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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:27
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Nous reprenons ici un texte écrit par notre collègue de la rédaction pour une revue roumaine, Cultura. Il aborde à nouveau la sempiternelle question des campagnes anticommunistes qui se renouvellent systématiquement en Europe orientale, mais aussi occidentale. Campagnes qui contrastent avec les silences qui ont marqué et marquent toujours la réflexion publique sur l'héritage des dictatures de droite en Europe du Sud des années 1970 et leurs crimes. On voit donc bien que le but de ces campagnes ici, de ces silences là, vise moins à toucher le passé qu'à freiner l'analyse du présent et des problèmes que nos sociétés n'arrivent pas ou ne veulent pas surmonter, en particulier ceux qui occupent des postes de responsabilités. Cet article pose ou repose certaines questions sur le passé, le présent et le futur, questions que l'on peut éviter un temps mais qui ne pourront pas être éludées éternellement. Elles portent sur ce que furent les causes du développement du communisme réel en Europe au XXe siècle dans le contexte d'un capitalisme guerrier. Et sur les contradictions que le capitalisme a été incapable de dépasser à l'époque sans l'aiguillon du défi communiste, contradictions qui reviennent de nos jours alors que le communisme, sous sa forme européenne connue, a disparu. Mais comme les mêmes causes produisent les mêmes effets, les partisans du système actuel auraient intérêt à trouver rapidement des réponses adéquates. Mais qui en prend le chemin ?

La Rédaction


L'anticommunisme ou la maladie sénile du capitalisme

-

Septembre 2010

 

Claude Karnoouh *

 

En Roumanie, comme ailleurs dans l’ex-Europe communiste, depuis vingt ans l’anticommunisme médiatico-spectaculaire ou académique est devenu le deus ex machina de tous ceux qui aspirent à entrer dans divers groupes s’auto-intitulant l’élite intellectuelle. Mais, au-delà, en Europe de l’Ouest, faire profession de foi anti-communiste comme le pratique depuis quelques décennies la « gauche » caviar, ressortit à ces simulacres propres à la postmodernité qui dans l’accomplissement du nihilisme généralisé renvoie à cet état post-idéologique et post-historique où il se trouve plus souvent plus de monde pour applaudir une quelconque troupe de braillards Pop-Rock que de manifestants pour s’opposer aux politiques d’austérité et de paupérisation imposées par les grands maîtres du capital.

 

Depuis un quart de siècle, l'anticommunisme de la « gauche » et de la droite ouvre les portes des carrières bien rémunérées d’enseignants, de chercheurs ou de journalistes, favorise l’attribution de bourses étrangères ou de financements européens, entraîne des invitations à toutes sortes de colloques et de congrès où les officiants, installés dans les salles de conférence d’hôtels de grand luxe, répètent, ad nauseam, les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes arguments, en bref, tous les clichés archi usés sur le totalitarisme rouge, pour ensuite se vautrer dans la fange d’une compassion sinistre, masquant de fait une indifférence et une insensibilité au malheur réel des hommes soumis aux pouvoirs dictatoriaux, y compris à ceux de la dictature démocratique de l’exploitation capitaliste.

 

A preuve, il convient d’écouter avec attention le silence de ces bonnes âmes sur les conséquences humaines de la crise économique générale du présent !... Après les grand-messes occidentales anticommunistes des années 1970-1990, guerre froide oblige, nous avons assisté à l’Est à la mise en place des chœurs des pleureuses officielles qui, à intervalles réguliers, ressassent ce que tout le monde sait de très longue date, à savoir que le régime communiste, forme nouvelle à l’aube du XXe siècle du possible du politico-économique de la modernité, a trouvé son point d’Archimède (la possibilité d’une praxis) dans les mutations d’une extrême violence propres aux guerres mondiales du XXe siècle. Aussi, banalement, son installation (plus ou moins longue selon la force ou la faiblesse des anciennes classes dominantes) a-t-elle été marquée par une série d’actions politiques d’une grande cruauté, justifiées et articulées autour de sa conception fondamentale du déterminisme historique et de ses implications immédiates pour la sociologie politico-économique qui en découle : la lutte de classes. Or, un discours répétitif composé de lieux communs, de poncifs et de banalités présentés comme autant d’analyses originales peut-il, sans risquer de ridiculiser à jamais leurs auteurs, déplorer et ressasser ad infinitum les mêmes lamentations ?

 

La violence, accoucheuse de l'histoire

Que je sache, la violence est inscrite au cœur même des destins mythiques et historiques des sociétés humaines réelles, de toutes les sociétés humaines, des plus humblement primitives aux plus scientifiquement complexes. Et ce destin a peu à voir avec les cités idéalisées, bâties sur les sables mouvants de la métaphysique dont la rigueur de l’argumentation n’est autre que la logique des propositions grammaticales. A preuve, l’échec total, interprétatif et pratique, du kantisme politique pour une « Paix perpétuelle », lequel renvoie bien plus à la défense de la propriété privée par la transcendantalisation des lois constitutionnelles qui la garantissent.

 

Certes, le discours marxiste en tant qu’héritier des Lumières, avait lui aussi comme ligne de mire une société idéale, celle qui serait organisée par la fin l’exploitation de classe, c’est-à-dire par la réalisation de la fin de la nécessité. Rien de cela n’arriva car c’était d’une part sous-estimer économiquement et politiquement l’inventivité du capitalisme, sa capacité de renouvellement des diverses formes possibles d’exploitation (en particulier avec le déploiement d’une consommation massive grâce au piège du crédit, ce qu’un commentateur roumain nomme non sans humour le « Goulag glamour ») et, d’autre part, il convient de rappeler l’omission (ou l’impuissance !) de Marx et de ses successeurs directs (allemands et russes) d’élaborer une critique de la techno-science en tant qu’ultime bastion de l’espoir messianique d’une société sécularisée. C’est même l’inverse qu’ils développèrent !

 

Certes la religion fut l’opium du peuple, certes l’idéalisme platonicien et allemand ratiocinent le beau, le bon et le vrai avec des concepts déliés de toutes relations au réel, certes la philosophie ne fait qu’interpréter le monde, alors qu’elle devrait s’atteler sans cesse à le changer (primauté de la théorie de la praxis sur la théorie de la théorie), mais tout cela ne dit rien des contraintes immanentes et des « valeurs » transcendantes qui permettent au capitalisme industriel et financier de se déployer toujours plus intensément comme incarnation de la métaphysique dans sa phase ultime, la techno-science, se manifestant en tant que nouvelle physis dans le monde réduit non seulement aux choses produites (voir Marx, Heidegger, Granel), mais aux choses consommées en masse (voir Adorno, Benjamin, Baudrillard, Debord). Ce n’est donc pas en mettant en scène la déploration des terribles affaires humaines, si fatales soient-elles, que l’on peut espérer entendre quelque chose aux pratiques mortifères des hommes. Car, si la déploration entraînait l’interprétation, ce serait en définitive très facile de savoir pourquoi « Zeus aveugle celui qu’il veut perdre ». Pour se faire, il convient, comme nous l’enjoignait Spinoza, de ne pas pleurer, de ne pas rire, mais de comprendre, c’est-à-dire de s’adonner à cet exercice hautement difficile d’une part et très périlleux de l’autre, l’exercice de la pensée.

 

Comprendre le pourquoi d'une amnésie voulue

Ici, aux rives de l’Ister, tous les petits bavards (il y a aussi beaucoup de petites bavardes !) de l’anticommunisme oublient que la plupart d’entre eux ont des parents ou des grands-parents qui ont encore passé leur première jeunesse au cul des vaches, et que c’est justement la violence de la première phase du communisme qui, en élimant massivement des hommes détenant des poste de pouvoir et en en créant de nouveaux, permit l’ouverture d’une promotion sociale ascendante sans précédent parmi les paysans du Danube…

 

Comme l’écrivait jadis l’historien Marc Bloch en observant le comportement des Français après la défaite de 1940 : « Les hommes sont plus près de leur temps que de leurs pères ». Appelons cela adaptation, veulerie ou arrivisme propre à l’humain, chacun l’énoncera comme il l’entend. Le fait sociologique est là, bien là, l’écrasante majorité des élites intellectuelles et politiques roumaines du présent sont des enfants de paysans devenus en une dizaine d’années d’étude des cadres, voire les cadres supérieurs du régime communiste. Je pourrais être très méchant et préciser que ce n’est pas parce que leurs filles portent des robes de chez Zara et leurs garçons des costumes de chez Gucci qu’ils sont pour autant devenus des bourgeois au sens plein du terme, dans le meilleur des cas ils n’en sont que de pâles copies… Semblables aux pelouses d’Oxford et de Cambridge qui ont nécessité cinq siècles de travail quotidien pour posséder cette épaisseur, ce moelleux capable de résister aux semelles des chaussures les plus rigides et de se montrer si accueillantes au moment de la sieste, on ne fabrique pas des bourgeois (pour le meilleur et souvent pour le pire) en un clin d’œil ! Nombre de romans de Balzac nous l’enseigne si on sait les lire comme il se doit (Le Père Goriot, Les Illusions perdues, Grandeur et misère des courtisanes).

 

Bref, tous ces parvenus faisant maintenant profession de foi d’anticommunisme, outre servir leurs maîtres en bons valets fripons qu’ils sont, jouent un rôle cardinal dans le travail de l’amnésie nationale. Ils sont là pour faire oublier qui furent leurs pères, en d’autres mots quel était l’état de la société d’où ils viennent et comment furent obtenues ses transformations sous l’égide des communistes. Ceux-là présentent le passé des années 1930 comme si les communistes avaient détruit une sorte de « paradis » où régnaient l’harmonie sociale et le bien-être déjà troublés par les agissements d’une gauche communiste clandestine insupportable. Car tout ce bruit, tout ce vacarme, toutes ces clameurs, ces vociférations n’occupent l’espace sonore que pour créer l’amnésie de la réalité de la société roumaine de l’Entre-deux-guerres.

 

Ces braves chantres du capitalisme hyperlibéral mâtinés de la rhétorique convenue sur la démocratie selon les clichés du nouveau comité central bruxellois, oublient tout bonnement l’état lamentable des campagnes roumaines des années 1930-1940, (soit 80% de la population).1 Pour leur permettre d’ôter leurs œillères, je les renvoie aux livraisons de la revue Sociologia româneascà et aux diverses observations qui y sont consignées par les équipes de recherche mises en place par Dimitri Gusti et dirigées par Henri Stahl. On leur rappellera encore les vitupérations du jeune Cioran, les critiques sévères d’Argetoianu et de Mihail Manoilescu sur les mœurs délétères des élites, et les textes plus tardifs d’historiens comme Vlad Georgescu ou Florin Cosntantiniu2, au fil de toutes ces pages de jadis et naguère ont découvre une étrange ressemblance entre la corruption et l’incompétence des élites de l’Entre-deux-guerres et une majorité du personnel politique et des intellectuels publics postcommunistes (« Boierii mintii ») opérant dans notre présent.

 

Questionnement radical ou reconstruction idéaliste ?

Donc non point « beaucoup de bruit pour rien », mais beaucoup de bruit pour oublier, pour oublier simultanément en idéalisant le passé anté-communiste misérable (malgré quelques réalisations tangibles) et noircir, au-delà de sa rude réalité, le passé communiste, ses réels progrès techno-économiques, sanitaires et d’enseignement, souvent payés d’un prix humain fort lourd. Or ce n’est assurément pas en reconstruisant un idéalisme de rêve positif ou négatif que l’on peut comprendre la raison (fût-elle déraison !) qui pousse les hommes à penser dans telle ou telle direction puis à soumettre leurs choix ultimes à l’épreuve de leur réalisation avec, souvent, le coût énorme qu’elle engendre. Ceci étant affirmé à l’égard du communisme, je rappellerai au lecteur que la modernité comme telle se caractérise par des destructions matérielles et sociales gigantesques. L’état de notre présent en est la preuve quotidienne : disparition de sociétés en tant que civilisations et cultures, cinq siècles de colonisation intense ont eu des effets délétères, n’en déplaise à ceux pour qui le monde se résume à quelques capitales occidentales ; destructions irrémédiables de patrimoine (villes rasées, bombardées, systématisées, sans cesse reconstruites sur les ruines de l’antérieur) ; dévastation irréversibles des conditions naturelles de la vie, ravages écologiques de l’industrialisation fondés sur la base d’une croissance productive et du profit sans fin envisageable.3

 

Echapper à la vérole de la pensée lorsqu’il s’agit d’examiner le communisme exige un questionnement radical comme le philosophe Jacobs Taubes (professeur de judaïsme et d’herméneutique à l’Université libre de Berlin) l’avait naguère mis au travail à propos de Carl Schmitt, de Martin Heidegger et du nazisme. Sa formulation ne s’énonçait pas avec les erreurs factuelles patentes et les imbécilités moralistes d’un Farias et d’un Faye (pour Heidegger) ou d’un Zarka (pour Schmitt), mais animée par un questionnement en effet radical : comment deux des trois meilleurs penseurs du XXe siècle, peut-être les plus radicaux et les plus profonds, (il ajoute toujours Walter Benjamin, communiste et grand admirateur de Schmitt), ont-ils pu accorder quelques temps leur confiance à une forme politique au bout du compte vulgairement démagogique et populacière ? Que trouvaient-ils dans les visées politiques profondes du mouvement, au-delà de sa soupe politicienne et de ses clichés les plus vulgairement racistes, qui puisse appeler l’espoir de rédemption de la nation allemande et au-delà, de toute l’Europe ?

 

Taubes répond longuement à cette question dans deux petits ouvrages essentiellement consacrés à Carl Schmitt4. Quant à Heidegger, le lecteur curieux d’autres approches que les ordures crachées par Farias ou Faye, trouvera matière à réfléchir en abordant la remarquable synthèse critique du rapport de Heidegger au nazisme au moment du Rectorat (1933) dans un texte fondamental de Gérard Granel paru en roumain chez Idea, « Despre universitatea », où se trouve le commentaire du célèbre « Discours du Rectorat » (« Die Selbsbehauptung des Deutschen Universität »), ainsi que sur le site de lapenseelibre.fr, le texte de Maximilien Lehugeur, « Martin Heidegger, objet politique non-identifié » (n°. 4, avril-mai 2004).

 

Reprenons donc ce mode de questionnement pour ce qui concerne le communisme. Pourquoi des esprits aussi raffinés, subtils, éduqués (Gebildet) que Walter Benjamin, Berthold Brecht, Lukács, Sartre à sa manière, un poète et un romancier comme Aragon, un peintre comme Picasso ont-ils, à un moment ou à un autre, parfois tout au long de leur vie, accordé leur confiance, confié leurs espoirs, offert leur intelligence à la critique radicale du capitalisme et mis leurs actions au service de la lutte communiste ? Qu’y avait-il dans ces discours, dans ces pratiques politiques et culturelles qui appela leur confiance dans un futur meilleur, dans un futur où enfin serait respecté l’homme en tant qu’individu et en tant qu’être social inscrit dans un socius enfin échappé de l’état d’« homo homini lupus », d’un socius pacifié où la fraternité et l’entraide eussent vaincu l’envie et la convoitise permanentes ? Car là est le problème… qui ne se peut réduire aux débats universitaires d’une bonne ou d’une moins bonne lecture de Marx et de Lénine : en dernière instance, il s’agit de construire réellement une nouvelle société devenue fraternelle.

 

Pourquoi le communisme tenta-t-il les esprits audacieux ?

Foin d’anachronismes… revenons à la fin de la Première Guerre mondiale, à la crise de l’Entre-deux-guerres, à la Seconde Guerre plus encore meurtrière… Ne fallait-il pas tenter autre chose que ce qu’avaient réalisé les démocraties bourgeoises si bien policées qu’elles exterminaient leurs soldats-citoyens dans l’apothéose de la technique triomphante, qu’elles anéantissaient des générations entières de jeunes gens dans les Orages d’acierGestalt) : le travailleur en sa totalité, Der Arbeiter toujours selon Ernst Jünger ? A l’époque, le nazisme et le communisme orthodoxe non seulement étaient en concurrence directe, mais avaient de la concurrence, tant les nationaux-bolcheviques allemands, l’ultra gauche allemande et italienne, que les dissidents du PCF imaginant encore un renouveau du syndicalisme révolutionnaire… si bien décrits par Ernst Jünger, et soumettaient la société en sa totalité à la militarisation comme forme (

 

Bref, face à la faillite des régimes bourgeois, face à l’énorme mutation de la société révélée par les effets socio-psychologiques inouïs et impensés engendrés par la production industrielle de masse (parfait exemple de l’être-pour-la-mort-accélérée !), tous voulaient, en leur guise, un monde meilleur, y compris, énigme insondable de l’âme humaine, au prix de meurtres de masse. Dans la tourmente de l’histoire, dans le changement funeste d’un cycle historique, les hommes pensent que le dieu du bonheur terrestre est une présence immédiate, et qu’au bout du compte il saura reconnaître les siens ! Voilà qui n’était pas une aberration de l’esprit quoiqu’en disent aujourd’hui les ignorants qui s’appliquent à pratiquer l’anachronisme permanent propre au postmoderne, c’est-à-dire qui ne pensent le monde que dans le champ d’un éternel présent sans passé, et donc sans futur différent (a-topique)… Pour ceux qui vécurent plus de quatre années de massacres sur tous les fronts, au sortir de la Première Guerre mondiale totalement industrielle, vouloir la fin des boucheries, cela ne représentait pas, loin s’en faut, un bric-à-brac d’illusions sordides.

 

Mais, vouloir le bonheur en déclenchant la violence apocalyptique, ouvre souvent des résultats inédits pour les promoteurs de l’agir. Le nazisme succomba en raison de sa conception totalement métaphysique de la guerre, illustrant jusqu’à la caricature un entêtement mêlant obéissance et vanité propre aux Allemands et que dénonçait déjà Kant dans son Anthropologie. Le communisme est-européen succomba à son tour ayant, avec le temps de l’hyper technique, produit en son sein les groupes socio-économiques qui ne croyaient plus en ses idéaux car ils en connaissaient ou en devinaient les vices programmatiques, préférant des coups d’État pacifiques vers le capitalisme (sauf en Roumanie) et le vol massif de la propriété publique comme capital initial de la nouvelle élite, plutôt qu’une renégociation et une réactualisation globales du système afin de faire face aux nouveaux défis technoscientifiques du monde. Il se peut qu’une telle remise à jour se révélât impossible au regard des nouveaux modes de penser le monde qui avaient pénétré l’Est bien avant son effondrement (feuilletons, Jeans, Pop-Rock et cigarettes étasuniennes, en bref, le « rêve américain ») ! Voilà, me semble-t-il, l’analyse la plus élémentaire que l’on puisse faire de ce tournant de notre histoire hyper moderne, de ce « Court XXe siècle » pour reprendre la formule d’Hobsbawm.

 

Donc la question se pose présentement : pourquoi analyser la période communiste en terme de mémoire vengeresse et de procédures d’avocats ? Pourquoi mettre en œuvre un discours anticommuniste quand le régime en tant que tel a disparu, quand les cadres qui le servaient avec obéissance sont aujourd’hui les anciennes-nouvelles élites (ciocoi noi) de l’économie et de la politique ? Quelle est donc la fonction de ces discours, de ces institutions qui se comportent comme des Don Quichotte et luttent contre des moulins à vent puisque ce communisme-là comme système de pouvoir n’existe plus ? Plus précisément, que dissimulent-ils ces discours incendiaires sous l’abondance d’un verbiage si répétitif qu’il en devient presque obscène (cf., en Roumanie les textes quasi surréalistes de Tismaneanu ou de son laquais Mihaies appelant à une croisade anticommuniste !). Pour être plus précis je formulerai la question de cette manière : Quelles sont les urgences de notre présent que l’anticommunisme spectaculaire oblitère et qu’il conviendrait de penser dans leur généalogie pour en comprendre le devenir des possibles ?

 

Les problèmes éludés du présent

Quelles sont, de fait, les lancinantes interrogations de nos contemporains, hommes politiques, managers du grand business ou syndicalistes ? De quoi débat-on au G.20 ? Qu’est-ce qui, hormis le sport spectacle, occupe ondes de radio et canaux de TV, journaux et revues sérieuses ? Est-ce le danger communiste ? Certes non ! L’obsession du moment et qui dure et qui dure, c’est la réduction du niveau de vie des salariés et des retraités en raison de la crise économique dans l’ensemble du monde occidental et la situation explosive du Moyen-Orient. Or, que je sache, cette crise économique n’est pas due aux communistes, pas plus que la poudrière du Moyen-Orient. Bien au contraire, par la volonté des élites du communisme réel, la chute par implosion du système communiste tardif a apporté une bouffée d’oxygène au capitalisme : de nouveaux marchés, de nouvelles délocalisations, des avantages fiscaux énormes, une main-d’œuvre qualifiée, bon marché, à la fois surplace et émigrée, le développement du crédit régi par des lois beaucoup moins contraignantes qu’en Europe occidentale.

 

Pendant dix-huit ans l’Europe de l’Est, plus la Chine, ont permis à l’économie occidentale de lutter contre la baisse tendancielle du taux de profit tout en mettant en œuvre, par l’intermédiaire de l’intégration à l’Union européenne, un contrôle des peuples et des institutions tout aussi contraignant que celui de l’URSS pendant la période stalinienne. Pour certains analystes, non marqués par les idées communistes, les normes imposées par Bruxelles, que ce soit dans les domaines économiques, pédagogiques, culturels ou de la recherche scientifique (en particulier dans les humanités), sont non seulement aussi contraignantes, mais souvent bien plus stupides ou arrogantes, bien plus ignorantes des spécificités locales que naguère les volontés du Bureau politique du PCUS.5

 

Dès lors que le communisme réel européen, celui qui s’est déployé en plusieurs phases souvent contradictoires entre 1948 et 1989 dans le glacis soviétique (entre 1917 et 1991 en URSS), n’appartient plus qu’au domaine de l’analyse historique, pourquoi tant de tentatives de chasses aux sorcières déployées ici et là à l’encontre d’un ennemi imaginaire ?6 Contre quoi et qui s’élèvent les peuples d’Europe aujourd’hui ? Contre le FMI, la BCE, l’avidité des banques privées, le cynisme des entreprises multinationales, les contradictions de Trichet, les singeries d’un Barroso7, les discours arrogants et insultant de la Chancelière allemande (le seul des dirigeants d’Europe occidentale à avoir fait ses classes dans les très bonnes écoles du Parti communiste d’Allemagne de l’Est ! Aussi sait-elle parler au peuple avec cet ineffable humour dont était déjà doté Honecker !).

 

Créer la suspicion anticommuniste pour interdire la pensée

Il faut donc s’en remettre au simple bon sens, l’anticommunisme du présent a deux fonctions essentielles, la première que j’ai amorcée au début de ce texte, l’oubli de la réalité de l’Entre-deux-guerres et, plus largement analysée dans les deux ouvrages susmentionnés, la création d’une atmosphère de suspicion propre à interdire toute pensée approfondie sur les choix communistes pendant la longue crise du « Court XXe siècle » qui s’étend d’Août 1914 à la capitulation du Japon en Août 1945. En effet, une analyse de ces choix pourrait suggérer qu’il demeure encore quelque chose de positif dans le moment communiste de l’Europe qui eût pu être amélioré, modifié ou transformé en conservant son esprit initial de pacification des rapports économiques !

 

C’est l’idée qui court tout au long de l’excellent essai d’Alexandru Polgár dans Genealogii ale postcomunismului (« Restul comunismului », pp. 29-48). Les instituts de la mémoire des crimes du communisme à l'Est détiennent cette fonction essentielle, focaliser la pensée sur les morts, sur les crimes du communisme, oubliant d’une part les pertes dues à la véritable lutte de classe qui ne se peut réduire jamais aux discours adornés des séminaires universitaires, mais qui se tient toujours dans des combats meurtriers, et last but not least, oblitérer les crimes du capitalisme… Lesquels se sont commis très nombreux pendant de longs siècles à commencer par l’extermination des Amérindiens et le commerce des esclaves (avec la bénédiction de l’Eglise catholique, apostolique et romaine et celle de ses sœurs ennemies, les Eglises réformées !) et finissant momentanément aujourd’hui sur les champs de bataille de l’Afghanistan et de Gaza.

 

Mais ce n’est pas tout… L’anticommunisme qui fleurit dans les milieux universitaires, parmi les intellectuels de toutes sortes, les médias et une majorité de la classe politique, sert de liant à une classe de parasites de l’État chargés de maintenir une sorte de contrôle idéologique sur les établissements et les institutions chargées d’assurer la propagande des jugements officiels politiquement et historiquement corrects, et, par la même occasion, de faire taire toute voix dissidente, fût-elle des plus modérée. Reconnaître sans fard l’installation plus ou moins violente du communisme est chose légitime, encore faut-il la replacer dans le contexte de l’hyper violence de la Première Guerre mondiale, au cœur des ravages de la crise économique des années 1930 et au centre de l’apocalypse de la Seconde Guerre mondiale. Ecarter cette approche, c’est maquiller l’histoire, c’est-à-dire obscurcir la politique avec des considérations moralistes à deux sous. Or, précisément, l’anticommunisme est ce maquillage-là dont le seul but demeure, au bout du compte d’exonérer les élites dirigeantes de l’Entre-deux-guerres de leurs responsabilités écrasantes dans l’installation du fascisme et du nazisme. Car ce sont pas les singeries d’un Patapievici, d’un Mihaies, d’un Liiceanu ou pis, la rouerie d’un Tismaneanu (qui devrait faire travailler sa mémoire et savoir, par expérience familiale, ce que signifie fascisme et nazisme en Europe orientale), ce ne sont donc pas leurs pitreries ridicules ni celles des jeunes laquais avides de promotion qu’ils emploient pour leurs basses besognes qui, au bout compte, nous ferons oublier ces temps d’apocalypse…

 

Nous savons, tous savent que les révolutions, quelles qu’elles soient, bourgeoises jadis, communiste naguère, plus récemment nationalistes, comportent leur énorme fardeau de misère et de crimes, mais jamais, ô grand jamais, la déploration, surtout la déploration intéressée, ne s’est identifiée au labeur de la pensée, au contraire elle n’a de cesse que de l’asservir aux intérêts des puissants du moment. En effet, servir le pouvoir n’a jamais été le service de la pensée, mais celui de la police (Platon à Syracuse, Heidegger à Fribourg en firent la cruelle expérience). Car penser c’est précisément énoncer, sans autre raison pratique immédiate que l’énonciation elle-même, ce que le pouvoir ne veut jamais entendre : la vérité.

 

* Professeur invité à l'Université des beaux-arts de Bucarest.

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Notes :

1 Des conversations privées avec mes étudiants, avec des paysans, avec des ouvriers mis au chômage après 1990, m’ont, la plupart du temps, confirmé ces remarques.

2 Cf., Bogdan Murgescu, România si Europa. Acumularea decalajelor economice (1500-2010), Polirom, Iasi, 2010, pp. 268-269 et p. 269 la note 253.

3 Dans leur précipitation propagandiste anticommuniste tous les politruks du libéralisme avaient dénoncé les ravages réels causés par l’industrialisation insouciante de l’environnement des Soviétiques, asséchant des cours d’eau et des mers intérieures, désertifiant des surfaces de steppes, polluant les sols de déchets industriels, etc… Pourquoi, ces  « braves gens » ne manifestent-ils pas leur indignation devant ce qui semble devenir la plus grande catastrophe écologique des temps modernes (avec Tchernobyl), l’explosion de la plateforme d’extraction pétrolière de la BP dans le Golfe du Mexique en face de la Louisiane et la véritable inondation de brut qui est en train de recouvrir toute la région jusqu’en Floride, ravageant tous les espaces sauvages, dont les célèbres marais des Bayous, et bientôt les récifs coralliens !

4 Jacob Taubes, Carl Schmitt. Gegenstrebige Fügung, et Die Politische Theologie des Paulus, 1993, où il y a aussi des extraits d’Ad Carl Schmitt dont la conférence de 1952 « Carl Schmitt, un penseur apocalyptique de la contre-révolution », on en trouvera une excellente traduction française au Seuil, Paris, 1999.

5 Voir à ce sujet les ravages pédagogiques et culturels engendrés par l’organisation de l’enseignement universitaire selon les accords de Bologne. Le seul résultat tangible de ces accords c’est une intensification du tourisme universitaire qui n’a rien à voir avec les voyages initiatiques de l’âge d’or des universités catholiques médiévales.

6 A ce sujet voir les deux ouvrages de fond concernant la Roumanie, mais en fait valables pour d’autres pays de l’ancien glacis soviétique, Genealogii ale postcomunismuliu, Idea, Cluj, 2009, et Iluzia anticomunismului, Cartier, Chisinau, 2008.

7 Ne parlons pas du Pinocchio nommé à la présidence de l’UE ainsi que de la soi-disant ministresse des Affaires étrangères dont on se demande si véritablement elle existe. Ne parlons pas non plus de la masse des fonctionnaires aussi inconsistants que grassement payés… Il suffit d’observer ceux qui représentent l’UE en Roumanie et comment la délégation fonctionne pour mesurer l’absurdité de l’entreprise et la nullité de ces bureaucrates.

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:26
 

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Dans notre précédent numéro, nous avons donné la parole à Piotr Ikonowicz pour qu'il décrive la situation actuelle en Pologne. Mais, en raison de l'itinéraire très spécial de sa vie qui a touché à beaucoup d'aspects éveillant un intérêt particulier pour notre lectorat (Cuba, marxisme, impérialisme, dissidence, socialisme réel, Solidarność, etc.) et qui permet de voir sous un jour très largement inédit les dessous des processus de transformations systémiques en cours en Pologne, nous avons estimé qu'il était nécessaire de lui donner la parole sur ces sujets par le biais d'un entretien. Forme inhabituelle dans notre revue. En effet, Piotr Ikonowicz, par son enfance, nous remémore ce que fut, concrètement, l'immense appel de la Révolution mondiale. Il décrit ensuite, à travers l'exemple polonais, à la fois les errements et les déviations du socialisme réel, mais aussi ses acquis respectables, dont il paya par ailleurs le prix. Il nous explique aussi en quoi la dissidence ne fut pas qu'un rassemblement de purs idéalistes sans ambitions personnelles comme nous avons trop souvent tendance à l'entendre dans les enceintes des institutions aseptisées d'où sortent les « vérités uniques » concoctées à l'usage des « masses ».

Dissident ayant fait plusieurs séjours en prison avant 1989..., mais aussi après 1989, Piotr Ikonowicz n'hésite pas à rappeler que ce n'était pas pour en arriver au résultat actuel que les populations de Pologne, comme d’ailleurs, ont accepté un changement de régime qui a été organisé sans véritable acceptation démocratique, selon la technique du « choc ». Choc politique, choc économique, choc social, choc psychologique.

Technique qui semble avoir été bien expérimentée en Pologne et dans l’ensemble des pays de l'Est « ex-communistes », avant d'être généralisée aux pratiques politiques mondialisées et supranationales du présent.

La Rédaction


Entre socialismes et dissidences

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Un témoignage polonais : Piotr Ikonowicz

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Été 2010

 

Entretien avec Piotr Ikonowicz, journaliste, juriste, président de la Chancellerie de justice sociale, dirigeant du parti « Nouvelle gauche »; ancien député, ancien militant de « Solidarność », co-fondateur du Parti socialiste polonais (PPS) reconstitué en 1987, arrêté à de nombreuses reprises pour ses actions en faveur de l'opposition illégale avant 1989, puis après 1989, pour sa défense active des locataires menacés d'expulsion.

 

1/ Enfant, tu as vécu à Cuba car ton père y était correspondant de l'agence de presse polonaise. Quelles impressions as-tu retenu de ce séjour ?

 

Cuba, c'est une expérience très spéciale. Arrivant de la grisaille de ma cité HLM varsovienne de Muranow où, enfants, nous nous amusions dans les ruines du ghetto, je me suis retrouvé dans un monde féérique. La nature tropicale, des gens amicaux et pleins de cœur. Tout passant dans la rue devenait automatiquement un ami, quelqu'un qui me saluait et qui se lançait sans problème dans une conversation. C'était l'enthousiasme de la première étape de la Révolution. Je suis arrivé en 1963, à l'âge de sept ans, c'est-à-dire à peine quatre ans après la victoire de la Révolution. J’y suis allé à l'école où l'on tutoyait les enseignants, et où le véritable respect et la sympathie mutuelle remplaçaient les formes rigides et les convenances. Lorsqu'on allait nous donner nos foulards de pionniers, on nous a amenés un soir à l'aéroport. C'était une nuit de pleine Lune tropicale. Un hélicoptère s'est posé et Fidel Castro en est sorti pour nous nouer autour du cou lui-même les foulards. Chez mes parents les portes étaient toujours ouvertes. Il venait donc chez eux des écrivains latino-américains, des poètes, des révolutionnaires. Les « uniformes vert olives » nous visitaient. Des hommes portant la barbe, le pistolet à la ceinture. Il y a eu parmi eux Ernesto Che Guevara. C'est maintenant que j'en ai conscience. A l'époque, je regardais tout cela avec les yeux d'un enfant et je ne voyais que les uniformes et les barbes.

La Révolution au quotidien, c'était le son permanent des armes qui provenaient des villas voisines dans le quartier de Miramar à La Havane, où nous habitions à côté de villas qui avaient été transformées en internats pour les élèves venant de province. Les bruits des armes se mêlaient à celui des battements sans fin sur des poubelles en métal qui servaient de tambour pour les gens qui vivaient au rythme du denge, du mozambique et du tchatchatcha. Mais, enfant, j'étais aussi capable d'écouter sans m'ennuyer, chez moi, à la maison, ni encouragé ni forcé ni observé, les discours de plusieurs heures de Fidel Castro. Car en plus de la forme qu'il maîtrisait totalement, et qui retenait l'attention, ce qui me fascinait, c'était son message du combat de David contre Goliath, de cette petite Cuba révolutionnaire luttant contre le grand empire des USA. J'écoutais alors avec attention sur un petit transistor les émissions cubaines sur les héros du Vietcong à Dien Bien Phu, ou qui étaient capables de franchir les fleuves et de placer des explosifs sur les positions des Yankees.

Je m'étais tellement imprégné de l'atmosphère du combat contre l'impérialisme de cette petite île qui est devenue ma patrie que, après mon retour en Pologne, lorsqu'il s'est avéré que le président Richard Nixon allait venir nous faire une visite, j'ai écris sur les murs de la ville « Yankee go home » et « Nixon » avec une svastika à la place du « X ». Et quand finalement le milicien du quartier est venu chez nous, ma sœur a vite lavé ma chemise sur laquelle apparaissait Nixon avec la svastika, et elle a montré la chemise lavée avec les traces de couleur. En quittant Cuba, je n'avais qu'un seul rêve : être utile d'une façon ou d'une autre à la révolution mondiale. Et le mieux eût été de pouvoir partir avec ces barbus légendaires vers les montagnes pour combattre tout ce mal et cette injustice dominant le monde. Le socialisme à la cubaine n'était pas seulement bon par rapport au capitalisme qui était mauvais, mais c'était une socialisme intéressant et romantique.

Lorsque les contre-révolutionnaires tiraient dans notre rue à partir de yacht et de bateaux à moteur, ma mère nous enfermait moi et ma sœur Magda, dans une armoire. Il y avait en face de notre maison le Comité de Défense de la Révolution (CDR). Il y en avait un dans chaque quartier. Et lors des cinq années de mon séjour, trois membres de ce comité furent tués. C'étaient des volontaires. Une véritable milice civique. Ils portaient des armes, comme tout le monde d'ailleurs, et ils étaient là pour défendre l'île face à la menace permanente d'une invasion ou d'un sabotage. Moi-même, j'ai vu de mon balcon une Cadillac qui est arrivée et d'où deux hommes sont sortis. Il sont entrés dans le bâtiment du Comité, des coups de feu ont retenti, puis avec un crissement de pneus, ils sont partis vers le rivage à 300 mètres de notre maison où un petit bateau à moteur les attendait. Et malgré cela, il y a eu tout de suite des volontaires pour remplacer ceux qui avaient été tués. Le chef du CDR était un volontaire, de la même façon que ce sont aussi des volontaires cubains qui sont partis par la suite pour l'Angola. La Révolution cubaine n'était ni orgueilleuse, ni trop rigide. Je me rappelle cette scène dans le vieux Havane lors du carnaval. Un jeune homme avait volé un morceau de viande rôtie sur un étal et on l'a attrapé. Un gendarme l'amenait (il n'y avait alors pas encore de véritable police). Le garçon n'avait pas du tout l'air inquiet et il finissait de manger le bout de viande. Il mangeait et se dandinait au rythme du carnaval qui se jouait tout autour, avec les carrosses qui passaient remplis de danseurs et de reines de la samba. Le gendarme qui l'amenait quelque part, lui aussi dansait...

Fidel Castro était aussi un pilote, et une fois il est monté dans un petit avion sans prévenir personne et il a décollé. L'artillerie anti-aérienne a commencé à tirer, tous ceux qui avaient des armes tiraient. Moi, avec un groupe de jeunes de l'internat, j'ai aussi tiré des toits de l'école avec un pistolet. Mais Fidel a réussi à échapper aux tirs et a atterri. Après quoi, il a renvoyé toute la direction de l'artillerie anti-aérienne de La Havane. Car ils n'avaient pas réussi à l'atteindre... C'était un oiseau imprévisible et plein de vie. Le chef de l'Etat le plus célèbre du monde qui jouait régulièrement au basket avec les étudiants de l'université. Alors, après cela, quand en Pologne on se retrouvait devant un Gomułka1qui s'étouffait sous sa cravate, cela ressemblait à une mauvaise blague du socialisme et de tout ce que je n'aimais pas.

 

2/ On peut dire que tu as vécu depuis ton enfance dans un milieu de gauche et anti-impérialiste, alors qu'est-ce qui explique finalement que tu aies rejoint ce qu'on appelle l'opposition anticommuniste ?

 

Après Cuba, le socialisme polonais me semblait faux, sans authenticité. Car je ne parvenais pas à comprendre pourquoi la Pologne populaire pouvait recevoir avec les honneurs militaires le criminel de guerre au Viêt-nam, Richard Nixon. Les privilèges de la nomenklatura me choquaient. Mu par un romantisme de gauche, je travaillais souvent comme ouvrier et je me suis rapidement convaincu à qui le pouvoir appartenait et qui était ici important. Ce n'étaient pas les ouvriers. Lorsque les employés de bureau des usines de radio « Kasprzak » terminaient leur repas, on retirait les fleurs et les nappes des tables. Et alors seulement, nous les ouvriers pouvions entrer. J'avais créé au lycée un cercle marxiste illégal. Pendant plusieurs années, tous les mercredis, de jeunes révolutionnaires se réunissaient dans mon appartement (je suis devenu autonome à l'âge de 16 ans) et nous refaisions le monde. Nous ne savions même pas que nous faisions quelque chose d'illégal. C'est seulement quand j'ai essayé d'éditer un journal scolaire dans mon lycée qu'il s'est avéré que nous avions reçu un refus de la censure, avec tout simplement un tampon et la mention : « Nous ne voyons pas l'intérêt d'une telle initiative ». Donc, mon contact avec l'opposition est devenu quelque chose de naturel. Après avoir travaillé dans différentes usines et aussi au déchargement des wagons, j'ai commencé à subvenir à mes besoins en écrivant et en faisant des traductions. J'avais une machine à écrire et j’y tapais des textes pour ce qu'on appelait « le second cercle » (N.d.T. la presse clandestine). Mais je ne ressentais pas cela comme dangereux.

J'avais surtout des conflits avec cette opposition à cause de son élitisme. Je n'ai pas rejoint le Comité de défense des ouvriers2(KOR), car s'il est vrai qu'il défendait les ouvriers, il ne les regroupait pas. C'était une période au cours de laquelle en Pologne un débat démocratique avait lieu dans chaque maison et, lors des réceptions, cela se passait dans les cuisines. Il y avait des conflits tendus entre ceux qui, comme moi, avaient lu les classiques du marxisme, et ceux qui connaissaient le marxisme à partir des Principaux courants marxistesde Leszek Kołakowski3. Et dans ces conflits, la perspective de sortir du socialisme n'était pas majoritaire. Nous étions des révisionnistes plutôt que des anticommunistes. Nous reconnaissions les idées pures, que le soit disant pouvoir populaire avait trahi depuis longtemps.

On m'a arrêté pour la première fois lors des « pratiques ouvrières », séjours de travail obligatoire à effectuer dans les usines, et qui précédaient l'admission à l'université. J'avais été envoyé dans l'usine de tracteur d'Ursus et on m'y a arrêté car, c'était juin 1976 et avec un groupe d'ouvriers, nous avions soudé les roues des wagons au rail.4J'ai passé tout l'été en prison et j’en suis sorti à la suite de la procédure d'appel. Le pouvoir populaire battait alors les ouvriers enfermés dans des cellules, et moi aussi je suis passé par ces bastonnades qu'on appelaient des « promenades de santé », et j'ai expérimenté ainsi le rapport du Parti ouvrier unifié polonais (PZPR) à la classe ouvrière. Mais ce ne sont pas les matraques de la milice qui m'ont enlevé de la tête le socialisme réel, mais un événement qui avait eu lieu en 1974 à Lisbonne. Lors de la Révolution des œillets, je me suis retrouvé avec mon père correspondant de l'agence PAP à Lisbonne. Lors d'un meeting sur la grande place Rocio, comme beaucoup, je suis monté sur un monument et j'ai commencé à parler des réalisations de la République populaire de Pologne. Devant des gens affamés et torturés dans les prisons de la PIDE5, l'image que je transmettais d'un État providence leur semblait comme le récit du paradis. Je me suis cru dans mon rôle pour, en finale, entendre de la bouche d'un anarchiste espagnol que, lors des grèves des mineurs dans les Asturies, la Pologne populaire avait exporté du charbon à l'Espagne de Franco. Tout mon univers s'est écroulé. C'est seulement mon Cuba qui a soutenu le processus de décolonisation et de révolution anti-impérialiste en Afrique et qui a dû, secrètement vis à vis de l'URSS, envoyer ses volontaires. Seul Cuba a cru dans la nécessité de fomenter et soutenir des « centaines de Viêt-nams », comme l'avait écrit Che Guevara. La Pologne populaire, elle, recevait avec les honneurs Nixon, le Shah d'Iran et envoyait du charbon à Franco pour qu'il puisse briser les grèves.

 

3/ Comment caractériserais tu « Solidarność » des années 1980-82 d'un point du vue social et de sa conception du monde ?

 

C'était la ligne des usines. C'était un mouvement ouvrier mais, malheureusement, sans parti ouvrier. La structure des Comités de grèves interentreprises, était la structure du pouvoir des conseils. Pendant 16 mois, le mouvement ouvrier, le mouvement de grève cogérait la vie économique en commun dans un grand pays européen, en confrontation avec les structures du Parti. On exigeait la réalisation du principe du pouvoir du peuple inscrit dans la constitution de 1952. Le slogan était « Le socialime oui ! Les déformations non ! ». Et ce n'était pas une échappatoire. C'est comme cela que pensaient vraiment les ouvriers des chantiers navals, et c'est pour cette raison que c'est ce slogan qui figurait à l'entrée des chantiers « Lénine ». A ce moment là, je suis alors passé avec un groupe de jeunes journalistes d'un emploi à l'agence PAP au Bureau d'information du syndicat Solidarność de la région de Mazovie. J'étais correspondant dans la plupart des congrès et réunions de la Commission nationale du syndicat. J'ai vu comment les intellectuels liés au KOR ont cherché à manipuler les ouvriers. A émousser leur radicalisme qui empêchait de conclure un accord avec la nomenklatura du Parti. J'ai vu des ouvriers qui, lors de la Rencontre ouverte des Délégués de Solidarnośćde la région de Mazovie portaient avec fierté leur mandat ! Le Programme adopté alors d'une « République autogérée », et en particulier la loi sur l'autogestion ouvrière, était une tentative pour faire aboutir la révolution, tant celle de 1917 et que celle de 1956.6C'est plus tard que le dissident Adam Michnik7a expliqué que tout cela n'étaient que des ruses pour tromper les communistes. Il ment, car ceux dont il parle n'étaient pas des communistes, et ils n'avaient pas peur de Michnik mais des conseils d'autogestion ouvrière. Si Michnik et ses collègues ont trompé quelqu'un, ce sont les ouvriers. La défaite décisive de Solidarnośća été en fait réalisée par les élites, toutes ensembles : cléricales, du Parti et de l'opposition. Ils tenaient dès le début le même langage et ils avaient tous particulièrement peur de « la populace rebelle ».

La conception de la « grève active » qui consistait à contrôler la production au lieu de faire une grève destructrice dans la situation d'une économie de pénurie, a eu des résultats complexes (il suffit de se souvenir de la phrase mémorable du porte-parole du gouvernement visant les grévistes selon laquelle « Le gouvernement arrivera toujours à se nourrir »). On a donc finalement eu l'idée de ne pas interrompre la production, mais seulement de prendre les clefs de l'usine aux directeurs. Les cadres ingénieurs formaient l'avant-garde du « Réseau des entreprises d'avant garde », et ils ont lancé l'idée d'autogestion, de contrôle ouvrier sur l'économie. C'étaient des membres des conseils ouvriers, des ingénieurs, des techniciens qui étaient incomparablement mieux préparés à diriger la production que les imbéciles de directeurs qui étaient redevables de leur nomination uniquement grâce au Parti. Dans les entreprises en grève rien n'a été volé, car la propriété de l'entreprise était devenue la propriété de ceux qui y travaillaient, et du coup, ils étaient capables de la surveiller. Dans les entreprises réalisant la grève active, il n'y avait pas d'alcool. Je me rappelle cette scène émouvante où l'on a attrapé des ouvriers avec des bouteilles de vodka à la porte de l'usine et on leur a donné le choix : ou rentrer à la maison ou accepter qu'on leur casse la bouteille sur leur tête. La majorité a accepté avec le sourire et une tête ensanglantée de se joindre aux grévistes. Les élites avaient alors réellement de quoi avoir peur. C'est Lech Wałęsa qui a prit alors tout seul, et contre l'avis de la majorité des syndicalistes, la décision de lever l'appel à la grève générale au printemps 1981. Ce fut le début de la fin. On discute aujourd'hui pour savoir si Wałęsa était un agent de la police secrète. Moi, ce qui me suffit, c'est de savoir qu'au moment décisif, il a trahi les ouvriers et qu'il poursuit cette trahison jusqu'à aujourd'hui.

 

 

4/ Tu as été arrêté plusieurs fois sous le régime de la loi martiale, mais auparavant, tu as aussi eu affaire en Espagne à la police de Franco. Peux tu comparer la police de Franco avec celle de Jaruzelski, et comment caractériserais-tu les différences ?

 

J'ai vraiment eu peur en Espagne. Les partisans du « Christ Roi » (des milices fascistes) ne blaguaient pas. La police entourait la manifestation et ne laissait sortir personne. Et eux, ils visaient avec leurs pistolets les manifestants, les syndicalistes, ou ils les battaient avec des chaines et des casse-têtes. Je me rappelle que nous courrions d'une église à l'autre avec le slogan « Non à la peine de mort ! », et de vraies balles sifflaient autour de nous. C'est alors qu'on a condamné à mort par étouffement (le garrot espagnol) une fille membre du FRAP, alors qu'elle était enceinte. Je me rappelle qu'ils donnaient des coups à travers les bottins téléphoniques, les serviettes mouillées pour qu'on ne décèle pas ces coups, et je me souviens de l'étouffement dans les baignoires des chambres d'hôtels. Chez nous, dans les années 1970 ou 80, de telles choses ne se produisaient plus en pratique. On pouvait certes donner des coups, mais on ne torturait pas. C'était des coups primitifs, plein de colère, de peur et de ressentiments, mais c'était rarement cruel. Et ces différences sont importantes pour la victime. Les gardiens de prisons et les miliciens nous montraient très souvent leur sympathie et leur solidarité. Ils haïssaient les agents de la police politique (SB) encore plus que nous je pense. Ils avaient été éduqués dans la Pologne populaire à respecter les gens éduqués, et l'obligation de devoir les traiter comme des criminels de droit commun les déstabilisaient. Il n'est donc pas étonnant qu'ils ne supportaient pas la police politique qui nous amenait chez eux. Je me rappelle cette scène d'un procureur militaire dont les mains tremblaient et qui avait des larmes qui lui coulaient sur les joues car il devait procéder à l'interrogatoire d'une jeune fille de 18 ans qui avait un visage subtil et beau, et qui aurait pu être sa fille. Il pleurait en se cachant derrière son manteau lorsque vint mon tour d'être interrogé, et c'est moi qui le réconfortais. J'ai eu l'impression que lorsque nous avons été arrêté dans le camp d'internement ou dans la prison, et que nous avons refusé toute conversation avec la police politique, nous avons procuré une grande joie secrète aux gardiens de prison et aux miliciens.

 

5/ Que penses-tu de la loi martiale en Pologne ?

 

Jaruzelski, contrairement à ce qu'il a affirmé n'a ni défendu le socialisme ni l'indépendance, mais il a défendu les postes et le pouvoir pour lui-même et pour ses complices. L'état de guerre a tué l'espoir des ouvriers polonais, de l'intelligentsia polonaise qui s'était associée aux ouvriers, de la majorité de la société. Il a tué l’espoir des prolétaires dans le monde entier selon lequel une révolte ouvrière peut ajouter la démocratie au système de garanties sociales créé par le socialisme réel. L'espoir d'un socialisme par en bas, démocratique, et donc créé par la volonté du peuple et non pas pour l'usage d'une petite élite. C'est pour ces raisons que, sans plus aucune discussion, après la loi martiale, les élites des deux côtés de la barricade ont sans aucune honte rejeté le socialisme et se sont partagées les dépouilles de la privatisation, en transformant les héros de cette période en parias et en bêtes de somme, ce qui dure jusqu'à maintenant. Lorsque quelques années après la fin de la Pologne populaire, j'ai fait un discours au parlement8en m'opposant aux réformes libérales, une députée de la SLD (« ex-communiste »)9provenant de l'ancien appareil du Parti, s'est approchée de moi en me lançant cette question dramatique : « Alors pourquoi avons-nous renversé le socialisme ? ». Ce à quoi je lui ai répondu : « Tout d'abord, ce n'est pas vous mais nous. Ensuite ce n'est pas nous qui avons renversé le socialisme mais vous. Et il n'y a plus de socialisme, en revanche, vous, vous êtes toujours là ».

 

6/ Comment analyses-tu l'évolution des conceptions idéologiques et politiques de Solidarność après la proclamation de l'état de guerre ?

 

L'Eglise a constitué un élément important pour la formation de la conception idéologique de Solidarność. C'est elle qui s'est faufilée, en profitant du vide idéologique dû à l'absence d'un parti ouvrier. L'éthique du mouvement ouvrier avait déjà été détruite à l'aide de cérémonies officielles, pour lesquelles la participation était obligatoire et non spontanée, et où les chants révolutionnaires devenaient des hymnes à la gloire d'un pouvoir de plus en plus aliéné qui, lors des moments de tensions, faisait tirer sur les ouvriers. Mais le mouvement Solidarność qui comptait plusieurs millions de membres, possédait une dynamique égalitaire et progressiste. Lorsque le vice-premier ministre Pyka s'est rendu chez les ouvriers grévistes des chantiers navals de Szczecin, il a dès le départ dû répondre à une question : « Quel est le prix d'un carré de beurre ? ». Comme il n'était pas en état de donner de réponse, les ouvriers ont refusé de discuter avec le vice-premier ministre. La rébellion du peuple était dirigée contre les privilèges du pouvoir qui était, en fait, si limités que, en regardant avec la perspective de notre époque, on pourrait penser qu'ils étaient ridicules. Mais pourtant, à l'époque, ils soulevaient de la révolte car ils étaient en contradiction avec le principe d'égalité.

C'est la loi martiale qui a fait que le mouvement s'est rabougri. Les élites ont tourné le dos aux masses ouvrières, car les sanctions économiques contre la Pologne se sont révélées plus efficaces que les grèves. Ce ne sont plus les structures syndicales qui faisaient la politique, mais les employés de bureau faisant la course entre le Comité central, l'épiscopat et l'ambassade des États-Unis. C'est sur cette base que le compromis entre élites a été élaboré en vue des négociations de la Table ronde. Solidarność n'était plus qu'un supplément, qu’un ornement, mais n'était plus un sujet du mouvement démocratique de masse. En Pologne, ce ne sont pas les ouvriers qui ont voulu et exigé le capitalisme, ce sont les élites qui l'ont introduit derrière leur dos et sans leur accord. Toutes les grèves qui ont eu lieu depuis la proclamation de la nouvelle République après 1989, ont été dirigées contre les privatisations qui n'ont jamais été officiellement approuvées par les structures de Solidarność. L'ancienne Solidarność, celle qui a compté 10 millions de membres, était opposée aux privatisations, au changement de système, car elle constatait à chaque pas, qu'elle perdrait sa position dans le cas d'un tel changement. Mais le problème est qu'elle n'avait pas de parti ni de mouvement social. Les chefs historiques ont trahi ou, comme Andrzej Gwiazda, ont été mis de côté. Et il n'y avait pas de moyens pour en créer d'autres. Le mouvement ouvrier quittait le devant de la scène en même temps que la classe ouvrière la grande industrie. Et le seul média qui s'est opposé à la privatisation pendant de très nombreuses années, ce fut Radio Maryja, une station radio obscurantiste, d'un catholicisme réactionnaire, mais qui, malgré cela, s'opposait à la transformation systémique basée sur l'expropriation de la propriété des masses et des résultats de leur travail. Il ne restait plus aux masses qu’à prier.

 

7/ Que peux-tu dire des grèves qui ont précédé la Table ronde de 1989 ? Est-ce qu'il y avait alors « le risque » d'une nouvelle révolte sociale qui aurait échappé à tout contrôle ?

 

Lorsque nous avons publié avec Józef Pinior en février 1988 notre déclaration, portant le titre de « Révolution démocratique » nous avons prévu avec une étrange exactitude le scénario de changement qui allait se produire. Ce texte nous l'avons publié après la scission qui était intervenue dans la Parti socialiste polonais (PPS) clandestin, en créant la fraction « PPS – Révolution démocratique » (PPS-RD) qui proclamait que des grèves allaient éclater au printemps et qu'elles allaient entraîner un changement de système. Nous avions également annoncé que notre parti allait en prendre la direction. Nous avons tous les deux essayé de le faire, ce qui nous a ramené en prison. Pinior pour sa participation à la grève dans les établissements « Dolmel » de Wrocław et moi pour avoir organisé le meeting de grève à la mine « Bassin minier rouge ». Cet échec à prendre la direction politique du mouvement de grève par la seule gauche d'opposition déclarée devait amener à l'instrumentalisation des ouvriers par les élites engagées dans la conclusion d'un accord entre le pouvoir et l'opposition avec la participation active de l'Eglise.

Nous avons connaissance d'un document dans lequel le primat de Pologne, Józef Glemp, s'adresse au 1er secrétaire du PZPR au pouvoir pour lui demander de refuser la participation du PPS aux négociations de la Table ronde. Les socialistes (marxistes radicaux) ne correspondaient en effet pas à l'esprit des négociations visant à la restauration du capitalisme. Le mouvement de grève n'était pas assez puissant car il n'avait pas de direction. Les grèves éclataient spontanément et avaient surtout comme exigences des revendications économiques. Le pays était alors englué dans l'effondrement économique, avec des dirigeants de Solidarność qui étaient mêlés à des négociations pour participer au pouvoir et qui ne s'intéressaient pas du tout, à la différence de ce qui s'était passé en 1980-81, aux contenus des revendications ouvrières. Les grèves n'étaient dans ce contexte utiles uniquement que pour augmenter la force de négociation des élites de Solidarność.

Et dès que les négociations ont réellement commencé, j'ai moi-même été témoin de la venue d'un certain Alojza Pietrzyk, membre de la Commission nationale de Solidarność, qui est venu pour éteindre la grève dans la mine de lignite de Belchatów, afin de pouvoir retourner tranquillement à la table de négociations avec le pouvoir. Ces conversations étaient leur argument principal. J'ai alors vu 7000 mineurs rassemblés dans un meeting et pleurant de rage, lorsque quelqu'un a commencé à entonner l'hymne national pour annoncer la fin de la grève. Ils chantaient en se sachant manipulés, car ils savaient que l'accord sur les salaires serait pire que ce contre quoi ils s'étaient mis en grève. Car, après la loi martiale, Solidarność n'avait plus cette force ni ce nombre d'adhérents, et surtout cette combativité d'autrefois. On lui avait cassé sa colonne vertébrale et personne n'était plus en état de se lever et de se montrer inconciliant, en soulignant que la chose la plus importante était qu'on avait reçu un mandat de la base. Le syndicat n'était plus qu'un argument dans la négociation aux mains des élites. Et c'est à partir de ce moment là que Solidarność a commencé à refluer et à perdre en importance.

 

8/ Quel est à ton avis le rôle des services secrets occidentaux dans l'évolution de l'opposition des années 1981-1989 ? Carl Bernstein dans le « Times » a développé la thèse selon laquelle il y aurait eu un plan élaboré en commun entre Reagan et Jean Paul II visant à renverser le communisme ? Que penses-tu de cette théorie ? Considères-tu que le pape était un homme réactionnaire, et de tendance pro-étasunienne ?

 

Il n'y a jamais eu de communisme en Pologne. Le socialisme réel se basait sur un contrat entre le pouvoir et la société : des assiettes bien remplies contre une absence de démocratie. Mais lorsque la course aux armements a fait que les assiettes sont devenues de plus en plus vides, des révoltes sociales ont commencém visant à obtenir un supplément dans les assiettes. Et quand il est apparu que le pouvoir n'était plus en état de fournir magiquement des biens ou d'organiser de façon rationnelle la production, car il était tué par les dépenses militaires et la rigidité de l'appareil, alors on a commencé à exiger un changement de système. Et le plus simple était de demander que ceux qui n'avaient pas réussi à assurer leurs promesses s'en aillent. Il ne s'agissait plus d'un simple changement d'équipe dans le cadre du système. La première tentative d'en arriver à un véritable pouvoir du peuple dans les années 1980-81 avait entraîné l'adoption de la loi sur l'autogestion ouvrière, avec la conception de la grève active et le programme d'une République autogérée. Lors de la seconde tentative, le système était complètement vermoulu.

Discuter pour savoir qui le premier a donné un coup assez fort pour que le système s'effondre n'a aucun sens. Mais affirmer qu'il a fallu que pour faire tomber l'arbre vermoulu, un jeu mystérieux des services secrets qui seraient en état de faire l'histoire est une absurdité.

Le pape Jean-Paul II n'était pas réactionnaire au sens social de ce terme, mais uniquement au sens de la doctrine de la foi, c'est-à-dire du dogme de l'Eglise. Et cela n'avait aucune influence sur un système social n'importe où. Juste avant la publication pour le centenaire de l'encyclique Rerum Novarum, de l'encyclique Centessimus Annus, on a observé une attaque contre Wojtyla dans le Financial Times de la part d'un certain Wyles qui prévenait que cette encyclique contenait des éléments perturbateurs provenant du fait que le pape polonais avait un esprit communisé en raison de son éducation subie dans la Pologne populaire.

La doctrine sociale de l'Eglise contenue dans cette encyclique et dans Laborens exercens contient beaucoup d'arguments permettant d'aller à la recherche d'un système différent tant du socialisme réel et que du capitalisme corporatiste actuel. Ce n'est pas par hasard que le parti radical paysan « Autodéfense » cite jusqu'à aujourd'hui ce pape qui soutenait qu'il n'était pas obligatoire que ce soit le capitalisme qui succède au communisme. Mais il faut faire une nette différence entre les points de vue et les paroles de Wojtyła, et les opinions et les activités de l'Eglise polonaise. Car cette Eglise a joué un rôle énorme dans la restauration du capitalisme, ce sur quoi, en dépit des apparences, le pape ne pouvait pas et ne devait pas avoir de grande influence, car il s'occupait comme personne d'autre auparavant du monde entier, et pas seulement de la Pologne.

 

9/ Quelle était la position de la gauche de Solidarność dans les années qui ont précédé la Table ronde ?

 

Je me souviens que, lors des négociations de la Table ronde10, après dix jours de grève de la faim visant à protester contre le fait qu'on n'avait toujours pas libéré nos prisonniers politiques, nous avons organisé une manifestation du PPS-RD devant le tribunal de Wrocław avec le slogan « Une table aux pieds cassés » et « Kiszczak laisse tomber !11 ». Nous allions au procès de Józef Pinior qui était accusé pour sa participation à l'organisation de la grève dans les établissements « Dolmel ». Une de nos camarades est entrée dans la salle du tribunal avec une jupe faite uniquement en feuilles de palmiers. Pour cette simple protestation au cours du procès, plusieurs d'entre nous furent immédiatement emprisonnés pour avoir manqué de respect envers le tribunal. Le 1er mai 1989, nous avons participé au défilé de la fête du travail à Varsovie au sein d'un groupe de syndicalistes radicaux de « Solidarność 80 »12  et du PPS-RD en criant : « Des élections libres, et pas une mascarade ! ». Dans ce cortège impressionnant qui comptait 10 000 manifestants, nous étions quelques centaines. Nous estimions que lorsque des élections ne sont démocratiques que pour un certain pourcentage, cela devient une farce13, et donc que le compromis de la Table ronde était une trahison. Et ce qu'a fait immédiatement après les élections Balcerowicz avec l'économie, est bien la preuve que nous avions raison.

En 1989, les structures de Solidarność du bassin minier m'ont accordé le titre « d'homme de l'année ». J'étais leur héros. Parce que j'avais réussi avec des camarades à me hisser sur le toit du Comité central du Parti et à y accrocher un slogan exigeant la libération des prisonniers politiques, puis j'avais été mis aux arrêts à Sosnowiec avec l'accusation d'avoir tenté d'organiser une grève des mineurs dans la mine « Bassin minier rouge ». Lors d'une rencontre avec une centaine d'ouvriers, j'avais expliqué que le nouveau gouvernement et son programme constituaient une menace mortelle pour les travailleurs. Mais eux, même s'ils éprouvaient pour moi de la sympathie et du respect, avaient les yeux bouchés et répétaient comme une mantra : « Nous avons cru dans le gouvernement de Mazowiecki ». Aujourd'hui, il ne reste plus une seule mine en activité dans l'ancien bassin minier rouge.

Nous avons élaboré une analyse au PPS-RD qui nous a convaincu que nous nous trouvions devant une chance historique de construire un système de justice sociale. Car la nomenklatura du Parti était en train de tomber dans la poubelle de l'histoire et que sa place ne pouvait pas être remplacée par une bourgeoisie, parce que tout simplement une telle classe n'existait pas en Pologne. Alors on pensait qu'une démocratie, comprise comme un jeu d'intérêts entre différents groupes et classes dans la société pouvait être bâtie, où chaque conflit serait résolu dans le cadre d'un forum installé dans la seconde chambre du parlement, la Chambre du travail (conception provenant du leader socialiste de l'entre-deux-guerres, Niedziałkowski) ou d’une Chambre socio-économique, tel que c'était prévu dans le programme de la première Solidarność (N.d.T. au cours des années 1980-1981). Un jeu de conflits et de compromis successifs entre différents groupes sociaux devait assurer une dynamique équilibrée, car il n'y aurait pas vraiment de classes qui auraient pu confisquer la démocratie et faire de l'État un comité exécutif travaillant à la réalisation de ses propres intérêts. Nous avions oublié cependant que la Pologne était endettée et que le mécanisme d'exploitation et de domination peut être reconstitué par le biais du mécanisme de dépendance extérieure envers les créditeurs et leurs institutions, comme le FMI. Et puis nous ne voulions pas admettre que, dans une société sans possesseurs de capitaux, il était possible d'assurer une accumulation primitive basée sur des décisions politiques créant une classe de propriétaires. Nous nous sommes trompés. Même si nous avons bien analysés les intentions de la Table ronde.

 

10/ Comment analyses-tu les attitudes de Solidarność, de l'Eglise et du pouvoir du Parti envers toi et tes camarades de la gauche à la veille de la signature des accords de la Table ronde ?

 

Les élites de Solidarnośćme considéraient comme un traitre et l'ennemi public n° 1. Car je provenais de la même université de Varsovie qu'eux et de la même opposition. J'avais même été interné dans la même prison que Michnik et Kuroń à Białołęka. Mais j'étais du côté de ceux qu'ils ont trahi et laissé tomber avec facilité pour faire carrière, et gagner des avantages personnels. Ils étaient mes idoles et ils savaient bien que je savais ce qu'ils avaient dit et avaient fait auparavant, et à quel point ils s'étaient écartés de notre itinéraire commun. Un témoin toujours politiquement en activité provoque l'inconfort. Lors de la scission au sein du PPS14, j'ai tout d'un coup « appris » à la fois dans le principal journal clandestin Tygodnik Mazowsze, et dans l'organe central du PZPR, Trybuna Ludu, que j'étais en fait un agent du KGB. J'ai alors commencé à comprendre que ce n'était pas par hasard, et que des gens comme moi gênaient à la fois les vieilles comme les nouvelles élites qui voulaient mentir à la société. La panique saisissait le PZPR. Il avait surtout peur d'un parti de gauche, d'un PPS, qui pourrait leur prendre le monopole du pouvoir. C'est pour cela que, dans la foulée des documents devenus accessibles pendant le processus de lustration anticommuniste, on a trouvé une lettre du Bureau politique du PZPR adressée au Vatican dans laquelle on demandait au Saint-Siège comment il réagirait à la prise du pouvoir par le PPS. Ce qui explique les mouvements de nervosité de la police politique (SB). Ils sont par exemple entrés par les portes et les fenêtres lors du congrès de refondation du PPS, comme dans un film d'action, allant même jusqu'à nous arrêter pendant la conférence de presse devant les journalistes étrangers. Les cadres du Parti étaient morts de peur devant nous, ce qu'a prouvé l'envergure de la pénétration de notre milieu par la police et les filatures visant le journal Robotnik(l'Ouvrier) que nous avions reconstitué comme organe du PPS. Je ne peux pas dire en revanche grand chose de l'Eglise, si ce n'est de rappeler qu'elle s'était opposée à notre présence aux négociations de la Table ronde, ou en mentionnant cette anecdote sur le « héros » de l'Eglise polonaise, le cardinal Wyszyński, qui lors d'un sermon du dimanche avait déclaré : « Ils vous donnent l'école gratuite, ils vous donnent les soins gratuits, et vous allez alors aussi travailler gratuitement ». Voilà quel était leur credo !

 

11/ A ton avis, quelles étaient les positions de classe des différents protagonistes des accords de 1989 ?

 

La Table ronde, ce fut un compromis entre élites. Une réunion de brigands précédant l'attaque d'une banque. Ils sont devenus une classe lorsqu'ils ont transformé les résultats des efforts de plusieurs générations en petits morceaux selon la proportion : une usine contre une villa avec un belle voiture et un bon compte en banque. Les cadres du PZPR ont échangé leur pouvoir limité et leurs privilèges matériels assez faibles si l'on regarde avec la perspective d'aujourd'hui, contre un véritable pouvoir qui ne peut être assuré qu'avec la grande propriété privée. Le symbole de ce processus, c'est Aleksander Kwaśniewski qui, pour avoir participé à la « révolution de velours» polonaise a pu accéder à Davos, qui est devenu quelqu'un à Davos, qui a travaillé pour les États-Unis et pour le grand capital en tant que chef de la fraction parlementaire de la SLD, puis en tant que président de la République. Ceux qui sont les véritables créateurs et réalisateurs du capitalisme sauvage polonais sont les mêmes qui ont raté totalement les chances du socialisme. D'abord en gouvernant n'importe comment, puis en détruisant grâce à la loi martiale le mouvement ouvrier, puis enfin, en concluant un accord avec les dirigeants nominaux de ce mouvement lors de la Table ronde.

On oublie souvent qu'il y avait aussi un autre sujet participant à la Table ronde – le Parti paysan unifié ZSL. C'est le seul parti politique existant du temps de la Pologne populaire qui a pu garder tous ses biens et qui continue à participer au pouvoir tout en augmentant la quantité de ses biens. Le PSL, après avoir modifié quelque peu son nom, est devenu une grande entreprise capitaliste qui possède une grande partie du secteur agro-alimentaire. Ce que le parti ne prend pas, ce sont ses membres qui le prennent. Ils gouvernent sans concurrence dans les banques coopératives et les collectivités locales, là où le pouvoir économique se décline en pouvoir politique. C'est en fait un mouvement de classe de l'oligarchie rurale et des petites villes qui n'a jamais hésité à s'associer à tous les partis politiques se succédant au pouvoir, uniquement pour les intérêts particulier de son parti et de ses membres.

 

12/ Pourquoi personne ne rappelle aujourd'hui que, à côté de la Table ronde politique, il y a eu une Table ronde sociale et une Table ronde syndicale, et pourquoi ne se concentre-t-on que sur la Table ronde politique ?

 

Car toutes ces petites tablettes sectorielles n'étaient qu'un rideau de fumée. Puisque personne n'a jamais essayé de réaliser les accords qu'on y avait conclus. Le plan Blacerowicz15a rayé tous les accords sociaux conclus sur ces tables. Ryszard Bugaj, qui a pris part à ces négociations, rappelle encore aujourd'hui avec colère que l'on s'était mis d'accord lors de la Table ronde pour qu'on lance dans toute la société un débat sur les différentes variantes possibles de réforme économique. Alors que le parlement issu des accords de la Table ronde, et où il y avait une majorité de membres de l'ancien pouvoir, a donné après juin 1989 son accord sans sourciller à ce que Balcerowicz reçoive carte blanche. On a appliqué en Pologne, comme dans n'importe quel pays du Tiers monde, le programme standard d'adaptation du FMI. Cela s'est passé dans une situation qu'on peut qualifier de loi martiale économique. On a détruit avec préméditation tout ce qui appartenait à l'État, et on a volé ses biens à l'abri de la loi. Le pays s'est retrouvé submergé par ce qu'on a appelé les « brigades de l'hôtel Mariott », des experts occidentaux qui, pour des sommes énormes, donnaient des conseils comment désindustrialiser le plus rapidement possible le pays. Lors de ces négociations, le fameux spéculateur George Soros est arrivé en Pologne et a offert de l'argent pour former les élites néolibérales. C'est ainsi que naquit au cours de la première phase de transformation systémique la très influente Fondation Bathory. Un militant de gauche originaire de New York, Arthur Lipow, fréquentait le milieu de Soros à l'hôtel Bristol de Varsovie, et il nous a amené la note qu'il avait arrachée et où était écrite en anglais au crayon par Soros lui même, les grandes lignes de ce qui allait se passer. On y trouvait quelques points intitulés « Plan for Poland ». Il est inutile de souligner que ce sont justement ces « quelques points », et non pas les accords conclus avec les experts et les négociateurs sociaux lors de la Table ronde qui furent réalisés.

 

13/ Quel est ton avis sur les élections de 1989 ? Pour quoi les électeurs ont-ils voté ? Est-ce que le boycott a en partie réussi ?

