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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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8 juillet 2020 3 08 /07 /juillet /2020 19:46

Même si le communisme a été décrété mort il y a trente ans, les partisans du capitalisme sans frontières qui décrétèrent pourtant à l’époque « la fin de l’histoire » s’acharnent avec un hargne rarement vue au cours des siècles contre un cadavre qui, du coup, semble toujours dangereux ...et donc bien vivant.

Nous sommes donc abreuvés d’ouvrages à prétention scientifique qui utilisent une méthode quasi-stakhanoviste pour augmenter le nombre de « victimes du communisme ». En évitant la plupart du temps toute étude comparative avec les politiques répressives et exterminatrices des différents régimes capitalistes, en évitant aussi de remettre les drames de la construction du socialisme dans leur contexte, celui auquel étaient confrontés des dirigeants provenant de classes sociales sans expérience de l’exercice du pouvoir et qui se heurtaient non seulement à des puissances extérieures mais avaient aussi à gérer des intérêts sociaux contradictoires à l’intérieur même du pays et aussi du parti communiste. Les erreurs économiques, les répressions, les purges et les contre-purges doivent donc être vues comme une forme de guerres civiles larvées dans un contexte de menaces et de guerres extérieures. Et donc avec des responsabilités partagées qu’on ne peut considérer en bloc comme provenant « du régime », mais bien plus souvent de différentes factions représentant différents intérêts dont certains étaient liés à ceux de puissances extérieures. Il est donc salutaire d’avoir ici un article qui résume les principaux éléments du discours historique anticommuniste et qui lui apporte des éléments de réponse, à partir des trop rares études sérieuses faites sur le sujet par des chercheurs réellement indépendants.

La Rédaction

 

 

La foutaise anticommuniste

des

100 millions de morts”

-

Juillet 2020

 

 

Bruno Guigue

 

Du Parlement européen aux manuels scolaires en passant par Michel Onfray, l’anticommunisme a repris du service. « Démocratie contre totalitarisme », les « 100 millions de morts », le Goulag, la Révolution culturelle, tout s’enchevêtre et compose un tableau destiné à sidérer l’opinion, inoculant l’idée d’une vaste conspiration des forces du mal dont la Chine, cet odieux régime totalitaire dont Le Monde prédisait la « faillite » il y a encore trois mois, constituerait le dernier avatar. Mais si seulement on se contentait d’affabuler sur le présent ! Non, il faut encore réécrire l’histoire en la repeignant aux couleurs de l’idéologie dominante.

On va même jusqu’à dire que ce sont les courageuses démocraties occidentales menées par l’Oncle Sam qui ont vaincu Hitler, et non l’Union soviétique. Peu importe la réalité historique, peu importe que, de Moscou à Stalingrad, de Stalingrad à Koursk, et de Koursk à Berlin, ce soit l’URSS qui ait abattu la machine de guerre du nazisme et expédié ses plans de domination raciale dans les poubelles de l’histoire. Et qu’au prix de 27 millions de morts, le peuple soviétique ait libéré le monde de cette folie meurtrière.


 

La contribution du communisme à l’émancipation

On oublie, par la même occasion, de rappeler l’immense contribution du communisme à l’émancipation humaine. Car c’est le bolchevisme qui a donné son élan décisif à la lutte anticoloniale, et le « Congrès des peuples de l’Orient », réuni à Bakou en 1920, qui a inauguré un processus de libération constituant l’événement majeur du XXe siècle. Un appel à la révolte qui a connu un succès retentissant en Asie ! Après avoir transformé le plus grand pays de la planète, la Russie, le communisme a triomphé dans le pays le plus peuplé, la Chine. Et mettant fin à un siècle de chaos et de pillage colonial, Mao Zedong a restauré la souveraineté chinoise en 1949.

Après avoir unifié le pays, aboli le patriarcat, réalisé la réforme agraire, amorcé l’industrialisation, vaincu l’analphabétisme, donné aux Chinois 24 ans d’espérance de vie supplémentaire, mais aussi commis dans les années 1960 des erreurs tragiques dont le peuple chinois a tiré le bilan, le maoïsme a passé la main. Ses successeurs ont tenu compte des enseignements tirés de cette expérience, et ils ont construit une économie mixte, pilotée par un État fort, dont les résultats ont défié les prévisions les plus optimistes. Mais sans la Chine de Mao, comment celle de Deng et de Xi eût-elle jamais vu le jour ?

Certes, au terme d’un siècle d’existence, le communisme réel paraît fort éloigné d’une théorie élaborée au beau milieu du XIXe siècle. Mais quelle doctrine, dans l’histoire, fait exception à la règle selon laquelle les actions des hommes échappent à leurs intentions ? Et en existe-t-il une seule qui ait réussi à faire de la coexistence humaine un lit de roses ? La marche en avant du communisme n’a pas été sans échecs, et l’effondrement de l’Union soviétique, désastreux pour l’équilibre mondial, en témoigne. Le communisme historique n’a aboli ni la division interne de la société, ni le poids de la contrainte étatique. Mais il a conjuré les affres du sous-développement, vaincu la malnutrition, éradiqué l’analphabétisme, élevé le niveau d’éducation et libéré la femme dans des pays où le capitalisme n’avait laissé que des ruines.

A l’évidence, il vaut mieux naître en Chine qu’en Inde : le taux de mortalité infantile y est quatre fois moins élevé et l’espérance de vie y est de 77 ans contre 68. En Inde, il vaut mieux vivre au Kérala : dirigé par les communistes depuis 1957, cet État est le plus développé de toute l’Union indienne, et le seul où les femmes jouissent d’un taux de scolarisation proche de 100 %. Il vaut mieux résider à Cuba, pays socialiste, qu’à Haïti, ce protectorat américain : l’espérance de vie y est de 80 ans au lieu de 64, et elle a même dépassé celle des États-Unis. Il est vrai que le système de santé et le système éducatif cubains sont des modèles mondialement reconnus. Vainqueur de deux impérialismes, le Vietnam socialiste, lui aussi, connaît un développement spectaculaire fondé sur une économie mixte et un État fort.

Le mouvement communiste n’a pas fondé une société sans classes, mais il a mené des luttes de classes qui ont contribué au progrès social dans le monde entier. Si les Français bénéficient de la Sécurité sociale, ils le doivent au communiste Ambroise Croizat, figure de la Résistance avant de devenir ministre du général de Gaulle en 1944. Les avancées sociales du monde développé ne sont pas le fruit de la générosité patronale, mais de conquêtes arrachées de haute lutte. En construisant un rapport de forces favorable, les combats menés par les communistes ont joué un rôle majeur. Leur influence dans les syndicats, le contre-pouvoir instauré dans les pays développés, mais aussi le prestige de l’Union soviétique et l’écho rencontré par les avancées obtenues dans les pays socialistes ont contribué au progrès social en Occident et ailleurs.


 

Violences, répressions et interprétations anhistoriques

Mais il en faut davantage pour décourager les détracteurs du communisme. Les violences commises lors des processus révolutionnaires, en effet, servent de prétexte à une interprétation anhistorique. Réduisant le processus réel à un théâtre d’ombres idéologiques, cette lecture partisane s’affranchit de toute contextualisation. Elle occulte alors la véritable signification du phénomène communiste : la réponse des masses prolétarisées à la crise paroxystique de sociétés arriérées, coloniales et semi-coloniales (Russie, Chine, Corée, Vietnam, Cuba). Dans la même veine, le décompte des victimes du communisme se prête à une inflation grotesque. On empile alors sans nuance les morts de la guerre civile russe, de la guerre civile chinoise, de la collectivisation forcée, du Goulag, du Grand Bond en Avant et de la Révolution culturelle. Nier la réalité des violences commises au nom du communisme est absurde, mais les compilations de chiffres qui interdisent toute compréhension historique et identifient le communisme à une entreprise criminelle sont ineptes.

Cette supercherie a évidemment pour finalité d’occulter la contribution du capitalisme aux horreurs du siècle. Elle s’affranchit d’une série de faits massifs : les massacres coloniaux, les guerres impérialistes, les crimes des dictatures et les embargos imposés par les prétendues démocraties, sans parler de la paupérisation de populations entières par le capitalisme, ont fait vingt fois plus de morts que le communisme. Les critères d’appréciation que l’on applique à ce dernier deviendraient-ils sans objet lorsqu’on veut les appliquer aux crimes capitalistes ? Et des atrocités commises par les démocraties occidentales, pourquoi ne déduit-on pas le caractère criminogène du libéralisme ?

Puisque les fourriers de l’anticommunisme adorent les chiffres, on ne résistera pas au plaisir de leur en donner. Lorsque Hannah Arendt accrédite la thèse d’un « système concentrationnaire » homogène qui serait commun au nazisme et au stalinisme, par exemple, il est clair qu’elle s’affranchit de la réalité des faits. Contrairement aux camps nazis, le Goulag n’obéissait pas à une logique d’extermination, mais de punition et de rééducation. Et des travaux menés par les historiens J. Arch Getty, Gábor T. Rittersporn et Viktor N. Zemskov depuis l’ouverture des archives soviétiques, il ressort un tableau du système carcéral soviétique beaucoup plus fiable que les extrapolations habituelles.

Entre 1933 et 1953, le nombre de prisonniers, toutes catégories confondues, oscille entre 900 000 et 1 700 000, atteignant un pic de deux millions en 1938, soit un taux d’incarcération moyen comparable à celui des États-Unis au début du XXIe siècle. Bien sûr, les conditions de détention sont très dures. Mêlés à des détenus de droit commun qui représentent 90% des effectifs, les opposants ou déclarés tels y purgent une peine infamante. En raison du froid et des conditions sanitaires, la mortalité est élevée, surtout durant la guerre, mais la population soviétique souffre davantage lorsqu’elle est proche du front. On y déplore au total 1 300 000 décès, soit un taux de 4,1% pour l’ensemble de la période (1933-1953) et de 10% durant la guerre.¹

Au million de morts du Goulag (1933-1953), il faut évidemment ajouter les 680 000 exécutions de la terreur des années 1936-38. Et si l’on veut compléter le tableau, on peut aussi lui imputer les deux à trois millions de victimes de la révolution chinoise (1949-1969), la violente révolution agraire menée par une paysannerie famélique à la fin des années 1940 étant responsable de la majorité de ces pertes humaines dans un pays qui comptait 500 millions d’habitants en 1949 et un milliard en 1980. Mais si ces événements dramatiques ont plongé l’humanité dans des abîmes de violence, que dire des dix millions d’Amérindiens exterminés par la démocratie américaine, des dix millions de Congolais assassinés par le roi des Belges, des deux millions d’Algériens, d’Indochinois et de Malgaches abattus par la République française entre 1945 et 1962, des deux millions de Coréens, des trois millions de Vietnamiens et des quatre millions d’habitants d’Asie du Sud-Est, du Moyen-Orient et d’Amérique latine éliminés à distance par la cybernétique militaire, exécutés par les dictatures ou massacrés par les terroristes dont Washington, aujourd’hui encore, tire les ficelles ?

Manifestement, le nombre des victimes importe moins que leur position sur l’échiquier politique. En Indonésie, la répression militaire organisée par la CIA contre les communistes en 1965 a fait au moins 700 000 morts. Mais cet événement ne figure dans aucun livre d’histoire occidental. Et encore de tels chiffres ne mentionnent-ils que les victimes directes des opérations militaires ou paramilitaires. Si l’on tient compte de l’effet mortifère des sanctions économiques imposées par les États-Unis, le bilan humain prend des dimensions incalculables, et les 500 000 enfants assassinés par l’embargo contre l’Irak (1991-2003) illustrent à eux seuls cette anthologie de l’horreur. Ces victimes immolées sur l’autel de la prétendue démocratie et des soi-disant droits de l’homme, il est vrai, sont de mesure nulle en regard de la mission civilisatrice de l’Occident.


 

Répressions, supercheries statistiques et batailles de chiffres

Mais la falsification idéologique ne s’arrête pas en si bon chemin. Comme il faut à tout prix grossir les chiffres du côté adverse, on procède à une autre supercherie statistique. On inclut en effet, dans le décompte des victimes du communisme, le bilan des catastrophes rencontrées par les pays socialistes au cours de leur développement. On attribue alors la famine des années 1931-33 à la volonté perverse du régime stalinien qui serait seul responsable, avec la dékoulakisation, d’une dramatique pénurie des ressources alimentaires. Or cette interprétation est erronée. Pour l’historien américain Mark Tauger, certes, « le régime porte la responsabilité partielle de la crise et des cinq millions de décès environ qui en ont résulté », mais il faut distinguer « responsabilité et acte intentionnel ».

La famine de 1931-33 fut « un événement extrêmement compliqué, avec des causes à la fois environnementales et humaines ». En définitive, « les actions du régime soviétique, pour sévères qu’elles eussent été, semblent clairement avoir été orientées vers la gestion d’une crise économique involontaire et d’une famine, plutôt que vers la création intentionnelle d’une telle crise afin de punir un groupe particulier ».² Que cette famine n’ait pas seulement frappé l’Ukraine, mais aussi une grande partie de la Russie et du Kazakhstan, au demeurant, invalide de manière factuelle la thèse chère aux néo-nazis de Kiev selon laquelle Staline aurait voulu punir les Ukrainiens en les faisant mourir de faim.

En Chine, l’échec retentissant du Grand Bond en Avant a également provoqué une famine responsable de dix à douze millions de morts entre 1959 et 1961. Alors qu’il s’agit d’une erreur monumentale de politique économique aggravée par des conditions climatiques désastreuses, le discours dominant attribue cette catastrophe à la nature criminelle du maoïsme. Le principal inconvénient de cette vision anhistorique des faits, c’est donc qu’elle en brouille l’intelligibilité. Elle occulte les conditions objectives dont les communistes, saisissant les rênes d’une société au bord de l’effondrement, ont hérité malgré eux. Car une fois la prise du pouvoir accomplie, il a fallu sortir le pays des ornières de la misère et de la dépendance. Et faute d’alternative crédible, la transition vers la modernité fut menée à coups d’investissements colossaux et de rythmes infernaux.

Cet effort de développement s’est effectué dans les pires conditions, toutes les ressources étant dirigées vers la croissance accélérée des forces productives, le primat de l’industrie lourde reléguant au second plan la production de biens de consommation. Il a fallu jeter les bases d’une économie moderne sans aucun appui extérieur, rectifier les erreurs commises, changer de trajectoire lorsque c’était nécessaire. Drame d’un décollage industriel accéléré dans un environnement hostile, cette expérience s’est aussi payée d’un drame politique, seule la poigne de fer du Parti communiste ayant pu maintenir le cap contre vents et marées. Mais si la Russie, la Chine et le Vietnam sont devenues des nations modernes, il est clair qu’elles le doivent aux efforts accomplis sous le socialisme.

L’histoire ne délivre aucune excuse absolutoire, mais encore faut-il considérer les faits avec honnêteté intellectuelle. Admettons que les régimes communistes soient responsables de ces tragédies humaines. Si l’on tient vraiment à les inscrire au passif du communisme, la logique voudrait qu’on inscrive au passif du capitalisme les famines qui ont frappé les populations soumises au joug colonial et néo-colonial européen. Alors les faits parleront d’eux-mêmes. Les ravages du colonialisme européen sont de l’ordre du non quantifiable, et les génocides s’ajoutent aux génocides. Pour ne prendre que cet exemple, la domination britannique en Inde, c’est combien de dizaines de millions de morts ? Et qui sait que Churchill, en ordonnant la réquisition des réserves de céréales, a fait périr trois millions de Bengalais en 1943 ?

Bataille de chiffres, inventaire des hécatombes, comptabilité macabre à vocation accusatoire, lecture criminologique de l’histoire ? Aucun problème, allons-y. Mais à cet égard, on voit infiniment plus de raisons d’être communiste que libéral, conservateur, réactionnaire et tout ce qu’on voudra. Oui, il y a eu 100 millions de morts, mais ils sont imputables au capitalisme et à ses avatars, le colonialisme et l’impérialisme. Le communisme, lui, a sauvé infiniment plus de vies qu’il n’en a sacrifiées. Si les révolutions communistes ont généré des violences, celles-ci répondaient à la cruauté des systèmes d’oppression dont elles ont signifié la disparition. Et contrairement aux horreurs occidentales, jamais le communisme, même lorsqu’il avait la main lourde, ne s’en est pris à des enfants. Désolé, mais aucune comptabilité objective des victimes n’établira d’équivalence historique entre communisme et barbarie. Leitmotiv de l’idéologie dominante, foutaise libérale, cette imputation exclusive des malheurs du siècle se condamne elle-même à l’insignifiance.

Notes :

1. J. Arch Getty, Gábor T. Rittersporn and Viktor N. Zemskov, « Victims of the Soviet Penal System in the Pre-War Years : A First Approach on the Basis of Archival Evidence », The American Historical Review, Oxford University Press, 1993.

2. Mark Tauger, Famine et transformation agricole en URSS, Delga, 2017, p. 23.

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2 juillet 2020 4 02 /07 /juillet /2020 17:30

A l’heure où la crise du capitalisme converge avec la crise sanitaire, le mécontentement devient mondial et c’est dans ce contexte que les réactions face au meurtre raciste de George Floyd ont enflamé presque toute la planète. Mais si ce mécontentement est réel au moment où le système-monde est affaibli et divisé, on doit poser la question des manipulations que se dirigeants ne peuvent s’empêcher d’imaginer s’ils veulent tenter de voir leur système prolonger son existence. Ce que l’on peut faire en étudiant les relations que les centres occidentaux connus pour avoir promu les dites « révolutions colorées » entretiennent avec les organisations de protestation les plus médiatisées.

La Rédaction

 

 

Vers des « révolutions colorées »

ou

vers une révolution sociale ?

-

Juin 2020

 

« Nous allons combattre le racisme, pas par le racisme mais par la solidarité. Nous allons combattre le capitalisme, pas par le capitalisme noir mais par le socialisme ».

Fred Hampton(1948-1969)1

 

Bruno Drweski, Jean-Pierre Page 2

 

Il ne fait pas de doute que l’onde de choc qui a entrainé les évènements sans précédents aux États-Unis percute la vision que bien des gens pouvaient avoir d’un pays où semblait-il, le rapport des forces était à leurs yeux immuable. Ce qui allait de pair avec une vision de l’histoire écrite et réécrite selon les besoins du système dominant.

Aujourd’hui, ce regard souvent superficiel, ces idées reçues, se trouvent bouleversés. Les USA ne sont donc pas invincibles et cette crise ne se réduit pas à ceux-ci mais au capitalisme dans sa version néolibérale la plus brutale. La contestation y est dorénavant devenue globale! C’est là une des leçons essentielles qu’il faut déjà tirer de ce bouleversement historique et de ses implications. Aux USA, des centaines de villes manifestent, on y trouve des travailleurs, des jeunes, des classes moyennes surendettées, des Blancs, des Noirs, des Latinos, des Asiatiques, unis dans l’action, et pas les uns sans les autres. Ce qui est tout à fait nouveau, c’est le degré massif atteint par ces convergences.

Le même phénomène a en même temps lieu à l’échelle mondiale avec des rassemblements de masse souvent interdits et toujours réprimés, y compris dans le contexte des contraintes de l’épidémie. C’est le cas dans d’autres pays, France, Allemagne, Italie, Espagne, Autriche, Pologne, mais aussi en Amérique latine, au Brésil, au Mexique, en Argentine, au Chili, en Asie, au Japon, en Inde, au Sri Lanka, et jusqu’en Australie ou en Nouvelle-Zélande.

Ce mouvement, caractérisé par l’ampleur et la durée, a pour l’heure mis en échec la tentative de Trump et du capital de tenter un coup d’état militaire. Cette conspiration n’est d’ailleurs pas sans rappeler le film prémonitoire de John Frankeinheimer « 7 jours en mai »3.

Succédant à de précédentes mobilisations sociales et politiques sur les cinq continents, nous assistons donc à un aiguisement des contradictions donnant à la lutte de classes une dimension inédite. Car, en dépit des discours médiatiques et de beaucoup de ce qu’il est convenu d’appeler les « ONG » ou la « société civile » présentant ces événements sous l’angle de la « question raciale », c’est bien, à travers les injustices et les inégalités d’apparence raciale, de lutte de classe qu’il s’agit, d’où le caractère rassembleur du mouvement auquel tout prolétaire, tout précaire, tout exclu peut s’identifier.

Les défaillances de la « gauche » comme d’une partie du mouvement syndical à jouer un rôle à la hauteur de leur histoire constituent dans le même temps un handicap, mais aussi une opportunité. Car cela permet la nécessaire clarification sur le contenu de ce que doit être l’alternative, à travers un programme de transformation par la rupture, afin de redéfinir ce que devrait être la direction de ce mouvement, et donc la place qui doit être celle des travailleurs en son sein. Pour cette raison, on ne saurait réduire les choses au seul combat antiraciste, qui ne saurait pour autant être négligé, mais qu’en fait ce sont des enjeux de classe qui sont au centre de l’action. Cela ne peut être « race contre classe » comme visiblement le souhaiteraient certains ! Il y a donc urgence à bien mesurer la portée des changements en cours, tant au niveau de l’action que de la conscience.

