Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de la-Pensée-libre
  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
  • Contact

Profil

  • la-pensée-libre
  • Philo-socio-anthropo-histoire.
Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
  • Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq

Recherche

Liens

18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 09:28
logo730

Ce texte résonnera étrangement pour nos lecteurs. Il reparle de la Roumanie mais cette fois-ci à partir d'un autre Rapport. Le rapport secret de la police politique roumaine visant notre collègue de rédaction fabriqué dans les années du « socialisme réel ». Rapport qui aura permis ici à notre collègue non seulement de décortiquer les strates constitutives de certaines âmes humaines, mais également d'affiner son analyse de la réalité du régime alors en place en Roumanie, et des causes de sa métamorphose soudaine en capitalisme néolibéral tout aussi caricatural et profitant somme toute aux mêmes couches sociales parvenues.

Pour notre rédaction par ailleurs, ce Rapport où notre collègue est soupçonné « d'extrémisme sémite » par un pouvoir « communiste » sonne comme une confirmation de la justesse des positions que nous avions prises au sein des organismes « intellectuels » dépendant d'un ex-grand parti révolutionnaire où la simple fréquentation de ce collègue nous avait valu l'accusation apparemment inverse de « suppôt du négationnisme ». Il en est ainsi : à l'Ouest, les flics de la pensée présents dans les organisations dites de gauche traquent les mêmes « déviances » radicales en utilisant un camouflage en apparence opposé à celui utilisé naguère à l'Est, mais finalement parallèle. Dans les deux cas, les méthodes sont les mêmes : mensonge, diffamation, calomnies, soumission aux verdicts des médias, des intellectuels à la botte et aux rumeurs nauséabondes amplifiées, refus de débattre ouvertement. Les adversaires de ces polices de la pensée sont les mêmes : la pensée créatrice et autonome, le courage intellectuel, le radicalisme social, l'internationalisme et l'opposition aux nationalismes ethniques, quelle que soit l'ethnie en question, y compris et surtout la sienne.

La Rédaction


Une plongée au cœur de la police politique roumaine

-

Septembre 2009

 

Par Claude Karnoouh* 


« Profonde est la haine qui brûle la beauté dans les cœurs abjects. »

Ernst Jünger, Sur les falaises de marbres.

 

 

Considérations personnelles
Je viens de terminer la lecture du dossier établi sur mon compte par la Securitate(police politique du régime communiste roumain) entre 1973 et 1984
1. J’en ressors non pas dégoûté d’y avoir découvert les délations de quelques bons collègues, lesquels, non seulement rapportaient nos conversations privées, mais en rajoutaient, et en rajoutaient beaucoup sur les étapes de ma vie, sur l’état de mes opinions, le linéament de mes pensées, comme s’il avait fallu qu’ils justifiassent leur bassesse en me transformant en un véritable vilain petit canard, nouvel ennemi du peuple roumain, et, last but not least en un anthropologue incompétent, incompétent et vendu aux Hongrois ! Tant et si bien que pendant cette lecture, je me suis souvent demandé si c’était bien de moi, de Claude Karnoouh, né le 25 mars 1940 à Paris dans le dix-huitième arrondissement, en France, dont il était question dans le décours de ces dizaines de pages de rapports, en tout huit cent vingt… Déjà une œuvre sérieuse ! Même s’il s’est écoulé environ trente-cinq ans depuis les premiers « faits » rapportés tout au long de ces pages, je ne peux m’empêcher de ressentir une forte impression d’étrangeté à moi-même, une sorte d’extranéité, d’aliénation, en lisant une partie de ma vie résumée et interprétée selon une grille organisée autour d’un seul critère, le soupçon d’espionnage et de malveillance à l’égard du pays. J’ai ainsi revu une partie de mon courrier intercepté, j’ai lu tant et tant de délations, tant et tant de rapports de filatures et de résumés de conversations téléphoniques, y compris des dialogues amoureux, en bref je me suis retrouvé dans une situation double en remontant de si longs moments d’une vie qui, en définitive, eussent été miens. Or, que ce soient les très nombreuses lettres que j’ai mandées naguère à celle qui, à cette époque, était mon épouse ou à mes deux amis les plus intimes, ou les dizaines de pages de mes carnets personnels, tous ces écrits témoignent exactement du contraire.

 

Chaque rencontre, chaque conversation, à tout le moins celles rapportées par les « bons » informateurs, les « bons » patriotes, les « défenseurs » de la patrie, tous bons arrivistes, « Maria », « Magda », « Sonia », « Cornelia », « Balint », « Apam », « Jean », « Gigi », « Pierre », « Coca », « Dimitri », « Rohianu », etc. ont été prises pour argent comptant par les officiers traitants qui s’occupaient de ce « dangereux espion », chercheur au CNRS et essentiellement intéressé par les rites de la paysannerie archaïque, et accueilli en connaissance de cause par le département des relations internationales de l’Académie des sciences de la République socialiste de Roumanie. Souvent, sachant l’atmosphère d’espionnite ambiante qui régnait dans le pays, il n’était de ma part que rhétorique du dialogue ou petites provocations, un style de conversation cherchant à déjouer les pièges et tenter de saisir ce que l’autre a dans la tête, si toutefois il a une tête. Et c’est bien ainsi que l’avait déjà écrit Nietzsche, puisque « la vie n’est que le théâtre de la vie », aussi sommes-nous tous contraints à jouer un rôle eût ajouté Pirandello. Mais les canailles (je parle des informateurs-délateurs) ne pouvaient pas même concevoir un seul instant cette part de jeu qui anime toute conversation, la rend plus vivante, plus insaisissable, plus cryptique. Ils avaient peur, devançant même les demandes du maître, ils étaient (sont) habités d’une lâcheté abyssale qui leur tenaillaient les tripes, ils vendaient au pouvoir communiste dominé par un nationalisme exacerbé leur antisémitisme, ils auraient même vendu au pouvoir leur proches pour une promotion, vanitas vanitatum omni vanitas. Pourquoi ? Car, en ces années 1970-1980, le véritable temps du goulag roumain (1948-1962) était bien passé… De plus, d’autres ne l’ont pas fait, soit ils surent habilement l’éviter, soit, avec fermeté, l’ont refusé. J’en ai les preuves par l’absence de rapports, voire de références à des jugements qu’ils eussent prononcés en public sur mon compte. Combien de bêtises, que dis-je d’absurdités, n’ai-je pas lu à mon propos, mais surtout quel sentiment étrange de distance à moi-même que de me voir comme dans une glace dont le reflet me renverrait une sorte d’objet déformé en tous sens. « Objectivul » (l’« objectif ») souvent les rapports me désignaient ainsi, comme si j’avais été une cible à abattre, quoique les flics usassent aussi d’autres noms de code (numele conspirative !) à mon égard : « Carol », « Cucu », « Doctorandul »… Si la Securitate n’avait pas été l’institution du contre-espionnage de l’État, j’eusse crû me trouver au centre d’une sorte de jeu de piste un peu hard, comme il m’arriva d’y participer lorsque j’étais jeune scout.

 

Tous ces hommes, toutes ces femmes, environ une quinzaine d’individus dont j’ai en partie deviné les noms selon les situations précises qu’ils décrivent et dont je me rappelle fort bien. Tous ces « braves gens », apparemment honnêtes, moraux, sont à présent actifs dans leurs domaines de spécialité : certains ou certaines ont obtenu, après la pseudo-révolution de décembre 1989, d’importantes fonctions dans l’appareil culturel de l’État, d’autres ont quitté le pays, exerçant leurs talents à l’étranger, essentiellement aux États-Unis ou dans des institutions internationales, d’autres enfin sont retournés ad patres (Que Dieu ou la Divine Providence leur pardonne, sait-on jamais !). Dans ces pages que j’ai lues sans trop de dégoût – étant déjà protégé spirituellement par nombre de mes analyses du postcommunisme roumain –, mais avec un certain amusement teinté d’un profond mépris rétroactif pour ces êtres, on rencontre toute la misère humaine, toute la faiblesse humaine et ce d’autant plus visibles et notables que, pour ce qui concerne ma présence à Bucarest, les délateurs étaient uniquement des universitaires, des chercheurs et des intellectuels. Preuve, une fois encore, que l’érudition, le savoir et le savoir-faire, la capacité de lire et de comprendre des textes, de les classer, de les commenter, tout cela n’engendre pas simultanément le sens de la rigueur éthique. Il est vrai aussi, qu’en dehors d’une érudition fondée sur des connaissances locales, la plupart de ces universitaires et de ces chercheurs (mais pas tous loin s’en faut) n’étaient que des semi-doctes s’agitant en marge du monde réellement savant, mais il n’empêche, ils avaient aussi leur rôle, fût-il modeste, dans la construction de ce qui se présente comme la culture roumaine.

 

En revanche, pour ce qui concerne les informateurs des villages des Carpates où j’exerçais mes qualités d’anthropologue, plus précisément au Maramures, il en va autrement. D’une part, je savais que mon ami le pope Antal de Breb2était légalement obligé de résumer nos rencontres dont il me donnait une sorte de synopsis avant de les envoyer au colonel de la Securitatequi répondait de moi à la sous-préfecture, Sighet. C’est même le père Antal qui m’en fournit le nom, le colonel Bob3, lequel ne cessait de lui demander des rapports sur mes pensées les plus intimes. Or, le pope Antal qui était tout sauf un imbécile, était doté d’une vivacité d’esprit fort plaisante pour toute personne qui savait dialoguer avec lui (il était même un peu féroce devant les interlocuteurs qu’il méprisait), aussi rappela-t-il un jour à ce brave imbécile de colonel qu’étant baptisé protestant, et de surcroît fort peu croyant, je ne me confessais, si d’aventure j’eusse dû le faire qu’à Dieu directement, sans intermédiaire aucun. Quant aux autres rapporteurs de mes faits et gestes, de mes opinions et comportements, j’ai deviné une institutrice de l’école élémentaire, un garçon du village ayant suivi l’université par correspondance (fàrà frecventa, fàrà sperantà, sans présence sans espoir4, comme on le disait alors !), une sorte d’activiste local du Parti chargé des maisons de la culture dans les villages du rayon municipal, et, enfin, une belle et grosse paysanne chez laquelle il semble que le colonel susnommé venait passer des soirées bien arrosées de palinca5(les paysans ajoutaient aussi que ces soirs-là, qui se prolongeaient fort avant dans la nuit, étaient aussi des veillées de « baise » – sic !). De tout ce cloaque la seule exception qui m’attriste, c’est un jeune poète-philosophe qui se prétendait mon ami, mais qui, pour une promotion professionnelle, s’est offert informateur volontaire de la Securitate !!! Sic transit gloria mundi !

 

L'essence de la police politique

Voilà pour les rapporteurs, les délateurs, les informateurs. Mais il y a encore les rapports de synthèse des officiers de la Sécurité qui permettent de mesurer l’incommensurable stupidité de la politique de l’État communiste roumain du milieu des années 70 à la fin des années 80. On y voit comment ces bureaucrates du renseignement fabriquaient les ennemis de l’État, non pas de classe puisque moi j’étais un homme de gauche, marxiste – certes pas vraiment orthodoxe, mais néanmoins marxiste –, mais les ennemis nationaux du peuple-nation. Les exemples abondent dans leur dureté bureaucratique stupide. Ces tristes crétins, sous prétexte que j’avais donné à Budapest quelques conférences sur l’anthropologie de l’Europe centrale et orientale, et avais fait quelques comparaisons entre les coutumes rituelles de divers peuples circonvoisins (comparaisons classiques dans l’analyse anthropologique), eurent tôt fait de moi un agent des Hongrois6. On comprend ainsi la manière dont ils défendaient bec et ongles leur petit commerce, en excipant de la prétendue protection du pays pour justifier de bons salaires et de gros avantages en nature qui en faisaient la caste privilégiée du régime… Outre qu’ils ne comprenaient rien à rien, leurs synthèses, de plus, tenaient d’une affabulation se situant entre le père Ubu (« cela se passait en Pologne donc nulle part ! ») pour l’aspect surréaliste, Kafka pour l’ineptie bureaucratique et Caragiale7pour l’humour involontaire. Mais la définition la plus extraordinaire donnée de ma personnalité profonde, la plus véritablement hors du commun et l’interprétation la plus étonnante que j’ai lue jamais sur mon compte, est résumée à la fin d’une note de synthèse de 1982 dans laquelle mon officier traitant à Bucarest rassembla ses connaissances où il précisait mes modes de pensée et mes opinions. Il écrivit exactement ceci :

« Claude Karnoouh est un homme difficile à manier, extrêmement têtu, de mauvais caractère. Il a des opinions tendancieuses à propos de la Roumanie. Il a beaucoup lu sur la Roumanie et connaît très bien le roumain, mais étant d'originejuive il a de puissantes conceptions sémites et est un adepte de l'extrémisme sémite. »(sic et resic !!!)»8

Une telle formulation fait souvenir et époque. Elle appartient au vocabulaire de tous les partis politiques et régimes racistes d’avant la Seconde Guerre mondiale, aux nazis, à la Garde de fer, aux Croix fléchées, comme à tous les mouvements xénophobes qui fleurirent en Europe Centre orientale en ce temps, mais aussi aux discours du KKK, du parti nationaliste anglais, etc. En définitive, ce qui, dans un régime prétendument communiste, permet une telle affirmation aux résonances très lourdes, c’est que le grand danger dû à ma présence en Roumanie nommée RSR (République socialiste roumaine) tenait au fait que j’étais resté fidèle à certains préceptes politiques énoncés par Karl Marx, et en particulier à l’internationalisme nécessaire au combat politique imposé par la modernité capitaliste. De fait, il y avait entre Marx et moi quelques similitudes : lui aussi était d’origine juive, lui aussi avait été baptisé protestant, lui aussi avait développé en quelque sorte un « extrémisme sémite » totalement laïcisé qu’il nomma « lutte de classe », un concept essentiel à la compréhension de la dynamique historique de la modernité qui avait toujours une réalité prégnante, dût-elle être détournée, occultée, masquée au sein des régimes communistes ? Il n’empêche elle était présente à qui savait voir et entendre la réalité des pratiques socio-économiques. Aveugle devant mes affinités évidentes avec Marx qu’il n’avait pas mêmes entrevues, et, en dépit de son éclatante bêtise et de son racisme exalté, cet officier ne s’était pas trompé. Preuve que la Divine Providence ou le Grand Hasard sait parfois bien faire les choses, en l’espèce permettre d’énoncer le réel, ou le vrai, à travers ceux qui croient pouvoir le refouler. La Roumanie des années 1970-1980 avait abandonné le matérialisme dialectique et historique comme grille d’interprétation historique du monde et de son présent politique au profit d’une version ethno-nationale des origines et d’une dictature hypernationaliste quant à l’exercice de son pouvoir. Certes, le régime pratiquait une économie socialisante qui fondamentalement travaillait au profit d’une classe dirigeante qui ne voulait en aucune façon perdre ses avantages. La preuve se trouve dans la manière dont le coup d’État déguisé en Révolution (quelles que soient les authentiques manifestations populaires qui éclatèrent ici ou là, et leur cortège de morts) quasi parfaitement organisé par la haute administration du Parti, de la Securitate, de la Milice et de l’armée a fait de la majorité de ses membres la classe politico-affairiste qui domine aujourd’hui le pays… Il est, parfois involontairement, sous la plume de fonctionnaires de police obtus, des rencontres ou des télescopages surprenants d’énoncés qui rencontrent la vérité du moment. Je ne doute pas que certains y verraient la preuve de l’existence de Dieu !

 

De l'inefficacité du flicage

Une demi-journée me suffit pour achever ma lecture après cette merveilleuse découverte… J’ai refermé mon dossier, l’ai remis à la très aimable personne qui surveillait la salle de lecture et décliné poliment l’offre d’en avoir une photocopie… Après avoir signé tous les documents attestant ma présence et ma lecture, j’ai quitté le CNSAS9pour ne plus y revenir… La vie est courte, et à mon âge, banale remarque, plus courte encore, aussi ne faut-il pas perdre son temps avec ce qui pollue et la vue et la pensée…

Mais, et c’est en fin de compte l’ironie de l’histoire qu’il ne me faut pas omettre tant elle illustre la gabegie roumaine des années 1970-1980. Entre 1973 et 1984, j’ai fait dans le pays un certain nombre de voyages, au cours desquels il m’est arrivé des aventures et des péripéties qui sont demeurées inconnues des services de la Securitate. En effet, s’étant déroulées ailleurs qu’à Bucarest et au Maramures, c’est-à-dire hors des seules circonscriptions administratives où j’étais censé résider, et donc sans filatures, mais apparemment aussi sans délateurs, il semble que ma présence ne fut pas remarquée. Mais il convient de rappeler sans cesse que pendant les années 70-80 du siècle dernier, les services de la Securitate étaient au niveau de toutes les organisations et institutions roumaines : désorganisés, confus, dysfonctionnels, cafouilleux, irrationnels et, last but not least profondément corrompus… Aussi, cet état des choses humaines, très humaines, trop humaines, laissait-il un espace non négligeable de liberté à qui savait en user avec talent. Je dois dire que je ne m’en suis pas privé.

 

Considérations générales

Hormis le dégoût que chacun pourrait éprouver devant toutes ces phrases banalement abjectes, devant ce qui n’est rien moins que de la plus infâme délation, devant tous ces mots ignominieux et méprisables, devant ces dizaines de pages hideuses et avilissantes qui tentaient de m’enserrer dans une nasse pour donner de ma vie un sens qui n’a jamais été celui que j’ai tenté, avec plus ou moins de succès de construire.10Toutefois, et en dépit de ce dégoût, je perçois un aspect bénéfique à cette lecture, en effet, elle permet d’entrevoir plus précisément les enjeux tactiques et stratégiques du régime où ma présence servait, avec bien d’autres, de prétexte sans danger pour justifier ses finalités. Je dis bénéfique car cette lecture m’a permis de réévaluer, voirede modifier quelque peu mon analyse du communisme roumain en phase terminale, ce que la vulgate politologique définit comme l’ère ceausiste. Et, bien au-delà de ma modeste personne, l’intérêt principal d’un tel dossier (comme celui de mes collègues et amies étasuniennes, Gail Kligman et Katherine Verdery), c’est d’ouvrir vers une intelligence plus précise les visées idéologiques de la forme réelle du pouvoir « communiste » roumain après la promulgation des thèses de juillet 1971 sur le développement autonome du pays (dans le langage du Parti, sur le « socialisme multilatéralement développé » !).

 

C’est pourquoi, il me faut reconnaître une erreur d’appréciation. Je n’ai pas mesuré assez précisément l’écart entre la rhétorique banalement marxiste-léniniste du pouvoir et les déclamations nationalistes et autochtonistes, lesquelles prenaient parfois des accents quasi légionarisants.11À l’époque, je pensais que l’essentiel de la rhétorique nationale dont la figure emblématique de très haut niveau intellectuel était le philosophe Constantin Noica, tandis que pour les semi-doctes, apparatchiks de troisième ordre, courtisans sans vergognes, cyniques sans éthiques aucune, on trouvait une constellation de démagogues bas-de-gamme, l’écrivain Làncràngean, le troubadour de bistrot Pàunescu, les sociologues Achim Mihu ou Vadim Tudor, donc que l’essentiel n’était qu’une diversion spectaculaire pour maintenir une indépendance chèrement acquise, à laquelle la haute administration ne croyait guère. Mais ce n’était pas cela. Le pouvoir communiste avait stimulé, sinon réactualisé le retour du refoulé xénophobe des années de l’Entre-deux-guerres. Chacun selon le rôle que le pouvoir lui attribua renvoyait à une sorte de critique très contrôlé de toutes les formes d’internationalisme –internationalisme communiste bien évidemment, internationalisme capitaliste. On avait donc affaire à une critique fade, formulée avec la lourdeur lexicale et grammaticale d’une inimitable langue de bois, afin de mettre en garde les populations contre toute forme de rapport avec l’étranger, car il s’agissait pour le pouvoir de repousser tout constat remarquant l’éradication des différences. Idéologie d’une sorte de simulacre de guerre civile essentiellement culturelle, on faisait accroire les populations que le monde entier souhaitait la destruction du pays, et la mise sous tutelle de n’importe quelle volonté d’indépendance économique. Il est vrai, me semble-t-il, que ce dernier aspect de la dynamique du socialisme réel roumain, ne doive être ni nié ni moqué, car, après 1989, le nombre des réalisations techno-industrielles rachetées par des entreprises occidentales en témoigne. Pourtant, la lecture de mon dossier m’a prouvé que le but fondamental du pouvoir était, dans le cadre d’une économie fondée sur le socialisme d’État (rien de commun avec ce que l’on pourrait imaginer d’un communisme réalisé où les travailleurs seraient réellement propriétaires et gestionnaires des moyens de production organisés selon leurs intérêts et eux seuls !), la mise en marche d’un régime proche d’une version softd’un type de socialisme national, où l’un des moteurs essentiels de la mobilisation des consciences pour accélérer la modernité, s’articulait sur la conception d’une xénophobie exacerbée, servant de déterminant aux relations avec les États-nations circonvoisins. D’où, en effet, la hantise, voire la haine de l’étranger, et le pire, de l’étranger de gauche, ou plutôt fidèle à une gauche communiste attachée à certains principes essentiels formulés tant par le marxisme politique et le luxemburgisme que par le léninisme. Un tel intellectuel était bien plus dangereux dans l’imaginaire des élites ceausistes que l’homme de droite occidental traditionnel (par exemple giscardien), auquel on pouvait toujours administrer une leçon de rhétorique socialiste sans qu’il se rende compte de la supercherie. À une époque de coexistence pacifique (et même pendant les rodomontades reaganiennes sur l’empire du Mal), on pouvait trouver un terrain d’entente économique (sous-traitances diverses, joint venturesindustrielles avec l’Europe occidentale) et politique (par exemple comme intermédiaire dans les négociations entre Israël et l’Égypte), avec le bénéfice de la « nation la plus favorisée » aux États-Unis, en bref, des ententes fondées sur la finance, le commerce, les importations, les exportations et celui d’intermédiaire politique, etc. ! Pour l’apparatchik roumain des années 70-80 (et non seulement roumain) le rapport d’opposition avec l’homme de droite occidental était une relation clairement définie et donc politiquement rassurante. Car en politique, et nous le savons de longue date, rien n’est plus dangereux que les « amis », les « proches », les « camarades », les pays « frères », parce que les ennemis on s’en charge bien plus aisément ! Donc un chercheur occidental ne dissimulant pas son marxisme certes non-conformiste, représente un danger dans un pays communiste qui n’a jamais connu de dissidence de gauche, de critique marxiste de l’exercice du pouvoir communiste. En Roumanie la critique du communisme a été le fait soit des réfugiés politiques venus des partis traditionnellement bourgeois et nobiliaires conservateurs (Parti national paysan, parti libéral essentiellement), soit, plus clairement, de réfugiés (ou de citoyens en attente presque silencieuse dans le pays) purement et simplement fascistoïdes, d’anciens légionnaires ou d’esprits très proche des thèses les plus xénophobes de la Garde de fer ! L’étranger marxiste menace parce qu’il est culturellement et politiquement inclassable ; il menace ensuite parce que, assez rapidement s’il domine la langue, il perçoit parfaitement la nudité obscène du « roi » qui se prétend communiste, et, qu’entre sa rhétorique communiste et ses pratiques réelles il y a un hiatus bien plus large que le décalage toujours présent entre théorie et praxis.

 

Pourquoi donc, au-delà de ce que j’ai précédemment remarqué, d’une certaine étrangeté et d’une possible vision aiguisée de la réalité du pouvoir des apparatchiks et des hauts fonctionnaires en principe nourris de culture marxiste, d’une version assez réaliste de l’histoire et des pratiques de la politique et de l’économie, le pouvoir « communiste » roumain se méfiait-il tant d’un Occidental de gauche d’origine juive, quand les hommes de droite représentés par des ingénieurs, des représentants de commerce et divers diplomates qui nourrissaient pour les responsables du pays un profond mépris, une ignorance culturelle et historique hautaines, suscitaient beaucoup moins de suspicion ? Il me semble que la réponse à cette question soit à rechercher dans une procédure de la psychémise à jour par la psychanalyse sous le nom de dénégation. La dénégation s’énonce intérieurement sur le mode interrogatif de la suspicion : « Je sais bien, mais quand même… ». Dans le cas illustré précédemment, on peut traduire la dénégation ainsi : Je sais bien qu’untel, venu d’Europe occidentale, est un marxiste-léniniste, certes oui, mais, il n’empêche, cela n’est pas clair, car comment peut-il vraiment manifester une opposition radicale à ce monde d’abondance où le problème de la rareté semble avoir été résolu. S’il pense cela, c’est qu’il doit appartenir à un courant de pensée dangereux pour l’ordre des choses existant, à un courant de pensée propre à ces gens qui corrodent et détruisent les peuples et leurs cultures. Or, ce à quoi il ne faut surtout pas toucher, c’est à l’image idyllique du peuple et aux reconstructions nationalitaires et fantasmatiques de son histoire et de sa culture populaire, dussent-elles répondre parfois aux angoisses de populations rurales déracinées par un massif et extrêmement rapide processus d’industrialisation.12Et, continuant la prosopopée, on peut ajouter sans erreur aucune : cet homme qui se prétend marxiste-léniniste est d’origine juive d’Europe orientale (d’Ukraine), et nous savons, par expérience, nous Roumains, que ces gens ne veulent qu’une chose, détruire l’ordre et l’existence historique des peuples. C’est là un refrain bien connu, une vieille antienne antisémite et anticommuniste. C’est grâce à la dénégation des apparatchiks que les clichés les plus éculés de l’antisémitisme fleurissaient à l’encontre des intellectuels qui avaient (et ont aujourd’hui) encore conservé leur fidélité aux analyses marxistes. Or, la génération de ces apparatchiks est le produit de ce même déracinement et de sa conséquence sociopolitique, la nationalisation du Parti communiste roumain entreprise massivement au milieu des années 1960, au détriment des gens d’origine juive roumaine, juive hongroise, hongroise réformée ou catholique qui avaient représenté l’essentiel des cadres supérieurs et moyens du Parti, de la milice et de la Securitatedurant les douze premières années de l’exercice de son pouvoir.

 

Á l’évidence, la dénégation a fait ressurgir le vieux problème des minorités nationales en Roumanie, celui de la concurrence qui, avant l’arrivée du pouvoir communistes, se manifestait avec une grande férocité dans professions libérales, le journalisme, la médecine, à l’Université, dans le commerce, puis après 1948, dans la promotion aux postes de direction au sein du Parti communiste et de ses diverses institutions politiques et culturelles de prestige. Apeurés par cette compétition impitoyable entre aspirants à la promotion sociale, la concurrence n’en fut pas moins implacable aux temps du véritable internationalisme du communisme roumain, entre 1948 et le début le début des années 1960. En effet, les militants qui détruisaient les traditions au nom de l’internationalisme révolutionnaire, de la modernité techno-industrielle dans son modèle communiste, étaient souvent des Non-Roumains, des juifs, des Hongrois, parfois des Grecs. Tous ces hommes ont été plus ou moins rassemblés sous le vocable interne de « Sémites », nouvelle langue de bois pour dire les « juifs » en tant que porteur d’un internationalisme qui était jadis celui du capital et, naguère, celui de l’internationalisme communiste. Or, la critique antisémite joue de fait sur le même registre, sur le nationalisme fascisant, sauf que dans un cas, pendant la période 1920-1944, il agissait ouvertement, clairement, sans détour, tandis que dans l’autre, celui qui m’intéresse ici, il apparaissait sous couvert, masqué dans les rapports secrets, comme le retour du refoulé dans le discours interne de l’élite. Si l’on poursuit ce raisonnement venu du point central de la dénégation, nous sommes conduits à y entendre une sorte de conscience malheureuse, laquelle se cache et s’occulte aux masses car les relations internationales obligent. Pour l’entendre il faut donc appartenir à l’élite politico-policière. Il semble donc que dans le secret d’une conscience du monde placée dans l’impossibilité de formuler ses référents, se tenait un double-bindengendrant chez les acteurs une authentique schizophrénie, car derrière la critique du capitalisme, se tient en embuscade l’admiration, l’envie, la convoitise de participer à ce capitalisme se donnant comme le « paradis déjà accompli sur terre », dût-il être celui des Sémites génériques. Conscience malheureuse et fausse conscience travaillent ensemble et, dans cette optique, au-delà de toutes les apparences énoncées dans le discours officiel du présent, le télosdu marxisme-léninisme se trouve repoussé, mieux évincé comme futur possible accompli. On pourra, me semble-t-il, trouver la preuve la plus éclatante de ce que j’avance dans la vélocité, la férocité, l’arrogance et le cynisme avec lesquels, les anciens apparatchiks ont endossé, du jour au lendemain, les habits neufs du néolibéralisme sous les oripeaux de n’importe quel discours politiques, affichant toutes sortes d’associations où l’origine des gens ne comptait plus puisqu’ils avaient compris que dans la nouvelle donne de l’économie politique mondiale (celle du Global village), seul l’argent était devenu le facteur déterminant qui, en ultime instance, permettait de mesurer les avantages obtenus avec les pratiques réelles de tous les acteurs majeurs de la « transition », acteurs de « gauche », de « droite », du centre ou d’ailleurs ! Au bout du compte, et après quelques cafouillages encore un peu archaïques aux débuts de la transition (1990-1998), les élites roumaines ont remisé les origines ethniques, nationales ou religieuses pour simplement faire de l’argent.13Tout ce monde était d’accord pour mettre le pays, c’est-à-dire la richesse collective, en coupe réglée sous diverses formes. La grande alliance planétaire (comme ailleurs en Europe de l’Est) s’établissait sur le vol de la propriété publique, sur le non-respect général des lois, sur la constitution d’une classe compradore, résultat d’une économie mafieuse issue d’une relation hautement incestueuse entre politiciens, hommes d’affaires et valetaille d’intellectuels stipendiée…

 

En lisant mon dossier après vingt ans de postcommunisme, j’ai pu mesurer combien cette suspicion de l’étranger, de l’étranger de gauche (je me suis souvenu aussi de la manière dont étaient surveillés les réfugiés communistes grecs dès 1949, et chiliens au début des années 70), était l’instrument, parmi d’autres, qui permettait aux apparatchiks des services de police de contrôler moins la population dans son ensemble que de se garantir le statut d’une élite indispensable à la défense du pays. Or, en dépit du montage de la propagande médiatique (en alliance avec l’Occident) des meneurs du coup d’État de décembre 1989, la Securitate y a prouvé très vite sa réalité. Non seulement elle été incapable, sinon de maintenir le pouvoir communiste, à tout le moins de le défendre sérieusement, mais, bien au contraire, comme partout ailleurs en Europe de l’Est, elle fut le principal acteur de l’implosion du régime, du retournement des alliances et, à l’origine de la naissance d’une nouvelle et authentique bourgeoisie compradore…

______________________________________

Notes :

1NDLR. Époque où l'auteur résidait en Roumanie en tant que chercheur ethnologue.

2 Nom du village où j’avais installé ma résidence principale.

3 Lors de mon dénier séjour en Roumanie (mars-juin 2009), de passage à Sighet pour une conférence et une réception officielle à la Mairie, je m’étais promis de rendre aussi visite au colonel Bob, retraité de la Securitate, pour lui coller deux claques bien méritées pour son imbécillité la plus crasse et son acharnement insensé. Malheureusement, lorsque j’arrivais, milieu juin, il y avait deux mois que son « créateur » l’avait rappelé à lui, et comme il n’est pas dans mon style de cracher sur les tombes, j’ai dû me contenter de rappeler sa sinistre mémoire ainsi que celle de ses informateurs lors d’une des conférences que j’y donnai.

4 Il est bien évident que l’harmonie sonore de l’expression ne peut être conservée en français.

5 En Transylvanie, nom roumain et hongrois de l’eau-de-vie de fruit.

6 Cet attribut m’est resté dans les premières années de postcommuniste ; si bien que je me demande encore si au début des années 1990, quand j’enseignais à l’Université Babes-Boyai, certains intellectuels de Cluj n’avaient pas été instruits de ces rapports par le SRI, nouveau nom, postcommuniste, des services du contre-espionnage ?

7 Ion Luca Caragiale, au début du XXe siècle auteur d’un théâtre comique très féroce à l’encontre des nouveaux riches, des structure administres modernes et totalement réduite à fonctionner selon les critères traditionnels du clientélisme et de népotisme. Sa critique était si acérée qu’il fut obligé de s’exiler en Allemagne.

8 « Claude Karnoouh este un om dificil, are opinii tendentioase la adressa României. A citit mult despre România, cunoaste foarte bine limba româna (…) de origina evreiascà, are conceptii semite puternice, adept al extremismului semit… »  (sic et resic !!!).

9 Institution qui rassemble et conserve les archives de la police politique précédant le régime communiste (Siguranta) et celle de la Securitate. Elle est aussi un centre de recherche sur les différentes censures et exactions. Elle été fondée en 1999 par un vote du Parlement.

10 En France, il y a quelques universitaires qui pratiquent ce genre de traque avec des ouvrages qui ressemblent plus à des registres de police établissant des corrélations stupides, parfois crapuleuses, qu’à des enquêtes cherchant à saisir le sens complexe de vies qui sont aussi des aventures de l’esprit et de l’éthique.

11 Il s’agissait des références à certains thèmes nationalistes, xénophobes et franchement racistes propres à la Garde de fer, le mouvement fascisto-chrétien de la Roumanie des années 1930-1941.

12 Voir sur ce thème mon ouvrage de référence : Claude Karnoouh, L’Invention du peuple. Chroniques de Roumanie et d’Europe orientale, 2è. Edit., revue, corrigée et augmentée d‘une postface, L’Harmattan, Paris, 2008.

13 Que ce soit avec les hommes affaires israéliens, hongrois, étasuniens, européens, russes ou chinois, plus rien d’autre ne compte que le calcul des profits matériels escomptés.

 
Partager cet article
Repost0
17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 15:08

logo730

  Depuis 1989, le démantèlement du camp soviétique a entraîné une campagne mondiale de délégitimation du communisme, du socialisme scientifique. Campagne qui a assez rapidement visé à criminaliser non seulement le régime disparu mais l'idée même d'alternative au capitalisme. Dans ce contexte, les anciens pays socialistes, dont les élites dirigeantes étaient pour la plupart passées du jour au lendemain d'une légitimité se voulant socialiste au credo néolibéral, sont devenus le terrain d'expérimentation des projets sociaux conformes à ce nouveau dogme et poussés à leur extrême. Et c'est de ces pays que proviennent aujourd'hui les tentatives de criminaliser juridiquement les fondements mêmes du socialisme, en particulier par le biais des institutions de l'Union européenne. Mais simultanément, les effets sociaux du démantèlement de « l'État-providence » se font sentir avec une acuité particulière dans cette partie de l'Europe, provoquant un sentiment de rejet de plus en plus prononcé de la part des populations appauvries. La criminalisation du « communisme » devient dans ce contexte un outil visant à « sécuriser » par la censure les pouvoirs établis. Dans cet article, un de nos collègue roumain analyse les camouflages que recouvre ce discours officiel sur la base de l'exemple de la Roumanie, et, en partant d'une réflexion anticapitaliste renouvelée, redessine ce que pourrait être, à l'échelle internationale, une nouvelle voie vers une alternative qu'il n'hésite pas à nommer de nouveau « communiste ».

La Rédaction

 

Roumanie : ce qui reste du communisme...

-

 Août 2009

 

 Par Alexandru Polgàr *  
 

 

« C’est dans l’essence de la question que se tient son possible reste […]. »

« […] Ce qui < eût dû advenir à l’existence > retient une forme de survivance et un certain mode à être où précisément l’étant de l’élément agit seul en apparence ».

Constantin Noica, Le Sentiment roumain de l’être.


 

Préface destinée à un lecteur étranger [1]

Lorsque j’étais en train de traduire en anglais mon propre travail (une malédiction dont aucun auteur ne devrait faire l’expérience), il arrivait que j’avançais des arguments parfois illisibles pour un lecteur peu familier avec certains événements spécifiques à la politique roumaine. C’est pourquoi, afin de les éclairer, me suis-je senti obligé d’en rédiger un brève introduction.

 

J’ai commencé à rédiger cet article au mois de décembre 2007, un an après le discours du Président de la République roumaine, Traian Basescu, qui condamnait dans un style boursouflé le communisme en s’appuyant sur un rapport pompeux de 600 pages, intitulé « rapport scientifique » et concocté par un comité ad hoc placé sous l’égide de la Présidence[2]. En 2007, le Rapportest publié à Bucarest, aux éditions Humanitas en tant que rapport final de la « Commission présidentielle pour l’analyse de la dictature communiste en Roumanie », sous la direction de Messieurs Vladimir Tismaneanu, Dorin Dobrincu, Cristian Vasile. Le discours du président avait été précédé et suivi par un intense renouveau d’anticommunisme dans les débats publics roumains, et officialisait non seulement la condamnation morale des crimes et des meurtres commis par la dictature communiste en Roumanie, mais appelait à l’excommunication de toute forme de communisme, et plus encore, bannissait les insignes du mouvement communiste international, la faucille et le marteau… À l’évidence, le problème ne tient pas à ce symbole, bien que la « faucille et le marteau » ne soient point la svastika (laquelle ne devrait pas plus être bannie, car seuls le nazisme et le fascisme méritent à proprement parler le bannissement avec les politiques semblables qui défendent le meurtre en tant que principe et programme politiques). Aussi, le problème revient-il à la prohibition du communisme. Sur ce thème, le Président suit les directives formulées dans le  Rapport, lequel ne condamne pas uniquement la dictature communiste roumaine, mais encore le communisme comme totalité ; non seulement le communisme danssa Realpolitik, mais le communisme comme projet politique, comme théorie critique (ou théories), comme idéologie (idéologies), comme accomplissements sociaux dont certains furent plutôt remarquables, etc.

 

Pour prouver ce que j’avance, je traduis ici la phrase qui ouvre le Rapport : « Le communisme qui prétendait être une nouvelle civilisation (sic !) supérieure au capitalisme, et auquel il s’est opposé avec force, força des centaines de millions de personnes à vivre dans un univers clos, répressif et humiliant. » Comme si les quelques milliers d’années de l’histoire de l’homme occidental, avait été pour les mêmes millions de gens une garden-party ! Trois phrases plus loin on y lit toujours : « Le communisme a été une vision utopique, ancrée dans le rêve d’une abolition de la propriété privée avec pour but la construction d’un univers fondé sur une égalité absolue, et ceci à n’importe quel prix. » Et plus encore, vers la fin de l’introduction on peut y lire encore : « Aujourd’hui, plus que jamais auparavant, la condamnation du communisme est une obligation morale, intellectuelle, politique et sociale. » Aussi faudrait-il être aveugle pour ne pas voir que la « dictature communiste en Roumanie » n’est pas le seul objet du Rapport, mais que, bien au-delà, son enjeu est le communisme tout court en sa généralité.

 

Ceci soulève la question suivante : comment pourrait-on combattre le capitalisme en écartant totalement la division de la production entre un pôle capitaliste et un pôle prolétarien, tout autant que la vie sociale engendrée par cette division même, en évitant simultanément de faire référence au communisme, c’est-à-dire à un crime potentiel qui doit être toujours condamné d’un point de vue « moral, intellectuel, politique et social »? Repousser les moyens mis en œuvre par le communisme revient, de fait, à écarter l’extrême gauche anticapitaliste, et bien d’autres choses qui sont plus encore inquiétantes, comme par exemple la liberté de paroles, non pas de iure, bien évidemment, car il faut conserver les apparences, mais à coup sûr de facto dès lors que la majorité des canaux de communication (journaux, revues, programmes de télévision, etc.) propagent l’anticommunisme. J’avance cela afin de montrer que l’anticommunisme est douteux du point vu démocratique (la doctrine politique officielle de la Roumanie), et, manifestement plus encore, lorsqu’on l’envisage d’un point de vue communiste. Ce sont les questions dont je débattrai dans le contexte local roumain, mais aussi sur le fond de la crise globale et générale de la gauche. Quant aux intentions qui dirigent ce texte, son style et sa tonalité, elles ne sont pas fondamentalement ancrées dans l’académisme universitaire, quoique, dans le cours de cette invitation à reconsidérer en ses principes le communisme, je ne puisse point dissimuler la formation de philosophe que m’a délivrée l’alma mater.

 

J’ajouterai quelques remarques à propos de la religion qui viennent du fait que pendant la décennie écoulée, l’Église orthodoxe roumaine a développé toujours plus intensément son inclination à se présenter et à agir comme la religion de l’État avec, par exemple, l’omniprésence d’icônes dans les salles de classe des écoles publiques. Pour comprendre la signification profonde de cette situation, il convient de rappeler que c’était précisément à partir de la religion orthodoxe que la version roumaine du fascisme (La Légion de l’archange Michel) avait établi la base de ses principes. On parle peu de cet aspect des choses dans un pays si prompt par ailleurs à réparer l’injustice « morale, intellectuelle, politique et sociale » engendrée par les crimes du passé communiste.

 

Bien qu’agnostique, je ne suis pas opposé à la religion en tant que telle, mais je continue à penser qu’entremêler de cette manière religion et éducation publique, c’est-à-dire institutionnaliser au cœur de l’action de l’État (en l’espèce l’enseignement national) une conception religieuse du monde, manifeste un signe renaissant d’autoritarisme. Et ceci apparaît bien être le cas puisque, à coup sûr, ce n’est pas l’effet du hasard si la majorité des courants de pensée roumains prônant l’anticommunisme se montrent simultanément des chrétiens opiniâtres et, plus encore, des orthodoxes acharnés. De fait, le problème qui se pose avec l’Église orthodoxe ne se situe pas dans sa doctrine officielle, mais dans les pratiques de sa présence effective, en particulier là où elle ne devrait pas se trouver : dans les écoles, pendant les réunions et les fêtes officielles, au Parlement où, sous le blason national et un grand écran, une énorme croix est exposée afin de protéger la moralité politique. Toi, lecteur occidental ne ris pas de cela sans te rappeler que le célèbre immeuble de Berlaimont où se trouve le siège central de la Commission européenne, est réellement construit sous la forme d’une croix[3] ! Et nous savons tous, ou nous devrions le savoir, que l’idée de condamner le communisme a été formulée pour la première fois au cours d’une séance du Parlement européen pour être finalement votée le 12 avril 2009. À ces remarques, nous pouvons ajouter les récentes allusions au communisme du Président Obama lors de son discours inaugural où le « spectre » communiste uni à celui du fascisme – toujours ensemble communisme et fascisme (sic !) – y sont un cocktail qui doit être toujours combattu. J’ai avancé cela simplement pour rappeler que le problème débattu dans les pages qui suivent est loin de se réduire à la seule Roumanie, aux sordides particularités des « Balkans arriérés », comme malheureusement je crains que nombre de mes amis et collègues occidentaux, même parmi les progressistes, tendent à le penser. En Europe de l’Est on n’a pas peur de cela, et l’histoire que je vais à présent vous conter est familière à la majorité d’entre nous.

 

Voilà les faits et, à l’évidence, j’aborde déjà le début de leur interprétation. Mais qui donc sur notre Terre peut composer une liste de faits sans les interpréter, c’est-à-dire les penser ? Pour oser avancer cette prétendue « objectivité » il faut être soit journaliste, soit politicien ou pis, spécialiste patenté… 

 

***

Le service rendu à la lutte révolutionnaire par l’establishment roumain est tout à fait remarquable, en argumentant avec acharnement afin de nous convaincre que dorénavant le « spectre » est enfermé dans un passé d’où plus aucun spectre ne pourra jamais revenir. Aussi, les nouvelles vagues d’anticommunisme nous aident-elles à maintenir vivant le débat de principe concernant le communisme.

 

On nous dit que la lutte de classe, comme l’exploitation, ces présupposés du « spectre », sont faux et, plus encore, qu’ils n’ont plus rien à voir avec le monde présent. Sans partager cette vision, il serait cependant difficile de la dénier sans qu’auparavant on clarifie, même brièvement, ce que fut ou ne fut pas le communisme. Toutefois, quelle que soit la manière de justifier cet espoir, nul ne peut ignorer que ce travail de clarification n’est pas fondé et ne peut s’appuyer sur une assise neutre.

 

Présentement, quelque soit l’effort qu’on entreprenne pour élucider le « spectre », il doit être obligatoirement subordonné à un impératif moral : condamner le communisme. Toutefois une difficulté logique de présente ici. Comme chacun peut le remarquer, le fondement d’une telle condamnation consiste en un impératif moral dont l’origine est à chercher dans le christianisme (« Tu ne tueras point ! ») ou dans la démocratie moderne (« liberté individuelle », « élections libres », etc.). Lorsque le communisme est condamné – divisé de manière pseudo-analytique entre une « idéologie » (la théorie de la lutte de classe) et une « réalité » (« le socialisme qui a réellement existé ») – on lui reproche, entre autre chose, sa nature inconditionnellement criminelle. Ainsi on nous dit : l’idéologie communiste, toujours et de manière nécessaire, engendre la réalité meurtrière des expériences du socialisme réel. Cette manière de raisonner paraît correcte, parce qu’elle résulterait d’observations empiriques. Néanmoins, le caractère fallacieux de ce raisonnement se révèle au moment où nous essayons de l’appliquer aux jugements politico-historiques du christianisme et des démocraties représentatives.

 

Si nous regardons par exemple des phénomènes comme les croisades, l’inquisition, la colonisation, les révolutions démocratiques fondatrices des sociétés modernes ou les guerres mondiales comme événements ayant appliqué les deux « idéologies » appelées « chrétienté » et « démocratie » – ce que, précisément, le précédent ne manqua pas d’être car il convient toujours de rappeler aux lecteurs que, par exemple, en 1933, la prise de pouvoir par le NSDAP en Allemagne eut lieu après des élections libres et sans fraude ! –, nous serons surpris de découvrir qu’un nombre égal sinon supérieur de cadavres a été produit au nom des principes permettant la condamnation du meurtre en général que ceux engendrés par le communisme. Et encore pour ne rien dire des guerres qui présentement se placent sous le drapeau de principes identiques.

 

Comment donc, en voulant maintenir une consistance certaine à nos raisonnements, pourrions-nous ignorer qu’une position fondée sur un moralisme absolu qui condamne le communisme tout court (en-soi), détruit simultanément ses propres bases, étant pour lors logiquement obligée de condamner de manière identique les meurtres commis en son nom ? Une telle posture ne transforme-t-elle pas la condamnation morale exclusive du communisme en quelque chose de fort douteux… et donc « condamnable » ? En outre, si, pour une complète clarté de cet aperçu nous remarquons que ni le christianisme ni la démocratie ne produisent uniquement des meurtres, alors il nous faut convenir que la même « idéologie » n’implique pas toujours la même « réalité ». Pourquoi ne pas concéder la même possibilité au communisme ? Après tout, le communisme ne suggère pas l’éradication de bourgeois en tant que personne, mais celle de la bourgeoisie et du prolétariat en tant que relation socio-économique opprimante et aliénante. C’est pourquoi il n’y a rien de criminel dans l’« idéologie communiste » en-soi, comme il n’y a rien, stricto sensu, de criminel dans le christianisme et la démocratie. Dès lors, sans jamais rejeter la condamnation des meurtres en général, on perçoit clairement jusqu’où nous pouvons condamner certains aspects du communisme, son côté supposé « réellement existant » (« la dictature communiste en Roumanie », par exemple), sans pour autant l’absoudre du point de vue d’une morale relative à la condamnation des présentes démocraties et des divers aspects du christianisme dans leurs formes « réellement existantes ».

 

Si nous procédions autrement, le moralisme absolu bloquerait, de fait, la possibilité d’énoncer n’importe quel jugement moral (relatif et absolu), nous laissant démunis face à une pure impossibilité logique, plus encore dans une quasi incapacité de juger.

 

Le mélange du moralisme, de la science et du dogme

Il n’est pas besoin d’une clairvoyance particulière pour comprendre que pour nous citoyens roumains, c’est précisément cette impossibilité logique qui a dirigé l’écriture de notre histoire après décembre 1989, quand nous commençâmes à régler les comptes avec notre passé (qui comme toujours, est un règlement de comptes avec le présent), plongés dans la bouillie logiquement intenable mêlant un moralisme absolu (la condamnation morale générale du communisme) et un moralisme relatif (la condamnation précise des crimes commis par la dictature communiste en Roumanie). Nous eussions attendu qu’un rapport scientifique sur le communisme roumain, loin d’ignorer ce paradoxe moral, eût, en revanche, comme première priorité de la part de chercheurs recrutés à cette fin, celle de nous expliquer le communisme. Et le plus surprenant tient au fait que la clarification exigée repose sur des opérations logiques très élémentaires, très facilement accessible à n’importe qui, pour autant que cette personne n’ignore point les particularités de ce que le communisme, la chrétienté et la démocratie furent et sont encore. Au lieu de s’atteler à cette clarification, le rapport scientifique et la condamnation officielle renvoient le discours anticommuniste roumain vers une toute autre direction : la transformation de l’impossible en un canon. Éclatant comme des bourgeons après 1989, dans un style et des formes bien connues (témoignages, archives, livres programmatiques, articles, essais, dénonciations, programmes éditoriaux de certains magazines culturels et de nouveaux musées dédiés à la terreur communiste comme celui de Sighet, etc.), l’anticommunisme post-révolutionnaire arriva pour prétendre, aujourd’hui et pour la première fois, se donner une forme canonique à ses directives selon lesquelles toute activité de recherche qui ne condamne pas le communisme sous toutes ses expressions – que ce soit une théorie, une idéologie, une réalité, ou plusieurs théories, plusieurs idéologies, plusieurs réalités, parce qu’elles possèdent un fond commun : le mal absolu –, s’identifie nécessairement à ses crimes, équivalents en ce sens aux crimes fascistes.

 

Nous sommes d’accord sur le principe que la condamnation des dictatures par des peuples qui se considèrent démocrates ne soulève pas de problèmes logiques particuliers. Ceci souligné, il est pour le moins surprenant que ce qui semble être valide pour la dictature communiste en Roumanie (et par une extension erronée, pour le communisme tout simplement) ne semble pas, par ailleurs, l’être pour le (néo) légionarisme (version roumaine du fascisme). De nos jours, les anciens membres de la Légion de l’Archange Michel[4], doctrinaires anticommunistes, sont célébrés comme des héros nationaux, tandis que le néo-légionarisme prospère sans trop de scrupules, avec son idéologie et sa vision programmatique, une sorte de substitut nationaliste à la doctrine officielle de l’Église orthodoxe roumaine (orthodoxisme). Cette situation signifie que ce n’est pas l’autoritarisme et les crimes en général qui sont condamnés en tant qu’actes moralement et politiquement méprisables, mais seulement ceux estampillés « communistes ». C’est pourquoi nous ne nous trompons pas lorsque nous affirmons que nos démocrates les plus fermes ne sont que des démocrates travaillant dans la partialité. Voilà qui soulève de sérieux doutes quant aux qualités démocratiques et d’équité dès lors qu’ils prononcent une condamnation officielle du communisme, et ce en dépit de sa signification dans le champ d’une Realpolitikofficiellement capitaliste.

 

Plus surprenant encore, le fait que des démocrates possédant une solide formation en logique et en philosophie rejoignent le camp de la « condamnation ». Ceci nous montre, et de manière toujours plus précise, que la logique travaillant derrière la condamnation du communisme n’est en rien animée d’un souci démocratique. Quelle logique est donc à l’œuvre ? À l’évidence, la logique du pouvoir. L’anticommunisme n’est rien de moins qu’une arme symbolique pointée sur ce qui est présentement l’ennemi le plus puissant, le parti héritier du parti communiste dont le nom, parti social-démocrate (PSD), représente tout autant un mensonge que celui du parti démocrate (PD), rebaptisé à présent parti démocrate-libéral (PD-L,) et qui a constitué une alliance de gouvernement avec son ennemi, le PSD ! Alleluia ! Voilà ce qu’a fini par devenir l’anticommunisme en tant qu’obligation « morale, intellectuelle, politique et sociale » sacrée. Ce n’est à coup sûr ni la première ni la dernière fois que des idées nobles et justes, comme par exemple vouloir comprendre le devenir historique et politique du dénommé régime communiste roumain, sont transformées en une supercherie de masse.

 

Ce qui est ici plus embarrassant lorsque nous ne reculons point devant cette chaîne de perplexités, c’est le ralliement massif de la presse intellectuelle et de certains quotidiens au programme visant à condamner sans appel le communisme. Si des revues comme Dilema, 22, Observator cultural, etc., plus des quotidiens portant des noms aussi retentissants ­– Adevàrul, La vérité (!), România liberà, La Roumanie libre (!) – se contentent seulement de reprendre et disséminer la condamnation du communisme, il est là un bien mauvais présage pour la pensée critique démocratique. Voilà qui prouve non seulement la servilité des intellectuels organiques et leur promptitude à se vendre aux politiciens au pouvoir (je ne commente pas ici leurs qualités intellectuelles !), mais aussi la censure d’une expression publique pour tous ceux qui ont des vues différentes. Expression publique dont on constate aisément qu’elle décroît sans cesse, quand elle n’est pas simplement prohibée. Nul n’a besoin d’être un « communiste rétrograde » (par ailleurs un parfait oxymoron !) pour y déceler la catastrophe de la démocratie. Dans le style du clientélisme du pays, il n’y a aucune importance à dire qu’il existerait quelque chose comme la « liberté de parole », car, en tant qu’abstraction légale, la liberté de parole seule ne peut résister au déferlement des vagues d’anticommunistes professionnels ou occasionnels. Cette marginalisation des voix dissidentes dans l’espace public a un nom : Kulturkampf. Appliqué à l’origine par Bismarck à l’encontre des catholiques polonais, ce terme est très facilement transposable pour décrire l’isolation, la ségrégation, la domestication et, finalement, l’annihilation, d’une entité politico-culturelle. Dans le cas qui m’occupe, la Roumanie, une entité qui pourrait être nommée la critique de l’anticommunisme si elle arrivait à exister de manière un peu plus visible. Toutefois, nous devons être plus précis : la culture de guerre anticommuniste a été introduite, et si l’on veut, présentée comme « naturelle », grâce à une monumentalisation de l’interdiction : la proscription symbolique de réfléchir à propos du communisme avec des instruments et des références autres que ceux fournis par l’anticommunisme officiel du moment présent. Il s’agit, de fait, d’un authentique tabou, à propos duquel le trop petit nombre de ceux qui sont intéressés par la cohérence d’une position démocratique, pourrait croire que celle-ci aurait sa place en fonction d’un esprit de pure justice.