 

Le boycott fut un échec, et ne pouvait pas réussir. On avait soulevé chez les gens un immense espoir. Tout le monde voulait participer à des élections, même si elles n'étaient démocratiques que pour 35% des sièges. Les gens ont voté, pour que ce soit comme à l'Ouest. Ils avaient faim de jolies choses, d'étalages bien remplis. Personne ne leur a alors dit que, en remplissant les étalages, le nouveau pouvoir allait leur vider les poches. Personne n'imaginait qu'apparaitrait un nouveau phénomène terrible – le chômage. A la télévision, les artistes connus déclamaient qu’enfin nous nous retrouvions « chez nous ». Et personne ne supposait que bientôt allaient commencer les expulsions de familles entières de leur logement directement dans la rue. Ce n'était pas non plus des élections réelles, en ce sens que l'on n'a pas voté pour un programme réel, mais pour Solidarność, pour les candidats qui figuraient sur la photo à côté de Wałęsa. On a voté pour le changement. Et la situation semblait si mauvaise qu'on pensait qu'elle ne pourrait être pire. Auparavant, les gens ne prenaient plus part aux élections, alors comment auraient-ils pu imaginer que tous ces gens sympathiques qui promettaient tant de choses, allaient décevoir ? La démocratie c'est mieux, ce sera mieux, ont-ils pensé. Le mot privatisation n'est pas tombé une seule fois lors de la campagne électorale. Il n'y avait que des phrases générales. Sur la liberté, sur la communauté, sur la démocratie, sur l'économie de marché qui permet de gagner de l'argent véritable et de choisir le type de bien que l'on veut consommer. Le paradoxe est que les candidats eux mêmes, hormis quelques uns, ne savaient même pas ce qui allait ressortir de tout cela. Et finalement Wałęsa a promis à chacun 100 millions de zlotys, et on peut dire que les gens se sont laissés achetés.

 

14/ Peut-on dire que Solidarność qui est réapparue en 1989 était la même que celle qu'on avait connu en 1980 ?

 

En fait, on peut dire que, après 1989, Solidarność n'a pas existé en tant que mouvement social, pas plus que comme syndicat. Elle a été réduite à jouer le rôle de comité électoral de Lech Wałęsa et de ses partisans. Un sigle sur le quotidien Gazeta Wyborcza (Journal électoral).16Ce n'est pas un hasard si on a réduit la démocratie aux élections et que le premier journal libre se soit appelé le « Journal électoral ». Il s'agissait d'un pouvoir pour les élites, et non pour régler les problèmes sociaux. Les grèves politiques sont devenues impossibles, et les grèves économiques ont été dispersées, car elles n'avaient aucune chance de succès. Parce qu'il ne s'agissait plus d'un pouvoir sans légitimité, qui devait compter avec les ouvriers, car ceux-ci au moins formellement selon ce qui était inscrit dans la constitution étaient censé auparavant exercer le pouvoir. Cette fois-ci le pouvoir fut pris par le capital. Il était donc tout simplement plus facile de fermer les usines qui faisaient grève, et c'est ce qui a commencé à faire peur aux gens. La force de Solidarność avait été sa capacité d'action au niveau des régions et du pays. C'était désormais terminé, il n'y avait pas de direction et, plus important encore, plus d'arme de la grève. Ce fut la fin.

 

15/ Comment analyses-tu les réactions de la société face à ce qu'on a appelé les réformes du marché en 1989 ? Existait-il une sorte de permission sociale pour la privatisation et la thérapie de choc ? Depuis quand le mot « capitalisme » a-t-il acquis en Pologne une aura positive ?

 

Au début des réformes lancées par Balcerowicz, alors qu'on n'avait pas encore liquidé les conseils des travailleurs dans les entreprises, il y a eu une réunion dans les établissements « Rosa Luxemburg », qui n'existent plus aujourd'hui, de quelques centaines de représentants des commissions de Solidarność des entreprises et des conseils des travailleurs, en présence de Leszek Balcerowicz qui était alors vice-premier ministre et ministre des finances. Un ouvrier s'est alors levé et a demandé : « Quand et qui a décidé qu'on devait privatiser en Pologne toutes les entreprises ? Est-ce que c'est la société, et si oui, sous quelle forme a-t-elle exprimé sont accord ? ». Balcerowicz est devenu rouge de colère et a répondu à la question par une question : « Et qui parmi vous vit plus mal maintenant ? »... Et alors, une mer de mains se sont levées. Un an plus tard, dans un interview accordé à une journaliste du Sztandar Młodych, Balcerowicz a répondu ainsi à la question de savoir qu'est-ce qu'il ferait quand l'acceptation par la société des réformes du marché et de la privatisation se terminerait. Il a alors donné une réponse désarmante de franchise : La thérapie de choc consiste dans le fait de privatiser et de réformer le plus possible avant que la société ne puisse réagir à ce choc...

Mais jusqu'à aujourd'hui, les politiciens n'aiment pas trop utiliser le mot capitalisme, car il garde une connotation malfaisante, désagréable. La construction du capitalisme dans un pays où il a fallu « nommer » les capitalistes car personne n'avait l'intention de répéter le processus séculaire d'accumulation du capital, était une affaire délicate, ce pour quoi pendant la période de transformation on a préféré utiliser le mot « d'économie de marché » plutôt que de capitalisme. Et ceux qui voulaient apparaître comme étant sensibles aux questions sociales ajoutaient souvent le mot « sociale » à économie de marché.

On a pendant très longtemps essayé de faire croire aux gens que tous pourraient devenir des capitalistes. D'où, au début, ces millions de Polonais qui vendaient tout et n'importe quoi dans les rues sur des lits pliants, puis qui ont occupé des stands dans les bazars, etc. Aujourd'hui, la police et la garde municipale ont chassé des rues ces pionniers du capitalisme. Mais au début, beaucoup de tout nouveaux chômeurs ont vécu de ce commerce, et ont vraiment cru qu'ils allaient pouvoir grâce à cela s'acheter un magasin, et peut-être même un supermarché. Aujourd'hui, ce sont des vagabonds, mais d'où auraient-ils pu savoir que ce n'était qu'une phase transitoire qui allait disparaître très vite ? On a fait croire aux travailleurs qu'ils seraient des actionnaires, on les a achetés avec des actions, des bons de participation qu'ils ont finalement dû vendre pour survivre. L'actionnariat des travailleurs en particulier, des contes d'Esope, ont constitué une méthode particulièrement efficace qui a permis de casser la résistance des militants syndicaux face à la privatisation. Il est intéressant de se rappeler que, juste après la proclamation de la loi martiale, le futur premier ministre Rakowski a, lors d'une conférence de presse devant les journalistes étrangers, déclaré qu'on avait proclamé l'état de guerre en Pologne pour que la société subisse un choc. J'étais à l'époque en prison pour avoir distribué des tracts dans un autobus où l'on m'a arrêté le 17 décembre 1981. Mon avocat, devant le tribunal militaire qui me jugeait, a essayé de me défendre en soutenant que j'étais dans un état de compréhension incomplète. Et il a rajouté : si Rakowski a déclaré que le pouvoir voulait produire un choc, dans le cas de mon client, moi en l'occurrence, cela a pleinement réussi. Nous avons donc eu en Pologne deux chocs successifs, de la part des militaires puis de la part du marché. Tout cela avant que Naomi Klein n'ait parlé de « La doctrine du choc ».

 

16/ Quels sont les principaux résultats des réformes des années 1990 pour la société polonaise ?

 

Le plus visible, c'est la polarisation sociale. Puis vient en deuxième position l'atomisation, la rupture des liens sociaux qui dépendaient du marché du travail, la dispersion, le caractère provisoire des contrats de travail. Et enfin, le fait que l'on a retiré aux gens la possibilité de satisfaire leurs besoins économiques élémentaires et vitaux en travaillant seulement les huit heures réglementaires. L'allongement du temps de travail a provoqué la désintégration non seulement des liens sociaux, mais aussi familiaux. On peut rajouter à cela le fait que plus de 70% de la société polonaise ne peut plus profiter des vacances pour se reposer. La fatigue et le sentiment permanent d'être menacé provoquent l'apathie, et la dépression est devenue une maladie sociale. Il est vrai que le nombre des étudiants a augmenté de façon phénoménale, mais c'est au prix de la qualité des études qui se sont multipliées comme des champignons après la pluie avec des universités privées dont le niveau est misérable et dont les diplômes donnent rarement la possibilité de trouver du travail en raison d'une structure économique qui reste peu modernisée.

L'absence de développement du secteur des hautes technologies, la stagnation de la science, tout cela fait que le diplôme et l'éducation ne donnent plus automatiquement de possibilité de promotion sociale. Donc, on se retrouve dans une situation où l'on hérite de la pauvreté, du chômage et de l'exclusion sociale qui domine, car il n'existe plus de canaux efficaces d'ascension sociale. Un élément de cette exclusion sociale, c'est la perte de son travail, la maladie, la baisse des revenus entrainant la perte du toit au-dessus de sa tête. L'accès aux services médicaux est devenu dépendant de la grosseur de son porte-monnaie, et pour la majorité, soigner les maladies graves est devenu ou impossible ou lié à la décision de renoncer à payer des choses aussi importantes que le loyer ou les échéances de ses crédits. Une des manifestations visibles de ce processus, c'est le retour de la tuberculose comme maladie sociale, alors qu'en fait, pendant la période de la Pologne populaire, cette maladie avait disparu. Beaucoup de personnes âgées n'ont même pas l'argent pour acheter les médicaments qui sauvent la vie. C'est pour cela qu'elles meurent, comme on dit chez nous, à cause « de médicaments non achetés ». A côté du chômage, la plaie sociale c'est la perte d'un domicile fixe.

Dans ces conditions, il est impossible de voir naître une société civile. Les gens, par manque de temps, ne peuvent évidemment pas s'engager dans une activité sociale, syndicale, ou politique. Le taux de syndicalisation ne peut dépasser 8%, le mouvement associatif n'existe en fait pas, et il n'y a que 100 000 membres de partis politiques, toutes orientations confondues.

17/ Comment analyses-tu l'état de la gauche sociale après 1989 ?

 

La gauche sociale en Pologne, ce sont de très petits groupes de militants, mais en fait elle n'existe pas dans la conscience collective de la société. Son activité se concentre sur trois secteurs : le mouvement anti-guerre, le mouvement syndical et

l'organisation des locataires. L'apogée de la gauche radicale s'est manifestée lors du contre-sommet à l'occasion du sommet du G8 à Varsovie où l'on a vu 10 000 personnes manifester sous le slogan « Yankees go home ! ». On peut aussi considérer comme relativement importantes, selon les normes polonaises, les manifestations anti-guerre organisées par le mouvement « Stop à la guerre ! » (Stopwojnie). Un des éléments importants de l'activité de la gauche, ce furent les tentatives de créer des syndicats indépendants dans les entreprises privées, en particulier les supermarchés. C'est d'autant plus important que, avec la poursuite de la privatisation, le mouvement syndical se rétrécit. Et les grandes centrales syndicales se comportent de manière passive en ne menant aucune action de grève. Malheureusement, tous ces efforts donnent peu de résultats en raison de règlementations restrictives qui ne défendent pas face aux discriminations visant les militants syndicaux.

Le seul mouvement social qui manifeste une grande dynamique est celui des locataires qui s'opposent aux expulsions comme manifestation de l'exclusion sociale. C'est dans ce secteur que l'engagement de la gauche sociale apporte quelques résultats visibles, mais pas trop importants. Aucun des groupes de gauche radicale n'a jamais réussi à obtenir de succès électoral, ne serait-ce que lors d'élections locales. La réaction sociale à la gauche est négative, car ce mot a été compromis par l'Alliance de la gauche démocratique « ex-communiste » (SLD) qui a mené des politiques néolibérales de droite. Le manque de moyens financiers et de base sociale fait que construire une formation de gauche doit commencer par la construction d'un mouvement social qui pourra constituer sa base arrière. C'est ce que font la Nouvelle gauche, les Jeunes socialistes, l'Alternative de gauche qui se concentrent sur la lutte des locataires. Pendant ce temps là, le Parti polonais du travail constitue une tentative de créer une représentation politique pour un petit groupe radical lié au syndicat « Août 80 ». Cette initiative se concentre sur la lutte électorale. Pour le moment sans résultat. Il y a en Pologne quelques milliers tout au plus de militants de la gauche sociale ayant une certaine expérience. Leur rassemblement dans un groupement construisant de façon conséquente une base au sein des milieux menacés ou touchés par l'exclusion sociale pourrait être un pas dans la construction d'un parti qui aurait une influence sur les opinions et les attitudes de la société.

 

18/ Comment vois-tu l'évolution de la vie culturelle en Pologne avant et après 1989 ?

 

La Pologne qui, à l'époque du socialisme réel et de la censure, constituait une puissance culturelle, est devenue aujourd'hui un désert culturel. Ce sont les vaudevilles et les music-hall qui dominent au théâtre. A l'époque de la Pologne populaire, le mois d'octobre était décrété mois du film soviétique, ce dont nous nous plaignions. Aujourd'hui, toute l'année est une année du cinéma américain, de qualité bien pire. Les artistes qui à l'époque de Solidarność, étaient intégralement liés au mouvement social, aux problèmes et à la vie des gens, pratiquent aujourd'hui un art qui n'est pas du tout engagé, qui est tout au plus une production culturelle, et qui n'est pas un art, en ce sens que l'art devrait avoir un sens. Donc la réalité sociale nous fait régresser en arrière, au point où pour savoir comment vivent les Polonais, il ne faut pas lire les livres polonais actuellement publiés, mais la littérature du XIXe siècle : les livres de Hugo, de Zola, de Dickens deviennent terriblement actuels. Il ne nous reste qu'à compter sur le fait que, quand la société se sera réveillée de sa torpeur, les artistes eux aussi se réveilleront de leur léthargie. Il existe cependant chez les gens une faim pour une vraie culture, d'où la grande popularité du festival du film européen et la fréquentation des films de la convention Dogma. Il est évident que la culture est devenue un bien de luxe, on ferme les maisons de la culture et les bibliothèques publiques. Et celles qui existent encore n'achètent plus de nouveaux livres car elles n'en ont pas les moyens. L'exemple classique du caractère de plus en plus chétif de la culture polonaise, c'est de constater ce qui se passe avec Andrzej Wajda qui de la « Terre de la grande promesse » est passé à un genre de réalisation comme « Messire Thadée » ou à ce navet historique qu'est « Katyń ».

 

19/ Comment expliques-tu que presque tous les pays postsocialistes d'Europe du centre-est soient devenus aujourd'hui les meilleurs élèves des USA et des politiques néolibérales à l'échelle du monde entier ?

 

Ceux qui étaient les gardiens du « feu sacré » du marxisme-léninisme ont cultivé si longtemps la monoculture intellectuelle, qu'ils ne sont plus capables de faire autrement. Il leur était très facile, lorsque le socialisme réel est tombé, de passer d'un dogme à un autre, néolibéral et conservateur. A cela, il faut ajouter l'activité consciente d'institutions comme la Fondation Bathory de George Soros, qui a créé une véritable école de janissaires de la nouvelle croyance dans le marché. On apprend dans les écoles aux enfants les bases de l'entreprenariat. Lors de ces leçons, ils apprennent que les chômeurs sont simplement des paresseux et que les pauvres sont coupables de faire montre d'une attitude exigeante, postcommuniste. L'argent pour faire des recherches n'est distribué qu'à ceux qui font montre de soumission, et donc les recherches scientifiques dans les sciences sociales qui partiraient d'une position autre que celle favorable au marché ne peuvent être réalisées tout simplement pour des raisons financières. La thérapie de choc a exigé un lavage de cerveau approfondi, mais les sponsors ont été capables de dépenser pour cela ces sommes énormes, car, de leur point de vue, c'était un investissement rentable : comme les Chicago boys au Chili ou les Berkeley boys en Indonésie. Savoir prendre d'assaut une banque exige des cadres compétents, aussi forme-t-on en Europe du centre-est, soumise à la politique néocoloniale de l'Occident et à la colonisation intellectuelle des USA, des cadres néolibéraux. L'Europe a trop longtemps tourné le dos à l'Est, et aujourd'hui, quand cette région entre dans l'UE, l'Europe a déjà adopté le point de vue étasunien sur l'économie.

 

20/ Et comment expliques-tu l'évolution des élites dissidentes des années 1970 qui sont passées de positions quasi trotskystes à des positions de plus en plus libérales ?

 

Entre la « Lettre ouverte au Parti »de Kuroń et Modzelewski17à la ligne de l'actuelle Gazeta Wyborcza d'Adam Michnik, le chemin a été très long, mais il provient de la rupture entre l'intelligentsia et le prolétariat. Au début de l'état de guerre, Jacek Kuroń a écrit du camp d'internement un texte ayant pour titre : « Vous avez une baguette magique » (Macie zloty rog). Il appelait les ouvriers à se dresser à main nue contre les tanks. Et ils ne l'ont pas fait. Les dissidents ont été déçus par les ouvriers et se sont alors tournés vers les ambassades. Ils ont commencé à faire de la politique sans les ouvriers, et ils ont alors trouvé l'appui de l'Occident ainsi que celui de la nomenklatura du Parti. Lorsque j'ai poussé Kuroń à se joindre à notre initiative visant à reconstruire le vieux Parti socialiste polonais PPS (NdT en 1987), il m'a déclaré qu'il n'y adhérerait pas, car nous sommes réactionnaires en voulant nous appuyer sur la classe ouvrière des grandes entreprises. Car, soutenait Kuroń, cette classe est réactionnaire car elle va vouloir défendre ses entreprises. Ces entreprises sont archaïques, il faut les détruire et labourer la terre sur leurs ruines, et à la place, le nouveau système capitaliste va en créer de nouvelles, plus modernes. Sa rhétorique était donc comme avant, révolutionnaire, mais il s'agissait cette fois-ci d'une révolution néolibérale. Avant sa mort, Kuroń a reconnu que son appui à Balcerowicz et à ses folies fut une erreur. Mais la majorité de ses anciens collègues, eux, n'éprouvent aucun regret envers leurs choix. Beaucoup, lorsqu'ils me croisent, baissent le regard.

 

21/ Est-ce que Balcerowicz est un enfant de la nomenklatura du Parti ou un enfant de Solidarność ouvrière ?

 

Il y a des gens qui aiment être toujours au centre de l'attention. Monsieur Leszek Balcerowicz est l'un d'entre eux. Lorsqu'il fallait être lecteur du Comité central du PZPR, il l'était. Puis, lorsque les « luttes ont commencé », il est devenu conseiller du « Réseau des entreprises d'avant-garde », la structure la plus révolutionnaire du syndicat, qui soutenait alors l'autogestion ouvrière. Après la chute du socialisme, Balcerowicz n'est pas resté en arrière, mais de nouveau, il a voulu être devant tout le monde et montrer le chemin. Que ferait-il si jamais il y avait un nouveau tournant historique ? C'est un Kubica18de la politique polonaise. Il prend très rapidement le virage.

 

22/ Si tu devais faire le bilan du socialisme réel, comment l'estimerais-tu selon ses résultats ? Et quelle a été la base de classe de ce régime dans les années 1944-45 ? Et quelle était-elle en 1989 ?

 

Les Russes ont ce slogan : « Celui que pense que l'Union soviétique va revenir, n'a pas de tête. Mais celui qui n'éprouve pas de nostalgie pour elle n'a pas de cœur. » J'ai eu une rencontre à l'Ecole supérieure du commerce avec Janusz Lewandowski, l'ancien ministre des privatisations, actuellement commissaire de l'UE pour les questions budgétaires. Analysant les changements positifs selon lui, il a cité le prix des oranges et a calculé qu'un Polonais statistique pouvait aujourd'hui en acheter plus grâce à son salaire qu'à l'époque de la Pologne populaire. Mais il ne voulait pas discuter en revanche du prix des logements et de leur accessibilité. On a dit qu'à l'époque du socialisme, nous gagnions 100 dollars par mois. Cette comptabilité absurde était basée sur le cours du dollar au marché noir, puisque le zloty n'était pas changeable. Mais si en revanche, on prend en compte les biens et les services du type éducation, santé, vacances, loyers, énergie, etc., ce que l'État assurait ou gratuitement ou contre un prix symbolique, à cause des dotations, alors il s'avère que nous gagnions alors l'équivalent de milliers et pas du tout de dizaines de dollars comme on l'a soutenu.

La majorité des gens qui aujourd'hui ne partent pas en vacances se rappellent avec nostalgie l'époque où ils y partaient, quand toute la famille allait à la mer ou à la montagne. Et ils savent que cela ne reviendra pas. L'ascension sociale de millions de gens de la campagne vers la ville au début de la Pologne populaire a entraîné une augmentation radicale du niveau de vie. Tant que l'on comptabilisait le développement en tonnes d'acier et de charbon par tête d'habitant, et il faut se rappeler que l'UE a commencé à s'appeler à partir de ces deux produits, nous étions concurrentiels. Et un tel développement pouvait être géré, y compris par la nomenklatura. Puis une autre révolution scientifique et technique s'est produite et nous sommes tombés du peloton, nous avons reculé. Mais ce sont quand même les réalisations du socialisme réel qui ont forcé les pays occidentaux à concéder des mesures sociales en faveur de leurs propres sociétés. Et, lorsque nous avons commencé à reculer, c'est aussi l'État social qui, partout dans le monde, a reculé, car il n'y avait plus d'alternative, puisque le concurrent principal était en faillite.

Mais il faut aussi dire que le socialisme polonais n'a pas passé son examen également parce qu'on ne nous a pas permis de trop nous éloigner de la ligne et d'apporter nos propres idées. Le socialisme réel est entré dans l'histoire avec la grande classe ouvrière. Mais il ne faut pas penser que c'est elle qui l'a abattu. Le soulèvement ouvrier polonais a été en fait la dernière tentative de sauver le socialisme, contre la nomenklatura, les Gorbatchev et les Balcerowicz, les Soros et les Reagan de ce monde.

 

23/ Est ce que les années de la Pologne populaire sont des années perdues pour les Polonais ?

 

Dans le cadre du système occidental, la Pologne aurait prolongé les plus mauvaises traditions de la République polonaise de l'Entre-deux-guerres. Déjà pendant la nuit de l'occupation, plusieurs partis indépendantistes (parmi lesquels le PPS et le Parti du travail) ont formulé le programme d'une Pologne populaire. Les militants de la clandestinité étaient convaincus que, après le choc de l'occupation, on ne pouvait plus faire comme avant, qu'une rupture morale et politique était nécessaire. Malheureusement, la Pologne populaire fut autre chose que ce dont ils avaient rêvé. Elle est arrivée sur des tanks soviétiques et elle fut stalinienne, puis gomulkienne et enfin gierkienne, mais elle n'a jamais été autonome et démocratique. Lors de l'état de guerre, les ouvriers ont inventé un nouveau terme pour désigner ce pour quoi ils se battaient : « l'indépendance du travail ». Voilà comment devrait être la Pologne, mais elle n'a pas été comme cela et elle est encore moins comme cela aujourd'hui. A l'époque de la Pologne populaire, la sécurité des conditions sociales donnait un sentiment de liberté que la jeunesse actuelle ne peut même pas imaginer. Pour eux, la science et le travail simultané dans un supermarché vont de pair avec la location d'une chambre à quatre. Żeromski appellerait cela la servilisation (zniewolenie).

 

24/ Pourrais-tu mentionner quelques livres ou articles importants qui, selon toi, devraient être lus pour avoir une image assez objective de ce qui s'est passé à l'époque de la Pologne populaire puis après ? Est-ce que l'état des recherches sociales, historiques et économiques sur les changements systémiques des années 1944-1989 est satisfaisant ? Peux-tu donner une liste d'auteurs pertinents en Pologne et dans le monde ?

Avant tout, je citerai le travail de Jacek Tittenbrun, Les méandres de la privatisation ou lorsqu'on tombe de Charybe en Scilla (Meandry polskiej prywatyzacji czyli z deszczu pod rynnę), celui de Jacek Poznański, Le grand mensonge  (Wielki przekręt). Il faut lire aussi l'édition polonaise du Monde diplomatique, la revue du Pied gauche (Lewą nogą). Mais malheureusement, la majorité des recherches se fait « sur commande », et ce sont donc des travaux apologétiques. Les chercheurs ont peur, et on ne trouve des informations compromettantes pour la Pologne que dans les rapports de l'Union européenne.

 

25/ Pour apprendre quelque chose sur l'histoire récente de la Pologne et de l'état du développement de la société polonaise actuelle peux-tu donner quelques revues ou sites internet qui s'éloignent un peu, scientifiquement ou politiquement, du carton idéologique général ?

 

<nowalewica.pl>, <sprawiedliwoscspoleczna.pl>, <lewica.pl>

 

26/ Comment perçois-tu l'état des médias de masse en Pologne ?

 

Lorsqu'arrivent les vacances, c'est grâce aux médias que nous apprenons que nous sommes en vacance. La majorité d'entre nous est alors très étonnée, car depuis de nombreuses années elle n'a pas été en état d’en prendre. Les médias sont faits pour ceux qui partent en vacances. Le reste ne compte pas, car ils n'intéressent pas ceux qui achètent des pages de publicité. Il n'existe qu'une seule option politique : néolibérale et cléricale. Tout le reste, ce ne sont plus que des étrangetés ou des anomalies. On est justement en train de vivre en ce moment le combat pour sauver une des dernières reliques culturelles de la Pologne populaire : le Théâtre de la télévision qui est menacé de liquidation, de même que le troisième programme de la Radio polonaise qui a gardé un certain niveau. Mais, hormis cela, c'est la tristesse et le regret qui dominent, c'est à dire le désert.

Jeremi Przybor, le représentant de « l'âge d'or » de la culture polonaise et du cabaret, juste avant sa mort, a déclaré lors d'un programme télévisé qu'il s'étonnait beaucoup qu'on continuât à montrer à la TV ses programmes de cabarets. Cela l'étonnait car ils ont été produits en « collaboration » avec le pouvoir communiste. Il a alors dit avoir l'espoir qu'il allait pouvoir mourir avant de voir que des communistes comme lui soient obligés de porter le brassard avec l'étoile à cinq branches19cousue sur le manteau. Przybor a tenu sa promesse, il est mort, et le pouvoir a fait passer une loi interdisant les symboles communistes.

 

Notes :

 

1NDLR. Władysław Gomułka, 1er secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais (PZPR), au pouvoir de 1956 à 1970.

2NDLR. Le premier parti politique d'opposition clandestin de Pologne fut le Parti communiste polonais (KPP), créé dans les années 1960 par un ancien membre du Bureau Politique, Kazimierz Mijal, de tendance maoïste. Ce parti, malgré une implantation non négligeable, ne parvint jamais à mobiliser l'attention autour de lui. C'est l'opposition au départ plutôt intellectuelle et trotskysante qui connut une certaine notoriété, surtout grâce à ses liens avec les milieux gauchistes occidentaux. C'est dans ce milieu évoluant alors vers des positions plutôt social-démocrates que se forma après les grèves et les émeutes de juin 1976, le KOR (Comité de défense des ouvriers) qui se consacra au départ sur la défense des manifestants arrêtés à ce moment.

3NDLR. Leszek Kołakowski (1927-2009), un des principaux penseurs du marxisme révisionniste lors de la crise des années 1955-1958. Il évolua par la suite sur les positions social-démocrates, anticommunistes, puis se rapprocha de l'Eglise catholique. A émigré en Grande-Bretagne.

4NDLR. Suite aux augmentations de prix décidées en juin 1976, les ouvriers de plusieurs établissements se sont mis en grève et ont bloqué à Ursus les trains internationaux Paris-Moscou qui passaient le long de l'usine.

5NDLR. la police politique du régime de Salazar et Caetano.

6NDLR. En 1956, en Pologne, la mobilisation de la société avait poussé le PZPR à accepter des changements politiques, et en particulier, le retour au pouvoir de Władysław Gomułka, arrêté pendant la période stalinienne, et la création de Conseils ouvriers élus dans les entreprises. Ces changements ont provoqué la tentative d'intervention de l'armée soviétique en octobre 1956 qui fut contrée par la mobilisation massive de la population qui descendit dans la rue et l'intervention diplomatique de la Chine populaire qui envoya un ultimatum à Moscou pour soutenir les changements en Pologne. Quelques semaines avant que les événements de Hongrie ne menacent les bases du camp socialiste. Une fois Gomułka parvenu au pouvoir, la mobilisation ouvrière s'effrita, et à partir de 1958, les Conseils ouvriers qui avaient vu le jour dans 40% des entreprises furent remplacés par des Commissions de l'autogestion ouvrière avec participation des cellules du PZPR et des syndicats aux côtés des délégués en principe directement élus par les travailleurs.

7NDLR. Adam Michnik, un des membres du KOR, issu d'une famille communiste. Il évolua rapidement sur des positions social-libérales avant de prendre le contrôle du pôle médiatique créé à l'occasion des élections de juin 1989 autour du premier quotidien de l'opposition, Gazeta Wyborcza (le Journal électoral).

8NDLR. Piotr Ikonowicz, en tant que président du Parti socialiste polonais (PPS), formation marxiste existant depuis le XIXe siècle et reconstitué en 1987, fut élu comme député associé aux « ex-communistes » de la SLD. Il rompit finalement avec eux devant leurs orientation de plus en plus atlantiste et social-libérale.

9NDLR. L'Alliance de la gauche démocratique (SLD) était le regroupement puis le parti qui fut créé en 1989, lors du congrès de dissolution du PZPR, par les dirigeants de son aile social-libérale.

10NDLR. En 1988, fut formé un nouveau gouvernement « communiste » avec le premier ministre Mieczysław Rakowski qui se lança dans la libéralisation économique et qui engagea des négociations avec les chefs de l'opposition et de l'Eglise. Sa conception d'une « table ronde » aboutit au lancement de négociations portant sur le système politique, social et économique et ouvrit la porte à un pluralisme politique négocié entre les élites intellectuelles et politiques du Parti, de l'Eglise et de « Solidarność »

11NDLR. Czesław Kiszczak était le ministre de l'intérieur de l'époque et un des principaux organisateurs de la Table ronde politique.

12Scission radicale du syndicat « Solidarność ».

13NDLR. Le système électoral retenu en juin 1989 accordait 1/3 des candidatures au PZPR, 1/3 à ses partis « satellites » et 1/3 à et un tiers à l'opposition.

14NDLR. Scission provoquée entre l'aile gauche et l'aile droite du PPS, plus favorable à l'Eglise et aux tentatives de compromis avec le pouvoir.

15NDLR. Leszek Balcerowicz était enseignant jusqu'en 1989 à l'Ecole principale de planification et de statistique, pépinière de cadres du Parti. Il était aussi « Lecteur expérimenté » (Starszy lektor) à l'Institut des problèmes de base du marxisme-léninisme du Comité central du PZPR et fut envoyé parfaire ses connaissances dans les écoles économiques des USA. Devenu conseiller de « Solidarność », il quitta le PZPR en 1982 à son retour des USA, mais continua à former les cadres du régime et de l'opposition jusqu'en 1989, lorsqu'il devint ministre des finances et lança la première « thérapie de choc » sur le modèle mis en place en Bolivie par l'économiste Jeffrey Sachs qui devint un des conseiller de Balcerowicz.

16NDLR. Le premier quotidien issu de l'opposition à être légalisé à l'occasion de la campagne électorale en mai 1989. Dirigé par le dissident Adam Michnik, il allait devenir le quotidien de référence de la transformation systémique, aidé au départ par le quotidien français Libération et promoteur de la thérapie de choc et de la fin du socialisme.

17NDLR. Lettre ouverte écrite sur des bases trotskysantes par deux militants des jeunesses socialistes (« communistes »), Jacek Kuroń et Karol Modzelewski, protestant contre ce qu'ils caractérisaient comme le nouveau caractère de classe de la société polonaise des années 1960, divisée entre une classe ouvrière et une bureaucratie qu'ils n'hésitaient pas à définir comme une nouvelle classe exploiteuse. Autour d'eux, on trouvait alors la plupart des futurs chefs de la dissidence, dont Adam Michnik. Après 1989, Karol Modzelewski quitta rapidement la politique active pour se consacrer à ses recherches de médiéviste, tout en intervenant publiquement à l'occasion et continuant à manifester des opinions marxisantes. Jacek Kuroń, après avoir été ministre du travail dans le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki et chargé en fait de faire passer de façon convaincante la pillule amère des réformes lancées par Balcerowicz, allait prendre des positions de plus en plus critiques à l'égard du capitalisme et de l'évolution de la Pologne. Peu avant sa mort, il ne trouva qu'une petite revue socialiste de Katowice pour publier ses dernières opinions, « Robotnik śląski » (L'Ouvrier silésien), à qui il accorda une interview « Pójdę przeciw kolegom » (je vais aller contre mes copins), traduite en français dans : La Nouvelle alternative : politique et société à l’Est, vol. 17, no 57. Paris, 2002. – 178 p. Peu après, au moment de son enterrement, Adam Michnik, allait rappeler les grands moments de sa lutte contre le régime du socialisme réel, gommant largement son caractère alors en principe ouvriériste, et passant entièrement sous silence l'auto-critique faite par Kuroń lui-même sur sa vie, et son retournement anti-capitaliste et néo-socialiste pourtant proclamé avant sa mort.

18NDLR. Pilote de course polonais.

19NDLR. Allusion au brassard avec l'étoile de David que les Juifs devaient porter en Pologne pendant l'occupation hitlérienne.

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:23

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Depuis le début du XXe siècle, on a parfois soutenu l'hypothèse que la périphérie orientale de l'Europe, à cause de son caractère proche mais « archaïque », préfigurait souvent les processus qui allaient s'étendre ensuite vers l'Ouest. On ne peut nier que les premiers gouvernements sociaux-démocrates occidentaux ont vu le jour seulement après que la Russie,puis ses voisins, aient opté pour le socialisme. Et quoiqu'on pense de cette hypothèse, on ne peut pas nier non plus que depuis 1989, les anciens pays du bloc de l'Est ont servi de terrain d'expérimentation auxpolitiques néolibérales imaginées et souhaitées par les élites possédantes occidentales. Il est clair que les nouvelles-anciennes élites des ex-pays socialistes se sont attelées dans la plupart des cas, avec une ardeur de néophyte, àla mise en place de politiques néolibérales accompagnées de sauces qui traditionalistes en apparence, qui nationalistes en apparence, qui religieuses en apparence, qui libérales bobos en apparence, etc. Avec les résultats que l'on connait : une nord-américanisation des modes de vie des nouveaux possédants et une latino-américanisation de celui des masses. Bref, comme l'annonçait Nikita Khrouchtchev au sortir des rigidités staliniennes qu'il avait lui même imposées à ses compatriotes avant d'opérer un retournement digne d'une danseuse étoile du Bolchoï, on a bien réussi là-bas à « rattraper l'Amérique ! ». Mais comment tout cela a-t-il été possible ? Comment cela s'est-il réalisé ? Et quels sont les résultats de ces politiques ?

Nous donnons ici la parole à un des anciensacteurs du combat des ouvriers polonais d'avant 1989, toujours militant de base, et pour la base. Il nous apporte le regard envers ces changements de ceux qui n'en profitent pas, et il tente de décrire la scène politique et sociale polonaise à l'étape actuelle. D'une certaine façon, cet article ne répond pas seulement aux questions que l'on peut se poser si l'on veut suivre l'évolution d'un pays comme la Pologne, car on ressent bien qu'il décrit quelque chose qui est aussi souvent présent désormais dans la réalité des sociétés occidentales. La disparition de la vitalité et de l'engagement social dans des sociétés désenchantées et apathiques, dans des sociétés que l'auteur décrit comme étant en état d'hypnose. Suite à l'emploi de méthodes économiques et médiatiques jusque là inédites à une telle échelle par les puissants du moment.

 La Rédaction


Dépolitisation de masse et disparition de la gauche

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Analyse du cas polonais depuis 1989

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Juin 2010

 

Piotr Ikonowicz*

 

L'antidote au manque de sentiment, à l'atomisation, à l'indifférence envers l'injustice, c'est l'empathie : la capacité à ressentir un lien avec celui qui souffre, à se placer dans sa situation, à s'identifier à ses pensées, à ressentir ce qu'il ressent. Toutefois, à l'heure de la panique généralisée dans un monde où il est préférable de ne pas aller faire des examens médicaux car de toute façon on n'aura pas les moyens pour se soigner, c'est devenu un exercice difficile ou même impossible. Personne ne veut même imaginer ce que cela signifie d'être rejeté, expulsé, repoussé. Voilà ce qu'on expulse de sa conscience. C'est cette peur de penser qui permet de dénoncer les victimes du système sous les applaudissements de ceux dont le tour n'est pas encore arrivé. Le spectateur objectif, donc celui qui n'est pas encore totalement paniqué par le théâtre de la vie sociale, se retrouve devant un choix. Ou bien nous sommes face à de méchantes gens qui augmentent en nombre et qui méritent d'être punies, sous forme de pauvreté pour leurs péchés, ou bien c'est le système qui fait naître de plus en plus de victimes innocentes, et alors le seul choix rationnel est de s'y opposer avant que le nombre de victimes n'augmente encore. Décidez vous avant qu'il ne soit trop tard. Car les décisions prises une fois l'exclusion sociale accomplie perdent de leur importance.

 

La scène politique polonaise en 2010 est toujours loin d'avoir débouché sur une structuration durable. Depuis le début de la transformation systémique, elle a toujours été marquée par l'apparition continuelle de nouveaux partis politiques qui disparaissaient ensuite, pour laisser place à d'autres. Depuis quelques années cependant, on parle de plus en plus en Pologne de la cristallisation d'un système bipartis. Les enquêtes donnent en effet à la « Plateforme civique » (PO) et à « Droit et Justice »1 (PiS) plus de 80% des réponses favorables, tandis que les débats publics sont dominés par ces deux formations. Le Parti agrarien polonais PSL, membre de la coalition gouvernementale, comme l'Alliance de la gauche démocratique (SLD)2 sont de plus en plus marginalisés dans la vie politique, descendant désormais l'un ou l'autre souvent au-dessous de la barre fatidique et éliminatoire des 5% d'intentions de vote. Les agrariens ne font montre d'aucune spécificité idéologique ou programmatique, et restent dans l'ombre de PO. La SLD de son côté ne parvient pas vraiment à rivaliser avec le PiS, le principal parti d'opposition sur le thème des exigences sociales ou des attaques visant le gouvernement.

 

Pour comprendre la politique polonaise en l'an de grâce 2010, il faut savoir que ni le système partisan ni la démocratie n'ont profondément pris racine dans la société polonaise, et que les partis constituent le plus souvent un phénomène médiatique, virtuel, plutôt qu'une réalité sociale. Il suffit de savoir que tous les membres des partis politiques enregistrés dans la République de Pologne pourraient se rassembler dans un grand stade de football. Le parti gouvernemental déclare compter 50 000 adhérents, mais seule une petite moitié de ce nombre a participé aux primaires visant à désigner le candidat du PO aux élections présidentielles. Pour un tel parti, qui regroupe des personnes éduquées, bien placées et habitant dans les grands centres urbains, un taux de participation si faible n'étonne pas, mais nous pousse à réfléchir sur la véracité du nombre officiel de ses adhérents. Ce n'est pas par hasard non plus si le PO compte, malgré tout, le plus grand nombre de membres, même si les sondages montrent qu'il devrait plutôt en avoir beaucoup plus. Il faut en effet réfléchir sur ce mystère qui fait que dans un pays comptant 38 millions d'habitants, un parti qui obtient dans les sondages régulièrement 50% et plus d'appuis ne compterait que 50 000 membres au maximum.

 

Quels partis post-modernes d'un nouveau type ?

Pour répondre à cette question, il faut d'abord savoir qui adhère en Pologne à un parti politique, et sur quelle base. Quand on se rend à une réunion du parti politique gouvernemental, on constate que la majorité des présents portent le complet cravate, l'uniforme de travail des bureaucrates. Et effectivement, ces gens vont en réunion pendant leurs heures de travail. Ce sont des personnes qui doivent leur poste au Parti. Ces partis ressemblent donc à des bureaux de l'emploi, ses adhérents et les membres de leurs familles trouvant par leur intermédiaire des postes dans la fonction publique, l'administration d'État ou territoriale, et les entreprises d'État. On a d'ailleurs constaté que le nombre des adhérents aux partis politiques a augmenté après la réforme de l'administration régionale qui est passée en 1999 de deux à trois échelons, à l'époque du gouvernement de Jerzy Buzek (Action électorale « Solidarité »), ce qui a permis d'augmenter le nombre de postes à pourvoir pour les partis remportant les élections. En un mot, 50 000, voilà le nombre d'adhérents difficile à dépasser, car il n'existe pas plus de postes à pourvoir dans l'État pour la nomenclature de n'importe quel parti. Tous les partis gouvernementaux approchent donc de ce nombre d'adhérents, sans pouvoir le dépasser. L'absence de principes idéologiques ou d'idéaux clairs dans les différents programmes aboutit aussi au fait que ce sont souvent les mêmes personnes qui occupent les mêmes fonctions dans l'administration, tout en appartenant successivement à différents partis gouvernementaux. On peut considérer ce phénomène comme positif sur le plan de la continuité et de l'accumulation d'expérience pour le service public, mais il démontre qu'il existe un rapport utilitaire, pragmatique, pour ne pas dire cynique, envers la politique qui n'existe en fait que pour ces quelques citoyens et citoyennes de la République de Pologne qui se décident à adhérer à un parti politique.

 

Cette aliénation et ce clientélisme des partis politiques font que le prestige politique de la profession de politicien est excessivement bas. Dans une récente enquête d'opinion, on a proposé une liste de 36 métiers. Le poste de ministre arrivait en terme de prestige à la 34e position, celui de député à la 35e, et celui de permanent d'un parti politique à la dernière place, 36ème, tous donc en dessous de la fonction de coursier (32ème), ou d'ouvrier non qualifié de la construction (31ème).3 Cette attitude n'est qu'en apparence contradictoire avec la réaction de la masse de la population à la catastrophe de Smolensk.4 Même si nous mettons de côté le fait que cette réaction massive a été chauffée par les médias qui ont souvent exagéré le nombre d'assistants aux cérémonies de deuil, le regret réel devant la mort des victimes de l'accident reste un fait réel, qui ne provient pas du fait que les défunts étaient des politiciens, mais plutôt des « célébrités ». Des personnes qui étaient tous les jours présentes dans nos demeures, dans les bars et même dans les gares de chemin de fer par l'intermédiaire de la télévision. Ce décalage entre le jugement négatif envers les politiciens en soi, et la tristesse pour le décès de célébrités nous montre encore plus fortement que la politique polonaise est caractérisée par son côté médiatique et non par son aspect social.

 

Les partis qui sont absents de notre vie sociale quotidienne, s'invitent en revanche dans notre vie privée par le biais des médias audiovisuels. Cette existence médiatique leur permet donc de ne pas avoir à exister dans la vie réelle de la société. Il n'y a donc pas de larges débats avec la base partisane, car il n'y a tout simplement pas de base. La soumission, qui est liée à la dépendance hiérarchique au travail, entraîne la discipline de parti, discipline qui remplace la démocratie à l'intérieur du Parti. Les communiqués des partis suivent donc plutôt une voie allant de haut en bas que de bas en haut. Les locaux des partis ne s'ouvrent qu'au moment des campagnes électorales. L'absence d'enracinement des partis politiques au sein de la population qui est, elle, obligée d'affronter quotidiennement les règles brutales du marché, la force à consommer la politique du gouvernement et des pouvoirs locaux, ce qui rend les partis aveugles et sourds aux problèmes sociaux les plus importants. Hormis une maigre couche de personnes à succès, d'hommes d'affaire, les membres des partis politiques sont en fait des employés occupant des postes sécurisés et financés par les contribuables.

 

Dépolitisation de masse

La faible proportion de personnes ayant adhéré à n'importe quel parti politique ne provient donc pas uniquement du désenchantement ayant suivi le changement de régime politique, et qui vise la démocratie représentative en soi. Ce désenchantement provient de l'absence de tout changement de politique, quelque soit le gouvernement et l'option politique nominale au pouvoir. Dans les domaines liés aux besoins matériels fondamentaux de la société : adoptions des lois du travail, politique salariale (et salaire minimum), niveau de sécurité sociale, accès à l'éducation et aux soins, chômage, niveau de réponse aux besoins de logement ou aux inégalités de revenus et de propriétés. Le modèle néolibéral basé sur le Consensus de Washington a en effet été maintenu par toutes les équipes au pouvoir depuis 1989.

 

Cette absence de choix politique n'est cependant pas la seule raison expliquant la faible participation électorale, ou le refus d'adhérer à un parti. Il faut aussi rappeler qu'à l'époque de la Pologne populaire n'importe quelle activé sociale qui n'avait pas été initiée au sommet était non seulement illégale, mais tout simplement impensable pour la majorité des citoyens. Le résultat de cette habitude a fait que la société a perdu toute capacité d'auto-organisation. Le seul changement intervenu par rapport à cette époque est le fait que, une fois tous les quatre ans, on vote, et qu'ensuite il ne reste plus qu'à écouter, en se plaignant plus ou moins. Nous avons donc affaire en Pologne non seulement à un désert politique, mais à un désert civique. La prétendue société civile ne constitue qu'un simple projet théorique sans véritable base dans la réalité polonaise de 2010.

 

Il y a encore quelques années, l'activiste social et chercheur Jakub Wygnanski5 constatait que le mouvement social le plus massif, et qui se développait le plus dynamiquement, était celui des comités de parents protestant contre la liquidation des écoles dans le cadre de la réforme de l'éducation et de l'administration. Aujourd'hui, la seule trace d'une activité civique de base est constituée par le mouvement des locataires qui constitue une réaction contre la mise sur le marché très brutale et même sauvage du système locatif.6 La majorité des organisations non gouvernementales sont en revanche des entreprises élitistes, très professionnalisées, consacrant la majorité de leur temps et de leur énergie à trouver des fonds pour leur activité, et pour laquelle à un moment donné il se trouve des fonds.

 

Enfin, l'image d'un désert social et de la complète aliénation des individus au sein de la société polonaise devient totale quand on prend en compte l'effondrement du mouvement syndical. Dans un pays qui est arrivé à la démocratie à la suite d'un mouvement de grève massif ayant porté l'exigence de syndicats libres, le niveau de syndicalisation est descendu au taux misérable de 8% ! Et cette proportion baisse constamment à mesure qu'on privatise d'autres pans de l'économie qui n'ont pas encore été privatisés. La création d'une organisation syndicale est devenue en fait impossible, tant pour des raisons légales que politiques. Le mouvement syndical n'a obtenu aucune représentation notable dans les organes représentatifs, malgré le fait que les deux plus grandes centrales syndicales ont toujours avec conséquence appuyé « leur » parti : NZSS « Solidarnosc » pour le PiS, et l'OPZZ pour la SLD. Les articles de la constitution et du droit garantissant les droits syndicaux restent donc sur le papier, et la Diète introduit constamment de nouvelles limitations visant le mouvement syndical.

 

La majorité des Polonais et des Polonaises n'appartient donc à aucune organisation, et ceux-ci ne connaissent personne autour d'eux qui serait actif socialement ou politiquement. La « fenêtre » de l'écran de la télévision suffit pour les séparer de la politique et de la démocratie. Cette anomie sociale fait que sur la scène politique, le discours public est libre de tout lien clair et de toute intermédiation avec la vie de la société réellement existante. L'Union européenne a proclamé l'année 2010, année de la lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, mais aucun des quatre partis politiques parlementaires, et aucune station de télévision ou de radio ou aucun des grands organes de presse, n'ont porté leur attention sur ce sujet. Nous avons seulement appris par le biais d'un communiqué provenant de l'UE qu'un enfant sur quatre en Pologne était sous-alimenté. C'est aussi l'Union européenne qui nous a informé du fait que plus de la moitié de la société polonaise était pauvre, car les élites politiques polonaises ne se sont pas intéressées à ce sujet, malgré le fait que l'UE a déclaré que les enquêtes effectuées en Pologne avaient été menées par des chercheurs polonais.

 

La Plateforme civique, ou le parti auquel on veut s'identifier

Après la période marquée par le conflit historique entre « Solidarnosc » et les hommes de l'ancien système « socialiste » qui, comme le futur président de la République, Aleksander Kwasniewski, avaient « choisi l'avenir », le moment d'un nouveau conflit semble arrivé. Un conflit entre la Pologne de catégorie A et celle de catégorie B, entre celles que les populistes appellent les « enseigneux » (« wyksztalciuchy »)7,et celle que les élites possédantes appellent « les bonnes femmes couvrant leurs cheveux avec un bonnet de laine »8, entre la Pologne catholique, conservatrice sur le plan des mœurs, et la Pologne « progressiste », la nouvelle classe moyenne, et tous ceux qui ont cru dans ce mythe. Un conflit entre la tendance récurrente menant vers une catharsis morale devant éliminer les souffrances et les injustices par le sourire et l'optimisme du bureaucrate cachant les conflits sociaux et les problèmes, au nom de la concorde. Car les deux partis, PO et PiS, font tous les deux référence à une seule forme du vivre ensemble : la communauté nationale. Et la gauche nominale, la SLD, a accepté de se moûler dans ce langage. Tous les acteurs de la vie politique ont donc plein de « Polonais » à la bouche, et ils les déclinent sur tous les tons. Ce n'est qu'exceptionnellement, et plutôt dans la bouche de quelques intellectuels encore invités à la télévision, que des mots comme « société », plus rarement « groupe d'intérêt », et pratiquement jamais « classe » résonent. Il n'est donc pas étonnant de constater que l'escapade exotique du chef et candidat aux élections présidentielles de la SLD, Grzegorz Napieralski, à six heures du matin devant les grilles d'une usine a provoqué tout au plus un grand étonnement, aussi bien de la part des ouvriers que de l'opinion publique. Ce sont les haussements d'épaule qui en fait ont dominé. Ce beau geste en effet ne pouvait annuler les nombreuses années de rhétorique nationale, de rhétorique sur le solidarisme social qui n'avaient rien à voir avec la tradition et l'éthique de la gauche9.

 

Plus de 70% des Polonais déclarent cependant que leur situation matérielle n'est pas mauvaise.10 Alors même que les experts des banques déclarent que c'est faux, car ils connaissent au mieux la situation difficile de leurs clients. Ce constat est confirmé par le simple fait que c'est une proportion comparable de membres de la société polonaise qui ne prend pas de vacance, non par workolism, mais tout simplement parce qu'ils en sont incapables matériellement. Le besoin d'être un homme à succès provenant de la nouvelle échelle de prestige mercantile fait que même ceux qui ne font qu'aspirer à pouvoir être considérés comme des gens à succès s'identifient à PO, le parti de ceux qui prospèrent. La généralisation du fait que ce sont les gens les moins bien placés, les moins éduqués, provenant de la province et non des métropoles qui votent pour PiS n'a fait que renforcer cette tendance. Ces gens « optimistes » ne veulent tout simplement pas être associés ou s'identifier aux perdants. Cette tendance est particulièrement forte dans la jeunesse qui ne connait pas d'autre monde que celui où personne n'a droit à quoique ce soit, et dans lequel il faut tout conquérir avec ses dents et ses griffes. Ils acceptent donc avec calme leur difficile situation de départ dans la vie, en ayant confiance dans ce que leur affirment la publicité et le marketing politique des puissants. L'absence de liens horizontaux réduit leur monde à celui de la famille la plus proche et aux amis, ce qui les condamnent à être « mangés » intellectuellement par les spin doctors des campagnes politiques. Les faibles, les malades, les anciens, les chômeurs, ou tout simplement les pauvres, deviennent tout simplement invisibles dans ce monde à succès. Ils ne créent pas de problème qui pourrait être formulé par quelqu'un, ici ou là, et qu'il faudrait alors résoudre d'une façon ou d'une autre.

 

Le monde de PO, c'est le monde d'un spectateur de match de football qui applaudit éternellement l'équipe gagnante. Cette équipe a pour nom « PO & Pologne ». « Pologne & PO ». Le plus pauvre des chômeurs, en votant pour PO, éprouve le sentiment qu'il a gagné, puisqu'il a parié dans ce match sur l'équipe gagnante. Car personne ne veut être perdant. Puisque l'on sait que personne ne se soucit des perdants ? La seule équipe c'est donc PO, c'est « la Pologne », avec son drapeau rouge et blanc. Nous avons donc en Pologne les meilleurs spectateurs du monde qui, comme les tifosi italiens, sont en état d'oublier leurs problèmes quotidiens, leurs échecs personnels et leurs factures impayées, dans les stades. Le premier ministre se félicite que la Pologne gagne encore une fois, et avec elle ses supporters. Nous sommes les seuls dans toute l'Union européenne à avoir une croissance économique. Nous pouvons regarder de haut tous les autres, y compris les pays plus riches. Car « le Polonais sait faire ! »

 

Le parti libéral PO qui a dans son programme de tout privatiser ce qu'il est possible de privatiser, d'assainir les finances publiques en coupant sur le budget national, et même d'introduire un impôt non progressif, se présente comme étant le parti de toute la nation. En faisant soigneusement en sorte de ne pas montrer les conflits existant entre les groupes d'intérêts, et en ne se prononçant pas clairement pour aucune des parties en conflit, lorsqu'ils se produisent. Il est comme la patrie, comme un puissant papa qui aime tous ses enfants. Même lorsqu'ils se querellent. Il a rompu clairement avec le langage de l'idéologie, en faveur du langage tenu à l'époque du socialisme de Gierek dans les années 1970 sur « l'Unité morale et politique de la nation »11, par la monopolisation de la scène politique par le parti du premier ministre, Donald Tusk. Puisque nous sommes tous des Polonais et que nous avons tous de « bonnes intentions », il suffit dès lors que nous cessions de nous plaindre et que nous nous mettions tous au travail, et l'on constatera automaiquement que, comme à l'époque des slogans du socialisme réel finissant, « La Pologne va se renforcer, et les gens vivront de mieux en mieux »12.

 

Ceux qui ont connu de façon consciente la Pologne populaire se rappellent quelle importance revêtait alors les nominations aux postes de 1er secrétaire des organisations régionales du Parti. De quel parti ? Bien, de « celui-là » voyons, du seul qui existait alors. C'est à partir de ce siège régional que le « baron » Edward Gierek a atterri au pouvoir. Et donc, lorsqu'au début de 2010, les médias ont commencé à porter une attention accrue aux conflits visant à conquérir les postes de chefs des organisations régionales de PO, cela a sonné à nos oreilles comme une vieille mélodie bien connue. La seule question publique d'importance était devenu la conquête d'un poste régional pour ce seul parti. Il n'y a dès lors plus qu'un pas à faire pour arriver à la situation où, lorsqu'on dira « le Parti », nous saurons tous qu'il s'agit du PO.

 

Vers le modèle mexicain ou vers celui des USA ?

La crainte que le PO puisse devenir pour les prochaines décennies une espèce de Parti révolutionnaire institutionnel à la mexicaine13 n'est pas si exagérée que cela pourrait sembler au premier coup d'œil. Rappelons que les partis politiques n'existent et n'ont de membres en Pologne que parce qu'ils arrivent au pouvoir de temps en temps, et qu'ils distribuent alors des postes. A cela, ajoutons le fait que le système de contrôle des médias publics et que le système de financement des partis politiques ferme la voie du parlement et à l'existence politique aux nouveaux partis; et que ceux qui restent pendant plusieurs mandatures hors du gouvernement sont condamnés à l'état végétatif, puis à la mort (...). Hors du parlement, il n'existe aucun moyen de reconstruire sa position politique en s'appuyant sur une base sociale, car les partis n'en ont pas. Leur seul appui, c'est le monde du business et l'appareil administratif. Dès lors que l'on a perdu l'appui de ce dernier, on peut oublier aussi celui du business. Les patrons constituent d'ailleurs le seul groupe d'intérêt assez bien organisé et influent.

 

Nous avons en Pologne quatre partis parlementaires, et les sondages montrent qu'il ne pourrait plus y en avoir que trois après les prochaines élections. Le PiS constitue l'alternative au pouvoir de PO, mais, pour la première fois dans l'histoire de notre parlementarisme, il ne semble pas en état ne serait-ce que de s'approcher de la position du parti au pouvoir, malgré le fait que tout parti au pouvoir perd en principe de l'influence au fur et à mesure que le temps passe14. Il n'y a que deux explications possibles à ce nouveau phénomène intéressant. Ou bien PO gouverne de façon formidable, et les gens vivent si bien sous ses gouvernements que c'est la raison qui explique la défaite de l'opposition dans les sondages, ou bien ce que propose l'opposition ne résiste pas à la concurrence de l'offre du parti gouvernemental.

 

La première hypothèse ne tient pas, dès lors qu'on mesure les chiffres dramatiques montrant l'augmentation des déficits dans les budgets familiaux, le taux de chômage élevé, l'absence de toute politique sociale, les bas salaires, le temps de travail le plus élevé en Europe, et ce qui va avec, le taux élevé d'exploitation. Il semble donc plutôt que les gens veulent voter PO non pas à cause d’un grand bonheur qui les comblerait d'aise, mais plutôt par manque de vision alternative.

 

Le grand succès du PiS et des frères Kaczynski après 2004 provenait du fait, qu'ils avaient alors réussi à occuper les deux principales fonctions du pouvoir dans l'État à partir d'une analyse très rationnelle des difficultés et des injustices répandues dans la société lors des transformations systémiques. Les Kaczynski furent les second après 1989 (après l'épisode de l'exotique et éphémère candidat Tyminski qui avait, en 1990, du fond de sa forêt amazonienne, apporté en Pologne l'idée que le capitalisme était une mauvaise chose15) à dire que le roi était nu. Lors de leur campagne présidentielle comme législative de 2004, ils ont commencé, bien qu'appartenant moralement à la droite traditionaliste, à utiliser un langage de gauche portant sur les inégalités sociales, les dangers induits par la privatisation de secteurs sensibles comme la santé, et finalement les divergences d'intérêts entre la société polonaise, les banques et l'oligarchie financière mondiale. La SLD n'avait jamais eu le courage d'utiliser une telle rhétorique si radicalement de gauche. En entendant cette rhétorique nouvelle, les gens en ont conclu qu'enfin, quelqu'un disait la vérité sur les vrais problèmes, et qu'il ne s'agissait plus d'un conflit de salon à base de méchancetés. Et ils ont donc voté, en pensant que celui qui les avait enfin remarqués, serait en état de les aider. La déception fut donc double.

 

Les gouvernements Kaczynski furent en effet trop concentrés sur la lutte visant le PO et sur la dénonciation de réseaux mythiques16 pour pouvoir réaliser leurs promesses explicites et implicites. Et aussi, parce que l'atmosphère de conflits permanents, de soupçons et de chasse aux sorcières avait provoqué la fatigue d'une opinion refusant la psychose collective. La société a donc accueilli avec soulagement les gentils et polis dirigeants de PO lors des élections suivantes, en les soutenant massivement. L'aventure des frères Kaczynski vers la gauche avait seulement permis de confirmer la thèse aussi vieille que la démocratie, selon laquelle les politiciens ne remarquent les autres gens que lorsqu'ils ont besoin de leurs voix. Le drame du PiS provenait du fait que ses dirigeants croyaient dans l'existence d'un réseau de pouvoir mais qu'ils n'ont pas compris, ce qui aurait été compréhensible pour une vraie gauche sociale, qu'ils ne devaient pas s'attaquer à des réseaux, mais au capitalisme périphérique en soi, dans sa version darwiniste polonaise brutale. Et, dès lors, ils se sont heurtés à un mur. Sans chercher, par exemple, à sonder l'honnêteté des frères Kaczynski, leur promesse électorale phare de construire 3 millions de logements locatifs était irréalisable. En effet, cela aurait signifié la fin des bénéfices extraordinaires en faveur des developpers et des banques accordant les crédits hypothécaires. De toute façon, rien ne montre qu'ils ont réellement essayé de réaliser leur projet.

 

L'expérience humiliante dès lors de leur grosse défaite électorale et les notations élevées accordées à PO depuis ont amené le PiS à rejeter désormais non seulement leur stratégie initiale de conflits incessants et de querelles, mais aussi toute rhétorique sociale et de gauche. Le PiS ne peut donc plus que chercher à exploiter les différences culturelles, religieuses, dans le cadre d'une société polonaise qui devient de plus en plus matérialiste, qui va de moins en moins à la messe et qui donne de moins en moins à la quête, ce qui ne lui promet pas de grandes perspectives d'avenir.

 

Lorsque donc Jaroslaw Kaczynski, candidat au poste de président laissé vacant par son frère mort tragiquement, a déclaré qu'il voulait construire le capitalisme et a renoncé à attaquer le parti gouvernemental, il semble s'être soumis à la règle de devoir jouer le rôle d'une force qui allait elle-aussi promouvoir encore la même politique néolibérale, celle contre laquelle il n'y a pas si longtemps il était pourtant arrivé au pouvoir. La nation unie autour du cercueil de Lech Kaczynski s'unifie aujourd'hui autour du gouvernement dans la lutte contre les effets des inondations massives qui ravagent le pays depuis quelques semaines. Le besoin de s'unifier dans une communauté nationale artificielle permet d'éliminer du débat public les sujets qui divisent, et dont la solution devrait être la mission qui incombe aux politiciens et à la démocratie. Le PiS en est réduit au rang d'un PO plus petit. Séparé du pouvoir, des influences et des postes donc. Condamné à une vie végétative sur les bancs de l'opposition pour une, voire deux mandatures, et il pourrait dès lors s'assécher de la même façon que s'est asséchée la SLD, dès lors qu'elle s'est retrouvée exclue du pouvoir. Au fur et à mesure de l'éloignement des perspectives d'un retour rapide au pouvoir, les rangs du PiS, déjà maigres et limités à des cadres, pourraient s'effilocher. Il ne restera alors sur la place publique que le parti du pouvoir et du succès, le monstre télévisuel, invincible, et qui va agrandir chaque année sa force de persuasion et de contrôle. Hypothèse probable mais qui reste à vérifier.

 

L'état des partis paysans : Autodéfense et PSL

Il faut encore rappeler qu'en 2010 le candidat paysan du mouvement « Autodéfense », Andrzej Lepper, est parti en campagne avec le slogan : « Je ne suis pas un de ceux là, je suis l'un d'entre vous ». Lorsque Lepper a commencé à monter dans la vie sociale et politique dans les années 1990, des paysans étaient derrière lui, car il se battait pour qu'ils aient une vie meilleure.17 Ils organisaient le blocage des routes, il n'y avait alors pas d'ordinateurs dans les écoles rurales, pas d'argent dans les poches et on ne donnait que quelques centimes pour chaque récolte, si seulement les paysans arrivaient à la vendre. « Autodéfense » a été le seul parti politique qui soit né après 1989 d'une rébellion, d'une auto-organisation sociale sur la base d'un groupe social précis – les agriculteurs, et principalement ceux qui avaient les pieds dans les réseaux de commerce. Lorsque Lepper est arrivé au parlement toutefois, il a mis un complet veston, et il a commencé à trébucher. Il a perdu ce qui constituait sa force – sa base sociale. Les dotations de l'UE ont fait le reste. Mais sa tentative de revenir maintenant sur le devant de la scène n'est pas pour autant totalement dénuée de sens. S'il a compris sa faute, ce que laisse montrer son slogan électoral, alors il gagnera en clarté par rapport aux autres candidats qui en sont en majorité dépourvus, ce qui pourrait à terme constituer un atout difficile à contrer. Car si Kaczynski a pu devenir un libéral, cela ne serait même pas crédible pour Lepper. C'est plutôt de son côté donc que l'on aurait pu s'attendre à une rhétorique sociale, et non de la part du candidat de la SLD Napieralski.

 

Le PSL, l'autre parti paysan, constitue un autre phénomène social intéressant. C'est le parti de la classe moyenne rurale, et pas seulement rurale, de son business aussi. C'est un parti-entreprise qui possède beaucoup d'entreprises, en particulier dans le secteur agro-industriel. Une force économique s'appuyant sur la prise de contrôle de l'industrie agro-alimentaire par des intérêts privés, ou directement par l'appropriation au profit du Parti, en liaison avec des organisations sociales uniques comme celle des pompiers volontaires, dont Waldemar Pawlak, le chef du Parti, est le dirigeant, ce qui lui permet de contrôler beaucoup de communes et d'arrondissements ruraux. C'est donc un pouvoir stable, enraciné par le biais de réseaux d'affaire et de connaissances. Lorsque la situation était difficile pour les agriculteurs, le PSL ne disait rien. C'est « Autodéfense » qui appelait les gens au combat, et qui a commencé ensuite à distribuer les postes. Mais lors de l'accès )à ces postes, on n'a pas vu les mêmes que ceux qui avaient organisé le blocus des routes, un phénomène aussi ancien que le monde. Et on ne doit donc pas s'étonner si une grande partie des conseillers locaux et des notables d' « Autodéfense » ont alors rejoint le PSL et ses réseaux bien rodés. Car le PSL constitue le seul parti en état de survivre longtemps, non seulement à l'écart du camp gouvernemental mais même hors du parlement. Car il est présent au parlement pour la même raison que celle qui fait que la majorité des adhérents d'un parti fait de la politique. Par intérêt personnel. On voit d'ailleurs bien que le PSL joue en permanence le rôle de balance du pouvoir, de commis aux coalitions, avec les libéraux de la SLD puis ceux de PO, ce qui démontre qu'il ne s'agit pas d'idées, et même pas d'accès au pouvoir, mais d'accès à l'argent. Et c'est cet argent qui permet à ce parti de durer.

 

A la recherche de la gauche

On peut dire que la SLD est un groupe « post-communiste » en ce sens qu'elle n'a rien à voir réellement avec le communisme, ou même avec le socialisme, sous aucun rapport. Ayant peur du bagage historique qu'elle portait, elle s'est même fait un point d'honneur à se placer à l'avant-garde des transformations systémiques qui ont amené le pays à la crise sociale qu'il connait. On se serait trompé donc au départ si l'on supposait que la campagne électorale du leader de la SLD, Grzegorz Napieralski, allait se concentrer sur des questions du type : injustice du système fiscal, allocations sociales ou salaire minimum trop faible. Pourtant, la campagne très personnelle de Napieralski a changé la donne car, contre l'appareil de son parti, il a forcé la réapparition de slogans sociaux et de gauche. Dans la grande querelle entre les deux Polognes, entre les libéraux et les démocrates chrétiens conservateurs, la SLD en tant que parti joue néanmoins globalement plutôt le rôle d'un spectateur qui ne comprend pas vraiment ce qui se passe plutôt que celui d'un arbitre ou d'un sujet autonome.

 

Dans ce débat qui divise tout le pays, il faut choisir clairement son camp, sinon on perd l'appui des deux. Les sondages misérables caractérisant depuis quelques années la SLD démontrent justement cela. Ce parti préfère s'appuyer désormais sur des slogans anticléricaux18, sur les questions de mœurs, en imitant le premier ministre espagnol Zapatero. Son problème est cependant que l'Eglise espagnole avait collaboré avec le régime fasciste de Franco et que les opinions anticléricales étaient incomparablement plus fortes en Espagne qu'en Pologne, où l'opposition contre le régime non démocratique du Parti ouvrier unifié polonais d'avant 1989 avait trouvé refuge dans les églises. Ramener la gauche à des questions idéologiques et de mœurs a placé la SLD parmi les partis bourgeois socio-libéraux. Les enquêtes d'opinion démontrent qu'en Pologne le besoin pour un tel parti atteint rarement 10% de la population. On a fort justement décrit parfois la SLD non pas comme un rassemblement d'idées, mais une alliance de biographies communes liées au pouvoir d'avant 1989. Ce qui rassemble ce parti, c'est la crainte commune d'une limitation des droits civiques ou sociaux dans le cadre de ce qu'on a appelé la décommunisation (comme ce fut par exemple le cas lors de la diminution des retraites pour les anciens employés de la sécurité politique d'avant 1989).

 

En 1993, le parti du future président Aleksander Kwasniewski19 est apparu face au camp issu de l'ancien syndicat « Solidarnosc » comme l'annonce d'un regard tourné vers l'avenir et non plus vers le passé, un parti qui permettait de tourner la page de l'avant 1989 devenue rapidement anachronique. Mais aujourd'hui, cet atout moderniste a été repris par la Plateforme civique.

 

Une analyse rapide de la scène politique démontre qu'une simple promotion conséquente des slogans sociaux au seul niveau des discours de la social-démocratie européenne, en mettant toutefois de côté la « troisième voie » de Schröder ou du New Labour, pourrait procurer de grands succès à n'importe quel parti, ce qu'a finalement imposé Napieralski et ce qui lui a ouvert une honorable troisième place au premier tout. En particulier, parce qu'il suffit en Pologne de mentionner les solutions apportées aux problèmes sociaux telles qu'elles fonctionnent encore de façon réelle dans les pays de la vieille UE, ce qui légitime ce type de programme de réformes sociales. Qu'est-ce qui fait donc que la SLD s'est enracinée pendant des années seulement sur des positions de parti anticlérical et s'y maintient ? Un de ses leaders influents, Krzystof Janik, a apporté autrefois une réponse partielle à la question de savoir pourquoi son parti ne s'occupait pas des pauvres, en répondant que c'était parce qu'ils ne votaient pas. Toutefois, après les dernières révélations publiées par l'UE, d'où il ressort que 56% des familles polonaises connaissent la pauvreté, cette réponse perd sa valeur pragmatique20.

 

Une explication de nature sociologique semble donc plus proche de la vérité. En effet parmi les troupes et les supporters de la SLD « ex-communiste », on ne compte qu'une très faible proportion de personnes socialement exclues ou menacées d'exclusion sociale. Lors des conventions de ce parti, on constate toujours la présence sur le parking d'une quantité impressionnante de voitures de grandes marques, et le succès financier y est autant apprécié que dans les partis libéraux. On trouvera dans ce parti très peu de la honte typiquement social-démocrate devant les richesses accumulées par certains de ses militants. Fait caractéristique, à l'époque où la droite a essayé d'introduire un impôt progressif, Marek Borowski, le leader d'alors de la SLD a contesté cette idée, et les cadres du niveau moyen de ce parti ont alors massivement imprimé des appels pour soutenir l'impôt unique. On considérait alors Borowski dans la SLD comme un libéral, mais visiblement, il ne parvenait pas au niveau de libéralisme de « l'appareil moyen du Parti ». Les militants et les membres de la SLD, pour reprendre une expression datant de l'époque d'avant 1989, ne sont pas « sur de justes positions de classe», et ils réfléchissent plus en tant que patron qu'en tant que travailleur21.

 

Une grande coalition pour une nation unifiée ?

