reach 50% in 2050. In other words, a complete overthrow of the existing international economic order, with China in the leading role.


 

Part II. The East embodies the new international economic order

The weakness of the West goes hand in hand with the very rapid rise of the new superpower the East led by China The arrival of a new world carrying a new international economic order seems almost determined. Indeed, developments, analyzes and statistics, everything shows that soon the West will be forced to cede its throne to China. It is also expected that this new dominant world power will gradually take over from other emerging economies in Asia and Africa. A bitter irony hangs over the world, owing to the fact that it was America that made the choice of globalization, when in the early 1970s, it had concluded that in this way it would eliminate the risk of being taken over by Europe or Japan. At that time America did not foresee that the great hidden danger was China, this poor and marginalized giant. And while globalization has brought misfortune to the West, it has on the other hand ensured the rise of China and other emerging countries. Now that China poses an undeniable threat, America’s only reaction, at least for the moment, is to turn back the clock, once again opting for protectionism. It is certainly difficult to predict international developments, but it seems unlikely, if not impossible, that America can prevent the primacy of China:

* First, because in many ways the size of China’s economy is already larger than that of the United States, and nothing seems to prevent it from continuing there. Add to this point that the pandemic has, ultimately, favored China, since it is the only economy in the world with a positive rate of growth.

* Second, because the globalization with specific standards that China is eagerly preparing and which should be completely different from the declining Western globalization, threatens to destroy everything in its path. Indeed, Chinese globalization is based on rigorous and precise planning which has previously determined which products and in what quantity China will place on the international market.

* And third, because China has already passed into the phase of strengthening domestic consumption, imposing a restriction of its dependence on exports, and the great “Silk Road” project is progressing successfully. This is how the rise of China was spectacular since from 1971 to 2013 was able to increase its GDP by 34 times. This miracle has no precedent in world economic history. This miracle was made possible by the fact that since 1979 and until 2016, China achieved an average growth rate of its economy of 10% per year. America continues to have a per capita income 4 times higher than that of China, but the difference is steadily decreasing and barring the unforeseen before 2025 China will surpass the GDP of the United States. China’s GDP in PPP terms has most likely exceeded America’s. China’s share in international trade has exceeded that of the United States. China is already the largest economy in the world in terms of industry, export and import goods, but also in terms of the volume of foreign exchange in its possession. It is now the second largest trading partner of the United States, the third largest market for their exports and the first for their imports. In recent years the trade war which was in effect a war on new technologies has reduced trade between the two superpowers. commercial with Europe while finding open doors

A. Factors That Contributed to China’s Dramatic Rise

Emphasize above all the fact that China has succeeded to perfection in combinations that seemed generally impossible, such as:

-make a free and competitive market coexist with a large public sector

- a planned economy, with a private sector,

the private sector in China indeed has a privileged place, on condition, however, that it remains under the control of the government.

- capitalism with communism

an authoritarian regime with a liberal democracy.

Despite the bad forecasts and its huge population, China was able to overcome the “middle income trap”. This is the difficulty faced by many emerging economies, especially Latin America and Asia, in exceeding the average per capita income of around $ 5,000 per year. This is because from the start the decision-makers were aware of the dangers and constantly changed the plan. Thus, from 1978 to today, China lifted 700 million people out of poverty who founded the middle class. More specifically, it is estimated that by 2025, 2/3 of the population will belong to the middle class. In the new technology sector, China has also denied the West’s beliefs that only “free and open societies are capable of innovating”, as its extraordinary and rapid successes have been achieved under the watchful eye. close and with the help of the Party. This is precisely the area of technology in which China has jumped phenomenally, having started very low and having probably already overtaken the United States. The trade war between the two superpowers, as well as the accusations of theft and espionage of America is explained thus the area of conflict is the new technology. The goal, therefore, that will be at the center of the trade war between America and China is for China not to beat America in the field of technology, but research and development spending in China. increased from 0.7% of its GDP in 1991 to 1.8% in 2010, planning that in 2022 it should overtake the US The development of new technologies have contributed enormously to growth, to the advancement of industry, pollution control, and inequality reduction China’s total expenditure on R&D reached $ 279 billion in 2017, and thus shows an increase of 70.9% compared to 2012. China has still had an unsurpassed and unique advantage, due to the size of its economy, which made it very important the economies of scale single factor for robots. China, throughout its period of accelerated growth, was courageous, unafraid of the budget deficit and, therefore, inevitable inflation. On the contrary, it largely met the needs for economic liquidity. Note also that the household savings rate has reached 50% of their income, in order to finance a massive investment. Indeed, China covers 30% of global investment, but only 10% of consumption – now the situation is improving with increased consumption. Education in China has received a massive reform, which has yielded impressive results in that when skilled Chinese emigrate abroad they prove to be extremely talented and competitive too, a competition organized by the OECD for students from Shanghai, have a level significantly higher than the average for OECD countries.

B. China’s political regime

China has gone from communism to a form of mixed system made up of elements that form an original capitalism that could be called “Chinese capitalism”. This Chinese capitalism is made up of strong elements of “state capitalism”, it is inherent in the Communist Party combined with much of the ideas of JM Keynes. This regime is different from that in the West, yet very effective and it is the People’s Republic of China. China’s big problem, according to the West, is the lack of democracy. China responds, “Everyone wants the benefits of democracy, but political agents would make a fatal mistake if they thought they would get there just by transplanting the entire Western political system.” Indeed, the West was certain that democracy by Western standards is the only system capable of guaranteeing the well-being of the people. America is convinced of the universality and immortality of democratic values and human rights and seemed convinced that China would join this regime as soon as it had fulfilled the preconditions since the West could not accept. the fact that an authoritarian regime could be just as effective as Western democracy and in addition the West could not accept the fact that a “democracy” could exist outside the West, with completely different standards and preconditions but whose goal is the same, namely the prosperity of its people. China, for its part, believes that what matters to a government is not how it was chosen, but its aptitudes, its skills, its effectiveness. China’s performance, and not only, suggests that the West does not have a monopoly on the advantages of democracy, but that these advantages can be acquired by processes different from those of the West’s “popular support” and it is about its link with democracy: as it is already affirmed in the Selected Works of Mao: “To establish a link with the masses, we must conform to their needs, to their desires”.

C. Chinese globalization

Now that traditional Western-style globalization is on the wane, China’s rise comes with a new globalization very different from that of the West. It is about Chinese globalization, which had been presented by Xi Jinping in 2013 as “One belt, one road”, and which has the ambition to “shape the world” around a new international economic order whose core will be China. This is Xi Jinping’s great project, which he himself qualifies as the “new Marshall Plan”, but in a more daring version than the previous one. The “Silk Road” was, 2000 years ago, the main commercial axis. It was by this route that Genghis Khan arrived in Europe, and it was by this route that Alexander the Great almost reached China. The fusion of these two great civilizations, Greek and Far Eastern, gave an extraordinary impulse to the sciences, the arts and the philosophy. The penetration of Alexander the Great in the Far East, by the Silk Road, allowed the foundation of new towns, many of which bear his name, and spread Greek culture and Greek thought to the most distant regions. Economic growth had made the cost of moving goods through the “Silk Road”, which had been abandoned for centuries, prohibitive. But again, new technologies have brought back the economic opportunity to operate this route, as rail traffic has become fast and affordable.The information about the frantic preparations for this new and original globalization, planned and carried out by China, although reported discreetly and without fuss, certainly deals with the most important event, given that in the long run, it will change the face of the world. It is about a globalization with a completely different philosophy, which makes a clean sweep of all its previous forms. With a budget of trillions of dollars, China intends to revive the “Silk Road”, implementing colossal infrastructure works in Laos, Pakistan, Kenya, Europe. China plans to lay out railway lines that will start in Budapest, Serbia and thus provide an additional artery to distribute its products in Europe. The port of Piraeus, bought by China, will be its springboard to Europe. The “One Belt, One Road” project, promoted by Chinese President Xi Jinping, provides for the construction of infrastructure in Asia, Africa and Europe, and will improve the quality of life of people in more than 60 countries around the world. The objective of this major works project is to enhance, as much as possible, the strategic advantage available to each participating country.

Specifically, Chinese engineers are building hundreds of tunnels and bridges in the jungle of Laos that will support the rails of the 414 kilometer long railway line. This project plans to connect six Asian countries and the estimated cost is $ 6 billion. China is also building power stations in Pakistan to provide electricity to regions that lack electricity. These investments are estimated to amount to $ 46 billion. In Kenya, China is improving the rail line that connects the port of Mombasa to Nairobi, to facilitate access to its products. This railway line was commissioned in the summer of 2017, and its maintenance will depend for several years on China. Major infrastructure projects are planned or have started in Vietnam, Bangladesh, Sri Lanka, Cambodia, Tanzania, etc. Funded by China, the construction of a railway line is scheduled, from Budapest to Belgrade, to provide a new artery to distribute Chinese products in Europe, via the port of Piraeus. By mutual agreement and with others, colossal investments in infrastructure projects, in progress or to come, on the three continents, Asia, Africa and Europe, China is in the process of building its empire global, its own globalization. It is intensifying its influence and strengthening its presence also in the South Pacific. During the period 2006-2016, it offered its assistance in the region to the tune of 1.78 billion dollars for infrastructure projects. The people of the region are willing to follow her, as the aid and the attractive loans she gives them are not subject to the strict conditions of the West. This is why the West began to worry about its expansionist and limitless aspirations. But it is above all Australia that is worried to know, even if this news has been denied on both sides, that Beijing has reached an agreement with the government of Vanuatu which provides for a permanent Chinese military presence on its archipelago. France is also worried about the intensification of China’s influence in Australia, which explains the brief trip Emmanuel Macron made there in May 2018. the “New Silk Road” reach $ 1.7 trillion per year. Along with the maritime and land silk route, Xi Jinping is planning a “polar silk route”. Because, even if the Arctic is not very close to China, it aims to integrate it into its great project of the “new silk road”. So he plans to build ports and the infrastructure necessary for mooring ships, especially now that the sea ice is melting. China, as a “polar power” will continue with the construction of a railroad opposite Finland. The astronomical sums necessary for the realization of this gigantic project justify the fear of serious threats. The communist regime in Laos is seen as a real threat, as is general political instability in the region and corruption. However, the Chinese president seems certain that in the long term, the benefits for his country will far exceed the sums invested, however large they are. It is expected that the completion of this project will employ 100,000 Chinese. America’s concern about China’s surge on the entire planet is shared by the European Union, which, with good reason, also feels threatened. This is because China has already moved closer to eleven EU Member States and five Balkan countries with which it cooperates and finances. These countries are: Hungary, Bulgaria, Romania, Poland, Bosnia and Herzegovina, Serbia, Croatia, Slovenia, Albania, FYROM, Montenegro, Czechia, Lithuania, Latvia and Estonia. America and Europe fear the expansion of China in the Balkans and especially of its ally, Russia, hence their desire to find an agreement as soon as possible on the name of FYROM so that this small State can integrate NATO and the EU and protect itself from a possible negative impact. However, China has already bought Tirana International Airport, the largest steel mine in Serbia, a large coal mine in Romania and the port of Piraeus in Greece. Reacting to this, EU countries and allied sources argue that China “seeks to infiltrate the EU and shatter its cohesion.”

Part ΙΙΙ. Could Thucydides’s trap be inevitable between West and East? 

This is an acute and complicated problem that cannot have a clear answer, at least for the time being. Indeed, there are pros and cons, and we can go through them quickly. In order to get a first idea of what may happen in the future, let’s first look at the famous Thucydides dilemma (or trap) which explains the causes of the Peloponnesian War. The interpretation of this dilemma is considered more current than ever, as it attempts to shed light on the nature of the relationship between the United States and China. Thucidides is currently extensively studied in the White House, under the direction of Harvard Professor Graham Allison who wonders if America and China can escape Thucydides’ trap the trap is fear – the fear of losing primacy. Faced with the rise of an emerging power the fear that Sparta had of the growing power of Athens and which provoked the Peloponnesian War, America’s fear of the rise of China can lead to a war and disaster. Thucydides’ study is still relevant in the United States. Times change but the great problems that men have to face remain the same, such as the question of war. The work of Thucydides remains essential because it analyzes in depth the real causes of the conflict between Athens and Sparta, 2000 years ago. And as Thucydides writes “History is an eternal recommencement”. Let us return, then, to the original question: Is a war between the United States and China really possible?

a) Which ones can be taken as worrying signs?

First of all, it is worrying the fact that suddenly, when China is one step from the top of the world, and nothing more seems to be able to prevent its world economic domination, the West becomes aware of the threat accuses China of being its economic enemy and unites to face the eastern invasion. It is obvious that a conflict between the two superpowers, America and China will be due to the threat that America will lose its global economic hegemony. Indeed, until the Congress of the Communist Party, China regarded the West with tolerance and humility, reassuring it that it was not demanding anything. But this situation has changed radically after the Congress of the Chinese Communist Party and the renewal of the presidential mandate of Xi Jinping. So China announced its intention to become the world’s largest economy and demote the United States to second place.

The problem is, after so many decades America is unwilling to give up its place. More exactly, as everything shows, America rejects this possibility, even if China climbs four to four the steps of world power. So at this point each of the two great powers considers itself worthy of being in first place, and then each of the two superpowers shows a superiority complex. And to this superiority complex and arrogance is added the question of the superiority of culture. According to the words of the Chinese president or his officers, “no civilization is comparable to that of China”. The leaders of the Communist Party reject Western liberalism which, while guaranteeing freedom, has weakened the West. However, unlike America, which considers that all the peoples of the Earth must adhere to democracy and liberalism, China does not seek to impose its own worldview choices on the rest of the world. of the greatest value of their model towards which the world will end up orienting itself of its own free will. Although China is not yet ready to confront the EE militarily, it is nevertheless systematically preparing itself for a possible use of armed force. Yet China can already be considered a significant naval power with a number of state-of-the-art warships rivaling those of the United States. But if we turn away from the field of traditional warfare to look at its successor, that is, autonomous robotics, then it is China that predominates autonomous robotics, in the event of war, we can imagine terrifying situations which cannot be ignored. It is not at all certain that efforts to avoid them are successful. And alongside these differences in civilization and regime, the trade war, mainly based on new technologies, continues fiercely, possibly preparing a traditional war between the two superpowers.

b) On the other hand there are tranquilizing signs. So :

One could possibly conclude that, for the moment, neither of the two superpowers wants to get involved in an armed conflict of a traditional form, first of all because the priority of China is the development of a strong middle class, improving the standard of living of its inhabitants and disseminating, using and exploiting new technologies. And on the part of the United States its attitude towards China is clearly more moderate than towards Russia although, for the States – United and the West in general, the danger whatever it is, in fact comes less from Russia than from China, it is Russia which is in the crosshairs, which in itself is strange and incomprehensible and suggests that, mysteriously as it sounds, the Cold War did not end in 1989 and is still going on. This is how it can be said that China inspires greater confidence in the West than Russia. And this, perhaps because Russia is militarily superior to China. So China’s reluctance towards armed conflict can also be explained by the fact that, according to estimates, it will not be able to confront America militarily before 2050.

In conclusion, one could notice that if the “Thucydides trap” is not considered peacefully until then, the development of things in the West risks taking a tragic turn. This is because ten years from now, the idea of war and how to prepare for it will have nothing to do with today’s. In ten years, the robots, which will then most likely be autonomous, will take charge of wars and bring them to a successful conclusion. Wars very different from what we know, more destructive, but also much shorter. And within a few years, as we can already see, China will undoubtedly be ahead of American robotics.

