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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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7 février 2021 7 07 /02 /février /2021 22:44

La Libye est partagée depuis 2011 entre de multiples gros et petits chefs de guerre qui s“allient ou se combattent au gré de leurs intérêts changeants. Les puissances étrangères qui s“étaient ingérées dans la guerre de 2011 sont restées sur le terrain, tandis que d“autres acteurs se sont depuis introduits.

Grosso modo, il y a trois pôles géographico-politiques dans le pays, l“Ouest, l“Est et le Sud. La région de Tripoli est contrôlée par les amis libyens de la Turquie et ses alliés, celle de Benghazi est contrôlée par ceux qui s“opposent à l“hégémonie régionale turque, et le Sud semble attendre en manifestant plutôt sa sympathie pour Seif el Islam Kadhafi, qui joue la carte de l“apaisement et de la réconciliation.

C“est dans ce contexte qu“on assiste à une tentative de retour de l“influence des Etats-Unis alors que la France semble hésiter et que la Russie semble vouloir contrebalancer le jeu d“Ankara.

La Rédaction

 

 

L'intervention diplomatique des Etats-Unis

en

Libye menace d'entraîner un désastre

-

Février 2021

 

 

Mateusz Piskorski*

 

 

Le 4 février, le président américain Joe Biden a déclaré que les États-Unis allaient jouer un rôle plus actif dans le monde. Il s'est adressé aux responsables du Département d'État américain:

 

“Mais gouverner par la diplomatie, c’est aussi engager un dialogue diplomatique avec nos adversaires et nos concurrents là où cela est dans notre intérêt et où cela contribue à la sécurité du peuple américaini.

 

Le discours interventionniste libéral de M. Biden ne laisse aucun doute sur le fait que les États-Unis vont accroître leurs efforts pour s'implanter dans des régions qui ont reçu peu d'attention durant la présidence de Donald Trump. L'une de ces régions est la Libye. Le 28 janvier, Richard Mills, l'ambassadeur américain adjoint des Etats-Unis, a appelé la Russie, la Turquie et les Emirats arabes unis à "respecter la souveraineté libyenne et de cesser immédiatement toutes les interventions militaires en Libye". La Russie et la Turquie ont été les plus critiquées. Mills a exhorté Moscou et Ankara "à entamer immédiatement le retrait de leurs forces du pays et le retrait des mercenaires étrangers et des substituts militaires, qu’ils ont recrutés, financés, déployés et soutenus en Libye".

 

Quelle est la raison de ce ton dur des Américains ? Ce n'est pas du tout un sujet de préoccupation pour le peuple libyen. C'est simplement que les États-Unis retournent dans ce pays et cherchent à saper les positions des autres acteurs.

 

Intervention diplomatique

L'intervention de l'OTAN en Libye en 2011 a été en grande partie le fait de l'administration Barack Obama, dont Joe Biden était vice-président. De plus, l'actuel conseiller du président pour la sécurité nationale, Jake Sullivan, était l'un des conseillers d'Hillary Clinton, alors secrétaire d'État américain, qui a élaboré le plan d'invasion américain en Libye. Il est donc probable qu'il fera pression pour que les États-Unis retournent dans ce paysii. Les principaux groupes de réflexion américains, comme la Brookings Institution, demandent d’ailleurs maintenant à Washington "d'accroître sensiblement son engagement diplomatique en Libye"iii.

 

En plein accord avec ces recommandations, les Américains ont renforcé leur rôle dans le processus diplomatique engagé sur la Libye dès l'automne 2020, mettant de fait les autres puissances sur la touche. Stephanie Williams, qui a dirigé jusqu'à récemment la mission d'appui des Nations unies en Libye (MANUL), est l'ancienne chargée d'affaires américaine en Libye. C'est elle qui a lancé le Forum de Dialogue politique libyen (FDPL) et qui a supervisé la sélection des participants. Ce forum se tient officiellement sous l'égide des Nations unies et vise à aider les Libyens à élire un nouveau gouvernement provisoire, à unir toutes les parties au conflit, à établir un cadre de coexistence pacifique. En fait, ce forum est devenu un outil entre les mains des États-Unis, grâce auquel Washington peut essayer d'amener ses propres sympathisants au pouvoir en Libye.

 

Le 5 février, Abdulhamid al-Dabaiba a été élu Premier ministre de la Libye lors d'une élection à huis clos organisée par le FDPL. C'est un homme d'affaires originaire de Misrata, peu connu en dehors du pays. On pense qu'il a des liens avec la Turquie et le groupe extrémiste des Frères musulmansiv. Jake Sullivan a eu des entretiens avec son homologue turc il y a quelques joursv. Reste à savoir si les États-Unis ont conclu un accord avec la Turquie ou si Washington a surenchéri sur le candidat turc.

 

Les membres du Conseil présidentiel étaient Mohammed Younis Al-Manfi, un diplomate (candidat d`Orient à la présidence du Conseil présidentiel); Abdallah Hussein al-Lafi, un membre de la Chambre des représentants (Tripoli) et Moussa al-Koni en tant que représentant du Sud de la Libye.

 

Risque d'effondrement du dialogue

Dans le même temps, de nombreuses craintes existent que le Forum de Dialogue politique sur la Libye ne débouche pas sur un véritable processus de paix en Libye. Les États-Unis pourraient prendre le contrôle du "leadership" officiel de la Libye, mais la guerre civile se poursuivra. Le fait qu'une liste insuffisamment crédible ait gagné soulève des questions sur la volonté des Libyens d'accepter la nouvelle direction du pays. Les principaux acteurs internes libyens - accepteront-ils une telle décision ? Sinon, le pays pourrait plonger dans un nouveau conflit. En novembre, Abdulhamid al-Dabaiba a été accusé d'avoir soudoyé des participants au Forum libyen pour le Dialogue politiquevi.

 

Tout cela remet en question la légitimité de la nouvelle direction de Tripoli, élue à huis clos par des personnes qui n'ont pas été élues par le peuple libyen lui-même. La population libyenne s'attend également à ce que les décisions du Forum de Dialogue politique libyen puissent conduire à la guerre. C'est ce que dit notamment le sociologue russe Maxim Shugaley. Il a passé plus d'un an et demi dans la prison de Mitiga en Libye où, dit-il, il a été jeté sur ordre des États-Unis. Mitiga est d'ailleurs contrôlée par les islamistes de la Force Rada (aussi appelée les Forces spéciales Rada), subordonnés à Fathi Bashagha.

 

M. Sugaley a récemment présenté une étude sociologique qui, selon lui, a été réalisée en Libye par la Fondation russe pour la Défense des Valeurs nationales. Selon cette étude, 52,6 % des Libyens ne font pas confiance aux décisions du FDPL, 43,1 % des personnes interrogées craignent qu'après toute décision du FDPL, les hostilités ne reprennent dans le pays, 49 % ne savent pas qui représente leurs intérêts au sein du FDPL, 46,5 % ne savent pas qui est candidat à des postes élevés dans le pays et plus de 40 % ne font pas confiance au chef de MANUL pour participer au choix d'un nouveau gouvernement pour la Libyevii. L'absence totale de transparence du FDPL le délégitimise donc, ainsi que toute décision qui est prise sous son égide. Ce sondage ne fait donc que confirmer la position des experts sur le sujet.

 

Scénario catastrophe

 

Dans ce contexte, l'avenir de la Libye semble incertain. Il est fort probable que si les personnalités officielles ne reconnaissent pas le gouvernement et le Conseil présidentiel élus dans le cadre du FDPL, le pays ne pourra éviter d’entrer dans un nouveau cycle de guerre. Il est révélateur qu'une seule personne ait jusqu'à présent prôné la négociation et la réconciliation avec le principal opposant militaire du gouvernement d'Union nationale - le maréchal Khalifa Haftar, qui est soutenu par Paris, Moscou et Abu Dhabi. Et ce n'est pas le nouveau premier ministre intérimaire de la Libye, mais le premier vice-président du gouvernement d'Union nationale, Ahmed Miitig, mais il n'a pas été autorisé à gagner. Ce réconciliateur pourra-t-il maintenir sa position dans le nouveau gouvernement ? Dans le cas contraire, ce serait un signal sérieux d'une escalade du conflit.

 

Dans ce cas, outre les Libyens, des problèmes attendent également les Européens. La Libye reste une zone à problème, par où les extrémistes et les migrants clandestins de toute l'Afrique entrent en Europe. En cas de nouveau conflit, le chaos dans le pays ne fera que faciliter la pénétration des éléments les plus radicaux. La dépendance d'Abdulhamid al-Dabaiba à l'égard des Frères musulmans et de la Turquie, qui fait déjà du chantage à l'Europe en utilisant les réfugiés syriens, y contribuera également. Maintenant, Ankara va vouloir faire chanter l'Union européenne en utilisant les migrants africains et les militants islamistes afin de faire pression sur l'Italie et la France et en menaçant les avoirs de Total et d'ENI en Libye. Non seulement les Libyens, mais aussi les Européens devront dès lors payer pour les ambitions américaines.

 

* Géopolitologue, Enseignant-chercheur, Journaliste

 

Notes :

 

ii https://www.algemeiner.com/2021/01/19/questions-for-incoming-national-security-advisor-jake-sullivan/.

vi https://almarsad.co/en/2020/11/16/abdul-hamid-dbaiba-all-libyans-respect-ali-dbaiba-bribes-are-not-our-way/.

vii https://fznc.world/wp-content/uploads/2021/02/socio-political-tendencies-in-libya_lpdf_jan-feb-2021.pdf.

 

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1 février 2021 1 01 /02 /février /2021 17:31

Cet article-témoignage repris d'une autre revue n'est pas, contrairement à nos habitudes, un article d'analyse mais le récit d'une expérience pratique d'où il faudrait tirer des analyses sur les fondements du régime qui s'est installé en France et, plus largement, dans les post-démocraties post-humanistes.

Le même jour que ce qui est décrit plus bas, j'ai, moi, un autre souvenir touchant, mais ...radieux celui-là. J'étais sur les Champs Elysées, on sentait que l'histoire bégayait à ce moment là. La masse des manifestants venait visiblement de la province française profonde et pauvre mais généreuse, et ces "gens là" étaient choqués de voir ce que nous, militants parisiens, connaissions déjà des forces de répression en banlieue ou lors des manifestations, interdites ou même légales, mais déjà réprimées sous Sarkollande. Même si là, le degré de violence était monté d'un cran ...les "provinciaux", les "gueux", avaient osé prendre place sur ce qui symbolisait le "Paris universel" des riches et des puissants princes et oligarques, les Champs élysées !, "La plus belle avenue du monde" disaient ils, et nous étions en plus proches du palais présidentiel de l'Elysée. Alors les champs étaient jonchés de grenades, les gaz fusaient et les manifestants avaient dressé des barricades contre les forces de répression qui attaquaient du bas des champs, pour protéger l'Elysée sans doute. Ces barricades étaient en feu. ...Gaz, grenades, LBD, barricades, feux ...C'était ...la guerre ou presque, avec des manifestants qui découvraient ...Paris. Nous étions bloqués, nassés, certains parlaient de monter sur l'Elysée, d'autres ne croyaient pas encore en leur force, il n'y avait pas d'organisation, je regardais cela sans même oser bouger comme si c'était un monde irréel, impensable. Avec un double sentiment, un sentiment de fierté d'être témoin de l'histoire qui se fait, et un sentiment d'étrangeté et de doute, voir que cela arrivait ici, à Paris, en Occident ??? !!! Que je n'étais pas à Beyrouth, Bagdad, Le Caire, Gaza, Port au Prince, Kaboul, Kiev, Tbilissi...

...Et tout d'un coup, au milieu du vacarme des tirs et des cris, j'entends de derrière moi, une voix, assez frêle, qui s'adresse à moi ...je me retourne, et je vois un jeune "poupon", visiblement de "bonne famille", visiblement de province ..."On ne fait plus" des jeunes comme cela à Paris, je vois qu'il tient un panneau en métal qu'il a arraché de l'hôtel cinq étoiles voisin ...et il me dit "Excusez moi Monsieur, est-ce que vous pourriez vous mettre de côté, je dois passer pour construire une ...barricade !" Ce fils très certainement d'un bourgeois de province avec ses bonnes manières passé sans aucun doute en quelques heures d'un monde feutré et "bien élevé" à la colère d'une insurrection populaire !!! ...je m'en rappellerai toujours! J'aurais aimé lui parler et garder le contact avec lui, mais j'étais tellement interloqué par cette scène complètement surréaliste et pourtant bien réelle, ...j'étais trop attendri par lui qui me redonnait espoir dans l'humain, que je me suis exécuté, je lui ai dit "je vous en prie", il est passé, j'ai vu sa silhouette se diriger vers la barricade en flamme et se perdre dans les gaz au milieu de la foule ...Comme on disait ....avant ..."Un ange passe"

...Et à côté de cela ...à quelques mètres sans doute, car cela se passait au bas des Champs élysées, il y avait la rue Franklin Roosevelt ...Celle où se déroulait la scène décrite plus bas ...douleur ! La description de ce qui se passe dans un Etat qui se qualifie de « démocratique » et même encore de « république sociale » pourrait soulever un rire de mépris. Pour moi cela éveille quelque chose de plus intime car j’étais sans doute à quelques mètres de ce garçon et je ne l'ai pas vu, comme d'autres sans doute, comme d’autres qui ont participé chaque samedi au soulèvement des Gilets jaunes, je suis passé au travers, je n’ai même pas eu l’idée d'avoir peur ...mais aujourd’hui en lisant ce récit, revient ce qui était enfoui, je me sens coupable ...Pourquoi lui et pas moi ?

Bruno Drweski pour La Rédaction

 

 

 

 

Quand le pouvoir mutile les gilets jaunes

 

 

le récit d’une famille 

 

2018-2021...

 

À l’hiver 2016, le candidat Macron appela à la Révolution ; à l’hiver 2018, le président Macron écrasa celle qui ne demandait qu’à éclore. D’abord, le gouvernement a énucléé et défiguré les visages, mutilé et arraché les mains des protestataires. Cela se fit à grand bruit : on entendait dans la rue la détonation des tirs des forces de l’ordre, l’explosion des grenades chargées de TNT. Puis ce fut le silence. Les caméras sont parties et la violence a continué, à bas bruit cette fois. Non plus dans la rue mais au cœur des institutions : les hôpitaux, les assurances, la Sécurité sociale, la police, la Justice… Dominique Rodtchenki-Pontonnier est la mère de Gabriel : apprenti chaudronnier sarthois de 21 ans, il a perdu l’usage de sa main droite durant l’acte II des gilets jaunes. Il était venu marcher contre « la misère » et la casse des services publics — c’était le samedi 24 novembre 2018. Un autre de ses fils, Florent, a été blessé à la jambe. Deux ans plus tard, elle nous raconte l’interminable combat quotidien de sa famille.

[lire le premier volet]

 


https://www.revue-ballast.fr/mutiler-les-gilets-jaunes-le-combat-dune-famille/


 

Je suis toujours coincée là-bas, boulevard Franklin D. Roosevelt, à Paris. La vie continue d’avancer, mais je suis restée là où la mienne s’est brisée. Ma vie de femme, de mère, de famille a explosé en même temps que cette grenade. Aujourd’hui, dans ma tête, j’essaie encore de faire que cette GLI-F4 [grenade contenant 26 grammes de TNT, ndlr] n’arrive jamais, de prendre la place de Gabriel… À un moment, à l’hôpital, j’ai voulu me couper la main pour qu’il puisse prendre la mienne. Beaucoup de personnes me disent que j’ai changé. C’est vrai. Il y a des choses que je ne supporte plus. Le regard que les gens portent sur moi, aussi. Désormais, c’est de la survie, c’est faire semblant, c’est faire comme si… Faire bonne figure et se battre. Surtout pour Gabriel.

 

« Ma vie de femme, de mère, de famille a explosé en même temps que cette grenade. »

Il y a eu l’explosion. On a couru se mettre à l’abri. J’ai assis Gabriel, je lui ai dit que ce n’était pas grave, pour le rassurer, comme quand il était petit. Pendant ce temps, les autres garçons cherchaient du secours. Je pensais faire un garrot à Gabriel lorsqu’un street medic a ouvert son sac à dos. Son collègue à côté m’a demandé de lui faire confiance, car il était pompier. L’apparition d’un street medic, c’est vraiment comme l’arrivée du père Noël. Cet homme, je ne le remercierai jamais assez — il faut vraiment les remercier tous autant qu’ils sont. Il a réalisé les premiers soins et ensuite il m’a dit d’emmener Gabriel à l’hôpital : sa vie était en jeu. Dans la rue, nous étions sous une pluie de lacrymogènes. Un enfer. Le temps s’était comme arrêté, nous étions dans une sorte de brouillard, je ne sentais même plus les gaz. C’est un état où tu te dissocies de ton corps. Il fonctionne, mais tu n’es plus en toi, tu n’as pas vraiment conscience de ce qui se déroule devant toi. Tout est rapide et en même temps ralenti à l’extrême, tu rentres dans une autre dimension. Ton cerveau perçoit tout par un autre prisme, les éléments les plus insignifiants, le moindre détail… Il fait le tri, priorise, hiérarchise en un fragment de seconde. Tout ce qui est superflu (le son, les lacrymos, les gens…) est écarté, mis de côté, ne fait plus partie de ton monde. C’est difficile à expliquer, tu es entre deux eaux, entre le cauchemar, la réalité et encore une autre chose. Je ne peux donner que cette image : mes deux pieds ensevelis boulevard Roosevelt. Je ne sais pas si je suis vraiment sortie de cet état. J’ai l’impression d’être enfermée dans ce tableau de Munch, bloquée dans ce « cri » et en même temps dans le tableau de Picasso, Guernica, complètement disloquée.

 

No man’s land

Le temps que j’arrive, Gabriel était déjà aux urgences à l’hôpital Georges Pompidou. Florent, mon autre fils, était le premier à l’avoir rejoint. Il avait traversé tout Paris en trottinette avec des éclats de grenades dans les jambes. On n’avait pas remarqué, on était tous obnubilés par Gabriel et sa main — tout ce qui était à côté n’avait plus d’importance. À un moment, j’ai demandé à Florent de relever son pantalon pour voir ses jambes car il avait du mal à marcher. Là, j’ai vu dans quel état catastrophique ses jambes étaient. J’étais écartelée entre mes deux fils, et chacun me renvoyait à l’autre. Et puis il y a eu cette interminable attente avant que Gabriel passe au bloc. Durant tout ce temps, sa main pissait le sang. Je jonglais entre mes deux enfants auscultés dans différents services, le téléphone pour tenir informé mon mari, mon autre fils mais aussi ma fille, mon gendre, sans oublier ma nièce et mon neveu. Gabriel est enfin entré au bloc. On nous a dit que ce serait long. On a attendu. On a attendu aux urgences au beau milieu des gens. Là, un clochard a perdu son pantalon. Je l’ai aidé à se rhabiller et à trouver un fauteuil roulant pour qu’il puisse au moins s’asseoir.

 

Ce moment, même s’il peut paraître tout aussi sordide qu’anecdotique, m’a permis de me décentrer, de sortir de toute l’horreur que nous vivions et de relativiser. Car si j’étais venue à Paris, c’était aussi pour cette raison : je n’ai jamais supporté de voir des gens en souffrance dans la rue. Je ne supporte plus de voir ou de faire semblant de ne pas connaître cette situation. Comme si tout ça était normal et acceptable. Au bout d’un moment, l’accueil nous a dit de partir, de dégager… On nous a littéralement mis à la porte. On s’est retrouvés là, des Sarthois perdus dans Paris. Sans maison, sans ton refuge, tu es perdu. Il n’y a aucun espace où tu peux te reposer. Marvin, le cousin de Gabriel, a cherché partout une chambre d’hôtel, et Maëlys de quoi manger. On était seuls, il n’y avait aucune prise en charge. Seuls au monde. Et ça a perduré après cette soirée : aujourd’hui, nous nous sentons encore seuls au monde.

 

« Car si j’étais venue à Paris, c’était aussi pour cette raison : je n’ai jamais supporté de voir des gens en souffrance dans la rue. »

L’hôtel, c’était notre espace de repli où personne ne pouvait nous mettre à la porte. Nous n’avons pas réussi à dormir de la nuit. On ne nous donnait pas de nouvelles, j’ai rappelé l’hôpital toute la nuit et puis au matin. Alors j’ai appris que Gabriel, après 11 heures d’opération, avait été mis dans un coma artificiel. Il devait repasser au bloc pour une deuxième intervention d’environ 9 heures. On a décidé tous ensemble de rentrer au Mans, d’autant que mon mari — qui n’était pas venu à la manifestation — s’occupait seul de nos petits-enfants à la maison. On est repartis avec Florent aussi car il n’avait pas été pris en charge par le personnel soignant. Ils lui ont dit que ses blessures n’étaient pas graves : 15 jours plus tard, il sera opéré des deux pieds… C’est comme pour l’urgentiste qui a pris Gabriel à l’entrée des urgences ; il avait noté « explosion par pétard ». Je pense que le corps médical ne connaît vraiment pas ce genre de blessures. Et comment il aurait pu, si ce n’est en connaissant l’histoire de la mort de Rémi Fraisse ou en ayant travaillé sur un théâtre de guerre ? Tout comme nous, ils ne savent pas ce qu’est une GLI-F4, que ça pénètre, déchire et mutile les chairs. Ils n’ont pas pris conscience de la réalité de la situation — plus par méconnaissance que par mauvaises intentions.