Au fur et à mesure de la découverte du fait que la domination de la Plateforme civique (PO) sur la scène politique n'est pas l'effet d'une conjoncture passagère, mais constitue une réalité durable, la pensée politique de tous les autres partis devient chétive, et tend à ressembler à une cour de garçons prétendant à la main d'une demoiselle. Un tel défaitisme n'a même pas épargné le PiS, le principal rival de PO. La fraction libérale du PiS mentionne de plus en plus ouvertement son désir de réchauffer la vieille conception d'une alliance PO-PiS, pour former une grande coalition des deux partis qui ont réussi à dominer la vie politique polonaise au cour des dernières années. Elle pourrait apparaître de plus en plus possible au fur et à mesure qu'il deviendra extrêmement facile de considérer comme une simple rhétorique les différences de programme. Les deux partis qui occupent sur le marché de la politique la place d'un oligopole pourraient donc former à l'avenir un monopole.

 

L'extrême gauche constituera-t-elle une avant-garde ou un épigone ?

Alors que la stratégie de la SLD était depuis 1989 de gagner les élections pour occuper les fonctions les plus liées au pouvoir, ce sans quoi elle ne s'imaginait pas d'objectif politique, autant pour les militants des petites organisations se situant à gauche de ce parti, la chose la plus importante était de se constituer une base sociale, en conservant l'espoir d'un prochain soulèvement, d'une révolte sociale, ou même d'une révolution. Des partis comme le Parti polonais du travail, la Nouvelle gauche, l'Alternative de gauche, la Démocratie des travailleurs ne peuvent envisager de jouer un rôle important sur la scène politique, mais les expériences accumulées lors des luttes des travailleurs, des locataires ou dans les actions anti-guerre leur permettent de former de nouveaux cadres pour la future gauche polonaise qui entrera en scène, en traitant des vrais problèmes et en recherchant des solutions réelles et progressistes. Mais une telle évolution dépend de la mobilisation sociale contre la politique de privatisation des bénéfices et de socialisation des pertes. Contre l'équilibre budgétaire de l'État au prix d’une amputation des budgets familiaux de la majorité des citoyens.

 

Le processus d'accumulation et de concentration du capital impose des crises du type de celle de la révolte grecque, et c'est dans un moment comme celui-là qu'il faut être prêt à présenter une alternative. Mais si la société n'entre pas dans le jeu, alors une telle gauche n'a tout simplement aucune chance de naître. La poursuite de l'intensification de l'exploitation et de la différenciation sociale pourrait tout aussi bien se produire dans une situation de silence total accompagnant une passivité sociale complète. Plus les gens vivront mal, plus il sera facile de les discipliner et de les manipuler. Une place pour la gauche sur la scène politique est en train de se libérer, à cause du retournement vers la droite effectué en ce moment par le PiS. Il se peut que nous assistions à la fin de la période où le PiS, en l'absence d'une gauche authentique, pouvait remplir en partie ce rôle. Mais pour que cela puisse se réaliser, il faudrait qu'une gauche existe. Ce qui nécessite un débat ouvert, avec la participation de radicaux comme de pragmatiques.

 

Malheureusement, l'establishment, et les principaux acteurs médiatiques, comme TVN ou Adam Michnik22, savent que dans un pays comme la Pologne, le besoin social pour une gauche augmente. Et ils s'y préparent. Ils ont parié sur un groupe de jeunes intellectuels liés à la Revue Krytyka Polityczna. Cette revue, généreusement financée, constitue une entreprise élitiste qui a plutôt comme objectif d'empêcher la naissance d'un radicalisme de gauche, en particulier au sein de la jeune génération, en ramenant le débat au niveau de la métalinguistique, qui touche très faiblement à la réalité sociale. C'est pourquoi le lancement d'un débat authentique avec la participation des militants sociaux et de politiciens de gauche actifs constitue une question urgente et de la plus haute importance.

 

Le langage que l'on utilise a une fonction capitale. La majorité silencieuse qui ne participe pas aux élections, car elle n'y trouve pas son parti23, reste très sensible au fait de savoir si une personne défendant publiquement une idée, comprend, connait et ressent sa situation. Car on ne peut pas apprendre cela dans les livres, cela s'apprend par l'activité quotidienne au sein des milieux menacés d'exclusion sociale. Ce n'est pas par hasard que, selon toutes les enquêtes, ce sont les institutions de l'Union européenne qui rencontrent en Pologne le degré de confiance le plus élevé par rapport à leur propre parlement ou à leur gouvernement national. Les gens se sont mis à croire dans l'Union européenne, car elle est associée à leurs yeux à « l'État-providence », et à ces aspirations vers lesquelles la gauche devrait tendre. On peut être en effet désigné comme étant d'extrême gauche en Pologne en 2010, si l'on demande simplement l'introduction d'un impôt progressif. Si l'on demande donc la simple égalisation des règles sociales et fiscales avec celles en vigueur dans les États de la « vieille Union », on est qualifié « d'extrême gauche ».

 

La recherche d'un modèle pour la gauche

La chute du camp socialiste a donné naissance au besoin de construire à nouveau une identité de la gauche. Et il s'est avéré que l'éthos de la gauche, ruiné à l'Est, n'a survécu que dans l'ouest de l'Europe. La gauche polonaise et la gauche de tous les anciens pays de démocratie populaire doivent donc rechercher leurs inspirations dans la vieille Europe. Mais pas à la façon bâclée et mécanique pratiquée jusqu'à récemment par Grzegorz Napieralski (SLD) qui s'est proclamé le nouveau Zapatero, mais par une coopération et une discussion portant ne serait-ce que sur l'avenir de l'Union européenne. Le slogan de l'Europe sociale peut, en Pologne, se révéler extraordinairement mobilisateur si l'ont réussit à démontrer à l'opinion publique les différences positives existant entre la barbarie polonaise du libre marché, et les manifestations d'un État social à l'Ouest. Malgré les évolutions négatives se produisant à l'Ouest, on peut les observer par exemple avec le droit des locataires en Allemagne, où je peux personnellement dire, en écho au slogan des altermondialistes « un monde meilleur est possible » : « Moi, je l'ai vu !».

 

Des millions de jeunes ont fui le miracle économique de Donald Tusk vers des endroits où l'on peut payer ses factures, manger à sa faim et avoir encore quelque chose dans sa poche. Pour ces gens là, ce fut un choc. Comme c'est un choc aussi de constater qu'il existe un mouvement syndical, des droits pour les travailleurs ou des aides sociales qui ne seraient pas uniquement de la charité symbolique. Ils ont quitté la Pologne car ils n'y trouvaient pas de travail, de logement, de perspectives. S'il n'y avait pas eu l'ouverture des marchés du travail dans l'UE, s'ils avaient dû rester au pays, ils auraient sans doute constitué le début d'un changement important, radical du pays, mais ils ont servi au développement économique de l'Irlande ou de l'Angleterre. Ceux d'entre eux qui reviennent apporteront avec eux une mentalité différente, d'autres aspirations, plus européennes, plus modernes, plus progressistes. Il est aussi important que cela amène à rejeter le nationalisme provincial, à changer la communauté nationale artificielle, endeuillée par l'accident du Tupolev présidentiel, par une communauté des exploités et des opprimés.

 

A côté de la perspective social-démocrate, dont la référence est le modèle capitaliste existant dans différents pays européens, il existe aussi la perspective altermondialiste ou, tout simplement, la perspective socialiste, qui exige de remettre en question le compromis de Washington, la bourse, la spéculation. En particulier dans le contexte des crises successives produit par ce système. Mais pour qu'on puisse lancer ce débat, il est indispensable qu'existe dans la conscience collective une gauche proposant une alternative politique et sociale.

 

Il existe enfin une autre référence très importante. Ce sont les processus sociaux et politiques qui se produisent au Venezuela et dans d'autres pays d'Amérique latine. D'un côté, ils montrent la vitalité et l'impact des idéaux de gauche. D'un autre, ils démontrent l'existence d'une tentative de s'arracher à la dépendance néocoloniale de la part de cette grande partie du monde. L'identité de la gauche polonaise et européenne doit en effet se former également au niveau d'une analyse globale du système capitaliste et des tentatives importantes de casser sa logique.

 

La politique étrangère

L'année 2010 aura aussi été marquée par l'installation en Pologne des missiles étasuniens « Patriot ». Une base militaire étasunienne est en train de naître. L'option pro-atlantique a totalement dominé la classe politique, et seule la masse de la société fait preuve de bon sens, en condamnant notre participation aux deux guerres américaines d'agression, en Irak et en Afghanistan. On ne doit pas oublier que c'est le gouvernement de Donald Tusk qui a retiré les armées polonaises d'Irak, et que c'est le gouvernement de la SLD qui les avait envoyées là-bas. Sur les questions internationales, les Polonais sont devenus européens en fait, et préfèrent tenir la ligne européenne plutôt que celle des USA. Mais l'opinion que la Pologne constitue la 5ème colonne des USA au sein de l'UE lui colle tellement, ce qui a été encore renforcé par l'installation des « Patriot » et le scandale des tortures des prisonniers de la CIA sur notre territoire.

 

La réaction russe à la tragédie de Smolensk, puis les déclarations honnêtes du président Medvedev sur la question de Katyn, ont dans une large mesure permis le réchauffement de l'opinion polonaise envers la Russie et les Russes. Et ici de nouveau, c'est la politique conciliatrice de PO qui s'est avérée plus habile, et la modération du ton de la part de Kaczynski n'a fait que rattraper le leader de la Plateforme civique. Il est cependant intéressant de constater que 80% des Polonais enquêtés soutiennent l'idée que la Pologne doit aider au développement des pays pauvres. Ce qui constitue encore une manifestation de l'européanisation de sa conscience et de la sortie du nationalisme provincial.

 

Mais le problème de la participation de la Pologne aux côtés des USA dans la prétendue guerre contre le terrorisme reste entier. C'est encore une manifestation de la totale aliénation des partis politiques présents au parlement par rapport à la société. Il existe en effet un consensus obligatoire entre tous les partis parlementaires sur ce sujet. Ils sont d'accord pour que, en dépit de l'opinion de la majorité écrasante de la société (plus de 80% !), la Pologne continue à participer à l'occupation de l'Afghanistan. Mais sur cette question, et pas seulement en Pologne, l'opinion publique, la démocratie, se révèle impuissante.

 

Il n'est pas encore tout à fait clair quelles seront les priorités de la prochaine présidence polonaise de l'UE d'ici un an. La crise de l'eurozone exigera une attention de notre part, même si la Pologne elle-même se trouve à la croisée des chemins sur la question de l'adhésion à la monnaie commune, et alors que le Commissaire aux questions du développement qui se trouvait récemment en Pologne a conseillé de réfléchir longuement sur cette question, car la possibilité de mener sa propre politique de change donne pour le moment une grande supériorité à la Pologne par rapport aux pays qui souffrent à cause du déficit budgétaire d'une partie des membres de la zone euro. Une protestation contre l'entrée dans un mécanisme qui ne défend pas face aux turbulences, mais qui, en dépit des annonces, ôte toute influence sur sa propre économie, serait certainement une mesure qui pourrait rapprocher la gauche nominale des standards de la gauche réelle.

 

La campagne présidentielle : des nains et des géants

Même si elle semble peu probable, la victoire de Jaroslaw Kaczynski, et cela malgré le fait que les opinions à son égard aient augmenté à un niveau qui n'avait jamais été atteint par le défunt Lech Kaczynski, sous la vague d'émotion pour la perte de son frère et la diffusion dans la partie inculte de la population des thèses conspirationnistes sur cette tragédie, pourrait freiner la prise totale du pouvoir par PO. Cela constituerait également un signal pour les hommes de pouvoir qu'ils doivent un peu plus compter avec l'opinion publique, ou bien la manipuler encore plus efficacement. Mais ceux qui pensent qu'un président Jaroslaw Kaczynski opposerait son veto contre les réformes libérales avec la même conséquence que son frère défunt pourraient être fortement déçus.

 

La victoire de Komorowski en revanche signifie que la voie vers des changements constitutionnels sera ouverte. La réalisation du programme longtemps camouflé de changements néolibéraux extrêmes sera ouverte. Le taux d'imposition unique, le gel en fonction des revenus des barrières empêchant de bénéficier des aides sociales, le déplacement de l'âge de la retraite, la privatisation finale des services de santé et d'éducation. Cela ne veut pas signifier pour autant, comme le pensent les naïfs, que le résultat final sera une rébellion populaire. Il est encore plus fréquent que, plus les choses vont mal, plus elles continuent à aller mal. En particulier maintenant lorsque, à la différence de l'époque industrielle, les gens sont condamnés à vivre dans de très petits groupes, principalement limités à la famille la plus proche.

Beaucoup dépendra donc de la conjoncture économique. La crise actuelle commence à toucher la classe moyenne polonaise. Les électeurs de PO sont licenciés eux aussi. Et à de nombreuses reprises dans l'histoire, on a vu qu'une classe moyenne déclassée ne se rend pas sans combattre. C'est ce qu'a bien compris le premier ministre Donald Tusk, puisque c'est en direction de ce groupe qu'il a décidé de consacrer des moyens budgétaires. C'est la classe moyenne qui bénéficie des aides sur les intérêts des crédits hypothécaires dans le cadre du programme « Une famille dans son chez soi », et les représentants de cette classe peuvent compter sur le fait que, s'ils perdentleur travail, le gouvernement paiera pendant un an les versements dus au titre du crédit hypothécaire. Mais dans le cas d'une dépression économique plus profonde, cela pourrait ne pas suffire. Alors viendra le temps de se retourner vers les seules réserves accessibles, c'est-à-dire une plus grande redistribution du budget national. C'est alors que pourrait venir le temps de la gauche, si elle est alors prête intellectuellement et politiquement. Depuis le début de la transformation systémique, on a assisté à un processus permanent de diminution de la part du budget dans la croissance du revenu national. La part des couches sociales les moins bien placées dans la division du revenu a donc baissé et continue à baisser.

 

La crise sociale

La crise sociale qui va en se renforçant pourrait avoir une importance fondamentale sur le développement de la scène politique polonaise. Cette crise est le prix que le pouvoir actuel paie volontiers pour pouvoir se féliciter de la croissance du PIB. Les Polonais ont le temps de travail le plus élevé d'Europe et un des plus élevés dans le monde. C'est officiellement 42 heures par semaine, mais 46% des personnes interrogées répondent qu'elles travaillent beaucoup plus que 8 heures par jour.24 Dans la construction, le commerce, les services, l'agriculture, travailler une dizaine d'heures par jour est devenu la norme. Les heures travaillées en contradiction avec les normes du code du travail (particulièrement fréquentes dans les firmes de gardiennage) ne sont pas payées, et on les impose en menaçant de licenciement.

 

C'est ce temps de travail prolongé qui a été la cause de la hausse de la productivité et, depuis le début de la transformation systémique, il a été plus élevé que dans les autres pays de l'ancien bloc de l'Est. Dans une large mesure, ce sont ceux qui sont les plus exploités qui sont à l'origine de la dynamique de développement, les travailleurs sans contrat, au noir. Selon diverses estimations, ils représenteraient entre 15 à 21% de la force de travail (soit 5 millions de personnes).25 Ces travailleurs ne sont pas seulement forcés de travailler plus longtemps, mais ils le font pour un salaire très faible. Une force de travail peu coûteuse, disciplinée, et possédant des qualifications relativement élevées dans une situation de taux minimal de syndicalisation (là encore un des plus bas en Europe), cela donne une croissance qui permet d'affronter la crise économique, au prix d'une crise sociale importante, qui n'a pas commencé avec la chute de Lehman Brothers, mais avec la chute du socialisme réel (dans les années 1990-93, le taux moyen d'emploi a baissé de 3 millions de personnes). Le salaire moyen pour une heure de travail en Pologne est plus bas qu'au Brésil, et le salaire minimum deux fois plus bas qu'au Venezuela.

 

De bas salaires, des licenciements collectifs, le renoncement de l'État à ses fonctions sociales, la liquidation du fond de consommation collectif et la diminution du pourcentage du budget de l'État dans le PIB, voilà les phénomènes de la période de transformation qui ont entraîné la désindustrialisation et le darwinisme social à l'américaine. Le développement économique constaté en Pologne a un caractère de non employabilité et il est le résultat de l'exploitation, et non de la création de nouveaux emplois. Lors des discussions menées au sein de la gauche polonaise dans les années 1990, on émettait souvent la crainte que l'entrée de notre pays dans l'UE allait provoquer l'érosion des fonctions sociales dans les États de la vieille Union, selon le mécanisme du dumping social. Mais ces craintes se sont affaiblies avec l'ouverture des États occidentaux à la force de travail polonaise. On a au contraire, constaté une influence assez positive sur le marché du travail polonais, où il a commencé à manquer d’ouvriers qualifiés, en particulier dans la construction. Mais ce moment n'a même pas duré une année. C'était comme un court printemps au delà du cercle polaire, après quoi on assisté au retour de l'hiver dur et terrible avec la règle du salaire différencié. La nouvelle de la crise économique mondiale a fait que les entreprises se sont lancées dans des licenciements collectifs, en dépit du fait qu'elles n'ont pas noté de baisse de leurs ventes, mais elles les ont faites « au cas où ». La hausse rapide du chômage, le retour d'une partie des travailleurs émigrés a provoqué l'augmentation de la crise sur le marché du travail, ce qui a permis aux employeurs de revenir aux pratiques antérieures, dans le style du XIXe siècle.

 

On assiste quotidiennement à des licenciements de salariés à cause d'une simple tentative de créer des organisations syndicales. Et même lorsqu'on gagne un procès au tribunal du travail, cela se termine par une amende symbolique, au lieu d'être réembauché. En même temps, la coalition gouvernementale libérale a introduit des modifications dans le code du travail, qui fait que, en cas de procès perdu, c'est au travailleur de payer l'avocat du patron. Le gouvernement a également pris l'initiative de limiter et de liquider en pratique les syndicats les plus combatifs. Dans une situation où les syndicats les plus massifs ont depuis longtemps été « apprivoisés » par les patrons et les connexions politiques, on peut supposer que cela amènera à la poursuite de la détérioration de la situation des travailleurs.

 

Le capitalisme polonais est fortement enraciné idéologiquement dans la tête de ses victimes. Une majorité de Polonais a tendance à se considérer responsable de ses propres échecs, sans en rendre responsable le système, les employeurs, la politique d'État. Les Polonais pauvres s'opposent à l'augmentation de l'impôt des riches, car on les a habitués à s'identifier à ces derniers. Leszek Balcerowicz, le liquidateur du secteur minier polonais, qui a libéré tous les prix à l'exception de celui du charbon, qui jouait le rôle d'ancre anti-inflationniste (donnant ainsi l'apparence fausse que le secteur minier n'était pas rentable), a reçu en Haute-Silésie, lors des élections, un nombre record de voix, comme récompense pour avoir liquidé des centaines de milliers d'emploi dans cette région. Aujourd'hui, à l'heure de l'épuisement des ressources mondiales d'énergie, on sait déjà que la politique qui a entraîné la fermeture de dizaines de mines de charbon fut une erreur. Ce fut le premier terrain d'expérimentation dans la division et la mise en concurrence de différentes catégories sociales défavorisées. Les primes de licenciement avec lesquelles on n'a créé aucun emploi (car il était impossible d'en créer), ont servi à exciter contre les licenciés les personnes encore plus engluées dans la misère et la paupérisation. Autour des mines fermées, les vendeurs de marques d'automobiles populaires ont ouvert des salons de vente, pour les fermer peu après, lorsque l'argent des primes de licenciement s'est tari.

 

La situation dramatique de cette catégorie de travailleur est apparue clairement lors de la catastrophe récente dans la mine « Wujek » de Ruda Slaska. A l'occasion d'une explosion de gaz méthane qui a tué 15 mineurs, et blessé sérieusement plusieurs dizaines d'autres, il s'est avéré que les mineurs, suivant les consignes de l'encadrement, falsifiaient massivement les instruments de mesure du gaz méthane. Lorsqu'on leur a demandé pourquoi personne n'avait signalé cela aux autorités, ils ont répondu la vérité : par peur d'être licencié. Un tel scandale avec les instruments de mesure avait déjà eu lieu en 2007 avec la catastrophe encore plus tragique de la mine « Halemba ». Les mineurs, privés de tout soutien syndical véritable, risquent leur vie et meurent par peur de perdre leur travail. Ce n'est même plus le tableau décrit par Emile Zola dans Germinal, ou une nouvelle version du film « L'homme de fer ». Le modèle polonais de capitalisme exclut l'existence d'une politique sociale. Il est vrai qu'on n'est pas allé aussi loin que le président colombien Uribe, qui a tout simplement liquidé les ministères du travail et de la santé, mais la logique visant à leur liquidation est visible à chaque pas.

 

Le ministère du travail estime que le taux de chômage en juillet 2009 est monté à 10,8%. Le nombre de chômeurs enregistrés dans les bureaux de l'emploi à la fin juin 2009 était de 1,658 million, dont 1,39 million n'avait aucun droit à une assurance chômage (83%). Le chiffre d'offres d'emploi signalées par les employeurs auprès des bureaux de l'emploi en juillet 2009 était de 78 200, et le ministère de l'économie estimait que jusqu'à la fin 2009, le taux de chômage augmenterait à 12%.26 L'assurance chômage est fixe, et n'a aucun lien avec le salaire précédent ou le coût de la vie. Le taux de base en Pologne est de 551,8 zloty brut et il n'augmentera pas dans un avenir proche, dans une situation de chômage en hausse. La période au cours de laquelle on reçoit une allocation de chômage varie de 6 mois à 12 mois, dans les régions de chômage massif. Mais ce ne sont que les chiffres officiels. Non officiellement, on sait qu'il y a beaucoup plus de chômeurs. On ne s'enregistre pas puisqu'on ne reçoit pas d'allocation. Et les administrations profitent de chaque occasion pour améliorer les statistiques en rayant des listes tous ceux qui ne s'enregistrent pas dans les temps, ou qui n'acceptent pas un travail vers lequel le bureau de l'emploi les a dirigés. Ce sont en général des contrats tout à fait défavorables au chômeur. Et il faut aussi dire qu'il est devenu fréquent que les offres d'emploi proposées aux chômeurs soient des offres de travail au noir. Il est évident que la majorité des chômeurs sans droit d'allocation, et une partie de ceux qui y ont droit, travaillent au noir, pour ne pas mourir de faim ou ne pas perdre son logement.

 

Car il n'existe rien qui pourrait empêcher le mécanisme implacable qui fait qu'un être humain licencié de son travail ne soit pas condamné à l'expulsion de son logement. Même les personnes employées selon des contrats poubelles (légaux) ont de grands problèmes pour pouvoir payer leurs loyers, et encore plus pour celles qui travaillent au noir avec des salaires encore plus faibles. Les familles nombreuses, les parents isolés, etc.

 

Pourquoi n'y a-t-il pas de gauche ?

En Europe occidentale, là où il existe encore une gauche, des grèves massives ont lieu. Les gens sont habitués à se battre pour leurs droits. Sortir dans la rue, faire grève. De nombreux militants ont été interdits là-bas dans leurs emplois à cause de leurs opinions communistes. Mais les militants et membres de notre Alliance de la gauche démocratique (SLD) étaient habitués à fonctionner dans le cadre des structures de l'État et d'un parti où l'on pouvait faire carrière. Il y a là une différence de biographie fondamentale.

 

Ce phénomène d'absence de gauche réelle en Pologne est d'autant plus étonnant que la société fait toujours montre d'inclinations socialistes évidentes. La majorité des personnes enquêtées se prononce régulièrement en faveur d'une répartition égalitaire, juste, des revenus. Le parti traditionaliste PiS a d'ailleurs démontré cela lorsqu'il a gagné les élections de 2004 en utilisant des slogans sociaux et de gauche. Pour beaucoup de personnes âgées et d'âge moyen, la période de la Pologne populaire était celle des départs en vacances, à la mer ou à la montagne. Et presque tous savent que ces temps sont terminés et ne reviendront pas. La SLD a souvent cligné de l'œil vers les électeurs en mentionnant qu'elle provenait de la Pologne populaire, pour pouvoir être perçue positivement, mais elle n'a jamais essayé d'entreprendre la moindre tentative visant à préserver n'importe quelle loi sociale, qui sont décrites par les élites systématiquement privilégiées comme étant des ...privilèges.

 

Mais, comme l'a souligné tout particulièrement Ryszard Bugaj27, lors des accords de la « Table ronde », les élites de « Solidarnosc » ont décidé que la gauche ne devait pas exister, qu'elle était inutile.28 Donc, on a accordé ce terrain politique aux ex-communistes, ce qui fut la meilleure solution pour la droite. Dans un pays où l'on rend à l'Eglise des bâtiments d'utilité publique en se basant sur des droits de propriétés datant du Moyen-Age, on n'a jamais rendu au Parti socialiste polonais ses biens confisqués lors de son absorption forcée dans le Parti ouvrier unifié polonais (communiste) en 1948. On l'a fait en Tchéquie où la social-démocratie a retrouvé ses biens, ce qui lui a permis de participer à égalité à la vie politique. Le Parti socialiste polonais, privé de moyens, a donc été forcé de conclure une coalition avec les ex-communistes, ce qui l'a amené en finale à la non existence, dont il lui sera difficile de se sortir.

 

Il existe aussi une règle historique. Les pays sortant du communisme vivent un tournant historique vers la droite, et ceux qui, comme le Portugal ou l'Espagne, sortent du fascisme, évoluent vers la gauche. L'aveuglement idéologique provenant de ce « balancement historique » est tel en Pologne que dans un manuel d'histoire pour la quatrième année de l'école primaire, on écrit que des milliers de personnes sont mortes pendant l'occupation hitlérienne. Cela afin que ce chiffre ne permette pas de constater un nombre de victimes plus élevées que celui de Katyn29. On enseigne aux jeunes lors des leçons d'entreprenariat dans les lycées, que les chômeurs sont des personnes qui ne veulent pas travailler. Dans l'article 13 de la Constitution, on met un signe d'égalité entre communisme et fascisme, et on introduit dans le code pénal l'interdiction de porter et de montrer publiquement les symboles traditionnels du mouvement ouvrier.

 

L'inondation massive qui se produit actuellement en Pologne constitue une excellente occasion pour le Premier ministre de se présenter en imperméable et en bottes de caoutchouc partout où l'on aurait plutôt besoin de pompiers, et pas d'un premier ministre. Mais cela donne l'impression d'avoir affaire à un politicien engagé et compatissant, qui vit la vie de sa nation. Et dans les reportages, ce ne sont plus les personnes ayant subi l'inondation qui sont les héros, elles ne constituent plus que l'arrière-fond derrière le Premier ministre, bon maître de maison.

 

Voilà une nouvelle espèce de politique. La politique de l'apparence. Sans aucun contenu réel. Cela renforce le pressentiment que les élections ne sont qu'une espèce de casting, dans lequel on place ceux qui devront jouer le rôle des compatissants, sensibles, bons, courageux, président, ministres, maires. Tant que la société sera passive, apathique, soumise, ce seront ceux qui jouent le mieux leur rôle qui prendront les places.

 

Qu'en sortira-t-il ?

Indépendamment du fait de savoir, si sur la scène politique polonaise, on aura encore affaire à deux, trois ou quatre partis, chacun d'eux restera virtuel, isolé du corps social, séparé des réalités vécues par le citoyen lambda. Les élections permettent de savoir qui va faire exactement la même politique que son prédécesseur. Car nous avons affaire à un choix de personnes et non de programmes. Personne ne lit plus les programmes, et on n'essaie même plus de prétendre en avoir un. Les débats, si jamais il y en a, se limiteront à des échanges plus ou moins retenus de méchancetés. Et les tentatives de changement visent à limiter le pluralisme déjà fort limité par une modification de la loi électorale. Il est déjà difficile pour les partis plus petits de se faufiler dans les circonscriptions où il y a moins de sièges à obtenir. Mais lorsqu'on aura introduit les circonscriptions à un siège, seuls deux partis resteront sur le devant de la scène. La majorité silencieuse n'est aujourd'hui pas représentée, et n'étant pas en état de s'identifier avec les partis présents, elle ne prend pas part au vote. La loi électorale majoritaire fera en plus que ceux qui auront voté pour les partis plus petits ne seront pas représentés.

 

Il y a encore une autre idée en cours pour limiter le rôle de tous les partis, hormis PO, et qui est toute aussi démagogique que la loi électorale majoritaire, c'est celle de renoncer au financement des partis politiques sur le budget de l'État. Il est évident qu'un parti gouvernemental, sans financement public, peut compter sur « l'appui » du business, alors que les autres devront faire des campagnes économiques, ce qui au moment où domine la politique des « Public Relations » ne pourra se terminer que par leur défaite.

 

Les campagnes électorales constituent le seul moment où les groupes politiques plus petits, et surtout moins connus, peuvent se présenter. Mais ce n'est qu'en théorie. Déjà depuis un certain temps, les campagnes électorales sont menées dans différentes classes. Dans la classe business, on présente les principaux prétendants, alors que les autres doivent accepter de siéger ramassés dans la classe touriste. Comment dans cette situation les électeurs sauraient-ils pour qui voter ? Le contrôle politique sur les médias publics et privés par les géants crée une situation où le spot publicitaire d'un parti est difficile à relier à un programme. Le résultat est que les gens votent pour le candidat qui reçoit un appui dans leur programme télévisuel préféré ou de la part de leur présentateur préféré. Cette médiocratie donne aux propriétaires des stations de télévision un pouvoir comparable à celui des ministres et des présidents. Un tel type de pouvoir empêche à un Berlusconi enfreignant constamment la loi d'éviter toute responsabilité pénale.

 

Les politiciens sont devenus des célébrités, des proches habitant quasiment chez nous, des personnes que l'on voit incomparablement plus souvent que nos vieilles mères ou vieux pères. Qu'est-ce qui a fait que nous les aimons tant ? Pourquoi croyons nous en eux, alors même que nous considérons avec grand mépris le métier de politicien ? Le résultat collectif du syndrome de Stockholm. Un ensorcellement collectif. Quand on est si fréquemment et de façon si proche en telle compagnie, il devient facile de s'identifier à cette personne, comme on le fait pour le héros d'un feuilleton télévisé que l'on apprécie.

 

Ce modèle d'hypnose collective ne pourra être brisé que par celui qui réussira à séparer les gens de leur téléviseur. Et ce sera certainement quelqu'un de gauche. On peut évidemment ne pas être d'accord avec les méthodes pleines de rage et de colère employées par les Grecs, mais on doit reconnaître une chose : ils ne regardent pas beaucoup la télévision. Et parce qu'ils ne la regardent pas, on sait qu'ils deviennent en général plus intelligents.

 

*Journaliste, juriste. Ancien militant clandestin de « Solidarnosc » avant 1989. Un des fondateurs en 1987 dans la clandestinité du Parti socialiste polonais. Arrêté à plusieurs reprises à l'époque du « socialisme réel » puis aussi après 1989, pour s'être opposé aux expulsions de locataires handicapés. Président de la Chancellerie de justice sociale. Dirigeant de la Nouvelle gauche.

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Notes :

1NDLR : PO : parti libéral de centre droit ; PiS : parti traditionaliste catholique et plutôt nationaliste, marqué par une relative sensibilité sociale.

2NDLR : PSL : parti agrarien formé au XIXe siècle et qui a été associé aux communistes avant 1989, avant d'évoluer sur des positions de centre-droit aujourd'hui. SLD : parti créé à l'origine par l'aile « libérale » de l'ancien parti « communiste » (PZPR) au pouvoir avant 1989, et qui se positionne aujourd'hui sur une ligne social-libérale et atlantiste. Même si son candidat aux élections a légèrement infléchi le ton vers la gauche, au grand dam de la majrotié de ses notables.

3 Cf. http://wiadomosci.gazeta.pl/wiadomosci/1,53600,2407765.html

4 NDLR. Accident d'avion où mourut le président de la République, Lech Kaczynski, et 95 autres personnes, parmi lesquelles 1/3 des membres de la direction du PiS, la totalité de l'état-major de l'armée, plusieurs dignitaires politiques d'autres partis, des membres d'associations d'anciens combattants et les membres de l'équipage de l'avion.

5http://www.sourcewatch.org/index.php?title=Jan_Jakub_Wygnanski

6 Le Prof. Czaplinski dans Diagnoza spoleczna za rok 2009, informe que 46% des ménages éprouvent des difficultés à payer leur loyer. A télécharger sur :

http://www.telepraca-dopiewo.pl/pl/lokalny_osrodek_aktywizacji_zawodowej/raporty_badania.html

7 NDLR. Néologisme inventé dans le parti PiS pour désigner péjorativement ceux qui se présentent comme étant capables de juger la réalité sur la base de leur diplôme.

8 NDLR. Il s'agit des vieilles femmes des villes de province symbolisant une Pologne traditionnelle, pauvre, marginalisée, catholique bigote, nationaliste.

9NDLR. Constatons toutefois qu'à force d'endurance personnelle, et malgré les réticences des notables de son propre parti, le jeune Napieralski a réussi à atteindre au premier tour des élections le score de 14% des voix environ, en grande partie dans les couches jeunes, rurales et pauvres de la population, ce qui semble signaler le retour d'une sensibilité de gauche sociale sur le devant de la scène. Et ce qui a dors et déjà forcé les deux candidats restant du deuxième tour à se référer explicitement pour la première fois depuis 20 ans, aux idées de gauche, et à accepter la proposition lancée par Napieralski d'une table ronde nationale sur le futur du système de santé. Exit donc les projets de la droite de privatiser à la hussarde ce secteur.

10Idem.

11NDLR. Slogan en vigueur sous l'ère Gierek (1970-1980), lorsque le « pouvoir populaire » renonça à l'idéologie de la lutte des classes au profit d'un socialisme censé désormais unir toute la nation par-dessus des clivages sociaux « dépassés ».

12NDLR. Slogan rassembleur lancé par Gierek pour mobiliser la société dans un effort censé garantir à travers la fierté nationale l'objectif de l'amélioration des conditions de vie des individus.

13NDLR. Parti de fait quasi-unique qui gouverna le Mexique depuis l'entre-deux-guerres jusqu'aux années 1990.

14NDLR. La constitution polonaise accorde une primauté au parlement ce qui limite le pouvoir du président de la République et renforce celui de premier ministre. Ce qui explique pourquoi le premier ministre actuel, Donald Tusk, leader incontesté de PO, n'a même pas envisagé d'être candidat aux élections présidentielles actuelles, laissant son parti appuyer la candidature de l'assez terne Bronislaw Komorowski.

15NDLR. Bien que n'ayant pas réussi à être élu président de la République, en 1990, Tyminski avait réussit à battre au premier tour le premier ministre en exercice, Tadeusz Mazowiecki, ouvrant la porte au second tout à l'élection par défaut de Lech Walesa.

16NDLR. La campagne de propagande du PiS pour la décommunisation radicale s'appuyait sur le soupçon que les cercles aux pouvoirs avant 1989 avaient conservé des positions clefs dans l'économie, les services secrets et l'administration suite à une politique de collaboration secrète, lancée dès avant 1989, avec les leaders pro-occidentaux de la dissidence qui provenaient eux aussi à l'origine de la « famille » communiste, et qui monopolisèrent les postes politiques et médiatiques après 1989. Cette vision d'une alliance de tous les « enfants de la haute nomenklatura » s'appuyait sur des faits réels, mais elle échoua par absence de réflexion sur le fait que c'était dans la logique même du capitalisme qui recycle n'importe qui pourvu qu'il en ai les moyens et qu'il accepte les règles du marché et de la propriété privée des moyens de production et d'échanges. Ce qui était bien le cas de tous ceux qui étaient parvenus au pouvoir grâce à l'ascenseur social communiste, mais qui voulaient désormais débarquer à l'étage : pouvoir personnel, individualisation et consommation débridée.

17Le mouvement « Autodéfense « d'Andrzej Lepper, qui se proclame de « gauche patriotique », s'est bâti dans les luttes sociales et les violences de paysans surendettés. Parvenu au pouvoir en 2004 au sein d'une coalition avec le PiS, il renonça alors assez largement à son radicalisme social, ce qui mena son parti vers l'effondrement d'où il n'est pas parvenu à sortir jusqu'à présent.

18NDLR. Après avoir cherché à courtiser l'Eglise chaque fois qu'elle se trouvait au pouvoir.

19NDLR. Alors chef de la SLD et futur président de la République.

20cf. Czaplinski, op. cit.

21NDLR. Il est trop tôt pour savoir si le succès personnel de Napieralski au premier tour des élections de juin 2010 et qui a pu devenir candidat du parti à la suite du décès du candidat officiel de la SLD, Jerzy Szmajdzinski, dans l'accident de l'avion présidentiel, réussira à forcer les notables « ex-communistes » de la SLD a accepter de revenir vers une rhétorique sociale de gauche. Il est en tout cas évident que le candidat de la SLD est parti d'une estimation d'intentions de vote oscillant autour de 5% pour finalement atteindre 14% des voix grâce à la mobilisation d'électeurs de gauche dormants depuis des années car déçus par l'élitisme de la SLD.

22NDLR. Ancien dissident phare avant 1989 issu d'une famille communiste. Créateur en 1989 de l'empire médiatique autour du quotidien « Gazeta Wyborcza », « organe » de référence du changement systémique depuis 1989.

23NDLR. Lors du premier tour des élections présidentielles de juin 2010, la participation s'est élevée à 52% des électeurs inscrits.

24http://www.gazetapodatnika.pl/artykuly/romaszewska_czas_pracy_polakow_jest_najdluzszym_w_europie-a_2981.htm

25http://www.rp.pl/artykul/423286_Praca_na_czarno__wydatki_na_bialo_.html

26http://www.stat.gov.pl/gus/5840_1487_PLK_HTML.htm

27NDLR. Un des dirigeants de l'aile gauche du syndicat « Solidarnosc », négociateur en 1989 de la « Table ronde sociale » censée accompagner la « Table ronde politique » ...mais dont les décisions devinrent caduque dès les élections passées.

28cf. http://www.jerzyrobertnowak.com/ksiazki/jak_oszukano_narod.htm#Spis_tre%C5%9Bci:

29NDLR. Environ 6 millions de citoyens polonais sont morts pendant la Seconde Guerre mondiale, pour moitié d'origine juive, pour moitié d'origine « aryenne ». L'immense majorité des victimes fut exterminée par les nazis. A Katyn, et lors des exécutions similaires qui eurent lieu suite à la même décision prise au Kremlin au printemps 1940, plus de 20 000 officiers polonais furent exécutés.

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:06

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À un moment où le monde est plongé dans « une crise de croissance » (?), une crise « systémique », une crise de civilisation, et où, en conséquence, les tensions internationales se multiplient, et où les peurs envahissent l'espace, des événements inattendus, comme l'accident de l'avion présidentiel polonais en Russie et l'éruption d'un volcan islandais ont frappé l'attention par leur caractère fortuit et implacable, loin des logiques humaines. Événements « naturels » qui ont néanmoins accéléré les processus politiques ou économiques en cours. Et qui permettent dès lors de mieux saisir les grands axes d'évolution en cours. Nous examinons ici, à partir de la catastrophe de Smolensk, en quoi cet événement a pu s'insérer dans un processus à long terme de recomposition des rapports Pologne-Russie, et plus largement Occident-Russie. Dans un contexte d'essoufflement de la superpuissance nord-américaine, de crise de la légitimité de la « gouvernance mondiale » et d'émergence de nouveaux pôles d'influence dans le monde. Cet article permet de découvrir aussi à quel point les « vieilles diplomaties » occidentales ou pro-occidentales sont marquées par la routine, alors que les « pays émergent » sont capables de faire preuve de plus d'imagination. Ne serait-ce qu'à l'occasion d'un enterrement dans un pays d'importance moyenne, mais situé sur une zone sensible. Ce qui permet peut-être de déceler des avenirs possibles dans le domaine des relations mondiales, comme dans celui des rapports Russie-Europe.

La Rédaction

 

Miasmes historiques, intérêts présents et

perspectives futuristes

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Le rapport Pologne – Russie à un tournant ?

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Mai 2010

 

 

  Bruno Drweski

 

La catastrophe du Tupolev polonais qui transportait le président Lech Kaczynski et presqu'une centaine de passagers appartenant à l'élite du pouvoir en Pologne1a provoqué un choc international, lequel a placé pour quelques jours la Pologne « au centre du monde », ainsi que le drame de Katyn rappelé à cette occasion. Pour les adeptes de la raison, cette catastrophe était le résultat d'une décision irraisonable de mettre autant de personnalités de premier plan dans un même avion. Pour les adeptes des symboles et des interventions divines, cet événement n'a pas manqué d'apparaître comme un signe du destin. Dieu aurait frappé et puni2. Le drame a eu lieu là où, 70 ans plus tôt, plus de 4 000 officiers polonais, d'active et de réserve, avaient été exécutés, drame que le Kremlin a longtemps voulu camoufler et qui devint dans la Pologne socialiste un symbole souterrain pour tous ceux qui ne voulaient pas accepter le verdict de Yalta et les mesures sociales révolutionnaires prises après 1944 en Pologne. Symbole qui servit donc aussi de base à l'entretien de la méfiance envers la Russie et les mondes « extra-européens » après 1989, et de fondement aux partisans de « l'axe euro-atlantique ».

 

L'accident de Smolensk a eu lieu trois jours après la rencontre à Katyn entre les premiers ministres polonais et russe décidés à rapprocher leurs deux pays, en commençant par ce geste symbolique, et face à la réticence du président polonais qui lui, semblait décidé à entretenir le flamme d'une Pologne éternellement méfiante envers la Russie. Il volait vers Katyn avec un entourage nombreux pour célébrer les victimes, mais sans souhaiter rencontrer à cette occasion les dirigeants du pays « hôte ». C'est là que la mort le frappa, avec tous ceux qui l'avaient suivi et qui, à quelques exceptions près, représentaient l'aile la plus russo-sceptique de l'élite polonaise. Puis vint la réaction russe ; celle du peuple, spontanée, apportant fleurs et condoléances, et celle de ses dirigeants. Comme un seul homme, tous surent aller à la rencontre des sentiments les plus profonds des Polonais. Vinrent ensuite les réactions des chefs d'Etat du monde entier, des plus puissants aux plus précaires, choqués de re-découvrir combien la nature pouvait soudainement rappeler que tout pouvoir humain n'est que provisoire, parfois dérisoire et finalement très aléatoire.

 

Pour un peuple comme les Polonais qui entretient le souvenir de ses humiliations passées, se voir ainsi propulsé, ne serait-ce que pour quelques jours, au centre de l'attention mondiale caressait leur ego collectif en convalescence. Du coup, pour se bien positionner « au centre du monde », quoi de mieux que de recevoir le soutien des amis et alliés déclarés pour lesquels, après les déboires en Irak, les échecs en Ukraine, les petites et grandes humiliations au sein de l'Union européenne, l'humiliation des longues files d'attente pour obtenir un visa pour l'Amérique, on commençait à ressentir une certaine déception. Quoi de mieux donc que de découvrir, à l'heure de la mondialisation, que le monde est plus vaste encore que ladite « communauté internationale », et que la Pologne se trouvait donc propulsée au centre d'un monde encore plus grand, gonflant du coup en proportion l'ego polonais qui en demandait tant.

 

La Pologne accueillit donc avec une ferveur particulière les marques de sympathie venant des profondeurs de la Russie, et se persuada que les manifestations de compassion venant des hôtes du Kremlin témoignaient d'un retournement de la part de ce grand pays. Et puis, le Brésil lointain décréta lui aussi, comme la Russie, trois jours de deuil national, et les Polonais virent sur leurs écrans, le jusque-là très dénoncé président vénézuélien Chavez manifester sa touchante sympathie pour la Pologne. D'autres chefs d'État tout aussi « voyous » surent se montrer plus qu'honorables à cette occasion…! Du coup, la Pologne sortait de l'Europe et se voyait hissée, avec sa douleur, au plus haut des sommets de l'univers ! Quoi de plus fort pour une sensibilité bercée jusque-là aux rythmes de ses sacrifices et de l'attente de la récompense divine simultanée qui devait advenir, et dont présentement les peuples du monde allaient témoigner.

 

Puis vint la décision de l'Eglise polonaise d'enterrer le président défunt non pas au cimetière varsovien où reposent les personnalités ayant rendu d'éminents services à la nation, mais dans la crypte de la cathédrale du château royal du Wawel, à Cracovie où reposent les anciens rois de Pologne ainsi que les deux plus grands poètes polonais, Adam Mickiewicz et Juliusz Slowacki, et le « refondateur » de l'État polonais en 1918, Jozef Pilsudski. Cette décision divisa à nouveau les Polonais, entre ceux que réjouissait le gonflement ethnocentrique d'un ego national traditionaliste voulu par le défunt président, et ceux qui souhaitent que leur pays devienne « normal », c'est-à-dire comme les autres, qu’il défende ses intérêts, et prenne donc conscience que cela nécessite une collaboration avec tous ses voisins, en commençant par jeter un coup d'œil sur la carte pour y redécouvrir une Russie dont on a voulu la couper depuis vingt ans. D'un côté donc, une Pologne unanime qui voulait que le monde entier communie autour d'elle, et de l’autre une Pologne divisée hésitant entre un ethnocentrisme tout compte fait provincial et une ouverture en direction des quatre points cardinaux. Et chez certains, l'un pouvant aller de pair avec l'autre.

 

Là, la nature, ou encore selon d'autres la divine providence, par le biais d'un volcan islandais, d'un volcan du pays, rappelons nous, qui avait lancé en Europe le signal de la crise bancaire mondiale, démontra encore une fois la limite des capacités humaines. Les chefs d'Etat qui devaient se rendre à la cérémonie du Wawel semblèrent hésiter à affronter les cendres... à tout le moins certains d'entre eux... ce que les Polonais ont remarqué, et ce qui semble devoir entraîner des conséquences sur leurs sentiments futurs envers les différentes nations et États de notre planète.

 

Diplomatie des cendres
A cette occasion, j'ai reçu par internet un message qui tourne à travers la Pologne. Il est relayé par un physicien nucléaire polonais qui a occupé un poste important à l'ONU et qui, à ce titre, a aussi coordonné les actions de prévention et les actions diplomatiques à l'heure de la catastrophe de Tchernobyl. Voilà donc ce long message :

 

« D'abord quelques faits : Vingt (délégations étrangères NDLR) ont réussi à venir, mais soixante non. Le premier ministre marocain y est arrivé, le roi d'Espagne non. Distance identique (un peu plus loin même pour le Maroc), même direction, même nuage de cendres. Le Premier ministre d'Estonie est arrivé, le roi de Suède non. Même distance, presque même direction, même nuage de cendres. Les Hongrois sont arrivés en voiture, pas les Autrichiens. Même distance, même direction … L'Arabie saoudite a réussi à arriver, pas Israël. Même direction, distance plus longue pour les Saoudiens... (En plus le dimanche, ce n'est pas le sabbat, mais en organisant l'enterrement un dimanche, l'Eglise a rompu le droit canonique de l'Eglise et les traditions chrétiennes). Sakachvili (président de la Géorgie NDLR) a pu arriver en avion de Rome, mais ni le représentant de l'Italie, ni le cardinal Sodano du Vatican n'y sont parvenus. Buzek (président, polonais, du parlement européen NDLR) a pu arriver de Bruxelles, mais ni José Barroso, ni Von Rompuy de l'UE n'y sont arrivés. L'Iran (un « ennemi » dit-on) a réussi à atterrir, mais Rasmussen de l'OTAN (notre allié déclaré) non. Le président allemand (mais pas Angela Merkel) est arrivé avec son épouse, mais pas le président français Sarkozy, ni le prince Charles du Royaume uni, ni personne du Benelux. Le président russe Medvedev est arrivé, Obama non. Etc., etc.

Conclusion : celui qui voulait arriver est arrivé et celui qui ne le voulait pas, a trouvé un prétexte facile.

 

Citation du site (polonais) Onet.pl (d'une déclaration à la radio tchèque)3:

« Le président de la République tchèque qui est arrivé à Cracovie à l'occasion de l'enterrement du président Lech Kaczynski et de son épouse Maria, a montré son étonnement à cause de l'absence de certains politiciens, en particulier de l'UE – “J'aurais compris que le premier ministre canadien ou le gouverneur général d'Australie ne viennent pas..., mais que certains Européens ne soient pas arrivés de Bruxelles est à mes yeux inadmissible -a déclaré Klaus à la radio tchèque– cela démontre que tous les discours sur l'unité de l'Europe, ne sont que des mots vides de sens.

Et l'auteur du message de conclure : certains diront que ce ne sont que des symboles, des gestes. S'il s'agissait de quelque chose de vraiment important, cela se serait passé autrement. Mais moi je réponds à cela qu'on a pensé exactement de la même façon en 1939. L'appui de l'Occident signifie aujourd'hui exactement autant qu'à l'époque, lorsque dans une compagnie d'amis très chers, les chiens ont mangé les lapins. Il est bon néanmoins que cette fois-ci, il ne s'agisse que de symboles car une telle leçon coûte moins cher que s'il s'agissait par exemple du bouclier antimissile. Selon un hadith du prophète Mahomet, “celui qui est croyant dans le petit, pourra être croyant dans le grand. Mais celui qui déçoit dans le peu, celui-là décevra certainement dans le beaucoup”. Seuls les gens doués cependant d'une intelligence élémentaire auront encore une occasion d'en tirer les conclusions. ».

 

Puisque cette longue citation nous a propulsé vers un retour à l'histoire, rappelons avant de revenir au présent, quelques faits historiques liés à Katyn et à son contexte historique, qui a permis pendant les deux dernières décennies de dénoncer et la Russie et le communisme, et d'avancer l'idée d'un « Nuremberg du communisme » qui ne semble plus à l'ordre du jour.

 

Katyn et la légitimation de l'axe « euro-atlantique »

Sans vouloir rappeler en détail ce qui s'est passé à Katyn en 1940, nous signalerons qu'au printemps 1940, selon les documents soviétiques remis par Boris Eltsine à Lech Walesa, le Bureau politique du P.C.U.S avait décidé l'exécution sommaire de tous les officiers polonais d'active et de réserve internés alors en URSS depuis septembre 1939, soit plus de 21 000 hommes. A l'exception de quelques centaines d'entre eux qui avaient donné des preuves de leurs choix en faveur d'une alliance inconditionnelle avec l'URSS. Ce massacre a amené certains Polonais à conclure que, comme les nazis, les Soviétiques avaient décidé l'élimination de toutes les élites polonaises dans le but de détruire la nation polonaise. Constatons toutefois que, à la différence des nazis, les Soviétiques ont préparé une équipe réduite d'officiers polonais proches de leurs conceptions, ce qui laisse entendre qu'ils étaient prêts à restaurer une Pologne conforme à leurs objectifs, ce que les nazis pour leur part n'ont jamais envisagé.

 

Rappelons aussi que, par exemple, le général qui commandait en 1939 la garnison de Lwow (Lvov, Lviv, Lemberg), Wladyslaw Langner, résista dix jours, entre le 12 et le 22 septembre 1939 aux troupes allemandes pour finalement remettre la ville aux mains des Soviétiques qui avançaient en direction de Lwow depuis le 17 septembre. Lors de la signature de l'acte de capitulation, il déclara à Nikita Khrouchtchev qui, en tant que dirigeant de l'Ukraine soviétique, conduisait les opérations : « Nous menons une guerre contre l'Allemagne. Notre ville s'est battue dix jours. Ce sont des Germains, les ennemis de tous les Slaves. Vous êtes slaves... ». Il ne suivit pas les autres officiers de son armée en captivité, puis à Katyn, mais fut emmené à Moscou jusqu'en novembre 1939 ; puis il revint à Lwow d'où il partit, via la Roumanie, pour rejoindre l'armée polonaise en France. Rappelons encore que, d'octobre 1939 à juin 1941, les seuls établissements d'enseignements supérieurs polonais à ne pas avoir été interdits, furent ceux des régions annexées à l'URSS, l'université et l'école polytechnique de Lwow qui, formellement ukrainisées, continuèrent à mener leurs activités de fait en langue polonaise, au moment où en zone allemande, les universitaires polonais étaient systématiquement pourchassés et tués. Rappelons encore que, parmi les chercheurs de l'école polytechnique, on trouvait Kazimierz Bartel, un mathématicien qui poursuivit ses activités scientifiques, même s'il avait été à plusieurs reprises premier ministre de Pilsudski. Il fut même convoqué par Staline au Kremlin peu avant l'agression allemande de juin 1941. Une fois la ville occupée par les nazis, il fut, comme les autres enseignants des deux établissements polonais, fusillé. Preuve que le comportement soviétique envers les élites polonaises pouvait être très brutal et meurtrier, mais qu'il pouvait aussi être nuancé. Ce qui le différencie du comportement nazi.

 

Pourquoi l'idée d'un « Nuremberg du communisme » est une absurdité

C'est donc dans ce contexte historique-là, qu'il convient d’examiner le débat qui a été mené après 1989 sur un hypothétique « Nuremberg du communisme ». Dans le contexte du moment se manifestait la volonté de ceux qui se croyaient les « vainqueurs » d'éradiquer tout ce qui rappelait le communisme. A cet égard, jamais les puissances occidentales n'ont imaginé avant 1989 convoquer un tribunal ad hoc qui eût à traiter de la question du communisme conformément au discours dominant d’alors dans les pays du bloc de l'Ouest. Ce qui nous amène à conclure déjà qu'un procès international, du genre de celui de Nuremberg, ne s'intente que dans le cas d'un régime abattu ou isolé, mais jamais « à armes égales ».4Une fois encore, rappelons cette évidence théorisée depuis Thucydide, Machiavel et jusqu’à Carl Schmitt par les penseurs réalistes de la politique : les rapports de force ont été et restent toujours le fondement indépassable des relations internationales. L'idée même d'un tel procès est d'abord sortie de la bouche de Boris Eltsine et doit être rangée dans la catégorie des déclarations démagogiques et irréalistes faites pour trouver une nouvelle légitimation à son pouvoir directement issu... du communisme. On n'intente en effet de procès qu'aux vaincus ou aux isolés sans pouvoir, ce que démontrent une fois encore la comédie des tribunaux spéciaux pour la Yougoslavie et le Rwanda, ainsi que la cour pénale internationale à géométrie variable5.

 

Or, comme plus d'un quart de la population de notre planète vit toujours dans des États se proclamant communistes dans leurs objectifs à long terme, et, comme par ailleurs, de nouveaux États se sont lancés depuis 1989 dans des politiques se référant ouvertement à l'objectif ultime du communisme (Amérique latine, Afrique du Sud, Népal, etc...), on ne peut plus considérer a priori que l'idée, l'idéal, la marche de l'histoire ou le mythe du communisme, c'est selon, sont morts ou vivants. Et, si nous nous référons non plus au « communisme » mais à l'URSS, alors, ici encore, cet État n'a pas été vaincu en 1989/91, il s'est auto-dissout pour des raisons propres à son groupe dirigeant, et, de ce fait, la Russie en est devenue l'héritière légale, ce que le grandiose défilé qui vient de se dérouler à Moscou le 9 mai 2010 prouve brillamment.

 

Nous devons néanmoins rappeler que lors du procès de Nuremberg, les Soviétiques qui, à l'époque, accusaient les nazis d'avoir commis les meurtres de Katyn ont de ce fait été obligés de mettre cette affaire dans l'acte d'accusation visant les dignitaires nazis. Mais l'affaire s'étant assez rapidement mal engagée, l'officier du GRU6 et le représentant polonais en charge du dossier arrivaient rapidement à des conclusions gênantes pour la partie soviétique ; aussi l'accusation fut-elle finalement vite retirée de l'examen contradictoire avec les accusés nazis, et les deux responsables du dossier retrouvés morts lors de deux accidents différents... Sans que les puissances anglo-saxonnes et la France n'y trouvent rien à redire, rapport de force exige.

 

On peut supposer que, en retour, lors de ce procès, les Soviétiques de leur côté n'ont pas cherché à gêner les puissances anglo-saxonnes quant à leurs propres turpitudes pendant la guerre, des bombardements massifs injustifiés de civils à la sauvage répression des résistants antinazis en Grèce, de la poursuite des activités des usines Ford en Allemagne produisant pour le front de l'Est au maintien via la Suisse des flux financiers entre l’Allemagne et les belligérants occidentaux, essentiellement les États-Unis. Rappelons aussi, par exemple, le fait que, tenus au courant de la politique d'extermination menée par le Reich nazi, les Anglo-saxons n'ont pas jugé bon d'essayer d'y mettre un terme malgré les demandes faites et les preuves fournies à Londres par les dirigeants de la clandestinité juive dans le ghetto de Varsovie et par le gouvernement polonais en exil lui-même7. Preuve s'il en est qu'un procès international ne peut viser que des vaincus tant qu'une justice réellement internationale et donc neutre ne sera pas instaurée. Car les rapports de force internationaux empêchent dans les faits toute accusation contre des puissances existantes et victorieuses. D'où le caractère foncièrement démagogique et partial de la revendication d'un « Nuremberg du communisme », comme depuis de toute « justice internationale » décrétée avec l'aval des puissants du moment.

 

Ce qui existe en revanche, c'est le « tribunal de l'histoire », c'est-à-dire la possibilité pour les siècles à venir de se retourner vers un passé révolu pour en analyser les lumières et les ombres à partir de recherches sérieuses selon les règles élaborées pour les « sciences humaines ». En revanche, tout tribunal judiciaire qui s'étendrait à des puissances existantes mènerait obligatoirement à des comparaisons gênantes pour les uns ou pour les autres. Car, prenons pour exemple, les crimes attribués au « communisme ». Selon les recherches les plus récentes faites par les historiens, et après examen critique des chiffres avancés pour des raisons de propagande8, il s'avère que sous Staline, en fin de compte, le nombre de morts dus aux répressions, et auxquelles on ajoute la « surmortalité » due aux mauvaises conditions de vie consécutives à des décisions politiques, atteindrait de 11 à 13 millions de victimes, tandis que pour les morts dus à l'Allemagne nazie, ce chiffre serait de 22 à 25 millions, et pour le Japon, il dépasserait les 15 millions.9Pour un laps de temps beaucoup plus court.

 

Mais ce serait, malgré tout cela, les démocraties à la fois libérales et coloniales qui auraient été la cause des plus grands meurtres de masse, « surmortalités » comprises bien entendu aussi. Des Indiens d'Amérique aux victimes de la traite négrière, des famines aux Indes qui prirent la vie à des populations estimées entre 6 et 20 millions, alors qu'au même moment le pays exportait de la nourriture vers la Grande-Bretagne, au Congo de Léopold I dont on estime aujourd'hui le nombre de victimes de 3 à 20 millions, de la grande famine d'Irlande aux meurtres des Tasmaniens, sans parler du génocide de 80% à 90% du peuple Herrero en Afrique du sud-est allemande, des répressions et des colonies de travail en Indochine, à Madagascar, en Oubangui-Chari, au Congo-Brazzaville, en Algérie, ainsi que des massacres dans la province sud-coréenne de Cheju qui vit, avant même le début de la guerre de Corée, disparaître la moitié de sa population « libérée » de l'occupation japonaise par l'armée des USA. Si l'on rajoute à cela les meurtres de masse au cours de la guerre de Corée, de celle du Vietnam, le demi à un million de morts lors du coup d'état anticommuniste en Indonésie en 1965, sans parler de la « surmortalité » des populations européennes poussées vers les colonies par l'introduction du capitalisme, ou des populations de l'ex-URSS après la désorganisation post-soviétique décidée au Kremlin.10

 

Voilà donc un très bref résumé tentant d'expliquer pourquoi il n'y a pas eu et ne pouvait pas y avoir de « Nuremberg du communisme », pendant comme après la fin de l'URSS, et donc aussi pourquoi le drame de Katyn n'est finalement cité qu'au « tribunal de l'histoire ». Car un procès des violences qui ont eu lieu en URSS et dans les pays associés à elle, à un moment où il existe encore de puissants États et quelques partis importants se réclamant du communisme, pourrait d'une part se voir imposer de contribuer à l’établissement d’un nombre moindre qu'annoncé de victimes, mais imposerait également de reparler du contexte international dans lequel ces violences se sont produites et, surtout, imposerait d'établir une comparaison avec d'autres violences de masse à la même époque. A ce « jeu » comparatif-là, ce ne serait pas forcément les Russes ou les communistes qui seraient perdant. Voilà donc pourquoi les tribunaux « internationaux » ne sont envisageables que dans le cas d'une justice circonscrite à des responsables définitivement vaincus et isolés, et voilà donc aussi pourquoi il est peu probable que les meurtres commis à Katyn et simultanément dans d'autres lieux d'URSS soient un jour jugés. Le temps, lui, fera son œuvre en revanche.

 

Par contre, un rapprochement polono-russe a bien eu lieu sur le charnier de Katyn, mais là, il s'agissait d'allier la Realpolitikavec la prise en compte des sentiments des peuples, selon les règles d'un jeu d'échec qu'ont su magistralement jouer les hôtes du Kremlin avec l'assentiment de la partie « réaliste » des cercles dirigeants de Varsovie. Car, après vingt ans de rappels systématiques du drame de Katyn en direction d'une opinion polonaise parfois un peu réticente à cautionner tous les changements, politiques, sociaux, économiques, géostratégiques décidés depuis 1989, aucun rapprochement polono-russe ne pouvait se faire sans qu'il ne commence par la question symbolique de Katyn. Là, il faut bien dire que le destin a beaucoup aidé les dirigeants russes et polonais qui souhaitaient ce rapprochement. Mais rappelons d'abord que ce rapprochement se produit dans un contexte international qui lui est pour le moment propice.

 

Les prémices internationales du rapprochement polono-russe

Constatons d'abord que ce rapprochement se produit dans un contexte international où « l'Occident » tente de faire les yeux doux au Kremlin. Il y a d'abord la crise économique mondiale qui a réduit les capacités de Washington en matière d'investissements militaires et qui a prolongé le processus de délégitimation de l'ex-puissance unipolaire. Il y a le poids de la guerre en Irak qui se poursuit malgré les proclamations sur l'irakisation de ce conflit, et où l'on ne parle plus jamais dans les médias occidentaux des attaques toujours quotidiennes menées par la vraie résistance irakienne, de mieux en mieux organisée (et à différencier des groupes liés à la très nébuleuse « al Qaida »). Résistance qui vise les occupants comme leurs supplétifs locaux.11Il y a aussi la montée de la résistance en Afghanistan, pas uniquement celle des Talibans mais aussi celle d'autres groupes, parmi lesquels des partis de gauche, qui force les occupants à acheminer des troupes et de l'approvisionnement très lourd par la voie de plus en plus précaire du Pakistan, et qui, du coup, a donc de plus en plus besoin de l'espace aérien russe et des voies d'accès d'Asie centrale où rien se fait sans, du moins, l'accord tacite de Moscou.

 

Dans ce contexte évolutif, les alliés de Washington en Europe médiane ont compris qu'ils allaient devoir retrouver, en partie au moins, le chemin de Moscou, puisque le « grand frère » étasunien a dû lui-même le retrouver. De plus, comme les élites d'Europe médiane ont depuis bien avant le XIXe siècle une longue tradition de retournements d'alliance en cas d'allié défaillant, il aurait été étonnant qu'elles ne prévoient pas d'ouvrir ce type de contacts, ne serait-ce qu'au cas où. Ce qui explique sans doute pourquoi, par exemple, les chefs d'État estonien et letton qui, jusqu'à récemment, faisaient poursuivre en justice les anciens résistants soviétiques devenus des vieillards, n'hésitant pas d'un autre côté à cautionner les défilés d'anciens SS tout en s'attelant au démontage des monuments aux morts soviétiques, ont soudainement eux aussi retrouvé le chemin de Moscou... pour aller assister de la tribune officielle au défilé à l'occasion du 65e anniversaire de la victoire sur le... fascisme. C'est donc dans ce contexte général qu'on doit d'abord examiner le rapprochement en cours entre Varsovie et Moscou.

 

Rappelons d'abord que celui-ci se déroule alors que Varsovie a enregistré depuis le début de la guerre en Irak, une série de déceptions devant les comportements de Washington, en particulier lorsque la Maison blanche a décidé sans prévenir au préalable ses « alliés » de modifier le programme de bouclier anti-missile qui avait été lancé tambour battant par le président Bush. Programme qui a été revu à la baisse, ce qui a fait douter quelque peu Varsovie de la stabilité de la politique des États-Unis dans la zone. Rappelons que ce programme vise de fait la Russie et qu'il n'a de défensif que le nom, car dans l'éventualité d'une guerre atomique, celui qui détient un bouclier « défensif » indestructible détient dès lors la certitude qu'il peut attaquer l'adversaire sans risquer la traditionnelle menace de représailles qui a marqué pendant plusieurs décennies « l'équilibre de la terreur », et qui a donc assuré... l'équilibre. Quoiqu'il en soit, même si Washington poursuit le projet, les Polonais ont appris qu'ils pouvaient être mis devant un fait accompli et que leurs proclamations d'amitié systématique envers Washington ne les mettaient pas à l'abri d'un changement brusque d'intérêts de la part de l'allié « éternel ». À ces éléments transatlantiques s'ajoutent des éléments directement liés aux seules relations polono-russes.

 

Les fondements d'un éventuel rapprochement polono-russe

Force est de reconnaître que les rêves qui se sont répandus à Varsovie dans la foulée de la désagrégation de l'URSS ont fait long feu. Malgré les certitudes proclamées depuis 1991, la Biélorussie n'est finalement pas tombée comme un fruit mur dans le « camp euro-atlantique » et, au contraire, on a vu son régime se raffermir politiquement et économiquement au fil des ans, faisant de ce pays le seul en Europe ayant adhéré au Mouvement des non-alignés, et le seul capable d'assurer grosso modo dans la CEI un niveau de vie et des lois sociales de type « européen ». Quant à l'Ukraine, ladite « Révolution orange » avait soulevé un enthousiasme à Varsovie qu'il faut revoir désormais à la baisse, à la suite des dernières élections à Kiev qui ont démontré que les Ukrainiens ont été déçus et par l'incapacité des dirigeants « orangistes », et par les offres peu alléchantes qui leur furent finalement faites en provenance de l'Ouest. Tandis que beaucoup d'entrepreneurs ne peuvent éviter de voir les potentialités offertes par les marchés émergents russes et asiatiques. Même chose d'ailleurs pour les entrepreneurs polonais qui souvent, piaffent d'impatience devant les potentialités offertes par les marchés baltes, ukrainiens et biélorussiens certes, mais aussi par ceux de Russie, d'Asie centrale, d'Asie orientale et d'Asie méridionale, et qu'on ne peut atteindre, vu de Pologne, qu'en passant par la Russie. Qui a affirmé que les intérêts des bourgeoisies nationales émergentes en Europe médiane, comme ailleurs, allaient systématiquement de pair avec ceux des élites financières mondialisées ?

 

Notons aussi les retards qui ont été pris dans le développement des axes de communication reliant l'Europe occidentale à l'Asie orientale, en particulier les réseaux ferroviaires, et qui auraient déjà dû placer la Pologne au centre de ce réseau. A quoi on aurait dû ajouter au gazoduc Yamal traversant déjà la Pologne, un autre qui, désormais, la contournera par la mer Baltique, le gazoduc Northstream.

 

Pour parvenir à être la plaque tournante des relations euro-asiatiques, la Pologne a besoin d'accords durables avec la Russie. Cette dernière a de son côté montré qu'elle peut contourner la Pologne, que ce soit pour l'approvisionnement gazier avec le gazoduc Northstreamou pour le trafic ferroviaire avec la prolongation de la principale voie de chemin de fer à écartement large non plus comme il était prévu à l'origine à travers la Pologne, mais à travers la Slovaquie. Cela étant, contourner la Pologne lui coûte cher, ce qui force en fin de compte les deux pays à négocier des accords, une fois les rapports de force précisés. Un processus de « remise à niveau » qui s'est globalement réalisé au cours de la période 1989-2009. Il a donc fallu vingt ans pour que les Polonais, leurs voisins mais aussi, dans une moindre mesure sans doute, pour que les Russes apprennent aussi à lire à nouveau la carte géographique.

 

La leçon de la Seconde Guerre mondiale avait appris à beaucoup de Polonais, pas forcément communistes, qu'il ne fallait pas aller chercher des « alliances exotiques » car, comme l'avait répété l'ancien dirigeant communiste polonais, Wladyslaw Gomulka, « Messieurs, sachez que la Pologne ne se trouve pas en Australie ! ». Rappelons à cet égard la tentative de créer une zone dénucléarisée étendue à toute l'Europe centrale qu'avait lancée après 1956 l'ancien ministre des affaires étrangères polonais, le socialiste Adam Rapacki. Rappelons que c'est aussi à Varsovie que se déroulaient dans les années 1960 les contacts entre les USA et la Chine populaire. Rappelons également la venue à Varsovie en 1967 du général de Gaulle. Et rappelons enfin qu'en 1980, en pleine crise afghane, Edward Gierek réussissait une ultime tentative visant à empêcher la rupture Est-Ouest, en invitant à se rencontrer à Varsovie le président français Giscard d'Estaing et le secrétaire général soviétique Leonid Brejnev. Toutes ces traditions ont été balayées d'un revers de main en 1989, pour opérer un retournement stratégique qui a profité sans conteste à un certain nombre de Polonais, mais qui s'est avéré moins prometteur que prévu pour d'autres. La vieille tradition des élites centre-européennes de ne jamais mettre tous leurs œufs dans le même panier, ou, à tout le moins, de prévoir diverses échelles pour sortir du panier une fois que ses poussins ont éclos, semble du coup reprendre des couleurs.

 

Il était donc normal que ce soit à une équipe plus libérale, et donc plus proche des milieux d'affaires et plus pragmatique, comme celle qui conduit actuellement la Pologne sous la direction du premier ministre Donald Tusk, qui engage les premiers pas dans la rupture des glaces qui s'étaient amoncelées dans les rapports polono-russes. Suite à la domination de milieux plus idéologiques, à la fois marqués par un anticommunisme somme toute passéiste et par une russophobie négligeant les potentiels qui continuent à vivre dans la société russe. Idéologie allant sans doute à l'encontre des intérêts polonais à long terme et même contradictoire avec une partie des traditions politiques polonaises12, d'une certaine gauche comme d'une certaine droite (Rosa Luxemburg pour la gauche et Roman Dmowski pour la droite), mais choix stratégique qui correspondait à l'intérêt des États-Unis en période de poussée unipolaire et visant donc à casser en morceaux toute puissance pouvant naître au sein de l'espace euro-asiatique.13Idéologie qui semble ne plus correspondre aux moyens désormais réduits aux mains de l'équipe dirigeante à Washington. On peut penser dès lors que la catastrophe du Tupolev polonais de Smolensk a accéléré ce processus. Preuve pour certains d'une intervention divine ! En tout cas, la nature semble avoir donné un coup d'accélérateur à un processus qui était déjà en cours.