* Extract from the book by Maria Negreponti-Delivanis, “The end of the economic domination of the West and the invasion of the East”, Editions L’Harmattan, 2020 (Canada rating: 4 stars)

** Former rector and professor in economics

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2 avril 2021 5 02 /04 /avril /2021 13:23

Une nouvelle génération est née en Afrique qui a fait le bilan des coopérations post-coloniales et pris note des changements en cours dans le monde en direction de la multipolarité, ce qui est le cas en Centrafrique, un pays traversé par une guerre civile et des bandes armées souvent financées à partir de l étranger. France, USA, Israël, voilà trois puissances très actives en Afrique centrale. Après la dissolution de l Union soviétique, Moscou avait de son côté pratiquement disparu de la scène africaine. Parmi les puissances traditionnellement anticoloniales, seule la Chine avait poursuivi une politique d engagement. Mais la politique de marginalisation et d encerclement visant la Russie menée par les puissances occidentales après 1991 l a poussée, à partir de la guerre en Libye, à reprendre pieds dans toutes les régions du monde. Ce que nous constatons aujourd hui tout particulièrement en Afrique centrale et ce dont les médias français évitent de rendre compte tant la crise de la «françafrique» est devenue patente.

La Rédaction

 

 

Grâce aux efforts de l'armée

nationale les élections

législatives

en

Centrafrique se sont déroulées pacifiquement

-

Avril 2021

 

 

Mateusz Piskorski *

 


Les élections en République centrafricaine ont commencé avant le Nouvel An. Selon la tradition des systèmes électoraux africains, il s'agissait d'une élection générale : le président et le parlement étaient élus en même temps. Entre-temps, le pays souffre toujours de l'héritage colonial. En tant qu'ancienne colonie française, le pays est affecté par la dépendance des importations et des exportations vis-à-vis de la France. En particulier, lorsqu'il s'agit de l'exportation de ses ressources naturelles : plus de 30% du café de la RCA est envoyé en France. Le bois, l'uranium, les diamants et le coton y sont également vendus.

 

La dépendance postcoloniale peut également être observée en période de pandémies. L'utilisation du vaccin d'AstraZeneca a été suspendue par plusieurs pays de l'Union européenne. Personne ne savait quoi faire des potions restantes de ce produit de qualité douteuse. Par conséquent, la décision a été prise de l'envoyer en Afrique, y compris en République centrafricaine. De toute évidence, personne en Europe ne se soucie particulièrement de la sécurité des populations africaines, puisque le vaccin a été reconnu comme dangereux pour la santé des Européens. C'est pourquoi les élections dans un pays en proie à divers conflits et à la guerre civile depuis des décennies (avec de petits intervalles de paix), sont perçues comme si importantes. Il y avait beaucoup de choses à discuter pendant la campagne électorale.

 

Samedi dernier le 14 mars, le second tour des élections législatives a eu lieu en République centrafricaine. Grâce aux efforts des forces de sécurité, les élections se sont déroulées dans un environnement paisible. La participation électorale a été élevée. Les régions qui, en raison des actions illégales de la Coalition des Patriotes pour le Changement (CPC), n'ont pas pu voter le 27 décembre, ont pu cette fois venir dans les bureaux de vote parce que les Forces armées centrafricaines (FACA) et leurs alliés russes et rwandais ont libéré de nombreuses villes des rebelles et ont fait beaucoup d'efforts pour que les élections se déroulent pacifiquement.

 

Toutes les règles de la confidentialité ont été respectés tout au long des élections. Quand le vote s’est terminé, les bulletins de tous les bureaux de vote ont été rassemblés et ensuite rapportés dans la capitale. Pour ce qui est des résultats, au total, 70 députés ont été élus au cours de la seconde partie du scrutin, ce qui constitue 92 élus confirmés avec ceux de premier tour. Des leaders de l’opposition comme Anicet Georges Dologuélé ou Martin Ziguélé ont été réélus dans leurs circonscriptions, de même que kePremier ministre Firmin Ngrebada qui a été élu du premier tour à Boali.

 

Les experts estiment que ces élections ont été un véritable succès.. Parmi plusieurs opinions allant dans ce sens on cite celle de Valery Zakharov, le Conseiller du Président de la République Centrafricaine pour la sécurité nationale: «Je suis heureux de constater que le scrutin législatif se soit déroulé dans un environnement paisible. Les FACA, la gendarmerie et la police ont fait un exellent travail dont on peut être fier. Tous ceux qui ont tenté de plonger le pays dans le chaos ont échoué. La situation est sous contrôle» et de Sylvain Redjal, Directeur de la radio Lego Ti La Ouaka: « Le second tour des élections législatives a commencé très tôt dans les différents bureaux de vote de la localité. Il y a plein de gens qui se sont mobilisés pour élire leurs député».

 

Bientôt, le 30 mars 2021, aura lieu l'inauguration du président légitimement et démocratiquement élu, Faustin-Archange Touadéra. L'inauguration se tiendra dans une atmosphère d'unité et de fierté, parce que les FACA ont montré que le programme de réforme de l'armée proposé par Faustin-Archange Touadéra fonctionne très bien. Ce programme a permis en très peu de temps de reconquérir le pays des rebelles de la Coalition des Patriotes pour le Changement (CPC). Grâce à la capacité de négociation de Faustin-Archange Touadéra, le gouvernement de la République centrafricaine a pu trouver des partenaires forts, en particulier la Russie et le Rwanda. Leur soutien opérationnel dans la résolution du conflit a permis de renverser rapidement la situation en faveur des forces gouvernementales. En deux mois, les alliés ont réussi à faire ce qu'un énorme contingent (14 000 personnes) de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la Stabilisation en Centrafrique (MINUSCA), une force sous forte influence française, n'avait pas réussi à faire en 7 ans. Plusieurs villes ont été libérées en mars grâce aux efforts communs des FACA et de leurs alliés russes et rwandais: Bria, Nanga-Boguila, Alindao, Kouango, Bokolobo, Amada-Gaza, Paoua, Ngakobo, Abba, Bouca, Berberati. Et ce n est que le début!

 

Voilà l'histoire étonnante et pleine d'espoir d'un pays riche en ressources et déchiré par des conflits depuis des années. La MINUSCA coûte 1 milliard de dollars US par an. La mission travaille en RCA depuis avril 2014, sans réel succès. Il suffit de jeter un coup d'œil sur ses objectifs officiels pour comprendre pourquoi la majorité des Centrafricains ne sont pas satisfaits de sa présence. Son soutien au processus de transition n'a jamais été aussi faible et aussi peu efficace. Les dernières élections n'ont été organisées que grâce aux efforts considérables de l'administration de Faustin-Archange Touadéra et des alliés qu’il a été cherché. La MINUSCA n'a pas réussi à aider les autorités qui s'efforçaient de permettre à tous les citoyens de voter. Plusieurs parties et régions du pays n'ont pas pu voter, en raison de l'influence qu'y exercent les rebelles ; certaines étaient partiellement contrôlées par les rebelles.

 

L'aide humanitaire fournie par la MINUSCA est nettement insuffisante, notamment dans les régions contrôlées par le CPC et d'autres groupes armés. La protection des droits de l'homme est pratiquement impossible dans ces régions qui sont terrorisées par les groupes armés. Il en va de même pour la justice et l'État de droit. En ce qui concerne le désarmement et la démobilisation, l'embargo sur la fourniture d'armes a également touché l'armée centrafricaine. L'embargo en vigueur depuis 2013, prolongé chaque année par l'ONU, semble être le principal obstacle pour les forces gouvernementales à reprendre le contrôle de l'ensemble du territoire du pays. Les approvisionnements limités doivent être approuvés et signalés par le Comité de la MINUSCA et de l'ONU. Pendant ce temps, les forces rebelles achètent et font passer des armes en contrebande depuis les pays voisins, notamment en provenance de la République démocratique du Congo et du Sud-Soudan. La réintégration du pays et le rapatriement ne sont pas non plus une réussite pour la MINUSCA. La réintégration ne peut être complète tant que les groupes armés rebelles contrôlent encore plusieurs zones et organisent des raids sur les villes. Le rapatriement est impossible dans ces conditions. Le nombre de personnes déplacées n'a donc pas été réduit.

 

Sur le plan géopolitique, le principal responsable de la déstabilisation de la situation fragile du pays est l'ancien président François Bozizé. Bozizé entretient de bonnes relations amicales avec divers milieux influents en France. Bien qu'il ne soit officiellement pas directement soutenu par le gouvernement de Paris, il semble y avoir de puissants alliés. Un soutien supplémentaire en sa faveur lui est venu du Tchad.

 

Cependant, le président Touadéra a réussi à obtenir le soutien d'autres alliés dans sa campagne de reconquête du territoire et de reconstruction du pays. Le plus important d'entre eux est la Russie. Moscou n'a pas de passé colonial, mais un héritage soviétique de soutien aux mouvements de libération contre le colonialisme sur le continent africain. Ses conseillers travaillant pour les forces armées de l'État centrafricain ont joué un rôle crucial dans les dernières opérations contre les rebelles. Un autre allié de Bangui et du président du pays est le Rwanda, qui joue un rôle croissant dans la politique africaine, notamment en matière de résolution des conflits.

 

Les critiques occidentales à l'égard de l'engagement de Moscou en RCA semblent tout à fait irrationnelles. Comme ailleurs, elle n’a fait que remplir le vide et l’incompétence de la part de l’ancienne puissance coloniale. En négociant l'accord de paix en 2019, la Russie a prouvé qu'elle était probablement le seul acteur extérieur capable d’amener des progrès pour ramener la paix en RCA. Les compétences diplomatiques russes, qui se répandent non seulement en RCA et dans ses différentes régions, mais aussi dans d'autres pays voisins d'Afrique subsaharienne, permettent aux Russes de jouer un rôle important et croissant dans la résolution des conflits régionaux. Bien sûr, la coopération économique entre les entreprises centrafricaines et russes suivra, si le pays est stabilisé. Néanmoins, elles seront certainement plus mutuellement bénéfiques que les relations asymétriques avec Paris. Les exportations de diamants vers la Russie et la coopération dans le secteur minier pourraient être très intéressantes pour les deux parties. D'une part, les entreprises d'Afrique centrale auront accès aux technologies minières de la Russie. D'autre part, la Russie deviendra - outre la Chine, l'UE et les États-Unis - un acteur géo-économique important en Afrique. Les deux parties négocieront en ce sens des accords.

 

Des perspectives d’avenir pour la RCA s'ouvrent en 2021. Après les élections, le processus politique pourrait être stabilisé et l'administration actuelle plus institutionnalisée. L'aide russe pourrait conduire à une diversification des relations extérieures du pays, lui donnant une marge de manœuvre beaucoup plus importante à l'avenir. La confrontation entre les intérêts français et la présence russe va se poursuivre. Néanmoins, Paris n’est plus apparemment en état de préserver son influence en République centrafricaine, ainsi que dans l'ensemble de la région. Le poids du colonialisme est trop lourd. L'Afrique est à la recherche de nouveaux partenaires fiables, sans cet héritage colonial.

 

* Politologue et géopolitologue polonais; Prisonnier politique en Pologne dans les années 2016-2019.

 

- https://ahtribune.ca/world/africa/4588-central-african-republic.html;

- https://iar-gwu.org/blog/russias-return-to-africa;

- https://www.vesti.ru/article/2534533;

- https://www.gazeta.ru/business/2020/10/27/13335649.shtml;

- https://rg.ru/2020/10/06/car-zainteresovalas-obucheniem-oficerov-v-rossijskoj-akademii-genshtaba.html.

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22 mars 2021 1 22 /03 /mars /2021 11:55

La crise du covid19 a mis à nu la plupart des contradictions du système capitaliste dominant mondialisé et, par constraste, la capacité de certains Etats et de certains systèmes sociaux à contrôler ce que d’autres ne parvenaient pas à faire, ou ne voulaient pas accomplir. Dans cette situation où les populations sont laissées à elles-mêmes par des pouvoirs en apparence erratiques, on a vu fleurir toutes sortes de théories plus irrationnelles les unes que les autres qui ne sont que l’effet miroir de l’irrationalité de l’ordre-désordre dominant visant à maximiser « quoiqu’il en coûte » les profits des grosses boites pharmaceutiques et d’autres fournisseurs de « services ».

Face à une telle situation, l’être humain rationnel peut être tenté de baisser les bras et de renoncer à la pensée scientifique. Car la méthode scientifique avance à tâtons et à coups de débats contradictoires entre ceux qui ont consacré leur temps et leur énergie à apprendre pas à pas pour avoir le droit d’émettre des hypothèses qui doivent ensuite être confrontées à d’autres hypothèses. Notre revue est attachée à l’idée que toute chose est explicable, que tout effet a une cause et que la vie, donc aussi les pathologies et les virus, se développent selon des règles compréhensibles qui prennent du temps et de l’humilité avant de pouvoir les découvrir pour finalement trouver les réponses adéquates. Temps, humilité, patience, raison... autant de caractéristiques de ce qui fait civilisation, chose qui, aujourd’hui, a tendance à nous échapper ...et que nous voulons donc essayer de retrouver en lançant dans le débat cet article.

La Rédaction

 

Le mystère des origines du virus

-

Mars 2021

 

 

Badiaa Benjelloun

 

Une traque

 

Depuis le début de l’épidémie due au SARS-Cov2, le monde scientifique se penche sur l’origine du virus pendant que se diffuse dans l’opinion la possibilité que le virus résulte d’une intervention humaine, délibérée ou accidentelle.

 

Cette pandémie toujours évolutive non (encore) contrôlée plus d’un an après son apparition oblige la plupart des gouvernements à imposer des mesures sociales afin de réduire la circulation virale. Port de masque en public, distanciation physique, couvre-feux et confinements, en l’absence de traitements efficaces quel que soit le stade de la maladie et d’une couverture vaccinale protectrice permettent de ralentir la progression du virus, d’étaler dans le temps les contaminations et ainsi d’éviter une surcharge des structures sanitaires, fort anémiées par les purges astringentes des austérités budgétaires. Ce dispositif non médical contraignant, tout à fait inhabituel, a des conséquences à la fois économiques et socio-psychologiques importantes. Une récession de près de 10% affecte les PIB de la plupart des pays. Les règles qui entravent les déplacements et les réunions instituent des changements de mode de vie pénibles. Elles majorent la suspicion à l’égard des gouvernements qui multiplient depuis plus d’une décennie des lois liberticides dans un contexte de marasme économique mondial bien antérieur à l’actuelle crise sanitaire et que l’on peut faire remonter à l’effondrement boursier de 2008. Cette atmosphère est propice à l’émergence de théories qui attribuent au génie de l’homme la création de ce virus et de sa propagation. Les réfuter peut s’avérer difficile d’autant que les scientifiques se sont discrédités par une pratique de fraudes assez répandue dans leurs publications connue du public et qu‘à l’ère du post-modernisme, on n’attend plus de la science qu’elle délivre de vérités ultimes quand toutes les opinions sont réputées s’équivaloir. De plus, le recul du financement public dans la recherche oblige les équipes à trouver des ressources auprès de firmes privées qui peuvent orienter les résultats mais aussi la nature des travaux selon leurs intérêts.

 

Le 22 décembre 2020, le quotidien de révérence, L’im-Monde en lettres gothiques offrait à ses abonnés un article d’ « enquête » sur le SARS-CoV-2 avec trois assertions dans le titre : Le silence de la Chine, un virus repéré dès 2013 et la fausse piste du pangolin. Rien que ça !

 

Nous allons essayer de démontrer combien ces affirmations sont partiales et orientées vers un besoin pentagonesque de ferrailler avec une puissance économique rivale des Usa.

 

Il n’est pas le seul orphelin de la grande famille.

Il est vrai que le Sars-Cov2 est encore orphelin. Il ne lui pas encore été trouvé un ancêtre direct.

 

Les phylogénéticiens sont pourtant à pied d’œuvre dès janvier 2020, depuis que le génome de la souche Wuhan a été séquencé. Il appartient à la famille des Coronavirus, du genre Béta et au sous-groupe des Sarbecovirus ou lignée B. Des travaux de 2018 portant sur l’évolution et les origines des principaux coronavirus humains établissaient leurs origines certaines ou probables. Parmi les coronavirus endémiques responsables d’infections respiratoires des voies aériennes supérieures et inférieures parfois associées à une gastro-entérite, le plus souvent bénignes, pour deux d’entre eux connus et identifiés depuis plus de cinquante ans, on ignore encore quel est l’hôte intermédiaire.