 

Sur le trajet du retour, personne n’a ouvert la bouche. On était emmurés dans notre silence. Comme momifiés. Pétrifiés dans l’horreur de ce qu’on venait de vivre, de ce qu’on vivait. À la maison, j’ai juste pris une douche et je suis repartie avec mon mari à l’hôpital. Gabriel ne pouvait pas être seul à son réveil. On a pris notre autre fils, Kévin, qui voulait venir. Arrivés à l’hôpital, on ne savait pas où était Gabriel. On a fait tous les étages, du sous-sol au plafond, pour retrouver notre enfant. Et, au détour d’un couloir, nous avons croisé deux aides-soignantes. Elles déplaçaient un brancard. On leur a demandé où était le service de réanimation, elles nous ont indiqué le chemin et, en les remerciant, on s’aperçoit que c’était notre Gabriel, là, allongé dans le lit. Je me rappelle avoir réagi comme si j’avais retrouvé mon fils perdu pendant des années. Les infirmières n’ont pas compris. Kévin, lui, il a failli tomber dans les pommes. Il ne voulait pas, ne pouvait pas réaliser ce qui était arrivé à son petit frère. On a vu le corps médical, ils nous ont dit qu’il avait été opéré à deux reprises. Pour le moment, ils ne pouvaient rien dire sur sa main, mais les dégâts ne s’arrêtaient pas là. Il y avait de nombreuses blessures au visage et au niveau des jambes. Ils ne pouvaient faire aucun pronostic. La seule chose qu’on savait, c’est qu’il était trop abîmé et devait rester en réanimation.

 

 
 

L’hôpital, à vif

L'Hôpital à vif

À Pompidou, il faut le dire, ça a été compliqué. Cet hôpital est une véritable usine, il y a 300 ou 400 chambres. C’est inhumain. Arrivé depuis déjà trois jours, Gabriel n’avait toujours pas été opéré du visage, il était terriblement gonflé. Passe le professeur Lantieri, spécialiste des greffes de visage en France. Quand il a vu l’état de Gabriel, il était outré. « Une situation inadmissible », il a dit. Gabriel a dû subir une intervention du visage dans son lit car il n’y avait pas de bloc opératoire libre. C’est assez étonnant comme pratique, pour un hôpital qui a une renommée européenne. Un bout de plastique et de fer issu de la grenade, gros comme une pièce de monnaie, était incrusté au milieu de son front. Son visage était complètement tuméfié, il gonflait de jour en jour. Cette intervention a été réalisée sans anesthésie particulière — même s’il était sous morphine, il a souffert. Gabriel s’est senti tout de suite mieux et son visage a dégonflé. Au sein de l’hôpital, il y a eu une sorte de bataille entre les services. Gabriel avait été pris en charge pour sa main, donc par l’orthopédie : du coup, ils n’ont pas pris sa jambe ni son visage en compte. C’était un va-et-vient permanent entre les blocs. Et comme l’hôpital manque de place, on ne savait jamais quand il devait se faire opérer. Alors Gabriel ne mangeait plus, ne buvait plus. Plus d’une fois, on ne lui a pas apporté de quoi manger, et sinon, le plus souvent, c’était froid. Il fallait que je descende au rez-de-chaussée pour faire chauffer sa nourriture. Dans ces moments, il faut apprendre à se taire, sinon la prise en charge de Gabriel aurait pu en pâtir.

 

« La seule personne qui a pris du temps, c’est un aide-soignant afghan. Il a aidé GabrielJ’ai vécu la guerre. Je sais ce qu’une grenade peut faire, il a dit. »

Gabriel a subi l’interrogatoire d’une infirmière. Elle pensait qu’il avait ramassé la grenade. Pour elle, il était comme coupable. « Mais pourquoi tu as voulu ramasser cette grenade ? Ce n’est pas très malin ! » Je lui ai demandé de prendre une bouteille d’eau dans sa main pour qu’elle comprenne que s’il avait pris la grenade, il n’aurait plus de main ! Un midi, alors que je coupais la nourriture de Gabriel, cette infirmière m’a dit qu’il fallait que Gabriel apprenne à se débrouiller seul, que je ne serais pas toujours là. Un autre jour, elle est entrée dans la chambre pour réaliser les soins et a décrété que Gabriel était assez fort pour ne pas avoir d’anesthésiant. Un autre jour encore, j’ai vu l’état de la hanche et du dos de mon fils. J’ai failli tomber dans les pommes. C’était comme avoir une vue réelle de l’anatomie du corps humain : il n’y avait pas de peau sur ses muscles, je voyais un écorché vif. Cette image m’est restée, elle me hante encore. J’ai dû gentiment m’énerver pour avoir un matelas contre les escarres, vu qu’il commençait à en avoir sur tout le bas du dos, jusqu’au haut des cuisses. Il ne pouvait plus rester couché, il souffrait et ça commençait à sentir. Une infection. Au bout de trois jours, le matelas est arrivé et, après 12 heures à traîner dans le couloir, j’ai décidé de l’installer moi-même pour qu’il se passe enfin quelque chose.

 

À Paris, on a vécu des choses qui n’étaient pas normales. Mais ce n’est pas du fait des soignants. Ça aussi, c’est une des raisons pour lesquelles je me suis rendue à Paris : le service public est dilapidé. À force de compresser les effectifs, encore et encore, ils en viennent à ne plus faire attention aux patients. Les personnes en charge de sa toilette ont tellement de patients et sont tellement pressées que la toilette était plus ou moins bien faite. Gabriel avait son bras immobilisé, alors, au niveau des aisselles, ils n’y passaient jamais. Une mycose s’était installée. Quand je m’en suis rendue compte, j’ai dû passer délicatement un tissu assez fin et mouillé pour le nettoyer. Pour vous dire son état de saleté, quand il est descendu au bloc pour sa deuxième opération du visage, les infirmiers ont eu tellement pitié de lui — car ils ne lui avaient jamais lavé la tête ni les cheveux — qu’ils l’ont lavé avant l’opération. Cette situation a vraiment marqué Gabriel : se laver les cheveux, c’est devenu obsessionnel pour lui. La seule personne qui a pris du temps, c’est un aide-soignant afghan. Il a pris sur sa journée et il a sûrement dû courir derrière. Il a aidé Gabriel à se lever, à prendre une douche. « J’ai vécu la guerre. Je sais ce qu’une grenade peut faire », il a dit. Cet homme a été extraordinaire. Il a permis à Gabriel de relever la tête, il lui a rendu un peu de sa dignité.

 

Prendre soin

Il y a aussi eu ces moments extraordinaires, ces moments de grâce au milieu du chaos. Lorsque les avocats sont venus spontanément visiter Gabriel à l’hôpital et qu’il s’est enfin senti écouté, entendu. Et ce moment magique lorsque Maître Pascual est venue à l’hôpital en vélo pour lui amener des pizzas. Comment décrire ces instants, cette rencontre, sinon dire que c’était extraordinaire ? Gabriel est resté quasiment un mois à l’hôpital Pompidou, jusqu’au 12 décembre. Pendant ce temps, nous faisions des allers-retours entre Le Mans et Paris. Le matin, je partais travailler au Mans en train, le soir je revenais à l’hôpital. Je faisais les nuits, mon mari et les enfants les jours. On se relayait comme ça pour ne jamais le laisser seul. Il fallait qu’il y ait toujours quelqu’un de la famille à ses côtés. Ça a duré un bout de temps. On ne savait pas ce qu’il en était de sa main. Un jour, Gabriel n’avait plus que deux doigts, un autre trois, un autre encore plus aucun. On ne comprenait plus, nos interlocuteurs n’étaient pas toujours les mêmes et les diagnostics variaient. Un matin, ils devaient opérer Gabriel au visage, je suis allée voir le secrétariat et là le professeur Lantieri, qui était dans les couloirs, m’a demandé : « Mais qu’est-ce que vous faites encore là ? » Cette question était d’une violence ! Les autres médecins m’avaient dit qu’il fallait qu’on attende pour d’autres opérations, je ne comprenais pas. Les services ne se parlaient pas entre eux.

 

« Un jour, Gabriel n’avait plus que deux doigts, un autre trois, un autre encore plus aucun. On ne comprenait plus. »

Le professeur m’a conseillé de partir car il y avait trop de monde à gérer. Ils ne pourraient pas s’occuper convenablement de Gabriel. Au final, ce professeur, qui s’est chargé des opérations de Gabriel pour la jambe et le visage, nous a fait savoir que le meilleur chirurgien de France de la main était au Mans. « C’est à côté de chez vous, rentrez. Vous allez pouvoir enfin dormir chez vous et non plus sur ce lit de camp. » Sa secrétaire m’a dit : « Pendant ce temps, téléphonez à la Sécurité sociale et demandez pour un bon de transport. » Alors, à l’autre bout de la ligne, on me dit : « Ça fait trois mois que nous n’avons plus le droit d’en faire. Dorénavant, il faut gérer par vous-même… Les frais sont à votre charge. » À ce moment, je me suis dit que le monde s’acharnait, c’était trop, ce n’était pas possible. Au regard de l’état de Gabriel, on ne pouvait pas le transporter avec notre simple voiture. J’en étais venue à l’idée de louer un camping-car… La secrétaire était scandalisée, tout comme le professeur. C’est là qu’il m’a dit qu’il allait prendre en charge lui-même le rapatriement de Gabriel… Pour vous dire, c’est lui qui a payé, sur ses propres deniers.

 

Une fois au Mans, le docteur Bour, lui, est toujours resté en contact avec nous. Il communiquait tout le temps, même parfois le soir. Je passais mes journées à la clinique et quand je m’absentais, il m’appelait. Cet homme, on peut vraiment le qualifier d’humaniste, un comme j’en ai rarement vu. Pendant toute cette période, je n’avais rien dit à mon employeur. Je venais tout juste de signer un contrat, je ne pouvais pas me permettre de perdre mon emploi. Quand le directeur a été informé de la situation, il est venu me voir et m’a dit : « Je ne sais pas comment tu as fait pour tenir tout ce temps sans rien me dire. Je te propose que tu prennes ton ordinateur avec toi et, quand tu peux, tu travailles. La priorité, c’est ton fils. » C’est vraiment rare de voir un patron comme ça. J’ai passé toutes mes journées et mes nuits à travailler à la clinique, juste à côté de Gabriel.

 

Tout est devenu question d’argent

La Sécu, il n’y a que le minimum qui est pris en charge, le reste, non. Pour pouvoir rester à côté de son fils la nuit, pour avoir un lit de camp, il faut payer. Gabriel ne veut pas se retrouver en chambre double à l’hôpital car, à chaque fois, on lui pose des questions sur son histoire. C’est difficile. Il ne supporte plus non plus qu’on frappe à la porte, tout comme le simple bruit d’une bouteille en plastique qu’on écrase — moi aussi d’ailleurs, ce sont des bruits qui me font encore sursauter. Une chambre simple, c’est considéré comme du luxe et ce n’est pas remboursé. Tout est devenu question d’argent. Nous sommes de plain-pied dans le libéral, l’argent est libéré. La Macif m’a écrit pour me dire que ça s’était déroulé pendant un mouvement social, donc que rien n’était pris en charge. Comme certains soins ne sont pas remboursés, tout comme certains petits matériels, le docteur Bour m’a appris à réaliser les gestes chirurgicaux pour que je puisse faire les pansements à mon fils. Il m’a donné des cours, parfois du matériel mais aussi ses propres ciseaux : un geste qui m’a marquée. Je suis devenue infirmière à domicile. On s’est relayés un jour sur deux avec le chirurgien. On peut dire que j’étais devenue comme son assistante. À la maison, mon mari m’assiste, je fais le chirurgien et lui l’infirmière. On a dû apprendre à se débrouiller, à faire avec les moyens du bord.

 

« À la maison, mon mari m’assiste, je fais le chirurgien et lui l’infirmière. On a dû apprendre à se débrouiller, à faire avec les moyens du bord. »

Gabriel sort et rentre sans arrêt de l’hôpital. Il ne fait que ça. Sa première sortie a été pour Noël 2018. Je dis Noël, mais c’était au mois de mars : c’était notre Noël à nous. Non pas que nous sommes croyants, c’était juste notre fête, notre premier vrai repas en famille. Il est rentré à l’hôpital tout de suite après. Il fait de nombreux allers-retours au gré des opérations, qui, peu à peu, commencent à s’espacer. Là, il sort tout juste de deux opérations presque coup sur coup. Une au mois de juillet et une au mois d’août [2020]. Il doit encore se refaire opérer. On n’en est pas sortis. Il a subi plus de 20 opérations : dix de la main, deux du visage, trois de la jambe, quatre de la hanche, une du pied, deux de la cuisse. La journée, il a aussi de nombreuses séances de rééducation en hôpital.

 

Psychologiquement, on n’a pas eu d’accompagnement. On nous avait proposé à la clinique du Mans d’avoir un suivi, mais nous n’étions pas encore prêts à pouvoir parler. Gabriel avait refusé, refroidi, je pense, par cette histoire d’infirmière. Plus tard, quand on a vu l’IGPN, ils nous ont demandé d’aller voir le médecin légiste. Il nous a dit de faire une demande de prise en charge post-traumatique liée à un attentat ou au retour de militaires revenant d’opération. Il nous a donné un numéro. La psychologue qui nous a renseignés nous a dit que nous avions dépassé le délai et qu’elle ne pouvait plus nous écouter. La prise en charge se fait dans la semaine après les violences subies : au-delà, il n’y a plus d’accompagnement. Passée une semaine, tu n’es plus considéré comme traumatisé. Nous, on voulait juste un peu de temps. Un peu comme après la Seconde Guerre mondiale, ce mutisme sur la guerre et ses atrocités. Il fallait se taire pour aller de l’avant. Ça a été pareil pour nous, on n’a pas réussi à en parler, car on sentait que ça pesait sur les autres. Jusqu’à aujourd’hui, nous n’avons donc eu aucune prise en charge. Récemment, nous nous sommes aperçus que Gabriel a depuis perdu sa mémoire immédiate. Tout ce qui est mémoire courte, ça a disparu. Au bout de cinq minutes, plus rien. Il ne se rappelle plus de la discussion. On pensait au début que c’était parce qu’il n’avait pas envie de penser à certaines choses, mais on s’est rendu compte un jour qu’il y avait vraiment un problème. Depuis qu’il a mis des mots sur ses maux, auprès de l’écrivaine Sophie Divry, il voit un psychologue. Il faudrait que je lui prenne rendez-vous avec un neurochirurgien…

 

Il apprend aussi à réécrire de la main gauche. Il a un orteil en moins au pied car il lui a été greffé à la main. Du coup, il doit se faire mettre une prothèse au pied. On attend de voir si c’est pris en charge par la Sécu — mais ça risque encore une fois de ne pas l’être. Pour la main, pareillement, on ne sait pas : dans le protocole, il faudrait qu’il n’ait plus que deux doigts, mais il en a encore trois. Peu importe qu’ils ne fonctionnent plus vraiment ; comme ils sont physiquement présents, la prothèse ne sera pas prise en charge. Il n’est pas reconnu comme mutilé mais comme travailleur handicapé. Il n’a donc pas le droit à l’AAH [allocation adulte handicapé]. Gabriel avait proposé que le chirurgien lui coupe la main, car ça serait plus facile : il y avait trop de souffrance, trop d’opérations, et puis comme ça, la main en moins, il pourrait enfin être pris en charge. Vous vous rendez compte du sordide ? C’est la même bataille pour qu’il obtienne une pension d’invalidité auprès de la Sécurité sociale. À l’heure actuelle, il ne touche d’elle que 12 euros par jour. Comme il dit, il est obligé de faire la manche. Notre première demande à la MDP [Maison départementale des personnes handicapées] — qui remplace la COTOREP [Commission technique d’orientation et de reclassement professionnel] — a été refusée ; on a fait appel. La deuxième demande, c’est ma fille qui y est allée avec Gabriel. Le médecin qui les a reçus leur a dit : « Vous avez encore votre main, elle est encore présente : vous n’y avez pas droit à l’AAH. Il aurait fallu ne plus avoir de bras pour en bénéficier. » Cette réponse était tellement violente. Ma fille a préféré ne pas répondre à la violence par la violence.

 

« Gabriel avait proposé que le chirurgien lui coupe la main, car ça serait plus facile : il pourrait enfin être pris en charge. »

Et c’est pareil pour la pension d’invalidité, au prétexte qu’il touche déjà une centaine d’euros d’indemnité de par son arrêt maladie — lié à son précédent travail en tant que chaudronnier : il n’y a pas droit. La CAF a également refusé de lui accorder le RSA. Ça fait 15 fois qu’on envoie les papiers, et 15 fois qu’ils ne les reçoivent pas. Il faut que je leur renvoie encore des documents. Il lui manquerait des heures de travail, paraît-il, mais depuis ses 16 ans, il a toujours travaillé. J’ai du mal à comprendre. Au niveau administratif, tout le monde nous dit que ce n’est pas normal, mais personne ne fait rien. Chacun se renvoie la balle. Avec mon mari, nous payons tout pour Gabriel et on lui verse une pension. J’ai déclaré 5 000 euros mais je n’ai pas les preuves, car il fallait faire des virements bancaires : j’ai eu droit à un contrôle fiscal… Certainement que je vais devoir encore payer. À force d’accumulation, on en vient à se poser des questions. On se demande si ce n’est pas un acharnement. La dernière fois, nous sommes allés faire des courses, on n’avait plus assez d’argent sur notre compte. Pour 22 euros de courses, ils nous ont collé un interdit bancaire. Il a fallu payer des agios et 80 euros en plus pour les huissiers. Pour des courses de 22 euros, on a payé 122 euros de frais annexes. Mieux vaut en rire car on ne va pas s’arrêter non plus de manger. Et le gouvernement, rien : aucun coup de fil, rien pour nous aider. Au contraire. On est seuls, on a appris à se blinder.

 

Une vie en suspens

Heureusement, on a un jardin et des poules. Et puis des gens qui nous soutiennent. Il y a une vraie solidarité. Nos amis et les personnes qu’on connaît nous donnent de petites choses. Une de mes frangines, de temps à autre, une poule ou un canard à manger — même si je ne suis pas très viande. Tu fais attention au fric, à tout. Mais il y a pire que nous, donc on ne se plaint pas. C’est en fait le quotidien des gens qui n’ont pas d’argent. Pour amortir le choc dans ces cas-là, il faut avoir de l’argent. Mais la priorité, c’est Gabriel. Il faut qu’on lui paye une prothèse car je ne vais pas attendre que la Sécurité sociale finisse par nous l’accorder — et avec la chance qu’on a, ça sera négatif. On était en plein travaux, on a dû les arrêter. Tout est en suspens. On s’en sort, mais avec beaucoup de choses qui ont été déglinguées à jamais. En termes de relations au sein de la famille, avec nos enfants, avec mon mari. Beaucoup de choses ont éclaté au vol.

 

Si je m’en veux ? Oui, bien sûr. C’est mon gamin. J’aurais tellement voulu être à sa place. Si on avait été seulement quelques mètres plus loin… Si, si, si… peut-être que c’est le destin… Concrètement, on ne pouvait pas sortir, s’enfuir, car toutes les rues étaient fermées, impossible de s’échapper de ce traquenard. On tournait en rond, on revenait toujours sur nos pas. On avait l’impression d’être dans un labyrinthe, on était nassés. Je vis avec la culpabilité de ce qui est arrivé et avec la culpabilité de ne pas avoir su réagir après. Alors je n’arrive plus à faire mon travail correctement. Je n’arrive pas à me concentrer. Je suis dans l’attente, je suis toujours à Roosevelt. Gabriel, je ne sais pas s’il a accepté qu’il a une main en moins. À l’origine, il ne voulait pas venir à la manifestation. Ça lui est tombé dessus comme ça. Maintenant il a perdu des doigts, l’utilisation de sa main, il a perdu sa mémoire un peu comme une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer. Par moments, à cause de tout ça, il peut être fort désagréable. Ça ne dure pas, mais tu te le prends quand même… Ne plus faire d’activités, ne plus voir ses potes, c’est compliqué pour lui. Ma crainte aurait été que sa copine le quitte car c’est généralement ce qui se passe, mais elle est restée, et c’est tant mieux. Ça le tient debout. Gabriel a 22 ans, il était autonome, il était prêt à partir dans un appartement — car au bout d’un moment, les parents, ça va. Et voilà qu’il se retrouve chez nous coincé comme un rat.

 


[cagnotte « Tendons la main à Gabriel »]


[lire le troisième volet]


Illustrations : Luis Feito 


 

REBONDS

☰ Lire notre portfolio « Gilets jaunes : deux ans debout », novembre 2020
☰ Lire notre entretien avec David Dufresne : « En critiquant la police, on s’en prend plein la gueule », septembre 2020
☰ Lire notre témoignage « Castaner, ma mère est morte à cause de vos armes ! », avril 2019
☰ Lire notre entretien avec Désarmons-les : « 2018, année de la mutilation », janvier 2019
☰ Lire notre entretien avec Raphaël Kempf : « L’action politique est de plus en plus criminalisée », janvier 2019
☰ Lire notre entretien avec Arié Alimi : « Il ne reste plus à ce pouvoir que la violence », février 2017
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17 janvier 2021 7 17 /01 /janvier /2021 23:40

Normand Béthune est un médecin révolutionnaire canadien qui a consacré ses compétences médicales pour soigner les victimes du capitalisme puis les blessés des guerres civiles d'Espagne avant d'aller rejoindre la base révolutionnaire de Yenan en Chine pour y soigner les combattants de l'armée populaire de libération en lutte contre les occupants japonais. Il est mort en Chine victime d'une septicémie qu'il avait contracté lors d'une opération sur la ligne de front. Mao Zedong lui a consacré un article pour célébrer son activité et expliquer aux masses chinoises ce qu'est l'internationalisme prolétarien.


 

Il nous a semblé utile, en cette période trouble et de bruits de bottes répétés, alors que le système dominant a perdu toute légitimité et que les forces de régression prennent d'assaut ce qui reste des démocraties libérales, de reprendre l'article écrit par Norman Béthune lors de son séjour dans l'Espagne républicaine qui allait tomber à cause de l'inaction des démocraties libérales face à la coalition des forces franquistes espagnoles, fascistes italiennes et nazies allemandes.

La Rédaction


 

Norman Bethune

 

sur la montée du fascisme

-

janvier 2021


 

Le journal de la Ligue de la Jeunesse Communiste du Canada (YCL-LJC), Rebel Youth-Jeunesse Militante, a republié un discours du Dr Norman Bethune, un communiste et médecin qui s'est rendu en Espagne pendant la guerre civile. 

Ce discours datant de 1937 est d'une clairvoyance forte sur la montée du fascisme en Europe. La "lutte contre le communisme", justifiant le fascisme-nazisme (qui dans les années 1950 allait être théorisée sous le vocable du "containment"), ne sert qu'un but : museler toute forme de revendications pour un avenir meilleur.
 