 

La critique de l’anticommunisme – comment faire ? Est-elle possible ? Comment pourrions-nous penser à une telle option ? Personne ne songera à remarquer la grossière redondance dans le fait même de condamner le communisme aujourd’hui ? En définitive, que fut « 1989 » sinon une condamnation du communisme ? Et non seulement le condamner avec des mots depuis l’estrade des bateleurs comme cela se fit au mois de décembre 2006, mais avec des manifestations de masse dont certaines firent face aux fusils chargés de l’armée ! Justement « 1989 » (quel qu’il fut, en partie manipulé ou non) exempte présentement tous les inquisiteurs culturels et politiques autoproclamés l’ultime autorité morale, de démontrer (autrement qu’avec de creuses tirades) combien leurs convictions furent fortes. Une force, ne l’oublions point, que bien peu ont manifesté quand le régime communiste régnait en maître ou même, immédiatement après son renversement. A-t-il lutté notre actuel président (Tràian Bàsescu) pendant les premières années de sa carrière politique commencée avec le FNS[5]pour imposer une condamnation présidentielle du communisme ? S’abstenir en ce temps a été pour lui une manière d’agir plus adéquate. Ce n’est pas la chose la plus scandaleuse que seize ans après la Révolution de 1989, il existe un groupe qui veut capitaliser à son profit exclusif la « condamnation du communisme », transformant ainsi ce moment politique fort en un soap operanational : de bons professeurs d’éthique ne se sont jamais privés de nous en montrer l’exemple. Néanmoins, contre ces derniers, et habités de quelque rigueur morale, ne faudrait-il pas pour nous interroger, et poser ainsi la question : qu’est-ce en fin de compte cet anticommunisme ? Quel est le statut politique du Rapportde la commission présidentielle et de la condamnation ? De la même manière il faudrait demander : quel est leur statut juridique ?

 

Que veulent-ils donc ancrer dans les consciences ces documents ? En jetant un regard plus attentif, j’ai remarqué immédiatement que nous avons affaire certes à un document émanant de l’État, mais à un document rigoureusement inclassable parce qu’il oscille entre l’autorité de l’opinion présidentielle (un personnage au style particulièrement grossier lorsque s’élèvent des opinions contraires) et celle du document fondamental émis par l’État, une sorte d’article additionnel à la Constitution. C’est précisément cette ambiguïté démocratique que les nouvelles vagues du discours anticommuniste en Roumanie recouvrent et maquillent. Toutefois, l’effet politique le plus efficace de la condamnation du communisme c’est d’ouvrir un no man’s land juridico-politique, sans même une seule signification juridico-politique de iure, mais qui arrive à engendrer de factoune criminalisation aléatoire contre ceux qui ont collaboré avec le régime communiste, de telle manière que demeure entre les mains du pouvoir actuel et selon son caprice le droit de décréter qui est coupable et qui ne l’est point. Si ceci est le moindre mal, alors c’est déjà une énormité. Mais le pire des maux serait que n’importe quelle politique de gauche qui chercherait à imposer une justice sociale plus avancée que celle offerte par le parlementarisme actuel (où il n’y a aucune différence entre démocratie et capitalisme) porterait a priori le stigmate officiel du « totalitarisme ».


Notes :

[1]      Je souhaiterais exprimer ma gratitude à Kieran Aarons. Sa lecture attentive de la version anglaise de ce texte, ses commentaires subtils et les solutions perspicaces qu’il me suggéra ont très grandement amélioré cette traduction. Les fautes qui demeurent incombent à ma seule responsabilité.

[2]        N.D.L.R. Extrait de ce Rapport à voir en annexe de cet article.

[3]        NDLR. Et que le drapeau « européen », douze étoiles sur fond bleu, est celui de l'Immaculée conception de la Vierge Marie !

[4]      C’est le nom exact du mouvement mis en place par Corneliu Zelea Codreanu, autrement connu sous le nom de Garde de fer. Si les thèmes sociaux du mouvement se réfèrent au socialisme fasciste et si sa politique reprend un antisémitisme et une xénophobie radicaux, en revanche, ce qui différencie la Garde de Fer des mouvements fascistes d’Europe occidentale et de Hongrie (les Croix fléchées) c’est son ancrage total dans la référence à la chrétienté orthodoxe. Sous cet aspect, la Garde de fer ressemble bien plus au franquisme qu’au fascisme italien ou au nazisme allemand. (N.d.T)

[5]      Front de Salut National, groupe de personnalités pour l’essentiel venues des rangs du Parti communiste roumain (du deuxième cercle), dirigé publiquement par Ion Iliescu premier président de la République postcommuniste. (N.d.T)

Partager cet article
Repost0
17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:29

  logo730
 

Dans les conflits armés intérieurs, il y a toujours une dimension locale, et, depuis le début du colonialisme, il y a aussi une dimension internationale. Il en va de même du conflit armé qui vient de se terminer au Sri Lanka. Sur les questions intérieures, peu de choses ont été dites au long des années, c’est-à-dire tant que la position des Tigres tamouls semblait assurée. Depuis quelques mois en revanche, le public des pays occidentaux a eu droit à de nombreuses interventions médiatiques allant presque toujours dans le même sens. Sans jamais qu’on y mentionne l’enjeu international de la question. C’est la raison pour laquelle il a semblé intéressant à notre rédaction de présenter une position venant « de l’autre côté du miroir ». Il est en effet indispensable de rappeler la position stratégique de Sri Lanka et les raisons qui expliquent pourquoi son gouvernement a pu terminer une guerre de trente ans, et sur quels appuis internationaux il peut compter.

            Nous sommes aussi trop souvent habitués à ne porter attention qu’aux « grandes nations », oubliant que, à plusieurs moments dans l’histoire, des « petits peuples » peuvent jouer un rôle clef dans le renversement des équilibres internationaux. Rappelons le rôle du Viêt-Nam hier, la centralité de la question palestinienne aujourd’hui. On peut se poser la question si, dans le cas du Sri Lanka, nous n’avons pas affaire également à un conflit d’importance géostratégique majeure. D’où la nécessité de comprendre la complexité des enjeux et de sortir de la vision manichéenne qui vise à tuer la réflexion et à aveugler ceux qui jugent les questions « lointaines », au regard de seules « bonnes intentions » et des apparences véhiculées le plus souvent par les lobbies les plus riches et les plus puissants. Sri Lanka n’est certainement pas un paradis, mais il a droit à un jugement impartial, ce qui nécessite de comprendre le point de vue de ceux qui ont réussi à mettre un terme à cette guerre.

La Rédaction


 

SRI-LANKA : « Qui sont nos ennemis ? Qui sont nos amis ! »

 

 Au sujet des « liaisons dangereuses » de quelques bonnes âmes occidentales

-
 Juillet 2009


 

Par  Jean-Pierre Page*


 

«  La vérité, l’âpre vérité »

Danton 

 

«  Ceux qui imaginent le mal où il n'y en a pas, et ne voient pas le mal là

où il est – cultivant de fausses idées, ils connaîtront la douleur »

  Le Dhammapada



 « La guerre que l'Occident considérait comme un picnic »

Raj Gonsalkorale, Asian tribune, 13 juin 2009



 « La tradition intellectuelle est celle de la servilité à l'égard du pouvoir »

Noam Chomsky
 

À Tamara Kunanayakam, Sri Lankaise, Tamoule et Internationaliste


 

Une récente déclaration de Marie-Georges Buffet sur le Sri Lanka appelle plusieurs commentaires.1 D’autant plus qu’elle fut accompagnée d’une participation du directeur de l’Humanité, qui fut le journal de Jean Jaurès, à une manifestation organisée à Paris par l’organisation des Tigres tamouls, et que, à la différence de Buffet qui ne fait aucunement référence aux Tigres et à leurs textes, l’organisation des Jeunes communistes, eux, sont allés jusqu’à se déclarer solidaires de cette organisation, tandis que, d’un autre côté, dans les rangs du Nouveau parti anticapitaliste dirigé par Olivier Besancenot, on entend le cri : « Nous sommes tous des Tamouls ». Nous devons donc poser la question de ce qui se passe réellement au Sri Lanka depuis trente ans, des raisons qui expliquent pourquoi, tout d’un coup, les « grands » médias occidentaux ont abordé cette question avec une telle virulence au moment même où la guerre se termine par la défaite totale des Tigres tamouls. Et nous devons aussi essayer de comprendre pourquoi tant de contre-vérités, d’omissions délibérées, d’ignorances et de ralliements sont observés au sein de ce que fut la gauche anticolonialiste française. Cette situation est-elle soudaine ? Ou résulte-t-elle d’une évolution plus ancienne ? Et quelles en seraient les causes ? Certains parlent d’électoralisme, vu l’implantation du lobby des « Tigres » en Europe, grâce à des sources de financement extrêmement puissantes, d’autres avancent l’hyper médiatisation des causes les plus « exotiques », comme c’est aussi le cas avec le culte de l’ancien chef du régime esclavagiste théocratique tibétain, des épurateurs ethniques albanais au Kosovo ou, au contraire, avec la diabolisation des résistances palestinienne, irakienne ou libanaise, sans parler de Cuba, du Soudan ou du Venezuela et d’autres « États-voyous » décrétés.

 

Robert Hue2 considérait en effet déjà que la guerre en Yougoslavie et l’implication de la France aux côtés des Etats-Unis ne méritait pas une remise en cause de la participation du parti qu’il dirigeait au gouvernement socialiste. On peut poser la question si la prise de position sur Sri Lanka n’est pas dans le droit fil de cette évolution, comme d’ailleurs le fait que le PCF fut un des rares parti communiste dans le monde à appuyer la participation de la fraction du Parti communiste irakien ramenée dans les fourgons de l’occupant au sein du gouvernement mis en place par les légions de Georges Bush à Bagdad. Aujourd’hui, après trente ans de guerre pendant lesquels on n’a pratiquement pas parlé dans ladite gauche européenne des manœuvres impérialistes et des atteintes à la souveraineté du Sri Lanka, ou encore des attentats aveugles, des assassinats politiques, de l’embrigadement des enfants-soldats, des femmes de basses castes utilisés comme kamikazes, des racket, des faveurs accordées par les gouvernements occidentaux aux Tigres tamouls (LTTE) et à leur projet séparatiste, tout d’un coup, on découvre l’existence de cette Ile de l’Océan indien, et d’un peuple : les Tamouls. Et depuis quelques semaines, voilà tant de « bonnes âmes » qui courent les manifestations et les rassemblements des Tigres pour encourager à l’ingérence, « l’ingérence humanitaire » bien sur, ce concept dont l’ancien ministre du gouvernement français de la « gauche plurielle » et actuel ministre des affaires étrangères du gouvernement français de droite, Bernard Kouchner aime à rappeler qu’il en assume la paternité.

 

Échéances électorales obligent, on en appelle donc à l’Union européenne qui, depuis très longtemps en fait, aux cotés de la France, de la Grande-Bretagne, de la Norvège, des USA …et des Nations Unies, sont effectivement mobilisés pour faire pression et s’ingérer dans les affaires d’un État indépendant, au mépris de sa souveraineté. Certes, ceci est conforme au nouveau système de l’ONU mis en place par la réforme Kofi Annan en 2005 et qui considère la souveraineté des États comme une survivance anachronique du passé 3. L’ingérence humanitaire n’est que la singerie de la vieille approche néocoloniale, c'est-à-dire une politique qui ne s’applique jamais de la même manière selon que l’on soit riche ou pauvre.

 

Rappelons que Kouchner fut le parrain du protectorat du Kosovo, du démembrement de la Yougoslavie, puis de la Serbie. Or, le Kosovo constitue justement le modèle qui a les faveurs des Tigres du LTTE et de leurs appuis en Europe comme outre-Atlantique. Le ralliement aux thèses du séparatisme, de la partition d’État, fut-ce d’États cinq fois millénaire comme le Sri Lanka, ne semblent pas embarrasser ceux et celles qui envisagent l’Europe sous l’angle de régions bâties sur la dévitalisation des nations. Cette Europe là même que pourtant les peuples rejettent massivement, au gré des (rares) référendums et d’élections où le vainqueur est toujours le parti des abstentionnistes. Ainsi une guerre ayant lieu à des milliers de kilomètres permet d’éclairer les convictions des partisans d’une Europe fédérale des régions axée sur démantèlement des Etats.

 

Parfois on peut incriminer l’ignorance ou la malveillance, ailleurs, il faut rechercher la logique de ceux qui se servent d’un conflit comme celui du Sri Lanka pour aider à embrigader les populations désorientées dans la nouvelle logique mondialisée de désintégration des peuples.

 

La guerre au Sri Lanka, qui sont ses victimes ?

On parle ainsi du nombre de victimes de cette guerre et qui seraient exclusivement dues à l’offensive de l’armée sri-lankaise, tout en semblant ignorer que, face à cette offensive, il y avait aussi une armée, celle des Tigres du LTTE disposant de bunkers, de canons à longue portée, d’avions, d’une marine, de sous-marins, de cargos porte containers et d’un armement des plus sophistiqués, allant des radars derniers modèles à l’usage de satellites, bref, une véritable armée conventionnelle utilisant des bombes au phosphore blanc, des mines par dizaines de milliers, comme des gosses soldats de 10 à 12 ans pour monter en premier ligne, et enfin près de 300 000 pauvres gens retenus comme otages et boucliers humains, fait indiscutable que le monde entier a reconnu, y compris l’ONU. Ce que les médecins français présents sur les lieux ont confirmé.

 

Quant au chiffre de 6 500 morts, chiffre auquel on fait référence sans preuves aucunes, il convient de préciser qu’il a été avancé par M. Neil Buhne, représentant de l’ONU à Colombo, puis repris complaisamment en boucle par Tamil.net, le site web du LTTE puis tous les grands médias occidentaux. M. Neil Buhne a reconnu ensuite publiquement, en présence d’ambassadeurs étrangers4, avoir exagéré ce chiffre, à n’avoir aucun début de preuves et s’être livré (pour le compte de qui ?) à des estimations à partir d’information non vérifiées. La « grande » presse occidentale n’a toutefois publié aucun démenti, et elle a continué à avancer le même chiffre, en en rajoutant au besoin. Enfin, M. Buhne a présenté ses excuses aux autorités sri-lankaises. Or ce monsieur n’en était pas à son coup d’essai. Devant autant d’irresponsabilité, son expulsion avait été envisagée.

 

Revenant sur cette estimation, John Holmes secrétaire adjoint des Nations Unies chargé des Affaires humanitaires a déclaré : « Ce chiffre n’a pour ce qui nous concerne aucun statut… Honnêtement nous n’en savons rien, nous n’étions pas véritablement présents de manière systématique dans la zone des combats, c’est pourquoi nous ne les avons jamais publiés ! » accusépar The Times de connivence avec Colombo, John Holmes a également déclaré : « J’éprouve de l’amertume face à ces accusations… C’est nous qui avons attiré l’attention sur le problème quand les médias ne s’y intéressaient pas beaucoup il y a plusieurs mois »5. On doit donc demander où les bonnes âmes en Occident puisent-elles leurs sources ?

 

Des victimes il y en a eu évidemment beaucoup trop. Surtout lorsqu’elles s’échappaient des griffes des Tigres à travers des champs de mines, et que ces derniers les tiraient comme des lapins.

 

Avant de reprendre à leur compte le chiffre de 6 500 victimes donc, ces bonnes âmes auraient été bien inspirées, « de se poser quelques questions et de chercher à réfléchir de façon rationnelle. » 6

 

  • Quotidiennement, la Croix Rouge Internationale (ICRC) fournit un rapport sur le nombre de gens pris en charge. Dans la période concernée, c'est-à-dire de février jusqu’à début mai, le nombre de pris en charge a été de 13 826, parmi eux 5 499 étaient des blessés et un peu plus de 8 000 des déplacés, transportés parce que les moyens du ICRC le permettaient, ce qui logiquement laisse entendre qu’il n’y avait pas plus de blessés. Le ICRC utilisant des ratios, on peut, selon sa comptabilité macabre, estimer le nombre de morts pour cette période autour de 2 500 à 3 000.

 

  • Comme chacun est à même de le constater, dans aucun des chiffres communiqués, il n’est fait de distinction entre combattants et civils. Or, nul n’ignore par exemple que parmi les réfugiés et les blessés figurent des combattants du LTTE. Certains se sont rendus, d’autres non, et on peut supposer qu’un certain nombre se cachent parmi les centaines de milliers de civils. Par ailleurs, le LTTE ne communique jamais le nombre de ses morts et blessés, et même encore aujourd’hui, après la mort confirmée de ses principaux dirigeants et de leurs proches. Par conséquent, toutes les victimes sont considérées comme étant des civils et comptabilisés comme tels ! Cette situation est d’autant plus complexe à déterminer que nombre de civils et de victimes, y compris des enfants, ont été enrôlés de force, obligés de porter les armes alors qu’ils n’étaient qu’otages des Tigres. En particulier pendant les derniers combats de Puthukudiyirippu.

 

  • Le 26 janvier dernier, le gouvernement sri lankais a mis en place la première « no fire zone », puis a décidé de suspendre les tirs à l’arme lourde pour épargner les civils. Niel Buhne a d’abord attribué les tirs sur ceux-ci à l’armée sri lankaise, puis celui-ci s’est une nouvelle fois rétracté pour les attribuer aux LTTE. L’évêque de Jaffna s’est engagé à ce moment à demander au gouvernement l’élargissement de cette zone, et aux Tigres d’en retirer leurs canons de longue portée. Ce qu’ils se sont bien gardés de faire !

 

  • Le gouvernement sri lankais est par ailleurs engagé depuis plusieurs mois dans un programme de réhabilitation des enfants soldats, tout comme d’ailleurs des combattants plus âgés, c’est d’ailleurs une de ses priorités. 9 000 combattants du LTTE se sont rendus. Ce programme existe depuis des mois, donc bien avant la fin de la guerre et il est conduit en commun par les autorités sri lankaises et les agences spécialisées de l’ONU : PNUD, UNICEF, l’OIT et des organisations internationales comme l’Organisation internationale des Migrants (IOM).7 Pourquoi ne pas en parler dans les « grands » médias abordant la situation ?

 

Toutes ces informations sont vérifiables, et les ignorer délibérément relève donc de la malveillance. Cette façon de nuire autant de la part des médias que des politiciens est d’autant plus sordide qu’elle utilise la comptabilité des morts au Sri Lanka tout en fermant les yeux sur le martyr des Palestiniens de Gaza et leurs bourreaux israéliens, sur le million de morts en Irak lors de l’embargo, dont 500 000 enfants affamés, ceux-là mêmes dont Madeleine Albright aimait à dire à la tribune du Conseil de sécurité de l’ONU qu’il y a des sacrifices inévitables et parfois nécessaires. Enfin ne parlons pas ici de ces dégâts « collatéraux » en Afghanistan, en Irak et au Pakistan et pour lesquels on attend toujours des commentaires de la part de Barack Obama avec un début de repentance, puisque celle-ci est dorénavant à la mode.

 

On a vraiment l’impression que les bonnes âmes politiciennes qui prennent la parole en Occident sur la question du Sri Lanka n’ont jamais entendu parler des Tigres, et de leurs activités, puisqu’il y est rarement fait référence. Ces mêmes âmes aiment en revanche pleurnicher avec Ingrid Betancourt et dénoncer l’inhumanité prétendue des FARC de Colombie.

 

Sri Lanka : aux origines d’une guerre de 30 ans

Il faut donc rappeler qui sont les Tigres du LTTE et les origines de ce conflit.

Les Tigres représentent en fait les intérêts de la petite bourgeoisie tamoule du nord du Sri Lanka, au centre duquel se trouve la ville de Jaffna. Ceux des propriétaires terriens aussi qui se sont accaparés des terres des Tamouls pauvres de l’est du pays et dont les intérêts sont entrés après l’indépendance8 en contradiction avec ceux de la bourgeoisie cingalaise. Tout cela sur le dos donc de tous les Sri Lankais, qu’ils soient Tamouls, Cingalais, Musulmans, Burghers9 ou Malais. Les Tamouls représentent environ 17% de la population du Sri Lanka et vivent dans l’ensemble du pays. Plus de 55% résident en dehors du nord du pays où ils forment la majorité. Ils sont fortement intégrés aux Cingalais, aux Musulmans, aux Burghers et aux Malais qui forment la population sri lankaise depuis des siècles. Les couples mixtes sont courants, en particulier à l’Est et au Sud, et on ne peut donc accepter les dires selon lesquels les Tamouls seraient des citoyens de seconde zone, car cela démontre seulement une ignorance sur ce qu’est la réalité présente et l’histoire du Sri Lanka.10

 

Il existe des problèmes au Sri Lanka et donc des revendications légitimes de la part des Tamouls. Celles-ci sont nées au moment de la politique dite de « Sinhala only11 » formulée, soutenue et imposée par le conservateur J.R Jayawerdene à la fin des années 1950 et qui s’est accompagnée de mesures discriminatoires élaborées par les gouvernements de droite dans les domaines de la langue, de l’éducation, des services publics. Cette conception avait été combattue à l’époque par Colvin R. De Silva, un des dirigeants historiques du LSSP. A qui l’on doit la fameuse phrase : « une langue deux nations, deux langues une nation »12. Ces orientations ont en partie été corrigées, et le Sri Lanka compte aujourd’hui 3 langues officielles : le cingalais, le tamoul et l’anglais, les documents officiels doivent être rédigés dans ces langues, les fonctionnaires ont obligation de les parler. Le Sri Lanka est avec l’état indien du Tamil Nadu13 le second pays au monde où le tamoul est une langue officielle. Pour autant, demeure de nombreux problèmes qui sont à l’origine de sujets d’insatisfaction réels. D’autant que la politique d’ouverture ultra libérale lancée en 1977 a contribué à appauvrir les paysans du Nord et de l’Est, confrontés aux prix de dumping des sociétés multinationales et aux exigences de la Banque mondiale qui avait soutenu la construction du barrage de Mahaweli ayant aussi pour objectif de modifier la démographie de la province de l’Est par des transferts de population.

 

Il faut ajouter à cela que les gouvernements de droite ou nationaliste ont cherché à de multiples reprises, et pour des raisons électorales, à opposer les Cingalais aux Tamouls, comme en 1983 en appliquant la leçon que leur avait enseignée les colonisateurs britanniques : « diviser pour régner ».14 Et donc, « La guerre au Sri Lanka est aussi l’héritage laissé par les colonisateurs britanniques »15. Il est évident que cette situation n’a pas été sans créer un terrain fertile aux agissements des Tigres, et des puissances impérialistes.

 

Personne ne nie donc tous ces problèmes, à commencer par le Président Mahinda Rajapaksa, élu depuis décembre 2005. C’est pourquoi celui-ci a toujours défendu l’idée d’une importante dévolution de pouvoirs pour les provinces du Nord et de l’Est, dans le cadre d’un Sri Lanka souverain et unitaire, comme le prévoit d’ailleurs le 13ème amendement de la constitution sri lankaise, qui est déjà appliqué dans tout le reste du pays. Sauf au Nord donc, en raison du conflit.

 

On peut comprendre que, après trente ans de guerre, les Tamouls du Nord et de l’Est du pays, et tout particulièrement ceux qui ont subis la dictature des Tigres soient traumatisés et plus que jamais vulnérables. « Celui qui s’autoproclamait leur Messie les a conduit en enfer », et l’on peut dire que pour certains, « ils sont un peuple qui a peur d’espérer ».16

 

Ce à quoi Mahinda Rajapaksa répond « Mon devoir est de protéger le peuple tamoul de ce pays. Tous, nous devons vivre avec les mêmes droits sans peur et sans suspicion à l’égard de l’autre. C’est mon ambition ! Construisons ensemble cette nation ! »17

 

En fait, le présent gouvernement est le premier à prendre radicalement le contre-pied de ce qui a précédé, et c’est sans doute pour cela que les Occidentaux le mette aussi violemment en cause.18 C’est lui qui a affirmé de façon claire que tous les Sri Lankais sont égaux, « la seule division dit-il étant entre patriotes et non patriotes ». Il est d’ailleurs significatif que depuis la fin du conflit, le pays ne soit le lieu d’aucune manifestation triomphaliste ou chauvine, encore moins à des discours extrémistes. Dans tous les propos du Président revient comme un leitmotiv : l’unité, le rassemblement et l’égalité de tous les Sri Lankais.

 

Depuis les années 1970, la réalité est devenue contrastée. D’ailleurs si l’on trouve un grand nombre de Sri Lankais d’origine tamoule parmi les professions libérales et les fonctionnaires, il faut ajouter à ce fait indiscutable un autre dont on parle rarement : celui des Tamouls des plantations de thé qui sont près d’un million et qui vivent dans le centre montagneux du pays. Issus des castes les plus basses, exploités parmi les exploités, le LTTE ne s’est jamais préoccupé de la libération sociale de ces Tamouls là, malgré leur nombre et leur concentration. C’est pourquoi il est intéressant de noter pour une organisation qui se réclame de la libération nationale de son peuple, que celle-ci ne fait jamais mention dans ses déclarations, ses textes et surtout ceux de son chef, de justice et de développement social. C’est sans doute pourquoi les Tamouls des plantations refusent d’entendre parler d’un État séparé. Leur revendication principale est d’achever leur intégration au sein de la population sri lankaise, après qu’ils aient été déportés comme quasi-esclaves du sud de l’Inde par le colonisateur britannique. Ne les a-t-on pas considéré pendant près d’un siècle comme apatrides ?

 

Qui sont les Tigres du LTTE ?

Les Tigres sont nés en 1975, pour partie en venant des rangs du Tamil New Tigers (TNT), 19et pour partie du Tamil United Liberation Front (TULF), un parti politique modéré, libéral, représentatif de l’élite tamoule du Nord, qui s’était assignée comme but la création d’ un État séparé, mais sans jamais tirer les conséquences de leur choix ; les Tigres ont repris à leur compte cet objectif, mais en faisant le choix de l’accomplir par la lutte armée. Ils ont revendiqué d’emblée être l’unique et seul représentant du peuple tamoul et de pouvoir parler en son nom exclusif. Ce qui les a conduit fort logiquement à éliminer physiquement les militants politiques tamouls qui leurs étaient hostiles, à commencer par le maire de Jaffna, Alfred Duuryappa, et les deux autres maires qui lui ont succédés, crimes qui pour le premier portait la signature personnelle du chef des Tigres : Prabhakaran lui même, et de son entrée en politique. Puis les Tigres ont assassiné les dirigeants du TULF, Amirthalingam et Yogeswaran, et bien d’autres Tamouls, des personnalités politiques progressistes indépendantes, des journalistes, des poètes, des intellectuels qui, comme le constitutionnaliste de renom Neelan Thiruchelvam en 1999 ou le dirigeant de la gauche Ketesh Loganathan en août 2006, avaient le malheur de contester aux Tigres la prétention de parler en leur nom 20.

 

Dans les années 1980, on assista au retour en force de la droite au pouvoir au Sri Lanka21. Celle-ci a mis le pays à feu et à sang, dans une étroite connivence avec les pays occidentaux. De cette période-là datent les pogroms anti-Tamouls de 1983, encouragés et organisés par le gouvernement conservateur du Président Jayawardene, soutenu par les USA, la Grande-Bretagne et Israël.

 

Les accords Indo-Sri Lankais

En 1987, Rajiv Gandhi décida d’intervenir militairement pour ramener l’ordre dans un Sri Lanka en proie à la violence.22 L’Inde était tout à la fois préoccupée par l’existence d’un gouvernement pro-US à Colombo, par la présence d’instructeurs et de mercenaires britanniques ou du Mossad israélien, ainsi que par l’agitation des groupes armés, dont le LTTE n’était pas un des moins actifs. Sur recommandation d’Indira Gandhi, ce dernier comme d’autres groupes, avait été formé et entraîné au départ quelques années auparavant par l’armée indienne elle-même. De plus, il y avait alors la situation interne en Inde : la crise du Parti du Congrès, les affaires de corruption impliquant ministres et CIA, les succès des communistes du CPI-M23 qui dirigaient dorénavant plusieurs états, dont le Kerala et le Bengale occidental, l’état le plus peuplé de l’Inde.

 

L’Inde allait donc intervenir militairement pour ramener l’ordre. Pour la forme, à la demande de Colombo, elle allait ainsi imposer ce qui allait rester dans l’histoire comme les accords Indo-Sri Lankais. L’ensemble des partis politiques, cingalais, tamoulsou musulmans, de gauche comme de droite, allaient donner leur approbation à ces propositions bien qu’avec des réticences. Tous, à l’exception …des Tigres. Finalement, les accords ne furent jamais réellement appliqués, car le LTTE allait bluffer Rajiv Gandhi. Prabhakharan exigeant du Premier ministre indien plusieurs garanties pour son mouvement ; les discussions allèrent bon train entre celui qui apparaît avec le recul, comme un retors, et un naïf, Rajiv Gandhi.

 

Il est prévu dans ces textes une importante dévolution de pouvoir aux provinces du Nord et de l’Est qui devaient fusionner et il était aussi prévu d’accorder au LTTE, l'’administration, et à Prabhakaran le poste de chef du gouvernement de la nouvelle province Nord/Est, dorénavant à majorité tamoule. Enfin, le caractère de foyer du peuple tamoul de ce territoire devait être reconnu. Rajiv Gandhi s’engagea personnellement dans des discussions directes le 27 juillet 1987 à New Delhi avec Prabhakaran et Anton Ballasingham l’idéologue du LTTE. Il donna son accord également pour fermer les yeux sur l’élimination des dirigeants du EPRLF24.

 

Toutefois, l’Inde mit plusieurs conditions : cette reconnaissance des revendications des Tigres tamouls devait s’accompagner du désarmement de tous les groupes armés. Il était prévu dans un additif à l’accord : la non utilisation par une puissance étrangère du plus grand port en eau profonde de toute l’Asie, situé dans la province de l’Est: Trincomalee, dont l’aménagement devait à l’origine être confié à des entreprises US travaillant étroitement avec le Pentagone, ainsi qu’un terme mis à l’hostilité des programmes de la radio « Voice of America » complaisamment installée par le pouvoir de droite pour le compte de la CIA et de l’allemande

Deutsche Welle et qui servaient aussi à brouiller les émissions radios des militaires indiens, comme à couvrir de propagande anticommuniste visant les pays socialistes de la région, dont la Chine.

 

Loin de faire cesser l’agitation, ces accords allaient paradoxalement contribuer à favoriser à Sri Lanka un front anti-indien, formé d’une partie du gouvernement de droite25, du JVP 26 et des Tigres du LTTE, ce qui allait déboucher finalement sur le départ humiliant des forces militaires indiennes, la 4ème armée du monde par le nombre d’hommes. La force armée indienne de maintien de la paix renvoyée chez elle, on allait ensuite assister à un partage du travail entre le LTTE et le gouvernement du Président Premadasa qui succéda au Président Jayawardene qui était du même parti, mais qui était jugé trop complaisant vis-à-vis de New Delhi.

 

Le nouveau gouvernement conservateur, avec les encouragements de Washington, allait s’employer à liquider physiquement la gauche cingalaise, avec l’appui des pays occidentaux, pendant que le LTTE disposant alors, lui, de l’aide logistique de l’armée sri lankaise allait s’occuper de la liquidation physique et méthodique de la gauche tamoule. Ainsi, les dirigeants de ces organisations : PLOT, TELO, EPRLF, EROS,27 furent quasiment tous éliminés. On a peine à imaginer dans nos contrées des méthodes comme l’assassinat à la mitrailleuse et par leurs « nouveaux amis » du LTTE de tout le Comité central du EPRLF, moins un de ses membres, lors d’une de ses réunions clandestine et du meurtre de 175 dirigeants du TELO en moins de 24h. « La nuit des longs couteaux » avait fait des émules chez les Tigres. Dans la foulée, le LTTE et la droite après s’être retournés contre la gauche s’attaquèrent ensuite au JVP. Résultats de ces tueries successives : 50 000 morts et disparus. Cene furent pas les seuls : Rajiv Ghandi fut lui-aussi assassiné en 1991 par les Tigres, et en 1993, ce fut le tour du Président Premadasa, qui avait pourtant un temps été leur allié, puis plus tard, ils ratèrent de peu la propre fille de Sirimavo Bandanaraike : la Présidente Chandrika Kumaratunga, dont l’époux Vijaya, artiste et militant de gauche, leader national, fut quant à lui assassiné en 1989, probablement sur ordre de la CIA, inquiète de sa popularité politique tant chez les Tamouls que chez les Cingalais qu’il voulait rassembler sans discriminations.

 

À cette époque, celui qui défendait les droits de l’homme et élevait la voix dans les institutions internationales contre ces massacres était lui-même un militant traqué par les tueurs. Il s’était fait l’avocat des « Mères des disparus » à un moment où il fallait du courage pour s’assumer ainsi publiquement. Il était l’héritier politique de Mme Sirimavo Bandaranaike et s’appelait Mahinda Rajapaksa. Dans les années 1960, celle-ci avait succédé à son mari, le premier ministre Bandaranaike, assassiné par un moine bouddhiste nationaliste cingalais chauvin. C’est elle qui a donné son nom de République socialiste au Sri Lanka28 et ce fut une des fondatrices du Mouvement des Non-Alignés aux cotés de Fidel Castro, Nehru, Tito, Nasser, Sukarno, Chou en lai, Nyerere, N’Krumah, Kenyatta. Mahinda Rajapaksa est aujourd’hui Président du Sri Lanka et à la tête d’un gouvernement qui compte des communistes, des trotskistes, des marxistes, des personnalités indépendantes et même des libéraux qui ont quitté l’opposition pour le rejoindre.

 

The « Eelam entreprise »

Tout au long de ces années et bénéficiant du soutien de Tamouls pour certains fort riches expatriés aux USA, Canada, Australie comme dans plusieurs pays européens, de solides lobbies se sont mis en place au bénéfice du LTTE. Celui-ci devient rapidement une puissance financière sans pareil, grâce à une diaspora lui permettant de disposer quasiment d’une armée conventionnelle. Le LTTE infligea d’ailleurs de sérieux revers à l’armée sri lankaise. Ses relations étroites avec les gouvernements occidentaux sont de notoriété publique. Certains de ses cadres militaires furent alors formés secrètement par l’armée norvégienne et par d’autres ; en Thailande notamment.

 

Fin 1990, et pour la forme, on allait placer le LTTE sur la liste internationale des organisations terroristes, mais dans leur cas, aucun gouvernement occidental n’en tirera aucune conséquence pratique, à l’exception de quelques lampistes pour donner le change. Pour être retiré de cette liste en principe infamante, le LTTE utilise ses relais et fait pression à coups de millions de dollars pour obtenir un vote positif des membres du Congrès US, la même méthode est utilisée au Parlement britannique. Des ONG et des journalistes sont commis d’office, mobilisés et sollicités dans ce sens. Lors de la campagne des primaires d’Hillary Clinton on a ainsi découvert qu’un des importants financiers trésoriers du LTTE finançait la candidate démocrate. Le scandale a été tel qu’elle a du refuser l’argent et rendre ce qui lui avait été versé. On a ainsi compris beaucoup mieux ses déclarations condamnant le gouvernement sri lankais et faisant la part belle aux séparatistes. Secrétaire du département d’Etat, elle n’a cessé depuis de menacer le Sri Lanka de sanctions et de mesures coercitives, en particulier « celles consistant à bloquer des emprunts auprès des institutions financières internationales dont le FMI ».29 Aussi à quelques jours du dénouement de la guerre, on ne s’étonnera pas d’avoir vu Washington proposer que Prabhakaran et son gang « ne se rendent pas aux autorités sri lankaises mais à un tiers (sic…). »30 L’U.S Navy avait ainsi fait valoir sa disponibilité pour une « intervention humanitaire » dans la zone de guerre. Négocier dans ce sens, et à « l’intervention humanitaire » se serait vite substitué une «ingérence » tout court, dont on peut mesurer ce qu’en auraient été les conséquences.31

 

Donc les dollars ne manquent pas aux Tigres qui bénéficient d’un total laissez faire dans de nombreux pays comme la Suisse, les pays scandinaves, la Grande-Bretagne, les USA, le Canada, l’Australie, l’Allemagne et la France. La dernière chaîne de TV des Tigres est ainsi relayée par un satellite français avec l’accord tacite de Sarkozy. «L’Eelam business» est devenu florissant,32 non sans avantages et sans intéressements pour ceux qui facilitent les opérations des Tigres. L’extorsion de fond, les trafics en tout genre : drogue, cartes de crédit, armes, impôt obligatoire imposés aux entreprises comme aux individus sous peine de représailles, règlements de compte ont ainsi fait l’objet et pendant des années de la plus parfaite impunité…

 

De multiples organisations écrans, comme le TRO, d’ONG, d’oeuvres de charité comme The Tamil Refugees Training, etc. ont permis d’organiser à une échelle mondiale le racket des Tigres à l’égard des plus modestes comme des plus riches des Tamouls, et de bien d’autres abusés par la rhétorique d’une organisation caméléon pouvant selon les circonstances épouser tous les programmes politiques accessibles, pour peu que cela lui rapporte. Chaque événement, même le plus tragique, comme le tsunami, a donné ainsi lieu à une collecte de fonds pour un LTTE qui est devenu maître dans l’organisation d’une confusion savamment distillée et qui sait passer de la solidarité humanitaire au soutien politique et idéologique.

 

Une ancienne membre des Tigres, Nirmala Rajasingam,33 dont la sœur médecin et militante des droits de l’homme à Jaffna fut assassinée par le LTTE a récemment souligné combien politique et finance avaient complètement fusionné en une « Eelam entreprise», permettant d’assurer le trafic d’armes comme une vie luxueuse pour les dirigeants de l’organisation jouissant de villas, piscines, voitures blindées, téléphones satellitaires, comme on vient de le découvrir dans les zones du Wanni que les Tigres contrôlaient depuis des années. Une véritable Mafia fonctionnant par la terreur et le culte du chef : « the Sun God» le dieu soleil, comme aimait à se faire appeler Prabhakaran qui aimait être comparé à une divinité hindoue. A titre d’exemple, les seuls profits tirés du racket du LTTE ont été estimés annuellement à 320 millions de dollars US34.

 

Le recrutement forcé constitue un autre aspect de l’activité des Tigres. Pendant que les enfants de Prabkharan font leurs études dans les meilleurs collèges anglais, ou en Irlande pour son fils/dauphin Charles Antony, les familles tamoules dans les territoires contrôlés par le LTTE doivent fournir un enfant puis deux pour les rangs de son armée ou pour ses commandos suicides : « les Blacks Tigers ». Des enfants militarisés, faisant irrésistiblement penser aux « Hitler Jugend » munis de leur capsule de cyanure autour du cou et envoyés des leur plus jeune âge au combat en première ligne, fanatisés au sein des « baby brigade » au point d’être utilisés également comme kamikazes et suicide bomber, quand on ne recoure pas aux femmes enceintes et aux handicapés. Tous et toutes sont bien sur et en priorité issus de basses castes, d’autant que Prabhakharan ne plaisante pas avec ce système rétrograde que combattait Gandhi. C’est ainsi que les Tigres LTTE sont devenus les précurseurs historiques des attentats suicides. Des observateurs de l’histoire contemporaine sri lankaise et des journalistes ont conclus récemment que pendant toutes ces années, cette organisation que certains n’hésitent pas à qualifier de fasciste et de raciste que fut le LTTE et qui aura terrorisé son propre peuple aura « paradoxalement tué davantage de Tamouls que de Cingalais »35.

 

Le modèle du Kosovo et de l’UCK

En février 2002, les Occidentaux ont commencé à accentuer leur pression afin que le gouvernement ultra libéral de Ranil Vrimasijnghe signe un accord de cessez le feu avec les Tigres. Cet accord consacra alors une véritable capitulation de la part de Colombo. Les Norvégiens, pour le compte des Etatsuniens et des Européens, firent en sorte d’y contribuer, tous pressés qu’ils sont d’utiliser le Sri Lanka comme plate forme dans un contexte de guerre économique au plan international. Le retour en force de la Russie, une Chine plus entreprenante que jamais et une région en plein bouleversement s’ouvrant sur l’Afrique et l’Amérique Latine, la perspective de la guerre en Irak et l’instabilité de l’Afghanistan furent autant de motifs d’interrogations et de raisons d’intervention pour les stratèges de l’impérialisme.

 

Dans ces conditions, la partition du pays fut sérieusement envisagée et des assurances furent données à Prabhakaran à ce sujet, le Kosovo faisant déjà référence « surtout depuis que l’ONU l’a confié à B. Kouchner »36. Les discussions allèrent assez loin puisque le Finlandais Marti Ahtissari, la véritable cheville ouvrière d’une indépendance du Kosovo décrétée unilatéralement, allait être pressenti comme négociateur. Il débarqua à Colombo introduit par un des conseillers de la présidente Kumaratunga dont les liens avec la France sont bien connus. Le Tamoul Lakshman Kadirgamar, ministre des Affaires étrangères, brillant intellectuel internationalement reconnu, s’opposa à ce choix, il allait être assassiné par un sniper du LTTE.

 

S’agissant de l’histoire du Kosovo on connaît la suite37. Vladimir Poutine pourra dénoncer « le caractère immoral et illégal », les pays occidentaux ont décidé de passer outre et aujourd’hui, c’est l’ancien chef du Kosovo Libération Army (KLA) organisation largement considérée par les observateurs comme terroriste et mafieuse, qui dut son développement aux services de renseignement occidentaux, qui dirige dorénavant et simultanément les affaires du gouvernement et de ses réseaux économiques souvent assimilés à des gangs s’occupant de drogue, prostitution, armes, extorsion. Comme les pays occidentaux ne semblent pas intéressés à enquêter sur les activités d’un « gouvernement » en place dans un territoire qu’ils occupent pourtant militairement, on peut comprendre pouquoi, pour Prabhakaran, le Kosovo devint un modèle.

 

En Février 2002, les conquêtes des Tigres représentaient pratiquement 1/3 du territoire sri lankais… On avait seulement un besoin urgent d’accord entre le gouvernement et le LTTE pour permettre au « business » de se mettre sur les rails.38 Eric Solheim, ancien responsable norvégien d’une ONG, devenu ministre et facilitateur des accords Colombo/LTTE, en parle encore avec nostalgie39. La situation était alors rendue d’autant plus propice à cet échafaudage que le Premier ministre Ranil Vickremasinghe, dit « le looser », se disait prêt à tout accepter de ses amis libéraux européens et etatsuniens.

 

Comme ce fut le cas en d’autres temps et dans d’autres conflits, le LTTE allait utiliser le cessez le feu pour se réorganiser, multiplier les contacts internationaux, chercher des garanties, donner des assurances à ses partenaires occidentaux et se réarmer jusqu'aux dents, au point de se doter d’une petite flotte d’avions et de sous marins. Le détournement de l’aide internationale à travers des centaines d’ONG locales et internationales fait de cette période une époque bénie par tout le Panthéon des divinités hindoues.

 

Toutefois, le laisser faire de Ranil Vickremasinghe allait précipiter les événements, car il perdit les élections générales. Le poste de Premier ministre revint alors au chef de l’opposition, dirigeant du SLFP, Mahinda Rajapaksa. Les élections présidentielles étaient en vue, dans ce pays dont la constitution avait été copiée par la droite sri lankaise en 1977 sur celle de la 5ème République française. Kumaratunga ne peut se représenter ! Par ailleurs elle est totalement discréditée par la corruption. Il y a longtemps que celle-ci a oublié l’héritage politique progressiste de ses parents : les Bandaranaike. Décembre 2005, Mahinda Rajapaksa est élu de justesse, mais il bat le libéral, « l’éternel perdant » Ranil Vrikamasinghe, ami de Nicolas Sarkozy.

 

Mahinda Rajapaksa et les défis du LTTE

Mahinda Rajapksa est un homme d’une grande simplicité, jovial, progressiste, populiste. Son père fut avec Bandanaraike l’un des fondateurs du SLFP40, et, comme lui, il est très attaché aux valeurs d’indépendance et de souveraineté. Ami des Palestiniens, il est le seul homme d’État au monde dont une rue de Ramallah porte son nom. Il est aussi le parrain du groupe d’amitié parlementaire Cuba/Sri Lanka. La bourgeoisie de Colombo le raille, car il n’a pas fréquenté St Thomas et le Royal college, les écoles de l’élite. Pour répliquer à l’ambassadeur britannique qui prétendait « que l’origine des problèmes du pays  était lié au fait qu’on y parlait mal anglais », Mahinda Rajapaksa répondit non sans humour en s’adressant à l’Assemblée générale des Nations Unies en cingalais et tamoul.

 

Les Tigres allaient dès lors violer de façon systématique les accords de cessez le feu, dans des proportions folles : 15 fois supérieure à l’armée sri lankaise selon les observateurs internationaux. L’élection de Mahinda Rajapaksa allait coïncider avec la première grande attaque que les Tigres lancèrent depuis la trêve. Ils multiplièrent les attentats au sein de la population civile. Par ailleurs, une tentative d’assassinat du nouveau Chef d’Etat-major, le Général Sarath Fonseka, a manqué d’aboutir, il lui fallut six mois pour récupérer de ses blessures ! Les provocations se multiplièrent mais les Occidentaux observaient et laissaient faire. L’armée sri lankaise était en position défensive.

 

En février 2006, les négociations reprirent à Genève, elles échouèrent, le négociateur norvégien, au nom des Occidentaux, perdit toute crédibilité en jouant ouvertement la même partition aux cotés des Tigres. Les attentats suicides redoublèrent alors. En juillet, les Tigres fermaient les vannes d’un réservoir à Mavil Aru dans la province orientale de l’Ile, et privèrent d’eau plus de 70 000 personnes, obligeant le gouvernement et l’armée à intervenir pour éviter une catastrophe humanitaire… Le 15 juin 2006, une mine détruisit un bus à Kebititgollawa : 64 civils furent tués, des femmes enceintes, des enfants, des moines. Cette violence, loin de s’arrêter, allait se multiplier et frapper aveuglément avec l’objectif de pousser la communauté cingalaise à s’en prendre à la communauté tamoule.

 

Le gouvernement fut alors accusé par la droite, les ONG et les gouvernements occidentaux, tantôt de laisser faire, tantôt de provoquer les attentats, tantôt de réprimer leurs auteurs sans discernements. Ranil Vickremasinghe, le chef de l’opposition de droite, fit alors le tour des capitales occidentales pour convaincre « que les libertés publiques sont menacées et l’économie du pays quasiment ruinée ». Ces initiatives ne firent qu’apporter de l’eau au moulin des Tigres. Elles contribuèrent à renforcer leur stratégie, en poussant aux affrontements inter communautaires. Elles échouèrent, les Sri Lankais firent preuve d’un sang froid qui força l’admiration de nombreux observateurs. Le discours unitaire et tolérant du Président fut dès lors de mieux en mieux entendu. Isoler les Tigres, mettre un terme au terrorisme. Pour cela, l’armée devait être réorganisée, et être dirigée autrement. Sa stratégie devait être totalement revue. Ce fut le travail du général Sarath Fonseka, et du propre frère de Mahinda Rajapaksa : Gothabaya Rajapkasa, devenu secrétaire à la Défense.

 

Cette exacerbation de la violence commise par les Tigres n’alla pas sans contribuer à un rejet grandissant du LTTE dans la communauté tamoule, ni sans provoquer des contradictions au sein même de l’organisation. Prabhakaran avait pris l’habitude de régler les problèmes d’une façon expéditive pouvant rappeler le film du Don Corleone dans le « Parrain ». Plusieurs de ses lieutenants ont ainsi payé de leur vie ces méthodes, comme Suthumali Pattkunam. Mais cette fois, la crise qui éclata au sein du LTTE eut des conséquences lourdes. Le Colonel Vinayagamoortrthi Muralitharan alias Karuna, chef des Tigres de l’Est, et numéro 3 de l’organisation fit sécession avec 6 000 de ses hommes. Il allait ouvrir des négociations avec le gouvernement central, contribuant ainsi à libérer la province de l’Est, puis à transformer sa propre organisation en un parti politique, à rendre les armes, et à intégrer la vie politique sri lankaise. La province de l’Est, complètement libérée du LTTE, on put y organiser des élections en 2007, et elles furent gagnées par les listes du SLFP et celles du parti de Karuna. Le parti de droite UNP s’effondrant, et toutes les élections provinciales qui suivirent furent largement gagnées par le parti du Président et ses alliés du People’s Alliance. Mahinda Rajapaksa proposa alors au poste de chef du gouvernement de la province Est, un ancien « enfant soldat » du LTTE et un des lieutenants de Karuna. Quant à celui-ci, il est devenu membre du gouvernement central et son organisation politique a rejoint les rangs du SLFP en 2009.

 

Sur le plan politique, mais aussi sur le plan militaire, l’initiative a progressivement changé de camp. Les Tigres se sont cramponnés à leur territoire, mais petit à petit, ils durent reculer et céder du terrain. À plusieurs reprises, Mahinda Rajapaksa proposa à Prabakaharan une rencontre en tête à tête. Celui-ci ne daigna même pas répondre. Lorsque le porte parole des Tigres fut victime d’un grave incident cardiaque, le Président lui envoya un hélicoptère, le fit soigner à Colombo par les meilleurs spécialistes puis le renvoya dans les territoires que contrôlaient les séparatistes. Rien n’y fit. Les attentats se poursuivirent. Cette fois, le LTTE utilisa des avions pour bombarder la capitale et l’aéroport international, les médias occidentaux tournaient en dérision l’armée sri lankaise, et tous de s’émerveiller sur ces Tigres que les spécialistes occidentaux « ès terrorisme » présentaient comme « si imaginatifs » imbattables et quasi invincibles. L’évolution des événements allait pourtant les contredire, réduisant leur expertise à peu de choses, sinon à rien !

 

En fait, il apparut de plus en plus évident que le LTTE n’avait nullement l’intention de négocier. Apres la disparition d’Anton Balasingham, leur idéologue qui mourut d’un cancer, puis plus tard de S.P. Thamilselvan, négociateur et chef de l’aile politique dans un raid aérien de l’armée sri lankaise, Prabhakharan fit le choix d’une véritable fuite en avant. Le LTTE évolua vers un comportement de secte fanatique, dont la finalité était d’exister pour elle-même et pour se reproduire indéfiniment par la terreur qu’elle imposait aux Tamouls sous son contrôle de type totalitaire. Son objectif d’État séparé étant non négociable, le chef des Tigres vida de tout contenu la moindre possibilité de discussion et de négociation. Pour Prabhakaran, les discours annuels du « Heroe’s Day » furent l’occasion de véritables proclamations racistes anti-cingalaises et anti-bouddhistes. Il voulait entretenir idéologiquement l’idée que le peuple tamoul est victime d’un génocide et la prochaine victime d’un holocauste. Les multiples relais et les lobbies qui financent la diaspora dans les pays occidentaux relayent ses incantations, pourtant largement contredites par la réalité.

 

Image, émotion et stratégie impérialiste

Les médias occidentaux et un nombre non négligeable d’ONG participent à ce qui s’apparente pour beaucoup à un délire depuis les palaces 5 étoiles de Colombo. On infantilise totalement des millions de gens abreuvés presque quotidiennement par les images chocs de ces réfugiés du tiers monde au quatre coins de la planète soumis à la barbarie de leurs dirigeants. « L’image envahissante, privilégie l’émotion aux dépens de la raison »41. Combinaison rêvée pour celui qui veut légitimer une guerre, une ingérence au nom des raisons humanitaires sans faire référence à un cadre historique comme celui du Sri Lanka et dans des conditions où il faut cacher les enjeux géostratégiques globaux par rapport à la région, par rapport au pays qui lui apparaît comme le champ d’application de stratégies beaucoup plus vaste.

 

« Privilégier l’émotion, c’est multiplier un certain type de reportage ayant pour but d’entretenir la compassion pour les victimes »42, plus exactement pour les victimes élues et non pour celles dans le camp du « méchant », par la diabolisation de l’adversaire et la glorification de ceux qui ont pour tâche de le terrasser. Et pendant que l’émotion est excitée, la réflexion et le sens critique s’émoussent.

 

Le Sri Lanka dont la population est bouddhiste à 70%, religion sous d’autres cieux présentée comme irrémédiablement pacifiste, est frappé par ces campagnes incessantes qui visent à le culpabiliser, à le faire douter, à l’affaiblir sur le plan politique autant que économique. En fait, cela renvoie à un débat ouvert voici quelques années par la publication à Washington d’un rapport sur « l’autodétermination dans le nouvel ordre mondial ». Il a été écrit par la Carnegie Endowment, une fondation privée proche de Bill Clinton et de Al Gore.43 Le but de ce rapport est de récupérer le principe politique du droit des peuples à l’autodétermination pour en faire un outil au service de la stratégie américaine. Ce principe met en cause la stabilité des États et heurte le principe de l’inviolabilité des frontières. Il n’en est pas moins récupéré à la faveur de la destruction de l’autonomie économique dans le cas des pays les plus faibles comme de la décomposition des États multinationaux après l’effondrement de l’URSS, de la Yougoslavie et de la Tchécoslovaquie. C’est dans ce double processus que l’on a vu ressurgir voici quelques années la question nationale à une grande échelle. Les Nord-Américains ont vite compris tout le profit qu’ils pouvaient tirer de cette situation pour faire avancer leur stratégie générale.  « Le retour de la question nationale dans des conditions chaotiques et souvent explosives fournit aux Etats-Unis le parfait prétexte pour intervenir au nom de l’autodétermination et du respect des droits de l’homme dans les affaires intérieures des Etats étrangers. »44

 

Il n’a pas été difficile pour la Fondation Carnegie et les autres « think tank » stratégiques de prévoir que la revendication d’indépendance par une minorité nationale, et la répression qu’elle susciterait de la part d’un État, seraient suivies de conflits armés nécessairement attentatoires aux doits de l’homme. « Quand une revendication d’autodétermination déclenche un conflit armé qui se transforme en crise humanitaire, l’exigence d’apporter de la nourriture, des médicaments et l’abri aux milliers ou aux millions de civils devient un impératif auquel on ne peut plus échapper. Un nouveau rejet radical de telles tragédies humaines fait dorénavant son apparition dans le monde d’après guerre froide et redéfinit le principe de non-ingérence dans les affaires internes des Etats ». La Fondation Carnegie allait plus loin, et s’interrogeait : comment les Etats-Unis doivent procéder ? « Ils doivent chercher, répondait-elle, à construire un consensus autour de leur position au sein des organisations régionales et internationales, mais ils ne doivent pas sacrifier leur propre jugement et leurs propres principes si un tel consensus faisait défaut »45. Avec une telle vision, c’en était évidemment terminé des institutions et des principes nés après la Seconde Guerre mondiale, dont la Charte des Nations Unies constitue le fondement. Il fallait une réforme des Nations-Unies pour donner une apparence de légalité à tout cela. Elle a été faite dans ce but.

 

Pour peu que les médias fonctionnent sur le mode de l’émotion et de l’instant, les sensibilités de millions de téléspectateurs peuvent dorénavant être chauffées à blanc et donner naissance à une demande « d’ingérence humanitaire ». C’est pourquoi la vision prétendue morale, émotionnelle et opportuniste de beaucoup de dirigeants politiques se prétendant progressiste s’apparente plus à cette vision désuète et passéiste de l’ordre du monde, colportée par les médias et qui ne voit celui-ci qu’à travers l’uniformité d’un tiers monde censé être incapable de se prendre en charge et ayant donc besoin qu’on décide à sa place, qu’on le guide, et qu’on le retienne de céder à ses pulsions sauvages et barbares.