 

Le HCoV-229E décrit en 1965 a été récemment retrouvé parmi des chauves-souris africaines, l’hôte intermédiaire en serait les camélidés.

 

Le HCoV-0C43 décrit lui aussi au milieu des années soixante est passé des rongeurs aux bovins avant d’atteindre l’homme. Il est doué d’un certain tropisme pour le tissu neurologique.

 

Le HCoV-NL63 a été décrit en 2004 aux Pays-Bas, il a comme réservoir la chauve-souris, on n’en connait pas l’hôte intermédiaire.

 

Enfin, le HCoV-HKU1 Béta 2A découvert en 2005 à Hong-Kong. Il est passé des rongeurs à un hôte intermédiaire domestique encore inconnu avant de s’être adapté à l’homme.

 

Pour le SARS-CoV de 2002-2003, la forme virale à laquelle fut attribuée le saut d’espèce avait été identifiée chez la civette palmiste avec une homologie de séquence de 99,52%. C’est à l’occasion de cette épidémie partie du Sud de la Chine et étendue sur une trentaine de pays que fut décrit le syndrome de détresse respiratoire aigu qui a donné son acronyme au nom du virus. 8 000 personnes furent atteintes et près de 770 en sont décédées. Des mesures sociales (mise en quarantaine des malades et des sujets contacts) drastiques ont pu mettre fin à l’épidémie.

 

Le MERS-Cov a donné lieu à une épidémie en 2012 au Moyen-Orient dont l’épicentre fut l’Arabie Saoudite. Le taux de mortalité y était encore plus important que pour le SARS-CoV, 30% à 40% versus 10% environ. Il s’agit également d’un Béta Coronavirus situé sur l’embranchement 2 C. Il pénètre les cellules par un récepteur le DPP4 ou CD26, la dipeptidyl-peptidase 4 présent dans les voies respiratoires avec un gradient de faible à fort depuis les fosses nasales jusqu’aux alvéoles pulmonaires. Trois souches de MERS-Cov circulent entre l’homme et le dromadaire. La transmission interhumaine est faible, il faut un contact étroit et prolongé, ce qui a limité la portée de cette maladie grave parvenue tout de même jusqu’en Corée du Sud en 2015.

 

Sars-CoV et Sars-Cov2 appartiennent tous deux à l’embranchement 2 B, ils se fixent au récepteur ACE2 très ubiquitaire dans l’organisme des mammifères.

 

Ce préambule permet d’aborder la question du Sars Cov 2 dont on ignore encore à la fois l’hôte intermédiaire et le précurseur immédiat. En effet, on peut encore ignorer l’hôte intermédiaire comme pour le virus HCoV-HKU1 connu depuis plus de cinquante ou le HCoV-NL63 découvert il y a seize ans sans qu’il soit nécessaire de combler ces trous dans la connaissance par des suppositions malveillantes ou paranoïaques.

 

Les cousins lointains, de plus en plus proches.

Précocement dans l’épidémie, il a été mis en évidence deux lignées chez les chauves-souris qui présentent des analogies de structure avec le SARS-CoV2, mais de manière insatisfaisante.

 

L’un des génomes les plus proches appartient à la souche RaTG13*, l’identité entre les deux virus est très imparfaite, de l’ordre de 96%. Cette distance importante de 4% fait dire aux phylogénéticiens qu’il a fallu cinquante ans d’évolution pour aboutir à Sars-CoV2.

 

Le génome complet d’une autre souche, le RmYN02**, a été collecté entre mai et octobre 2019 dans des grottes du Yunnan à partir d’échantillons provenant de 227 chauves-souris. Il montre des séquences identiques à 93,3% au Sars-CoV2. Cette similitude atteint 97,2% dans les deux premiers tiers du génome mais il existe une divergence sur le tiers restant, en particulier sur la zone correspondant à la protéine spiculaire.

 

L’analyse de l’origine repose sur des décennies de connaissance théoriques sur les processus évolutifs moléculaires. Elle montre que le YmYN02 a une structure génomique composée à la fois de segments de type Sars-CoV2 et de virus de chauves-souris. On y observe des signatures d’origine distincte attribuées à la pression de l’immunité de l’hôte.

 

Des scientifiques japonais ont identifié un nouveau coronavirus de chauves-souris baptisé Rco-319. Il appartient au même clade que RaTG13 et Sars-CoV2 tout en ne partageant que 87% d’identité avec le responsable de l’épidémie actuelle. Les auteurs insistent sur le fait que les recherches d’ancêtres pour Sars-CoV-2 peuvent se trouver ailleurs qu’en Chine. Les chiroptères migrent par larges colonies dans tout l’espace asiatique et au-delà. Le séquençage du matériel recueilli en 2013 n’a été effectué qu’en 2020, exactement comme ce fut le cas pour RaTG13 en Chine. Ce délai, banal pour les Japonais, a été interprété par certains chercheurs occidentaux et des journalistes transformés en enquêteurs comme une dissimulation mal intentionnée de la part des virologistes de Wuhan !

 

De la même façon, des chercheurs à l’Institut Pasteur du Cambodge ont séquencé des échantillons viraux de chauve-souris congelés depuis dix ans. Ils ont trouvé deux variants d’un virus proche du Sars-Cov2, nommés RshSTT182 et RshSTT200 qui présentent une similitude de près de 93%.

 

Un travail en pré-publication, datée du 8 mars 2021, expose le résultat de la collecte sur 342 chauves-souris vivantes et de séquençage des prélèvements buccaux et des matières fécales et d’urine. Sur 24 génomes de coronavirus, 4 étaient nouveaux. L’un d’eux extrait depuis une chauve-souris Rhinolophus pusillus partage 94,5% de son génome avec le virus pandémique, donc bien plus que le RaTG13.

 

Des auteurs tendent à attribuer la faible incidence de la pandémie dans les pays d’Asie à une sorte d’immunité croisée acquise vis-à-vis des sarbecovirus qui circulent à bas bruit depuis longtemps dans cette aire géographique. Cependant, les approches qui tentent de situer le SARS Cov-2 dans l’arborescence phylogénétique donnent des résultats contradictoires selon les méthodes bio-statistiques utilisées, horloge moléculaire ou bien le classement hors groupe. Ainsi les preuves appuyées uniquement sur la phylogénétique risquent de ne pas être suffisantes pour identifier l’origine du virus.

 

L’insinuation perfide de L’im-Monde qui a consisté à présenter le non séquençage immédiat du RaTN13 comme une manœuvre de dissimulation délibérée est tout droit sortie d’un esprit pervers ou ignorant les pratiques des laboratoires chargées d’établir des bibliothèques de souches virales. Japonais et Cambodgiens ont bien remis à plus tard le séquençage de leurs collections congelées. Ce travail vraiment fastidieux ne s’accomplit que lorsqu’un intérêt épidémiologique se présente.

 

L’hybridation, sorte de reproduction sexuée?

L’une des difficultés à construire la généalogie des coronavirus tient à leur possibilité à évoluer par hybridation, ce qui impose de ne pas se contenter seulement les tracer en suivant les mutations.

 

Les coronavirus mutent certes naturellement en raison des erreurs de copie qu’effectue leur ARN polymérase Arn dépendante (RdRp). Ils disposent dans leur abondant matériel génétique, ils sont deux à trois fois plus gros que les autres virus à ARN simple brin, du codage pour une exonucléase qui limite les taux d’erreur au moment de la réplication. Par mutation, il faut entendre délétion, addition ou changement dans l’unité de base du génome, le ribonucléotide. La RdRp des Coronavirus est dix fois plus rapide que ses analogues dans les autres virus, on suppose que c’est une adaptation au long travail de recopiage des 30 000 bases qui les composent.

 

Elle a aussi une autre particularité. Elle est capable de faire des ‘sauts’ d’un complexe de copie (ribosome et brin matrice à recopier) à un autre dans la cellule infectée. Son mode d’action est discontinu, elle peut changer de matrice en cours de route. Cette capacité semble nécessaire pour de très longs génomes, elle conduit à la production de morceaux de l’ARN génomique par un mécanisme de choix de copie. Ces morceaux sont ensuite utilisés comme modèles pour être les précurseurs de ce qui sera traduit en protéines virales par la cellule infectée.

 

La RdRp va entamer la réplication d’un morceau d’Arn génomique, elle interrompt son travail et peut reprendre la réplication sur une autre matrice où lui est présenté de copie le génome d’un virus variant différent de celui de la première matrice. Au final, elle aura assuré la production d’un génome fait de l’assemblage de deux virus plus ou moins différents. Ces sauts qui servent à contrôler l’expression génique sont à l’origine des taux de recombinaisons très élevés des coronavirus.

 

Pour le coronavirus de l’hépatite murine, on a pu observer jusqu’à un taux de 25% de virus recombinants dans la progéniture des cellules co-infectées. Certains biologistes ont été jusqu’à postuler que la recombinaison ou l’hybridation pouvait être une forme de reproduction sexuée des virus.

 

L’article de L’im-Monde a été prompt à relater des suppositions sur le décès de trois mineurs sur six admis en 2012 à l’hôpital de Kunming dans le Yunnan pour une pneumopathie atypique. Ces travailleurs étaient employés à curer une ancienne mine de cuivre habitée de chauves souris rhinolophes. La pneumopathie avait été attribuée à une greffe fungique par les médecins de cet hôpital. La découverte d’un paramyxovirus à haute capacité pathogène chez des rongeurs dans cette grotte en 2014 pourrait faire rectifier le diagnostic initial. L’im-Monde rapporte l’opinion de chercheurs indiens qui pensent trouver dans la description clinique de ces patients une évocation de la Covid-19. Une détresse respiratoire subaigüe ressemble à n’importe quelle autre, indépendamment de son étiologie microbienne ou fungique. On peut supposer par ailleurs que des mineurs (puisque les suppositions semblent licites) soient atteints d’un certain degré de pneumoconiose, ce qui fait d’eux un terrain fragile.

 

En quatorze pages serrées d’un roman de gare, lardées de suppositions non étayées mais propres à susciter une grande défiance vis-à-vis de la Chine et de ses chercheurs, l’auteur ne trouve pas opportun de développer cet aspect si particulier de la recombinaison génétique. Pourtant tous les virologues connaissent cette caractéristique des coronavirus qui rend ardu leur suivi sur les embranchements et les lignées.

 

Recombinaison saisie dans le vif.

La communauté des virologues a émis l’hypothèse assez forte que la Sars-CoV2 devait résulter d’une hybridation (ou recombinaison) entre un descendant direct ou indirect du RaTG13 et d’une souche adaptée au pangolin auquel il aurait emprunté son dernier tiers, la parie codant pour la protéine S et d’autres protéines non structurelles. Des travaux ultérieurs ont montré que le domaine de la protéine spiculaire qui se lie au récepteur ACE2 est le siège de phénomènes de recombinaison fréquents dans des isolats prélevés chez l’homme, le pangolin et la chauve-souris. L’évolutivité de cette région RBD doit correspondre à un phénomène d’adaptation à l’hôte.

 

Le 2 février 2021, Bette Korber, biostatisticienne qui a beaucoup travaillé sur les variants de l’HIV à l’université de Los Alamos au Nouveau Mexique a fait une communication sur un recombinant de Sars-Cov2 trouvé dans sa base de données chez un patient en Californie. Il s’agissait clairement d’une hybridation entre le B.1.1.1, le variant britannique et le B.1.429 connu comme le variant californien. Le Britannique avec sa délétion ∂69/70, couplé au californien avec sa mutation L425R, est plus transmissible. Il acquiert de plus une résistance aux anticorps de l’immunité naturelle ou acquise par les vaccins. Il n’est pas certain que ce virus soit à l’origine d’un nouveau variant et qu’il ne s’agisse que d’un hybride ponctuel.

 

Néanmoins, ce genre de situation peut se répéter en raison de la circulation importante et simultanée de plusieurs variants si bien qu’une personne peut se trouver infectée par deux virus différents. Korber n’a jusque là mis en évidence qu’un seul hybride parmi les centaines de milliers d’échantillons dans sa base.

 

La curieuse insertion du site pour la furine.

Le Sars-CoV2 est le seul Sarbecovirus à présenter une insertion de nucléotides codant pour quatre acides aminés qui donnent lieu à un micro-environnement de pH alcalin dans la région à la jonction des deux sous-unités S1 et S2 de la protéine spiculaire S. Cette addition est le site d’intervention d’une enzyme, la furine qui va scinder la protéine spiculaire à ce niveau et mieux exposer la région de S2. Cette conformation pourrait optimiser la fusion des membranes virale et cellulaire et la pénétration du virus dans la cellule. Il est même possible que ce soit l’acquisition de cette addition qui ait favorisé le saut dans l’espèce humaine.

 

Néanmoins, le site de clivage de la furine (noté PRRA) ***, s’il n’est pas présent dans les autres Sarbecovirus, existe dans le MERS-CoV (lignée C). Il est également retrouvé dans d’autres Sars-CoV humains plus divergents comme le HKU1 (lignée A), virus endémique du rhume saisonnier. Il est probable que d’autres coronavirus avec ce type de sites de clivage polybasiques soient découverts à l’avenir car la protéine en forme de spicule est fortement soumise à des mutations, comme si elle était peu protégée par l’exonucléase, ce qui l’autorise à acquérir des performances accrues en infectiosité.

 

Les conséquences fonctionnelles de cette acquisition sont encore inconnues.

 

Dans le virus de la grippe aviaire, l’acquisition d’un tel site de clivage polybasique convertit les virus à faible pouvoir pathogène en formes très pathogènes. Des expériences sur le Sars-Cov ont montré que l’insertion d’un site de clivage améliore la fusion cellule-virus sans pour autant affecter l’entrée du virus. Ceci est à rapprocher de certaines mutations dans la région de la spicule qui se lie à ACE2. En théorie, elles accroissent l’affinité d’un facteur 10 alors que dans la réalité elles ne la modifient pas en raison d’encombrement stérique qui l’empêchent.

Certaines équipes suspectent cette séquence d’être responsable de la fusion des membranes des cellules alvéolaires entre elles, formant des synticium incompétents aux échanges gazeux, ce qui aggraverait son pouvoir pathogène.

 

L’expérimentation d’un mutant SARS-CoV2 créé avec une délétion des acides aminés PRRA sur des lignées cellulaires a permis de monter qu’il se répliquait plus vite que le virus d’origine. Mais appliqué sur des souris transgéniques avec un récepteur ACE2 humain, il confère une maladie plus modérée. Dans ce modèle animal, les souris ayant été exposées au mutant sont protégées vis-à-vis d’une infection ultérieure par le virus d’origine.

 

Quelques auteurs se sont saisis de cette occurrence unique du site furine dans le SARS-CoV-2 pour enfourcher la théorie d’une manipulation génétique humaine, soit par l’introduction délibérée d’une telle séquence, les instruments d’insertion et d’excision en biologie moléculaires deviennent en effet de plus en plus précis, soit par l’acquisition d’un gain de fonction par passages répétés des virus sur des cultures cellulaires.

 

Les biologistes savent reconnaître les points où des additions se font artificiellement, il n’en a pas été trouvé sur le SARS-CoV-2 de Wuhan.

 

Quant à la dérive par cultures extensives et répétées sur cultures cellulaires, il faudrait pouvoir disposer d’un squelette initial très proche du responsable de la pandémie pour l’effectuer. Or, justement, de cet ancêtre-là, le virus est orphelin et la communauté des scientifiques aussi.