Un texte criant d'actualité. (Traduction Nico Maury)

Ce mois de juillet marque le 84ème anniversaire du début de la guerre civile espagnole. Le 19 juillet 1936, des milliers de travailleurs-travailleuses de Barcelone ont pris les armes pour défendre la démocratie populaire contre un coup d'État d'extrême droite initié par le général Francisco Franco les jours précédents. Avec la défaite du coup d'État, la lutte pour la démocratie s'est rapidement étendue à travers l'Espagne, la classe ouvrière se retrouvant à lutter à la fois contre les phalangistes et les nationalistes locaux, ainsi que contre leurs alliés allemands nazis et italiens fascistes. 

Pour commémorer le soulèvement populaire du 19 juillet 1936,
Rebel Youth republie un discours du Dr Norman Bethune, un communiste et médecin qui se rendait en Espagne en novembre de cette année pour apporter une aide médicale aux républicains. En Espagne, Bethune a contribué à la création de services mobiles de transfusion sanguine. Ce discours est tiré de la tournée de 1937 de Bethune à travers le Canada, au cours de laquelle il a fait connaître la cause républicaine en Espagne et recueilli des fonds pour les bénévoles. 

Alors que nous voyons une montée renouvelée du fascisme, ainsi qu'un besoin médical accru, un besoin de stabilité et un besoin de soutien pour les personnels médicaux de première ligne, nous espérons que vous trouverez ce discours particulièrement émouvant en 2020.

 

« Je suis allé en Espagne par honneur. Je suis revenu car il y a des choses à dire en réponse à ceux qui, en dehors de l'Espagne, parlent au nom du déshonneur. 

Je suis médecin, chirurgien. Mon travail est de soutenir la vie humaine, dans toute sa beauté et sa vigueur. Je ne suis pas un politicien, mais je suis allé en Espagne parce que les politiciens ont trahi l'Espagne et ont essayé de nous entraîner dans leur trahison. Avec des formes variables et avec des degrés divers d'hypocrisie, les politiciens ont décidé que l'Espagne démocratique devait mourir. C'était ma conviction, comme c'est maintenant ma conviction, que l'Espagne démocratique doit vivre. 

Pour le peuple espagnol et pour quiconque a vu l'Espagne par lui-même, la situation est claire. Si claire, en fait, Franco et ses partisans fascistes ont un besoin urgent d'une diversion pour dissimuler leur agression, tout comme les bêleurs conservateurs partisans de la non-intervention ont besoin d'une feuille de vigne pour habiller les tiges nues de leur misérable politique. Ils en ont trouvé une, à leur grand soulagement. Ce n'est rien de plus que l'enfant bâtard peintre en bâtiment autrichien et du transfuge italien. C'est «la menace du communisme». 

Il y a quatorze ans, Mussolini est arrivé à Rome dans une voiture de luxe et s'est installé dans ses fonctions pour détruire la « menace communiste ». Il a entreprit promptement, au nom de sa sainte mission, de détruire le niveau de vie du peuple et le droit même à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur. Plus récemment, sans doute dans le cadre de la même mission sainte, il a militarisé l'Italie et mis l'Abyssinie sous l'emprise du fascisme et des massacres. 

Il y a quatre ans, en Allemagne, Adolf Hitler a été installé comme chancelier, également pour sauver l'Allemagne de la « menace communiste ». Il a procédé, comme vous vous en souvenez, avec encore plus de célérité que le Duce. Au nom de la guerre sainte contre le bolchevisme, il a fait une guerre impie contre tous les groupements démocratiques allemands, communistes ou anticommunistes, ruiné et assassiné des « non-aryens », chassé certains des meilleurs esprits du siècle, rempli l'Allemagne par l'horreur et la brutalité des camps de concentration, et a attaché au peuple la tyrannie la plus terrible que le monde ait jamais connue. Herr Hitler fait toujours rage contre la « menace du communisme », mais déjà les canons de ses nouvelles armées pointent vers les territoires des principaux gouvernements non communistes d'Europe. 

Et maintenant Franco et ses Maures [ sic ], ses soutiens allemands et italiens annoncent le même thème: eux aussi sauvent l'Espagne de la menace communiste. Et à Downing Street, dans notre propre capitale et parmi les savants sénateurs américains, il est admis que cette situation est déplorable pour l'Espagne, mais que les rouges en sont responsables après tout, et que les combats actuels ne sont que des prétendues réactions nationales aux ingérences de Moscou. 

Maintenant, je ne suis pas du tout intéressé ce soir pour discuter des mérites ou des inconvénients du programme et de la philosophie communistes. Si le peuple espagnol voulait le communisme, ce serait à lui et à personne d'autre de décider quand et comment il devrait l'avoir. Mais je dois dire que la tentative de dépeindre l'invasion de l'Espagne comme une croisade pour sauver le pays de la « menace communiste» n'est pas seulement un misérable mensonge, c'est une folie calculée et vicieuse. 

N'est-il pas clair que si cette folie doit prévaloir, elle portera un coup mortel à tous les droits et libertés des non-communistes aussi bien qu'à celles des communistes? Car si vous n'êtes pas libre, à l'image du peuple espagnol, et que vous défendez votre liberté, vous serez frappé comme un communiste. Si vous avez faim, à l'image du peuple espagnol, vous serez montré du doigt sous les cris de la « menace communiste » lorsque vous demanderez du pain. Si vous aspirez à une vie décente et paisible d'abondance minimale, encore une fois à l'image du peuple espagnol, vous devrez faire face à la vengeance de ceux qui sèment la terre avec des baïonnettes pour endiguer la contamination du communisme. Chaque parole sincère, chaque désir d'une vie meilleure, chaque protestation contre l'injustice, chaque plaidoyer pour améliorer un monde imparfait sera suspect, dangereux, et une invitation aux représailles, 

Certains affirment, bien sûr, que l'Union soviétique aide le régime loyaliste et que les communistes à l'intérieur et à l'extérieur de l'Espagne soutiennent le gouvernement espagnol. Cet argument, vraisemblablement, est censé prouver l'existence de la « menace communiste » en Espagne, et ainsi disqualifier les loyalistes. Je ne parviens pas à comprendre cette logique. Je ne parviens pas à comprendre l'argument selon lequel, parce que l'Union soviétique, ou les communistes d'ailleurs, soutiennent quelque chose, cela s'avère nécessairement mauvais. Je ne peux pas non plus accepter l'argument que parce que les fascistes et leurs amis conservateurs « neutres » disent partout que quelque chose est bon, cela ne peut donc pas être tout à fait mauvais. 

Oui, l'Union soviétique a envoyé de l'aide à la République espagnole. Tout comme le Mexique, qui n'est pas communiste. C'est un fait indéniable. Est-ce au discrédit de l'Espagne? Je réviserais la question: je dirais que c'est tout à l'honneur de l'Union soviétique et du Mexique d'avoir honoré leurs obligations envers le gouvernement espagnol, qui représente le peuple espagnol. L'Union soviétique et le Mexique, en reconnaissant au gouvernement espagnol ses droits légaux, aident le gouvernement élu et soutenu par le peuple lui-même. Les puissances occidentales, en emprisonnant les loyalistes et en fermant les yeux sur le flux d'armes et d'armées partant d'Italie et d'Allemagne pour rejoindre Franco, soutiennent le choix d'Hitler, de Mussolini et de la clique des financiers et des forces féodales espagnoles qui tirent leur richesse de la pauvreté du peuple. 

Finissons-en donc avec la misérable tromperie de l'anticommunisme. Il a bien servi Hitler et Mussolini, mais pas les peuples allemand et italien asservis. Cela peut avoir un son agréable dans les oreilles des conservateurs et apaiser les consciences de certains dirigeants travaillistes britanniques, mais c'est néanmoins de la malhonnêteté. C'est le grand mensonge de notre décennie. C'est le dernier refuge des réactionnaires à l'arsenal politique vide, de leur monde en faillite et dont la soif de pouvoir intacte des patrons est désespérée. C'est l'une des leçons de l'Espagne. J'espère que nous ne l'oublierons jamais. 

L'Espagne peut être la tombe du fascisme. L’histoire se vengera un jour de ceux qui l’échouent. » 


Rebel Youth - Jeunesse militante

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17 janvier 2021 7 17 /01 /janvier /2021 23:25

Si les derniers événements qui viennent de se produire au Capitole puis dans la foulée avec une capitale des USA qui rappelle n'importe quelle capitale des pays jusque là conquis ou soumis à la "puissance exceptionnelle", force est de constater que toute la présidence Trump n'est que le résultat d'un processus de déliquescence qui a commencé il y a longtemps. En fait, cela a commencé avec le renforcement constant et désormais illimité du complexe militaro-industriel US qui constitue désormais quasiment le seul secteur économique de poids présent aux Etats-Unis, puisque presque toutes les autres productions ont été délocalisées.

Cette déliquescence de la forme nord-américaine de démocratie libérale constitue par ailleurs l'aboutissement des processus qui ont vu les bourgeoisies créer puis développer des institutions représentatives et des libertés dont les limites furent pratiquement fixées d'emblée par le pouvoir de l'argent concentré aux mains d'un groupe de plus en plus restreint de citoyens. D'où l'impasse dans lequel se trouve désormais ce système aujourd'hui devenu un modèle mondialisé mais incapable de tolérer une critique constructive qui lui permettrait de se dépasser pour développer des alternatives pourtant devenues clairement non seulement souhaitées mais indispensables pour assurer à tous des perspectives d'avenir crédibles et pacifiques.

La Rédaction

 

LA MASCARADE DU CAPITOLE

ET

LA FICTION DÉMOCRATIQUE

 

-

 

Janvier 2021

 

Bruno Guigue

 

Tel un bouillon de culture, l’état de décomposition avancée dans lequel se trouve le système politique des « États désunis » délivre au moins un enseignement : il témoigne de la vanité de ses prétentions démocratiques. Donald Trump a beau s’ériger en victime, il est lui-même l’un des acteurs de cette démocratie-pour-rire, de ce cirque à ciel ouvert que les médias occidentaux feignent de prendre au sérieux, parce qu’il faut bien accréditer cette fiction pour justifier leur propre existence

 

Mascarade d’une élection ubuesque et truquée où tout le monde a menti et triché, mascarade d’une marche sur le Capitole qui a fini en pantalonnade sanglante, mascarade d’un régime pourri jusqu’au trognon où les campagnes électorales sont de vulgaires opérations marketing, où les deux candidats du système rivalisent de servilité devant les lobbies et les multinationales qui les arrosent d’une pluie de dollars dans un pays délabré où le quart de la population vit dans la pauvreté : telle est la « démocratie américaine »

 

 

Mais ce qu’illustre surtout cette clownerie politicienne, c’est l’inanité des concepts de débat public et de consensus démocratique. Car la compétition pour le pouvoir ne se déroule, nulle part, dans des conditions idéales où l’objectivité et l’impartialité des règles du jeu seraient garanties. Aucun arbitrage incontestable ne veille à la régularité des opérations, aucune juridiction au-dessus de la mêlée ne détermine les limites d’un affrontement où tous les coups sont permis.

 

 

Contrairement à ce que proclament les régimes qui se disent démocratiques, la politique n’a rien d'une scène transparente où les opinions seraient équivalentes et dotées des mêmes moyens. Donald Trump est scandaleusement privé de Twitter, mais le scandale, pour ses défenseurs, vient de ce qu’on censure le président des États-Unis, et non du principe d’une censure qui est le mode habituel d’exercice du pouvoir oligarchique. Il en fait les frais à son tour, mais le président sortant ne passe pas pour avoir été, au cours de sa carrière, un ardent promoteur de la liberté d’expression pour tous ceux qui ne pensent pas comme lui.

 

 

Présumée libre, l’expression du suffrage populaire, en réalité, est strictement canalisée par les conditions matérielles de son exercice. Louée par l’idéologie dominante, la diversité des opinions, dans les faits, est passée au laminoir des moyens d’information dont les hyper-riches contrôlent l’usage. Car les médias de masse sont les instruments de production et de diffusion de l’information, et la classe qui en détient la propriété ne se prive pas d’orienter cette information conformément à ses intérêts. On peut toujours jouer du violon en parlant de démocratie, ces proclamations ont de fortes chances de rester à l’état de flatus vocis.

 

 

La philosophie politique de Jürgen Habermas, par exemple, définit l’espace public comme le lieu d’une délibération collective propice à un consensus rationnel, mais la description qu’il en donne peine à s’extraire d’une vision idéale. Apparu au XVIIIe siècle en Europe occidentale avec les journaux, les clubs et les cafés, cet espace public aurait favorisé une confrontation des idées où les participants se plient aux règles d’un « agir communicationnel ».

 

 

Dans ce schéma idyllique, le débat politique est crédité du pouvoir d’engendrer un ethos commun où chacun admet l’altérité des points de vue. Livrée à « la force sans violence du discours argumentatif », la discussion collective a pour vertu de neutraliser les rapports de force et de donner naissance au consensus. Et c’est sous l’effet de cette éthique de la communication qu’advient la démocratie, laquelle n’est autre que l’universalisation de l’espace public.

 

 

Mais cette théorie, en faisant de la communication le fondement du consensus, suggère une interprétation irénique de l’avènement de la société bourgeoise. Car les institutions politiques forgées par la classe dominante se déploient dans un agir communicationnel qui est surtout l’expression de ses intérêts de classe. Omettant cette donnée de fait, la célébration de l’espace public, chez Habermas, en occulte les conditions historiques. Et surtout, elle jette un voile pudique sur les discriminations qui ont restreint les possibilités d’accès à la sphère politique.

 

 

Car dans les faits, la sélection des individus jugés aptes à participer à la délibération collective est une fonction des rapports de classes. Clé de voûte du système politique des États-Unis, le financement privé des campagnes électorales est le plus sûr moyen de cantonner la politique à une agitation de surface qui n’atteindra jamais les structures. Mécanisme aveugle, il assujettit la sphère politique à la sphère financière et tue dans l’œuf la possibilité même d’une délibération collective qui porterait sur l’essentiel.

 

 

Afin d’accréditer la fiction de la liberté d’opinion et du débat collectif comme figures de la démocratie, l’idéologie dominante fait ainsi l’impasse sur ce qui préempte précisément l’espace public : le pouvoir absolu exercé par la classe possédante dans la production et la diffusion de l’information. Pour éluder le problème, la philosophie idéaliste de l’espace public passe sous silence la question de son infrastructure matérielle. Et la célébration de l’éthique de la communication laisse dans l’ombre, délibérément, la question de la détention effective des moyens de communication.

 

 

La propriété capitaliste des moyens d’information est, par définition, ce dont il est impossible de débattre dans les conditions fixées par la pseudo-démocratie. Si on le faisait, on serait contraint d’admettre que cette démocratie est une farce, et que le barnum politicien est l’écran de fumée jeté sur une monstrueuse privatisation du bien commun. On s’apercevrait que la fabrique du consentement est le principal ressort de la perpétuation de l’oligarchie et que le signifiant démocratie est un mot-valise, bon à tout et propre à rien, qui doit son efficacité symbolique à l’énorme mensonge dont il est le prétexte.

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30 décembre 2020 3 30 /12 /décembre /2020 20:41

Il est bon parfois de rappeler les portraits des héros et martyrs d’une cause que les puissants aimeraient bien faire oublier. Les réfugiés palestiniens gardent la clef de la maison qu’ont du quitter en 1948 leurs parents ou grand-parents, clef devenue aujourd’hui le symbole du verrous placé au coeur même de l’aire arabe, de l’Asie occidentale, du Moyen-Orient et du Tiers-monde. Dans le but de bloquer le développement des peuples et la circulation des flux humains.

 

Le personnage évoqué dans cet article est sublime et on doit reconnaître à ses tueurs une chose, qu’ils ne se sont pas trompés de cible car ils savaient qu’ils avaient en face d’eux un géant. Un géant qui ne meurt pas, car ce combattant était aussi un écrivain, un peintre, un artiste ...et la culture, cela peut reculer, nous en sommes témoins à l’heure actuelle, mais la culture, cela ne meurt jamais. Cela les tueurs ne peuvent pas le savoir car ils ignorent ce qu’ils n’ont pas.

La Rédaction

 

 

Ghassan Kanafani, écrivain, peintre,

journaliste, anticolonialiste et martyr

-

janvier 2021

 

 

 

Ricardo Vaz et Raffaele Morgantini

 

Il compte comme l’une des voix importantes de la littérature palestinienne. De la lutte anticolonialiste, aussi. Assassiné par les services secrets israéliens en 1972, Ghassan Kanafani était le porte-parole de l’une des principales formations palestiniennes, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) — une organisation marxiste-léniniste fondée cinq ans plus tôt, au lendemain de la guerre des Six Jours, c’est-à-dire de la défaite arabe et du triplement de l’emprise territoriale israélienne. Combinant lutte armée et idéologique, le FPLP affichait son opposition à l’occupation comme aux forces réactionnaires arabes (féodales ou capitalistes). Il entendait, par tous les moyens1, « faire sortir la question palestinienne de l’anonymat 2 », et aspirait à terme à la création d’un État unique, laïc et socialiste, assurant aux deux peuples une égale citoyenneté sur la terre historique de Palestine. Portrait.


 

Kanafani est né le 8 avril 1936 à Acre, en Palestine. Il vit avec sa famille à Jaffa jusqu’à ce qu’ils soient contraints de partir durant la Nakba (la « catastrophe »), en 1948, pour finalement s’installer à Damas. Ayant vécu dans un camp de réfugiés, il commencera à enseigner, plus tard, dans un camp de réfugiés de l’UNRWA afin d’aider sa famille et de pouvoir poursuivre ses études. Son expérience en leur sein transparaîtra dans une grande partie de ses écrits. Au cours de ses études de littérature arabe à l’université de Damas, il s’intéresse à la politique et rencontre Georges Habache 3, alors chef du Mouvement des nationalistes arabes (ANM) ; il se met à travailler à ses côtés. Après avoir enseigné quelques années durant au Koweït, où on lui a diagnostiqué un diabète sévère, Kanafani s’installe à Beyrouth pour rejoindre la rédaction du magazine al-Hurriyya (Liberté) — à l’invitation de Habache.

 

 

« Établir un seul et même État, sur la base d’une nouvelle
société, laïque et fondée sur la justice sociale, en
Palestine. »

 

En 1961, il épouse l’enseignante danoise Anni Hoover, venue à Beyrouth afin d’étudier la situation des réfugiés ; il publie un an plus tard son premier grand ouvrage, Des hommes dans le soleil [رجال في الشمس]. Un succès immédiatement acclamé dans tout le monde arabe. Dans les années 1960, Kanafani s’avère pour le moins prolifique, tant sur le plan littéraire que journalistique — au même moment, la résistance et la lutte armée palestiniennes s’intensifient. L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) est fondée en 1965 et le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) deux ans après, remplaçant l’ANM : Kanafani devient le rédacteur en chef d’Al-Hadaf, l’organe du FPLP. Via une orientation explicitement marxiste, le parti s’est engagé à résister à l’occupation de la Palestine et à établir un seul et même État, sur la base d’une nouvelle société, laïque et fondée sur la justice sociale, en Palestine. La période 1970–72 est dense en activités politiques et armées ; Kanafani est alors membre du politburo du FPLP et porte-parole de ce dernier.

 

Le FPLP considère la lutte contre l’occupation israélienne comme relevant pour l’essentiel d’une résistance anticoloniale. Après les défaites de 1948, et surtout de 1967 [guerre des Six jours, ndlr], la lutte dans le domaine culturel s’est avéré de toute importance pour recouvrer une identité nationale palestinienne quotidienne, menacée par la dispersion et le nettoyage ethnique et culturel. La première étape pour récupérer leur pays. Le 8 juillet 1972, Kanafani est tué à Beyrouth avec sa nièce Lamees, âgée de 17 ans, par une voiture piégée par le Mossad — et avec de fortes présomptions de collusion de la part des autorités libanaises. À propos de ce meurtre de sang froid, sa sœur a écrit :

 

Le matin du samedi 8 juillet 1972, vers 10 h 30, Lamees et son oncle sortaient ensemble à Beyrouth. Une minute après leur départ, nous avons entendu le bruit d’une très forte explosion qui a secoué tout le bâtiment. Nous avons tout de suite eu peur — mais notre peur était pour Ghassan, non pour Lamees, car nous avions oublié qu’elle se trouvait avec lui et nous savions que Ghassan était la cible de l’explosion. Nous avons couru dehors, nous appelions tous Ghassan et pas un seul d’entre nous n’appelait Lamees. Elle était encore une enfant de 17 ans. Tout son être aspirait à la vie, était plein de vie. Mais nous savions que Ghassan était celui qui avait choisi cette route et l’avait parcourue. La veille encore, Lamees avait demandé à son oncle de réduire ses activités révolutionnaires et de se concentrer davantage sur l’écriture de ses récits. Elle lui avait dit « Tes histoires sont magnifiques », et il avait répondu : « Recommencer à écrire des histoires ? J’écris bien parce que je crois en une cause, en des principes. Le jour où j’abandonnerai ces principes, mes histoires seront vides. Si je délaissais mes principes, tu ne me respecterais pas. » Il a réussi à convaincre la jeune fille que la lutte et la défense des principes est ce qui mène finalement au succès global.

 

Ses funérailles constituent un événement majeur, qui attire des milliers de partisans et de sympathisants. Tous rendent hommage à l’une des figures de proue du mouvement palestinien, véritable symbole d’une résistance créative. Dans son livre Heroes and martyrs of Palestine, Laleh Khalili le qualifie d’« archétype du martyr » de la cause palestinienne.

 

Kanafani a été désigné comme le « martyr du parti » car son traitement littéraire et sensible de la Nakba palestinienne, sa production de multiples icônes de la lutte palestinienne, son invention de phrases depuis entrées dans la langue vernaculaire révolutionnaire palestinienne et sa position de porte-parole du FPLP se sont combinés afin de faire de lui l’archétype idéal de l’intellectuel nationaliste — celui qui a combattu avec une plume plutôt qu’avec une épée.