 

Mais, vu la force du discours purement idéologique tenu à Varsovie, comme dans les pays voisins depuis la fin du bloc soviétique, les dirigeants russes et polonais ont eu l'intelligence de comprendre que tout rapprochement entre les deux pays ne pouvait commencer qu'à Katyn.14C'est en effet là que, trois jours avant l'accident de l'avion présidentiel, les premier ministres polonais et russe, ont enterré la hache de guerre, ouvrant dès lors des perspectives nouvelles dans les rapports entre les deux pays. Tusk avait voulu rencontrer Poutine, Kaczynski arrivait trois jours après avec la volonté de ne pas le rencontrer. Certains ont dès lors vite affirmé que l'accident a eu lieu car il ne fallait à aucun prix que, malgré des conditions météorologiques épouvantables, l'avion ne fût dérouté ni sur Moscou ni sur la Biélorussie où il eût fallu, pour des raisons protocolaires, donner une poignée de main soit au président russe soit au président biélorussien, tous deux partisans déclarés, à leurs façons très différentes, d'une grande intégration euro-asiatique.

 

Il faut le dire, la catastrophe fut l'occasion pour les dirigeants russes de mener admirablement une partition en jouant sur les sentiments des Polonais, au point où, même les hauts dignitaires de l'Eglise polonaise ne purent, lors des diverses cérémonies d'enterrement de chacune des dizaines de victimes de l'accident – retransmises à la télévision pendant la semaine de deuil national – s'empêcher de témoigner leur remerciement non seulement au peuple russe, mais aussi aux plus hautes autorités de l'État, aux fonctionnaires de l'aviation, aux médecins des services médico-légal, aux psychologues accueillant les familles venues identifier les corps, aux enquêteurs, etc.

 

Notons que, malgré ce qui a pu être dit à l'Ouest sur la Pologne, ce pays a une double tradition géopolitique. Celle d'être radicalement pro-occidentale bien sûr, mais à la condition que l'Allemagne soit « entourée » d'alliés puissants. Ce fut le cas à l'époque napoléonienne. Ce fut aussi le cas en 1918 et ce fut de nouveau le cas après 1989. Moins depuis quelques années avec la renaissance des prétentions de puissance européenne de premier plan mise en oeuvre à Berlin. Dans tous ces cas, il fallait pour les Polonais une puissance lointaine en état de dominer l'Allemagne et de repousser la Russie. Il existe aussi une autre tradition qui voit dans la Russie un partenaire incontournable, capable d'engager en Pologne même des réformes indispensables, d'ouvrir des perspectives économiques et de maintenir des relations équilibrées avec les puissances occidentales, face à l'Allemagne. Ce fut le cas, avant les partages de la Pologne, avec le parti réformateur polonais pro-Catherine II, ce fut le cas en 1815 avec la création du Royaume de Pologne sous l'égide d'Alexandre 1er, ce fut encore le choix géostratégique de la droite nationaliste polonaise entre la fin du XIXe siècle et 1939 (et cela malgré le basculement de la Russie des tsars dans le stalinisme), et ce fut bien sur le choix des communistes polonais et de leurs alliés de gauche mais aussi de droite15à partir de 1944. Aujourd'hui donc, face à l'affaiblissement des États-Unis, à la remontée de la Russie, où en sommes nous ?

 

L'enclave

Reste encore une autre question à mentionner. Traditionnellement, la Pologne ne communiquait avec la Russie que par le biais du « sas » biélorusso-ukrainien. Depuis 1945, pour la première fois de l'histoire, la Pologne et la Russie sont des voisins directs grâce à la région de Kaliningrad située dans l'ancienne Prusse entièrement disparue aujourd'hui. D'un côté, Moscou peut y installer des bases militaires et balistiques dans le voisinage de Varsovie, à côté des bases qu'elle entretient toujours en Biélorussie. D'un autre côté, à quelques kilomètres de là, à Morag (ex-Mohrungen, ville natale du penseur romantique allemand de l’esprit du peuple, Johann Gottfried Herder, l’anti-Kant), les États-Unis installent une base pour leurs missiles anti-missiles.

 

Notons aussi que Kaliningrad constitue une enclave dont l'accès reste difficile pour les Russes, tant ils se heurtent à des problèmes de transit à travers la Lituanie. Les Polonais et l'Union européenne n'ayant pas non plus envisagé de vraiment faciliter la chose. Il faut donc rappeler qu'il existe un précédent qui a fonctionné tout à fait efficacement. Si Kaliningrad constitue une enclave russe au sein de l'UE et de l'OTAN, rappelons que Berlin-Ouest constituait de même une enclave occidentale au sein du Bloc soviétique. Et, après avoir mesuré leur rapports de force mutuel lors du « blocus de Berlin », l'Est et l'Ouest ont finalement imaginé un système complexe mais efficace de voies d'accès rapides, autoroutières, ferroviaires, fluviales et aériennes à travers le territoire de la RDA, ce qui a fonctionné pendant plusieurs décennies sans grands problèmes. Si Kaliningrad constitue donc aujourd'hui un problème « de transit », c'est sans doute parce que les deux... non plus « blocs » puisque nous sommes censés être sortis de la logique de la guerre froide et de la logique de blocs, alors les deux... quoi…? ne veulent pas trouver de moyens de s'entendre. A qui la faute doit-on demander ?

 

Vers quelles réorganisations de la vie internationale ?

On doit dès lors poser la question : qui souhaite une intégration économique sur l'axe euro-asiatique, et donc un rapprochement politique et économique ? Qui y a intérêt ? Et qui, à l'inverse, préfère regarder vers l'Atlantique en tournant le dos au continent ? On voit bien là que Washington est confrontée à un dilemme insoluble entre, d'un côté, son intérêt à retarder le rapprochement entre les deux pôles économiques que sont l'Europe occidentale et l'Asie orientale, ce qui ne peut qu'entrer en concurrence avec le pôle nord-américain en crise, et d'un autre côté, son intérêt à obtenir l'appui de Moscou pour prolonger les moyens de sa présence en Afghanistan et en Asie centrale, afin de ne pas perdre la main sur le grand échiquier planétaire et rester une puissance dominante. Dans ce contexte, le jeu polono-russe représente un élément non négligeable dont on soupçonne que peu de dirigeants à Varsovie semblent percevoir l'importance stratégique, tant ils ont été habitués à se placer en tant que « petit pays », à la périphérie des grandes décisions.

 

Il est clair néanmoins pour qui regarde la carte, qu’en Pologne, chez ses voisins et dans une moindre mesure dans l'immense Russie, on peut formuler ainsi désormais la question d'avenir : rester à la périphérie ou se placer au centre ? C'est à un choix d'un même type que sont confrontés les dirigeants des puissances ouest-européennes, pour le moment toujours déclinantes et sans plus de grandes ambitions propres. A l'époque de la rivalité Est-Ouest, certains dirigeants, comme le général de Gaulle à l'ouest, Tito ou Kreisky au « centre », et la plupart des dirigeants polonais après 1956, avaient compris que si leurs pays devaient jouer un rôle autre que purement figuratif dans les affaires internationales, et devenir ou redevenir un sujet de ce qu'on appelait alors « la division internationale du travail », il fallait bien sûr déserrer l'étau de la logique de blocs, mais aussi se désengager du tête-à-tête économique avec les seuls Etats-Unis. Alors que, au même moment, en Asie orientale, les nécessités des guerres alors en cours, avaient forcé Washington à tolérer le développement de pôles de développement basés sur un interventionnisme d'Etat systématique contraire au règles libre-échangistes (Japon, puis Corée du Sud et Taïwan, puis Asie du sud-est, avant que les communistes victorieux en Chine et en Indochine ne reprennent eux-aussi pour leur compte ce modèle). Modèle de développement interventionniste que les grandes puissances occidentales et néo-coloniales n'ont jamais toléré ailleurs dans le tiers monde, là où leur domination ne fut pas aussi sérieusement menacée.

 

Mais la fin du bloc soviétique et le développement des technologies ont fait que, désormais, les voies de communication terrestres entre l'Europe occidentale et l'Asie orientale sont potentiellement plus rapides et moins chères que le traditionnel contournement par les mers. La logique transcontinentale euro-asiatique s'impose dès lors, et donc la coopération sur l'axe Europe occidentale - Europe médiane - Eurasie - Asie orientale - Asie méridionale. La Russie et les pays d'Europe médiane qui ont tout au long de leur histoire rêvé d'avoir un accès aux mers et, dans l'idéal, aux mers chaudes, afin de se désenclaver, se retrouvent désormais au centre même de ce nouvel axe potentiel. Il est clair que la naissance d'un axe de développement euro-asiatique ne peut correspondre à l'intérêt du pôle économique nord-américain en crise. Il semble aussi évident que les élites d' Europe médiane mais encore aussi celles de Russie ou d'Asie centrale, ont de la difficulté à percevoir ces perspectives nouvelles qui leur tendent les mains. Quant aux dirigeants des différents pays d'Europe occidentale habitués depuis un demi-siècle a gérer leur puissance déclinante à l'abri du gendarme nord-américain, il est évident qu'ils ne font pas (encore ?) preuve de capacités intellectuelles leur permettant de découvrir que leurs pays constituent désormais la tête de pont d'un pôle économique pouvant rayonner à partir de l'Asie. Et qu'ils ont donc, eux aussi, la possibilité d'intégrer un jeu multipolaire, multilatéral, ouvrant de multiples perspectives jusque là inimaginables, pour peu qu'ils soient prêts à sortir la tête d'en-dessous du parapluie où ils se sont paresseusement réfugiés. De rivages du Pacifique jusqu'aux rivages de l'Atlantique, la sortie de la logique binaire en cours depuis 1945 est visiblement à l'ordre du jour, mais le provincialisme de petit gestionnaire qui domine depuis que la logique du « Dieu marché - petit comptable » s'est quasi-totalement imposée explique pourquoi l'Europe est dans une impasse et dans une crise profonde. Elle semble encore dormir d'un profond sommeil dogmatique, accrochée à la bouée d'un navire qui coule, sans oser regarder vers le grand large.

 

Car c'est la logique de la peur qui a pris le gouvernail des « puissances » européennes, au niveau des « classes politiques » comme dans les médias et, plus largement, au niveau de strates importantes des sociétés, qui penchent plutôt vers le gendarme que vers les prises de risques potentiellement prometteurs. Ce qui explique sans doute la multiplication des campagnes médiatiques de peur (délinquances, terrorismes, islamismes, immigrations, délocalisations, précarisation, pollutions, nucléaire, OGM, épidémies, etc, etc...) auxquelles les puissances publiques n'apportent aucune réponse mais sur lesquelles elles préfèrent continuer surfer au nom d'un libéralisme désormais échevelé, plutôt que d'analyser les potentiels qu'ouvrent les « puissances émergentes » et les modèles économiques plus ou moins alternatifs basés, par exemple, sur les « valeurs asiatiques », voire la « finance islamique » ou « le socialisme du XXIe siècle ». En tout cas, remettant au centre non pas l'individu atomisé, mais la cohésion sociale et/ou nationale.

 

La superpuissance en déliquescence rassure encore ceux qui ne veulent plus que se raccrocher à une bouée de sauvetage, même si l'évidence de la crise mondialisée, économique et surtout sociale, démontre qu'elle n'a plus, pour elle-même et donc a fortiori pour ses « alliés », de véritables capacités inventives et créatives. Une puissance à crédit. Elle navigue à vue, suivie par de petits navires effarouchés. Mener des guerres sur un joystick à des milliers de kilomètres du meurtre, en engageant sur place des mercenaires, elle en est encore capable, mais sur un nombre de fronts limités. Elle n'est en revanche plus capable d'assurer le développement de « la libre entreprise », productive, c'est-à-dire d'impulser une capacité à prendre des risques pour tenter de rétablir une économie réellement productive à long terme. Le capitalisme financier de rentier et de spéculateurs est devenu dans le faits un capitalisme soutenu par des pompiers-pyromanes. Manipulant les peurs, et en concurrence directe avec les pôles de productions émergeant, en particulier en Asie, mais plus seulement. Le monde est en pleine désorganisation et donc à terme, en pleine réorganisation. Réorganisation des rapports de force et des pôles de créativité et de productivité. Les pays, mais aussi une large partie des sociétés européennes, semblent encore trop marqués par les désillusions post-coloniales et post-fascistes d'un côté, post-communistes de l'autre, pour accepter de prendre le risque de rompre avec le système du pompier-pyromane qui a pris le dessus pendant le court épisode du monde unipolaire. Dans le prolongement du rôle de protecteur des vieilles bourgeoisies décaties adoptés par les « vieux USA », ceux d'avant les années Reagan, et qui, tout en étant impérialistes, savaient faire montre de dynamisme, de créativité dans tous les domaines et de réalisme.

 

Les sociétés européennes se sont habituées au repli et au renoncement depuis plusieurs décennies. C'est peut-être finalement cela qui constitue le véritable « socle fondateur » de « l'identité européenne » actuelle ? Renoncer à ses ambitions, s'abriter derrière un parapluie protecteur, se voiler la face devant les dangers réels, mais aussi devant les opportunités réelles, multiplier les peurs factices. Savoir dire « non » et savoir sortir des vieilles ornières n'est pas à l'ordre du jour. Sur les franges orientales de cette « union » européenne dont nous avons vu plus-haut le constat fait par le président tchèque Vaclav Klaus, on ne peut en revanche plus être totalement aveugle devant le fait que les promesses de 1989 tardent à venir pour les masses, tandis qu'on ne peut que constater qu'il existe une vie au-delà du Bug et de l'Oural. Et que les nouveaux moyens de communication permettent de désenclaver des territoires jusque là obsédés par l'accès à la mer. Les empires maritimes furent toujours dominant aux époques « archaïques ». Mais qui a dit qu'à l'ère du cosmos, de l'aviation, des chemins de fer à grande vitesse, des tubes et d'internet, cette vieille donne devrait être éternelle ? L'Eurasie, voire l'ensemble Eurasie-Afrique, n'est peut-être plus une « masse continentale » amorphe prise en compte uniquement dans les ouvrages de géographie, mais ce pourrait être aussi le futur pivot des communication internationales ? Les pays d'Europe médiane se retrouvent devant un choix stratégique nouveau, ceux de l'Europe maritime doivent décider si la vieille « communauté euro-atlantique » a encore un avenir, ou s'il ne vaut mieux pas envisager de devenir la tête de pont occidentale d'un ensemble de coopération Eurasie-Afrique qui semble en passe de voir le jour.

 

*Bruno Drweski, Historien, Politologue, Directeur de la section de polonais de l'Institut national des Langues et Civilisations orientales (INALCO), Secrétaire général de l'Appel franco-arabe, ancien Rédacteur en chef de La Pensée, membre de la rédaction des revues : La nouvelle Alternative, Outre-terre/Geopolitical Affairs, Revue d'études slaves, Studia Politologica (Annales Universitatis Paedagogicae Cracoviensis), Utopie critique.

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Notes :

1 Un tiers de la direction du parti du feu président « Droit et Justice », des dirigeants d'autres partis polonais dont l'ancien ministre « social-démocrate » et « ex-communiste » de la Défense qui avait engagé la Pologne dans la guerre contre l'Irak, plusieurs dirigeants d'associations d'anciens combattants et, outre les hommes politiques, la totalité de l'état-major de l'armée, de toutes les armes, ce qui représente une perte pour l'État beaucoup plus difficile à combler car, dans nos démocraties, on peut s'improviser dirigeant politique sans avoir de capacités particulières, en revanche apprendre le métier militaire, surtout à un poste de commandement, ne s'improvise pas mais nécessite une véritable formation et une longue expérience. A cela, il faut encore ajouter la mort du président de la Banque nationale de Pologne, « indépendante » mais liée aux réseaux financiers internationaux, ce qui, en cette période de bourrasques financières, ne favorisera pas sa stabilité. Droite traditionaliste atlantiste, « gauche ex-communiste » atlantiste, armée « ex-communiste » atlantiste, banque « indépendante » de tout contrôle national... Si le destin, ou un dieu « mauvais », avait voulu viser tous les symboles de l'après 1989, près de Katyn où disparut la fleur de la Pologne « archaïque » d'avant 1939, il ne s'y serait pas pris autrement.

2 Notons que, selon les enquêtes d'opinion, la grande majorité de l'opinion polonaise a été favorablement surprise par la réaction de la Russie à l'événement et aurait plutôt tendance à voir dans l'accident une faute avant tout polonaise. Une fraction de l'opinion estime en revanche qu'il y a une part de responsabilité russe involontaire, et une petite minorité va jusqu’à imaginer une conspiration soit russe soit même de la part du parti du premier ministre polonais.

3 Constatons que les dirigeants des pays voisins de la Pologne ont tous fait l'effort de venir, ainsi que ceux des pays habituellement considérés comme politiquement « éloignés » de l'Occident, voire ennemis (Iran, pays du Golfe arabo-persique). Notons que la délégation palestinienne est arrivée alors que la délégation israélienne n'est pas venue. Ce qui mérite d'autant plus d'attention que le président Lech Kaczynski avait, lors de son récent séjour en Israël, fait montre d'une grande sympathie envers le peuple juif et l'État d'Israël par de gestes symboliques. Dans ce contexte, on voit bien que les États alignés sur les États-Unis se sont simplement contentés de suivre l'exemple du « grand frère », qu'ils soient proches ou éloignés de la Pologne (Europe occidentale, Pakistan, Koweït, Afghanistan de Karzai, Corée du Sud, Serbie, Croatie, Egypte, Bulgarie, Grèce, Canada, etc...). Remarquons aussi que la télévision polonaise a montré le président Obama faisant du sport à Washington le jour de l'enterrement, signe que le comportement de l'allié n'est pas passé inaperçu. On doit cependant mentionner une exception de taille à ces observations. Toutes les délégations asiatiques semblent avoir renoncé (ou avoir cru aux pronostics climatiques graves venant d'Europe ou d'Amérique ?), que ce soit le Japon, la Corée du sud mais aussi la Chine.

4 Le procès de Nuremberg lui-même, s'il a très certainement répondu à une attente des populations victimes de la furie hitlérienne, n'en reste pas moins un procès qui n'a pu se dérouler qu'une fois le Reich nazi abattu et dans des conditions qui n'ont pas permis d'examiner les faits dans toute leur ampleur et d'y faire participer à égalité tous les représentants des peuples victimes de l'occupation nazie. On voit bien à cet exemple pourquoi un tel procès ne peut avoir lieu avant la destruction d'un régime, car il faut pour les grandes puissances circonscrire les accusations aux seuls faits qui ne les dérangent pas.

5 cf. le livre du philosophe droit italien proche du Parti de la Refondation communiste : Danilo Zollo, De Nuremberg à Bagdad ou la justice des vainqueurs, Jacqueline Chambond, 2009

6Service de renseignement militaire soviétique.

7 Jan Karski, Mon témoignage devant le monde – Histoire d'un État clandestin, R. Laffont, Paris, 2010, pp. 323-332.

8 Parmi les ouvrages de nature idéologique, même s'ils comportent des éléments vérifiables et avérés mais souvent présentés et interprétés de manière unilatérale, décontextualisés, et aussi des erreurs démontrant une volonté de faire du chiffre macabre, selon un mode de travail que nous qualifions de « néo-stakhanoviste », nous citerons : Stéphane Courtois (sous la direction de), Le Livre noir du communisme – Crimes, terreur, répression, R. Laffont, Paris, 1997, 846 p., qui prolongeait, dans le domaine des statistiques et des simplifications historiques, l'ouvrage idéologique ayant préparé l'atmosphère à ces procès de « vainqueurs », celui de François Furet, Le Passé d'une illusion – essai sur l'idée communiste au XXe siècle, R. Laffont/Calmann-Lévy, Paris, 1995, 580p. A l'encontre du succès médiatique bien organisé en faveur du Livre noir du communisme, citons l’ouvrage beaucoup moins analysé par les médias, celui de Jean Suret-Canal (sous la direction de), Le Livre noir du capitalisme, Le temps des cerises, Paris, 2002, 464 p., et surtout un ouvrage publié en Pologne (mais toujours non traduit en France) par un historien polonais qui remet en cause les chiffres et les interprétations du Livre noir du communisme, en particulier pour la période 1917-1923, mais qui aborde aussi les exagérations portant sur la période stalinienne et le silence relatif visant les « démocraties libérales coloniales », Andrzej Witkowicz, Wokol terroru bialego i czerwonego 1917-1923, Varsovie, Ksiazka i Prasa – Biblioteka Le Monde diplomatique, 2008, 517 p.

9 A. Witkowicz, op. cit., p. 476-478.

10 A. Witkowicz, op. cit., chapitre « O jezyki przesady » (sur le langage de l'exagération), pp. 455-487.

11 Pour voir à quel point le public occidental est sur ce sujet abreuvé d'informations tendancieuses visant à lui faire croire que, hormis la folie « islamiste » et « sectaire » incompréhensible « des » Irakiens eux-mêmes « encore trop sectaires » par rapport aux « rationnels Occidentaux », tout est en passe de s'apaiser dans ce pays ouvert désormais aux prédateurs de la finance mondiale, il faut se reporter aux sites qui transmettent les informations sur l'étendue et le développement de la résistance patriotique irakienne, entre autres : <http://www.heyetnet.org/eng/index.php> ; <http://www.iraq-war.ru> ; <http://www.brusselstribunal.org>, <http://www.france-irak-actualite.com/article-resistance-irakienne-l-omerta-mediatique-49639061.html>.

12 Voir Bruno Drweski, « Pologne - Russie : Mythes, réalités et perspectives », dans François Bafoil (sous la direction de), La Pologne, Fayard-Ceri, Paris, 2007, pp. 459-476, et « La Russie des Polonais ou l'obligation de sortir des clichés historiques », in Outre-terre - Revue française de géopolitique, n°4, avril 2003, p. 214-226.

13 Voir Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier. L'Amérique et le reste du monde, Hachette, Paris, 2000, 273 p.

14 Soulignons qu'au vu des dernières élections régionales russes et de la crise économique mondiale qui a aussi touché la Russie, on a noté une remontée du Parti communiste. Dans ce contexte, on peut comprendre que le tandem Poutine-Medvedev, qui avait su jouer sur la corde nostalgique de la puissance étatique stalinienne à l'heure de la reconstruction de la puissance de l'État, a désormais plus intérêt à jouer sur l'anticommunisme, à l'heure du retour des revendications sociales. Dans ce contexte, diffuser à deux reprises aux heures de grande écoute sur la télévision nationale le film de Wajda, « Katyn », permettait de faire une pierre deux coups. Refroidir quelque peu les ardeurs néo-communistes en Russie et flatter l'opinion polonaise toujours très sensible au succès de ses productions cinématographiques sur la scène internationale, surtout lorsque cette production traite de la martyrologie nationale.

15 Rappelons que si les communistes polonais ont su s'adjoindre l'appui d'une partie des militants socialistes et agrariens, ils surent aussi créer un petit mouvement catholique traditionaliste, « PAX », explicitement issu de l'extrême droite nationaliste de l'entre-deux-guerres et qui exista jusque après 1989

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:03

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Ce texte est historique. Il a été écrit en 2005 au moment de la présentation du projet de réforme de l'ONU par celui qui allait quitter bientôt son poste de Secrétaire général de cette organisation. Ce rapport prévoyait un ensemble de réformes à apporter à l'ONU. Une partie de ces réformes avaient déjà été introduites dans les faits, en particulier dans le secteur des Droits de l'homme, avec la création de nouvelles administrations, le licenciement de fonctionnaires internationaux, la destruction de résolutions et documents des Nations Unies que l'on voulait faire oublier. Avec ce rapport, il s'agissait désormais de faire entériner ces réformes post factum, rétro-activement, comme c'était devenu la coutume sous Kofi Annan, et de « couronner » le tout par une modification fondamentale non seulement du fonctionnement des institutions onusiennes, mais de sa philosophie fondatrice même. Il s'agissait de faire accepter et les principes économiques et politiques néolibéraux et le rôle des Etats-Unis comme pilier sécuritaire mondial de ces politiques.

Une offensive médiatique visa à accompagner le processus en tentant de discréditer totalement les objectifs que l'ONU s'était donnée depuis sa fondation et clairement énoncés dans sa Charte fondatrice « Nous, peuples des Nations unies... » qui a donné pour la première fois dans l'histoire internationale la primauté aux peuples par rapport aux États, et à tous les États à égalité par rapport aux grandes puissances. À l'heure des prétentions unipolaires de Washington, il fallait faire oublier tout cela et revenir à une logique rappelant celle en vigueur à l'époque des puissances prétendument « de droit divin ». « Droit » sanctionnant et le règne de l'autoproclamé « gendarme mondial » et celui de sa monnaie usuraire de plus en plus virtuelle sur laquelle on a même oser apposer le nom de Dieu.

C'est dans le contexte de cette nouvelle « religion » capitaliste que fut écrit cet article, par une fonctionnaire des Nations unies travaillant alors dans le secteur des Droits de l'homme et par notre collègue de la Rédaction qui était alors en charge des relations internationales du syndicat français CGT. Il visait à répondre à cette campagne médiatique, et en particulier à un interview publié dans la revue en ligne Voltairenet: « Les projets de réforme de l’ONU – Pour Kofi Annan, le droit international ne garantit plus rien » (Sandro Cruz, 7 juillet 2005, http://www.voltairenet.org/article17449.html) article qui était de fait un plaidoyer en faveur des thèses pro-US. Thierry Meyssan, le directeur de la revue, refusa de publier la contre-expertise ci-dessous qui déconstruisait et le langage et la logique imposée à l'ONU.

On sait ce qu'il advint des tentatives de réforme à la hussarde de Kofi Annan. Il est à cet égard intéressant de constater que l'évolution anti-tiers-mondiste de l'ONU a été mise en place par un Africain, comme aujourd'hui, après la chute de la maison Bush, c'est aussi un plus ou moins « Afro-américain » qui est chargé de poursuivre la stratégie impériale. Comme quoi, en période de faiblesse, il vaut mieux placer des Uncle Tom au premier plan plutôt que des machistes blancs patentés d'extrême droite. Mais toujours avec les mêmes objectifs.

L'évolution du monde depuis 2005 a rendu de plus en plus difficile la stratégie unilatérale, mais celle-ci n'a pas pour autant été remise en cause à Washington, comme elle n'a pas été rejetée par ceux qui continuent à peser sur les politiques appliquées à l'ONU. Dans ce contexte, la publication de cet article cinq ans après, nous a paru nécessaire. Il démontre clairement la logique voulue par les États-Unis et leurs alliés qui, malgré quelques changements cosmétiques et malgré le fait qu'elle s'est heurtée à des résistances de plus en plus fortes, reste fondamentalement la même, et qu'il faut donc recommencer à décortiquer. Cet article permet aussi de mieux saisir à présent les dessous des tentatives faites pour continuer à imposer à l'ONU les objectifs politiques si bien synthétisés dans le rapport de Kofi Annan de 2005. Nous avons dans notre revue décrit des situations concrètes résultant de la mise en œuvre de cette logique (La Pensée libre n° 22 et 25 entre autre). Il nous a semblé utile cette fois d'apporter une analyse théorique de cette logique à partir d'un article daté ...et pourtant bien actuel. Voilà pourquoi nous avons décidé de publier ce document qui éclaire et la politique internationale d'hier, et les pesanteurs qui continuent à freiner le mouvement d'émancipation des peuples et des États exclus arbitrairement d'une « communauté internationale » de plus en plus réduite dans les faits, mais toujours dirigée par des cercles aussi prétentieux et dangereux pour la paix, l'équilibre international et le progrès humain.

La Rédaction

 


La réforme des Nations Unies telle qu'elle a été proposée par le Secrétaire général Kofi Annan

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Une analyse du

Rapport du Secrétaire général à la Cinquante-cinquième session de l'Assemblée générale :

 

« Pour une liberté élargie : vers le développement, la sécurité et les droits humains pour tous »

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 Avril 2010

 

 

Par Tamara Kunanayakam et Jean-Pierre Page *

                                                                                                                       

1. Personne ne peut nier qu'il existe un besoin de transformer les Nations unies et l'architecture internationale en un système qui représente un multilatéralisme élargi – et non amoindri - et authentique !

 

2. Ce n'est toutefois pas l'objectif du Rapport de Kofi Annan. Pour la première fois dans l'histoire de l'Organisation, le Secrétaire général dans sa fonction d'Officier administratif en chef 1 s'est rallié ouvertement à la position d'un État membre : les États-Unis d'Amérique. Dans cette optique, les changements qui se sont produits au cours des dernières vingt années ont modifié le rapport de force international à un point tel que le système international est devenu une survivance du passé, un anachronisme.2 Le système en vigueur en ce moment constitue pour les États-Unis un obstacle pour leurs ambitions hégémoniques. Depuis de nombreuses années, l'Administration étasunienne a cherché à plusieurs reprises à discréditer les Nations unies, et même à s'en débarrasser, et à d'autres moments, à l'instrumentaliser. Son intention est maintenant de transformer l'Organisation en un instrument qui servira dans sa vision de suprématie globale, à gagner une légitimité pour ses guerres préventives3 et pour ses supposées actions contre le terrorisme, ainsi qu'à promouvoir les lois du marché et de garantir la propriété privée.

 

3. Aujourd'hui, deux types de structures politiques, de procédures, de méthodes de travail et de personnels cohabitent au sein des Nations unies. Les uns servent les intérêts de « la vision d'un État », l'autre d'une vision multilatérale. Un exemple flagrant concerne la question du système des Droits de l'homme. La transformation du Centre de l'ONU pour les Droits de l'homme à partir du secrétariat d'un organisme multilatéral – la Commission des Droits de l'homme – en un Bureau du Haut Commissaire pour les Droits de l'homme avec le Haut Commissaire jouant un rôle politique, a mené à l'existence de deux systèmes dans lequel le second se substitue de plus en plus à la Commission et à ses organes. Les propositions de « réforme » de Kofi Annan tentent de transformer définitivement l'Organisation afin qu'elle favorise « l'ordre d'un État » au détriment du multilatéralisme. Une telle vision vise à émasculer définitivement l'Assemblée générale de son autorité suprême. Comme illustration de cela, on peut prendre la référence obsessionnelle à des sous-traitants pour mener à bien des programmes et des activités de l'ONU, comprenant la recherche de « partenariats stratégiques » avec des acteurs non-étatiques et provenant de ce qu'on appelle la société civile et du secteur privé (les corporations transnationales) comme autorités fondamentales nouvellement découvertes. Cela est aussi vrai pour les ressources humaines au sein du système de l'ONU. Les nouvelles recrues devront servir les intérêts politiques des contributeurs financiers et militaires les plus importants ; la flexibilité et la précarité dans les contrats du personnel vont faciliter le déploiement rapide au service de la nouvelle vision interventionniste.

 

4. Une telle rupture radicale exige l'élimination des valeurs restantes, des principes et de l'éthique qui est liée au système multilatéral et qui constitue des obstacles pour le déploiement de la nouvelle Organisation.

 

5. Après la dislocation de l'Union soviétique et la Conférence de Vienne, la décision de restructurer le Centre pour les Droits de l'homme a ouvert la porte à un processus nouveau. Avec l'aide du plus grand bureau de consultant transnational étasunien Price Water House, une nouvelle époque a commencé : les règles et les procédures de l'ONU ont été affaiblies ou démantelées, y compris celles liées au recrutement des fonctionnaires internationaux ; les méthodes de travail ont été transformées ; on a intensifié plus largement l'engagement ou l'intervention dans les questions internes aux États membres. Ce projet dénommé « restructuration » a débuté sous le premier Haut Commissaire de l'ONU pour les Droits de l'homme, José Ayala Lasso, et il s'est accéléré et approfondi avec son successeur, Mary Robinson. Son déploiement sur le terrain n'a pas pu être terminé à cause de la disparition en Irak de Sergio Vieira de Mello.

 

6. Aujourd'hui, une rupture nette avec le passé est devenue urgente et indispensable. La nouvelle vision implique de nouveaux organes, de nouvelles procédures, de nouvelles méthodes de travail, et un nouveau type de personnel qui a plus à voir avec les mercenaires diplomatiques qu'avec le service civil international.

 

7. L'objectif d'une telle transformation est de répondre au besoin d'apporter une légitimité à la « vision d'un État ». Comment ?

 

Utiliser le terrorisme pour faire de l'ONU l'instrument de la puissance unipolaire

8. Pour les auteurs du Rapport, les événements du 11 septembre, dont le caractère barbare est évident, constituent un nouveau point de départ pour les Nations unies, incarnant une rupture fondamentale dans son histoire. Les leaders d'un seul État membre et ses partenaires juniors veulent substituer en lieu et place de la vision commune soutenue par les peuples et les États émergent de la victoire sur le fascisme, une interprétation unilatérale et grotesque des menaces et des défis rencontrés par le monde, et des actions qui doivent être entreprises.

 

9. Le Rapport cherche à imposer unilatéralement cette vision à tous les États membres, qui sont poussés à adopter « un nouveau consensus sur la sécurité » qui « quelque soit la menace à l'égard d'un d'entre eux les menace tous »4, et accepte que « les menaces perçues par chaque région du monde comme étant les plus urgentes sont en fait également menaçantes pour tous5. Et dès lors que nous comprenons cela », le Secrétaire général déclare « que nous n'avons pas d'autre choix que de saisir à bras le corps toutes les catégories de menaces » à la paix et à la sécurité internationales6, ouvrant ainsi la porte à la définition d'une série de ce qu'on appelle « les menaces du vint-et-unième siècle » !7

 

10. Selon le concept multilatéral, les menaces à la paix et à la sécurité internationale consistent dans n'importe quel usage de la force d'un État contre un autre État, contre sa souveraineté nationale, son intégrité territoriale ou son indépendance politique, contre le droit des peuples à l'autodétermination et à la liberté. Cela inclut les guerres d'agression extérieures, la soumission de peuples à une hégémonie étrangère, la domination et l'exploitation, ainsi qu'une intervention armée et toutes autres formes d'interférence ou de menaces tentées contre la personnalité d'un État ou contre ses éléments politiques, économiques et culturels8. Avec la « réforme », les questions qui tombent essentiellement dans le cadre de la juridiction domestique des États seront désormais considérées comme des menaces pour la paix et la sécurité internationale. Les « nouvelles menaces » incluront la violence civile, le crime organisé, le terrorisme, la prolifération, les armes légères ou petites, les armes de destruction massive, la pauvreté, les maladies infectieuses mortelles, la dégradation de l'environnement9.

 

11. La vision de « Notre stratégie contre le terrorisme » qui a été proclamée par le Secrétaire Général de l'ONU omet de donner une définition du « terrorisme » ou d'établir clairement ses causes. Les auteurs maintiennent délibérément la confusion entre le droit des peuples à résister à une occupation étrangère, à lutter pour leur droit à l'autodétermination, pour la liberté et l'indépendance, la souveraineté nationale et l'intégrité territoriale, en assimilant cela aux actes de terrorisme aveugle. Leur approche de la responsabilité de l'État est sélective car aucune évaluation sérieuse n'a jamais été entreprise sur la multiplication des actes terroristes directement influencés, organisés, financés ou inspirés par les pouvoirs impérialistes et colonialistes riches qui, historiquement, ont été les premiers à utiliser des actes de terrorisme contre les civils, les chefs d'État ou de gouvernement, les dirigeants de mouvements politique, syndical, paysan, ou les intellectuels. Et ils continuent à agir ainsi ! Aujourd'hui, certaines de ces mêmes puissances invoquent hypocritement le soi disant « conflit de civilisations » pour mobiliser la soi disant communauté internationale contre le terrorisme.

 

12. Dans sa recherche afin de « libérer le monde de la demande », le Secrétaire général cherche à légitimer l'imposition des conditions par les États riches sur les pays pauvres, plus faibles et en voie de développement. L'objectif étant de les forcer à adopter un seul modèle économique, accélérant ainsi le processus de globalisation capitaliste en l'accompagnant de dévastations, ce dont nous sommes les témoins quotidiens. Il a appelé cet interventionnisme « le partenariat entre pays pauvres et pays riches » !10. Pour que les pays pauvres se mobilisent afin de renforcer la soi disant « gouvernance », combattre la corruption, réduire le rôle de l'État dans l'économie et la société, à l'exception de son activité visant à stimuler l'investissement privé, à augmenter le rôle du secteur privé et de la société civile, et leur apporter des garanties légales ou autres pour leurs activités, y compris dans le domaine des droits de propriété : des conditions qui forment déjà des parties et des pièces des programmes controversés d'ajustement structurel mis en place par les pays riches avec leurs institutions financières internationales bien connues. Dans son zèle à promouvoir la conception occidentale de la démocratie, le Secrétaire général affirme et propose que : « Les Nations unies ne doivent pas restreindre leur rôle à l'établissement de normes mais doivent étendre leur aide à leurs membres pour développer et approfondir les tendances démocratiques à travers le monde. Dans ce but, j'appuie la création d'un fond pour la démocratie à l'ONU afin d'assurer une assistance aux pays cherchant à établir ou à renforcer leur démocratie. Plus, j'ai l'intention d'assurer que nos activités dans ce domaine soient plus fortement coordonnées, en établissant un lien plus explicite entre le travail de gouvernance du PNUD et la section d'assistance électorale du Département des affaires politiques »11. En réaction à la soumission à ces conditions, les pays riches feront bénéficier les pays en voie de développement « d'une assistance accrue au développement, un système commercial plus orienté en faveur du développement et une aide plus large et plus approfondie à la dette ».

 

Officialiser les ingérences sous prétextes « humanitaires »

13. Dans sa recherche pour « la liberté de vivre dignement », le Secrétaire général, selon sa notion de « responsabilité à protéger les victimes potentielles et réelles d'atrocités massives »12, légalise l'intervention étrangère dans les affaires intérieures des États souverains. « Nous devons évoluer d'une ère de légalisations à une ère d'introduction de mesures ». En cohérence avec la vision multilatérale, des mécanismes de procédures spéciales en matière de droits de l'homme avaient été créés par la Commission des Droits de l'homme afin d'exercer sa fonction protectrice de l'extérieur, tout en respectant la souveraineté des États. En accord avec la « vision d'un État », cette fonction doit dorénavant être assurée par la « nouvelle » équipe du Bureau du Haut Commissaire aux Droits de l'homme avec comme objectif, la protection et l'introduction du concept impérialiste des Droits de l'homme. Les États-Unis ne sont pas seulement à la recherche de l'acceptation de la part des États membres de leur vision impérialiste, mais ils cherchent plutôt à les enrôler dans leur application et dans l'acceptation de leurs conséquences au nom de la « communauté internationale ». Dans son rapport, le Secrétaire Général presse les États membres d’« embrasser la responsabilité de protéger et, lorsque nécessaire, ...d'agir dans ce domaine. ...si des autorités nationales ne sont pas capables ou non désireuses de protéger leurs citoyens (souligné par les auteurs), et que dès lors la responsabilité se déplace vers la communauté internationale pour qu'elle utilise les méthodes diplomatiques, humanitaires ou autres (souligné par les auteurs) afin d'aider à protéger les Droits de l'homme et le bien-être de la population civile. Lorsque de telles méthodes apparaissent insuffisantes, le Conseil de Sécurité peut, dans la nécessité, décider d’entreprendre une action sous le couvert de la Charte des Nations Unies, et des actions d'application, si nécessaire.13 »

 

14. Les tentatives de la part des États-Unis et de leurs alliés d'instrumentaliser les Nations Unies dans ce domaine ne constituent pas une nouveauté. A l'intérieur du Secrétariat, cela a commencé avec la création du très politisé Bureau du Haut Commissaire pour les Droits de l'homme et la restructuration du Centre pour les droits de l'homme qui fonctionnait comme secrétariat au service d'un organe multilatéral – la Commission pour les Droits de l'homme. Par leur intervention dans le fonctionnement interne du Bureau, les États-Unis et leurs alliés ont délibérément cherché à miner les mécanismes de protection de cet organisme multilatéral en poussant le Bureau à concurrencer et même à se substituer lui-même à l'institution multilatérale. Un des exemples de ce type étant constitué par la dénonciation systématique visant les mécanismes de procédures thématiques spéciales de la Commission qui seraient sérieusement altérés et qui pourraient disparaître si les propositions de réformes étaient adoptées. Contrairement aux demandes faites par le Secrétaire général et par certains observateurs14, l'objectif de la réforme n'est pas de dépolitiser la machinerie des Droits de l'homme, mais plutôt d'augmenter sa politisation selon le point de vue de « la vision d'un seul État »

 

 

15. Les propositions du Secrétaire général vont légitimer rétroactivement la transformation insidieuse du secrétariat à Genève, dont l'objectif est d'être transformé de service d'un organe multilatéral, en une entité politique en compétition avec lui pour l'introduction d'activités de protection. Cette implantation prend place au travers du développement accéléré de bureaux de terrains, dont la majorité du personnel est payé par les pays où se trouvent ces implantations, et l'intervention sera facilitée par le biais des bureaux régionaux, qui ont eux-mêmes été créés sans autorité législative, mais gagneront ainsi rétroactivement en légitimité.

 

16. Plus sinistre encore, sa réforme transformera le Bureau en un bras visant à rassembler des renseignements : « Une plus grande présence sur le terrain en faveur de la question des Droits de l'homme en temps de crise apportera aux organes des Nations unies une information opportune et, lorsque cela sera nécessaire, signalera l'urgence d'une situation exigeant une action. »15. Concrètement, le Bureau deviendra LE bras « de signalement rapide » du nouvel « ordre mono étatique » en apportant des renseignements à la nébuleuse communauté internationale et au Conseil de sécurité amélioré dénonçant les États membres qui, de son point de vue, n'ont pas réussi à protéger leurs citoyens. Par conséquent, le Secrétaire général propose que « le Haut Commissaire doive jouer un rôle plus actif dans les délibérations du Conseil de sécurité et de la Commission de construction de la paix proposée, avec une attention portée sur l'introduction de dispositions appropriées dans les résolutions du Conseil de sécurité. »16

 

17. Pour faciliter cette instrumentalisation des Nations unies, le Secrétaire général propose la dé-multilatéralisation de l'organe politique chargé de promouvoir les Droits de l'homme et les libertés fondamentales17. En rupture radicale avec son rôle d'administrateur en chef des Nations unies, et dépassant ses prérogatives, tout en se faisant l'écho de ses maîtres politiques, le Secrétaire général organise une attaque sélectionnée contre les États membres : «  La capacité de ma Commission à remplir ses taches a été fortement minée par sa crédibilité et son professionnalisme déclinant. En particulier parce que les États ont cherché à être membre de la Commission non pas pour renforcer les Droits de l'homme mais pour se protéger contre toute critique, ou pour en critiquer d'autres. Au résultat, un déficit de crédibilité s'est développé, qui jette une ombre sur tout le système des Nations unies.18 » Voilà la justification permettant « de remplacer la Commission des Droits de l'homme par une Conseil des Droits de l'homme de moindre envergure »19. Pour ce qui est de la qualité de membre, le nouveau « concept d'un État » par distribution géographique, tel que nous allons le décrire plus loin, donnera la primauté aux États-Unis et leurs alliés. Ainsi que l'introduction de la nouvelle notion arbitraire selon laquelle « ceux qui seront élus au Conseil doivent s'engager à soutenir les standards les plus élevés des droit de l'homme »20. Ce que cela signifie, qui décidera et selon quels standards, reste dans le domaine du non dit !

 

18. En même temps que la dé-multilatéralisation de cet organe intergouvernemental, le Secrétaire général propose que l'on accorde à ses gestionnaires « une autorité réelle de telle façon qu'ils puissent aligner les activités du système avec les objectifs décidés par les États membres », dont le Secrétaire général espère que ce « seront ceux qu'il a signalé dans son rapport » ! 21

 

19. Toutefois, même si les auteurs du rapport peuvent souhaiter son élimination, c'est l'État qui continue à être l'expression de la libre volonté des peuples et leurs représentants dans les relations entre les États. Et c'est pourquoi le Secrétaire général a choisi d'abandonner son devoir de promouvoir et de protéger l'État, comme cela figure dans la Charte, ce qui comprend aussi le fait de garantir son intégrité territoriale et son indépendance politique.

 

Déformer la Charte des Nations Unies pour imposer une politique de force et empêcher les règlements consensuels des conflits

20. Hier, les États devaient d'abord rechercher un règlement de leurs disputes internationales par des moyens pacifiques qu'ils devaient choisir en accord avec le principe de l'égalité souveraine entre États. Les moyens choisis comportaient la négociation, l'enquête, la médiation, la conciliation, l'arbitrage, le règlement judiciaire, le transfert du cas aux agences régionales ou un arrangement ainsi que tout autre moyen pacifique. En cas d'échec empêchant de parvenir à une solution par un de ces moyens, les parties étatiques avaient le devoir de continuer à chercher un arrangement de leur conflit par d'autres moyens pacifiques agréés par eux. La menace ou l'utilisation de la force contre l'intégrité territoriale ou contre l'indépendance de tout État ne « devait jamais (être) employée comme moyen de régler les conflits internationaux. »22 Selon l'article 51 de la Charte des Nations Unies, les États avaient le droit individuel et collectif d'autodéfense seulement « en cas d'attaque armée » contre un membre des Nations unies, et alors seulement, « jusqu'au moment où le Conseil de Sécurité a pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationale ».23

 

21. Aujourd'hui, Kofi Annan ment effrontément en soutenant que « les menaces imminentes sont totalement couvertes » par cet article, et que lorsque les menaces sont latentes, la Charte donne pleine autorité au Conseil de Sécurité pour utiliser la force, y compris à titre préventif.

 

22. Si les propositions de réforme faites par le Secrétaire général sont adoptées, l'intervention étrangère dans tous les domaines sera systématisées et, si nécessaire, par la force « de façon préventive » et « avec la gamme complète des instruments disponibles ».24

 

23. Hier, les peuples, les nations et les États étaient unis dans la promotion de valeurs et de principes communs. Aujourd'hui, le Secrétaire général cherche à unir les États membres derrière une vision manichéiste. Hier, l'objectif était de rechercher un consensus. Aujourd'hui, le Secrétaire Général menace avec une autorité nouvelle que cette règle ne doit pas « devenir une excuse pour repousser à plus tard une action »25 et il déplore que, au niveau de l'Assemblée générale, « malheureusement, le consensus est devenu un objectif en soi »26.

 

24. Il y a trente cinq ans, la « Déclaration des principes de la loi internationale, des relations amicales et de la coopération entre Etats »27, qui à défini ls règles de la Charte des Nations Unies, avait proclamé que « Les Etats ont le devoir de coopérer les uns avec les autres, indépendamment de leurs systèmes politiques, économiques et sociaux, dans différents domaines des relations internationales, afin de maintenir la paix et la sécurité internationales et de promouvoir la stabilité et le progrès internationaux, le bien-être général des nations et la coopération internationale libérée de la discrimination basée sur ces différences. » Aujourd'hui, à la place d'une coopération entre États souverains, le Secrétaire général propose que les interventions humanitaires unilatérales deviennent la règle, grâce à l'adoption de la soi disant « norme émergente selon laquelle il existerait une responsabilité collective à protéger »28, attribuée à une obscure « communauté internationale » et, si celle-ci en venait à être défaillante, au Conseil de Sécurité.

 

25. Pour faire face à ces menaces, la procédure choisie par le Secrétaire général n'est pas neutre. Elle exclue la procédure visant à trouver des règlements régionaux ou permettant aux agences régionales de trouver des règlements pacifiques des conflits locaux29 avant d'en référer au Conseil de Sécurité. À partir de maintenant, les arrangements régionaux seront remplacés par la ténébreuse « communauté internationale » ou par les « acteurs et organisations régionaux appropriés30 », avec le droit d'intervention partout et toujours suivant un agenda politique. À partir de maintenant, les disputes locales seront remplacées par le « quiconque en menace un menace tous31 ». À partir de maintenant, le règlement pacifique sera remplacé par « d’autres méthodes » ou par « une gamme complète d'instruments disponibles32 » ! Et donc, les États membres et les Nations Unies seront réduites à moins que rien !

 

26. Si cette réforme était adoptée, l'intervention de l'OTAN dans l'ancienne Yougoslavie, l'agression des USA contre l'Afghanistan, son agression et son occupation de l'Irak gagnerait rétrospectivement en légitimité. De même que la création par le Conseil de Sécurité de tribunaux ad hoc pour l'ex-Yougoslavie et le Ruanda. Tout ce qui était illégal deviendra légal ! Un mensonge deviendra la vérité !

 

27. Le projet du Secrétaire général est, dans son essence, diabolique, c'est un projet qui imposera aux États membres le « concept d'un État », de guerre préventive et d'intervention « unilatérale » dans les affaires des États souverains.

 

Passer en force pour empêcher la mobilisation des Etats et des peuples et affaiblir les contrepoids régionaux

28. Le véritable objectif de la réforme de Kofi Annan devient clair si l'on observe l'urgence avec laquelle il propose de la passer en force sur les États membres afin de transformer « cette année, si jamais » à la fois la structure politique et institutionnelle de l'Organisation, de telle façon à ce qu'elle devienne « un instrument effectif dans la prévention des conflits »33. Et que son activité première sera de nature interventionniste et militaire est évident si l'on prend en compte l'accent mis sur le « renforcement des outils pour acquérir l'appui militaire et civil nécessaire afin d'empêcher et de terminer des guerres et de construire une paix durable34 », et d'assurer que l'Organisation ait la « structure adéquate et les ressources suffisantes » pour réaliser ses « taches vitales » entre autres, celles visant à « des activités opérationnelles préventives », incluant des « déploiements préventifs35 ».

 

29. Le multilatéralisme sera miné et l'unilatéralisme renforcé à travers cette approche fourchue : la Charte qui est basée sur une distribution géographique équitable sera abandonnée et remplacée par la notion de « distribution géographique aussi large que possible » ou par « une distribution géographique plus large »; les mandats des organes décisionnels seront rationalisés dans le but de refléter surtout les priorités actuelles plutôt que précédentes, leurs règles de fonctionnement seront modifiées, et une nouvelle entité dé-multilatéralisée s'occupant des Droits de l'homme se verra accorder un rôle interventionniste ; la tendance visant à conclure des contrats flexibles et précaires sera légitimée afin d'assurer un « déploiement rapide » ; l'intervention des grandes puissances dans le fonctionnement de l'institution sera légitimée par l'utilisation de fonds volontaires pour les activités programmées et le recrutement du personnel.

 

30. L'abandon du principe de distribution géographique équitable constitue l'attaque la plus vicieuse contre le multilatéralisme, et elle aura un effet fondamental et définitif sur les Nations Unies. Au niveau des organes politiques, cela permettra de modifier leur composition de telle façon que cela transformera radicalement le rapport de force international à l'avantage des États-Unis et de leurs alliés. Par conséquent, la proposition du Secrétaire général est de diluer cinq régions géopolitiques existantes en quatre36 : L'Amérique latine et les Caraïbes disparaîtront pour être incorporée dans les Amériques comprenant les États-Unis et le Canada. L'Europe orientale disparaîtra et sera incorporée dans la nouvelle Europe. On peut seulement supposer quelle partie de l'Eurasie sera incorporée dans l'Europe ! L'Europe occidentale et d’autres cesseront d'exister comme l’Australie-Nouvelle Zélande, ce qui affectera l'équilibre politique dans cette région. L'Afrique, la région politique la plus vulnérable, restera – au moins de nom – intacte !

 

31. Abandonnant ce principe, cela permettra de donner au Secrétaire général une nouvelle interprétation de l'article 23 de la Charte se rapportant à l'appartenance au Conseil de Sécurité : ce qui, en conséquence, ne permettra qu'aux riches donneurs d'être en état de devenir membres37. Tous ceux dont le PNB est considéré comme insuffisant seront exclus.

 

32. De la même façon, le Secrétaire général se prononce en faveur d'une « structure nouvelle et plus flexible » du Conseil économique et social. Une institution plus petite et plus réduite, « avec une composition régionalement équilibrée », qui sera créée pour « engager ses contreparties dans les institutions en relation avec la finance et le commerce38 », en clair, le FMI, la Banque mondiale et l'OMC !

 

33. Le nouveau Conseil des Droits de l'homme sera nécessairement « plus petit »39 : Il représentera seulement quatre régions géopolitiques et, en plus, n'inclura seulement que ceux qui répondent aux standards les plus élevés des Droits de l'homme40, selon une appréciation qui sera évidemment laissée aux États les plus puissants.

 

34. Cela permettra la création de nouvelles entités avec de nouvelles catégories de décideurs autres que les États :

 

- Sur la question du maintien de la paix, le Secrétaire général demande « un bond en avant décisif » dans « l'établissement d'un système de couplage des capacités de maintien de la paix qui permettront aux Nations Unies de travailler avec les organisations régionales appropriées, avec des partenariats prévisibles et dignes de confiance. » 41 De façon prévisible, ce qui est « « approprié » n'est pas défini ici ! Mais, l'expérience nous indique que l'OTAN serait le « partenaire » le plus probable !

 

- Sur la question de la construction de la paix, les auteurs proposent la création d'une Commission intergouvernementale de Construction de la paix afin « d'assurer la transition de la guerre vers la paix durable » comprenant « un noyau membre, un sous-ensemble des membres du Conseil de Sécurité, des contributeurs de troupes principaux et des donneurs principaux pour un fond permanent de construction de la paix. Dans ses opérations dans un pays, la Commission de construction de la paix devrait impliquer les autorités nationales ou transitoires, des acteurs et organisations régionales appropriées, des contributeurs de troupes ...et les donneurs principaux pour un pays en particulier. »42 Au sein du Secrétariat, un organisme de ce type devrait être soutenu par un Bureau d'appui à la construction de la paix43, qui va curieusement abriter une autre création : l'Unité d'Assistance au Gouvernement de la Loi qui va aider à protéger les Droits de l'homme et le bien-être des civils dans d'autres pays.44

 

Miner les Nations Unies en affaiblissant ses organes et précarisant son personnel

35. Pour miner plus encore le multilatéralisme, le Secrétaire général propose une révision significative des organes intergouvernementaux des Nations Unies, en particulier de l'Assemblée générale, l'organe multilatéral suprême des Nations unies. Tout d'abord, il défie le principe du consensus45 et ensuite, il propose de façon très significative de réduire son rôle. Remorquant sa « nouvelle » vision d'un État, Kofi Annan demande à l'Assemblée générale « de revoir tous les mandats plus anciens que cinq ans afin d'analyser si les activités concernées sont encore véritablement nécessaires ou si les ressources qui leur ont été assignées peuvent être reversées afin de répondre aux défis nouveaux et émergent46» ! Dans une attaque supplémentaire visant le contrôle démocratique exercé par l'Assemblée Générale sur le fonctionnement de l'organisation, le budget et l'allocation des postes au sein du Secrétariat, il demande que l'on crée un nouveau mécanisme visant à revoir les décisions de ses comités !47 Et comme si ce n'était pas encore assez, le Secrétaire général déclare que l'Assemblée Générale « devrait établir des mécanismes... pour engager pleinement et systématiquement l'amorphe société civile. » 48 De façon remarquable, la promotion par Kofi Annan de la « société civile » au rang d'acteur majeur dans la vie des Nations Unies marche main dans la main avec ses efforts de miner le rôle prédominant de l'État comme représentant des peuples et des nations dans les relations internationales.

 

36. Dans ses propositions visant à renforcer le Secrétariat, le Secrétaire général demande que ses gestionnaires reçoivent une « autorité réelle de telle façon qu'ils puissent aligner les activités du système avec les objectifs adoptés par les États membres », et dont il espère « que ce seront ceux soulignés dans son rapport »49 ! Il presse l'Assemblée générale de lui transférer ainsi qu'à ses gestionnaires quelques unes de ses importantes prérogatives : « la discrétion, les moyens, l'autorité et l'assistance d'experts dont ils ont besoin pour gérer une organisation dont on attend qu'elle fasse face aux besoins opérationnels changeant rapidement dans beaucoup des différentes parties du monde.50 » Le système multilatéral est basé sur des principes inaliénables : l'égalité souveraine entre les États et le droit des peuples à l'autodétermination. Qu'adviendra-t-il de ces principes ? Il est inacceptable que l'autorité de l'Assemblée générale puisse être contestée, sans risque pour la finalité ultime de l'organe suprême. Ce n'est pas seulement un problème de responsabilité, mais plutôt un problème de reconnaissance de son autorité qui est défié systématiquement par le biais du rôle surestimé du Conseil de Sécurité.

 

37. Un tel changement légitimera la tendance vers des décisions unilatérales faites par des gestionnaires afin d'établir, d'une façon sélective et arbitraire, des « partenariats stratégiques » avec des acteurs non étatiques provenant de la soi disant société civile et du secteur privé.51 Ses implications politiques vont apparaître dans le domaine sensible du « rassemblement de renseignements » que le Secrétaire général propose sous le prétexte de protéger les Droits humains des civils. À la lumière de cela, on peut se demander si son échec à adresser la question du statut consultatif aux organisations non gouvernementales au sein du Conseil des Droits de l'homme l’était seulement par inadvertance, si l'on considère que dans une section précédente il avait souligné que l'ECOSOC était le seul organe des Nations Unies mandaté explicitement par la Charte pour consulter les ONG52 ?

 

38. Le Secrétaire général vise aussi clairement à miner le multilatéralisme au travers d'attaques visant le service civil international. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre sa demande de pouvoirs et de ressources afin de poursuive « une embauche en une fois de personnel afin de rafraichir et de réaligner le personnel dans le but d'aller à la rencontre des besoins actuels53 », en même temps que pour entreprendre une révision complète des budgets adoptés et des règles pour les ressources humaines ! Comme il le fait tout au long de son Rapport, Kofi Annan recherche une légitimité rétroactive pour une pratique qui est déjà courante au sein du système qu'il administre. De nouvelles recrues vont servir les intérêts politiques des principaux contributeurs financiers et militaires ; la flexibilité et la précarité dans les contrats du personnel facilitera le « déploiement rapide » d'une nouvelle vision interventionniste dans le service.

 

39. Abandonnant le principe de la distribution géographique équitable dans son application au recrutement de fonctionnaires internationaux en combinaison avec la délégation de pouvoirs discrétionnaires aux gestionnaires, la capacité des puissances dominantes d'exercer un contrôle sur l'introduction de décisions prises par les organes multilatéraux augmentera. Cela est déjà vrai pour le Bureau du Haut commissaire pour les Droits de l'homme qui constitue le meilleur exemple de cas sur la façon dont les Nations Unies sont instrumentalisées par les puissances dominantes.

 

40. Dans son attaque finale contre le multilatéralisme, le Secrétaire général envisage des réformes radicales pour le « système de cohérence » entre les fonds, les programmes et les agences spécialisées qui se font l'écho des demandes des États-Unis visant à purger les mandats contrôlés multilatéralement et les activités qui sont aussi poursuivies par des institutions internationales qu'il contrôle. Cela est particulièrement vrai dans le cas de la finance, du développement et du commerce, pour lesquels ils préfèrent le FMI, la Banque mondiale et l'OMC, les auteurs du Rapport suggèrent « de regrouper les différentes agences, fonds et programmes au sein d'entités gérées étroitement, concernées respectivement par l'action en faveur du développement, de l'environnement et de l'action humanitaire. Et ce regroupement peut impliquer l'élimination ou la fusion de ces fonds, de ces programmes et de ces agences qui ont des mandats ou des expertises complémentaires ou se chevauchant.54 »

 

Empêcher la démocratisation des institutions de l'ONU par la promotion de nouveaux Etats clients

41. La question de la démocratisation du Conseil de sécurité est abordée du point de vue de son élargissement et non pas de celui de la réforme des droits de veto. Pourquoi est-ce que le Conseil de sécurité devrait avoir un système à deux ou trois voies avec un degré des droits correspondant pour ses membres, alors que les Nations Unies sont basées sur le principe de l'égalité souveraine de tous les États membres ? Pourtant, le Secrétaire général affirme : « Le Conseil de sécurité doit être largement représentatif des réalités du pouvoir dans le monde actuel.55 » Il propose « d'augmenter l'implication dans la prise de décision de ceux qui contribuent le plus au fonctionnement des Nations unies, financièrement, militairement et diplomatiquement, en particulier en terme de contributions aux budgets évalués, de participation aux opérations de maintien de la paix, aux contributions volontaires aux activités des Nations unies dans le domaine de la sécurité et du développement, et aux activités diplomatiques visant à appuyer les objectifs et les mandats des Nations Unies. Parmi les pays développés, ceux qui atteignent ou font des progrès substantiels vers le niveau internationalement accepté d'une proportion de 0,7% du PNB pour l'Assistance officielle du développement doivent être considérés comme un critère important de contributions56» Le Secrétaire général ne questionne jamais la légalité des décisions du Conseil de sécurité prises en dehors de l'Assemblée générale, en dépit du fait que ce Conseil est placé sous l'autorité de l'Assemblée générale. Nous ne pouvons donc parler de démocratisation dans la mesure où l'élargissement ne changera pas la logique qui a prévalu au sein du Conseil de sécurité et sa « raison d'être » (en français dans le texte). En réalité, les nombreux commentaires concernant l'identité des nouveaux membres et les intrigues sont un leurre qui masquent l'essentiel : une transformation radicale du système et de ses valeurs.

42. En dernière analyse, la proposition de réforme du Secrétaire général constitue une tentative de « kidnapper » les Nations Unies de la part du « seul État ». L'objectif est de déposséder les États, les nations et les peuples de leur pouvoir légitime. En ce sens, il y a urgence à mobiliser toutes les forces démocratiques à travers le monde afin de s'opposer à cet assaut et au dommage collatéral qui mènera à une régression et à une mort programmée du multilatéralisme proclamé.

 

* Tamara Kunanayakam, Ancienne Haut fonctionnaire des Nations Unies à Genève en charge des Droits de l'homme. Aujourd'hui ambassadrice de la République démocratique socialiste du Sri Lanka à Cuba.

* Jean-Pierre Page, Ancien responsable de la politique internationale de la Confédération générale du travail (CGT – France). Militant syndical international.

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Notes :

1Article 97 de la Charte des Nations Unies

2para. 154.

3À comparer avec la « Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d'Amérique » présentée par le Président Bush au Congrès des USA le 20 septembre 2002 et avec la « Stratégie de défense nationale des États-Unis », Département de la défense, mars 2005.

4para. 81

5para. 79

6para. 81

7para. 78

8Voir aussi la Déclaration des principes de la loi international sur les relations amicales et la coopération entre les États en accord avec la Charte des Nations Unies.

9Para. 78 et 81.

10Para 32.

11Para 151.

12Para 132.

13para. 135 et Annexe, section III, b.

14Victor-Yves Ghebali, « L’ONU après soixante ans : réforme ou status quo ? », Tribune de Genève, 25-26 Juin 2005.

15Para. 143

16Para. 144.

17Paras 153, 181-183.

18Para. 183

19Para. 183

20Para. 150

21Para. 156

22Art. 33 de la Charte des Nations Unies et « Déclaration sur les principes de la législation internationale, des relations amicales et de la coopération entre les Etats ena ccord avec la Charte des Nations Unies », Résolution de l'Assemblée générale 2625 (XXV), 24 octobre 1970.

23 Art. 51 de la Charte des Nations Unies. < lapenseelibre.fr/lapenseelibren30.aspx#sdfootnote24anc">24Para. 81 >

25Para. 170

26Para. 159

27Résolution 2625 (XXV) de l'Assemblée générale , 24 octobre 1970

28Para. 135 et Annexes, section III, b.

29Art. 52 de la Charte des Nations unies

30Paras. 112, 115, 117.

31Para. 81

32Idem

33Para. 83

34Para. 86

35Para. 106 et 107.

36Voir para. 170 et Boite 5.

37Para. 169 (a)

38Para. 180

39Para. 183.

40Idem

41Para. 112

42Para. 117.

43Para. 114.

44Para. 137.

45Paras 159 et 170..

46Para. 187.

47Paras 161 et 163.

48Paras 161-163.

49Para. 156.

50Para. 186.

51Para. 155.

52Para. 172.

53Para. 190.

54Para. 197.

55Para. 169.

56Para. 169 (a).

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 09:50

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Cet article de notre collègue de la rédaction choquera sans doute un peu les promoteurs de l'ordre désordonné mondial actuel. Mais pas trop, car ils sont habitués à la dénonciation qui glisse sur leur conscience comme l'eau sur les plumes d'un canard ...à déplumer. Ils seront peut-être seulement inquiets de constater qu'on peut comprendre les méthodes de manipulation si « fines » par lesquelles ils s'assurent quotidiennement que « tout change pour que rien ne change ».

Cet article pourra intéresser aussi ceux qui veulent simplement comprendre comment fonctionne « notre » monde si peu nôtre, sans aucun autre espoir que de le comprendre.

Cet article fâchera sans doute surtout ceux qui croient qu'ils ont trouvé les clefs leur permettant de « guider le peuple », et les peuples, vers un monde « meilleur » qui ne remettrait pas en cause leur statut de penseurs de service.    Vieille tradition donc de polémiques dures entre être humains en chair et en os qui choquera à notre époque de débats aseptisés et désormais continuels.

Et cet article fâchera aussi ceux qui croient avoir trouvé le ou les « gourou(s) » qui leur permet(tront) d'espérer sortir de ce monde là, sans trop oser sortir des illusions et des promesses qu'il(s) nous apporte(nt) jour après jour dans les médias people comme dans les médias « sérieux », dans les stages de formation bas de gamme comme dans les « grandes écoles prestigieuses », dans le conformisme bobo comme dans les hochets identitaires, dans la convoitise sans fin comme dans le renoncement à tout, dans les partis ou syndicats du pouvoir comme dans les partis ou syndicats « d'opposition de sa majesté ».

Nous trouvons donc ici une analyse assez vaste de ce monde si complexe et pourtant si simpliste. Nous trouvons des questionnements nécessaires à la compréhension du réel. Nous y trouvons aussi les implications qui nous amènent à réappréhender les conceptions du monde (Weltanschauung) et les croyances que le rationalisme des Lumières nous avait fait croire rapidement dépassables par la simple magie du progrès technique ou intellectuel.

Nous ne trouverons en revanche pas ici de réponse à la question fondamentale que pose cet article : Quel serait le sujet historique de « l'après post-modernité finissante ». Qui pourra (ou pourrait ?) rouvrir une voie à ceux qui continuent à espérer dans l' homo homini deus spinozien? Pour ceux qui croient dans la composante « divine » de l'être humain, et humaniste. Voire quel sera le sujet de sa déchéance finale pour ceux qui ne croient que dans la fin tragique de l'histoire humaine. Réponse qui n'incombe pas à l'auteur de cet article dont l'intention n'est « que » de déblayer les ruines intellectuelles et physiques dans lesquelles nous nous trouvons, ou vers lesquelles on nous pousse. Intention à tous égards nécessaire, et pourtant si rare. Ce sera aux croyants (à ceux qui « continuent à croire » envers et contre tous), théistes, athées, sceptiques ou agnostiques, de s'y essayer. Car la modernité nous aura prouvé au moins une chose : que la « croyance », fut-elle rebaptisée conviction, n'est pas limitée à ceux qui s'attachent au principe divin, mais qu'elle englobe tous ceux qui croient que l'homme réellement existant est dépassable d'une façon ou d'une autre, comme « l'incroyance » ne se réduit pas à ceux qui nient le principe de l'existence de la divinité, mais qu'elle englobe aussi ceux qui la nie dans les faits.

La Rédaction

 


De la pauvreté, de la politique et de la modernité tardive [1]

-

Du capitalisme, de la critique marxiste et de l’approche contemporain du sujet historique

-

 mars 2010

 

Claude Karnoouh*

 

Glória in excélsis Deo

et in terra pax homínibus bonae voluntátis.

La Grande Doxologie

 

Dulce bellum inexpertis

Erasme de Rotterdam

 

        Serait-ce du fait de mon éducation protestante dans les campagnes huguenotes du Sud-Ouest de la France, de mon engagement de jeunesse comme militant de base des jeunesses communistes, puis du PCF, ou bien serait-ce de m’être confronté, encore fort jeune, à 20 ans, à la violence de la sale guerre coloniale en Algérie ? Serait-ce peut-être le fait d’avoir parcouru des pays du tiers-monde, voire du quart-monde, et d’en être revenu dégoûté des voyages, de n’importe quel tourisme et des fariboles anthropologiques ? Et, pourquoi ne serait-ce pas toutes ces expériences rassemblées ? Saurais-je le dire un jour ? La  pauvreté me fait toujours honte.

 

        Ayant commencé cette réflexion, en ces deux semaines précédant et succédant à Noël, la pauvreté, non pas celle théorique à propos de laquelle les bonnes âmes universitaires dégoisent dans les séminaires ou les salons mondains des grandes villes européennes, mais celle qui s’offre immédiatement au regard à ceux qui ne détournent pas les yeux par lâcheté dès lors que le spectacle de la rue est hideux, cette pauvreté qui hurle silencieusement une désespérance abyssale, celle qui ne permet pas aux enfants d’acheter le ticket de métro pour aller rêver un instant devant les squelettes des animaux préhistoriques du Muséum d’histoire naturelle ou devant les dinosaures animés du Palais de la découverte ; cette pauvreté puante, présente à chaque instant au coin des rues des grandes villes européennes et étasuniennes, dans les couloirs du métro, à l’entrées des immeubles, dans quelques recoins encaissés entre deux immeubles, et qui surgit au détour d’une promenade, comme ce corps dormant sur les grilles tièdes du chauffage urbain, ou qui se dissimule dans les bosquets des squares. Cette pauvreté-là me fait toujours honte.

 

        J’appartiens aux classes moyennes garanties, et suis citoyen d’un pays riche dont les élites dirigeantes de tout bord et leurs laquais universitaires et intellectuels, gauches et droites confondues, n’hésitent jamais à se mettre en scène en des spectacles somptuaires, ostentatoires et outrageusement dispendieux devant un peuple esbaudi, tétanisé par le spectacle de la richesse, mithridatisé dès longtemps par l’obscénité publicitaire.

 

        À presque 70 ans, je n’arrive toujours pas à me faite à l’idée que pour une majorité de mes concitoyens et des Européens, pour les riches sans angoisse, mais aussi pour les pauvres, cet état des choses ressortit à une fatalité normale. Je n’admets pas, par exemple, qu’il puisse y avoir des mères de famille, célibataires ou divorcées, et leurs enfants, frappés par un malheur continuel sans rémission ; je n’admets pas des retraités aux revenus misérables qui, après des vies honnêtes de rude labeur, ne peuvent plus payer leurs factures d’électricité et de chauffage, et fouillent dans les poubelles des marchés pour trouver de la nourriture ; je n’admets pas plus que de jeunes chômeurs, esseulés dans la « jungle des villes », ne puissent vivre que mendicité ; je n’admets toujours pas que des hommes et des femmes, jeunes et vieux, venus d’Europe de l’Est, de Lituanie, de Pologne, de Slovaquie, de Hongrie, de Roumanie, de Serbie, échouent comme autant d’épaves sur la grève, figures erratiques sur le terre-plein des Gares de l’Est ou du Nord. Tous hâves dans les rues glacées et humides d’un hiver indécis, attendant honteux quelque soupe chaude devant les tréteaux des organisations populaires d’entraide (Restos du Cœur, Armées du salut, Secours populaire, Secours catholique, Cimade protestante, etc). Je n’admets pas que les « belles âmes démocratiques » recouvrent d’un silence mortifère la manière dont les maquereaux organisent les partages territoriaux de la prostitution d’adolescentes venues d’Europe de l’Est et d’Afrique sur les boulevards périphériques des grandes villes européennes.[2]

 

        La France, la Belgique, l’Allemagne ne sont ni la Roumanie[3], ni la Hongrie, ni le Liban[4], ni les Philippines… Dans l’affolement généralisé de la vague de froid, avec cette fausse compassion qui dissimule un profond mépris pour la misère, les autorités locales et nationales françaises réquisitionnent gymnases, chambres d’hôtels borgnes, salles diverses, autant de gouttes d’eau au milieux d’un océan de misère et de détresse insignes. La France, est un pays riche, voire encore très riche… Et pourtant, dès que la température tutoie le zéro on y meure de froid anonymement dans les rues ou sous de quelconques appentis. Y aurait-il des dysfonctions telles dans cette doulce France où, paraît-il, Dieu y vivrait le mieux du monde, selon un adage prussien, et qui n’en finissant pas de se proclamer la patrie des droits de l’homme, qu'elle n’hésite pas à renvoyer chez eux, par charters entiers, des Afghans échoués là pour échapper à une tragédie guerrière sans fin où la sauvagerie semble de plus en plus se tenir du côté de l'ISAF avec ses dégâts collatéraux (comptés en pertes et profits !) que du côté des Talibans fantômes...