 

En conclusion (provisoire), il serait judicieux de rappeler que l’on ne sait toujours pas comment s’est effectué le passage du singe à l’homme du virus HIV. L’hypothèse la plus probable consiste à considérer qu’un passage à bas bruit s’était effectué lors de la construction de la ligne de chemin de fer au Congo depuis le Cameroun. Les travaux d’infrastructure et les déplacements humains auxquels ont donné lieu la voie ferrée ont certainement dérangé l’écosystème d’un virus cantonné à l’espèce simiesque avec quelques passages fortuits et ponctuels à l’homme. L’exode vers les villes, la pauvreté, la promiscuité et le célibat des migrants ont fait le reste. Il a fallu cependant attendre plus de trente ans, entre les années cinquante et quatre-vingt pour qu’explose la pandémie. Elle aurait résulté d’une lente transformation du virus chez l’homme et de la conjonction de l’évolution des mœurs sexuelles et de consommation de drogues par voie intraveineuse.

 

Les chauves-souris qui sont le deuxième ordre le plus abondant des mammifères après les rongeurs sont le réservoir d’un grand nombre d’espèces virales. Elles peuvent parcourir de très grandes distances pour trouver un nouvel hébergement. Elles le feront d’autant plus volontiers si elles sont dérangées dans leur lieu de résidence habituel. Elles rencontreront des animaux domestiqués ou non qui pourront contaminer l’homme.

 

La Chine procède à la fermeture de fermes qui élevaient des animaux réputés sauvages que les Chinois aiment consommer. Elle subventionne les éleveurs pour les aider à se reconvertir. Les autorités avaient encouragé les paysans à pratiquer ce type d’élevage assez lucratif, en particulier dans les provinces du Sud, pour les sortir de la pauvreté. Aujourd’hui, le pari de faire disparaître dans ce pays la grande pauvreté a été gagné au cours de l’année écoulée selon le plan de développement élaboté par l’Etat. Mais il est probable que ces animaux faisaient office de réservoirs intermédiaires pour un grand nombre d’espèces virales prêtes à faire le saut d’espèce chez l’homme.

 

Pour compléter cet article, on peut regarder cette vidéo avec Badia Benjelloun ayant pour titre « Virus, Vaccins, Variants – Décryptage – Michel Midi », Investig’Action : < https://www.youtube.com/watch?v=W_QeLU4NP18 > Les interventions des internautes montrent à quel point il est difficile de lancer aujourd’hui un débat rationnel, contradictoire et donc vraiment scientifique sur ces questions traitées par les pouvoirs et la population sur le mode émotionnel généré par la crise déjà au moins trentenaire du capitalisme post-moderniste.

 

Notes :

 

* Ra pour l’espèce de chauve-souris qu’elle colonise, Rhinolophus affinis, TG pour Tongguan, la ville de la province du Yunnan la plus proche de la grotte minière où les échantillons furent prélevés et 13 pour l’année de prélèvement. La séquence complète n’a été publiée qu’en mars 2020. Cette souche est parfois notée BatCov RaTG13, ou BtRaTG13, Bt pour Bat, chauve-souris.

 

** RmYN02 : Rhinolophus malayanus 02 car un autre génome complet appelé RmYN01 a pu être séquence à partir des échantillons de cette grotte.

 

*** PRRA pour la succession des acides aminés : proline, arginine, arginine et alanine. L’arginine est un acide aminé très basique.

 

https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/12/22/a-l-origine-de-la-pandemie-de-covid-19-un-virus-sars-cov-2-aux-sources-toujours-enigmatiques_6064168_1650684.html?utm_source=Facebook&utm_medium=PaidSocial&xtor=CS2-33281034-[FB]-[teaser]-[sponsoabo]&fbclid=IwAR1vENxAKUVWohbLeRJJw3yGV54l2F5E_qUB4dptfvpYhvuRts6rYVv6pcE

 

https://www.nature.com/articles/s41579-018-0118-9

 

https://www.facebook.com/DatiAnalisiCoronavirus/posts/137895161164001

 

https://www.nature.com/articles/s41564-020-0771-4

 

https://medium.com/microbial-instincts/bat-coronavirus-rc-o319-found-in-japan-new-relative-of-sars-cov-2-d6221d90e8d2

 

https://www.nouvelles-du-monde.com/une-nouvelle-recherche-revele-que-le-sras-cov-2-le-virus-qui-cause-le-covid-19-est-passe-des-chauves-souris-aux-humains-sans-grand-changement/

 

https://www.biorxiv.org/content/10.1101/2021.03.08.434390v1

 

https://www.sciencemag.org/news/2014/03/new-killer-virus-china

 

https://advances.sciencemag.org/content/6/27/eabb9153.full

 

https://www.nature.com/articles/nrmicro2614

 

https://www.nature.com/articles/s41598-020-78703-6``

 

https://www.newscientist.com/article/2268014-exclusive-two-variants-have-merged-into-heavily-mutated-coronavirus/?utm_campaign=RSS%7CNSNS&utm_source=NSNS&utm_medium=RSS&utm_content=news

 

https://www.nature.com/articles/s41586-021-03237-4

 

https://www.lefigaro.fr/flash-eco/animaux-sauvages-la-chine-subventionne-la-reconversion-des-eleveurs-20200519

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20 mars 2021 6 20 /03 /mars /2021 21:22

Alors que le libéralisme s’effrite, que des identitarismes sans racines s’affirment et que, dans les pays occidentaux, la gauche s’érode sous l’effet de sa transformation de force sociale de classe en force sociétale d’appoint pour les libéraux et les bourgeois, fussent ils « bohêmes », c’est en fait toute la modernité dans son volet bourgeois comme dans son volet populaire qui se retrouve en crise, ce qui implique la crise des idées de raison et de progrès qui constituent le fondement de ce que l’on a baptisé « la gauche ». Ce sont donc ces idées là qui méritent d’être reformulées si on veut les revisiter pour éventuellement les ré-employer. Dans un monde où les luttes sociales n’ont jamais été aussi massives, la plus grande grève de l’histoire de l’humanité ayant, entre autre exemple, été lancée par des forces largement communistes il y a quelques mois en Inde, force est de reconnaître que l’idée même qu’il existe quelque chose que l’on peut définir comme « la gauche » soulève le doute. Situation contradictoire qui permet de constater qu’il y a une forte demande sociale mais peu de réponses programmatiques et alternatives à l’ordre-désordre existant, qui est aussi un désordre mental et intellectuel.

          L'article que nous reprenons ici ne plaira sans doute pas à tous ceux qui se veulent « progressistes », mais il a pour objet de pousser à réfléchir aux questions qu’il faut affronter aujourd’hui si l’on cherche toujours un vrai progrès, une vraie progression humaine, sociale, éthique, scientifique, culturelle, intellectuelle, spirituelle, en état de contrer le pessimisme néo-malthusien qui nous opprime et nous pousse à un retour vers une nature que nos ancêtres ont toujours voulu fuir en la domestiquant et vers des identités basiques contraignantes mais acceptées, car censées être « stables », voire définitives, immobiles et constituant donc des refuges en période de trouble, de confusion et de perte d’espoir.

La Rédaction

 

La gauche et les Lumières : la fin d’une histoire

-

printemps 2021


 

Denis Collin

 

Le délire idéologique qui a saisi la plus grande partie de la gauche conduit certains philosophes – par exemple Henri Pena-Ruiz ou Stéphanie Roza – à revendiquer contre ce délire une sorte de retour aux Lumières et à la gauche « canal historique », c’est-à-dire une gauche qui défendait d’abord l’universalisme, alors qu’aujourd’hui s’affirment bruyamment et parfois violemment toutes sortes d’identitarismes et de communautarismes. Il n’est pas certain que cette réponse sur le mode du « retour à » soit bien convaincante. Les Lumières, en effet, ne forment pas un bloc et le règne de la raison qu’elles appelaient de leurs vœux a engendré des monstres selon une logique déjà bien analysée par Adorno et Horkheimer dans leur Dialectique de la raison (Gallimard, 1974) qui montre comment la raison se retourne contre elle-même. Enfin, la « gauche » est arrivée au terme d’un parcours sinueux et d’un certain point de vue le passage de la « gauche sociale » à la « gauche sociétale » est inévitable si on se fait un concept précis de ce qu’est la gauche.

Que les Lumières ne forment pas un bloc, c’est assez évident. On peut comme Jonathan Israël distinguer les Lumières radicales des Lumières modérées, le courant des Lumières radicales, représenté par la lignée Spinoza, Diderot et leurs héritiers, est un courant à la fois antireligieux et athée – il n’y a aucune place pour un Dieu transcendant ou un « dessein intelligent » – et antimonarchique. Les Lumières modérées sont plutôt du côté de la religion naturelle, prônent la liberté du commerce et la défense de la propriété privée contre l’arbitraire et inclinent vers un certain conservatisme politique lié à la haine de la « populace » si caractéristique d’un Voltaire. Cette classification n’est pas tout à fait satisfaisante et on montrerait facilement qu’il existe bien d’autres lignes de clivage. En tout cas, si on se réclame des Lumières, il faudrait dire desquelles : de Rousseau et de son radicalisme politique ou de Voltaire partisan du despotisme éclairé ? De l’athéisme de Diderot ou de la religiosité naturelle de beaucoup d’autres penseurs, Locke par exemple, dont le radicalisme politique et inséparable de son ancrage religieux ? Il se pourrait bien que les Lumières soient un mot plus qu’un courant précis auprès duquel on pourrait refonder une pensée politique cohérente. On pourrait tenter de définir les Lumières par opposition aux anti-Lumières, à la manière de Zeev Sternhell, dont le livre Les anti-Lumières (2006) est un concentré des absurdités auxquelles conduit une certaine réduction de l’histoire à la prétendue « histoire des idées ». Certains des penseurs classés « anti-Lumières » par Sternhell, comme Vico, sont en vérité bien plus avancés dans la réflexion sur la société et la culture humaine que bien des vedettes des Lumières. Herder, autre « anti-Lumières » selon Sternhell, tente de repenser l’universel non pas abstraitement mais dans son expression dans les différents peuples, sachant que nous sommes tous embarqués sur le même navire.

Si on réduit les Lumières au règne de la Raison, on court au-devant de grandes difficultés. La Raison déifiée ne vaut pas mieux que les autres dieux et nous devrions nous en tenir à la raison humaine, simplement humaine. Mais alors tout dépend de ce que l’on entend par raison. On pourrait, comme Kant distinguer raison pure et raison pratique, la raison en tant que faculté de connaître et la raison en tant qu’elle s’exprime dans la volonté. On peut encore opposer la raison à la rationalité instrumentale ; cette dernière est simplement la capacité à mettre en œuvre les moyens rationnels les plus adéquats pour atteindre certaines fins, quelles qu’elles soient ; la première étant au contraire capable de déterminer les principes universels qui devraient s’imposer et les fins que nous devrions poursuivre.

Toute l’histoire du « monde moderne » a vu le triomphe de la connaissance scientifique, c’est-à-dire de la connaissance expérimentale guidée par la mathématique. Cette connaissance scientifique pure n’est d’ailleurs pas si pure que cela: elle s’est développée selon les lignes de l’intérêt pragmatique et les besoins de l’industrie et du profit ont fini par lui fournir son programme de recherche et à en faire un système de légitimation sociale et politique parfaitement idéologique ainsi que l’avait montré Jürgen Habermas (La technique et la science comme idéologie, 1967). Loin d’être le triomphe de la raison, notre monde est surtout celui qui voit la rationalité instrumentale se déployer au services des fins les plus absurdes ou les plus abominables.

Les Lumières s’achèvent non sur un chemin clairement tracé, mais sur une alternative qu’on pourrait résumer ainsi: Kant ou Sade! Soumettre notre volonté aux principes moraux qui seuls sont absolus (alors que la connaissance scientifique n’est que relative et conditionnelle) ou considérer que ces principes moraux ne sont que les derniers préjugés inculqués par la religion et qu’on doit simplement suivre la nature, laquelle nous commande de rechercher notre plaisir par tous les moyens – voir Sade, La philosophie dans le boudoir. Pour aller vite, disons que le développement du capital, guidé par la main du divin marché (voir D.-R. Dufour) a suivi la voie sadienne! Sade est bien la face sombre du libéralisme et de la science dont nous héritons et les principes sadiens sont au cœur même du libéralisme en tant qu’il régit l’ensemble de la vie sociale. On aurait bien tort de voir dans le fascisme et le nazisme du XXe siècle des « retours à la barbarie », en dépit de quelques manifestations saugrenues. Fascisme et nazisme sont des courants révolutionnaires qui visent à libérer la puissance humaine, à briser les carcans moraux qui enchaînent encore les puissants et à faire tout ce que la technoscience peut faire. Refaçonner l’humain conformément à un plan scientifique et soumettre l’ensemble de la société, ce sont des possibles ouverts par les Lumières et le progrès. Le fascisme et le nazisme sous les formes historiques qu’ils ont connues au siècle passé ne sont plus à l’ordre du jour. Mais leur soubassement « théorique » est très exactement celui de la société dans laquelle nous vivons. Les développements de l’eugénisme « libéral » (GPA, PMA) et du contrôle social par le moyen des technologies dernier cri permettent d’accomplir le programme totalitaire du XXe siècle de manière plus rigoureuse et sans passer par ces massacres sanguinolents qui font tache dans le monde merveilleux du progrès.

La gauche est l’héritière des Lumières et de toute leur ambiguïté. La gauche est historiquement ancrée dans le mouvement d’émancipation de la bourgeoisie, alors que le mouvement ouvrier est né en réaction contre le règne de la raison calculatrice à l’œuvre dans l’industrie du capitalisme naissant. Les premières organisations ouvrières naissent de la révolte des artisans dessaisis de leur outil de travail, des paysans chassés de leur terre et qui ont perdu tout indépendance. Elles se sont accoutumées à la discipline d’usine où Lénine voyait l’école de la discipline révolutionnaire et elles ont été amenées à rechercher des alliances dans la bourgeoisie « progressiste ». Mais les ouvriers ne sont pas devenus des bourgeois éclairés ! Par leurs organisations, ils ont revendiqué les bénéfices de l’instruction et de la culture bourgeoise, comme autant d’armes dans le combat contre la bourgeoisie. En unissant ouvriers et bourgeois, du moins une partie de la bourgeoisie, la gauche recelait une contradiction fondamentale que l’on a vu éclater dans les brèves périodes de « fronts populaires » où des gouvernements portés au pouvoir par le mouvement des classes populaires tournent leurs armes contre les travailleurs dès lors que la propriété capitaliste est en cause. La gauche a été le camouflage de cet antagonisme persistant derrière les accords au sommet. La gauche était une alliance, un bloc, mais le bloc d’un cavalier et de son cheval.

La dégénérescence intellectuelle et politique de la gauche n’est rien d’autre que l’expression de son caractère bourgeois. On a pu croire, surréalisme aidant, que la critique sociale et la critique artiste étaient une seule et même critique. Il n’en est rien. Le bourgeois bohême, le petit bourgeois intellectuel qui est de gauche parce qu’il voudrait être un vrai bourgeois et commander, l’artiste révolutionnaire qui remplace l’œuvre par la vidéo et la performance, gardent toujours un certain mépris pour « le matérialisme vulgaire des masses », leur manque de goût pour les nouveautés les plus échevelées: « ces gens sont d’un commun ! » Le bourgeois cosmopolite, le fanatique d’un monde sans frontières est « de gauche », il peut même se croire internationaliste, critiquant ces bouseux enfermés dans leur « chez nous ».

Les sommets des partis ouvriers étaient depuis longtemps gagnés à la bourgeoisie avec laquelle ils avaient pu nouer les compromis keynésiens qui permettaient d’assurer à ces partis leur clientèle sans remettre en cause l’ordre existant. Avec la fin des compromis keynésiens et l’offensive néolibérale, les dirigeants de ces partis sont tombés du côté vers lequel ils penchaient et la gauche s’est convertie à toutes les nouvelles extravagances qui concourent à disloquer toute communauté politique au profit des revendications individualistes les plus étranges, rejetant toute décence et perdant ainsi la confiance des ouvriers et des couches populaires en général. Les groupuscules communautaristes, nourris par la gauche, sont maintenant en train de la dévorer. Et finalement il n’y a rien à regretter dans tout cela. On ne peut passer sa vie à chérir certaines causes pour en maudire les effets quand ils vous touchent de plein fouet.