1 Fred Hampton fut un des dirigeants les plus populaire du parti des Black Panthers. Il fût assassiné pendant son sommeil dans une opération du FBI, sur ordre de J. Edgar Hoover.

2 Article écrit avec l’apport d’informations collectées par Badiaa Benjelloun

3 « 7 jours en mai », un film de John Frankeinheimer, 1964.

Un mouvement inédit par son ampleur et sa durée !

L’assassinat de Georges Floyd n’a pas été bien sûr le premier crime raciste commis aux USA. Ce qui a provoqué l’indignation, c’est le « trop c’est trop » qui a coïncidé avec la perception et le vécu concret des effets de ce qu’est la barbarie néolibérale. Le crime raciste s’est cumulé avec le traitement social et sanitaire de l’épidémie de coronavirus aux USA. Celui-ci a témoigné du cynisme des dirigeants du pays, de leur mépris, de leur irresponsabilité d’autant plus évidente qu’il a aggravé plus encore les inégalités sociales. Ce sentiment est d’autant plus aigu que Georges Floyd était lui-même porteur du virus, mais sans aucune ressource pour le soigner !

Comment cela n’aurait-il pas touché l’opinion, et parmi eux les plus défavorisés, les éternels laisser-pour-comptes qui se prolétarisent aujourd’hui à grande vitesse, les exclus du système qui sont les premières victimes de l’épidémie, et parmi eux les Afro-américains. Dans ce raz le bol général et cette colère retenue depuis si longtemps, on trouve ceux dont les difficultés sont devenues insupportables. Ces étudiants de milieu modeste confrontés aux problèmes du surendettement que provoquent leurs études, et souvent à la perte depuis le coronavirus d’un emploi de survie, autant que ces 40 millions de travailleurs ayant perdu leur travail au cours des deux derniers mois, et qui se voient eux et leurs familles privés non seulement de salaires mais de toute couverture sociale. Faut-il ajouter à cette liste ceux qui sont contraints de reprendre le travail dans des conditions dangereuses. Et qui, à l’exception du 1% les plus riches, pourraient se retrouver dans cette liste qui ne cesse de s’allonger ? Ce qui s’est passé est donc tout sauf un évènement isolé et passager.

Bien des choses cachées jusque là derrière le mur médiatique, le sentiment de honte silencieuse et le pilonnage idéologique remontent du coup désormais à la surface et sont dorénavant arrivées à maturation. Cela est confirmé bien au delà de l’émotion causée par le caractère odieux et délibéré du crime, à travers la détermination et l’ampleur d’un mouvement qui touche géographiquement et socialement toute la société américaine et bien au-delà de ce qu’on appelle abusivement et péjorativement « les minorités ». Mais de plus, ce vécu est le même également que celui ressenti dans de très nombreux pays. D’autant plus que l’américanisation du genre de vie, des « valeurs » serinées matin et soir par les médias mondialisés et des circuits d’informations fait que le monde entier se sent aujourd’hui quelque part, pour le meilleur et pour le pire, « américain ». Si la planète entière doit vivre au rythme des incendies de forêts dans l’état de Washington ou d’un braquage au Texas tout en ignorant ce qui se passe dans le pays voisin, voire à quelques kilomètres de chez soi et tout en ignorant aussi les mouvements de masse qui traversent les Etats alliés à l’impérialisme, alors il est logique que cet impérialisme culturel se retourne aujourd’hui contre ses géniteurs.

Ce qui est inédit donc, c’est que cela conduit nombre de gens, et certains pour la première fois, à réfléchir sur la nature et la légitimité même du système économique, social et politique qu’on leur a imposé. Aux Etats-Unis, celui-ci s’est construit d’abord sur un génocide, puis sur l’esclavage, la violence sociale, la surexploitation des travailleurs, la répression brutale du mouvement ouvrier, la marginalisation violente de tout esprit critique, la superficialité1. Poser le problème en ces termes, c’est aussi souligner combien l’émergence des pays riches, tout comme leurs rivalités, furent souvent le produit de situations identiques comme la colonisation, le pillage des ressources humaines et des richesses naturelles. Toutes ces spoliations insupportables se poursuivent d’ailleurs aujourd’hui à travers une recolonisation qui sert de prétexte aux guerres impérialistes et aux répressions de toutes sortes.

Ce constat met en cause les relations sociales, économiques et politiques entre les États, les institutions, les rapports entre les peuples du Nord et ceux du Sud, le mode de production, les rapports de propriété, le rapport à la nature, le dérèglement climatique, les libertés, les valeurs et les croyances. L’unilatéralisme et l’arrogance des Etats-Unis comme centre mondial de l’impérialisme, le suivisme et la lâcheté de ses vassaux ont mis les peuples du monde en coupe réglée.

Comme le montrent les grands mouvements d’émancipation populaire, il faut parfois un évènement déclencheur pour ensuite, en cherchant les causes véritables, aboutir à vouloir aller plus loin quant aux solutions à rechercher. L’action des Gilets jaunes n’a-t-elle pas commencé avec la contestation de l’augmentation du prix du litre de kérosène pour déclencher ensuite un mouvement de contestation radicale du capitalisme lui même2.

C’est pourquoi, la chute des statues de ceux qui symbolisent la servitude et l’esclavage va donc bien au delà de la seule dénonciation morale du racisme comme crime contre l’humanité. Elle exprime aussi le refus de l’oppression sous toutes ses formes comme l’aspiration à une autre société.

 

2 L’Assemblée des Assemblées s’est déroulé à Toulouse du 6 au 8 mars 2020.

Let’s make America great again !

Aujourd’hui devant ce qui est la faillite d’un système, que reste-t-il des slogans « Let’s make America great again »1 ou « America first » lancés par Donald Trump lors des élections présidentielles de 2016 ? Que deviennent les leçons de morale visant à justifier les ingérences et les sanctions régulièrement adressées quasiment au monde entier sous prétexte de faire respecter les droits de l’homme. En fait, dans sa fuite en avant, le néolibéralisme comme système politique voit dans la fonction répressive le but et l’objet de sa ré-ingénierie de l’Etat2. C’est encore une fois ce à quoi nous assistons aussi dans de nombreux pays et pas seulement aux USA, mais en France ou en Allemagne, à travers l’arsenal répressif mis en place, la pandémie servant de prétexte pour l’encadrement autoritaire des libertés publiques, ou encore par la mise en cause de tous les moyens de défense que le mouvement ouvrier a imposé au capital, les interdictions de toute idée critique, la banalisation des idées extrémistes et fascisantes.

Nous sommes arrivés à ce moment critique de l’histoire où rien ne peut plus masquer la décrépitude d’un système, ses tares, voire sa débilité ou sa sénilité comme le remarquait notre regretté Samir Amin. Les États-Unis qui en sont l’exemple le plus extrême, voient leur leadership et leur crédibilité contestée, non seulement par son peuple, mais dans une moindre mesure par ses propres vassaux. Le chaos règne et le pays fait figure de bateau ivre. Dans l’incapacité de se ressaisir, son déclin semble dorénavant s’imposer comme un fait. Pour freiner celui-ci, le choix est celui de l’arbitraire et de la tyrannie. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair obscur surgissent les monstres » prophétisait Gramsci, ce qui est tellement d’actualité.3

  Le voile se déchire peu à peu, l’establishment démocrate et républicain semble paralysé et silencieux. Aucune voix ne s’élève, pas même celle de Bernie Sanders qui, après avoir appelé à voter Clinton, a lancé le même appel en faveur de Joe Biden. Trump accuse les manifestant d’être des « terroristes », il conspire, les menacent d’une intervention militaire et appelle à tirer à vue. Et c’est « silence dans les rangs » de la part du Congrès et du Sénat. L’establishment politique fait corps contre ce que l’on qualifie de « subversion anarchiste ». Quant à l’ancienne conseillère à la sécurité de Barak Obama, Susan Rice, elle met en cause la Russie qui serait derrière la violence et les manifestations4.

Certes, on sait que l’armée refuse d’intervenir et que l’actuel comme l’ancien Secrétaire d’État à la Défense5 critiquent ouvertement le Président, ce qui est aussi le cas de plusieurs généraux et haut-gradés6, mais ce qu’ils mettent en cause, c’est le risque encouru pour le statut de l’armée, et non pas la mise en cause de la démocratie, ce qui est le cas aussi parce que l’armée profite du secteur florissant lié au complexe militaro-industriel. La Garde nationale conteste également les ordres qui lui sont donnés, du moins une partie d’entre elle. Quant à la direction de la Confédération syndicale AFL-CIO aux prises avec les nouvelles affaires de corruption de sa fédération de l’automobile UAW, elle a cru bon elle-aussi de dénoncer les manifestations. Ce n’est donc pas totalement surprenant que des manifestants s’en soient pris au siège de la Centrale et qu’un incendie s’y soit déclaré.

 

1 Donald Trump s’est auto-proclamé l’auteur et propriétaire de la marque déposée « Let’s make America great again », en fait c’est l’ancien président Ronald Reagan qui en était à l’origine, Bill Clinton y avait eu également recours.

2 « Néolibéralisme contre souveraineté », Tamara Kunanayakam, La Pensée libre n°155, novembre 2018.

3 Antonio Gramsci (1891-1937), Cahiers de prison.

4 « Moscou soutient les troubles aux USA », Al Manar, 7 juin 2020.

5 Le général du corps des marines et ancien ministre de la défense de Trump James Mattis, surnommé « mad dog Mattis », « le Moine soldat » ou encore « Chaos», s’est illustré en Irak dans les massacres de Falloujah commis par l’armée US.

6 La consultation des newsletters « Defense one » ou « The D brief » que rédigent quotidiennement un groupe de hauts-fonctionnaires du Pentagone est éloquente quant à l’esprit qui règne au sein de l’état major militaire américain.

Un pays divisé !

Au fond, ce que renvoie le miroir relève tout à la fois de la barbarie et de la pétaudière. Le roi est nu, cela se sait mais surtout cela se voit. Les États-Unis dans leur forme actuelle font désormais face à un problème existentiel. Depuis 150 ans1, ils n’ont jamais connu de situation aussi périlleuse, ce qui de surcroit les fragilisent internationalement et leur dénie toute légitimité à incarner un quelconque leadership.

Pire, le pays est profondément et durablement divisé. A ce point tout est possible, y compris une « guerre civile » comme l’admettent de nombreux observateurs2. Certains évoquent un éclatement du pays. La contestation de l’élite, de l’autorité du Président et de son appareil devient de plus en plus fréquente. Au point de le conduire à menacer le pays d’une occupation militaire ou d’appeler ses soutiens à « libérer » certains états « coupables », comme on l’a vu à l’occasion des mesures de confinement prises par les gouverneurs du Michigan, du Minnesota, de la Virginie quand des manifestants en armes ont occupé les parlements locaux3.

Trump menace ainsi de ses foudres les habitants de Seattle qui ont pris pacifiquement le contrôle d’un quartier devenu le « Chaz », ils ont mis en place une zone autonome sans présence policière avec l’appui de la Mairie. Dans cette ville, on a donc décidé des coupes importantes dans les budgets de la police pour les reverser aux activités sociales. A Seattle, la population de cette « Commune », comme elle se revendique, se réunit tous les jours en Assemblée générale et met en place des structures autogestionnaires.

Cette révolte, c’est aussi le cas dans d’autres villes importantes comme Los Angeles où le budget de la police a été coupé de 150 millions de dollars. A Minneapolis, on a démantelé les services de police dont la réputation de violence raciste était connue bien qu’elle ait été dirigée par un chef de police d’origine afro-américaine4. Pour l’heure, il n’y a aucune chance que l’Etat de Washington utilise la garde nationale pour écraser « Capitol Hill » et « Chaz ». Pour l’heure, rien ne peut se faire sans l’approbation du Gouverneur, même si Trump a tweeté au Maire « Reprenez votre ville MAINTENANT. Si vous ne le faites pas je le ferai. Ce n’est pas un jeu ». Le Maire de la ville lui a répondu de « retourner dans son bunker » !

Face à cette situation, le caractère imprévisible de Donald Trump et de ses supporters fait planer la menace d’une intervention violente. Elle pourrait provoquer l’embrasement. Faut-il rappeler qu’aux USA et sans aucun contrôle, 300 millions d’armes, dont une moitié d’armes de guerre, sont en circulation. Cette situation peut donc entraîner des surenchères et de nouvelles provocations. Enfin, si les élections présidentielles ont lieu, ce qui n’est plus certain, une possible victoire de Joe Biden dit « Sleepy Joe » pourrait entraîner la réaction brutale des troupes de Trump. Puisque l’on peut s’attendre à la contestation des résultats par un camp ou un autre selon la « bonne vieille tradition » d’origine sorosienne d’accuser de falsification toute élection dont les résultats ne conviennent pas au Deep State USAnien5.

 

1 La guerre de sécession aux Etats-Unis dura de 1861 à1865.

2 « Vers une guerre civile aux Etats-Unis, il y a péril en la demeure », interview de Ferry de Kerckhove, ancien diplomate canadien et professeur à l’université d’Ottawa. Sputnik, 11 juin 2020.

3 « Trump appelle à libérer des états gouvernés par des démocrates », Le Point 18 avril 2020.

4 « On a créé un espace sur pour tous, à Seattle des manifestants organisent une zone autonome», The Observer, 12 juin 2020.

5 L’appellation « d’Américains » pour qualifier les habitants des seuls USA provoque de nombreuses réticences chez les autres peuples des Amériques. Ce qui explique pourquoi, au sud du Rio Grande, on a tendance à utiliser l’appellation de « Nord Américains », ce qui ne convient pas non plus aux Canadiens, aux St-Pierre et Miquelonais ou aux Groenlandais, d’où l’invention au Québec du terme « Usanien » pour qualifier leur voisin du sud, alors que, en France ou ailleurs dans la francophonie, c’est l’appellation « Etasuniens » que certains tentent de généraliser. Nous utilisons dans cet article alternativement toutes ces appellations pour habituer le lecteur à se poser cette question et tenter d’y trouver une réponse satisfaisante et à terme consensuelle ...tant que les Etats-Unis continueront à exister.

 

Comment en est-on arrivé là ?

Bien avant l’élection de Donald Trump et l’épidémie de covid19, en réalité depuis plusieurs dizaines d’années, tous ces ingrédients explosifs se sont accumulés de manière irrépressible. La crise est devenue systémique. On vantait la reprise économique américaine dont on espérait pouvoir bénéficier des retombées. On ne tarissait pas d’éloges sur le dynamisme, la baisse du chômage, la performance des entreprises US, l’agressivité commerciale US vis-à-vis de la Chine et même de l’Union européenne, la fermeté face à la concurrence militaire chinoise ou russe, tout en taisant les actes de sanctions illégales ou d’espionnage industriel et scientifique de la première puissance en terme d’activités de renseignement dans le monde.

Seulement, on feignait d’ignorer l’essentiel, à savoir que la reprise économique US n’était qu’apparence, sa base industrielle pratiquement liquidée, à l’exception du complexe militaro-industriel, demeurait pour la schizophrénie financière et « l’exubérance irrationnelle du marché » selon le mot d’Alan Greenspan1. La crise de 2008 avait sonné l’alarme et avait donné un avant-goût de ce qui arrive maintenant. Mais l’aveuglement américanophile répandu dans le pays et à l’étranger grâce à un système de propagande quasi-monopolistique et bien rodé faisait qu’on refusait d’admettre qu’en réalité la crise s’aggravait et creusait chaque jour un peu plus l’abime des inégalités sociales, contribuait à l’appauvrissement de masse à cause du surendettement et de la multiplication des bulles financières. Goldman & Sachs prévoyait pourtant l’explosion pour mars 2020, et pour une fois on ne leur donnera pas tort.

En fait, pendant toute cette période, la crise a bien profité au 0,01% de milliardaires et des familles les plus riches. Pendant qu’une poignée s’enrichissait de façon éhontée, le peuple, lui, s’appauvrissait dans des proportions inédites. Une étude récente a ainsi confirmé que les 15 000 foyers les plus aisés s’étaient accaparés 37% des revenus au cours des deux dernières années, au détriment des 300 millions d’Américains.

Pendant ce temps, et alors que le pays est ravagé par l’épidémie du Covid19 provoquant le décès de presque 120 000 victimes2, on en prévoit 240 000 ce qui serait une « victoire » selon Trump et que l’économie est à l’arrêt ou déstabilisée, les milliardaires américains ont encore vu leur valeur nette combinée s’envoler de 434 milliards de dollars3. Comble de cynisme, Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde4 a annoncé qu’Amazon ne prolongera pas au delà de la fin mai l’indemnité de 2 dollars de l’heure pour les employés de ses entrepôts. Jeff Bezos gagne 11 000 dollars chaque seconde.

Mais, tout comme en 2008 quand Barack Obama avait renfloué les banques à hauteur de 787 milliards de dollars, Trump va faire encore mieux : il a décidé une première tranche d’aides massives de l’ordre de plus de 1 000 milliards de dollars, la FED après le choix d’un taux zéro d’intérêts jusqu’en 2022, a décidé d’accorder 750 milliards de rallonge pour éponger les dettes des entreprises. C’est « du jamais vu » et cela a provoqué immédiatement la hausse spectaculaire de la bourse de Wall street. Dow Jones, Nasdaq et le S&P se portent donc très bien, à la faveur de la crise sanitaire et de la pauvreté de masse5.

On parle beaucoup de la réussite d’Amazon, de Facebook, de Microsoft, de Google, de Steer Tech6, des Start-Up de la Silicon Valley mais on ferme les yeux sur l’envers du décor. Car pour tout ça, il y a un prix à payer. La crise du coronavirus et l’assassinat de Georges Floyd ont opéré comme un formidable révélateur. La pauvreté de masse, la violence sociale, l’accroissement sans précédent des inégalités, l’endettement abyssal des familles, de leurs enfants étudiants, comme celui de l’Etat US, la déliquescence du système de santé dont, de toute façon les Américains sont privés s’ils perdent leur emploi. Ainsi, la population noire est la première victime de l’épidémie, elle l’est également de la crise économique et sociale sans précédent.

Selon une recherche menée par le Pew Center, à peine la moitié des Étasuniens âgés de 18 à 24 ans disposent en ce moment d’un emploi, le taux le plus bas depuis 1948, une époque pourtant bien antérieure à l’arrivée des femmes sur le marché du travail. Presqu’un cinquième de jeunes hommes âgés de 25 à 34 ans vivent encore chez leurs parents, et les ressources de l’ensemble des foyers ayant à leur tête des personnes de moins de 35 ans sont 68 % plus basses aujourd’hui qu’elles ne l’étaient en 1984L’incroyable montant total des emprunts étudiants non libérables a passé la barre des 1 000 milliards de dollars et dépasse désormais le total combiné des cartes de crédit et des emprunts automobiles. Le quart des étudiants endettés se trouve dans la catégorie des mauvais payeurs, et des indices inquiétant montrent qu’une grande part de cette dette étudiante va se transformer en charge permanente, réduisant de fait des millions de personnes à l’état de serfs. Un large éventail de la jeune génération étasunienne semble totalement appauvri, et tout indique qu’elle va le rester7

Le néolibéralisme ne sous-estime pas le fait que les vieilles structures s’effondrent ! C’est pourquoi, il entend constituer un modèle unique pour tous qui entend imposer la « logique du marché » à toutes les formes d’interaction humaine, économique aussi bien que financière, sociale, politique, culturelle, écologique et même psychologique. Pourtant, son bilan est terrifiant. Voilà pourquoi ce désastre nous est présenté comme la conséquence de la crise sanitaire alors que celui-ci n’avait pas attendu le coronavirus. La détresse sociale, l’accaparement des richesses par une petite oligarchie, les crimes racistes, la militarisation et la violence de la société US, la répression et l’autoritarisme d’Etat contre tout ce qui s’oppose à la logique du capital sont devenus des réalités incontournables et incontestables. Pour l’immense majorité des Américains, tout cela est devenu insupportable et c’est ce qu’ils expriment dans la rue.

Pour gérer la résistance, les régimes néolibéraux ont utilisé « l’économie comportementale », une nouvelle théorie apparue avec la montée du néolibéralisme dans les années 1980. Selon cette théorie, les gens se comportent souvent de manière irrationnelle ou stupide, et qui va contre de leur propre intérêt en raison de préjugés psychologiques ou neurologiques, et ils auraient donc besoin d’être poussés à penser. Toute critique du système est rejetée comme venant de « théoriciens du complot » ou de « paranoïaques », et ceux qui défendent la souveraineté ou l’intervention de l’État dans l’intérêt commun sont accusés de totalitarisme, et parfois réduits au silence avec succès.