 

        Quelle est donc cette fatalité générale qui ne frappe plus uniquement les pays en voie de développement en quête fébrile d’une accumulation primitive de capital ou soumis à la dictature de la dette, mais aussi la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie et le pays le plus riche du monde, les États-Unis, que certains économistes étasuniens regardent par certains aspects de sa politique de protection sociale comme un pays du tiers-monde, certes le plus riche d’entre eux. A l’Ouest, la misère est là, massive, devant chez moi, à ma porte, à la bouche du métro, devant le supermarché, à côté du distributeur de billets où j’ai l’habitude de retirer de l’argent liquide. Elle s’étale dans la capitale d’un pays qui compte le plus grand nombre d’hôtels de super luxe à cinq étoiles par habitant, et de restaurants gastronomiques ayant une, deux et trois étoiles dans la bible de la gastronomie : le Guide Michelin.

 

        Pourtant il y a de l’argent, même beaucoup. A preuve les sommes colossales offertes aux banques et aux compagnies d’assurance ayant failli par l’impéritie de leurs dirigeants. On nous a fait accroire leur nécessité sous peine de voir le système économique mondial s’effondrer, mais qui pourra nous dire jamais que cela était nécessaire à une telle échelle ? Or, il suffit de constater l’énormité des sommes déversées sous forme de salaires, émoluments, indemnités, primes,  stock options, cadeaux, avantages de fonction aux cadres supérieurs et dirigeants de ces entreprises, les banques qui font commerce de l’argent (paradoxe du capitalisme triomphant), pour savoir que les moyens sont là… Plus encore nous apprenons journellement la taille de certains revenus grâce aux organes chargés de nous informer-formater : revenus des journalistes prétendument vedettes, des présentateurs (trices) d’émissions de style TV-réalité plus abjectes les uns que les autres, des sportifs dont le talent certain n’a strictement rien à voir avec les sommes qu’ils engrangent et font produire, stars de cinéma qui, elles aussi, et en dépit de leur valeur, reçoivent pour leurs activités des sommes démesurées (y compris les royalties de la publicité !)…

 

        La richesse (et donc la puissance[5]) est donc là, mais cela ne date pas d’aujourd’hui ni d’hier, cela commence bien avant que le capitalisme n’en radicalise exponentiellement le déploiement. Dès longtemps la richesse fut et demeure non seulement mal répartie, mais l’instrument, le moyen, la manifestation de la puissance pour lequel les hommes se sont battus pour s’en approprier le maximum (et ce quelque fut son incarnation, mines d’or, d’argent, de cuivre, de fer, terres fertiles, forêts ou espaces maritimes)… Cette différence qui fonde le socius des sociétés au moins depuis la naissance des États, depuis les plus primitifs (Cités, empires anciens, potentats, royautés primaires, royautés chrétiennes) jusqu’aux plus complexes (monarchies absolues, républiques aristocratiques, oligarchiques, bourgeoises, dictatures diverses, monarchies constitutionnelles, démocraties représentatives de différents styles, y compris la démocratie populaire), semble, à une échelle inconnue jadis, exposer aujourd’hui, avec la profondeur historique qui est à notre disposition, le fondement essentiellement égoïste et égocentrique de la nature humaine.

 

        Aussi, au-delà des exemples singuliers choisis ici et là, faut-il s’interroger sur la fatalité qui engendre cette différence de plus en plus accusée entre les pôles de la richesse et de la pauvreté à partir du moment où la machine du progrès technique s’est intensifiée et que, pour résumer, elle s’est mise en branle depuis la fin du Moyen-Âge en Europe occidentale où, simultanément en quelques décennies, des inventions techniques changèrent le style de la guerre, de l’architecture défensive, et en raison de l’importance des investissement nécessaires, transformèrent complètement la puissance des grands États ; puis tout s’intensifia avec la navigation circumterrestre (le gouvernail d’étambot, la boussole, les représentations cartographiques sous la forme d’un globe ou de sa projection, la découverte de la route américaine) et l’intensification et la précision des échanges économiques (la banque et la comptabilité modernes, la lettre de change, et l’abondance de l’or inondant le marché européen) ; enfin, et grâce à l’imprimerie la transmission rapide des savoirs, de tous les savoirs, scientifiques, philosophiques et religieux, la dénonciation des abus romains, les réformes, et, événement cardinal entre tous, leurs écritures en langues vulgaires. 

 

     Or selon les penseurs idéalistes, les hommes ayant eu accès aux Lumières de la Raison (fût-elle dialectique) après des siècles de ténèbres (versions modernes de l’allégorie de la caverne), nous eussions dû assister simultanément à ce qu’ils appellent de leurs vœux : le progrès moral. En d’autres mots, quand le progrès de la connaissance scientifique (la généralisation des discours dénotatifs de vérité pour parler comme Lyotard[6]) sont légitimés en dernière instance par les « discours prescriptifs », ceux qui définissent « la poursuite des fins justes dans la vie morale et politique »[7]. En dépit des permanents renouvellements de ces visées théoriques, rien de cet espoir n’arriva.

 

        Ainsi, à la fin du XXe siècle, ce progrès devait s’incarner dans la « défaite » du dernier totalitarisme, le pouvoir communiste, et confirmer, avec les preuves pratiques, le libéralisme comme la forme du meilleur gouvernement, celui qui laisse à chacun sa chance dans le cadre d’un système de production-salarisation-consommation géré par une « main invisible » et une sélection des meilleurs au sein d’un processus quasi « naturel » (sic !) selon ses thuriféraires. Ainsi, après quelques siècles de guerres plus sanglantes les unes que les autres, la chute du dernier système totalitaire en Europe aurait dû entraîner, toujours selon ces héritiers tardifs du moralisme politique néokantien, l’ouverture de la voie au bonheur terrestre pour tous. Aussi d’aucuns se mirent-ils à croire sincèrement que les sommes énormes consacrées à la guerre dite froide (cela dépendait pour qui. Au Vietnam ou en Algérie, par exemple, la guerre était très loin d’être froide pour les indigènes, sous les bombardements au napalm, elle devait être singulièrement bouillante !) seraient désormais consacrées au développement harmonieux de la planète, c’est-à-dire à un meilleur équilibre entre les décideurs (les riches) et ceux qui doivent supporter leurs décisions, tous les autres, les plus ou moins pauvres toujours exploités.

 

        Et bien non, cela n’eut pas lieu, pis, les nouvelles formes d’instabilités politico-militaires mises en œuvres pour maintenir la domination de l’Occident sur les sources d’énergies fossiles, par le jeu des guerres dites de basse intensité (basse intensité toujours pour les troupes occidentales, mais non pour les populations locales[8]) avec la déstabilisation et la paupérisation absolue des communautés traditionnelles qu’elles entraînent, ont jeté sur les routes du monde (avec les dangers physiques que cela implique) des masses de d’émigrés misérables qui tentent, par tous les moyens possibles, de gagner les pays riches (parfois il leur arrive d’échouer dans des pays bien moins riches, voire pauvres, en Europe de l’Est), préférant encore y vivre en demi-esclaves – travailleurs plus que précaires, employés divers et ouvriers clandestins du bâtiments et de la restauration, favorisés officieusement par les États occidentaux, véritables zombies des sociétés de services, soumis à toutes sortes de négriers – plutôt que de mourir de faim chez eux, au milieux des ruines, à la perpétuelle merci des dégâts collatéraux lorsque les aviateurs hyperspécialisés de l’Alliance occidentale, OTAN ou ISAF, confondent résistants (appelés « terroristes ») et paisibles paysans, ou lorsque des éléments « inconnus » ou affublés d’un nom valise passe-partout, Ben Laden, Al Qaïda, et d’autres encore (et dont personne ne sait jamais s’ils déstabilisent en sous-main pour les services occidentaux ou s’ils agissent véritablement contre eux), commettent des attentats urbains aux victimes innombrables. 

 

        C’est ainsi que le tiers monde (Somalie, Afghanistan, Irak, Pakistan, Darfour, Mali, Congo, Colombie, Palestine occupée, Liban, etc., etc.) sombre dans les pires rixes sanglantes dont l’Occident ne paie jamais la facture, ou si peu, un attentat ici ou là, avec toujours beaucoup moins de victimes qu’un long week-end de congé estival sur les routes de France ou d’Italie.

 

        Quel est donc cette fatalité qui se rit du progrès réel des techniques et de leurs résultats à proprement parlé inouïs ? Résultats qui, a contrario, démontrent l’inanité d’un quelconque progrès éthique de l’homme, lequel s'emploie à user de ce progrès technique pour intensifier et renforcer les injustices de son socius à l’échelle planétaire (globalisation réelle oblige !), mais aussi dans cet havre de bien-être protecteur que sont encore certains pays d’Europe occidentale ?         Constatons-le froidement, ni chrétienté ni islam en leurs diverses incarnations, ni les religions orientales de la sagesse[9] n’ont pu pacifier jamais ce qui ressemble de plus en plus à la nature ontologique de l’agir humain ; aucune d’entre elles n’a pu mettre un coup d’arrêt, sauf exceptions confirmant la règle générale, à l’égoïsme politique et économique qui nous dominent. Les règles constitutionnelles et les divers droits conquis, accordés et inscrits dans des corpus législatifs votés par des parlements plus ou moins représentatifs ne réussirent pas à véritablement modérer cette volonté de destruction de l’homme par l’homme, bien plus générale que l’exploitation de l’homme par l’homme (y compris sous les formes coutumières chez les sauvages, dût-on en admirer parfois une sagesse ou un héroïsme certains).

 

        Il faut sans cesse le remémorer pour que les jeunes générations ne l’oublient point et ne s’assoupissent sur des illusions iréniques : c’est parmi les nations les plus éduquées (Gebildete), les plus évoluées, les plus développées, les plus cultivées que furent mise en œuvre, souvent avec l’assentiment du peuple, les guerres les plus sanglantes du XXe siècle et les camps de concentrations les plus redoutables… Il semblerait donc, et je l’affirme au risque de troubler certains de mes amis marxistes, léninistes, luxemburgistes, bordigistes, gramsciens, que les diverses théories révolutionnaires expliquant post factum telle ou telle action révolutionnaire, peuvent relever de résultats immédiats partiellement positifs quant à la modification des comportements d’égoïsme individuel et collectif, mais échouent ensuite à donner sens aux catastrophes qui suivent, sauf à se complaire de la dénonciation nostalgique et totalement inefficace (sauf pour rasséréner le moi de celui qui s’y complait) de la trahison du modèle idéal.

 

        Cet aveuglement tient au fait que ces critiques des pratiques partent en général d’une fausse prémisse, d’un rousseauisme quelque peu angélique, voire d’une version laïcisée de la chute du Paradis : l’homme étant bon par nature (donc ontologiquement), ce sont les conditions de sa socialisation qui le rendent mauvais ; en particulier celles qui se déploient depuis la mise en place de la propriété privée (« celui qui planta la première borne »…), laquelle engendre la société de classe qui corrompt l’âme humaine en mettant en œuvre et en justifiant l’exploitation du plus faible par le plus fort.

 

        Or, cette assertion, si elle est quelque peu contredite dans les premiers instants révolutionnaires, est très vite démentie parce que, à l’encontre des idéalistes marxiens, l’expérience (et les faits sont têtus !) nous apprend que les hommes dans leur masse ne font pas les révolutions ou les guerres quelles qu’elles soient, ne risquent pas leur bien le plus cher, leur vie, pour une abstraction en-soi, l’État, la nation, la patrie comme le pensait Hegel ou la classe comme le prétendait Marx, mais pour un pari engagé sur leur survie dès lors qu’ils n’entrevoient plus aucune solution pacifique pour échapper au dénuement sans espoir pour les uns ou assouvir une convoitise insatiable pour d’autres[10].

 

        Les foules françaises de 1790 à 1795 ne soutinrent point les plus radicaux parmi les conventionnels parce qu’ils avaient lu Rousseau, Mirabeau ou Robespierre, mais parce qu’elles espéraient une vie matérielle meilleure : les bourgeois afin prendre le pouvoir politique à l’aristocratie et s’assurer de la gestion de l’économie, et les plus pauvres pour obtenir le pain moins cher ou, grâce à l’aventure militaire, espérer une rapide promotion sociale et l’enrichissement qui pouvait s’ensuivre… Ce n’est pas parce que les moujiks, dont la majorité était analphabètes, avaient « lu » Marx, Plekhanov et Lénine qu’ils quittèrent le front en 1917 et retournèrent leur fusil contre le tsar et l’aristocratie militaire dirigeante d’abord, l’ensemble des propriétaires ensuite, mais parce qu’ils n’en pouvaient plus de misère, d’humiliation, de morts affreuses par dizaines de milliers sur le front sans aucunes compensations matérielles, pis, se soldant par la défaite ; et ce n’est pas parce que les Allemands avaient lu Mein Kampf qu’ils votèrent massivement pour un ex-petit peintre viennois devenu un caporal antisémite plein de haine et de ressentiment, mais parce qu’à la suite des échecs répétés des divers partis politiques (des socialistes aux partis bourgeois et catholiques) à résoudre les crises économiques successives (et à surmonter l’humiliation versaillaise), les promesses d’opulence avancées par le NSDAP leur donnèrent à croire qu’ils pouvaient s’arracher à une misère interminable paupérisant et affamant ouvriers, paysans et classes moyennes.

 

        Seules de toutes les révolutions, la Commune de Paris tranche en ce que les hommes qui la dirigèrent refusèrent toute extension de leur pouvoir purement technique, et d’aucuns savent ce qu’il en coûta aux Communards de cette inorganisation glorieusement démocratique, mais militairement suicidaire ! En général les analystes idéalistes ne veulent pas regarder en face cet aspect de l’histoire, l’affronter dans le blanc des yeux, par peur de découvrir dans l’implacable barbarie humaine une part maudite d’eux-mêmes, de nous-mêmes : tous unis dans le même destin.

 

        Ce tableau du destin humain, certes brossés trop rapidement et à gros traits, semble néanmoins suggérer que l’homme en tant que Dasein (Être-là) perpétue un comportement articulé autour de sa volonté de puissance et de son déploiement impérieux par la convoitise, et les engendre en tant qu’incarnations de l’Être-jeté-dans-le-monde (Geworfenheit) et donc comme projet d'existence de l’homme en son essence (Seiende) humaine, simplement humaine, certains diraient « trop humaine ». Quel qu’en soit le coût, rien, sauf la peur immédiate de l’autre, ne peut freiner la violence meurtrière de l’agir humain ni, au bout du compte et à long terme, le modifier en profondeur…

 

        Chemin faisant nous avons retrouvé la très ancienne méditation sur la nature faustienne de l’homme, commencée dès le XVIe siècle avec la publication par Johan Spies du Livre de Faust, où il était montré que la volonté de puissance incarnée en volonté de savoir entraîne l’homme dans l’éloignement de Dieu.[11] Quant à moi, je préfère parler de l’éloignement de toute éthique transcendante prônant une limite à l’abaissement, et à l’annihilation de l’homme en tant qu’autre moi-même, c’est-à-dire d’une éthique de la pitié et de la compassion authentiques, celle qui nous contraindrait soit à passer outre les lois pragmatiques des hommes politiques (comme l’expose l’Antigone de Sophocle, dont il faut rappeler que ce n’est qu’une pièce de théâtre à vocation cathartique), soit à partager ce que l’on possède comme cela est conté par Grégoire de Tours dans ce qui est pour moi, agnostique, la version hagiographique de la métaphore du manteau de Saint Martin.

 

        En effet, les projets éthiques, théologiques ou philosophiques, comme représentations d’une imagination qui s’effraie des résultats catastrophiques des pratiques réelles, se heurtent à l’égoïsme propre à la puissance du connaître en l’homme. Il s’agit là d’un conflit insoluble en ce que volonté de savoir et volonté de puissance fonctionnent comme le destin inexorable (Aνάγκη/Anánkê) d’une damnation qui fut attribuée à l’homme : son intelligence supérieure[12] qui lui concède le pouvoir de réaliser aussi bien l’Orphée de Monteverdi, la Passion selon Saint Matthieu, Don Juan, le cycle du Ring, le Sacre du Printemps, l’œuvre de Miles Davis, l’Italie de la Renaissance, Velasquez, Picasso, Brâncusi, les cathédrales romanes et gothiques pour rester en Europe, et simultanément, et d’accomplir, entre autres choses, le programme systématique du massacre des Indiens et des Australiens, la quête du plus grand profit par le commerce des esclavages (le commerce triangulaire), de prétendre imposer une seule vérité par les guerres de religions ou la guerre de Trente ans, de ravager l’Europe au nom de la Liberté, d’organiser des famines aux Indes et la Guerre de l’opium en Chine pour en retirer d’énormes profits, de s’entretuer à une échelle inédite dans la Guerre civile étasunienne sans réussir à trouver un compromis politique, et, last but not least, d’orchestrer les grands carnages, les boucheries, les exterminations et les génocides inouïs du XXe siècle au non de la « race des seigneurs », de la domination japonaise, de la puissance coloniale (l’Indonésie néerlandaise, un exemple bien oublié aujourd’hui), des « lendemains qui chantent », ou… de la démocratie libérale…

 

        Aussi misère et pauvreté quotidiennes, avec le cortège d’illusions d’un monde meilleur pour tous, s’inscrivent-elles parfaitement dans ce schème de désespoirs dans l’asthénie, et d’espoirs dans la plus grande violence qui engendrent ce que Bernanos appela naguère « Les grands cimetières sous la Lune »… Or, en dépit de ce que je pense avoir montré de l’ontologie du comportement humain, de telles situations sont pour moi inacceptables, ce qui me place dans un état aporétique que j’assume. Demeure pourtant l’énigme… la plus simple, mais la plus secrète, la plus mystérieuse, car, en dépit de rarissimes moments de violence extrême, c’est l’extraordinaire longanimité des pauvres… Encore un paradoxe de l’homme, et la preuve que l’intelligence supérieure qui lui fut accordée s’accommode fort bien de la servitude volontaire…

 

Du capitalisme, de la critique marxiste et de l’approche contemporain du sujet historique :  Quelques remarques sur la crise économique

 

« Le "politiquement correct" a été inventé pour permettre aux imbéciles qui n’ont rien à dire de parler et d’écrire sans cesse et obliger les gens de bon sens à se taire. » (Anonyme)

 

Lors du sommet de Davos au mois de janvier 2010, le Président de la République française, reprenant et développant les conclusions du dernier sommet du G.20 tenu à Pittsburg au mois d’octobre 2009, prononça le discours d’ouverture où il fustigeait les dérives spéculatives sans limites du capitalisme, sans toutefois en condamner les structures économiques et politiques qui les rendent si aisées. Ses paroles laissèrent de glace l’ensemble des banquiers et des industriels présents en ce lieu où se tient la grande messe annuelle du capitalisme triomphant. Démenti lors des élections partielles du Massachusetts par le choix populaire d’un républicain pour succéder à feu le célèbre démocrate Teddy Kennedy, le président Obama a immédiatement tenté de masquer cet échec en retrouvant un ton proche du libéralisme de gauche étasunien, s’attaquant à l’organisation du système bancaire des États-Unis, exigeant qu’il soit amendé et, en premier lieu, que ses responsables procèdent à la séparation totale entre les activités de dépôt et de prêts liés aux investissements commerciaux et industriels d’une part et, de l’autre, les spéculations sur les marchés des actions, des obligations, des hedge fundstant pour leurs clients que pour les fonds propres des banques.[13]

 

Pour la première fois, dans les paroles d’un très haut responsable politique, j’ai entendu faire référence non point à la notion de « système bancaire », terminologie classique depuis le XIXe siècle, mais à celle d’« industrie bancaire » en tant qu’ensemble d’activités « productives » liées à la vente et l’achat de « produits » strictement financiers.[14]Le Président aurait dit en quelque sorte : spéculez, spéculez, enrichissez-vous, enrichissez-vous, mais ne faites plus courir des risques inconsidérés aux déposants, et ne mettez point en danger les crédits affectés aux financements des activités productrices de biens matériels réels, le moteur essentiel de la croissance… Car la crise que l’ensemble de la planète a vécue et continue à vivre – sauf la Chine, un peu moins l’Inde, puis des pays si pauvres qu’ils sont hors du circuit économique global : l’Érythrée, la Somalie le Laos, ainsi que, last but not least, quelques micro-États des Caraïbes et du Pacifique, paradis fiscaux de toutes les banques, de tous les trafiquants et de toutes les mafias –, cette crise donc est due à un cycle de croissance effrénée de l’« industrie financière » (la vente sans limite de crédits à la consommation) aux États-Unis, tant et si bien que le moindre accro à la production (dans ce cas l’origine vient de la récession dans la construction immobilière bas de gamme aux États-Unis), la moindre baisse des revenues des salariés de l’industrie ou des services due à la surproduction cyclique (comme la bulle Internet en 2000), le moindre frein aux retours sur investissements les plus rapides possibles recherchés avec avidité, tout cela ébranle presque instantanément un système économique global centré sur le dollar et l’économie étasunienne, dévoile son ahurissante fragilité et son effarante iniquité. En quelques jours de septembre 2008, le marché-roi s’est retrouvé mis à nu. De gigantesques fonds spéculatifs, à la composition de plus en plus énigmatique, circulaient de mains en mains, de banques en banques et de hedge fundsen hedge funds, augmentant sans cesse de valeurs, se révélèrent, au bout du compte (et du conte aussi), de la monnaie de singe, autant de valeurs fictives pour des gogos avides de profit ultra rapides qui avaient échangé de la monnaie trébuchante et sonnante (entré dans les poches des dirigeants et des gestionnaires des fonds et des banques sous formes de salaires, de primes et de stock optionsd’actions) pour des chiffres sur des écrans d’ordinateurs.

 

C’est pourquoi, après dix années de spéculations effrénées, il fallut de colossales sommes d’argent public afin de renflouer et parfois de nationaliser banques et compagnies d’assurance, car ce qui leur restaient en caisse eût été incapables de couvrir le tiers des avoirs en dépôt (particuliers, industriels, commerçants, assurances-vie et retraites). L'OCDE, organisme sérieux et qui, ni de près ni de loin, n’est un nid de révolutionnaires, a évalué récemment à 11.400 milliards de dollars les sommes mobilisées aux frais des contribuables pour le sauvetage des banques et des compagnies d’assurance, soit un cadeau de 1.676 $ par être humain vivant sur la terre.[15]Sans cet apport, la situation eût ruiné l’ensemble mondial des épargnants issus des classes moyennes, ainsi que bon nombre d’industries qui placent leurs liquidités à court terme. D’aucuns peuvent imaginer le coup politique d’un tel raz-de-marée financier…Les élites dirigeantes des démocraties représentatives eussent été mises dans l’obligation de faire face à des mouvements sociaux d’une ampleur inconnue depuis les années 1930, nécessitant, à coup sûr, des mesures répressives importantes, la mise en place de l’état d’exception, pis, et sait-on jamais, de l’état de siège dont elles n’ont peut-être plus les moyens en raison des coûts faramineux des guerres impérialistes qu’elles mènent sur plusieurs théâtres d’opération du Proche et Moyen-Orient…

 

Ainsi, les mêmes acteurs économiques qui dénonçaient naguère, avec la virulence et l’arrogance que l’on sait, l’omnipotence de l’État, le scandale économique de l’État-providence, et avançaient partout, aidé des plumitifs aux ordres, des slogans comme « vive la privatisation généralisée », « seule l’initiative du capital privé est capable de gérer harmonieusement l’économie », seule la « main invisible de la loi de l’offre et de la demande » (nouvelle version transcendante du  deus ex machina) est à même de résoudre toutes les contradictions économiques et donc sociales dans le cadre des décisions toujours rationnelles des acteurs économiques, tous ceux-là se sont précipités comme de vulgaires mendigots, la sébile à la main, quémander quelque argent à l’État sous peine de sombrer, menaçant d’entraîner avec leurs faillites, la pire des crises socio-économique depuis 1929…

 

Nous avons donc eu affaire à une gigantesque arnaque du monde de la finance internationale, rendue possible grâce à la complicité des responsables politiques qui sont leurs hommes de paille. Non seulement les préposés à la gestion de l’économie privée ont failli, mais encore ceux qui devaient les contrôler (gendarmes boursiers, firmes d’évaluation, voire banque centrale ou fédérale) ; preuve s’il en fallait encore d’une collusion totalement incestueuse entre tous les acteurs centraux de l’industrie financière, de la haute administration financière et de la politique. Or, chose incroyable entre toutes, aucun d’entre eux n’a été puni, ni condamné pour ce qui ressortit, au-delà d’une gestion catastrophique, à une énorme filouterie, que dis-je à une forfaiture. Un  ingénieur, un architecte, un militaire, un chercheur, un artisan quelconque, qui commettrait de telles fautes professionnelles aurait à répondre devant les tribunaux de ses erreurs ou de ses malversations. Là, rien de cette sorte ne s’est passé.[16]

 

En revanche, une fois les établissements bancaires renfloués, leurs dirigeants ont recommencé à spéculer avec l’argent public en continuant à déterminer les règles du jeu, puisque ce sont les échanges interbancaires établis avec l’accord des banques centrales qui déterminent les prix du marché de l’argent et des échanges de devises. Ils mirent immédiatement à prêter à des taux très supérieurs (et quasi sans risques) l’argent que leur avaient accordé les banques centrales. Ainsi, au passage entre les prêteurs et les emprunteurs, les banques ramassaient des sommes rondelettes qui leur permirent de rembourser les fonds publics et simultanément de verser à nouveau des dividendes et des primes gigantesques à leurs dirigeants, leurs analystes et leurs brokers.

 

La prétendue reprise économique est de fait fictive, elle ne se réalise pas sur le redéploiement de l’activité industrielle (sauf en Chine, en Inde et partiellement au Brésil), mais sur la baisse des coûts de production grâce au chômage massif (toujours pris en charge par l’ensemble des citoyens sous forme de subventions publiques d’aide aux chômeurs) et au maintien du surendettement des ménages… Tout fonctionne donc comme si les « élites » de l’économie se croyaient déliées de toutes responsabilités sociales, pis, de tous rapports avec la réalité quotidienne de la majorité des citoyens, comme si, en raison de je ne sais quelle qualité inamissible qui leur viendrait d’une origine humaine différente, le maintien de leurs privilèges financiers exorbitants allait de soi ! De fait, ces gens, avec la complicité des hommes politiques issus du même moule social (Est et Ouest confondu), se tiennent hors des lois applicables au commun des mortels ! Or qu’ils le veuillent ou non, le renflouement de leurs entreprises financières est dû simplement à l’argent que des salariés, de banals ouvriers, des employés sans avenir, versent, sans trop rechigner, aux États sous forme d’impôts ?

 

Y a-t-il un intellectuel critique dans l’avion ?

Voilà brossé le tableau de la situation présente qu’on peut, sans exagération, regarder comme une énorme duperie de l’« industrie bancaire » et des États qui la garantissent. Or, dans leur écrasante majorité, les intellectuels qui prétendent représenter la société civile et donc la morale civique, ont manifesté, sauf exceptions remarquables, un silence singulièrement assourdissant. Certes, soyons honnêtes, en Europe comme aux États-Unis (en Europe de l’Est, le silence semble plus épais encore) des voix discordantes apparurent ici et là, certaines critiques se firent entendre avec fermeté, mais rien de puissant par rapport à la logorrhée qui d’habitude les habite à propos du moindre sujet prétendument éthique que la doxa des pouvoirs leur donne en pâture. Là on n’a guère entendu les chantres des droits de l’homme se manifester pour dénoncer la mise au chômage de milliers d’ouvriers…

 

Ici ou là, en Occident, quelques spécialistes pointèrent, par-delà les problèmes techniques dus aux dysfonctions de la gestion du capitalisme libéral[17], les aberrances des fondements même du système économique libéral dans ses relations avec le déploiement de la modernité technique, dans sa gestion des ressources naturelles qui s’épuisent plus rapidement que prévu, en bref les contradictions et les chimères du « toujours-produire-plus-pour-gagner-plus » : de fait, rien ou presque rien d’essentiel n’a été dit et exposé aux divers peuples sur les effets d’une civilisation globale qui a pour axiome, praxis et télostotalement absurdes, le profit à tout va,[18]dès lors qu’on fait entrer en ligne de compte les dégâts matériels et humains immenses qu’elle a engendrés et engendre encore et toujours.[19]

 

D’aucuns un peu cultivés et habités d’un minimum de mémoire l’ont remarqué, le temps des Lukács, Ernst Bloch, Adorno, Heidegger, Hannah Arendt, de Castoriadis, sont révolus. Sauf exceptions que l’on peut compter sur les doigts des deux mains, ils n’ont quasiment plus d’héritiers dignes de leurs œuvres, dût-on entendre ici ou là des voix qui s’en réclament à corps et à cris. Quelques honnêtes épigones publient encore, mais la plupart du temps ils sont tétanisés de peur d’être traînés dans la boue par les commissaires politiques à la conformité politique et philosophique…

 

Certes, ici ou là quelques voix non conformes s’élèvent encore : en France et en Allemagne deux ou trois, en Italie, en Grande-Bretagne tout autant, aux États-Unis un peu plus, mais l’Espagne et le Portugal, les pays de l’Est sont silencieux, quasi inexistants, sauf G. M. Tamás en Hongrie. En revanche, la rhétorique universitaire de gauche va bon train dans les amphithéâtres, les salles de séminaires tandis que les colloques « marxistes » se multiplient. Mais, que je sache, jamais les colloques universitaires n’ont préparé les véritables actions contestatrices, jamais les professeurs d’universités n’ont été le fer de lance d’authentiques mouvements révolutionnaires. Et pourtant, nous avons à présent les grandes messes gauchisantes tenues de Berlin à Londres, de Paris à Turin ou Milan, avec leurs officiants obligés et permanents (Badiou, Žižek, Negri, Rancière, Vattimo et Nancy ces deux derniers bien peu marxistes, etc…)[20], lesquelles ne permettent assurément pas de préparer les nouvelles générations à la pensée critique ouvrant vers une parole-action radicale, une praxisradicale, celle qui dérange vraiment les pouvoirs, celle qui met en danger, celle où le risque est omniprésent.

 

Préparer des examens, faire des exposés, rédiger des maîtrises et des thèses, diriger des séminaires, faire des cours dans le cadre d’universités devenues à présent des machines à distribuer des diplômes à la chaîne, tout cela n’a jamais été une action visant à faire mouvoir la société dans un sens ou dans un autre. De manière générale, jamais les humanités officielles, de quelque obédience politique qu’elles soient, n’ont jamais servi à autre chose qu’à légitimer les actions du Prince. À ce jeu, les universitaires s’y entendent fort bien…

 

C’est pourquoi il faut au moins reconnaître à Toni Negri qu’il eut, en dépit des illusions qu’il distille présentement sur la nouvelle spontanéité des attitudes de détournements du capitalisme avancé capables, sans violence politique, de modifier la politique de l’empire, une réelle expérience de la praxis révolutionnaire, dût-elle être profondément erronée, mais c’est là une autre analyse. De ces réunions, les jeunes participants en sortent avec l’illusion qu’ils ont fait quelque chose, alors qu’une fois les discours des stars achevés, le militantisme se réduit à se rendre au bistrot du coin et y boire un coup… Une critique sans risque, sans l’ébauche d’une mise en œuvre, n’est pas une action révolutionnaire, c’est un « job » universitaire comme un autre, ou un hobby qui démontre parfois une énorme vanité. Ainsi on est spécialiste de Marx ou de Mao comme d’autres le sont de Platon, de saint Thomas ou de Descartes. C’est l’évidence même : tous ces jeunes gens qui prennent Marx, Lénine, Trotsky, Rosa Luxemburg, Mao, Castro, le Che ou le sous-commandant Marcos comme modèle ont une praxis qui se résume à porter des T’Shirts où se trouve imprimé le visage de ces révolutionnaires ; c’est gentil, fort peu iconoclaste, et en plus, en ces temps de crise, cela fait marcher le petit commerce.

 

Me tromperais-je, mais nous voyons rarement ces belles âmes là où par exemple la crise de l’impérialisme est chaude, ni nous n’entendons de leur part de critiques systématiques et répétées de l’impérialisme comme il serait nécessaire de le faire jour après jour, dût-on en constater les dérisoires résultats. Je n’ai pas vu ces « révolutionnaires » de colloques tenter d’entrer dans la bande Gaza avec des députés européens ou des médecins lors de la marche du Nouvel an. Je les entends peu soutenir Chavez ou Morales en donnant de leur personne, en s’y rendant par exemple pour y pratiquer de l’enseignement populaire (l’espagnol n’est pas si difficile à apprendre pour un Européen), ou, et à juste titre, y critiquer parfois leur politique… Pourtant, même si l’on a des divergences avec les interprétations de la catastrophe planétaire (Planet of Slumbs) telle que nous la présente Mike Davis ou avec les analyses de Chomsky sur la nature des relations entre l’impérialisme US et le rôle d’Israël au Moyen-Orient, il n’empêche, du point de vue d’une pédagogie sociale exemplaire, leur travail, les conférences populaires données au Nicaragua par exemple, la visite des anciennes prisons israéliennes dans le Sud Liban, ses discussions avec le leader du Hezbollah, pour Chomsky, les conférences et le travail avec les groupes engagés pour soutenir les combats des pauvres des bidonvilles pour un minimum de salubrité réalisés par Mike Davis, tout autant que le travail d’Amy Goodman, (à coup sûr l’une des rarissimes journalistes occidentales honnêtes et courageuses, codirectrice des chaînes de radio et télévision Democracy Now), sont autant d’actions théorico-pratiques bien plus productives d’effets (certes modestes, soyons lucides) sur la réflexion et les comportements des gens que les élucubrations tous azimuts d’un Badiou[21]pérorant aussi bien sur Sarkozy, la révolution culturelle, l’amour, les sans papiers, Saint Paul, l’hypothèse communiste et la révolution politique « sans violence » bien sûr (!), la dénonciation de Heidegger, ou les vociférations creuses d’un Žižek appelant de ses vœux le retour à Robespierre et à Lénine.[22]

 

L’expérience de ces universitaires n’a jamais dépassé les salles de cours et de séminaires, les conférences de presse et les soirées mondaines ! Comme le répète souvent un mien ami, vieux militant exclu lui aussi du PCF, on ne les entend jamais dans les banlieues, au-delà des boulevards périphériques… En effet, dénoncer l’exploitation des pauvres par les riches, des dominés par les dominants n’est chose ni nouvelle ni originale. C’est là une constante de l’histoire humaine depuis la naissance de la civilisation urbaine antique… ce qui fait déjà quelques millénaires… L’exploitation de l’homme par l’homme a été énoncée bien avant l’interprétation qu’en donna Marx en terme de raison historique et de structure de classe du capitalisme. Il me suffirait de rappeler l’histoire de Spartacus et, bien avant Luther, celle des prêtres et des moines du XIVe siècle se révoltant contre le luxe romain, Wyclif et les Lollards, Hus et les hussites dénonçant encore et toujours les abus du Vatican (et, bien avant les Indulgences stricto sensu, le négoce du salut, la simonie des ministères, la débauche des ecclésiastiques, l’ignorance crasse des prêtres et des moinillons), et prêchant la pauvreté apostolique à l’exemple de la vie Christ et de ses disciples, ou les réflexions critiques de Vauban sur la Dîme royale qui lui coûtèrent l’exil dans le Royaume, etc…

 

Ce qui a fait et fait la force de la position de Marx dans le décours de sa pensée philosophique et de sa praxisau cœur du déploiement de la société bourgeoise, c’est qu’il assigna une tâche tout à fait nouvelle à la philosophie : « Les philosophes n'ont fait jusqu'ici qu'interpréter le monde ; il s'agit maintenant de le transformer »[23] (Thèse XI sur Feuerbach). Il n’est pas d’authentiques critiques radicales qui ne se doublent pas d’une praxis radicale construite à partir d’une analyse logique de la situation concrète : en d’autres mots, selon des tactiques possibles élaborées en fonction de la conjoncture, ce qui requiert un sens aigu de la fortuná. Or cette double face de l’approche marxiste, théorie philosophique et pratique sociopolitique radicale (la pratique se manifestant encore dans l’énoncé de textes présentant les directions d’une praxis potentiellement jouable), semble aujourd’hui au point mort.

 

Aujourd’hui, les universitaires se prétendant radicaux pratiquent un agréable tourisme universitaire comme le rappelle Mike Davis à propos de la Californie : « L'esprit du marxisme de Francfort plane pourtant encore sur la Californie du Sud, même si l'ironie critique de Horkheimer, Adorno ou Marcuse est devenue un réservoir de clichés à l'usage du Club Med des théoriciens postmodernes. Si l'exil de Weimar avait une dimension tragique, le tourisme universitaire français, lui, est bien une farce. De l'Angst, on est passé au Fun. »[24] C’est là que l’on peut voir toute l’imposture de la notion d’« hypothèse communiste » présentée (ou vendue) partout de par le monde par Badiou comme brouet inaugural et lustral…

 

De fait, il n’y a pas d’« hypothèse communiste » à relancer car, que je sache, elle n’a jamais perdu de son actualité, au contraire, l’implosion de l’URSS et de son glacis européen, a démontré, à qui savait voir et entendre, qu’il s’agissait là d’un événement-avènement-appropriation (Eiregnis) où, une fois encore, se vérifiait la vérité des analyses que fit Marx du fétichisme de la marchandise et de l’esprit triomphant de la bourgeoisie.[25] Badiou et ses amis enfoncent des portes ouvertes, découvrent l’eau tiède, car ce qui nous manque cruellement aujourd’hui pour à la fois déjouer les pièges de l’idéologie libérale et ceux de la pseudo-démocratie, ce sont les connaissances empirico-théoriques des situations concrètes contemporaines qui montrent ou montreraient le renouvellement des formes de luttes de classe, des conflits de classes, la reformulation des diverses classes et l’évolution de leurs représentations subjectives dans le mouvement de l’histoire : en bref, il convient de toute urgence d’entrevoir ce qui a conservé quelque véracité parmi les descriptions classiques des classes exploitées et ce qui a émergé depuis comme d’authentiques nouveautés au cours des bouleversements inouïs de ce « Court vingtième siècle ».[26]

 

C’est pourquoi les études empiriques de Chomsky sur le Moyen-Orient[27], de Mike Davis sur Los Angeles, la bidonvilisation du monde « Planet of Slums » ou Le stade Dubai du Capitalisme, celles de Danilo Zollo sur l’usage impérialiste du droit international dans une reprise marxisante de Carl Schmitt[28], sont autant de réflexions, d’amorces de développements théorico-pratiques qui renouvellent le contenu et l’orientation de la vieille et permanente question : « Que faire ? ».

 

La grande illusion : syndicat et partis d’extrême gauche

Du côté du syndicalisme ce n’est guère mieux. Elles semblent disparues de l’horizon des possibles les ambitions utopiques du syndicalisme révolutionnaire. Á présent, comme de longue date aux États-Unis, on a affaire à une lourde bureaucratie gestionnaire des visées minimales des conflits salariaux (de petites augmentations de salaires rapidement englouties par l’inflation, l’impôt, l’augmentation de la productivité du travail ou le chômage), dont les chefs vivent et se comportent comme les PDG de grosses entreprises. Du côté des partis politiques occidentaux se prétendant d’extrême gauche (surtout en France et en Italie), à voir et entendre ce qu’ils proposent et réalisent journellement, ils apparaissent comme autant de faire-valoir à disposition des pouvoir patronaux et médiatiques, participant d’une démocratie représentative vidée depuis longtemps de son sens agonistique où droite et gauche, voire extrême gauche, s’accordent parfaitement sur le partage des prébendes : la vulgate journalistico-politique appelle cela l’alternance, de fait il s’agit bien plutôt de la permutation du même dissimulé sous un autre maquillage.[29]On est donc confronté à un étiage européen (et non seulement européen) de l’agir critique radical, remplacé par des combats philanthropiques, des manifestations d’animation culturelle (musées d’arts contemporains dans toutes les villes, concerts pop-rock, foires et salons de livres, défilés de rues prétendus non-conformistes…) fondamentalement non-politiques, ou, dans le meilleur des cas, juridiques. Or c’est précisément cette substitution qui révèle l’errance de la pensée critique contemporaine.

 

Il est aisé de constater combien toutes les luttes humanitaires sans danger ne gênent en rien le capital. Que ce soient les sans-papiers, les sans logis, les minorités sexuelles ou ethniques, il s’agit toujours d’un antiracisme et d’un multiculturalisme de consommation ou de la fabrication et de la promotion des marginaux comme objets culturels assurant de juteux bénéfices aux investisseurs[30], voire souvent de l’exploitation recouverte d’humanisme et de droits de l’homme les plus abstraits, les plus éloignés de toute expérience existentielle réelle.

Ainsi pour les immigrés, la bourgeoisie se fait le défenseur du droit d’aller s’abrutir et s’alcooliser dans des discothèques le samedi soir ou le droit de se faire exploiter comme sous-prolétaire, mais, en revanche, elle détruit l’école de qualité pour les pauvres ! Ces combats sont mis en scène par le Capital en tant que spectacles humanistes dissimulant une réalité économico-sociale féroce et inchangée. Jamais n’est abordé ni analysé l’origine de ces tragédies… Donner des papiers, donner un logement, donner à manger, chanter pour les pauvres, c’est « normal », et ce n’est pas grand chose. L’essentiel n’est pas là, l’essentiel vise à ouvrir le marché du travail sous-qualifié aux émigrés de fraîche date, les plus malléables, les plus disposés à travailler pour des salaires de misère, et donc, en dernière instance, à liquider les acquis socio-économiques d’un siècle et demi de combat prolétarien en Europe occidentale. Cette « générosité » de pacotille à l’égard des immolés planétaires du développement assure au Capital de substantiels profits et, surtout, ne remet jamais en cause les dynamiques qui produisent cette misère planétaire dans un monde aussi riche.

 

 

Aussi le tableau idéologique de notre modernité tardive est-il relativement simple à brosser. D’un côté, une forte majorité parmi ceux que l’on nomme les intellectuels déblatère, comme des animaux domestiques bien dressés attendant leurs récompenses, les louanges du pouvoir économique, politique et culturel du néolibéralisme, les bienfaits d’une démocratie qui ne vaut que pour ceux qui sont déjà nantis et la philanthropie spectaculaire (jamais déliée d’arrière-pensées de profit) qui les accompagne. Nous sommes rassasiés des chants triomphants offerts aux libertés individuelles démocratiques, de la grande équité produite par la main invisible gérant l’économie, de la crise comme simple incident de parcours sans plus dans le décours glorieux du passé, du présent et du futur, et de la charité en général. Pendant ce temps, de manière bien plus perverse, mais pareillement en quête de gloire médiatique facile, une minorité prétendument critique se manifeste en prenant position dans le cadre de limites implicitement tracées par le Prince. Or, celles-ci, quoique non dites – puisque la « censure n’existerait pas » –, n’en sont pas moins fort précises. Aussi d’aucuns se gardent-ils bien de les franchir car ils savent qu’ils y perdront immédiatement toute parole publique et toutes autres formes de subventions…

 

Soyons observateurs lucides, sinon cyniques (au sens étymologique), aboyons comme les chiens comme il se devrait ! Comment les pouvoirs économiques et politiques dominants pourraient-ils avoir peur d’un Žižek qui n’a aucune insertion dans le social exploité, qui ne commande aucune troupe de gueux et de manants derrière lui, sinon quelques étudiants dispersés ici ou là ? Qu’auraient-ils à craindre les maîtres de l’économie monde[31]d’un économiste marxiste, d’orientation trotskiste, comme Isaac Joshua qui nourrit son discours critique des illusions d’un idéalisme de rêve (le comble pour un marxiste !) qui doit faire sourire les cabinets ministériels, les conseils d’administration des entreprises cotées en bourse ou les membres du groupe de Bilderberg.

 

Voilà ce qu’écrit ce brave garçon : « Nous assistons, aujourd’hui en France et dans le monde, à une montée des forces révolutionnaires dont nous ne pouvons que nous réjouir. »[32] Avec la meilleure volonté du monde, et tournant la tête dans tous les sens, je ne les vois pas beaucoup ces forces révolutionnaires dans le monde, et surtout dans le nôtre occidental ; je vois bien plutôt des millions de miséreux asthéniques, résignés à leurs sorts désastreux qui tentent, tant bien que mal, de survivre au jour le jour, ou qui s’engagent dans le banditisme, le trafic de drogue et la prostitution pour vivre, flamber l’argent et mourir criblés de balles : cela se passe non seulement aux États-Unis, dans les ghettos ethniques, mais en Europe occidentale, à côté de nous, à Naples par exemple, comme l’illustre le terrible document sociologique Gomora. Même l’excellent ouvrage, L’Insurrection qui vient[33] – pouvant s’identifier à une sorte de « précis de décomposition » du capitalisme français avancé – rédigé par « Le comité invisible », ne sort pas du schéma de l’illusionnisme, en ce qu’il représente l’espoir révolutionnaire d’une version postmoderne des narodnikirusses. Ces gens repèrent de la mobilisation socio-politique là où, à ma connaissance, il n’y en a guère et ou, dans le meilleur des cas, on ne trouve que de l’irritation, de la mauvaise humeur, des grognements et de l’angoisse.

 

        Quant à Monsieur Julien Coupat et ses amis – accusés à tort et emprisonnés pour « dégradation terroriste de caténaire de TGV », dénoncés simultanément comme les auteurs du dit ouvrage par un grossier montage policier orchestré par le ministre de l’Intérieur, l’ineffable Michelle Alliot-Marie (ex-maître de conférence de Sciences politiques à l’Université de Paris I) –, ils ne faisaient rien d’autre que d’aller au peuple, en s’occupant d’une minuscule épicerie communale dans un village perdu et dépeuplé du Sud-Ouest de la France, version tardive et moins hédoniste des beaux moments hippies dans les Cévennes, au début des années 1970. Cela est fort respectable en tant que choix de vie personnel, en tant que retrait consciemment assumé de la vie urbaine, de la vanité universitaire, de la férocité des métiers de services à fortes rémunération et de la futilité consumériste, dispendieuse et mondaine qui les accompagnent. Cependant, un brin de lucidité devrait nous éclairer : ce n’est pas dans les campagnes française désertifiées ou réoccupées par des bobos en mal d’air pur et de lapins nains dans leur salon[34], que l’on s’approche du peuple opprimé quand, en dépit de la crise profonde de l’agriculture, l’aliénation dominante se tient dans les mégalopoles du Global village, et la réification dans la topographie urbaine des supermarchés qui les cernent. C’est toujours parmi les salariés exploités (ou licenciés) dans toutes sortes d’entreprises et de services que se joue la partie.

 

        Comment ? Voilà aujourd’hui le grand mystère de la subjectivité ! Quant à moi, ce que je constate au jour le jour s’apparente à ce que dit David James : les « moments exemplaires de négation critique ne sont plus aujourd’hui que des escarmouches éphémères aux marges de la culture, et la résistance n’est plus qu’une éternelle hypothèse. »[35] Je n’hésite donc pas à l’alimenter !

 

De la résistance hypothétique

Au plan théorique et pratique nous constatons un hiatus, que dis-je un gouffre, entre un état social révolutionnaire imaginé et pour l’essentiel absent, et l’état du marxisme théorique révolutionnaire selon ses thuriféraires. Si ceux-ci se réunissent souvent en colloques européens, parlent beaucoup, confrontent leur savante et encyclopédique érudition, au bout du compte, lorsqu’il s’agit de l’état du sociusils bavardent à propos soit du déjà-bien-connu et souvent devenu obsolète, soit de quelque chose de totalement irréel, ou simplement faux. Enfin de compte, ils ne sont que des spécialistes universitaires. Comme il y a des spécialistes de Platon et de Plotin, de Saint Thomas et de Bodin, il y a des spécialistes de Marx, de Lénine, de Trotsky et de Robespierre. Mais cette spécialisation n’en fait pas pour autant des penseurs-acteurs de la critique révolutionnaire et de l’action, si modeste soit-elle, qu’elle implique. C’est pourquoi ils semblent si souvent éloignés des réalités du temps, et leurs pratiques réelles se réduisent à la velléité de leurs proclamations. Citant Lénine, Joshua ajoute : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ».[36] Voilà une conclusion non seulement vaniteuse, mais intensément stupide. Si c’est cela que les penseurs marxistes distillent à leurs étudiants, à leurs amis et aux quelques militants qui les suivent, il y a fort à parier qu’ils ne comprendront pas grand chose à la politique de ce début du XXIe siècle (ni d’ailleurs à celle du « court XXe siècle ») en tant que réalité pratique du possible de l’« impossible », laquelle dans les grands moments tragiques se révèle la marche aux forceps devant l’impossible théorique. De fait, c’est l’inverse qui est plus proche de la réalité, comme on l’a pu vérifier maintes fois, y compris lors de la « Grande révolution d’Octobre », de la Grandemarche, de la Révolution cubaine entreprise contre les analyses théoriques du PC cubain.[37]

Que cela déplaise à ces chantres savants de la théorie a priori, j’assume que personne ne met en mouvement une révolution quelle qu’elle soit (progressiste, contre-révolution réactionnaire ou conservatrice) avec des théories, si radicales ou séduisantes fussent-elles, mais seulement lorsque les peuples se mobilisent pour diverses raisons, pour des raisons économiques, sociales, militaires, parfois religieuses, devenues subjectivement surdéterminantes, et rendant insupportables, inacceptables les situations concrètes dans lesquelles ils vivent. C’est le moment où ils perçoivent (et ce quelle que soit la réalité objective ![38]) qu’ils n’ont rien d’autre à perdre que leurs chaînes ou que ce qu’ils auraient à perdre serait insupportable. C’est le moment où ils sont prêts à en découdre avec le pouvoir ! C’est, faut-il le rappeler encore et encore, et contre bien des théoriciens, la subjectivité des sujets qui met en mouvement l’agir révolutionnaire et non la lecture des ouvrages théorico-pratiques si savants, si radicaux, voire si justes ou frustes fussent-ils ? C’est la situation concrète de la vie économique et sociale quotidienne telle qu’elle est perçue par les sujets qui engendre l’action et non les livres.

 

La théorie, comme nous le savons pour l’ensemble des analyses propres aux sciences humaines y compris au marxisme, vient toujours après… La théorie de la révolution n’est pas un calcul théorique d’astrophysique grâce auquel on peut prévoir la présence de planètes bien avant qu’un instrument ad hocou un cycle astronomique nous permette de les observer. La théorie de la révolution n’a rien à voir avec le calcul des probabilités de présence de densité atomique selon les équations de Schrödinger. A l’opposé de toute la théorie marxiste orthodoxe d’une part, contre la majorité de leur Bureau politique de l’autre, Lénine et Trotsky, en contradiction avec ce que le premier écrivait peu de temps auparavant, firent le pari du coup d’État d’octobre 1917 avec l’aide de quelques régiments, de quelques groupes d’ouvriers armés et les canons chargé à blanc d’un croiseur ancré dans le port de Petrograd. Leur intelligence politique (le kairosselon Protagoras, la fortunáet la virtúselon Machiavel) leur avait démontré le vide du pouvoir. Il était donc à prendre. En très grands politiciens qui n’hésitent pas à oublier un moment la théorie ; ils firent donc ce pari risqué comme tous les paris politiques effectués quand les situations sont objectivement tragiques et grandioses.[39]

 

Quant à la révolution russe proprement dite elle viendra après, et sera bien plus socio-économique que politique, avec la mobilisation massive des moujiks pour constituer l’Armée rouge et défendre ce que le génie pragmatique de Lénine avait proposé en opposition, une fois encore, à la vulgate marxiste : « la terre aux paysans ».[40] Il en fut de même avec la Commune de Paris. Il n’y avait pas de théorie qui prévoyait le refus de donner les canons de Montmartre aux Versaillais après la défaite de 1870 devant la Prusse, comme étincelle de la révolution, ni même de théorie de la défaite en soi comme facteur révolutionnaire ; c’est Marx qui en élabora l’interprétation après sa sanglante liquidation et l’histoire de son mouvement rédigée par Lissagaray !

 

En revanche, la formulation fournie par Joshua permet, de facto, de légitimer l’immobilisme pratique de ceux qui, s’imaginant être déjà les chefs d’une putative révolution, veulent dissimuler, sous l’absence d’une théorie achevée à venir, leur impuissance et jouent ainsi les utilités pseudo démocratiques d’une opposition autorisée de sa Majesté. Effet, selon eux, les peuples seraient quasiment prêts, mais rien ou presque rien ne se passe. Pourquoi donc cette passivité ? Parce qu’il n’y a pas encore la bonne théorie ! Dommage ! Les peuples devront attendre que les intellectuels la fourbissent ! Une telle posture est non seulement la traduction d’une arrogante vanité de l’intellectuel, pis, elle bloque toute approche phénoménologique de la situation subjective des sujets, apaise les angoisses de la jeunesse universitaire et des jeunes militants. Aussi si elle n’excuse pas explicitement leur passivité, la cautionne-t-elle et, de ce fait, justifie-t-elle les actions critiques réduites à de banales revendications ponctuelles, catégorielles, émotionnelles, sentimentalistes : en bref, elle disculpe les intellectuels « révolutionnaires » et leurs émules d’une inertie psychologiquement, professionnellement et économiquement confortables.

 

Il y a trois ans, lors des grandes manifestations étudiantes des mois de février, mars et avril 2006,les étudiants réclamaient bien plus le droit à la consommation et aux diplômes facilement obtenus qu’une transformation radicale des structures de l’enseignement, des cursus et des contenus des cours dispensés ! Si c’est cela que les théoriciens définissent comme le potentiel révolutionnaire de la jeunesse… alors le Prince peut dormir tranquillement sur ses deux oreilles… Il en va de même pour les révoltes sauvages des banlieues parisiennes, comme celles plus spectaculaires des ghettos étasuniens et britanniques…[41]Ce qui meut les jeunes gens issus de l’immigration en France, les jeunes noirs des ghettos étasuniens, les Pakistanais des quartiers des villes anglaises sinistrées par la fin de l’industrie lourde, ce n’est pas la volonté de changer les facteurs politico-économiques qui engendrent leur situation et leur humiliation, mais leur manière de clamer la légitimité de leur besoin de consommer, voire, d’hyperconsommer, puisque l’omniprésence médiatique de la publicité, des « people » du showbiz, du sport spectacle et de ses stars leur présente cette possibilité comme la seule et unique finalité positive du bien vivre individuel moderne…

 

Malheureusement, aujourd’hui, aucune idée politique n’oriente leurs actions stupidement dévastatrices des biens collectifs de leur voisinage ou ni ne leur montre l’ineptie des échauffourées des fins de match de football. Toutefois, intuitivement, ils connaissent bien les limites spatiales qu’ils ne doivent jamais franchir, c’est pourquoi ils se gardent bien de détruire les biens dans les quartiers huppés de la ville, car ils savent qu’il est là un Rubicon infranchissable dont la transgression entraînerait une répression encore plus féroce, voire comme aux États-Unis une guerre civile sans merci… Ne serait-ce pas chez eux qu’il faudrait se rendre pour, partant de leurs actes, de leurs langages, de leur musique, de leur Sprächgezangt, leur expliquer lentement, posément, pédagogiquement la théorie de la pratique d’une révolution à venir, en d’autres mots leur faire entendre quelque chose de la pensée-praxis politique sans les traiter jamais avec une quelconque condescendance paternaliste, sans les instrumentaliser à d’autres fins, comme c’est souvent le cas, par exemple à des fins électoralistes ?

 

Religions et gangs : comment survivre dans l’adversité

C’est pourquoi en France, en Grande-Bretagne, en Italie, aux États-Unis nos braves théoriciens universitaires et leurs groupies[42]ont dès longtemps abandonné ce terrain, lequel a été « naturellement » occupé soit par ceux qui parlaient, au nom de leur foi transcendante, l’islam, ou plus spécifiquement aux États-Unis des sectarismes radicaux tout azimut (sectarismes chrétiens, musulman noir, satanique, cosmique, etc…), une langue et une pratique de l’entraide sociale, économique, et psychologique (aux États-Unis, amour, fraternité, sexe partagé, etc…), soit par des groupes organisés en gangs de la drogue (à la fois ethniques, petits blancs, pauvres, noirs, chicanos, chinois, cambodgiens, vietnamiens, coréens, et intra ethnique, avec bien sûr leurs luttes sanglantes pour la maîtrise du terrain), lesquels assurent une réelle solidarité et un minimum de revenu à une jeunesse que la misère objective plonge dans la plus profonde détresse et l’errance sans espoir. Il y a là, selon Mike Davis, quelque chose qui se présente parfois comme une proto-lutte de classe.[43]

 

En France, en Grande-Bretagne, partiellement en Italie, outre les gangs de la drogue pas toujours à moindre échelle qu’aux États-Unis (voir à Naples), mais sur le même modèle de clivage ethnique, le champ d’action a donc été laissé libre pour les islamiques radicaux ou moins radicaux qui disent en quelque sorte ceci : on resserre les solidarités communautaires recomposées dans les banlieues de HLM, dans les quartiers centraux des villes laissés à l’abandon ou dans les quasi bidonvilles sis aux marges des mégapoles, et on y intègre aussi des convertis.[44]Face à la dureté des temps présents, à l’école des pauvres volontairement ruinée, au chômage massif des jeunes sans autre horizon que les dalles de béton des barres HLM, aux espaces verts transformés en décharges publiques où les seules lumières qui scintillent sont celles des centres commerciaux cernés de bodygardset source de toutes les frustrations, les islamistes de toutes sortes (en concurrence ou en accord avec les gangs) donnent quelque espoir en affirmant être les seuls à le pouvoir en raison de la pureté de leur foi.

 

Ils sont devenus omniprésents les communautaristes de toutes obédiences, puisque l’État occidental postmoderne et postindustriel s’est révélé incapable d’assumer ses promesses de bien-être et d’intégration à la collectivité nationale, puisque melting pot ou jacobinisme, la société postmoderne et postindustrielle ne se présente plus que comme une simultanéité de groupes unis par des positions d’intérêts économiques et politiques qui entraînent une ségrégation toujours plus accusée entre les pôles de la pauvreté et ceux de la richesse comme on la croyait disparue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les seules choses que cet État post sait faire c’est, d’un côté (et surtout en Europe), du simulacre politique avec de l’animation culturelle (concerts pop-rock comme pseudo philanthropie) et, de l’autre, de la répression policière ; ensemble ils repoussent, détruisent et éliminent tout potentiel d’action politique dont chaque révolte est parfois grosse.

 

Face à cette anémie du politique qui réduit la société à la somme des seuls groupes d’intérêts économiques qui la composent et de leurs organes répressifs, les divers communautaristes peuvent aussi avancer les traditions réactualisées et réinterprétées dans la modernité comme autant de sources « pures » porteuses d’espérances. Que ces espérances soient tout aussi illusoires que les velléités révolutionnaires de notre brave économiste trotskiste, c’est un autre problème que je ne traiterai pas immédiatement.

 

Mutatis mutandis, cette jeunesse-là se comporte à l’égard de l’État comme le firent au XVIe siècle les réformateurs populaires, Münzer et les anabaptistes, quand ils dénonçaient la « putain romaine », selon leur parole. Aujourd’hui celle-ci se nomme l’État postmoderne et ses folies financières, les escroqueries légales de ses spéculateurs, la corruption sans fin de l’économie mondialisée ni les châtiments ad hocqu’elle mériterait Toutefois la différence est de taille, car les critiques contemporains issus du mouvement communautariste ne mettent pas en avant la simplicité et l’ascèse de la vie évangélique ou, dans leur cas, de la vie coranique… ce qu’ils sous-entendent dans un non dit déroutant, c’est la convoitise visant le pouvoir d’hyperconsommer. De ce point de vue, les gangs sont bien plus honnêtes, plus vrais, ils ne dissimulent ni leurs buts ni leurs ambitions : trouver le moyen le plus rapide pour que les très pauvres consomment comme les riches.

 

De la mutation postmoderne et du sujet historique

Il est vrai que l’on peut comprendre notre époque comme celle d’une mutation anthropologique de l’homme en ce que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, en raison des progrès évidents de la médecine de base (prévention et vaccination), de l’industrialisation totale de l’agriculture, de la révolution informatique, d’une urbanisation devenue délirante, incontrôlée et hautement spéculative (y compris dans les bidonvilles du tiers-monde[45]), les pouvoirs modernes constatent la présence massive d’hommes en trop sur toute la planète. La société postindustrielle n’a plus besoin de tant de mains pour effectuer le travail productif des usines et le travail improductif des services depuis le balayage des couloirs du métro jusqu’à la culturaille.

 

Que fera-t-on de ces masses de déclassés, délaissés, de ces miséreux innombrables de la « Planet of Slums », et bientôt de toutes ces classes moyennes en voie de paupérisation rapide dès lors que le Capital a décapité le Welfare State(ce que les néo-conservateurs et les libéraux nomment à tort l’État-providence, car il n’est pas providence, il est simplement un peu plus équitable) et a retrouvé son darwinisme socio-économique initial et sans merci ? C’est pourquoi la question se pose. Ne se préparerait-il pas, à nouveau, de vastes hécatombes de pauvres telles que le XIXe et le XXe siècles en connurent ? Au-delà même des miséreux ayant perdu toute valeur-travail dans le rapport de production capitaliste, et donc incapables d’extraire pour d’autres de la plus-value, que faire, par exemple, de ces masses d’étudiants[46]envoyés dans des universités toujours plus nombreuses et transformées en banales écoles professionnelles de très bas-de-gamme qui, écartant un temps la jeunesse des statistiques du chômage, ne fabriquent plus que des masses de sans-emploi souvent inaptes à quoi que ce soit d’autre que d’entretenir de creux bavardages, futurs vendeurs et vendeuses de fringues pour les jours fastes de la croissance économique ? Ainsi, le journalisme de qualité (écriture, culture et éthique) s’enseignerait-il véritablement sur les bancs des facultés ? Écrire de la littérature ou composer de la poésie s’apprendrait-il à l’université ? Un artiste peintre ou un sculpteur authentique a-t-il besoin d’un doctorat pour créer ? A-t-on besoin de milliers d’historiens, de sociologues, d’historiens de l’art, de philosophes, de psychologues, etc. ?[47]

 

Certes, ici ou là, on emploie quelques dizaines de milliers de ces pseudo diplômés comme « animateurs culturels » à tout faire, auxquels l’on enseigne que Gainsbourg vaut Rimbaud et Paolo Conte Montale, que le moindre écrivaillon racontant des billevesées politiquement correctes est génial (cf., Black Athena !) ou que la moindre écrivaillonne qui nous conte ses sinistres et ennuyeuses histoires de cul vaut bien Guillaume Apollinaire et ses Onze mille vergesou Henri Miller et son Sexus ? Ne sont-ils pas tous autant qu’ils sont, surtout dans la vieille Europe occidentale, les nouveaux gardes-chiourmes que la bourgeoisie paie pour gagner encore quelques instants de paix sociale en occupant des jeunes gens plus ou moins marginaux à ne pas penser et à ne pas comprendre leur temps, et donc à leur faire entendre que les conditions minables de leur vie ne méritent pas qu’on s’insurge contre elles ?[48]Mais là rien n’est sûr ! Peut-être que leurs conditions de vie pitoyables n’étant pas encore assez misérables, leurs rêves consuméristes toujours porteurs d’espérances les entraînent à imaginer qu’ils ont encore plus que des chaînes à perdre !

 

Depuis la star universitaire médiatique enfilant les lieux communs sans retenue comme Michel Serres, ce phraseur inconsistant, sorte de tutologo, comme le dit joliment l’italien, pour repas bourgeois en mal de spiritualité, ou la canaille se prenant les pieds dans ses plagiats comme le minable Attali affirmant tout et son contraire, ou le politologue à tout faire présent sur tous les postes de radios et les plateaux de télévision pour légitimer les décisions du pouvoir dominant comme l’indéracinable Duhamel au sourire « Vademecum », jusqu’au plus pitoyable animateur de banlieue, tous ces gens s’autodéfinissent comme intellectuels : certains en renom, certains en attente de renom, d’autres résignés à demeurer une vie durant dans la médiocrité des vociférations anonymes des maisons de la culture, des associations de quartier ou des arrière-salles de bistrots. Tous ces gens-là, au statut et au salaire garantis, savent qu’il faut servir le Prince pour mériter les prébendes plus ou moins grasses, plus ou moins maigres, qu’il distribue.

 

Mutatis mutandis, la connaissance du latin en moins, ils sont comme ces masses de piètres clercs, avides et libidineux qui, tout au long du Moyen-Âge, prédateurs de la mince plus-value rurale, défendaient bec et ongles leur garde-manger en appliquant les ordres bien peu chrétiens de la hiérarchie ecclésiastique. Or, conserver ses privilèges, fussent-ils ténus, fussent-ils médiocres et piteux exige toujours une gestion habile de l’esprit de domesticité.

Chantres des vertus salutaires du capitalisme le moins bridé par des lois contraignantes et de ses combats impériaux, ou contestataires autorisés, aucun d’entre eux ne dépouille le Prince de ses oripeaux. Au contraire, chacun selon le rôle qui lui est attribué par les pouvoirs et l’esprit du temps, s’attache à maquiller la réalité de ce temps, les uns en vantant les vertus du pouvoir économique ultralibéral, les autres en faisant semblant de le contester.

 

Non seulement la surabondance des hommes repose avec acuité la question du sujet historique de la modernité tardive et de la société postindustrielle, mais, plus encore peut-être, l’étiage de la pensée théorique critique qui, n’en pouvant mais de ressasser sans fin de l’archi-connu, égare.[49]Il me semble que la transformation totale de nos sociétés au cours du XXe siècle (sous les effets radicaux des deux guerres mondiales aux coûts humains gigantesques[50]) en une société unique de consommation réelle ou imaginaire sans limite, a profondément modifié les représentations que les hommes des sociétés postmodernes se donnent de leur futur. Oserais-je avancer qu’il s’est opéré une sorte de mutation (comme il y a des mutations génétiques) dans les manifestations de la structure fétichiste de la marchandise et ses productions imaginaires : ses bénéfices imaginés ne sont plus l’apanage frénétique des seuls capitalistes pour parler marxiste, de la classe de loisir (leisure class) comme le disait Veblen, ou de la distinction des classes supérieures pour parler le bas de gamme sociologique bourdieusien.

 

La mutation du fétichisme de la marchandise touche, outre la structure dans laquelle se noue l’échange capitaliste (grande distribution et crédit généralisé même aux pauvres, les subprimespar exemple), la pratique immédiate en ce qu’il dessine présentement l’horizon global de la nouvelle transcendance du Bien, du Bon et du Beau, tant celui des riches et des puissants, que celui des pauvres et des impuissants… Car d’aucuns l’ont compris, il ne s’agit pas de critiquer et de repousser la consommation légitime, les moyens de vie, voire d’une vie confortable, l’hygiène, la protection médicale, un enseignement de qualité, mais de ce qu’il faut bien nommer, une fois les infrastructures collectives installées, entretenues, refaites et modernisées, l’hyperconsommation de l’inessentiel[51], l’un de deux moteurs (l’autre : les industries d’armement) du capitalisme de troisième type, la source du gâchis général menant notre planète à son épuisement énergétique, et le cycle infernal de la dette qui enchaîne le tiers-monde, les pauvres en général, avec son effet immédiat, une pauvreté toujours plus accusée. L’hyperconsommation et l’inutile des uns apparaissent comme la machine à fabriquer la « Planet of Slums », laquelle n’aspire qu’à l’identique.[52]

 

Le fétichisme de la marchandise se présente donc comme l’ex-istantdu capitalisme qui détermine l’horizon de sens de la vie individuelle et collective, de l’espoir, de l’attente, en bref de la configuration psycho-sociologique et spirituelle des hommes. Le fétichisme de la marchandise se présente comme nouvelle Rédemption, et quoique très souvent improbable, elle implique la satisfaction d’un désir jamais assouvi parce qu’il s’anime et se réanime sur le sol d’un manque permanent au sein de la nouvelle physis : celle qui fonde le monde en sa totalité (Um-welt, celui qui nous entoure et qui est le notre en propre) comme non-monde (un-welt) humain (ni animal en ce que l’animal tient à présent lui aussi de la marchandise[53]), le monde identifié et réduit aux gadgets-objets d’une consommation globale, potentiellement illimitée en sa théorie, et limité par l’argent disponible en sa pratique.

 

Dès lors tout est gadget ! Le monde est non seulement la somme des productions du monde comme l’écrivait Marx, mais il est devenu la somme de tous ce qui est là en tant que gadgetsà consommer, à dilapider, ainsi que son corrélât, de tout ce qui est à jeter-là comme déchet. Le monde s’est transformé en une gigantesque poubelle source de profits grandissant. Car si tout y est gadget, tout y est simultanément rebut y compris les armes de guerre : à la fois elles ressemblent à des gadgets(au point de se présenter à la conscience des guerriers professionnels comme autant de jeux de guerre)[54], et leur pouvoir de pollution ne fait que s’accroître au point d’empoisonner la terre entière.[55]

 

C’est dans l’espace-temps (topos) de notre présent perpétuel de croissance infinie toujours identique à lui-même en son essence, et en augmentation quantitative géométrique de la mêmeté objectale, que se tient aujourd’hui la reconnaissance de ce que l’on a appelé naguère la classe ouvrière, le prolétariat. En effet, il ne suffit pas d’occuper la place structurelle de l’ouvrier (celui qui n’a que sa force de travail à vendre) dans le rapport de production capitaliste, encore faut-il que le sujet s’identifie pleinement à l’exploité, celui qui n’a plus rien à perdre que des chaînes insupportables, et non, comme c’est à présent très largement le cas, à celui qui est mal adapté aux contraintes (fonctions et dysfonctions économiques et sociales) engendrées et imposées par le système de production capitaliste du « Global village ». Dès lors que l’ouvrier, le simple salarié, a intégré la psychologisation et la sociologisation de son exploitation (c’est le rôle essentiel des sciences humaines que de transformer le structurel économique de l’exploitation capitaliste en dysfonctionnel socio-psychologique[56]), dès lors donc qu’il dit au moment d’être licencié, « Les patrons nous ont trompés ! Nous qui avons donné notre vie à cette entreprise, y avons travaillé vingt ou trente ans, il n’est pas honnête d’agir ainsi, de nous renvoyer ! » (sic !), c’en est fini de sa conscience de classe, de la potentialité de la lutte de classe et des combats qu’elle suppose.