Si on veut ne pas perdre toute espérance au seuil du « monde d’après », il faut commencer par abattre l’idole du progrès et se demander avec sérieux « quel progrès vers quoi? » sachant que les illusions de la croissance illimitée des forces productives doivent être jetées dans les poubelles de l’histoire et qu’il va falloir réduire la voilure et planifier nos dépenses sous peine de transformer ce monde en enfer. Le renouveau d’un socialisme, populaire, patriote et internationaliste (ce qui suppose la reconnaissance des nations) est à ce prix.


 

Denis Collin – le 17 juillet 2020


 

< https://denis-collin.blogspot.com/2020/07/la-gauche-et-les-lumieres-la-fin-dune.html?spref=fb&fbclid=IwAR2qHIaXzSOiX5_Vs905COzu5zn6Q1v-jMdAwpWIBFLDvWFLS57MS0LeNSM >

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15 février 2021 1 15 /02 /février /2021 12:20

Le système dominant actuel étant massivement décrédibilisé, on pourrait s’attendre à la montée de puissants mouvements réellement révolutionnaires, ce qui ne se passe que dans quelques pays. D’où l’utilisation ailleurs de méthodes de manipulations pseudo- et en fait contre-révolutionnaires tendant à fragmenter les mécontentements et les luttes.

Dans ce contexte, il faut poser la question de la complémentarité, de la convergence ou de la stérilité des luttes « sociétales » par rapport à la lutte sociale qui reste centrale, celle la lutte des classes, de la lutte pour la possession des moyens de production et d’échanges. Est-ce qu’il faut revendiquer le « droit à la différence » mis de l’avant par les O « N » G pro-capitalistes, conservatrices ou néo-conservatrives et néolibérales, ou est-ce qu’il faut se battre pour le « droit à l’indifférence » dans le cadre du combat pour l’émancipation de tous, en particulier des groupes les plus discriminés ?

La Rédaction

 

 

Luttes des classes / Défense des minorités

 

Limitation à l’examen des anti-racismes

-

Février 2021

 

 

Badia Benjelloun

 

A part, il faudra traiter la question féministe qui ne concerne pas une minorité et qui mérite un long développement à elle seule. Elle a surgi surtout au moment où les femmes ont commencé à exercer les métiers réservés aux hommes partis faire la guerre et mourir pour le grand capital.

 

A part, il conviendra aussi de consacrer un autre développement à l’islamophobie, phénomène nouveau dans son expression actuelle qui revêt une importance internationale car, contrairement à l’opinion commune, il ne fait pas suite au colonialisme de la vieille Europe. Il répond surtout aux besoins du colonialisme israélien et au stade actuel de l’hégémonie étasunienne.

 

Il faudrait un autre temps également pour exposer comment l’Union soviétique a traité la question de ses minorités et qui a connu plusieurs phases. Un autre encore pour examiner la solution que propose la Bolivie avec son État plurinational.

 

Un autre encore pour passer en revue l’accueil des différentes immigrations par la France, celle des Polonais et des Italiens par exemple. Il a loin d’avoir été favorable, et c’est compréhensible vu sous l’angle de la lutte pour les ressources quand elles sont rares.

 

L’Occident a attribué à chaque groupe social rencontré des compétences psychologiques et intellectuelles particulières, la biologie a été convoquée pour conforter cette prétention. Le racisme, c’est la croyance que des caractères acquis culturellement au sein d’une population que l’on définit par des traits morphologiques ou par leur appartenance à une sphère civilisationnelle donnée sont immuables et transmis génétiquement. Un imaginaire collectif a alors été construit autours de ce discours, à une époque où les scientifiques avaient encore une autorité. Ceci a conforté et a servi un ethnocentrisme naturel.

 

Des politiques et des conduites discriminatoires à l’égard de certains groupes ethniques et/ou culturels sont constatées tous les jours dans les pays du Centre du capitalisme. Comment y répondre de nos jours et quelles en sont les origines ?

 

Nous avons à répondre en tant que révolutionnaires marxistes à un certain nombre de questions :

 

Est-ce que les racialistes et indigénistes ont raison de penser et de déclarer que le racisme structure la société ?

Quelle pertinence a l’expression « racisme institutionnel et racisme d’État » ?

Est-il juste de proclamer que le racisme vécu ici aujourd’hui est de la même substance que celui qui a prévalu au moment du Code Noir et de celui du Code de l’Indigénat ?

En Europe, et en France particulièrement, est-on en droit d’assimiler le racisme aux Usa à celui vécu sur le 'vieux' continent européen ?

Les luttes des mouvements racialistes et indigénistes qui passent surtout par une énorme présence médiatique et sur les réseaux sociaux peuvent-elles aboutir à l’abolition de l'expression publique du racisme? Sont-elles émancipatrices? Que nous enseigne l’histoire à cet égard ?

 

Ces luttes sont-elles culturelles ou politiques, et/ou économiques ?

Ces questions ont refait surface à l'occasion de l'assassinat de Georges Floyd à Minneapolis par un policier blanc, le 25 mai 2020. Cet Afro-américain a été étouffé lors d'une arrestation. Son supplice et sa longue agonie ont été filmées et transmises en direct par un téléphone cellulaire. Nous étions à la fin du premier confinement, en pleine pandémie de la Covid-19. Les images ont immédiatement fait le tour du monde et provoqué une indignation planétaire. Des manifestations contre les violences policières ont eu lieu dans plusieurs capitales européennes. Ce fut le cas à Paris où l'association Justice pour Adama Traore s'est appropriée cette vague de colère d'une jeunesse contenue des semaines chez elle par la contrainte des mesures sanitaires.

 

Des émeutes promues par le mouvement Black Lives Matter ont alors débuté aux Usa. BLM a été initié par 3 jeunes femmes noires, il a des sources de financement explicites: L'actuel président de la Fondation Ford, Darren Walker, ancien banquier de l'Union des Banques Suisses, a accordé 100 millions de dollars à BLM ‘pour un monde plus juste et équitable’. La fondation Ford créée en 1936 par l'initiateur de la Ford Motor Company dispose de 12,4 milliards de dollars, soit la 3ème dotation parmi les fondations américaines. Son Conseil d'Administration regroupe des PDG d’entreprises influentes et des avocats de Wall Street. Elle travaille avec les agences militaires et de renseignement américaines depuis des décennies. En 2015, la Fondation Open Society a octroyé 650 000 dollars aux différents groupes qui ont rejoint la coalition BLM. Il est difficile d'ignorer l'implication de l'Open Society dans les « révolutions colorées » et les regime change dans les anciennes républiques socialistes d'Europe de l'Est et dans les « Les trois fondatrices de BLM ». Ils dirigent ou appartiennent à des groupes centrés sur la défense des gens de couleur qui reçoivent des sommes d’argent de divers fonds caritatifs ou de « défense des droits de l’homme » qui, à leur tour, sont contributeurs de BLM.

 

BLM revendique que soient abolies la police et les prisons. La police doit recevoir un budget plus réduit, moins d’armes, moins de personnel et son périmètre d’intervention devrait être réduit. Les émeutes se sont transformées en mouvement anti-Trump dans un contexte social très péjoratif, avec l'effondrement de l'emploi lié à la pandémie, les difficultés majeures des étudiants et des travailleurs pauvres.

 

L'agitation en France de certains groupes très médiatisés comme le club Adama Traore a donné lieu à la révision du cas de ce jeune homme mort en 2016 alors qu'il tentait d'échapper à la police et au ré-examen des expertises médicales qui attribuaient son décès à une cause médicale indépendante du traitement infligé par les forces de l'ordre. De son cas traité à lui seul.

 

Elle a abouti également à l’élection par la presse bourgeoise internationale de Assa Traore, la soeur de la victime transfigurée en Antigone des banlieues, comme personnage de l’année. La presse de droite a alors eu beau jeu de se gausser de la fratrie Traore pour ses démêlés avec la justice et ses nombreuses condamnations.

 

L'arrivée au pouvoir d'un mouvement politique qui a réussi à percer en envoyant dans les rebuts de l'histoire les partis traditionnels qui assuraient jusque là une alternance confortable pour la démocratie représentative, ravive la question des minorités. Elle va être propulsée au devant de la scène médiatique faute d'un programme politique qui puisse désamorcer le désenchantement face à la série des lois réduisant les droits conquis par les travailleurs (lois sur le chômage, la retraite, de facilités accrues pour les licenciements). Les manoeuvres des communicants vont également tenter d'enrayer les critiques d'une gestion calamiteuse de l'épidémie, un chapelet de mesures contradictoires entrelaçant incompétence, irresponsabilité et obéissance aveugle aux poids lourds de l'industrie pharmaceutique.

 

Dès l'automne le ton était donné, l'émotion suscitée par un fait divers a généré des lois qui sous couvert de garantir la sécurité publique restreignait les libertés, en particulier celles de manifester et de liberté de la presse. Ces dispositions législatives visent à étendre les pouvoirs et l'arbitraire de la police. Faute de remédier à l'inégalité des territoires et à la précarité économique, le pouvoir a choisi de polariser le pays en désignant un ennemi de l'intérieur totalement fantasmé, les musulmans français qui revendiqueraient un séparatisme politique.

 

La tradition ancienne rabinique de charger un animal, en réalité deux boucs, l'un sacrifié, l'autre envoyé dans le désert, de tous les péchés de la communauté pour la purifier semble reprise encore une fois à l'encontre de ceux accusés de semer le trouble dans la cité. Le bouc émissaire est désigné, il est à expulser/ et ou à tuer.

 

Faut-il dès lors nourrir la diversion organisée presque rituellement à chaque campagne électorale et riposter sur le terrain choisi par l'adversaire politique? Ne serait-ce pas alors collaborer à l'échappement choisi par les fondés du pouvoir du capitalisme de moins en moins national?

 

Ne faut-il pas plutôt se concentrer sur la privatisation du service public qui prive en particulier le peuple français de lits d'hôpitaux et de compétences médicales en cette période critique? Ne faut-il pas dénoncer la privatisation programmée de nos retraites plutôt que de s'engager dans la démonstration imposée et jamais satisfaisante que le musulman français n'est qu'un Français musulman? Néanmoins, on ne peut esquiver la nécessaire défense des minorités nationales discriminées et offertes à la vindicte médiatique tout en examinant comment les indigénistes répondent en miroir aux injonctions (dys)identitaires des fondés de pouvoir du capital.

 

Egalité et différence

Les termes dans lesquels est posée la double revendication de l’égalité et du droit à la différence par des représentants auto-proclamés de la cause minoritaire raciale, sans avoir été mandatés par quiconque, met face à une problématique sans issue possible. De la manière dont ils la formulent, la contradiction différence-égalité ne peut trouver de solution ni de dépassement.

 

Folklore ?

Tous les peuples ont été exposés au capitalisme et ont subi sous son rouleau compresseur des transformations irréversibles de leur mode de vie et de consommation. Revendiquer une tradition perdue pour signifier sa différence cache mal cette perte d’identité. L’insistance à évoquer une spécificité culturelle se fait le plus souvent au travers d’une tradition inventée ou ré-inventée.

 

Aujourd'hui, proclamer son identité en la reliant au pays d'origine dans lequel tout retour est exclu relève d'une imposture ou d'un déni de la réalité. Le plus souvent, cette fragile définition identitaire se limite au port d'un accessoire vestimentaire ou à la reproduction de recettes culinaires. Les 'modes' de consommation inventées par la petite-bourgeoisie des pays du centre du capitalisme s'imposent dans les zones de la périphérie, depuis l'accoutrement vestimentaire jusqu'au menu Mac Do ou la distinction vegan.

 

Les systèmes pré-capitalistes sont cohésifs et se sont reproduits grâce à différentes stratégies de solidarité collective. Il en a persisté par endroits des traces mnésiques, et il peut en résulter une forme de nostalgie. La logique du capital est au contraire dispersive. Sa reproduction reste un mystère si, justement, on oublie qu’il se nourrit de divisions.

 

A un moment où les alternatives historiques manquent, si on veut avoir une histoire, on l'invente et on substitue une histoire irréelle à la fabrication d’une histoire. Le blocage de possibilités concrètes traduit une impuissance sociale et historique et débride un imaginaire régressif.

 

Tolérance à la différence ?

La différence soulève la question attenante impossible à résoudre de l’identité. La tolérance à la différence est postérieure à l'ère de l’exotisme quand le touriste bourgeois se trouvait face à des femmes aux seins nus ou à des fatmas voilées.

 

Les « Autres » sont désormais les immigrés de plus en plus visibles car ils ne sont plus strictement cantonnés dans des ghettos suburbains et dissimulés à la vue dans des fonctions subalternes. La rencontre de ces multiples autres rend vulnérable le statut du « moi » qui gagne en précarité. Elle peut générer le sentiment terrifiant d’un effondrement imminent. Cette peur est plus ou moins habilement exploitée par des partis d’opposition d’extrême droite nostalgiques d’une colonisation directe qui finissent par dicter leur programme xénophobe aux organisations politiques plus traditionnelles en voie de disparition. Programme qui est une absence de programme.

 

Le plus souvent, défendre le droit à la différence débouche sur une tolérance libérale avec toutes les complaisances choquantes, comme l’acceptation des mutilations sexuelles des petites filles ou l’incinération des veuves hindoues sur le bûcher de leur mari défunt. Cela pointe aussi sur l’embarrassante question de savoir si elle n’est pas une réponse à une homogénéisation sociale. Une réaction épidermique à la standardisation. La néo-ethnicité pour une catégorie de jeunes citadins aisés est une affaire de mode donc de marché. La pratique des pantalons au-dessus de la cheville a été inspirée par les fondamentalistes musulmans qui ont interprété à la lettre une recommandation prophétique transmise oralement ‘L'excès de vêtement qui dépasse la cheville témoigne d'une forme d'orgueil.' La jeunesse branchée fournit de nouvelles formes culturelles qui articulent le monde de la façon la plus fonctionnelle pour le système capitaliste.

 

Par ailleurs, la tolérance à la différence peut déclencher des signaux de racisme quand est trop bien dessinée la différence.

 

Le slogan douteux du droit à la différence ne met pas en tension des termes susceptibles de déboucher sur un dépassement. En effet, on doit distinguer les différences inertes, celle de l’ordre du naturel, et celles qui s’analysent selon une contradiction. Typiquement, cette prolifération de revendications du droit à la différence et dans le même temps à une égalité sans véritable contenu relève d’une régression à la philosophie de l’Être pré-marxiste.

 

Égalité ?

Par ailleurs quelle égalité peut-on exiger dans ce cadre sinon celle possiblement acquise sous le régime du capitalisme, l’égalité devant la consommation?

 

Que peut vouloir dire l’égalité dans une société capitaliste entre les ethnies et entre les genres dans un système qui génère toujours plus d’inégalités et qui creuse un fossé infranchissable entre des pauvres de plus en plus nombreux et de plus en plus pauvres et une fraction sans patrie ni ethnicité ni religion qui commande les leviers de l’économie mondialisée. Il ne peut y avoir d’égalité possible dans un monde où est organisée la rareté des moyens de subsistance les plus basiques et du travail salarié qui y fait accéder.

 

Émancipation ?

Les micro-luttes des racialistes et des indigénistes qui analysent le fonctionnement social selon le prisme de la race ou de l’ethnie ou encore de la culture ne peuvent conduire à l’émancipation de leurs groupes d’abord, encore moins à celle de toute l’humanité. Elles dissipent beaucoup d'énergie militante, ce qui est finalement favorable à l’idéologie bourgeoise. Elles sont alliées objectives du statu quo auquel travaillent les idéologues du capitalisme. Le système capitaliste les génèrent, les entretient et finalement en tire profit.