Le projet néolibéral est toujours identifié à des objectifs nobles, comme la civilisation, les droits de l’homme, la liberté, la démocratie, le développement, le progrès, le modernisme, l’indépendance, l’objectivité et la prospérité. Ce qui n’est pas dit, c’est que ces termes sont pris dans le sens correspondant au point de vue d’une oligarchie mondiale. Vu depuis l’autre bout de la société, où dominent pauvreté, chômage, sous-emploi et insécurité, cela signifie exactement le contraire. Et c’est ce que la jeunesse appauvrie des États-Unis vient de comprendre dans sa masse.

 

1 Alan Greenspan, ancien Président de la Réserve fédérale américaine mettait alors en garde (en 1996) contre une surévaluation du marché des actions.

2 Chiffres au 12 mai 2020. John Hopkins University dashboard

3 Chiffres enregistrés entre le 18 mars et le 19 mai. « Tale of two crisis : billionaires gain as workers feel pandemic pain », publiée par « Americans for tax fairness » et « Institute for Policy Studies », Anguille sous roche, 23 main 2020.

4 La fortune de Jeff Bezos est estimée à 153 milliards de dollars, Business Insider, 6 octobre 2018

5 « Trump annonce des aides massives aux entreprises », France 24, 17 mars 2020.

6 Anuja Sonalker de Steer Tech aime à répéter « Les humains sont des risques biologiques, les humains ne le sont pas » in « Sreen new deal », The intercept, Naomi Klein, avril 2020.

7 « L’Amérique s’embrase, la révolte de la jeunesse américaine », Jacob Cross, les 7 du Québec, 10 juin 2020.

 

Société civile, élites, et fondations

« Celui qui n’a pas d’objectifs ne risque pas de les atteindre »1. Le capitalisme n’en manque pas, et dans ce contexte il cherche à reprendre l’initiative. Sa stratégie ne saurait être sous estimée. « Le néolibéralisme est indissociable du capitalisme, et cette « fabrication » de l’ordre mondial néolibéral s’opère par une restructuration consciente de l’État-nation et la promotion des élites pour en assurer sa reproduction »2. Cela se fait entre autre par le rôle imparti à la soi-disant « société civile », censée être seule capable d’incarner la démocratie représentative et donc susceptible de prendre la tête d’un mouvement qui se cherche un programme et une direction. C’est ce à quoi nous sommes confrontés à travers ces évènements.

Sous la pression des USA, « la société civile » est devenue une référence commode pour permettre un plus grand contrôle, le dévoiement de toutes actions sociale et pour mieux les précipiter dans l’impasse des institutions, aux côtés des entreprises. Pour cette stratégie, les ONG sont de bien commodes chevaux de Troie. Aujourd’hui, elles pullulent par millions dans le monde. On en compte 1 million en Inde, 210 000 au Brésil, 15 000 en Thaïlande. Ces structures diverses travaillent sur des créneaux très variés, en d’autres termes les problèmes « sociétaux » : droits de l’homme, économie, racisme, droits des minorités, LGBTQ-, libertés religieuses, etc. Dans le même temps, de 1945 à 2015, le nombre d’églises néo-évangélistes a triplé en France, il s’en est créé plus d’une par semaine3. Aux USA les adeptes se comptent par dizaines de millions. Ces sectes sont souvent soupçonnées de manipulation mentale, d’intégrisme et d’ingérence politique mais aucun pouvoir français et encore moins Etatsunien n’ose constater le danger. L’intégrisme doit toujours venir des « barbares » du Sud ou de l’Est, jamais de l’Extrême-Occident.

En violation de la Charte des Nations Unies, on a imposé à son Assemblée générale, le partenariat de l’ONU avec les entreprises privées, le ”United Nations global compact” impliquant 13 000 entreprises de 179 pays4 avec le soutien des syndicats conservateurs affiliés internationalement à la Confédération syndicale internationale CSI (ex-CISL) et parmi elle, les confédérations françaises, dont la Confédération générale du Travail CGT. Il est intéressant de noter la constitution de ces nouvelles alliances ONG/Syndicats, comme l’illustre la récente déclaration altermondialiste CGT/Greenpeace/Attac « en faveur d’une sortie de crise », en fait pour la promotion d’un « capitalisme vert à visage humain », ce qui veut dire « décroissant », et donc porteur d’appauvrissement et de précarisation sous couvert d’écologie.5

On retrouve aux côtés des ONG, les think tanks et les fondations. Aux USA, en trente ans, le nombre de Fondations est passé de 27 000 à 87 000. Elles sont alimentées financièrement par les grandes entreprises, les états, les institutions fédérales, supranationales ou autres, entre autres, le Département d’État américain ou l’Union européenne. Dans une totale opacité, elles contrôlent les médias, les cercles "intellectuels", comme c’est probablement le cas avec le nouveau "Front populaire" encore une fois pour une « autre Europe », autour de Michel Onfray et de Natacha Polony, Jean-Pierre Chevènement, Philippe de Villiers, Idriss Aberkane, Régis de Castelnau, Jacques Sapir, Didier Raoult et d'autres.

Il existe donc tout un maillage très dense qui, surtout depuis la disparition de l'URSS, s'est mis en place et dont l’influence est largement sous-estimé ! Ainsi, un cas intéressant est celui de la Société du Mont-Pèlerin (SMP)! Fondée en 1947 par le philosophe Karl Popper, concepteur de la « société ouverte » dont Georges Soros est le disciple, Friedrich Von Hayek, de l’École autrichienne d’économie, Milton Friedman, de l’École de Chicago, devenu conseiller économique du président américain Ronald Reagan, Allan Walters devenu conseiller économique de la Première ministre britannique Margaret Thatcher et d’autres néolibéraux membres de l’oligarchie étasunienne et de l’aristocratie européenne. Un quart de siècle plus tard, l’occasion s’est présentée pour ses idéologues d’occuper des positions de pouvoir dans l’État avec l’école monétariste associée à Milton Friedman et aux « Chicago Boys », gagnant le soutien des classes dirigeantes au début des années 1980 pour restructurer le système capitaliste et rétablir l’accumulation du capital. Avec la dictature fasciste d’Augusto Pinochet qui a transformé son pays en laboratoire du libéralisme, le Chili n’a toujours pas récupéré des ravages provoqués par leur politique et se trouve tragiquement frappé par l’épidémie de coronavirus, d’ailleurs aux côtés du Brésil. Il faut noter aujourd’hui, et parmi d’autres exemples, que Paulo Guedes, ministre de l’économie ultra-libéral du gouvernement d’extrême droite de Jair Bolsonaro, est lui aussi lié à la SMP et à l’école de Chicago6.

La SMP est un puissant réseau mondial de planification politique dirigé par une élite de plus de 500 groupes de réflexion et de nombreuses écoles de commerce, de fondations soutenues par des entreprises, de médias et de départements universitaires d’économie transformés en centres idéologiques de la stratégie néolibérale. Parmi eux, on trouve l’Atlas Economic Research Foundation (Atlas Network), l’American Enterprise Institute, Heritage Foundation, le Cato Institute, l’Institute of Economic Affairs, le Centre for Policy Studies et l’Adam Smith Institute. La plupart ont été financés et dirigés avec l’aide d’au moins un membre de la SMP.7 Georges Soros est l’un d’entre eux, il a donné le nom de « société ouverte » (Open Society) à sa fondation tentaculaire. Il l’a fait en hommage à son Maître à penser Karl Popper. Atlas pour sa part dispose d’un réseau de quelque 500 organisations dans 96 pays, et assure le lien stratégique avec la SMP et les groupes de réflexion néolibéraux. Atlas est aussi associé au State Policy Network (SPN), un réseau de groupes de réflexion de droite largement financé par les entreprises multinationales. Il constitue la pierre angulaire du déploiement organisationnel, de la diffusion et de l’activation de l’idéologie néolibérale dans le monde. Il a été créé par le membre de la SMP Antony Fisher, avec le soutien de Milton Friedman et de Margaret Thatcher; sa mission, « jeter des groupes de réflexion favorables au marché libre partout dans le monde » et diffuser un schéma organisationnel pour activer l’idéologie avec des ambitions mondiales. Atlas a été impliqué dans des changements de régime et des déstabilisations, en particulier en Amérique latine et en Europe de l’Est, fonctionnant comme une extension de la politique étrangère américaine. On connaît le rôle des « révolutions de couleurs », et dans ce cadre l’action de Georges Soros et d’Otpor (« Résistance »).

Otpor8 est une organisation basée en Serbie qui a été inspirée et mise en place à la fin des années 1990 en s'appuyant sur les théories de Gene Sharp9, soutenue et financée par le Département d'Etat à l'époque de Hillary Clinton, et par Georges Soros. Otpor a eu un rôle et une action déterminante dans la chute de Milosevic en Serbie, dans le « Printemps arabe »10, dans les « révolutions de couleurs » dans plusieurs ex-pays socialistes, dont l'Ukraine, comme dans le tiers monde. Otpor est implanté dans plus de 50 pays et est également soutenu par le NED (National Endowment for Democracy), il est lié aux services d'intelligence US et il complète ainsi l’action d’officines comme Freedom House, active elle parmi les organisations professionnelles de journalistes, ou encore « USAid » ou les « Peace corps », institutions visibles de l’administration US consacrées au développement dans le monde et connus internationalement comme des couvertures de la CIA.

Le National Endowment for Democracy11 créé en 1983 par le président Reagan comme mécanisme de financement permanent pour soutenir les organisations privées qui s’engageraient dans la propagande et l’action politique que la CIA avait organisées et financées secrètement par le passé. Le NED a été présidé par Judy Shelton précédemment membre important d’Atlas, elle a été la conseillère pour la campagne présidentielle de Trump et sa candidate favorite pour présider la FED12.

La Cour européenne des Droits de l’Homme est également un exemple de ce type d’ingérence publique-privée. Georges Soros l’a complètement infiltrée, au point qu’un quart des juges y siégeant sont liés à sa Fondation « Open Society » (OSF) par l’intermédiaire de son réseau d’ONG. Soros qui aime à se présenter comme « un chef d’Etat sans Etat » a ainsi réussi à étendre son influence et à convertir la Cour européenne (CEDH) à son idéologie13.

Ces « brocanteurs d’idées », comme les appelait Hayek, produisent, diffusent, ancrent et, dans les périodes de crise, défendent le dogme néolibéral, contribuant à créer un cadre idéologique omniprésent qui représente de manière trompeuse les clivages internationaux et intra nationaux pour justifier la perpétuation du néolibéralisme, pour le rendre légitime. Selon Philip Mirowski (2009), ils « se soucient non seulement de la diffusion des idées néolibérales, mais aussi de jeter un doute sur des sujets controversés, comme le réchauffement climatique. Ils nient certaines réalités et cherchent à semer la confusion sur d’autres »14.

1 Sun Tzu, L’art de la guerre

2 « Néoliberalisme contre souveraineté » Tamara Kunanayakam, La Pensée libre n°155, novembre 2018.

3 « En France les Eglises évangélistes consolident leur croissance », la Croix, 4 janvier 2017.

4 Le « United Nation global compact » fut lancé par Kofi Annan au Forum de Davos en janvier 1999. Bill Jordan secrétaire général de la CISL depuis devenue CSI y apporta son soutien.

5 Interview croisée, « Face à la crise il faut sortir du système néolibéral et productiviste » CGT/Greenpeace/Attac, Le Monde, 27 mai 2020.

6 « Paulo Guedes, le gourou ultralibéral de Jair Bolsonaro », France 24, 11 octobre 2018.

7 « Néolibéralisme versus sovereignty. The case of Sri Lanka », Tamara Kunanayakam, Sri Lanka Journal of economic research n°6, Sri Lanka Forum of University Economists, Colombo

8 Otpor a été créé en 1998, elle a pour fondateur Srdja Popovic co-fondateur du Mouvement Canvas (Centre for Applied Nonviolent Action and Strategies) impliqué dans plus de 50 pays. Il est financé par Georges Soros, l’International Republican Institute et le National Endowment for Democracy (NED).

9 Gene Sharp (1928-2018) est un philosophe américain qui a théorisé et inspiré les « révoltions de couleurs » réussies ou tentées en Serbie, Ukraine, Kirghizstan, Géorgie, Biélorussie et le « printemps arabe ».

10 Ahmed Bensaada, « Arabesques », enquête sur le rôle des Etats unis dans révoltes arabes », Investig’Action, 15 mai 2015.

11 Le NED est actuellement présidée par Carl Guershman. Dans son Conseil d’administration où avaient siégé Condolezza Rice, ancienne secrétaire d’état de George Bush, et Franck Carlucci, ancien patron de la CIA, on trouve aujourd’hui la fine fleur des néo-conservateurs et, parmi eux, Victoria Nuland cheville ouvrière du coup d’état en Ukraine et épouse de Robert Kagan théoricien du néo-conservatisme, et Elliot Abrams, actuellement détaché en Colombie pour organiser la subversion au Venezuela.

12 FED, réserve fédérale des Etats-Unis.

13 « Comment Georges Soros a infiltré la Cour européenne des Droits de l’Homme », Bastien Lejeune, Valeurs actuelles, 20 février 2020.

14 Cité par Tamara Kunanayakam, voir note 30, voir également « L’après ne sera pas favorable à une société de gauche, mais à des mesures néolibérales », Philipp Mirowski, Libération, 28 avril 2020.

 

L’épreuve de force est engagée

Par conséquent, une formidable partie de bras de fer à l’échelle des Etats-Unis, de l’Occident et du monde entier est donc désormais engagée. On ne saurait en sous-estimer l’enjeu et encore moins les moyens utilisés par le capital pour venir à bout des mobilisations populaires qui, de surcroit, ont pris une dimension globale. Le capitalisme ne renoncera à aucun moyen et surtout pas à la violence et à l’autoritarisme qui caractérise dorénavant sa nature et son fonctionnement. Il est clair que nous allons vers une radicalisation mais aussi vers une clarification. En ce sens, on peut déjà parler de situation révolutionnaire. Evidemment, le mouvement populaire peut faire face à des handicaps, mais il ne fait aucun doute que la volonté qui se dégage dès à présent témoigne d’un choix conscient des peuples à se dégager de la gangue qu’impose le capitalisme. Cette évolution, si elle est inéluctable, dépendra aussi de la capacité de ce mouvement international à se donner les moyens et l’organisation nécessaire pour le conduire à ses fins.

La suite des événements qui se succèdent aux Etats-Unis, et ce qui commence de nouveau à pointer très vite en France. C’est ce que montre la mobilisation des personnels de santé le 16 juin brutalement réprimée par Macron. Cela met en évidence et clairement qu'il y a une bataille sur le contenu de classe, l'orientation de classe et la direction de cet immense mouvement protestataire de masse qui est partout très profond. Aux USA, le crime raciste visant George Floyd a été l’élément déclencheur des émeutes et manifestations mais il n’en est pas la cause première, c’est toute la classe dite moyenne qui voit sa situation s’effriter sans plus aucun espoir de sortie du tunnel. L'oligarchie, le capital, ses représentants et ses défenseurs, les opportunistes de l'air du temps, y compris dans la prétendue gauche, celle qu’on peut qualifier de « morale et sociétale », craignent par-dessus tout que ce combat ne devienne anticapitaliste. C'est là que les Soros et sa « société ouverte », ses créatures comme Otpor/Canvas, la plupart des mal nommées Organisations « non » gouvernementales, les fondations et think tanks euro-atlantistes et mondialistes interviennent avec la force de leurs réseaux et relais.

Le poing levé, image de marque caractéristique d’Otpor, se retrouve ainsi massivement aux côtés de Black Lives Matter (BLM) et souvent ensemble dans les manifestations US, mais aussi à Paris, Londres, Berlin, Auckland, Londres. Cela n’a rien d’innocent, et n’a rien d’une coïncidence …L’objectif est de s’appuyer sur des ethno-communautarismes essentialisés, des « identités visibles » vidées de tout contenu et projet social rassembleur et alternatif, pour réduire cette nouvelle étape de la lutte de classes à une confrontation raciale et/ou identitaire. Ceci pourrait être aussi le cas de BLM, dont l’indépendance est assez relative si l’on tient compte des énormes subventions en millions de dollars, près de 100 millions de Georges Soros, de la Fondation Ford ou du Président de Facebook Mark Zuckerberg, 8e fortune mondiale1, mais aussi de banques comme J. P Morgan, la Chase, ou la Fondation Kellog2. Est-ce un hasard si BLM, créé en 2013, a surgi comme un mouvement visible immédiatement après la défaite électorale imprévue de la candidate des grands médias, du complexe militaro-industriel et du Deep State, Hillary Clinton, « l’interventionniste libérale » néoconservateur ? Toutes ces méthodes de « manipulation des identités » de la part des chantres du « libéralisme », on avait déjà pu les observer avec l’instrumentalisation de l’islamisme après 2001 et 2003, puis dans les autres pays musulmans ciblés par l’impérialisme.

La violence policière est d'autant plus facilement assimilée aux « Blancs » que, de fait, elle est effectivement la plupart du temps raciste. Aux Etats-Unis, même quand il y a des politiques d’égalité, c’est la plupart du temps des politiques de « discriminations positives » et « d’égalité séparée » qu’il s’agit, alors qu’en France l’obsession est, à l’inverse, d’ignorer autant que faire se peut tout ce qui pourrait rappeler d’une façon ou d’une autre les différences de traitement pour raisons ethniques, fussent elles évidentes. Macron ne veut-il pas ouvrir un débat sur les principes de statistiques ethniques à contre courant de tout universalisme propre à la République française ? Et, concernant la violence policière, on doit rappeler que les Gilets jaunes de la France profonde en ont aussi expérimenté la « couleur », comme auparavant les manifestants antimondialistes de Seattle de 1989, preuve que c’est tout le système qui dans son ensemble devient répressif et rompt progressivement avec les mythes fondateurs libéraux.

C’est donc dans ce contexte qu’il faut se pencher sur les thèses somme toutes assez fumeuses de Peggy Macintosh sur les « Priviledged Whites »3 (« Privilège d’être blanc ») qui essentialisent l’ensemble des « Blancs » et les culpabilisent en bloc du coup, selon la bonne vieille méthode héritée du néo-protestantisme, sans doute pour les empêcher de se sentir dignes de se révolter contre l’ordre injuste. Comment pourrait-on considérer par exemple comme un privilégié l’agriculteur français surendetté qui se suicide à cause de sa misère et de son sentiment d’humiliation et d’isolement tragique ? En France, c’est un agriculteur qui se suicide tous les deux jours4. En quoi sa situation peut-elle être comparable à celle du gros actionnaire d’une « multinationale » et grand proprétaire terrien, blanc ou même pas forcément, voire avec un précaire urbanisé qui a quand même accès à des restes de services publics dans son voisinage immédiat, y compris quand il n’est pas « blanc » ? En quoi la situation de l’immigré ukrainien ou moldave sans papier serait elle différente de celle de l’Africain de même statut, hormis le fait que le premier ne connaît même pas la langue ni même les codes culturels de son exploiteur ? Ce genre de théorie ne fait que repousser ce « Blanc » là, y compris immigré, dans le camp de l’extrême droite racialiste et raciste. Est-ce là le but non avoué des libéraux à bout de souffle ?

Soros roule donc pour son « business » et ses promoteurs, il roule pour sa classe et pour une vision néo-libérale à la fois « ouverte » et « tolérante » pour les flux de capitaux et de main-d’oeuvre, à cet égard le Brésil de Bolsonaro constitue un nouveau banc d'essai, avec d’ailleurs la menace sous-jacente d'un coup d'état que font planer les militaires et alors que déjà ils occupent la plupart des postes au sein du gouvernement et de l’administration, y compris le ministère de la Santé. En France et en Europe occidentale, nous constatons aussi le développement d’une forme de « fascisation rampante » lancée cette fois par un « extrême centre » à la fois autoritaire et libéral, mais souvent aussi promoteur de la logique du « clash des civilisations » empruntée à Samuel Huntingdon et Francis Fukuyama. Macron, comme ses prédécesseurs, sait très bien manipuler le chaud et le froid, entre ses références subliminales à Pétain camouflées derrière des références à de Gaulle, ses proclamations « républicaines », son arrogance de classe et ses « en même temps » parfois carrément racistes5.