 

La défaite annoncée de Prabhakaran

À partir d’août 2006 et de la fermeture de l’autoroute A946, les choses allaient se précipiter, jusqu'à l’issue fatale du matin du 17 mai 2009 où toute la direction du LTTE livra son dernier combat. La A9 relie Colombo à Jaffna, elle traverse les territoires contrôlés par le LTTE, et sur cette route stratégique, les Tigres percevaient un droit de passage. C’était là une de leurs plus importantes ressources financières locales. A ce sujet, il n’est pas inutile de mentionner ici que pendant près de 25 ans, le gouvernement central de Colombo a maintenu ses propres administrations avec ses fonctionnaires dans les zones sous contrôle du LTTE. Les Tigres ne se privant pas d’utiliser pour leur propre compte toutes ces infrastructures, d’autant qu’ils n’en établirent aucune autre pour améliorer la vie des gens. Bien étrange « Mouvement de libération nationale » qui ne se préoccupa jamais du développement économique et social des territoires qu’ils avaient placé sous son contrôle tatillon ni de réaliser une réforme agraire, un système d’irrigation, des écoles, des cliniques, des infrastructures, des industries…47 mais qui n’oublia pas de mettre en place, des tribunaux, une police, des services de renseignements et des prisons sans oublier les salles de torture…

 

À partir de 2007 et de la libération de la province de l’Est, le LTTE allait donc céder du terrain jour après jour. Et l’issue apparaissait comme inévitable. Le gouvernement proposa alors aux Tigres de déposer leurs armes, de proclamer une amnistie, mais leurs dirigeants préférèrent préfèrent se tourner vers leurs relais internationaux, d’autant que les lobbies fonctionnaient à plein, en particulier ceux regroupés au Tamil Nadu, Etat du sud de l’Inde où vivent 50 millions de Tamouls et où le gouvernement nationaliste chauvin de Karunanidhi affichait un soutien inconditionnel à Prabhakaran.

 

D’ailleurs, les gouvernements occidentaux ne sont pas en reste, et tous d’appeler à une solution politique et une négociation. Une négociation sur quoi : la partition ? Mahinda Rajapaksa lui également défend une solution politique, mais exige un préalable : le désarmement d’une organisation considérée en principe par la communauté internationale comme la mieux organisée et la plus dangereuse des organisations terroristes.48 Personne n’évoque pourtant le sujet d’autant qu’à Londres, à Toronto, à Melbourne, à Genève, à New York ou Paris… les Tigres ont pignon sur rues et qu’on les laisse faire.

 

Tout ce monde semblait ainsi persuadé qu’on finirait par faire céder le président sri lankais. L’Union européenne, l’ONU furent mobilisés, et Louise Arbour, Haut commissaire aux doits de l’homme à Genève ne ménagea pas ses efforts, au point de prendre le risque de se discréditer lorsqu’elle se rendit à Colombo et qu’elle exigea des autorités qu’elles fassent pression sur la presse locale pour faire retirer tous les articles qui la critiquait.

 

Louise Arbour sans aucune prudence reprit donc à son compte 49 le concept de « failed state » 50de l’administration Bush, et s’agissant du Sri Lanka, elle alla jusqu'à proposer, avec le soutien actif des gouvernements occidentaux, de personnalités comme Bernard Kouchner et d’autres de certaines ONG comme Human Rights Watch, Amnesty international, Reporters sans frontières et Inform qui mettraient en place une structure de substitution aux services de l’Etat pour assurer la «  protection des citoyens ». Louise Arbour dut repartir à Genève avec sa proposition, sa mission ayant échoué.

 

Toutefois le temps passant, les pertes du LTTE furent de plus en plus lourdes. Après la chute de Mannar et de toute la côte Nord-Ouest du pays, l’accès terrestre à Jaffna sous contrôle de l’armée fut rétablit, les Tigres s se virent couper d’une part essentielle de leur approvisionnement maritime, deux de leur cargos porte-containers furent ainsi coulés par la marine sri lankaise. La prise en tenaille du Wanni se poursuivit avec un objectif, la prise de Kilinochi, la capitale politique des Tigres. Celle-ci tomba le 1er janvier 2009. À partir de ce moment là, les jours étaient comptés pour l’organisation séparatiste. L’armée reprit ensuite « Elephant pass » perdue depuis 1996, libérant ainsi totalement l’accès à Jaffna et sa péninsule.

 

Pendant ce temps, Prabhakaharan et son armée taillée en pièces avaient rejoint Mullaiithivu avec 300 000 otages, du jamais vu en terme de prise d’otages. Mais le chef des Tigres avait complètement sous-estimé les forces adverses et leur détermination. Moins d’un mois après la chute de Kilinochi, la deuxième capitale des Tigres tomba : Mullathivu fut libérée le 25 janvier. Prabhakaran n’avait plus de choix et continuait à protéger sa fuite avec des otages qui cherchaient à lui échapper pour rejoindre les lignes de l’armée sri lankaise. Le chef des Tigres donna alors l’ordre d’exécuter ceux qui s’enfuyaient. Le 10 février à Mullathivu, 19 furent tués et 69 blessés. Poussant les gens comme « bouclier humain » Prabhakaran rejoignit alors Puthukkudiyuppu, qui devint le lieu de la dernière bataille. Du 20 au 23 avril, 125 000 civils arrivèrent à s’échapper des Tigres pour chercher refuge auprès de l’armée. Le gouvernement sri lankais organisa alors le plus grand sauvetage d’otages jamais organisé dans le monde. Il concernait 250 000 personnes.

 

Une campagne odieuse

On assista alors à un véritable déferlement médiatique, une campagne odieuse contre le Sri Lanka, dont les ambassades furent attaquées par les représentants des Tigres, dans la plus totale impunité à La Haye, à Paris, à Londres, à Berlin, Oslo, À Paris, les Tigres après le Trocadero, s’installèrent sur la Place de la République avec des banderoles qui appellent a ne pas déposer les armes, en osant comparer le Sri Lanka à Gaza. Il s’agit d’une organisation considérée comme terroriste, mais le pouvoir a laissé faire, la police est invisible. Imaginons la même scène avec des Palestiniens, des Sans-papiers ou tout simplement des travailleurs en grève comme comme ceux de Caterpilar ou de Continental. Le jour de la manifestation du 1er mai, les dirigeant syndicaux laissèrent défiler dans le cortège des membres du LTTE en uniforme militaire et armé, ce qui d’ailleurs n’était pas la première fois. À Londres, les LTTE ont même attaqué l’ambassade de Chine, et les bobbies ont laissé faire, eux aussi, pendant que le secrétaire aux affaires étrangères de Grande Bretagne, David Miliband, faisait la leçon au Sri Lanka sur l’usage de la violence. Il est vrai qu’au même moment en Irak et en Afghanistan l’armée britannique renoue avec ses vieux démons et les « violences coloniales », 51 qu’on présente comme de « regrettables dommages collatéraux ».

 

Les médias relaient complaisamment. Bernard Kouchner est ravi et avec David Miliband, ils en appellent cette fois et ouvertement à l’ingérence humanitaire. Il devient clair qu’aux côtés d’Hillary Clinton, ils veulent sauver ce qui reste du LTTE en cherchant à le légitimer pour mieux l’imposer comme « seul » interlocuteur. Ensemble, ils exigent un cessez le feu et la négociation, sans aller toutefois jusqu’à demander aux Tigres de déposer les armes, de se rendre et de libérer les otages. Les jugements critiques sur le LTTE, quand il y en a, se font de façon purement formelle et sont pratiquement absents des médias. Ces derniers s’employant à assimiler les Tigres à l’ensemble des Tamouls. Ce que beaucoup de Tamouls sri lankais considèrent comme une injure.

 

Les médias occidentaux ont mené une campagne sur le thème de l’impossibilité de rendre compte des faits. Le pays, les provinces du Nord et de l’Est, les zones de combat leurs seraient interdits. Outre qu’on ne saurait contester le droit d’un pays à vouloir veiller à la sécurité des journalistes, cette campagne est totalement infondée. De janvier 2009 au 5 juin 2009, pas moins de 173 correspondants de médias internationaux ont pu se rendre dans le Wanni, à Kiliinochi, a Pudumathalan, etc. Ils ont visité les camps d’hébergements de déplacés, pas moins de 20 journalistes accompagnaient le Secrétaire général de l’ONU dans sa mission. Tous les grands networks étaient et sont présents au Sri Lanka : BBC, CNN, Al Jazeera, Channel 4, Daily telegraph, The Times, AFP, AP, Reuters, The Independant, The Washington Post, Australian Broadcasting Corporation, Christian Science Monitor, Asashi Shimbum, Sky News, Arte, France TV 24, etc. ont ainsi visité le Nord52. Il faudrait ajouter à cette liste, les médias de toute la région, en particulier indiens et chinois.

 

Mais comme il s’agit de calomnier, on en a cure, il faut concentrer le tir sur le gouvernement sri lankais et sur Mahinda Rajapaksa présenté comme un chauvin qui veut régler le problème tamoul par la force militaire. Il est coupable aux yeux des Occidentaux d’avoir fait la preuve de ses capacités, en résistant aux pressions, en préservant l’indépendance du pays, son intégrité, sans ingérence étrangère et de surcroît d’avoir seul libéré le Sri Lanka de ce que la majorité de ses citoyens considèrent comme la malfaisance d’un groupe terroriste. Pour Washington, Londres, Paris et Bruxelles qui font en principe de la lutte contre le terrorisme la priorité des priorités, tout en étant empêtrés en Irak et en Afghanistan, cette leçon donnée par un petit pays du tiers monde semble insupportable, comme est insupportable la résistance et la solidarité de Cuba, du Venezuela, du Nicaragua, de la Bolivie, du Mouvement des Non Alignés et de la Conférence islamique comme celle des Etats africains, de la Chine, de la Russie et même du Japon qui appuient sans restrictions l’action du peuple et du gouvernement sri lankais.

 

Alors que les autorités sri lankaises faisaient tout pour organiser le sauvetage de dizaines de milliers de gens terrorisées, qu’ils suspendent les tirs à l’arme lourde et les raids de l’aviation pour protéger les civils, le LTTE va jusqu'à à organiser des attentats parmi les déplacés comme à Visuamadu. Le 9 février, une femme kamikaze se faisait sauter avec sa bombe : 30 morts, 75 blessés. Les médias se livrèrent a une frénétique campagne d’intoxication, on parle de génocide, d’holocauste, on critique de façon unilatérale, on dénonce l’absence d’ONG dans les camps de déplacés, alors que 54 d’entre elles y sont présentes et travaillent, de même que les agences de l’ONU, ou le ICRC dans les zones de combat. Jamais on ne demande à celles-ci de témoigner si les gens meurent de faim, mais on recherche le sensationnel, les témoignages reposent alors et pour l’essentiel sur ce que le LTTE communique d’autant plus complaisamment qu’il est certain d’être entendu par tous les hauts parleurs bienveillants mis à sa disposition.

 

Les 15, 16, 17 mai, près de 70 000 otages arrivent encore à s’échapper. De son côté, l’armée a réussi à passer à travers le mur de terre long de 100 Kms et haut de 5 mètres que les Tigres ont édifié comme dernier rempart, puis elle fait sa jonction, encerclant totalement les derniers combattants. Plusieurs dirigeants se rendent, dont l’ancien porte-parole du LTTE, Daya Master, la famille de Sosai, chef de la puissante marine des Tigres est récupérée sur une barque, Prabhakaran espère encore, il fait pression sur Pathmanathan, chef des relations internationales du LTTE. Celui qui négocie les livraisons d’armes et qui gère les millions de dollars $ de la diaspora, discute avec les gouvernements occidentaux pour obtenir une intervention de leur part.53 Puis le résultat des élections en Inde tombe, à la surprise générale et contrairement aux projections des instituts de sondage, le Parti du Congrès l’emporte et, au Tamil Nadu, les partis qui soutiennent ouvertement le LTTE et font campagne en sa faveur s’effondrent. C’est un désaveu cinglant et sans précédent infligé par la population tamoule aux amis politiques de Prabhakara. Le soutien de New Delhi à Colombo est sans équivoque, il s’exprime une nouvelle fois54. « Cette guerre, le Sri Lanka ne l’avait elle pas aussi mené pour l’Inde et toute l’Asie du Sud » ?55 Mahinda Rajapksa revient précipitamment du G11 qui se tient à Amman. Une dernière fois, il propose une reddition honorable à Prabhakaran et aux derniers dirigeants du LTTE acculés sur une surface de 1 km carré, encerclés de toutes parts. En vain !

 

Le matin à l’aube du 17 mai, les black Tigers et leurs chefs livrent leur dernier combat, ils seront tous tués, on retrouvera quelques heures plus tard le corps de Prabhakaran56, son fils Charles Anthony et les principaux chefs du mouvement séparatiste. Karuna, l’ancien numéro trois, viendra confirmer l’identité de ceux qui pendant trente ans furent craints par tous et proches de faire main basse sur 1/3 du Sri Lanka et 15 000 km carrés, non sans l’aide des puissances impérialistes et de ceux qui en jouant les apprentis sorciers avaient donné naissance à ce qui apparaît comme aux yeux de beaucoup dans le pays comme un monstre.

...Suite : après les notes de la Partie 1

 

Notes : Partie 1:

1 M.G Buffet, Secrétaire nationale du Parti communiste français (PCF), in « Sri Lanka : une solution politique s’impose pour garantir les droits du peuple tamoul », Paris, 18 mai 2009.

2 Ancien Secrétaire national du PCF.

3 Tamara Kunanayakam et Jean-Pierre Page in “Reform of the United Nations proposed by the Secretary General, an analysis...”, Genève 1er juillet 2005. Article sous presse dans le prochain numéro de La Pensée libre.

4 “Top diplomat to be expelled ? » in The Nation, 3mai 2009

5 John Holmes interview à l’agence Reuters, 30 mai 2009

6 Prof. Rajiva Wijesinha in « Foolishness or cunning-indiscriminate allegations about civilian deaths », SCOPP, 26 mai 2009

7 Mahinda Samarasiinghe, Ministre des doits de l’homme, Intervention à la Session spéciale du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Genève, 26 mai 2009

8 Dans la foulée de l’Inde, l’indépendance de Ceylan fut proclamée en 1948. Le pays devint une République (sans l’autorité de la reine d’Angleterre) en 1972, puis une République Socialiste du Sri Lanka.

9 Burghers : descendants des colons portugais et hollandais.

10 Voir Quentin de Ghellinck cité plus haut. Ce dernier a également soutenu que le Sri Lanka était appuyé par les Etats-Unis. Il faut espérer que notre « mise au point » contribuera à réparer de sa part quelques retards historiques.

11 « Seulement Cingalais »

12 Colvin R De Silva, ancien ministre, dirigeant du LSSP (Lanka Socialist Party) parti trotskiste, adhérent à la 4 ème internationale, le plus vieux parti politique au Sri Lanka. La majorité du parti a rompu avec la 3ème Internationale communiste à cause des positions prises par l’URSS au début de la Seconde Guerre mondiale et a alors rejoint la 4ème Internationale. Colvin R De Silva in «  Two Languages One Nation, One Language Two Nations”, A young socialist publication, Colombo, février 2007.

13 Le Tamil Nadu est un état du sud de l’Inde, capitale Chennai (Madras), où les Tamouls sont majoritaires et comptent près de 50 millions d’habitants.

14 Editorial du Camberra Times, Australie, 30 avril 2009

15 Dr. Peter Leitner, Asian tribune, 15 avril 2008

16 Dr. Rajasingham Naredran, in « Road map to National unity and Reconciliation in Sri Lanka », Tamil week, Londres , 26 mai 2009

17 Mahinda Rajapaksa, discours devant le parlement sri lankais, le 19 mai 2009

18 Idem

19 Tom Farell “ He dreamt of Eelam”, in The Gardian, 21 mai 2009

20 In “ Blood splattered path of the LTTE”, Department of Government Information, Colombo, September 2007

21 L’United National Party (UNP) resta aux affaires pendant 17 ans sans discontinuer.

22 K.T.Rajasingham in Sri Lanka : The untold story, chapter 34 : “Accord and its ramifications”. Voir en annexes les Accords Indo-Sri lankais signés le 29 juillet 1987 et les échanges de courrier entre J.R Jayewardane Président du Sri Lanka et Rajiv Gandhi premier Ministre de l’Inde. Asia Times on line, 2001.

23 Parti communiste indien - Marxiste (CPIM), scission du PC de l’Inde. Le CPIM dirige 3 états de l’Inde : le Bengale occidental, le Tripura, le Kerala.

24 Eelam People Revolutionnary Liberation Front (EPRLF), organisation révolutionnaire de gauche rassemblant Tamouls et Cingalais, et favorable à un État socialiste sri lankais

25 Dont le premier ministre Premadasa et Ranil Vrimasijnghe

26 JVP : People’s Liberation Front. Organisation de lutte armée d’inspiration marxiste-léniniste, cingalaise, en fait chauvine.

27PLOT : People Liberation of Tamil Eelam TELO : Tamil Eelam Liberation Organisation EROS : Eelam Revolutionary Organisation of Students.

28 République socialiste et démocratique du Sri Lanka, appellation qui est toujours en vigueur.

29 Jeremy Page in “ Rebel defeat: diplomatic dilemma”, The Times, 20 mai 2009

30 Shakuntela Perera in “The truth behind real and perceived threats of terror”, in Daily Mirror, 30 avril 2009

31 Ambassadeur M.K Bhadrakumar in “Sri Lanka wards off western bullying”, Asia Time, 27 mai 2009

32 Dayan Jayatilleka in « Fighting the globalised tiger», Genève , mai 2009

33 Nimala Rajasingam in «The Tamil diaspora : solidarities and realities », Sri Lankan Democracy Forum. Ancienne membre du LTTE, réfugiée à Londres, première femme emprisonnée en 1980 dans le cadre du « Prevention on terrorism act», évadée, elle a ensuite quitté les Tigres à cause de leurs violations des droits humains. Le film canadien «No more tears sister» raconte son histoire et celle de sa sœur.

34 Gomin Dayasri in « LTTE under KP », 31 mai 2009

35 Philippe Grangereau in “trente sept ans de terreur”, Libération, 18 mai 2009

36 François Chesnais, Tania Noctiummes, Jean-Pierre Page in Réflexions sur la guerre en Yougoslavie, l’Esprit frappeur dagorno, Paris 1999

37 Tania Noctiummes et Jean-Pierre Page « Yougoslavie, une guerre impérialiste pour instaurer un nouvel ordre mondial » dans le livre collectif : Maîtres du Monde ou les dessous de la guerre des Balkans, Le temps des cerises, Paris 1999

38 Eric Solheim, interview à Al Jazeerah, 6 mai 2009

39 Erik Solheim Al Jazeerah, idem

40 SLFP : Sri Lankan Freedom Party

41 Jean-Pierre Languellier in «  Les médias au cœur de la tension démocratique », Le Monde, 18 et 19 juillet 1999

42 François Chesnais, Tania Noctiummes, Jean-Pierre Page, Réflexions sur la guerre en Yougoslavie, Dagorno, Paris 1999

43 Morton Halperin, David Schaeffer et Patricia Small, in Self determination in the new world order, Carnegie Endowment, Washington D.C, 1992

44 François Chesnais, Tania Noctiummes, Jean-Pierre Page, ouvrage déjà cité

45 Rapport de la Fondation Carnegie, cité par Diana Johnston in Making the crime fit the punishment.

46 B. Murlidhar Reddy est un jounaliste indien, connu pour son professionnalisme, il a été un des rares journalistes admis dans la zone des derniers combats. In « How the Lankan army crushed the LTTE »,The Hindu, mai 2009

47 Tamara Kunanayakam, interview à Radio Havane le 22 mai 2009

48 Selon le FBI des Etats Unis

49 Tania Noctiummes et Jean-Pierre Page in « Louise Arbour’s diabolical project », Daily News, The Island, Colombo, 10 octobre 2007

50 Noam Chomsky in Failed states, Penguin Books, New York, 2006

51 Dayan Jayatilleka in « Each generation has to re-fight its grandfathers’ battles » 13 février 2008

52 Public Communications Division, Colombo 6 juin 2009

53 Certains au sein du LTTE l’accusent d’avoir abandonné délibérément Prabhakaran pour prendre maintenant sa place et le contrôle d’une organisation riche en millions de dollars. La guerre des chefs vient elle de commencer ? Voir à ce sujet, la polémique entre l’ «  international relations department » du LTTE et le « department for Diaspora affairs (DDA) », Tamil Net du 25 mai 2009

54 Indo-Lanka Joint Statement, 21 mai 2009. Dès le 20 et 21 mai, M .K Narayanan Secrétaire de la sécurité nationale et S.Menon Secrétaire d’état aux affaires étrangères viendront l’exprimer solennellement à Colombo.

55

 

Une page d’histoire se tourne

Le 19 mai 2009, le Président sri lankais pouvait annoncer la fin de la guerre devant le Parlement. Une page particulièrement sanglante d’un pays de l’Océan Indien se tourne, ce même pays dont Octave Mirbeau57 aimait à dire « s’il y a un paradis sur terre, alors il est à Ceylan ».

 

Les victimes furent nombreuses. Mais si les Tamouls ont souffert du terrorisme des Tigres, il en va également de toute la population sri lankaise : cingalaise, musulmane, Burghers… Faut il rappeler l’indifférence lors des assassinats contre d’éminents intellectuels, des militants de gauche, des parlementaires, des membres du gouvernement, les tentatives d’assassinat d’ambassadeurs comme celui du Pakistan et les centaines d’attentats aveugles commis dans les bus les trains, les lieux publics, comme celui du World Trade Center de Colombo en janvier 1996 : 91 morts, ou encore de la mosquée de Kattankudi : 103 morts, dont 23 enfants en bas age, celui du mitraillage aveugle de Sri Maha Bodhi, un des lieux les plus sacrés du Bouddhisme : 120 morts, la destruction de monuments historiques patrimoine de l’Humanité, dont le grand temple bouddhiste de la relique sacrée de Kandy en janvier 1998, les exécutions de prêtres et de moines, l’assèchement des rizières, ou le dynamitage des grands Tanks, ouvrages d’art millénaire libérant des tonnes d’eau et détruisant tout sur leur passage, villages et récoltes, le détournement des fonds récoltés internationalement pour les victimes du tsunami avec la complicité de nombreuses ONG ,58le nettoyage ethnique pratiqué par les Tigres à l’égard de 100 000 musulmans du Nord59 forcés d’abandonner leurs biens en 24h parce que coupables de ne pas être hindouistes et d’occuper des terres par essence tamoule, selon la vision raciste et cruelle de Prabhakaran.

 

Il serait facile de poursuivre cette longue énumération d’horreurs dont le pays est en train de tourner la page. Mais comment ne pas évoquer pour en finir avec la stupéfaction de ceux qui ont trouvé Kilinochi, ancienne capitale des Tigres, abandonnée par le LTTE et transformé, comme plus tard Mullaithivu, en villes fantômes ou tout aura été détruit jusqu’aux portes et fenêtres, les immeubles incendiés et la population contrainte par la force d’accompagner les lambeaux de l’armée du LTTE pour mieux protéger la bande de Prabhakaran dans sa déroute.

 

Voilà pourquoi quand on fait la somme des souffrances et des sacrifices endurés pendant presque trente ans par l’ensemble du peuple sri lankais et sans distinction, on ne peut être qu’indigné devant la colère sélective manifestée par de nombreux politiciens occidentaux, y compris ceux qui se proclament opposés au racisme, à l’intégrisme et favorables au progrès social et à l’internationalisme. Comment peut-on en arriver à faire un tri parmi les morts, et ne pas avoir la moindre compassion pour toutes les victimes, ne retenir que celles qui intéresse parce qu’il est dans l’air du temps de s‘apitoyer sur les dizaines de milliers de gens déplacés, et qui ne sont pas que des Tamouls mais les victimes trop nombreuses de cette guerre.

 

Ce que décidément ces « progressistes » occidentaux ne comprennent pas, c’est que ce sont tous les Sri lankais qui ont subi cette guerre et c’est tous ensemble qu’ils y ont résisté, en isolant les chauvins de tous bords, en refusant de céder aux pièges de l’extrémisme, et ils l’ont fait eux-mêmes sans l’aide de personne. Pourtant les conseillers n’ont pas manqué, surtout ceux qui pensaient comme pour d’autres conflits que l’ingérence humanitaire allait s’imposer d’elle-même.

 

Les ONG par centaines n’auront pas été en reste, y compris certaines ONG locales dont le financement est assuré par les Fondations US et les gouvernements européens, canadien et surtout Nord-américain, parmi celles-ci, INFORM soutenue par Human Rights Watch, ou encore Free media Movement qui l’est par IFEX60 financé par Freedom House dont l’ancien directeur n’était autre que James Woolsey, ancien directeur de la CIA. Le Free Media Movement est aussi lié à Reporters sans frontières et au CPJ,61 lui même soutenu par le Carlyle group dont la réputation n’est plus à faire depuis la guerre en Irak. Le Groupe pilier du complexe militaro industriel US et qui est lui présidé par Franck Carlucci, ancien directeur adjoint de la CIA.62

 

Le Sri Lanka un enjeu stratégique de toute première importance

Le moment est venu de réfléchir aux enjeux, de replacer cette guerre et son issue dans le contexte géopolitique qui va aussi déterminer la suite des événements, car si une nouvelle période commence, si un espace démocratique s’ouvre sur de nouvelles opportunités, il doit bénéficier à tous les Sri Lankais, et cela sans exception. Il est clair qu’au silence des fusils va succéder une intense bataille politique. En premier lieu au Sri lanka, où il va falloir apporter des réponses urgentes et concrètes aux Sri Lankais en général, et aux Tamouls en particulier. La question nationale appelle des réponses nouvelles, l’avenir du pays et de ceux qui composent son peuple en dépend.

 

Subha Wijesiriwardana est un acteur sri lankais. Quelques jours après la défaite militaire du LTTE il a été interviewé par la BBC. Que dit il : « J’ai des sentiments partagés. Je ne peux pas dire que je suis heureux. Nous avons payé si cher cette victoire militaire, le prix a été si élevé. Ce n’est pas une victoire qui me donne envie de sauter de joie. Je ressens quelque chose de différent, comme le commencement de quelque chose. Plus qu’une victoire militaire, ce qui est important ce sont les décisions que nous allons prendre maintenant »63

 

Au niveau international d’abord, car l’importance stratégique du Sri Lanka constitue un enjeu de toute premier plan dans la partie de bras de fer qui se joue sur fond de crise du capitalisme et de nouvel ordre mondial. Si cette guerre est l’échec du séparatisme, elle est aussi l’échec de l’impérialisme, de sa politique d’ingérence prétendument humanitaire comme de sa politique de recolonisation tout simplement. Pour la première fois et depuis bien longtemps un pays du tiers-monde a démontré qu’il est possible de trouver des solutions tout en préservant et même en renforçant son unité, dans le respect du caractère multiculturel, multiethnique, multilinguistique, et multireligieux de sa société. Le fait qu’il a été capable de rassembler autour de lui les pays qui forment les 4/5 de l’humanité n’est pas sans signification, comme on vient de le voir à la session spéciale du Conseil des droits de l’homme à Genève. Cela démontre, s’il le fallait, que nous avons bien changé d’époque ; ce que les Etats les plus riches de la planète ont commencé à vérifier à leurs dépens. Le monde unipolaire que nous avons connu est en train de céder du terrain face aux alliances anti-hégémoniques qui se nouent et témoignent combien le rapport des forces s’est modifié. Les contradictions devront se résoudre d’une manière ou d’une autre. L’initiative est en train de changer de camp. «  L’aube n’est jamais si proche qu’au plus noir de la nuit »

 

Dans cette région du monde qu’en est il ?

Le Sri Lanka, ancienne Ceylan, est un des pays du tiers-monde qui aura subi la plus longue colonisation et qui y aura résisté courageusement. Plus de 4 siècles et demi : portugaise, hollandaise et britannique, pendant 150 ans. Ces derniers furent les seuls à totalement conquérir le pays, non sans difficultés. Napoléon l’avait compris, lui qui avait cédé Ceylan aux Britanniques lors du traité d’Amiens. Situé au sud de l’Inde, Sri Lanka se trouve au carrefour de tous les corridors maritimes de cette région du monde, une région en plein bouleversement économique du fait notamment du développement rapide de deux géants : l’Inde et la Chine, mais également de l’Iran et du Pakistan. 70% du trafic pétrolier mondial, et 50% de celui des containers, passe par l’Océan Indien. Ce n’est pas tout ! Pour la Chine, Sri Lanka représente un formidable attrait, outre qu’il permet de faciliter l’approvisionnement de sa flotte et les liens avec la province sud du Yunnan. Si par ailleurs se concrétise le projet de canal à travers l’isthme de Kra en Thailande reliant l’Océan Indien avec la côte pacifique de la Chine, il est certain que le rapport des forces en Asie sera considérablement modifié. L’aide de la Chine au Sri Lanka a atteint 1 milliard de dollars $ l’an passé, devant le Japon. Les USA auront accordés 7,4 millions de dollars $ et la Grande Bretagne. 1,9 million de dollars $.

 

C’est dire l’importance stratégique de ce pays. Comme souligné plus haut, celui-ci dispose du plus grand port en eau profonde d’Asie : Trincomalee, déjà utilisé par la marine britannique pendant la Seconde Guerre mondiale, et pour lequel un accord secret liait les Tigres et les USA qui rêvent depuis longtemps d’y voir mouiller leur 7ème flotte et d’y installer une tête de pont de l’OTAN. Le soutien à la partition du pays sur le modèle du Kosovo valait bien à Washington ce cadeau royal au Dieu Soleil Prabhakharan. Mais ce n’était pas le seul cadeau !

 

Car, outre les corridors maritimes, sa position géographique unique en fait une sorte de porte-avions naturel, Sri Lanka dispose de richesses naturelles considérables : le caoutchouc, les pierres précieuses, en particulier les saphirs, le thé et les épices, Sri Lanka possède par sa variété le plus important jardin de plantes médicinales du monde… Et ce n’est pas tout, Sri Lanka dispose de champs pétrolières et gaziers les plus étendus de l’Asie du sud.

 

Sri Lanka partage en effet avec l’Inde les très riches gisements du Bassin de Cauvery qui se trouvent au nord du pays, sur une ligne imaginaire allant de Chillaw à l’Ouest à Trincomalee à l’Est. C'est-à-dire la région revendiquée par les séparatistes et leurs commanditaires. Les recherches géologiques, en particulier celles de l’US Geological Survey et du Suédois Petroscan, ont confirmé qu’il s’agissait là des réserves considérables. Ce bassin pour la part qui est la sienne assure actuellement 60% des besoins de l’Inde, mais la partie la plus importante appartient au Sri Lanka. Les recherches sont conduites notamment par des entreprises indiennes et chinoises.

 

Et cela ne s’arrête encore pas là, car les Norvégiens ont découvert que d’autres réserves vont Off Shore bien au-delà, vers le sud du pays et Hambantota. Sri Lanka construit actuellement 5 terminaux et deux ports, dont un à Galle. Le temps n’est pas éloigné ou Sri Lanka pourra devenir une plateforme, un « hub » pour les échanges commerciaux dans toute l’Asie du Sud comme pour le transport pétrolier et gazier entre l’Asie de l’Ouest et l’Asie de l’Est.2

 

Faut il aussi ajouter à tout cela : le niveau de développement de ce pays dont son système d’éducation et de santé est parmi les plus développé de l’Asie du Sud, ses services publics, l’extraordinaire savoir-faire et les talents de son peuple qui suscitent depuis des siècles les convoitises des pays impérialistes et des puissance de la région. Comment s’étonner que nombreux sont ceux qui ont pensé un jour, à l’instar du Président J.R Jayewardene, à faire du Sri Lanka un second Singapour. Par ailleurs, ses traités de libre échange avec l’Inde, mais également le Pakistan, sa relation privilégiée avec l’Iran, le Japon, et surtout la Chine qui construit actuellement un des plus grand port d’Asie, à Hambantota et y a déjà investit la un milliard de dollars, ouvrant des perspectives considérables pour l’investissement, d’autant que les législations sri lankaises sont particulièrement attractives pour qui veut pénétrer économiquement tout le sous continent indien.

 

Avec un taux de croissance annuelle de 6 à 8 %, en pleine période de guerre, et sans ingérence étrangère, Sri Lanka a réussi à maintenir une activité économique de haut niveau, supérieure à bien des pays de la région. Les ressources naturelles comme les ressources humaines confirment donc l’important potentiel de ce pays et son énorme valeur stratégique.

 

Le rapport des forces a changé

Par conséquent, ce qui était vrai hier l’est plus encore aujourd’hui. On oublie souvent de rappeler que le seul contrôle des corridors constitue un enjeu géostratégique de toute première importance. Dans le cas de Sri Lanka, ils sont les passages obligés vers l’Eurasie dont l’importance doit selon Zbigniew Brzezinski3, conseiller de Barack Obama « déterminer la conduite de la politique étrangère américaine » si les USA veulent garantir leur suprématie. Cela avait déjà été souligné à l’occasion de la guerre en Yougoslavie, puis en Afghanistan, le contrôle des corridors déterminera sans aucun doute la nature et le contenu des prochains enjeux de la guerre économique mais aussi les causes de bien des conflits dans l’avenir.

 

Toutefois, ce qui a changé et fait une grande différence avec l’époque où l’arrogance américaine pouvait s’étaler sans limites, c’est que le déclin des USA, amorcé depuis quelques années, va maintenant s’accélérant. La cessation de paiements des Etats-Unis à l’été 2009 est d’une actualité présente, loin de nous éloigner du sujet elle nous en rapproche. Le déficit public US est désormais totalement hors contrôle sur fond d’explosion des dépenses (+41%) et d’effondrement des recettes fiscales (-28%)4. Sans relâche, la Chine cherche dorénavant à se libérer au plus vite d’1,4 milliard de dollars $ de bons du trésor US, une véritable montagne d’actifs toxiques. Après ce sera le chacun pour soi, et en perspective, une dislocation géopolitique annoncée. D’où l’importance de l’Océan indien, et par voie de conséquences du Sri Lanka.

 

Les Etats-Unis ont pu amener l’OTAN jusque dans le Golfe Persique, et en octobre 2007, il y a organisé ses premières manœuvres maritimes. On ne manquait pas d’ambitions alors, et l’Amiral US Mike Mullen qui présidait la réunion des Chefs d’états major voyait briller pour bientôt le saphir sri lankais en haut de la couronne de l’OTAN dans l’Océan Indien. « Il ne fait aucun doute maintenant que la Russie, la Chine et aussi l’Iran vont définitivement frustrer les USA de cette conquête géostratégique »5 Car nous changeons d’époque et le déclin maritime des USA dans l’Océan indien va se poursuivre inexorablement. Dans la décennie qui vient, il est raisonnable de penser que la Chine aura une marine de guerre largement supérieure à celle de l’US Navy6. Ce qui est vrai de la Navy, l’est d’ailleurs également de l’US Air Force dont la maintenance pose de plus en plus de problèmes.7

 

Si pour l’impérialisme, cette partie de l’Océan indien n’est pas simplement un marché destiné à être conquis et une ressource de matières premières destinée à être pillée. Si l’Océan indien permet de contrôler l’accès au Proche-Orient et Moyen-Orient, à l’Afrique, et bien sur à toute l’Asie. Si la domination complète de cette région exige donc sa mise au pas. Faut il encore en avoir les moyens et c’est là que tout change. Dans le cas qui nous intéresse : Sri Lanka est un pays qui montre des capacités de résistance évidentes, un attachement fort au respect de sa souveraineté et de son indépendance, tout cela était inattendu pour nombre d’experts. Les puissances impérialistes avaient sous estimé le pays, son peuple, son gouvernement et surtout Mahinda Rajapaksa. Ils avaient également sous estimé le fait que Sri Lanka dispose d’appuis forts dans la région, de la part de la Chine, de l’Inde, de l’Iran, du Pakistan, de l’Indonésie et même du Japon, mais également de l’Afrique du Sud, de Cuba, du Brésil, du Venezuela, du Nicaragua, de l'Uruguay, de la Bolivie, de la Russie, comme on vient de le voir à Genève, ainsi que d’un Mouvement des Non alignés en pleine renaissance et qui, conduit magistralement par Cuba, vient d’infliger une complète déroute au tandem Obama/Clinton, aux Européens et à Navi Pilay qui voulaient dresser l’acte d’accusation du Sri Lanka à la session spéciale du Conseil des droits de l’homme. 8 Comme l’a fait remarquer avec pertinence le secrétaire général du Parti communiste sri lankais, Dew Gunasekara, « Tout cela reflète le développement du rapport des forces dans le monde. Personne n’a pu faire du Sri Lanka un autre Kosovo : ce n’était pas le bon siècle, pas le bon continent, pas le bon pays »9

 

Loin d’être isolé comme certains voudraient le faire croire, y compris au Sri Lanka, ou encore loin de cette vision caricaturale de la politique étrangère de certains diplomates sri lankais qui ont du louper quelques épisodes du film et ne voient le salut du pays que dans un alignement sans nuances sur les positions des capitales occidentales, Sri Lanka est dorénavant partie prenante des nouvelles alliances qui se nouent, et en phase avec le mouvement du monde. Sa capacité à mobiliser pour son soutien les pays d’Amérique latine en porte témoignage.

 

Nouvelle donne, nouvelles opportunités

Sri Lanka préside le SAARC10, et est invité comme « partenaire du dialogue » dans le cadre du « Shanghai Cooperation Organisation » 11. Cette situation est significative d’une évolution et d’une réalité qui modifie la donne et influence l’architecture nouvelle des relations internationales. Celle-ci est en train d’être bouleversée et n’est pas sans susciter des réflexions sur « qui sont nos ennemis et qui sont nos amis ». Ce mouvement international contre l’hégémonie des puissances occidentales se vérifie dans l’affirmation de politiques plus indépendantes, dans la volonté de maîtriser son développement, de décider de l’usage de ses richesses nationales et également de nouer les alliances de son choix en particulier des alliances Sud/Sud. Ceci s’exprime de plus en plus souvent au plan régional ou inter régional, comme par exemple à travers l’IBSA, ou l’ALBA.12 Les associations horizontales, les intégrations régionales comme en Amérique Latine ouvrent d’autres perspectives émancipatrices et s’affirment en rupture avec le type de relations qui prévalaient précédemment à une époque pas si ancienne où l’impérialisme pensait pouvoir dicter sa loi. Certes, il y a des différences, et ce mouvement n’est pas homogène, mais une tendance s’affirme, ce qui est essentiel. Que peut aujourd’hui la presque défunte OEA13 face à la vitalité politique de l’ALBA,14 ou les USA et l’UE face à l’Organisation de Coopération de Shanghai15 ? Il faut mesurer ce que représente aujourd’hui la présence de l’Inde et de la Chine en Amérique Latine ou encore en Afrique. Quand la Chine annule la dette de dizaines de pays, quand Cuba envoie près de 35 000 médecins et personnel de santé chez ses voisins latino-américains, mais aussi en Afrique et même au Pakistan, comment les peuples et leurs gouvernements ne feraient pas la différence avec des pays capitalistes dont l’arrogance et la violence n’ont guère changé à l’égard du reste de l’humanité. Comme le dit Fidel Castro : «  le monde n’appartient pas aux multinationales, il est le nôtre ».

 

Parce que les enjeux deviennent plus élevés, l’agressivité de l’impérialisme va croître pour maintenir sa domination et le pillage auquel il entend continuer à se livrer comme pour faire valoir la finalité d’un système obsolète en maintenant des taux de profitabilité acceptables pour ses actionnaires, a fortiori dans le contexte de sa crise de domination. Le Directeur Général de l’OIT ne vient-il pas d’annoncer une crise sociale qui pourrait durer huit ans avant de retrouver les mêmes niveaux d’emplois qu’aujourd’hui. « D’ici à 2015 c’est selon lui 300 millions d’emplois qu’il faudrait créer ». Mais ajoute-t-il « les leaders politiques n’ont pas prêté suffisamment d’attention aux implications humaines et sociales »16.

 

C’est pourquoi ce qui vient de se passer au Sri Lanka est insupportable aux yeux de l’impérialisme. Ses tentatives de diversion, de déstabilisation vont donc se poursuivre. Elles visent à reprendre le contrôle de la situation pour l’orienter en fonction de ses objectifs, ceux de ses multinationales comme ceux de l’OTAN, et reprendre des positions là où sa stratégie précédente a échoué. C’est clairement la tache impartie à la nouvelle administration de Barack Obama et ses « juniors partners » européens.

 

Ce qui fait déjà la différence et qu’il faut ni sous-estimer ni surestimer c’est qu’aujourd’hui l’impérialisme doit faire face à une contestation inattendue, il y a encore quelques années. D’une grande diversité, celle-ci n’obéit à aucun leadership. Elle est sociale, économique, politique, culturelle et s’exprime partout de mille et une manières. Y compris dans les propres rangs de l’impérialisme, les contradictions ne manquent pas. Dans ces conditions, l’alliance qui s’est constituée autour du Sri Lanka à Genève a valeur d’exemple, elle traduit des évolutions, elle témoigne de mouvements plus profonds qui vont inévitablement connaître des développements dans la prochaine période. Cette contestation, ce n’est pas (encore ?) la Révolution, mais c’est certainement une Rébellion.

 

C’est par conséquent une grande responsabilité que prennent certains États que de contribuer à ce que la résistance s’organise ainsi que la clarté sur le contenu des objectifs recherchés et sur les moyens d’y parvenir. Nous sommes entrés dans une époque nouvelle, une époque de clarification, qui suppose de faire des choix, y compris s’il le fallait à contre-courant, à condition de vouloir contribuer à ouvrir une autre perspective, une véritable alternative en rupture avec l’ordre existant, injuste et déliquescent. Cela exige de renoncer aux opportunismes de circonstance et de bien déterminer « qui sont nos ennemis, qui sont nos amis ». Il faut le faire d’autant plus vite que les politiques de pressions, de sanctions, de coercitions, de « containements », de « roll backs » sont devenues non seulement insupportables à de nombreux pays, mais vont se poursuivre et s’aggraver. L’échec de Barack Obama à Londres, son isolement à Trinidad et Tobago17 sont significatifs, et annonçaient déjà celui qu’il vient de connaitre avec l’Assemblée générale de l’OEA à San Pedro Sula au Honduras. Il faut imaginer ce que représente cette victoire politique de Cuba à l’occasion de cette réunion où l’OEA, considérant après 40 ans, comme nulle sa propre décision d’exclure Cuba de l’organisation sur ordre des USA, et de la révoquer sous les applaudissements de toute une salle où la délégation US faisait piètre figure. Quel désaveu, quel retournement de situation18. Comme l’a dit le président du Honduras, Manuel Zelaya : « Fidel et le peuple Cubain ont été absous par l’histoire »19

 

Mis en difficulté, affaibli par sa crise, l’impérialisme ne pourra pas se permettre d’en rester à se contenter d’observer ses échecs. Dans ce combat sans merci, la naïveté serait la pire des choses. C’est pourquoi les révolutionnaires, les progressistes, les forces émancipatrices de toutes formes ont dans les conditions actuelles des responsabilités nouvelles. Tous font face à une période d’opportunités pour le combat révolutionnaire, à condition qu’ils soient capables de s’élever au niveau des exigences et de contribuer à jouer pleinement leur rôle. Il ne suffit pas seulement de faire le constat des choses, il faut en tirer les conséquences pratiques et politiques. Cette situation appelle des décisions et des comportements cohérents. Cette situation nouvelle va exiger beaucoup de tous si l’on veut se situer à la hauteur des ambitions qui doivent être celles de tous ceux qui prennent en mains leur destin.

 

Enquête internationale, opération sauvetage et droits de l’homme

Dans un article publié par « The Times » dix-huit jours avant la fin de la guerre au Sri Lanka, David Miliband et Bernard Kouchner en appellent non seulement à l’ingérence, à un cessez-le-feu, à la pause et la négociation, mais également à une enquête internationale. A ce moment-là, la situation pour les Tigres et leur chef Prabhakaran était déjà extrêmement critique. Les deux ministres se sont concertés avec Hillary Clinton à leur retour de Colombo pour tracer les lignes de leur contre-offensive. Il fallait faire monter la pression sur le gouvernement sri lankais et l’obliger à desserrer l’étreinte sur le LTTE, l’amener à renoncer à l’assaut final. Le moyen utilisé pour cela, outre la campagne médiatique et la mobilisation des ONG, des lobbies pro LTTE et de la fraction de la diaspora tamoule contrôlée par les organisations liées au LTTE, c’est la convocation d’urgence d’une Session spéciale du Conseil des droits de l’Homme à Genève. Navi Pilay y apporte immédiatement son soutien, comme elle se déclare en faveur d’une enquête internationale contre le gouvernement du Sri Lanka, ce qui en dit long sur l’indépendance de la nouvelle Haute Commissaire aux Droits de l’Homme de l’ONU. Ce n’est certes pas une surprise pour la plupart des observateurs avertis, mais celle-ci a pris des risques en cas d’échec.

 

On a vu ainsi se répéter un scénario qui ressemble fort à celui de la Yougoslavie, de l’Irak, de l’Afghanistan, celui de l’instrumentalisation de l’ONU face aux bons vouloirs des USA et de leurs alliés du moment. Le Haut Commissariat aux droits de l’Homme est aux avant-postes de ce dispositif qui a plus à voir avec le mercenariat au service de la stratégie d’ingérence des grandes puissances que ce pour quoi il est censé avoir été créé et financé. Il est remarquable que bien que consentant à leur mission, les prédécesseurs de Navi Pilay en aient fait l’expérience à leurs dépens. Ce fut ainsi le cas de Ayala-Lasso, de Mary Robinson, de Sergio de Mello qui le paya de sa vie, de Louise Arbour. Navi Pilay suivra-t-elle la même voie ? Au fond, elle semble s’être dit : n’est ce pas mon rôle d’aller au-devant du Secrétaire général Ban Ki-Moon qui semble être en phase avec le souhait exprimé par Madeleine Albright qui suggérait  «  au poste de Secrétaire général de l’ONU, quelqu’un qui soit plus secrétaire que général ».

 

Pour convoquer cette session il faut 16 signatures, l’UE s’emploie alors à les chercher. Cela s’avère difficile, et cela aussi est inattendu, nombreux sont ceux sollicités qui déclinent. Une bataille s’engage parmi les membres du Conseil. On peut imaginer les pressions, les chantages, mais les résistances sont fortes, face aux Occidentaux, les ONG sont mobilisées, en particulier, et comme d’habitude aurait-on envie de dire, Human Rights Watch20, Amnesty International.

 

Le Mouvement des non alignés est lui aussi très impliqué dans la bataille. Cuba, l’Egypte, l’Inde, le Pakistan, mais aussi la Chine, la Russie contribuent tout particulièrement à assurer le Sri Lanka d’une solidarité active. Celui-ci, par l’intermédiaire de son ambassadeur, Dayan Jayatilleka, a décidé d’assumer complètement cette confrontation, le Sri Lanka n’a rien à cacher, il revendique totalement son combat contre une organisation criminelle, comme le dispositif et les moyens mis en place pour sauver 290 000 otages.

 

La session spéciale du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU

Le 14 mai, date à laquelle la convocation de la session spéciale, avec le nombre de signatures doit être déposé, les Occidentaux sont en échec. Le dernier carré des Tigres attend avec Prabhakaran. Non sans raison, on craint le pire pour lui. Les menaces exercées sont encore plus fortes au niveau des capitales. Les Non-alignés de leurs côtés, mettent en cause l’absence de dialogue, l’unilatéralisme des pays occidentaux, le choix de la confrontation et non la recherche de la coopération, au mépris de la Charte des Nations Unies et cette politique de deux poids deux mesures que l’on a connu avec l’Irak et l’Afghanistan, avec Gaza il y a peu.

 

D’ailleurs, au même moment, on fait arrêter aux USA deux membres d’une organisation caritative musulmane qu’on soupçonne de financer le Hamas et on les condamne chacun à 65 ans de prison pendant que Bruce Fein, un ancien Attorney General US connu pour ses positions extrémistes, continue à faire ouvertement campagne pour le LTTE et son projet séparatiste.21 Finalement et de justesse, les USA/l’UE arrivent à réunir 17 signatures, et la Session spéciale est convoquée pour le 26 mai. Mais entretemps, la fin de la guerre a été annoncée par Mahinda Rajapaksa. La dernière bataille a eu lieu : Prabhakaran et les dirigeants du LTTE sont morts. Pour les gouvernements occidentaux, il faut se rendre à une évidence : l’opération de sauvetage a échoué. Mais demeure la commission d’enquête pour crimes de guerre, il faut l’imposer, d’ailleurs la Session spéciale est convoquée dans ce but.

 

Les médias font monter la pression avec le soutien des lobbies pro-LTTE, on parle alors du martyr des déplacés, de dizaines de milliers de morts, les infrastructures où la population est prise en charge deviennent des « camps de concentration » aux dires des médias sous contrôles, on conteste même que soit mort Prabhakaran. Tout cela rappelle étrangement les mêmes témoignages, les mêmes images passées en boucle pendant la guerre en Yougoslavie, et plus récemment au Darfour. Rien a voir avec la guerre en Irak ou en Afghanistan, présentées sous un jour tout à fait opposées. Pour ceux qui vivent dans les contrées chaudes de notre planète, il n’y a là qu’hypocrisie, d’autant que ceux qui sont à l’origine de cette campagne sont les mêmes qui ont fait le coup des « armes de destruction massive ».

 

De la même manière que pour le Kosovo, les mêmes mensonges ont si bien fonctionné qu’on n’hésite pas à les resservir. « Il faut un Tribunal international », « il faut juger les crimes de guerre », « génocide », « holocauste », « Sri Lanka c’est pire que Gaza ». On va jusqu’à menacer Mahinda Rajapaksa de la potence (Sic !). Chez les anciens colonisateurs, chassez le naturel, il revient au galop. Il est difficile de croire que, malgré l’expérience de la Yougoslavie, de l’Irak, de l’Afghanistan, des faux charniers de Timisoara cachant l’invasion de Panama et ses meurtres de masse, etc., ce qu’on appelle encore en Europe la gauche reprend si souvent à son compte sans aucune vérification les mêmes thèmes et les mêmes arguments. Défendre la même position que Bernard Kouchner, David Miliband et Hillary Clinton, d’ONG comme Human Rights Watch, Reporters sans frontières et de journaux comme « The Times » ne semble pas gêner outre mesure, ni soulever de questions.22

 

La Suisse s’est alors engagée dans la préparation d’une résolution visant à demander une enquête internationale sur les « supposés crimes de guerre ». Plutôt que demander une « No action Motion », ce qui dans la procédure onusienne permet d’éviter le débat, Sri Lanka a mis au point sa riposte avec ses partenaires du Mouvement des Non alignés, de l’Union africaine, des membres de la Conférence islamique, avec l’appui de la Chine et la Russie en élaborant sa propre motion. Cuba, en tant que Président en exercice des Non Alignés, joue un rôle essentiel. Le jour « J », la réunion a eu lieu, les arguments furent présentés, la colère, la rébellion de nombreux pays du tiers monde s’est exprimée, en particulier de la part de l’Egypte, futur Président du Mouvement des Non Alignés. Un pays pourtant connu comme très sensible aux pressions des grandes puissances occidentales, ce qui en dit long sur les changements dans les rapports de force en cours.

 

Les arguments présentés par le ministre sri lankais des Droits de l’homme23sont concrets, sincères, irréfutables. Il a rappelé que pour son gouvernement, la solution a toujours été politique et que par conséquent, il faut répondre aux exigences légitimes qu’elles soient politiques, institutionnelles, culturelles, économiques, sociales en tenant compte de la réalité de la société sri lankaise et de tous les Sri Lankais. Il énumère de façon détaillée le programme du gouvernement pour les déplacés, c'est-à-dire leur réinstallation chez eux, dans leurs villages, ce qui suppose le déminage, la construction d’infrastructures, car ce pays sort de 30 ans de guerre. Il confirme que son pays est ouvert à tous ceux qui veulent contribuer à aider a la mise en ouvre de ce programme ; ONG et autres. Cela ayant été dit, Sri Lanka veut conserver la maîtrise de la mise en œuvre de ces programmes, confirmant ainsi la déclaration précédente de Basil Rajapksa « nous voulons des partenaires, pas des contrôleurs, une assistance, pas des chevaux de Troie »24- Sri Lanka a déjà eu une expérience de traitement des drames humanitaires, dans les conditions dramatiques du tsunami où près de 250 000 personnes étaient concernées. Et par ailleurs, Sri Lanka sait d’expérience à quoi s’en tenir s’agissant de l’aide internationale et du rôle de certaines ONG et de leur très relative indépendance par rapport aux gouvernements occidentaux. Ce qui ne concerne pas toutes les ONG.

 

Un succès sans appel !

Le vote a lieu. Vingt-neuf pays se sont prononcés pour la motion en faveur du Sri Lanka, douze contre et six abstentions. Le vote est sans appel ! C’est une défaite politique de première importance pour les pays occidentaux, et de plus leur stratégie a été mise à nue. « David a eu raison de Goliath ». Fait significatif, le Brésil et aussi l’Afrique du Sud ont apporté leur soutien au Sri Lanka, désavouant ainsi Navi Pilay, pourtant Sud-Africaine, tamoule indienne d’origine et Haute Commissaire aux droits de l’Homme, et qui s’était ralliée aux sollicitations de Kouchner, Miliband et Clinton.

 

Remarquable dans ce vote est le fait que cinq pays ont déserté les rangs de la motion Suisse/UE, certains se sont abstenus, et d’autres, comme l’Uruguay, ont voté avec Sri Lanka. Ce n’est plus une défaite, c’est une humiliation pour les Occidentaux. Sri Lanka a su rassembler en cherchant le plus grand dénominateur commun, en incorporant dans son texte les préoccupations qui se sont dégagées des interventions comme des recommandations dans le communiqué commun gouvernement sri lankais - Secrétaire général de l’ONU, après la visite de Ban Ki Moon à Colombo25. Ainsi ce vote sans précédent à l’ONU fait la démonstration qu’il n’est pas de bataille qu’on ne puisse gagner, et qu’au fond, il n’y a que les batailles que l’on ne mène pas que l’on ne gagne pas. Plus fondamentalement, le vote témoigne que les rapports de forces ont bougé, ce qui est à terme inacceptable pour l’impérialisme.

 

Mesurant l’onde de choc de ce désaveu, l’UE, les USA, la Grande-Bretagne, la France, le Canada refusent toujours de reconnaître leur échec devant cet organe régulier de l’ONU. Les conséquences sont trop lourdes et les enjeux de la région ne le sont pas moins. De plus, ce résultat fragilise et décrédibilise la nouvelle Haute Commissaire aux droits de l’Homme qui a succédé à Louise Arbour et dont le comportement partisan est déjà sévèrement jugé.

 

Punir le Sri Lanka ! Créer un précédent !

On vient de réformer, il y a quelques années, le Conseil des Droits de l’Homme, mais comme cela ne s’est pas passé tout à fait comme prévu et que certains pays en ont été au départ écartés, comme les USA, on recommence la même campagne de dénigrement sur « la politisation et la non représentativité » du Conseil. Le gouvernement ultra-conservateur du Canada 26est aux avant-postes de cette campagne, d’autant qu’il compte une importante communauté sri lankaise, dont un grand nombre de Tamouls représentatifs de cette diaspora, qui a souvent une connaissance assez vague de son pays d’origine et qui par ailleurs n’a nul projet de revenir y vivre. Ce n’est pas une des moindres contradictions de ceux qui affirment vouloir un État séparé, qu’ils assimilent souvent et comme d’autres à une terre promise.27

 

On met donc en cause le vote de la Session spéciale, de la part de ceux là même qui ont exigé, puis ont multiplié les pressions, pour obtenir sa convocation. Tout cela se veut cohérent et respectueux de la démocratie. Il est vrai qu’en Europe, il est devenu coutumier que, quand les peuples votent mal, on a pris l’habitude de les refaire voter jusqu’à ce qu’ils « comprennent ». Et quand on a trop peur qu’ils s’obstinent, alors on modifie unilatéralement les textes comme à Lisbonne et l’on fait comme si le vote n’avait pas existé. On peut aussi, et c’est ce que l’on va voir dans le cas de l’ONU, non pas interpréter mais s’arroger des droits qui n’existent pas. Il est vrai que les institutions Onusiennes ont pris l’habitude que l’on se passe de leur avis si celui-ci ne convient pas. C’est aussi de cela dont il s’agit à travers ce qui se prépare au sujet du Sri Lanka. Pour ce faire, Navi Pilay en bon petit soldat est volontaire et repart en première ligne.