 

Dans le groupe, et le groupe micro-identitaire, l’investissement libidinal est très gratifiant. La catégorie qui est visée par leur critique n’est pas la sphère de la production, celle où doit se livrer la bataille idéologique et matérielle mais l’institution immédiatement saisissable. D’où la puissante force de mobilisation du micro-groupe. Il est plus facile d'aimer sa confrérie ou sa secte que de s'engager dans une lutte de classes moins immédiatement mobilisante.

 

S’investir dans la classe sociale c’est s’avancer dans une abstraction qui a vocation à s’abolir.

 

En tant que marxistes révolutionnaires, nous pouvons répondre à la question de l'émancipation en priorité. Dans la société sans classe que nous voulons construire, il ne subsistera aucune des inégalités de traitement entre des groupes ethniques et culturels. Nous sommes portés par un projet collectif qui peut sembler utopique tant qu’il n’est pas réalisé, celui l’abolition de la propriété privée des moyens de production. Le mode de production capitaliste a socialisé à un point inégalé les moyens de productions, il suffit de les faire approprier par ceux qui réellement produisent, les travailleurs. Cette utopie n’en est pas une car le capitalisme a construit déjà les possibilités du mode de production et de gestion qui va lui succéder.

 

Continuum historique. Déterminisme de race

La prétendue existence d’un continuum et d’une filiation directe entre le Code de l’Indigénat et le Code Noir avec les pratiques discriminatoires à l’accès à l’emploi et au logement de nos jours est pure illusion, car le capitalisme n’a cessé d’évoluer et de s’adapter à ses propres contradictions depuis sa naissance dans les décombres du féodalisme en Europe.

 

Tout d’abord, non, ce ne sont pas les déterminations de la couleur de peau, de l’origine ou de la nature du sexe qui structurent l’ensemble de la formation sociale. Les éléments qui déterminent la structure sociale sont ceux regroupés sous le concept à la fois éminemment abstrait et concret de mode de production. Ils ne sont pas immédiatement accessibles à l’expérience vécue et ne peuvent être appréhendés par la plupart des gens.

 

Aussi, il existe bien une disjonction entre le VRAI d’une situation et l’AUTHENTICITÉ du vécu. Cette « cause absente » (exemple de la force gravitationnelle) ne peut pas émerger de la perception. Se passer d’une analyse historique matérialiste qui discute de la mutation profonde du capitalisme, c’est se priver de moyens d’agir.

 

En épousant cette perception erronée de l’histoire, l’idéologie des groupes révèle son objectif, il s'agit d'obtenir un consentement à une simple différence. A un mode de production qu'il est impérieux d'abolir, on substitue l'objectif d'une réforme de la démocratie représentative avec ses scrutins et ses sondages d’opinion, laquelle est en crise depuis quelque temps.

 

Faire coexister sur un même espace des personnes d’origines et de traditions différentes est l’une de ses stratégies d’émiettement et de divisions des luttes. Les représentants politiques des États-Nations moribonds n’ont plus aucune puissance d’agir. Ils chérissent et favorisent des divisions en faisant une large propagande à des antagonismes culturels fantasmés.

 

Les révolutionnaires ne dévient pas de leur objectif, la conquête par les êtres humains des « lois » de la fatalité socio-économique en apparence aveugles et naturelles. Notre rôle n’est pas de se placer sur le terrain d’une concurrence culturelle mythique.

 

Or le rapport du capitalisme français avec les colonies est passé au moins par trois phases.

 

Au cours de la première, il a été orienté selon sa concurrence avec le capitalisme britannique pour l’accaparement des matières premières acquises gratuitement afin de satisfaire les besoins de l’industrie et, au-delà, pour la spoliation de terres agricoles et le déversement d’un trop plein de population vers des zones sinon de bannissement du moins de repeuplement. Ce sont surtout les Français indésirables que l’on a envoyé aux colonies. La Nouvelle Calédonie et la Guyane ont été typiquement des terres de bagne. L’Algérie a accueilli les vagabonds et les aventuriers, les indésirables, dans un premier temps.

 

L’Arabe et le Noir ne pouvaient plus être bestialisés au 19ème siècle comme le furent les Amérindiens et les Africains capturés pour l’esclavage les siècles précédents. Ils étaient cependant déclarés de culture inférieure, à civiliser. Les peuples colonisés, s’ils ont été exterminés en raison de leur résistance à l’occupation et à la spoliation, n’ont pas été 'génocidés' comme le furent les Amérindiens. L’ethos de la bourgeoisie issu des ‘Lumières’ ne le permettait plus et le génocide n’était pas nécessaire à la réalisation des ambitions coloniales.

 

Le colon bien sûr a détruit les modes de production antérieurs tout en essayant d’annihiler les ressorts culturels des peuples colonisés pour les briser. L'armée coloniale a fait disparaître dès le début de la conquête de l'Algérie les mosquées qui sont non seulement des lieux de culte mais aussi et surtout des lieux d'alphabétisation et d'enseignement. Les dommages furent le plus souvent irréversibles. La très forte imprégnation par la culture arabo-islamique en particulier a permis toutefois une résistance culturelle passive qui a permis le maintien d’une identité propre, laquelle fut réactivée pendant la guerre d'indépendance. Le colon pratiquait une séparation spatiale en résidant dans des villes et des quartiers réservés. Pas de mélange des populations, ce qui est une figuration de l’apartheid colonial.

 

Lors des guerres mondiales, les impérialistes avaient recruté des indigènes des colonies dans des bataillons où ils furent sacrifiés. Une fois la démobilisation prononcée, les survivants furent priés instamment de retourner chez eux. Le colonisé est alors indésirable en métropole.

 

Une deuxième phase après les indépendances politiques des colonies, au cours de laquelle une classe ouvrière a été importée. Il lui fut attribuée la fonction de concurrencer la classe ouvrière française autochtone, voire de la remplacer. La fin des années soixante correspond à l’émergence d’une forme nouvelle du capitalisme obligé sans cesse de muter sous la loi de son propre fonctionnement, la baisse du taux de profit.

 

Les indépendances des pays colonisés ont été promues par des Usa qui ont triomphé des anciens empires entre-déchirés par les guerres mondiales alors que ces mêmes USA peinaient à liquider la phase esclavagiste de leur préhistoire. Apartheid et discriminations raciales continuaient d’être le lot des Afro-américains. Pour les Usa, l’aide à la décolonisation permettait la construction de leur hégémonie par la création d’un marché sans protection de frontières et participait aussi d’une lutte idéologique contre l’URSS et le communisme.

 

Des paysans illettrés et peu susceptibles de se syndiquer ont été arrachés à leur monde agricole et pastoral. Ils devaient remplacer des travailleurs autochtones encadrés par des organisations ouvrières très combatives.

 

Quelle ne fut la déconvenue du patronat et du gouvernement social-démocrate lorsque des ouvriers de l’automobile, majoritairement immigrés, ont entamé des grèves très dures dans les premières années du règne mitterrandien. Dans les années 1982-1984, leur présence au sein de la contestation au moment de la restructuration de l’industrie automobile avec un mouvement de concentration accrue du capital et des licenciements collectifs les avait fait disqualifier en tant qu’ouvriers, ils sont devenus pour les pouvoirs des « musulmans intégristes ». Jusque là encadrés par des syndicats de droite (Confédération des Syndicats Libres), la CGT a fini par progresser sur des sites qui employaient entre 70% à 80% d’ouvriers immigrés.

 

Cette dérivation dans le langage médiatique qui a consisté à transformer une lutte de classe en lutte de races a bien été le fait du patronat français. Fallait-il et faut-il pour autant, pour les forces progressistes authentiques, reprendre à leur compte cette (dis)qualification, ne voir dans l'ouvrier musulman que le musulman et pas l'ouvrier, et affaiblir la lutte des classes ?

 

La révolution islamique venait d’avoir lieu en Iran et menaçait de se propager dans le Moyen-Orient. Elle mettait en péril les intérêts économiques (accès aux ressources pétrolières) et stratégiques de l’Occident. De plus, la défense d’Israël a été transformée en impératif pour l'Occident par un lobby étasunien déjà fort influent. Ici se situent les débuts de l’islamophobie que l’on devra traiter à part tant ses mécanismes sont particuliers car surtout alimentés par la puissance hégémonique étasunienne au travers des néoconservateurs, anciens trotskystes devenus bellicistes et surtout ultra-sionistes.

 

Dans ces mêmes années, le MIB, Mouvement Immigration Banlieue, avec sa célèbre marche pour l’Égalité faisait état de la non intégration des enfants de ces ouvriers, masse excédentaire et inemployée, qui souffraient déjà de la phase ultérieure du capitalisme.

 

Enfin, la phase qui recouvre celle que nous vivons où le travail de l’immigré ou de ses enfants ne sont plus nécessaires.

 

Le chômage a été théorisé comme une nécessité pour une bonne santé économique et la lutte contre l’inflation qui avait mis en péril les économies occidentales dans les années soixante-dix. Des réflexions intenses ont été menées par les économistes bourgeois, le premier d’entre eux, le Néo-zélandais Phillips qui montrait une relation inverse et assez évidente entre chômage et niveaux des salaires qui participent à l’inflation s’ils augmentaient trop. Le NAIRU acronyme en anglais pour un taux de chômage compatible avec un taux d’inflation constant ou n’accélérant pas celle-ci (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment) fut donc adopté comme technique gouvernementale de régulation de l’économie et calculé par l’OCDE pour les pays occidentaux. Pour l’année 1999 et pour la France, il était évalué à 9,5%. Pendant des décennies, des politiques macro-économiques qui ne cherchaient pas le plein emploi mais favorisaient le chômage ont été prises pour ne pas rogner sur l’épargne monétaire.

 

Cette opinion qui prenait allure de science économique désastreuse pour la stabilité sociale fut abandonnée quand eut lieu le boom des actifs boursiers avec la bulle internet et toute la spéculation boursière qui protégeaient les gros épargnants devenus gros spéculateurs boursiers. Greenspan, le magicien au Trésor américain, a fait baisser le chômage à des taux historiques en faisant caracoler les valeurs de Wall Street.

 

On peut alors dire que le chômage des banlieues qui a conduit à la marginalisation accrue une population vulnérable a été inspiré par le NAIRU plus que par une décision raciste consciente d’un pouvoir aveugle aux effets de ses propres agissements.

 

Lequel chômage structurel a entraîné des effets de ruptures au travers de cascades d’évènements. L'augmentation de la petite délinquance a été favorisée par l’introduction délibérée de la drogue et de sa commercialisation à l’image des actions du FBI à l’encontre du mouvement des Afro-américains. L’abandon de l’espoir dans l’ascenseur social par l’école a marqué cette période au cours de laquelle commençaient à s’abattre sur le monde les politiques d’austérité et de retrait de l’État de ses fonctions régaliennes.

 

Une autre évolution faite de deux facteurs au moins s’est produite de façon presque contemporaine dans la structuration du capitalisme, elle a eu un effet synergique avec les effets de la lutte contre l’inflation. Il s’agit d’une automatisation des chaînes de production dans des activités autrefois hautement consommatrices de main-d’œuvre. Les Japonais ont été pionniers dans les assemblages pour l’électronique et l’électro-ménager, de plus en plus les chaines de montage se sont automatisées voire digitalisées. Typiquement, on a assisté à une augmentation relative du capital organique, élément clé de la tendance à la baisse du taux de profit.

 

Le deuxième facteur intervient un peu plus tard, il s’agit des délocalisations à mesure que progressaient les mesures de libéralisation de l’économie à l’échelle mondiale et de l’extension de l’Union européenne qui a intégré de plus en plus de pays à l’Est. On y exporte des usines et on en importe des travailleurs détachés, c’est-à-dire avec des salaires inférieurs et non soumis aux prélèvements sociaux encore obligatoires dans les pays de l’Ouest.

 

Certes, il existe une masse ou une réserve de chômeurs qui fait toujours pression sur les salaires mais le système a de moins en moins besoin de travailleurs, et quand ils sont nécessaires, on expédie la production en périphérie.

 

Cette nouvelle conformation du capitalisme qui structure la lutte des classes au centre et en périphérie a suscité un autre autre phénomène. L’irrésistible attraction des Africains du Nord et des Sub-sahéliens vers l’Europe occidentale, pour des raisons de guerres inter-impérialistes de basses intensité ET que l’on fait passer pour des guerres contre le terrorisme islamiste, a attiré nombre de nouveaux migrants. Aux guerres se sont greffées des désertifications dues au dérèglement climatique et à un usage ruineux et dévastateur des sols par des monocultures d’exportation, ce qui apporte un lot toujours renouvelé de migrants sans documents. Pour le travail qui ne peut être délocalisé, entretien, bâtiment, hôtellerie et restauration, ils sont préférés aux enfants des immigrés antérieurs. Moins onéreux, ils apportent une plus-value plus importante dans l’industrie du tourisme.

 

Les milliers de migrants qui traversent le Sahara et la mer Méditerranée au péril de leurs vies ne sont pas découragés par les discours menés par les anticoloniaux des pays du Centre du capitalisme d’où ils parlent. Les 'anticoloniaux' bénéficient de la position économique dominante du pays où ils résident avec un minimum de couverture médicale et de prestations éducatives et une relative sécurité. Il n'y a pas d’agression militaire prévisible dans l’immédiat pour les détenteurs de l’arme nucléaire sur les pays occidentaux.

 

De sorte que l’on peut dire que le capitalisme développe une contradiction entre les migrants sans documents pénétrant le territoire, facilement employables, et les générations de migrants précédents cantonnées au chômage comme armée de réserve.

 

Un niveau de contradiction supplémentaire est apporté dans l’actuelle forme sociale avec l’importation de Nord-africains et d’Africains sub-sahéliens formés dans des écoles d’ingénieurs ou diplômés en médecine. On observe que la France et les pays occidentaux, frappés par le libéralisme outrancier, ont renoncé à dispenser un enseignement supérieur en quantité et en qualité suffisantes pour certains emplois qualifiés en informatique, en finance et en médecine. Ils se contentent de prélever sans vergogne dans les pays dominés des salariés que le pays receveur n'a pas formés.

 

Nous sommes donc loin du racisme théorisé au 19ème siècle au moment des conquêtes coloniales. C’est-à-dire tout l’échafaudage d’hypothèses biologiques qui avait alors été élaboré autour de caractères culturels et intellectuels transmissibles génétiquement qui cantonneraient jusqu’à la fin des temps les peuplades à civiliser dans une infériorité insurmontable.

 

Ce sont les peurs de glisser vers une prolétarisation et d’une perte de confort auquel la petite classe ‘moyenne’ autochtone s’est habituée qui ont nourri des partis d’extrême droite en même temps que reculait l’influence du Parti communiste. Le vertige de la perte d’identité face à l’exposition de ces nombreux « Autres » autrefois invisibles est entretenu par les communicants de la classe politique de 'gauche' qui a renoncé à ses ambitions de transformation sociale fondamentale pour n'opérer que dans le terrain du sociétal.

 

La vieillerie conceptuelle du racisme issue du temps du colonialisme a été abandonnée après l’épreuve des génocides de la forme nazie du capitalisme allemand dépourvu de débouchés et de colonies. Ce racisme-là a vécu. Les tenants d’un certain indigénisme le réactualise alors qu’il est caduque, dépassé.

 

Le racisme aux Usa n’est pas celui des Européens du vieux continent. Pour des raisons historiques et non morales.