 

Que les patrons trompent, qu’ils soient déshonnêtes, voilà qui en 2010 ne devrait pas être une découverte, mais un acquis, l’axiome de tout salarié signant son contrat de travail si les syndicats de gauche et les partis d’extrême gauche faisaient leur travail de simple pédagogie révolutionnaire sans emphase ni rodomontades. En effet les patrons – surtout les patrons des grandes entreprises –, ne peuvent être honnêtes puisque le but des entreprises qu’ils possèdent et/ou dirigent (au nom des actionnaires majoritaires) n’est pas le bien-être de leurs employés, mais la rentabilité maximum des investissements : cela se nomme le profit.[57]

 

Psychologues et sociologues (parfois aussi les philosophes et les historiens !), auxquels il convient d’ajouter les journalistes, sont là pour contraindre le sujet à s’autocensurer en maquillant son angoisse légitime de sujet exploité. Les psychologues lui font accroire que c’est de sa faute s’il ne peut pas s’adapter aux conditions changeantes du travail ou du chômage sur lesquelles il n’a objectivement aucun pouvoir de décision : ils le culpabilisent pour en faire un individu inadapté. Les sociologues lui « démontrent » que c’est lui, le sujet de l’exploitation, qui doit accepter les conditions sociales affreuses (mode de commandement, structures hiérarchiques, déplacements, logements et espaces urbains inhumains, etc.) qu’on lui impose comme cadre de vie ! De fait, les sciences humaines castrent le sujet de toute révolte potentielle, lui interdisent ou censurent les possibilités pratiques de mise en mouvement de sa colère. Les journalistes quant à eux sont là pour lui marteler jour après jour en guise d’information que l’économie à une logique « naturelle » à laquelle nul ne peut échapper, ni lui ni les patrons. Que chacun serait embarqué dans le même bateau et qu’il faut donc se soumettre aux lois « naturelles » de l’économie.

 

Certes il s’agit du même bateau, quoique plutôt d’une galère, mais il y a ceux qui tiennent le gouvernail et le dirigent (les patrons), les intermédiaires qui contrôlent l’ordre en donnant le rythme du travail aux cymbales (les cadres, l’armée et la police) et ceux qui, sans horizon, rament continuellement ! Sauf que, au fur et à mesure que le suffrage universel pouvait menacer ses positions de pouvoir, le capitalisme d’une part a inventé contre la presse d’opinion, la presse d’« information », de fait une presse stipendiée de formatage des consciences et, de l’autre, a démultiplié l’extraction de la plus-value en multipliant à l’infini ou presque les distractions offertes au peuple : les loisirs et le tourisme les plus stupides, les inepties sportives les plus corrompues par l’argent, les chanteurs et les chanteuses les plus insipides, les défilés de mode qui s’apparentent à des carnavals plus ou moins obscènes, les rêves malodorants du star systemet ses revues peoplesemi-pornos, autant de soupapes de sécurité barbares qui, faut-il le souligner et le déplorer, fonctionnent au-delà de toutes attentes ![58]

 

Ce serait donc grâce à une approche précise et sans a priori idéalistes des horizons d’attentes et de leurs transformations que se joue ou se déjoue la conscience active du sujet historique comme acteur révolutionnaire potentiel… Une révolte devant des supermarchés, le saccage de succursales de marques d’automobiles, pis, l’incendie d’autobus de grande banlieue, la dégradation de cabines téléphoniques, de salles de sport municipales, d’écoles primaires, de collèges dans les espaces publics des HLM, tout cela ne constitue pas les prémisses d’une révolution si ces violences ne redéploient pas l’énergie sociale qu’elles engendrent vers le politique en tant que mutation du socius.

 

En d’autres mots, si l’on s’en tient à des vociférations velléitaires ou à des destructions sauvages sans qu’elles soient réinsérées dans le cadre d’un relais politique, on demeure dans les manifestations d’une crise d’urticaire social. S’il n’y a pas de discours politiques et de suggestions pratiques de la contestation radicale qui unissent étudiants frustrés, futurs chômeurs, ouvriers déjà au chômage perpétuel et lumpen désespéré, s’il n’y a pas de propositions de tactiques ad hoc (selon la conjoncture du moment) en tant que prélude au combat plus général, alors tout ce feu sera étouffé, comme d’habitude, sous les paroles lénifiantes des discours syndicaux ou celles des « penseurs politiques » ramollis et poltrons comme Badiou qui, grand chantre parisien de la révolution culturelle maoïste, n’en finit pas de la prôner depuis son séminaire de l’ENS comme révolution toujours pacifique !

 

Mais a-t-on vu jamais un pouvoir le perdre sans lutter ? Discours politique nécessaire, et discours utopique aussi, car la révolte est à la fois texte et prétexte qui peut proposer une suite possible au changement, qui envisage une autre manière de regarder l’avenir, une autre manière d’araser un passé, une autre manière de regarder un futur afin de réanimer des fragments de l’advenu que l’on croyait accomplis et qui n’était qu’en jachères, en friches, à l’abandon, oubliés.

 

Or, le futur tel qu’il se donne aujourd’hui à la conscience d’une majorité des hommes modernes de tous les pays ne réanime aucune renaissance d’un passé révolutionnaire à dépasser dans la révolution à venir repensée ; il ne présuppose aucune fusion populaire défunte en attente d’un renouveau, ni n’avance une quelconque rénovation subjective dans la confrontation qui mûrirait au cœur des conditions réelles de la vie quotidienne propre à la modernité tardive. Notre futur ressemble aux séquences du film Matrix, à la vie d’hommes androïdes préprogrammés par des circuits informatiques aux réactions prévisibles, acteurs d’un Brave New World revu et entièrement soumis au contrôle des puces électroniques d’un Big Brother de 2084. Dans notre aujourd’hui il semble que la lumière rédemptrice se soit éteinte : « au cœur des ténèbres » on ne trouve plus que des rayonnages remplis de gadgets.

 

C’est donc avec cette matière humaine-là qu’il faut s’essayer à penser le sujet historique et non en remuant les restes archéologiques des discours sur une classe ouvrière occidentale dès longtemps décomposée ou en agitant les chimères de ceux qui construisent les châteaux en Espagne d’un salut avec les luttes imaginaires des masses tiersmondisées occupant aussi bien les usines et les campagnes du tiers-monde géographique que les banlieues des pays hyperdéveloppés. Aujourd’hui, Everything is under control ! Tous survivent avec une télévision dans leur taudis ou leur masure en carton, un téléphone portable dans la poche du survêtement, un mauvais sandwich de fast-food en guise d’agapes, un shoot de drogue par-ci par-là comme quête d’un paradis perdu, et parfois un pistolet automatique dans la poche comme principe de réalité…

 

Plaçons-nous maintenant à l’échelle du vaste monde. Que peut-on attendre des plus pauvres États du tiers-monde ? Au mieux de la piraterie maritime, terrestre, le rapt de touristes… Ô la belle affaire ! Ce n’est pas avec des gens aussi politiquement ignorant de la politique de l’empire ou, avec les très pauvres, affamés, déplacés, au bord de l’inanition, ne survivant qu’avec l’aide alimentaire internationale, que l’on prépare la transformation des finalités du monde… Songez-y vous qui n’en finissez pas de dénoncer le capitalisme dans les universités et sur les plateaux de télévision, et qui, la plupart du temps, confondez philanthropie, charité de dames patronnesses (fussent-elles de « gauche »), gloire personnelle et vedettariat médiatique, avec une lutte de classe à repenser de fond en combles pour un agir qui présuppose toujours le don de sa personne et les risques réels que cela implique…

 

Tant qu’on demeure dans les limites qu’il a tracées, tant qu’on s’en tient aux terrains des joutes verbales qu’il a déterminées à l’avance, le Capital et ses représentants les plus avertis se moquent qu’on les dénonce en usant même de la violence verbale… Au contraire, ce genre de vociférations, ces piailleries, ces protestations sans risque, ces contestations s’affichant radicales et débouchant sur une praxis dénuée d’effets réels, lui sied parfaitement, le réconforte dans la novlangue démocratique qu’il proclame à qui veut l’entendre.[59]En bref, cette criaillerie nourrit sa toute puissance. Le capital postmoderne a compris (ce que l’archaïsme du pouvoir communiste tardif avait complètement occulté, car il pensait encore son pouvoir dans le cadre idéaliste d’une « vérité scientifique » des lois de l’histoire) qu’il faut toujours laisser aux hommes de grandes espérances consuméristes matérielles et symboliques (dussent-elles être vaines ou totalement illusoires) et, simultanément, laisser aller le bavardage contestataire à condition qu’il ne débouche jamais sur aucune pratique pouvant remettre en cause l’essentiel de son pouvoir : les lieux où il s’exerce et d’où il procède… C’est pour avoir jeté une ombre réelle sur la puissance du contrôle politique et social du Prince étasunien que les Black Panthersont été tuées comme des lapins par les limiers du FBI… C’est parce qu’ils avaient tué des représentants du pouvoir économique privé et du pouvoir de l’État que les militants d’Action directe ou des Brigades rouges ont été condamnés sans pardon par les justices française et italienne ou bien, comme la Fraction armée rouge teutonne, banalement éliminés en prison. C’est parce que d’innombrables révoltes et de quasi révolutions sud-américaines ont mis en danger la puissance des multinationales nord-américaines (Guatemala, Nicaragua, El Salvador, Bolivie, Colombie, Argentine, Chili, Brésil) que les États-Unis financent les escadrons de la mort et d’autres sous-traitants paramilitaires afin d’éliminer militants, ouvriers et paysans récalcitrants.[60] 

 

Dussent-ils avoir eu raison quant à l’absurdité de la vie offerte aux travailleurs, le destin des groupes terroristes européens donne les preuves de leurs énormes bévues, de leurs erreurs patentes d’analyse du potentiel révolutionnaire des classes ouvrières occidentales pendant les années 1970… Ces groupuscules ont construit la réalité sociale des années 1970 sur des catégories analytiques politiques imaginées par leur désir de révolution ; en bref, ils ont transformé leurs catégories révolutionnaires marxistes-léninistes ou marxistes-guevaristes venues de leur imaginaire théorique en une praxisfondée sur l’hypothèse d’un potentiel révolutionnaire objectif et conscientisé comme tel chez les travailleurs européens.[61]

 

Ainsi, l’histoire se répète, ces jeunes gens ont commis la même erreur et sont tombés, mutatis mutandis, dans le même piège que les nihilistes russes, celui de croire qu’il suffit d’éliminer un tsar ou l’un de ses ministres pour abattre l’autocratie et créer simultanément les conditions subjectives dans le peuple qui mettent en mouvement le grand chambardement politique et social ! Il faut oser le dire publiquement, souvent, très souvent, le prolétariat, le peuple du salariat, celui du chômage, dort d’un profond sommeil dogmatique, et ce d’autant plus aujourd’hui que le Capital l’entretient dans les rêveries et les fantasmes d’un monde d’abondance à portée de main.

 

En ces temps d’abondance inouïe et de crise économique extraordinaire, et simultanément de pauvreté généralisée, la pensée et l’action sont confrontées à un vide critique inédit dans le décours de l’histoire moderne. Les gouffres abyssaux d’illusions en l’infinité de la croissance et donc en une surabondance réelle ou rêvée de la marchandise et du crédit, enchaînent et semblent dissoudre toute volonté, tout espoir d’une volonté. Nous vivons dans un enchaînement de rêves en partie réalisés d’un mieux être d’abondance, sans cesse fragilisé par la suite sans fin de crises économiques de plus en plus gigantesques et leurs cortèges d’échecs personnels (déclassement, chômage, précarité), qui nous enlisent dans les marécages du ressentiment, de l’angoisse, de la peur…

 

Dorénavant, la peur règne en maîtresse du jeu, c’est pourquoi, sans véritable contestation, le pouvoir capitaliste peut prétendre offrir de plus en plus de « sécurité » aux citoyens, quand, de fait, il se donne les armes légales et les arguments moraux lui permettant d’instaurer le plus redoutable contrôle des populations. Les caméras de Big Brothernous surveillent pendant tous nos déplacements dans l’espace public et les espaces du commerce privé… C’est encore la peur qui, au milieu de la plus grande modernité techno-scientifique, engendre la prolifération spectaculaire de toutes sortes de recours, non seulement aux religions transcendantales traditionnelles réactualisées en un pseudo-archaïsme ­– ce que les clichés journalistiques définissent comme les fondamentalismes religieux –, mais à toutes sortes de sectarismes new wave, ainsi qu’aux commémorations spectaculaires de la pseudo-compassion. C’est encore cette peur qui produit les louanges inconsistantes et grotesques adressées aux Lumières qui permettent ainsi de taire ou d’oublier qu’elles se sont éteintes pour toujours sous les monceaux de cadavres des divers charniers de l’unique et monstrueuse Weltbürgerkriegdu XXe siècle pendant laquelle il fut illustré, jours après jours, que le prétendu triomphe de la Raison, celui de l’homo homini deusspinozien ou celui de la Raison transcendantale kantienne, n’avait produit, avec la mise en œuvre de la synergie entre techno-science et capital (fondement même du capitalisme moderne), qu’une énorme rationalisation industrielle de la mise à mort des hommes et le triomphe général du travail du négatif ! Victoire absolue du nihilisme comme, en dépit de leurs différences conflictuelles, l’ont soulignée maintes fois et Adorno et Heidegger.[62]

 

Qui, en ce début du XXIe siècle, a donc gagné la partie historique ? Ne voit-on pas combien la dynamique de la croissance du développement, ce qui donne le ton et le rythme, outre l’hyperconsommation des gadgets, ne sont rien moins que les industries d’armement et celle de la finance dans la synergie de la masse gigantesque des sous-produits gadgétiques qui les accompagnent. Aussi le moteur du produire-toujours-plus et du toujours-gagner-plus, avec une bénédiction écologique ou non[63], met-il simultanément en ligne de mire la mise à mort de la planète.[64]Le jour où il faudra tuer des hommes pour sauver des arbres n’est peut-être point si éloigné que d’aucuns le pensent aujourd’hui !…

Thanatos est donc le dieu qui domine l’homme, d’abord en tant que zôon politikonpuis, plus généralement, en tant que zôonoekonomicon… Hobbes ne s’était pas trompé quand, suivant Plaute, il définissait l’essence de la nature humaine comme relevant de l’ « homo homini lupus », ce que Heidegger, trois siècles plus tard, méditant sur Der Arbeiterde Jünger et sur Der Wille zur Macht de Nietzsche, puis observant les carnages de la Seconde Guerre mondiale, comprit combien le déchaînement de la rationalité technique engendre et dépasse de très loin l’exploitation de l’homme par l’homme, pour n’être plus que le triomphe et la gloire de l’extermination de l’homme par l’homme en son site terrestre.

 

C’est pourquoi notre aujourd’hui se présente à la pensée comme l’accomplissement le plus total du nihilisme… Certes les optimistes incurables, qu’aucune évidence ne détrompe jamais, nous assurent que la science ou pis, une révélation quasi miraculeuse de la conscience aliénée des peuples, résoudront à coup sûr l’avancée sans contrainte du nihilisme et la mort écologique programmée… Ont-ils réfléchi ces rêveurs piégés par de vaines espérances au fait que la techno-science n’a jamais offert aucune solution aux contradictions soulevées par son autoréférentialité ; dès lors que, semblable à un automate, la techno-science met au travail la nécessité immanente à son objectivation infinie, elle entraîne une mise à disposition permanente (le Ge-stell chez Heidegger) qui se déploie aussi sur les ruines des sources épuisables de la Planète. Quant à ceux qui rêvassent encore d’un renouveau de la force d’insurrection des hommes, en particuliers des hommes d’Occident, optimistes persévérants, leur souffrance devant le travail du négatif les rend aveugles ou incapables d’y faire face et d’en tirer quelques conclusions lucides, ou mieux, cyniques au sens grec.

 

C’est à présent qu’il convient de repenser le problème du sujet historique. Rien n’est encore venu réactiver solidement la pensée marxiste – fille des Lumières adjointe à la dialectique hégélienne retournée et à l’économie politique libérale anglaise. Il faut reprendre à nouveau frais l’impasse mortifère d’un développement techno-scientifique et capitaliste sans frein ni limite dans l’idéal social de la consommation elle aussi infinie.[65]En effet, la modernité, qu’elle soit avancée selon la logique du Capital proprement dit (libéral, autoritaire, dictatorial ou fasciste), des marxismes (marxisme-léninisme, trotskisme, marxisme-maoïsme, marxisme-castriste, ou des groupes nombreux des « ultra gauches »), s’articule, en dernière instance, sur fond et fonds d’un développement techno-scientifique illimité, c’est-à-dire articulé sur une objectivation illimitée de tout ce qui est pensé par l’homme comme nature depuis que les dieux en ont quitté l’habitat… Sans honte et sans peur des mots, il nous faut donc accepter que, jusqu’à présent, ce qui apparaît, se présente, se déploie et se multiplie en facettes multiples comme le sujet historique mobilisateur et créateur de l’ensemble du social et de sa connaissance (forme et substance, produits et société, idéologies et pratiques, infrastructure et superstructure), n’est autre que le Capital et lui seul en ses trois hypostases fondamentales : la techno-science et son objectivation infinie, la production aux visées infinies et ses deux sous-catégories, le travail salarié infiniment exploité et les investissements, enfin, et last but not least, rassemblant l’ensemble, le profit lui aussi conçu sans limite aucune…

 

Aussi, est-il urgent de penser à la refondation de la lutte de classe dès lors que sont relevées et repérées les manières dont ces infinités définissent, structurent, organisent (infrastructures) et meuvent l’horizon d’attente des hommes et donc les potentialités de sens (superstructures), et plus encore, dès lors que ces potentialités les pensent (engendrent la subjectivité) dans la répétition d’une accumulation sans fin de l’éternel retour exponentiel de la mêmeté… Pour lors, il faut nous rendre à l’évidence : jusqu’à présent, et toujours accompagné de certaines analyses toujours actuelles et pertinentes de Marx, seul le capitalisme, privé ou d’État, a été le sujet historique déterminant la marche du monde moderne…

                      (à suivre…)

*Claude Karnoouh: Chercheur CNRS (retraité) - (Rédacteur en chef).

 


Notes :

[1]        Texte paru en deux versions raccourcies dans la revue roumaine Cultura (Bucarest) au mois de janvier et mars 2010, dans une remarquable traduction due au grand talent de Teodora Dumitru, qu’elle en soit présentement remerciée.

[2]        Il y a quelques années la police parisienne y a surpris le conseiller d’un Premier ministre, honorable père de famille, prônant en public un catholicisme assez rigoureux, entrain de s’envoyer en l’air avec une mineure roumaine. Vieille tradition bourgeoise qui ne conçoit le déchaînement érotique qu’avec les prostituées ; réalité dont le roman nous a abreuvé d’exemples et parmi lesquels il faut citer l’un des plus grandioses, le sinistre chef-d’œuvre de Flaubert : L’Éducation sentimentale.

[3]        Bucarest n’est pas et n’a jamais été un « petit Paris » comme on aime le dire, car la réciproque en toute logique empirique est fausse : Paris n’a jamais été un grand Bucarest !

[4]        Dans le port de Jounié situé en zone chrétienne à une vingtaine de kilomètres au nord de Beyrouth, la rue des bordels se nomme depuis la fin des années 1990 : « la rue des Roumaines » ! C’est dire !

[5]        Les rois barbares, Wisigoths, Ostrogoths, Lombards, Francs, etc… se faisaient enterrer avec leur trésor, dont des amphores de monnaies romaines…

[6]        Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Minuit, Paris, 1979, p. 56.

[7]        Ibidem.

[8]        Il suffit de comparer les pertes des troupes de l’ISAF en Afghanistan ou de l’Otan en Irak à celles des populations civiles et des « résistants » ou des « terroristes », et ce quel que soit le nom que les envahisseurs et leurs médias leur attribuent, ils résistent…

[9]        Les belles âmes nous renvoient sans cesse à la face les malheurs du Tibet sous la botte chinoise, oubliant, comme par hasard, de nous rappeler l’impitoyable, cruel et féroce féodalisme de la théocratie lamaïque abolie par le gouvernement de la République populaire de Chine.

[10]       Il semble, comme souvent, que les tragiques grecs aient saisi d’emblé l’impossibilité de pacifier les passions humaines. « Si tous les hommes s’accordaient sur la beauté et la sagesse, il n'y aurait pas de malentendus et de discordes entre eux; mais en fait l'identité et l'égalité ne sont chez les humains que des mots ; dans la réalité elles n’existent pas. » Euripide, Les Phéniciennes

[11]       C’est encore Euripide qui comprit très tôt cette terrible damnation du savoir comme il le fit dire dans Hippolyte : « […] avide de tout apprendre, la curiosité humaine, même dans le malheur, se révèle insatiable. »

[12]       C’est bien là la métaphore de la chute du Paradis qui se fonde sur la volonté de connaître (« goûter au fruit de l’arbre de la connaissance ») comme clef d’une puissance se voulant égale à celle de Dieu. Agissant ainsi, l’homme « chute » dans la fatalité mortifère de l’histoire, autrement dit dans la violence de la lu

tte pour sa survie à tout prix. C’est peut-être l’intuition de la potentialité mortifère inscrite dans la puissance de l’intelligence humaine qui entraîna le Christ (comme rabbin connaisseur des textes fondateurs d’une part, et des comportements humains de l’autre) à prophétiser que le royaume des Cieux appartiendrait aux simples d’esprit… Il s’agit donc d’une foi qui ne s’appuie pas sur la raison raisonnante, mais sur ce que Saint Augustin synthétisa dans « Credo quia absurdum », c’est-à-dire dans le renoncement à la volonté portée par une connaissance démonstrative pour s’en remettre à l’attente par la prière et l’invocation de la révélation de la présence divine qui, selon les hommes habités par la foi, peut les conduire sur la voie menant au Salut et donc à Dieu ?

 

[13]       Cela n’a aucunement empêché les mêmes hedge funds de recommencer à spéculer sans vergogne dès le mois de février 2010, cette fois contre l’euro et, par la même occasion, contre la légère reprise de l’activité économique dans l’UE (AFP, 27 février 2010). Monsieur Soros qui voici quelques mois dénonçait comme dangereux pour la démocratie les dérives spéculatives du capitalisme financier se trouve, avec les 27 milliards d’euros qu’il détient, en tête de ces hedge funds dont la spéculation ruine plus encore l’Europe. Ce personnage qui s’est donné le rôle du capitaliste responsable, une sorte de social-démocrate, chantre de l’« open society » de Popper, est identique aux autres grands prédateurs du capitalisme : pirate dénué de toute morale sociale, pour lui l’« open society » signifie simplement avoir la liberté (et donc la légalité) de ruiner des entreprises et les peuples (voir, en ce mois de mars 2010, les spéculations à baisse contre la Grèce) selon les stratégies et les tactiques permettant son profit maximum…

[14]       Depuis quelques années, le terme « produit financier » s’est généralisé dans le langage de la finance, y compris à l’égard des petits épargnants.

[15]       Cf., Frédric Lordon, Le Monde Diplomatique, février 2010.

[16]       Le président exécutif de la compagnie d’assurance étasunienne AIG qui emploie 116.000 personnes dans 130 pays et compte 74 millions de clients dans le monde, en majeure partie américains, avait si bien fait spéculer son entreprise qu’il l’avait menée à la quasi faillite. Cela eût dû entraîner automatiquement ses clients à se retrouver sans assurance maladie, sans assurance automobile ou sans retraite. Ce très haut responsable de la finance mondiale coule à présent les jours tranquilles d’une paisible retraite en Grande-Bretagne. Á côté de lui, le célèbre Madoff et ses vingt milliards de dollars d’escroquerie font figure de peccadille.

[17]       C’est le cas des critiques strictement techniques dues à l’ancien prix Nobel d’économie, Joseph E. Stiglitz, commissionné par le Résident de la République française pour évaluer les dysfonctions de l’économie française.

[18]       C’est pourquoi il convient de louer la série d’articles économiques publiés dans Le Monde diplomatique par Frédéric Lordon et Jacques Sapir, ainsi que les textes diffusés (en français et en anglais) sur le site Global Research par Michel Chossudovsky, par exemple, The Global Financial Crisis, et, plus récemment celui de John Kozy, Morality and Economics. A  Critical Review of Joseph E. Stiglitz's Writings.

[19]       Le bon sens nous dicte ces remarques. Il suffit de constater le coût en vies humaines indigènes de l’intervention prétendument démocratique des forces de l’OTAN en Irak quand il s’agit de contrôler l’une des plus importantes réserves de pétrole du monde d’une part et, de l’autre, de fractionner un pouvoir local devenu trop indépendant et, de ce fait, gênant pour l’Occident.

[20]       Tous ces philosophes sont des universitaires, les Français et les Italiens sont des fonctionnaires d’État… Auraient-ils oublié le jugement que Nietzsche (qui abandonna l’université) portait sur la philosophie universitaire ? Cf., Unzeitgemässe Betrachtungen III (Schopenhauer als Erzieher) : « On ne peut pas servir et la vérité et l’État ». Auraient-ils oublié ces érudits en marxisme que le jeune Marx lui-même renonça à une carrière universitaire à Bonn en raison justement du manque de liberté qu’il y constata immédiatement. Croient-ils, au fond d’eux-mêmes, que nos universités seraient devenues plus tolérantes que les universités prussiennes du XIXe siècle ? Les thèmes ont changé, mais le contrôle de la pensée et des pratiques demeurent soumis à la même fermeté…

[21]       Cf., d’une part la scandaleuse note éditoriale introductive corédigée avec Barbara Cassin pour la réédition d’un choix de textes de L’Introduction à la métaphysique de Heidegger commentés par Pascal David, éditions du Seuil, Paris, 2008.

         En second lieu, les lecteurs sérieux et habités d’un peu de mémoire auront l’occasion de se tordre de rire à la lecture de la pensée analogique de Badiou qui s’attaquant à Sarkozy (cible facile tant notre président est ridicule avec son agitation frénétique et vide !), l’interprète comme le renouveau du régime de Vichy, une sorte de pétainisme « transcendantal » ! On croit rêver de lire cela sous la plume d’un distingué professeur émérite de l’ENS, fût-il philosophe et non historien… Non seulement la France de Sarkozy n’a plus rien à voir avec celle de Vichy – plus d’occupation de l’ennemi teutonique, plus d’archaïsme rural encore vivant, une mémoire aiguë des carnages de la Première guerre mondiale, un communisme vivant et résistant opposé à un catholicisme conservateur, militant et agressif. S’il y a collaboration aujourd’hui, il s’agit de la collaboration avec l’« ennemi » atlantiste et européiste, laquelle est tout autant le fait des sociaux-démocrates, des verts que des droites dites institutionnelles ou non ?

         Il faut rappeler que ce pamphlet, somme toute aux limites de la délation (Sarkozy n’est pas pétainiste, il est le bourgeois « bobo », un produit publicitaire postmoderne, une nouvelle version du politicien spectaculaire propre au début du XXIe siècle), n’a valu aucun recours en justice à son auteur… Attitude du pouvoir fort différente à l’égard du vulgus pecus qui, injuriant à bon escient Sarkozy lors d’une apparition pédestre près des Halles, a été arrêté et condamné à une peine de prison avec sursit et une amende !

[22]       Le bandeau, bien évidemment rouge, présentant le dernier livre de Žižek sur les rayons des librairies françaises, est rédigé ainsi : « L'intellectuel le plus dangereux de notre temps ! ». Voilà qui n’est rien moins que sinistre et grotesque. Žižek n’aurait-il jamais lu les paroles du vieux chef du syndicalisme allemand August Bebel (1840-1913) affirmant au début du XXe siècle : « Quand la bourgeoisie me félicite, je me dis toujours que j'ai dû me tromper quelque part ». Si donc Žižek était le penseur le plus dangereux de notre temps, il y a belle lurette qu’il eût été mis hors d’état de nuire, ou à tout le moins hors d’état de parler sur les médias télévisuels…

         À preuve : un penseur qui se dit révolutionnaire ne débat pas sur la chaîne publique de télévision France 3 avec une canaille du calibre de Glucksman… Il y a des personnages avec qui un marxiste et un communiste digne de ce nom doit impérativement refuser de converser : c’est comme si l’on avait vu Lénine débattre avec un représentant de l’Okhrana ! Certes, ce genre de situation est possible, mais seulement dans un film des Max Brothers ou de Woody Allen. Au contraire, Žižek est le penseur le moins dangereux de notre temps, parce que son opposition verbeuse au Prince, fait de lui le parfait alibi de la réelle politique répressive du présent.

[23]       « Die Philosophen haben die Welt nur verschieden interpretiert, es kömmt drauf an, sie zu verändern ».

[24]       Mike Davis, City of Quartz. Los Angeles capitale du futur, La Découverte, Paris, 1997. On ajoutera en suivant Mike Davis, que la venue à Los Angeles, à San Diego et Santa Barbara des stars françaises de la déconstruction postmodernes, Derrida, Baudrillard, Nancy, Lacoue-Labarthe, participait de la valorisation immobilière spéculative des nouveaux centres de pouvoir de la Californie du Sud par les grands promoteurs immobiliers, ceux du Westside et du Hillcrest Country Club, essentiellement l’élite juive démocrate du business et les dirigeants des grands studios de cinéma, opposés à la vieille garde WASP, devenue simple rentière de sa propriété de Downtown (cf., p. 79 et suiv., et 120 et suiv.).

[25]       Cf., Bruno Drweski et Claude Karnoouh (sous la direction de…), La Grande braderie à l’Est ou le pouvoir de la clepthocratie, Le Temps des cerises, Paris-Aubervilliers, 2004.

[26]       Par exemple : qui eût pu imaginer à la fin de la Seconde Guerre mondiale que la Chine deviendrait en 2009 le deuxième pouvoir économique du monde ?

[27]       Noam Chomsky, The Fatefull triangle, South End Press, 1983 et dernière édition actualisée, 1999. En français, Israël, Palestine, États-Unis : Le triangle fatidique, Ecosociété, 2006.

[28]       Danilo Zolo, La Gustizia dei vincitor. De Nuremberg a Bagdad, Laterza, 2006 (traduction française, édits. Jacqueline Chambon, 2009). Pendant la guerre de l’OTAN contre la Serbie Danilo Zolo était en Serbie pour y dénoncer l’agression otanesque à la fois illégitime et illégale.

[29]       Par exemple, que peut-on attendre en France du NPA (Nouveau parti anticapitaliste) avec son facteur d’opérette comme star médiatique de la contestation dès lors qu’il supprime systématiquement de son programme électoraliste toute référence à la lutte de classe et à la dictature du prolétariat ? Quant au Parti communiste français, il y a belle lurette que les références au renouvellement théorico-pratique de la lutte de classe et de la dictature du prolétariat ont disparu totalement de l’horizon de son discours et de ses actions, pour être remplacées par la démission et les atermoiements d’un regroupement de notables quêtant, avec toutes les compromissions politiques possibles, des strapontins électoraux et les bénéfices afférents.

[30]       Une fois encore, il convient de chercher dans les travaux étasuniens pour trouver des informations précises sur la manière dont le showbiz hollywoodien récupère jusqu’aux plus radicaux des rappeurs… cf. Mike Davis, City of Quartz, p. 84, « […] les barrios et les ghettos de Los Angeles sont désormais des mines d’or pour Hollywood, et que tout ce qui évoque complaisamment la violence et l’autodestruction de ces communautés est bon à prendre. »

[31]       Les maîtres du monde économique prennent peur devant une seule action : quand on touche directement à leur porte-monnaie. Sinon ils subventionnent même les critiques du système qui les enrichit de manière éhontée… Cela leur donne une aura de tolérance. Ainsi en ce printemps 2010, lorsque les quelques gestionnaires étasuniens d’énormes fonds spéculatifs (chacun représentant quelques dizaines de milliards de dollars !) spéculent d’une manière criminelle contre l’euro et l’économie de l’UE (et le disent publiquement et sans vergogne !) personne à gauche ne les dénonce sérieusement et ne propose des actions pour exiger des États leurs misent hors-la-loi ?

[32]         Isaac Joshua, « Olivier Besancenot et la dictature du prolétariat », in Critique communiste, n°169-170, été-automne 2003. L’auteur est maître de conférence à l’Université de Paris XI.

[33]       Cet ouvrage a été publié en 2007 par La Fabrique, dirigée par Eric Hazan, éditeur aussi de Badiou et de Rancière, entre autres auteurs. On peut remarquer que cet éditeur sérieux, d’ouvrages plus ou moins radicaux, est pris lui aussi au piège du vertige médiatique. Que peut attendre un communiste comme il se définit, d’un débat avec un membre éminent de la gauche caviar, un idéologue renommé de la doxa capitaliste postmoderne comme Joffrin (directeur de Libération), qui n’a de cesse que de vanter les charmes du marché dans le Global village, les clichés de l’antiracisme parisiano-salonards et les vertus humanistes de l’impérialisme ? Les communistes authentiques n’ont rien à dire ni, surtout, rien à gagner à ce genre de débat qui alimente, une fois encore, la légitimité véreuse des sociaux-démocrates, dont nous savons de très très longue date qu’ils ne sont que des sociaux-traîtres.

[34]       Ces bobos sont tant attachés aux vertus rurales de la vie villageoise qu’ils intentent parfois des procès aux quelques agriculteurs qui y demeurent afin d’empêcher leurs animaux domestiques de troubler le calme agreste qu’ils viennent chercher : par exemple empêcher le coq du fermier voisin de chanter trop tôt le matin (sic !), ou ses vaches de parsemer de leurs bouses odorantes l’asphalte des venelles du villages quand au crépuscule elles rentrent pour la traite à l’étable !

[35]       Cité par Mike Davis, City of Quartz, op. cit., p. 84 et note 169, in « Poetry/Punk/Production : Some Recent Writing in L.A. ».

[36]       Ibidem.

[37]       Ici l’« impossible » n’est pas l’impossible « sans violence » du bavardage universitaire de Badiou, mais véritablement l’« impossible » tel qu’il se présentait au mois d’octobre 1917 pendant une guerre mondiale qui encore battait son plein, ou la continuation de la lutte de Castro et du Che dans la Sierra Maestra après nombre d’échecs cuisants.

[38]       De ce point de vue, je me rapproche de Rosa Luxemburg et de sa conception de la spontanéité de l’agir du mouvement social engendré par la situation objective d’exploitation et d’aliénation propre aux rapports de production capitaliste.

[39]       Pour un parfait exemple de l’accouchement au forceps de la praxis devant les prétendues impossibilités théoriques, la Grande marche décidée par le groupe de Mao Zedong contre la majorité promoscovite du PCC, bien plus que la Révolution culturelle qui plaît tant à Badiou, est l’exemple même du choix politique pragmatique contre des structures prédéfinies par l’orthodoxie, lesquelles étaient invoquées, de fait, pour répondre aux seuls intérêts très pratiques de la géopolitique soviétique. Comme à chaque fois que l’on est confronté à la grande politique, nous avons affaire à un pari très fragile dont le résultat final positif a frôlé à chaque instant le désastre.

[40]       C’est pourquoi des interprètes aussi différents que Berdiaev, Alain Besançon, mais aussi Moshe Lewin, Arch Getty, G. T. Rittersporn et Claudio Ingerflom, purent parler d’une absence de véritable révolution politique et de la continuation de l’esprit autocratique sous le régime du communisme réel.

[41]       En dépit de leur extrême violence, d’une répression tout aussi forte, jamais les grandes révoltes des ghettos noirs étasuniens n’ont débouché sur une union de classe entre noirs et blancs, comme l’a démontré naguère, et avec une certaine candeur, le roman de Steinbeck, Les Raisins de la colère. Souvent, comme au moment de la révolte de Watts en 1966, et surtout de celle d’avril-mai 1992, il y a eu alliance entre tous les gangs noirs contre le pouvoir blanc incarné par la police. Cependant, la véritable histoire du prolétariat de la côte ouest des États-Unis (qui n’a que faire du politiquement correct multiculturel qui règne en maître dans les médias et les universités) démontre combien le racisme du prolétariat blanc en tant que superstructure du clivage économique général, déterminait (et détermine encore) l’impossibilité d’une solidarité de classe transraciale. A ce sujet voir, Mike Davis, City of Quartz. Los Angeles capitale du futur, op. cit., chap. 2, et le grand roman socio-politique de l’écrivain noir Chester Hime, La Croisade de Lee Gordon, 1952.

         En France, il en va de même, nous n’avons ni vu ni entendu une quelconque solidarité entre les étudiants en colère et les adolescents révoltés des banlieues. Au contraire, les premiers se sont toujours défendus de faire cause commune avec ceux qu’ils définissent avec mépris, suivant les clichés journalistiques de la presse bourgeoise et de gauche, de « casseurs ».

[42]       C’est encore Mike Davis qui rapporte le silence des intellectuels et des universitaires de L. A. face à la privatisation des espaces publics et la création d’enclaves racistes blanches : « Quant à la scène intellectuelle, qui s’enivre de discours sur la postmodernité de Los Angeles, elle est restée totalement muette sur la violence arrogante de cet urbanisme répressif […] » et tente de masquer par sa rhétorique triomphaliste de la cité du futur l’« ensauvagement des quartiers pauvres et la sud-africanisation croissante de l’espace urbain. », City of Quartz, op. cit., p. 207.

[43]       Aux États-Unis, une fois éliminés par la plus extrême violence le mouvement des Black Panthers, ce sont les gangs contrôlant le trafic de drogue et la prostitution qui, à la grande satisfaction des classes dirigeantes blanches, quand elles ne le favorisaient pas, dominent tous les ghettos des minorités ethniques, mais aussi des pauvres blancs… Mais étant donné la militarisation de la police, ces gens ne représentent aucun danger véritablement politique. Ils sont simplement une menace à l’ordre public gérable par une politique urbaine du containment meurtrier et du divide et impera. Voir l’excellent film des frères Albert et Allen Hughes, Menace to Society II qui par ailleurs représente cette union d’intérêts entre le Hollywood des producteurs et des distributeurs blancs, et la représentation de la violence autodestructrice des ghettos noirs dont ils furent, avec un autre réalisateur noir, Spike Lee, des promoteurs habiles et intelligents. Cf., City of Quartz, op. cit., ch. 5.

         « […] de l’estimation selon laquelle 10.000 membres de gangs tirent leur subsistance du trafic de drogue, il découle que l’industrie du crack est sans conteste l’employeur de la dernière chance dans le ghetto, l’équivalent de plusieurs usines d’automobiles ou de plusieurs centaines de McDonald’s. », Ibidem, p. 284.

[44]       En France, plus de la moitié des femmes portant ce que l’on appelle le voile intégral sont des Européennes converties à l’Islam !

[45]       Cf., Mike Davis, Planet of Slums (Le Pire des mondes possible), op. cit., voir dans chaque chapitre les diverses pages consacrées à cette spéculation.

[46]       Dans tous le monde occidental il y a plus d’étudiants que d’agriculteurs !

[47]       Il y a environ dix mille thèses présentées chaque année sur Platon. Question : Y a-t-il dix mille personnes qui ont quelque chose de nouveau et d’original à nous communiquer sur le philosophe grec ?

[48]       Il est intéressant de souligner qu’en France, à la différence des États-Unis, un rappeur (noir, magrébin ou européen) qui écrit et « chante » des textes dénonçant crument l’origine économique et sociale de la réalité violente de la vie quotidienne des marginaux est immédiatement censuré ! En Europe, cette parole n’est pas encore intégrée à la marchandise comme à Hollywood ou, si elle l’est, il s’agit toujours des pleurnicheries moralistes des bobos sociaux-démocrates comme l’exemplifie parfaitement le film de Matthieu Kassovitz, La Haine. En revanche, le film de Spike Lee, Jungle Fever (1991) n’hésite pas à montrer sans fard et le racisme obtus et féroce des italo-américains et celui, quasi schizophrène, des afro-américains.

[49]       C’est pourquoi le mai 1968 des étudiants, avec ses référents rapportés à la Commune de Paris, à la guerre d’Espagne, aux grandes grèves de 1936 n’a été au bout compte qu’un vaste happening carnavalesque (parfois grotesque) où chacun est vite rentré dans le rang après quelques concessions momentanées du pouvoir. Du côté des élites étudiantes dirigeantes, apparemment contestatrices de l’ordre bourgeois, d’aucuns ont pu, au fil des années, observer leurs grandes dispositions à servir ce même ordre en occupant des places de choix dans l’organigramme et les dispositifs idéologiques du Capital.

[50]       Voir deux ouvrages essentiels, d’une part celui de Geminello Alvi, Le Siècle américain en Europe 1916-1933. Histoire de l’économie de l’Extrême occident, Paris, 1998 ; de l’autre celui d’Howard Zinn, A People History of the United States, 1494-Present, 1995.

[51]       L’hyperconsommation de l’inessentiel est partout, autour de nous, il suffit de constater la multiplication insensée des magasins de mode vestimentaire, de chaussures, les rayons des supermarchés dévolus aux sous-vêtements et aux maquillages, les points de vente des téléphones portables, des appareils de photographie, des ordinateurs, des voitures, de tout et de n’importe quoi, de livres qui ne valent pas même la peine d’être feuilletés… Il y a même des États qui sont entièrement dévolu à l’hyperconsommation comme Dubai… En bref, nous avons-là le résultat de la mise en scène de la convoitise avec cette forme perverse de l’attrape désir nommé la publicité !

[52]       Par exemple, les multinationales de l’agroalimentaire qui cultivent dans les pays du tiers monde, avec la complicité des politiciens locaux, des légumes et des fruits pour l’Occident riche en détruisant simultanément les cultures locales d’autosubsistance !

[53]       Non-monde animal parce que l’animal sauvage n’existe quasiment plus… les films animaliers projetés sur les chaines Planète ou National Geographic nous ont appris que chaque lion, chaque éléphant, chaque rhinocéros des parcs africains est parfaitement recensé et n’existe que par la volonté humaine de conservation pour le tourisme…

[54]       Il suffit de regarder les écrans sur lesquels travaillent les techniciens militaires dirigeant les drones ou les écrans des casques des pilotes des avions supersoniques, pour constater la proximité entre la vraie guerre et les jeux électroniques, une situation indécise entre le réel et l’effet de réel… C’est certainement pourquoi, les guerriers professionnels de ces nouvelles guerres impériales, avec leurs armements hautement sophistiqués, n’envisagent plus leur mort comme une possibilité normale de la guerre… Il est bien loin le temps où un général de cavalerie de vingt-cinq ans répondait à Napoléon qui le félicitait pour sa bravoure sur le champ de bataille de Wagram : « Sire, un hussard qui n’est pas mort à trente ans est un couard », il mourut en effet à trente et un ans, lors de la bataille de la Moskova en 1812.

[55]       On avait déjà souligné les pollutions dues aux guerres modernes, grandes consommatrices de munitions : plomb, cuivre, mercure, gaz moutarde laissés sur terre en Europe, mais aussi jetés dans la Mer du Nord lors de la Première Guerre mondiale. On connaît les effets différés sur le long terme du phosphore lors des bombardements des villes allemandes en 1944-1945, des radiations des bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945, de la Yellow rain pulvérisée sur les forêts d’Indochine au cours des années 1965-1972, des munitions à uranium appauvri utilisées en Serbie, en Irak, en Afghanistan, dans la Bande de Gaza ; et last but not least, on ne peut passer sous silence les ravages dus aux mines antipersonnelles depuis l’Afrique jusqu’au Cambodge…

[56]       Dans l’ex-Union soviétique les mécontents un peu radicaux étaient qualifiés de « fous » et traité en conséquence dans des hôpitaux psychiatriques. On le constate, les différences entre pouvoirs modernes qu’ils soient capitalistes privés ou d’État ne sont que quantitatives, jamais qualitatives.

[57]       La vague de suicide chez France Télécom en raison d’une mise en œuvre d’une conception de rentabilité féroce, en administre la meilleure preuve en ce qu’il ne semble pas affecter en quoi que ce soit son PDG. Il a fallu, pour des raisons bassement électoralistes, que l’État, actionnaire majoritaire, intervienne pour le contraindre à partir.

[58]       Cf., Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le Football, une peste émotionnelle, Gallimard, Paris, 2006.

[59]       Une blague d’Europe de l’Est postcommuniste résume parfaitement cet état des choses : « Quelle différence y a-t-il entre le totalitarisme et la démocratie occidentale ?

         Le premier commande : tais-toi ! La seconde dit tranquillement : cause toujours ! »

[60]       Même Hollywood a produit un certain nombre de films, parfois excellents, sur la criminalité des contre-révolutions financée par les États-Unis en Amérique latine.

[61]       Cette démarche interprétative se tient le droit fil d’un très vieux passé analytique. Il s’agit de la version actualisée de l’aristotélisme thomiste, où des catégories a priori doivent rendre compte de la mouvance d’une réalité sociale en pleine mutation. Voir Saint Thomas d'Aquin, « De Regno », in Sancti Thomae de Aquino Opera omnia, op. cit., pp. 417-471.

[62]       « Ackerbau ist jetzt motorisierte Ernährungsindustrie, im Wesen das Selbe wie die Fabrikation von Leichen in Gaskammern und Vernichtungslagern, das Selbe wie die Blockade und Aushungerung von Ländern, das Selbe wie die Fabrikation von Wasserstoffsbomben., in Martin Heidegger, Bremer und Freiburger Vorträge, Gesamtausgabe, Bd. 79, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 1994 (traduction de Gérard Guest, in La Censure à son comble ! ou De l’art de hurler avec les loups porté à son plus haut niveau. Quand des intellectuels français volent au secours de la volonté de censure !, cf., le site, Paroles des jours, 2005 : « Le travail des champs n'est plus maintenant qu'industrie agro-alimentaire motorisée, le Même, quant à l'aître, que la fabrication de cadavres dans des chambres à gaz et des camps d'extermination, le Même que le blocus et la réduction de pays entiers à la famine, le Même que la fabrication de bombes à hydrogène. » Je n’ajouterai rien à ce sujet sur les piteux leurres lancés par Lacoue-Labarthe, (Magasine Littéraire, 443, 5 juin 2005), pour ne pas en dire plus, ni sur les pitoyables et misérables falsifications d’Emmanuel Faye pour faire dire à ce texte exactement le contraire de ce qu’il dit à l’évidence… Toutes ces entourloupettes – c’est-à-dire ce qui s’apparente à de la bassesse universitaire entremêlée d’une lâcheté et d’une malhonnêteté foncières –, ont été démontées et dénoncées pour ce qu’elles sont par Gérard Guest dans l’essai sus-mentionné, qu’il lui soit ici rendu hommage pour la force de sa démonstration et l’endurance de sa détermination. Voir aussi le roboratif, François Fédier (sous la direction de…), Heidegger à plus forte raison, Fayard, Paris, 2007.

[63]       Il faut toujours avoir à l’esprit que les écologistes (partis et groupements) sont souvent soutenus en sous-main par de grandes entreprises multinationales du retraitement des déchets et des eaux, lesquelles ne visent qu’à transformer en marchandise de nouveaux produits et ainsi renouveler le champ d’exploitation du profit et poursuivre la lutte sans fin contre la « baisse tendancielle du taux de profit ». Comme l’écrivait naguère Henri Miller : « lorsque la merde vaudra de l’or, le cul des prolétaires ne leur appartiendra plus ».

[64]       Peu d’analystes se sont interrogés jusqu’à présent pour tenter de connaître précisément la pollution de notre planète due à l’action de toutes les armées qui évoluent depuis presque vingt ans au Moyen-Orient et plus particulièrement celle engendrée par les rejets des combustibles de l’aviation, des blindés et par les poussières produites par l’usage de munitions à uranium appauvri !

[65]       Le seul penseur post-heideggérien qui a ébauché une piste sérieuse qu’il convient de poursuivre, demeure Gérard Granel dans un texte inégalable et jusqu’à présent inégalé : « Les années trente sont devant nous. Analyse logique de la situation concrète », in Études, Galilée, Paris, 1995.

 

 

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 09:48
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Le texte que nous offrons à nos lecteurs présente un double intérêt, d’une part il s’agit d’une fine observation des conditions socio-économiques réelles dans lesquelles vivaient (travaillaient et s’autoreprésentaient) les ouvriers et les étudiants en Roumanie et, de l’autre, leur interprétation non point paradoxale, comme elle pourrait paraître aux ignorants, mais profondément ancrée au cœur de ce qu’il y a de plus pertinent dans l’histoire de la pensée du marxisme et du communisme critiques.

En effet, il y a très peu d’études sérieuses tant en Roumanie qu’ailleurs en Europe de l’Est ex-communiste sur les ouvriers des grandes entreprises construites par le régime (sidérurgie, grosse mécanique, fabrication de locomotives, de bateaux) ni de véritables approches phénoménologiques des transformations de la vie rurale en vie quasi urbaine… Des années durant, sauf exceptions notables, les représentations des transformations sociales n’y ont été alimentées que par les clichés éculés d’un anti-communisme stupide ou par les hymnes triomphants et tout aussi stupides, de la langue de bois propre au communisme réel. De plus, les recherches socio-anthropologiques postcommunistes, tant celles menées par des universitaires étrangers que celles développées par des chercheurs roumains ont porté soit sur des aspects insignifiants de la société en s’inscrivant dans le cadre d’interprétations profondément antimarxistes, incapables de rendre compte des résultats réels de la politique économique mise en œuvre par le communisme réel, soit se sont penchés sur les « élites », c’est-à-dire sur des gens très rusés et roués qui, sans prendre aucun risque, se sont présentés après 1989 sur la scène intellectuelle comme des dissidents quand ils n’avaient été que les résistants de la vingt-cinquième heure. C’est ainsi que fut confisqué, grâce au coup d’État, les possibilités ouvertes par la révolte sociale naissance au mois de décembre 1989.

Cet essai nous donne une sorte d’introduction à une sociologie phénoménologique du monde ouvrier (le vrai prolétariat des rapports de production) et de la masse de la jeunesse étudiantes (masse des enfants de paysans ou d’ouvriers venus étudier dans les établissements d’enseignement supérieurs) comme production sociale intense de la politique communiste. De plus, on y trouvera aussi une interprétation riche de potentialités de l’échec de cette voie possible, ouverte pendant quelques jours, entre les grandes manœuvres politiques des forces prédatrices du nouveau pouvoir et la mince et pleutre résistance des tenants du régime précédent.

Quant au fond de l’interprétation que nous offre Gabriel Chindea, elle appartient à ce courant du marxisme critique – pendant d’extrême gauche du réformisme de droite de Bernstein ou Kautsky – bien connue en Allemagne des années 1920-1933, mais soutenue encore d’un Italien comme Bordiga, de franco-russes comme Souvarine et Victor Serge ou du Croate Ciliga.

Gabriel Chindea est donc une personnalité tout-à-fait singulière dans le monde intellectuel de la Roumanie postcommuniste où l’écrasante majorité des élites, après avoir servi avec obéissance le régime nationalo-communiste de Nicolas Ceausescu, sont passées, avec armes et bagages, au service du pire impérialisme capitaliste… Aussi dans le monde universitaire détonne-t-il tout autant que le groupe d’intellectuels peu nombreux autour de la revue et de la maison d’édition Idea (dite encore école de Cluj), avec lequel il collabore. Ces universitaires (dont deux appartiennent au Comité scientifique de La Pensée libre), ont choisi de maintenir en ses diverses formulations, la tradition de la pensée critique radicale, laquelle, de plus près ou de plus loin, est toujours en rapport intime avec le marxisme en ses diverses voies.

L'article que nous présentons ici impose une réflexion renouvelée sur ce qui s'est passé en 1989 en Roumanie et plus largement en Europe de l'Est. La vulgate actuelle a dénommé « Révolution » car il y eut mobilisation populaire, ce qui s'est alors passé, même si finalement les élites sociales et politiques d'avant 1989 furent presqu'entièrement les mêmes que celles de l'après 1989. Cet article permet d'ouvrir de nouveaux champs de réflexions. En effet, l'auteur nous montre qu'il y a eu un mouvement populaire, « à côté » du coup d'Etat d'un groupe social qui allait devenir une classe en soi et pour soi dans la foulée de cette « Révolution ». Car, si le fonctionnement du « socialisme réel » a beaucoup emprunté au capitalisme, ce que Gabriel Chindea démontre, il a présenté aussi quelques différences sur lesquels il faudra s'étendre, en partant  aussi des conclusions de cet article : pas d'appropriation privée des bénéfices du travail, pas de conscience de classe dirigeante donc; introduction de lois sociales minimum, inconnues dans les capitalismes classiques naissant, avec en particulier l'absence de crainte du chômage au sein d'une « armée de réserve » inexistante; promotion sociale d'une masse de paysans d'origine vers les postes les plus élevés de la société. Toutes choses qui n'ont pas été possibles aussi massivement à l'Ouest ni au XVIIIe siècle ni au XIXe ni au XXe ...et encore moins au XXIe siècle. Par ailleurs, les survivances féodales semblent avoir aussi été particulièrement présentes dans ce « capital-socialisme », avec en particulier la discipline de travail et la productivité qui ressemblaient plus aux rythmes de travail des domaines féodaux qu'à celui des entreprises des « vrais » pays capitalistes ...ce qui explique sans doute aussi le besoin d'une transformation plus clairement capitaliste en 1989. Bref, un article qui réexamine ce que la vulgate en cours à l'Est comme à l'Ouest refuse de prendre en compte.

La rédaction


Une réévaluation marxiste de la Révolution roumaine de 1989

-

Février 2010

 

 

Gabriel Chindea*

 

 

I. En feuilletant Marx

Avez-vous essayé de chercher récemment un volume de Marx ou Engels dans une bibliothèque publique roumaine ? En fait, il n’est pas toujours facile à trouver. Je parle des traductions roumaines d’avant 1989. Une grande partie, semble-t-il, a été pilonnée, et les quelques exemplaires conservés encore se trouvent, le plus souvent, dans un fond spécial, abandonné dans les sous-sols.

 

C’est le jugement de l’histoire, me direz vous, et je ne peux pas ne pas vous donner raison. En 1989, on scanda « À bas le communisme ! », et la Révolution roumaine semblait avoir totalement vidé le sens des idées marxistes, ainsi que la possibilité d’une alternative socialiste au capitalisme.

 

Toutefois, il est possible que l’histoire soit injuste dans ses jugements, ou, à tout le moins, ses augures qui essaient de capter et déchiffrer ses signes. Car, si l’analyse marxiste de la société moderne – fondée sur la découverte de ses mécanismes contradictoires et, surtout, sur l’anticipation d’une révolution engendrée par de telles contradictions – ont été quelques fois un tant soit peu confirmées, cela c’est passé, selon mon opinion, aussi au mois de décembre 1989 en Roumanie. Une seule chose doit nous étonner, c’est que les communistes eux-mêmes ne s’en sont pas rendus compte à temps afin de prévenir la catastrophe.

 

Il est vrai, les prévisions de Marx concernaient le soi-disant monde bourgeois. Un monde qui devait se décomposer nécessairement, étant donné que l’ordre politico-économique institué par lui devait être contesté et, finalement, écarté par une force créée, voire encouragée à s’accroître par cet ordre même : le prolétariat, de fait, le sujet révolutionnaire ; en définitive, l’œuvre de la bourgeoisie, et plus précisément celle du capital de cette bourgeoisie dont la reproduction et l’amplification ne pouvaient se faire sans l’utilisation de la force de travail prolétarienne. De sorte que, quoique dépossédé d’une partie de son travail – la célèbre plus-value qui aide à l’accroissement du capital –, ce prolétariat aurait été en même temps stimulé à se multiplier et à développer sa puissance productive en vue de l’augmentation du même capital. De là croîtrait tout ce qui dépend précisément de la puissance productive : l’instruction, l’organisation sociale ou la conscience de soi. Ainsi un renversement politique moins ordinaire serait devenu possible, un renversement singulier dans l’histoire qui ne devait pas se produire, comme cela se passe d’habitude, sous l’assaut d’un contre-pouvoir constitué d’une manière plus ou moins autonome, aux confins ou même à l’extérieur du régime dominant : car les ouvriers ne sont pas une tribu de guerriers nomades envahissant une civilisation agricole ou des usuriers rapaces encaissant les intérêts qui ruinent les patrimoines féodaux, mais le serpent nourri par ses propres parents.

 

D’où aussi cette certitude, peut-être trop métaphysique, sinon chez Marx, au moins parmi certains de ses disciples, pour qui la bourgeoisie allait faire tout le travail, c’est-à-dire creuser sa propre tombe, offrant au prolétariat non seulement les raisons de mettre en œuvre une révolution, mais aussi les conditions objectives de sa réussite. C’était la croyance bien connue que les usines sont le lieu – presque alchimique, si on pense, par exemple, aux aciéries – où se produit la transmutation du travail en vigueur politique et en science administrative. Une conviction en réalité paralysante quand il s’agissait d’action, comme le prouvèrent l’anémie et le conformisme de la social-démocratie allemande avant la Première Guerre mondiale. Et cela même si l’alternative à l’esprit pédant et contemplatif des Tudesques a été, d’autre part, l’activisme de Lénine avec les résultats qu’on lui connaît.

 

II. L’ironie de l’histoire : la chute du socialisme réel s’est produit selon un schéma marxiste

Mais revenons à la Révolution roumaine. Si on regarde attentivement ce qui s’est passé dans les dernières années du socialisme roumain et, surtout, en décembre 1989, la ressemblance au modèle marxiste de révolution esquissé plus avant est frappante et, pour le dire en passant, est aussi amusant. En effet, quelle meilleure plaisanterie que de voir l’évincement d’un régime détesté, dont la légitimité se voulait confirmée scientifiquement par les thèses du philosophe Marx, suivreun scénario marxiste ? Et parce que les quelques événements de cette époque-là – au moins ceux concernant la révolte populaire, car les conspirations ne nous intéressent pas maintenant – sont connus par l’ensemble de l’opinion publique, je passerai directement à l’explication de mon interprétation.

 

Je commencerai avec les révolutionnaires qui appartenaient en général à deux grandes catégories : les jeunes, particulièrement les étudiants – bien que non seulement – et les ouvriers. Les premiers ont été les plus faciles à mobiliser ou, au moins, à provoquer, tandis que les autres ont été l’élément décisif, quoique le plus inattendu. Car, sans ces derniers, la « libération du communisme », proclamée déjà le 20 décembre 1989 dans l’édifice de l’Opéra de Timisoara eût été inconcevable ; de même, lors de l’assaut contre le Comité central du Parti le 22 décembre à Bucarest, les ouvriers occupant les usines déclenchaient la grève générale, sortaient finalement dans les rues, démoralisant le régime, tempérant l’armée, finissant par convaincre les proches de Nicolae Ceausescu de trahir. Et cela même si, en Roumanie, la trahison a été de toujours un sport national.

 

Or, mieux que d’autres groupes sociaux, ces deux-là étaient peut-être ceux qui devaient le plus au socialisme roumain. Ils représentaient, au fond, cette population urbaine massive, totalement nouvelle dans l’histoire de la Roumanie, que la politique des vingt dernières années du régime communiste avait rendue possible, car programmée systématiquement par une politique d’immigration intérieure (exode rural massif) et des choix démographiques1tant critiqués par les voix dissidentes. Voix attentives, comme on dirait aujourd’hui, au « design », regardant stupéfaites les hideux quartiers de HLM et l’invasion des gens des campagnes qui rompaient l’équilibre petit bourgeois des villes d’antan, mais qui étaient incapables de prévoir le potentiel révolutionnaire de ces masses.

 

Il est vrai que la Roumanie avait déjà connu des révoltes populaires. Mais celles qui ont manifesté une certaine consistance furent essentiellement des émeutes paysannes2, et non des révolutions. Pour qu’il y ait révolution, il faut, du moins en Europe, la ville et le mécontentement urbain. C’est-à-dire ce qui avait précisément manqué jusqu’alors, y compris – disons le aussi – en 1945, quand l’installation des communistes au pouvoir avait été, probablement aussi pour cette raison, un simulacre de mouvement populaire. Or, en 1989 la situation était complètement différente. Il y avait une masse critique suffisamment grande, même si les révolutionnaires n’étaient pas un ensemble homogène. Les ouvriers et les jeunes étaient en réalité deux espèces assez diverses ainsi que le montrera leur séparation politique, voire leur combat mutuel au cours des années 1990, même si ce combat était rendu possible précisément à cause de l’appétit pour l’action ouvert par leur implication commune dans la Révolution. En effet, les ouvriers étaient à peine arrivés en ville grâce au socialisme, tandis que les jeunes étaient déjà complètement citadins à cause de ce même socialisme. Les premiers avaient été appelés à se lancer vers un avenir meilleur, et les seconds à décoller à partir d’un présent amélioré. Les uns avaient été invités à construire le socialisme, les autres à jouir de lui. Et, le temps passait et les bienfaits du socialisme tardaient à venir ; les ouvriers percevaient qu’ils avaient travaillé en vain, les étudiants qu’ils s’étaient préparés inutilement. Ainsi, les mains pleines de travail non récompensé des uns étaient égalées par les attentes toujours plus idéalisées des autres, et d’autant plus idéalisées qu’elles se réalisaient moins.

 

Je reviendrai aux ouvriers plus avant, à présent j’ajouterai quelques mots sur les jeunes. Peut-être n’a-t-on pas répété assez que leur poussée d’« idéalisme » de 1989 fut elle-même un produit du socialisme réel. On a toujours parlé des jeans de contrebande, de la musique rock piratée, des photographies et des cassettes vidéo pornographiques qui circulaient en cachette comme de tant de « microbes » venus de l’Ouest, ce sont eux qui ont balayé finalement le communisme mieux que ne l’aurait pu faire quelles qu’autres formes de persuasions capitalistes. De même, on a parlé aussi de l’inadéquation entre la propagande et la réalité communiste, avec le mensonge, l’hypocrisie et la dissimulation que cela impliquait, en revanche, on a trop peu discuté du fait que, au moins d’une façon nominale, les valeurs pour lesquelles on est également sorti dans la rue en 1989 avaient été, au fond, proclamées aussi par la propagande officielle : « peuple », « liberté » ou même « révolution » étant les mots prophétiques avec lesquels le régime annonçait, mais aussi préparait – comme c’est le toujours cas dans une prophétie – sa perte.

 

Voilà pourquoi il faudrait mieux sonder cette conscience de soi de la « génération de 1989 ». Une génération des « décrets », c’est-à-dire produite, y compris biologiquement3, totalement par le régime ; une génération d’enfants encouragés à aller tranquillement à l’école, à participer aux olympiades scolaires, aux cercles littéraires ou aux clubs sportifs. Il faut, me semble-t-il, placer son idéalisme – auquel je ne veux nullement donner un sens positif, car il peut être aussi le signe d’un grand aveuglement ou d’une grande frustration – parmi les réalisations les plus équivoques du communisme. De même que le communiste a été toujours la croyance naïve dans la prospérité générale que le capitalisme libéral était capable d’engendrer parfaitement. Comme preuve a posteriori, je remarquerai que cet idéalisme, si présent ensuite dans l’atmosphère intellectuelle de la Roumanie des années 1990 – sous une forme souvent religieuse ou pseudo-mystique, de même que l’éloge et la nostalgie d’une existence philosophique ou littéraire pour des gens que la vie postcommuniste avait obligés à devenir directeurs de banque ou agents de publicité –, a commencé graduellement à s’éteindre précisément au moment où apparut une génération de jeunes gens qui n’avaient plus été formés dans ce qu’on a appelé le communisme.

 

De toute façon, une chose est sûre, ceux qui, en première ligne, protestèrent en décembre 1989 contre le socialisme réel ne furent ni les anciens bourgeois, ni les vieux militants encore en vie des partis historiques (Libéral, National-Paysan, légionnaire) revenus après la Révolution à la vie publique, ni la hiérarchie de l’Eglise orthodoxe, dont certaines églises avaient été détruites et qui, au moins dans le discours officiel de l’État-Parti, était un adversaire idéologique du matérialisme athée, ni, à quelques notables exceptions, les intellectuels pour qui la liberté de conscience aurait dû être une valeur suprême. Non, les contestataires ne se sont pas recrutés parmi les forces sociales opposées, au moins formellement, au système ou relativement autonome par rapport à lui. Et si le slogan officiel « jeunesse communiste aujourd’hui, membres du Parti demain ! » avait été déjà paraphrasé par une blague – (« jeunesse communiste d’aujourd’hui, émigrés en RFA demain ! »)4 – qui montrait quel était le résultat de la dialectique du socialisme réel roumain, l’histoire a dépassé cette prémonition. Car les jeunes communistes roumains, au lieu de protester contre la direction du Parti avec leurs pieds, en émigrant vers le pays rêvé, l’Allemagne fédérale, ont trouvé l’occasion de le faire en Roumanie même en sortant dans la rue.

 

Ainsi, le fait que le régime communiste était contesté par le soi-disant « homme nouveau », à savoir par sa propre œuvre, n’explique pas seulement les chances grandissantes qu’une telle révolte eût pu avoir, mais aussi la raison pour laquelle, malgré les morts de Timisoara, la répression a été néanmoins légère par rapport à ce qu’elle eût pu être. Et cela non seulement en décembre 1989, quand le nouveau pouvoir – et précisément pour cela – eut besoin d’exagérer le nombre des morts. Mais déjà lors du procès des ouvriers de Brasov qui, le 15 novembre 19875, avaient manifesté et dévasté le siège du conseil départemental du Parti, celui-ci s’est conclu par des sentences très légères. Chose inattendue pour celui qui se rappelait la manière avec laquelle le Parti avait agi dans les années 1950 à l’encontre de fait semblables. En effet, au lieu de 15 ou 20 ans de prison, comme il était « normal » naguère, en 1987 les condamnations ne dépassèrent pas trois ans, et devaient être exécutées sur le lieu de travail. Ce qui, précisons-le bien, ne diminue en rien, loin s’en faut, le courage de ces ouvriers, et ce d’autant plus que les intellectuels – ceux qui par hasard se trouvaient à Brasov au moment de l’émeute –, « courageux à leur habitude », s’étaient bien gardés de se mêler à la révolte : ils étaient restés toujours à l’écart, se contentant de regarder.

 

Toutefois, par rapport à l’époque stalinienne de Gheorghiu-Dej – avec ses nombreuses prisons remplies de détenus politiques, les déportations pour la construction du canal Danube/mer Noire, la collectivisation forcée des propriétés agricoles ou les luttes des partisans dans les montagnes –, le socialisme de l’époque ceausiste était incomparablement plus doux. On n’arrête pas de dénoncer un tyran scélérat, quoiqu’au fond, ce n’était pas la terreur politique qui dominait, mais le culte démesuré de la personnalité et, au bout du compte, une dure exploitation économique qui ensemble constituaient le fond des accusations concrètes qu’on pouvait lui porter.

 

Sans aucun doute, l’impulsion politique et sociale extrêmement violente des premières années du communisme roumain s’était estompée avec le temps. Simplement parce qu’elle avait réalisé et, tant bien que mal, atteint son but bien plus qu’elle ne s’était émoussée. Elle avait réussi en effet à changer la société comme le constateront avec surprise et mécontentement tous ceux qui, après 1990, revinrent d’exil. La nouvelle société socialiste où le monde petit bourgeois qui l’avait précédée n’était plus, dans la plupart des cas, même un souvenir, s’était montrée totalement différente – et non parce que le « lavage de cerveau »6, l’eût créée comme le prétendaient des voix dissidentes –, mais parce ce qu’elle avait fabriqué un sociusplus facile à contrôler avec des moyens non violents. En fait, c’était aussi cette différence qui faisait que les méthodes anciennes de répression n’étaient plus appropriées.

 

En effet, dans les années 1950 on pouvait parler ouvertement des ennemis du peuple et tout le monde semblait comprendre plus ou moins de quoi il s’agissait : des groupes entiers d’hommes pouvaient y être associés directement ou par le biais de liaisons professionnelles, politiques ou familiales liées à certains privilèges, ou purement et simplement par la relation à un ancien mode de vie, dussent-ils être, selon les besoins, inventés ou mystifiés selon les logiques répressives. En revanche, expliquer, trente ans plus tard, comment une personne née, éduquée et employée dans une société socialiste pouvait se révolter contre celle-ci était devenu aussi difficile, sinon impossible, que d’admettre que le passage du capitalisme au socialisme serait réversible et que, en général, l’histoire n’a pas un sens univoque et bien défini. Par conséquent, tout ce qu’on pouvait encore faire dans les années 1980, les années de l’« humanisme socialiste » et non celles de la lutte des classes, était acceptées, et seuls des fous ou des traîtres, des voyous ou des espions pouvaient comploter contre le meilleurs des mondes possibles. Mais pas plus que cela.

 

III. Le socialisme existant en réalité a été un hypercapitalisme

Cependant, au-delà de cette révolte des esclaves armés et préparés par leur propre maître – dont le schéma, ainsi que j’ai essayé de le suggérer, semble pouvoir être appliquée aussi à la Révolution roumaine proprement dite –, il est important d’insister sur une chose moins évidente, quoiqu’au fond, beaucoup plus importante : la nature capitaliste de cette société socialiste. Le fond de la Révolution roumaine – ainsi que tout ce qui s’est passé au cours de ces années-là dans l’Est européen, y compris le résultat finalement décevant de cette Révolution – manifeste et représente un phénomène extrêmement intéressant pour un marxiste.

 

Il convient d’abord de rappeler que les voix accusant le communisme soviétique de n’avoir jamais représenté réellement le type de société envisagée par Marx n’ont jamais manqué. En premier lieu parce que, pour Marx, la révolution socialiste devait se produire au cœur du monde le plus développé, et non dans un pays beaucoup moins avancé telle la Russie de la Première Guerre mondiale. D’ailleurs, convenons-en, les bolcheviques furent les premiers à avoir parfaitement reconnu cet état des choses7. Cependant, au moins théoriquement, la manière dont ils comprirent leur mission ne semblait pas absurde, même si elle ne s’accordait pas totalement à l’orthodoxie marxiste. Toutefois, elle offrait une voie d’action aux parties de l’humanité encore « arriérées » qui constituaient néanmoins – comme aujourd’hui encore – la majorité de la population de la planète. Une majorité que Marx avait laissée hors du mouvement révolutionnaire prolétarien – en lui recommandant éventuellement de parcourir avec patience, sans sauts, toutes les étapes historiques nécessaires à cette accomplissement8 –, et que Lénine, grâce à l’analyse qu’il fit de l’impérialisme, avait commencé à mobiliser. Et cela en dépit de l’idée, toujours valable, selon laquelle le socialisme proprement dit présuppose une société moderne et non une société qui commence à peine à se moderniser ; ce qui était nouveau était seulement la croyance – que les bolcheviques vont répandre ou imposer ensuite en Asie et en Europe orientale – que la modernisation effective, exigée comme condition préalable à l’instauration du socialisme, pourrait se réaliser aussi d’une autre manière que celle pratiquée jusqu’alors, la manière capitaliste.