 

Son rôle devrait contribuer à trouver des consensus, non pas à diviser et à radicaliser les oppositions. La sagesse serait qu’elle s’efface derrière la décision du Conseil des Droits de l’Homme. Pourtant la réunion de la Session spéciale est a peine achevée qu’elle affirme dans une déclaration qu’elle persiste et réclame une commission d’enquête internationale. La porte parole-adointe du Secrétaire général de l’ONU, Marie Okabe, déclare « même si le Conseil des Droits de l’Homme a rejeté une enquête pour crimes de guerre, il existe bien d’autres voies pour y arriver »28. Lesquels ? Doit-on poser la question.

 

Les interprétations de Ban Ki-Moon et Navi Pilay

Le 1er juin, Ban Ki-Moon a fait officiellement une mise au point : « Aucun des chiffres communiqués sur le nombre de morts au Sri Lanka ne sont issus des services de l’ONU. Par conséquent ils ne peuvent recevoir aucune confirmation de notre part. » Puis concernant la commission d’enquête, il ajoute : « n’importe quelle enquête conduite par la communauté internationale nécessite la totale coopération du gouvernement concerné ou le soutien des membres de l’ONU, c'est-à-dire le Conseil des Droits de l’Homme, ou l’Assemblée générale ou le Conseil de sécurité »29. Il laisse ainsi entendre que la coopération du gouvernement n’est pas nécessaire si des membres du Conseil des droits de l’Homme ou de l’Assemblée générale le souhaitent. Mais pire, une telle décision n’appartient pas aux prérogatives du Conseil de Sécurité dont les attributions sont fixées par la Charte de l’ONU.30Son rôle est de « maintenir la paix et la sécurité internationale » et ses devoirs « de veiller au règlement pacifique des conflits, aux menaces pour la paix en cas d’acte d’agression, à faciliter des solutions régionales, à la confiance internationale ». La Charte ne prévoit aucune disposition en ce qui concerne le domaine des droits de l’homme quant aux attributions du Conseil de Sécurité.

 

Trois questions se posent dès lors :

  1. La Haute Commissaire aux droits de l’homme a-t-elle le pouvoir d’outrepasser ceux du Conseil des Droits de l’Homme ?

  2. Qu’elles sont les autres moyens auxquels Navi Pilay fait allusion sans énoncer ce qu’ils sont ?

  3. Une enquête internationale peut-elle être engagée sans la coopération du pays concerné, si celle-ci a le soutien de Conseil des droits de l’homme et de l’Assemblée Générale ?

 

Les missions de la Haute Commissaire aux Droits de l’Homme sont clairement définies par une résolution de l’Assemblée Générale31. Elle réalise les taches qui lui sont confiées par les organes compétents du système des Nations Unies dans le domaine des Droits de l’Homme. Elle fait des recommandations à l’Assemblée générale sous l’autorité de laquelle elle se trouve et au Conseil des Droits de l’Homme de l’ECOSOC. Le contexte et l’esprit auxquels elle doit se conformer sont reflétés dans la Déclaration de Vienne et le Programme de la Conférence mondiale des Nations Unies sur les Droits de l’Homme. Dans tous les cas, celle-ci doit rechercher et veiller à la coopération de chaque gouvernement. Elle ne saurait donc prendre d’initiatives de son propre chef.

 

Donc, en conclusion, nous pouvons affirmer que Navi Pilay outrepasse son mandat en contredisant la décision du Conseil des droits de l’Homme. C’est ce que lui fera remarquer en termes diplomatiques particulièrement vigoureux l’ambassadeur de l’Inde auprès des Nations Unies à Genève.32

 

Et, par conséquent : la position du Sri Lanka est claire d’un point de vue politique, juridique et éthique. Faut il ajouter que depuis la fin de la guerre, le gouvernement et le Président de ce pays, dans toutes leurs déclarations, se gardent de tout triomphalisme, font preuve de sobriété comme de magnanimité et d’un extrême souci de réconciliation nationale. Cette démonstration a été faite devant un organe régulier de l’ONU, et le Conseil des Droits de l’Homme a pris sa décision de façon claire. Qu’aurait-on dit si le vote avait été différent ? La responsabilité de Navi Pilay et surtout de Ban Ki-Moon est de faire valoir la Charte, et en particulier les articles 1 et 2 relatif aux Buts et Principes des Nations Unies. Leur mission est enfin de faire respecter les membres des Nations Unies qui ont tous des droits et des devoirs égaux devant la Charte.

 

L’instrumentalisation de l’ONU continue

Évidemment, on pouvait s’attendre à ce que les puissances occidentales n’en restent pas là, et la charge de la cavalerie n’alllait pas tarder. Le 29 mai, The Times, le quotidien qui abrite les oeuvres de David Miliband et de son proche collègue Bernard Kouchner annonce, sans apporter aucune preuve, que le chiffre de morts serait de « 20 000 au moins ». Sam Zarifi, directeur Asie Pacifique d’Amnesty International reprend et réclame que « l’ONU fasse la clarté sur le bain de sang qui a eu lieu au Nord-Est du Sri Lanka ». Le 30 mai, la chaîne 4 de la BBC monte en première ligne, reprend les contre vérités du Times et donne la parole à Geoffrey Robertson, qui semble ne pas avoir compris que le Conseil des droits de l’Homme a déjà pris position puisqu’il annonce que Sri Lanka devra faire face à une enquête à la demande dudit Conseil33. Il ajoute, sans rire, qu’ « évidemment », on a pas de preuves, mais que la vérité comme on le sait « sortira du puit », qu’elle se fera tôt ou tard. Il ajoute qu’il y a des « prêtres et des docteurs qui parlent », qu’il y aurait des « fosses communes »34 et que « c’est ce que l’on peut observer depuis des photos aériennes ».On se rappelle que ce sont des « photos aériennes » du même type qui avaient « prouvé » les faux massacres du Kosovo et les fausses « armes de destruction massive » irakiennes.

 

Le 30 mai, c’est le tour du très officieux Washington Post de prendre le relais, et de donner le ton avec les révélations de photos satellites35. Après avoir fait référence à un groupe de journalistes indépendants qui en hélicoptère se seraient rendus dans la dernière zone de combat et auraient constaté les traces de bombardement à l’arme lourde, ils auraient également interviewé des témoins. Les preuves seraient réunies que l’armée sri lankaise, contrairement à ses engagements et à ce qu’elle a déclaré, aurait pilonnée des zones, indépendamment du fait que des civils qui s’y cachaient. Outre que tout cela est écrit au conditionnel et qu’on ne présente aucune preuve tangible, il est intéressant de noter que d’un côté, on dénonce l’impossibilité pour les médias de se rendre sur place et en même temps, on fait référence à un voyage en hélicoptère avec interviews de témoins à l’appui, etc. Il n’y a pas un début de preuve, mais Emily Wax parle pourtant déjà « d’évidences »36. Pour étayer son argument, elle reçoit l’appui d’un spécialiste, Lars Bromley, directeur de l’American Association for the Advancement of Science’s Geospatial technologies and Human Rights Project37. Pour celui-ci, les photos satellites montrent des structures détruites (il s’agit de la zone des derniers combats ! sic !) et des cratères dans le sable large de 24 pieds, soit près de 7 mètres. Il ne peut évidemment pas préciser l’origine de ces cratères, mais comme dans le Times et le Washington Post, tout comme dans les propos de Navi Pilay, on n’évoque jamais les Tigres, on peut dès lors en conclure que cela est l’œuvre de l’armée sri lankaise qui pdevait donc se battre certainement contre des fantômes.

 

Il est intéressant de savoir qui finance de telles « expertises », et qui se cache derrière l’American Association for the Advancement of Science’s Geospatial technologies and Human Rights Project ? Il s’avère qu’on trouve une des Fondations les plus riches des USA, la Fondation MacArthur comme heureux parrain de cette ONG « scientifique » qui peut disposer et analyser des images satellites de haute résolution, high-resolution satellite imagery. Et qui dirige, et quelles sont les connexions de la Fondation MacArthur38 ? Son président, Robert Denham, est membre du Conseil d’administration, entre autres, du New York Times et de Chevron, l’un des géants pétroliers US. Par ailleurs, Lloyd Axworthy, ancien ministre des Affaires étrangères ultra-conservateur du Canada est aussi membre du Conseil d’administration de Human Rights Watch 39, tout comme Jonathan Fanton qui est aussi conseiller de la Rockefeller Brothers Fondation, Jamie Gorelick membre de la Commission d’enquête sur l’attentat du 11 septembre, membre du Council on Foreign Relations, conseillère auprès du Ministère de la Défense, et enfin, elle est la directrice du Carnegie Endowment, une Fondation proche de Bill Clinton et d’Al Gore déjà citée dans cet article. Plusieurs de ces membres se retrouvent dans les conseils d’administration de Xerox, United Technologies Corporation, Amazon., Cummings, the Capital Group of Los Angeles… Voilà ce qui se cache derrière «l’indépendance » des médias et des institutions citées.

 

Au même moment, on a annoncé qu’un cargo, le Capitaine Ali, faisait route vers Sri Lanka. Au mépris de toutes les réglementations internationales, il n’a demandé aucune autorisation, ne s’est pas signalé aux autorités sri lankaises et a refusé de communiquer avec elles. Il a été affrété par un financier proche des Tigres et transporte des vivres et des vêtements, mais aussi plusieurs journalistes. La provocation est évidente, Il a été depuis arraisonné par la marine sri lankaise. Cette campagne va s’amplifier. Le schéma ne se renouvelle guère, les preuves, les témoignages, les provocations ont pour objectif de rendre légitime une intervention, l’exigence d’un jugement et d’une condamnation. Pour l’heure, il faut discréditer Sri Lanka, faire oublier sa victoire contre une organisation pourtant internationalement classée comme criminelle, sa capacité à résister à l’ingérence étrangère, à la division et au séparatisme, et à préserver l’unité du pays, sa dignité comme sa souveraineté nationale. Mais comme il était difficile de faire du Sri Lanka un failed state, alors il faut le punir d’une manière ou d’une autre. Mais cela ne suffit pas a expliquer l’acharnement. Au fond, « on veut faire d’une pierre deux coups », car le but de la manœuvre, c’est également de débarrasser la Charte de l’ONU de tout ce qui est aux yeux des puissances impérialistes, obsolète. Rien d’autre n’est visé que le droit des Etats et le respect de leur souveraineté. Il faut aussi légitimer l’ingérence et donner raison rétroactivement à ceux qui ont démembré la Yougoslavie, entrepris la guerre en Irak et en Afghanistan. C’est dire la gravité de telles intentions qui, si elles n’étaient pas combattues, mettraient non seulement en cause la raison d’être des principes sur lesquels l’ONU a été constitué, mais serait à coup sur utilisées contre d’autres gouvernements, d’autres États et d’autre peuples. Le projet du Carnegie Endowment pour une « autodétermination dans le nouvel ordre mondial » trouverait alors un début d’application. On cherche ainsi un prétexte pour créer un précédent permettant de se débarrasser d’une disposition dans le système des Nations Unies qui préserve l’indépendance de quelque pays que ce soit, qui conditionne toute action internationale ou toute enquête internationale à l’acceptation et la coopération de l’Etat concerné.

 

En fait, Sri Lanka est un « mauvais exemple » parce qu’il a réussi à résister à toutes les formes d’ingérence et que des principes forts comme indépendance, souveraineté, loin d’être dépassés, trouvent à travers son action une force et une crédibilité nouvelle. Cela peut donc contribuer à donner du sens à l’action de tous ceux qui par le monde font le choix de dire NON à ceux qui veulent dicter et imposer leur vision réactionnaire. Raison de plus pour être solidaire du Sri Lanka.

 

Réconciliation, reconstruction et réhabilitation

Pour le gouvernement et le président Mahinda Rajapaksa, il faut maintenant apporter des réponses concrètes à l’attente urgente de dizaines de milliers déplacés. Ce plan d’action doit s’achever en 180 jours et la feuille de route a été fixée, les moyens sont mobilisés, l’armée est utilisée à la reconstruction des infrastructures, des logements, des routes et des écoles. Les populations déplacées doivent retrouver leurs villes et leurs villages, c’est déjà le cas pour un nombre important d’entre elles. Il faut réunifier les familles. Se préoccuper de réhabilitation et de réintégration, en particulier pour les enfants soldats, et ceci fait partie des priorités. Tout cela pose des problèmes d’emplois et des programmes ont déjà été mis au point pour favoriser l’intégration des combattants du LTTE. La démilitarisation et le désarmement sont engagés.

 

Ce travail s’organise depuis plusieurs mois avec les agences du système de l’ONU, avec le CICR et de nombreuses ONG locales et internationales. Sri Lanka a donc besoin de solidarité internationale. Elle lui est acquise de la part des pays de la région, en particulier de l’Inde et de la Chine. Il n’est pas sans signification de constater que c’est à ce moment que Hillary Clinton et David Miliband ont choisi d’annoncer des mesures coercitives et le blocage de demandes de prêts auprès d’institutions internationales comme le FMI. La communauté sri lankaise de près de 1 million d'émigrés qui vit à l’étranger doit être mobilisée dans cette intention, son retour encouragé, tout doit être fait pour faciliter et contribuer à surmonter la tragédie que fut cette guerre. Le maître mot de Mahinda Rajapaksa est celui de réconciliation.

 

La réforme politique sur laquelle travaille le APRC40 qui réunit tous les partis politiques du pays doit contribuer à apporter les réponses sur les nouvelles institutions de représentativité dont a besoin le peuple, et tout particulièrement les Tamouls. De nouvelles élections doivent être organisés rapidement.

 

Mais le cadre d’abord, c’est l’application du 13ème amendement, né des Accords Indo-Sri Lankais, et la dévolution de pouvoir à un nouveau gouvernement pour la province Nord du pays. Mahinda Rajapaksa souhaite aller au-delà, au-delà même de ce qui existe dans un État Fédéral comme l’Inde41.

 

Il convient de prendre la mesure des choses : 30 ans de guerre, de destructions et de plaies qui seront longues à guérir. Dans ces circonstances, tout sera observé, y compris la sécurité de chaque communauté. Au fond, il ne suffit pas seulement de réparer les conséquences matérielles de la guerre, il faut aussi s’occuper du cœur et des âmes. Un espace démocratique s’est ouvert, dont tous les Sri lankais doivent bénéficier, il faut se saisir de cette opportunité. Il va s’en dire que cela sera le meilleur moyen de déjouer tous les plans de déstabilisation, toutes les provocations qui ne vont pas manquer.

 

Cette guerre n’était pas une guerre civile, en ce sens que cela aurait été celle d’une communauté contre une autre. Elle n’était pas plus une insurrection populaire, le LTTE n’a jamais eu l’intention de renverser le gouvernement de Colombo, n’y de chercher des alliances pour y parvenir. C’était une guerre déclenchée par une mafia terroriste soutenue ouvertement par les puissances occidentales dont l’objectif était la partition du pays pour permettre le pillage de ses ressources, le contrôle de ses corridors maritimes et une nouvelle avancée des forces de l’OTAN dans l’Océan indien. Par conséquent, s’y opposer était légitime, comme est légitime tout action contre la violence et la terreur, contre l’esclavage, contre la division et l’intolérance, contre les tentatives d’ingérence étrangères, contre les atteintes à l’intégrité territoriale de son pays et pour la libération de celui-ci. C’est ensemble, par leur unité et aussi par leurs sacrifices, que les Sri Lankais, qu’ils soient Tamouls, Cingalais, Musulmans, Burghers ont pu surmonter cette longue épreuve et l’abîme vers lequel certains voulaient les pousser. En fait, des combats comme celui de la résistance française n’avaient pas d’autres objectifs que ceux-là.

 

Aux termes de cette guerre, les Sri Lankais ont préservé leur liberté, leur indépendance et leur souveraineté42. Comme l’a dit Mahinda Rajapakasa dans son discours devant le Parlement de Colombo. 43«  Cette victoire obtenu par la défaite du LTTE est celle de toute la nation et de tout le peuple vivant dans ce pays », «  Cette guerre n’était pas une guerre contre les Tamouls mais contre le LTTE » « Notre objectif était de libérer les Tamouls des griffes du LTTE ».

 

La Havane, 4 juin 2009

Jean-Pierre Page

jean.pierre.page@gmail.com

 

* Ancien membre du Comité central du Parti communiste français (1982-2000), ancien responsable du secteur international de la Confédération générale du travail de France, militant syndical international.

 

Notes Partie 2:

1 BBC news « Joy and wariness in Sri Lanka”

2 Mahinda Rajapaksa , interview in The week of India, 26 mai 2009

3 Zbigniew Brzezinski, in Le grand échiquier, Bayard, 1977

4 GEAB N*34, in « La rupture du système monétaire international se confirme »

5 M.K Bhadrakumar, ambassadeur de l’Inde, déjà cité

6 Robert Kaplan in Foreign Affairs, mars avril 2009

7 Karim Lakjaa in « L’Airpower américaine entre crise financière et opérationelle » in La Pensée libre janvier 2009, www.lapenseelibre.fr

8 Convoqué à la demande des Occidentaux, la session spéciale de la commission des droits de l’homme de l’ONU sur le Sri Lanka s’est conclue par une humiliante défaite pour ces derniers. La motion soutenant Colombo a recueilli 29 voix contre 12 et 6 abstentions. Ce vote n’arrangera pas les affaires de la Sud-Africaine Navy Pilay, Haut commissaire de l’ONU, dont le pays d’origine a décidé de soutenir Sri Lanka contre son avis.

9 Dew Gunasekara cité par Dayan Jayatilleka in « With a little help from our friends », Geneva,26 mai 2009

10 Le SAARC, South Asian Association for Regionnal Cooperation, comprend L’Inde, le Pakistan, le Népal, le Bangladesh, les Maldives, le Bouthan et l’Afghanistan, l’Iran étant observateur.

11 M. K Bhadrakumar, ambassdeur de l’Inde, déjà cité

12 IBSA : association qui réunit l’Inde, l’Afrique du Sud, le Brésil

13 Organisation des Etats Américains, créature des USA et dont fut exclu Cuba en 1962

14 ALBA : Alliance Bolivarienne des Amériques, dont sont membres : Cuba, le Venezuela, la Dominique, le Nicaragua, Honduras, la Bolivie, l’Équateur depuis juin 2009, l’Uruguay étant observateur.

15 Shanghai Cooperation Organisation dont sont membres : la Chine, la Russie, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kirghizstan . Sont observateurs : Sri Lanka, l’Inde, l’Iran, la Mongolie et le Pakistan et un invité, l’Afghanistan.

16 Juan Somavia, in « L’OIT craint une crise sociale pendant huit ans », le Monde avec AFP 3 juin 2009.

17 Jean-Pierre Page, « au sujet de Cuba et d’une interview de Janette Habel dans l’Humanité », lettre ouverte envoyée à l’Humanité.

18 Granma 7 juin 2009, édition internationale.

19 Manuel Zelaya, Président du Honduras à la 39 ème session de l’Assemblée générale de l’OEA.

20 Human Rights Watch, une ONG aux moyens considérables financée par l’Open Society Institute de Georges Soros, la Fondation Ford, Time Warner, Coca Cola, City group. On trouve parmi ces dirigeants, James Hoge, du Council on Foreign Relations, l’épouse de Peter Ackerman president de Freedom House, une des couvertures de la CIA au même titre que le National Endowment for Democracy. Voir a ce sujet, La Telerana imperial, enciclopedia de injerencia y subversión, d’Eva Golinger et Romain Migus, Centro Internacional Miranda, Caracas 2008

21 «  Victory over diplomatic terrorism » in The Island, Colombo 29 mai 2009.

22 L’Humanité, 27 avril 2009 in «  Les civils tamouls en première ligne » Dominique Bari.

23 Mahinda Samarasinghe, Intervention à la Session spéciale du Conseil des droits de l’homme, 26 mai 2009 Genève.

24 Basil Rajapaksa, le plus jeune frère du Président est chargé de la réinstallation des déplacés, du développement et de la sécurité dans la province Nord.

25 Dayan Jayatilleka, ambassadeur du Sri Lanka auprès des Nations Unies à Genève, intervention à la Session spéciale du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, 26 mai 2009. Dayan Jayatilleka est l’auteur du remarquable ouvrage Fidel’s ethics of violence - “The moral dimension of the political thought of Fidel Castro, Pluto Press, London 2007.

26 Steven Edwards in « UN rights bypass own council in seeking Sri Lanka probe », Canwest in New York, 29 mai 2009

27 A Canadian speaks to The Tamil in Canada

28 Marie Okabe, porte parole du UNHCR, 29 mai à Genève

29 Michelle Montas, porte parole de Ban Ki-Moon secrétaire général de l’ONU in «  Ban Ki-Moon briefs on Sri Lanka visit, other recent missions and upcoming events », ONU, New York 1er juin 2009

30 Charte des nations Unies sur les fonctions et le pouvoirs du Conseil de sécurité : chapitre V article 24, chapitres VI, VII, VIII, et XII.

31 Résolution A/RES/48/141 du 7 janvier 1994 de l’Assemblée Générale de l’ONU

32 Gopinathan Achamkulangare, ambassadeur de l’Inde, Réunion du Conseil des Droits de l’Homme, Genève, 4 juin 2009

33 BBC radio 4 in « Sri Lanka will face UN Inquiry », Londres 30 mai 2009.

34 Geoffrey Robertson, BBC 4, idem

35 Emily Wax in « Fresh reports, imagery contradict Sri Lanka on civilian no fire zone », The Washington Post , Washington, 30 Mai 2009.

36 Idem

37 Idem

38 MacArthur, The John and Catherine T.MacArthur Foundation.

39 Jean-GuyAllard in « Vivanco HRW ganster and leading imperial agent » sur José Miguel Valance responsable de Human Rights Watch pour l’Amérique latine, in Ven-Global news, 25 septembre 2008. Voir a ce sujet la lettre ouverte de protestation de 100 universitaires à l’initiative du « Council on hemispheric affairs ».

40 APRC: All Party Representative Committee

41 “Sri Lanka ready for devolution to Tamil areas”, The Hindu, 21 mai 2009

42Maintenant que la guerre est terminée, les USA annoncent comme nouvelle ambassadrice à Colombo, Patricia Butenis, ancienne et très controversée ambassadrice au Bangladesh, et qui fut précédemment chef de mission adjointe US en Irak, ouvertement liée à la CIA. Ce qui confirme l'enjeu stratégique du Sri Lanka pour l'administration Obama. Et le fait que ce pays devrait continuer à se heurter à un barrage auprès des institutions où les USA possèdent une influence décisive, et dans les médias qui leur sont liés.

43 Mahinda Rajapaksa, intervention citée plus haut.

Partager cet article
Repost0
17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:24
logo730

 

De part ses activités universitaires, l’auteur a eu l’occasion de séjourner de nouveau pour une longue période dans la Roumanie où il avait vécu dans les années 1970-1980, avant d’en être expulsé, en 1984, pour y avoir développé des réflexions marxisantes qualifiées d’« extrémisme sémite » selon la fiche de police qu’il a pu retrouver récemment dans les archives de la Securitate. Ce n’est donc pas un nostalgique de l’ère ceausiste ! Ce que nous devons crier, pour ne pas figurer sur la liste des suspects infréquentables et impubliables dans nos royaumes de libertés. Depuis la fin de ces « années noires » donc, Karnoouh avait pu effectuer plusieurs séjours en Roumanie, et en particulier enseigner pendant treize ans à Cluj (capitale de la Transylvanie) pour constater que plus personne ne semble avoir eu, ne serait-ce qu’un soupçon, de lien avec le régime déchu. Ce régime avait sans doute été institué par des Martiens qui se sont envolés un soir de décembre 1989 comme ils étaient venus au matin du 23 août 1944, après la glorieuse défaite des armées du nouvel ordre européen, entre autres roumaines, à Stalingrad. En Occident, tous les dirigeants, militants, diplomates, ministres, hommes d’affaire, de gauche et de droite qui se précipitaient pour pouvoir traiter avec le « Danube de la pensée » aux heures fastes des crédits faciles et des trente glorieuses, ont tous été soudainement frappés d’amnésie lorsque le surendettement tourna au cauchemar …pour les Roumains. Pas pour les banquiers, qui emmagasinèrent leurs intérêts. Plus personne ne se rappelle donc avoir rencontré le dictateur qui fut d’ailleurs fort opportunément mis au silence définitif après un simulacre de procès qui n’a pas ému les organisations occidentales des droits de l’homme. Car depuis vingt ans, il fallait pouvoir dire et répéter que tout ce qui allait mal à l’Est était du aux « restes » laissés par le diable « communiste », qui n’avait rien fait de bon. Du marxisme, il ne restait que l’idée de la table rase, capitaliste cette fois, qui allait redonner sans aucun doute au bon peuple le goût de l’effort dans le meilleur des mondes. Aujourd’hui, une génération est passée, en Roumanie comme dans les pays voisins, et vient inéluctablement le temps du bilan. Est-il seulement en partie positif ? Le pays est à la pointe de l’OTAN et de l’UE. Il a témoigné de son inébranlable loyauté démocratique en « accueillant » dans ses prisons recyclées les prisonniers extrajudiciaires de la CIA amenés par avions privés et sans immatriculation. Sa liberté est donc garantie clefs en main, avec « l’état de droit ». Le paysage vaut le détour. Allons découvrir comment le libéralisme réel a fait sortir le génie des Carpathes.

La rédaction


Chroniques sur la faillite roumaine du postcommunisme

-

Juin 2009

 

Par Claude Karnoouh *

             
                   

Chapitre I

Ce ne sont pas les effets dévastateurs de la crise mondiale sur les crédits immobiliers et à la consommation roumains en général, ni, en conséquence, la crise industrielle et l’augmentation du chômage qui me paraissent les plus tragiques. Ce n’est pas non plus la ruine physique de l’espace public observable lors d’une promenade dans les rues de Bucarest (tout à côté de l’hôtel Mariott ou de l’hôtel Radisson par exemple)[1], dans ses banlieues, au bord de ses lacs[2], et, last but not least, dans les campagnes transformées en une sorte de gigantesque déversoir de bouteilles et de sacs plastiques[3], qui serait le plus catastrophique, quoique bien des dommages le soient pour très longtemps. Ce n’est pas encore l’urbanisme de la hideur exposant sans vergogne des espaces commerciaux et des lotissements privés prétendument luxueux alors qu’il n’est là que du kitsch dégoulinant, du clinquant et de la pacotille offerts à la convoitise des nouveaux riches dans toute l’obscénité de leur laideur et d’une spéculation foncière anarchique.[4] Ce n’est pas enfin la pauvreté endémique de la masse des « ratés de la transition », visible à l’œil nu dès que l’on s’éloigne du centre des grandes villes, que l’on parcourt les bourgs et les villages qui fait le plus problème, quoique cette misère soit insupportable à voir aux côtés d’une richesse insensée. Au bout du compte, sait-on jamais, Dieu reconnaîtra peut-être les siens s’il manifeste un jour quelque pitié pour sa créature ![5] Tout cela n’est que le décours dramatique d’un pays passé du jour au lendemain, sans transition – en dépit des rodomontades des politiciens, des économistes et des intellectuels de service précisément sur la « transition » – du communisme de développement, le second monde comme ses théoriciens de l’économie le définissaient, au capitalisme sauvage de tiers-monde, réalisant le plus grand hold-up du XXe siècle sur la propriété publique construite par le travail des citoyens dans leur diversité socioprofessionnelle.[6]

 

La vraie, la profonde et l’irrécupérable tragédie du postcommunisme roumain (et non seulement roumain, de la plupart des pays de l’Europe ex-communiste) dont doit être tenues comptables tant la classe politico-affairiste que la classe intellectuelle – celle des boïars de la pseudo-pensée qui ont le toupet de s’avancer sur la scène publique comme les « représentants qualifiés de la ‘société civile » –, n’est rien moins qu’un futur sans espoir imposé à la masse de la jeunesse rurale, à celle des bourgs et des petites villes de province. Cette faillite pourrait se nommer la glaciation quasi totale de la mobilité sociale ascendante. Certes, la situation résumée avec un concept sociologique paraît bien trop abstraite et pourrait, selon une habitude devenue une seconde nature, être attribuée retro-post-factum aux nombreuses et profondes dysfonctions du régime communiste ceausiste. Or, une fois encore, seuls les faits peuvent donner raison ou contredire l’intention : car la vérité de l’intention est l’action affirmait, animé d’un solide bon sens, le grand Hegel.

 

Il suffit donc de regarder d’où viennent parents et grands-parents de nos braves élites roumaines, ceux des bons humanistes, des bons politiciens libéraux-démocrates, démocrates-libéraux, socio-démocrates, démocrates-sociaux, conservateurs, etc., ceux des pleureuses de la démocratie, ceux des propagandistes infatigables d’un capitalisme le plus rigoureux appliqués aux salariés (sauf à eux-mêmes !). Ayant fait un rapide sondage lors de mon long séjour à Cluj et ailleurs entre 1991 et 2003, j’ai trouvé que plus de 80 % de mes collègues venaient de familles de paysans fort modestes ou pauvres, et pour certains mêmes très pauvres. Ce qui, a priori, n’est ni un péché ni une marque d’infamie. Mais il faut savoir assumer dignement que l’on est le produit de l’ascension sociale promue par le système politico-social précédent (par ailleurs plus ou moins dictatorial, plus ou moins démocratique, plus ou moins efficace) et non l’héritier déjà accompli d’une « ruling class » devenue une « leisure class ».[7] Comme moi, dans ma jeunesse pyrénéenne, ces élites ont passé leur enfance au « cul-des-vaches », comme aimait à nous le rappeler le brave instituteur qui, dans mon petit village de montagne, m’a appris à lire, écrire et compter.

 

Nous les avons vus après décembre 1989, en une nuit, tous, ou presque tous, se transformer en anticommunistes convaincus, en adeptes du laisser-faire économique de Hayek et de l’école de Chicago, (celle qui nous a conduits à la crise actuelle avec ses pertes financières colossales !). En une nuit ou un peu plus, hommes et femmes se mirent à la mode vestimentaire occidentale du pseudo, mais leur démarche et surtout leurs mœurs laissaient encore sourdre une très forte odeur de petits apparatchiks balourds, tandis que leurs comportements laissaient voir le maquignon retors derrière le laquais flatteur et obséquieux. Il a fallu cinq siècles de travail sérieux pour que les pelouses d’Oxford et de Cambridge acquièrent ce moelleux, cette douceur qui fait qu’on peut y dormir (quand il ne pleut pas) comme sur un matelas très confortable. On ne fabrique pas une élite sociale, économique, politique et intellectuelle civilement responsable en deux jours, en deux ans et dix ans, avec des paysans parvenus (anciens apparatchiks communistes) qui ont accaparé l’appareil d’État (avec la bénédiction de l’Occident) pour capter la richesse collective à leur seul profit, avec des gens qui ne savent toujours pas faire la différence entre le luxe, le kitsch et la laideur, entre les bonnes manières et la servilité, entre la liberté individuelle et la responsabilité civile collective.

 

Ces gens sont hypocrites, cyniques (au sens moderne), d’un opportunisme et d’une veulerie sans limite (pas même arrêtée par une morale chrétienne minimale quoiqu’ils se vautrent dans une bigoterie obscène), toujours prêts à voler le bien public, les subventions diverses qui inondent le pays, les divers fonds structuraux de l’U.E, à usurper pour leur progéniture ou leur clientèle de domestiques les bourses des étudiants, à acheter des diplômes pour eux-mêmes ou leurs enfants, à plagier pour gagner quelques sous, etc…[8] Ils ont voté ou fait voter des lois, ou, quand il le faut, ils les contournent, afin de réduire la compétition du recrutement des élites à leur seul petit monde clos…

 

Mais qui sont-ils ces gens-là ? Le produit de la politique sociale du régime communiste des années 1950-1980… lorsque dans les campagnes, les bourgs, les villes, instituteurs et professeurs de collèges étaient chargés de repérer les enfants talentueux, de les envoyer pour évaluation dans les lycées spécialisés (musique, dessin, sports, danses), de promouvoir les talents mathématiques, physiques, chimiques, littéraires et linguistiques lors des diverses « olympiades », de fournir, pour les plus nécessiteux, dans des internats, des conditions de vie quotidienne un tant soit peu plus propices à l’étude que celle des misérables masures et des taudis où vivaient leurs parents. Or à quoi assiste-t-on aujourd’hui, depuis les jours glorieux où l’anticommunisme s’étale partout avec une amnésie et une frénésie qui frise l’indécence ? On assiste à la désertification culturelle des campagnes, des quartiers de la périphérie des villes, et ce d’autant plus radicalement que l’authentique culture populaire a été immolée sur l’autel de la marchandisation généralisée de la vie villageoise. Aussi l’analphabétisme croît-il à une vitesse vertigineuse dans les campagnes, les bourgs, les petites municipalités au fur et à mesure que les postes d’enseignement dans les écoles et les collèges sont occupés par des gens de moins en moins qualifiés et que de plus en plus de parents n’envoient plus leurs enfants à l’école ou au collège parce qu’ils n’en peuvent assumer le coût financier ! Pour ne rien dire des universités publiques devenues dans certains cas, grâce à la loi sur l’autonomie, des entreprises commerciales quasi privées. Le niveau culturel général baisse aussi parce qu’il n’y a plus de bibliothèques locales, que l’on n’envoie plus automatiquement des livres de qualités aux magasins villageois (magasin mixt) qui ont disparu dans la tourmente de la privatisation. C’était, entre autre chose, un moyen d’accès à la haute culture occidentale et à une diversité culturelle de qualité dont les effets n’étaient pas négligeables.

 

Le pays se dirige donc vers un véritable naufrage socioculturel des campagnes, et les programmes de télévisions, dont la plupart ne sont que de la marchandise plus ou moins pornographique offerte à la convoitise de tous, ne pourront aider personne à s’orienter dans la pensée. Fussent-elles, comme elles l’étaient auparavant agrémentées d’une propagande politique simpliste, naïve voire tout bonnement stupide, les publications roumaines des années 1960-1980 (beaucoup de traductions de qualités) permettaient, à qui le souhaitait, dans le moindre village, d’acquérir une culture de base d’honnête qualité à un coût dérisoire… Cela n’a pas d’autre nom qu’une politique de promotion sociale…

 

Toutefois, il faut le souligner, pour une fois la Roumanie est en quasi harmonie avec l’Occident où, sous la férule d’un capitalisme de plus en plus détaché de ses responsabilités sociales, un véritable analphabétisme est organisé dans les immenses zones urbaines défavorisées.[9] Comme le rappelait Jean-Claude Michéa dans le titre même d’un ouvrage roboratif, l’État français, mais d’autres États occidentaux pratiquent pour les pauvres l’« Enseignement de l’ignorance ».

 

Ce qui me paraît outrageusement dramatique en Roumanie, c’est le gâchis humain qui se prépare, comme si le peuple des campagnes et des bourgs était depuis vingt ans devenus des hommes, des femmes, des adolescents et des enfants en trop ! L’État d’une insigne faiblesse ne peut rien imposer dès lors qu’il est dirigé par une coalition d’intérêts privés, de fait des barons nationaux et locaux politico-économiques captant à qui mieux mieux la plus-value du pays à des fins totalement privées. En effet, cette fusion entre classe politique, pouvoirs administratifs, prédateurs capitalistes, propriétaires de médias, administrateurs civils, le sommet des salariés du système éducatif qui considèrent les élèves et les étudiants comme des vaches à traire, et, last but not least la haute intelligentsia (« boierii mintii », les « boïars de l’esprit » qu’il faut prendre cum grano salis) qui en légitime les « bienfaits » et en tire de substantifs bénéfices, cette alliance donc, de fait une alliance de type maffieux, entraîne toujours plus le pays dans une tiersmondisation[10] que la crise mondiale actuelle intensifiera demain plus encore quand les capşunari (les ramasseurs de fraises et autres légumes de l’horticulture intensive du sud de l’Espagne et de l’Italie) et autres travailleurs émigrés, devenus les chômeurs indésirables de l’Occident, reviendront massivement au pays (ils reviennent déjà) pour tenter de survivre, eux dont les transferts de fonds assuraient jusque récemment 15% du PIB de la Roumanie… Que fera-t-on de leurs enfants ? Je n’ose y penser…

 

Chapitre II

Le feuilleton critique que le professeur Ion Aurel Pop publie depuis quelques mois dans la revue Cultura sur le thème de la décadence de la politique culturelle roumaine, présente souvent des remarques de bon sens. En effet, les représentations « esthétique » que l’Institut Culturel Roumain offre au monde dans ses divers centres culturels, ne sont, pour l’essentiel, que du recyclage de produits déjà montrés de longue date de part le monde. Que ce soit dans le style trash art, arte povera, multimédia ou dans celui des installations de toutes sortes, tout a déjà été fait et réalisé en Occident depuis belle lurette. De plus, ces « œuvres » se prétendent provocatrices, mais, à l’évidence, elles n’ont jamais provoqué autre chose que des cocktails mondains, de l’autoréférentialité et de l’autosatisfaction engendrant un pesant ennui et une absurdité insensée qui, mode et conformisme généralisés obligent, passent auprès des « happy few » pour de l’originalité et de l’extrême audace, alors qu’il ne s’agit que de la énième version du nihilisme propre à l’hypermodernité. En bref, l’ICR offre aux visiteurs de ses expositions un épate-bourgeois qui ne risque jamais d’effrayer le bourgeois.

 

Il y a beau temps qu’il n’y a plus d’avant-gardes, plus d’insolences esthétiques et politiques, plus d’impertinence radicale, plus d’irrespect drastique et de dérision irrévérencieuse, en bref, plus d’art maniant le vitriol formel et sémantique pour magnifier, symboliser ou vouer aux gémonies le beau, le laid, l’insignifiant, le dérisoire, le tragique, le dramatique chez ceux qui s’autodésignent artistes… En fait, ce que présente l’ICR, comme toutes les institutions qui lui ressemblent (cf., ce que présentent les centres culturels français), est tout bonnement du politiquement correct clef-en-main, sans risque aucun, et, pour cette raison, se moule parfaitement dans le main stream d’une esthétique planétaire inscrite dans la globalisation de toutes les activités humaines sous l’égide de l’économie-monde et dans sa langue, un anglais de supermarché et d’aéroport. De ce point de vue, l’art roumain contemporain, celui du postcommuniste, est, dans sa généralité, en phase synchronique parfaite avec l’essentiel de ce qui se produit dans le reste du monde, depuis la Chine jusqu’aux rives de l’Hudson en passant par Paris, Vienne, Londres, Berlin, Francfort, etc… Il participe, à sa guise et de plein droit, à la radicalisation du nihilisme. C’est cet état des choses culturelles que déplore le professeur Ion Aurel Pop qui, à l’en croire, trahit la promotion de la vraie culture roumaine, de sa culture classique et de ses valeurs « authentiques », lesquelles, prétend-il, vivraient encore quelque part parmi des intellectuels et dans le peuple. Certes, il rejette les excès nationalistes de la période ceausiste, il n’empêche, en tempérant les excès précédents, en modérant certains recours historiques et philosophiques grotesques d’une dose de bienséance et de souplesse dans leurs formulations, les thèmes nationaux sont ceux qui sont à même d’exposer outre les « valeurs » fondamentales de la Roumanie, leur essence transcendantale et quasi transhistorique. Ce sont ces thématiques qu’il conviendrait de mettre en avant et de louer. Or, à ce stade de l’analyse, le professeur Pop commet l’erreur classique propre à toute pensée dirigée par le modèle de la philosophie idéaliste qui se montre toujours inapte à affronter le réel dans sa plus rude trivialité. En effet, l’idéalisme travaille toujours à faire accroire ses propres constructions conceptuelles comme réalité ; de fait, l’idéalisme confond l’énoncé logico-déductif de ses espérances et leurs effets fantasmatiques de réel avec la triste et banale réalité.

 

Dans le champ de la critique culturelle, le professeur Pop est, à l’évidence, un modéré, il se nourrit de pensées prudentes, il vise le compromis et n’envisage aucune critique radicale de la société roumaine qui s’offre à lui dans une décadence qu’il entrevoit, mais n’ose qualifier d’obscène (comme toutes les sociétés européennes aujourd’hui) quand elle l’est effectivement. C’est pourquoi, si quelques-unes de ses remarques ne sont pas dénuées d’un excellent bon sens critique, il échoue néanmoins à relever la vraie raison de la vacuité de ses expositions artistiques. Car, au-delà de sa perception diffuse d’une nouvelle forme de conformisme  – le conformisme postmoderne nihiliste se donnant comme simulacre de critique –, il plaide pour le retour d’un autre conformisme, plus ancien celui-là, et propose des solutions qui me font penser à la création d’une sorte de Jurassic park de l’action culturelle. Les souhaits avancés par mon distingué collègue de l’université Babes-Bolyai (Cluj) – au demeurant un excellent spécialiste de l’histoire du Moyen-Âge – sont et seront impuissants à se réaliser parce qu’à l’épreuve des jours, ils se révèlent en total décalage d’avec l’état social et surtout spirituel du pays… Si je l’ai bien entendu, le professeur Pop déplore l’abandon des valeurs propres à une bourgeoisie roumaine, à une authentique bourgeoisie nationale (et non à une aristocratie foncière et latifondiaire déjà cosmopolite dans ses modes d’être et de penser), une bourgeoisie fortement cultivée, assurée d’elle-même dans l’enracinement de son territoire, de fait, à une bourgeoisie aux racines essentiellement transylvaine. Or, après sa démonstration, la seule question qui demeure se pose ainsi : où se trouvent-elles donc aujourd’hui ces valeurs auxquelles le professeur Pop fait référence? Chez qui pourrait-on les voir mise en avant comme pratiques sociales et, au bout du compte, comme idéal de vie ? Chez la plupart des intellectuels ! Il semble que non, car la majorité d’entre eux, du moins parmi ceux qui se montrent les plus en vue, ceux qui devraient servir de modèles, sont manifestement attirés, fascinés, hypnotisés, en dépit de leurs dénégations naïves ou grotesques, par tous les produits qui exposent d’une façon ou d’une autre la force de la richesse, la puissance de la valeur d’échange, en bref, par l’argent. Pour eux, le refrain du film Cabaret s’accorde parfaitement à leur mode-à-être-dans-le-monde : « Money, money, money makes the world go round » !

 

Il se trouve que la semaine dernière j’ai à nouveau parcouru le pays, plus précisément la Transylvanie, en voiture et en train. J’ai pu y constater la fin accomplie de la civilisation rurale des régions encore les plus traditionnelles voici vingt ans, un monde qui a totalement sombré dans le nihilisme, noyé dans la bétonisation totale et la gadgétisation omnipotente d’un kitch généralisé … Le vide débridé et déchaîné qui occupe la scène des arts visuels et plastiques, renvoie, ailleurs, à l’empire de la laideur et de la domination de la représentation de l’argent, ensemble ils s’exposent partout, pour les uns dans les campagnes, pour d’autres au centre des villes et dans leurs nouvelles banlieues « chics ». D’un côté culture du nouveau riche qui n’a que faire d’une bibliothèque et lui préfère un SUV de grand luxe, du nouveau riche qui se trompe toujours en confondant le luxe et le clinquant, la magnificence et la quincaillerie, serait-elle, hors de prix ; d’un côté le triomphe de l’homme d’affaire véreux (bisnitarul) avec une chaîne en or de trois kilo au cou qui affiche sans vergogne le fric plus souvent volé à l’État que gagné honnêtement, de l’autre des artistes qui déchaînent le tout est possible du « postmoderne » pour être en phase avec l’Occident, voire pour le devancer. Ce n’est pas pour rien que la Roumanie a été acceptée dans l’Union européenne, assurément bien plus pour l’activisme de ses artistes mimétiques que pour les résultats de ses politiciens et de ses hauts fonctionnaires dans la lutte qu’ils prétendent mener contre la corruption généralisée de la société.

 

J’engage donc tous les lecteurs et le professeur Pop à se promener du côté de Baneasa à Bucarest, ou de Grigorescu à Cluj, etc., chacun se convaincra que l’on est en train de commettre un crime architectural majeur. J’ai vu à Cluj un temple néogrec élevé au beau milieu du cartier de Grigorescu, parmi des villas simples et apparemment confortables, par un professeur d’université ! À quoi sert donc la culture ? A Baneasa et ailleurs, à Brasov par exemple, aucun plan d’urbanisme, aucune règle d’équilibre entre les divers immeubles, aucune harmonie architecturale, partout anarchie et chaos dominent le paysage, pourvu que le profit et l’ostentation de la dépense soient là, sur le devant de la scène. Dans le centre de Bucarest, on démolit ou on laisse se dégrader de très belles maisons fin de siècle avec l’accord des maires de secteur, pour construire de banals immeubles qui rapporteront à coup sûr plus. Je pense que dans quelques années on s’apercevra que l’urbanisme de l’époque ceausiste, s’il n’a pas été créateur d’une quelconque beauté urbaine, loin s’en faut, n’a pas engendré cette catastrophe que des propagandistes à trois sous prétendaient au cours des années 1980. Ces ignorants avaient sûrement oublié que pour faire le Paris qu’ils admirent comme des singes savants, le brave baron Hausmann avait fait démolir environ 350 églises et chapelles et des quartiers entiers de maisons médiévales, mais avec une ferme cohérence des plans d’urbanisme. Mais il est vrai que l’Occident a toujours mis en œuvre une modernité drastique, sans pitié, et n’a jamais hésité à tout raser s’il le fallait pour accomplir les desseins de son développement, de ses guerres, en bref, l’implantation du nihilisme moderne. Du strict point de vue urbanistique, le régime précédent n’a pas été pas autre chose que moderne. Ce qui se passe aujourd’hui, c’est le patchwork a-historique retro-post où, avec de l’argent, tout est en effet possible.

 

À présent, tournons-nous vers les campagnes. Ici aussi une seule et unique valeur domine la perspective rurale, la valeur d’échange. L’argent gagné durement à l’étranger, dans des conditions qui parfois approchent le semi esclavage, s’y expose, comme en ville, dans toute l’obscénité du béton et des toits aux couleurs ahurissantes, verts, roses, jaunes, rouge carmin, bleus, comme s’il s’agissait d’un décor de théâtre de Grand Guignol ; partout des balcons ornés de ridicules balustrades à colonnades ou de non moins absurdes rambardes en acier chromé inoxydable ; ici et là des villas à trois, voire à quatre étages flanquées, elles aussi, de rangées de colonnes, s’élèvent au milieu de jardins ou de champs, jaillies parfois de nulle part ; partout des fenêtres, PVC bien sûr, aux vitres incrustées de décorations dorées, et, sur le chemin, souvent boueux (en dépit des fonds structuraux européens, l’asphaltage de l’espace public tarde à venir), de gigantesques portails de bois avec toutes sortes de décors qui n’ont jamais rien eu affaire avec une quelconque référence traditionnelle. Décidément la poule aux œufs d’or des paysages ruraux roumains, ceux qui m’avaient tant impressionné voici bientôt quarante ans, ceux qui attirent encore un certain tourisme recherchant l’harmonie qui y régnait naguère entre la taille et les formes des maisons, leur couleur, la beauté du travail du bois des balustrades, des vérandas, des galeries et des toits couverts de bardeaux, ces paysages donc ne sont plus aujourd’hui qu’un vaste patchwork de villas plus énormes et banales les unes que les autres. Aucune lois, aucun règlement ne sont respectés ou ne sont décrétés pour tempérer quelque peu la dévastation barbare qui est en train de se commettre au non d’une version totalement fausse et mensongère de la liberté individuelle. Que font-elles les autorités de tutelle ? Quels bakchichs achètent leur complicité ? Nous sommes là confrontés à un véritable crime contre la culture architecturale traditionnelle, laquelle aurait pu perdurer tout en s’agrandissant et en modernisant le confort intérieur des maisons. N’est-ce pas le cas de l’architecture en bois des campagnes finlandaises, suédoises, norvégiennes, celle des chalets suisses et savoyards, celle de très nombreuses régions des États-Unis et du Canada. ?

 

Comment dès lors le professeur Pop peut-il croire que quelque chose des valeurs traditionnelles survit dans un pays dont la passion principale est de démolir tout ce qui ne rapporte pas immédiatement ou tout ce qui empêche de manifester l’effet de réalité de l’argent. Cependant, si c’est là le but ultime des Roumains postcommunistes, leur idéal incarné, si leur visée est de prendre une revanche totale, quoique stupide, sur les années de vaches maigres en saccageant tout l’ancien pour exposer dans l’ostentation la plus immédiatement vulgaire leur « réussite », alors, sans arrière-pensées (et je l’assume pleinement), il convient de louer les réalisations architecturales des Tsiganes… Elles sont les plus réussies, les plus abouties parce qu’elles osent manifester directement, sans faux-semblants ni simulacres, ce triomphe de l’argent et de la puissance qu’il recèle. En construisant, non seulement des palais aux dimensions colossales, mais en plaçant aux faîtes de leurs toits les symboles des voitures les plus luxueuses et les symboles scripturaires des monnaies qui dominent le marché mondial, ils regardent dans le blanc des yeux la seule réalité qui nous dirige. Eux ont saisi et révélé ce qui est à la fois le moteur et le carburant, l’energeia et l’idea qui meuvent le monde de la modernité tardive.

 

Je crains que le professeur Pop n’ait pas compris que les simulacres des arts contemporains ne sont qu’une version internationale de cette domination de la valeur d’échange sur toute autre valeur, en d’autres mots, qu’une version de la domination de l’avoir sur l’être. Ce que Heidegger, dans le décours d’une méditation sans équivalent au sein de la philosophie contemporaine, dévoile comme l’achèvement de la métaphysique en Technique dont l’essence, le nihilisme généralisé, s’accomplit en tant que Gestell… Que les Tsiganes l’aient intuitivement déchiffré et magnifié dans la munificence de leurs palais, il faudrait peut-être y voir, pour les croyants, la preuve de l’existence de Dieu et, pour les agnostiques dont je suis, une grandeur certaine et inattendue de la pensée.

 

Chapitre III

Après un taux d’abstentions record… Quelques remarques politiquement fort incorrectes à propos des élections européennes du mois de juin 2009.

 

Hormis les pays où le vote est une obligation légale, la Belgique, le Luxembourg, Malte et la Grèce, encore que dans ces deux derniers cas, les taux de participations atteignent à peine les 52%, les citoyens et les sujets des autres nations, républiques et royaumes formant l’UE, ont manifesté un désintérêt spectaculaire pour une consultation électorale qui leur était présentée par leurs autorités politiques et leurs élites intellectuelles comme essentielle à la poursuite du processus d’intégration économique et de renforcement démocratique mis en œuvre au sein de l’UE depuis l’arrivée des anciens pays communistes. Des résultats où, en moyenne, 60% des électeurs se sont abstenus (81% en Slovaquie, 72% en Roumanie, 60% en France, 55% en Allemagne) ne manifestent rien de moins qu’une totale délégitimation de l’UE et de ce qu’elle représente. En effet, les peuples dans leur écrasante majorité ne sont pas tout à fait idiots et abrutis par les hochets de la consommation comme les politiciens, les économistes et les maîtres du business international le pensent. Car, à la seule épreuve qui compte, celle d’une crise économique majeure comme celle que nous vivons en ce moment, les peuples ont pu mesurer combien l’UE n’était qu’une baudruche, tout juste bonne emboîter le pas aux États-Unis et à renflouer les pertes des banques privées avec de l’argent public, sans s’occuper des effets en cascade sur l’emploi de ce qui est une faillite internationale du système bancaire engendrée par quinze ans de spéculation effrénée, sans limites aucune, sur des prêts à la consommation à hauts risques. Pour faire savant, ceux qui s’autodéfinissent comme « spécialistes » l’appellent systémique ![1] Les peuples (et j’emploie à dessein ce mot si décrié aujourd’hui par les tenants de la globalisation et du libéralisme sans frein) se sont rendu compte de l’impuissance de l’UE que ce soit dans le domaine de la maîtrise de l’économie ou dans le champ de la politique internationale ; en effet, les stratégies (si stratégies il y a !) sont le résultat de compromis entre les États-Unis, la Chine (qui en ce moment fait survivre l’économie étasunienne, et qui manifeste une forte présence en Afrique ou en Corée du Nord), la Russie (pour une partie de sa politique internationale en Asie centrale et au Moyen-Orient). Dans n’importe quel domaine, l’Europe est à la traîne ou, mieux, ne fait qu’entériner, avec le simulacre d’une puissance inexistante, des décisions déjà prises.