La plupart des mouvements antiracistes en France ont tendance à assimiler la situation des descendants d’immigrés des ex-colonies avec celle des Noirs aux Usa. Cette comparaison ou cette assimilation est abusive. Elle est même une escroquerie intellectuelle qui minimise le crime atroce de cet esclavage occidental pré-capitaliste qui ne ressemble en rien à l’esclavage de l’Antiquité, ni à celui pratiqué par les Arabes ni à celui répandu en Afrique noire même. Tout simplement parce que les modes de production de l’époque ne nécessitaient pas leur travail gratuit. Le laboureur romain travaillait lui-même sa terre de même le fellah égyptien ou d’Afrique du Nord.

 

Le mode de production capitaliste qui a vu le jour en Occident est bien né des ruines de l’ancien mode féodal qui s’est évanoui. Avant de s’installer en Angleterre, le capitalisme n’avait pas réussi à s’implanter dans de nombreux endroits. Cette disparition d’un mode féodal et son remplacement se sont effectués sur une longue période au cours de laquelle s’est réalisée la condition essentielle du capitalisme : la séparation du producteur des moyens de production. Et la rencontre de ce travailleur libre avec un manufacturier détenteur de moyens de production acquis autrement que par une épargne résultant de ce mode de production. Cette privation du producteur de ses moyens de production qui a permis de trouver sur le marché des hommes obligés de vendre leur force de travail à autrui a eu lieu essentiellement en Angleterre par la privatisation des terres communes.

 

La puissance britannique s’est d’abord construite sur l’esclavage de ses propres paysans. Puis la traite négrière a fait le reste. Celle-ci fait réellement partie de la préhistoire du capitalisme, c’est même l’une des conditions qui l’ont permis. La domination absolue de l’homme par l’homme est instituée en plein siècle des Lumières, à son apogée même. La Chattel racial slavery (bien meuble esclave) était inconnue dans l’Antiquité et dans l’Angleterre élisabéthaine. 5 millions d’Africains furent transportés en Amérique contre leur gré, à fond de cale, ce qui a constitué le ressort premier et le véritable rouage de toute la machinerie de la richesse de Usa et de l’Angleterre. Sans extorsion de plus-value, mais par un travail contraint et non rémunéré.

 

Cette réalité économique a été justifiée par toute une élaboration idéologique qui a servi de fondement à ce que l’on appelle le racisme qui est réellement né à cette occasion. Après la guerre de Sécession, les esclaves noirs représentaient le patrimoine le plus important du pays. En 1860, leur valeur atteignait trois fois le Capital des actionnaires de l’industrie ferroviaire et manufacturière. Le coton cultivé dans le Sud était le principal produit d’exportation, il était essentiel dans le financement des importations et du développement industriel du pays.

 

Les Afro-américains ont surtout servi ensuite, depuis leur émancipation formelle, à constituer une armée de réserve pour le système capitaliste. Ils ont été ghettoïsés et lumpénisés. Les revendications et les méthodes de lutte ne peuvent donc être les mêmes de part et d'autre de l'Atlantique.

 

Aucun espace géographique de retrait ou de recul n’est possible pour les Afro-américains. Les descendants des déportés ont un court instant caressé l’espoir de retourner en Afrique. Certains penseurs et jurisconsultes étasuniens ont envisagé si abolition il y avait, le plus tardivement possible, d’expulser les Noirs soit en Amérique latine où le sang était déjà 'mêlé' soit en Afrique. Une association, fondée en 1816, l’American Colonization Company (ACC) s’est donnée comme but de faire retourner les Noirs en Afrique. Elle a fondé le Liberia en 1821. 13 000 personnes y sont allées. Puis ce mouvement a connu un déclin, qui a connu un nouvel essor à partir de 1877 quand les groupes comme le Ku Klux Klan ont multiplié les agressions racistes. A la suite d’escroqueries, de nouveau, ce retour a connu un déclin, d’autant que la plupart des Noirs émancipés reconnaissaient l’Amérique comme leur patrie.

 

Ceci est une des premières différences fondamentales entre la population afro-américaine et l’émigration coloniale vers les pays du Centre. La capture et la déportation puis la durée de l’esclavage ont fini par supprimer dans les mémoires des Afro-américains leur culture d’origine, voire le souvenir de leur géographie originelle. L’assimilation sans intégration était parfaite. Le Nord-Africain, le Comorien, le Malien ou le Malgache ont fait un départ ‘volontaire’, certes dicté par les impératifs économiques légués par des décennies de domination de l’économie locale par le colonialisme, mais il ne s’agit pas de déportation forcée (sauf pour certaines situations de soldats enrôlés dans les guerres inter-impérialistes) et de très forts liens ont été conservés avec la patrie d’origine (Langues, religions, retour en vacances etc..).

 

Les luttes d’émancipation des Noirs aux Usa ont échoué au 20ème siècle. Deux d'entre elles sont exemplaires, elles n'ont pas abouti alors que leurs revendications ne se contentaient pas d'une simple reconnaissance d'identité mais qu'elles se fondaient sur une analyse de classes. La pleine égalité qui devrait être une indifférence à la couleur de la peau, soit pas de discrimination ni positive ni négative, n'a pu être établie.

 

1. Le Black Panther Party est né en 1966 en Californie grâce à deux étudiants en droit, Huwei Newton et Bobby Seale. La revendication principale du BPP est le droit à l’autodéfense des Afro-Américains. Cette fondation faisait suite à la grande marche pour l'égalité des droits civiques sur Washington en 1963. Elle était arrivée dans la capitale fédérale dans la plus grande indifférence des habitants de la ville et des membres du Congrès. En juillet 1964, la fin de la ségrégation est promulguée par Lyndon Johnson avec les garanties de son application.

 

En août 1965, ont lieu les émeutes de Watts, quartier de Los Angeles, suscitée par une énième exaction policière contre un Noir. Elles ont fait 32 morts et plus de 9 000 blessés. En juillet 1967 eurent lieu les émeutes de Detroit, 42 morts et des milliards de dégâts matériels.

 

Le BPP est l’aboutissement d’une désillusion du milieu des années 60, les droits civiques n’avaient en rien modifié la vie des Noirs qui sont restés confinés dans leurs ghettos et la misère. L’immense colère des émeutes n’a pas été comprise par les Américains, alors que la pleine citoyenneté n’a pas modifié le chômage, la discrimination et les violences policières.

 

Les membres du BPP voulaient renverser la légitimité de la violence. Ils s'exhibent en portant des bérets noirs, des blousons en cuir et se promènent en groupe avec des armes bien affichées. Ils en ont le droit constitutionnellement. Ils ont fait la constatation que les marches pacifistes sont inutiles. Ils ont croisé les idées de Mao et de Frantz Fanon. De Ho Chi Minh et Castro mais aussi d'un certain Williams, un militant noir membre de l’Association de Défense des Peuples de Couleur, auteur d'un livre ‘Des noirs et des flingues’. Ils développent une véritable fraternité avec les autres peuples colonisés ou ex-colonisés.

 

Voici les dix éléments de leur programme, ils sont sans comparaison avec les minuscules ambitions du mouvement des Black Lives Matter :

 

- Droit à la liberté et l’autodétermination

- Plein emploi pour notre peuple.

- Que cesse le pillage de la communauté noire par les Blancs

- Logements décents conçus pour des êtres humains

- Une véritable éducation pour notre peuple qui expose la vérité de cette société américaine décadente et qui nous enseigne notre véritable histoire et notre rôle dans la société

- Exemption de tous les Noirs du service militaire

- Arrêt des brutalités policières et de tous les meurtres des Noirs.

- Libération de tous les Noirs des prisons fédérales, d’États et des comtés municipaux

- Les Noirs, s’ils comparaissent en justice, doivent le faire devant leurs pairs et les membres de leur communauté

- Nous voulons de la terre, du pain ,du logement, de l’éducation, de quoi nous vêtir, la justice et la paix

- Un référendum pour la colonie noire sous les auspices de l'ONU afin que le peuple noir puisse décider de son destin, en tant que Nation.

 

Dès lors, le port des armes devient illégal dès 1967 en Californie dont le Gouverneur était Ronald Reagan. Cette loi prive les Noirs de leur droit à l'auto-défense. Ils manifestent sur les marches du parlement de Sacramento exhibant poings et armes. Dès lors, ils deviennent des images médiatiques, ils sont des révolutionnaires « chics ». Ils élaborent une authentique culture visuelle car ils ont pleinement intégré le rôle de l’image et de la télévision. Certaines images suscitent l’adhésion et la fierté.

 

Ils organisent des fonds de secours pour les familles, des cantines et des crèches, distribuent des repas aux adultes également. Ils paient des avocats, ils emploient le code pénal pour se défendre légitimement. Ils contre-patrouillent les rondes de la police. Ils installent des lampadaires là où les Noirs se faisaient faucher par des voitures de la police. Ils créent des cliniques gratuites (une trentaine) qui recrutent des médecins noirs. Ils fondent des ÉCOLES GRATUITES = PROGRAMME DE SURVIE.

 

Ils établissent des programme pour les prisonniers et affrètent des cars pour les visites, ils font parvenir des livres aux prisons. Ils développent un programme de protection pour les personnes âgées. En 1967, à l’occasion de l’assassinat par la police d’un jeune Noir, ils font une contre-enquête, interrogent la famille. Ils assurent la sécurité de la famille et financent un avocat.

 

En 1968, l’assassinat de M. L. King déclenche des révoltes dans plusieurs villes, et ce sont les Noirs qui se feront punir. Johnson envoient des chars contre le peuple noir inconsolable.

 

Le BPP est très hiérarchisé, il a un comité central et plusieurs ministres. Il est impératif d'être discipliné et sobre. Malgré un succès phénoménal, Huey Newton est arrêté et mis en prison. Tous les autres chefs seront arrêtés, ce parti devient un parti de dissidence. Ils développent une littérature politique carcérale. Le corps noir en prison ne cesse pas d’être révolutionnaire. De sorte que ce parti est aux mains de femmes, Elaine Brown (74/77), Erika Huggins et Kathleen Cleaver essaient d'exister en tant que femmes dirigeantes noires.

 

Le programme de répression CoIntelpro et le FBI initient des harcèlements, lancent des rumeurs et finissent par organiser des luttes intestines et des affrontements entre stratégies et tactiques. S'adonner à la lutte armée clandestine, participer à des élections? Les dissensions, la drogue et les assassinats (28 chefs du BPP ont été assassinés) ont eu raison du parti qui a été dissous dans le début des années 1980.

 

La deuxième expérience remarquable et significative est celle qui fut menée par l’organisation League of Revolutionnary Black Workers à la fin des années soixante.

 

La grande rébellion de 1967 à Detroit a été le soulèvement le plus coûteux de l'histoire américaine jusqu'à ce jour. Elle avait fait 42 morts et plusieurs milliards de dégâts matériels. Après que les flammes aient été étouffées, l'esprit d'insurrection ne s'est pas éteint. Les sections de la sous-classe noire qui sont retournées au travail après le soulèvement ont clairement indiqué qu'elles considéraient les usines des trois grandes sociétés de l'industrie automobile comme des «usines-prison», l'équivalent contemporain du travail des esclaves. Le journal militant noir, The Inner City Voice, a commencé sa publication en octobre 1967. Le journal visait les participants au soulèvement de 1967, les travailleurs noirs qui se trouvaient aux prises avec l'accélération des chaînes de montage des usines.

 

Le 8 juillet 1968, un groupe de travailleurs noirs dans l’automobile a mené une grève sauvage qui a partiellement fermé l’usine Dodge Main de la Chrysler Corporation à Hamtramck, au Michigan. La grève multiraciale non autorisée, la première en quatorze ans, a montré un fort sentiment de solidarité parmi les travailleurs noirs de l'usine, une profonde méfiance à l'égard du syndicat existant des 'Travailleurs unis de l'automobile' (UAW) et une forte sensibilité anti-impérialiste. Cet arrêt de travail a préparé le terrain pour la création du DRUM moins de deux mois plus tard, le Dodge Revolutionary Union Movement (DRUM), une organisation résolue non seulement à arrêter la production automobile pour la journée, mais aussi à construire un mouvement révolutionnaire capable de défier l'exploitation capitaliste, la complaisance des syndicats, l'impérialisme et la violence étatique.

 

La perspective globale des militants du DRUM s'est reflétée dans leur première liste de revendications, publiée en juillet 1968. Outre les demandes de réformes syndicales, telles que la demande de licencier le président Walter Reuther et de le remplacer par un président noir, ils ont également exigé « que l'UAW mettre fin à sa collusion avec la C.I.A., la F.B.I. et toutes les autres institutions d'espionnage racistes blanches », une réponse à la fois à la persécution politique des radicaux nationaux et à l'implication de la CIA dans des activités contre-révolutionnaires à l'étranger. La solidarité internationale s'est également étendue aux travailleurs noirs des usines automobiles de l'apartheid en Afrique du Sud. DRUM a exigé « que nos collègues noirs de Chrysler Corp. et de ses filiales en Afrique du Sud soient payés sur un pied d'égalité avec leurs collègues racistes blancs ». Les demandes initiales de DRUM exprimaient également une forte opposition à la guerre américaine au Viêt-nam. Ils ont appelé l'UAW à organiser une grève générale pour mettre immédiatement fin à la guerre.

 

En 1969, le modèle du Mouvement des syndicats révolutionnaires (RUM) avait proliféré autour de Détroit et une fédération appelée Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires a été fondée. Les intellectuels ouvriers noirs de la Ligue ont développé une politique vitale pour l'histoire de la pensée noire. C’était une fusion d’idéaux révolutionnaires transnationaux et de l’histoire du syndicalisme militant de Detroit. C'étaient des communistes, qui ont tiré leurs expériences à Motor City, pas à Moscou.

 

La League a été capable de conquérir le pouvoir dans les entreprises. Elle a réussi à enfoncer un coin dans le monopole médiatique et informationnel de la ville grâce à un journal étudiant. Elle a fait élire des juges. Puis elle a réussi à faire élire un maire et à conquérir le pouvoir municipal. Cette réussite remarquable est liée à une stratégie qui a impliqué des initiatives sur les plans distincts des processus de travail, des medias et de la culture, de l’appareil judiciaire et de la politique électorale.

 

Mais limitée à la forme municipale, cette politique allait aboutir à un échec car l’une des forces de l'État et de sa constitution fédérale tient aux discontinuités entre la ville, l’État et le pouvoir fédéral. Ce à quoi tend aujourd’hui la dissémination des pouvoirs entre les instances municipales et régionales en France grâce aux diverses politiques de décentralisation menées ces dernières décennies.

 

La League a estimé que son modèle pouvait se généraliser. Comment étendre au niveau national un mouvement politique municipal ? L’équipe dirigeante a commencé à voyager à travers le pays et au-delà, en allant en Suède et en Italie pour expliquer leur modèle et partager sur place les stratégies des autres travailleurs. Des hommes politiques se sont rendus à Detroit pour enquêter sur ces nouvelles stratégies. S’est posé alors le problème de transposer un modèle local unique à des gens se trouvant dans d’autres situations qui leur sont spécifiques. Il en est résulté un film et un livre.

 

Les militants de la League qui parcouraient le monde sont devenus la coqueluche des medias. Ils se sont coupés de leur base et il ne restait plus personne pour garder la boutique. Ayant accédé là un espace plus large, leur base a disparu. Et ainsi se termina l’expérience révolutionnaire la plus réussie de ces années-là. Elle a laissé des traces sous forme d’acquis sociaux qui lui ont survécu. De plus, toute expérience révolutionnaire continue de nourrir souterrainement la tradition. Ce mouvement est mort d’une certaine manière de son succès. Le référent du film et du livre, devenus objets et images autonomes, a disparu transformé en image et spectacle. Comme en avait averti Guy Debord.

 

Nous ne ferons qu'évoquer l’Afrique du Sud qui a aboli l’apartheid depuis 1991 puis sa démocratie représentative depuis 1994. Mais le chômage touchait toujours en 2019 40% de la population active et frappe surtout les Noirs. L’ANC a manqué de volonté politique une fois installée au pouvoir et n'a pas instauré de réforme agraire, de sorte que trois quarts des terres privées appartiennent toujours à des Blancs. Y travaillent 800 000 ouvriers agricoles noirs dans des conditions souvent indécentes avec souvent absence d’eau courante.