 

Une littérature de résistance

« La politique et le roman sont un cas indivisible et je peux affirmer catégoriquement que je me suis engagé politiquement parce que je suis un romancier. »

 

On pourrait avoir le réflexe de décrire Kanafani comme un « révolutionnaire écrivain et journaliste », mais l’omission de la virgule n’est pas accidentelle. Il a déclaré un jour : « Ma position politique découle du fait que je suis un romancier. En ce qui me concerne, la politique et le roman sont un cas indivisible et je peux affirmer catégoriquement que je me suis engagé politiquement parce que je suis un romancier, et non l’inverse… » Il n’était également nulle distinction, en son esprit, quant à son travail littéraire et journalistique. Mais à l’arrière-plan de tout cela, il y avait la Palestine et sa cause. Et Kanafani a inventé le terme « littérature de résistance », étant entendu que la littérature, et l’art en général, était une forme de résistance. Un jour, il déclara ainsi que les écrivains palestiniens « écrivent pour la Palestine avec du sang » : une déclaration qui sera déformée pour évoquer un appel à la violence.

 

Les récits de Kanafani ne se lisent toutefois pas comme des pamphlets politiques. Ce sont de véritables récits, avec des personnages humains et non des héros hollywoodiens. Elles racontent l’histoire — tragique — de Palestiniens ordinaires, que ce soit la vie sous l’occupation ou, plus souvent, en exil et dans les camps de réfugiés. L’expérience propre de Kanafani, qui, on l’a dit, a grandi dans des camps, se reflète dans plusieurs histoires dont le personnage central est un enfant palestinien qui grandit entouré de misère et de nostalgie, cherchant son identité en tant que Palestinien. De nombreuses nouvelles et romans sont centrés sur de jeunes hommes qui rejoignent les fedayin [francs-tireurs palestiniens, ndlr]. Ils ont été composés à une époque où la jeune génération, les soi-disant « enfants des camps », se mobilisait pour résister de plein front à l’occupation — après avoir compté pendant près de 20 ans sur les promesses des veules États arabes.

 

L’œuvre la plus connue de Kanafani est son premier roman, Des hommes dans le soleil. Il raconte l’histoire de trois Palestiniens en exil, passés clandestinement au Koweït à l’arrière d’un camion-citerne vide. Mais leur chauffeur — un Palestinien en exil, lui aussi — étant retardé à quelque poste de contrôle, ils finissent par mourir étouffés, incapables d’appeler à l’aide. À ce propos, Edward Saïd a écrit que « poussé par l’exil et la dislocation, le Palestinien doit se frayer un chemin dans l’existence, ce qui n’est en aucun cas une réalité donnée ou stable pour lui, même parmi les Arabes fraternels ». Bien qu’on le connaisse principalement pour sa production littéraire, Kanafani était un artiste accompli, ayant réalisé de nombreux dessins et peintures. Il a également écrit des essais sur la littérature de résistance palestinienne et la littérature sioniste, et documenté la révolte de 1936–39 en Palestine contre les autorités coloniales britanniques, tandis que le projet sioniste et la collusion britannique devenaient de plus en plus patentes.

 

« La lutte anticoloniale pour l’indépendance nationale et la lutte pour les droits sociaux et économiques sont considérées comme inextricablement liées. »

À ses yeux, l’éducation des masses s’avérait primordiale pour le triomphe des luttes sociales de libération. Telle était la motivation spontanée de ses œuvres : mettre ses écrits et ses dessins au service de l’éducation et de la construction de la conscience des masses, et donc de leurs intérêts de classe. C’est ce qu’il dit, un jour, dans une école, à un groupe d’élèves : « Le but de l’éducation est de corriger la marche de l’Histoire. C’est pourquoi nous devons étudier l’histoire et appréhender sa dialectique afin de construire une nouvelle ère historique, dans laquelle les opprimés vivront libérés, grâce à la violence révolutionnaire, de la contradiction qui les a si longtemps tenus sous emprise. »

 

Comme Georges Habache, la politique de Ghassan Kanafani a évolué d’un panarabisme « nassériste » vers le marxisme-léninisme du FPLP. Cette transition s’explique par les lacunes de la stratégie et de l’idéologie du panarabisme. Tout d’abord, la tentative d’unification entre l’Égypte et la Syrie (sous une République arabe unie unifiée) a définitivement échoué en 1961. Ce fait a déjà influencé les premières déclarations de l’ANM en faveur du socialisme et du marxisme. En outre, après les défaites des guerres de 1948 et 1967, mais aussi des premiers soulèvements armés des années 1920 et 30 sous domination britannique, l’idée de confier la libération aux pays arabes — donc, en quelque sorte, à l’idéologie panarabe — a été écartée. De quoi faciliter l’évolution vers le marxisme. L’ANM a commencé à identifier le problème palestinien comme étant central pour l’ensemble du Moyen-Orient. L’analyse de la société est passée d’une perspective ethnique et nationaliste, dans laquelle la société palestinienne était considérée comme homogène et également opprimée par le sionisme, à une perspective de classe, dans laquelle la bourgeoisie palestinienne (et plus largement arabe) était considérée comme faisant partie du problème. À cet égard, pour le FPLP, la lutte anticoloniale pour l’indépendance nationale et la lutte pour les droits sociaux et économiques sont considérées comme inextricablement liées. Cette vision est précisément ce qui différenciait le FPLP du Fatah ; c’est encore le cas aujourd’hui.

 

Dans une véritable bataille de libération menée par les masses pour détruire l’influence impérialiste dans notre patrie, la réaction arabe ne peut qu’être du côté de ses propres intérêts, dont la poursuite dépend de la persistance de l’impérialisme, et ne peut donc pas se ranger du côté des masses. […] La classification de la réaction arabe comme l’une des forces de l’ennemi est de la plus haute importance, car ne pas reconnaître ce fait signifie n’avoir pas de vision claire face à nous. Dans la pratique, cela signifie qu’on ne tient pas compte des bases et des forces réelles du camp ennemi qui vivent parmi nous et sont capables de jouer un rôle de diversion, qui consiste à dissimuler les faits de la bataille aux yeux les masses et qui, lorsque l’occasion se présentera, prendra la révolution au dépourvu et lui portera un coup conduisant à la défaite.

 

« La cause palestinienne n’est pas une cause pour les seuls Palestiniens, mais une cause pour chaque révolutionnaire. »
 

Pour le FPLP, la bourgeoisie arabe se trouve dans le camp ennemi, et, à ce titre, doit être confrontée à la lutte de libération de la Palestine. La déclaration ci-dessus témoigne également d’un positionnement net contre l’impérialisme occidental. L’analyse lucide de Kanafani aborde l’impérialisme occidental comme le produit naturel du développement du système capitaliste, incapable, à un certain moment, de maximiser davantage les profits du capital; ce dernier se trouve dès lors dans le besoin de s’étendre et de gagner de nouveaux espaces et marchés par le biais du colonialisme et/ou de l’impérialisme. À cet égard, Kanafani considère les luttes anti-impérialistes de par le monde comme étant liées : il s’agit de petits foyers qui bâtiront des solidarités et des ponts, puisque le système impérialiste, « partout où vous le frappez, vous l’endommagez et vous servez la Révolution mondiale ».

 

Le FPLP a donc adopté une perspective internationaliste, soutenant ouvertement les mouvements révolutionnaires comme celui du Viêtnam et appliquant pareille perspective à la cause palestinienne elle-même. Kanafani a déclaré à ce sujet : « La cause palestinienne n’est pas une cause pour les seuls Palestiniens, mais une cause pour chaque révolutionnaire, où qu’il soit, comme cause des masses exploitées et opprimées de notre époque. » La critique ouverte du FPLP à l’endroit de régimes arriérés, tels que la Jordanie et l’Arabie Saoudite, ainsi que son refus de participer à des pourparlers, lesquels équivaudraient tout simplement à une capitulation face à l’occupant israélien, le mettait souvent en contraste avec d’autres factions de l’OLP, notamment le Fatah d’Arafat. Kanafani a d’ailleurs été arrêté en 1971 pour « diffamation » des rois jordaniens et saoudiens, dans Al-Hadaf. Les opinions de Kanafani et du FPLP apparaissent de manière assez limpide dans un entretien réalisé par un journaliste australien : l’écrivain fait remarquer que la façon dont les journalistes occidentaux présentent la cause palestinienne est erronée depuis le départ, et, tandis que dans le cas présent il est question du conflit avec la Jordanie (Septembre noir, en 1970), la même logique prévaut pour l’occupation israélienne.

 

 

Son refus des discussions entre un mouvement de libération et un occupant colonial, ou « une conversation entre l’épée et le cou », comme il le dit, ne souffre d’aucune ambiguïté. Et lorsqu’on lui demande s’il vaudrait la peine de capituler pour que cesse la mort et la misère, Kanafani n’hésite pas : « Pour nous [les Palestiniens], libérer notre pays, avoir de la dignité, du respect, avoir nos simples droits humains, est quelque chose d’aussi essentiel que la vie elle-même. » Dans une lettre adressée à son fils, il a expliqué la signification de l’appartenance à la Palestine :

Je t’ai entendu dans l’autre pièce demander à ta mère : « Maman, suis-je palestinien ? » Quand elle a répondu « Oui », un lourd silence s’est abattu sur toute la maison. C’était comme si quelque chose était tombé au-dessus de nos têtes, son bruit explosant, puis — silence. Ensuite… je t’ai entendu pleurer. Je ne pouvais plus bouger. Il y avait quelque chose de plus grand que ma conscience qui naissait dans l’autre pièce, à travers tes sanglots déconcertés. C’était comme si un scalpel béni te découpait la poitrine et y plaçait le cœur qui t’appartient… Je ne pouvais pas bouger pour voir ce qui se passait dans l’autre pièce. Je savais pourtant qu’une patrie lointaine renaissait : des collines, des oliveraies, des morts, des bannières déchirées et pliées, tous se frayant un chemin vers un avenir de chair et de sang et naissant dans le cœur d’un autre enfant… Croyez-vous que l’homme grandit ? Non, il naît soudainement — un mot, un moment, pénètre son cœur d’un nouveau souffle. Une seule scène peut le faire descendre du plafond de l’enfance sur la rugosité de la route ».

 

Texte traduit de l’anglais par Ricardo Vaz et Raffaele Morgantini, « Ghassan Kanafani : Revolutionary Writer and Journalist », 2017.

 

Notes :

 

Lire « Rencontre avec le Front démocratique de libération de la Palestine", mai 2018 ; < https://www.revue-ballast.fr/rencontre-avec-le-front-democratique-de-liberation-de-la-palestine/ >


☰ Lire article, Sylvain Mercadier, février 2018 ; < https://www.revue-ballast.fr/baldwin-noir-palestine/ >


☰ Lire entretien avec Mohammad Bakri : « Le droit en lui-même est un cri », juin 2017 ; < https://www.revue-ballast.fr/mohammad-bakri-droit-lui-meme-cri/ >


☰ Lire entretien avec Michel Warschawski : « Il y a une civilisation judéo-musulmane », mars 2017 ; < https://www.revue-ballast.fr/michel-warschawski-y-a-civilisation-judeo-musulmane/ >


☰ Lire article « Marek Edelman, résister », Émile Carme, novembre 2015 ; < https://www.revue-ballast.fr/marek-edelman/ >


☰ Lire l’entretien avec Georges Habache, leader du FPLP (Memento); ; < https://www.revue-ballast.fr/entretien-avec-georges-habache/ >

 

  1. Si le fondateur du FPLP, Georges Habache, a condamné le fait de s’en prendre aux civils (« Nous sommes opposés à tout acte terroriste gratuit qui frappe des civils innocents ») et déclaré, à titre personnel, qu’il n’approuvait pas les attentats-suicides, le FPLP, internationalement connu pour ses détournements d’avions dans les années 1960–70, n’en a pas moins approuvé, en mai 1972, l’opération Deir-Yassine (« une réponse au massacre israélien perpétré avec sang-froid par le boucher Moshe Dayan »). Conduite par l’Armée rouge japonaise via le « commando du martyr Patrick-Origlio », elle fit 26 morts dans l’aéroport de Lod — dont nombre de pèlerins [ndlr].

 

  1. Les Révolutionnaires ne meurent jamais — Conversations avec Georges Malbrunot, Fayard, 2008.

     

  2. Habache dira : « La liquidation de Ghassan Kanafani fut un choc pour moi. Ghassan comptait beaucoup depuis qu’il avait rejoint le Mouvement des nationalistes arabes dans les années 50 […]. Modeste et attachant, Ghassan affichait de hautes qualités morales. Il a joué un rôle éminent dans la diffusion de la cause palestinienne en général et dans celle du Front [FPLP] en particulier. », Ibid. [ndlr]

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30 décembre 2020 3 30 /12 /décembre /2020 20:35

Depuis trente ans, une génération déjà, nous observons le saccage systématique des anciens pays socialistes d’Europe transformés en terrain d’expérimentation pour les politiques anti-sociales inventées à l’Ouest, transférées à l’Est puis introduites à l’Ouest sous la supervision de l’Union européenne et la protection du gardien OTAN. Ce saccage économique et social ne pouvait pas ne pas produire une ruine culturelle et idéologique. Qui apparaît avec la multiplication de régimes ou de partis décrétés à tort ou à raison « populistes » par les élites qui n’aiment pas le peuple. Après les pays baltes, après l’Ukraine, après la Hongrie, après la Pologne, voilà donc venu le tour de la Roumanie. Les élites bien pensantes vivant au couchant de l’Europe seraient bien inspirées, avant qu’il ne soit trop tard, de commencer à réfléchir sur les causes des phénomènes qu’elles condamnent du haut de leur moraline.

La Rédaction

 

De quoi AUR

 

est-il

 

le syndrome ?

 

-

 

Décembre 2020

 

 

Claude Karnoouh

 

 

Avec plus de 9% des votants aux deux chambres, l’élection de la liste Alliance pour l’Unité des Roumains (AUR) a suscité l’étonnement pour certains, la colère pour d’autres engendrant pour l’essentiel une prose d’affliction et de désastre sur le thème : le néo-légionarisme est entré à l’Assemblée nationale et au Sénat ! Catastrophe ! Nous sommes au bord de la dictature ! Gauche de vaudeville, centre-gauche et centre-droit des profiteurs, intellectuels geignards, politiciens opportunistes de tout poil, tous plantés derrière l’écran de leurs ordinateur lancent les cris d’orfraie de l’effroi du fascisme qui campe à nos portes. Tous ou presque se vautrent dans la déploration. Hormis deux intellectuels plutôt à la marge qui ont tenté une analyse des causes réelles et non fantasmatiques, le reste demeure comme à l’accoutumé dans l’épiphénomène…

 

Or cette nouveauté électorale n’en est pas une puisque le discours néo-légionnaire est présent en Roumanie depuis bien longtemps, partiellement depuis le national-communisme, mais, après décembre 1989, essentiellement parmi les intellectuels de la droite libérale dure qui ont récupéré dans les premières années du XXIe siècle des gens venant des partis parlementaires, à coup sûr des partisans de Messieurs Basescu et Ponta dont les formations ayant obtenu moins de 5% des votants n’ont pu entrer au parlement. Plus surprenant encore, c’est le vote important d’une partie des émigrés et à coup sûr celui de certains membres du mouvement LGBTQ qui passe pour appartenir à la gauche sociétale et dont le leader, Monsieur Viski, s’est fendu d’une mise au point fort gênée pour justifier ce vote pour le moins paradoxal parmi ses amis et commensaux.

 

Comprendre le vote d’un pays saccagé

Comment donc interpréter ce vote ? Comme toujours en bonne méthode il ne suffit pas, loin s’en faut, de déplorer ou de rire de l’événement, mais comme l’écrivait dès il y a longtemps Spinoza, il faut tenter de le comprendre. En d’autres mots plus modernes, il convient de s’essayer à saisir les conditions de possibilité (au sens kantien) de l’événement qui est aussi un avènement. Pourquoi donc ce succès relatif de AUR quand personne, et surtout pas les analystes politiques et les journalistes ne s’y attendaient guère ? Pour en appréhender les ressorts les plus profonds, il faut, dans un premier temps, rappeler que ces élections ont enregistré le plus haut taux d’abstentions enregistrées depuis les premières élections après la chute du régime communiste: 70%! Lassitude des choix entre des fausses alternatives répétées depuis plus de trente ans à laquelle s’est ajoutée l’épidémie de Covid-19, ensemble, elles ont travaillé en synergie abstentionniste. Une première conclusion partielle s’impose, aucun des membres des partis élus pour le temps de cette législature ne détient une quelconque légitimité populaire. Mais rien de grave, puisqu’aujourd’hui le pouvoir ou les pouvoirs réels (« Deep State ») s’en moquent pourvu qu’il soit offert au peuple, et aux instances étrangères, le spectacle de la forme démocratique. Cependant, cette non-légitimité en devenir est loin d’être suffisante pour comprendre le succès partiel de AUR. Pour ce faire, il faut revenir en arrière et brosser à grands traits (peut-être un peu grossiers) ce qui a construit, au-delà de toutes les péripéties subalternes des changements d’équipes dirigeantes, la Roumanie postcommuniste.

 

Après que les élites politiques ont systématiquement laissé piller ou piller elles-mêmes le pays, après qu’elles ont mis à l’encan l’industrie roumaine, vendu à vils prix les banques, les institutions financières, les régies stratégiques (eau, gaz, électricité), et après qu’elles ont accepté de transformer le pays en sous-traitance industrielle sous-payées et en exportateur de main-d'œuvre quasi-esclave pour l’agriculture et le bâtiment occidental, force nous est de constater, malgré la vision macro-économique satisfaisante de la bureaucratie bruxelloise, que le paysage économique et humain du pays n’est guère brillant : un système sanitaire en ruine et pour l’essentiel en train d’être privatisé, un enseignement primaire et secondaire très mal en point au détriment du secteur privé ; les institutions culturelles maltraitées ; les infrastructures ferroviaires en totale déconfiture, l’infrastructure routière pour l’essentiel mal en point, et même la nouvelle autoroute ; les splendides forêts primaires de conifères et de feuillus de Transylvanie et de Bucovine ravagées par des coupes incontrôlées, au point que même la très libérale Union européenne s’en est émue ! Les résultats de ce pillage, de cette incurie, de cette irresponsabilité, de cette corruption et de ces malversations, c’est presque quatre millions de Roumains dans la fleur de l’âge travaillant à l’étranger et pour la plupart dans des conditions de semi-esclavage. Autant de citoyens obligés de quitter le pays puisqu’ils ne pouvaient simplement plus y survivre, laissant souvent derrière eux des enfants à la charge des grands-parents, des oncles et des tantes âgés qui ne peuvent assumer une éducation. Aussi voit-on se développer une délinquance et une prostitution de plus en plus nombreuses parmi les jeunes adolescents dont profite largement le tourisme sexuel occidental. De plus, parmi ces exilés, il y a non seulement la masse des ratés ruraux de la thérapie de choc (les « hommes sans dents » et « la bouche tordue » comme les désignent les nouveaux bobos), mais encore des hommes et des femmes possédant des diplômes respectables : beaucoup d’intellectuels partis parce qu’ils ne voyaient plus aucun avenir dans un pays où les modes de recrutement des institutions d’enseignement supérieur et de recherche se font bien plus sur la bases du clientélisme, voire du parentélisme familial que sur le fond d’une méritocratie. Des hommes ingénieurs se vendent comme ouvriers non-qualifiés dans le bâtiment, des femmes ingénieures se vendent comme gardes-vieillards tandis que d’autres alimentent des dizaines de réseaux de prostitution, de l’Allemagne au Liban. Des dizaines de milliers de médecins et d’infirmières quittent les hôpitaux roumains pour ceux d’Occident, de Grande-Bretagne, d’Allemagne, de France, de Belgique, d’Espagne. Là, il n’est guère besoin d’être un grand économiste pour comprendre à quoi servent les accord de l’Union européenne sur la libre circulation de la main-d’œuvre : obtenir au moindre coût des travailleurs de qualité ou un sous-prolétariat rural au plus bas prix. En gros, un pays transformé en un marché pour une majorité de biens de consommations occidentaux, en sous-traitance de quelques usines de mécanique et d’électroménager, en services téléphoniques internationaux, en sources de matières premières, l’ensemble servi par une main-d'œuvre souvent qualifiée et payée très bon marché, ne bénéficiant de presque aucune de protection sociale et syndicale. Bref en trente et un ans de postcommunisme, la Roumanie s’est transformée en une semi-colonie.

 

Voilà pour ce qui concerne l’infrastructure générale. Encore faut-il ajouter à ce tableau fort sinistre ce qu’il est convenu de nommer dans le langage marxiste les superstructures qui, si elles ne déterminent pas les conditions objectives de l’exploitation, constituent les bases de la conscience du sujet de sa propre vie, en bref sa subjectivité, sans omettre le rôle idéologique essentiel des discours légitimant la thérapie de choc. Pendant trente et un ans, les États occidentaux, des fondations privées et cependant liées à la structure politique profonde de ces États ont inondé de bourses les anciennes-nouvelles élites communistes reconverties avec brio et souplesse aux charmes discrets (et moins discrets) du néo-libéralisme. Les nouvelles générations de privilégiés très souvent héritières des précédentes ont entonné l’Ozama du nouveau libéralisme, des privatisations généralisées, des bas-salaires, de l’austérité pour les appauvris, bref, ont jeté aux poubelles de l’histoire toutes les modernisations réalisées par le régime communiste, depuis la généralisation de l’enseignement, le développement de la médecine préventive, l’industrialisation massive et l’urbanisation d’un pays essentiellement arriéré en 1948. Grosso modo on peut dire que c’est la culture politique et sociétale étasunienne ou anglo-étasunienne qui s’est imposée comme la représentation du « bien, du beau et du bon ».

 

Détruire le passé d’un peuple

Plus que sous les communistes, qu’on avait accusés pendant la guerre froide de mépris pour les traditions, la lutte violente contre toute référence au passé s’est trouvée au centre du Kulturkampf postmoderne, Zizek parlerait même de posthumanité. En d’autres mots, pour ces nouveaux technocrates, employés de sociétés étrangères, agents bancaires, brokers d’assurance, vendeurs de grandes marques d’automobiles, journalistes, publicitaires, professeurs universitaires des disciplines en pointe du management, du journalisme, des études européennes, d’économie, plus rien de l’anté ne garde de valeur référentielle à protéger, et donc ne vaut pas la peine d’être vécu. Ce sont les vies entières de leurs parents et grands-parents qui sont l’objet d’un discours apophatique, certains allant même jusqu’à insulter leurs anciens. Plus rien ne compte que d’être en phase avec le plus radical nihilisme, celui qui dénie toute valeur à l’identité nationale même minimale, qui anglicise la langue nationale, qui rejette la foi orthodoxe ou gréco-catholique qui ne correspond plus au tempo pop-rock de l’Église catholique ou protestante, qui ne comprend le Salut que dans la positivité économique du néo-libéralisme et les prouesses les plus effrayantes de la technique.