On le voit, l'enjeu actuel est d'importance car nous sommes face à un cataclysme social et économique montant comme un tsunami déjà perceptible à l’horizon et qui aura inévitablement des conséquences politiques considérables. Lesquelles ? Ça, on ne le sait pas encore exactement, mais une chose est certaine, le tsunami arrive à grande vitesse et l'adversaire de classe au prise avec la crise de son système comprend très bien les risques qu’il comporte pour sa propre survie. Serons nous dès lors capables de nous hisser, nous les peuples, à ce niveau d'exigence pour empêcher la nouvelle barbarie technicisée de triompher ? C'est là toute la question politique qui doit intéresser les vrais progressistes, c’est-à-dire les partisans du progrès social et humain, du progrès de l’intelligence et du savoir, les partisans de l’humanisation de la vie collective. Risques et opportunités, voilà le défi devant lequel nous nous trouvons partout dans le monde, y compris désormais au centre de l’empire qui a rapatrié en quelque sorte la situation de crise permanente qu’il avait auparavant imposée dans ses périphéries néocoloniales, ce qui apparaît aussi particulièrement dans ses maillons faibles, en particulier en France.

Les polices se mettent donc aux ordres, ici en réprimant, en éborgnant ou même en tuant, et là, les mêmes en se mettant à genoux, en retirant certaines vidéos des réseaux internet, en excluant des Mark Twain ou des philosophes décrétés « blancs » pour mieux éteindre les convergences et la lutte de classe au nom d'un analphabétisme historique moralisateur. Celui-ci encourage à se mettre à genoux non plus par rébellion contre une autorité injuste mais pour mieux se soumettre à nouveau, sous une autre forme, à la même autorité qui n’a pas l’intention d’abdiquer et de se voir privée de ce qu’elle a confisqué dans le cadre de décennies de mesures de privatisation de la vie économique et politique.

C’est dans ce contexte qu’on assiste à une tentative de racialiser l’antiracisme pour le rendre manipulable par l’une des deux ailes du même système dominant. En fait, Soros, Trump, Wall street, « révolutions de couleurs », pseudo indigénisme, « Privilège blanc », féminisme dans sa version « Pussy Riot » ou « Femen », islamisme takfiri, néo-évangélisme, sionisme religieux ou « laïc », etc, tout cela, c’est au fond la même chose et tout cela roule pour les mêmes intérêts. Ce qui explique pourquoi certains peuvent verser des larmes de crocodile sur George Floyd ou sur Adama Traoré, mais en même temps oublier l’adolescent palestinien Iyad al Halak tué à Jérusalem6, le combat pour la libération de Julian Assange, de Mumia Abou Jamal, de Leonard Peltier ou de Georges Ibrahim Abdallah et aussi l’exigence de réhabilitation de tous les Gilets jaunes injustement accusés, blessés, humiliés et réprimés, toutes couleurs de peau, toutes origines et toutes appartenances idéologiques ou religieuses confondues.

Les Blacks panthers ou Malcolm X ont été grands en leur temps car ils ont fait du combat des Noirs du Yankeeland le combat d’avant-garde de la justice pour tous les opprimés et exploités, y compris les Vietnamiens alors noyés sous les bombes et les militants du mouvement de toutes couleurs Students for a Democratic Society. C’est pour cela que la CIA, le FBI utilisant le programme des années 50 contre le Parti communiste, le COINTELPO, les a assassinés, humiliés, drogués, terrorisés, divisés. Comment oublier l’assassinat de Fred Hampton, de Huey Newton, de Bobby Hutton ou encore le combat exemplaire d’Angela Davis. Aujourd’hui, les neocons-neolib d’extrême centre, les NSA – CIA – Soros – Otpor – NGO - Freedom House – NED - etc veulent momifier le combat contre le racisme en le ...racialisant, en prônant en fait le « clash » des civilisations, le choc des « identités » ou de religions ritualisées et vidées de tout contenu spirituel, comme ils ont su vider le « socialisme » de tout contenu social pour l’amener vers le terrain largement stérile du sociétal. Le glissement sémantique du « social » vers le « sociétal », du « gouvernement » vers la « gouvernance » ou des « organisations de masse » vers la « société civile » n’est pas une opération d’importance secondaire car la maîtrise des mots ou leur perversion, c’est le début du contrôle des esprits.

L'adversaire de classe ne manque pas de recours pour remplacer si nécessaire et une fois qu'ils ont servi, les Trump, Bolsonaro, Macron et autres, et même le pape d’hier, d’aujourd’hui ou de demain. Féminisme, racialisme, indigénisme à sa sauce, le capital est bien armé, il a allumé des contre-feux partout ...en tentant et parfois en réussissant à figer les luttes et les figures de lutte dans une « essence » indépassable. Or, ce qui est requis aujourd’hui, ce sont des vraies révolutions, c’est l'émancipation de toute l’humanité qui n’est ni « blanche » ni coloniale ni ex-coloniale car elle est partout exploitée et fragmentée en « identités » opposables les unes aux autres, repêchables les unes ou les autres. Si le martyr Malcolm X a laissé une leçon à l’humanité, c’est bien celle-là, qu’il a accompli d’abord en quittant la secte ethno-religieuse « Nation of Islam » pour s’élever vers la conscience de l’universel, tout en restant d’ailleurs musulman, mais désormais ouvert à l’idée du socialisme et d’un panafricanisme progressiste et non racial. C’est pour cela que la secte a assassiné la cible désignée par le FBI.

Il existe bien sûr dans chaque société des spécificités plus ou moins importantes qu’il faut prendre en compte et respecter, et il existe des inégalités nationales, religieuses, régionales, ethniques, sexuelles ou autres, mais lorsque celles-ci sont réellement portée par un mouvement autonome et authentique, elles ne se laissent pas soumettre par des minorités politiquement manipulées et collaborant avec le système répressif. L’objectif, et ce qui permet de départager le bon grain de l’ivraie, c’est d’atteindre la majorité et non pas « les » minorités. Car c’est la majorité qui est opprimée, et la minorité la plus opprimée et la plus courageuse, est justement ciblée parce qu’elle sait s’élever au-dessus de sa propre condition pour servir d’avant-garde à la majorité.

Le plus souvent ce combat se déroule à l’intérieur même de chaque mouvement politique, associatif ou syndical, car tous les mouvements porteurs de perspectives, sont pénétrés aujourd’hui par des éléments corrupteurs, porteurs de diversion et de manipulation. C’est d’ailleurs à cela qu’on reconnaît la force potentielle d’un mouvement, au fait que les oppresseurs et les exploiteurs cherchent à le corrompre et à le pénétrer de l’intérieur justement parce qu’il représente une force réelle potentielle en soi indéracinable.

 

1 La fortune de Mark Zuckerberg est estimée à 74,1 milliards en 2019.

2 « La Syrie à Seattle, la commune défie le régime US » Pepe escobar, Mondialisation.ca, 12 juin 20120.

  • 3 McIntosh, Peggy (2019). On Privilege, Fraudulence, and Teaching As Learning: Selected Essays 1981-2019 (pp. 107–118). New York: Routledge.

4 < https://www.lefigaro.fr/vox/societe/2018/08/17/31003-20180817ARTFIG00252-pourquoi-un-agriculteur-se-suicide-t-il-tous-les-deux-jours-en-france.php >

5 Voir les non dits et les implicites de « l’esprit français » macronien : < http://www.lapenseelibre.org/2020/06/n-198-80e-anniversaire-de-la-bataille-de-montcornet.un-esprit-francais-aux-relents-petainistes.html > et < http://www.lapenseelibre.org/2020/06/n-199-m.macron-contrebandier-de-memoire-en-pieces-detachees.html >

6 http://www.france-irak-actualite.com/2020/06/george-floyd-et-iyad-al-halak-ou-deux-poids-et-deux-mesures.html

Retour sur les « révocouleurs »

Depuis au moins le renversement de Milosevic en Yougoslavie, mais sans doute déjà bien avant, avec par exemple les pseudo charniers de Timisoara et la fausse révolution roumaine de 1989, les observateurs attentifs et critiques des campagnes médiatiques et émotionnelles avaient remarqué la capacité du système mondialisé à organiser des groupes chargés de prendre en main le mécontentement de différentes catégories sociales pour le diriger contre des pouvoirs qui ne plaisaient pas car ils étaient trop indépendants, parce qu’ils commençaient à manifester une certaine indiscipline envers les injonctions des gros centres financiers et militaro-industriels ou parce qu’ils ne maîtrisaient tout simplement plus la situation dans leur pays. Ce qu’on allait appeler ici « révolutions colorées » ou là « printemps arabe » visait au départ des gouvernements de pays périphériques par rapport au « centre de l’empire » euro-atlantique ayant pour noyau les pays anglo-saxons des « Five Eyes »1 et pour centre névralgique Wall street. Mais, au fur et à mesure de la crise et du délitement de « l’empire » qui a suivi la crise de 2008 et la montée des puissances émergentes, on a pu assister au « rapatriement vers le centre » d’un certain nombre de méthodes qu’on croyait au départ réservées aux pays périphériques, au point où, aujourd’hui, on doit poser la question des liens pouvant exister entre le mouvement BLM qui s’est développé dans la foulée des manifestations anti-Trump.

Loin de nous l’idée de nier le fait que tous les mouvements de protestation ayant visé ou renversé des pouvoirs d’un bout de la planète à l’autre n’auraient pas joui de l’appui d’une base sociale peut-être parfois minoritaire mais incontestablement importante et ayant de véritables raisons de mécontentement. Nous pensons néanmoins que, dans beaucoup de cas, la manœuvre a consisté à faire dévier le mécontentement sur des cibles secondaires par rapport aux véritables responsables des situations de détresse qu’ont subi les populations et que le battage médiatique planétaire organisé autour de certaines protestations les a empêcher de respirer, donc de se développer et de pouvoir vaincre. On a asphyxié la révolution à Bahrein en grossissant les manifestations de Damas et on a oublié Gaza pour encenser l’euromaïdan.

Hormis les organisations que nous venons de mentionner, rappelons que le maillage entre secteurs privés, pouvoir étatique et services secrets ont été théorisés à partir du concept de non violence par Gene Sharp et Joseph Nye2  sous l’expression de « Smart power », une habile combinaison d’interventions secrètes violentes, le « hard power », et d’interventions de la mal dite « société civile », le « soft power ».

Lorsqu’on analyse un régime politique et social dont le pouvoir s’étend à plusieurs pays, on doit toujours poser la question de ses maillons faibles. A l’échelle du monde, le « Grand Moyen-Orient » imaginé sous Bush 2, allant des rivages nord-africains de l’Atlantique au coeur du Xinjiang et l’Europe du centre-est constituent le terrain d’affrontement central, pour des raisons géopolitiques et énergétiques, mais aussi parce que les pouvoirs existant y sont relativement faibles et peu légitimes. Mais au sein même du noyau central de la « famille atlantique », c’est la France qui a toujours fait figure de mauvais élève potentiel, ce qu’on a remarqué particulièrement en 2003 lorsque Paris a refusé de s’aligner sur la politique d’agression de Washington visant l’Irak. On aura constaté depuis que la France a bel et bien été reprise en main, au point où le monolithisme de ses médias est devenu caricatural, l’alignement atlantiste et européiste de ses élites politiques, de droite comme de gauche, « exemplaire », ce qui a permis l’inimaginable jusque là, le retour d’une France définitivement post-gaulliste dans l’organisation militaire de l’OTAN et sa participation à plusieurs agressions armées au « grand » Moyen-Orient et en Afrique. On doit donc poser la question des étapes qui ont abouti à cette dégénérescence dans un pays qui n’est pourtant toujours pas vraiment « normalisé » car, si ses élites politiques, économiques, culturelles et médiatiques ont été presque totalement domestiquées, le peuple de France dans sa diversité continue de manifester une propension à la rébellion qui éclate tantôt en banlieue, tantôt avec les Gilets jaunes, tantôt par des vagues de grèves et de manifestations de masse. Aujourd’hui, alors que la crise du covid-19 a démontré l’incapacité du gouvernement Macron à répondre aux besoins de la masse des Français tout en démontrant sa capacité à satisfaire les exigences des plus riches, le mécontentement est généralisé. Il est clair que, au moment où le Royaume-Uni quitte l’Union européenne, au moment où le Deep State US peine à reprendre le contrôle du centre de l’empire erratiquement gouverné par l’outsider Trump, au moment où la misère guette des pans entiers des classes travailleuses, une vague de mécontentement de masse risque de menacer l’ensemble du système capitaliste mondialisé. D’où la nécessité dans toute réflexion critique de voir venir les choses et de bien analyser en quoi les manifestations de mécontentement pourraient déboucher sur une convergence révolutionnaire ou, au contraire, être égarées par des manœuvres de diversion.

Aux différences sociales, régionales, religieuses et idéologiques qui ont fait l’histoire de France sont venues se rajouter aujourd’hui les conséquences de la colonisation, des guerres coloniales et des migrations provoquées par les effets du néocolonialisme puis de la destruction du camp socialiste. Ce qui explique pourquoi la population française, de par ses origines diverses, a de multiples yeux qui regardent le monde entier et qu’elle est simultanément marquée par des sensibilités difficiles à faire converger au premier abord.

Avec la crise du capitalisme, la désindustrialisation d’une grande partie du pays, la capitulation politique de ceux qui incarnaient le courant de lutte de classes, la classe ouvrière qui constituait le noyau solide et organisé structurant l’ensemble des mouvements revendicatifs a vu son rôle s’affaiblir. Nous avons donc assisté à des mobilisations éparpillées au cours des décennies précédentes, quartiers populaires à population en partie immigrée ou post-immigration et peu intégrée dans les secteurs productifs touchés par le chômage de masse, mouvement de la France périphérique rassemblée sous la bannière des Gilets jaunes depuis novembre 2018, vagues de grèves de décembre/janvier 2019/20 et finalement mécontentement provoqué par la politique erratique du pouvoir face à la pandémie du covid-19. C’est dans ce contexte général qu’il faut analyser ce qui pourrait menacer le processus de convergences des mécontentements puisque, comme nous l’avons écrit plus haut, nous pouvons constater que les élites et l’État français ont été repris en main par les partisans d’un nouvel AMGOT3 après la dernière tentative de Paris de mener une politique indépendante en 2003. Et au cours des quinze dernières années, la France est devenue le bon élève de l’impérialisme, un élève qui est même capable de faire du zèle sur la scène internationale, comme on a pu le voir en Libye, en Côte d’Ivoire ou en Syrie et comme il est aussi capable de faire du zèle en matière de répressions des mouvements populaires comme on a pu le voir avec les répressions brutales des banlieues, des mouvements de solidarité avec la Palestine, des mouvements de grève, du mouvement des Gilets jaunes et même des manifestations du 1er mai. Le meilleur moyen de mater un mouvement dynamique, c’est de diviser les mécontents pour les opposer entre eux. Sur une base ethnique ou religieuse, et le racisme d’un côté ou le ressentiment postcolonial d’un autre, peuvent servir à cela, et aussi l’intégrisme religieux ou ethnico-religieux, qu’il soit sioniste, néo-évangéliste ou islamiste. A quoi on peut rajouter tous les éléments de division « sociétaux » qui pourraient contribuer à subdiviser encore plus la communauté nationale et territoriale française en sous-communautés barricadées.

 

1 Voir les révélations d’Edward Snowden à ce sujet < https://fr.wikipedia.org/wiki/Five_Eyes > et le film < https://citizenfourfilm.com >

2 Joseph Nye est professeur à l’Université de Harvard, c’est un analyste des relations internationales, par ailleurs membre de la Trilatérale.

3 l’AMGOT, ou American Government for Occupied Territories, était le plan prévu par les Etats-Unis pour gérer les pays libérés de l’occupation nazie et devant être occupés par l’armée US chargée de préparer leurs institutions d’après guerre sur un mode capitaliste libéral anglo-saxon. En France, c’est la force de la résistance patriotique qui a finalement permis de former un gouvernement national indépendant sous l’égide du Conseil national de la Résistance qui a pu empêcher la transformation de la France en zone d’occupation militaire des États-Unis.

Potentiel, contradictions et manipulations du mouvement de protestation anti-Trump et antiraciste aux Etats-Unis

Gilad Atzmon, ancien citoyen israélien devenu radicalement antisioniste, constate que le jazz a connu le succès mondial qu’on lui connaît car ce fut le chant et la musique du combat des Noirs des Etats-Unis pour leur émancipation. Mais ce style musical a été ensuite récupéré comme article d’exportation culturelle sophistiquée par l’establishment Usanien. Cette évolution est allée de pair avec la transformation du mouvement de rébellion des descendants d’esclaves rebelles luttant pour la justice dans leur pays en courant intégré au système d’exploitation visant à promouvoir une bourgeoisie noire et a pousser la masse à quémander aumônes et « discrimination positive »1, non plus sur la base d’une revendication de justice mais d’une lamentation moraliste de victime consentante. Né sur la terre spoliée de Palestine, Atzmon sait de quoi il parle et de ce que l’humanité a perdu avec l’asservissement d’une partie du jazz au système. On peut constater un phénomène parallèle sur le plan directement politique quand on observe que les représentants patentés de la « communauté noire », de la bourgeoisie noire de service en fait, ont appelé hier à voter Obama, puis Clinton, puis Biden, et pas même Sanders. C’est la vieille histoire d’Uncle Tom et des « nègres de maison », ou le « white man’s burden », « le fardeau de l’homme blanc »2, qui se répète sous nos yeux3. Ce qui permet de penser que le mouvement Black Lives Matter n’est pas le mouvement d’émancipation qu’il prétend être dans le foulée des Black Panthers ou de Malcolm X, ou même du plus modéré Martin Luther King, mais une organisation surtout utilisée par le Deep State parce qu’elle se limite à viser Trump, l’outsider par rapport aux cercles de pouvoir habituels, à dénoncer le racisme sur une base morale et à encenser des victimes qui doivent le rester au final. Elaine Brown ancienne Présidente des Black Panthers, remet les pendules à l’heure quand elle déclare : « BLM a une mentatlité des plantations »4

BLM, fondée en 2013 par un trio de femmes noires de la classe moyenne, queer, très virulentes contre « l’hétéro-patriarcat », est un produit de ce que Peter Dauvergne, de l’Université de Colombie britannique, définit comme la « corporatisation de l’activisme »5. Au fil des ans, BLM a évolué en tant que marque de marketing, comme Nike (qui soutient pleinement le mouvement). Les protestations généralisées de George Floyd l’ont élevée au statut de nouvelle religion. Pourtant BLM n’a aucun véritable attrait révolutionnaire.

Toutefois, il est vrai aussi que l’actuelle mobilisation de masse aux Etats-Unis dépasse largement les cercles organisés par les têtes du mouvement BLM et qu’il dépasse même largement la « communauté » noire, puisqu’il draine une masse issue des classes populaires de toutes origines et aussi des jeunes des classes moyennes « blanches » qui ont compris que leur avenir était bouché dans le capitalisme et qu’ils cherchaient une cause apte à symboliser et canaliser la lutte pour un changement de régime, c’est-à-dire le renversement du « monopartisme bicéphale républicain-démocrate » placé à la tête des États-Unis depuis des décennies. « Pourquoi, dit-on, les patrons ont deux partis, et que les travailleurs n’en ont pas ? » Il y aurait donc aux USA, mais sans doute aussi ailleurs et en particulier en France, une course contre la montre, entre autre, des groupes organisés pour canaliser et domestiquer en faveur du régime actuel le mécontentement légitime et la masse de ceux qui ont compris que c’est tout le système de domination actuel qui doit être renversé. Comme le constate le professeur Norman Finkelstein, une grande partie des manifestants s’attaquent à « un système qui a détruit la vie de tous les jeunes et qui bloque toute sortie du cauchemar qu’ils endurent quotidiennement et qui va certainement s’aggraver. On estime que plus de 40% des personnes licenciées pendant la pandémie de Covid-19 ne seront pas réembauchées. Et cela se traduira pour ces jeunes qui n’ont pas d’épargne et qui joignent à peine les deux bouts, par une expulsion (car ils n’auront plus de quoi payer leur loyer). La plupart des manifestants ont probablement assisté aux rassemblements pro-Bernie Sanders. On oublie souvent que le slogan officiel de la Marche de 1963 à Washington (où Martin Luther King a prononcé son discours « J’ai un rêve ») était « Emplois et liberté pour tous ! ». Il faut espérer qu’une direction, si elle émerge, exigera la « Fin de la brutalité policière ! » et aussi « Des emplois pour tous ! »6. Il est intéressant à cet égard de rappeler que, non loin des Etats-Unis, au Québec, le colonialisme anglais traitait publiquement, avant les années 1960, de « White niggers », les paysans canadiens français soumis au règne de sa gracieuse majesté et que le mouvement de libération nationale du Québec des années 1960, né dans la foulée de la révolution cubaine, de la lutte de libération nationale algérienne et du mouvement pour les droits civiques des Noirs des Etats-Unis a revendiqué haut et fort son statut de porte-parole des « Nègres blancs d’Amérique » en particulier avec la naissance du Front de libération du Québec7. C’est peut-être là, en Amérique du Nord comme en France et ailleurs, que nous pourrons retrouver la voie d’un combat réellement victorieux, émancipateur, anticapitaliste, anti-impérialiste, par dessus « le narcicisme de nos petites différences » visibles, héritées, colorées, formalisées et engluées dans des revendications fragmentées et purement « sociétales », justement parce qu’elles ne sont plus sociales.