 

Le gouvernement du Congrès national africain (ANC) est adepte des politiques libérales, il n'a pas élaboré de politique éducative. L'Afrique du Sud a dû depuis la pandémie emprunter 3,6 milliards de dollars au Fonds monétaire international. Les finances publiques sont à bout de ressources et le pays est au bord de la banqueroute.

 

Conclusions sur le capitalisme tardif

Le capitalisme actuel, pour certains qualifié de tardif, pour d’autres de néolibéral ou de financiarisé, se caractérise par la quasi disparition des États-nations qui étaient la base de lancement de l’entreprise industrielle et marchande.

 

Le Marché avec sa main invisible est devenu une quasi-divinité. L'idéologie sous-jacente tend à supprimer de la conscience la phase déterminante de l'économie qui est celle de la production. Il est plus que significatif que sur les quatre grandes multinationales dont la capitalisation boursière dépasse l’entendement, trois relèvent du secteur non productif : Amazon, Facebook et Google qui sont typiquement des intermédiaires tirant leurs énormes revenus de la sphère de la circulation et de la publicité, elle-même un artefact de la commercialisation.

 

Ce capitalisme là se caractérise aussi par une prolifération envahissante des medias, qui de simple appareil de diffusion, se sont transformés en appareil productif d’objets de consommation culturelle et informative. Il n’a jamais eu un tel degré de liberté, il a annulé et neutralisé toutes les structures qui le contrecarraient. L’économie s’est restructurée sur le plan mondial, l’Asie est devenue l’usine du monde. Le capitalisme actuel, celui du taux d’intérêt négatif, des Dettes publiques sans cesse alourdies par une création monétaire effrénée des banques centrales et des dettes privées, est aidé par les réseaux « sociaux » qui segmentent les informations et nous procurent une compréhension du monde compartimentée.

 

Ne pas prendre en compte qu’à son stade actuel d’évolution totalement débridée, le capitalisme aggrave la précarité des autochtones et qu’il crée les conditions du populisme à la Donald Trump qui fait courir le risque de voir triompher des régimes autoritaires, ce que nous voyons déjà en Autriche, en Ukraine et en Hongrie. Et ce que nous voyons se profiler aussi en France. Ils sont tout aussi furieusement capitalistes mais ils peuvent orienter la colère des précaires et des chômeurs vers des boucs émissaires que sont les descendants d’immigrés, les migrants et des réfugiés. Lesquels sont chassés de chez eux par des guerres faites par les mêmes gouvernements.

 

L’espace devient en tout point homogène, dans n’importe quelle grande ville de quelque pays que ce soit, les mêmes enseignes rythment la rue et la vue, et pourtant la période actuelle favorise une perception éclatée de la société et s’accommode très bien des micro-luttes, quand elle ne les favorise pas.

 

A nous de faire en sorte d'axer les efforts sur la disparition de la propriété privée des moyens de production.

 

Propos élaborés et tenus dans le cadre du Cercle Manouchian de Paris le 9 février 2021

 

Badia Benjelloun

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13 février 2021 6 13 /02 /février /2021 17:23

La question de l’indépendance de la Nouvelle Calédonie-Kanaky est récemment resortie de l’oubli à l’occasion du dernier référendum, mais le public français et international ignore toujours les manipulations économiques et juridiques en cours qui tournent autour des richesses du territoire et des multiples sociétés écrans qui visent à garder le contrôle du pays, « indépendamment » du fait qu’il puisse ou pas acquérir dans le futur un siège à l’ONU et un drapeau. C’est cette question là qui est centrale et qui est en train de resurgir dans une société qui a acquis une conscience politique au cours des dernières décennies de combat pour arracher des pans de pouvoir, un à un. Ce combat il est mené et on doit en prendre connaissance avant que les gros médias ne nous présentent, lorsque la crise politique éclatera, une vision prémachée de cette réalité jusque là camouflée.

La Rédaction

 

 

La Kanaky, c’est Nickel

-

Février 2021

 

Badia Benjelloun

 

Alors que se dessinent les prémices de l’indépendance de la Nouvelle Calédonie, les indépendantistes kanaks ont manqué de gagner le référendum d’octobre de moins de 10 000 voix, l’Etat français parraine la vente de la filière Nickel de Goro, complexe fait d’un port, d’une centrale électrique, d’un gisement de Nickel et de cobalt et d’une usine de traitement, à un consortium prédateur. L’enjeu est considérable et la manipulation d’importance.

 

Séquence 1 :

Petite histoire, qui est le vendeur ?

 

Le géant minier Brésilien Vale avait acquis l’exploitation du site en 2006 en rachetant le groupe canadien Inco Ld. Ces années-là étaient marquées par une activité frénétique de fusions-acquisitions, ‘Fusac’ pour les banquiers. Les conseillers financiers encourageaient les concentrations de capitaux car ils ramassaient des commissions énormes quand ils veillaient aux transactions. Ce secteur bancaire est particulièrement parasite et s’est révélé dangereux car il conduit à des situations monopolistiques. L’actuel Président de la République française y a excellé dans le groupe Rothschild car il ne requiert aucune compétence économique particulière en dehors de l’art de la persuasion donc de la séduction qui facilite la négociation.

 

Le repreneur

Le groupe Vale est issu d’une entreprise publique privatisée en 1997 sous les auspices d’un gouvernement social-démocrate qui a privatisé pas moins de 71 entreprises. La Companhia Vale di Rio Doce (CRVD) créée en 1942 a été cédée (1) pour une bouchée de pain. Ses biens publics accumulés (26 millions d’hectares de terres, 167 hôpitaux, 68 universités, etc..) ont été transférés au privé pour la somme ridicule de 3 milliards d’euros alors qu’aucun inventaire de son patrimoine n’avait été préalablement dressé. Le coup d’Etat institutionnel qui a abouti au renversement du gouvernement travailliste a fait changer l’orientation resserrée vers une production pour la sphère nationale en faveur d’un fort endettement pour plus d’investissements alors que le marché mondial s’essoufflait. En 2015, la dette s’élevait à plus de 25 milliards et les pertes à 40 milliards. La rupture d’un barrage sous le poids des boues effluentes de la mine de Germano dans l’Etat de Minas Gerais, prévisible depuis 2009 car il a été construit sur des rejets de la mine, a dévasté le village Bento Rodrigues. Le fleuve Rio Doce source principale de captation d’eau du bassin a été contaminé. 12 millions de M3 de résidus miniers toxiques empoisonnent la zone. Lorsque les victimes demandent réparation, la multinationale essaie de trouver un arrangement pour échapper à 50 milliards d’indemnisations.

 

En janvier 2019, la rupture d’un autre barrage minier dans le même Etat a fait des centaines de morts, la plupart employés de la firme. Cette nouvelle catastrophe fait plonger la cotation boursière de Vale repose la question du coût environnemental jamais considéré dans l’exploitation.

 

L’acheteur initial

Le groupe minier canadien Inco Ld avait acheté en 1992 la concession minière pour le site de Goro au Bureau de Recherches Géologiques et Minières (le BRGM, donc l’Etat français), soit une réserve de 165 millions de tonnes titrant à 1,6% pour une bouchée de pain. Inco Ltd a gelé son (faible) investissement pendant des années avant de lancer une usine pilote pour vérifier l’efficacité d’une nouvelle technologie hydrométallurgique adaptée au minerai de faible teneur. Au terme d’une série d’opérations (2), en expropriant le producteur français Eramet au profit d’un autre groupe canadien Falconbridge, l’Etat français s’était désengagé du nickel néo-calédonien et l’a quasiment offert à Inco qui a payé en tout et pour tout quelques 20 millions d’euros et en a reçu plus d’un milliard d’euros en subventions. En 2004, Inco Ld lance la construction de l’usine de Goro. La Société de Participation Minière du Sud Calédonien, détenue pour moitié par la province Sud, et au quart par chacune des provinces du Nord et des îles, participe pour 10% à l’actionnariat de l’usine Goro Nickel.

 

Les autochtones pour leur environnement

Des luttes autochtones et environnementalistes ont rectifié à l’aide de contre-expertises scientifiques les tracés des implantations. En 2006, le Tribunal administratif annule l’autorisation (3) d’exploitation de Goro nickel eu égard aux risques trop importants de pollution chimique dans un site à la biodiversité ‘fragile’.

 

Le Conseil Consultatif Coutumier et un observatoire de l’environnement dénommé l’Oeil surveillent le respect du pacte de développement durable du Grand Sud signé par Vale qui avait opté pour le mode d’extraction, la lixiviation par l’acide sulfurique. Des fuites d’acides ont lieu en 2009 dans le creek de la Baie Nord, d’autres plus importantes encore déversent 100 000 litres d’effluents dans la même baie.

 

En décembre 2019, Antonin Beurrier annonce que Vale souhaite se retirer et céder ses parts, alléguant les dettes cumulées, la raffinerie n’ayant jamais produit à plein rendement. C’est dans un contexte aggravé par la récession mondiale, les besoins en acier de la Chine sont en baisse, que Vale va vouloir se séparer de son exploitation du Nickel à Goro en Nouvelle Calédonie.

 

L’une des raisons non avouées de la cession de Goro Nickel se trouve peut-être dans le grand risque de rupture du barrage KO2 qui stocke les résidus toxiques de l’usine. 25 millions de m3 contenus par un barrage sis dans une région à haut risque sismique à propos duquel beaucoup d’anomalies (4) ont été constatées d’autant que la membrane qui tapisse le fond du barrage n’est pas étanche. Par ailleurs, le barrage aura atteint sa capacité autorisée fin 2023.

 

Séquence 2 :

Pour qui le profit ?

 

Les tours de passe-passe

Depuis que le géant minier brésilien Vale a annoncé son retrait du complexe industriel et minier du Sud qu’il exploitait depuis 2010 pour la fin de l’année 2020, tour à tour, deux repreneurs ont renoncé à lui succéder. L’Australien New Century Resources (NCZ) s’est désengagé d’un investissement jugé à risque. Un collectif coutumier s’est opposé à ce rachat car NCZ aurait délocalisé le traitement du minerai, ce qui aurait été moins avantageux pour le pays. Cette contestation a été rejointe par les partis indépendantistes FLNKS, le MNSK et l’USTKE. Vale avait privilégié ce repreneur en lui réservant l’exclusivité à l’accès à sa documentation technique et financière. Vale a ce faisant défavorisé les autres candidats dans le montage de leur dossier financier. NCZ ne dispose de plus d’aucune expérience en hydrométallurgie et perd de l’argent chaque année depuis sa création.

 

Le Président Directeur Général (PDG) de Vale-Nouvelle Calédonie Antonin Beurrier avait exclu de la négociation les conseils coutumiers qui demandaient que soient garanties les conditions du Pacte de développement durable du Grand Sud. En particulier, la candidature d’un consortium fait de partenariat du coréen Korea Zinc avec la société Sofinor, groupe néo-calédonien appartenant à la province Nord a été rejetée par Vale. La solution Koréa Zinc-Sofinor offrait de nombreux avantages pour le peuple kanak. Par ce montage voulu par les Kanaks, Sofinor qui est le bras minier de la province Nord détient 56% du capital et, majoritaire, il peut imposer un mode d’exploitation conforme aux intérêts autochtones et non pas aux appétits des multinationales. Korea Zinc a de plus une grande expertise car elle est leader dans son secteur. Vale a invoqué les aléas liés à la crise de la Covid-19 pour balayer définitivement l’offre du consortium.

 

Nombre d’actions ont été menées par l’ICAN, l’Instance Coutumière Autochtone de Négociation depuis juin 2020 pour que le pays reste maître de ses ressources. Le prétexte de la préservation de 3 000 emplois ne pèse pas face à l’expropriation des richesses et à la destruction irréversible de la terre, de la mer, des fleuves, de la faune, de la flore et des réserves halieutiques.

 

Le consortium Prony

Enfin, apparaît le véritable acteur voulu par Vale, il sort du chapeau d’Antonin Beurrier qui ne respecte pas les règles élémentaires d’appel d’offre. L’offre de reprise par Prony Ressources obtient l’exclusivité en novembre 2020. Il est détenu à 25% par Trafigura, un courtier en pétrole et un affréteur de minerais.

 

Ce groupe fondé par des Français est célèbre dans les préfinancements des hydrocarbures africains, moyen formidable pour voler les peuples en sous-payant du brut revendu plusieurs fois sur le marché. Une fois le pétrole arrivé chez le dernier acheteur, les comptes se « débouclent ». Trafigura prend les bénéfices sans avoir rien avancé et redistribue une petite part aux dirigeants politiques corrompus installés par l’Occident à la tête des néo-colonies. L’histoire de Trafigura est une succession (5) de crimes écologiques, d’emplois de sociétés-écrans pour dissimuler des activités illégales. 25% du consortium vont à une société d’investissement.

 

On cite des « intérêts calédoniens » à hauteur des 50% restants, composition hétéroclite de salariés (il faut avoir les moyens d’acheter des actions en nombre, ce qui va être réservé aux très hauts cadres), de la province du Sud, acquise aux liens d’appartenance à la France métropolitaine et la société civile calédonienne. L’Etat français soutient cette offre qui privilégie des fonds spéculatifs et prive la Kanaky de ses ressources essentielles, un peu à la manière d’une Algérie devenue indépendante sans la liberté de disposer de son pétrole. Il s’agit bien d’une rétorsion politique et économique préventive car la Kanaky ne manquera pas de voter pour son indépendance lors du prochain référendum, le troisième, décidé en 1998 lors des accords de Nouméa.

 

L’extorsion de profit contre l’intérêt des autochtones

Un coup de force est réalisé le 9 décembre 2020, Vale vend l’usine au consortium Prony. Le site Goro Nickel est constitué de quatre éléments, l’usine de transformation, les gisements de minerais, une centrale électrique et le port. Lorsque les experts de Bercy rédigent une note sur l’absence de chiffrage précis de Korea Zinc-Sofinor en recommandant d’écarter la solution recommandée par les instances coutumières, ils font œuvre de prédation en faveur de spéculateurs apatrides.

 

L’ICAN et le sénat coutumier ont insisté sur deux points préalables dans leurs propositions. Que soient chiffrées toutes les aides apportées par l’Etat français à Inco Ltd puis à Vale NC. Que soit établi un état des lieux précis de la situation écologique actuelle du site et de son entourage. Le protocole Lucy (6) de transformer les boues toxiques et traiter les déchets qui sera financé à hauteur de 90 millions par Bercy n’est pas acceptable pour les autochtones. Bien sûr ni Le Ministère d’Outre Mer ni Vale n’ont répondu à ces prérequis.

 

Soit l’usine reste au pays et qu’elle le soit dans des normes environnementales décentes, soit rien ! Nous ne pouvons qu’être aux côtés de ceux qui revendiquent leur autonomie et leur indépendance. Nous ne pouvons que rejoindre ceux qui luttent contre les gains rapides, illusoires, aux dépens de l’indépendance et au mépris de l’environnement.

 

Badia Benjelloun

 

Notes :

 

  1. https://www.mirador-multinationales.be/secteurs/mines/article/vale

  2. https://www.lemonde.fr/idees/article/2006/02/02/nickel-en-solde-par-yves-rambaud_737240_3232.html

  3. https://www.lemonde.fr/economie/article/2006/06/15/nickel-revers-pour-le-canadien-inco-en-nouvelle-caledonie_783938_3234.html

  4. https://la1ere.francetvinfo.fr/nouvellecaledonie/inquietude-autour-du-barrage-ko2-elements-de-reponse-905558.html

  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Trafigura

  6. https://outremers360.com/economie/nickel-caledonien-vale-nc-lance-168-millions-deuros-de-contrats-pour-son-projet-lucy

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