 

Ces élections révèlent une formidable délégitimation de ce monstre bureaucratique qui, telle la dictature de Calvin à Genève, légifère sur tout et n’importe quoi sans discernement des situations locales. Ainsi la bureaucratie de l’UE s’est mise en tête d’interdire aussi bien l’abattage des cochons à la ferme que la distillation locale de l’eau-de-vie ou même la vente des fromages non pasteurisés sous prétexte que ces procédures ne seraient pas hygiéniques. Certes, si dans les campagnes hongroises, roumaines et bulgares des hommes et des femmes meurent de la consommation d’alcool, ce n’est pas qu’ils aient été empoisonnés par la confusion entre alcool éthylique et alcool méthylique, mais simplement parce qu’ils en ont bien trop abusé, un point c’est tout. Et, depuis presque quarante ans je n’ai pas ouï-dire en Roumanie que quelqu’un se fut empoisonné de la consommation de viande de cochons abattus dans la cour d’une ferme, en revanche des cas d’empoisonnement dus à des produits carnés vendus dans des supermarchés sont relativement fréquents ! D’autre part, nous savons que dans les pays ex-communistes l’UE autorise, par exemple, des compagnies étrangères à jeter sur le marché, grâce à une publicité ad hoc, des produits alcoolisés sous diverses marques, toutes sortes d’imitations de cognacs, d’armagnacs et de marcs à très bas prix, composés d’alcool pur coupé à 55% d’eau et additionné de colorants qui sont à coup sûr bien plus périlleux pour la santé qu’une bonne rasade d'eau-de-vie de fruit correctement distillée dans l’alambic villageois. Les exemples abondent et les plus grotesques. Il y a des directives européennes pour la taille des lunettes des WC, pour celle des diamètres des conduites d’eau, pour la composition des chocolats, et, bientôt, sait-on jamais, pour réglementer l’élasticité des préservatifs ! Ce que fait l’UE est exactement ce que pratiquait le « centralisme démocratique » de l’économie dirigée de célèbre mémoire…

 

Les citoyens de l’ex-bloc soviétique ont délégitimé aussi cette incarnation de l’impérialisme européen, lequel a négocié l’intégration des ex-États communistes dans l’Union à la seule condition réelle (le reste des négociations était monté en épingle pour amuser la galerie) que ceux-ci bradent leurs plus belles et plus rentables entreprises, pétrolières, énergétiques (fabrication et distribution d’électricité et de gaz), cimenteries et aciéries, leurs banques, à des acheteurs européens… Et la situation est vicieuse en ce que les élites nationalistes qui, en Roumanie, dans les années 1990, dénonçaient les critiques du système socio-politique de transition comme autant de préludes à la « vente du pays aux étrangers », sous-entendu aux Hongrois, à présent se taisent dès lors que toutes les industries et les services, y compris les plus stratégiques, sont mains de l’étranger, y compris des Hongrois par l’intermédiaire de banques austro-magyares. On ne les entend plus ces grands patriotes, car eux aussi cherchent à se faire élire à Strasbourg, comme si là-bas, leurs vociférations ridicules, pouvaient avoir un impact sur la réorientation de la politique européenne avec un parlement qui n’a quasiment aucun pouvoir, sauf celui de dépenser l’argent des contribuables européens pour le spectacle de débats grotesques ; comme si leurs gesticulations de bateleurs de foire devaient modifier l’extraordinaire corruption qui préside à l’usage des fonds structuraux accordés à l’Europe de l’Est… Un voyage dans les villes de provinces et les bourgs de Roumanie et de Bulgarie, de Lettonie, d’Estonie ou de Lituanie illustre parfaitement cette vacuité du pouvoir politique européen… De fait, pour un citoyen d’Europe de l’Est, député européen, c'est bon job, point trop fatiguant, on papote, on se fait des copains, on voyage, on s’équipe, etc…

 

En dépit de mimiques de circonstance, ce qui intéresse essentiellement les pays fondateurs de l’UE (de fait les maîtres de l’Union) n’a jamais été la création d’un minimum d’éthique publique et encore moins lors des tractations d’adhésion des ex-pays communistes. Le vrai souci des pays forts de l’UE c’est le retour sur investissements le plus rapide possible de profits consistants. Les élites politiques et intellectuelles locales ramassent les miettes et se taisent, heureuses dans leur servitude volontaire. Quant aux citoyens ordinaires, dont beaucoup ne sont pas encore vraiment sortis de l’archaïsme rural en Roumanie, en Hongrie, en Bulgarie, partiellement en Pologne, ils constatent impuissants des fortunes énormes se bâtir en quelques années, le retour des latifondia, le pillage du pays sur lequel ils n’ont aucun pouvoir et contre lequel l’UE n’a jamais entrepris rien de sérieux, et pour cause, elle y contribue.[2] Quant aux représentants de l’UE dans chaque pays ils se comportent, avec leurs adjoints, comme de simples marionnettes tout juste bonnes à organiser des cocktails mondains, des déplacements surpayés, logeant dans des palaces, fréquentant les plus luxueux restaurants, comme si cela était un dû. Mais jamais il n’a été question de contrôle sérieux des finances locales, parce que le véritable but de l’UE n’a jamais été le développement des pays ex-communistes pour obtenir une réunion harmonieuse entre les fondateurs (les pays riches) et les nouveaux venus dans l’Union. Ce que l’UE a recherché et trouvé avec la complicité criminelle des élites socio-économiques locales toutes issues des partis communistes, c’est une forme renouvelée du néocolonialisme : d’une part une source énorme de plus-value (voire à ce sujet les bénéfices ahurissant des banques étrangères encore l’an passé, quand elles accordaient du crédit à la consommation sans limite et sans contrôle !) et, de l’autre la formation d’intermédiaires compradores chargés de maintenir l’ordre social, ce dont témoigne, partout, le surdéveloppement des diverses forces policières, publiques et privées… En effet, lors de l’effondrement par implosion du système communiste (ou ce qu’il en restait), la plus grande crainte de l’Europe de l’Ouest en 1989 fut une possible troisième voie entre le capitalisme libéral déchaîné de l’Ouest et le communisme finissant à la fois autoritaire et débilité d’autre part… Les élites politiques de l’Allemagne de l’Ouest l’ont immédiatement compris lorsqu’elles virent les premières manifestations populaires permises par le parti communiste est-allemand (SED)… Dès lors, elles achetèrent, avec de l’argent emprunté aux autres pays riches de l’Union (essentiellement la France et la Grande-Bretagne) les Allemands de l’Est en offrant la parité mark de l’est, mark de l’ouest… Le tour était bien joué… partout le scénario fut à peu près le même : bananes, oranges, vêtements bas de gamme turcs puis chinois pour le peuple, hold-up généralisé sur la richesse collective pour les happy few des régimes communistes en phase terminale, voilà le fondement de la grande braderie à l’Est…

 

Tout cela était présent dès le début, dès la chute et la prétendue « transition », comme si la modernité comme dynamique sociale générale, communiste, capitaliste, tiers-mondiste n’était pas une permanente transition… Voilà encore un cliché produit par les politologues qui, avec les psychologues et les sociologues sont chargés de convaincre les gens que les malheurs qui les assaillent tiennent de leur unique responsabilité. Ainsi, si le patron d’une entreprise mène une politique objective d’angoisse et de stress à l’égard de ses salariés, c’est malgré tout la faute des employés, car il leur faut accepter la situation « objective » sans broncher. Mais, au bout du compte, de quelle objectivité s’agit-il, sinon de celle du sujet-patron ! Si l’on est mis au chômage, alors le sociologue (dans la spécialité abjecte qui se nomme sociologie du travail) démontrera que la faute est à l’employé ou à l’ouvrier parce qu’il n’est pas compétitif, parce qu’il doit se recycler : de fait, il est dans son tort, parce qu’il n’est pas capable de se placer immédiatement dans le mainstream de la modernité. Ce qu’on oublie d’ajouter c’est qu’on ne l’avait pas prévenu du changement de cap de la modernité. Personne ou presque ne pose la seule question qui mérite d’être posée : pourquoi cette réduction de poste de travail est-elle logiquement nécessaire au processus de production ? Or, pour tous les logues (politologues, psychologues, sociologues, anthropologues), la question est déplacée, peut-être même obscène, parce qu’elle met en lumière que telle ou telle réduction des postes de travail ou de fermeture d’entreprise n’est conçue, envisagée et mise en œuvre que dans une seule et unique logique, la logique du profit privatif et non, à l’évidence, dans l’optique du bien-être des travailleurs. Car, il ne faut jamais oublier, et les communistes l’ont oublié dans leur frénétique aliénation du développement technique, le travail productif et la répétitivité qu’il implique ne sont pas et n’ont jamais été un destin, mais toujours une terrible fatalité. C’est pourquoi, ceux qui travaillent à la production doivent être protégés économiquement et socialement. C’est cet oubli et les instruments « scientifiques » qui le légitiment que les experts de l’UE ont été chargés d’importer et de développer dans les pays de l’ex-Europe communiste en s’y imposant pour convaincre (ce fut facile !) enseignants, chercheurs et intellectuels de tout poil que le peuple a toujours tort dès lors que les maîtres de l’économie ont décidé d’une voie ou d’une autre.

 

Les peuples ont enfin partiellement compris que les élections européennes ne servent en rien à l’amélioration de leur sort, car de longue date, dans le système de la démocratie représentative de masse, les promesses électorales ne valent que pour ceux qui y croient. Or donc, et en dépit d’un matraquage publicitaire (que dis-je propagandiste) qui leur enjoignait de voter pour la réalisation d’un avenir meilleur (version soft des lendemains qui chantent communistes), une belle majorité des peuples n’a pas voté… Certes il n’y a pas de leçon pour les politiciens européens qui se moquent sans vergogne du vote lorsque celui-ci ne va pas dans le sens que le vrai pouvoir exige. À preuve quels sont les résultats du « non » français, hollandais et irlandais à la constitution européenne ? Aucun ! Soit on passe outre, la France et la Hollande, soit on fait revoter, l’Irlande !

Au-delà, pour ce qui concerne un changement authentique d’orientation du devenir de ce bas monde, il serait question de bien autre chose, mais cela est très loin d’être à l’ordre du jour.


* Claude Karnoouh: Chercheur CNRS (retraité) - (Rédacteur en chef)


Notes:

Chapitre I :

[1] Les belles âmes démocratiques semblent ne pas avoir entrevu jamais les tonnes de câbles qui pendent le long des rues, les hordes de chiens errants (ma foi fort pacifiques car nourris par les habitants), le moindre espace vert encombré d’ordures !

[2] A ce sujet il faut observer dans quel état se trouvent les lacs des villages proches de Bucarest où se trouvent un palais princier et quelques uns des plus célèbres monastères du Sud du pays : les lacs de Mogoşoaia, Cernica, Snagov, Călderuşan, etc. !

[3] Il y a pourtant un ministère de l’écologie en Roumanie. Des fonds très importants de l’UE sont versés chaque année à la Roumanie. Dans quelles poches vont-ils se perdre ? Pourtant, le ministre responsable de ce domaine et, en dernière instance, le Premier ministre devraient savoir ce qui se passe dans leur pays et agir en conséquence. Le changement de régime s’est réalisé il y a déjà vingt ans ! On ne peut plus imputer de telles ruines écologiques à l’impéritie communiste !

[4]Dans le genre kitch se transformant en surréalisme architectural, voire, en sa propre démesure, en un dadaïsme postmoderne, et manifestant ainsi une réelle originalité, il faut louer les « palais » tsiganes dont l’extravagance par rapport à toutes les conventions d’un prétendu « bon goût », relève d’une inventivité sans équivalent et d’une liberté qu’aucun bâtisseur de la Roumanie postcommuniste n’ait osé rêver jamais. Je donne tous les malls et tous les quartiers résidentiels pour les « palais » de Turda ou de Cîmpia turzii, véritable monde enchanté, défi d’un Dysneyland dadaïste, avec, en plus, aux faîtes des toits, les emblèmes qui dévoilent la modernité tardive à sa vérité ontologique, l’étoile Mercédès, les signes scripturaires du dollar ($) et de l’euro (€). Cf. la conclusion du chapitre suivant.

[5]L’état du rapport de la société populaire à la transcendance divine a été si bien compris par les paysans et exprimé avec ces vers populaires recueillis jadis par Lucian Blaga :

Doamne, Doamne, mult zic Doamne / Seigneur, Seigneur, souvent j’appelle le Seigneur

Pare se că Dumnezeu doarme/ Mais il semble que Dieu dorme

Cu capu pe o mănăstire/ La tête posée sur un monastère

Si de lumea n-are știre/ Et de ce bas monde n’entend rien

[6] Toutefois, il semble que la crise économique commencée en août 2008 ait battu ce record.

[7]Je ne développe pas ici… Les lecteurs un peu cultivés comprendront tout de suite à quels ouvrages étasuniens je fais référence.

[8]Je n’invente rien. Scandale après scandale, la lecture de la presse nationale et régionale quotidienne roumaine suffit à m’informer et à nourrir mes réflexions.

[9]A ce sujet il convient de lire les enquêtes réalisées aux États-Unis sur l’extension de l’analphabétisme dans les banlieues ou les centres urbains laissés à l’abandon.

[10] Le preuve la plus tangible de la tiersmondisation de la Roumanie se trouve à Bucarest entre l’avenue Radu Beller et la place Dorobanților, dans un espace d’environ un kilomètre de long. Un soir d’avril, me promenant avec une amie italienne, j’ai vu, toutes immatriculées à Bucarest, quatre Rolls Royce décapotables du tout dernier modèle, deux Bentley tout aussi nouvelles ainsi qu’une énorme Mercédès, une Maserati toute neuve, sans compter de très nombreux Porches et SUV de grand luxe ! Comme me le faisait remarquer mon amie, à Milan, ville la plus riche d’Italie du Nord et l’une des villes les plus riches d’Europe occidentale, il n’existe pas autant de Rolls Royce et de Bentley ! Il semblerait même que la seule qui circule dans la ville soit celle du consul de Grande-Bretagne, appartenant à la Couronne britannique.

-----------

Chapitre II

[1]  On peut s’interroger sur la qualité de ces spécialistes incapables de prévoir à très court terme les développements le plus probables de cette crise.

[2]  Cf., sous la direction de Bruno Drweski et Claude Karnoouh, La Grande braderie à l’est ou le pouvoir de la kleptocratie, Le Temps de Cerises, Aubervilliers, 2005.

Partager cet article
Repost0
17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:20

 logo730

 

Pour beaucoup de ceux qui, après le démantèlement du bloc soviétique, ont continué à croire dans la perspective d’une révolution radicalement anti-capitaliste, l’Amérique latine a eu tendance à devenir une « Mecque » de substitution. Car les masses et les intellectuels de ce sous-continent ont eu alors le courage de ne pas capituler en rase campagne face aux pouvoirs dominants. Et la moindre tentative, le moindre discours « alternatif » était alors le signe que l’espoir était permis, un espoir d’ailleurs nécessaire à mesure que les mythes néolibéraux s’effondraient. Parfois, on y replaçait cependant des rêves, comme auparavant on l’avait fait sur la nature de la « rupture soviétique » avec le capitalisme. Dans cet article, James Petras nous permet de découvrir les limites de ce que certains ont pris pour un « modèle », alors que ce n’était le plus souvent qu’un « navigation à vue » toujours soumise aux impératifs de la mondialisation capitaliste. Il tire un bilan sans complexes de ces expériences, expériences toujours en cours, et qui peuvent d’ailleurs nourrir la réflexion pour toutes les autres économies dépendantes de la planète. Et l’auteur de tracer finalement des possibles sur lesquels les forces réellement alternatives devront plancher.

La rédaction


La « Nouvelle gauche » latino-américaine en crise

avec l’effondrement du « marché libre »

-

Octobre 2008/Mars 2009

 

Par James Petras **

 

L’Amérique latine entre dans une période de récession économique profonde, de crises financières, d’effondrement des cotations des marchés boursiers, des prix, de fortes dévaluations de ses monnaies, de chômage en hausse, de revenus déclinants et de prévisions d’une récession socio-économique prolongée. L’effondrement économique qui est encore à ses débuts, affecte tout le spectre politique, allant du régime d’extrême-droite d’Uribe en Colombie aux gouvernements sociaux-libéraux chilien et brésilien de Bachelet et de Lula da Silva jusqu’aux régimes de « centre-gauche » de Evo Morales en Bolivie et de Rafael Correa en Équateur, et même le gouvernement de gauche de Hugo Chavez.

 

Il n’y a rien de surprenant de voir les régimes droitiers (1), embrassant les doctrines néolibérales et profondément englués dans des accords de libre-échange avec les États-Unis, suivre leur chemin de l’effondrement économique. La crise, allant s’aggravant, a affecté, avec une force similaire voir plus grande encore, les régimes dits de « centre-gauche » du Brésil, d’Équateur, d’Argentine, de Bolivie et du Nicaragua.

 

L’uniformité de l’effondrement des économies latino-américaines soulève une question importante sur la réalité des changements et des proclamations d’indépendance, de découplage et de modèles post-libéraux, que les dirigeants, les idéologues et les écrivains progressistes étatsuniens, européens et latino-américains avaient fait au cours des dernières années. L’effondrement de ce que certains écrivains avaient décrit comme la « marée rose » latino-américaine, et que d’autres chroniqueurs encore plus exubérants considéraient comme de nouveaux « régimes révolutionnaires » (d’autres analystes plus prudents les ayant appelé des « démocraties post-néolibérales ») soulève de sérieuses questions sur l’émergence d’un nouveau modèle dynamique hétérodoxe qui ne serait plus subordonné aux USA.

 

Les crises économiques simultanées en Amérique latine, aux USA et en Europe nous soulèvent bien des questions quant au degré de changements structurels qui ont été introduits par les régimes latino-américains de centre-gauche. Plus spécifiquement, cet effondrement concentre notre attention sur les continuités des systèmes financiers, des comportements commerciaux, de la structure productive et des politiques de libre-échange par rapport aux régimes précédents néolibéraux. Les proclamations sur le découplage avancées par les  experts de centre-gauche se sont révélées sans consistance. Confrontés à l’effondrement des économies de centre-gauche, leurs anciens grands manitous idéologiques ont alterné depuis, entre un silence assourdissant et une tendance à éviter de donner des explications structurelles, et/ou ont tout simplement rejeté la « faute » sur le « capitalisme de casino » des USA. Cette dernière posture soulève la question des politiques domestiques des régimes de centre-gauche qui ont ouvert leurs économies et les ont rendues excessivement vulnérables à la spéculation de Wall Street. Jusqu’au récent effondrement, les défenseurs intellectuels du « centre-gauche » avaient peu à dire sur les connexions avec Wall Street, étant trop occupés avec les taux de croissance temporairement élevés, ce qu’ils attribuaient au « nouveau modèle hétérodoxe ».

 

Éviter ces problèmes tout en ayant le doigt pointé vers l’extérieur, telle est la posture des idéologues de la « Nouvelle gauche latino-américaine » qui reflète une incompréhension fondamentale ou une ignorance de ce qui ce passe vraiment dans ces pays. Au lieu d’élaborer des analyses difficiles sur les fondements des politiques et leurs continuités structurelles, ils les ont remplacées par des gratifications émotionnelles avec rhétoriques fleuries, changements symboliques et, last but not least, ils ont privilégié les invitations aux soirées privées avec les présidents de « centre-gauche » plutôt que se confronter au réel.  Déraciner les illusions ayant cours dans la réalité constitue le premier pas pour arriver à des conclusions concernant l’effondrement existant qui affecte la région et ses conséquences désastreuses pour la grande majorité des salariés, des ouvriers et des paysans du secteur informel.

 

La « Nouvelle Gauche latino-américaine » (Selon ses promoteurs)

En dépit de vastes différences, et dans certains cas même très accusées, portant sur la structure sociale, les niveaux de développement économique et de richesse partagée entre les différents régimes de « centre-gauche » latino-américains (2) – leurs promoteurs, leurs avocats et leurs adversaires proclament tous qu’ils sont en train de rompre avec le néolibéralisme et s’acheminent vers un modèle socio-économique très différent, une rupture avec le passé, une stratégie économique hétérodoxe combinant « le marché » et « l’État » dans la poursuite de ce que certains clamaient même comme étant le « socialisme du XXIe siècle ». Cette argumentation définissait la « nouveauté » de ce nouveau centre-gauche, en identifiant douze espaces de « transformation » ou de changement. Les idéologues du « nouveau centre-gauche » arguaient du fait que, en contraste avec les régimes néolibéraux précédents, les régimes de centre-gauche (RCG) :

 

1.       avaient adopté un modèle économique socialement plus responsable dont l’objectif poursuivi était « l’inclusion des masses », la diversité culturelle et la justice sociale ;

2.      Avaient mis fin au « néolibéralisme du marché libre » et l’avait replacé par un « modèle d’État-marché » ;

3.      Avaient commencé un processus de « transformations sociales » (Argentine), d’une « révolution démocratique et culturelle » (Bolivie), « un socialisme du XXIe siècle » (Équateur) et un processus de forte croissance à long terme basé sur la responsabilité fiscale et la justice sociale (Brésil) ;

4.      Avaient mis fin à la discrimination et à l’exploitation de la population indigène (Brésil et Équateur) et donné du pouvoir aux communautés indiennes (Bolivie) ;

5.      Avaient agi pour remplacer la dépendance envers les marchés occidentaux et mis fin à la domination de Wall Street par la poursuite d’une intégration régionale ;

6.      Avaient développé des organisations politiques régionales et économiques comme l’ALBA, l’UNASUR et PETROCARIBE, qui marquaient la construction d’une nouvelle architecture indépendante régionale alternative ;

7.      Avaient promu une nouvelle forme de démocratie participative dans laquelle les classes populaires avaient plus à dire dans la formulation de la politique gouvernementale ;

8.     Avaient développé des marchés diversifiés, en particulier avec l’Asie (en particulier avec la Chine), l’Europe et le Moyen-Orient basés sur une plus grande indépendance économique, en « se découplant » effectivement de l’économie des USA et en en finissant avec « l’hégémonie » US ;

9.      Avaient accumulé des vastes réserves de devises étrangères (des dizaines de millions) basées sur la promotion d’une stratégie d’exportation agro-minérale, créant ainsi une assurance à long terme contre des évolutions futures à la baisse des prix et de la demande pour des biens d’exportation ;

10.  Avaient accumulé des surplus budgétaires de grande ampleur au travers d’une discipline fiscale et en évitant des dépenses « populistes » dans de vastes programmes sociaux et d’infrastructures ;

11.   Avaient poursuivi des politiques favorisant une plus grande égalité des chances, des politiques de revenus favorisant le travail, des crédits facilités, des augmentations d’importations de consommation et des dépenses augmentées pour des programmes de nourriture en faveur des pensionnés, des enfants et des pauvres ;

12.  Avaient créé des partenariats public-privé entre l’État et les multinationales étrangères remplaçant la domination étrangère par une égalité partenariale entraînant des bénéfices accrus pour le pays d’origine.

 

Selon les promoteurs des régimes de « centre-gauche », la « preuve » du caractère progressiste, favorable au développement durable et dynamique de ces régimes était démontrée par la période 2005-2007, au cours de laquelle on notait une forte croissance, des revenus élevés, des surplus budgétaires et commerciaux ainsi que des victoires électorales répétées étaient la norme.

 

La fin d’une illusion : 2008, l’année des comptes

Les succès revendiqués par les RCG et leurs apologistes étaient basés sur une liste totalement fausse d’hypothèses et une série temporaire et volatile de relations structurelles liées au commerce, à l’investissement et aux liens financiers. Dès le début de l’effondrement financier et de la crise économique qui a d’abord touché les USA et l’Europe, la première réponse des RCG a été de nier le fait que la crise allait affecter leurs économies. Par exemple, le Président Lula da Silva du Brésil a d’abord blâmé le « capitalisme de casino » des USA et proclamé que, sous son gouvernement, l’économie brésilienne était saine, protégée par de grosses réserves et qu’elle serait à peine touchée. À mesure que les effets de l’effondrement financier et de la récession économique en Europe et à Wall Street s’approfondissaient et se répandaient en Amérique latine, les RCG et leurs défenseurs intellectuels ont adopté une posture différente. D’un côté, ils ont essayé de concentrer tout le blâme sur le système financier des États-Unis, évitant ainsi d’avoir à affronter les faiblesses structurelles de leurs propres politiques économiques. D’un autre côté, certains écrivains ont regardé vers les récentes organisations régionales, comme Bancosur ou l’ALBA, comme moyens alternatifs de sauvetage ou comme mécanismes pouvant améliorer les résultats par rapport aux effets de la crise. Ni les RCG ni leurs défenseurs intellectuels n’ont donc fait montre d’une capacité à se confronter aux faiblesses structurelles et aux vulnérabilités de leurs stratégies socio-économiques mises en place au cours de la dernière demi décennie. Plus spécifiquement, les RCG et leurs défenseurs ont refusé d’admettre que les proclamations  de « changement » et de construction du socialisme du XXIe siècle étaient en fait bâties sur des hypothèses illusoires.

 

L’élargissement de la crise aux États-Unis et en Europe vers l’Amérique latine est le résultat de la continuité existant entre les RCG et les politiques néolibérales, le maintien des mêmes classes dirigeantes et la poursuite de stratégies économiques dépendant des arrivées de capitaux spéculatifs, de financements de la dette et d’élites vivant des exportations agro-minérales  (3).

 

Malgré la rhétorique sur le « socialisme du XXIe siècle » (Chavez au Venezuela, Morales en Bolivie, Correa en Équateur et Ortega au Nicaragua), le « modèle indépendant » (Lula da Silva au Brésil), et le modèle « social-libéral » (Bachelet au Chili et Vazquez en Uruguay), ces régimes ont maintenu et même approfondi les principales caractéristiques structurelles et les politiques du modèle néolibéral. Ils sont restés extrêmement dépendants des marchés mondiaux : en fait, ils ont tous accentué leurs pires caractéristiques, en mettant l’accent sur l’exportation de matières premières (biens agro-minéraux) pour obtenir un avantage sur la hausse temporaire des prix. Le résultat fut qu’ils ont fortement augmenté leur vulnérabilité face aux chocs extérieurs. Étant donné la récession mondiale de 2008, l’effondrement de la demande mit un terme aux gros surplus commerciaux et provoqué une forte chute de tous les facteurs économiques qui étaient liés les uns aux autres, et les réserves financières ont alors fondu. Les revenus gouvernementaux basés sur les taxes d’exportation ont décliné précipitamment. La monnaie locale a été dévaluée dès que les investisseurs étrangers et domestiques ont fui vers ce qu’ils considéraient comme des valeurs plus fortes et des havres plus surs.

 

Tous les RCG avaient basé leurs stratégies de développement sur le partenariat stratégique avec la classe capitaliste nationale, l’État et les investisseurs étrangers, contrairement à l’imagerie populiste-nationaliste des intellectuels occidentaux. Au tout début, observant l’effondrement financier, le capital étranger a commencé sa fuite massive vers l’extérieur et vers les hauteurs, poussant les marchés boursiers à la baisse au Brésil et en Argentine de plus de 50%, et forçant à une dévaluation de fait alors que les épargnants et les investisseurs locaux convertissaient la monnaie locale en dollars, en euros et en yens. L’observation de la récession sur les économies réelles de l’UE et des USA a poussé les capitalistes nationaux et les élites financières à y répondre en réduisant les investissements dans les secteurs productifs, anticipant ainsi  un déclin accéléré de la demande pour leurs matières premières à l’exportation. Cela  a provoqué un effet démultiplicateur en retour, en relation avec la production manufacturière domestique et les industries de services.

 

La double exposition aux chocs financiers et à la récession mondiale était le résultat direct des politiques unilatérales d’exportation poursuivies par les RCG. Leurs dirigeants avaient d’un côté soutenu du bout des lèvres « l’intégration régionale » (ALBA, MERCOSUR, UNASUR), construisant même pour cela toute une structure administrative et investissant initialement quelques ressources marginales dans cet effort. La rhétorique régionale était naine par rapport à « l’intégration » à l’œuvre et en augmentation au sein du marché mondial, qui restait donc la force motrice de leur croissance. Étant donné leur dépendance profonde envers le boom des matières premières, ces régimes ont maximisé l’importance des marchés situés hors de la région latino-américaine. Et, avec le tournant, même le schéma d’intégration régional se trouve désormais confronté à la désintégration (MERCOSUR) puisque l’Argentine est en train de devenir protectionniste.

 

Le développement temporaire du commerce et les surplus budgétaires ont été utilisés pour augmenter encore plus l’expansion du secteur primaire (développement de l’infrastructure vers et des sites productifs vers les centres portuaires sur la côte), ce qui augmenté la richesse des élites agro-minérales et encouragé un énorme influx d’investisseurs spéculatifs qui ont gonflé l’estimation des valeurs (doublant et triplant les prix en l’espace de deux et trois ans : le rapport prix/revenu avait atteint des proportions de bulle). Le modèle réactionnaire/rétrograde des RCG, bâti sur la « primarisation » de l’économie et le boom de l’investissement spéculatif, a été ignoré par pratiquement tous les intellectuels occidentaux qui étaient aveuglés, et ont choisi de se concentrer sur des mesures « populistes »  marginales : les 30 dollars de Lula (45 Reals) par mois pour un panier de nourriture en faveur des 10 millions de familles pauvres (devenues une partie de sa machine électorale clientéliste dans le Nordeste) ; la promotion des droits humains de Kirchner et les 150 pesos (50 dollars US) mensuels au profit des chômeurs ; l’indigénisme culturel d’Evo Morales et les « joint ventures » avec les compagnies étrangères de pétrole et de gaz (faussement appelées « nationalisation ») ainsi que les déclarations de Rafael Correa en faveur du Socialisme du XXIe siècle et des dépenses sociales accrues.

 

Les idéologues des RCG ont échoué à analyser le fait que ces augmentations marginales des dépenses sociales se produisaient dans un cadre socio-économique et politique qui avait conservé tous les traits structurels d’une économie néolibérale. Et, avec l’effondrement des prix des matières premières outre-mer, les premières réductions des programmes gouvernementaux furent dirigées vers …les programmes de luttes contre la pauvreté qui avaient servi de feuille de vigne pour le modèle économique rapace et spéculateur dépendant de l’agro-minéral. Tout le « spectre de gauche » a ignoré le fait que la balance des paiements et les surplus budgétaires, qui permettaient les réformes sociales, étaient dépendants de l’arrivée de « monnaie chaude ». Celui-ci, de par sa nature, entre facilement et fuit rapidement, particulièrement en réponse à toute adversité rencontrée sur leur « marché domestique », sans mentionner un crash financier mondial. Les maigres mesures sociales adoptées par les RCG étaient donc fragiles dès le commencement, et extrêmement dépendantes du comportement volatil du capital hautement spéculatif et des marchés mondiaux.

 

La proclamation selon laquelle l’Amérique latine se découplait du marché US, grâce à des liens renforcés avec l’Asie (Chine, Corée, Japon et Inde) et qu’elle était en train de devenir un pouvoir mondial (faisant partie du Bloc « BRIC- Brésil, Russie, Inde et Chine ») s’est avérée fausse. Les exportations agro-minérales du Brésil vers l’Asie étaient très dépendantes des prix mondiaux déterminés par la demande des USA et de l’UE ainsi que d’autres régions et pays. La profonde récession mondiale et l’effondrement du crédit a profondément affecté les exportations asiatiques vers les USA et l’UE, qui, en retour, ont entraîné le déclin des exportations des matières premières latino-américaines vers l’Asie. Aucun des pays asiatiques ne peut maintenir ses importations de matières premières en provenance d’Amérique latine car ils ne sont pas en état de substituer une demande domestique à leurs propres exportations. La polarisation de classe et les rigidités de classe en Chine limitent la consommation de masse.

 

 

L’Amérique latine ne s’est pas « découplée » – elle était partie prenante d’une chaîne globale qui la liait aux aventures des économies des États-Unis et de l’Union européenne. Les tentatives faites par le président Lula du Brésil de rejeter le blâme de la crise du Brésil sur le « capitalisme de casino » étatsunien afin d’affaiblir les critiques visant ses propres politiques de profonde dépendance structurelle envers les exportations de matières premières et de monnaie chaude ne convient pas : les politiques du régime brésilien ont largement ouvert la porte aux pleins effets adverses de la chute du capital spéculatif. Aucun des RCG n’a dévié du « modèle d’exportation » néolibéral ou n’a fait d’effort pour dynamiser le marché domestique et la consommation de masse par le biais de politiques redistributives. L’industrialisation a été subordonnée à des exportations de matières premières. Les revenus urbains entre le capital et le travail ont favorisé les profits aux dépens des revenus. Les intérêts et les royalties sont demeurées biaisées en faveur du capital, affaiblissant ainsi la demande domestique. L’appui apporté à l’élite exportant des denrées agricoles et le refus de réaliser la réforme agraire ont miné le pouvoir d’achat domestique de millions de paysans sans terre et sans subsistances, de travailleurs agricoles et de petits fermiers. Les subsides et les incitations, et non l’impôt progressif, ont éliminé la possibilité de reconstruire les services sociaux (santé publique, éducation, pensions et programmes de sécurité sociale), qui auraient pu augmenter la production et l’investissement domestiques Les RCG n’ont pas investi dans une production joignant des réseaux complémentaires internes régionaux et des secteurs économiques. Les investissements des RCG ont lié les sites domestiques locaux avec les ports connectés aux marchés d’outre-mer.

 

Les stratégies de RCG ont affaibli leurs marchés domestiques, ce qui était lié à leurs grosses poussées en direction des exportations, permettant d’éviter tous changements structurels. Cet accent mis sur les dépenses sociales était donc secondaire par rapport aux performances du secteur d’exportation agro-minéral aux mains de la grande bourgeoisie. Et même ces transferts sociaux se sont révélés finalement insoutenables. Hormis donc les programmes limités visant la pauvreté, il y a peu d’éléments qui permettent de distinguer les RCG de leurs prédécesseurs néolibéraux traditionnels.

 

À l’époque du boom des prix des matières premières, plusieurs régimes de centre-gauche, concrètement le Brésil et l’Argentine, ont fait dévier des milliards de dollars d’épargne dans le but de rembourser par avance leurs dettes au FMI et aux autres emprunteurs officiels, proclamant que cela les « libérerait » afin de leur permettre de mener ensuite des « politiques indépendantes ». En fait, le FMI était très satisfait de pouvoir ainsi recapitaliser son trésor alors que le niveau de pauvreté et de services publics, se maintenaient à des niveaux alarmants, comme, par exemple, le logement, les transports, les écoles et les hôpitaux qui continuaient à se détériorer. Alors que dans certains secteurs la dette extérieure diminuait, dans d’autres, en particulier la dette étrangère privée en dollars US et en euros, atteignait des sommets, encouragée en cela par les RCG. Vu les taux d’intérêts domestiques élevés acceptés par ces régimes, l’emprunt étranger outre-mer de la part des milieux d’affaires domestiques augmenta considérablement et les spéculateurs étrangers, les prêteurs, les subsides provenant des banques étasuniennes ou de l’Union européenne, les flux de capitaux étrangers se sont asséchés et on fit appel à des tirages à court terme. Les flux de l’étranger se transformèrent en flux massifs vers l’extérieur, poussant vers le bas la valeur des monnaies. Les marchés boursiers brésiliens et argentins chutèrent ainsi de plus de 50% en moins de cinq mois (de juin à octobre 2008) et l’écrasement du crédit commença à comprimer l’investissement.

 

Le crash des prix des matières premières, fortement affectés par les revenus de l’État, ont chuté : ainsi la tonne de cuivre qui baissa de 60% (de 9 000 $ en juin 2008 à 3 900 $ en octobre 2008, le pétrole de 147 $ le baril à 64 $ au cours de la même période). Pire, la baisse de la dette extérieure des RCG fut contrebalancée par une forte hausse de la dette domestique – c’est-à-dire l’emprunt auprès d’auxiliaires locaux de banques étrangères ou de groupes financiers locaux. Ces derniers prêtaient aux régimes en empruntant auprès des banques étrangères, ce qui faisait ainsi que la chaîne entière crédit/financement continuait à dépendre des institutions financières privées des États-Unis et de l’Union européenne. Plutôt que de réfléchir à interrompre la dépendance financière provenant des régimes néolibéraux antérieurs, les RCG l’ont reproduite par le biais d’intermédiaires locaux. Combinée avec l’effondrement des prix des matières premières, la crise financière révéla cette intégration abjecte et la subordination des RCG aux places du marché financier centrées sur le système impérial. La chute entretenue des prix des actions et la fuite massive en provenance des monnaies locales vers le dollar US révéla la précarité complète et la nature profondément « libérale » des politiques économiques des RCG.

 

Les Régimes de centre-gauche avaient fait dévier une grande partie de leurs profits fortuits dans le but de se constituer des réserves extérieures censées attirer des emprunts, des crédits et des investisseurs étrangers, et amoindrir les effets d’un retournement économique, au lieu d’avoir investi à grande échelle dans les ressources humaines et le marché domestique. Le résultat, c’est que les réserves extérieures constituent une bouée de sauvetage provisoire face au déclin des revenus provenant des bénéfices des exportations. Néanmoins, ces régimes utilisent leurs réserves à l’étranger pour maintenir à flot le système bancaire privé et pour pacifier les investisseurs paniqués cherchant à convertir les devises locales en dollars ou en euros. Comme ces réserves baissent, les RCG reviennent à des politiques fiscales sélectives sur une base réactionnaire de classe. Une fois encore, l’impact négatif de la panique financière révèle un autre élément négatif (« libéral ») de la stratégie des RCG : leur dépendance envers les marchés boursiers non régulés susceptibles à tout moment de retournements dans les cotations et les prix des matières premières.

 

Les politiques économiques des RCG et des principaux acteurs économiques privés étaient profondément engluées dans le monde de la spéculation, exactement comme n’importe quel régime « néolibéral » l’aurait été. L’absence totale de toute surveillance des politiques menées par les RCG de la part d’un mouvement populaire était le résultat de leur exclusion totale de toutes les sphères gouvernementales où se prennent les décisions économiques (Banque centrale, Ministères de l’économie, des finances, du commerce, de l’industrie, de l’agriculture et des mines). Plus encore, les RCG (à la seule exception partielle du Venezuela) ont accordé aux banques centrales une « autonomie », éliminant ainsi la surveillance parlementaire et facilitant ainsi le renforcement des liens entre les banques centrales et l’élite financière privée.

 

Conclusion

Au moment où le système capitaliste mondial s’effondre à travers la plus grande partie du monde et où la récession globale se répand à partir des pays impériaux vers l’Amérique latine, les principaux régimes de centre-gauche ne sont pas immunisés face à ce double choc. Parce qu’ils ont opté pour le modèle d’exportation des matières premières, ils sont tout spécialement exposés et vulnérables à la chute rapide de la demande et des prix mondiaux. Alors qu’il est vrai que les politiques fiscales conservatrices leur ont offert la possibilité de se constituer des réserves à l’étranger, leur consentant ainsi la jouissance d’un coussin monétaire provisoire et temporaire pour parer aux effets de la première vague de fuite de capitaux et de financer la dette du dollar US dévalorisé, on doit rappeler que l’autre aspect de ces « politiques fiscales prudentes » était la négligence des problèmes sociaux et de la diversification économique. La réduction de la pauvreté, à travers l’investissement dans l’emploi productif, les réformes agraires pour les paysans sans terre et le développement des marchés intérieurs, auraient pu, à moyen terme, diminuer l’impact de la crise venant des pays du Nord.

 

Les tentatives faites par Lula, Evo Morales et d’autres dirigeants politiques de faire entièrement porter le blâme sur la crise des pays de l’empire, sonnent creux après toutes ces années au cours desquelles ils ont fréquenté l’élite économique à Davos, se sont exclusivement concentrés sur les accords de commerce et d’investissements avec les MNC, sur « l’argent chaud » arrivant de Wall Street et ont parié sur les exportations agro-minérales. L’extension de la crise en Amérique latine depuis le début de 2008 jusqu’à maintenant, se prolonge graduellement. Les réserves consistantes, les prix relativement élevés (malgré une chute de 70% des prix records), le retour temporaire et partiel des liquidités et le léger desserrage du crédit dans les marchés mondiaux sous l’effet de l’injection de plus de 1,5 Trillions de dollars US de fonds publics par les USA et l’UE ont ralenti la chute vers une récession inévitable. Mais ce qui est crucial cependant, ce n’est pas de savoir où se trouvent les RCG d’Amérique latine à un moment donné, mais dans quelle direction ils vont, avec les conséquences structurelles négatives inhérentes à cela, lesquelles mènent ces économies vers une récession profonde. Alors que les réserves diminuent et que les élites agro-alimentaires désinvestissent face à des prix à la baisse, un effet multiplicateur négatif sérieux s’installe, touchant les industries satellites et conduisant à la banqueroute les secteurs qui en dépendent. Tout aussi important est le fait que la récession économique mène vers des coupes budgétaires étatiques profondes et étendues. Étant donné le conservatisme fiscal enraciné au sein du personnel des ministères économiques clefs et des banques centrales, il est fortement improbable que les RCG inverseront la tendance, qu’ils acceptent des déficits budgétaires, augmentent les investissements de grande ampleur et à long terme, restructurent leurs économies et reconfigurent la base sociale de leurs politiques publiques.

 

À la fin de 2009, les RCG d’Amérique latine vont ressentir le choc principal de la récession économique mondiale, précisément au moment où leurs réserves extérieures seront épuisées, décourageant en cela les investisseurs étrangers et locaux. Ils ne seront plus en états de s’appuyer sur leur  principale « force motrice économique », l’élite agro-alimentaire pour financer les importations et le manque de capitaux investis et de crédits extérieurs pour leurs exportateurs et leurs banques. Les RCG d’Amérique latine seront alors confrontés à une forte pression venant de la base des sociétés. Les ouvriers et les employés perdant leur travail, les banques locales menacées de banqueroute, les manufacturiers fermant leurs usines, les consommateurs endettés et les détenteurs d’hypothèques avec peu d’actifs pour maintenir leur demande et leur niveau de vie seront dans la rue pour exiger une intervention de l’État : De la gauche à la droite.

 

Confrontés à l’effondrement du « modèle hétérodoxe » de « primarisation » néolibérale de l’économie avec de « modestes transferts sociaux », il reste deux options pour les RCG : l’une serait de renflouer à grande échelle le secteur dominant des élites financières-agro-minérales. Le régime pourrait alors essayer d’imposer ces coûts sur le dos des ouvriers, des pauvres des villes, des paysans et des employés du secteur public au travers de coupes sociales, de licenciements d’employés du secteur public, de réductions de salaires et de réductions massives d’investissements publics. L’autre option serait d’engager une renaissance de la stratégie de substitution aux importations comportant des investissements publics dans l’industrie, accompagnés par la nationalisation des banques en banqueroute et des secteurs économiques stratégiques ainsi qu’une modification à grande échelle de la politique étatique, renonçant à financer les exportateurs agricoles ruinés au profit des coopératives, des fermes familiales qui produisent pour le marché domestique.

 

La première option exigera, forcément, d’avoir recours à une répression d’État plus poussée face à la résistance sociale de ceux qui refusent les coupes dans leur niveau de vie, ce qui amènerait probablement à la démission des régimes de centre-gauche. Une droite plus réactionnaire est « prête » à saisir le pouvoir et à se confronter aux mouvements sociaux émergeant en réaction contre les crises.

 

La seconde option dépendra de la fragile coalition de groupes d’affaires locaux, de manufacturiers, d’endettés, de syndicalistes, de partis de gauche et de mouvements paysans – de l’émergence de coalitions « nationaliste-populistes » préparées à jeter par-dessus bord le modèle exportateur agro-minéral, à suspendre les obligations de la dette externe et à accepter un déficit qui sera financé par la renaissance économique.

 

Toutefois, avec le stress provoqué par une contraction prolongée du crédit mondial et la récession, les liens entre le grand et le petit capital, avec les travailleurs, les fermiers et les paysans vivant en économie de subsistance peuvent se dissoudre et mener à des exigences qui iront plus loin que le capitalisme « keynésien », c’est-à-dire vers la socialisation de l’économie. Cette dernière option sera favorisée par la nature prolongée et grandissante de la récession mondiale, le déclin du commerce extérieur qui se poursuivra, l’assèchement du crédit privé, le déclin des niveaux de vie et le discrédit profond et répandu du capitalisme qui est clairement associé dans la conscience publique avec les excès spéculatifs, l’effondrement financier, la perte des épargnes et la banqueroute des entreprises privées.

 

Avertissement final : Alors que la récession mondiale et l’effondrement financier révèlent que les régimes de centre-gauche n’étaient ni populaires, ni nationalistes, ni en rupture avec le néolibéralisme, cela ne veut pas dire pour autant qu’il y aura dans un proche avenir de retournement vers la gauche – pour la simple raison que les RCG ont fortement miné les mobilisations de classe indépendantes. Un « étatisme » renouvelé dans sa variante de droite ou de gauche, et des politiques obligatoires de substitution aux importations pourraient temporairement modérer les pires impacts de la crise mondiale. Cependant, l’échec du keynésianisme pourrait mener à des « régimes restaurationnistes », répressifs, fascistoïdes, ou à une solution radicale/socialiste. Dans cette crise, toutes les options politiques sont « ouvertes », étant donné la « fragmentation » causée par les régimes de centre-gauche et le « choc » dû à la profondeur de la crise. Les futurs résultats politiques et économiques ne dépendent pas de notions spéculatives de « grandes vagues historiques ». Les résultats politiques dépendent de la lutte de classes et du combat pour conquérir le pouvoir d’État. L’actuel aboutissement qui rend imprévisible la lutte sociale provient du manque de préparation de tous les mouvements sociaux de gauche à prendre la direction par-dessus l’épave de l’effondrement capitaliste mondial.

 

* Cet article a été publié pour la première fois en anglais in : www.venezuelanalysis.com, 30 octobre 2008 ; traduction de l’anglais : Bruno Drweski, revue par Claude Karnoouh

 

** James Petras est professeur émérite de sociologie à l’Université Binghamton de New York, USA. Il collabore entre autres avec : American Sociological Review, British Journal of Sociology, Social Research, Journal of Peasant Studies, The New York Times, The Guardian, The Nation, Christian Science Monitor, Foreign Policy, New Left Review, Le Monde Diplomatique.

------------------------------------------------------

Notes :

  1. A la fin de 2008, par régime de droite (pro-marché libre/néolibéral) on pouvait inclure Calderon du Mexique, Uribe de Colombie, Alan Garcia du Pérou, Tabare Vazquez en Uruguay, Bachelet au Chili, Fernandez en République dominicaine, ainsi que les gouvernements du Panama, d’El Salvador et du Guatemala.

  2. Les régimes de « centre-gauche » en Amérique latine comprennent Lula da Silva du Brésil, Kirchner d’Argentine, Evo Morales de Bolivie, Rafael Correa de l’Équateur et Daniel Ortega du Nicaragua. Le Venezuela, à cause de ses politiques de nationalisations sélectives et ses dépenses sociales plus importantes, est considéré comme un régime plus authentiquement de gauche. Cependant, sa dépendance continue à l’égard de l’exportation d’une matière première (le pétrole) et du marché des États-Unis ainsi qu’une absence d’économie diversifiée, fait qu’il affronte en gros les mêmes crises économiques.

  3. Alors que la dette extérieure publique pourrait, dans certains cas, avoir été diminuée, la dette publique interne a augmenté de façon exponentielle, et la dette privée corporatiste basée sur le capital étranger a explosé. Avec l’effondrement des marchés des États-Unis et de l’Union européenne, avec l’assèchement du crédit, la croissance de l’Amérique latine a été paralysée et le secteur corporatiste est entré en crise.

Partager cet article
Repost0
17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:18

logo730

 

À l’heure où la France « regagne » l’OTAN et où ses enseignants-chercheurs sont mobilisés depuis plusieurs semaines dans des actions de masse visant à défendre l’indépendance de la recherche, son financement public et le refus qu’elle ne devienne pas le relais d’intérêts privés ou étrangers, l’article que notre collègue universitaire étasunien en renom James Petras nous a envoyé, permet de découvrir les menaces constantes qui pèsent sur la recherche outre-atlantique. Recherche souvent présentée en Europe comme exemplaire par sa rigueur, son niveau intellectuel et son indépendance à l’égard des pouvoirs. Des chercheurs qui constituent une des « cibles » toujours souhaitée par les stratèges du Pentagone, tant aux Etats-Unis que dans le reste du monde, afin de mieux pouvoir l’aider à prendre le contrôle « scientifique » des populations, à envahir et casser en leur sein toute velléité de résistance. On se retrouve ainsi au beau temps de la guerre du Viêt-nam quand ethnologues et sociologues courraient la Péninsule indochinoise pour apprécier les dispositions des populations à s’enrôler sous la bannière étoilée.

La Rédaction 


Procurer des Universitaires à l’Empire :

L’Initiative de Recherche Minerve du Pentagone

-

 Mars 2009

 

Par James Petras *

 

Les stratèges militaires du Pentagone ont reconnu qu’ils avaient rencontré des échecs politiques, comme conséquences stratégiques des invasions militaires de l’Irak et de l’Afghanistan. L’appui militaire des USA aux invasions israéliennes au Liban et à Gaza, l’occupation éthiopienne de la Somalie organisée par les Etats-Unis, les tentatives de coup d’Etat au Venezuela (2002) et en Bolivie (2008), ont également échoué à mettre en échec des régimes ayant un appui populaire. Pire encore, les réseaux civiques, familiaux, communautaires et nationaux ont abouti au renforcement des mouvements anti-coloniaux, leur apportant l’essentiel de leur base logistique, de renseignement, de recrus et de légitimité. 

 

Les stratèges du Pentagone, en reconnaissant les bases socio-politiques de leurs échecs, ont opéré un retournement visant à pénétrer le monde académique dans le but de faire du renseignement, sous la forme de rapports ethnographiques visant les peuples ciblés, les tactiques et les stratégies afin que les loyautés locales et nationales soient détruites. Le Pentagone signe des contrats avec des chercheurs en sciences sociales afin d’élaborer des « cartes sociales » permettant d’identifier des leaders et des groupes susceptibles de recrutement au service de l’empire. Par exemple, le « champ de recherches » académique sous contrat du Pentagone a comme objectif de démontrer les moyens par lesquels les pratiques religieuses et les rituels traditionnels peuvent être pris en main pour faciliter la conquête impériale par le biais de méthodes de guerre décourageant les peuples conquis d’accorder leur appui à des mouvements de libération nationale. Plutôt que de confronter l’occupant impérial avec pour objectif celui de rétablir la souveraineté nationale, les stratégies « d’opération de guerre » visent à amener les peuples à se concentrer sur « des questions locales ». Ainsi il y a plusieurs « projets de recherches » financés par le Pentagone qui sont censés être menés à bien par « des universitaires en uniforme ». 

 

Le Pentagone est sérieusement engagé dans une stratégie de construction impériale militaro-académique, allouant environ 100 millions de dollars US pour conclure des contrats avec des collaborateurs universitaires, et pour financer de multiples projets de « recherche » à travers le monde et visant comme cibles des États, des mouvements et des communautés.

 

« L’Initiative de recherche Minerve » (MRI) 

L’Initiative de recherche Minerve (MRI) constitue le plus grand, mais non le seul, programme de recherche financé par le Pentagone visant à promouvoir la construction impériale. Le MRI a abouti à soutirer, par le biais de contrats, des chercheurs liés aux « lupanars académiques » généralement considérés comme prestigieux, y compris des chercheurs vétérans pris à l’hameçon et des néophytes ambitieux parmi les assistants doctorants ou jeunes docteurs. Ces « chercheurs pour l’empire » sont en général engagés pour au moins quatorze projets. L’argent du MRI a attiré un large assortiment d’universitaires, psychologues, politologues, anthropologues, économistes, professeurs de questions religieuses, spécialistes des affaires publiques, économistes des relations du travail et même de physiciens nucléaires travaillant entre autres au MIT, à Princeton, à l’Université de Californie à San Diego, à l’Université de l’Etat d’Arizona. Ces largesses en provenance du Pentagone apportent ce que la revue Science (30 Janvier 2009, p. 576), le « Journal officiel de l’Association américaine pour l’avancement de la Science », nomme un « banquet pour le champ de ceux habitués à vivre de déchets ».

 

Or toutes les régions et groupes visés spécifiquement par les recherches « d’universitaires-Pentagone » sont des zones en conflits durables avec l’empire US ou son allié israélien, ce qui inclut l’Asie du Sud-ouest, l’Afrique occidentale, Gaza, l’Indonésie, le Moyen-Orient. Le paramètre idéologique du Pentagone, qui permet de définir le MRI, c’est la « guerre contre la terreur », ou ce qu’on appelle désormais des « Opérations d’urgences outremer » qui constituent son nouveau fac-simile sous la présidence d’Obama.

 

Le MRI montre un intérêt spécial pour les universitaires qui peuvent viser le champ des organisations arabo-musulmanes et leurs activités, afin d’étudier et de développer des méthodes « visant à diffuser et influencer le discours musulman anti-radical ». En d’autres termes, le MRI établit des contrats de recherches académiques qui permettront au Pentagone de pénétrer les communautés musulmanes, de co-opter leurs leaders et de les transformer en collaborateurs de l’empire.

 

Le MRI ne constitue pas seulement un mécanisme de « soft power » – une bataille d’idées – il engage des universitaires des USA dans un des secteurs les plus brutaux de la guerre coloniale. Par exemple, les Équipes de terrain de sciences humaines (Human Terrain Teams – HTT) financées par le Pentagone, et qui opèrent en Afghanistan sont profondément immergées dans l’identification et les interrogatoires-tortures des combattants suspectés d’appartenir à la résistance, des civils qui sympathisent avec eux et des membres des familles élargies et des clans. Un des Professeurs de psychologie de l’Etat à San Francisco qui figure sur les fiches de paie du MRI, et qui a une longue habitude de liens avec les opérations de contre insurrection du Pentagone, est profondément mêlé aux « études sur les émotions visant à enflammer ou à réprimer les mouvements dirigés par une idéologie ». Des opérations de renseignement secrètes ont été profondément menées dans le but « d’enflammer » l’hostilité entre les communautés chiites et sunnites en Irak occupé, au Liban, en Iran et en Afghanistan. Les techniques de torture et d’interrogatoires musclés, employées au Moyen-Orient et en Afghanistan, s’appuient sur des études académiques portant sur la vulnérabilité culturelle et émotionnelle des musulmans, et sont utilisées par les enquêteurs militaires US ou israéliens afin de « casser » ou de causer de profondes dépressions mentales chez les activistes opposés à l’occupation (« réprimer les mouvements idéologiques »).

 

Deux professeurs étasuniens ont été sollicités et assurés de recevoir des fonds importants dans le cadre du MRI, Eli Berman de l’Université de Californie à San Diego et Jacob Shapiro de Princeton qui travaillent avec des universitaires israéliens spécialisés dans la contre insurrection afin de rechercher comment l’Etat juif pourrait manipuler les communautés palestiniennes « dans le but de contrer des mouvements de masse comme le Hamas » (Op. Cit. Science, 30 janvier 2009).

 

Berman et Shapiro ont leurs propres ambitions de construction impériale académique, en profitant de la distribution des largesses du Pentagone et de ses programmes de construction impériales à but militaire. Avec l’argent du Pentagone, Berman déclare « je serai en état de superviser et de lancer des recherches à travers le monde entier, en partenariat avec des organisations supplémentaires, ainsi que d’y joindre des étudiants post-doctorants de même que de nombreux étudiants diplômés. Nous serons ainsi en état d’obtenir des résultats plutôt en terme d’années que de décennies ».

 

C’est là la version contemporaine du Dr. Strangelove qui, dans sa version de contre insurrection instantanée cuisinées par un réseau mondial d’universitaires en uniforme, pourrait aboutir à empoisonner l’atmosphère académique – selon à peu près le même scénario qu’à l’époque où d’autres professeurs « Bermans » avaient utilisé l’Université d’Etat du Michigan, le MIT, Harvard et d’autres établissements scientifiques pour développer des techniques ayant comme mission la recherche sur et la destruction des mouvements de masse existant pendant la guerre du Viêt-Nam. Le danger et l’appât des fonds du Pentagone en direction des chercheurs est particulièrement aigu aujourd’hui, à un moment de dépression économique et d’image pseudo-progressiste du régime Obama. Les renflouements consentis en faveur de Wall Street et l’effondrement des marchés boursiers US ont réduit les apports financiers aux universités, ce qui a eu pour résultat d’entraîner une réduction drastique des budgets académiques, des salaires et des fonds consacrés à la recherche, en particulier ceux consacrés aux recherches qui n’ont pas de liens avec le secteur militaire ou celui des affaires. Le double discours du régime d’Obama parlant de paix et relevant les budgets militaires, augmentant le nombre de troupes en Asie du Sud-ouest et étendant les sanctions contre l’Iran peuvent séduire des universitaires qui se justifieront en citant les discours de paix du président. Le Pentagone a organisé en août 2008 un atelier visant à assurer des recrutements stables au MRI, sous la façade d’une « ouverture complète et d’une adhésion stricte à la liberté académique et son intégrité ». En conséquence, le Pentagone soutient avoir reçu 211 demandes de la part d’universitaires cherchant à obtenir une place dans la cuvette impériale.

 

Malgré le succès proclamé par le Pentagone dans sa recherche d’universitaires, des signaux opposés apparaissent dans le monde académique, en particulier à la lumière des kidnappings, des tortures et des interrogatoires de milliers de musulmans et d’activistes menés par les Forces spéciales à travers le monde, et qui ont reçu un large écho public, y compris aux Etats-Unis. Hors des milieux d’extrême droite, on a constaté une réticence très répandue parmi les chercheurs à être associé à un gouvernement identifié aux abus des prisons d’Abou Ghraïb et de Guantanamo, au saccage des protections constitutionnelles US et aux guerres d’occupation à but ouvertement colonial.