 

1 https://reseauinternational.net/liberer-le-peuple-americain/?fbclid=IwAR1pMSvf21_il1UZjUTJBJhhNG5KGOO3xFli87OJxVhgucMrg3Umilj8u8U

2 « The white man’s burden » poème de Rudyard Kipling,

3 < https://dictionary.cambridge.org/fr/dictionnaire/anglais/uncle-tom >, < https://www.npr.org/templates/story/story.php?storyId=93059468 >

4 Pepe Escobar déjà cité

5 Pepe Escobar cité plus haut dans Mondialisation.ca

6 https://lecridespeuples.fr/2020/06/06/norman-finkelstein-analyse-les-manifestations-aux-etats-unis/?fbclid=IwAR29HniIu7bxX7ABVqtxTEj8ogtSjDYVU8uheLOYS_fxbhDPtiihWP4c748

7 < https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/aujourd-hui-l-histoire/segments/entrevue/54821/pierre-vallieres-negres-blancs-amerique-flq-autodetermination >

 

Le Deep State USAnien et son maillon faible français

Grâce à Wikileaks et aux lanceurs d’alerte qui se heurtent aujourd’hui à différents degrés de répressions visant entre autre Julian Assange, Chelsea Mannings et Edward Snowden, l’humanité a eu accès à de nombreux documents qui ont mis en lumière ce que tout chercheur de vérité critique soupçonnait déjà ou même savait sans avoir pour autant la preuve documentée de la source originale. Pour confirmer notre thèse sur l’instrumentalisation des « minorités » par l’impérialisme US, nous citerons ici un document de Wikileaks la « Stratégie d’engagement pour les minorités », qui confirme que depuis fort longtemps l’ambassade des Etats-Unis en France cherche à jouer sur la question « identitaire » qui prouve encore une fois ce par quoi tout militant politique devrait commencer, à savoir qu’il faut toujours analyser au départ un événement en posant la vieille question « Cui Bono ? » ...Dans l’intérêt de qui ? Ce document1 destiné au Département d’État à Washington est de première importance car il montre que depuis longtemps, en l’occurence depuis au moins 2009 mais en fait depuis bien avant, il existe une stratégie organisée visant à pénétrer tous les milieux potentiellement influents en France ou pouvant jouer un rôle de fait désagrégateur de l’Etat-nation. Ce que toute l’histoire de l’après-guerre a d’ailleurs, archives à l’appui, confirmé, avec la scission de la CGT et la création de FO, du parti « trotskyste-lambertiste », les aides à la création de l’EHESS pour contrebalancer le poids du CNRS jugé trop communisant, les stratégies de diffusion des films hollywoodiens, l’aide aux revues et think tanks libéraux ou de « gauche anticommuniste », à certains écrivains idolâtres des Etats-Unis ou d’Israël ce qu’on a appelé la « gauche américaine » de France2. Stratégie des USA qui s’est même parfois étendue à des étrangers, en particulier des chercheurs d’Europe de l’Est en séjour en France dans le cadre de la politique gaullienne de dépassement du clivage de la guerre froide Est-Ouest3. Nous allons donc citer ici quelques fragments particulièrement révélateurs du rapport envoyé par l’ambassadeur des Etats-Unis à Paris de l’époque, Charles Hammerman Rivkin, nommé par le président Barack Obama le 1er juin 2009. Un ambassadeur qui allait multiplier les efforts en direction des « minorités », des « banlieues », particulièrement des Noirs et des musulmans, alors même qu’il était connu pour ses sympathies envers l’entité israélienne et qu’il allait intervenir directement en 2013 auprès du gouvernement français pour que le patriote libanais pro-palestinien Georges Ibrahim Abdallah soit gardé en prison jusqu’à aujourd’hui en France, à l’encontre des principes même du droit et de la législation française. Et qu’il allait en plus co-présider en juin 2014, avec son collègue ambassadeur US à Tel Aviv, le Groupe mixte de Développement économique Etats-Unis-Israël. Un personnage compétent et haut en couleur, « interventionniste libéral » néoconservateur mondialiste sans honte, connu pour ses vastes réseaux à Washington et en Californie, dans le monde politique, du business et de la culture. Il allait recevoir la Légion d’honneur de la part de François Hollande, puis la médaille vermeil de la ville de Paris de la part d’Anne Hidalgo, marque d’allégeance s’il en est de la « gauche caviardée » envers celui qui dirigeait la politique d’ingérence néoconservatrice de la puissance d’outre-Atlantique dans les affaires intérieures de la France. C’est évidemment à partir de cela que nous devons juger les personnes qui ont accepté de serrer la main et de coopérer avec celui qui apparaîtra sans doute, comme le gouverneur colonial d’une France et l’entremetteur des « minorités » et des cercles musulmans de France à la recherche d’une « reconnaissance » et d’un statut de « nouvel Uncle Tom », de « nègre de maison », si bien analysé par Malcolm X et d’autres militants des mouvements d’émancipation noirs d’Amérique. Voici ce que révèlent des fragments révélateurs de cet exemple emblématique de « soft power » US théorisé en 2009.

 

« ...restant fidèle à l’histoire unique de la France et de ses traditions, l’ambassade de Paris a créé une stratégie d’engagement pour les minorités qui englobe, entre autres groupes, les populations musulmanes françaises et répond aux objectifs du REFTEL A. Notre but est de motiver la population française à tous les niveaux pour augmenter ses efforts en vue d’atteindre ses propres idéaux égalitaires, et donc de promouvoir les intérêts nationaux américains (…) en mettant en place une stratégie agressive de communication envers les jeunes, (nous) encouragerons les discours modérés, propagerons les meilleurs pratiques, (...), en visant des dirigeants influents dans notre entourage proche, (…) La France a depuis longtemps été une championne dans le domaine des droits de l’homme et du respect des lois, à la fois sur son territoire national et à l’étranger, et se perçoit avec raison comme un leader historique au sein des nations démocratiques. (mais) (…) les institutions françaises ne se sont pas montrées assez flexibles pour s’ajuster à la démographie de plus en plus hétéroclite. Très peu de minorités tiennent des postes de dirigeants au sein des institutions publiques françaises. Comme le chantre de la diversité du président Sarkozy, Yazid Sabeg, l’a dit à l’ambassadeur Rivkin en décembre, l’Assemblée nationale « sert de miroir de la crise de la représentation en France » (REFTEL B) . L’Assemblée nationale, parmi ses 577 députés, compte un seul représentant noir de métropole, mais ne possède pas de députés d’origine arabe ou musulmane, alors que cette minorité représente approximativement 10% de la population. Il y a deux sénateurs musulmans (sur 343), mais pas de noirs, et seulement quelques sénateurs proviennent de minorités ethniques ou religieuses. Sabeg a également noté qu’aucun des 180 ambassadeurs français n’est noir, et seulement un est de descendance nord-africaine. Malgré la nomination par Sarkozy de ministres comme Rachida Dati, Fadela Amara et Rama Yade, les minorités sont toujours tenues à l’écart des institutions publiques ».

 

Ce constat nord-américain est certes tout à fait réel et il démontre que les élites françaises ont tendance à fonctionner en cercles ethniquement fermés (mais aussi et sans doute surtout socialement), ce qui mérite d’être souligné et combattu. Mais voir les Etats-Unis se placer en promoteur d’une diversité d’apparence pouvait déjà faire sourire à l’époque. Aujourd’hui, en connaissant les évolutions des statistiques de répressions du pays qui emprisonne environ 1/4 de la population carcérale du monde, en particulier celle issue des dites « minorités », c’est, comme on dit, « l’hôpital qui se fout de la charité », et ceux des « représentants » des minorités qui se sont prêtés à ce jeu sont les complices, du système néo-esclavagiste mondialisé mis en place par l’impérialisme yankee et son partenaire stratégique israélien. Quand Rivkin constate donc le fait que, en France, « la politique élitiste et « familiale » est toujours de mise dans les institutions publiques, alors que l’extrême droite et les tendances xénophobes regroupent une petite (mais parfois influente) minorité », cela sonne incroyable quand on sait qu’il est au service de l’Etat et de dynasties politico-économiques inamovibles. Et que dire de cette prétention à constater dès lors que : « La France subit des conséquences néfastes alors que ses institutions dirigeantes n’arrivent pas à représenter la composition de la population. » ? Sans honte donc, notre ambassadeur croyait pouvoir déclamer dans ce rapport secret et devant le rester, il faut le rappeler, que :

 

« Notre stratégie comporte trois grandes cibles : (1) la majorité, particulièrement les élites, (2) les minorités, avec une attention particulière pour leurs dirigeants, (3) la population générale. En employant les sept tactiques :

 

« Tactique 1 : S’engager dans un discours positif : nous focaliserons notre discours sur le problème des discriminations. (…) nous mettrons en avant, parmi les qualités de la démocratie, le droit d’être différent, la protection des droits des minorités, la valeur de l’égalité des chances, et l’importance d’une représentation politique fidèle. (...) (en respectant) les deux vaches sacrées de France (la laïcité et le communautarisme), (et) (…)  de montrer les coûts pour la France de la sous-représentation des minorités », et (...)  nous continuerons et renforcerons notre travail avec les musées français et les enseignants pour réformer le programme d’histoire enseigné dans les écoles françaises, pour qu’ils prennent en compte le rôle et les perspectives des minorités dans l’histoire de France ».

 

« Tactique 2 : Montrer un exemple fort : (…) nous utiliserons l’outil de l’exemple. Nous continuerons à déployer nos efforts pour envoyer des dirigeants issus de minorités des Etats-Unis en France, et (…), En réunissant des groupes qui ne se rencontrent pas ailleurs, l’ambassade continuera à utiliser son image pour créer des opportunités de rencontres qui tranchent avec les barrières traditionnelles sociales et culturelles en France. »

 

« Tactique 3 : Lancer une campagne de sensibilisation agressive vers les jeunes : (...) nous voulons gagner la confiance et améliorer notre compréhension des jeunes de différentes origines (...), nous voulons aider la prochaine génération française à améliorer sa capacité à diriger ses communautés, (...) pour influencer la jeunesse française, utilisant de nouveaux médias, des partenariats d’entreprises, compétitions nationales, événements ciblés de sensibilisation, et spécialement avec des invités américains, Nous développerons aussi de nouveaux outils pour identifier, apprendre des futurs dirigeants français, et les influencer, En même temps que nous développons les possibilités de formation et d’échange pour les jeunes Français, nous (...) nous baserons sur des réseaux de jeunes déjà existants, et en créerons de nouveaux sur Internet, connectant les futurs dirigeants entre eux... »

 

« Tactique 4 : encourager les voix modérées : nous allons encourager les voix modérées de la tolérance à s’exprimer (…) En s’appuyant sur notre travail avec les deux sites Web de premier plan axé vers les jeunes musulmans de langue française - oumma.fr et saphirnews.com – nous soutiendrons, formerons et nous investirons dans des médias et des militants politiques qui partagent nos valeurs . (Tout en cherchant) à « rencontrer les dirigeants modérés de groupes minoritaires, nous devons également intensifier nos efforts pour faciliter l’enracinement d’échanges inter-religieux. » (...) pour enseigner la tolérance actuellement employées dans les mosquées, synagogues, églises et autres communautés religieuses américaines. Nous allons dialoguer directement avec le ministère de l’Intérieur afin de comparer les approches américaine et française sur l’appui a donner aux leaders des minorités qui cherchent la modération et la compréhension mutuelle (…) »

 

« Tactique 5 : propager les meilleures pratiques : partager les meilleures pratiques avec les jeunes dirigeants de tous domaines, incluant les jeunes dirigeants politiques de tous les partis modérés (…) Nous créerons et encouragerons la formation et les programmes d’échange qui enseignent la valeur pérenne de l’intégration aux écoles, associations, blogeurs, conseillers politiques et politiciens locaux. Grâce aux programmes de sensibilisation, les agents de toutes les sections de l’ambassade interagiront et communiqueront avec ces mêmes groupes nos meilleurs pratiques pour favoriser l’égalité des chances pour tous les américains  (...) ».

 

« Tactique 6 : Approfondir notre compréhension du problème : (…) Nous innoverons en examinant comment la propre structure de certaines institutions françaises peut limiter la représentation des minorités parmi les élus et les plus hauts échelons de l’administration. En examinant attentivement des développements importants, comme le débat sur l’identité nationale (REFTEL B), nous voulons identifier les tendances, et idéalement prédire le changement de statut des minorités en France (...) »,


 

« Tactique 7 : Intégrer, cibler et évaluer nos efforts : (…  un espoir grandissant qu’eux eussi peuvent représenter leur pays chez eux et à l’étranger, et même un jour arriver au sommet de la vie publique française en tant que président de la république. »4

 

L’ambassadeur proclamait ici clairement que sa visée qui se veut « modérée » sous-entend, par ce vocable, en fait l’acceptation par tous les peuples, dont le peuple français, majorité et minorités confondues, du rôle de puissance dominante des Etats-Unis censés avoir une « Destinée manifeste » et un « droit d’ingérence » universel exceptionnel qui passe par la fragmentation des sociétés concurrentes. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer les raisons qui font que l'ambassade des Etats-Unis à Paris s'intéresse de près aux banlieues françaises et en particulier aux musulmans qu’il faut « décrocher » de leurs revendications sociales, anti-impérialistes et antisionistes, en organisant tout particulièrement des voyages outre-Atlantique tous frais payés, des réceptions de personnes ciblées correspondant aux intérêts des « visiteurs », et en organisant aussi de discrets déplacements de l'ambassadeur dans le département de Seine-St-Denis, des financements de projets cinématographiques, culturels, ou directement plus politiques dans les quartiers défavorisés. On peut parler de manœuvres d’approche, de subversion, de manipulation, de pénétration et d’ingérence de la part de diplomates américains qui, si ces activités provenaient d’un autre pays, seraient dénoncées hauts et forts. On peut donc affirmer que les politiciens de Washington dans leur stratégie mondiale ont décidé de draguer ouvertement les représentants désignés et promus des « minorités visibles », tout particulièrement dans les « cités » d'Ile-de-France et les « quartiers » de Marseille ou de Lyon.

Ce programme « star » du département d’État des USA a été intitulé "International Visitor Leadership" et il existe en fait dans une version première perpétuellement renouvelée depuis la fin des années 1940 et touche tous les « alliés » de Washington, mais aussi ses « ennemis ». Il consiste à repérer les « leaders » de demain dans tous les pays du monde, en particulier dans les pays les plus stratégiques, pour les envoyer aux Etats-Unis pour un séjour d’environ trois semaines tous frais payés au cours duquel des contacts clefs et des liens durables sont enclenchés. A étudier la liste des anciens « visiteurs », on comprend qu’il s’agit de chasser des têtes qui ne sont pas prises au hasard puisque parmi les anciens invités on notera, il y a bien des années, les fondateurs de l’Union européenne comme Robert Shuman, Paul Henri Spaak, Jean Monnet5, entre autres et plus tard, des personnages jeunes à l’époque comme Valery Giscard d’Estaing, Lionel Jospin, Alain Juppé, Pierre Bérégovoy, Raymond Barre, Nicolas Sarkozy, François Fillon, sept ministres français en exercice, seize sénateurs, trente-huit députés, ou encore Tony Blair, Gordon Brown, Romano Prodi, Gerhard Schroeder. Parfois on peut constater qu’il y a des « ratés » mais dans la plupart des cas, ces « young leaders » ont effectivement contribué à faire évoluer la droite ou la gauche de leur pays dans une direction néolibérale et impérialisto-compatible.

Chaque année, c’est donc plus de 5 000 "visiteurs internationaux", venus de pratiquement tous les pays de la planète qui débarquent à Washington dans le cadre de ce programme de formation politique. En France, cela concerne plus d’une trentaine de personnes ayant autour de trente ans qui font chaque année ce voyage. Parmi eux et au regard des documents officiels et publics, un quart d’entre eux provient désormais de ce qu’on a baptisé sur les bords du Potomac "la diversité". Citons à titre d’exemple « l’essayiste » médiatiquement promue Rokhaya Diallo, le rappeur Ekoué Labitey ou l’ancien sous-préfet de Seine-Saint-Denis, Fayçal Douhane. Notons également le fait non négligeable au regard de cette initiation outre-Atlantique que Rokhaya Diallo s’est vue par la suite financée par le journal Libération bien intégré au système de propagande euro-atlantique dans sa version « gauche sociétale », pour écrire un long article en forme d’apologie sur le mouvement Black Lives Matter. Rokhaya Diallo est aussi appréciée par l’Open Society Institute de Georges Soros. Elle est par ailleurs liée à Sami Debbah, un des cadres du Collectif contre l’Islamophobie en France (CCIF), association dont on sait qu’elle a été financée (au moins autrefois) par Soros. On ne s’étonnera donc pas qu’elle apparaisse en tête des manifestations dénonçant tout à la fois le crime contre Georges Floyd ou celui contre Adama Traoré.


 

1 « Wikileak » Confidential section 01 of 04 Paris 000058. fm amembassy Paris. to ruehc/secstate washdc priority 8075

2 Frédéric Charpier, La CIA en France. 60 ans d'ingérence dans les affaires françaises, Seuil, 2008.

3 Voir à cet égard, Bruno Drweski, Une Solidarité qui a coûté cher – Histoire populaire de Solidarnosc, Delga, 2019

4 Source originale :viewing cable 10paris58, embassy paris - minority engagement strategy http://46.59.1.2/cable/2010/01/10paris58.html

5 Lire le remarquable ouvrage d’Annie Lacroix-Riz sur « la Non-épuration en France », Armand Collin, Paris 2019


 

La séparation des pouvoirs pour quoi faire ?

On peut accuser le gouvernement français de beaucoup de choses, mais on ne peut pas ne pas lui reconnaître une grande compétence dans la façon de faire passer, en force ou en douce selon les occasions qui se présentent, les lois les plus scélérates. Quand Emmanuel Macron demande à sa Gardienne des Sceaux de « se pencher » sur le dossier d’Adama Traoré toujours à l’instruction et de recevoir sa famille, il ne peut pas ignorer qu’il s’attaque au principe même d’indépendance et d’impartialité qui est censé caractériser le fonctionnement de la justice française, quoiqu’on pense de la façon dont il a déjà été dans les faits violé à plusieurs reprises au cours des années précédentes, mais jamais de façon aussi péremptoirement illégale.

Voilà que, par le fait même, les magistrats et le policiers aux ordres se retrouvent désormais esseulés et nus comme un ver devant un pouvoir qui les a auparavant instrumentalisés et qui semble aujourd’hui prêt à les ignorer. Il est devenu indispensable que les Gilets jaunes, les syndicats de base dans les entreprises, les bases politiques et militantes, la France profonde et périphérique, les « issus de l’immigration » de première, deuxième, troisième, quatrième ou nième génération (!) fassent front commun pour imaginer et forcer la naissance d’une nouvelle société.

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5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 21:14

De quoi et de qui l’actuel régime au pouvoir en France est-il l’expression ? Suite de l’article du numéro précédent sur « l’esprit français » en mode déconstruction.

La Rédaction


 

Commémoration du 80e anniversaire de la bataille de Montcornet


 

M. Macron, contrebandier de mémoire en pièces détachées

-

juin 2020

 

Jean-Luc Quilling*


 

Il apparaît passablement excité lorsqu’il se déconfine, M. Macron. Les fiascos de sa gestion de crise sanitaire ne le complexent nullement. Il n’en retire aucune modestie. Le voici qui téléphone au pitre incendiaire Zemmour (mais pas à l’acteur Vincent Lindon qui a plaidé l’instauration d’une taxe « Jean Valjean »). Le voilà qui autorise par fait du prince (et par texto) la réouverture rapide du parc d’attraction contre-révolutionnaire du Puy du Fou, afin de satisfaire M. Philippe Marie Jean Joseph Le Jolis de Villiers de Saintignon. Le « Méprisant du Peuple », celui qui a choisi Valeurs Actuelles, se montre sous son vrai jour : et dedroite, et d’extrême-droite. 

Le 17 mai dernier, M. Macron a repris de l’exercice dans l’une de ses activités favorites : la récupération mémorielle. Commémorant le 80e anniversaire de la bataille de Montcornet, le voici s’essayant à placer ses pas dans ceux du général de Gaulle qui, selon lui, « incarne l’esprit français ».