 

Une courte digression est nécessaire pour préciser ce que je m’essaie à interpréter. En effet, si on a pu parler d’un destin historique du prolétariat – ainsi que le marxisme aimait à le proclamer –, celui-ci, notamment dans une société bourgeoise qui n’est ni organisée ni dirigée par les ouvriers ne pouvait être expliqué que d’une seule façon. L’unique atout d’un prolétariat sans pouvoir politique, sans hégémonie sociale, sans patrimoine productif et sans confort culturel était sa force de travail. Une force apparemment fragile, mais en réalité redoutable, dès lors qu’elle devient immédiatement visible lors de la plus simple grève ; en effet, dans le monde bourgeois, cette force est la puissance de structuration sociale de la base économique de la société en sa totalité qui se dévoile ainsi pour la première fois en sa complétude.

 

En conséquence, les marxistes ne pouvaient être qu’intéressés par l’augmentation de cette force de travail. Et cela par n’importe quels moyens, jusqu’au point critique où elle aurait pu ou dû se transformer dans une puissance autosuffisante. Toutefois, ainsi qu’on l’a vu, pour Marx, ce processus devait se produire exclusivement grâce à un mécanisme économico-social immanent à la société bourgeoise, de telle sorte que le capitalisme contribuerait lui-même à son propre dépassement. Or, après la victoire des bolcheviques en Russie, le jeu historico-dialectique entre le capitalisme et le socialisme a commencé à être regardé comme un élément idéologique précieux. Peut-être utile ailleurs – à savoir en Europe occidentale –, mais de toute façon non nécessaire partout. Car la chance – ou le kairoshistorique – semblait avoir voulu autre chose que Marx : le pouvoir politique ayant été conquis par le prolétariat d’une manière inattendue et différente par rapport à ce qui était écrit dans les livres, c’est-à-dire sans une base économique derrière lui. La société russe était dirigée maintenant, et même prématurément, par un gouvernement marxiste. Dès lors pourquoi n’eût-on pas pu continuer dans la direction ouverte par un tel état exceptionnel ? D’où aussi l’ambition du socialisme soviétique de développer les forces de production prolétariennes de la manière dont le capitalisme était censé le faire lui aussi : un vrai socialisme ne pouvant être conçu sans cette base développée, mais les bolcheviques affirmaient passer outre le mal propre aux relations de productions capitalistes. Néanmoins, un tel objectif, en soi contradictoire, devait se révéler aussi historiquement impossible. Concrètement, nous savons tous ce qui s’est passé.

 

En effet, le développement de la force de travail ne peut être imaginé sans des instruments de plus en plus perfectionnés et sans une organisation, une concentration et une division intensifiées de la production. Or, toutes ces choses présupposent elles aussi un effort productif. Voilà pourquoi un tel progrès semble lié nécessairement à une permanente renonciation à une partie du travail effectué pour satisfaire l’accumulation et l’amélioration des moyens de production. Or, c’est précisément cela qui réussit si bien dans le capitalisme dont le régime de propriété sépare la force de travail de ses moyens qui, quoique produits toujours par celle-ci, se développent sous forme de capital d’une manière complètement autonome et donc sans précédent dans l’histoire. Le capitalisme, comme séparation entre la force et les moyens de travail, étant donc la recette d’un développement fort, bien que non pas totalement heureux. Car, une fois déclenchée, la croissance des moyens de production peut devenir facilement un but en soi qui ne sert plus à la force de travail, mais l’exploite à son propre bénéfice.

 

Voilà pourquoi une augmentation accélérée des forces de production extrêmement faibles – telles que celles mises en œuvre au début de l’aventure soviétique – ne pouvait éviter l’exploitation du travail. Et cela non seulement parce qu’il fallait une formidable accumulation pour assurer le développement, mais aussi parce que même leur faiblesse initiale rendait ses forces incapables de maîtriser effectivement – d’une manière immédiate et donc socialiste – le processus de développement de leurs propres moyens de production. En conséquence, ce processus s’est objectivé en aliénant le travailleur comme dans le régime capitalisme. Aussi, la croissance des moyens de production est-elle devenue la priorité absolue, malgré les assurances officielles qui parlaient encore des besoins de la force de travail. Ce qui veut dire un acte en soi dont le bénéficiaire réel était l’État devenu aussi leur propriétaire. De sorte que la « voie socialiste au développement » s’est transformée finalement dans un euphémisme pour le capitalisme.

 

Par ailleurs, ce socialisme réel n’a pas été seulement capitaliste, mais hypercapitaliste. Et cela parce qu’une accumulation réalisée par des moyens étatistes et non privés du surplus du travail, n’était pas seulement semblable avec ce qui se passait dans le capitalisme libéral, mais plus radicale encore. Ainsi, selon mon analyse, le collapsus du régime n’est pas venu de la simple contradiction entre sa théorie et sa pratique, au sens où il affirmait une chose, le socialisme, et en faisait une autre chose, le capitalisme. Et cela, même si cette situation schizoïde était ressentie comme un grand fardeau : il faut à cet effet constater, par exemples, les témoignages enthousiastes sur l’Occident des Européens de l’Est arrivés là-bas où quelques unes des promesses du communisme, inaccomplies à la maison, semblaient mieux réalisées. Toutefois, beaucoup plus importantes pour les causes de la chute du régime ont été les excès capitalistes de la pratique soi-disant communiste. Ce sont eux qui ont préparé sa fin.

 

IV. Le socialisme réel a possédé les plus sauvages ingrédients du capitalisme : une immense accumulation primitive fondée sur l’expropriation agricole, une excessive concentration du capital et une inadéquation toujours plus incontrôlable entre la production et les besoins sociaux

Certes, il n’est pas question d’entrer maintenant dans tous les péchés (ou erreurs) de ce système, particulièrement en Roumanie. Je m’arrêterais donc à trois d’entre eux, les plus simples à définir et que l’opinion publique roumaine peut se rappeler aisément. Il s’agit, premièrement, d’une immense accumulation primitive de capital, fondée tant sur l’exploitation, que sur l’expropriation d’une force de travail qui autrement, par sa nature archaïque, n’était pas capable d’offrir assez de plus-value pour soutenir un développement économique moderne intense. Une force de travail qui n’a pas été soumise uniquement à des contraintes économiques, mais aussi à des coercitions administratives et politiques, précisément parce que, dès le début, elle ne pouvait être exploitée que dans un style purement capitaliste. Je n’envisage pas ici la vieille bourgeoisie – dont la propriété était déjà un capital dont la dépossession a eu un autre résultat – j’y viendrai un peu plus avant –, mais la paysannerie.

 

Rappelons-nous les quotas obligatoires de céréales, les réquisitions d’animaux, les confiscations de toutes sortes (y compris des icônes dans les églises) qui ont représenté parfois la perpétuation, parfois la réinvention de servitudes quasi féodales, mais qui, dans le cas d’un pays extrêmement archaïque, semblaient en 1950 nécessaires à l’appui du développement rapide de l’industrie. Même si l’acte le plus important demeure évidemment la collectivisation forcée. En effet, cette collectivisation n’a pas seulement offert à l’État de la terre agricole à utiliser d’une façon plus efficace et à son propre bénéfice, ni un prolétariat rural dont le salaire ne recouvrait pas la valeur produite par le travail effectué – d’où aussi les retraites quasiment nulles des paysans coopérateurs avant et après 1990, corrigées seulement par une loi votée en 2009 ! –, mais aussi l’armée industrielle, bon marchée et nombreuse, que le déracinement poussait automatiquement vers la ville et ses usines. En ce sens, la disparition sociale – et bien sûr culturelle – de la paysannerie roumaine a une explication tout simplement capitaliste. Elle a signifié l’apparition – nullement ex nihilo – d’une force de travail mise à la disposition du capital d’État par la séparation de ses moyens productifs initiaux.

 

D’ailleurs, ce destin des paysans n’a pas été un trait spécifique de la Roumanie communiste. Pensons d’abord au cas classique dont Marx s’est occupé à la fin du premier volume du Capital : la paysannerie anglaise du XVIIe siècle. Son expropriation, faite dans les formes les plus diverses (de l’émancipation du servage qui la privait en même temps de terre, jusqu’à la dépossession de l’usufruit des terrains communaux, enclosures), avait été à l’origine de l’accumulation primitive de capital et de la « libération » d’une force de travail dans l’Angleterre du début de sa modernité. Ainsi on avait le premier moment du schéma classique de l’expropriation – par l’impôt, l’intérêt et une plus rigoureuse (lire « plus bourgeoise ») codification du droit de propriété immobilière – qui s’appliqua avec la rigueur que l’on sait à la paysannerie indienne pendant la seconde moitié du XIXe siècle. Celle-ci, sans se transformer, il est vrai, en un prolétariat industriel, mais seulement en travailleurs agricoles, a soutenu néanmoins, par un travail similaire à celui effectué plus tard dans les camps de concentration européens, le déficit commercial de l’Angleterre qu’elle a financé en compensant les pertes anglaises face à l’ascension industrielle de l’Allemagne et des États-Unis. Et cela en organisant la surexploitation et la précarité par de millions de vies.

 

En conséquence, celui qui tient compte des méthodes violentes de la collectivisation roumaine, des intimidations des autorités, de l’emploie des forces armées, ainsi que de la résistance armée des paysans – une vraie lutte de classe, mais à l’inverse de ce que pensaient les communistes –, ne doit pas négliger la raison pour laquelle toutes ces choses se sont produites. Car, si le paysan roumain devait disparaître d’une manière plus ou moins forcée, c’est parce que cette destinalité est le cours même de la modernité, d’abord dans les métropoles, ensuite dans les colonies : le capital et surtout ses détenteurs n’ayant que faire de petits propriétaires agricoles, autosuffisants sur leur terres.

 

D’autre part, un autre ingrédient du socialisme roumain a été la concentration excessive de capital qui, jusqu’à un certain point, a été décisive dans le processus de développement. Car une simple réunion de capitaux peut mener à une augmentation plus qu’arithmétique d’une même puissance productive. Dans le cas du capitalisme libéral, cette concentration se fait avec le temps, elle est le résultat inévitable de la concurrence et s’achève par l’apparition de grands monopoles, même si, dans les moments de crise, le nombre plus grand des faillites précipite le phénomène. Ce que le socialisme réel s’est empressé lui aussi à faire ce fut la nationalisation des capitaux privés déjà existants et leur conservation en une seule main, transformant l’État non seulement dans un unique, mais aussi en un très puissant capitaliste, moteur du développement économique.

 

Voilà pourquoi le coup donné à la bourgeoisie libérale – en Roumanie, comme partout en Europe de l’Est – a confisqué et non supprimé le capital de celle-ci. En conséquence de quoi, il n’a pas vraiment émancipé le travail. Au contraire, avec l’apparition d’une colossale « propriété d’État », les plus importantes formes d’exploitation déjà décrites par Marx dans le Capital se sont reproduites en un tout semblable, comme l’a montré, par exemple, la révolte du 15 novembre 1987 des ouvriers des usines de camions Le Drapeau Rouge de Brasov, dont les causes et les circonstances méritent, fût-ce brièvement, d’être rappelées.

 

A ce moment de novembre 1987, on retrouve trois des mécanismes qui, selon Marx, servent à l’obtention de la plus-value, et qui, précisément, ont conduit aussi à l’émeute. Tout d’abord il s’agit de la diminution du salaire sans une diminution correspondante du temps de travail : les ouvriers de Brasov venaient d’être informés que, dans le mois courant, ils ne recevraient qu’un peu plus de la moitié de leur salaire habituel. Ensuite, il y eut un accroissement du temps de travail sans augmentation salariale, car, à cette époque-là, on commençait à travailler toute la semaine, sans journées libres, c’est pourquoi la révolte eut lieu le dimanche, quand aller travailler à l’usine n’avait sûrement rien de très glorieux. Et enfin, il y eut encore du travail supplémentaire à effectuer dans les équipes des 3x8, qui accroissait l’efficacité de la production et donc le profit, sans qu’il se traduisît par une augmentation de salaire. Or, cette dernière situation a facilité aussi – de même que deux ans plus tard, le 22 décembre 1989 – la coagulation de la manifestation par la rencontre le matin, dans la cour de l’usine, des deux équipes d’ouvriers, celle de nuit et celle de jour se croisant, transformées soudain en une masse critique de protestataires.

 

Le caractère capitaliste du régime communiste commença donc à être de plus en plus évident. Toutefois, la réaction des ouvriers à ce phénomène a été en général confuse. Elle partait du sentiment, limpide pour tout le monde, que la propriété appartenait exclusivement à l’État, et nullement à « tout le peuple ». En revanche, ce qu’il fallait faire pour récupérer cette propriété aliénée était très confus et obscur.A certains égards, le processus de privatisation et la grande braderie de la propriété d’État réalisée après 1989 sont nés de cette confusion même. On peut donc regarder ces phénomènes comme une forme de réappropriation sociale. Certes, une réappropriation sauvage, si elle n’avait pas été par ailleurs aussi utopique. Rappelons-nous, par exemple, dès le début des années 1990 en Roumanie, les célèbres coupons grâce auxquels on espérait transmettre le patrimoine des entreprises d’État aux mains des ouvriers. Or, le seul transfert réussi fut probablement celui des appartements des HLM communistes, lequel a permis néanmoins à la Roumanie de se vanter d’avoir en Europe un si haut pourcentage de propriétaires de logement. Au reste, cette réappropriation a séparé encore une fois les ouvriers de leurs usines, et transformées du capital d’État en capital privé, mais un capital détenu, le plus souvent, par les anciens administrateurs et directeurs des entreprises socialistes, devenus des capitalistes avec la complicité même des ouvriers, auxquels, dans une première phase, on a permis de voler plus facilement dans les usines où ils travaillaient, car ils le faisaient aux côtés de leurs chefs. Cela fut, disais-je, une forme de réappropriation du capital qui existait aussi avant 1989, sauf que maintenant, si les ouvriers pouvaient voler plus tranquillement, les matières premières, les marchandises fabriquées dans l’entreprise, les directeurs, moins attentifs aux marchandises, s’appropriaient des bâtiments ou des machines qui les produisaient. Un vol sans doute disproportionné qui a séparé plus encore les classes sociales.

 

Enfin, je ne peux pas ne pas rapporter l’inadéquation entre la production et les besoins sociaux dans le monde soi-disant communiste. Combien de poésies n’ont pas été écrites autour des X tonnes d’acier par tête d’habitant réalisées en Roumanie chaque année ! Des tonnes dont le même habitant ne savait pourtant pas très bien quoi faire étant donné qu’elles engloutissaient la lumière et la chaleur de son appartement, et à la production desquelles c’était toujours lui qui travaillait. Et cela sans comprendre clairement que cette inadéquation était elle aussi le signe d’une économie capitaliste.

 

Dans le capitalisme libéral, il est vrai qu’un tel dérèglement est visible surtout aux moments des crises. Alors, tout à coup, apparaît et se dévoile le fait que des branches entières de l’économie ont tourné des années et des années dans le vide, comme si elles voulaient se dépasser les unes les autres. Bien que la concurrence dans la fabrication des marchandises industrielles, commerciales, financières ne soit pas une illusion, elles sont soit inutiles socialement – c’est-à-dire dépourvues de la valeur immense qu’elles semblaient avoir il y a peu de temps –, soit trop chères socialement – et donc trop peu nombreuses par rapport aux besoins existants. Et cela bien que la plus grande partie de la société n’en fut pas marginalisée, au contraire, pour les produire elle y a travaillé avec assiduité.

 

Et si la différence entre la valeur d’échange et la valeur d’usage des marchandises propre au capitalisme libéral, semblait absente du socialisme réel, cela ne signifiait pas qu’en son essence la situation ne fut pas identique. Car l’autonomie presque totale de la valeur d’échange qui explique les dérèglements du monde libéral – en engendrant les bulles spéculatives industrielles et financières dont la dernière crise a commencé peut-être à nous apprendre quelque chose –, est possible seulement à cause de l’autonomie du capital et de sa séparation de la force de travail. Un phénomène aussi présent, comme ce que je viens de le montrer, dans le capitalisme d’État où il y avait la même transcendance d’un flux économique, organisé et dirigé au-dessus de la tête des simples mortels. Un flux qui consommait donc le travail sans satisfaire les besoins croissants liés à l’urbanisation massive du pays et prenait la forme d’un patrimoine qui s’accroissait en appauvrissant les gens, même s’il nourrissait la volupté – identique en cela chez les actionnaires d’une compagnie privée et les dirigeants communistes – de la multiplication décuplée, centuplée, des chiffres de la production. Or celui qui pense que ces chiffres étaient totalement faux se trompe, ils reflétaient seulement l’augmentation d’un capital, et non pas son utilité.

 

V. La Révolution de 1989 n’a pas compromis le socialisme. Elle nous a montré en revanche où peut conduire l’excès de capitalisme

En conclusion, je dirais que les nostalgiques de l’époque communiste – ceux qui regrettent sa vigueur et ses réalisations, notamment s’ils les comparent aux investissements productifs quasi inexistants des années qui suivirent 1989 – se trompent dans la même mesure que ses critiques libéraux qui dénoncent la pauvreté et le travail forcé du communisme. D’abord, parce que chacun de ses deux discours, quoique vrai, n’est pas complet. Ensuite, parce qu’en l’appelant – en bien ou en mal – socialiste, ils ignorent son noyau capitaliste ; c’est là, par ailleurs, le propre du capitalisme : un développement impossible sans exploitation et une exploitation inconcevable sans développement. Ou, dans notre cas, il s’agit d’un hypercapitalisme, si l’on tient compte, ainsi que je l’ai déjà rappelé, du monopole exercé par l’État et de la violence historique des transformations qui, du moins dans l’Ouest de l’Europe, n’ont pas été seulement plus lentes, mais aussi plus faciles à supporter, étant donnée les ressources des colonies qui soutenaient parfois intensément le développement.

 

Par conséquent, en revenant à la Révolution roumaine, j’affirmerai qu’elle n’a pas infirmé, mais plutôt confirmé les espoirs marxistes. En prouvant que la perte de plus-value peut devenir insupportable même pour une population pour laquelle la même plus-value – par le développement qu’elle a permis – apporta, par ailleurs, des bénéfices importants en l’émancipant de son ancienne condition. Et c’est peut-être pour cela, du fait de cette émancipation même, que l’insupportabilité du régime en fut intensifiée. Car la possibilité d’un travail urbain et moderne, capable d’assurer une vie meilleure par rapport à ce qui avait été la rigueur du passé rural, fut la principale acquisition des gens vivant sous le communisme ; de même que la prétention à une existence à la hauteur de ce travail accompli dans les nouvelles conditions, a, d’autre part, engendré la révolte. Voilà donc exactement à quoi Marx pensait quand il affirmait où doit arriver un système de production capitaliste.

 

Certes, la Révolution roumaine n’a pas réussi complètement. En réalité, dans ses intentions profondes et muettes elle n’a pas réussi du tout, étant donné que son ridicule et son drame – non compris par elle-même en tant que drame ridicule – ont été de se soulever contre le capitalisme d’État pour le remplacer par un capitalisme libéral-privé. Une équivoque, peut-être pas si douloureuse en Roumanie que dans le reste de l’Europe orientale, et notamment en Pologne où le mouvement ouvrier avait été incomparablement plus puissant et décidé. Une équivoque qui nous avertit des obstacles – surtout subjectifs – qui se présentent et s’opposent en général à une révolution radicale en l’absence d’une conscience de classe articulée, en ce que la dépolitisation des sociétés communistes, la transformation du marxisme en simple verbiage, et, last but not least, le changement dans les années 1965-89 d’une partie du prolétariat en classe moyenne (identiques aux classes moyennes occidentales), y ont fortement contribué.

 

Voilà pourquoi la Révolution de décembre 1989 a été – partout dans l’Est européen – trop provinciale et aveugle, trop facile à voler ou à détourner. Même si une partie de la faute – non encore assumée, quoique sa pesanteur commence à se faire sentir maintenant – appartient aussi à l’Occident. Celui qui, en 1989, regardait passivement les changements à l’Est, sans se poser le problème de sa propre transformation à l’Ouest, de sa propre révolution, et qui, content de se voir propulsé soudain en modèle absolu, a suspendu toute imagination historique, comme s’il voulait pérenniser non seulement ses structures politiques – du type UE ou OTAN –, mais aussi sociales et économiques du temps de la guerre froide.

 

Il y a, par conséquent, une désillusion concernant la Révolution en Roumanie, mais, elle ne serait pas possible sans le sentiment général qu’un moment fondamental a été alors raté quand une chose importante planait à ce moment dans l’air. Cette déception ne se confond d’ailleurs ni avec le désir nostalgique de retour au prétendu communisme, ni avec la frustration face au fonctionnement encore balkanique du capitalisme libéral. Sa référence n’est donc ni anté-, ni post-révolutionnaire. Au contraire, l’illusion qui l’accompagne doit être placée strictement dans ce qui semblait possible alors, fût-ce seulement pendant un seul instant : la Révolution.

 

Mais quelle a été cette virtualité ratée en 1989 quand le sujet social a réussi à se mobiliser politiquement plus que jamais dans l’histoire de la Roumanie ? Pourquoi n’appellerons-nous pas enfin une telle possibilité le socialisme ? Un socialisme au sens de Marx, bien entendu. Ou, inversement, pourquoi ne commencerions-nous point à repenser le socialisme en partant aussi de cette possibilité ?

 

Postscriptum : Je ne peux finir cet essai sans rappeler les noms de Bogdan Ghiu et de Gáspar Miklós Támas. Sans qu’ils le sachent, je me suis senti très proche d’eux, car quelques unes des idées exprimées dans cet article leur sont redevables. Il s’agit plus précisément dans le numéro 12/2009 de la revue Apostrof (Cluj) d’un texte de Bogdan Ghiu qui portait le titre Wall Fall Street et invoquait à son tour une possibilité non consumée en 1989 nommée démocratie sans capitalisme, pour en voir sa réalisation partielle dans le modèle postcommuniste de Berlin-Est. À G. M. Támás je suis redevable de ce qu’il déclarait dans une interview publiée le 8 décembre 2009 dans la revue 22(Bucarest), où il déplorait le fait que, pour les intellectuels roumains, la Révolution de décembre 1989 n’est pas devenue un mythe fondateur, capable d’inspirer, en raison de son arrière-plan populaire, des actions politiques plus radicales, comme probablement elle l’aurait pu faire.

 

* Gabriel Chindea, est maître-assistant de philosophie à l’Université de Cluj. Spécialiste de philosophie antique et de scolastique médiévale. Après une thèse sur Plotin passée à l’Université de Paris I sous la direction de Rémi Brague, il a traduit en roumain plusieurs traités des Énnéades plotiniennes et Les questions disputées de l'âme de Saint Thomas. En tant qu’analyste de la Roumanie et de l’Europe de l’Est postcommuniste, il a collaboré au volume collectif (sous la direction de Bruno Drweski et Claude Karnoouh…) La Grande Braderie à l’Est (Le Temps des Cerises, Aubervilliers-Paris, 2004) avec un essai intitulé, « Ce que le postcommunisme n’est pas » (pp. 289-307), et au volume Genalogies of Postcomunism (Idea, Cluj, 2010) avec un essai intitulé, « Post-socialism and Postmodernity – an impossible equivalence » (139-147).

Ce texte est paru d’abord en roumain dans la livraison du 18 janvier 2010 de la revue Cultura (Bucarest). La présente version française (que nous publions en accord avec Cultura), est l’œuvre de l’auteur, la rédaction y a seulement ajouté quelques notes afin d’offrir les précisions nécessaires à l’intelligence des références historiques implicites pour des lecteurs peu familiers avec les décours de l’histoire roumaine.

 

Notes:

1 Il s’agit des décrets de 1966 contre l’avortement libre.

2La plus importante révolte est celle de 1907, révolte de la faim et de la ruine paysanne en Moldavie et en Munténie, conséquence du passage des grandes propriétés latifondiaires autosuffisantes des boyards au capitalisme agraire pour l’exportation de blé vers la Grande-Bretagne. Le retour à l’ordre fut réglé dans le sang ; l’armée, aux ordres d’un gouvernement libéral, tira au canon sur les villages rebelles, et la question de la réforme agraire ne reçut de solution partielle qu’en 1923 (N.d.r).

3 Il s’agit des décrets contre l’avortement de 1966 susmentionnés (N.d.r).

4 Le jeu de mot à la clef du slogan retourné en blague est intraduisible en français (N.d.r).

5 Il s’agit du procès qui suivit la révolte des ouvriers de l’usine de camions Le Drapeau rouge (N.d.r).

6 L’éducation socialiste dans le style local (N.d.r).

7Voir la lettre extrêmement pessimiste que Lénine adressa à la classe ouvrière helvétique au moment de quitter la Suisse en 1917 pour rejoindre la Russie à travers l’Allemagne dans le célèbre wagon blindé. Voir aussi à la même époque les réflexions de Trotski sur la théorie du décalage et du rattrapage (N.d.r).

8Voir à ce sujet les articles de Marx sur la colonisation indienne et ses destructions ravageuses des cultures traditionnelles du sous-continent, qu’il regardait, au bout du compte, comme positives en ce qu’elles créaient lentement un prolétariat moderne (N.d.r).

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 09:48

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Après cette année passée à célébrer dans toute l'Europe « réunifiée », la grand-messe à peine laïcisée du vingtième anniversaire « de la chute du communisme », sans donner la plupart du temps la parole à ceux qui dans leur masse descendirent à ce moment-là dans les rues avec beaucoup d'autres espoirs en tête que ceux qu'on leur prête aujourd'hui, notre rédaction ne pouvait s'empêcher de marquer l'événement. En soumettant à l'occasion de l'anniversaire de l'exécution du président roumain et de son épouse, le jour de la Noël 1989, comme cadeau de fêtes, le texte légèrement complété par une introduction de notre collègue qui, en 1989, selon les mots de bibliomonde, « fut le premier en France à dénoncer les dérapages journalistiques à propos de la « révolution » de décembre 1989, qu'il analysa en termes de « Thermidor à la roumaine » <http://www.bibliomonde.com/auteur/claude-karnoouh-840.html>, preuve que c'était possible, même en étant interdit de séjour en Roumanie depuis plusieurs années.

Preuve donc que « la liberté de la presse » et la « déontologie journalistique » peuvent s'appliquer, et que, quand ce n'est pas le cas, cela provient soit du mauvais niveau intellectuel des journalistes envoyés par les « grands médias », soit des injonctions, corrections, interdictions, imposées par les pouvoirs officiels ou officieux qui régissent « l'information » et la « communication », en fonction des intérêts des groupes qu'ils ne font que représenter, salaires mirobolants à l'appui pour les uns ou promesses d'embauche durable pour les pigistes. Ceausescu, après avoir beaucoup servi dans le monde bipolaire, devenait inutile à l'ordre mondial alors en voie d'unipolarisation. Il fallait un symbole de cette « rupture ». Ce fut lui. Il fut tué avec son épouse suite à un simulacre de procès. Sa mort, son assassinat devrait-on dire, lui donna l'occasion, lui, le promoteur du « national-communisme » roumain, de ré-entonner, après un procès digne d'une pièce de Shakespeare, non pas l'hymne de la Roumanie socialiste, mais l'hymne de sa jeunesse, appris dans la clandestinité et les prisons, « L'Internationale ».

Et depuis vingt ans, l'écho de sa voix, du coup, continue à percer le ciel roumain, et peut-être l'entend-on même plus loin, alors même que le film de son exécution n'était pas diffusé jusqu'à présent en entier. Mais peut-être que le silence assourdissant de cet hymne était nécessaire, entre autres pour taire le ou les milliers (on ne le saura jamais) de civils de Panama envahi, qui furent tués au même moment et dont personne ou presque ne parla dans les « grands médias ». Invasion qui marqua la véritable naissance du projet toujours aussi irréalisable d'une « communauté internationale » unipolaire. À l'époque déjà, on avait besoin de « terroristes » imaginaires pour asseoir la légitimité d'une « transformation systémique » aux conséquences sociales ravageuses. Ils furent roumains, cette fois. Preuve s'il en est du tragique des destinées humaines, tragique qui n'est jamais très loin du grandiose.

La Rédaction


 

En guise d'anniversaireUn thermidor à la roumaine

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décembre 2009

 

 

Par Claude Karnoouh

 

Un thermidor à la roumaine

Où sera question des circonstances qui, voici vingt ans, menèrent le couple dirigeant de la Roumanie communiste, Nicolae et Elena Ceausescu, à être condamné à mort et fusillé par un tribunal de circonstance dans la caserne d’une unité militaire de Tîrgoviste, petite ville située à quatre-vingt kilomètre au nord de Bucarest.

 

En guise d’anniversaire, l’avant propos de décembre 2009

Le texte ci-après dénommé « Un thermidor à la roumaine » fut écrit immédiatement après la chute du communisme réel dans sa version roumaine (un communisme national), et publié avec quinze jours de décalage dans Le Monde libertaire le 16 janvier 1990, car, à l’époque, aucun des grands quotidiens français de « référence » n’en avait voulu… À cette époque, je me souviens avoir été en but à des critiques de la part de certains de mes collègues, sans parler des délires hystériques des émigrés roumains lesquels m’accusaient de collusion idéologique avec le régime défunt (sic !)1, ce à quoi je n’ai jamais répondu, laissant macérer ces « bonnes âmes » dans leur sommeil dogmatique. Si j’ai décidé de le re-publier d’abord en Roumanie dans la revue Cultura, puis avec une nouvelle préface plus consistante dans La Pensée libre, c’est que depuis deux mois et demi, je lis dans le quotidien roumain Adevàrul (La vérité) une série d’articles qui, au jour le jour, révèlent que la chute du communisme y a bien été le fait d’un coup d’État militaire accompli avec l’aide de l’URSS (KGB et GRU) et l’accord de la CIA.2Que peut-on apporter comme preuve supplémentaire quand aucun démenti sérieux n’a été avancé dans aucun quotidien et hebdomadaire roumains, par aucun politicien et aucun militaire ! A l’encontre de la doxa quasi planétaire du moment accréditant la « pseudo révolution »3, mon analyse était donc juste car, à l’encontre des spécialistes universitaires estampillés4, elle était simplement basée sur la logique du bon sens lorsque l’on connaissait quelque peu ce pays, son histoire sociale, culturelle et politique. En effet, je ne donnerai aux lecteurs de La Pensée libre qu’un seul exemple pour démontrer la stupidité des journalistes occidentaux et de leurs alter ego universitaires, sociologues et politicologues. Comment eussé-je pu croire que le peuple roumain de Timisoarà, majoritairement orthodoxe et fortement nationaliste, se fût soulevé pour défendre un Hongrois, pasteur calviniste de surcroit !… C’était malheureusement impossible (et ce l’est toujours), c’est ce que nous démontra la suite des événements, au cours du mois de mars 1990, lors des bagarres de rue en Transylvanie, à Tîrgu-Mures, entre Roumains et Hongrois…

 

Je pourrais ainsi multiplier les exemples, mais le lecteur jugera les arguments que j’avançais naguère, le lendemain de cette sanglante scénographie d’une pseudo révolution où les généraux et les officiers supérieurs comploteurs envoyèrent délibérément à la mort des militaires de carrière, de jeunes recrues de diverses armes et des civils pour faire accroire la présence de terroristes menaçant la « jeune révolution ». Comment ne pas s’insurger de l’exécution en direct du couple Ceausescu après une parodie de procès où les avocats commis à sa défense se transformèrent en accusateurs. Or, face à un destin scellé dès leur arrestation, comme la nécessité inaltérable et fatale du tragique grec (l’Aνάγκη/Anánkê), on se trouvait confronté au dénouement d’un drame shakespearien. Ce couple, dans la solitude du pouvoir suprême déchu, face à des juges semblables à des marionnettes qui, il y avait peu, n’avaient été que des laquais de l’exécutif communiste, manifestait une dignité qui n’était pas sans grandeur. Lui, en un sens fidèle à son engagement de jeunesse chantant les deux premiers vers de l’Internationale5, et elle, ferme devant ses accusateurs, se rebellant et exigeant de mourir unie à son époux, les mains libres ; ensemble, ils m’avaient remémoré quelque chose où s’unissaient, dans le destin inexorable d’une mort annoncée bien avant que la sentence fatale fût prononcée, et l’héroïsme grec et la bravoure de Robespierre et Saint Just montant à l’échafaud…

 

Lors de l’émission de télévision de Frédéric Taddeï sur FR3 (Ce soir ou jamais, 10 novembre 2009), un ancien diplomate israélien (à présent directeur du musée de l’Europe à Bruxelles !), faisait remarquer, avec justesse, au plus énigmatique des ordonnateurs du procès du couple Ceausescu à Tîrgoviste présent sur le plateau, au mystérieux Gelu Voican, naguère sorti comme un lapin du chapeau des comploteurs bucarestois6, que c’était précisément cette parodie de justice qui avait transformé le couple en véritables héros et fait de leurs accusateurs des criminels… Encore une chausse-trappe d’une féroce ironie dont l’histoire est si coutumière… C’est ce crime que la société civile roumaine et la majorité du peuple paient aujourd’hui très cher. En dépit des bananes et des oranges importées dès le matin du 26 décembre 1989, le peuple a été et demeure incapable de regarder l’histoire en face, d’accepter que cette chute se soit réalisée par le fer et le sang d’un complot meurtrier dont il avait été exclu grâce précisément aux morts civils programmés dans ses rangs d’une fausse révolution.7C’est pourquoi il a été si aisément grugé par les comploteurs faisant accroire la « révolution », tandis qu’ils recueillait tranquillement le pouvoir politique échu en leurs mains ensanglantées et ses fruits économiques. Depuis, ils se sont engraissés et continuent à s’engraisser sans vergogne, laissant à de tristes et sinistre plumitifs (ceux que l’on nomme en Roumanie les « boyards de la pensée »8) le soin de répandre la « sainte parole » de la démocratie retrouvée… pendant ce temps, derrière la scène de la plus grotesque des politiques spectacles, les affaires vont bon train.

 

Mais, comme toujours, il y a des exceptions qui sauvent un peu l’espoir. C’est le moment, après vingt ans de cacophonie politique, de magouilles interminables, d’une corruption sans honte de toutes les institutions (police, justice, enseignement, système hospitalier, adjudication des marchés publics, subventions de l’Union européenne pour les infrastructures rurales, etc), du vol de la propriété publique sans limite (ce que La Pensée libre a appelé : « La grande braderie à l’Est »)9, d’une mise à l’encan de la protection sociale et de la santé publique, le moment donc venu de rendre hommage à ce qu’il faut bien nommer, en dépit de différences théoriques repérables et pas toujours fraternelles, l’école de Cluj, un groupe de jeunes et moins jeunes universitaires et de chercheurs réunis autour le revue Idea et de la maison d’édition du même nom qui mène le combat de la pensée critique de gauche, parfois la plus authentique.

Paris, décembre 2009

 

Un thermidor à la roumaine

Lors de trois émissions de Radio libertaire, « Vent d'est et informations syndicales » (les 24 et 30 décembre 1989 et le 7 janvier 1990), j'avais développé une lecture des événements roumains en termes de complot qui s'opposait à la vulgate médiatique du moment : la révolution populaire. À présent, de nombreux articles publiés par la presse roumaine10, française et internationale, et plus particulièrement deux textes du Nouvel Observateur11, confirment cette lecture et permettent de mesurer l'ampleur du complot au point qu'on peut parler d'un véritable Thermidor.

 

Si la publication dans România liberà  et Le nouvel Observateur des minutes de la réunion tenue au cours de la soirée du Dimanche 17 décembre 1989 par le Bureau exécutif du Comité central (la veille du départ de Ceausescu à Téhéran) se révèle un document authentique, nul ne peut échapper à l'interprétation des événements comme l'écume d'un coup d'État un peu chaotique. En effet, ces lignes nous apprennent que le chef de l'État et du Parti accuse violemment le ministre de l'intérieur (Postelnicu), le ministre de la défense (le général Milea qui sera exécuté dans la nuit du Jeudi au Vendredi 22 décembre) et le commandant en chef de la Sécurité (le général Vlad) de n'avoir pas appliqué ses ordres pour répondre à la situation de Timisoara ; plus précisément, Ceausescu les tance pour n'avoir pas concentré les soldats de l'Armée et de la Sécurité au centre de la ville et n'y avoir laissé que quelques détachements armés de matraques ou d'armes à feu sans cartouches. Dès lors, les massacres du Dimanche 17 décembre ressembleraient à un remarquable montage médiatique orchestré par les agences de presse et les stations de radios yougoslave, hongroise et soviétique (les premières à envoyer des dépêches alarmantes). Dès lors, les corps montrés sur tous les écrans de télévision du monde ou sur les photos des magasines, n'étaient que de pauvres dépouilles autopsiées, et de vieux cadavres déterrés de la fosse commune d'un hôpital et savamment mis en scène sur des toiles blanches12. Il faut aussi rappeler les déclarations de B. Kouchner et celles des responsables d'organisations humanitaires qui ont révisé fort à la baisse le nombre des victimes, tout en montrant que le changement de régime ne s'est pas déroulé sans perte. En bref, si l'on devait compter 4 800 morts à Timisoara, il faudrait alors y ajouter au moins vingt-cinq à trente mille blessés ! Il n'y aurait plus été question de révolte populaire mais de guerre civile entre des factions militaires usant d'artillerie lourde et de forces aériennes. Il n'en fut rien. Les 22 et 23 décembre 1989 les dépêches de l'agence Tass signalaient des combats à l'arme lourde dans Brasov : lorsque le journaliste du Monde y arrive pour faire le bilan, il dénombre 61 morts (civils, soldats et sécuristes) et 120 blessés, à Cluj on compte 20 morts, personne à Iasi (capitale de la Moldavie), Tîrgu Mures (capitale de la région hongroise), Ploiesti et Pitesti, les deux grandes villes industrielles proches de Bucarest. À Bucarest, personne n'a vu sur les écrans de télévision les fameux prétoriens du régime et leur surarmement ; en revanche, on a deviné quelques franc-tireurs isolés lâchant de tant à autre quelques balles et vu des soldats, des miliciens, des civils bien entraînés (?) cracher un déluge de feu ; pendant ce temps, les gens vaquaient à leur emplettes ou regardaient les tirs comme les spectateurs d'une fête foraine. En deux jours, un régime omnipotent, soutenu et protégé par une troupe prétendument nombreuse de prétoriens et une police politique féroce, s'écroulait comme un château de carte ! Ce n'est pas en démonologisant l'ère de Ceausescu que l'on pourra un jour la comprendre.

 

D'autres faisceaux d'éléments orientent la réflexion vers le coup d'État. Ainsi le film (montré à FR3) de l'une des toutes premières réunions du Conseil du Front de salut national montre, autour de son chef Iliescu et du premier ministre, P. Roman, le général Ardeleanu (chef des troupes antiterroristes de la Sécurité) et l'ingénieur Voicu (ingénieur de la Sécurité chargé de la maintenance des bâtiments et des souterrains du comité central et du palais présidentiel). Mais ce qui apparaît comme l'un des indices le plus parlant doit être cherché dans la fuite solitaire du chef de l'État et de son épouse. En effet, s'il y avait eu une guerre civile entre une fraction de l'armée et de la population en arme et la Sécurité, le chef de l'État ne se serait pas enfui abandonné de tous dans un hélicoptère de l'armée de l'air (et non dans un appareil de la Sécurité) pour atterrir à 40 kilomètres de Bucarest et se faire immédiatement arrêter. La guerre civile nous aurait montré des choses terribles semblables à la prise de Panama City par les parachutistes américains ou aux bombardements de Beyrouth. Rien de cela. Enfin et sans prétendre à l'exhaustivité, il faut insister sur la chronologie de la journée du Vendredi 22 décembre 1989 qui scelle la chute de Ceausescu. À dix heures et demi le chef de l'État s'enfuit, et un quart d'heure plus tard P. Roman accompagné d'un groupe d'étudiants pénètre dans le bâtiment du Comité central considéré à Bucarest comme l'une des forteresses du Parti et de la Sécurité. Pendant ce temps, Iliescu arrivait dans l'immeuble de la radio-télévision où le poète Mihai Dinescu annonçait la chute et le départ du “ tyran ”. Étrange synchronisation pour une guerre civile ? Plus encore, les dissidents qui aujourd'hui appartiennent au Conseil du Front de salut national (qu'ils soient d'anciens dirigeants communistes ou des intellectuels) étaient soumis à une surveillance permanente de la Sécurité ; jours et nuits, des policiers en civils équipés de talky-walkies se relayaient devant leur domicile, en interdisaient l'accès aux visiteurs et les accompagnaient pendant leurs moindres déplacements. Si une véritable guerre civile s'était déclarée, alors nul ne peut comprendre pourquoi les dissidents n'eussent pas été exécutés, à la fois par vengeance et pour mettre en difficulté le futur pouvoir en supprimant ses élites politiques et culturelles désignées. Or, comme par enchantement, dès l'annonce de la chute de Ceausescu, les policiers de la Sécurité qui les gardent, disparaissent, souvent à la plus grande surprise de leurs prisonniers. L'interview du pasteur Tökes13 et de Dan Petrescu14 sont exemplaires, dès l'annonce de la chute du chef de l'État à la radio, ils s'attendaient à être immédiatement exécutés.

 

Le débat sur l'antériorité du Conseil du Front de salut national offre un nouvel indice dont la pertinence a été sous-évaluée par la presse occidentale, même si les autorités roumaines s'acharnent à proclamer sa création spontanée ! Pourtant c'est une connaissance précise de cette antériorité qui permettra de tirer des enseignements sur la mise en place du coup d'État et sur la pertinence de la relation entre la réélection triomphale de Ceausescu lors du XIVe congrès du PCR (tenu les 22-23 novembre 1989) et l'effondrement du régime un mois plus tard. Dans sa livraison du 22 septembre 1989, la revue de l'émigration roumaine en France, Lupta (Le combat), publiait un placet intitulé, Le peuple roumain se trouve en état de grève générale, et signé d'un certain Front de salut national15 (!) qui, un mois auparavant, avait été lu sur les ondes de la station Radio Europe libre de Munich. Le texte proposait les arguments d'une critique de la situation roumaine dans l'esprit d'un communisme réformiste fustigeant la dérive hypernationaliste, l'isolationnisme, et l'impéritie de la gestion économique et sociale du pays. En conclusion, ce placet déplorait la faiblesse de la résistance populaire roumaine, son atomisation, son inorganisation en une sorte de grève implicite.

 

On le voit, confronté à la faiblesse du mouvement social, le changement exigeait un complot qui, pour réussir au moindre coût, devait impliquer un réseau de complicités s'étendant jusqu'aux plus hautes instances de l'État, de l'Armée et de la Sécurité. À preuve, l'origine politique des figures de proue du Conseil du Front de salut national. Tous ces hommes ont plus ou moins participé au pouvoir de l'ère Ceausescu. Certes, Ion Iliescu s'est mis sur la touche dès 1971, mais Brucan (ancien ambassadeur aux USA), Celac (ancien diplomate et interprète personnel de Ceausescu), Maziliu (ancien représentant à l'ONU), Militaru (ancien colonel de la Sécurité condamné à mort en 1980 pour espionnage et sauvé par les Soviétiques), Roman (fils de l'un des fondateurs de la Sécurité en 1948), ont abandonné le navire très tardivement. Tous ces hommes ont accordé crédit et participé à la mise en œuvre du programme du Parti communiste roumain depuis 1965 et poursuivi jusqu'en décembre 1989 : industrialisation et urbanisation forcenées, autosuffisance nationale, identité nationale, valorisée jusqu'à la caricature, des mythes ethnographiques et historiques.

 

Entre 1964 et 1975, ce programme rencontre succès et légitimité populaire, surtout après que Ceausescu proclame, à la fin du mois d'août 1968, le refus de la Roumanie de participer à l'invasion de la Tchécoslovaquie aux côtés des armées du Pacte de Varsovie. Cette décision entraîna de très nombreuses élites nationalistes libérées de prison en 1962 à accorder leur confiance à Ceausescu, et motiva beaucoup de jeunes intellectuels à demander leur adhésion au Parti. Mais plus encore, cette volonté d'indépendance, appréciée par les pays occidentaux, permettait de recréer une véritable union nationale qui avait été un temps brisée par le communisme pro-soviétique de Gheorghiu-Dej (mort en 1964). Du côté des intellectuels, l'accord sur ce programme durera jusqu'aux années 1972-1973, lorsque le Parti fit savoir que l'indépendance de la politique étrangère ne saurait favoriser l'autonomie d'un quelconque groupe social qui pourrait échapper à l'emprise du Parti. C'est l'expulsion de l'écrivain Paul Goma (signataire de la Charte 77) qui marque le divorce entre ces intérêts inconciliables ; mais les dissidents intellectuels n'ont été jamais que des individus solitaires sans soutien populaire. Aussi, entre 1964 et le second choc pétrolier à la fin des années 1970, les abondants crédits occidentaux permettaient-ils l'industrialisation et la sous-traitance tout en maintenant une promotion sociale et un niveau de vie encore acceptable par une population naguère très pauvre. C'est au moment où le poids de la dette économique devient très lourd à supporter et sert à peser sur la politique intérieure que le gouvernement de Ceausescu décide de la rembourser afin de préserver l'indépendance au prix de restrictions draconiennes qui entraînent une paupérisation absolue de toute la population, y compris les membres du Parti communiste (environ 3,8 millions de membres).

 

Pourtant les grandes grèves ouvrières, celle des mineurs de la vallée du Jiu en 1977 et celle des ouvriers de Brasov en 1987, n'ont jamais été réprimées par les armes à feu. Après le saccage des bâtiments du Parti communiste, les ouvriers se confrontaient avec des forces de l'ordre armées de matraques et de canons à eau. Le pouvoir arrêtait quelques meneurs ou prétendus tels (on affirme, sans preuve formelles, que certains disparurent16), démissionnait les responsables locaux du Parti et parfois un ministre, approvisionnait les magasins et la situation retrouvait son ambiguïté initiale. C'est pourquoi la situation de Timisoara surprend, car il semble bien qu'il ne s'agissait pas d'une manifestation ouvrière, mais de quelque chose de plus incertain, voire de pré-organisé. Sur ce point, les conclusions de certains journalistes occidentaux et les remarques de Ceausescu faites aux membres du Bureau exécutif du Parti responsables du maintien de l'ordre s'accordent. Après enquête, les premiers croyaient pouvoir affirmer que de petits groupes de provocateurs saccageaient les bâtiments du Parti, des magasins (vides par ailleurs) et s'attaquaient à des soldats et des officiers de l'armée. Lors de son pseudo-procès, Ceausescu ne fit que réitérer à l'encontre de ses accusateurs l'affirmation d'une provocation. Toutes les informations venue de journaux, de droite comme de gauche, s'accordent pour souligner l'absence de la classe ouvrière comme telle dans les manifestations qui ont précédé et suivi la chute du régime Ceausescu. Les plus engagés dans l'agitation populaire ont été les étudiants, peu nombreux en Roumanie en raison des concours exigés pour entrer à l'Université.

 

Maintenant, il convient de s'interroger sur le triomphe apparent de Ceausescu lors du XIVe congrès du PCR. On connaît l'organisation de ces congrès unanimistes où tout est réglé par avance, cependant des informations que j’avais recueillies en Hongrie au mois d'octobre 1989 laissaient filtrer une certaine nervosité de la base lors des réunions préparatoires. On disait encore dans les milieux informés de Budapest que des militants de certaines cellules d'entreprise s'étaient opposés à la réélection de Ceausescu au poste de Secrétaire général du Parti. Enfin, depuis quelques mois, les milieux intellectuels de Bucarest donnaient I. Iliescu comme successeur de Ceausescu. Mais rien n'apparut pendant les séances plénières. Le congrès mettait l'accent sur l'indépendance roumaine obtenue grâce au paiement de la dette et aux sacrifices nécessaires pour “ défendre et renforcer les conquêtes du socialisme ”. Pendant ce temps, le monde politique européen, d'Est en Ouest, s'accordait à fustiger cette politique de rationnement drastique, d'urbanisation destructrice et de contrôle policier permanent. Toutefois, le télégramme de félicitations envoyé par Gorbatchev lors de l'ouverture ressemblait plus à une injonction au changement (insultante pour Ceausescu) qu'à un message de solidarité entre chefs communistes. La réponse lui fut donnée lors du discours de clôture, lorsque Ceausescu rappela très fermement que le pacte germano-soviétique récemment dénoncé par le pouvoir soviétique pour ce qui concernait la Pologne et les pays baltes, avait omis de mentionner l'injustice commise envers la Bessarabie (la Moldavie soviétique) et la Bucovine du nord arrachées à la Grande Roumanie de l'entre-deux-guerres. Le secrétaire du parti roumain usait d'arguments nationalistes qui ont jusqu'à présent rassemblé une majorité de la population autour du pouvoir roumain.

 

Or, de nombreux indices montrent que les membres les plus éminents du Conseil du Front de salut national entretenaient des relations étroites avec les Soviétiques17mais aussi avec les Américains, ce qui, après la rencontre de Malte, n'est pas sans signification. Ainsi, Ion Iliescu le N°1 est présenté comme un ami de longue date de Gorbatchev ; Brucan, le N°2 du Conseil du Front, rentrait d'un voyage d'étude aux USA en septembre 1989 pour repartir faire de la documentation “ scientifique ” à Moscou au mois d'octobre 1989 ; Militaru le N°3 a été sauvé de la mort par les Soviétiques ; Bogdan (ancien diplomate, mort depuis d'un arrêt cardiaque) était rentré en octobre 1989 des États-Unis où habitent ses deux filles. Il semblerait que cet appel à la réunion de la Bessarabie à la mère patrie ait joué le rôle de détonateur, de mise en mouvement d'une synergie entre les comploteurs roumains et les Soviétiques (en effet, pour les Soviétiques la question de la Bessarabie n'est pas négociable parce qu'elle remet en cause l'unité de l'Union). En l'absence d'une opposition populaire quelque peu organisée, d'autres moyens étaient nécessaires pour abattre un pouvoir incapable de changer par lui-même : à la différence de tous les autres pays de l'Est (sauf l'Albanie18), il n'y a plus de troupes et de conseillers soviétiques en Roumanie depuis 1958, tandis que les alliés de Moscou opérant dans les services intérieur de la Sécurité y ont été pourchassés sans pitié depuis une vingtaine d'années. Pourtant les ponts n'ont jamais été totalement rompus avec les Soviétiques ; les services roumains d'espionnage ont été souvent accusés par la presse occidentale (ainsi que dans les mémoires de Paceba19) de travailler pour les Soviétiques, et les rencontres entre les États-major des armées du pacte de Varsovie permettaient à des officiers généraux roumains d'être en rapport permanent avec des généraux soviétiques, bulgares et hongrois.

 

Il restait à trouver un prétexte à exploiter ou à créer, qui le saura jamais ? Voilà le mystère de Timisoara et celui du meeting de Bucarest du jeudi 21 décembre 1989 (considéré par tous les observateurs comme une faute politique) où la foule rassemblée et contrôlée par la Sécurité huait Ceausescu. Rien à présent ne nous permet de décrypter la relation qui unit la petite manifestation de soutien au pasteur Tökes et la manifestation de trente mille personnes du dimanche 16 décembre 1989 où des éléments “ éméchés ”, selon Le Point (1-7 janvier 1990), s'attachaient à provoquer les troupes de l'Armée et de la Sécurité désarmées (Cf. Le nouvel Observateur 11-17 janvier 1990). Voilà pourquoi il a fallu exécuter le chef de l'État et son épouse ; car malgré la creuse rigidité de la langue de bois “ ceausescienne ”, la dénonciation d'un complot mené de l'intérieur avec l'aide de puissances étrangères martelée pendant le discours télévisé du mercredi soir 20 décembre 1989, laissait paraître une véritable tension dramatique20.

 

Ceausescu s'est trouvé dans une situation identique à celle de Robespierre, lequel adulé par les foules parisiennes (ici les rassemblements de masse qui suivirent le XIVe congrès) et loué par ses plus proches amis lors de la fête de l'Être suprême devait, deux mois plus tard, être trahi par ceux qui la veille encore l'encensaient jusqu'à l'adoration, et injurié (voire presque lapidé) par ces mêmes foules au moment où on le conduisait mourant à l'échafaud.

 

La naissance ambiguë du nouveau pouvoir issu d'un coup d'État et d'une mise en scène de la révolte populaire, le fragilise et le soumet aux attaques incessantes des courants les plus réactionnaires de l'émigration roumaine (revenue pour aider à faire renaître les anciens partis politiques) et à la vindicte de foules d'autant plus féroces contre les anciens communistes qu'elles avaient montré, à la différence des autres pays de l'Est, une longanimité et une servilité sans égale. Or le passé pré-communiste roumain ne s'est jamais illustré par une inclination pour la démocratie. Depuis 1937, la démocratie (même formelle) est quasiment suspendue en Roumanie ; depuis la dictature royale jusqu'en 1940, puis celle de la Garde de Fer fasciste jusqu'en 1941 et enfin celle du Maréchal Antonescu allié fidèle de l'Allemagne nazie jusqu'en 1944, (et malgré l'entr'acte d'août 1944 à décembre 1948 sous contrôle soviétique) le peuple roumain n'a guère eut le temps d'apprendre autre chose que le pouvoir dictatorial.

 

Aujourd'hui, en l'absence d'une classe ouvrière plus ou moins unitaire face aux divers pouvoirs qui se constituent, et en présence des problèmes parfois insolubles posés par le contentieux et le ressentiment des minorités nationales, il semble bien difficile de prévoir le futur immédiat de la Roumanie. Malgré les bavures inévitables (la confusion entre les soldats des diverses troupes a provoqué la mort et les blessures de civils21) tout l'art de ce coup d'État a été de faire accroire une révolution et un gigantesque massacre. Mais à force de proclamer la victoire d'une révolution populaire au prix d'un immense sacrifice humain en lequel s'occultent les pires compromissions du passé, on a tout lieu de penser que le peuple finira par s'en convaincre et exigera d'en toucher les dividendes. Cependant, toutes les informations rapportées par les équipes d'actions humanitaires laissent entrevoir la lente mise en place d'une dictature militaire, car, aux côtés du peuple, l'armée, auréolée de sa victoire sur les “ terroristes ”, demeure la seule institution cohérente et organisée, capable de faire régner un minimum d'ordre, de maintenir en état de marche la machine industrielle22et de contenir une révolution plébéienne qui à présent pourrait se lever pour renverser un pouvoir politique sans réelle légitimité.

 

 

PS. Republié après les élections, je ne crois guère que les arguments avancés dans ce texte aient perdu leur pertinence. Il faudrait simplement ajouter qu'en plébiscitant Iliescu, les Roumains ont manifesté leur attachement à un pouvoir communiste qui a levé les contraintes les plus rudes du régime Ceausescu tout en maintenant les fondements nationalistes de l'ancien régime (voir la manière dont le Front a laissé la situation se dégrader entre les Roumains et les Hongrois), et en garantissant un contrôle rigoureux de l'économie de marché. Il n'en demeure pas moins vrai que le coup d'État a permis à l'ancienne administration du Parti communiste, de la Sécurité et de l'armée de conserver l'essentiel des leviers du pouvoir, tant et si bien qu'elle vient de regagner une nouvelle légitimité grâce à des élections plus ou moins démocratiques. Au moment où tous les régimes communistes d'Europe de l'Est sont balayés au profit des partis les plus politiquement conservateurs et économiquement libéraux, la Roumanie se montre décidément sous un jour toujours singulier.

 

Version modifiée à Paris le 21 mai 1990.

 

Maison natale Ceausescu

 

Roumanie: l'armée vise

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Notes :

1 Je renvoie le lecteur à la publication dans le numéro 24 de La Pensée libre de mes réflexions sur le dossier que la police politique roumaine m’avait consacré entre 1973 et 1982 et que j’ai pu enfin consulter (820 pages) au mois de mai 2009, intitulé : Une plongée au cœur de la police politique roumaine. Jusqu’à obtenir de plus amples informations, je suis le seul universitaire français ayant travaillé dans la Roumanie communiste à avoir consulté ses archives personnelles, comme l’ont fait avec leur dossier mes collègues et amies étasuniennes Gail Kligman et Katherine Verderi.

2 Cf. Adevàrul, 21 octobre 2009 : Agentiile stràine de spionaj implicate în pràbusirea lui Ceausescu, (Les agences de renseignement étrangère impliquées dans le renversement de Ceausescu ) ; et celui du 17 décembre 2009 : Epoca lui Nicolae Ceauşescu s-a terminat printr-o lovitură militară clasică pusă la punct de serviciile secrete ruseşti, KGB şi GRU (serviciul de informaţii militare), cu ajutorul ofiţerilor români, susţine generalul Victor Atanasie Stănculescu, (Le général Victor Atanasie Stanculescu qui a eu un rôle déterminant en décembre 1989, affirme que l’époque de Nicolae Ceausescu s’est achevée grâce à un coup d’État militaire classique mis au point par les services secrets soviétiques, le KGB et le service des informations militaires, le GRU avec l’aide d’officiers roumains).

3Pendant ce temps, les États-Unis avaient les mains libres pour écraser dans le sang une quasi révolution nationaliste à Panama City, et donc anti-impérialiste.

4Il est présentement amusant de voir comment certains universitaires français à la mode osent avancer longtemps après des hypothèses en leur temps non-conformistes, non-politiquement correctes, mais néanmoins frappées au coin du bon sens, – hypothèses que ces savants avaient repoussées par pusillanimité. Vingt ans après, lorsque la mode change, on constate qu’ils les refilent (avec les omissions nécessaires) comme autant d’idées nouvelles et audacieuses. On pourrait citer bien des noms, mais les protagonistes de ces pirouettes sauront bien se reconnaître dans ces remarques. S’il fallait revenir aux sources de ces hypothèses les plus clairement énoncées naguère sur la nature du coup d’État roumain, outre mon modeste essai de janvier 1990 du Monde Libertaire, que je republie dans La Pensée libre, il convient impérativement de rappeler le travail du journaliste et écrivain Radu Portocala qui, dès le mois de mai 1990 ( !), publiait la déconstruction de la pseudo révolution roumaine dans un excellent ouvrage, Autopsie du coup d’État roumain : Au pays du mensonge triomphant, Calman-Lévy, Paris. D’aucuns savent que pour exister dans les médias il faut ni plus ni moins se conformer au vouloir des patrons (privés ou publics) qui en sont les propriétaires. Or fin décembre 1989, d’aucuns devaient fourguer les événements roumains au public occidental comme une authentique révolution populaire ! D’où l’engouement stupide de nombreuses associations pour les « pauvres villages roumains » et combien, une fois arrivées sur place, elles furent surprises (certaines mécontentes) de constater qu’on y vivait bien mieux que dans les grandes villes… Voir le texte éclairant de Dan Culcer, « Un périple à la redécouverte de mon pays », in Iztok, n° 20, Paris, 1991.

5Cf. la description des quelques minutes précédant leur mort donnée par l’un des quatre parachutistes membres du peloton chargé de leur exécution. « Le sergent Dorin Cârlan : Je me trouvais à un mètre derrière Nicolae Ceausescu lorsqu’il a compris que nous nous dirigions vers le mur, alors, il s’est rendu compte qu’il n’avait aucune chance d’échapper à la mort. Il a réalisé que tout cela n’était pas du cirque ou une comédie. Il s’est retourné et m’a regardé comprenant que quelque chose commence réellement. Il a regardé dans notre direction… et j’ai gardé en mémoire l’image de… de quelque chose qui ressemblait à la « mise à mort d’une chèvre »… Une larme a coulé sur ses joues, puis plusieurs et il a commencé à crier : « Mort aux traitres ! » Les membres du peloton les ont retournés face à moi, mais lui continuait à hurler : Mort aux traitres ! Vive la République socialiste roumaine libre et indépendante ! Ma mort aura sa revanche ! » C’était quelque chose de ce genre. Et il a commencé à chanter un fragment de l’Internationale : ‘ Debout les damnés de la Terre/ Debout les forçats de la faim…’ Mais il n’a pas eu le temps de redire 'Debout', car je l’ai envoyé au ciel. » Adevàrul.RO, 20 décembre 2009. Note : dans le texte roumain il y a un jeu de langage sur l’adverbe debout, en roumain « sus » signifie 'levez-vous', et « sus », 'aller au ciel', mourir dans une banale expression chrétienne proche de ad patres.

6Avant 1989, personnage falot des soirées mondaines bucarestoises adonnées aux séances spirites et aux méditations « transcendantales », il est brusquement apparu le 24 décembre 1989 comme vice-premier ministre du gouvernement mis en place par le Front de Salut National… A présent, il a tout intérêt à raconter les bobards que lui commandent ses maîtres s’il veut continuer à vivre tranquillement d’une rente de situation d’ambassadeur.

7A présent on publie dans la presse roumaine des photos où l’on voit des tireurs habillés en civils, mais armés de fusils militaires spéciaux surmontés d’une lunette de visée. Visiblement des professionnels, ils semblent viser des cibles très éloignées qu’ils tirent comme on tire des pipes dans les baraques des fêtes foraines.

8Ceux-là ne sont socialement ni d’origine aristocratique, ni en aucune façon des athlètes de la pensée, leurs œuvres, somme toute très minces, rassemblent de mornes paraphrases de tout ce que le prêt-à-penser draine dans de médiocres publications occidentales.

9Car, en fin de compte, au cours de quarante-cinq ans de régime communiste (ou dénommé tel), l’industrialisation du pays était bien le fruit du labeur des masses, de l’ouvrier spécialisé à l’ingénieur, et normalement devaient leur appartenir à tous de plein droit après la chute du régime.

10România liberà, 10 janvier 1990.

11Guy Sitbon, « La télé m'a menti », in Le Nouvel Observateur, 11 au 17 janvier 1990. Jean-Paul Mari, « La dernière colère de Ceausescu », Ibidem.

12Voir les photos publiées dans Le Point, 1er-7 janvier 1990.

13Libération, 5 janvier 1990

14Le Monde, 2 janvier 1990

15Lupta (Le combat), N° 128, 22 septembre 1989, Paris.

16Le journaliste B. Poulet a retrouvé Paraschiv (ouvrier fondateur d'un syndicat libre) en bonne santé, on présupposait sa disparition parce qu'il ne répondait plus aux appels téléphoniques internationaux !

17À cet égard on relèvera, comme élément pertinent, le voyage à Budapest, huit jours avant la chute de Ceausescu, des trois plus hauts responsables de l'armée : le général Chitac, responsable de la guerre chimique, aujourd'hui ministre de l'Intérieur ; le général Stanculescu, chef d'état-major de l'armée, aujourd'hui ministre de la défense ; le général Milea, ministre de la défense « suicidé » pendant le coup d'État (?).

18Il faut noter le très intéressant article de Francis Cornu dans le journal Le Monde du Mercredi 17 janvier 1990, où, à propos de l'Albanie, il trace un schéma de bouleversement politique fondé sur un coup d'État venu de l'intérieur du Parti communiste à la suite d'une crise économique, et il ajoute : «  — un schéma relevé aussi en Roumanie. ». Surprenant !

19Général Ion Paceba, Horizons rouges, Paris 1987.

20România liberà (La Roumanie libre), Jeudi 21 décembre 1989. « Ce n'est pas l'effet du hasard si la radio de Budapest et celle d'autres pays ont déclenché pendant le cours de ces actions antinationales et terroristes, une campagne éhontée de diffamations et de mensonges contre notre patrie. » Aujourd'hui d'aucuns savent que c'était la stricte vérité.

21International Herald Tribune, Vendredi 5 janvier 1990. « De nombreux détails donnés à présent par les témoins suggèrent que plusieurs personnes ont été tuées par des soldats nerveux et très mal entraînés ». Celestine Bohlen, « Spice From the Bucharest Rumor Mill » (Le sel du moulin à rumeurs bucarestoises).

22Depuis six ans, le gouvernement de Ceausescu avait déjà commencé à militariser la direction des plus grandes entreprises industrielles et celles des circonscriptions administratives les plus sensibles.

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 09:45

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Lors de l’une ses dernières conférences tenue à l’Université de Cambridge, en Angleterre, Noam Chomsky définissait la tradition intellectuelle, dans son écrasante majorité, comme l’exemple même « de la servilité par rapport au pouvoir ». Relisant il y a quelques jours la biographie de Wilhem von Humboldt rédigée par l’un de ses meilleurs traducteurs français, Denis Thouard, et une fois rappelés son lieu et sa date de naissance de membre de la noblesse prussienne, il poursuit ainsi : « Son aisance lui garantira une liberté matérielle et intellectuelle, une indépendance vis à vis des Lumières autant que du romantisme ». En deux courtes phrases voilà exposé le terrible dilemme que décrit, analyse et interprète Ciprian Mihali et qui ne vaut pas seulement pour les intellectuels, universitaires et chercheurs de l’ex-Europe communiste, mais tout autant pour ceux de l’Europe de l’Ouest. Pour une majorité d'entre eux, étant donné la médiocrité des salaires d'une part et, de l'autre, l'excitation glacière de la consommation dispensée à tous grâce à une publicité frénétique, peu d'universitaires et de chercheurs (qui fantasmatiquement se prennent fort souvent pour des cadres supérieurs des grandes entreprises cotées en bourse) osent résister aux multiples pressions implicites des pouvoirs publics et privés.

L’intellectuel moderne (comme, toute chose égale par ailleurs, le clerc médiéval vis à vis des diverses institutions ecclésiastiques) est donc un employé, un salarié, un serviteur, et, à ce titre, il subit de manière plus ou moins brutale la loi du maître, que celui-ci soit l’État, la Région, le Land, le conseil de direction des universités ou des fondations privées. En d’autres mots, sa liberté est très limitée, car, comme tout employé, il doit pour l’essentiel, servir ce maître.C’est pourquoi critiquer les pouvoirs à l’endroit où le bât blesse véritablement, et dévoiler que le roi est nu, relève d’une activité qui lui est quasiment impossible s’il veut conserver quelques revenus pour survivre et continuer à exercer son métier qui devrait être essentiellement une vocation, mais que précisément sa soumission aux exigences du Prince moderne a transformé en agent idéologico-bureaucratique de la rentabilité et de la pseudo-démocratie, en bref en héraut d’une posture, fût-ce dans l’opposition octroyée, de ce qui est « correct » tout azimut.

Face à ce défi, les intellectuels de l’ex-Europe communiste qui naguère étaient clairement et explicitement soumis au contrôle tatillon et à la censure d’un Parti-État rassemblant en lui tous les pouvoirs politiques, sociaux et culturels, sont aujourd’hui contraints par d’autres pouvoirs, en apparence plus diffus, et donc de manière bien plus perverse, à se plier à un autre conformisme. Dorénavant, le « nouvel » intellectuel de l’Est doit, d’une manière ou d’une autre, chanter les louanges du libéralisme économique, le triomphe absolu de l’économie de marché, légitimer la ruine des politiques sociales au nom de la fausse promotion au mérite mise en scène avec la nouvelle langue de bois de l’« excellence ». Or, dans la réalité sans fard des pratiques observées par tout un chacun, il n’est que parentélisme et clientélisme, autant de mafias relationnelles corrompant toute possibilité de société civile quelque peu équitable.

Voilà brossé le tableau sans concession de l’état des sociétés à l’Est où les anciens et nouveaux idéologues (les ex-communistes et leurs jeunes émules libéraux) se présentent dans le rôle de l’intellectuel chantre des prétendues vertus d’une Union européenne qui n’existe que dans le formalisme d’institutions fort coûteuses, inefficaces, fort peu démocratiques et souvent refusées par les peuples. Mais les élites politiques n’en n’ont cure comme le démontrent la manière dont elles ont mis aux poubelles de l’histoire le « non » français et néerlandais au référendum sur la Constitution européenne, et, last but not least, comment elles ont mis en œuvre un chantage abject pour faire revoter positivement les Irlandais. Or presque simultanément, pour fêter la chute du mur de Berlin, emblème de l’implosion du « totalitarisme communiste », des universitaires, chercheurs et journalistes, sous l’égide des instances politico-culturelles européennes, ont mis en chantier une foultitude de colloques, les ont multipliés ad nauseam, engendrant une fois de plus l’inflation sans vergogne des bavardages creux et du vide conceptuel. C’est au démontage de ce qui n’est, au bout du compte, qu’une vaste imposture des clercs contemporains auquel nous convie Ciprian Mihali dans ce texte.

La rédaction


Sur quoi fonder une base intellectuelle pour

l’Europe de demain ?

 

Approche critique d’une question (1)

-

Décembre 2009

 

Ciprian Mihali* et Cie**

 

Mon intervention est le fruit d’une réflexion menée à plusieurs voix, dans la dissension de différentes options théoriques et politiques qui ont pu s’articuler à Cluj (Roumanie) ces dernières années, parmi de jeunes chercheurs animés2 d’un commun intérêt : de penser l’actualité postcommuniste. Ils le font à partir d’une généalogie du passé récent, au-delà des préjugés ou des jugements de valeurs hâtifs qui appauvrissent le passé et l’entassent soit dans une condamnation du communisme (plus ou moins officielle, sous la forme d’une déclaration politique) en tant que régime totalitaire et destructeur, soit dans la nostalgie d’une époque d’or qui aurait laissé derrière elle les grands exploits de la Révolution socialiste. La compréhension du demi-siècle communiste et de deux décennies du postcommunisme dit démocratique et libéral s’entame sur le refus des évaluations dichotomiques et des tableaux composés de ruptures radicales ou de continuités sans faille. Fidèles à l’idée de discontinuité, nous pensons que le moment 1989 est un point d’intensité qui marque une tournure, une intensification d’un certain nombre de tendances qui créeront par la suite les conditions de possibilité d’une multitude d’événements plus ou moins prévisibles. Ainsi, d’une part, nous ne croyons pas que les lignes de rupture suivent les points que les discours dominants de ces dernières années indiquent comme étant la source de l’écart postcommuniste par rapport au communisme. De même que, d’autre part, les prolongements de la même époque se laissent lire non seulement dans les inerties ou dans l’instinct de conservation des masses silencieuses surexposées sans le vouloir à l’incertitude de l’avenir, mais aussi et surtout dans l’opportunisme de ces intellectuels (certains d’entre eux convertis miraculeusement du socialisme scientifique au néolibéralisme) qui ont su profiter du chaos des années 90 pour s’emparer du nouveau discours à la mode, celui qui prônait les vertus de la nécessaire alliance entre le parlementarisme démocratique et l’économie de marché.

 

Mais pressons-nous d’aborder la question qui nous rassemble ici.

 

Héritiers modestes d’une grande tradition philosophique interrogative et d’une plus récente tradition du soupçon, nous savons que toute question porte en elle sinon sa réponse au moins une certaine orientation ou détermination de la réponse. Qu’elle n’est pas innocente dans sa formulation et qu’elle trace déjà le plan d’immanence sur lequel peuvent s’inscrire d’éventuelles réponses.