 

C’est pourquoi les communautés rurales traditionnelles, bien plus détruites par la monétarisation violente de la thérapie de choc que par le communisme collectiviste, ne valent plus rien sauf à être transformées en marchandises folkloriques pour touristes analphabètes en quête d’exotisme de pacotille. Ainsi des écrivains et des poètes qui naguère jalonnaient les étapes de la construction de la culture roumaine moderne ont été jetés aux ordures, et certaines actions politiques qui avaient eu en leur temps quelque dignité sont remisées au magasin des antiquités insignifiantes, bref pour ces nouveaux humanoïdes, l’histoire roumaine commence véritablement à la fin du mois décembre 1989 quand un coup d’État renversa un pouvoir communiste fragilisé par une lutte d’indépendance nationale dure et épuisante pour la population, laquelle ne soutenait plus ce combat pour le maintien coûte que coûte de la souveraineté du pays, elle attendait les Américains depuis plus que quarante ans !

 

Ils sont venus, balayant tout sur leur passage et laissant des miettes pour contenter les laquais. Ainsi c’en est terminé de la solidarité communautaire, l’individualisme effréné triomphe dans tous les rapports humains : achevée la claca, vive le crédit bancaire ; le couple, antique forme de reproduction socialisée humaine de vie à deux, ou trois ou quatre avec des enfants communs est regardé comme hautement criminogène au profit de diverses relations homothétiques, de transformations biologiques ou simplement passagères (un week-end en amoureux se dit présentement « un plan cul »). Aujourd’hui, l’idéal de l’achèvement d’une vie professionnelle se résume à passer d’un aéroport à l’autre, d’un colloque à l’autre, d’une conférence à l’autre. Une vie en perpétuel transit (en stand by pour parler globish). Or la réalité majoritaire roumaine est autre. Hormis les 5% d’urbains les plus engagés dans l’engrenage économique global et/ou dans l’idéologie culturelle occidentale, le reste de la population demeure encore très traditionnelle, encore très rurale, y compris dans les villes petites et moyennes, et dans les banlieues des grandes agglomérations.

 

Que représente AUR ?

Peut-on avancer, comme le fait une majorité écrasante de commentateurs qui, selon une inclination toute postmoderne propre aux progressistes de salon se fait peur en regardant AUR comme un parti fasciste ? Quitte à me faire injurier par les semi-doctes de la pensée historiques et politique (la masse des anachroniques) ou à engendrer l’humeur maussade de prétendus démocrates qui ne regardent jamais plus loin que le bout de leur doigt (et non la Lune que montre le doigt), j’ose affirmer que le parti AUR n’est pas un parti fasciste, mais un parti réactionnaire d’extrême droite. Aur n’affiche aucun des attributs essentiels du fascisme historique, que ce soit dans sa version italienne, allemande ou bien sûr roumaine. En premier lieu et non le moindre, ce n’est pas un parti qui est doublé par une organisation paramilitaire quasi terroriste ! AUR n’a assassiné aucun politicien ! Ce n’est pas un parti qui rejette systématiquement la ploutocratie, simplement il veut la limiter aux Roumains. A y regarder de près, ses références au passé récent de la Roumanie ne sont que nostalgiques, son néo-légionarisme est un légionarisme mité de musée. Or, en politique on ne bâtit pas une action contemporaine avec le seul culte du passé, en ruminant une défaite, en pleurant les grands disparus. La modernité et plus encore la postmodernité pense et joue son agir avec des références d’avenir qui ne visent jamais une véritable restauration, même si elle usait parfois de métaphores faisant référence au passé. L’empire romain de Mussolini était bien plus une métaphore d’affects que l’instrument réel de la puissance future de l’Italie ; quant au Reich de Hitler, lorsqu’il faisait référence au lointain passé des Germains, cela ressemblait plus aux décors des opéras wagnériens pour nostalgiques anachroniques en détresse que d’un matériel practico-idéologique pour l’extension de l’espace vital. Le vrai culte de l’État nazi, ce fut l’usage extensif et radicalement hypermoderne des techniques les plus avancées et de la science physico-chimique de pointe. Hitler et ses sbires savaient très bien que ce n’est pas avec les Nibelungen qu’il eût pu gagner la guerre, mais avec les fusées de von Braun, les Messerschmitt 262 à réaction ou l’arme atomique. Pour comprendre les véritable enjeux d’une politique, il convient de ne jamais confondre le spectacle comme illusion dissimulatrice et la mise en mouvement réel de la puissance. Or AUR n’est rien que cela : c’est l’illusion d’une opposition.

 

Qui sont-ils donc les chantres de ce parti ? Un philosophe somme toute médiocre qui le nourrit de discours réactionnaires nostalgiques sur une prétendue gloire passée en rappelant les idéologues de la légion complètement passés de mode dans les masses populaires. Ce brouet tiendrait-il lieu de guide politique pour le futur de la Roumanie dans la postmodernité ? Voilà qui semble bien rétrograde. Cela me fait plus songer au chant du cygne (et à la perte de signes) d’une culture qu’à la « victoire en chantant » des volontaires de 1793. Or cette attitude n’est pas nouvelle dans le discours culturel et politique de la droite réactionnaire roumaine post-1989. Que ce soit le leader des manifestations du Printemps 1990 sur la place de l’Université, Monsieur Marian Monteanu ; plus encore, que ce soit le chœur des « boyards de la pensée » louant la « merveilleuse Roumanie de l’Entre-deux-guerres », nous avons eu droit à des tonnes de nostalgie plus ou moins vile, plus ou moins mensongère, plus ou moins sinistre, lugubre, car pour ces coryphées, il s’agissait de faire oublier la situation lamentable et sordide tant de la paysannerie (l’écrasante majorité des citoyens) que celle du monde ouvrier, afin de construire un âge d’or qui devait renvoyer les réalisations communistes au néant. Il est vrai qu’en filigrane, on devinait souvent l’ombre d’une admiration pour la légion, moins parmi les acteurs politiques les plus en vue que parmi les prêtres légionnaires survivants des déportations. Malgré le côté méprisable de leur démarche idéologique de façade, ils acquiesçaient tous aux actions véritablement postmodernes du choc économique engendré par le capitalisme tardif, que ce soit comme ministres des affaires étrangères, comme conseillers du Prince, comme graphomane-idéologues des feuilles étatiques et ONG-istes, enveloppant le tout dans le papier de soie d’une prétendue culture élitiste qui, en y regardant de plus près, ne dépassait jamais le niveau d’une première année de licence de philosophie.

 

Une gauche stérile sociétalisée

Cependant, la gauche roumaine ou ceux qui prétendent y appartenir ne peuvent échapper simultanément à une sévère critique. Comme une partie de la gauche sociétale occidentale, la gauche roumaine a abandonné le combat politico-économique des exploités pour le seul combat culturel réduit aux minorités qui sont d’autant plus vocales qu’elles sont ultra-minoritaires. Ces groupements se présentent comme autant d’ONG-s dont les ressources servent bien plus à compléter les revenus des quelques dirigeants qui les mènent qu’à résoudre les problèmes réels contre lesquels elles prétendent lutter. Le problème social et non sociétal de l’écrasante majorité des Roumains est simple : comment contraindre les entreprises étrangères et roumaines à verser des salaires décents à leurs employés et à leurs ouvriers ? Comment lutter pour établir des taxes équitablement réparties ? Comment regagner une partie de la souveraineté économique et politique du pays ? Or l’écrasante majorité de la gauche non-parlementaire ne s’adresse au capitalisme qu’en termes de mendicité, « Soyez gentils, donnez-nous un peu plus ! » et non en terme de luttes de classe, fussent-elles modelées de diverses manières en fonction des circonstances. Cette gauche ne prononce jamais le mot souveraineté tant et si bien que la droite d’AUR s’en est emparé, certes en le vidant de son contenu radical pour en faire un gadget qui fait illusion auprès des masses. Or, justement l’un des nouveaux clivage politique qui divise l’Occident n’est plus véritablement le vieux rapport historique droite/gauche (en France, en Italie, en Espagne, on trouve tant à droite qu’à gauche des adeptes de la même politique néolibérale de l’Union européenne, des engagement impérialistes de la France en Afrique ou des États-Unis au Moyen-Orient et en Amérique latine), mais le rapport mondialiste/souverainiste, ou en termes plus populaires, ceux du haut/ceux du bas. En refusant le terme et l’idée même de souveraineté, la gauche roumaine s’est coupée des masses populaires qui ont trouvé dans AUR des politiciens qui osent en parler, certes mal, mais qui osent. Or aussi bien en Italie qu’en France, il s’est développé au cours des deux dernières décennies des groupements de gauche (certes encore minoritaires) qui ont compris la nouvelle dichotomie politique et qui agissent en conséquence.

 

Ainsi c’est ce conflit mondialiste/souverainiste qui est le cœur de la lutte féroce au sein de La France insoumise ; de même ce qui reste du Parti communiste français devenu un parti croupion depuis que ses forces vives l’ont soit abandonné, soit se sont dirigées vers des refondateurs, et cela vaut aussi bien pour l’Italie. En renonçant au domaine de la souveraineté, la gauche a laissé la porte ouverte à la droite extrême qui en a fait son cheval de bataille en lui donnant la coloration du nationalisme xénophobe. Or par tradition, le nationalisme xénophobe n’est jamais le discours de souveraineté proposé par la vraie la gauche qui, suivant l’une des remarques de Marx, insiste sur le fait qu’il ne peut y avoir d’internationalisme qu’entre nations indépendantes : l’internationalisme n’est pas la dilution des nations en une fédération ou une confédération, mais une alliance entre nations souveraines qui visent une même finalité. Par son élection au Parlement AUR est bien le signe emblématique de l’état de faiblesse théorique et pratique de la gauche, de ses ratages énormes, comme celui de Demos dont les dirigeants avaient mis en scène leur pratique comme si la Roumanie ressemblait à down town New-York ou à Soho.

 

AUR n’est certes pas un parti fasciste comme d’aucuns à gauche ou chez certains de la droite libérale tendent à l’accréditer, en revanche il est l’avertissement qu’un vrai parti fasciste postmoderne est peut-être en gestation. Ainsi que l’avait parfaitement perçu Adorno dans Minima Moralia, c’est la démocratie représentative corrompue par les jeux du Capital qui engendre ce qu’un jeune philosophe roumain, Alexandru Polgár, avait caractérisé de l’heureuse formule : le « libéralisme-social-fasciste ». Parce qu’il faut se souvenir sans cesse que dans le déploiement du capitalisme il s’agit toujours, et sous diverses formes politico-économiques possibles, de séparer radicalement les pôles de la richesse et ceux de la misère afin d’exclure et de marginaliser l’indigence qu’il engendre.

 

Claude Karnoouh

Bucarest 22 décembre 2020

 

Notes :

1 Le célèbre « bonjourisme » de l’époque de la Roumanie francophile devenant un « goodmorning-isme » de la Roumanie USophile !

2 Cf. L’admirable livre de Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs. De l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés, Folio, Gallimard, Paris, 1998. En cours de traduction aux éditions Alexandria.

3 Récemment, nous avons appris qu’une chercheuse reconnue a reçu une énorme dotation financière pour continuer à étudier le ghetto tsigane de Pata Rât de Cluj. Or, depuis au moins dix ans si ce n’est plus, plusieurs chercheurs ou activistes sociétaux ont reçu d’importants fonds pour étudier et changer cette situation révoltante, mais l’on ne voit rien venir. On serait tenté donc de penser que ces gens ne font rien ou presque de pratique, de manière à justifier auprès des bailleurs de fonds occidentaux la perpétuation d’une situation infâme dont les financements leur assurent de confortables compléments de salaire. Quant aux Tsiganes, les malheureux demeurent toujours dans la même misère. En effet, avec l’argent reçu par tous ces prétendus chercheurs on eût pu dès longtemps construire au moins une vingtaine de maisons pour les accueillir. Mike Davis l’avait déjà souligné il y a une vingtaine d’années : la pauvreté ça rapporte.

4 Il n’y a pas à proprement parler de vraie gauche parlementaire.

5 En France, je pense à Frédéric Lordon et Jacques Sapir, à la fraction minoritaire du parti de La France insoumise ou aux minoritaires de la CGT par exemple.

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8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 11:33

Le principe de base de la méthode scientifique est que ne peuvent émettre des opinions sur un sujet bien précisé que ceux qui ont acquis les connaissances scientifiques nécessaires dans un domaine précis. Eux seuls sont en état de pouvoir peser le pour et le contre et de débattre de la pertinence d’une hypothèse. Le grand public, et cela comprend aussi bien sûr les politiciens et les journalistes, ont, eux, le droit de poser des questions et éventuellement de faire part de leurs peurs et de leurs doutes, voire de leurs hypothèses.

La panique pandémique mondialisée actuelle s’est répandue de façon très inégale sur la planète, variant en fonction de la sagesse relative mais démontrée de certains gouvernements et de certaines sociétés face à une situation qui a été mal gérée ailleurs, ou trop bien manipulée par les élites possédantes du capitalisme tardif aux intérêts sonnant et trébuchant immédiats. On a ainsi fait faire au cours de l’année écoulée un nouveau bon régressif de quelques siècles dans la pensée publique. D’où les discussions actuelles dans les médias et sur internet sur le sexe des anges, l’origine du covid-19, la validité des masques ou du confinement, la qualité des poudres de perlimpimpin ou la valeur des vaccins souhaités.

On remarquera dans ce contexte que les décideurs et les médiocrates aux ordres des pays de l’UE nous bombardent « d’informations » sur les vaccins made in USA & associés, sans jamais mentionner la validité éventuelle des progrès en cours des vaccins cubains, russes, chinois ou autres, pourtant souvent plus avancés dans les recherches, et souvent moins chers. Du coup, on ne peut s’étonner qu’avec de tels dirigeants, les peuples, en particulier ceux d’un « Occident » qui ressemble de plus en plus à une civilisation morte en terme de créativité réelle, ne croient plus dans les énoncés officiels et se laissent aller à suivre d’autres courants, d’autres vagues et du coup, parfois, divaguent. Nous estimons donc dans cet article qu’il faut tenter de raison garder et de reprendre humblement le chemin d’une réflexion critique, et donc critiquable.

La Rédaction

 

Vacciner est-ce prévenir ?

-

Décembre 2020

 

Dr. Badia Benjelloun

 

Un bond de 6% dans les marchés financiers a été enregistré en une matinée le 9 novembre à l’annonce de l’efficacité à 90% du vaccin expérimental Pfizer-BioNTech. De telles progressions réalisées en une matinée sont rarement observées.

 

Le 3 décembre, Pfizer déclare, à la suite d’une détection de problèmes sur la chaîne de production, ne pouvoir respecter son programme de distribution. L’information a pesé sur la tendance à Wall Street, faisant passer au rouge le SP500. Ainsi en va-t-il de l’allocation des ressources dans le capitalisme décadent du vingt-et-unième siècle. Elle varie au bon gré de rumeurs et de communications émises par des firmes que les investisseurs à l’affût de profits à très court terme, pris dans une course aveugle à la bonne affaire, ne prennent que peu de soins à vérifier. Si les finances publiques étasuniennes avaient favorisé précocement Johnson & Johnson, Moderna et Astra Zeneca dans l’attribution de fonds pour la recherche de vaccin contre la COVID-19, la commande de 100 millions de doses à Pfizer pour 1,98 milliards de dollars en juillet représente un investissement non négligeable dans le développement et la production.

 

Toute raison perdue

Quel est donc le résultat qui a bien pu susciter un tel enthousiasme ? Dans leur communiqué de presse, Pfizer-BioNTech ont déclaré avoir identifié 94 cas de Covid-19 parmi les 43 538 participants à l’essai de phase 3, une semaine après avoir reçu la deuxième dose du vaccin ou du placebo, laquelle intervient 3 semaines après la première dose. A ce stade, la répartition entre ceux qui relèvent du groupe placebo ou du groupe vaccin aurait permis de suggérer que l’efficacité du vaccin est de 90%.

 

Il faut distinguer l’efficacité mesurée au cours d’études rigoureuses en double aveugle (efficacy) de l’efficacité effective (effectiveness) d’un vaccin, cette dernière mesure le pouvoir réel de protection à l’échelle d’une population en période épidémique. Ce qui est en effet visé lors d’une mise en route d’une routine vaccinale, c’est la réduction de la transmission interhumaine, du risque d’exposition et donc de la maladie pour les sujets non vaccinés.

 

La mesure de l’efficacy ne peut évaluer la diminution de l’efficacité vaccinale avec le temps. Elle ne tient pas compte non plus de la moindre protection conférée à des sujets mauvais répondeurs, sujets âgés ou porteurs d’un facteur d’immunosuppression par exemple.

 

Que veut-on ?

Cette distinction entre l’efficacité théorique, celle des essais, et celle observée quand le vaccin est administré en masse dans des situations d’épidémie est étayée par des études de grandes cohortes. Grâce à ce type d’études, il a été montré l’effet protecteur très élevé de la rougeole (de 93 à 98%) et de la rubéole (96%) contrairement au vaccin contre les oreillons (75%) qui avait été estimé à plus de 90% dans les essais.

 

Il importe de préciser quels sont les critères d’efficacité retenus pour un vaccin. S’agit-il de réduire la mortalité ou les hospitalisations en soins intensifs ? Diminuer la transmission et la circulation du virus ? Prévenir les séquelles à moyen ou court terme ?

 

Le choix des personnes incluses dans l’essai importe pour déterminer si l’essai a été bien conçu. S’agit-il de personnes particulièrement exposées au virus, comme le personnel soignant ?

 

L’essai a-t-il été réalisé dans des lieux à forte circulation du virus ? A-t-on sélectionné parmi les volontaires des personnes susceptibles de faire des formes graves ?

 

L’appréciation à une semaine seulement de la fin du protocole vaccinal sur moins d’une centaine de personnes n’autorise pas à parler d’efficacité au sens le plus commun de ce terme. A l’évidence, il manque le volume de patients et le recul temporel nécessaires pour lancer ce type d’affirmation.

 

Vite !

La décision précipitée du Royaume-Uni à autoriser l’emploi de ce vaccin revient à réaliser les derniers essais cliniques normalement supportés par les laboratoires qui doivent apporter la preuve de l’innocuité et de l’efficacité de leur produit sur des fonds publics britanniques et sur des sujets qui ne sont plus des volontaires. Cette distorsion dans les procédures est de plus en plus fréquemment observée. Les essais cliniques de la troisième phase, les plus coûteux, doivent être menés jusqu’à leur terme avant l’obtention de mise sur le marché. Les firmes tirent souvent argument de l’urgence thérapeutique pour faire supporter par les organismes de sécurité sociale cette dernière étape.

Interrogé sur la chaîne américaine NBC, le président de Pfizer a été obligé de reconnaître les incertitudes concernant la réduction de la transmission du virus par le vaccin.

 

Le Professeur Fauci, dirigeant de l’Institut national américain des maladies infectieuses et des allergies, a critiqué vivement l’empressement du gouvernement britannique qui a validé l’emploi à vaste échelle du vaccin Pfizer sans étude rigoureuse des données de l’essai. Il a atténué ses propos dès le lendemain en présentant des excuses auprès des autorités scientifiques et sanitaires britanniques qu’il ne voulait pas accuser de négligence.

 

L’histoire du groupe Pfizer, fondé par deux cousins au siècle dernier dont l’un était confiseur, est celle d’un géant pharmaceutique. Il s’est hypertrophié ces vingt dernières années à coup d’absorptions, rachats, licenciements, suppressions de sites de production. Il est leader dans le domaine du médicament. Son chiffre d’affaires et de capitalisation boursière lui a permis d’assurer l’acquisition d’une technologie développée par la firme allemande BioNTech. Sa puissance financière l’autorise à être convaincant auprès de la presse financière et sans doute de dirigeants politiques. Sa compétence en matière de vaccins se limite à un vaccin anti-pneumocoque, de structure particulière, car s’adressant à une capside de la bactérie streptococcique faite de polyosides (sucres, structures très stables par rapport aux protéines). Il protège principalement les nourrissons contre des méningites et des pneumopathies. La vaccination contre le pneumocoque est devenue obligatoire depuis 2018, le Prevenar de Pfizer coûte une cinquantaine d’euros (49,92€), le Pneumovax de Sanofi-Pasteur est commercialisé pour une vingtaine (18,22€).

 

Non inédit même si pas éprouvé

L’enveloppement d’un morceau d’ARN codant pour une protéine dans des vésicules lipidiques, loin d’être une technologie inédite, a été déjà tenté pour le vaccin de Moderna contre le cytomégalovirus. La phase deux des essais cliniques a été débutée en janvier 2020, la production était prévue pour début 2021 après une phase trois qui devait se réaliser sur 8 000 femmes en âge de procréer recrutées en Europe et en Amérique du Nord. Le but de cette vaccination est de prévenir les malformations survenant chez 20% des nouveaux nés après infection maternelle lors de la grossesse. Les annonces des résultats des premiers essais ont fait flamber la valeur de l’action Moderna au Nasdaq.

 

Il ne s’agit pas d’une thérapie génique, laquelle suppose l’intégration d’un matériel génique exogène dans l’ADN du receveur en manipulant des cellules ex vivo puis en les réintroduisant dans l’organisme. Ici, l’ARN inoculé enveloppé dans des liposomes fait travailler les cellules dans lesquelles il pénètre exactement comme le ferait le virus tout en restant dans le cytoplasme sans entrer dans le compartiment nucléaire. Il parasite provisoirement son métabolisme et en lui faisant synthétiser une protéine étrangère. Le système immunitaire alors confronté à un non-soi est stimulé et il réplique par une réponse spécifique.