 

EN ATTENDANT « LES JOURS HEUREUX »

L’ « esprit français » de M. Macron a pourtant très peu à voir avec l’esprit de la Résistance ou avec celui de la France Libre1. Faut-il rappeler que le programme Les Jours Heureux, préparé dans la clandestinité par des gens qu’on étiquetait « terroristes », prévoyait par exemple de rendre à la presse sa « liberté », «  son honneur et son indépendance à l'égard de l'État, des puissances d'argent et des influences étrangères » ? Commémorant (en 2004) le 60e anniversaire du Programme du Conseil national de la Résistance, treize anciens Résistants réaffirmaient ne pas accepter « que les principaux médias soient désormais contrôlés par des intérêts privés, contrairement […] aux ordonnances sur la presse de 1944. » 

On cherchera en vain un seul acte de M. Macron qui pourrait donner le début d’un semblant d’illusion de « retrouver les Jours Heureux ». Nul n’est capable de trouver dans sa politique la moindre trace de « l’esprit français de résistance » qu’il a exalté ce 17 mai, ni aucune mesure qui annoncerait « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l'éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l'économie » (selon les mots du programme du Conseil national de la Résistance).


 

ON AURA LES JOURS PEUREUX 

Le cynisme de la référence éhontée de M. Macron aux « Jours heureux » dans son ʺdiscours de guerreʺ du 13 avril dernier a été (à juste titre) largement commenté. On a hélas moins remarqué le discret mais non moins cynique pied-de-nez que M. Macron a réussi à envoyer en glissant seulement quatre phrases plus loin à la fin de la même allocution une seconde référence historique : « Nous tiendrons ». Autre guerre, et histoire toute autre. Ou comment une citation historique est conçue pour torpiller la précédente. Car c’est bien avec les mots de Clémenceau que notre amateur de carabistouille conclut son discours2. M. Macron se réfère au Clémenceau de 1918, celui qui allait bientôt marteler en grondant : « Je fais la guerre… je fais toujours la guerre… je continue de faire la guerre ». Le contexte importe : revenu au pouvoir fin 1917, alors que des grèves et des mutineries avaient jeté le doute sur l’unité guerrière, Clémenceau fit montre de sa poigne en menaçant les députés récalcitrants, en pointant les têtes qui dépassent, en pourchassant les traîtres présumés et les pacifistes supposés, qu’il traitait de « défaitistes ». En novembre 2018, alors qu’il rendait hommage au maréchal Pétain, M. Macron déclarait s’être lui-même « toujours opposé au défaitisme français ». Il assurait à cette occasion avoir « toujours regardé l'histoire de notre pays en face ». Quand M. Macron regarde l’histoire en face, c’est assurément en s’emplissant de la jouissance, indigne à sa fonction, d’en embrouiller la compréhension. M. Macron adore rendre l’histoire inintelligible en la décontextualisant. C’est la jouissance narcissique et perverse de celui qui aspire à dominer un peuple en le rêvant inculte.

La petite cuisine de mots de M. Macron traduit fort bien ce qu’Alain Damasio a décrit comme « une petite politique de la peur » en temps de confinement : il s’agit de « médiatiser sans cesse la menace et sa gestion dans le bon dosage entre foutre la trouille et rassurer. […] En passant, on détruit le code du travail […], on fait sauter tous les garde-fous sociaux, on appelle à la remobilisation générale pour le salut de l’économie, et hop, ça repart !3 » Ce que préfigure la nostalgie du gouvernement de choc de Clémenceau, c’est la tentation de la dictature à la mode républicaine, c’est le tracking, ce sont les jours peureux. Mieux vaut en être conscients. La peur sape les défenses immunitaires, biologiques comme politiques. La sidération et la peur sont des armes efficaces pour un pouvoir aux aguets capable de vouloir contrôler une société jusqu’à la nécroser.
 

QUAND L’ESPRIT FRANÇAIS SERVAIT L’EUROPE NAZIE

M. Macron aspire à embrouiller la mémoire collective. Le 17 mai, à Montcornet, c’est l’air de rien qu’il a neutralisé l’esprit de la résistance en prétendant l’exalter, en l’engluant sous une bonne couche d’ « esprit français » de mauvais aloi et de culte des chefs. Les appels réactionnaires à l’esprit français ont souvent pour première finalité celle de l’oripeau4 : ils ne traduisent pas une affirmation de la nation, dont ils sont le leurre ou le zombi. Ils peuvent être serinés de façon d’autant plus insistante qu’ils accompagnent l’abaissement et l’humiliation de la nation, sa vente aux intérêts d’une idéologie qui la dompte. Les propagandistes savent particulièrement bien tirer sur les ficelles colorées de l’esprit, de l’âme éternelle, des valeurs et de la tradition, pour donner le change au moment même où le pouvoir qu’ils servent livre l’intérêt national au hachoir des logiques du capital. Pour tout dire, la glorification de « l’esprit français » peut se chanter de façon d’autant plus tonitruante qu’elle dissimule la réalité d’une mise à l’encan de la souveraineté nationale. 

La période de la collaboration en fournit de précieux exemples. En même temps que les trompettes vichystes sonnaient l’heure du redressement moral du pays et de la Révolution nationale, placés sous les auspices d’un « esprit français » immémorial et quasi génétique, en même temps que la jeunesse était priée de redécouvrir « les antiques vertus qui font les peuples forts5», la sphère de la collaboration œuvrait à la « construction européenne ». L’Ordre nouveau était conçu à l’échelle du continent. Au printemps 1942, Pierre Laval déclarait souhaiter la victoire de l’Allemagne dans une guerre d’où « surgira[it]inévitablement une nouvelle Europe ». « Pour construire cette Europe, disait-il, l'Allemagne est en train de livrer des combats gigantesques. » Chantre d’ « une révolution d'où [devait] surgir un monde nouveau », enfumeur comme pas deux, Laval promettait en même temps l’éclosion d’ « une République plus jeune, plus humaine, plus forte ». Laval, celui qui vendait la France aux intérêts des nazis, ne s’interdisait pas, bien au contraire, de couvrir sa politique de « collaboration ouverte » d’oripeaux patriotiques et « républicains ».

Dès 1940, l’écrivain Drieu La Rochelle, autre thuriféraire de l’Ordre nouveau, avait vu dans la défaite la «certitude de l’Union européenne», gage d’un «bannissement probable de la guerre» tout autant que de «prospérité et de grandeur pour l’ensemble de la race blanche ». Au moins ce fervent européiste avait-il suffisamment la sincérité d’un authentique ʺcollaborationnisteʺ pour reconnaître que ce «nouvel horizon» signifierait que « le rôle de la France est terminé […] comme nation absolument autonome et souveraine. ». 

Voir à cet effet, la photo : Membres de la L.V.F visitant l’exposition « La Vie nouvelle ». Paris, Grand Palais, 1942 : https://www.grandpalais.fr/pdf/Dossier-Pedagogique-GRANDPALAIS-1940-1945.pdf et l’Inauguration de l’exposition, L’Illustration,11 avril 1942: https://www.grandpalais.fr/pdf/Dossier-Pedagogique-GRANDPALAIS-1940-1945.pdf

En 1941 et 1942, après le rodage des grandes expositions sur les juifs et la franc-maçonnerie, le collaborationniste Jacques de Lesdain organisa au Grand Palais à Paris deux expositions grand public sur l’Europe nouvelle, que les nazis appelaient Das Neue Europa.

Les attractions y étaient des maquettes et des visuels à la gloire d’une Europe unifiée, délivrée de ses frontières et de ses protectionnismes. Une Europe enfin ouverte à la libre-circulation de la marchandise et du capital, à grand renfort de camions, de trains rapides et d’Autobahnen.

C’est en faisant jouer cette ode à la modernité que le nouvel ordre nazi avançait sa promesse d’une libération des peuples. En cette époque, la fiction de l’avenir radieux du grand marché intégré, promu par des capitalistes des deux côtés du Rhin, coexistait avec la pénurie, avec les mesures d’exclusion, les dénaturalisations, les rafles, les internements et les convois de déportation.

Exposée aux murs du Grand Palais, une maquette dont Jacques de Lesdain était très fier montrait, à gauche, une Europe cloisonnée par les barrières douanières, autrement dit une juxtaposition de cellules dans lesquelles les peuples vivaient encagés, et à droite une Europe ouverte par la grâce de la vitesse des moyens de transports modernes couplée à l’abolition des droits de douane.

La matrice de ce didactisme un peu grossier n’était pas proprement nazie ou vichyste. Elle provenait des projets d'Europe économique que les milieux libéraux de l’entre-deux-guerres avaient promus avant de les voir bien vite sombrer. Le parlementaire anglais Clive Morrison-Bell était l’un de ceux qui menaient campagne dans les années 1920 pour la suppression des barrières douanières en Europe. Il avait voulu populariser cette cause en faisant promener d’une capitale à l’autre, à travers le continent, une carte en relief illustrant les "murailles douanières" qui enserraient les pays européens.

Cette maquette ambulante devait propager dans l’opinion l’obsession de l’emmurement qu’agitaient les libéraux. A ne présenter les États que comme d’ubuesques et minuscules territoires douaniers, on se refuse au fond à les reconnaître en tant qu’entités politiques historiquement constituées, ce qui est pourtant sans doute une condition nécessaire -mais pas suffisante- à l’existence de la démocratie. 

Voir la Carte de Clive Morrison-Bell:https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0305748817300981

Rendant hommage à de Gaulle, M. Macron déclarait : « De Gaulle nous dit que la France est forte quand elle sait son destin ». Laval aussi parlait de la « France forte ». Dans une Europe nazie. Que savait la France de son destin sous le gouvernement Laval ? Comprenait-elle s’il serait de servir l’Allemagne, ou « Notre Mère l’Europe » ? Le petit Jésus, ou bien le capital ? 

Voir cette carte postale, 1942: https://www.contrepoints.org/2013/03/13/118115-un-petit-vent-de-nimporte-quoi-au-parlement-europeen ou ce dessin de propagande paru dans Je suis partout, 20 décembre 1941 :https://www.cvce.eu/obj/dessin_de_propagande_paru_dans_la_revue_collaborationniste_je_suis_partout_sur_la_vision_fasciste_de_l_europe_unie_20_decembre_1941-fr-00460570-0f86-4bfd-93b5-85cc4ebb3c1b.html

 

 

« DE GAULLE NOUS DIT QUE… »

Un temps porté par les nazis, le grand rêve capitaliste d’ouverture des marchés fut relancé après-guerre. Raymond ARON constatait en 1948 que « l’idée d’Europe est à la mode », de « la propagande hitlérienne » à la « propagande des Nations Unies », traitée à quelques années d’intervalle par les «mêmes hommes». Walter Hallstein, un démocrate-chrétien allemand, fit partie de ces « mêmes hommes ». Ce juriste et professeur de Droit sous le IIIe Reich, avait appartenu à diverses organisations professionnelles nazies. Devenu après-guerre négociateur des modalités de la construction européenne pour la République fédérale d’Allemagne puis premier président de la Commission européenne (1958-1967), il oeuvrait au développement d’une Europe fédérale (plan HALLSTEIN)6, suscitant la vive opposition et un veto de de Gaulle. 

De ces multiples efforts, inrésumables ici, nous avons hérité à la fin du vingtième siècle de coupures libellées en euros, sur lesquelles on chercherait en vain les traces de l’ « esprit français » qui rend M. Macron si lyrique. Rayés des billets, les Berlioz et Debussy. Coupés des coupures, les Saint-Exupéry, Cézanne et Delacroix. Gommés des fafiots, les Voltaire, les Pascal et les Montesquieu. Effacés des liasses, les Pasteur, les Pierre et Marie Curie. Jarretés des talbins, Molière, Racine et Corneille. Biffé des biffetons, notre grand Hugo, Victor ! On n’y voit d’ailleurs pas un seul être humain, seulement des paysages éteints dignes d’un confinement, qu’aucun pèlerin ne parcourt, mais qu’enjambent les arches conquérantes de l’interconnexion générale. Une Europe pour les flux. Une Europe sans les peuples, toute entière offerte à la circulation du capital. 

Voir le Verso des coupures de 20 et de 500 euros de la première série, dessinée par Robert Kalina, 1996 : https://fr.vikidia.org/wiki/Billets_de_banque_en_euro

« De Gaulle nous dit que la France est forte quand elle sait son destin », dit M. Macron.

Et M. Macron, il nous dit quoi ? Que saurait il nous dire d’un peu clair, à présent, de sa propre vision du destin de la France ?

On se souvient certes de son discours très médiatisé à la Sorbonne, celui qui devait servir à ʺrelancer l’Europeʺ. C’était en septembre 2017. Il y parlait de la nécessité de poursuivre l’intégration européenne, suggérant même d’ « intégrer totalement » d'ici 2024 les marchés allemand et français. Il y laissait entendre qu’il rêvait d’une Europe fédérale, tout en soupirant au terme d’une heure et demie de monologue que ce qu’il proposait n’était « pas le fédéralisme »7

On se souvient aussi d’une formule absurde, formule de perlimpinpin s’il en est, que M. Macron n’employait pas pour la première fois mais répétait dans sa coronallocution du 12 mars : cette formule en toc d’une « France souveraine » dans une « Europe souveraine »8. Pourtant, il n’est point besoin de l’excellente culture générale que lui ont dispensé les brillantes écoles qu’il fréquenta pour être à même de comprendre que l’une exclue nécessairement l’autre. On se souvient de cette lutte inlassable, entamée par ses prédécesseurs -à l’exception de de Gaulle-, pour l’intégration européenne, … ou pour un État européen, … ou pour une Europe fédérale, enfin… pour une Europe unie, … mais à plusieurs vitesses…

Il y a plus d’un demi-siècle, de Gaulle ironisait déjà sur ce « volapük intégré ». Et Mendès-France (un bel « esprit français », sans doute supérieur à celui de M. Macron) refusait en 1957 de voter le « marché commun » : alertant sur les dumpings à venir, et sur le coup d’arrêt aux progrès sociaux qu’il pressentait, et sur l’abdication de la démocratie qu’il anticipait, il lâchait dans un magnifique discours prononcé devant l’Assemblé nationale9 l’avertissement du risque d’une dictature exercée par des « mécanismes économiques ». Mendès, partisan d’une « coopération fraternelle avec les autres pays européens », rejetait la supranationalité européenne. Il refusait de « défaire la France ». Il le faisait avec une vision du destin des peuples.

Mais quelle peut être la vision d’un M. Macron, président de la fin du capitalocène ? On finit par ne plus savoir de quoi il parle, et ne même plus comprendre ce que peut bien signifier le mot souveraineté dans son… esprit. Quelle est donc sa vision du destin de la France ?

Certes, on n’ignore pas la mission sacrée que la ploutocratie lui a confiée en le propulsant sur son trône : la promotion du marché et l’extension infinie du « libre-échange ». L’an dernier, alors qu’il apportait son soutien aux accords de libre-échange CETA et MERCOSUR, son ministre M. Lemaire, n’avait pas cillé en affirmant que c’est le « libre-échange » qui est le plus « efficace » contre le réchauffement climatique. C’est un sacré pro, ce gars. Comme son patron : ils osent tout. Envers et contre tout, toujours plus irréparables que soient les dégâts sociaux, économiques, écologiques et environnementaux, ils continueront. Si le Covid-19 avait pu réorienter, si peu que ce fut, leur mission (on n’ose parler de mandat), ils l’auraient claironné. Cela n’arrivera pas.

 

 

UNE CERTAINE IDÉE DE… DE GAULLE

Le 17 mai, M. Macron a lancé « une année de Gaulle ». Une telle farce ne doit à aucun prix être boudée. C’est assez beau de lancer bravement une « année de Gaulle », lorsqu’on trempe vraisemblablement au cœur du scandale Alstom, dont les Français ont pu subodorer l’ampleur, sans en connaître encore tout le détail. Car la justice est infiniment plus lente et entravée pour juger les décideurs en cols blancs que les gilets jaunes. Qui pense que de Gaulle eut pris part à la vente à la découpe du pays ? Eut-il donné son assentiment au démantèlement de l’un des plus grands (et des derniers) conglomérats industriels français, au profit de la multinationale américaine General Electric ? Eut-il trempé dans une affaire d’État qui mêle vraisemblablement impérialisme et ingérence, détournement de fonds publics, pacte de corruption et financement d’une campagne présidentielle ? 

On apprend le 20 mai 2020 que General Electric déconfine tout reste d’hypocrisie en démantelant un peu plus Belfort à la faveur du Covid-19. « Le scandale semble sans fin. Deux jours après le déconfinement, la direction du groupe américain » se propose « d’accélérer le programme de délocalisation de l’ingénierie et du commercial en Hongrie et en Pologne. Surtout, la direction se propose de déménager toutes les activités de maintenance et de réparation des turbines installées dans le monde, un des marchés les plus rentables du groupe, pour la confier à ses sites en Arabie saoudite et aux États-Unis.10 »

« Nous sommes en guerre », a dit et répété six fois M. Macron dans son allocution du 16 mars. Mais contre quoi ou contre qui ? Pour entamer « l’année de Gaulle », que M. Macron lise donc ce que de Gaulle pensait de l’impérialisme américain. Qu’il lise sa vision de l’indépendance économique de la France.

« Après avoir donné l’indépendance à nos colonies, nous allons prendre la nôtre. L’Europe occidentale est devenue, sans même s’en apercevoir, un protectorat des Américains. Il s’agit maintenant de nous débarrasser de leur domination. Mais la difficulté, dans ce cas, c’est que les colonisés ne cherchent pas vraiment à s’émanciper. Depuis la fin de la guerre, les Américains nous ont assujettis sans douleur et sans guère de résistance. »

« Les capitaux américains pénètrent de plus en plus dans les entreprises françaises. Elles passent l’une après l’autre sous leur contrôle. » « Il y a un véritable transfert de souveraineté. »

« Il devient urgent de secouer l’apathie générale, pour monter des mécanismes de défense. Les Américains sont en train d’acheter la biscuiterie française. Leurs progrès dans l’électronique française sont foudroyants. Qu’est-ce qui empêchera IBM de dire un jour : ʺNous fermons nos usines de France, parce que l’intérêt de notre firme le commandeʺ ? 

« C’est comme dans le monde communiste, où les pays satellites se sont habitués à ce que les décisions se prennent à Moscou. » (Et vlan !)

« Les vues du Pentagone sur la stratégie planétaire, les vues du business américain sur l’économie mondiale nous sont imposées. »

« Bien des Européens y sont favorables. De même que bien des Africains étaient favorables au système colonial : les colonisés profitaient du colonialisme. Les nations d’Europe reçoivent des capitaux, certes ; mais […] elles reçoivent aussi des ordres. Elles veulent être aveugles. Pourtant, à la fin des fins, la dignité des hommes se révoltera. 11»

 

TRAVAILLER, SE TAIRE : UN VICHYSME

Quand un de Gaulle était capable de prévoir et de comprendre la révolte de la dignité des hommes contre la domination, M. Macron, lui, préfère n’y voir que vétille ou récrimination. Ce 1er mai, son cynisme et son goût pour la provocation s’étaient exprimés à la population confinée par cette formule où il assimilait les revendications des travailleurs à des «chamailleries». Ce fut sa façon de commémorer le second anniversaire de la joyeuse et pétillante équipée de son acolyte, le taquin M.Benalla. 

À Montcornet, le voici à nouveau en représentation, réprouvant les « discordes accessoires » et les « désaccords souvent trop vétilleux » qui troublent la « cohésion sociale ». Ce vocabulaire policé est censé lui donner la distinction de celui qui a de la hauteur de vue. En réalité, il joue l’enfant de chœur. On croirait entendre la prose de premier de la classe du produit d’une quelconque Institution Notre-Dame-de-la-Pruderie-bien-affectée. Cette façon doucereuse de considérer le monde respire le déni. Ce style faussement précautionneux est plus qu’un brin hypocrite, dans la bouche de celui qui est aux commandes d’un système de répression En Marche ! toujours plus violent contre ses opposants.

Revenons une dernière fois sur ces années 1940 si chères à M. Macron. Dès 1940, à l’heure de la Révolution nationale et de la collaboration, le nouveau régime et ses chiens de garde avaient signifié leur extrême intolérance à la critique, à la contradiction, à toute forme de résistance. 

Voir l’affiche de propagande maréchaliste. “Notre Chef a la volonté de rétablir une France nouvelle. Suivons-le. Taisons nous”, 31 x 40: https://argonnaute.parisnanterre.fr/ark:/14707/a011425041067ZD7AGR et l’affiche “FRANÇAIS QUI VOUS PLAIGNEZ n'oubliez pas que dans des conditions difficiles le Maréchal travaille pour préparer à la France une Paix...”, 39 x 59, 1940: https://www.bibliorare.com/wp-content/uploads/catalogue/pdf/cat-vent_collin9-04-2013-cat.pdf
 

« CRITIQUER. RECRIMINER.