 

Même dans le cas où de puissants universitaires et lobbyistes pro-israéliens ont réussi à obtenir la démission de professeurs renommés et critiques de l’Etat hébreu, ces purges vindicatives ont rencontré l’opposition ouverte de secteurs entiers de professeurs à travers tout le pays, y compris plusieurs douzaines d’universitaires juifs. Plus récemment, des centaines d’universitaires et de chercheurs aux USA, au Royaume-Uni et au Canada, horrifiés par les crimes de guerre israéliens à Gaza, ont appelé leurs universités à boycotter les institutions universitaires israéliennes et les individus collaborant avec les Forces de Défense israéliennes et le Mossad dans la destruction des institutions palestiniennes, particulièrement le bombardement des universités de Gaza.

 

En dépit de la position de principe prise par les universitaires critiques envers politiques d’Israël et des USA, des universitaires distingués qui ont défié de façon efficace l’empire à travers leurs recherches et leurs publications ne sont pas à l’abri de vengeances visant à décourager d’autres intellectuels. Un exemple récent est celui de la suspension de l’épidémiologiste médical universitaire, le Dr. Gilbert Burnham de l’École de santé publique Bloomberg de l’université John Hopkins. Le Dr. Burnham a été publiquement réprimandé et suspendu de la direction de toute recherche impliquant « des sujets humains » pour une période de 5 ans pour cause de  « rupture éthique de la confidentialité » (Science, 6 mars 2009, vol. 323, p. 1278). Les « violations éthiques » qui lui étaient reprochées se résumaient au fait d’avoir été co-auteur du premier bilan scientifique épidémiologique à large échelle de la mortalité en Irak au cours de l’invasion puis de l’occupation par les Etats-Unis, et dans le cadre duquel on a trouvé que plus de 600 000 Irakiens étaient morts de cause violente entre le moment de l’invasion par les Etats-Unis en mars 2003 et l’été 2006.

 

Le nombre de morts et de destructions qui avait été annoncé par le journal médical prestigieux « The Lancet » en octobre 2006 avait été furieusement nié par le Pentagone, mais se trouvait ainsi confirmé par les études consécutives. Les « violations éthiques » du Dr. Burnham étaient censées consister dans le fait que la transcription des noms des familles irakiennes enquêtées était incomplète par rapport aux feuilles de documentation en langue arabe. Pour des institutions comme l’Université John Hopkins, il est plus important de « protéger » l’intimité de centaines de milliers d’Irakiens sans noms morts au cours de la guerre d’agression US que de documenter les effets horribles de cette guerre sur des populations humaines. En punissant publiquement le Dr. Burnham sur la base de ces accusations forgées de toutes pièces, « l’Université John Hopkins-Pentagone » envoie un message sans ambiguïté aux chercheurs visant à ce qu’ils ne cherchent pas à évaluer ni à révéler les coûts humains réels de l’empire. L’identité de ceux qui ont été torturés ou dépossédés sur la base des politiques élaborées par les « universitaires » Minerve sera certainement gardée « confidentielle » - et très certainement cachée dans des charniers.
 

Nous pouvons supposer que le régime Obama, avec sa rhétorique sur les « missiles de paix » et ses images « populistes », apportera au Pentagone une couverture pour son recrutement d’universitaires de gauche (« liberals » selon le terme en vigueur aux Etats-Unis) visant à « travailler pour changer les choses de l’intérieur ». Démasquer le rôle de l’Initiative de Recherche Minerve du Pentagone comme constituant une partie intégrante de l’escalade militaire d’Obama constitue un défi pour tous les universitaires qui sont opposés à la construction de l’empire et qui appuient la reconstruction d’une République américaine appuyant les droits internationaux à l’autodétermination.

 

* James Petras est professeur émérite de sociologie à l’Université Binghamton de New York, USA. Il collabore entre autres avec : American Sociological Review, British Journal of Sociology, Social Research, Journal of Peasant Studies, The New York Times, The Guardian, The Nation, Christian Science Monitor, Foreign Policy, New Left Review, Le Monde Diplomatique.

 

** Texte traduit de l’anglais par Bruno Drweski et révisé par Claude Karnoouh.

Partager cet article
Repost0
17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:17

logo730

Au cours de l’année écoulée, nous serons passé du discours néolibéral le plus simpliste à une réhabilitation, très sélective du point de vue social, du rôle de la puissance publique. Au moment où, par pans entiers, des régions du monde tombent dans l’insécurité, la barbarie, la piraterie et la guerre, ce que l’agression contre Gaza vient encore une fois de démontrer. Nous en sommes donc encore à analyser comment et jusqu’où le capitalisme pourra entraîner l’humanité dans sa crise. Ce que nous faisons ici. Il faut aussi s’étonner du fait que, si le système-monde actuel vacille tant, il reste encore si faiblement attaqué. Manque de projet alternatif élaboré depuis la crise du marxisme ? D’un marxisme, qui n’a pourtant jamais depuis 150 ans paru autant d’actualité. Sans doute, mais manque aussi d’un sujet historique, d’un moteur historique, apte, pour le moment au moins, à porter un projet souhaité, crédible et mobilisateur. Vaste question qui divisera sans doute encore un temps les pessimistes « réalistes » des optimistes « idéalistes » ? Mais commençons par un état des lieux de l’effondrement…

La Rédaction


La crise économique de 2008

ou

le spectacle des derniers hommes…

-

Hiver 2009

 

Par Claude Karnoouh

 

« Why we shall read The Financial Time, because we are living in financial times », Publicité du Financial Time dans la livraison du 23 juin 2007.

 

« De toutes les races, la plus folle et la plus vile est celle des marchands, car ils se livrent à l’activité la plus vile par les moyens les plus vils : à qui mieux mieux ils mentent, se parjurent, volent, fraudent, trompent,et pourtant se font passer pour les premiers parce qu’ils ont des anneaux d’or aux doigts. Il ne manque pas de moinillons flatteurs, qui les admirent et les appellent en public « vénérables » dans l’espoir évident qu’il leur reviendra une petite portion des biens mal acquis. »1

Érasme, Éloge de la folie, collection Bouquins, Robert Laffont, Paris, 1992, p. 57 (traduction du latin de Claire Blum).

 

La crise économique apparue au mois d’août 2007 et qui explose à la fin du mois de septembre 2008, successivement crise financière, puis massivement industrielle, traduit deux moments de la même dysfonction et, à la surprise générale des spécialistes, le retour d’un refoulé, voire d’un censuré par tous les gouvernements libéraux occidentaux depuis au moins un quart de siècle, celui d’une économie politique si non keynésienne en sa totalité, à tout le moins en partie, par le soutien massif accordé par les banques centrales des États ou la BFCE aux grandes entreprises privées au bord de la faillite en raison du tarissement du crédit interbancaire par manque de liquidités. À l’évidence, l’origine apparente de cette crise est le résultat d’une action certes légale, dans le cadre de la dérégulation généralisée du commerce de l’argent aux États-Unis, mais hautement immorale2, les subprimes (en français, les prêts à hauts risques). De quoi s’agissait-il ? Au départ le problème est simple, il était question de prêter de l’argent à taux variable, sans autre garantie qu’une hypothèque immobilière, à des gens aux revenus faibles et fragiles qui souhaitaient acquérir une maison ou un appartement. A priori, la garantie hypothécaire semblait solide dès lors que depuis une vingtaine d’années les prix de l’immobilier ne cessaient de croître. Cependant d’aucuns économistes le savent, le surendettement des ménages les enchaîne à une dépendance économique extrêmement dangereuse.

 

En effet, quand au bout d’une dizaine d’années de surchauffe des prix de l’immobilier et de la construction, apparaît la surproduction, les prix de l’immobilier commencent à baisser pour les habitations de qualité médiocre, lesquelles offraient dès lors une garantie de moins en moins solide. Aussi, pour compenser le manque à gagner du prêteur en cas de non-paiement des mensualités en raison de la baisse du bien hypothéqué, celui-ci exigea-t-il une augmentation des taux des remboursements. En conséquence, à partir du moment qu’il y a surproduction, le chômage fait aussi son apparition et la paupérisation s’installe, rendant les remboursements encore plus aléatoires, voire impossibles pour des débiteurs devenus incapables de payer les dépenses les plus banales de la vie quotidienne. On est ainsi entré dans un cycle infernal s’achevant par l’insolvabilité des emprunteurs, leur expulsion des logements dont ils se croyaient les propriétaires et leur retour à la grande précarité pouvant aller jusqu’à devenir des sans-abri.

 

Au départ le modèle reproduit la politique du profit « à tout prix » imposée naguère par les pays riches aux pays à peine décolonisés : endettement maximum grâce aux prêts de capitaux à intérêts variables pour ceux-ci, et rente perpétuelle financée par les intérêts de la dette pour ceux-là. Les banquiers et les compagnies d’assurance étasuniens transposèrent ce modèle d’enchaînement des États à la dette3à l’économie domestique des ménages étasuniens, y compris les plus modestes souhaitant, (et pourquoi les en blâmer), accéder à la propriété immobilière de leur résidence. Mais pour ce faire, il fallut auparavant imposer au pouvoir politique une dérégulation générale de l’accès au crédit dans le cadre d’une théorie-propagande vantant la « sagesse infaillible de la main invisible » de l’offre et de la demande dans le domaine du libre marché des capitaux, comme si les emprunteurs possédaient les mêmes connaissances de la situation économique globale que les prêteurs et pouvaient donc se déterminer rationnellement en toute connaissance de cause ! Mensonge éhonté du néolibéralisme. Aussi, tant que la croissance économique s’autoalimentait sans accrocs notables d’une demande de logements en hausse constante et sur les mises en chantier de logements nouveaux toujours plus nombreuses, constatait-on une augmentation vertigineuse du prix de l’immobilier, y compris des immeubles de qualité médiocre. C’est pourquoi l’affaire semblait très prometteuse, une source de profits juteux ascendants, sans plus de limites aucune… Les prêts étaient garantis par les hypothèques sur des logements dont les prix s’élevaient de jour en jour, ce qui permit aux banques déliées de toute régulation, de proposer de nouveaux crédits de consommation à des gens déjà très lourdement endettés, mais assurés d’une couverture financière « sûre » du fait que « leur bien » immobilier croissait chaque jour en valeur ajoutée…

 

Mais, comme je l’ai rappelé précédemment, au bout d’une quinzaine d’années de surchauffe de la construction immobilière on arrive à la surproduction de logements neufs et au début d’une vague de chômage qui, touchant des populations surendettées, sont quasi instantanément incapables de payer leurs traites mensuelles qui s’augmentent des intérêts variables en fonction du coût du crédit lié à la dévalorisation du bien hypothéqué. Voilà le grain de sable qui a enrayé une machine apparemment très bien huilée. Toutefois cette grave dysfonction engendrée par le goût immodéré du lucre chez des gens plus que riches aurait pu se résoudre assez aisément, même si la valeur des biens saisis lors des non-paiements de plus en plus nombreux ne couvrait plus les sommes empruntées. Les emprunts demeurant impayés et les biens immobiliers finissant par ne plus avoir de valeur, le capital initialement prêté ne représentait plus que de l’argent fictif ou mieux des capitaux virtuels à l’horizon de valeur zéro puisque l’argent scripturaire (électronique de fait) ne s’appuyait plus que sur des dettes impayées et impayables.

 

Néanmoins la dysfonction eût pu s’arrêter là, certes avec de profondes conséquences locales en ce qu’elle engendrait automatiquement une grave crise du prêt hypothécaire, mais celle-ci eût été cantonnée aux États-Unis et eût pu être jugulée par le gouvernement (en l’espèce l’administration Bush fils) comme il le fit naguère (sous les administrations Reagan et Bush père) pour les faillites des caisses d’épargne de Floride ou de Californie… Or c’était sans compter avec la logique du profit poussée aujourd’hui à sa limite la plus extrême en raison de la globalisation accélérée des marchés, laquelle alimente toujours plus intensément la cupidité et le goût décuplé du lucre… En effet, pour s’assurer des bénéfices plus importants encore, deux compagnies financières étasuniennes spécialisées dans ces prêts hypothécaires, Fanny Mae et Freddie Mac, ainsi que plusieurs banques dont Lehmann Brothers (disparue à la suite de l’une des plus importantes faillites de l’histoire économique étasunienne) ont « titrisé »4ces prêts, non seulement avec la complicité tacite de l’État américain, mais plus encore, avec sa sponsorisations de fait dès lors que pour garantir le niveau de consommation étasunien après 2001, voire pour l’accroître, on assista à la mise en place de la politique hyperdéflationniste voulue par le Président de la Fed, Alan Greenspan et les patrons des grandes banques étasuniennes.

 

C’est donc cette politique qui permit les refinancements en cascade des banques et des particuliers à des taux exagérément bas, mais néanmoins variables, donc révisables, ce qui, en ce temps, semblait garantir aux bailleurs de fonds une sécurité suffisante pour le prévenir des aléas de lendemains peut-être moins sereins. Non seulement les prêts accordés aux « pauvres » ont été « titrisés », mais, pour augmenter plus encore les commissions, les intermédiaires financiers les ont détricotés, triturés, redécoupés, fractionné afin de recomposer des titres bancaires où des fractions de ces dettes étaient dissimulées derrière d’autres valeurs apparemment moins volatiles, plus solides, l’ensemble composant divers types de fonds à risques garantis par des assurances (AIG par exemple, aujourd’hui nationalisée). Aux acheteurs, ces nouveaux produits bancaires devaient apparaître de bonne qualité dès lors que des évaluations hautement positives d’agences de notations en garantissaient la solidité. Seulement voilà, ce que l’on ne savait pas, sauf les initiés (et dans le monde de la finance l’omertà fonctionne parfaitement tant que la machine produit des bénéfices), c’était d’une part que les agences de notation étaient, de fait, des dépendances des compagnies qui « titrisaient », et que, de l’autre, la SEC (Security and Economic Commission) de Wall street fermait les yeux sur cette situation, apparemment endormie ou subvertie par le succès sans précédent de ces fonds. Puisque cela rapportait beaucoup à tous les joueurs, pourquoi mettre des bâtons dans les roues à une affaire qui semblait marcher indéfiniment !

 

Mais, lorsqu’arriva le moment où les débiteurs ne purent plus payer leur mensualité et que, simultanément, leur bien immobilier saisi perdit toute valeur, ces fonds cessèrent de rémunérer les détenteurs de titres, lesquels, privés de ces hauts revenus, commencèrent à revendre en masse ces titres, entraînant la baisse de leur capitalisation boursière et donc des pertes de liquidités dans les caisses des institutions émettrices ou dans celles des intermédiaires négociant leur commercialisation à l’échelle de planétaire. Toutefois ce fut plus particulièrement aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Belgique, en Hollande, en Islande et au Luxembourg que les pertes furent colossales, c’est-à-dire au centre de l’empire économique mondial et dans ses dépendances les plus fidèles à la politique de dérégulation néolibérale la plus drastique qu’il prônait sans relâche. On était arrivé ainsi à une situation devenue intenable à l’égard de l’économie réelle, c’est-à-dire par rapport à la production des biens matériels, des services réels. En effet, l’ampleur de l’évaporation d’argent fictif des dettes mises en jeu spéculatif par la titrisation des prêts subprimes, avait fini par créer une situation d’une totale inconséquence où l’ensemble des dettes contractées par les débiteurs croissaient beaucoup plus rapidement que l’ensemble des remboursements de ces mêmes débiteurs, des pertes que les spécialistes chiffrent aujourd’hui dans une fourchette oscillant entre 2.800 et 6.000 milliards de dollars !5 L’énormité de cette fiction monétaire a entraîné une réaction en chaîne d’une telle amplitude qu’elle touche à tous les secteurs de l’économie. Aussi la série d’enchaînement des causes et des effets semble-t-elle maintenant bien connue, sauf peut-être un aspect cardinal largement dissimulé auprès du grand public, l’énorme spéculation à la baisse provoqué et par des banques et par des fonds d’investissement privés, afin de récupérer, même à perte, d’importantes liquidités de manière à se tenir prêt, le moment opportun (le kaïros de la guerre économique permanente), à saisir toutes les occasions permettant de mettre en œuvre une nouvelle surconcentration du pouvoir économique dont on devine déjà les prémisses (voir à ce sujet la recomposition du paysage bancaire décrite par ces articles : « Le big-bang des banques », in La Tribune, N° 4.018 du mercredi 15 octobre 2008 ; et encore le Financial Times du jeudi 16 octobre 2008 ; « Les banques américaines achèvent leur recomposition », Le Figaro, 2 janvier 20096).

 

Il s’agit là d’une concentration qui touche outre les banques, diverses institutions spécialisées dans le prêt hypothécaire, divers holdings, divers fonds d’investissement qui, demain, avec l’aide que les États dispensent généreusement à ceux qui n’ont fait que mener à la ruine l’économie financière, accentuera plus encore le pouvoir monopolistique d’un nombre réduit, mais surpuissant, d’institutions financières.

 

Je suppose que d’aucuns parmi les lecteurs ont remarqué que personne (et surtout pas les partis dits de gauche ou les syndicats) ne propose l’application des lois antitrust. Et pourtant, il n’est pas outrancier de voir dans cette massive spéculation à la baisse, une réelle stratégie de la monopolisation du pouvoir financier en devenir, une nouvelle lutte à couteaux tirés dans le grand style de la lutte capitaliste pour le pouvoir absolu : There will be blood ! Oui, ça va saigner pour tout le monde, et bien plus encore pour ceux qui n’y comprennent rien et n’en sont pas du tout responsables, le petit peuple des salariés, des ouvriers, des employés d’autant plus égaré que ni les partis de gauche ni les syndicats ne se sont donné la peine de leur expliquer par le menu détail les tenants et aboutissants de cette vaste escroquerie à l’échelle planétaire. On mobilise les gens pour trois francs quatre sous de plus à la fin du mois, sachant pertinemment que ces aumônes du capital seront immédiatement annulées par de multiples augmentations, mais on délaisse une véritable pédagogie de l’économie politique qui leur permettrait à coup sûr de s’orienter dans la pensée pour ensuite s’orienter dans l’action radicale… Il convient aussi d’ajouter que les directions syndicales sont le reflet de l’état général des populations, car, je l’ai souvent remarqué, beaucoup de gens ne veulent rien entendre et préfèrent, comme les autruches, s’enfoncer la tête dans le sable plutôt que regarder la situation dans le blanc des yeux. Quoi qu’il en soit, c’est lors de crises de cette ampleur que l’on constate combien les syndicats et les partis de gauche ne sont que les pompiers chargés d’éteindre au plus vite, ici et là, dans une complicité tacite avec le pouvoir capitaliste, la lutte de classe ou, à tout le moins, ce qui pourrait en faire surgir les prémisses.

 

Cependant, ce qui doit aussi occuper le penseur critique une fois qu’il a planté le décor et disposé les principaux acteurs de la crise, c’est le soudain basculement des chantres et des praticiens du libéralisme à tout va dans la mise en place d’une sorte de keynésianisme affadi jamais vu depuis un demi-siècle. Ainsi, à ma grande surprise, j’ai entendu un responsable connu pour son intransigeance libérale et déréglementaire, vanter sur un poste de radio français consacré à l’information les vertus de l’intervention de l’État dans l’économie et celles du capitalisme social ! Je n’en crus pas mes oreilles ! J’ai même cru rêver éveillé ! C’est pourquoi il faudrait, une fois pour toutes, reconnaître la vérité de cette remarque avancée il y presque un siècle et demi par Marx : à la question qu’est-ce que le capitalisme, sa réponse fut simple, limpide et juste, « Le capitalisme c’est la privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes ». Jamais la formule n’a sonné aussi juste que dans la manière dont les gouvernements européens et celui des États-Unis tentent de résoudre la présente crise. Aussi le titre de l’article de Frédéric Lordon publié dans Le Monde diplomatique (octobre 2005, Paris) décrit-il parfaitement la réalité : « Le jour où Wall Street est devenu socialiste ». On ne le peut mieux dire pour démontrer la vaste escroquerie du libéralisme économique dont nous sommes les témoins quotidiens et les victimes, escroquerie qui, au demeurant, dépasse de très loin celle de la « grande braderie à l’Est » que j’avais décrite naguère avec Bruno Drweski.7Le plan de sauvetage de l’économie mis en place par les gouvernements européens de la zone euro met en jeu 1.700 milliards d’euros d’argent public pour recapitaliser les banques, garantir les prêts interbancaires et tenter de recréer une nouvelle fluidité du crédit, à peu près l’équivalent du PIB de la France ! À cette somme énorme, il convient d’ajouter les diverses aides sectorielles, en particulier celles allouées à l’industrie automobile et à l’ensemble de la chaîne des sous-traitants. Il y a moins de six mois, les mêmes gouvernements vantaient encore les vertus du marché le plus libéral avec le moins d’État possible ; il y a moins de six mois, les mêmes gouvernements dont celui de la France, proclamaient que les caisses de l’État étaient vides pour mettre en place des plans d’urgence contre l’extension de la pauvreté, pour renflouer partiellement les caisses de la sécurité sociale ou celles de l’assurance-maladie ou de l’assurance chômage, etc. Il n’y avait donc pas d’argent pour les institutions publiques chargées de l’entraide, de la santé, de contrer le chômage engendré par des politiques industrielles dirigées par une seule obsession : le retour sur investissement le plus rapide possible grâce auquel on met en œuvre les pressions les plus rigoureuses sur les salaires, l’augmentation drastique de la productivité et des heures supplémentaires, la légalisation générale du travail dominical et, last but not least, les délocalisations des entreprises dès lors que les salariés se montreraient par trop réfractaires et indociles…8

 

Comment en est-on arrivé là quand tous les experts, tous les spécialistes patentés (par exemple les professeurs d’économie et les chroniqueurs de la presse ad hoc), les « intellectuels » médiatiques dans le rôle de « moi-je-sais-tout-sur-tout » (en italien tutologo), n’en pouvaient mais de vanter les bilans en forme d’apothéose des revenus des banques, des institutions financières, des fonds d’investissement, des « prêts à haut risque » (subprimes), des indices boursiers ? À l’évidence, il y a le travail acharné de l’hybris des effets de la technique sur les échanges boursiers à l’échelle planétaire, la miniaturisation de l’électronique, la surpuissance des microprocesseurs et donc les ordinateurs ayant permis la simultanéité des échanges boursiers vingt-quatre sur vingt-quatre entre toutes les bourses du monde et vers toutes les bourses du monde. Il y a tout autant la radicalisation de la convoitise et de la cupidité engendrées par cette dynamique du profit sans limite dont témoignent les énormes sommes d’argent empochées (salaires, primes et stocks options défiant les gains moyens des salariés de tel ou tel pays) par un petit monde de grands gestionnaires.

 

Si le pouvoir aveugle et le pouvoir absolu aveugle absolument, alors les marchés mondiaux déréglés aux mains d’affairistes identiques à des escrocs (cf. l’escroquerie pyramidale planétaire dont Bernard Madoff n’est que la face apparente de l’iceberg), les opérations boursières sur des fonds de crédits sans plus aucune base matérielle (sans au moins l’appui du rapport travail/production/profit du capitalisme industriel, en bref sur la relation différentielle mesurable entre valeur d’usage/valeur d’échange), les primes faramineuses accordées aux dirigeants (capitalisme du management), aux prévisionnistes et aux brokers, la manne financière qui coule à grands flots sans plus aucune limite éthique, tout cela résume l’incarnation de l’hybris du capitalisme de troisième type, celui qui a accompli la plus massive déréalisation de l’argent et, simultanément l’aveuglement de ceux qui en jouent et en jouissent le plus intensément. Aussi, comme les femmes du sérail à la veille de l’implosion de l’Empire ottoman, inconscientes que se jouait la fin d’un empire et de ses mœurs, ou comme la cour de Versailles le 13 juillet 1789, tous ces hauts responsables de banques, d’institutions financières, de caisses d’assurances, d’épargne, tous ces dirigeants de holding et de hedge funds, tous les créateurs de modèles mathématiques prévisionnels, tous les brokers, tous ceux-là, l’ensemble des agents de l’hybris de la techno-finance ont-ils perdu le contact avec la banale réalité quotidienne de la majorité des citoyens. Il faut cependant noter que les vagues de mise à pied des salariés, l’augmentation massive et très rapide du chômage ne semble affecter les comportements des citoyens des divers pays concernés au premier chef par la crise économique, rien ne semble préparer les signes avant-coureurs d’une quelconque révolution.

 

Il faut le reconnaître, c’est parmi les créateurs cinématographiques étasuniens que nous trouvons les mises en garde contre les enjeux mafieux de la bourse dans un excellent film, Wall Street, plus tard contre le vrai capitalisme, sans foi ni loi, dans un véritable chef-d’œuvre, There will be blood. Sous l’empire de salaires et de primes n’ayant plus aucun rapport avec le travail réel des acteurs économiques et l’expérience de la majorité qui subit des tensions extrêmement fortes sur les salaires, ces gens de la finance, une petite minorité représentant environ 5 % de la population mondiale, ont perdu de vue le fait qu’en raison de leur fonction économique, ils appartenaient eux aussi à la société au sein de laquelle ils devraient , pour leur part, œuvrer à l’amélioration du bon gouvernement selon la vieille formule de la théologie politique et de la philosophie politique idéaliste (Jean de Salisbury, Saint Thomas d’Aquin, Marsile de Padoue, Locke, Hume, Adam Smith, Rousseau et Kant). Toutefois, dès lors que l’essence même du capitalisme, le profit sans limite ni règle, sans l’impératif catégorique de quelque valeur transcendantale9, toujours sauvage en ses pratiques réelles et ses visées ultimes (non masquées par une propagande quelconque), se peut déployer sans contrainte (étatique, éthique et législative) pour une plus-value toujours plus forte, les dégâts sociaux engendrés à l’échelle de la planète sont de plus en plus gigantesques (et le seront plus encore demain). En effet, le sauvetage du système économique mondial avec des fonds publics envisagés par le monde développé et les plus puissants des pays émergents (G.8, G.7, G.4, G.20) ne vise qu’à renflouer des banques et des holdings qui précisément ont failli à leur rôle social minimum (je précise, minimum) : d’une part, déterminer le juste prix des valeurs industrielles et, de l’autre, s’enrichir certes, mais tout en enrichissant le monde pour le plus grand bien de tous.

 

Quel est donc ce monde où des milliardaires comme Bill Gates, Warren Buffet, Murdoch, Roman Abramovitch, Soros, ces princes arabes, concierges d’un pétrole qui ne leur appartient même pas, ces hommes d’affaires chinois ou indiens aussi avides et cupides, vaniteux et gaspilleurs que les autres, ces dictateurs africains conduisant leur pays à la ruine économique et humaine sont possibles ? Combien faut-il de miséreux pour un enrichissement quasi incommensurable ? Combien de bidonvilles, d’hommes et de femmes obligés de vendre un rein pour survivre ? Combien d’enfants contraints au travail esclave ? Combien de jeunes filles et d’adolescents prostitués pour une telle richesse ?10Comment certains osent-ils continuer à parler de progrès, hormis lorsqu’il s’agit de technologie ? Encore une illusion métaphysique à l’œuvre dans un monde politico-académique moribond. Or, le capitalisme c’est cela, et rien que cela : l’arrogance du déploiement techno-financier du capital sans horizon de pensée, c’est-à-dire plongé dans l’incapacité de penser ce qui le rend possible, c’est-à-dire l’origine de ses principes théoriques et pratiques qui réalisent ses fins réelles et authentiques : en d’autres mots, incapable de penser son Dasein. Au bout du compte (si on peut le dire ainsi !), l’essence de l’étant du Capitalisme n’est, en dernière instance, que l’une des incarnations du nihilisme, l’autre se nomme la Technique, ensemble ils composent l’apothéose, l’accomplissement terminal et l’achèvement (comme on achève les chevaux !) de la métaphysique.

 

Nous avons tous remarqué, à tout le moins dans les pays européens développés, combien les divers partis qui se prétendent de gauche, voire d’extrême gauche (sauf par moment Lutte ouvrière en France et des groupuscules assez isolés comme les journalistes de Junge Welt en Allemagne) sont soit demeurés silencieux soit n’ont su que proférer des banalités, des clichés et des slogans éculés, incapables de saisir l’aspect nouveau de cette reconfiguration du capital d’une part, et, de l’autre, de la subjectivité des divers acteurs. Malgré quelques gesticulations grotesques dans diverses chambres de députés ou de sénateurs, ils se sont comportés comme les infirmières du capitalisme plongé dans la détresse… Aucun n’a fait une quelconque référence à un renouvellement de la lutte de classe, à tout le moins aux mises en place de prémisses possibles… Mais nous avons aussi remarqué la passivité du peuple qui semble assommé par les flots d’informations catastrophiques déferlant journellement sur tous les médias. « Arrêtez de nous donner de mauvaises nouvelles » se plaignait un auditeur interviewé sur une radio périphérique certes aux ordres, mais, dans une situation contrôlée c’était pareil : « la crise c’est pour les riches pas pour nous ! » affirmait accoudé au bar de mon bistrot préféré un ouvrier sirotant son Côte du Rhône en bleu de travail. Quant à moi je regarde ces manifestations d’abrutissement et d’ignorance comme la meilleure preuve de la réussite du lavage de cerveau et de la lobotomie réalisés au cours de quarante ans de propagande libérale déversant son mépris pour l’État-providence ? La majorité des hommes de la modernité tardive paraissent donc tétanisés dès lors que semblent menacées leurs aspirations à l’hyperconsommation (c’est aussi l’un des motifs des révoltes des banlieues, la frustration consumériste) preuve supplémentaire qu’il n’y a plus de sujet de l’histoire porteur d’aspirations révolutionnaires ou, à tout le moins, de contestations radicales. Pourtant certains commentateurs croient le trouver ce sujet renouvelé, par exemple chez les sans-papiers (Alain Badiou en France, le Parti Rifundazione communista en Italie), d’autres dans les révoltes des banlieues (divers groupes anarchistes ou des dissidents du Parti communiste français). Illusions évidentes pour qui s’est entretenu sérieusement (et non spectaculairement) avec ces gens et n’hésite pas à appeler un chat un chat… Les sans-papiers (et comment les condamner a priori et a posteriori !) n’aspirent qu’à devenir les petits-bourgeois conformistes du système socio-économique qui les accueille, car, soyons-en assurés, c’en est fini depuis belle lurette des émigrations de militants révolutionnaires… Quant aux révoltés des banlieues, s’ils perçoivent les injustices dont ils sont les victimes (objectivation de leur situation), ils cassent et brisent sans aucun discernement comme autant de consommateurs frustrés (subjectivation de leur vision du devenir). Enfin, si certains placent, une fois encore, leurs espoirs dans les nouvelles luttes engagées par des pays en voie de développement, en voie de recolonisation ou en passe d’être attaqués par « l’empire occidental » (les résistants irakiens, afghans, palestiniens, l’Iran, le Venezuela de Chavez ou la Bolivie de Morales), il ne peut s’agir, au-delà d’une solidarité verbale réelle et respectable, que d’une rechute dans l’illusion tiers-mondiste des années 1970. Certes ces conflits suscitent des difficultés à l’Empire, certes ces combats, surtout au Moyen-Orient coûtent fort chers aux néocolonisés (voir la disproportion des pertes entre les Israéliens et les Palestiniens pendant la guerre de Gaza), mais ils n’entament pas l’essentiel de son pouvoir…

 

Le sujet historique de la critique radicale étant apparemment absent, force nous est de constater que la mise en crise du capitalisme hyperlibéral globalisé est sortie de son centre vital, de son déploiement logico-pratique et de son échec momentané, sans qu’aucune action contestatrice externe puissante n’en vienne à révéler ni l’immoralité essentielle ni la cruauté des effets… Crise monétaire certes, mais plus encore crise dite systémique, car au début du mois d’octobre 2008 c’est bien l’économie réelle, le capitalisme industriel (de fait la production des biens et des richesses réels, la transformation dans le rapport réel du travail à la matière) qui est atteint au cœur même de l’empire (voir l’état de son industrie automobile)… Après la crise du crédit, il y a la menace d’une récession majeure déjà présente, d’une crise de confiance massive et générale qui engendrera une crise de la légitimité de la démocratie de masse représentative. D’où les mesures monétaires d’urgence aux coûts pharaoniques dont nous sommes les témoins et les bailleurs de fonds ; d’où, ne l’oublions point, la mise en réserve d’énormes forces de répression, bureaucratiques, policières et militaires, au cas où des révoltes sociales surviendraient ! À l’absence du sujet historique de la contestation radicale, correspondent les discours asthéniques (je n’ose dire stupides) de la plupart des partis de gauche qui répètent à satiété : « il faut moraliser le capitalisme ! ». Or, Monsieur Soros, le grand spéculateur, dans un ouvrage encensé par la critique officielle outre-Atlantique11, ne disait pas autre chose des luttes féroces entre mafias politico-économiques de l’ex-Europe communiste à propos du vol de la propriété publique. Toutefois, venant de lui, c’était, comme le dit dans la langue verte un proverbe français, « l’hôpital qui se fout de la charité ! ». « Moraliser le capitalisme », l’affirmation est grotesque, elle ressortit à une vision platement réformiste qui sert à dissimuler la nature réelle du capitalisme, cette essence qui lui permet de toujours se dépasser, non pas comme Aufhebung, car il ne réduit pas ses contradictions par la négation de la négation, il les surmonte momentanément par la fuite en avant vers l’infini-indéfini (esprit du-toujours-plus, du record, toujours plus de développement, de monnaies en circulation, d’objets fabriqués, de gaspillages, d’extractions, d’énergie, de gigantisme architectural, etc.)12, par la croissance exponentielle du rapport capital/production-travail/profit et du profit réinvesti en commerce de l’argent autoreproductif, avec comme impératif catégorique le retour sur investissement à la vitesse sidérale que lui offrent les possibilités d’ubiquité des techniques électroniques. Le capitalisme n’est pas « hégélien », le capitalisme est algébrique et hyperbolique. Sa logique ne peut jamais s’appuyer sur des catégories morales (comme le crut l’économie politique idéaliste et Max Weber en la confondant avec celle du protestantisme) ; sa logique est fondée sur une courbe algébrique aux variables en permanente mutation, pour sans cesse outrepasser l’asymptote qu’un état antérieur lui avait assignée. Dès lors, le silence maintenu sur cette essence, nouvelle omertà de ceux qui font fonction de gauche politique en Europe (ne parlons pas des États-Unis !), renforce l’absence de critique radicale et contribue au maintien des peuples dans ce que Kant eût nommé le « sommeil dogmatique des ténèbres ».

 

Serait-on arrivé à être les témoins-acteurs de l’incarnation de ce que Nietzsche nomma le dernier des hommes, aujourd’hui l’homme de l’hyperconsommation, du chômage massif, et de ces immenses bidonvilles qui peu à peu meublent une planète ruinée et enténébrée ? Il faut, me semble-t-il, répondre par l’affirmative à cette question. En effet, rien ne me semble pouvoir sauver la société de la modernité tardive de l’accomplissement de la catastrophe qui, selon celui qui demeure le vieux maître d’une lucidité extrême, Heidegger, a déjà eu lieu de longue date… Aussi les formes politiques qui se préparent seront-elles à la mesure de la généralité et de la globalité de la crise, une radicalisation des totalitarismes du XXe siècle selon l’un des modèles prévisionnels possibles (il y en a sûrement d’autres) formalisé par Gérard Granel dans un texte mémorable « Les années trente sont devant nous ».13

--------------------------------------------------------------
Notes:

1 Si l’on remplace « moinillons flatteurs » par « intellectuels stipendiés », d’aucuns comprendront toute l’actualité du texte d’Erasme.

2 C’est un bel exemple explicitant pour ceux qui l’auraient oublié la différence entre légalité et moralité que l’on peut reformuler aussi sous la forme du paradigme classique de la philosophie politique, légalité/légitimité, thème central de la tragédie de Sophocle, Antigone…

3 C’est ce modèle même que des économistes conséquents, spécialistes du tiers-monde comme Samir Amin ou Georges Corm, dénoncent dans les pages de leurs ouvrages.

4 Titriser : verbe forgé sur le substantif « titre » (boursier), il signifie transformer une entité ou une fraction de cette entité quelconque en une valeur côtée en bourse. Dans le cas qui m’occupe, les dettes sont devenues des valeurs spéculées sur les places boursières du monde entier …

5 Sur le sujet de la dette, de sa formation et sur l’impérative nécessité de sa résolution dans un proche avenir voir l’article de Nial Ferguson dans le Financial Time, 19 décembre 2008.

6 Ainsi on notera une fois encore le gigantisme des opérations financières. En effet, après l’achat de Merill Lynch par Bank of America, celle-ci devient « la plus grosse division de gestion de fortunes du monde avec 20.000 conseillers financiers et 2700 milliards de dollars d’actifs ».

7 Claude Karnoouh et Bruno Drweski, La Grande braderie à l’Est ou le pouvoir de la kleptocratie, Le Temps des Cerises, Aubervilliers, 2005.

8 Un industriel de l’est de la France a eu le culot (c’est le moins que l’on puisse dire) de proposer aux salariés alsaciens qu’il souhaitait licencier, de partir en Roumanie où il délocalisait son entreprise et d’y être rémunéré au niveau des salaires ayant cours dans ce pays, soit environ une perte des trois-quarts de leur pouvoir d’achat ! Exactement l’inverse de ce qui fait l’attrait de l’expatriation pour les cadres industriels, financiers ou techniques…

9 A ma connaissance, en Europe, seul le chef de l’Église luthérienne allemande, l’évêque Wolfgang Huber, président du conseil de l’Église évangélique, a critiqué nommément les dirigeants des institutions financières qui prônaient comme but suprême de l’activité professionnelle le pur profit monétaire, en l’espèce il s’agissait de Josef Ackermann, chef exécutif de la Deutsche Bankmoney-making) en « une sorte d’idolâtrie ». Cf., Financial Time Weekend, samedi-dimanche, 27-28 décembre 2008). accusé de transformer le bénéfice des opérations boursières (

10 Cf., Mike Davis, Planet of Slums, Verso, Londres, 2006 (en français, Le Pire des mondes possibles, La Découverte, Paris, 2006).

11 Georges Soros, The Crisis of Global Capitalism. Open Society Endangered, Public Affairs, New York, 1998.

12 Les anticommunistes stupides (pas même primaires) dont Stéphane Courtois représente en France la figure emblématique, n’ont jamais compris ou jamais été à même de comprendre tant leur aveuglement était puissant et leur ignorance immense, que les régimes communistes participaient eux aussi de cet esprit du toujours-plus ou, selon l’heureuse expression d’Hannah Arendt venue de son maître Heidegger, du « tout est possible » propre à l’essence de la modernité. C’est même cela qui détruisit au cœur du projet soviétique l’espoir d’une nouvelle société (d’une nouvelle cité idéale) dont un temps ils furent d’authentiques porteurs ; mais l’espoir fut corrodé et à la fin détruit par l’inexorable nihilisme des incarnations techno-scientifiques de la modernité qu’il contribua, lui aussi, à mettre à feu. (cf., Claude Karnoouh, Postcommunisme fin de siècle, L’Harmattan, Paris, 2000, et L’Europe postcommuniste, L’Harmattan, Paris, 2004).

13 Gérard Granel, « Les années trente sont devant nous », in Etudes, Galilée, Paris, 1995.

Partager cet article
Repost0
17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:14

logo730

 

Goerges Labica manie ici l'humour et l'ironie. Nos lecteurs ont remarqué que notre revue privilégie, indépendamment des styles et des opinions, les articles qui poussent à porter un regard critique sur nos sociétés engourdies dans la torpeur d’une crise de la pensée et de l’action. Parmi les victimes collatérales de l’affaissement intellectuel contemporain, l’humour, l’ironie et le style littéraire arrivent sans doute en première place. En plus de vivre dans la misère et la précarité envahissantes, il nous faut encore supporter l’ennui sans limites rabâché par de piètres sires. Si, à la veille de mai 1968, « la France s’ennuyait », celle des bons mots du « général », alors que dire aujourd’hui ? C’est donc avec un intérêt mêlé de joie que notre rédaction a reçu ce « conte » au style très « voltairien », qui laisse le champ ouvert à des possibles ou à des échecs, à des impasses ou à des perspectives. Il décrit ce que nous voyons tous, ici ou là, mais que peu osent encore percevoir dans sa logique « globale ». Ce « conte » est un appel à rompre avec tous les faiseurs d’illusions sans plus aucun talent, un appel à conquérir tous les pouvoirs sur ceux qui ne peuvent plus rien, sauf préserver leurs privilèges en poussant les uns contre les autres à coup de décervelage systématique et de fragmentation sociale organisée.                                                                  

La Rédaction

 

 

La supérette

-

 Hiver 2009

 

Par Georges Labica *

 

 

1. Jetés hors de chez eux par la crise des subprimes, quelques familles étasuniennes avaient décidé de s’associer, en mettant en commun les économies qui leur restaient. Après avoir examiné diverses hypothèses et réfléchi à divers projets, ils étaient tombés d’accord pour ouvrir une supérette, dans la petite ville, où ils avaient été contraints  de chercher refuge, après la perte de leur logement et pour certains, celle de leur emploi. Le modeste bâtiment, qu’ils avaient, en bonne partie, restauré eux-mêmes, se situait dans la périphérie, à proximité donc de cultures maraîchères. Ce qui leur avait permis, dès l’ouverture, d’offrir à l’achat des marchandises, essentiellement légumes et fruits, à un moindre coût, puisqu’ils n’avaient recours à aucun intermédiaire, grossiste ou transporteur. La clientèle ne se fit pas attendre et son nombre grossit rapidement. Ils purent, par conséquent, s’agrandir et diversifier leurs rayons, de la boucherie charcuterie aux conserves et aux produits de ménage, en passant par les condiments, les pâtes, le riz, etc. Ils avaient aussi un étal de fleurs. Ils assuraient eux-mêmes la marche de leur commerce. Hommes, femmes et même adolescents, en dehors des activités scolaires, s’étaient distribué les tâches. Les uns assuraient, avec leurs propres véhicules, l’approvisionnement direct, les autres les ventes, la maintenance, les relations avec les producteurs et la publicité. Ils avaient choisi de se mettre en autogestion. Ils s’étaient, pour ce faire, constitués en association de membres égaux. Leur assemblée prenait toutes les dispositions assurant le fonctionnement de la chaîne, un trésorier élu se voyant chargé de la comptabilité générale, des salaires, équivalents pour tous, et de la répartition des gains entre les familles.

 

Leur succès leur valut très vite les inévitables tentatives de grandes surfaces cherchant à prendre le contrôle de leur entreprise, soit sous la forme d’acquisition-fusion, soit sous la forme de gérance. Des banques, en dépit de la période de sécheresse des crédits, due à la crise, allèrent jusqu’à leur proposer des fonds, pour les aider à ouvrir des succursales, ou pour leur permettre de créer une société par actions. Leur notoriété prit toutefois une envergure plus considérable en parvenant jusqu’au sommet de l’Etat. Non seulement, ils reçurent des félicitations appuyées, mais ils furent donnés en exemple à toute la nation pour le courage dont ils avaient fait preuve dans l’adversité. Leur réussite, à elle seule, fournissait la preuve qu’il était possible à chacun de surmonter la crise, fût-ce grâce à des initiatives d’inspiration « socialisante », et que le « rêve américain » n’était pas mort. Nos « socialistes » quant à eux, ne se laissèrent ni émouvoir, ni, moins encore, acheter. Ils déclinèrent même l’invitation qui leur était faite de se rendre à Washington.

 

Tranquillement, sans éclat, ni forfanterie, ils firent école, ils « contaminèrent » comme ils disaient in aparté. D’une part, ils essaimèrent, en ouvrant en effet des succursales qui menaçaient, à leur tour les gros concurrents, et dont ils gardaient strictement le contrôle. D’autre part et surtout, c’est leur modèle qu’ils exportèrent. Les avantages économiques, pour l’offre comme pour la demande, du système autogestionnaire, firent des émules et s’étendirent à bien d’autres formes de commerce, de la mécanique à l’immobilier déliquescent et, peu à peu, à la gestion, au point que des services à caractère public et même des municipalités envisagèrent de l’adopter, nonobstant les difficultés et les résistances de plus en plus fortes, qu’ils rencontraient. Tant le désarroi et la méfiance envers le système, produits par l’ampleur de la crise, commençaient à travailler le soubassement social.

 

2. Quelques six mois auparavant, de singuliers faits divers avaient défrayé la chronique, passionné les médias et jeté le plus grand trouble dans les milieux  politiques. Banques et banquiers en avaient été les vedettes, à leur insu. Quelques cas apparurent significatifs.

 

Deux individus de belle tenue s’étaient présentés, une fin de matinée, à la banque X, et avaient demandé, avec des airs fort sérieux, à en rencontrer le fondé de pouvoir, pour une affaire de la plus haute importance. Une fois en sa présence, ils l’avaient contraint, sous la menace de leurs revolvers, de signer plusieurs gros virements à des comptes numérotés domiciliés à l’étranger. Ils l’avaient assuré qu’en cas d’appel à la police ou de non exécution, dans les deux jours, lui-même et sa famille s’exposeraient aux plus grands dangers. L’opération ayant été accomplie, la presse fut informée et rapporta l’événement, avec, comme à son habitude, force détails de son cru. La police dut, dans un temps assez bref, convenir de l’échec de l’enquête qu’elle avait ouverte concernant les détenteurs des comptes ainsi alimentés.

 

Presque au même moment, le directeur d’un Hedge Fund, dont le siège, véritable bastion électronique, occupait une immense villa dans la banlieue de X, fut kidnappé dans des conditions ténébreuses. Il aurait été enlevé à sa sortie d’une boîte de nuit privée, après avoir congédié ses gardes du corps. La rançon exigée, de plusieurs millions de dollars, devait être livrée sous les cinq jours, sous peine d’exécution. Le temps imparti étant écoulé et les associés n’ayant pas jugé bon de réunir la somme, le directeur fut effectivement exécuté. Son corps fut retrouvé au petit matin devant le siège d’un journal, un calicot su sa poitrine déclarant : « Ainsi qu’annoncé, M. X a été jugé et condamné pour les milliers de victimes, imputables à ses pratiques de rapine spéculative. Le système qui l’a couvert et qui cherche à sauver ses pairs du désastre qu’ils ont eux-mêmes provoqué, ne restera pas impuni. Sa destruction est désormais engagée ».

 

Un important PDG appartenant au complexe militaro-industriel fut séquestré dans sa propriété, avec sa famille et ses employés, par un groupe d’hommes s’étant introduits chez lui, à la faveur de la nuit. Sous la menace de leurs armes, ils avaient réuni l’ensemble des occupants et enfermé dans leurs appartements l’épouse et les enfants, en tant que garants du respect de l’interdiction de communiquer avec l’extérieur, tous les moyens de s’y employer (téléphones et ordinateurs) ayant été soit confisqués, soit mis hors d’usage. Ils réquisitionnèrent le personnel, afin d’entreprendre des travaux autour de chaque bâtiment du domaine. Un certain nombre de trous furent creusés, à l’intérieur desquels furent alternativement déposées des mines et des bombes, reliés à un dispositif de commande mobile. Alertées par des collaborateurs, préoccupés par l’absence de leur patron, et par l’impossibilité d’entrer en contact avec son domicile, les forces de police se déployèrent pour procéder à un encerclement serré. Aux sommations de leurs chefs les invitant à se rendre, moyennant la promesse d’un sort négocié, les étrangers répliquèrent en exigeant le dépôt, sous 24h, devant le portail d’entrée, d’une somme tout à fait considérable. Au cas contraire, ils provoqueraient l’explosion de la maison, avec tous ses occupants. Etant précisé que rien ne devrait être tenté sur la personne qui irait recueillir les fonds. Ils s’éclipsèrent sans laisser de traces.

 

3. Le rapport entre ces braquages et autres enlèvements avec les créateurs de la supérette n’avait rien d’évident, aucun élément d’enquête ne permettant de l’étayer. Il se trouva cependant que des financiers flairèrent le rapprochement, considérant le décalage entre les réalisations et les capitaux engagés. Mais il ne s’agissait là que d’une hypothèse, qui, de surcroît, avait valeur générale, d’autres faits analogues s’étant produits dans le pays. Par contre, certains amis du groupe, qui connaissaient ses réelles disponibilités financières, s’étaient étonnés de la rapidité avec laquelle s’était opérée l’extension de l’entreprise. Mais ils y voyaient un modèle plutôt qu’un délit, le désir de répéter l‘opération à leur compte l’emportait largement sur celui de la condamner.

 

4. De telles pratiques criminalo-entrepreneuriales se multipliaient dans d’autres pays, sans qu’il soit possible évidemment de faire le départ entre les purs actes de banditisme et les procédés de compensation de la part de victimes de la conjoncture. Il apparaissait  que, pour la première fois, aux yeux du plus grand nombre, les masques étaient tombés. Le système capitaliste en tant que tel était enfin considéré comme responsable d’une situation qui entendait faire payer la crise par les citoyens contribuables,  et en exonérait ceux là mêmes qui l’avaient provoquée.

 

Le prétendu « retour de l’Etat » confirmait l’étroite complicité unissant politiques, hommes d’affaire et maffieux de tout poil. Les Conseils d’administration de la classe dominante agissaient conformément à leur vocation. Après avoir assuré la pression sur les salaires, qu’exigeaient le service du néolibéralisme et de la concurrence « libre et non faussée », indispensable à « l’autorégulation »  du marché, ils volaient au secours des prédateurs à coup de centaines de milliards, qu’ils avaient déclaré introuvables pour satisfaire les moindres demandes sociales et qui représentaient les fruits du travail. Les préposés à l’idéologie, arrogants ou crétins, s’empressaient de renverser leurs discours de la veille ou de l’avant-veille. Du « nous l’avions bien vu venir » aux « nationalisations » et autres mesures « socialistes », à coiffer un Bush de la casquette de Lénine, comme on l’avait dit, on découvrait que le destructeur par excellence, le capitalisme mondialisé, prenait la figure de l’héautontimoroumenos baudelairien, du bourreau de soi-même, qui pouvait, de son propre mouvement en effet, se détruire lui-même, mais en détruisant ceux qui avaient vocation à le détruire. C’était à qui réformerait, refonderait ou moraliserait le capitalisme, rendrait « honnête » le marché, sanctionnerait les parachutes dorés, mais se contenterait de surveiller les opérations spéculatives et modérer le recours aux paradis fiscaux. Toujours est-il que la résignation à une fatalité qui gouvernerait le monde économique comme la pesanteur le monde physique, entendons les « lois du marché » assimilées aux lois de la nature, dont les gourous sans vergogne prédisaient les effets, à la manière des météorologues le temps qu’il avait fait la veille, cette résignation était à l’agonie. Désormais, on voyait la grimace derrière la bonne mine, autrement dit les coupables, telle cette théorie de personnages tout-puissants, - banquiers, assureurs, PDG, hauts fonctionnaires, conseillers, directeurs du Trésor ou de la Caisse des dépôts, sortant du cabinet d’un président de la République, où ils venaient d’autopsier leur propre cadavre, ou bien, de l’étage au-dessus, les brochettes du G 20, ou du G 8, se demandant s’ils allaient être condamnés au rôle de fossoyeurs. L’ennemi, les ennemis avaient des visages sur lesquels on pouvait mettre des noms.

 

C’en était fini de l’abstraction du « patron »,  du « chef », ou de « l’exploiteur », aussi bien que des « réformes allant dans le bon sens », de « la réduction du chômage », de la « sauvegarde du pouvoir d’achat », etc. Des institutions étaient enfin directement identifiées comme les associations de malfaiteurs qu’elles étaient depuis leur création, - OMC, FMI, BN…Les milliers de victimes occasionnés par leurs diktats en faveur de l’acquittement des intérêts de la dette et de la « bonne gouvernance » avaient beau être invisibles, ou rendus tels, ils n’en demeuraient pas moins des laissés pour compte, promis à la misère ou à la mort. Concurremment se forgeait la conscience des immenses réservoirs de force que représentaient les masses, face à une minorité de décideurs, qui, il est vrai, disposaient du pouvoir, des moyens d’information/inculcation, de l’argent et des armes. Mais que pourraient-ils, « quand tous les pauvres s’y mettront » ? Les pauvres pauvres, toujours plus nombreux dans les grandes démocraties, les USA, par exemple, avec près de 50 millions, ou la France avec 7 millions dont 2 millions d’enfants, auxquels s’ajoutaient les précarisés et les « travailleurs pauvres », découverts par la sociologie post-moderne, et tous les hors droits (migrants, sans papiers, sans logement, tous les handicapés d’une société à deux vitesses), lesquels, à leur tour, prenaient rang parmi ces centaines de millions de travailleurs dressés, il est vrai aussi, les uns contre les autres, par une impitoyable compétition entre grands groupes impérialistes.

 

5. Il eut été bien étonnant, et de fait complètement inattendu, qu’une telle masse se dressât dans l’unité, l’harmonie et la raison, de façon pacifique. Le couvercle de la marmite, à peine soulevé, ce fut le bordel, l’anarchie, faisant pendant à celle du marché, le tourbillon général qui emporte les esclaves dont les chaînes tombent, les déportés tirés des camps, les enfants loups mis en présence des hommes, tous hagards, égarés, ne sachant quelle conduite tenir devant la situation nouvelle. En réalité, aucune métaphore ne tenait vraiment, c’était pire, car le ressort déclenché était celui de la fureur et du ressentiment. D’une colère poussée à la haine. Le modèle de la supérette ne pouvait faire école et l’adoption de l’autogestion, au moins dans un premier moment, ne dépassait pas le local. Libre cours fut donc laissé aux règlements de comptes, du cassage de gueule du petit chef au saccage du bureau directorial. Reconnu dans la rue, tel député corrompu, tel animateur de télévision conifiant l’opinion, tel élu prévaricateur ou concussionnaire, tel flic ripou, cogneur ou raciste, tel « patron voyou » (label officiel), tel éditorialiste de la presse à la botte, tel « intellectuel » cire pompes, et, bien entendu, tel agent immobilier ou courtier d’affaire, subissait un ramassage sans sommation, du horion ou du crachat au coma. Responsable, pas responsable ? Et de quoi ? Questions rendues obsolètes. On pensait à Marat déclarant que le nombre de sacrifiés par la révolution  était sans commune mesure avec les interminables théories de cadavres dues à la royauté.