 

D’autres voies plus aisées

Depuis de nombreuses années, des techniques bio-industrielles éprouvées permettent de synthétiser des protéines plus ou moins complexes. L’insuline recombinante humaine a été produite par génie génétique et commercialisée dans les années 1980.

 

De nombreuses équipes se sont attachées à faire synthétiser au moyen de vecteurs par des insectes de préférence à des cultures cellulaires de mammifères cette fameuse protéine de surface du Sars-Cov-2 spike responsable de l’attachement puis de la pénétration du virus. Toutes les variétés vaccinales à l’essai s’adressent à elle, de manière plus ou moins directe, puisque les anticorps neutralisants identifiés chez les convalescents sont dirigés contre elle. Cette technologie industrielle est parfaitement maîtrisée depuis des décennies, ce qui n’est pas le cas de celle de l’ARN. Il existe bien d’autres moyens de faire produire par l’homme une réaction immunitaire contre le virus de la Covid-19. L’utilisation de virus inactivé, méthode ancienne (grippe, poliomyélite) a été adoptée par des laboratoires en Inde et en Chine, est ancienne et dénuée d’effets secondaires même si elle est réputée moins efficace. L’insertion du morceau codant pour la région de la spike se liant au récepteur ACE2 dans un virus inoffensif, l’adénovirus humain choisi par Astra-Zeneca et le Sputnik V russe en est une autre.

 

Ecart entre le soin et les objectifs ?

Dans le cas où l’hypothèse d’une vaccination contre la COVID-19 est retenue, c’est-à-dire que des preuves non frelatées indiquent qu’elle est raisonnablement susceptible de conférer une immunité solide, durable et sans exposer le sujet sain à des effets secondaires immédiats et lointains inacceptables, autant s’adresser à des technologies éprouvées pour leur robustesse et leur industrialisation. En effet, il ne suffit pas de démontrer l’efficacité vaccinale sur quelques centaines ou des milliers d’individus. Il importe qu’elles économisent temps et moyens humains et financiers pour combattre une pandémie puisqu’elles sont destinées à couvrir plus de la moitié de la population mondiale, soit 3,5 milliards d’individus. La conception des bâtiments et des machineries nécessaires pour répondre à des besoins d’une telle ampleur puis leur réalisation est un facteur à prendre en compte.

 

Le PDG de Pfizer tenait à ce que trois conditions fussent remplies avant la mise à disposition du vaccin au grand public. L’efficacité du produit n’est pas rigoureusement démontrée, car il n’est pas précisé si les volontaires des deux bras sont exposés à un risque épidémique équivalent, prérequis essentiel avant de pouvoir conclure qu’il est efficace chez une majorité.

 

On ne peut déclarer la ‘sûreté’ du produit qu’au terme de longs mois au moins après les deux injections du produit, l’exemple du Celebrex® le rappelle douloureusement. Enfin, l’incident récent qui a fait baisser le nombre de doses en mesure d’être livrées avant la fin de l’année jette un doute sérieux sur la qualité et la constance de la qualité du processus de fabrication. Est-il réellement maîtrisé, auquel cas cela laisse supposer que la fabrication industrielle a été mise au point avant que l’efficacité n’aie été prouvée. Bien sûr, les conditions de conservation de ce produit biologique (- 70° Celsius) vont freiner son emploi voire le faire abandonner par la grande majorité de la population cible.

 

Pfizer a commercialisé l’anti-inflammatoire Celebrex ® en ignorant comme la firme Merck qui a commercialisé Vioxx ® ses effets cardiovasculaires parfois mortels déjà apparus à la phase 3 sans bénéfice ajouté par rapport aux anti-inflammatoires non stéroïdiens classiques. Pfizer est connu pour avoir conduit en 1994 un essai clinique pour un traitement antibiotique contre la méningite auprès d’un groupe de deux cents enfants dans l’État de Kano au nord du Nigéria. Les familles ignoraient que leurs malades participaient à un test contre une pathologie grave pour laquelle une éthique médicale minimale recommanderait la comparaison avec une molécule homologuée. Quelques enfants sont décédés mais une bonne part a gardé des séquelles neurologiques importantes. A son comportement délictueux, la firme a ajouté des procédures infamantes.

 

Quelques fondamentaux

Plus fondamentalement, il n’y a pas de raccourci pour déterminer la durée de l’immunité acquise par la maladie ou par la vaccination. Seul un suivi méticuleux sur des mois et des années donnera la réponse. Une chute d’anticorps spécifiques accompagnée d’une réinfection a été reportée dans quelques cas sans que soit établie la fréquence de survenue d’un tel événement régulièrement observé avec les coronavirus bénins des rhumes d’hiver. Il a été observé une absence de corrélation entre la hauteur de la réponse en anticorps et sa durabilité ainsi que leur nature, neutralisants ou non, et la sévérité de la maladie ce qui rend peu fiable le suivi sur la simple titration en anticorps.

 

Des cellules mémoires spécifiques du Sars-COV 2 (T et B) ont été observées chez des patients pour lesquels un monitoring immunologique étroit a été déployé. Il semble acquis qu’un vaccin doive induire une réponse cellulaire T durable pour être efficace, or les essais de phase deux n’observent que rarement cette réponse.

 

Par ailleurs, l’essentiel des vaccins en préparation dans le monde se sont focalisés sur la protéine S (spike) alors que l’infection naturelle induit une large réponse vis-à-vis de nombreux autres épitopes du virus et c’est sans doute la qualité de cette réponse et les interactions entre ses différents composants qui doivent être la clé de la qualité de la réponse et de sa durabilité.

 

Il est nécessaire de rappeler que des essais de vaccination avec le Sars-CoV 1 ont été abandonnés car expérimentés chez le furet, ils déclenchaient des hépatites auto-immunes. Chez le macaque infecté, l’administration d’immunoglobulines contre le Sars-CoV-1 aggrave les lésions pulmonaires, induit un orage de cytokines et réduit la cicatrisation des plaies.

 

Un travail récent mené à Singapour a pu mettre en évidence que chez 23 patients ayant eu l’infection par Sars-CoV-1 il y a 17 ans, 23/23 ont des cellules T réactives avec le sars-CoV-1 mais aussi avec le Sars-Cov-2. De plus 19/37 sujets n’ayant jamais contracté ni le Sars-Cov-1 ni le Sars-CoV-2 ont des cellules T réactives avec le Sars-CoV-2. Le statut immunitaire antérieur des sujets vis-à-vis des coronavirus bénins doit jouer un rôle non négligeable dans la réponse à la COVID-19 comme à la vaccination contre le Sars-CoV-2.

 

Une analyse plus fine des patients enrôlés dans la vaccination, en particulier interroger leur profil en anticorps spécifiques des différents coronavirus permettrait de comprendre protection et réaction vaccinales.

 

Profit et santé publique

La course au profit et le prétexte de l’urgence épidémique dispensent de telles précautions les firmes. Bien définir avec rigueur les limites méthodologiques des pratiques interventionnelles éviterait les pertes de temps comme ce qui a été observé avec l’hydroxychloroquine et le remdesevir.

 

L’industrie du médicament et des dispositifs médicaux est devenue aujourd’hui le secteur le plus rentable avec un taux de profit estimé à 18% en moyenne versus le bancaire (13,5%) ou l’armement. Si la compétition entre firmes (privées et publiques) peut être stimulante pour la découverte ou la mise au point d’un procédé, elle devient concurrence féroce entre fibres prédatrices.

 

Personne n’attend de cette industrie qu’elle ait une vocation philanthropique mais en période de pandémie, diriger des moyens humains, précieux et limités, et financiers dans des voies de pure spéculation figure l’un des aspects particulièrement abjects de ce capitalisme tardif (à côté des guerres périphériques pour la démocratie ou contre le terrorisme).

 

Parmi les 250 vaccins en cours de préparation dans le monde, l’Inde et la Chine ont mis au point un vaccin selon la technique éprouvée du virus inactivé. Les essais de la phase trois pour le vaccin chinois de la firme Sinovac, toujours en cours en Turquie, au Brésil et en Indonésie, sont prometteurs. En cas de succès probable, il sera distribué à plus d’un milliard d’individus. Son développement se fait en toute discrétion car il ne concerne pas Wall Street.

 

Badia Benjelloun

 

 

Notes :

 

https://www.lci.fr/sante/covid-19-le-vaccin-de-pfizer-et-biontech-a-t-il-ete-developpe-avec-des-fonds-publics-comme-le-pretend-alexis-corbiere-2169516.html

 

https://www.nature.com/articles/d41586-020-03166-8

 

https://www.modernatx.com/cytomegalovirus-cmv

 

https://investors.modernatx.com/news-releases/news-release-details/moderna-completes-enrollment-cytomegalovirus-cmv-vaccine-mrna/

 

https://thehill.com/news-by-subject/healthcare/528619-pfizer-chairman-were-not-sure-if-someone-can-transmit-virus-after

 

https://www.reuters.com/article/us-health-coronavirus-britain-fauci-apol/fauci-apologizes-for-casting-doubt-over-uks-approval-of-pfizer-vaccine-idUSKBN28D3AH

 

https://www.youtube.com/watch?v=2fcFa2xI6sY

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Prot%C3%A9ine_recombinante

 

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC7534368/

 

https://www.20minutes.fr/economie/41973-20041220-economie-un-nouvel-anti-inflammatoire-incrimine

 

https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/les-dessous-d-un-megaratage-pharmaceutique_1381024.html

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Trovafloxacine

 

https://www.crumpe.com/2020/12/pfizer-a-deja-rencontre-des-problemes-de-fabrication-de-vaccins-contre-le-coronavirus-crumpe/

 

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC525089/

 

https://insight.jci.org/articles/view/123158

 

https://www.nature.com/articles/s41586-020-2550-z

 

https://www.sudouest.fr/2020/11/18/covid-19-le-vaccin-chinois-coronavac-est-sur-et-declenche-bien-une-reponse-immunitaire-8086392-10980.php

 

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22 novembre 2020 7 22 /11 /novembre /2020 19:24

La France jouit encore aujourd'hui d'une aura hérité de l'histoire ce qui explique pourquoi les intellectuels et les chercheurs attachés au progrès social attendent toujours de bonnes nouvelles en provenance de Paris. D'où l'intérêt de cet article qui montre que, en Russie, quand on réfléchit sur une nouvelle forme de planification économique pour faire face au désastre économique actuel renforcé par la gestion chaotique de la pandémie, on regarde encore vers la France ...où le pouvoir a semblé reconnaître certes qu'il fallait reprendre le chemin d'une économie un tant soit peu planifiée après avoir ri de cette idée pendant trente ans alors que c'est ce qui avait aidé la France à se devenir une puissance industrielle respectée. Mais encore une fois, il ne s'agissait que d'un effet d'annonce de la part d'un groupe dirigeant sans imagination qui navigue à vue et ne vise qu'à gérer le provisoire.

Qu'à cela ne tienne, en Russie, malgré le démantèlement de l'URSS, on travaille toujours d'arrache pied sur l'élaboration de nouvelles méthodes de planification qui pourront être prêtes le jour où, à Moscou, le vent de l'histoire recommencera à souffler.

La Rédaction


FRENCH BUREAUCRATIC PLANNING

OR

CYBER PLANNING OF ECONOMY?

-

Novembre 2020

 

Professor Elena Veduta, Doctor of Economic Sciences &

Grigor Eritsyan, Master of the faculty of Public Administration of Lomonosov Moscow State University*


Pandemic syndrome: awareness of the need for economic planning.
     The coronavirus crisis of 2020 will be a turning point for the world and globalization, as it has put many States at risk of economic and political collapse. In this regard, the scientific community and the political leaders of many countries are in search of new tools to influence the economy in order to ensure access to the growth trajectory of the public good. The existing system of capitalism, where the driving motive is to maximize profits and money, has proved to be unviable, posing a threat to humanity and unable to solve economic, social and environmental problems.


     The so-called new "green deal", promoted by the IMF, the world Bank, the Democratic party and others, only leads to increased social and technological inequality in developed and developing countries, and in fact, will only deepen the global crisis and environmental problems. Modern Western economic thought that serves capitalism cannot offer new tools for regulation the economy. The appeal of scientists and the public to study the planned experience of the USSR and the reasons that led the USSR to abandon it is becoming more and more relevant, since planning is considered by many as a tool that allows the world economy to get out of the global crisis. France was among the first countries to declare the need for the planning method.


French imitation of economic planning to speed up crisis development.
     In July of this year, the French Prime Minister, in an address to French parliamentarians, recognized the harmfulness of the country's economy's excessive dependence on foreign capital and the economic policies of foreign countries, such as China and the United States. Considering, among other things, the consequences of the pandemic for the French economy, he recognized the necessity to revive material production in the country. He named planning as a tool for reviving the economy. To this end, the General Commissariat for planning, which was dissolved in 2006, was restored, headed by Francois Bayrou.


      However, as a public politician and follower of a market economy, Bayrou does not have the necessary economic knowledge to develop a plan for the development of France's material production to improve the lives of its citizens. From this Institute, you can expect some scenario forecasts of the country's economic development, on the basis of which decisions will be made on the development of certain sectors of the economy, but with such planning, the country's economy will be disproportionate and continue to fall down, without solving the problems of the development of material production. Consequently, such support for to the French Government will be useless.


      Moreover, the ideology of planning in France remained in the seventies when its viability was proved by the structural crisis of 1973-1975. The question arises: "why knock on the old door if you do not open it?". In addition, the scientific and technical capabilities of modern digital technologies for the practical implementation of economic planning in the interests of people are completely ignored. The French Government's approach to economic planning discredits the very idea of planning.


     In principle, all supporters of the so-called market economy and the "new green deal" can only operate with declarations on human rights and freedoms, "let's make the planet cleaner", without having a plan for this and practical implementation of the declared declarations. Unlike Roosevelt's "New deal", which contained “An honest code of competition”, which in fact was a plan for the development of the US economy, the declared manifestos of the market economy and the new green deal suggest further unwinding of economic chaos in the world and thereby strengthening all types of technological, economic and social inequality, as well as environmental degradation due to monetary motivation.


     The absence of a plan for the development of material production, or rather its replacement with the use of the same old monetary instruments, has nothing to do with ensuring the proportional development of the economy in the direction of the growth of the public good. This is confirmed by the government's announced restart of the economy. It is planned to allocate 100 billion euros to support enterprises (tax incentives, credit subsidies), transition to green energy (development of "sustainable" transport and alternative energy sources) and support the social sector. The government plans to raise this amount by issuing bond loans and providing "gratuitous" grants from the EU. The authorities plan to return 60 billion euros that will be borrowed from financial markets to holders by 2025. At the same time, according to economists’ forecasts, the country's public debt will grow to 120-140% relative to GDP, which means that France will become more dependent on its creditors.


     The expectation that France will receive "gratuitous grants" from the EU, which will be reimbursed by increasing countries ' contributions to the pan-European budget, means that France will further increase its dependence on bureaucratic Brussels. The present system of managing the EU economy has proved its inability to cope with the problems of the economic crisis with monetary instruments. France, having declared economic planning, is not really going to get out of the crisis, remaining a hostage to the bureaucratic EU, which intends at the "pandemic stage" to move from financial stabilization, which destroyed Europe's material production, to the inflationary phase of the global crisis. Its result will be the growth of nationalism and euroscepticism in the EU, like the thirties of the last century.

Cybernetic economic planning to improve people's lives
     The only country that had experience in cybernetic planning with feedback from enterprises in a sliding planning mode to effectively governance the national economy was the Soviet Union. It was this method of planning the economy that helped the USSR become a superpower that carried out the industrialization of the economy in a few years, defeated fascism and became one of the leaders of the bipolar world. The specificity of its planning was that the plan was drawn up by the method of successive approximations to the final planned balance, which allows ensuring the proportionality of economic development in the direction of solving the country's strategic tasks. Following this method, the Soviet economist Nikolai Veduta, taking into account the mistakes of the Soviet planning experience, developed a cybernetic model of intersectoral balance, which serves as an economic integrator of the activities of all economic agents to ensure the growth of the public good, which should be the basis of an automated system for state planning. Without the use of this instruments, it is impossible to get out of the global economic crisis and reach a new level of social progress.


     Western economists, who do not understand the essence of the method of successive approximations, have a primitive view of the methodology of Soviet planning, evaluating it as "barrack planning". The old monetary instruments used in the XVI – early XIX-th century will inevitably destroy production in the XXI-th century and have disastrous consequences for humanity, hiding behind the declarations of the "new green deal" etc.


     Albert Einstein, one of the great scientists of the XX century in the article "Why socialism?", published in 1949, declared the inevitability of the planned economy and system of management focused on meeting the needs of society and each individual. The only country that gained experience in such planning was the USSR. However, as each of the first inventor, the Soviet Union maked mistakes. Soviet society could not resist the transformation of the country's top leaders, who should be responsible for the future of their generations, into a party of nomenclature that wanted to become rich, like the Western oligarchs.  Therefore, since the mid-fifties of the last century, party dictatorship have contributed to the reform of the country's economic management system to increase its chaos. The transition to a market economy, that is, to economic chaos, completed the success of the USSR, which used "manual" planning, making it impossible to draw up a balanced plan. To win socialism in the cold war with capitalism, the country needed an automated system of state planning and true democracy with the organization of control from below over the activities of the authorities. This is the only alternative, the necessity of which is declared by Dimitris Kostnantakopoulos, urging to pay close attention to all the experience gained by mankind, including the first experiment of the USSR.

* For more informations about cybernetics and planned economy researches at Moscou University :

< http://strategplan.com/?fbclid=IwAR24neQtYliWX02RBpFJN6CYkQyGPyX0Yaa6fSwqS0lfUZLexdSjawuXE58  >

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11 octobre 2020 7 11 /10 /octobre /2020 20:00

Alors que des puissances nouvelles émergent dans différentes parties du monde, les vieilles puissances occidentales avec les Etats-Unis à leur tête depuis 1945 semblent à la fois touchées par l’instabilité, la stagnation, les tensions et l’inefficacité. On pourrait dès lors en conclure que, peu à peu, chacune d’entre elle devrait tenter de quitter le navire en perdition pour trouver la sécurité auprès d’équipages plus jeunes, plus vigoureux et plus robustes. Pourtant, les lignes d’affrontement actuels semblent reprendre les contours géopolitiques qu’on avait connu lors de l’affrontement du bloc occidental avec le « camp de la paix ». Ce qu’on observe en particulier en Afrique où la nouvelle présence économique chinoise ou russe est combattue par les puissances occidentales qui ont auparavant contribué à y installer le « djihadisme » qu’elles prétendent aujourd’hui combattre. Pourquoi, dans ce contexte, les élites françaises ne semblent pas en état de mener un jeu plus autonome ?

La Rédaction


 

Contradictions inter-impérialistes

ou

contradictions intra-impérialistes

France-Europe-USA ?1

-

Octobre 2020

 

Bruno Drweski


 

Philip Butler, un spécialiste de la politique russe, faisait il y a peu, une description assez réaliste de l’état des rapports internationaux où de plus en plus de gouvernements considèrent qu’ils se trouvent face aux puissances occidentales dans la position d’un homme sain d’esprit se retrouvant devant un patient en état sénilité avancée, ce qui rend désormais tout dialogue rationnel impossible2. En plus, les Etats-Unis se trouvent depuis la fin du premier mandat Trump dans une situation de semi-guerre civile intérieure qui atteind aussi par la force des choses les puissances « périphériques » du bloc euro-atlantique où les forces politiques doivent prendre partie dans ce bras de fer. La politique aventurière des Etats-Unis continue à faire toujours beaucoup de dégâts dans le monde, particulièrement en Afrique, à cause des leurs guerres récurrentes, des autres formes d’interventions extérieures, de leurs politiques de sanctions et de blocus visant les Etats indépendants, du poids de leur surarmement constamment renforcé comme conséquence indirecte de la délocalisation de leurs productions civiles. Les peuples arrivent donc tous peu à peu à la conclusion que résister ou louvoyer face au système dominant en crise présente somme toute moins de risques que de se soumettre pour garder une paix qui se révélera de toute façon illusoire dans la mesure où l’on a désormais affaire à un pompier-pyromane qui n’hésite pas à détruire ce qu’il ne peut plus contrôler. On constate cette attitude de retrait face aux provocations dans les cas cubain, venezuelien, chinois, russe, iranien, syrien, mais c’est aussi le cas dans une certaine mesure avec des pays comme le Pakistan ou la Corée du sud. Alors qu’un nombre grandissant d’Africains mettent en doute non seulement le discours du président Trump ou de ses concurrents néoconservateurs, mais plus largement le discours de tous les dirigeants occidentaux qui ne parviennent pas à se prononcer de leur côté de façon indépendante tout en prétendant continuer à jouer le rôle de puissances tutrices de leurs anciennes colonies.

Cette méfiance des peuples mais aussi d’une partie des élites ne concerne plus seulement les réactions face aux discours dénués de sens de la plupart des dirigeants occidentaux mais aussi les effets concrets des politiques occidentales, tout particulièrement dans leur volet interventionniste et militaire. Il faut donc aujourd’hui poser plusieurs questions : Quels sont les objectifs réels des élites mondialisées liées au bloc euro-atlantique et ses associés ? En quoi les tiraillements visibles auxquels nous assistons entre les différentes factions de l’establishment US et ses excroissances dans les pays associés ou soumis témoignent ils de la prolongation des habituelles contradictions inter-impérialistes que l’on a connues dans le passé ? Et en quoi témoignent ils de l’émergence possible d’un nouveau type de contradictions au sein de ce qui était jusqu’à la fin du monde bipolaire le bloc impérialiste unifié ?

C’est aujourd’hui l’Afrique et son voisinage immédiat, l’Asie occidentale, qui constituent la zone clef de l’affrontement des contradictions mondiales, ce qui apparaît tout particulièrement au regard de la concurrence tendue que se livrent dans cette partie du monde les puissances occidentales en crise et les puissances émergentes autour de l’axe Chine-Russie-Eurasie. Ces questions nous intéressent particulièrement en France puisqu’il s’agit de l’Afrique et des pays méditérranéens mais aussi de l’influence croissante non seulement de la Chine mais aussi de la Russie dans le vaste continent eurasiatique, dont l’Europe, et plus particulièrement la France, constituent la pointe avancée vers l’Atlantique. Alors dans le grand jeu qui se déroule entre la France et son « étranger proche » méditerranéo-africain, Paris est elle condamnée à garder son gouvernail orienté vers l’Atlantique nord ou ne devrait elle pas envisager de changer de cap en imaginant un nouveau monde où elle se rapprocherait sous une forme dégagée des dominations du passé des pays avec lesquels elle a des liens anciens ?