C’est agir sciemment contre la France et inconsciemment contre soi-même. »

« Le temps des discussions sur la place publique est passé. Les mots nous ont assez fait de mal. Ce sont des actes qui relèveront la France. TRAVAILLER, SE TAIRE, c’est collaborer à l’œuvre commune d’où sortira une France pure ».

Cette édifiante mise en garde, par ailleurs maintes fois reproduite et affichée, fut adressée à ses lecteurs le 7 décembre 1940 par un journal aux ordres du pouvoir, L’Opinion du Sud-Est. Dans les mêmes colonnes, deux mois plus tôt, un chroniqueur écrivait ces mots :

« J’ai entre les mains, l’autre jour, une petite feuille que des lâches glissent dans les boîtes aux lettres, quand on ne peut les surprendre. Il s’agit d’un texte polycopié, où l’on injurie le chef de l’Etat (…) C’est agir contre la France que de tenter de semer le doute, la discorde, quand tous ont tant besoin du grand honnête homme qui dirige nos destinées. »

Ce chroniqueur zélé venait d’y commenter les actions d’un groupe de lycéens niçois qui diffusaient des papillons hostiles aux forces de l’Axe. Cette jeunesse résistante y était renvoyée à l’inconséquence puérile des « exaltations » et de l’« esprit d’aventure » qui poussent au rêve « d’aller se battre jusque chez les Zoulous »12. On connaît ces vieilles techniques qui infantilisent et folklorisent les actes de résistance afin de les dépolitiser pour mieux disqualifier l’adversaire. 

Voilà un langage qui, toutes proportions gardées, rappelle sans doute beaucoup de souvenirs aux Français des années 2017 à 2020, en particulier ceux qui, dans les « quartiers » et dans les rues, font régulièrement les frais des doctrines de maintien de l’ordre en vigueur et de l’usage ahurissant d’armes de guerre par les forces de l’ordre. C’est à vrai dire un langage assez approchant de celui du préfet de police de Paris, M. Lallement, qui lançait sèchement à une Parisienne cette phrase de guerre civile : « Nous ne sommes pas dans le même camp, Madame ».

Début avril 2020, le même agaça encore davantage en déclarant que « ceux qu'on trouve dans les réanimations » sont ceux qui n’« ont pas respecté le confinement ».
 

«  ILS BOMBINENT DANS LE VIDE »

M. Macron : ce 17 mai 2020, vous avez voulu célébrer de Gaulle, « colonel, général, chef de la France libre, président de la République ». Si l’objectif était de vous identifier au rôle, renoncez ! La cause est perdue. On vous a suffisamment entendu dire et répéter que nous étions en guerre, mais vous n’êtes ni colonel, ni général, et vous ne vous y entendez pas non plus dans les questions d’ « intendance » (nous nous souviendrons de la pénurie prévisible de masques, de gel, de blouses dans les hôpitaux, qui est une sacrée illustration de l’inefficience du marché prétendument « libre »).

Vous n’êtes pas non plus « chef de la France libre », vous qui laissez la France dans le giron de l’OTAN, vous qui la laissez à la merci des Six pack, Semestre européen, GOPE et autres camisoles ordolibérales, trésors de l’inventivité perverse qui mécanise la soumission des peuples pour le plus grand bonheur des capitalistes.

Savez-vous ce que disait de Gaulle des hommes de la Commission européenne ?

« Ce ne sont pas des élus, ce sont des gens qui ne relèvent de personne. Ils n'ont que la responsabilité des propos qu'ils tiennent, ils bombinent dans le vide, comme la coquecigrue de Rabelais. »

Vous le voyez bien. Ce costume de « président de la République » est décidément bien trop grand pour vous. Vous y flottez. Vous ne créerez pas de diversion en embarquant de Gaulle dans vos gesticulations face à la crise sociale et écologique qui n’en finit plus de monter, hélas ! Face à un état d’urgence sociale et écologique, vous ne vous préoccupez que de rivaliser avec Mme Le Pen, jusque dans vos entreprises respectives d’annexion de la mémoire gaulliste. Souhaitez-vous vraiment vous mesurer à de Gaulle ? En ce cas, vous qui nous prétendez ʺen guerreʺ (contre un virus ?), sortez du flou ! D’ici quelques jours, vous n’allez pas pouvoir vous retenir de commémorer l’Appel du 18 juin. Dites-nous donc alors, car nous en sommes curieux, quels sont selon vous ces « gouvernants de rencontre » qui « ont pu capituler, cédant à la panique, oubliant l’honneur, livrant le pays à la servitude » ? Dites-nous donc quelles seraient aujourd’hui, dans « l’univers libre », les « forces immenses » qui « n’ont pas encore donné » ? Quelle est votre vision du « destin du monde »13 ?

Nous vous voyons encore louvoyer et n’avoir qu’une idée en tête, celle pour laquelle vous avez été depuis le début hissé à votre place : le retour à « l’anormal ». Vous aussi, vous bombinez dans le vide. 

29 mai 2020

 

* Enseignant


 

LISTE DES ILLUSTRATIONS ACCOMPAGNANT LA LECTURE DE L’ARTICLE :

1. Membres de la L.V.F visitant l’exposition La Vie nouvelle. Paris, Grand Palais, 1942 :  https://www.grandpalais.fr/pdf/Dossier-Pedagogique-GRANDPALAIS-1940-1945.pdf

2. Inauguration de l’exposition La Vie nouvelle au Grand Palais, L’Illustration, 11 avril 1942:https://www.grandpalais.fr/pdf/Dossier-Pedagogique-GRANDPALAIS-1940-1945.pdf

3. Carte de Clive Morrison-Bell:https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0305748817300981

4. Carte postale, 1942: https://www.contrepoints.org/2013/03/13/118115-un-petit-vent-de-nimporte-quoi-au-parlement-europeen

5. Dessin de propagande paru dans Je suis partout, 20 décembre 1941.:https://www.cvce.eu/obj/dessin_de_propagande_paru_dans_la_revue_collaborationniste_je_suis_partout_sur_la_vision_fasciste_de_l_europe_unie_20_decembre_1941-fr-00460570-0f86-4bfd-93b5-85cc4ebb3c1b.html

6. Verso des coupures de 20 et de 500 euros de la première série, dessinée par Robert Kalina, 1996 :https://fr.vikidia.org/wiki/Billets_de_banque_en_euro

7. Affiche de propagande maréchaliste. “Notre Chef a la volonté de rétablir une France nouvelle. Suivons-le. Taisons nous”, 31 x 40:https://argonnaute.parisnanterre.fr/ark:/14707/a011425041067ZD7AGR

8. Affiche de propagande maréchaliste. FRANÇAIS QUI VOUS PLAIGNEZ n'oubliez pas que dans des conditions difficiles le Maréchal travaille pour préparer à la France une Paix...”, 39 x 59, 1940:https://www.bibliorare.com/wp-content/uploads/catalogue/pdf/cat-vent_collin9-04-2013-cat.pdf

 

Notes :

1 Voir l’article : « Un esprit français aux relents pétainistes. »

2 Le portrait de Clémenceau figure en bonne place dans une galerie particulière de «l’esprit français» très prisée des gens de pouvoir ayant le culte d’une autorité qu’ils ne possèdent pas naturellement. M. Macron a cela en partage avec M. Valls. Tous deux sont des admirateurs déclarés de Georges Clémenceau, que la classe ouvrière de son temps surnommait le briseur de grèves, le roi des mouchards, le sinistre de l’intérieur, ou encore le bourreau des travailleurs.

3 Alain Damasio : « Coronavigation en air trouble (2/3): petite politique de la peur », 29 avril 2020.

4 Oripeau : à entendre dans son sens ancien de mince feuille de laiton ou de cuivre battu pour imiter l'or et le bronze antique ; dans sons sens dérivé de l’étoffe brillante, imitant le tissu d’or, qui fait un certain effet, vue à distance ; dans le sens figuré, enfin, d’une chose sous l’éclat apparent de laquelle il n’y a rien de solide.

5 « Ces vieilles traditions qu'il faut maintenir, ces jeunes ardeurs qui communieront dans un zèle nouveau, forment le fond de notre race ». Philippe Pétain, le 11 juillet 1940.

6 La biographie de Hallstein, classé parmi les « pères fondateurs » de la construction européenne a évidemment été dûment « toilettée » des éléments historiques dérangeants sur la page de la Commission européenne : https://europa.eu/european-union/sites/europaeu/files/docs/body/walter_hallstein_fr.pdf

8 « Nous devons […] construire plus encore que nous ne le faisons déjà une France, une Europe souveraine ».

11 Charles de Gaulle, 4 janvier 1963, extrait de Alain Peyrefitte, C’était De Gaulle, T.2, pp.15-16.

12 L’Opinion du Sud-Est, 12 octobre 1940. 

13 Charles de Gaulle, extraits de l’Appel du 18 juin et de l’ʺaffiche de Londresʺ, juin 1940.

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5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 20:56

Après une trentaine d’années de saccage du système d’éducation nationale et de concentration de la propriété, en particulier dans le domaine médiatique, beaucoup de Français, et en particulier les plus jeunes, ont perdu le fil de l’histoire et on peut donc essayer, à coup de moraline, de simplifications et de manipulations, faire dire à l’histoire ce qu’on veut pour justifier le présent, sans que le pouvoir n’ai trop à craindre de se heurter à une résistance organisée. Le peuple peut paraître désorienté, voire hébété. D’où l’impérieuse nécessité de ré-alphabétiser et de repolitiser. Qui rejoint le besoin exprimé depuis au moins deux ans dans les masses de changer de système et de renverser un régime sans plus aucune légitimité. Ce à quoi participe à nos yeux le présent article et celui qui suit du même auteur.

La Rédaction


 

Commémoration du 80e anniversaire de la bataille de Montcornet


 

Un « esprit français » aux relents pétainistes

-

Juin 2020


 


 

Jean-Luc Quilling*


 

Les procédés scabreux des tripoteurs de l’histoire et des tricoteurs de mémoire sont lassants. Tout particulièrement lorsqu’ils sont le fait d’un homme qui, de son propre aveu, est arrivé aux responsabilités suprêmes « par effraction ». M. Macron reconnaissait en 2018 être « le fruit d’une forme de brutalité de l’histoire » : c’est peut-être par effet de retour qu’il aime brutaliser l’Histoire de la même façon qu’il brutalise la société. 

M. Macron continue. Toujours dans la trace de M. Sarkozy, qui trouvait futé de détourner la mémoire de Guy Mocquet et celle du plateau des Glières, il remet le couvert. Il a récemment instrumentalisé l’héritage des Jours Heureux. Ce 17 mai 2020, commémorant le 80e anniversaire de la bataille de Montcornet, le voici célébrant le général de Gaulle qui, selon lui, « incarne l’esprit français ». S’il est un type de masque pour lequel on ne craint pas de pénurie, c’est bien le sien : un masque de théâtre.


 

BONNES ET MAUVAISES COMMUNAUTÉS

Comment M. Macron ose-t-il poser en héritier de la France Libre sans condamner son ministre de l’Éducation, publiant pour ses fonctionnaires un document aux relents de manifeste raciste ? Il s’agit d’un texte destiné à préparer l’ « accueil » des élèves qui retourneraient aux écoles, dont la lecture livre l’aperçu saisissant d’une version particulièrement nauséabonde de l’ « esprit français » qui a cours au sein du pouvoir. Titrée « Coronavirus et risques de repli communautaire »1, cette fiche identifie implicitement le virus et certaines catégories de la population française.

Il s’y développe également une prétention proprement totalitaire, en ce qu’on y désigne l’État comme l’unique représentant des valeurs sociales, de la définition de ce que doit être une « communauté », et de la vérité elle-même. On y assimile tout propos critique à un « trouble à l’ordre public » méritant sanction. On y renvoie toute opposition à de la « désinformation » et au « complotisme ». Ce texte, non seulement attise les suspicions, mais il appelle à la délation jusque dans les cours d’école. 

Voilà qui justifie un doute raisonnable quant à la coloration de l’« esprit français » que M. Macron exalte en se servant de la figure de de Gaulle. Un « esprit français » qui, bien plus que de Gaulle, rappelle Pétain : « La France nouvelle réclame des serviteurs animés d’un esprit nouveau », suffisamment français et loyaux 2. N’est-ce pas là une ambition qui correspond parfaitement à l’ « esprit » de la fiche publiée par l’Education nationale, qui en appelle aux dévoués serviteurs de l’État pour faire la distinction entre « bonnes » et « mauvaises » « communautés »3 ? Ce texte abject, par sa façon de diviser la population, d’opposer et d’essentialiser un « nous » et un « eux », vérifie l’achèvement de cette tendance qu’on nomme, depuis des années, lepénisation des esprits

 

TOUTE-EN-MACRON : LA VÉRITÉ PYRAMIDALE

C’est pourtant M. Macron qui twittait, le 7 novembre 2018, en lettres capitales, « STOP AUX RACCOURCIS » ! Ce n’est pas un STOP qui s’applique au « projet réactionnaire » de son ministre Blanquer, dénoncé récemment par la tribune du « groupe Grenelle » comme détournant le « système éducatif de ses fondements républicains4 » ? Le « groupe Grenelle » est sans doute un groupe dangereux de haut-fonctionnaires gauchistes qui menacent la cohésion nationale, et qu’il faudrait assurément tout entier ficher S.

Mais M. Blanquer n’est ni un électron libre, ni un trublion. M. Macron avait prononcé, le soir même de son élection, le discours annonciateur où il pointait de son doigt impatient les ennemis à vaincre. Il y dénonçait les « extrêmes », les « divisions », le « mensonge » et même l’ « ironie », qu’il opposait à sa personne, source d’amour et de « Vérité ». Une Vérité très inquiétante car, si elle ne nécessite aucune définition, elle exige la « ferveur »5. Il eût fallu remonter loin dans les archives pour retrouver un pareil manichéisme et un tel goût pour l’essentialisation, dignes d’un temps de guerre 6.

On connaît, depuis des mois, l’obstination de M. Macron à prétendre dicter quels journaux il faut lire, à légiférer pour frapper les discours dérangeants qu’il voudrait faire assimiler, comme Trump, à des « fake news », à faire tabasser et gazer les manifestants. De la loi anti-manifestants à la toute neuve « loi Avia », on connaît son goût pour les lois scélérates. Fidèle à son discours de la pyramide du Louvre, que certains avaient trop vite trouvé creux ou insipide, M. Macron n’a jamais de cesse de vouloir imposer sa vérité au pays tout entier. Sans doute tient-il cette étrange Vérité nichée dans ses profondeurs intimes pour de l’« esprit français » ?


 

LE PASSÉ TRÈS VICHYSTE DE L’ « ESPRIT FRANÇAIS »

C’est un concept un peu fumeux, l’ « esprit français ». Il était très prisé d’un pétainiste comme Yves Bouthillier. Bouthillier avait d’abord fait partie du cabinet Reynaud en 1940. Il s’y opposait, avec le « clan des mous », à ceux qui, comme de Gaulle, voulaient poursuivre la lutte contre l’Allemagne nazie. Il fut ensuite ministre sous Vichy, et fervent collaborateur. Lorsqu’après-guerre il défendit le maréchal Pétain dans son livre Le Drame de Vichy, Bouthillier se référait à « l’esprit français » : « l’esprit français » dont, écrivait-il, nous avons besoin de « tous les plis », tant il est vrai que « le sentiment de ces choses » continue de nourrir « le culte qui demeure pour le prisonnier de l’île d’Yeu ». 

Voir à cet égard l’affichede propagande maréchaliste. "Etes-vous plus Français que lui ?", 35 x 50, 1943 : http://museedelaresistanceenligne.org/media6476-Affiche-de-propagande-Etes-vous-plus-FranA

 

On se souvient de M. Macron défrayant la chronique, en novembre 2018, lorsqu’il saluait la mémoire du « grand soldat » Pétain. Il honorait le Pétain de la Première Guerre mondiale à qui nous devions, disait-il, « la victoire », « la victoire d'une nation combattante », tout comme il honore aujourd’hui un de Gaulle, qui incarne « la France forte » qui porte en elle « les germes des victoires à venir ». À ce jeu, M. Macron renoue en quelque sorte avec la mémoire pétainiste d’après-guerre : au moment du procès du Maréchal, sa défense s’efforçait déjà de réconcilier les figures de Pétain et de Gaulle, censés s’être partagé les rôles face à l’occupant, le premier tenant notre bouclier avec fermeté et abnégation, quand le second se chargeait de la gloire par le glaive. C’est d’ailleurs ce qu’on a appelé « le mythe du glaive et du bouclier ».

L’académicien et romancier Henry Bordeaux, pétainiste de choc et fervent partisan de la Révolution nationale, aimait aussi célébrer « l’esprit français » qui « nous aidera au redressement national ». « L’esprit français », qui « a résisté à tous les malheurs », qui « a souri, et même ri, jusque dans la défaite et la misère »7. On ne peut tout de même pas croire que ses plumitifs y aient pensé, mais c’est drôle comme ce langage ressemble à une phrase prononcée par M. Macron sur « l’esprit français » qui « jamais ne meurt même quand l’espoir est vaincu » , « L’esprit français qui jamais ne se résout à la défaite». Un vrai parfum d’époque. Alors que la France était occupée, et sa population violentée, Henry Bordeaux faisait partie de ce petit monde d’hommes de lettres qui animaient la vie culturelle de conférences à succès dans lesquelles on se gargarisait du maintien de « l’Esprit français », censé ruisseler imperturbablement de nos anciens fabliaux jusqu’à Chamfort, et de Molière jusqu’à Vichy. Dans l’après-guerre, Bordeaux, qui avait échappé à l’épuration, adhérait à l'Association des amis de Robert Brasillach, fusillé à la Libération pour faits de collaboration. Et c’est sans doute son attachement viscéral à l’« esprit français » qui le poussa encore, dans le dernier tome de ses Mémoires, à accuser de Gaulle d’avoir été l’homme de la division.

 

CONTRE « LES INFLUENCES NOCIVES »

Georges Burdeau était un juriste qui oeuvrait à justifier les lois antisémites du régime de Vichy. Dans son « Cours de droit constitutionnel », il désignait le « redressement de l’esprit public » comme la « tâche la plus urgente car c’est d’elle que dépendent tous les aspects du redressement national. » « Il faut éliminer ou mettre hors d’état de nuire, expliquait-il, les éléments étrangers ou douteux qui s’étaient introduits dans la communauté nationale. » Burdeau estimait que :

« la sauvegarde de l’esprit français exige la mise sur pied de tout un système de défense contre les influences nocives, de protection et d’encouragement au profit des éléments sains. » 

Il en concluait que le statut des juifs s’inspirait d’une simple « constatation » : étant donné « ses caractères ethniques, ses réactions, le juif est inassimilable. Le régime considère qu’il doit être tenu à l’écart de la communauté française. »

Voici venu le moment de repenser à ce document élaboré par le ministère Blanquer sur « l’accueil » des enfants à l’école. Le moment d’y lire le passage précis où l’on y évoque les bonnes « communautés » françaises, celles qui sont «anciennes et expriment le lien social». Le moment d’observer la façon d’y prescrire aux enseignants les « conduites à tenir » afin d’« alerter » les autorités sur la base de ʺconstatationʺ de certaines ʺréactionsʺ qui représentent « une menace pour la cohésion sociale en France ». Le rapprochement est troublant. L’ « esprit français » est un concept un peu torve. 

L’histoire de Vichy regorge dès ses débuts d’« esprit français ». Il était alors très invoqué, comme un exorcisme ou une chimère. Au moment de l’armistice de 1940, la presse aux ordres se courbait plus bas que terre pour chanter les louanges de Pétain, paré de « toutes les vertus guerrières et civiques », seul capable d’ « unir tous les citoyens » et de les aider, « dans le malheur », « à perpétuer l’esprit de la France »8. Le Front populaire, parce que tenu pour responsable de l’effondrement moral du pays et de la défaite, se retrouvait condamné à une véritable déchéance nationale : 

« la légendaire clarté de l’esprit français s’est laissée voiler par des nuées de théories impossibles à assimiler par le caractère français ». 

Coupable de « folle négligence des valeurs françaises »9, le Front populaire était interprété comme un règne de la pègre étrangère, de la juiverie et des métèques. Cela ne sent pas toujours très bon, l’« esprit français ». Et ce n’est décidément pas, en définitive, la formule la plus convenante à employer pour qui souhaiterait transmettre aux jeunes générations une idée de ce que purent être le ressort du refus gaullien ou la substance de l’esprit de résistance.