 

A noter que pour des raisons de révérence débile mais dûment intériorisée, vedettes du sport comme du grand et du petit écran, vautrées cependant sur des revenus équivalents à plusieurs milliers de SMIG, se voyaient épargnées. Eclataient également des émeutes spontanées, provoquées par la faim ou le dénuement,  sous la forme de bris de commerces et de pillages de supermarchés. Luxe et opulence, passés de l’offense à la provocation, se traduisaient en attaques contre telle boutique de mode, tel restaurant et tel hôtel réservés au gratin. La crise étant mondiale, comme on sait, et s’aggravant de jour en jour, il n’y eut pratiquement pas de pays soustrait au grands charivari social, les expressions et mouvements de violence variant de l’un à l’autre en fonction des situations vécues, i.e., de l’accumulation des frustrations et des sévices subis. On imagine sans mal combien les choses pouvaient être différentes, selon qu’il s’agissait de la Sierra Leone, du Pérou, de la Grande-Bretagne, du Sri Lanka, de Dubaï ou de la Serbie. Ici, en Afrique par exemple, des insurrections populaires se trouvaient manipulées par des chefs de guerre désireux de se substituer aux régimes en place ; ailleurs, en Asie du Sud-est, une répression féroce s’abattait sur les manifestants, faisant de nombreux morts et blessés et remplissant les prisons ; ailleurs encore, en France, les forces de l’ordre recevaient, au nom de l’union nationale contre le recours à la violence, le soutien de la gauche comme de la droite ouvertement associées pour l’occasion. Dans les campagnes latino-américaines, les paysans révoltés étaient écrasés par les milices privées des latifundistes, comme jadis ceux de l’Europe médiévale par les mercenaires féodaux…Des groupes avant-gardistes, ou d’extrême gauche, s’inséraient dans le mouvement par des actions spectaculaires. Le PDG de M…, couvert de millions pour avoir ruiné son entreprise, était abattu devant son domicile, un ministre de l’intérieur gardé en otage pendant une huitaine. Un tir de bazooka, à partir d’une voiture, frappait le siège du patronat. Des résidences secondaires de très grand standing étaient incendiées. Des bombes, placées de nuit par des nageurs sous-marins, sous la coque de voiliers ou de cabin cruisers, estimés à des valeurs insolentes, provoquaient l’explosion de bassins réservés à la plaisance. Dans la conjoncture, en dépit des indignations des classes politiques toutes « sensibilités » confondues, ces diverses actions revêtaient un sens qu’elles n’étaient jamais parvenues à posséder auparavant, en périodes considérées comme calmes. Elles contribuaient à la prise de conscience et inspiraient la nécessaire extension des luttes.

 

6. La crise gagnant en malfaisances, avec l’accroissement de fermetures d’entreprises, les licenciements massifs, la dégradation  du pouvoir d’achat et, plus généralement, des conditions d’existence (travail, santé, éducation, logement, loisirs), le creusement, d’un mot, de toutes les inégalités, à coups d’injustices, de discriminations et de flicages, il apparaissait de plus en plus clairement, aux yeux d’un nombre et plus en plus étendu de personnes, que le laminoir de la crise ne laisserait rien en l’état et que le retour à la situation de départ, jugée « normale », était interdit. Il ne s’agissait pas seulement des travailleurs, des pauvres et des exclus, les couches moyennes étaient également touchées : les commerçants ; les professions libérales ; les petites et moyennes exploitations agricoles ; les PME de l’industrie et de l’artisanat, asphyxiées par le manque de crédits et, en tant que sous-traitantes, par la faillite des multinationales.

 

La lave ne cessait de monter dans le volcan social. Après une période tâtonnante et marquée de réactions isolées et sporadiques, elle déferlait dans les avenues des métropoles en courants énormes qui envahissaient tout et rendaient vaines les tentatives pour les contenir et, moins encore, les contrôler. Les effectifs de police, toujours renforcés, étaient débordés et, avec eux, l’ensemble du système sécuritaire, aussi sophistiqué ait-il été. Les désertions de militaires appelés en renfort proliféraient. Edifices et sièges officiels, Bourses, Centres de radiotélévision, commissariats, ministères, jusqu’aux palais présidentiels, se voyaient emportés et investis par les foules. On était à des lieues des comptes gouttes protestataires qu’une gauche, au bout de ses lâchages, lâchetés, et complicités avec le pouvoir, prétendait offrir aux mécontentements, avec ses délégations, pétitions, manifestations, à la fois formelles  sectorielles et fugaces, et grègrèves sans lendemain. Devant le brutal surgissement de classes en lutte, les histrions autoproclamés représentants du monde ouvrier et des forces populaires, étaient évacués comme des scories. A l’instar de ce qui s’était passé à toutes les périodes historiques révolutionnaires, le mouvement affirmait ses propres exigences et produisait ses propres leaders. La radicalité était à l’ordre du jour, qui établissait à quel point un fossé s’était creusé entre l’opposition creuse et complaisante d’une « classe politique » de gauche, qui ne parvenait plus à se distinguer elle-même de son homonyme de droite, et la conscience que les masses avaient prise de l’intolérable d’une situation, révélée par la crise en cours dans sa pleine vérité.

 

Aussi n’était-ce pas l’Etat qui faisait retour, mais bien le politique, enfoui sous le néo-libéralisme, et rétabli dans son rôle, par ceux-la mêmes, les exploités, qui en étaient les légitimes détenteurs et les .garants. Les silenciados, comme on dit fortement en Amérique latine, prenaient ou reprenaient la parole. La détresse claquait comme un drapeau. Bandeaux et menottes se détachaient tout seuls, comme des peaux mortes. Des enfants, descendus de leurs tas d’ordures, rencontraient une dignité, toute neuve.  La volonté populaire se substituait aux injonctions des actionnaires. Avec elle, la violence émancipatrice réaffirmait sa nécessité, contre les palinodies consensuelles qui ne la condamnaient, et avec quelle conviction !  qu’afin d’en réserver le monopole au pouvoir et, partant, de sacraliser l’ordre dominant. Les bourgeoisies en place, solidement assises sur le socle de l’intouchable propriété privée, jouissaient de la sorte de toute liberté pour gouverner par les peurs, qu’elles suscitaient constamment, et  l’invention de terrorismes, qui masquait les atrocités du leur. D’où, relancé par le Patriot Act, sur le prétexte des Twin Towers, le perfectionnement incessant des dispositifs sécuritaires - satellites de surveillance, réseaux d’écoute, caméras, Echelon et Edwige, succédant au Gladio, prolifération et toute-puissance des services de renseignements, visant l’incarcération idéologique « citoyenne » et la répression de toute contestation, surtout sociale, le tout n’ayant nulle autre signification que celle d’une guerre aux pauvres, auxquels on assimilait l’ensemble des dominés. La débâcle imputée à l’éclatement de la « bulle financière » était en train de rendre inopérant tout ce bataclan.

 

7. Ladite débâcle du capitalisme mondialisé était-elle pour autant assurée ?

 

Parvenus à la nouvelle étape de leur globalité, en tant qu’ils étaient mondiaux et qu’ils entraînaient des foules, les mouvements anti-systémiques n’en présentaient toujours pas moins  de fortes disparités. Sans prétendre à un tableau géopolitique complet, il était possible de faire quelques observations, passibles d’être rapidement remises en question par de nouveaux développements. Les nations  dites « occidentales » et « démocratiques », les plus frappées parce qu’elles formaient l’épicentre du séisme, renouaient avec leurs traditions de luttes sociales. En Europe de l’Ouest, la conscience de classe s’arrachait de la léthargie, où l’avait plongée l’alternance de régimes libéraux, sociaux-démocrates ou « socialistes », et rendait au monde du travail son initiative politique. En France, particulièrement, tout se passait comme si le patrimoine historique des révolutions refaisait surface, pour se débarrasser d’usurpateurs clownesques inféodés au service du profit. Compte tenu de leurs spécificités, il n’en allait pas autrement pour l’Allemagne, qui tenait enfin sa réunification ; pour le Royaume Uni, où les dockers triomphaient de Thatcher and Co ; pour l’Italie et pour l’Espagne, qui parvenaient, au terme de plusieurs décennies d’ersatz, à se débarrasser, l’une du fascisme l’autre du franquisme ; pour le Portugal, lui aussi insuffisamment désalazarisé, revenait vers ses œillets ; pour la Grèce, qui échappait au filet de Yalta…. L’exemple le plus significatif peut-être était donné par les Etats-Unis, où l’on assistait à une véritable résurrection de ce qui avait été jadis la classe ouvrière la plus dynamique du monde. Se trouvaient comme effacées les décennies d’abrutissement et de supercheries du bipartisme, la dernière ayant coïncidé avec l’éclatement de la crise. En Europe de l’Est, une nouvelle génération, qui ne se sentait nullement comptable des errements du passé, remettait ses pas dans ceux des anciens, sans partager leur nostalgie, mais convaincue qu’ils n’avaient pas eu tort. Dans les pays scandinaves, où les tensions n’atteignaient pas des seuils aussi critiques, les choses paraissaient devoir se dérouler moins brutalement. L’Espagne, l’Irlande et l’Islande, que des politiques plus proches de l’aventurisme étatsunien avaient mises davantage mat en point, se voyaient contraintes de s’engager dans des voies plus radicales.  Dans le grand corps russe, 17 remuait encore. La fange des oligarques spoliateurs et des politiciens restalinisés n’en avaient plus pour longtemps. Les contre révolutions perdaient leur couleur. Elles passaient de l’orange au rouge. Les pays d’Amérique latine, qui avaient déjà pris de l’avance en matière de bouleversements politiques et qui étaient rodés au congédiement expéditif de gouvernements fin pourris se préparaient à franchir une nouvelle étape. La révolution bolivarienne gagnait comme un feu dans le maquis. Des régimes qui s’étaient vus contraints de liquider les ultimes traces de leurs dictatures et s’étaient distanciés du tyran du Nord, étaient mûrs pour des transitions, dont ils possédaient plus que les prémisses. Qui sait si le sous continent indien, de son côté, n’allait pas, la fantasmagorie de la non-violence définitivement  écartée, épouser le modèle népalais ? On aurait dit que le monde arabe, quant à lui, n’attendait qu’une étincelle. Ses masses déchaînées, au sens propre comme au sens figuré, par le coup qu’ajoutait la crise à la somme de leurs servitudes, défenestraient leurs satrapes, aussi cruels qu’imbéciles. La violence était à son comble : palais incendiés, militaires et policiers lynchés, ministres et ex-hauts responsables lapidés, spéculateurs pendus sans procès. Non seulement la justification religieuse n’avait aucune part aux événements, mais les islamistes, qui tentaient de détourner la colère à leur profit, se voyaient rejetés, en tant que futurs oppresseurs, tout aussi libéraux que ceux qu’ils prétendaient combattre. Le peuple palestinien, une fois encore, semblait faire exception. Rompus à toutes les formes d’oppression, ses bourreaux, bloqués dans leur fanatisme, disposaient désormais sans obstacles des moyens d’une extermination complète, avant leur propre disparition. L’Iran, qu’un tir atomique israélien n’avait pas encore frappé, reprenait sa marche vers la démocratie, bloquée par le régime des mollahs. L’Asie, en dépit de différences de situations non négligeables, mais encore incertaines quant à leur déroulement, représentait, du moins pour le moment, une zone plus paisible, grâce aux capacités, valables surtout pour la Chine, qu’offrait le fait d’avoir engrangé la plus énorme quantité de dollars et d’avoir un niveau de consommation extrêmement bas. La reprise de la Longue Marche néanmoins était moins éloignée qu’il ne paraissait. Le Japon voisin rencontrait la chance d’en finir avec son hyper capitalisme féodal. L’Afrique, laminée par des formes d’exploitation qui avaient pris le relais des coloniales en les aggravant, écrasée par la dette, déchirée par des rivalités « tribales », orchestrées et rythmées par les divers impérialismes en compétition pour l’accaparement de ses richesses, se donnait toujours comme la part maudite de l’humanité. On avait l’impression qu’elle hésitait, ou se sentait impuissante, entre une violence subie, dont on savait à quel point elle avait été meurtrière, et une violence volontaire, dont, en la quasi absence de forces organisées et de leaders irréprochables, le risque ne pouvait être écarté de manipulations internes pourvoyeuses de nouvelles épreuves. Devrait-elle attendre, de la part d’un « Occident » lui-même libéré, la sollicitude et les solidarités dont elle avait été si férocement privée ?

 

8. L’avènement d’un « autre monde », cette fois, dans le réel et non plus dans des élucubrations mystificatrices, était à l’ordre du jour, à travers ces soulèvements sans précédent, répondant à une crise elle-même sans précédent du capitalisme. Mais on ne pouvait pourtant faire bon marché de l’extraordinaire réserve de nuisances des classes dominantes.

 

S’imposait, en premier lieu, la considération  de cette donnée que le capitalisme, tout au long de son histoire, était toujours parvenu à surmonter ses propres crises. L’actuelle, par son caractère proprement inouï, dans sa profondeur (elle touchait la totalité du système) et dans son extension (elle était planétaire) échapperait-elle à la règle ? A voir le nombre, la qualité et l’ampleur des dispositifs mis en place pour lui faire face et la surmonter, il s’avérait prudent d’en douter et de tenir, jusqu’à la preuve, encore hésitante, du contraire, qu’il n’y avait décidément  pas d’infarctus des modes de production. Marx, qui était pourtant convaincu qu’il fallait que creusât la « vieille taupe », autrement dit que le « fossoyeur » prolétarien remplît son office, n’avait pas écarté l’hypothèse d’une mortelle rupture d’anévrisme. La suite en a tranché. Sans revenir à 1929, dont les Etats-Unis sortirent par leur participation à la guerre plutôt que par le New Deal, il suffit de prendre quelques cas dans la kyrielle des crises qui se sont succédées simplement depuis les années 80 du siècle dernier, ce qui ne fait qu’une trentaine d’années. En octobre 1987, le krach boursier avait concerné les Etats-Unis et l’Europe ; en 1988, la faillite provoquée par les junk bonds avait déjà suscité l’intervention de l’Etat des E.U, qui avait ponctionné 500 milliards de dollars dans les caisses d’épargne ; en 1991, la bulle financière avait crevé au Japon ; en 2000, le même phénomène avait provoqué une catastrophe en chaîne, des scandales Enron, Wordlcom et Vivendi, jusqu’à la tourmente argentine de la fin 2001. Aujourd’hui, la mobilisation générale avait été décrétée chez les pays riches, les émergents se contentant d’un rôle d’observateurs.

 

 Dans la confusion d’ensemble, puisqu’au sein même de la communauté européenne, malgré les rodomontades unitaires, chaque pays tirait la couverture à soi, c’était à qui, des financiers, des cuistres de l’économie et des think thanks, proposerait les mesures les plus audacieuses, afin de s’en sortir aux moindres frais. Un unique point d’accord : il fallait sauver le capitalisme. On ne regardait pas aux moyens, quitte, sans états d’âme, à brûler ce qu’on avait encensé, - l’apologie du marché, les déréglementations, les privatisations, la flexibilité et les délocalisations ou les succès des traders et autres golden boys les plus rapaces. On ne craignait pas de dénoncer, comme si elle n’avait été qu’un accident de parcours, dans la spéculation financière, la perversion du système, à laquelle une bonne thérapie permettrait de recouvrer la santé. Encore était-il notable qu’en plein effondrement, diagnostiqué comme tel, que d’avisés charognards pariaient sur l’avenir, s’empressaient d’acquérir logements et commerces en déshérence. L’Etat lui-même n’escomptait-il pas tirer des profits substantiels des participations qu’il prenait dans des banques et des entreprises moribondes ?

 

Car, le capitalisme n’a pas de politique qui lui soit inhérente. La démocratie est le régime, qui sans doute lui convient le mieux, en ce qu’il lui laisse les coudées franches,  mais il a prouvé, à de nombreuses reprises, qu’il sait y renoncer, quand sa survie est en cause, par le recours à des formes autoritaires dissimulées, à la dictature franche et ouverte ou aux fascismes. Le capitalisme d’Etat, ce monstre qu’il n’avait cessé de vilipender,  ne lui faisait plus peur, sous la condition, bien entendu, de socialiser les pertes dues aux capitaux « toxiques » et de garder la haute main sur l’Etat.

 

Divers scenarii se présentaient comme possibles. Le premier, au début de l’insurrection de masse, et provisoirement encore dans certains cas particuliers, avait consisté à édifier un barrage de mesurettes, qui desserraient certaines contraintes (TVA, par exemple), en promettaient d’autres contre les nantis (primes patronales, impôts sur la richesse), procédaient à des « nationalisations », de fait inévitables, ou promouvaient à grand fracas des avancées prétendument « démocratiques ». Ce scénario de compromis social, tablant sur le retour au calme, avait dû rapidement céder le pas à la proclamation d’un état d’urgence ne reculant devant aucune disposition répressive. Les bourgeoisies acculées avaient jeté toutes leurs forces dans la bataille et opposaient leur potentiel ultra perfectionné de violences à la violence populaire, armée de son seul nombre et de sa volonté de libération. L’état de servitude consentie, une fois balayé par l’agressivité de la crise, l’unique issue politique demeurait l’Etat de classe reposant sur son propre poids. Que si, par le plus grand des miracles, les capi di tutti capi capitalistes avaient renoncé à leur hégémonie, qui se serait plaint de l’économie de sang versé ainsi rendue possible ?

 

9. Il n’existait donc pas d’autre alternative à la barbarie que le socialisme. Le paradoxe, pour ne pas parler de brutale contradiction, avait surgi en toute lumière entre la nécessité d’en finir avec le capitalisme, qui paraissait enfin à portée de main, et l’absence de forces susceptibles de la porter. La situation pouvait être dite révolutionnaire, à l’échelle du monde entier, grâce précisément à la « mondialisation », mais ses opérateurs potentiels ne l’étaient pas. Ils demeuraient ligotés par leurs bourgeoisies dans un système auquel, à de rares exceptions près, tout l’éventail des « gauches » s’était soit soumis, soit rallié. Les mouvements de masses, par leur propre dynamisme, avaient ruiné les consensus les mieux indurés et rendu à la lutte de classe ses propriétés de vecteur international. Les réseaux de communication, eux aussi mondialisés, ne se substituaient pas aux luttes, comme l’avaient cru, de bonne ou de mauvaise foi quelques songe-creux, mais ils possédaient l’avantage de leur servir de porte-voix, en diffusant partout expériences et solidarités. Au point de réplique où elle était parvenue, l’effervescence planétaire, quel qu’ait été le degré atteint au sein des différentes conjonctures, libérait une espérance, qui n’avait pas non plus de précédent. Le temps des foyers vite éteints, aussi bien que celui des transitions avortées et des révolutions dévoyées, touchait à son terme. Il devenait loisible de penser que c’était dans les métropoles mêmes où il était apparu, s’était épanoui et avait exercé sa domination mondiale, que le capitalisme courait le plus grand danger. Au bout d’un siècle et demi d’une histoire gavée de fureurs, de peurs et d’errements de toute espèce, Marx finirait peut-être par avoir raison. Le processus révolutionnaire, si malmené, si controuvé hors de sa terre natale, allait triompher, comme annoncé, mais longtemps démenti,  dans les pays les plus développés économiquement,  politiquement, où les affrontements  de classe avaient épousé les formes les plus radicales. Ayant abattu la Bête, ils auraient alors à proposer au concert de nations égales le modèle le plus antinomique de celui qu’ils avaient imposé, des siècles durant, dans les larmes et le sang. La fondation, de la démocratie, serait enfin la tâche commune. Les premières mesures adoptées dans les situations nationales en voie de libération s’y employaient.

 

Dans la guerre provoquée par la crise, cette hypothèse possédait la probabilité la plus haute. Elle donnait, pour la première fois, à l’alternative d’un ordre international de justice et de progrès sociaux, sa chance réelle. Son échec se payerait des plus graves régressions et d’un nouvel esclavage. Sa victoire, sur laquelle misait une prudence confiante, marquerait en effet la fin de la préhistoire de l’humanité.

 

* Georges Labica: Philosophe, Professeur émérite, Université de Paris X, France.

Partager cet article
Repost0
17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:11

logo730

 

Ce texte aborde une question a priori étroite, celles des limites que rencontre aujourd’hui la stratégie militaire choisie par les États-Unis, mais, par ce biais, il nous montre à quelles limites plus « globales » cette puissance est arrivée. L’auteur revient sur le passé en montrant que les puissances anglo-saxonnes, de tradition maritime, ont depuis longtemps préféré les stratégies d’évitement, aviation en particulier, pour diminuer le plus possible le nombre de morts dans leur propre camp, augmentant simultanément celui des civils ou des « alliés ». Les État-Unis ne peuvent donc pas s’appuyer sur un peuple qui accepterait de prendre des risques importants au nom de « ses valeurs », c’est pourquoi ils doivent donc essayer de trouver dans les pays conquis, des alliés acceptant de se sacrifier pour eux. On sait ce qu’il advint de la stratégie de Nixon et de Kissinger de « vietnamisation » de la guerre, aussi peut-on penser que la stratégie similaire appliquée au « Grand Moyen-Orient » est loin d’être gagnée. D’autant plus que, cette fois, comme le montre l’auteur, la crise financière globale aidant, les moyens matériels nécessaires à la stratégie de suprématie aérienne devant accompagner « l’indigénisation » des guerres commencent à manquer. Sans mentionner que les forces d’appoints sont souvent pénétrées par les réseaux de renseignement des résistances locales qui n’attendent que le moment opportun pour pousser les troupes « alliées » à retourner leurs armes. Scénario d’ores et déjà envisagé par les militaires. 

Cet article montre aussi que, à côté des limites financières auxquelles semble être arrivé le système « global », l’efficacité des forces aériennes nord-américaines est mise à mal, non seulement à cause du manque grandissant de moyens, du coût excessifs de l’entretien, mais aussi du processus de concentration capitalistique qui s’est produit au sein du complexe militaro-industriel, comme dans tous les autres secteurs de l’économie …Concentration qui, d’ailleurs, se poursuit intensément à l’ombre des « aides » nationales et internationales consenties en raison de la crise par les pouvoirs publics en faveur des intérêts privés les plus puissants.

On pourrait conclure de tout cela que le destin de la puissance nord-américaine et de ses alliés est scellé, ce que l’échec israélien au Liban en 2006 semblerait avoir confirmé. Probablement, cependant, il faut prendre en compte le fait que Washington a toujours magistralement su jusqu’à aujourd’hui, faire payer les coûts de ses entreprises par la planète entière, y compris par ses victimes. Rien ne dit qu’il n’en sera pas de nouveau ainsi, tant de sociétés ayant été effrayées par le développement de l’insécurité et d’un terrorisme aveugle, dont on ne voit pas les sources, mais qui font qu’elles s’accrochent à « l’unique » puissance « manifeste »… souvent à la source de leurs malheurs. Constatons aussi que toutes les forces rebelles à l’ordre-désordre dominant, dans leurs diversités, anti-impérialistes, anti-néo-colonialistes, anti-libérales, anti-capitalistes, alternatives, révolutionnaires, internationalistes, nationalistes, etc. voient aujourd’hui s’ouvrir devant elles un boulevard qu’elles osent rarement emprunter.

Par manque d’analyse théorico-pratique et de stratégie, par manque de vision d’avenir, par manque de projet alternatif élaboré, par manque de capacités de renouvellement conceptuel ou manque de capacités matérielles, ou, enfin, par manque d’enracinement populaire ou national. Ce qui pose la question : existe-t-il, aujourd’hui, un sujet historique en état de rassembler ne serait-ce que dans un des pays mal contrôlé par « l’empire » les populations qui rejettent ce contrôle ? Nous percevons en détail dans cet article les effets de la crise du « modèle capitaliste anglo-saxon » imposé à la planète, et, en conséquence, le fait que sa force de moins en moins évidente ne se maintient qu’en raison de la faiblesse des débris des anciennes forces anti-impérialistes, des hésitations, voire parfois des peurs, des nouvelles forces potentiellement alternatives.

La Rédaction

 

 

L’airpower américaine, entre crise financière et opérationnelle

-
 Janvier 2009

 

Par Karim Lakjaa * 

 

Résumé

Les Etats-Unis vivent actuellement une crise financière majeure. Dans le même temps, l’un des piliers de leur suprématie vacille. Il s’agit de l’airpower ou puissance aérienne. L’US Air Force, la Navy et les Marinesvoient leur parc d’appareils vieillir et les coûts de maintenance s’alourdir. Les nouveaux aéronefs sont acquis en nombre limité à des prix exorbitants. Il en résulte une perte capacitaire sérieuse qui contraint les Etats-Unis à devoir s’appuyer sur des forces aériennes supplétives (irakienne ou afghane) dans la méfiance et dans l’inquiétude quant à l’issue de ces conflits.

 

Introduction

La crise financière partie des Etats-Unis accapare l’attention des médias et à travers eux l’opinion publique, tout comme l’élection de Barak Obama. Diverses causes sont avancées pour expliquer cette « crise financière occidentale » comme la qualifie l’International Institute for Strategic Studies[1] (IISS). Pour éviter la désintégration du système financier mondial, les principaux gouvernements occidentaux n’ont pas hésité à mettre en œuvre des mesures exceptionnelles. Les Etats-Unis ont ainsi injecté, malgré un 1er refus du Congrès, près de 700 milliards de dollars US dans le sauvetage de leurs établissements bancaires.

 

Cette somme est à rapprocher d’une autre : celle que représentent les dépenses liées à la « guerre globale contre le terrorisme » qui, depuis le 11 septembre 2001, a englouti 824 milliards de dollars US (171,1 milliards pour l’Afghanistan et 653 milliards de pour l’Irak[2]). Comment croire qu’il n’existe aucun lien de cause à effet entre ces deux masses financières ? Comment ne pas comprendre qu’une économie, fût-elle la 1ère du monde, ne peut entretenir aussi longtemps un tel effort militaire à un prix aussi élevé, notamment les 600 000 emplois détruits depuis janvier 2008 ?

 

Quoi qu’il en soit, cette crise financière en cache une autre tout aussi importante pour l’avenir du monde. La place des Etats-Unis sur la scène internationale doit, en effet, beaucoup à la doctrine militaire de l’airpower[3] ou de la puissance aérienne, conceptualisée notamment par Ader en France, Douhet en Italie et Mitchell en Amérique du Nord. En témoignent la Seconde Guerre mondiale (à travers les bombardements massifs de l’Allemagne, comme ceux de Dresde, mais aussi ceux de Nagasaki et Hiroshima à l’arme nucléaire), le Viêt-nam (avec les tapis de bombes larguées par les B-52), la Première guerre du Golfe de 1990-1991, l’intervention de l’OTAN contre la Yougoslavie, puis contre l’Afghanistan et de nouveau contre l’Irak. Des films retracent cette toute puissance aérienne américaine : Le docteur « fol amour » (pour les bombardiers stratégiques), Le vol de l’intruder (guerre du Vietnam), ou Top Gun (Navy).

 

La guerre du Golfe 1991 constitue, ainsi, une illustration parfaite de cette doctrine. Comme le soulignait le général soviétique Vladimir Slichenko, ce conflit « démontre que les frappes aériennes, à elles seules, façonnent les bases de la victoire. Dans l’opération Desert Storm, la puissance aérienne est la cause principale de la victoire car la supériorité aérienne a modifié le visage de la guerre dans tous ses aspects »[4]. Mais peut-être convient-il avec le lieutenant colonel J.P Hunerwadel[5] de l’USAF, de modérer un tel enthousiasme pour cette manière de faire la guerre à distance : « certains estiment que la dépendance excessive d’Israël sur la puissance aérienne contribua à la défaite apparente » en 2006 au Liban.

 

C’est donc paradoxalement au moment même où plus aucune menace n’existe dans le ciel à l’égard des 3 500 appareils US, (soit deux fois plus que toutes les armées de la planète réunies), que sa force de frappe et de suprématie aérienne connaît une crise sans précédent caractérisée par deux phénomènes complémentaires :

-         L’incapacité des Etats-Unis à maintenir leur instrument militaire aérien

-         La nécessité pour eux de s’appuyer sur des forces locales aussi modestes que les forces aériennes irakienne et afghane

Ce, sur fond d’incertitudes quant à l’issue de ces conflits…

 

1) L’INCAPACITE À MAINTENIR UN INSTRUMENT MILITAIRE AÉRIEN À UN NIVEAU CONSTANT

Cette incapacité renvoie au vieillissement du parc d’aéronefs militaires américains, à l’explosion des coûts de production et de maintenance et à la perte de potentiel opérationnel.

 

Le vieillissement du parc d’aéronefs militaires américains

Les Etats-Unis possèdent, désormais, une flotte aérienne vieillissante. Anthony Cordesman et Karl Ulrich Kaeser du Center For Strategics & and Internationak Sudies (CSIS) notent ainsi que « Les F-15 en sont au point où certains se sont désintégrés dans les airs »[6]. En effet, le 2 novembre 2007, un F-15 est tombé en pièces lors d’un vol, en raison de la fatigue de sa structure résultant de 27 ans de service. L’âge moyen des 441 F-15 est de 25,5 ans et celui des F 16 est de 16,7. Les B-52 ont en moyenne 46,6 ans et les KC-135 (avions citerne) de 46 à 48 ans selon le modèle. Les prévisions de retrait de ces derniers porteraient leur service à près de 80 ans. L’âge moyen de l’ensemble des appareils américains est passé de 10 ans en 1991 à 20 ans en 2008. Depuis 1997, l’US Air Force n’a reçu aucun nouveau bombardier.

 

L’explosion des coûts de maintenance, de vol et de production

Le vieillissement des structures des appareils engendre des conséquences quant au coût de la maintenance et de l’heure de vol. Le coût d’une heure de vol d’un F-15 a doublé en 10 ans. Cela est également vrai pour les 14 principaux types d’avions en service. De même, les coûts de productions ne restent pas stables. Le bombardier B-2B a vu son prix augmenter de 300 %. Le F22 raptor est l’avion le plus avancé technologiquement de l’US Air Force (USAF). Conçu à l’origine pour la domination aérienne, il coûte 200 millions de dollars US (150 millions d’euros) pièce. Au cours de son programme de conception, son prix a triplé. Quant au F-35, son tarif est de 90 millions de dollars US pièce. Il convient d’apprécier ces sommes au regard du prix d’un F-15 en 2000 : 54 millions de Dollars US. Le V-22 Osprey, avion à décollage et atterrissage vertical est 5 fois plus cher que le CH-46, l’hélicoptère qu’il remplace. Son coût unitaire est de 100 millions de Dollars US. Plus globalement, selon la RAND Corporation[7], le coût des armements a progressé de 5% par an, ces dernières décennies. Celui des armes incorporant de la haute technologie a cru de 10%. En 1970, le matériel et l’équipement représentaient 45% du coût d’un avion contre 62% en 2005. Cette évolution à la hausse a contraint le chef d’Etat major de l’armée de l’air américaine, le général Michael Moseley, à demander en mars 2008, une enveloppe supplémentaire annuelle de 20 milliards de Dollars US.

 

Une autre cause dans l’explosion des coûts est certainement à rechercher dans la concentration capitalistique du secteur de l’aéronautique militaire américaine. Si en 1940, il y avait 16 constructeurs, en 2008, ils n’étaient plus que 3 : Boeing, Northrop Grumman, et Loockeed Martin. La prédiction faite par Norman Augustine en 1986 semble donc se réaliser : « En 2054, le budget entier de la défense ne permettra que l’acquisition d’un seul et unique aéronef. Cet avion devra être partagé entre l’Air Force et la Navy, chacune 3,5 jours par semaine ; à l’exception de l’année bissextile au cours de laquelle il sera utilisé par les Marines, le 29 février »[8]. Vieillissement et surcoût ont une conséquence directe sur les capacités aériennes américaines.

 

 La dégradation des capacités aériennes américaines

Le nombre de F22 envisagé initialement était de 750. Il a été réduit à 183, d’où une importante perte capacitaire. Le coût unitaire du F22 est tel que l’USAF n’en percevra que 20 par an. Il faudra donc attendre 26 ans pour que les 441 F-15 soient totalement remplacés. 177 de ces avions devraient être maintenus jusqu’en 2025 ! Le général Paul Selva constate que ces avions ont été utilisés au-delà de leur durée de vie initiale[9].  Si certains appareils sont hors d’usage, d’autres seraient inutiles. En effet, pour le secrétaire à la défense, Robert Gates, « le F22 n’a aucun rôle à jouer dans la guerre contre le terrorisme »[10].

 

Quant au F-35, il ne sera pas disponible en temps et en heure pour assurer le même éventail de missions que les appareils qu’il remplace (F-16 et F-18), créant un déficit de capacités au sein de l’USAF et de la Navy[11]. Au point que cette dernière ne disposera plus d’assez d’avions pour équiper ces 10 porte-avions. Il en ira de même pour les 3 porte-aéronefs des Marines. La durée de vie des F-18 sera étendue des 6 000 heures prévues initialement à 10 000 heures pour combler le vide créé par le manque de F-35.

 

Le V-22 Osprey a été régulièrement maintenu au sol après plusieurs crash, dont l’un a tué 23 Marines. Ceux-ci ont interdit de vol leurs Osprey pendant 18 mois… L’Osprey a été déshabillé de sa protection contre les armes nucléaire, biologique et chimique. Il est donc incapable d'effectuer des manœuvres de combat. Tout au plus, peut-il manœuvrer de manière défensive. Enfin, il est impossible pour des soldats de descendre d’un V-22 à la corde, contrairement au CH-46… Or, cette capacité est fortement utilisée dans le cadre de la Global War On Terror  (GWOT).

 

Ces éléments associés à d’autres comme la fin de la « Guerre froide », conduisent à un reformatage de l’USAF. Le nombre d’avions de combat est ainsi passé de 5 783 en 1992 à 3 985 en 2000 pour atteindre 3 542 en 2008. Le nombre de bombardiers a baissé quant à lui de 276 en 1992, à 208 en 2000, et 180 en 2008. Le même processus est cours pour les avions de transport, les avions « citerne » et les hélicoptères[12]. Anthony Cordesman et Karl Ulrich Kaeser estiment en conséquence que désormais « la posture stratégique des Etats-Unis et de leurs forces armées est en danger ».

 

De même, l’Air Force Association[13] note que cette situation est singulière pour une société dont la sécurité est censée reposer sur sa capacité à projeter sa puissance militaire de par le monde afin de défendre ses intérêts vitaux et ceux de ses alliés. Or, l’acuité de la guerre contre l’insurrection en Afghanistan et en Irak rend cette situation à terme intenable. D’où la nécessité de s’appuyer sur des forces locales comme les forces aériennes irakiennes et afghanes, exprimée sans ironie par la RAND Corporation : « l’USAF sera en capacité de réduire son engagement dès que l’Iraqi Air Force (IqAF) et l’Afghan Air Corp (AAC) s’envoleront »[14].

 

2) LA NECESSITE POUR LES ETATS-UNIS DE S’APPUYER SUR DES FORCES LOCALES AUSSI MODESTES QUE LES FORCES AERIENNES IRAKIENNES ET AFGHANES

Cette nécessité résulte de la situation en Afghanistan et en Irak, du rôle actuel de l’USAF sur ces deux théâtres. Mais le transfert à ces forces aériennes risque « au mieux » de prendre du temps et se fera dans la méfiance.

 

La situation en Afghanistan et en Irak

La RAND Corporationanalyse la situation dans ces deux Etats soit comme la résultante de violences religieuses (Irak), soit comme un conflit entre seigneurs de la guerre (Afghanistan)[15]. Pour faire face à ces deux engagements, les Etats-Unis disposent de 160 000 hommes en Irak et 26 000 en Afghanistan.

 

Le World Security Institute (WSI) de Bruxelles, dans son rapport de septembre 2008 sur la situation en Afghanistan la présentait comme suit : « les engagements directs des troupes de l’International Security Assistance Force (ISAF) et de l’Opération Enduring Freedom (OEF) connaissent une escalade ». Il y aurait 10 000 insurgés en Afghanistan et de plus en plus de combattants étrangers[16]. Le commandant de l’ISAF, le général David G. McKiernan notait qu’assurer la stabilité dans ce pays est difficile car c’est l’un des plus pauvres Etats de la planète et que le taux d’alphabétisation y est d’à peine 30%[17]. Préconiserait-il l’envoi de livres et d’instituteurs en lieu et place de troupes supplémentaires ?

 

En Irak, la situation n’est guère plus brillante. 2,4 millions d’Irakiens ont fui leur pays et se sont réfugiés dans les Etats voisins. 2,7 millions d’autres sont des réfugiés de l’intérieur. Les forces irakiennes de sécurité, tous types confondus, emploient 600 000 personnes, soit 10% de la population active[18]. L’Irak occupe moins les journaux télévisés. Néanmoins, on y meurt tous les jours de façon violente et prématurée, plus qu’ailleurs dans le monde. Le lieutenant colonel Rob Levinson[19] considère de manière sceptique « le caractère décisif du dernier surge (l’envoi à Bagdad de soldats supplémentaires) ». Il ajoute que « les troupes présentes sur le terrain s’avèrent incapables d’être décisives sur le terrain ». Cela n’est pas sans rappeler un certain passé.

 

L’usage de l’airpower en Afghanistan et en Irak. De la fin de la 1ère Guerre Mondiale à aujourd’hui

Dès la fin de la 1ère Guerre mondiale, l’Irak et l’Afghanistan sont devienus un champ d’expérimentation dans le domaine de la lutte aérienne anti-insurrectionnelle. La force aérienne a été appréhendée comme le moyen de maintenir un contrôle sur le Moyen-Orient et de réduire le coût de la politique impériale britannique. En mai 1919, une tonne de bombes[20] fut larguée quotidiennement contre l’Afghanistan, principalement sur la ville de Djalalabad, et sans que les Afghans n’aient la capacité de se défendre. Un maximum de 2 tonnes par jour fut atteint. Le 24 mai 1919, Kaboul a également été bombardée. Le Palais royal fut même partiellement touché.

 

En 1920, éclatait en Irak une rébellion. Elle fut matée par voie aérienne. La Royal Air Force au cours de nombreuses missions totalisant 4 000 heures de vols, a utilisé 97 tonnes de bombes, 183 000 munitions et n’a enregistré que 9 tués, 7 blessés et 11 appareils détruits. Sur les 100 000 rebelles, 9 000 perdirent la vie. Certains furent victimes des gaz de combat de type « moutarde », voire d’armes au phosphore. En effet, Churchill d’abord comme secrétaire d’Etat à la guerre puis aux colonies se déclarait alors en accord avec l’expérimentation de gaz de combat contre « les tribus arabes récalcitrantes ». Il affirma officiellement : “Je suis fortement favorable à l’usage de gaz toxiques contre ces tribus non civilisées[21]. Le chef d’Etat major de la Royal Air Force, Sir Hugh Montague Trenchard, expliqua même que « si les Arabes n’ont personne à combattre au sol, aucune arme à récupérer, et personne à tuer, mais doivent tenir compte d’avions qui sont hors de leur portée, ils sont certains de perdre. Il n’y aura donc plus de risque d’un désastre ou de lourdes pertes comme en subit souvent l’infanterie légère dans les pays non civilisés »[22]. Une analyse fort à propos pour éclairer l’emploi actuel de la puissance aérienne en Iraq et en Afghanistan…

 

Le rôle actuel de l’USAF en Irak et en Afghanistan

Un peu plus de 80 ans plus tard, que ce soit en Afghanistan ou en Irak, la puissance aérienne a joué un rôle clé dès le début des opérations. En Afghanistan[23], après les 120 premiers jours de guerre, 12 600 sorties aériennes avaient été effectués et 7 000 tonnes de bombes et autres munitions avaient été larguées. Avec la poursuite de la guerre, cette place dans le dispositif militaire n’a pas faibli. Pour la RAND Corporation, l’airpower peut fournir une contribution majeure au succès en Irak et Afghanistan[24]. C’est un démultiplicateur d’efficacité pour les troupes au sol. Les Etats-Unis continuent à employer leur forces armées aériennes dans des opérations de combat, des missions d’entraînement, d’équipement, de conseil et d’assistance en Irak et Afghanistan. L’Air Force joue donc un rôle central dans ce cadre.

 

Sur ces deux théâtres, elle a réalisé 130 000 missions[25] de soutien aérien et 375 000 heures de vol. Anthony Cordesman[26] adresse d’ailleurs une mise en garde au sujet de cet usage massif du Close Air Support en invitant les forces armées à mettre en œuvre une très grande prudence en matière d’attaques aériennes, afin de réduire les dommages collatéraux parmi les civils et la « production » d’insurgés qui en résulte...

 

Uniquement en Irak, les Etats-Unis disposent de 300 appareils, soit 1/3 de l’ensemble des appareils de l’armée de l’air française. Ses opérations consistent en du renseignement, de la surveillance, du transport, du support aérien aux troupes au sol, de la dissuasion envers toute intervention extérieure. Mais à terme, les forces aériennes irakiennes et afghanes devront être capables de conduire des opérations de contre-insurrection, de « contre-terrorisme », de collecte et d’analyse de renseignements et de planification.[27]

 

Le renforcement des forces aériennes irakiennes et afghanes

Il s’agit notamment de montrer dans le cadre de la GWOT un visage local[28] : au sol un Afghan ou un Irakien et, dans les airs, un Américain. Déjà en 2002, l’Air Force Association notait que la puissance aérienne des Etats-Unis et leurs alliés pouvait travailler de manière efficace avec les troupes locales pour atteindre les objectifs[29]. Cependant, à terme, une partie du soutien aérien devait également être le fait des forces locales. Pour le Colonel Robin S. Read [30]de l’USAF, « développer la capacité des partenaires et en tirer avantage représenteront un élément absolument essentiel ».

 

L’Iraqi Air Force (IqAF)

L’Iraqi Air Force (IqAF) constitue une composante à part entière des forces armées irakiennes combattant aux cotés de l’armée de terre et de la marine. L’IqAF exerce 4 fonctions : le commandement et contrôle, la reconnaissance, la mobilité sur le champ de bataille et le transport. Elle dispose d’une cinquantaine d’avions et hélicoptères : 3 C130 (américains) pour le transport ; 8 SAMA CH2000, 5 CompAir 7SL, 2 Seeker, 1 Cessna Caravan pour la surveillance, le renseignement et la reconnaissance (ISR) ; 16 UH – 1 (américains) et 10 MI-17 (soviétiques ou russes) pour la mobilité tactique ; 5 Bell Jet Ranger d’entraînement. Il est à noter que les CompAir 7SL sont maintenus de manière permanente au sol pour des raisons de sécurité.

 

En décembre 2005, a été créé un groupe de travail visant à renforcer les capacités aériennes irakiennes : le Comparative Aircraft Working Group (CAWG). Ce comité a produit une étude tendant à l’acquisition par le gouvernement irakien « officiel » de 164 avions (à turbine) pour un montant de 0,5 à 2,5 milliards de Dollars US. Ce plan a été approuvé par le général Kamel Abdel Sattar Barzany, commandant en chef de l’IqAF. Mais le CAWG a limité les ambitions irakiennes. Là, où les aviateurs irakiens entendaient disposer d’une capacité d’intervention offensive, le CAWG n’a autorisé qu’ « une capacité d’attaque légère »[31]. Le département américain de la défense a accepté, en 2008, la vente de 24 hélicoptères d’attaque pour un montant de 2,4 milliards de Dollars US. En septembre 2008, le pouvoir officiel irakien a indiqué être intéressé par l’achat de 36 appareils de combat F-16 pour un montant de 3 milliards de Dollars US.

 

L’Afghan Air Corp (AAC)

Avant l’intervention militaire américaine en Afghanistan suite au 11 septembre 2001, le régime des Taliban possédait sur le papier[32] une centaine de Mig 21 et de Mig 23. L’Afghan Air Corp (AAC) n’est aujourd’hui qu’un simple élément de l’Afghan National Army (ANA). Il a pour missions : le transport de personnalités, l’évacuation médicale, le transport humanitaire, et le soutien aérien à divers ministères. Il dispose en 2008 de 21 avions et hélicoptères (contre 9 en 2007): 1 AN – 24, 1 AN – 26, 3 AN – 32 pour le transport ; 8 MI-8/MI-17 et 6 MI-35 pour la mobilité tactique ; 2 LC-39 pour l’entraînement. Il s’agit principalement d’appareils russes, qui ont pour beaucoup été modifiés lors de l’occupation soviétique afin d’être adaptés au relief afghan caractérisé par une très haute altitude. Ils sont au demeurant peu coûteux à l’usage. Néanmoins, le gouvernement afghan n’est pas en capacité de faire face aux dépenses que ces avions représentent, et encore moins au développement d’une véritable armée de l’air. Il faudra donc faire appel aux pays membres de l’OTAN et aux pays européens[33].

 

Un transfert de mission prenant du temps et accompli dans la méfiance

Il faut environ 4,5 années pour former un pilote de combat[34]. Le transfert prendra donc du temps. D’autant qu’il nécessitera pour constituer une véritable flotte opérationnelle, des moyens financiers importants, indisponibles pour le moment, notamment en cette période de crise financière. De plus, l’introduction de capacités d’attaques au sol (Close Air Support ou CAS) et de contre-insurrection (COIN) nécessitera de nombreuses précautions[35], pour deux raisons notamment.

 

Premièrement, il existe un danger que ces capacités soient instrumentalisées par des individus ou des groupes pour des vendettas familiales ou claniques, voire des luttes entre factions religieuses. L’USAF pourrait donner l’impression de choisir un camp au détriment des autres. Il y a également le risque que l’USAF soit malencontreusement prise dans les violences inter-religieuses ou claniques.

 

Pour éviter cela, l’USAF devrait créer une interopérabilité avec l’IqAF, et mettre en œuvre une procédure intégrée de définition et de validation des cibles, lui conférant une visibilité complète sur les opérations irakiennes de type CAS et COIN. Il s’agit de filtrer, et le cas échéant d’invalider les cibles. Des contrôleurs aériens tactiques, des analystes du renseignement devront donc être présents sur le terrain en Afghanistan et en Irak, même après un retrait des troupes américaines. Cela permettra de s’assurer que les cibles ne seront pas choisies en fonction d’intérêts personnels, ou de celui de groupes politico-religieux, sans parler des réseaux de résistance qui ont infiltré les forces liées à l’occupant.

 

Deuxièmement, les Etats voisins (Israël compris) de l’Irak pourraient s’alarmer du développement des forces aériennes de Bagdad, perçues comme potentiellement offensives à terme. La formation d’une force irakienne mécanisée dotée de 141 chars M1 Abrams inquiète déjà certains pays dans la région.

 

L’Air Force et l’airpower continueront donc à jouer un rôle essentiel en matière de contre-insurrection, de « contre-terrorisme », de sécurisation des infrastructures et des frontières, de dissuasion de toute attaque extérieure[36]. L’emploi de l’USAF en Irak et en Afghanistan, ainsi que dans cette région du monde se poursuivra et ira en s’accroissant, y compris dans l’hypothèse d’un retrait substantiel des troupes américaines au sol[37]. Le niveau de l’action de l’USAF pourrait être inversement proportionnel à celui[38] des troupes au sol. Le chef d’Etat major de l’armée de l’air américaine notait déjà en 2005 : « Au fur et à mesure que les forces iraqiennes montent en puissance, nous nous rapprochons d’une réduction de notre présence sur le terrain. Cependant, je ne vois pas la composante aérienne sortir du théâtre aussi rapidement »[39]. En effet, les troupes américaines au sol devraient commencer leur retrait (annoncé ces derniers jours par Barak Obama pour 2011 en Irak) bien avant que les forces aériennes irakiennes et afghanes soient en capacité d’agir de manière opérationnelle et indépendante. Ce qui fait de l’USAF, le seul acteur capable de soutenir les forces locales[40].

 

Maintenir des bases en Irak et en Afghanistan ainsi que sur le territoire de leurs voisins

Dans cette perspective, l’USAF aura besoin d’un accès à une ou deux bases que ce soit en Irak (Balad et Al Asad) ou en Afghanistan (Bagram et Kandahar) afin de mener une contre-insurrection continue, dans des coûts raisonnables[41]. Du côté de Bagdad, cette idée engendre davantage d’appréhension qu’à Kaboul.

 

Des bases établies dans des pays voisins ou proches (Koweït et Kirghizstan) de l’Irak et de l’Afghanistan seront également nécessaires, même si mener des opérations à partir de telles installations s’avère être plus coûteux, plus complexe et moins efficace. Les Etats-Unis tirent ici les leçons de la campagne aérienne contre l’Afghanistan en 2001 – 2002. Celle-ci avait ainsi été marquée par des distances importantes à franchir pour les avions américains, que ce soit ceux de la Navy employés à partir de leur porte-avions situés à plus de 700 miles du théâtre d’opérations ou que ce soit pour les bombardiers stratégiques positionnés sur l’Ile de Diego Garcia à plus de 2 500 miles. Un problème identique s’était posé en 2003 lors de la campagne contre l’Irak. Mais ce faisant la guerre du Viêt-nam serait-elle oubliée ? Lors de ce conflit, l’USAF avait enregistré 447 attaques à distance de sécurité, entraînant la destruction de 75 avions, la mort de 155 soldats et près de 1 702 blessés. La seule base de Balad en Irak a connu plus de 400 attaques à distance de sécurité. 

 

Face à cette activité des insurgés irakiens, l’opération Desert Safeside a été conduite par la force opérationnelle 1041. Au cours de celle-ci, 17 cibles de hautes importantes et une centaine de combattants ont été capturés en 60 jours. Huit caches d’armes ont été également découvertes. Le général Robert H. Holmes, le colonel Bradely D. Spacy, le colonel John M. Busch et le colonel Gregory estiment en conséquence que l’Afghanistan et l’Irak constituent du fait de « l’incertitude et (de) l’asymétrie de bataille non contiguë et non linéaires », « des lieux dangereux pour les bases aériennes » et que « les aviateurs expéditionnaires doivent (donc) se préparer pour le combat »[42]. Combat tant aérien que terrestre puisque selon leur propre terminologie, maintenir de telles bases engage l’USAF dans « une guerre terrestre »…

 

3) Les scenarii catastrophes envisagés pour l’Afghanistan, l’Irak et l’Iran

Les opérations aériennes en Irak et Afghanistan devraient cesser d’ici 2017 à 2012, à moins qu’un régime « islamiste » ou « dictatorial », c’est-à-dire opposé aux occupants, ne s’empare du pouvoir dans l’un de ces Etats ; qu’un Irak récalcitrant se dote d’armes de destruction massive ; voire que l’Iran nucléarisé n’agresse Bagdad.

 

Vers la fin des opérations aériennes en Irak en en Afghanistan entre 2017 et 2022

Les opérations CAS et COINS conduites par l’USAF devraient en principe cesser en 2017 en Irak et après 2022 en Afghanistan[43]. Dans un monde parfait… Peu d’observateurs avaient prévu la chute du mur de Berlin et dans sa foulée celle de « l’empire soviétique », l’éclatement de la Yougoslavie, et enfin les attentats du 11 septembre 2001. La RAND Corporation est donc prudente et envisage 3 scenarii basés sur ce qui est de leur point de vue le pire, comme l’avènement d’un régime « islamiste » ou « dictatorial » (baasiste) en Irak ou le retour au pouvoir des Talibans en Afghanistan. La prudence est certes de mise. Mais, cet excès de prudence en dit long quant à la situation sur les deux théâtres d’opérations ainsi que sur les chances de succès des Etats-Unis et de leurs alliés.

 

L’avènement d’un régime « islamiste » ou « dictatorial » (baasiste) en Irak ou le retour au pouvoir des Talibans en Afghanistan

 

La RANDappréhende donc un scénario qui verrait l’accession au pouvoir d’un régime islamiste en Iraq, d’un islamisme indépendant et donc différent de celui en partie au moins au pouvoir actuellement. Dans un telle perspective, le rôle de l’USAF en matière de contre-insurrection et de soutien aux troupes de ce régime serait réduit, même si ce dernier devait soutenir encore la politique internationale des Etats-Unis[44]. Toutefois, cela n’empêcherait pas Washington d’intervenir militairement contre des groupes « terroristes » dans des zones échappant au contrôle du gouvernement local, avec ou sans sa bénédiction. L’USAF n’assurerait plus la dissuasion à l’égard des voisins de Bagdad, à une exception près. En effet, la RAND préconise un accord tacite dans l’hypothèse d’une « agression » conduite par un Iran détenteur de l’arme nucléaire contre un Irak « chiite », aux velléités d’indépendance à l’égard du voisin perse[45].

 

Dans les trois scenarii (pouvoir « islamist »e ou « dictatorial » indépendants en Irak, retour des Talibans au pouvoir en Afghanistan), l’USAF réduirait sa coopération, son soutien et sa protection. Qui plus est, Bagdad et  Kaboul deviendraient davantage un objectif (comprendre une cible) de la planification militaire américaine qu’un partenaire de cette planification[46]. L’Air Force réorienterait ces vecteurs afin de dissuader les deux capitales de poursuivre des actions agressives envers leurs voisins pour certains alliés des Etats-Unis.

 

Un Irak doté d’armes de destruction massive

La RAND imagine même un 4ème scénario, porteur de dangers encore plus grand : celui d’un Irak non coopératif et doté d’armes de destruction massive, et de moyens de les utiliser (missiles, avions, drones). Dans ces circonstances, les Etats-Unis n’auraient pas d’autres choix aux yeux des auteurs du rapport que de soutenir des rebelles (entraînement, équipement, conseil et assistance) contre un tel gouvernement irakien devenu récalcitrant. Un politique identique s’appliquerait à un gouvernement afghan réfractaire ; égalité de traitement oblige.

 

À lire ces lignes, 7 ans après le 11 septembre, l’intervention en Afghanistan qui s’en est suivie et 5 ans après l’invasion de l’Irak, le lecteur peut légitiment se demander si tout cela a servi à quelque chose d’utile du point de vue des attaquants, si ce n’est à gâcher 800 milliards de Dollars US, des millions de vies (morts, blessés, réfugiés) et à créer davantage d’instabilité régionalement et globalement…  Il convient, ici de se demander si le nouvel occupant du bureau ovale, au-delà de quelques annonces comme la fermeture de l’odieux camp de prisonnier de Guantanamo, aura de réelles marge de manœuvre pour changer la donne.

 

Des marges manœuvres réduites pour Barak Obama alors que risque de s’ouvrir un front interne

Le colonel Rob Levinson de l’USAF prédit que « refroidi par l’expérience irakienne, voire afghane, très décevante, notre futur président, probablement imité par notre dirigeant des corps de l’armée et de la marine, réfléchira à deux fois avant de se lancer dans une situation où la probabilité d’une bataille prolongée est assez élevée. Le vieil adage, « ne vous battez jamais avec un cochon dans la boue car vous en sortirez toujours couvert jusqu’au cou et les cochons aiment ça » présidera à leurs pensées. Il est fort probable que le président décide de se tourner vers la force aérienne »[47]. Il complète ses propos de cette manière : « Face à la nécessité d’une intervention militaire à découvert, la puissance aérienne pourrait constituer le premier… et dernier recours ». D’ici là, la flotte militaire américaine aura encore vieilli. Le coût des nouveaux avions aura lui aussi progressé…

 

D’ici là, Barak Obama devra gérer un autre front où les pertes dépassent déjà en nombre celui de tous les morts et blessés américains en Irak et Afghanistan. En effet, depuis janvier 2008, 600 000 citoyens américains ont perdu leur emploi[48]. Cette guerre-là, économique et intérieure, ne pourra être ignorée très longtemps.

 

 * Karim Lakjaa, Doctorant en Droit international – Université de Reims, Diplômé du Centre d’Etudes Diplomatiques et Stratégiques de Paris (CEDS), Collaborateur occasionnel de la Revue Militaire Suisse, de Damoclès (CDRPC) et du Quotidien d’Oran (Algérie), Envoyé spécial de Jeune Afrique en Irak en 1998.

 

 Notes :

[1] Alexander Nicoll et Sarah Jonstone, “The West’s financial crisis”, IISS Strategic Comments, Volume 14, Issue 08, octobre 2008.

[2] Amy Belasco, “the Cost of Iraq, Afghanistan and Other Global War on Terror Operations Since 9/11”, Congressional Research Service, RL33110, 14 juillet 2008pages 16 et 19.