 

Une économie mondialisée et financiarisée tournant en cercle vicieux

Partout dans le monde nous sommes aujourd’hui témoins d’une tendance qui démontre que les capacités d’investissement productifs des entreprises et des Etats occidentaux diminuent alors qu’en même temps la baisse tendancielle des taux de profits les poussent à conquérir de nouveaux marchés et surtout des moyens d’écouler ce qu’ils savent le plus souvent produire, les armes, parfois quelques autres articles comme les médicaments déjà connus et ne nécessitant plus aucun investissement. Mêmes leurs vassaux jusqu’ici les plus soumis se retrouvent donc souvent eux-aussi tiraillés entre leurs liens de dépendance privilégiés et leurs intérêts à trouver des protecteurs ou des partenaires plus fiables et plus viables.

En Occident, tout semble donc souvent orienté, via l’OTAN, vers des dépenses militaires exigées d’alliés vassalisés, dans la perspective de prolonger l’existence d’une économie peu productive et de prédation. De telles politiques sont caractéristiques d’empires déclinant et cela contriue à pousser les vassaux à vouloir surnager et râmer vers un autre rivage, en pouvant même commencer à ignorer les menaces et la propagande des puissances décaties. Ce qui semble le cas aussi bien de la France, des autres puissances européennes que des Etats-Unis, bien que dans chaque cas à un degré différent. La France avec ses vassaux africains post-coloniaux, a désormais été réduite elle-même à une situation de dépendance vis à vis du « gendarme mondial » d’outre-Atlantique, et Macron semble contre toute raison vouloir après quelques rodomondates3 à se raccrocher au final et coûte que coûte aux USA, cette fois ci sans doute dans l’espoir que l’arrivée éventuelle de Biden à la Maison blanche pourrait restaurer la stabilité d’antan, alors qu’un retour à cette situation devient peu probable parce que cela ne dépend plus vraiment des choix qui seront faits aux Etats-Unis mais du rythme de leur déclin semble-t-il désormais irréversible. Tout semble fait pour ne pas exciter la bête blaissée.

C’est sur la contradiction entre le profit capitaliste, la nécessité de faire face aux concurrences et le déclin du pouvoir politique des pays impérialistes que tablent les puissances émergentes et les pays aujourd’hui les plus dynamiques, au nombre desquels il faut compter les milieux africains les plus énergiques, certaines bourgeoisies nationales locales qui semblent mener la danse alors que le « petit peuple » manifeste quotidiennement son énergie et son inventivité dans un environnement qui depuis la fin du monde bipolaire et jusqu’à l’apparition des puissances émergentes eurasiatiques ne faisait que se dégrader. Malgré l’ingérence et l’agressivité des Etats-Unis et des Occidentaux, parfois verbale, parfois violente, parfois provocatrice, les capitalistes occidentaux continuent à investir en Chine et en Asie orientale et n’arrivent pas par contre à contrer les investissements chinois, publics ou privés, en Afrique ou ailleurs. Les capitalistes semblent donc ne plus pouvoir progresser en s’appuyant sur la puissance de leurs Etats et de leurs armées. C’est dans ce contexte que l’on doit analyser les contradictions grandissantes entre la France toujours présente économiquement et militairement en Afrique, les Etats-Unis et leurs troupes des quelques milliers de soldats sous les ordres de l’AFRICOM, le commandement militaire américain basé en Europe. Sans oublier l’Allemagne dont on néglige trop souvent le rôle. Ses fondations qui préparent le terrain intellectuel en direction de ladite « société civile », tandis que ses services secrets du BND essaient de tailler des croupières aux entreprises basées en France au profit des entreprises allemandes alors que, simultanément, les Allemands se présentent là où la présence nord-américaine serait trop coûteuse ou trop impopulaire, ce qui explique pourquoi les contradictions qui existent entre les USA et l’Allemagne restent souvent peu visibles4.

Tout cela se fait face à la Chine et aussi à la Russie, ce qui confirme qu’une transition, un basculement géopolitique et géo-économique est bien en train de s’opérer en Afrique-Asie occidentale, pays stratégiques et riches en ressources naturelles. Sous le triple coup de boutoir du développement des forces productives, de la résistance des peuples et des exploités et de l’affaiblissement irréversible de l’hégémonie euro-atlantique, c’est la fin du mode de production capitaliste qui se profile à l’horizon avec l’apparition de facteurs de freinage économique qui exacerbent les tensions entre impérialistes piaffant d’impatience devant les signes de leurs incapacité à conquérir de nouveaux marchés ou à préserver leurs marchés traditionnels stabilisés.
 

L’Afrique, un terrain d’affrontements et de projets dynamiques : le rôle des puissance contre-hégémoniques

Si certains analystes considèrent que la Chine et la Russie sont de nouvelles puissances impérialistes concurrentes des vieilles puissances impérialistes, force est de reconnaître que leurs méthodes d’intervention, les secteurs dans lesquels elles investissent et les possiblités encore limitées qu’ont ces deux pays rendent leur pénétration des pays africains de nature très différente de celle des vieilles puissances impérialistes. On doit dès lors demander si nous avons affaire dans ce cas à des « contradictions inter-impérialistes » plus ou moins classiques, ou à des contradictions entre de vieilles bourgeoisies impérialistes essouflées manipulant des bourgeoisies compradores locales de plus en plus rétives face à des bourgeoisies nationales chinoises ou russes dynamiques et capables d’investir dans des secteurs plus diversifiés et plus créatifs pour les pays concernés. A quoi s’ajoute la question sur le caractère communiste du gouvernement chinois et du rôle des entreprises publiques chinoises.

Si la présence chinoise est visible déjà depuis longtemps en Afrique, le retour de la Russie est plus récent et semble ne s’être opéré que depuis que la Russie s’est sentie menacée par les puissances occidentales dans son « étranger proche ». Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a rencontré dernièrement le Secrétaire exécutif de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), Workneh Gebeyehu, comme prolongement du sommet Russie-Afrique qui s’était tenu en octobre 2019 à Sotchi. Ils ont parlé de la nécessité de développer une coopération élargie avec les organisations africaines d’intégration régionales, en particulier dans les domaines de la lutte contre le covid-19, dans le domaine de la santé et de l’humanitaire, dans le domaine agricole et phytosanitaire et dans le domaine de l’éducation. Domaines qui ne sont jamais privilégiés par des puissances impérialistes traditionnelles. Cette politique qui se veut positive en Afrique se situe dans la foulée des politiques chinoises d’investissements qui se veulent « gagnant-gagnant » et qui ne sont pas aux dires de certains sans rappeler les « aides fraternelles » de l’époque du camp socialiste. On doit donc poser la question de savoir si les méthodes et les objectifs des puissances émergentes eurasiatiques en Afrique par rapport aux puissances traditionnelles sont différents seulement sur le plan « cosmétique » ou si c’est la nature de cette coopération qui est profondément différente, peut-être parce que ces Etats ont, à la différence des puissances occidentales, des systèmes politiques qui leur permettent d’avoir des actions planifiées sur le long terme ?

Que recouvre ainsi l’exemple d’Oil Price en Egypte où la Russie et la Chine sont accusées ensemble par les Occidentaux et en particulier dans le cadre de l’intervention d’une « star écologiste », Haley Zaremb5, de chercher à « prendre le contrôle nucléaire » de l’Afrique ? Dans une situation où l’Egypte ne peut pas appuyer le développement de son réseau électrique sur ses seuls barrages car le pays est devenu un importateur net de pétrole et qu’il a donc besoin de l’énergie nucléaire pour réduire ses importations de pétrole et de gaz naturel. Sur un autre registre, celui de la sécurité, les Occidentaux accusent la Chine d’établir des relations étroites avec des pays sans tenir compte des critères des droits de l’homme tandis qu’ils dénoncent le retour de la Russie sur le continent noir qui vendrait ses méthodes de contre-insurrection expérimentée avec succès en Syrie à des « régimes autoritaires » africains6. Dénonciation qui peut faire sourire dès lors qu’on a en tête les méthodes, et aussi les échecs, des interventions militaires françaises ou américaines au Mali, en Centrafrique ou en Somalie, sans mentionner le Ruanda et l’est aujourd’hui esclavagisé du Congo-Kinshasa (RDC). C’est peut-être la lente déliquescence des pouvoirs africains et du système de la Françafrique consécutive à l’assassinat de Sankara, à la guerre civile en Côte d’Ivoire ou en Centrafrique et dans de nombreux autres pays en principe protégés par la France, qui est parfois doublée par les USA, qui pourrait expliquer pourquoi la Chine ou la Russie ont pu venir remplir un sentiment de vide et de délaissement, à partir de quoi on a assisté à un retour des interventions françaises dans la foulée de la destruction de la Libye jusqu’à ce que Macron cherche à être présent à la fois au Sahel puis sur le théâtre syrien et enfin libanais. D’autant plus qu’à la rivalité avec la Russie et la Chine, on voit se rajouter dans le monde arabo-africain la multiplication de activités de la Turquie et de l’Iran ou de la diaspora libanaise chiite. Quoiqu’on pense de la politique de tous ces pays, il est clair que désormais, se sentant courtisés, les Africains ont devant eux de nombreux choix qui leur permettent de sortir du traditionnel tête-à-tête avec leur ancienne puissance coloniale, ou éventuellement son protecteur d’outre-Atlantique.

On doit aussi rappeler que si les Britanniques dénoncent la montée des activités de la Russie en Afrique en agitant l’épouvantail de ses succès en Syrie7, on sait que les services secrets britanniques ont vendu une opération de propagande encore plus spectaculaire que celle tentée par la France de Fabius et de Hollande, à savoir rendre des mercenaires takfiristes venus de presque toute la planète présentables pour leur permettre de jouer le rôle d’avant-garde de l’influence occidentale. Et l’on voit désormais que les mêmes Britanniques répètent l’opération en Afrique en accusant désormais les Russes d’y répéter leur politique syrienne alors que ce sont les services britanniques qui ne font qu’y répéter leur propre modèle de propagande8. Alors, entre Etats-Unis, Royaume-Uni voire Allemagne, quel est la place laissée à la France dans ce jeu ?

La France de Macron tente de jouer le grand écart, en se lançant sur le plan intérieur dans une n-ème campagne sur le thème islam visé désormais sous le vocable incongru de « séparatisme » tout en dénonçant le « djihadisme » en Afrique, cela après que Sarkozy ai co-organisé avec le Royaume-Uni et les Etats-Unis la destruction de l’État libyen au profit des « djihadistes », ouvrant ainsi la porte au « djihadisme » dans le Sahel de la part d’anciens trafiquants relookés en fous de dieu. En Afrique occidentale et équatoriale, la France reste toujours incontournable mais désormais, comme d’ailleurs en Syrie, elle tend à chasser en meute avec ses complices et concurrents européens, le Royaume-Uni et l’Allemagne, sous la supervision des Etats-Unis.

Ainsi, si à l’Institut français des Relations internationales (IFRI), on calcule que les investissements russes restent faibles, on concentre son attention non pas sur les nouveaux secteurs mentionnés plus haut mais sur l’exportation des armes où la Russie irait jusqu’à fournir 49 % du total du matériel militaire vendu en Afrique. Le chercheur de l’IFRI ne va toutefois pas jusqu’à creuser plus loin pour mentionner de quels pays proviennent les 51 % restant. On voit là qu’il y a plutôt une rage à avoir perdu presque la moitié de ce marché plutôt qu’à dénoncer le fait que les dirigeants africains éprouvent toujours le besoin d’acheter des armes parce que les pays occidentaux n’ont pas été capables d’assurer la paix et la coopération dans le monde et dans leurs pré-carrés à l’époque de leur « victoire post-guerre froide ». La tonalité des discours des Occidentaux a cependant tendance à donner l’impression que ces derniers sont globalement sur la défensive en Afrique et que leur cohésion est de moins en moins évidente, tandis que les dirigeants russes et chinois sont de moins en moins intimidés par les injonctions, critiques et plaintes occidentales, Lavrov ayant notamment déclaré récemment « Il est temps de cesser d’appliquer les mesures occidentales à nos actions et d’arrêter d’essayer d’être aimé par l’Occident à tout prix ». Il est devenu clair que la pandémie du covid-19 a démontré les faiblesses des économies et l’inefficacité des politiques occidentales alors, qu’avec les moyens du bord, beaucoup de pays africains ne s’en sont pas trop mal sortis et que, là encore, Chine, Russie mais aussi Cuba ont marqué des points. Les graves tensions internationales actuelles pourraient mener vers la guerre totale et mondiale mais on voit aussi émerger des puissances qui semblent en état de prévoir les chocs et de proposer simultanément des politiques durables de développement à long terme. On se demande dès lors pourquoi le bloc occidental, même s’il est touché par des phénomènes de morcellement, n’a pas encore été rejeté dans les poubelles de l’histoire par des puissances en crise comme la France, alors que le cap vers l’Eurasie est ouvert ? Cette situation témoigne du fait que la vassalisation et la pénétration de pays comme la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni sont à ce point profondes qu’ils ne sont pas en état de sortir des ornières dans lesquelles ils ont été placés depuis 1945. A quoi il faut ajouter la peur de puissances ultra- et néoconservatrices devant toute audace et tout changement. Les contradictions actuelles du bloc occidental sont donc moins inter-impérialistes que intra-impérialistes.

 

Panique à Paris et en Europe : les USA prévoiraient de se désengager d’Afrique ! Mais quel est l’intérêt de la présence US en Afrique pour la France ?

« Beaucoup d'aide (militaire) occidentale arrive dans cette région, de la part des Français et des Européens avec le soutien des États-Unis », avait expliqué le 10 mars dernier le chef de l’Africom, le général Stephen Townsend, avant de la juger toutefois « insuffisante et mal coordonnée »9. Les actions des Européens sont jugées à ses yeux peu efficaces, alors que les groupes « djihadistes » qui opèrent dans cette région visent visiblement et on se demande pourquoi l’Europe mais pas vraiment les USA. Ils désorganisent aussi profondément la vie de pays africains aux pouvoirs soumis et corrompus. En conséquence, ce général ne prône pas l’augmentation de la présence US en Afrique occidentale. On peut se demander en lisant entre les lignes ce type de déclarations si les Etats-Unis ne se servent pas contre les puissances européennes des soit disant « djihadistes » recrutés souvent à partir de bandits de grands chemins ou autres lumpenprolétaires, pour mieux les effrayer, les domestiquer, les tenir en laisse, les utiliser et les amener à financer des opérations militaires des Etats-Unis pour le plus grand profit de leur complexe militaro-industriel. Mais on doit également poser la question pourquoi ces Etats devraient continuer dans la voie de ce type de coopération avec les USA, si elle coûte cher et qu’elle est d’une efficacité doûteuse dans la lutte contre le terrorisme ? Terrorisme dont les liens épisodiques avec les services secrets des USA ou d’autres puissances sont connus de tous. Et aujourd’hui on apprend que sous la pression des USA, on ne sait pas trop ce qu’en pensent les Français, des centaines de membres d’Al Qaida arrêtés au Mali on été libérés10. Pourquoi les Européens ne se dégagent ils dès lors pas des bras du pompier-pyromane ? Après tout, il existe maintenant une alternative géo-stratégique, en Eurasie. Serait-ce parce que les élites possédantes françaises ou d’autres pays sont incapables de se dégager elles-mêmes des circuits néocoloniaux de la françafrique qui grèvent et le développement de l’Afrique et la renaissance d’une dynamique économique et politique créative en France ? Donc, si Washington montre sa valse-hésitation au Sahel et se déclare prête à reconsidérer son engagement dans cette région, est-ce que c’est parce qu’elle est si puissante ou parce qu’elle sait que ses associés sont de toute façon si peu autonomes ?

Le général Townsend, lorsqu’il était questionné à la Chambre des représentants sur la révision de la politique américaine en Afrique, a déclaré « Je pense que l'Europe peut et doit faire davantage avant que les États-Unis fassent davantage dans cette partie du monde » mais que « Coordonner ces efforts pourrait en fait être suffisant ». Qu’entendent les USA par « coordonner » ? Se soumettre ? Financer ? Et cela porte-t-il sur le seul volet militaire ou s’agit-il d’une politique « coordonnée » dans le domaine de l’exploitation des ressources africaines et des politiques économiques ?

Selon un récent rapport portant sur les opérations militaires américaines en Afrique rédigé par le Bureau de l'Inspecteur général du Pentagone, un organisme qui se veut indépendant, « la menace terroriste en Afrique persiste et en certains endroits, elle s'accroît »11. Malgré les efforts de la France et des USA ? Le commandement US indique que les activités extrémistes violentes en Afrique de l'Ouest auraient augmenté de 250 % depuis 2018 ! L’Africom dit avoir récemment été amené à devroir modifier sa stratégie en se fixant désormais l'objectif limité de « contenir » les extrémistes et non plus de les « affaiblir », selon l'inspecteur général Glenn Fine. Quelques 6 000 militaires nord-américains sont actuellement déployés en Afrique, dont 800 en Afrique de l'Ouest, en principe pour aider la France mais peut-être aussi pour « sécuriser » les mines d’uranium du Niger, et sans doute aussi pour éviter des coopérations des pays concernés avec la Chine ou la Russie. 500 éléments de leurs forces spéciales sont en Somalie. On doit du coup poser la question sur ces puissances et cette « hyperpuissance » qui ne sont pas en état d’affaiblir des groupes armés composés de vanupieds ?12

Au début de 2020, une partie fine s’est déroulée entre Washington et Paris lorsque la France a voulu pouvoir bénéficier dans ses choix atlantistes en Afrique de l'appui de parlementaires américains, démocrates comme républicains, certains étant très proche de Donald Trump. Dans trois lettres, ils ont enjoint de ne pas retirer de moyens à l’Africom, dans un contexte où, à la mi-janvier 2020, le général Milley déclarait « La question sur laquelle nous travaillons avec les Français, c'est le niveau de soutien que nous leur apportons. Est-ce trop ? Est-ce trop peu ? Est-ce que c'est ce qu'il faut ? ». Alors que le ministre américain de la Défense, Mark Esper, déclarait de son côté à la veille de recevoir Florence Parly, Ministre des armées, « Très franchement, aucune décision n'a encore été prise ». Les États-Unis rappelaient à qui voulait l’entendre que leur « mission numéro un est la compétition avec la Russie ou la Chine », comme l'énonçait d’ailleurs déjà la Stratégie nationale de Défense américaine pour 2018. Et que, pour les Etats-Unis, « sur le plan du contre-terrorisme, je veux m'assurer que nous répondions en priorité aux menaces contre notre territoire national »13. La concurrence économique et politique pour les USA en Afrique vise donc d’abord la Chine et la Russie, et si elle est économique et politique, c’est bien sûr pour éviter le renforcement de ces puissances émergentes mais aussi peut-être pour récolter des bénéfices sur place, forcément au dépens des intérêts économiques déjà présents, donc des intérêts français. Il en va de même quoique à un degré moins important de la présence allemande. Les USA donnent l’impression de vouloir se faire prier par la France. Dans ce contexte, on peut se demander si la menace « djihadiste » est vue aux USA comme une vraie menace ou comme un moyen de pression sur leurs « alliés » ? Et les richesses de l’Afrique ne peuvent pas être négligées dans ce jeu de la part de Washington. On a parfois l’impression que les USA s’amusent avec la France comme le chat avec la souris qui sait qu’au final il aura toujours les moyens de la manger. Tout en contrôlant les potentats africains qui lui sont soumis.

 

Le flou persiste sur la stratégie américaine

Si certains dirigeants, hauts fonctionnaires ou élus à Washington semblent vouloir s’inquiéter d’un éventuel retrait militaire des USA du Sahel, d’autres décideurs, comme le général Townsend, ont estimé que les « djihadistes » sont plus dangereux pour l'Europe que pour les États-Unis. « Les problèmes issus de l'Afrique de l'Ouest se manifesteront en Europe avant de se manifester en Amérique », a-t-il déclaré. La sous-secrétaire à la Défense en charge de l'Europe et l'Afrique au Pentagone, un couplage d’ailleurs révélateur, Kathryn Wheelbarger, constate que « Les Français soulignent l'importance du soutien américain à leurs opérations » car « Il y a simplement certaines capacités qu'ils n'ont pas. ». Du coup, « Ce que nous avons essayé de faire, c'est de les encourager à accélérer leurs processus de décision quant à l'acquisition de ces capacités, pour qu'ils ne dépendent plus du soutien des États-Unis ». Le sort des 4 500 soldats français présents au Sahel seraient donc dépendant du bon vouloir de Washington ? On a vraiment l’impression qu’on se partage les rôles à Washington car Paris est en position de demandeuse dans son propre pré-carré post-colonial. Qu’entendent en fait les Etats-Unis par l’acquisition de capacités ? L’achat de matériel militaire US ? Le financement de conseillers US ? Le financement d’une présence militaire US ? Le financement de la maîtrise par les Etats-Unis des communications satellitaires ? Pourquoi la France n’aurait-elle pas les capacités pour faire face seule à la situation et pour défendre les restes de son empire ? En quoi son armée est-elle désuète ?