 

Ainsi la question qui nous occupe ici : « comment créer une base intellectuelle pour l’Europe de demain ? ». Certes, si le temps qui nous est imparti ne nous permet pas de déplier toutes les lignes de force (et de faiblesse…) sur lesquelles est construite cette question, nous en retiendrons toutefois quatre qui représentent autant de points que nous jugeons problématiques et dignes d’être développés :

 

1) L’Europe a besoin d’une base – cette base lui manque-t-elle donc ? Elle n’a plus (ou pas encore) une telle base ; et si elle l’a eu, elle ne fonctionne pas, elle est bloquée quelque part ou tout simplement a cessé d’exister. D’autre part, l’Europe a besoin d’une base, une infrastructure, un fondement sur lequel il faudrait bâtir ou reconstruire le reste de l’édifice européen.

 

2) L’Europe de demain a besoin d’une base intellectuelle – d’autres bases (politiques, économiques, culturelles, religieuses) existeraient déjà ou seraient encore possibles, peut-être souhaitables, etc. Dans cette complémentarité ou concurrence, l’intellectuel est invité à offrir sa propre version de l’Europe de demain ou à donner plus de consistance, de visibilité, d’attractivité au projet européen.

 

3) Cette base intellectuelle est une création – acte spécifiquement intellectuel, artistique, élitiste, si l’on veut ; ni découverte, ni production, ni fabrication, ni invention, mais création, mobilisant des aptitudes précises, disposant d’un certain nombre d’outils, d’une certaine puissance et même d’un certain pouvoir.

 

4) Enfin, il s’agit de l’Europe de demain, d’une Europe projetée intellectuellement dans l’avenir, qui serait en quelque sorte son propre avenir, re-présentée sous la forme d’un projet.

 

À présent tentons de reprendre ces quatre points problématiques par rapport à la thématique générale de cette rencontre, le destin de l’Europe et de ses intellectuels vingt ans après la chute du communisme.

 

1) Si l’Europe a besoin d’une base c’est parce que cette base lui manque, soit par épuisement soit par oubli. A-t-elle eu jamais une telle base ? Oui, sans doute, mais elle appartint au passé et l’on ne peut construire un avenir sur des allers-retours permanents entre ce qui est et ce qui a été, d’autant plus que ce qui est passé est repris à travers le filtre d’une re-présentation sélective dont les critères doivent peu à la probité. Si cette base intellectuelle a bien existé, elle n’a pas pu empêcher, par exemple, les tragédies du siècle dernier en Europe et hors Europe, mais provoquées par elle – pour ne plus parler des crises successives qui ont toujours surpris les intellectuels, se trouvant ainsi obligés à construire des prophéties rétrospectives. Rarement capables de prédire le futur et d’influer sur le changement du présent, ils ont adopté deux stratégies différentes : d’une part, faire de leur distance par rapport au monde de la contingence une vertu ; de l’autre, s’associer au politique, devenir eux-mêmes des politiques pour transformer le réel pour ainsi dire de l’intérieur. Ces deux scénarios (qui souvent n’en composent qu’un seul – l’intellectuel en politique n’étant d’une époque à l’autre que le symbole même de l’échec à la fois intellectuel et politique) se retrouvent fidèlement dans les décennies communistes et postcommunistes.

 

Revenons alors un instant sur la question de la mémoire du communisme et des oublis qui l’entourent. Nous savons bien que ce régime dictatorial (à divers degrés selon les pays) et (surtout) diabolisé a été rendu possible non seulement par le soulèvement populaire des masses prolétaires (une hypothèse qui demande elle-même à être discutée), mais aussi par une implication engagée, consciente et complète d’un nombre non-négligeable d’intellectuels, par une croyance fortement réfléchie dans le potentiel émancipateur de la révolution socialiste contre un monde qui développait des formes de plus en plus raffinées et efficientes d’assujettissement. Or, lorsque le Mur est tombé – sous la pression irrésistible de l’économie de marché et des images globalisées de l’abondance et moins sous la pression des passions démocratiques –, lorsque l’engagement sincère ou hypocrite des intellectuels s’est avéré inutile, puisque, une fois encore, le monde réel de la politique a balayé les mondes imaginaires, ces mêmes intellectuels (et je parle notamment des intellectuels de l’Europe dite de l’Est) n’ont pas hésité un seul instant à transmuer leur faiblesse en dissidence et à se débarrasser de leurs convictions de parade comme d’un vêtement usé pour se vêtir précipitamment des nouveaux habits à la mode3. Avant que le communisme ne devienne lui-même mémoire ou témoignage, les créateurs d’archives et de discours sur le passé ont fabriqué leur mémoire personnelle (étonnement amnésique) et leur propre témoignage de la résistance : un comble, le silence et l’acquiescement au régime comme forme de survie.

 

Question de mémoire, question d’oubli volontaire, voire même de dissimulation ou de souplesse dans le vertige du changement : il est souvent difficile de ne pas remarquer le fait qu’au fond, peu de choses ont changé, le même aveuglement et la même absence confortable de distance critique, le servilisme induit par le charme du pouvoir en place et par les tentations de bénéfices immédiats : fonctions publiques, récompenses financières, prestige symbolique, etc.

 

La mémoire intellectuelle est indissociable de celle de l’époque même, et ce deux fois : d’abord, parce qu’en dépit de la volonté ou de l’imaginaire des intellectuels, leurs théories ou leurs écrits ne sont pas nés dans une tour d’ivoire, sur les hauteurs imperturbables et impassibles de la spéculation pure, atemporelle et atopique. Ils sont, même dans le développement des métaphysiques les plus ascétiques, traversés, infiltrés d’un certain nombre de conditionnements dus au présent : conditionnements sociaux, culturels, politiques ou autres (ce qui n’a aucunement empêché les erreurs systématiques d’interprétation de leur contemporanéité, ainsi que l’absence de vision quant à l’avenir le plus proche4). A l’exception de rares dissidents qui ont payé cher leur liberté d’action et de pensée, les autres, par la passivité et l’autocensure induites volontairement pour toutes sortes de raisons, sauf intellectuelles, ont participé implicitement ou explicitement sinon au renforcement de l’oppression, du moins au status quo d’un régime politique et culturel. Deuxièmement, et plus intimement, l’époque communiste s’est faite archive, bloc d’images et de représentations, sélection de mémoire et d’oubli par le truchement de la contribution multiple (littéraire, artistique, philosophique, etc.) d’une classe intellectuelle encore plus conformiste que les autres, moins exposée – par son statut social et par sa situation matérielle – au risque de l’exploitation, de l’humiliation ou de la pauvreté.

 

C’est la même archive – ou plutôt la même manière de la traiter – qui est devenue, de façon extrêmement sélective, l’actualité immédiate après la chute du régime. De plus, sur le même principe de la sélection accompagné cette fois de la mise à disposition d’autres archives (notamment celles des services secrets) et des décisions politiques ciblées, se sont opérés – voir le cas paradigmatique de la Roumanie – le dévoilement de la complicité des uns et la dissimulation de la complicité des autres.

 

La mémoire du communisme ne se joue pas dans l’opposition oubli-refus de l’oubli. À l’Est et à l’Ouest, nous n’avons pas seulement comme tâche destinale à ne pas oublier les horreurs du totalitarisme, nous avons à comprendre pourquoi il fût totalitarisme ; comment a-t-il pu provoquer les horreurs dont nous possédons les archives et conservons les témoins ? Surtout, il nous faut tenter de comprendre pourquoi, en dépit de sa violence certaine, il n’a pas été un monstre froid, impersonnel venu de quelque planète éloignée, mais un système créé par des hommes concrets, avec la participation d’hommes concrets – nous-mêmes, nos parents, nos amis, nos connaissances, tous membres d’un nous qu’aucun démenti individuel ne pourra jamais défaire, un nous répandu plus ou moins aléatoirement dans toutes les strates de la hiérarchie sociale de l’époque, depuis ses instances les plus hautes jusqu’au derniers décideurs, parmi les anonymes qui, ne faisant justement rien ou faisant seulement ce qu’il fallait faire, ont permis à la machine de fonctionner si longtemps. La mémoire du communisme se joue aujourd’hui dans le déchiffrement des mécanismes qui la constitue simultanément comme mémoire et comme oubli, et qui ne sont pas des mécanismes purement historiques ou scientifiques. Ce sont des mécanismes qui produisent des relations interhumaines, de la communication verticale, du pouvoir, mélangeant inextricablement opportunités politiques, cadres légaux, jugements moraux, sentiments et ressentiments, etc.

 

Sur ce point précis, une remarque serait encore à faire. Dans un texte récent, publié dans Le Monde du 9 novembre 2009, Slavoj Žižek décrit trois réactions à l’inévitable déception qui a suivi l’écroulement du communisme : « la nostalgie du « bon vieux temps » communiste ; le populisme nationaliste de droite ; la paranoïa anticommuniste à retardement ». Si, selon lui, les deux premières sont facilement compréhensibles, la troisième réaction qui se justifie par la présence encore au pouvoir des communistes (« dissimulés sous le masque de propriétaires et de managers »), est l’expression de la frustration intellectuelle devant l’inaccomplissement du « bon » capitalisme. Sans contredire sur ce point l’hypothèse de Žižek, j’ajouterai un élément à cet anticommunisme à retardement, en empruntant une idée formulée par Hannah Arendt. Dans sa critique des droits de l’homme, elle constate que le malheur le plus grand que peut subir un homme qui perd tous ses droits dans une société (la sienne ou une autre) est de voir sa parole dénuée d’importance et son action privée de signification. Une parole stérile, une action inefficace, voici le drame que vit l’intellectuel anticommuniste de l’Est lorsqu’il se rend compte que le peuple n’est pas tant désireux de se débarrasser du passé et d’embrasser les bienfaits du nouvel ordre capitaliste, malgré les témoignages sur la souffrance pendant le communisme et malgré les grands discours (souvent hypocrites) sur les vertus de la démocratie libérale. Deux constats peuvent être faits à partir de cet état de choses : en premier lieu, que la mémoire officielle (allant jusqu’à la condamnation politique du communisme) ne coïncide pas avec la mémoire collective et encore moins avec les mémoires individuelles. Ensuite et comme une conséquence de ce constat issu de l’impuissance du discours des intellectuels, ces mêmes intellectuels se sont orientés différemment : ils ont choisi pour la plupart de se rapprocher délibérément du pouvoir, de s’enrégimenter dans les structures politiques et/ou exécutives tantôt du côté du pouvoir en place, tantôt dans l’opposition afin de faciliter l’arrivée au pouvoir d’hommes politiques ou de partis qu’ils soutiennent. Certes, on ne pourra pas dénier le droit à qui que ce soit d’avoir des options politiques explicites ou d’entrer en politique ; simplement – mais ce mot ne devrait pas cacher la perversion de toute une tendance en voie de généralisation dans les pays ex-communistes –, il faudrait savoir au nom de quelle qualité ces intellectuels s’arrogent le droit de parler en tant qu’intellectuels quand ils font de la politique et quelle est la « force » de leur discours : une force argumentative ou une force persuasive dues à leur positionnement privilégié sur la scène publique, aux côtés de ceux qui contrôlent les moyens d’accès à la parole publique. Il en va de même pour la qualité de ceux qui parlent dans les médias : sont-ils encore intellectuels tel qu’ils le prétendent (c’est-à-dire peut-on se fier à leur esprit critique qui serait resté, comme par miracle, intouché par leur choix politique) ou bien sont-ils devenus des hommes politiques et, partant, les idéologues de tel ou tel parti ? Dès lors, quelle serait encore leur légitimité ? Une légitimité populaire issue directement des bouleversements des années 90 (qu’ils revendiquent avec une sérénité touchante) ou une légitimité indirecte, biaisée, transitive ou de substitution, grâce à leur nouveau statut de représentativité récupérée auprès des hommes politiques qu’ils soutiennent ? Enfin (mais c’est une limite dictée par l’économie de ce texte), comment la pensée d’un intellectuel est-elle conditionnée lorsque celui-ci parle en tant que ministre, ambassadeur, secrétaire d’État, postes qu’il a obtenu grâce aux services rendus ?

 

2) Voilà qui demande présentement de nous interroger brièvement sur la condition de l’intellectuel dans la société postcommuniste. L’Europe de demain aurait-elle besoin d’une base intellectuelle ? Ainsi certaines personnes et certains groupes, auto-intitulés « intellectuels », seraient donc appelés à fournir une telle base. Nous ignorons pour l’instant de quels éléments et comment devrait se composer une telle base. S’agirait-il de mobiliser les ressources spirituelles, les diplômes ou la moralité des intellectuels européens « de l’Est » et « de l’Ouest » pour œuvrer à cet édifice sublime ?

 

Mais de quels intellectuels parlons-nous ? De ceux qui, formés pour la plupart après 1990 et n’ayant pas l’expérience du communisme, ont repris les habitudes de leurs maîtres pour mettre au service du nouveau pouvoir leur compétences ou pseudo-compétences pour vite s’enrichir et acquérir un statut social supérieur ? Ou de ceux qui, essayant de résister aux tentations de la machine médiatique et institutionnelle et refusant les cadeaux empoisonnés, se sont prolétarisés, vivant aujourd’hui sous le seuil de la dignité professionnelle ou même humaine ? Et finalement combien, parmi tous ces hommes et femmes diplômés depuis vingt ans ont à la fois quelque chose de propre à dire dans un débat sur l’Europe intellectuelle et surtout les moyens de le faire ? Combien d’intellectuels parmi cette pléthore de jeunes « experts » instruits fast-forward dans les universités occidentales dans le nouveau langage du marché des idées (ou du marché tout court) peuvent-ils articuler une pensée originale sans passer par les vérités toutes faites qui tiennent lieu de science, notamment en politologie, sociologie, communication, relations internationales et autres pseudo-sciences sociales qui connaissent un succès énorme un peu de partout en Europe ? Si en acceptant de bonne foi leur vraie compétence, en reconnaissant les sacrifices réels qu’ils ont dû faire pour décrocher un diplôme, souvent éloignés de leur foyer et dans des conditions matérielles difficiles, que vaut-il ce diplôme lorsque le marché de l’emploi (y compris et surtout universitaire) fonctionne selon de toutes autres règles que celles fondées sur les qualités professionnelles ?

 

De fait, n’importe où en Europe, ils sont rares aujourd’hui les intellectuels qui peuvent vivre décemment de leur pensée la plus propre. Ils sont encore plus rares ceux qui arrivent à le faire en dehors de toute institutionnalisation. Car les quelques-uns qui se font payer des dizaines de milliers de dollars pour une conférence au Japon ou aux États-Unis, en quoi comme star philosophique seraient-ils différents d’un spectacle offert par David ou Victoria Beckham ? De plus ces intellectuels autonomes ne font pas partie de la génération qui va (faire) vivre l’Europe de demain ; aussi ne faut-il pas se faire une image idéalisée de cette génération. Les jeunes intellectuels qui sont censés poser des bases d’une autre Europe sont confrontés le plus souvent à des choix impossibles : soit renoncer à leurs années de formation et à leurs convictions théoriques, à leurs premiers bourgeons d’indépendance mentale afin de trouver un « job » dans une boîte privée qui leur assure la survie matérielle, et qui souvent n’a strictement rien de commun avec leurs acquis théoriques et les transforme en simples laboureurs du travail immatériel ; soit (pour les plus débrouillards) jouer cyniquement sur un marché académique, politique et médiatique qui encourage la « flexibilité » et l’absence de scrupules, la servilité et l’agressivité ; soit enfin cultiver à corps défendant une honnêteté intellectuelle minimale, mais assumer alors une condition précaire de l’existence, faite de compromis et de privations dramatiques. Je vois mal des positions intermédiaires ou des combinaisons possibles entre ces options (qui, par ailleurs, peuvent se multiplier). Dans tous les cas de figure, la précarité les traverse : précarité de la dignité, de la conscience, de la survie. Elle accompagne aussi leurs trajectoires dans les universités devenues d’immenses usines à diplômes. Obsédées par le souci double et contradictoire de la massification et du classement Shanghai, les universités postcommunistes se préoccupent peu ou pas du tout de former des citoyens instruits et autonomes, doués d’une solide culture, et préfèrent jeter tous les ans sur le marché des cohortes de pions médiocres et substituables à volonté par les services des ressources humaines des grandes entreprises. Travail à la chaine, production déferlante d’étudiants lambda, de compétences inexistantes mais attractives, un cycle rarement interrompu par la protestation publique, par la résistance individuelle ou par ce qu’on appelle de manière emphatique « l’excellence ».

 

On a souvent parlé ces dernières années d’une condition postcommuniste partagée de deux côté du Mur, comme on a pu parler vingt ans plus tôt de la condition postmoderne ; elle se reproduit sans doute dans une commune et européenne condition des intellectuels : des jeunes en quête désespérée de stabilité et démunis (en fait jamais munis) des outils appropriés pour faire entendre leur voix, pour résister à l’instrumentalisation de leurs vies et pour protester lorsque leurs choix sont manipulés, mais encore des moins jeunes, pris à leur tour dans des relations compliquées et équivoques avec les institutions et les pouvoirs en place.

 

3) Voilà qui nous dirige vers notre troisième question. Comment créer une base intellectuelle pour l’Europe de demain ? Il y va donc de la création. N’entrons pas dans les subtilités des distinctions entre création, découverte, innovation, production etc. Le temps nous manque. Disons seulement ceci : afin de créer une base intellectuelle, il faut d’abord pouvoir le faire, il faut donc disposer de certaines ressources, de moyens (financiers notamment), d’un accès large et inconditionnel aux instruments de diffusion de l’information et de l’opinion. Il faut enfin et surtout avoir accès aux lieux et aux moments des décisions qui concernent l’Europe.

 

Les vingt ans écoulés depuis la fin du communisme ont été les témoins d’une immense résurrection des intellectuels. Sortis comme d’un long sommeil ou de ce qu’on a pu appeler en Roumanie – sans doute d’une manière ironique, pour utiliser un euphémisme – la « résistance par la culture », les intellectuels ont vite occupé l’espace public, en côtoyant de manière complice les hommes politiques ou en devenant eux-mêmes des hommes politiques. Ils ont pris les premiers l’initiative d’évaluer le passé et de proposer des modèles de transformations futures des sociétés. Ils sont devenus les voix les plus autorisées et les plus auto-légitimées à parler au nom de tous les autres, au nom de la souffrance de tous les autres et au nom de l’espoir ou du désespoir de tous les autres. Ce qui leur a valu un pouvoir symbolique et non seulement symbolique, un pouvoir bien réel, convertible à volonté en fonctions publiques. L’accès à la parole publique – et surtout l’accès systématique et permanent – n’est pas donné inconditionnellement, nous savons qu’il dépend d’un certain nombre de facteurs qui ne sont pas à la portée de tout le monde. Et il dépend aussi de la mise en œuvre de certaines conditions extra-intellectuelles dont l’acceptation est souvent incompatible avec les exigences d’autonomie du discours intellectuel libre.

 

C’est pourquoi on a vu se constituer un peu partout des alliances entre le politique, le médiatique et l’intellectuel. En renonçant vite à l’illusion romantique et idéaliste que l’esprit et ses valeurs peuvent se transmettre tout naturellement et que l’adhésion à ces valeurs serait en quelque sorte spontanée, les intellectuels se sont rassemblés en groupes d’influence publique soutenus par des corporations économiques et médiatiques ou par des hommes politiques en adoptant les discours des ceux-ci, en défendant des intérêts qui n’étaient pas a priori les leurs, en militant pour des causes si peu intellectuelles. Mais aussi, et surtout, ils se trouvèrent piéger lorsque les cruelles réalités politiques et les intérêts économiques allaient à l’encontre des principes et des idéaux de l’Aufklärung, de l’émancipation individuelle et collective. Il suffit de prendre pour exemple la politique roumaine au cours de l’année 2008. Après avoir soutenu en masse et d’une manière tristement docile, parfois servile, le président Băsescu dans son discours anti-corruption et anti-communiste lors de son élection en 2006, les intellectuels se sont vus pris en défaut lorsque le même président propose et impose deux ans plus tard une alliance de son parti avec le parti « néo-communiste » et « corrompu » contre lequel il avait mené cette lutte. Tout d’un coup, l’intérêt politique immédiat, la bataille pour les positions de pouvoir et pour le contrôle des ressources publiques a défié la naïveté coupable des intellectuels, amenés à se taire dans le meilleur des cas, à se justifier ou à justifier cette mésalliance dans le pire des cas.

 

La complicité avec le pouvoir ne s’épuise pas avec la politique, elle se déploie d’une manière spectaculaire dans le monde académique, par exemple. Là encore, et à tous les échelons, la transition a engendré des jeux de pouvoir inconcevables, avec des enjeux extra-scientifiques gigantesques. Les fréquentes modifications des règles de jeu concernant l’accès aux positions de décision, les élections et les réélections des recteurs, des doyens et même des chefs de départements (c’est-à-dire de tout ceux qui décident de l’attribution et de l’utilisation des fonds) a transformé l’université dans une institution non seulement politisée, mais aussi et surtout en un institution qui s’éloigne dans son fonctionnement même de tout esprit démocratique sans cesse prôné, de manière abstraite et hypocrite, par ses dirigeants.

 

Nous pourrions multiplier les exemples, nous les connaissons tous et on ne ferait ici que de répéter des choses archi-connues (voir parmi d’autres les programmes de financement de la recherche, au niveau national et européen – avec l’engloutissement dans une machinerie bureaucratique surnuméraire et avec des lois propres, incompréhensibles pour les simples chercheurs obligés de se convertir en bureaucrates à leur tour afin de remplir des centaines de pages de dossiers et de rapports administratifs, sans aucune relation avec la qualité scientifique de leur travail et, pourquoi pas, avec le fond même de leur vocation).

 

En effet, la démocratie libérale est le meilleur régime politique du monde, le totalitarisme est, n’est-ce pas, l’incarnation même du diable, à condition que tout se passe en dehors de nos propres engagements individuels ou institutionnels. Car une fois qu’on est censé appliquer les mêmes règles chez soi, on préfère inventer de nouvelles règles et les modifier à chaque fois qu’elles mettent en cause notre propre position.

 

4) Comment imaginer alors une Europe de demain ? Quel avenir pour l’Europe dont le passé, à l’œuvre en guise d’héritage mondial, nous fait signe et nous engage dans l’articulation du présent et dans la projection (sans projet unique) de l’avenir ? Comment rendre compte de cet héritage sans réactiver les figures du passé (figures religieuses, politiques, juridiques), mais sans céder à la tentation d’une téléologie spirituelle, voire d’une eschatologie européenne comme avènement d’un monde meilleur, voire du meilleur des mondes ?

 

Et quel rôle les intellectuels pourraient-ils jouer dans la création d’une (autre) base pour l’Europe ? Doivent-ils unir leurs efforts pour créer des passerelles entre les autres bases (juridiques, politiques, économiques, religieuses) ou, au contraire, sanctionner leur absence ou leur insuffisance ? En quoi alors une base intellectuelle pourrait-elle suppléer à ce déficit de fondation (par exemple, avec l’adoption d’une constitution européenne) ? Ne serait-ce « une base intellectuelle » un pur fantasme des intellectuels, en crise d’identité ou d’idéal et à la recherche d’une posture plus digne et d’un rôle plus concret dans la construction européenne ?

 

Le point le plus sensible et le plus problématique de la question initiale concerne donc très exactement cet aspect de l’utopie européenne. Car il s’agit bien d’une utopie au cœur d’une telle question projective. Une utopie prise dans le double bind de sa nécessité et de son impossibilité. Nous ne pouvons pas ne pas imaginer une Europe future, car depuis toujours elle est à venir, elle se nourrit dans son actualité de ses projections et de ses idéalisations. Or il faut reconnaître également que ces idéalisations n’ont pu se constituer que lorsqu’elles ont eu la prétention de s’actualiser politiquement dans des vagues d’horreurs, d’exploitation et d’assujettissement, à l’Est comme à l’Ouest, et que les intellectuels ne sont nullement exempts d’excès, d’erreurs d’appréciation, de tentations bien peu démocratiques. D’où l’impossibilité de l’utopie : la reprendre – à travers une encore plus inquiétante mobilisation intellectuelle – risquerait de répéter le geste amnésique et eschatologique d’un idéal formulé par les intellectuel et poursuivi par tous. Un geste amnésique puisque l’Europe est la patrie de toutes les utopies et de toutes les anti-utopies, de toutes les utopies devenues des réalités tragiques et de toutes les anti-utopies toujours possibles. Et un geste eschatologique puisqu’il n’y a pas une Europe, une création, un lendemain. Cette Europe, cette création et ce lendemain ne sont surtout pas l’œuvre des seuls intellectuels. Il devrait y être invités, mais moins pour poser des bases (ce qui les situerait soit du côté des fondateurs soit du côté des idéologues), que pour être les gardiens de la pluralité des Europes, des créations et des lendemains. Si l’Europe se fait, ce ne doit pas être dans le consensus, ni dans l’éloge de son unité, encore moins dans la certitude de son avenir radieux, mais dans le « dissensus » des options, dans la multiplication infatigable de ses visages, en direction de l’inconnu de son devenir, en conservant sans cesse à l’esprit que le futur n’a jamais de figure prédéfinie.

 

Si appel pour les intellectuels il y a, il doit prendre tout d’abord la forme d’un ascétisme : savoir ou apprendre à refuser l’unanimisme, la manipulation, refuser les mirages et le confort toujours provisoire du pouvoir, et seulement par la suite défendre dans l’espace public des idées sur l’Europe, tout en assumant la condition de la divergence, de l’incertitude de ce qui va venir et de la résistance aux formes de plus en plus raffinées et séduisantes de l’assujettissement.

 

  • * Ciprian Mihali est docteur en philosophie (Strasbourg, 2000) sous la direction de Jean-Luc Nancy. Assistant depuis 1992, il est présentement maître de conférences (philosophie française contemporaine) au Département de philosophie de l’Université de Cluj (UBB),tout en dirigeant l’Institut francophone régional d’études stratégiques.

  • ** Pour un lecteur peu au fait du conflit d’idées en Roumanie, il convient de préciser que le travail de réflexion et d’interprétation développé dans ce texte, explicitement opposé à la pensée unique hystériquement libérale qui domine l’écrasante majorité des cercles intellectuels roumains, est aussi intiment liée aux débats qui se sont tenus autour de la revue IDEA artă + societate (certains des auteurs du texte ayant été un temps membre de la rédaction). Tous ces débats se sont cristallisés dans la publication au printemps 2009 d’un ouvrage collectif intitulé Généalogies du Postcommunisme (Idea Design & Print, Cluj, 2009, à paraître prochainement dans une version anglaise, Genealogies of Post-communism) où l’auteur principal, Ciprian Mihali a signé un essai, « La ville précaire. Considérations sur la condition de dystopique des espaces urbains postcommunistes ». (N.d.R)

  • ----------------------

  • Notes :

1Seule une version malheureusement très abrégée de ce texte a pu être présentée lors de la table ronde « Comment créer une base intellectuelle pour l’Europe de demain » dans le cadre du Colloque international « L’intellectuel public en Europe 1989-2009 », organisé par l’Institut Culturel Roumain à Paris les 7 et 8 novembre 2009.

2 Par simple honnêteté, je tiens à citer ici les noms de quelques jeunes chercheurs et universitaires qui ont participé à cette réflexion, tout en sachant que l’énumération des noms ne peut en aucune façon rendre compte de la richesse de leur contribution. Il s’agit donc d’Emilian Cioc, Lorin Ghiman, Laura Ilinescu, Veronica Lazăr, Ştefan Maftei, Andrei State.

3 Je simplifie sans doute le schéma de l’histoire intellectuelle des dernières décennies. Ainsi, il faudrait y distinguer au moins trois catégories qui relèvent non seulement de périodes différentes, mais aussi d’une logique différente de la perversion intellectuelle : ceux qui ont crû sincèrement dans les vertus du marxisme et du communisme et ont participé à sa mise en œuvre, sans prêter attention à l’écart de plus en plus grand entre la théorie marxienne et les réalités du socialisme réel ; ceux qui, surtout dans les années 80-90, ont joué le jeu du système, sans y croire vraiment, mais en profitant au maximum des bénéfices qu’ils pouvaient en obtenir ; enfin, ceux (très souvent les mêmes) qui à partir des années 90, et par une sorte de rétroprojection et de dissidence auto-attribuée, ont soutenu à haute voix qu’ils avaient des convictions anticommunistes depuis toujours, mais que la terreur communiste les avait obligés à se taire et à ne rien faire.

4 Combien de « grands experts » occidentaux des régimes communistes ont-ils anticipé, à la veille même de l’écroulement de ces régimes, ce qui allait advenir ? En revanche, ils sont les plus habiles à construire ce qu’on pourrait appeler des « anticipations (rétro)projectives », c’est-à-dire des discours consistant à investir une position d’anticipation du futur proche, mais une fois seulement que ce futur se sera consommé pour dire : « oui, en fait c’est bien cela qui devait se passer, maintenant on a raison de confirmer l’évolution des événements ». Pour la chute du communisme, on a beau dire aujourd’hui qu’elle était prévisible, qu’il y avait des signes avant-coureurs, et même que le travail de la dissidence a été finalement couronné de succès,  etc., cela ne veut absolument rien dire tant que cette (rétro-)prévisibilité des événements est construite idéologiquement post factum, après les événements. La misère du présent n’est dépassée que par la misère des théories du présent…

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 09:40


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Nous avons pu constater dans le numéro 23/24 de notre revue, à partir de l'exemple des événements récents au Sri Lanka, comment la légalité internationale a pu être contournée et bafouée dès lors que les principes de la Charte des Nations Unies sont ignorés. Ce phénomène se manifeste également aujourd'hui entre autre par le silence imposé sur les résolutions adoptées par l'ONU et ses agences à l'époque de la décolonisation et de la lutte pour un nouvel ordre économique mondial. Cela passe même parfois par la destruction matérielle des documents des résolutions votées. Il nous a donc semblé indispensable de rendre la vie aux aspects camouflés du droit international, ce qui passe en particulier par la redécouverte des décisions prises en matière de droit au développement. C'est dans cet esprit que nous avons obtenu de son auteur et de son éditeur le droit de reprendre le chapitre consacré à ce sujet dans un ouvrage paru en 2007 sous la rédaction de Tamara Kunanayakam, à l'époque fonctionnaire des Nations Unies à Genève et aujourd'hui ambassadrice de Sri Lanka à Cuba. Économiste expérimentée, engagée dans la lutte pour le droit des peuples et des États au développement, elle a rassemblé dans cet article les éléments qui permettent aux institutions et aux militants de rappeler les États et les organisations internationales à leurs obligations.

La Rédaction

 


La validité du droit au développement est-elle légalement fondée ?

-

Octobre 2005

 

 

Tamara Kunanayakam

 

« Déclaration » et « recommandation »

3. Selon la pratique des Nations Unies, une déclaration est un instrument formel et solennel, qui se justifie en de rares occasions quand on énonce des principes ayant une grande importance et une valeur durable, comme dans le cas de la Déclaration des droits de l'homme.Une recommandation est moins formelle.

 

4. En dehors de la distinction qui vient d'être indiquée, il n'y a probablement aucune différence, d'un point de vue strictement juridique, entre une recommandationet une déclarationdans la pra­tique des Nations Unies. Une déclarationou une 'recommandation' est adoptée par une résolution d'un organe des Nations Unies. En tant que telle, on ne peut pas la rendre obligatoire pour les Etats Membres, au sens selon lequel un traité ou une convention est obli­gatoire pour les parties audit traité ou à la ladite convention, par le simple artifice qui consisterait à l'appeler déclarationplutôt que recommandation. Toutefois, étant donné la solennité et la significa­tion plus grandes d'une déclaration,on peut considérer que l'organe qui l'adopte manifeste ainsi sa vive espérance que les membres de la communauté internationale la respecteront. Par conséquent, dans la mesure où cette espérance est graduellement justifiée par la pratique des Etats, une déclaration peut être considérée par la coutume comme énonçant des règles obligatoires par les Etats.

 

Extrait d'un mémoire rédigé en 1962 par le Service juridique de l'ONU et présenté à la Commission des droits de l'homme à sa 18esession.

Cité dans E/CN.4/1334, 2 janvier 1979, note 33, page 31.

Au chapitre 1 de notre ouvrage1, nous avons décrit comment le Mouvement des non-alignés, en particulier, était parvenu à introduire ce nouveau concept dans le débat onusien et, au chapitre 2, quel est son contenu. Il est cependant utile de revenir sur les fondements légaux du droit au développement car, au-delà des rapports de force politiques de l’époque, ceux-ci lui confèrent non seulement une validité incontestable mais encore un contenu relativement précis, en dépit de toutes les arguties et interprétations dilatoires dont on essaie actuellement de le recouvrir.

 

Pour quelles raisons ? Tout simplement parce qu’au cœur du débat s’affrontaient deux visions ! L’une, sou­tenue par les pays riches, considérait que le droit au développement n’avait pas de valeur juridique et qu’il n’avait pas, par conséquent, de validité internationale ; l’autre, soutenue par les pays du tiers monde et les pays socialistes, soutenait le droit au développement comme une exigence politique et morale qui lui donnait une crédibilité incontestable.

 

Aujourd’hui, cette confrontation demeure et même si le rapport de force a changé, les principes au cœur du droit au développement sont plus que jamais d’actualité car ils continuent à inspirer l’action, sous de multiples formes, de nombreux Etats et organisations sociales. Quand, par exemple, sous l’impulsion de Hugo Chavez, le Venezuela prend le contrôle de sa Banque centrale, nationalise et s’associe à plusieurs pays d’Amérique Latine pour fonder la Banque du Sud afin de prendre le contre-pied des pratiques totalitaires de la Banque Mon­diale, du FMI et des institutions financières, Chavez et ses partenaires font le choix du droit au développement !

 

Dans son préambule, la Déclaration sur le droit au développement rappelle ses sources légales :

  • « les buts et principes de la Charte des Nations Unies relatifs à la réalisation de la coopération interna­tionale en résolvant les problèmes internationaux d'ordre économique, social, culturel ou humanitaire et en développant et encourageant le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous sans distinction » ;

  • les dispositions de la Déclaration universelle des droits de l'homme selon lesquelles « toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans ladite Déclaration puissent y trouver plein effet » ;

  • les « dispositions du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels et du Pacte international relatif aux droits civils et politiques » ;

  • « le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, en vertu duquel ils ont le droit de déterminer librement leur statut politique et d'assurer librement leur dé­veloppement économique, social et culturel » ;

  • « le droit des peuples à exercer (…) leur souveraineté pleine et entière sur leurs richesses et leurs ressour­ces naturelles » ;

  • « l'obligation que la Charte impose aux Etats de promouvoir le respect universel et effectif des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous sans distinction aucune, notamment de race, de cou­leur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politi­que ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation » ;

  • les « accords, conventions, résolutions, recomman­dations et autres instruments pertinents de l'Orga­nisation des Nations Unies et des institutions spécialisées concernant le développement intégral de l'être humain et le progrès et le développement de tous les peuples dans les domaines économique et social, y compris les instruments concernant la dé­colonisation, la prévention de la discrimination, le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le maintien de la paix et la sécurité internationales et la promotion accrue des relations amicales et de la coopération entre les Etats confor­mément à la Charte ».

Ses sources légales sont donc très nombreuses et relèvent tout à la fois du droit « positif », autrement dit contraignant, constitué d’un ensemble de normes con­ventionnelles et coutumières, les deux principales sour­ces du droit international, et de ce que les Anglo-saxons appellent la soft law (le droit « mou »), soit un droit en principe non contraignant et dont la valeur normative serait limitée, mais qui n'en est pas moins essentiel en droit international.

 

On aurait tort d’ériger une barrière absolue entre ces deux grands ordres du droit international. D’abord, parce que les documents classés dans la soft lawreprennent généralement de nombreuses clauses issues d’instruments relevant eux du droit positif. Ensuite parce que, comme c’est le cas des trois textes qui seront le plus abondamment cités dans ce qui suit2, ces textes ont été solennellement adoptés en Assemblée générale de l’ONU par une écrasante majorité d’Etats, représen­tant à chaque fois plus des quatre cinquièmes de la population mondiale, et n’ont été l’objet que de quelques rares oppositions et d’une poignée d’abstentions. On est donc en droit de leur accorder un poids démocratique et moral considérable.

 

Le droit à l'autodétermination des peuples et les prin­cipes de solidarité qui lui sont liés méritent qu'on s'y arrête. Il s’agit des principes fondamentaux sur lesquels se fonde le droit au développement : celui de l’égalité des droits des peuples et leur droit à disposer d’eux-mêmes (ou autodétermination) et son corollaire, l’égalité souve­raine. On prêtera également attention au principe associé de solidarité, coopération et solidarité internationale étant un devoir partagé par tous les Etats.

Le respect de ces principes est fondamental afin d’atteindre les buts des Nations Unies, à savoir : « Réaliser la coopération internationale en résolvant les problèmes internationaux d'ordre économique, social, intellectuel ou humanitaire, en développant et en encou­rageant le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion. »3

 

1. Les sources juridiques du principe d’égalité de droits et d’autodétermination et son corollaire, l’égalité souveraine

Le droit au développement est en conformité avec la lettre et l'esprit de la Charte de l'Organisation des Nations Unies qui, de façon logique, comprend par extension aussi bien une définition précise des droits de l'homme – économiques, sociaux, culturels comme civils et politiques – qu’une définition des droits de solidarité.

En faisant appel à une coopération internationale au­thentique afin de résoudre les problèmes rencontrés dans les domaines économique, social, culturel et hu­manitaire et de promouvoir les droits humains et les libertés fondamentales pour tous et toutes, la DDD se fonde en premier lieu sur les buts et principes de la Charte des Nations Unies. Elle y puise son principe fondamental à partir des deux notions mentionnées ci-dessus, celles d’égalité de droits et d’autodétermination des peuples et nations et d’égalité souveraine, à savoir des clauses vitales car elles constituent l’unique base sur laquelle des relations amicales entre les nations peuvent se développer.

 

Lors de sa Septième session (1952), dans sa Réso­lution intitulée Droit des peuples et des nations à disposer d’eux-mêmes, l’Assemblée générale confirma une nouvelle fois que le droit des peuples et des nations à l’autodétermination était un préalable à la complète jouissance de tous les droits humains fondamentaux4.

Considérant que l’Assemblée générale, lors de sa Cinquième session, a reconnu que le droit des peuples et des nations à disposer d’eux-mêmes est du droit fondamental de l’homme [Résolution 421 D (V), du 4 décembre 1950] (…)

Considérant que la violation de ce droit a provoqué dans le passé des effusions de sang et des guerres et qu’elle est considérée comme une menace permanente pour la paix,

L’Assemblée générale, soucieuse

i) De préserver la génération actuelle et les générations futures du fléau de la guerre,

ii) De proclamer à nouveau sa foi dans les droits fondamentaux de l’homme

iii) De tenir dûment compte des aspirations politiques de tous les peuples de façon à servir la cause du maintien de la paix et de la sécurité internationales et à développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes,

1. Décide de faire figurer dans le Pacte ou les Pactes internationaux relatifs aux droits de l’homme un article sur le droit de tous les peuples et nations à disposer d’eux-mêmes, et de réaffirmer ainsi le principe énoncé dans la Charte des Nations Unies. (…)

Résolution 545 (VI) de l’Assemblée générale, du 5 février 1952.

 

La Déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et aux peuples coloniaux de 19605,citée au chapitre 1, est un document d’importance historique. Elle constitue l’une des contributions les plus significativesque l’ONU ait produite pour développer le concept d’autodétermination, condamner le colonialisme et toute autre forme de sujétion des peuples à une domination et une exploitation étrangères et promouvoir activement la décolonisation6.

La Déclaration affirme en effet que « la sujétion des peuples à une subjugation, à une domination et à une exploitation étrangères constitue un déni des droits fondamentaux de l'homme, est contraire à la Charte des Nations Unies et compromet la cause de la paix et de la coopération mondiale » (art. 1)7et que « tous les peuples ont le droit de libre détermination ;en vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et poursuivent librement leur développement économique, social et culturel. » (art. 2)8

 

Avec cette résolution, l’Assemblée générale reconnaissait que l’abolition de la domination par l’octroi de l’indépendance devait être complète, qu’il fallait empêcher à jamais toute tentative de restauration d’une influence étrangère sur des peuples qui avaient obtenu leur indépendance, que l’indépendance ne devait pas seulement signifier une indépendance politique mais également une indépendance économique et culturelle, libre de toutes interférences ou pressions, directes ou indirectes, de quelque sorte qu’elles soient et quel qu’en soit le prétexte, exercées sur les peuples ou nations. Elle affirmait aussi que les principes contenus dans la Déclaration devaient être universellement appliqués à tous les peuples du monde, non seulement au moment de l’instauration de leur indépendance, pleine et absolue mais qu’il fallait veiller à sa préservation et que cette indépendance devait dépendre uniquement de la libre volonté et détermination des peuples eux-mêmes et ne pas être soumise à une quelconque autre influence9. Les relations existantes entre peuples dominants et assujettis devaient faire place à des relations entre des peuples libres, fondées sur un pied d’égalité et basées sur la confiance. La coopération et la paix pourraient alors ainsi se substituer à l’antagonisme et à la guerre10.

 

Dans la Déclaration sur la Souveraineté perma­nente sur les ressources naturelles11de 1962 – qui donne pleine expression à l’article 1 commun aux deux Pactes internationaux sur les droits humains, examiné plus bas, et à la DDD – l’Assemblée générale recon­naissait que l’indépendance politique ne pouvait être assurée qu’au moyen d’une indépendance économique et que l’indépendance économique ne pouvait elle-même être garantie que si les peuples jouissaient du droit de posséder et de développer leurs richesses et ressources naturelles. L’article 1 de la partie opérationnelle de la Résolution ajoutait que ce droit « doit s'exercer dans l'intérêt du développement national et du bien-être de la population de l'Etat intéressé. »

 

Le principe de l’égalité de droits et d’autodétermination des peuples et des nations a été réaffirmé avec emphase par les deux Pactes internationaux sur les droits humains de 1966, dès leur premier article com­mun12. Ces Pactes sont donc d'une considérable impor­tance en ce qui concerne la DDD. Leur article commun 1/1 reconnaît que le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes recouvre des dimensions à la fois politiques, légales, économiques, sociales et culturelles13. Ce droit inclut le droit à un contrôle souverain et permanent sur leurs richesses et ressources naturelles. Ainsi, l'article 1/2 stipule que « pour atteindre leurs fins, tous les peuples peuvent disposer librement de leurs richesses et de leurs ressources naturelles, sans préjudice des obligations qui découlent de la coopération économique internationale, fondée sur le principe de l'intérêt mutuel, et du droit international. En aucun cas, un peuple ne pourra être privé de ses propres moyens de subsistance. »14Ce principe de « libre disposition » s’étend aux relations économiques avec d'autres Etats dans toute leur durée. La façon dont cet article est articulé avec les principes de solidarité, auxquels l'expression « sans préjudice des obligations » fait référence, implique qu'il accorde aux Etats le pouvoir de disposer de leurs richesses de la manière qu'ils souhaitent, pour autant que ceci ne constitue pas un refus de contribuer à la coopération internationale – qui est une « obligation » aux termes des articles 55 et 56 de la Charte des Nations Unies.

 

Parmi les instruments contraignants invocables à l'appui de la DDD, outre la Charte des Nations Unieset la Déclaration universelle, par exemple, ou encore les Pactes internationaux de 1966, pour les pays qui les ont ratifiés, on peut citer :la Convention de Vienne sur la succession d’Etats en matière de traités de 1978, qui confirme que le droit international endosse le principe de la souveraineté inaliénable de chaque peuple et de chaque Etat sur leurs richesses et ressources naturelles ;la Convention de Vienne sur la succession d'Etats en matière de biens, archives et dettes d'Etatde 1983, qui va dans le même sens15

 

La Convention sur le droit de la mer16,adoptée par les Nations Unies en 1982, constitue une source supplémentaire démontrant la validité légale du droit au développement et qu’il est possible de légiférer avec précision dans de tels domaines. Elle contient le droit d'un Etat d’établir, sur son « plateau continental », une « zone économique exclusive »17de 200 mille marins qui étend considérablement ses prérogatives au-delà des limites de sa « mer territoriale », fixées à 12 mille marins. Elle accorde à l’Etat côtier « des droits souverains sur le plateau continental aux fins de son exploration et de l'exploitation de ses ressources naturelles. »18Elle attri­bue à ses Etats Parties diverses responsabilités con­cernant la « conservation et gestion des ressources biologiques de la haute mer » (art. 116-120), la « protection et préservation du milieu marin » (art. 192-237) Elle traite également des droits et obligations en matière de « recherche scientifique marine » (art. 238-265) et introduit de nouvelles clauses de sauvegarde des intérêts des « Etats sans littoral à la mer. » (art. 124-132) Un de ses articles clef établit une zone internationale, consi­dérée comme « Patrimoine commun de l'humanité », en définit le statut juridique et arrête les règles destinées à sa protection, « l'humanité tout entière [étant] investie de tous les droits sur les ressources de la Zone » (art. 136-155). La Convention stipule que les richesses de cette zone doivent être exploitées rationnellement de façon à soutenir le développement de tous les pays, « et compte tenu particulièrement des intérêts et besoins des Etats en développement et des peuples qui n'ont pas accédé à la pleine indépendance ou à un autre régime d'autonomie reconnu par les Nations Unies. » (art. 140)

 

De façon générale, concernant le « caractère conven­tionnel de la norme de droit international concernant l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes », Cristescu avance l’argument suivant : « Les instruments internationaux qui la consacrent, la Charte des Nations Unies et les Pactes internationaux relatifs aux droits de l’homme, sont inclus parmi les sources conventionnelles du droit prévues à l’Article 38, paragraphe 1 a du Statut de la Cour internationale de Justice, c’est à dire ‘les conventions internationales, soit générales, soit spéciales, établissant des règles expres­sément reconnues par les Etats’ (…) »19Et, se referant aux diverses contributions apportées progressivement au droit contemporain, il ajoute ceci : « La consécration dans la Charte des Nations Unies du principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes est le couronnement d’une assez longue évolution. Elle marque non seulement sa reconnaissance sur le plan juridique (en tant que partie constitutive de la Charte, qui est un traité international multilatéral, et comme principe du droit international contemporain), mais aussi le point de départ d’une nouvelle évolution, d’un développement de plus en plus poussé du principe et de son contenu juridique, de sa mise en œuvre et de son application aux situations les plus diverses de la vie internationale. »20

 

Un nouvel ordre international nécessaire

Afin que les individus et les peuples puissent exercer ce droit fondamental à l’autodétermination, les Etats ont l’obligation, individuellement et collectivement, de créer les conditions nécessaires à sa réalisation, tant au ni­veau national qu’international.

La DDD se réfère ici à une dimension cruciale des efforts déployés par les Nations Unies dans le domaine des droits humains, reconnue d'ailleurs de longue date. Comme déjà souligné, elle figure dès 1948, dans la Déclaration universelle des droits de l’homme :« Toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet. »(art. 28) En 1968, dans un article basé sur les deux Pactes internationaux, la Proclamation de Téhéran sur les droits de l’homme21le soulignait à nouveau : « Lesprogrès durables dans la voie de l'application des droits de l'homme supposent une politique nationale et inter­nationale rationnelle et efficace de développement économique et social. » (art. 13)

 

Dans sa dimension externe, le principe d’égalité souveraine est donc directement lié à l’exigence des pays nouvellement libérés d’établir un nouvel ordre international économique dans lequel leurs statuts politiques, comme Etats indépendants, se reflètent dans leurs relations avec leurs anciens maîtres coloniaux.

Parmi les instruments multilatéraux, plusieurs experts reconnus souligne qu’il y a lieu d'en retenir particulièrement deux, adoptés l'un et l'autre par l’ONU en 197422et qui définissent les droits et devoirs fondamentaux de tous les États membres de l'ONU dans le cadre du nouvel ordre international réclamé.

 

Le premier, la Déclaration concernant l'instauration d'un nouvel ordre économique international23,fut précisément adopté pour assurer « dans la paix et la justice aux générations présentes et futures un développementéconomique et social qui ira en s'accélérant. »24Elle déclare que « la coopération internationale en vue du développement représente l'objectif et le devoir communs de tous les pays. »25Les 20 principes qu'elle propose pour appuyer un nouvel ordre économique international ont un seul but : assurer la coopération internationale en vue du développement, en premier lieu des pays du Tiers Monde. Le Programme d’action pour l’instauration d’un nouvel ordre économique international adopté en même temps par l’ONU poursuit le même objectif.

Le deuxième fut adopté lors par l’Assemblée générale des Nations Unies lors de sa 29esession sou le nom de Charte des droits et devoirs économiques des Etats26. Cette Charte fonde légalement le Nouvel ordre économique international et fait partie des instruments légaux qui, en reconnaissant pour la première fois l’in­terdépendance en l’ordre régnant au plan mondial et les droits humains, ont donné un contenu fort à l’article 25 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

 

Plusieurs des 15 principes qu’elle contient sont directement liés au développement, à l’ordre international économique injuste qui est un obstacle à sa réalisation, et à la nécessité de la coopération internationale pour l’éliminer. Par exemple, les « injustices (...) qui privent une nation des moyens naturels à son développement normal » (principe i) y sont condamnées et la « coopération internationale en vue du développement » prônée (principe n). Son Chapitre II est tout spécialement consacré au développement. Les principes qui y figurent stipulent notamment que chaque Etat « est responsable au premier chef de promouvoir le progrès économique, social et culturel de son peuple » et « d'assurer la pleine participation de son peuple au processus et aux avantages du développement » (art. 7) ; que « tous les Etats ont pour responsabilité de coopérer (...) à favoriser le progrès économique et social dans le monde entier, et en particulier dans les pays en voie de développement » (art. 9) ; que « les Etats ont le droit (...) de participer à la coopération sous-régionale, régionale et interrégionale dans l'intérêt de leur développement économique et social » (art. 12) ; que « chaque Etat a le droit d'avoir part aux avantages du progrès et des innovations de la science et de la technique pour accélérer son développement économique et social » (art. 13) ; que « chaque Etat a le devoir de coopérer à favoriser une expansion et une libéralisation régulières et croissantes du commerce mondial (...) en tenant compte des problèmes commerciaux propres aux pays en voie de développement » (art. 14) et que « tous les Etats ont le droit et le devoir (...) d'éliminer le colonialisme, l'apartheid, la discrimination raciale, le néo-colonialisme et toutes les formes d'agression (...) ce qui est un préalable du développement. » (art. 16) La Charte déclare également que « la coopération internationale en vue du développement est l'objectif que visent tous les Etats et leur devoir commun. Chaque Etat devrait coopérer aux efforts des pays en voie de développement pour accélérer leur progrès économique et social » (art. 17) et que « les pays développés devraient accorder, améliorer et élargir le système de préférences tarifaires généralisées, sans réciprocité ni discrimination, en faveur des pays en voie de développement. » (art. 18)

Un autre trait remarquable de cette Charte est qu’il s’agit du premier document onusien d’une telle importance qui établit la relation entre désarmement et développement27, comme on le verra au chapitre 4.

 

En somme, au travers de diverses déclarations et résolutions, l’Assemblée générale a non seulement proclamé et interprété le droit des peuples à l’autodé­termination, mais mis en lumière les relations entre ce droit et les autres droits humains et adopté des mesures, générales ou spécifiques, concernant sa mise en application. Le Conseil de sécurité a également reconnu la validité du droit des peuples à l’autodétermination. A signaler ici une importante étude d’Hector Gros Espiell, où ce Rapporteur spécial de la Sous-commission pour la prévention de la discrimination et la protection des minorités passe en revue l’application des résolutions adoptées par les Nations Unies28.

 

2. Droit au développement : une prérogative des nations et des individus !

« Tous les êtres humains ont la responsabilité du développement individuellement et collectivement, compte tenu des exigences du plein respect de leurs droits de l'homme et de leurs libertés fondamentales et eu égard à leurs devoirs envers la communauté, qui seule peut assurer l'entier et libre épanouissement de l'être humain et qui doit donc promouvoir et protéger un ordre politique, social et économique propre à favoriser le développement. »

DDD, art. 2/2.

 

« Les Etats ont le droit et le devoir de formuler des politiques de développement national appropriées ayant pour but l'amélioration constante du bien-être de l'ensemble de la population et de tous les individus, fondée sur leur participation active, libre et utile au dévelop­pement et à la répartition équitable des avantages qui en résultent. »

DDD, art. 2/3.

 

« Les Etats ont le devoir de prendre, séparément et conjointement, des mesures pour formuler des politiques internationales de développement en vue de faciliter la pleine réalisation du droit au développement. »

DDD, art. 4/1.

 

Le droit au développement appartient à la fois aux individus, aux peuples et aux Etats. L'Assemblée générale des Nations Unies (Résolution 46 (XXXIV), art. 8, 1979) puis la Commission des droits de l'homme (Résolution 6 (XXXVI), para. 2, 1980) l'ont réaffirmé à plusieurs reprises : « L'égalité de chances en matière de développement est une prérogative aussi bien des nations que des individus qui les composent. » Les droits de solidarité ont de ce fait « un lien incontestable avec les demandes des pays en développement, des pays pauvres, des pays de la ‘périphérie’, qui sont justement ceux qui réclament l'établissement d'un nouvel ordre économique international. »29

Et, comme on l'a vu, la Déclaration sur la souve­raineté permanente sur les ressources naturelles,adoptée en 1962 par l'Assemblée générale, affirmait déjà l'existence d'un droit universel de tous les Etats de poursuivre leur développement dans un environnement international qui le favorise. Cette affirmation est à la base de la rédaction de l'article 3 de la DDD. Celui-ci stipule que « Les Etats ont la responsabilité première de la création des conditions nationales et internationales favorables à la réalisation du droit au développe­ment. »30

 

Les peuples, individuellement et collectivement, étant les principaux acteurs du droit au développement, « toute personne humaine et tous les peuples ont le droit de participer et de contribuer à un développement économique, social, culturel et politique dans lequel tous les droits de l'homme et toutes les libertés fondamentales puissent être pleinement réalisés » (DDD, art. 1/1). Ils en sont « le participant actif et le bénéficiaire » (DDD, art. 2/1). « Indivisibles et interdépendants » (DDD, 10e paragraphe du préambule, art. 6/2 et 9/1), ces droits impliquent aussi qu’on leur accorde le même respect quand ils sont revendiqués par les autres peuples.

 

En même temps, « tous les êtres humains ont la responsabilité du développement, individuellement et collectivement...,» affirme aussi son article 2/2, marquant ainsi, de façon conséquente, le devoir des individus comme des peuples de « promouvoir et protéger un ordre politique, social et économique propre à favoriser le développement. ». Cette précision est d'une très grande importance car, le développement n'étant réalisable qu'à la condition qu'une démocratie authentique soit réalisée, à savoir une véritable démocratie économique et politique, sa sauvegarde, son développement et, par conséquent, son progrès deviennent de ce fait un devoir.

 

Les Etats ont également des droits et des devoirs. En comparaison de ceux dévolus aux individus et aux peu­ples, le droit et la responsabilité première de tous les Etats est « de formuler des politiques de développement national appropriées » (DDD, art. 2/3). Ce droit des Etats est cependant strictement lié à celui des individus et des peuples à participer au développement. C'est pourquoi, dans le même paragraphe, il est soumis à la condition que ces politiques soient fondées sur leur « participation active, libre et utile au développement et à la répartition équitable des avantages qui en résultent. »

 

La Charte des droits et devoirs économiques des Etats de 1974, déjà citée, proclame à ce propos que « chaque Etat a le droit souverain et inaliénable de choisir son système économique, de même que ses systèmes politique, social et culturel, conformément à la volonté de son peuple, sans ingérence, pression ou menace extérieure d'aucune sorte. » (Chapitre II, art. 1). Elle reconnaît également que « chaque Etat détient et exerce librement une souveraineté entière et perma­nente sur toutes ses richesses, ressources naturelles et activités économiques, y compris la possession et le droit de les utiliser et d'en disposer. » (art. 2/1) Et son article 10 stipule que tous les Etats « ont le droit de participer pleinement et effectivement à l'adoption, au niveau international, de décisions visant à résoudre les problèmes économiques, financiers et monétaires mondiaux, notamment par l'intermédiaire des organisations internationales appropriées conformément à leurs règle­ments présents et à venir, et d'avoir part, de manière équitable, aux avantages qui en découlent. »

 

Se référant au droit à l’autodétermination, la Charte fait également obligation aux Etats de respecter le droit des peuples placés sous leur juridiction de déterminer librement tous les aspects de leur développement en stipulant, à l’article 7 du même Chapitre II spécialement consacré au développement, que « chaque Etat a le droit et la responsabilité de choisir ses objectifs et ses moyens de développement, de mobiliser et d'utiliser intégralement ses ressources, d'opérer des réformes économiques et sociales progressives et d'assurer la pleine participation de son peuple au processus et aux avantages du développement. »

 

La question des devoirs et responsabilités suppose – de la part des Etats et tout spécialement des plus riches, puissants et développés  – une stricte application des principes favorables à une coopération internationale digne de ce nom. Par conséquent, le même article 7 conclut que « tous les Etats ont le devoir, individuellement et collectivement, de coopérer à éliminer les obstacles qui entravent cette mobilisation et cette utilisation. »  Cet aspect sera examiné plus en détail au chapitre 4.

 

3. Le droit au développement : un droit de l’homme inaliénable

La DDD définit, dans son préambule et à l’article 1, le droit au développement comme « un droit inaliénable de l'homme ». Par ceci, il est signifié que ce droit non seulement appartient à chacun de ses trois sujets, les individus, les peuples et les Etats, mais qu’il fait également partie intégrante de tout le système des droits individuels et collectifs. Ceci est confirmé par la Déclaration qui, dans son préambule et à l’article 6, précise que « tous les droits de l'homme et libertés fondamentales sont indivisibles et interdépendants et que, pour promouvoir le développement, il faudrait accorder une attention égale et s'intéresser d'urgence à la mise en oeuvre, à la promotion et à la protection des droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels et qu'en conséquence la promotion, le respect et la jouissance de certains droits de l'homme et libertés fondamentales ne sauraient justifier le déni d'autres droits de l'homme et libertés fondamentales. »

L'Assemblée générale, (…)

 

Considérant que l'élimination des violations massives et flagrantes des droits fondamentaux des peuples et des individus qui se ressentent de situations telles que celles qui résultent du colonialisme et du néo-colonialisme, de l'apartheid, du racisme et de la discrimination raciale sous toutes leurs formes, de la domination et de l'occupation étrangère, de l'agression et des menaces contre la souveraineté nationale, l'unité nationale et l'intégrité territoriale, ainsi que des menaces de guerre, contribuerait à créer des conditions propices au développement pour une grande partie de l'humanité (…)

 

Les Etats prennent des mesures décisives pour éliminer les violations massives et flagrantes des droits fondamentaux des peuples et des êtres humains qui se ressentent de situations telles que celles qui résultent de l'apartheid, de toutes les formes de racisme et de discrimination raciale, du colonialisme, de la domination et de l'occupation étrangères, de l'agression, de l'intervention étrangère et de menaces contre la souveraineté nationale, l'unité nationale et l'intégrité territoriale, de la menace de guerre ainsi que du refus de reconnaître le droit fondamental des peuples à disposer d'eux-mêmes.

DDD, huitième paragraphe du préambule et article 5.

 

Or, une telle politique, présentée comme urgente de façon insistante, avait ouvert au milieu des années 1960 une nouvelle aire dans la doctrine légale internationale. Les Français sont allés jusqu’à forger le terme de « droit international du développement »31. Et, au fur et à mesure que le problème du développement gagnait en importance, on vit, dans les années 1970, s’organiser de plus en plus de conférences internationales d’économistes, de politologues et de juristes. En même temps, des chercheurs des pays nouvellement libérés commencèrent à produire des études détaillées sur les aspects légaux des problèmes de développement. Parmi ceux-ci, on citera Mohamed Bennouma du Maroc, Madjid Benchika et Mohammad Bedjaoui d’Algérie32.

 

Dans le cadre de ce « droit international du développement », le droit au développement, en tant que tel, commença à se profiler et à émerger comme une disposition spéciale de première importance.

 

La transformation du droit au développement en norme légale internationale relève de la logique même du concept des droits humains. Ce thème, qui se développa rapidement après la guerre comme une branche spécifique du droit international, entrait en résonance avec les problèmes croissants de développement que rencontrait le Tiers Monde dans les années 1970. Mais, tandis que la première thématique était déjà constituée en un système de normes relativement bien développé, la seconde était encore au stade doctrinal ou de recherches. Ceci explique pourquoi le droit au déve­loppement parvint à se frayer un chemin au sein du droit international en passant par la porte marquée « droits humains ».

Le droit au développement avait été étudié par l’International Law Association pendant de nombreuses années et faisait partie de ses recherches sur les aspects légaux d’un nouvel ordre économique international. Une conférence organisée par celle-ci en 1986 « Seoul Declaration on the New International Economic Order » (Déclaration de Séoul sur le nouvel ordre économique international), comprenait le droit au développement parmi ses neuf principes de base. Celui-ci fut également inclus dans la « Asian-Pacific Declaration of Human and People’s Rights » (Déclaration sur les droits de l’homme et des peuples de l’Asie-Pacifique) qui fut adoptée lors de la « Second conference of lawyers from Asian and Pacific countries » (Deuxième conférence des juristes des pays d’Asie et du Pacifique ), à Delhi en 1988.

 

L’insertion de ce droit dans la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, en 1981, contribua beaucoup à en faire une norme établie. L’article 22 de la Charte africaine déclare que « tous les peuples ont droit à leur développement économique, social et culturel (…) et à la jouissance égale du patrimoine commun de l'humanité. »

En 1979, dans sa première Etude sur les dimensions internationales du droit au développement, le Secrétaire général conclut qu’il y avait un corps tout à fait substan­tiel de principes issus de la Charte des Nations Unieset de la Déclaration universelle et qui se trouvait renforcé par toute une série de conventions, déclarations et résolutions qui démontraient l’existence d’un droit humain au développement dans le droit international33.

En conclusion de ce chapitre, la position des Etats-Unis d’Amérique, selon laquelle il ne peut y avoir de droit au développement dans le droit international, est fallacieuse et même légalement insoutenable. En avril 1987, Nagendra Singh, Président de la Cour internationale de justice, souligna au cours d’un exposé qu’il faisait à la Vrige Universiteit (Université libre, Amsterdam) que ce droit existe de façon indiscutable, qu’il est basé sur les principes fondamentaux de la Charte des Nations Unies, en particulier ceux concernant le développement souve­rain des Etats, la non-discrimination, l’indépendance et la coopération internationale34.

 

Le professeur Rais A. Touzmohammadov35partage ce point de vue : « Le caractère normatif du contenu du droit au développement est de toute évidence lié aux aspects qui le rendent juridiquement contraignant. Ce serait une erreur de rejeter de façon catégorique le caractère normatif de ce droit pour la seule raison qu'il ne fait pas l'objet d'un traité multilatéral. Outre les sources du droit au développement, un certain nombre d'aspects de ce droit ont été précisés par le droit coutumier. » Il cite à titre d’exemple d’accords intergouvernementaux dans le domaine de l’assistance au développement, celle accordée par les Nations Unies et par ces agences spécialisées. Il attire l’attention sur les efforts pratiques entrepris par les Nations Unies, comme les stratégies et programmes pour le développement, la création et le développement d’un système entier de divers organes centraux (Assemblée générale, Conseil économique et social et Conseil de tutelle) et d’autres auxiliaires (plus de vingt) ainsi que les agences spécialisées dans le domaine du développement.

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Notes :

1Chapitre 3 publié originellement dans l'ouvrage : Quel développement ? Quelle coopération internationale  ? rédigé par Tamara Kunanayakam, avec la participation de : Arnaud Zacharie, Walden Bello, Rémy Herrera, Centre Europe - Tiers Monde (CETIM), Genève, Suisse, 2007, en coopération avec : CRID (Centre de recherche et d’information pour le développement), Paris, France, CNCD (Centre national de coopération au développement), Bruxelles, Belgique.

2 Nommément, la Charte des droits et les devoirs économiques des Etats, la Déclaration concernant l’instauration d’un nouvel ordre économique inter­national et la Déclaration sur le droit au développement elle-même.

3 Charte des Nations Unies, Chapitre 1, art. 1/3.

4 Résolution 637 (VII) du 16 décembre 1952.

5 Résolution 1514 (XV) du 14 décembre 1960 et qui commence par : « L’Assemblée générale (…) convaincue que le maintien du colonialisme empêche le développement de la coopération économique internationale, entrave le développement social, culturel et économique des peuples dépendants et va à l’encontre de l’idéal de paix universelle des Nations Unies (…) »

6 Voir Cristescu, par. 39 à 41. A son adoption, il fut considéré que cette Déclaration revitalisait l'esprit de la Charte des Nations Unies et redonnait force à ses dispositions concernant l'autodétermination et qu'elle apportait à la Déclaration universelle sur les droits de l'homme un encrage plus marqué dans la réalité et une validité plus soutenue. Elle serait un document qui ferait date, à placer sur le même pied que la Charte et la Déclaration universelle. (Rapports officiels de l'Assemblée générale, Quinzième session, séances plénières, 945eréunion, par. 107 à 109)

7 Voir concernant les débats autour de la rédaction de cet article : Rapports officiels de l'Assemblée générale, Quinzième session, séances plénières, 932e réunion, par. 44 et 48, 933eréunion, par. 137, et 937eréunion, par. 137-138.

8 Lors des travaux préparatoires, il avait été relevé que cela impliquait le droit de chaque peuple non seulement de choisir une forme de gouvernement qui lui soit propre, mais aussi de jouir de son patrimoine spirituel et matériel sans restriction, de vivre librement en accord avec ses traditions les plus chères et d'être à l'abri de toute forme de sujétion de la part d'un quelconque peuple ou nation plus puissant. (Rapports officiels de l'Assemblée générale, Quinzième session, séances plénières, 928eréunion, par. 90-91, et 931eréunion, par. 53)

9 Rapports officiels de l'Assemblée générale, Quinzième session, séances plénières, 935eréunion, par. 81, 93, 104 et 105.

10 Rapports officiels de l'Assemblée générale, Quinzième session, séances plénières, 945eréunion, par. 87 et 187.

11 Déclaration sur la souveraineté permanente sur les ressources natu­relles, résolution 1803 (XVII) de l'Assemblée générale du 14 décembre 1962. http://daccessdds.un.org/doc/RESOLUTION/GEN/NR0/194/35/IMG/ NR019435.pdf?OpenElement

12 Au cours du débat en 1955 au sein de la Troisième comite de l’Assemblée générale sur l’insertion d’un tel article dans les Pactes sur les droits de l’homme, l’opinion fut exprimée de placer ce droit au dessus de tous les autres droits, car il formait la pierre angulaire de tout l’édifice des droits humains. Il était impossible pour un peuple réduit à l’état d’esclavage de jouir pleinement des droits économiques, sociaux et culturels, objet de l’un des Pactes, et que ce dernier serait dénué de tout sens s’il n’incluait pas le droit à l’autodétermination. (Rapports officiels de l'Assemblée générale, Sixième session, Troisième comité, 366e réunion, par. 26, 397e réunion, par. 4, et 399e réunion, par. 50)

13 « Tous les peuples ont le droit de disposer d'eux-mêmes. En vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel. »

14 Pactes internationaux sur les droits humains, article premier, commun aux deux Pactes, alinéas 1 et 2, extraits. http://www.unhchr.ch/french/html/menu3/b/a_cescr_fr.htm

15 Celle-ci stipule notamment que « les accords conclus entre l'Etat prédé­cesseur et l'Etat nouvellement indépendant ne doivent pas porter atteinte au principe de la souveraineté permanente de chaque peuple sur ses richesses et ses ressources naturelles. » A/Conf.117/14, 7 avril 1983, p. 8, art. 15/4. http://untreaty.un.org/ilc/texts/instruments/francais/traites/3_3_1983_francais.pdf

16 http://www.un.org/french/law/los/unclos/closindx.htm

17 Ibid., Partie V, art. 55 à 75.
http://www.un.org/french/law/los/unclos/part5.htm

18 Art. 77/1. Voir aussi Art 56/1a), qui accorde à l’Etat côtier, dans le cadre de sa « zone économique exclusive », « des droits souverains aux fins d'exploration et d'exploitation, de conservation et de gestion des ressources naturelles, biologiques ou non biologiques, des eaux sur-jacentes aux fonds marins, des fonds marins et de leur sous-sol, ainsi qu'en ce qui concerne d'autres activités tendant à l'exploration et à l'exploitation de la zone à des fins économiques, telles que la production d'énergie à partir de l'eau, des courants et des vents. »

19 Cristescu, op.cit., par. 140.

20 Ibid., par. 97.

21 Proclamation de Téhéran des droits de l'Homme, Conférence internationale des droits de l'Homme, 22 avril-13mai 1968, Résolution 2081 (XX) de l'Assemblée générale.
http://www1.umn.edu/humanrts/instree/french/l2ptichf.htm

22 Deux rapports présentés lors de conférences internationales et publiés pratiquement en même temps que la DDD méritent également mention. Le premier, intitulé « Some Unorthodox Reflections on the ‘Right to Development’ » (Quelques réflexions non orthodoxes sur le ‘droit au développement’), in International Law of Development : Comparative Perspectives, Snyder, Francis and Slinn, Peter (eds), Butterworths Law Publishers, Londres, 1987, fut écrit par le professeur Mohammed Bedjaoui, un juriste international renommé et membre de la Cour internationale de justice. Celui-ci présenta son rapport lors d’un symposium tenu à Londres en 1985. Le second, « The Human Right to Development », in Restructuring the International Economic Order: The Role of Law and Lawyers, Utrecht, 1986, pp. 85-105, fut rédigé par Danilo Turk, un expert en droit international.

23 Déclaration concernant l'instauration d'un nouvel ordre économique international. Résolutions adoptées par l'Assemblée générale pendant la Sixième session spéciale, 9 avril-2 mai 1974, Assemblée générale, Rapports officiels, Supplément No.1 (A/9559), p. 3 et 4.

24 Ibid, fin du préambule.

25 Ibid, art. 3 (extrait).

26 Résolution 3281(XXIX) de l'Assemblée générale, 29esession, Supplément No 31 (1974) 50. http://daccessdds.un.org/doc/RESOLUTION/GEN/NR0/ 740/42/IMG/NR074042.pdf?OpenElement

27 Voir à ce propos Treaties and Alliances of the World, John Harper Publishing, Londres, 1981, p. 45.

28 Hector Gros Espiell, op. cit.

29 Ferrero, op. cit., par. 128.

30 Résolution 1803 (XVII) de l'Assemblée générale du 14 décembre 1962. http://www.unhchr.ch/french/html/menu3/b/c_natres_fr.

31 M. Virally, « Vers un droit in

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