[3] Voir l’excellent ouvrage de Joseph Henrotin, L’airpower au XXIème siècle: enjeux et perspectives de la stratégie aérienne,  Bruylant, Bruxelles, 2005, 584 pages.

[4] Alec M. Rinson, “Distinguishing Sapce Power from Air Power: Implications for the Space Force Debate”, Air University, avril 1998, page 16.

[5] Colonel J.P Hunerwadel, « L’échec d’Israël”, Air & Space Power, Automne 2008.

[6] Anthony Cordesman et Hans Ulrich Kaese, “America Self-Destroyng Airpower”, Center For Strategics & and Internationak Sudies (CSIS), Burke Chair in Strategy, 1er octobre 2008, page 2.

[7] Mark V. Arena, Obaid Younossi, Kevin Brancato, Irv Blickstein, Clifford A. Grammich, Why Has the Cost of Fixed-Wing Risen ?, RAND Corporation, 2008.

[8] Norman Augustine, Augustine’s Law, New York, Viking Penguin, 1986.

[9] National Journal, « Aging Aircraft », 14 mars 2008.

[10] Michael Hoffman, “F22 Decisions Delayed Until End of Bush Term”, Defense New, 10 juin 2008.

[11] Anthony Cordesman et Hans Ulrich Kaese, America Self-Destroyng Airpower, Center For Strategics & and Internationak Sudies (CSIS), Burke Chair in Strategy, 1er octobre 2008, page ii.

[12] Anthony Cordesman et Hans Ulrich Kaese, “America Self-Destroyng Airpower”, opus cité, page 3.

[13] « Return of the Bomber, the Future of Long-Range Strike », Air Force Association special Report, février 2007, page 7.

[14] Anthony Cordesman et Hans Ulrich Kaese, “America Self-Destroyng Airpower”, opus cité, page xvi.

[15]David E. Thaler, Theodore W. Karasik, Dalia Dassa Kaye, Jennifer D. P. Moroney, Frederic Wehrey, Obaid Younossi, Farhana Ali, Robert A. Guffey, Future U.S. Security Relationships with Iraq and Afghanistan, U.S. Air Force Roles, RAND Corporation, 2008,  page xx.

[16] Anthony Cordesman, Follow the Money : Why the US Is Losing the War in Afghanistan, Center For Strategics & and Internationak Sudies (CSIS), Burke Chair in Strategy, 19 septembre 2008, page 5.

[17] Cité par  Anthony Cordesman, « Follow the Money : Why the US Is Losing the War in Afghanistan”, Center For Strategics & and Internationak Sudies (CSIS), Burke Chair in Strategy, 19 septembre 2008, page 13.

[18]Anthony Cordesman, « Iraqi Forces and US Withdrawals”, Center For Strategics & and Internationak Sudies (CSIS), Burke Chair in Strategy, 16 septembre 2008, page 22.

[19] Colonel Rob Levinson, « Que ferons nous la prochaine fois ? Combattre les guerre d’après l’Iraq », Air & Space Power, Automne 2008.

[20]Clive Richards, « The Origins of Military Aviation in India and the Creation of the Indian Air Force, 1910 – 1932 », Air PowerReview, Volume 11, n°1, printemps 2008, page 23.

[21] Jonathan Glancey , “Gas, chemicals, bombs: Britain has used them all before in Iraq ”, The Guardian, 19 avril 2003.

[22] Peter Sluglett, “Britain in Iraq: 1914-1932”, Columbia University Press, 2007, [http://www.globalpolicy.org/security/issues/iraq/history/1976sluglett.htm].

[23] “The Afghan Air War”, Air Force Association Special Report, septembre 2002, page 25.

[24]David E. Thaler, Theodore W. Karasik, Dalia Dassa Kaye, Jennifer D. P. Moroney, Frederic Wehrey, Obaid Younossi, Farhana Ali, Robert A. Guffey, page 93.

[25] Jefrrey Kappenman, « Army Unmanned Aircraft Systems : decisive in battle », JFP, n°49, 2ème trimestre 2008, page 20.

[26] Anthony Cordesman, “Stability Operations: The Lessons of Iraq and Afghanistan”, Center for Strategic and International Studies, 10 juillet 2008.

[27] Idem, page 93.

[28] Idem page 110.

[29] “The Afghan Air War”, Air Force Association Special Report, septembre 2002, page 27.

[30] Colonel Robin S. Read, « La guerre irrégulière de l’US Air Force, l’avenir », Air & Space Power, Automne 2008.

[31]Anthony Cordesman, “Stability Operations: The Lessons of Iraq and Afghanistan”, Center for Strategic and International Studies, 10 juillet 2008, page 98.

[32] “The Afghan Air War”, Air Force Association Special Report, septembre 2002, page 11.

[33]David E. Thaler, Theodore W. Karasik, Dalia Dassa Kaye, Jennifer D. P. Moroney, Frederic Wehrey, Obaid Younossi, Farhana Ali, Robert A. Guffey, page 105.

[34] Idem, page 99.

[35] Idem, page 101.

[36] Idem, page 109.

[37] Idem, pages xiii, 89, 95.

[38] Idem, page 89.

[39] Eric Schmitt, « U.S. General Says Iraqis Will Need Longtime Support from Air Force », New York Times, 30 août 2005”.

[40]David E. Thaler, Theodore W. Karasik, Dalia Dassa Kaye, Jennifer D. P. Moroney, Frederic Wehrey, Obaid Younossi, Farhana Ali, Robert A. Guffey, page xix.

[41]David E. Thaler, Theodore W. Karasik, Dalia Dassa Kaye, Jennifer D. P. Moroney, Frederic Wehrey, Obaid Younossi, Farhana Ali, Robert A. Guffey page xix.

[42] Général Robert H. Holmes, du colonel Bradely D. Spacy, Le colonel John M. Busch et le colonel Gregory J. Reese, “La nouvelle guerre terrestre de l’armée de l’air”, Air & Space Power, printemps 2008.

[43] Idem, page 118.

[44] Idem, page 120.

[45] Idem, page 121.

[46] Idem, pages 121 et 122.

[47] Colonel Rob Levinson, « Que ferons nous la prochaine fois ? Combattre les guerre d’après l’Iraq », Air & Space Power, Automne 2008.

[48] « Le pire est encore à venir pour l’économie réelle », Les enjeux, novembre 2008, page 15.

Partager cet article
Repost0
17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:09
logo730

 

Comme nous l’avons indiqué dans notre numéro précédent, ce texte aussi devait être publié dans la revue « Rébellion », et c’est dans notre revue, pour les mêmes raisons, qu’il va finalement paraître.Ce texte analyse le contexte dans lequel Barack Obama se prépare à prendre ses fonctions de présentant de la première puissance mondiale. Au service des intérêts de ceux qui ont bâti cette puissance, et dans un contexte où cette puissance est confrontée à une crise majeure et à un affaiblissement onsidérable de sa légitimité internationale. Crise de légitimité ne voulant pas dire remise en cause des fondements de cette légitimité, d’où la grande ambiguïté qui caractérise le changement de décors en cours à Washington. Changement de décors, mais pas changement de scène, encore moins de pièce, tant que les peuples du Monde, y compris celui des Etats-Unis, ne seront pas parvenus à prendre, ou tout au moins à influencer, le pouvoir sur la puissance financiaro-politico-militaro-médiatique qui gère, mal, le destin de l’humanité.
La Rédaction

Comment fabriquer l'homme providentiel

-

Décembre 2008

 

Claude Karnoouh

 

À peine vingt-cinq jours après l’élection de Barack Obama, après des moments d’enthousiasme proche du délire collectif, d’exaltation quasi messianique pour le premier homme de couleur accédant à la Présidence des États-Unis, après la frénésie européenne, essentiellement française et allemande, traversant tous les milieux sociaux, toutes les classes sociales, depuis le Front national à l’ex-future candidate du PS jusque dans les colonnes de l’Humanité, après les professions de foi tenues sur les vertus de la démocratie étasunienne, après l’enivrement des jeunes « blacks » des banlieues dites « chaudes » qui déliraient de joie en s’appropriant le nouvel élu ; dix jours après, pendant que les peuples assommés d’une propagande profondément ethniciste s’enivrent encore de cette « divine surprise » et s’extasient devant le bel Obama et la première First Lady de couleur, il faudrait savoir raison garder. Car, au bout du compte, c’est un homme politique que les Étasuniens ont élu, et non une rock star charismatique, quoique par moments l’on puisse en douter, et le nouvel élu semble avoir pris le pli de se présenter devant le peuple dans un style glamour très people, une sorte de synthèse harmonieuse entre Harry Belafonte et Oprah Winfrey.

 

Un simple coup d’œil sur l’équipe de campagne du candidat Obama, un recueil des biographies des premières personnes nommées pour occuper les postes cruciaux de conseillers présidentiels et de secrétaires d’État de la future administration remettent les choses à leur place. Ces nominations illustrent, une fois encore, la parole du prince Salina dans le Guépard : « Il faut que tout change pour que tout demeure en place ».

 

L’important pour les vraies élites dirigeantes – aux États-Unis le complexe militaro-industriel-financier (dénoncé, en son temps par le Président Eisenhower) – ce n’est pas le parti formant tel ou tel gouvernement et gérant le pouvoir, mais, en fonction de la conjoncture, celui qui, tout en faisant semblant de répondre spectaculairement aux aspirations des masses, est capable de maintenir leur pouvoir et de le renforcer afin de conserver tous les avantages, financiers, politiques, symboliques, qu’il procure. Dans son ouvrage sur les États-Unis, le sociologue Denis Lacorne remarquait que le capitalisme le plus avancé, le plus moderne, et donc le plus ouvert à une intensification toujours plus accusée de la mondialisation, était à l’égard des mœurs le plus tolérant et le plus ouvert à toutes les nouvelles formes de socialisation et sexualisation. [i]L’auteur relevait qu’au tournant des années 1970-1995, les États-Unis étaient un champ de lutte entre l’ancien capitalisme conservateur, représenté par la droite du parti républicain, héritière des modèles du XIXe siècle, et un capitalisme moderne, incarné par des milliardaires tels que les financiers Georges Soros et Bill Gates et une majorité des membres du nouveau parti démocrate représenté par le couple Clinton. Pour ces derniers, ni les mœurs ni l’origine ethnique ne peuvent faire l’objet de discrimination politique (ni, bien sûr, culturelle) pourvu que mœurs et groupes n’enfreignent pas les lois. De fait, il s’agit d’une positivité, développée par l’affirmative action, tournant parfois au grotesque, ainsi lorsque ses thuriféraires imposent des contraintes au langage pour en faire la langue du politiquement correct. Dans un mélange où sont mises en avant des différences culturelles, vraies ou fausses, construit-on une société où, comme dans la sphère des marchandises, tout n’est que simultanéité et collage.

 

Ainsi, homosexuels, travestis, lesbiennes, gens de couleurs, hispaniques, chinois, coréens, juifs, amérindiens, etc., ne sont pas considérés au premier chef comme ils devraient l’être dans un État de droit, des citoyens égaux -le combat pour les droits civiques fut constitutionnellement légitime- mais comme les membres de communautés dont on épingle et réifie les origines ou les pseudo-différences. Tous ces groupes, y compris les « Afro-Américains branchés » (cinéastes, acteurs, chanteurs pop-rock-rap-hip-hop, très « bling-bling »), militants des partis institutionnalisés, appartiennent à l’upper middle class : ce sont des électeurs très actifs, des lobbyistes zélés et des consommateurs importants. Les protéger et les défendre représente une affaire politico-économique et idéologique à ne pas rater. Une société fondée sur le collage et la juxtaposition de communautés n’est pas une société de citoyens ni une société qui reconnaît le paradigme des classes sociales en conflit, mais un assemblage d’intérêts qui se complètent ou s’affrontent pouvant entraîner la désagrégation de l’État le jour où la machine se dérègle gravement. L’autre effet de cette culturalisation du corps social, c’est qu’il masque ou efface dans le discours officiel pour le consensus les rapports de classe, implicites ou explicites, conscientisés (comme expérience existentielle) ou regardés d’un seul point de vue objectif. Une fois encore, les faits, têtus pour qui sait les regarder en face sont là : « la tolérance multiculturelle, rappelait Slavoj Žižek, est l’idéologie hégémonique du capitalisme global. » [ii] La relation essentielle du capitalisme s’inscrit toujours entre les deux pôles du socius que son essence engendre dans le rapport du capital au travail, instauré et réinstauré, pour la production encore plus intense des marchandises : celui de la pauvreté et celui de la richesse. Combien de miséreux et de travail faut-il pour fabriquer les multimilliardaires de la finance et du management, les multimillionnaires du show et du sport business, les top-modèles qui par leur consommation ostentatoire entretiennent les rêves des revues « people » ?

 

Au début du XXe siècle, le président des États-Unis, Théodore Roosevelt disait vrai quand il affirmait : « The business of America is precisely business » : messianisme et prophétisme industriel, marchand, mêlés. Il complétait ainsi la doctrine Monroe avec celle, éminemment empirique, du « big stick ». Un État-entreprise : l’exemple même, selon Marx, de l’État dont le personnel politique, quelle que soit l’origine sociale, représente la classe qui dirige et domine la grande économie (industrie et finance), incarné par le mot-valise du complexe militaro-industriel. De ce point de vue le film de Cimino, Heaven Gates (Les portes du Paradis) et l’ouvrage de l’historien Howard Zinn, A People History of the United States (Une histoire populaire des États-Unis)[iii]sont de parfaites illustrations de la nature particulière et bien réelle du totalitarisme Usa. La seule transcendance s’y présente sous une double face : sous l’égide d’un dollar faisant la publicité de la foi en Dieu (« In God we trust » est-il écrit sur chaque dollar), et avec la sacralisation quasi mystique de la propriété privée. Dès qu’aux États-Unis une force authentiquement populaire s’élève pour changer l’équilibre des pouvoirs et remettre en cause la distribution de la propriété, elle est, sans marge de négociation, écrasée par un jeu très habile où se conjuguent l’application de la loi et la répression physique d’une extrême violence.

 

Je tiens l’élection de Barack Obama pour l’une des plus belles opérations de marketing politique organisée et réussie aux États-Unis par sa classe dirigeante. Je sais que cette affirmation en choquera plus d’un parmi les bonnes âmes de la social-démocratie (sans parler de la flagornerie coutumière des intellectuels à ses ordres) et parmi les aveugles naïfs (fussent-ils bardés de diplômes universitaires) pris par l’« obamania », confondant un homme politique, fût-il métis, mais banalement élu, avec l’homme providentiel qui, dans l’épreuve se révèle un grand stratège politique. Une analyse minutieuse de la manière dont le sénateur Obama a accédé au pouvoir présidentiel montre la nature exacte de cette élection qui, usant de la démocratie de masse, pour mieux ressaisir un pouvoir discrédité moins par les guerres néocoloniales déclenchées en Irak et en Afghanistan que par les dysfonctions profondes de la machine économique : crise productive, krach boursier, déflation et dépression économique globale à l’automne 2008.

 

Pour tenter de saisir ce qui s’est passé, il convient de nous tourner d’abord vers la faillite de l’administration Bush. Si elle a totalement ou presque raté son coup pour mettre en œuvre la domination impériale globale, c’est de n’avoir pas mesuré avec plus de lucidité les coûts économiques de telles opérations. Selon une habitude propre à tous les pouvoirs coloniaux et néocoloniaux, l’administration Bush a méprisé l’ennemi jugé comme un « sous-homme » terrorisé par la puissance d’un armement hautement technologique.

 

Mais l’homme de l’hyper-technologie oublie des choses essentielles propres à l’homme archaïque, le courage et le mépris envers la mort chez des peuples guerriers ou insoumis. Lorsque le président Bush annonça, « The job is done, war is over », ses conseillers se doutaient-ils que huit ans après le bombardement et l’invasion de l’Irak, ce pays serait toujours instable, en parti insoumis, et quasiment ingouvernable. Quant à l’Afghanistan, la majeure partie de son territoire demeure hors du contrôle des troupes de l’Alliance. Pour trouver les moyens financiers de ces guerres de « basse intensité », l’ancien président de la Fed, A. Greenspan a mis en place une dérégulation générale de l’économie de manière à intensifier le flux de l’épargne mondiale et le diriger vers les États-Unis. En effet, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la victoire sur l’Allemagne nazie et le Japon, les États-Unis ont mis au travail leur puissance pour donner à ses élites et à ses classes moyennes le niveau de vie le plus élevé du monde sur le dos des autres. Malgré un développement technoscientifique sans équivalent dans l’histoire, l’artificialité entre les jeux financiers du crédit, la production réelle des richesses et leur consommation finit par dérégler un équilibre toujours fragile des échanges lorsque, par exemple, les créditeurs, pour une raison ou pour une autre, décident de récupérer massivement leurs valeurs boursières en espèces. Dans un système où le moteur essentiel de la croissance économique s’appuie sur la consommation des ménages d’une part, sur l’immobilier d’autre part, il suffit d’un accroc dans le flux de la production-crédit-consommation, d’une surproduction, d’un mouvement de chômage imprévu, des crédits trop importants par rapport aux réserves monétaires de quelques institutions financières importantes, pour faire tomber l’édifice comme un château de cartes.

 

C’est ce qui advient présentement à une échelle inégalée depuis 1929. Nous avons pu compter les sommes immenses (des fonds publics) consentis par les États afin que des très prestigieuses banques, des non moins prestigieuses compagnies d’assurance (ayant assuré des prêts à très haut risque) dispersées dans les pays riches et certains pays émergeants, pour qu’elles ne soient pas mises en état de cessation de paiement et déclarées en banqueroute totale comme l’a été voici deux mois Lehmann Brothers, l’une des six majors de New York. C’est dans ce contexte de tensions entre l’Europe (l’Europe qui compte, car aujourd’hui l’heure de vérité a sonné pour les pays économiquement croupions, les nouveaux venus de l’ex-empire soviétique) et les États-Unis que les responsables politiques et économiques parlent de rebâtir un système de règles afin d’aménager et réguler à nouveau les échanges mondiaux financiers et industriels. L’heure est grave et beaucoup parlent de la nécessité d’un nouveau Bretton Wood. La crise qui, voilà à peine trois mois ne faisait que commencer, empire de jour en jour. Pour le dire avec le titre d’un remarquable film sur la naissance du capitalisme : There will be Blood ! Ça va saigner ! Ça saigne déjà du côté du chômage. Voilà le contexte dans lequel se sont déroulés les deux derniers mois de la campagne présidentielle aux États-Unis. Ce contexte ne peut pas être écarté pour comprendre la grande victoire du sénateur Obama.

 

Voici quatre ans, Barack Obama, n’était qu’un jeune sénateur de l’Illinois, nouvellement élu au Congrès, à peu près inconnu ou presque dans la vie politique. Il ne s’était pas fait remarquer pas des prises de positions radicales. Il avait simplement voté contre l’intervention en Irak, une minorité, et il n’était donc pas le seul. Soudain, voici deux ans, il se déclara candidat à la présidence des États-Unis. S’il faut une certaine mégalomanie pour briguer un tel poste, le système politique « à deux têtes » ne permet jamais l’émergence d’une candidature sauvage, surtout en son sein, capable de rassembler les donateurs nécessaires afin de mettre en œuvre une campagne efficace sur tous les médias audiovisuels (qui, à cette occasion, encaissent des bénéfices énormes). Comme par enchantement le sénateur Obama reçut immédiatement des sommes considérables, bien plus importantes que celles obtenues par sa plus sérieuse concurrente démocrate, Hillary Clinton, vieux routier de la politique, sénatrice de l’État de New York, et surtout, épouse et conseillère de l’ancien président Clinton, rompue à tous les mystères et les pièges bureaucratiques et politiques de la capitale fédérale. Il y aurait eu de quoi être quelque peu surpris. De plus, Barack Obama, enfant d’une famille divorcée très modeste ne pouvait donc en appeler à une dynastie puissante et wasp des Roosevelt ou des Bush, ni à une communauté importante comme le richissime catholique d’origine irlandaise, les Kennedy, ni, comme Ross Perrot, à sa fortune personnelle. Par ailleurs, on ne le trouve pas porteur de quelque gloire acquise au préalable dans d’autres domaines ; il n’est pas l’héritier d’une très ancienne position sociale comme Théodore Roosevelt (et plus tard son cousin Frank Delano Roosevelt), tous deux descendants d’une des familles hollandaises ayant participé à la fondation de New York (et le second, par sa mère, avait pour ancêtre l’un des membres du Mayflower) ; il n’a jamais joué un rôle de premier plan dans l’armée comme le général Dwight Eisenhower, ou son concurrent, MacCain, fils et petit-fils d’amiral qui, s’il n’a jamais eu un rôle important dans l’aviation embarquée de l’US Marine, n’en a pas moins l’aura de l’ex-prisonnier de guerre au Nord Vietnam ; il n’a pas fait carrière dans le cinéma comme Ronald Reagan, célèbre certes, mais moins comme acteur de talent que comme dénonciateur de communistes sous le maccarthysme en tant que président du syndicat des acteurs à Hollywood, puis, plus tard, en tant que gouverneur de la Californie (l’État le plus riche des États-Unis) ; il ne représente pas un puissant groupe politique de démocrates, d’un État du Sud au statut particulier, le Texas, comme l’était Lyndon Johnson ou, autre cas de figure, Jimmy Carter, riche lui aussi, certes non texan, mais Georgien, et donc le premier Président d’un État du Sud profond : avec retard on jouait avec lui la réconciliation totale avec les Confédérés.

 

On ne peut même pas faire appel à lui pour le comparer à l’origine pauvre de son modèle, Abraham Lincoln, car si ce dernier venait d’une famille analphabète de la Frontier, il ne s’en était pas moins forgé, bien avant son élection en 1861, à l’âge de cinquante-deux ans, non seulement une solide réputation politique, mais, comme avocat, était devenu le représentant des industriels du Nord, dévoué aux intérêts des compagnies de chemin de fer qui partaient à la conquête des États-Unis et n’avaient plus que faire d’un système esclavagiste archaïque, caractéristique de l’ancienne économie rurale des États du Centre-sud et du Sud. Ceux-là voulaient un prolétaire « libre », sans plus d’attache à l’égard de ses employeurs qu’un contrat léonin, travailleur plus corvéable encore qu’un esclave qui, en tant que propriété privée, pesait directement sur le patrimoine de son maître et son manque à gagner si d’aventure il ne pouvait, pour une raison ou pour une autre, travailler. Lincoln fut l’antiesclavagiste au profit d’un prolétariat sans syndicat, sans défense, soumis au bon vouloir des industriels, à la police, voire parfois à la garde nationale ou à l’armée de l’Union.

 

On ne sait pas vraiment d’où Barack Obama tira la gloire qui lui permit d’avancer sa candidature, si ce n’est la manière dont ses mentors insistèrent sur le fait qu’il était un métis noir, jeune, sympathique, sorte de nouveau Kennedy de couleur, pouvant redonner de l’espoir aux États-Unis et répétant sans cesse : « nous changerons, nous pouvons le faire ». Est-ce bien là un programme politique ? Ses sympathisants se sont-ils demandé un seul instant s’il n’y avait pas là une manière à la fois bien raciste et bien simpliste de penser la valeur politique d’un homme, même si au lieu d’être négative comme le fut longtemps, la positivité attribuée à la couleur de la peau ou au sexe féminin ne gommait en rien le racisme latent qu’elle sous-tend ? Comme si la grande politique était question de couleur de peau ou de genre masculin ou féminin. Il y a eu de très grands leaders noirs en Afrique, Kenyatha, N’Krumah ou Lumumba, des femmes politiques très habiles et très obstinées, Mesdames Ghandi, Golda Meir, Bhutto, Thatcher, d’authentiques grands acteurs politiques quand bien des rois, des présidents de la République ou du Conseil, des premiers ministres, n’étaient que des gestionnaires tristes et obtus. Le véritable acteur du néoconservatisme anglo-saxon n’a jamais été Ronald Reagan avec ses mots d’esprit, mais l’austère Madame Thatcher. L’affirmative action n’a jamais été un gage d’égalité plutôt une aumône charitable. Vers le mois de mars 2008 les commentateurs mesuraient le fond du combat politique entre Hillary Clinton et Barack Obama comme un match entre l’image que renvoyait un homme de couleur confronté à une femme blanche. Mais jamais on entendit de débats sur le fond de leur programme respectif s’ils en avaient réellement sauf, peut-être lors de leur dernier débat où il semble que dans le domaine de la politique intérieure, en particulier pour tout ce qui concerne la politique sociale, Hillary Clinton se montra bien plus progressiste Barack Obama.

 

Homme venu d’une famille modeste, époux d’une femme noire étasunienne, issue elle aussi d’une famille extrêmement modeste, tous deux boursiers, rudes travailleurs, qui ont fait de bonnes études de sciences politiques, de relations internationales et de droit dans d’excellentes universités, ni l’un ni l’autre n’ont appartenu à de prestigieux instituts de politologie, à des think-tanks de relations internationales, ou à ces grands cabinets d’avocats d’affaires où de jeunes débutants, enfants des « bonnes » familles (des riches, fussent-ils de la high class ou roturiers) et des étudiants méritants et brillants, sont repérés par des chasseurs de têtes pour commencer à préparer une carrière politico-économique sous la houlette de professeurs ou de collègues aguerris ayant déjà travaillé dans les hautes sphères de l’administration fédérale. Car même un président d’origine pauvre comme Bill Clinton, avait commencé, dès le BA obtenu, un apprentissage de politique internationale dans la prestigieuse université de Georgetown, spécialisée dans la préparation des futurs hauts fonctionnaires fédéraux, diplomates, conseillers politiques, dirigeants de la CIA, du FBI et de diverses agences. Son talent lui donna accès à une bourse Rhodes qui lui permet d’étudier à l’université d’Oxford en Grande-Bretagne pendant deux ans, pour ensuite revenir à l’université de Yale y faire des études de droit.

 

Très beau parcours d’un apprentissage prépolitique qui lui ouvrira les portes de l’enseignement du droit à l’Université d’Arkansas, avant d’y commencer une carrière politique comme attorney général, juge d’État, puis en tant que gouverneur. En définitive, riches ambitieux, pauvres talentueux, ce qui caractérise le système politique étasunien depuis la Guerre d’Indépendance, et surtout depuis la fin de la guerre de Sécession, c’est que la même élite politico-économique (celle qui se confirme d’une part et émerge de l’autre pendant la dernière moitié du XIXe siècle) dirige le pays, jadis directement, et depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale plutôt, mais pas toujours (voire les Bush et Carter) par l’intermédiaire d’hommes-paravents. Il existe certes des exceptions, et depuis 1945 des présidents tentèrent d’obtenir une véritable indépendance, mais chaque fois leur volonté fut mise en échec. L’un, Nixon, dut démissionner, l’autre fut assassiné, Kennedy. Au premier on planta le Watergate comme un poignard dans le dos parce qu’il avait voulu garder un pouvoir autonome à la Présidence qui lui aurait permis de résoudre, avec son conseiller Kissinger, de manière plutôt équitable la guerre entre les Israéliens et les Palestiniens ; quant au second, aidé de son frère Bob, Attorney général (ministre de la justice) il lança des enquêtes et des procès contre la Mafia qui lui avait assuré sa victoire électorale en mobilisant ses forces, en particulier dans l’État du Michigan, décisif pour gagner… Erreur impardonnable ![iv]Il arriva aussi une très déplaisante mésaventure à Bill Clinton dont la passion (ma foi compréhensible !) pour les jeunes femmes permit de bloquer toute recherche sérieuse d’une véritable solution à l’impasse israélo-palestinienne : Monika Lewinsky ayant été la bonne personne au bon moment. En effet, comment dans un pays demeuré puritain, pourrait-on faire confiance à un Président des États-Unis qui se fait faire des turluttes dans le bureau ovale de la Maison blanche. Allons, ce n’est pas sérieux ! C’est bon pour les Présidents français, joyeux lurons comme leurs compatriotes dont ils sont les plus éminents représentants. Les États-Unis ont une culture politique dure, violente pour ceux qui ne se soumettent pas aux diktats des élites et des lobbies les plus puissants.

 

Aussi, malgré les louanges adressées par les flagorneurs de tous poils à la démocratie étasunienne, l’Histoire de la conquête depuis les côtes de la Virginie jusqu’à la Californie (cf. le film de Raph Nelson, Soldier Blue et celui de Terence Malik, New World), celle de la guerre de Sécession (cf. le roman de Stephen Crane, The Red Badge of Courage et le film qu’en fit John Huston) ou celle de son mouvement ouvrier (cf. l’étonnant film d’Herbert J. Biberman, Salt of The Earth)[v]sont-elles là pour démontrer que cet État n’a pas été moins répressif et sanglant que ceux de la vieille Europe. Même un homme prudent et mesuré comme le pasteur Martin Luther King perdit la vie pour des discours fort modérés, rien qui ressemblât au programme des Black Panthers, lesquels furent purement simplement assassinés. Demandons à Angela Davis d’une part, aux champions noirs des jeux Olympiques de Mexico en 1968, de l’autre, qui osèrent lever leur poing droit ganté de noir pendant l’hymne national étasunien, comment ils ont été traités ensuite par la plus « ancienne démocratie du monde » ! Je n’ai pas entendu le sénateur Obama rendre l’hommage que méritent ces combattants de la liberté, de la dignité humaine et de la véritable démocratie, par ailleurs tous des noirs descendant d’esclaves ! Barack Obama, comme d’autres noirs, a été coopté par l’élite blanche pour la servir.

 

Par exemple Colin Powell : West Point, brave officier pendant la guerre du Vietnam, continuant une brillante carrière bureaucratique qui le mena jusqu’au poste de chef d’État-major des armées dirigeant la première guerre d’Irak, puis à celui de Secrétaire d’État, avec la responsabilité d’endosser, sur ordre du Président Bush junior (ou mieux sur ordre de ses adjoints rapprochés, Dick Cheney, Wolfovitch, Rumsfeld et Perle) la responsabilité des énormes bobards déblatérés devant l’assemblée générale de l’ONU quant à la présence d’armes de destructions massives (chimiques et biologiques) en Irak… Un énorme mensonge… reconnu aujourd’hui sans qu’il lui en soit tenu en rien rigueur ; on le dit même pressenti pour un poste de haute responsabilité dans l’administration Obama. De la même manière, Madame Rice fait ce que le pouvoir réel lui dit de faire, rien de plus, rien de moins… mais toujours avec le sourire et de somptueux escarpins Ferragamo. Aux États-Unis les élites économico-politiques sont divisées en deux tendances qui se partagent dans une parfaite alternance le pouvoir depuis plus de deux siècles, avec de petites exceptions comme la présence de Ross Perrot qui, en prenant 19 % environ de l’électorat de Bush père, permit à Bill Clinton d’être élu. C’est cette élite qui, en dernière instance, prépare les esprits à telle ou telle candidature et détient les moyens financiers de la promouvoir. C’est pourquoi le système étasunien ne permet jamais à un candidat indépendant et désargenté, comme l’écologiste Ralph Nader par exemple, de faire une campagne capable de lui attirer suffisamment de votes dans tous les États. Il faut voyager, acheter des plages de télévision et de radio, louer des salles de meeting, des salles de conférence, des hôtels, avoir un minimum de personnels permanents à sa disposition, en bref posséder des ressources financières sans vraiment compter. Rappelons-nous les finances à la dérive d’Hillary Clinton vers la fin de sa campagne, ayant dû gager une partie de ses biens personnels pour obtenir de nouveaux crédits…

 

Hormis deux années comme sénateur, Monsieur Obama, entraîné par son épouse dans la politique du côté du camp démocrate, avait fait auparavant une modeste carrière au sénat de l’Illinois, occupé à la défense de lois sociales que l’on qualifierait en France de centre gauche. Sa seule véritable prise de position nationale a été, en tant que sénateur – le fait est hautement louable –, d’avoir voté contre l’invasion de l’Irak, mais rien de plus… ni pour un homme encore jeune, une carrière politique en vue, voire mondaine, comme les enfants Kennedy ; ni leader d’opinion, encore moins membre de groupes alternatifs hautement respectables comme, par exemple, les journalistes de la station de radio et de télévision Democracy Now, critique permanente de la politique de l’administration Bush depuis sa prise de pouvoir, sous la ferme direction d’Amy Goodman. À l’évidence ne faisant jamais allusion aux analyses de Noam Chomsky, pourfendeur résolu et opiniâtre de l’impérialisme étasunien depuis plus d’un demi-siècle, Monsieur Obama se présente en homme modéré, du centre – que dis-je de l’extrême centre – et s’il paraît plus démocrate qu’il ne l’est en réalité, c’est que la politique extérieure et intérieure des néocons de l’administration Bush avait mis en place un système quasi totalitaire de contrôle social, politique et policier mondial qui fait qu’aujourd’hui il est bien plus difficile d’entrer aux États-Unis que de passer les frontières de la défunte URSS, que ce pays n’a plus aucun respect pour un minimum de droit international, si bien que les États-Unis peuvent détenir de prétendus terroristes dans diverses prisons, à Guantanamo et hors de leur territoire national, dans divers États croupions ! C’est un effet de léger contraste (comme on dit un effet de réel) qui assure à Monsieur Obama ce succès sans pareil… Il est vrai que l’entrée à la Maison Blanche d’un président métis, d’une « first lady » descendante d’esclave étasunien est une révolution dans la vie sociale étasunienne, tant le pays fut jusque fort récemment un pays majoritairement raciste… mais cette révolution des mœurs ne préjuge en rien une modification profonde de la politique sociale ! L’Union Sud-africaine est aujourd’hui politiquement dirigée par les noirs de l’ANC (ex-communiste) quand il y a vingt ans y régnait encore le système de l’Apartheid ! Tous les indices montrent que cette nouvelle élite noire sud-africaine, avec son style, n’est pas moins féroce pour la défense de ses privilèges récemment acquis, que naguère les Africaaners et leur racisme insupportable de petits blancs calvinistes. Le nouveau capitalisme mondial n’a plus besoin de ce genre d’exclusion pour faire avancer le profit et maintenir son pouvoir.[vi]Mais ce qui me surprend, c’est qu’une majorité de citoyens américains qui appartiennent à une vraie gauche (on dit là-bas libéral) ayant voté pour Monsieur Obama, le regarde comme une sorte de messie… Comme si, parce qu’il est noir, il serait habité d’une spiritualité capable de mettre en œuvre une politique vraiment différente de celle exigée pour la défense des intérêts de l’empire… mais combien parmi ces citoyens étasuniens seraient-ils capables d’accepter une baisse de leur niveau de vie afin de rééquilibrer les échanges mondiaux ? La question demeure en suspend, mais je doute qu’ils acceptent une telle politique d’équité mondiale dans une économie majoritairement globalisée…

 

Certes nul ne peut contester que la crise économique qui semble plus intense et grave que celle de 1929, ait joué un rôle essentiel dans l’élection d’Obama, il n’empêche, le jeune sénateur de l’Illinois n’a pas refusé le plan Paulson, un cataplasme sur une jambe de bois, visant à renflouer les banques et leurs dirigeants avec de l’argent public, sans leur demander de rendre des comptes sur leur gestion et, pourquoi pas, sans exiger des poursuites judiciaires à l’encontre de ceux ayant commis des fautes professionnelles inadmissibles, en particulier, pour n’avoir pas pris les garanties suffisantes (les provisions bancaires) pour les risques très importants liés à tout investissement de très haute rentabilité sur des débiteurs aux revenus faibles… Á ses « spécialistes », la soif du profit sans limite a fait perdre le sens des plus banales réalités économiques. Le candidat Obama a donc joué le jeu des patrons de la finance étasunienne, et le soutien sans faille que lui ont accordé Georges Soros et Warren Buffet, par exemple, en dit long sur ses relations avec le capitalisme purement financier. Pour le moment ce sont toujours les plus démunis qui sont mis à la porte de leur habitation. Où vont-ils vivre ? Campent-ils dans des roulottes ou des tentes, ou sont-ils simplement jetés sur le pavé ? S’est-on posé aussi la question des classes moyennes ? Leur paupérisation est déjà en route. Ainsi en cet été 2008, les États-Unis sont non seulement le pays le plus haï dans le monde, mais celui qui dès septembre entraîne la planète dans son naufrage économique… Déconsidérés à l’intérieur, haïs à l’extérieur, les États-Unis sont en état de récession économique avancée, objet de spéculations massives à la baisse de la part d’institutions financières qui visent, à moyen terme, une énorme surconcentration du capital, et donc de gigantesques bénéfices, facteurs, à l’évidence, d’autres crises peut-être fatales !

 

Pour ne pas perdre tout soutien afin de poursuivre leur politique impériale, les États-Unis devaient donc donner impérativement une autre image de leur système politique. Plus encore, si l’on ne veut pas que le pays devienne ingouvernable, que des révoltes surgissent ici et là, non plus des ghettos noirs ou latinos, mais parmi la population blanche paupérisée, il fallait faire quelque chose de nouveau sans que cela menace en quoi que ce soit le système politico-économique. Plus personne ne croyait dans les valeurs classiques étasuniennes : démocratie, welfare, défense de la liberté. Comment résoudre le problème rapidement par l’image, puisque ceux soulevés par la réalité sont autrement plus ardus, et peut-être pour certains insolubles sans de très graves dysfonctions, sans des sacrifices porteurs à terme de très violents mouvements sociaux que les forces de l’ordre devront nécessairement résoudre avec violence ? Comment donc travailler l’image, c’est-à-dire le simulacre ? Il fallait donc trouver l’homme providentiel… On hésita à coup sûr. Impérativement il fallait un homme ou une femme façade qui n’appartienne pas à la classe politique présente au pouvoir depuis trois décennies, obligatoirement un personnage nouveau, produit de la méritocratie et non de l’aristocratie sociale, il fallait donc qu’il vienne d’une couche sociale très modeste. C’est le cas, et tous les discours de Monsieur Obama depuis la convention de 2004, lors du discours en faveur de John Kerry, martèlent le thème du « Rêve américain » si cher aux Américains, comme Kennedy avait martelé jadis celui d’un nouvel élan, d’une « New Frontier » pour l’accomplir. Il fallait que ce personnage nouveau ne se soit pas compromis avec les décisions les plus belliqueuses de l’administration Bush, mais surtout, il fallait faire pendant à l’administration Bush qui avait nommé en la personne de Colin Powell le premier secrétaire d’État noir de l’histoire des États-Unis, mais, mieux encore, qui lui avait donné comme successeur la première femme noire, Condoleezza Rice, ancienne Conseillère à la Sécurité nationale entre 2001 et 2005. Le multiculturalisme, forme dégénérée de la reconnaissance de l’altérité et réduction de la politique à sa culturalisation spectaculaire, triomphait sous l’égide de Républicains néoconservateurs, car, eux aussi, avaient compris que la présentation du politique comme réduction multiculturelle est une manière de neutraliser l’économie, de chercher la fin de l’économie politique par l’absorption la plus vaste de mouvements qui sembleraient s’opposer au mode de production capitaliste.[vii] « L’histoire du capitalisme n’est-elle pas la longue histoire de la manière par laquelle : la structure idéologico-politique dominante se révéla capable de concilier (et d’atténuer le caractère subversif) des mouvements et des demandes qui paraissaient menacer sa survie même ? »[viii] Ce que les communistes, en bons héritiers de l’Aufklärung, n’avaient pas compris en raison de leur entêtement stupide à repousser les remarques de Nietzsche sur le nihilisme inhérent à la culture académique et à la culture de masse. En bref, les Démocrates ne pouvaient faire moins que les Républicains, à la fois pour, au plan fondamental, maintenir l’économie politique hors du champ d’un vrai débat quant au devenir du pays et, simultanément, capter les votes d’une majorité de couleur, surtout ceux des noirs et des latinos. Que reste-t-il donc après le poste de Secrétaire d’État déjà attribué à un homme et à une femme de couleur ? Celui de Président parbleu… Selon cette logique antipolitique de la concurrence culturelle, Monsieur Obama, bien sous tous rapports, collait parfaitement au portrait type d’un président de la République renouvelé, homme nouveau dans la politique, homme sans compromission avec la vieille garde politicienne, homme de couleur marié à une femme noire brillante, et bon père de famille. Voilà construite l’image parfaite, capable de représenter une nouvelle Amérique qui sait, le moment venu tourner la page et repartir du bon pied vers des « lendemains qui chantent », preuve s’il en fallait qu’il n’y eut pas que les Soviétiques qui orchestraient ce type d’espoir, de fait, il est commun à tous systèmes politiques modernes qui souhaitent changer sans véritablement changer… On prétend changer de politique, parfois, dans certains cas très urgents changer une partie de la classe politique, voire même de système de représentation politique[ix], pour prétendre à la réalisation du bon gouvernement, fondement même de l’idéalisme politique, jamais celui du réalisme. C’est depuis l’autonomisation de la sphère politique toujours le même paradigme, c’est Machiavel contre Spinoza, Clausewitz contre Kant, Carl Schmitt contre le néokantisme, Mao contre le marxisme académique, etc. On comprend donc pourquoi la classe dirigeante, des gens comme par exemple le vieux sénateur Ted Kennedy et sa nièce la fille de John, Caroline, les financiers déjà cités G. Soros, W. Buffet, des multimilliardaires comme B. Gates ou comme l’acteur Georges Clooney, Oprah Winfrey ont d’emblé soutenu Obama et non Hillary Clinton… Obama a donc été choisi pour faire oublier l’administration Bush et les catastrophes successives qu’elle a déclenchées. Pour faire oublier, mais non pour guérir et changer réellement. Obama est donc le nouveau neuroleptique politique étasunien, une nouvelle version collective du prozac.

 

À preuve que Monsieur Obama n’est que l’interface d’une élite qui en fait son nouveau gadget, son cabinet de campagne, majoritairement constitué de conseillers ayant appartenu de près ou de loin au clan Clinton, avec comme stratège international Brzezinsky (celui du Président Carter) dont il devra appliquer les principes de la domination impériale plus habilement formulés dans le « Grand échiquier ».[x]Il y a aussi les « bons » républicains, comme le secrétaire à la défense Gates maintenu à son poste, et dont on se demande s’il ne travaillait pas pour Obama depuis sa nomination sous la seconde administration Bush, en remplacement de l’incompétent et délirant Rumsfeld. Il y a encore le secrétaire au Trésor, le président de la Fed de New York, Timothy Geither qui fera tandem avec Lawrence Sammers, placé à la tête du Conseil national économique, ce dernier ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton et ancien président d’Harvard. Du beau monde. Mais déjà Madeleine Albright a été l’observatrice du futur président à la Réunion du G20 de novembre 2008 à Washington. Il y a aussi les appels du pied aux Républicains modérés, certains voient déjà arriver au gouvernement Colin Powell et Arnold Schwarzeneger. Et puis enfin il y a Rahm, le lobbyiste très expérimenté de Washington (ancien conseiller de Freddie Mae en faillite aujourd’hui !), l’homme qui possède aussi la nationalité israélienne, sioniste radical, nommé secrétaire de la Maison Blanche (i.e. chef de l’administration présidentielle), prêchant la guerre contre l’Iran et une aide inconditionnelle à Israël. Avec ces conseils et d’autres, on ne voit pas très bien les États-Unis contraindre leur principal allié au Moyen-Orient à signer enfin une paix, sinon juste, à tout le moins honorable avec les Palestiniens. Enfin, au moment où j’écris ces lignes, il semblerait qu’Hillary Clinton négocie avec Obama le poste de Secrétaire d’État, et le cercle serait ainsi bouclé.

 

Comme Ronald Reagan en son temps pour les Républicains, Obama un homme de paille pour les Démocrates et, au-delà pour le pays en sa totalité, que dis-je pour le monde ! Malgré les slogans, les rodomontades, malgré les louanges béates et bébêtes des masses de par le monde, le changement tant claironné ne semble guère pour demain… Un peu de sécurité sociale pour les pauvres, à peine un peu de tolérance pour les critiques alternatifs sans danger, permettra de faire passer le principal immuable… Une chose est sûre, Barack Obama n’est pas le produit d’un quelconque mouvement social qui l’aurait hissé à la candidature comme ultime recours face à une crise insoluble par les moyens traditionnels. L’enthousiasme qu’il suscite est venu a posteriori, comme les effets d’une publicité martelée à tout moment dans un pays désemparé par une crise économique sans équivalent depuis plus de soixante-dix ans… Obama est comme le dernier tome d’Harry Potter, ou la dernière version du ipod de Mac, dès qu’on en annonce la sortie pour le lendemain, immédiatement d’immenses queues se forment à l’entrée des supermarchés culturels. Preuve qu’à force de persévérance, et selon la loi de Mac Luhan, le message est bien passé dans les têtes, avec les effets escomptés.

 

Monsieur Obama a choisi de mettre ses discours sous l’aile protectrice et prestigieuse d’Abraham Lincoln. Certes, il est le président qui a aboli l’esclavage (tout en refusant le droit de vote aux noirs !), mais, comme je l’ai déjà souligné, en tant qu’agent du capitalisme du Nord et de l’Est, il décide ainsi, avec le chemin de fer, la conquête des marchés du Sud, la création d’un prolétariat massif et sans force politique face à ses employeurs. Lincoln, en son temps, était l’homme porteur du plus radical modernisme… Comme Monsieur Obama l’est aujourd’hui pour un capitalisme qui, réduisant l’essentiel des différences communautaires à de pseudo-différences culturelles (multiculturalisme), les différences biologiques et les comportements sexuels à de prétendues différences socioculturelles, vise à effacer ce qui demeure le fond de la différenciation et de l’antagonisme explicite ou implicite dans un pays hypermoderne, la différence entre les riches et les pauvres, dussent les premiers instrumenter les seconds en terme de culture. Et il faut la bêtise crasse et la bassesse des petits blancs du Sud pour manifester, ici dans les campus, là à l’entrée de petites villes du Sud, un racisme abject que l’on connaît de longue date. Sauf que présentement, il faudrait leur dire tranquillement qu’il n’y plus aucun espoir pour eux, qu’ils ont perdu la partie, que le capitalisme mondialisé par les hommes politiques blancs qu’ils ont élus (les Bush par exemple) les a exclus du jeu.

 

 Car pour un Bush, un Blair, un Brown, un Sarkozy, un richissime arabe, indonésien, chinois, indien ou africain, a toujours plus de valeur qu’un petit blanc raté vivant au fin fond de l’Alabama, des Midlands ou de la Corrèze. Monsieur Obama est là aussi pour faire entendre ce nouveau cours des choses, d’abord par l’image, puis si cela ne suffit pas, par la force. Il est le nouveau visage du capitalisme planétaire, le nouveau visage lisse, souriant, brave et multiculturel de l’ordre impérial étasunien. C’est pourquoi, au risque d’en choquer certains, Monsieur Obama me semble être tout à fait le type d’homme que le héros noir d’un admirable roman sociographique, La Croisade de Lee Gordon, de l’écrivain noir américain Chester Himes, critique violemment, le définissant comme le « nègre blanc (sic !) ».[xi]Oui, Monsieur Obama a intégré tous les traits des serviteurs de l’élite politico-financière étasunienne dominée sans conteste par les blancs… Étant donné les dérégulations mises en place par les administrations Clinton d’abord puis Bush ensuite qui ont inexorablement plongé le pays dans le marasme, que dis-je, dans la faillite économique, Monsieur Obama a été modelé par des publicitaires pour être l’image « of the right man at the right place at the right moment ». L’enthousiasme de l’ensemble du monde occidental[xii] et d’une partie de l’Afrique ne peut que donner raison à ses mentors et légitimer leur entreprise.

 

Dans la presse quotidienne, c’est en Italie que l’on trouve un regard lucide et cynique au sens étymologique, c’est-à-dire capable d’affronter le réel dans le blanc des yeux sans négliger et l’ironie et le sarcasme. Dans La Stampa du 13 novembre 2008, Enzo Bettiza sous le titre Nonostante Obama écrit : « Dorénavant, Obama devra ôter le masque fascinant de la rock star en concert et affronter le monde à visage découvert, et même jouer par la bande avec les Européens, laissant les pièges et les chausse-trapes au patrimoine de la politique mondiale de l’ancienne administration. […] Une fois le masque tombé, il devra aussi abandonner maintes promesses faites durant sa campagne électorale, particulièrement les plus excessives et les plus naïves qui lui permettaient d’apparaître sans aucun doute comme le Messie du changement. » Je pense que déjà la réalité s’est imposée avec les personnes qui composent son équipe rapprochée… Aussi, une fois encore aura-t-on vérifié que dans la démocratie représentative de masse postmoderne, les promesses politiques et économiques n’engagent que ceux qui y croient… C’est lorsque les gens les plus touchés par la crise se rendront compte qu’il n’y aura pas de solution pour eux que des révoltes pourront éclater. Ce sera alors le moment de vérité, le moment où le masque de la rock star souriante et lisse de Monsieur Obama se transformera en celui grimaçant et menaçant du samouraï au combat.

 

En guise de conclusion

Si les élites étasuniennes avaient voulu véritablement montrer au pays un changement symbolique fort (ne parlons pas d’un changement de système que seule une révolution pourrait susciter), elles auraient choisi non pas un métis dont le père ne fut pas un descendant d’esclave, mais un Indien, un peau-rouge comme on l’écrivait dans les albums de bandes dessinées de ma jeunesse. Les noirs sont, à leur corps défendant, le produit de la conquête européenne et donc du pouvoir blanc aux États-Unis. À ce sujet le cinéaste John Ford ne s’y est pas trompé avec Sergeant Rutledge (traduit en français par Le Sergent noir) Il a montré en un temps où le politiquement correct n’était pas encore l’idéologie dominante, comment les compagnies de soldats noirs de l’Armée fédérale, objets d’un racisme dur et affiché de la part des soldats et des officiers blancs, participèrent, par ailleurs, à la conquête de l’Ouest sans trop s’inquiéter du sort génocidaire réservé aux Amérindiens.[xiii]Si l’élite avait souhaité un symbole fort d’une Amérique reconnaissant sa dette aux autochtones que ses conquérants ont spoliés de leurs terres, de leur culture et de leurs croyances, c’est un Indien qu’elle aurait dû promouvoir au poste suprême. Juste retour des choses après tant de siècles de crimes et d’injustice.[xiv]Mais agissant ainsi, elle aurait implicitement reconnu l’illégitimité du pouvoir blanc et par ricochet aussi celui des noirs. Sait-on jamais ? Dieu seul le sait ou le Diable !

  -----------------------------------------------------------.
Notes :

[i] Denis Lacorne, La Crise de l’identité américaine. Du melting-pot au multiculturalisme, Fayard, Paris, 1997.

[ii] Slavoj Žižek, Plaidoyer en faveur de l’intolérance, Climats, Castelnau-le-lez, 2004, cf. p. 15.

[iii] Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours, Agone, Marseille, 2002 (A People History of the United States, Harper Perennial, New York, 1992).

[iv] Comme très souvent aux États-Unis ce ne sont pas les savantes études universitaires et académiques de politologie et de sociologie politique qui approchent au mieux une certaine plausibilité des causes, mais des romans ou des films, soit sociographiques soit politiques. Dans le cas Kennedy, le travail qui semble approcher au plus près cette plausibilité des origines causales de l’assassinat de John Kennedy, puis celui de son frère Bob, est constitué de deux fulgurants romans du célébrissime James Ellroy, American Tabloid, Alfred A. Knopf, New York, 1995 (même titre en français, Rivages noir, Paris, 1997) et The Cold Six Thousand, Alfred. A. Knopf, New York, 2001 (traduction française (sic!) American Death Trip, Rivages thriller, Paris, 2001).

[v] Le réalisateur Herbert Biberman est une sorte de héros, il appartient au groupe des dix à Hollywood qui, en 1947, refusèrent de répondre du chef d’accusation de « communistes » devant la commission des activités antiaméricaines du Congrès. Il fut condamné à six mois de prison, à mille dollars d’amende pour outrages aux membres de la commission et, bien sûr, mis à l’index pendant plus de sept ans. De fait, il ne trouva plus jamais de producteur et dut financer lui-même ses films. Le Sel de la terre est une sorte de cinéma vérité avant la lettre ou une sorte de retour au Kino Pravda soviétique ( La Grève d’Eisenstein, ou Arsenal d’Aleksander Dovjenko), reconstruisant la trame dramatique d’une grève de mineurs au Nouveau Mexique avec les ouvriers comme acteurs dont le financement fut assuré par leur syndicat. Le thème du film aurait dû être l’une des références de Monsieur Obama, en effet, il s’agit d’une grève de mineurs d’origine mexicaine qui veulent être traités de la même manière que les ouvriers d’origine européenne… dans le film les Mexicains parlent des Européens comme des blancs… Il semble en effet que cet aspect de la culture étasunienne soit totalement étrangère à Monsieur Obama, car j’ai lu dans la grande presse d’information qu’il est grand amateur de film du genre de L’Homme araignée

[vi] Les Verts allemands viennent d’élire à la présidence du parti un citoyen d’origine turque dont les parents étaient venus travailler en RFA comme simple Arbeitsgast (travailleur invité).

[vii] cf. Claude Karnoouh, « Un Logos sans ethos. Considérations sur les notions d’interculturalisme et de multiculturalisme appliquées à la Transylvanie », in Postcommunisme fin de siècle, L’Harmattan, Paris, 2002.

[viii] Slavoj Zizek, op. cit., p. 93.

[ix] Je pourrais multiplier les exemples. Ainsi lorsque les chefs de l’Armée impériale allemande forcèrent l’Empereur Guillaume II à abdiquer alors qu’ils lui avaient personnellement juré fidélité, pour installer à Weimar une République permettant d’éviter la débâcle totale, et, très rapidement, bien mieux à même de liquider, avec cette même armée, la révolution bolchevique naissante de 1918-1919. Ou, plus récemment, l’implosion du pouvoir communiste dans les pays de l’Est qui, à quelques exceptions près, et sous la forme de la démocratie représentative classique, laisse le champ libre aux anciens apparatchiks communistes reconvertis en indomptables défenseurs de l’économie libérale. Cf. La Grande braderie à l’Est ou le pouvoir de la kleptocratie (sous la direction de Claude Karnoouh et Bruno Drweski), Le Temps des Cerises, Pantin, 2004.

[x] Zbigniew Brzezinski, The Great Chessboard, Basic Book, New York, 1997.

[xi] Chester Himes est aussi célèbre pour ses romans policiers se déroulant à Harlem, avec ses héros, deux policiers noirs, dont le plus connu qui a enchanté ma génération, La Reine des pommes, demeure l’une des plus remarquables descriptions de la vie quotidienne de ce ghetto newyorkais au tournant des années 1950-1960.

[xii] Si j’en crois la presse roumaine et hongroise, dans ces deux pays l’élection de Monsieur Obama ne suscite aucun enthousiasme particulier.

[xiii] Pour saisir l’ampleur de ce massacre, voir un travail universitaire de haute qualité : David E. Stannard, American Holocaust (The Conquest of the New World), Oxford University Press, New York, Oxford, 1992. Plus saisissant encore, parce que tentant de restituer l’expérience existentielle des troupes de vas nu-pieds blancs, employés par les autorités d’État ou les compagnies privées comme chasseurs de scalps et d’oreilles d’Indiens dans l’Ouest et le Sud-ouest des États-Unis, voir le roman étonnant et détonnant de Cormac McCarthy, Blood Meridian or The Evening Redness in the West, Random House, New York, 1985. (Traduction français.

Partager cet article
Repost0