De son côté, pour Elie Tenenbaum, chercheur à l’IFRI, « La France et les Etats-Unis sont de moins en moins alignés » car Washington est moins préoccupée par la menace terroriste que par la présence de la Chine et de la Russie sur le continent africain14. Alors que la ministre française des armées, Florence Parly, annonçait le 2 février 2020 l’envoi de 600 soldats supplémentaires au Sahel, portant l’opération « Barkhane » à 5 100 militaires, à Washington, Donald Trump demandait de redéployer ses moyens pour les concentrer face à la Chine et à la Russie, tendant à réduire les forces de l’Africom, ce qui a provoqué la crainte de Paris qui semble considérer qu’un retrait de son partenaire d’outre-Atlantique mettrait en grande difficulté ses opérations au Sahel, à savoir, celles conventionnelles de « Barkhane », mais aussi celles de ses forces spéciales de la mission « Sabre ». En fait, les deux pays sont dans une situation de rapports inégaux dans lesquels la France se retrouve dans une position plus affaiblie qu’elle ne l’a jamais été depuis 1945. Son comportement démontre publiquement que Paris et Washington auraient deux visions stratégiques différentes en Afrique même si leurs forces agissent côte à côte mais pas de manière coordonnée. Ce qui démontrerait au mieux pour Paris un manque de volonté de la part de Washington de tenir compte des intérêts du petit impérialisme français en Afrique, au pire, qu’on est en état de l’amener à se soumettre encore plus. Quand quatre soldats américains ont été tués à Tongo Tongo, au Niger, en octobre 2017, la coûteuse opération menée par les USA en liaison avec les forces nigériennes n’a pas été communiquée aux Français, ce qui démontre clairement que Washington ne reconnaît plus l’ex pré-carré français qu’elle lui reconnaissait pendant la guerre froide, qu’elle n’a pas envie de tenir compte des humeurs de son supposé allié, voire que les intérêts des deux pays ne coïncident pas sur le plan sécuritaire, mais peut-être aussi sur d’autres plans. En tous cas, les USA font ce qu’ils veulent dans ce qui était le pré-carré français.

L’opération Tongo-Tongo a coûté cher aux USA, et elle a sonné le début d’exigence de la part de Washington pour que les Français, voire les Européens si Paris s’en révèle incapable, participent au financement de leurs opérations militaires. C’est dans ce contexte qu’on doit examiner les raisons qui permettent d’expliquer pourquoi Paris, même humiliée, semble tant craindre le départ des forces US de son « arrière-cour » africaine. Si un général US déclare que « Les Européens sont mal coordonnés au Sahel », est-ce que cela veut dire que les Etats-Unis veulent « remettre de l’ordre » dans cette partie du monde en prenant plus d’importance au dépens de la France ou qu’ils veulent qu’on les prie de rester en en payant le prix, ou encore qu’ils préparent leur sortie, sachant que l’hyperpuissance d’après 1991 n’a plus les moyens d’être une superpuissance en position de force, à la fois en Afrique, en Asie occidentale et dans ce qu’ils appellent la zone « Indo-Pacifique » ?
 

USA et France ont ils les mêmes intérêts stratégiques en Afrique ?

Depuis la fin du mandat de Barack Obama, les rapports sont difficiles entre Paris et Washington qui n’a jamais voulu en fait s’impliquer militairement trop directement sur le continent africain, même si elle voulait y conquérir des parts de marchés et surtout limiter les possibilités d’accès à des ressources vitales de la part de la Chine puis de la Russie. Les Etats-Unis restent en principe dans la logique du « leadership from behind » qui avait autrefois, pendant la guerre froide, laissé à la France l’apparence de son ancienne puissance et des profits tirés de l’exploitation des marchés locaux, alors que Washington avait à l’époque suffisamment à conquérir ailleurs. Ce qui n’est plus tout à fait le cas. Les deux pays ont à partir de 2011 ensemble participé à la désorganisation de toute la zone arabe, de la Libye à la Syrie, et la France, « cerise sur le gâteau », a même rejoint en 2014 les efforts des USA dans un Irak qu’elle avait refusé d’envahir en 2003. Tout cela est aujourd’hui devenu trop coûteux pour les Etats-Unis alors que les résultats en terme de parts de marché de toutes ces interventions se sont faits attendre. Quand les chefs d’Etats africains à l’indépendance doûteuse ont vu leurs ressources se tarir, ils ont cru que la manne pourrait revenir si le prétexte du terrorisme permettait d’attirer des financements et de sécuriser leurs pouvoirs. Les USA se sont engagés alors sur ce terrain, de la Somalie au Sahel, en marchant sur les plattes bandes de la françafrique qui n’avait plus de moyens suffisant pour se défendre, ce qui au final n’a contribué qu’à multiplier les foyers de tensions et la formation de groupes armés aux mains de seigneurs de la guerre locaux. Aujourd’hui, comme ils le font en Europe, les USA demandent aux Français et aux Européens de financer la participation américaine à la sécurisation de leur pouvoir tout en contrant les rivaux chinois et russes, c’est finalement à cela que le terrorisme aura servi.

 

Une puissance US en perte de vitesse et une France essouflée : Les Européens peuvent-ils compenser ?

La France n’aurait plus, selon les dires en provenance des USA, les capacités suffisantes en matière de renseignement, de renseignement électromagnétique, de surveillance, de reconnaissance, de transport stratégique et de ravitaillement en vol et elle ne contribuerait pas, selon Washington, à hauteur de 45 millions de dollars aux opérations de soutien de l’Africom au Sahel. Mais quand on observe l’état de déliquescence de l’armée des USA, on se dit que cette dernière tient au final car elle peut encore s’appuyer sur la puissance magique du dollar mais que les spirales de dépenses militaires publiques doivent constamment augmenter alors que les moyens stagnent au mieux et que les entreprises privées d’armement augmentent leurs bénéfices tout en produisant des armes de moins en moins performantes, voire pleines de défauts conceptuels ou de fabrication15.

 

Plusieurs pays européens participent aux opérations en Afrique, Espagne, Allemagne, etc. ce qui leur permet aussi d’entrainer leurs troupes et de tenter de placer leurs entreprises sur les marchés locaux. Africom est en fait une structure américaine dont le commandement est basé en Europe, sous le commandement de la structure militaire américaine en Europe, l’Eucom, et elle semble liée aux intérêts de la branche européenne du complexe militaire américain. Elle plaide donc pour le maintien de l’aide aux Français, face aux décideurs US qui semblent décidés à aller plus vite dans le désengagement sur le terrain et à trouver chez les Européens les financements nécessaires pour conserver l’hégémonie US tout en ne risquant plus rien, et surtout tout en ne dépensant rien mais, au contraire, en recevant les primes du « leadership from behind ». Globalement, les USA et l’Africom restent concentrés sur Djibouti et l’Océan indien, face à la Chine, et en Afrique occidentale, le seul pays où ils sont fortement engagés est le Niger, le pays de l’uranium. Est-ce un hasard ? S’agit il de mettre la main sur ce minerai ou d’empêcher la Chine d’en profiter ?

 

Quel intérêt pour les Africains ?

L’Afrique recèle un potentiel de ressources extraordinaires et elle jouit d’une population jeune, inventive, courageuse et pleine de projets, ce qui, à terme, devrait permettre à ce continent de sortir de la pauvreté. Jusqu’à présent son développement était grevé par le maintien de structures néocoloniales qui entretenaient la plupart des pays dans un cycle de dépendance et de tête-à-tête avec l’ancienne puissance dominante. La Seconde Guerre mondiale a considérablement affaiblit ces puissances, ne laissant au premier rang que les Etats-Unis qui entrèrent en rivalité avec l’Union soviétique, ce qui donna aux Africains quelques marges de manœuvres qui disparurent dans les années 1990 poussant ce continent vers une régression d’autant plus forte qu’elle se faisait dans le cadre du carcan néolibéral alors dominant. Aujourd’hui, d’autres pays périphériques par rapport à l’ordre capitaliste ou post-colonial ont émergé, ce qui menace les positions des puissances impérialistes traditionnelles, et ouvre des possibilités de choisir des partenaires moins gloutons. Tandis que le bloc occidental est marqué par des contradictions majeures qui se manifestent jusqu’à son sommet. Mais le conservatisme des élites possédantes d’Europe occidentale les empêchent de se dégager du carcan qui pèse sur elles, si bien que les Etats-Unis continuent à pouvoir dicter leurs règles en profitant de la peur de déstabilisation qui taraude les Européens. Dans ce contexte, la France perd constamment ses positions tout en continuant à vouloir rattacher les restes de sa puissance à la puissance nord-américaine en chute à l’échelle mondiale sans contrer l’hégémonie allemande au niveau européen. L’Afrique francophone a encore à payer un tribut à son ancienne puissance coloniale, ce que symbolise particulièrement le Franc CFA, malgré les tentatives de son relookage. Mais la France n’a plus les moyens de sa puissance au moment où les Etats-Unis essouflés sont amenés à vouloir faire financer par d’autres toutes leurs entreprises. Ce qui sur le court terme représente sans doute un second tribut que les Africains doivent payer. Mais cette situation de double occupation semble provoquer des résistances grandissantes qui peuvent profiter du jeu existant entre toutes les puissances, ascendantes ou descendantes.

 

Notes :

1Conférence prononcée le 10 octobre2020 à la Conférence-débat sur le thème : « Soldats français hors d’Afrique » organisée par l’Association nationale des Communistes à Saint-Denis.

2 <https://histoireetsociete.com/2020/09/26/lincontinence-verbale-des-occidentaux-na-plus-dimportance-pour-les-russes >; Phil Butler, chercheur politique, analyste, politologue et spécialiste de l’Europe de l’Est, est l’auteur du récent best-seller “Putin’s Praetorians” et d’autres livres. https://journal-neo.org/2020/09/25/western-metrics-no-longer-matter-for-russians/

3Rappelons ses premiers discours en principe atypiques sur la Syrie, la Russie, la Chine, l’Afrique, la Biélorussie ou le Liban qui contrastent très vite après quelques semaines avec ses déclarations ultérieures.

4Voir sur ce sujet en particulier l’ouvrage de Dorota Dakowska, Le pouvoir des fondations. Des acteurs de la politique étrangère allemande, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. Res Publica, 2014. Et son mémoire de DEA soutenu à l’université de Straasbourg qui a précédé.

5 < https://oilprice.com/Energy/Energy-General/Why-Russia-Is-Pushing-Unneeded-Nuclear-Power-Plants-On-Egypt.html>

6 Samuel Ramani du Royal United Services Institute for Defense and Security Studies (RUSI)

7 < https://thegrayzone.com/2020/09/23/syria-leaks-uk-contractors-opposition-media/ >

9 < https://www.lepoint.fr/afrique/les-europeens-mal-coordonnes-au-sahel-selon-un-general-americain-11-03-2020-2366736_3826.php >

10 < https://french.presstv.com/Detail/2020/10/08/635918/Mali-les-USA-veulent-maintenant-étouffer-les-FAMAS >

11Idem

12Idem

13Idem

15 < https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20120504trib000697060/le-f-35-grandeur-et-decadence-du-programme-militaire-vedette-americain-.html > ; < https://www.lepoint.fr/monde/f-35-l-avion-de-chasse-de-l-armee-americaine-incapable-de-viser-01-02-2020-2360761_24.php > ; < https://fr.sputniknews.com/international/201806051036668133-armes-defaut-armee-USA/ >

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25 septembre 2020 5 25 /09 /septembre /2020 13:47

Hormis l’image de guerres permanentes et de foyer de migrations ou du nouveau commerce d’esclaves, la Libye a largement quitté le viseur des « grands » médias peu intéressés à faire le bilan de choix politiques qui ont abouti à la destruction de la prospère et stable Jamahiriya socialiste, comme ils ne veulent pas remarquer que le fils rescapé du guide libyen assassiné sous supervision de l’OTAN, est devenu un des hommes politiques les plus populaire dans son pays. Du coup, le public ne peut comprendre l’enjeu de la guerre intestine qui oppose aujourd’hui les différentes factions de « seigneurs de la guerre » locaux.

Sans présenter une analyse approfondie des bases économiques, sociales, idéologiques sur lesquelles s’appuient ces différentes factions et sur les contradictions qui existent sur le long terme entre les intérêts nationaux libyens, arabes et africains par rapport aux politiques de domination et d’intervention tant française, allemande, italienne que nord-américaine et par rapport à l’emergence de puissances alternatives dans la grande Eurasie, il est bon de noter qu’une évolution vers un retour minimum de stabilité pourrait représenter, en attendant mieux, un compromis utile, non seulement pour la paix mais aussi pour les différents protagonistes de la situation les plus proches géographiquement du foyer de tension méditerranéen. Ce que résume ici un de nos collègues politologues polonais.

 

La Libye : vers l'instabilité ou vers la paix ?

-

septembre 2020

 

 

Mateusz Piskorski*

 

L'instabilité politique

 

Le Premier ministre du Gouvernement d'union nationale de Libye, Fayez el-Sarraj, a déclaré le 16 septembre 2020 qu'il quittait son poste et qu'il remettrait son autorité au nouveau chef du pouvoir exécutif jusqu'à la fin octobre. On ne sait pas qui remplacera el-Sarraj. Les changements sont également mûrs dans l'est de la Libye, où se trouvent des autorités alternatives par rapport à celles de Tripoli. Le 13 septembre, le « gouvernement de Tobrouk », dirigé par Abdallah al-Thani, a présenté une note prévoyant sa démission. La raison de cette décision peut se trouve dans les contradictions accumulées entre le Khalifa Haftar et le gouvernement de Tobrouk, ainsi que les problèmes économiques et sociaux qui ont entraîné des manifestations de masse dans les villes de la Cyrénaïque la semaine dernière. Il convient de noter que dans l'ouest du pays aussi, le mécontentement de la population ne s'est pas atténué : des manifestations de masse contre la corruption, les groupes armés illégaux et les problèmes économiques s'y sont également déroulées en août.

 

Ces derniers jours, cependant, le sentiment d'une instabilité politique croissante à Tripoli et Tobrouk a contrasté avec l'accalmie que l’on constate sur les fronts. En août dernier, Fayez el-Sarraj et la présidente de la Chambre des représentants, Aguilla Saleh, basée dans l'est de la Libye, ont déclaré une trêve. De nouvelles élections sont prévues pour l'année prochaine, suivies par la formation en principe d’un nouveau gouvernement qui devrait unifier le pays. Des consultations entre les parties en conflit ont eu lieu au Maroc et en Suisse, à Genève.

 

Selon les experts, le gel du conflit, les changements en cours et l'incertitude politique croissante dans les deux principaux centres de pouvoir parallèles en Libye sont étroitement liés. La stabilisation sur la ligne de front a mis en évidence des contradictions internes dans chaque camp et qui étaient auparavant moins importantes face à une menace commune visant chacun des deux camps. Il s'agit tout d'abord du Gouvernement d'union nationale, où différentes forces sont rassemblées : des « islamistes » orientés vers les « Frères musulmans », la Turquie et le Qatar, des salafistes aussi comme les Forces spéciales Rada, des commandants locaux de terrain qui affirment leur pouvoir dans les villes et les petites agglomérations et qui ne sont pas intéressés par une véritable unification du pays. Cependant, il y a aussi l’importance des représentants des milieux d'affaires et des milieux plus pragmatiques présent au sein du Gouvernement d'union nationale. Le vice-président du Conseil présidentiel de Libye, Ahmed Miitig, est par exemple considéré comme l'un de ces hommes politiques.

 

L'accord pétrolier

Le 18 septembre 2020, presque simultanément, Ahmed Miitig et le commandant de l'armée nationale libyenne concentrée dans l’est du pays, Khalifa Haftar, ont convenu de reprendre les exportations de pétrole. Ensemble, ils ont résolu un problème qui constituait la pierre d'achoppement depuis neuf mois, après que des tribus libyennes aient bloqué les exportations en provenance de la plus grande puissance pétrolière d'Afrique. La raison de ce blocus pétrolier était due au mécontentement des populations de l'est libyen face à la répartition inégale des revenus de la vente des principales richesses du pays. La National Oil Corporation (NOC) estime que le blocus pétrolier a coûté au pays 10 milliards de dollars1. Les nouveaux accords pétroliers entre l’Armée nationale libyenne et le Gouvernement d'Union nationale, conclus entre Haftar et Miitig, soulèvent dès lors l'espoir de pouvoir restaurer la stabilité après l'inévitable transformation politique qui devrait suivre.

 

Le bureau de presse de l’Armée nationale libyenne a déclaré que le nouvel accord prévoyait un système de distribution équitable du pétrole au profit de tous les Libyens. Et immédiatement près cette annonce, l’Armée nationale libyenne a annoncé la levée du blocus pétrolier. Le compromis mis en œuvre dans l'accord de Haftar et Miitig est crucial pour mettre fin à la guerre civile, qui ne s’est jamais arrêtée en Libye depuis 2011. Cet accord est la clé du rétablissement de véritables contacts diplomatiques et économiques entre les deux parties du pays, l'Est et l'Ouest, ainsi que de la stabilité générale. L'accord est aussi bénéfique pour la population et pour les entreprises libyennes, avec lesquelles Miitig a de bons contacts. Les compagnies pétrolières étrangères opérant en Libye devraient également trouver un côté positif à cet accord. Il s'agit tout d'abord de l'ENI italienne et de Total français

 

Miitig sera-t-il le nouveau premier ministre du futur Gouvernement d'Union nationale ?

 

Plusieurs experts admettent qu'Ahmed Miitig pourrait devenir le nouveau chef du Gouvernement d'Union nationale - Premier ministre ou Président du Conseil présidentiel. Contrairement aux autres candidats du Gouvernement d'Union nationale, avant tout, Fathi Bashagha, ministre de l'intérieur de ce gouvernement, Miitig n'a aucun contact avec les gangs « islamistes » comme celui de Bashagha subordonné aux militants des Forces spéciales Rada, et il n'est pas accusé de torture et se comporte comme un politicien considéré comme laïque.

 

L'avantage du Miitig est qu’il a conclu des accords avec le pouvoir de l’est libyen et qui se révèlent cruciaux pour toute la région. Ce que ni el-Sarraj, ni Bashagha, ni l'ONU n'ont pu faire jusqu’à présent. Cela signifie que l'on lui fait confiance à l'Est, ce qui est important pour le rétablissement de la paix et de l'unité de la Libye.

 

Jusqu'à présent, de nombreuses négociations (y compris dans les pays européens, la dernière étant la conférence de Berlin fin janvier 2020) sur le règlement libyen, malgré les succès intermédiaires, n'ont jamais abouti à obtenir des résultats tangibles. En outre, l'instabilité permanente a alimenté les actions d’acteurs extérieurs visant la Libye. En particulier, la Turquie, un des allié manifeste du Gouvernement d'Union nationale, qui a fourni à Tripoli des armes et même des mercenaires en provenance de Syrie. En même temps, Ankara n'a pas caché qu'elle considérait la situation en Libye comme étant en conjonction avec ses revendications qui portent sur son rôle dans une grande partie de la Méditerranée orientale. Le large soutien de la Turquie au Gouvernement d'Union nationale a en effet commencé après que Fayez el-Sarraj ait signé un accord turco-libyen de délimitation des zones maritimes en novembre 2019. Ce document a confirmé les revendications de la Turquie sur une grande partie du plateau et des eaux de la mer Méditerranée, au détriment de la Grèce et de Chypre.

 

Il est important de noter que cet accord portait également atteinte aux intérêts économiques de la France : la compagnie pétrolière française Total participe en effet au développement du plateau continental revendiqué par la Turquie. Et un gazoduc vers l'Europe, auquel les entreprises françaises sont également intéressées, doit être construit dans ces régions. C'est pourquoi les relations entre la France et la Turquie se détériorent constamment depuis un an, ce qui a failli provoquer un conflit armé en juin, lorsqu'une frégate turque se trouvant au large des côtes libyennes a refusé d'exécuter un ordre d'inspection de la cargaison de la part de la frégate française et l'a prise dans son viseur.

 

Dans la situation actuelle, Miitig se retrouve donc peut-être comme étant l'homme politique qui peut enfin établir un dialogue entre les différentes parties prenantes au conflit et parvenir à un équilibre avec l'Est. Il s'est également engagé dans la coopération multi-vectorielle avec les puissances régionales.

 

Fathi Bashagha, son principal concurrent, a longtemps misé de son côté sur les États-Unis, et ce n'est pas par hasard qu'il avait proposé de construire une base américaine en Libye dès février 2020. Les intérêts américains en Méditerranée ne coïncident pas avec les intérêts des puissances européennes : Washington n'a en effet pas besoin d'une Europe indépendante et forte. Les États-Unis seraient plutôt prêts à prendre eux-mêmes le contrôle du pétrole libyen, après quoi le pays continuerait d'être une source d'instabilité dans la région, comme cela s'est produit au Moyen-Orient après l'invasion américaine en Afghanistan et en Irak ou depuis avec l'arrivée de troupes américaines en Syrie orientale et méridionale. Par conséquent, la sympathie pro-américaine de Bashagha pourrait se révéler très dangereuse.

 

Comparé à Bashagha, Miitig ressemble donc à un homme politique plus indépendant, prêt à travailler avec les Européens et à prendre en compte les intérêts des puissances continentales européennes, principalement la France et l'Italie. Enfin, bien qu'il ne soit pas aussi dépendant de la Turquie que Fayez Sarraj, Miitig est l'une des rares personnages politiques en Libye aujourd'hui qui représente une position que l’on pourrait qualifier derealpolitik’.

 

Importance pour l'Europe

 

La Libye compte parmi les plus proche voisin africain de l'Europe, elle constitue une source de richesse pétrolière incalculable, mais aussi de menaces potentielles : terrorisme, radicalisme takfiriste-islamiste, et enfin flux incontrôlé de réfugiés et de migrants en provenance d'autres pays africains. Dans le contexte actuel, les politiciens européens ne devraient pas logiquement louper l'occasion qui semble se présenter de contribuer à la résolution du conflit. Car l'instabilité en Libye provoque aussi l'afflux d'éléments radicaux et de combattants terroristes dans les capitales occidentales, et elle contribue à l'augmentation du nombre de migrants.

 

Il apparait donc très important aujourd'hui que l'UE fasse tout son possible pour prévenir une nouvelle crise migratoire et promouvoir la paix en Libye. Peut-être qu’Ahmed Miitig, candidat au poste de Premier ministre, pourrait-il devenir la figure qui apportera enfin la stabilité à un pays déchiré par des divisions internes. À tout le moins, l’accord pétrolier pourrait déjà améliorer considérablement la situation des compagnies pétrolières européennes et stabiliser en même temps la situation socio-économique en Libye même.

 

* Politologue polonais, analyste des conflits géopolitiques, en particulier dans la zone Europe-Eurasie et au Moyen-Orient.

 

Note :

1 < https://twitter.com/NOC_Libya/status/1308743752975110144?s=20 > consulté le 20/09/2020

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