 

LES RACINES CHRÉTIENNES

En 1940, lorsque le redressement national et spirituel permettait un retour au premier plan de l’Eglise, l’esprit français se confondait avec l’identité chrétienne de la France10. C’est Dieu lui-même qui avait permis la défaite pour sauver la France moralement. La presse confessionnelle catholique, avec un goût évident de revanche sur la loi de 1905, s’associait de tout cœur à la Révolution nationale : « l’esprit de sacrifice se substituant à l’esprit de jouissance, l’esprit de service à l’esprit de revendication, l’esprit d’effort à la facilité égoïste : tel est le programme que le maréchal Pétain a assigné à la France comme la condition de sa résurrection. Nous catholiques, nous entrons DE PLAIN PIED DANS CETTE ŒUVRE de reconstruction. Ce langage est le nôtre. Ces mots sonnent chrétien. 11»

Ne sonnent-ils pas chrétien, les mots de M. Macron, qui ne manque pas d’arroser les « racines chrétiennes de la France », ou qui confesse dans la nef du collège des Bernardins qu’il veut «réparer» le lien « abîmé » entre l'Église et l'État ? En 1940, les milieux cléricaux considéraient la laïcité comme un poison qui avait « envahi l’organisme », estimant que le « retour à la santé » nécessitait l’expulsion du « dissolvant mortel » ; « le laïcisme est le venin qui nous tue » ; « Il est grand temps de réunir ce que le laïcisme avait séparé : l’Ecole et Dieu, l’État et Dieu, la Religion et la Société.12 » Peut-être est-ce pénétrée d’un esprit comparable que Mme Tiphaine Auzière, belle-fille de M. Macron, se lance aujourd’hui dans la création d’un lycée catholique hors-contrat -dans le XVIe arrondissement de Paris- et d’une prépa privée du même nom (on est tenté de dire : de la même ʺmarqueʺ) : Autrement 13. Un tel nom pour désigner un établissement de grande tradition conservatrice, cela sent en tout cas le gag disruptif à plein nez.


 

LE CULTE DU CHEF

C’est une façon singulière de commémorer la Résistance que celle de M. Macron : ce sont les mots « armée », « chef », « colonel », « général » qui, associés à « président », saturent son discours. Noyé parmi eux, le terme de résistance est passé en programme essorage. Dans la bouche de M. Macron, la résistance finit toujours par se comprendre comme une obéissance. Le discours de Montcornet permet de célébrer l’honneur de l’armée et de son commandement, et surtout les vertus du dévouement et de la discipline militaire 14. En réalité, ce n’est pas l’esprit de résistance que l’on célèbre, mais la nécessité, universelle et intemporelle, de s’en remettre aux chefs, de se soumettre au chef. 

« Et maintenant, Français, silence dans les rangs. Garde-à-vous. Obéissez à celui qui commande, qui sait commander et qui en a le droit.» 

Cette mise en garde provient d’un article titré « OBÉIR », paru dans le journal catholique L’Éveil, … le 14 décembre 1940. On est tenté de dire qu’elle pourrait résumer, condenser et expliciter l’intention profonde de l’allocution sur de Gaulle à Montcornet. En décembre 1940, « celui qui commande, sait commander et qui en a le droit », ce n’est bien sûr pas de Gaulle. C’est Pétain, ce « Maréchal notre père», « l’incarnation des vertus méconnues de la race15 ». Quelques mois plus tôt, alors que se préparait l’entrevue de Montoire entre Pétain et Hitler, l’Éclaireur de Nice, publiait en première page une photo de Pétain légendée « LE SAUVEUR », complétée la semaine suivante par un encadré sur les « Caractères du génie français. LE CHEF : PETAIN». Cette mise en condition psychologique de la population constituait un assez joli tour de passe-passe : c’est au moment où le pays se soumettait pleinement à l’occupant et qu’on préparait les esprits à la collaboration, que la propagande se boursouflait d’ « esprit français », de « saines vertus » militaires, et de culte du Chef. 

Il est, reconnaissons-le, relativement habile de célébrer l’officier de Gaulle qui aurait été résistant dès mai 40 par la grâce d’un « esprit français », typique de la « grandeur d’âme » cultivée dans l’armée. Cela atténue l’extrême singularité du de Gaulle devenu le mois suivant un authentique désobéisseur, un dissident. C’est minimiser tout ce que l’acte de résister a, justement, de socialement incompréhensible, et dont l’ « esprit français » ne peut rendre compte. 

Exilé à Londres, d’où il lança ses appels à résister, de Gaulle n’avait réussi à rallier que 7 000 hommes fin juillet, c’est-à-dire deux mois après Montcornet. Celui dont l’épée était alors bien courte fut rapidement dégradé et condamné à mort par contumace pour trahison et désertion (le 2 août), par volonté des tenants d’un certain « esprit français ». Parce que de Gaulle ne s’était pas soumis au Chef, justement ! Il était entré en Résistance. Cela supposait non plus d’obéir, mais de s’opposer.


 

OPÉRATION RÉSILIENCE : S’ADAPTER À TOUT ?

Ce que promeut M. Macron, en réalité, ce n’est pas la résistance, mais la résilience. Le nom de code a d’ailleurs été lancé le 25 mars, à Mulhouse : « Nous sommes en guerre et face à ce qui se profile, […] j'ai décidé […] de lancer l'opération Résilience.» Ce mot en vogue qui est désormais surutilisé, est repris dans l’allocution du 13 avril. Terme flou par excellence, la résilience désigne « un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l'événement traumatique de manière à ne pas, ou plus, vivre dans le malheur et à se reconstruire d'une façon socialement acceptable 16 ».

Mais celui qui « résiste » est un inadapté. Le résistant est justement quelqu’un qui ne peut se résoudre à « prendre acte » de l’évènement traumatique, quelqu’un qui ne parvient pas « à se reconstruire d’une façon socialement acceptable ». « Un raté », selon de mot d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie, c’est-à-dire une personne qui entre en rupture avec les idées communément admises. Cela lui vaut la mise au ban : il devient un intouchable, un paria. Entre 1940 et 1944, il est assimilé à un conspirateur, à un malfaiteur, à un terroriste. Daniel Cordier, résistant et ancien secrétaire de Jean Moulin, déclarait dans une interview, il y a plus de vingt ans :

« La France n’a pas été résistante et la Résistance n’est pas un acte national. » 

« Et, par conséquent, poursuivait-il, bien que de Gaulle ait imposé Moulin au Panthéon pour en faire un héros national, Moulin n’en est pas un. […] C’est très limité, très étroit. »

« Les Français n’ont aucune raison de se reconnaître en lui puisqu’ils n’ont pas adhéré à sa cause. 17»

Au fond, à entendre M. Macron, le Covid-19, ce serait un peu comme en 40 ! Une glorieuse défaite. Unie derrière son président, son armée et ses chefs, la population frappée par l’épreuve saura se montrer ʺrésilienteʺ. Ne s’agirait-il que d’adaptation 18 ? Mais à quoi faudrait-il s’adapter au juste, et jusqu’où le peut-on ? Il serait bon de le dire. Est-il question de s’adapter, encore, à la dictature exercée par les multinationales, par le « marché », ou la finance ? De se plier, toujours, à la religion de la croissance et du PIB? C’est-à-dire, au fond, s’adapter à la mise en extinction du vivant, s’adapter plus que jamais au capitalocène et à son issue sinistre.

Pétain faisait « don de sa personne » à la France pour « atténuer son malheur ». Sa promesse était bien, au fond, celle d’une sorte de résilience, d’adaptation à tout prix, y compris et surtout à tout ce qui répugne. En ce temps-là, on parlait plus religieusement de rédemption. La rédemption par le travail et par l’obéissance au chef devait racheter le peuple qui avait beaucoup fauté entre 1789 et 1936. La réaction et la collaboration pouvaient apparaître comme les voies permettant de se reconstruire d’une façon socialement acceptable, de manière à ne plus vivre dans le malheur. C’était faire passer le conformisme et la soumission à la fatalité apparente pour un chemin de sagesse. L’effet de sidération produit par la crise sanitaire et le confinement est-il l’occasion rêvée pour exiger du peuple qu’il se rachète de ses errements en gilets jaunes et de son indocilité lors des grèves contre la réforme des retraites, au prix d’un bon tour de vis, de pertes de libertés et de tracking ?

Le déclic extraordinaire qui fait basculer en résistance ne s’active pas en invoquant le conformisme d’un lointain « esprit français » que M. Macron fait mine de croire « résistant » par la magie d’une sorte d’atavisme. Ce n’est pas la « flamme de la résistance » que porte M. Macron, mais la flemme de la résilience. Sur un plan psychanalytique, on dirait peut-être que c’est sa peur des résistances qui le fait rêver d’une France résiliente, comme en rêvaient sans doute les réactionnaires vichystes. 

De Gaulle n’a pas été le chef de la résilience. La France et sa population peuvent respirer dans leur Histoire un air vif. Le prétendu second souffle du quinquennat de M. Macron, lui, n’est qu’une exhalaison d’esprit confiné et rance.

 

18 mai 2020

 

* Enseignant

 

Notes :

1 La fiche n’est désormais plus « accessible » sur le site Eduscol, mais au jour de la rédaction du présent article (18 mai) elle restait consultable sur :https://www.ac-paris.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2020-05/fiche-replis-communautaires_1280695.pdf

2 « La révolution par en haut, comme on l'a appelée, descendra de proche en proche jusqu'aux assises mêmes de l'Etat et de la nation. La France nouvelle réclame des serviteurs animés d'un esprit nouveau, elle les aura. » Philippe Pétain, 13 août 1940.

3 On pourra y contempler ce chef d’œuvre de provocation, cynique et hypocrite : « Le communautarisme peut être […] considéré comme une menace pour la cohésion sociale en France », puis dès la phrase suivante : « À l’inverse, ʺles communautésʺ en France sont anciennes et expriment le lien social. »

4 Tribune : Des hauts fonctionnaires du ministère dénoncent le projet réactionnaire de JM Blanquer http://www.cafepedagogique.net/LEXPRESSO/Pages/2020/05/14052020Article637250435761243497.aspx

5 Voir un précédent article : « Toute-En-Macron : la Vérité révélée ? Retour sur le discours de M. Macron au Carrousel du Louvre. Du « mensonge » de la politique à la « Vérité » de la gouvernance ». 18 mai 2017.

6 Le 7 mai 2017, M. Macron réclame l’unité, « l’engagement de chacun », l’engagement et les efforts de tous, au nom d’une « Vérité » qu’il l’incarne. Cette thématique se décline dans un environnement lexical de mobilisation et de combat. M. Macron n’en appelle pas à la raison et au discernement mais à la « ferveur », qu’il convoque trois fois tout au long de son discours, afin de «porter» cette impérieuse « Vérité. » Celui qui avait déjà confessé qu’il ne reniait pas « la dimension christique » achève ce soir-là son discours par une embarrassante promesse, messianique et fusionnelle : « Je combattrai pour vous contre le mensonge » ; « je vous servirai avec amour ».

7 Les Murs sont bons, publié en 1941.

8 L’Eclaireur de Nice, 21 juin 1940 (veille de l’armistice).

9 L’Éclaireur de Nice, 28 juin 1940 (les jours suivant l’armistice).

10 « Une seule doctrine a pu faire échapper l’humanité à ces alternances d’anarchie et d’oppression que le Maréchal dénonçait... celle de la France d’autrefois. » C’est à « la solution chrétienne […] que la Révolution nationale doit ramener l’esprit français. » Ainsi s’exprimait Jean Le Cour Grandmaison, dans sa Critique des idéologies de l’époque révolutionnaire, publiée en août 1943. Après avoir voté les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940, Le Cour Grandmaison avait été choisi par le régime comme membre du Conseil national qui devait œuvrer au redressement de la France après la défaite.

11 « La Révolution à faire », Le Clocher de Saint-Barthélemy, N° 204 de novembre 1940.

12 Ibid.

14 « L’armée française avait des failles, c’est vrai, mais elle ne manqua ni de courage, ni de grandeur d’âme. » Emmanuel Macron, 17 mai 2020. Il serait temps que M.Macron veuille bien lire sérieusement L’Étrange Défaite de Marc Bloch, et Premier combat de Jean Moulin.

15 Le Progrès provençal, 29 juin 1940, soit quelques jours après la signature de l’armistice.

16 Source : Wikipédia.

17 Interview au Monde, 24.04.1999.

18 Depuis longtemps, le psychiatre Serge Tisseron met en garde contre l'abus de langage qui consiste à nommer résilience, tout comportement ou réaction adaptative, sans distinction aucune.

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3 juin 2020 3 03 /06 /juin /2020 20:31

De force d’avant-garde disciplinée engagée dans la lutte pour une nouvelle société en rupture avec le capitalisme, en France comme dans de nombreux autes pays, la gauche institutionnelle dans ses diverses structures a eu tendance à devenir, au mieux, une force d’arrière-garde accompagnant des luttes sociales plus radicales venant de la base de la société, au pire, des forces d’accompagnement du capitalisme pour faire accepter une baisse des exigences et des conditions de vie pour la masse de la société.

Où en sont donc aujourd’hui les structures politiques, syndicales et associatives de la gauche en France au moment où le mécontentement grandit et où le désir de mobilisation anticapitaliste augmente ?

La Rédaction

 

 

France : une gauche à la croisée des chemins

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Juin 2020 

 

Bruno Drweski

 

Depuis 1983, l’ensemble de la gauche française, extrême gauche comprise souvent, a eu tendance à accepter, en théorie ou au moins en pratique, de s’adapter au capitalisme en phase de mondialisation, de s’associer au processus de construction européenne, voire d’appuyer la ré-adhésion de la France à l’organisation militaire de l’OTAN. Les alternances entre gouvernements de droite et de gauche, avec participation des partis socialistes, radicaux de gauche, écologiste ou communiste, ont démontré que la gauche, non seulement n’éloignait pas du capitalisme mais même, dans le cas du gouvernement Jospin, privatisait les entreprises à un rythme plus rapide que n’avaient osé le faire les gouvernements de droite. Côté intervention militaire en Afrique ou au Moyen-Orient, là encore, les gouvernements à dominante socialiste, y compris avec participation communiste, n’ont jamais montré une fermeté ne serait-ce qu’équivalente à celle montrée par Jacques Chirac lorsqu’il s’est opposé à l’agression des USA contre l’Irak en 2003. Ces gouvernements, toute honte bue, ont participé aux guerres d’agression ou d’occupation visant la Yougoslavie et l’Afghanistan comme ils ont mené des interventions dans les affaires intérieures de la Syrie, de la Côte d’Ivoire, de la Centrafrique ou du Mali, sous prétexte parfois de promouvoir des changements de régime « démocratiques » ou de lutter contre un terrorisme nourri de fait, indirectement et parfois même directement, par les agents du système dominant mondialisé.

 

Quant aux syndicats, même si c’est à un rythme plus lent, on a également assisté à leur alignement plus ou moins prononcé sur les options de la Confédération européenne des syndicats quasi-organiquement liée à la Commission européenne et à l’eurogroupe formé des ministres des finances de l’UE, et qui soutient la thèse de « l’accompagnement » du capitalisme et du « partenariat social » avec ceux qu’on considérait jusque là comme des « ennemis de classe ».

 

On pouvait dès lors penser que la gauche française allait au final renoncer à ce qui avait fait sa force depuis 1789 et à sa volonté de rompre avec le capitalisme, c’est-à-dire avec la propriété privée des moyens de production et d’échanges. Certes, on trouvait toujours dans les textes officiels adoptés par le Parti communiste français (PCF), par des groupes d’extrême gauche ou par certains syndicats, des formulations rappelant que leur objectif stratégique était toujours censé viser l’abolition du capitalisme. Ce qui permettait de constater que les directions de ces organisations continuaient à se heurter à de fortes résistances dans leur propre base, mais la culture disciplinée qui avait fait la force du mouvement ouvrier dans sa phase d’ascendance jouait désormais en faveur non plus de la mobilisation radicale mais de la modération.

 

Pourtant, pendant les deux dernières décennies, la généralisation d’activités fractionnistes au sein des grandes organisations de gauche, l’émergence de nouvelles petites formations politiques tentant de relancer une analyse marxiste, la création de La France insoumise (LFI) autour d’un ancien ministre socialiste issu du trotskysme, Jean-Luc Melenchon, la multiplication de médias internet dont certains ont acquis une niveau d’audience notable, ainsi que l’apparition d’intellectuels critiques, montraient cependant que l’acceptation du capitalisme dans les tréfonds de la société française se heurtait à des réticences grandissantes. 

Tout cela restait éparpillé, et si une masse de Français continuait à démontrer en militant dans des associations très diverses qu’ils n’étaient pas indifférents aux questions collectives, l’adhésion aux partis ou aux syndicats, comme la participation aux élections baissaient régulièrement. Le désaveu de la gauche institutionnelle est donc devenu évident à cause de son incapacité à proposer un programme alternatif au moment où il apparaissait de plus en plus clairement que le processus mondialisé de concentration capitaliste rendait impossible les politiques redistributives à partir d’un gâteau de plus en plus petit à l’échelle de chaque pays. La stratégie social-libérale est entrée en échec au même moment où la social-démocratie a renoncé au réformisme devant amener au « dépassement » graduel du capitalisme et où le parti communiste a prôné depuis son congrès de Martigues en 2000 le passage au communisme ici et maintenant mais par de petites touches censées sortir de la logique de « l’argent-roi » mais aussi d’une véritable rupture révolutionnaire.

 

La classe ouvrière menacée par la mondialisation, par les politiques européennes, par la désindustrialisation, par les délocalisations, par le dumping social de pays à bas revenus, par la concurrence de travailleurs migrants sans papiers et donc sans droits sociaux, par le chômage et la précarité de masse était désormais sur la défensive. Quand la disparition du bloc de l’Est a détruit aux yeux de beaucoup le rêve d’une société socialiste en transition vers le communisme, alors que les conditions de vie d’une masse grandissante de la population tendaient à stagner, et de plus en plus souvent à régresser. Ce qui fut la cause de plusieurs secousses, apparues au début en particulier dans les banlieues à forte population immigrée ou « post-immigration », privée de possibilités de rejoindre le marché du travail et discriminée en premier à l’embauche ou au logement. Et soudainement, ce fut l’insurrection du mouvement des Gilets jaunes qui éclata le 17 novembre 2018 et qui a, par son ampleur, sa durée et sa radicalité, démontré la profondeur du mécontentement de plus de 70 % de la population. Celui-ci était le résultat de colères refoulées, d'insatisfactions diverses, mais aussi des grèves et manifestations qui ont précédé, en particulier pour la défense du code du travail, dans la santé, chez les cheminots et dans d'autres secteurs. En fait, au moins depuis 2015, on peut dire que les luttes n'ont jamais cessé en France.

 

Au cours de cette période, les consultations électorales ont été marquées par un très net mouvement d'abstention et un rejet très fort des partis assimilés à des appareils et des institutions coupés des réalités et du peuple, en même temps qu’ils étaient tombés aux mains de bureaucrates, de technocrates, de notables, de parvenus et d’enrichis. Tout cela accumulé est à l'origine d'un fort sentiment d'injustice. Ce qui a changé avec les Gilets jaunes, c'est le caractère massif et généralisé à l’ensemble du territoire de la mobilisation. Le pouvoir a d’abord été désarçonné par l’événement, mais ce fut aussi le cas des organisations de gauche car ce mouvement ne fonctionnait selon aucun schéma connu. Certains dirigeants de gauche ou des syndicats l’ont même, à l’instar du gouvernement, accusé d’être tourné vers l’extrême droite.

 

Retour de l’anticapitalisme

Pourtant si depuis plusieurs années, une majorité de Français se déclarait dans les enquêtes d’opinion opposés au capitalisme1, dans la foulée des Gilets jaunes, ce sont entre 60 % et 70 % des Français qui se prononcent désormais contre ce système2. Allant du coup beaucoup plus loin que la rhétorique strictement « anti-néolibérale » qui a dominé le discours de la gauche depuis les années 1980. On ne peut donc pas accoler aux Gilets jaunes l’étiquette d’extrême droite car s’il arrive à cette dernière de critiquer tel ou tel aspect du capitalisme, de la mondialisation ou de l’UE, jamais elle n’a formulé de programme prônant de près ou de loin l’abolition de ce système ou de ses institutions, au contraire, elle soutient le petit patronat et son idéologie désuète. Au départ, les conceptions des Gilets jaunes étaient certes très floues en terme de projet de société, mais les « assemblées des assemblées » successives représentant leurs cercles de base ont adopté comme revendication la fin du capitalisme et l’appropriation sociale des moyens de production. Ce qui explique pourquoi, contrairement aux directions des partis et des syndicats, les militants locaux ont souvent mis leurs moyens au service des Gilets jaunes locaux. Des groupes trotskystes, communistes, anarchistes se sont aussi joints aux Gilets jaunes assez vite désertés par l’extrême droite.

 

Jean-Luc Melenchon fut l’exception. Il a d’abord créé un rassemblement politique autour de sa personne et, dès le début des Gilets jaunes, il a appelé ses sympathisants à les rejoindre. Ce fut un échec non pas parce que ses sympathisants auraient refusé d’appuyer l’initiative de leur chef mais parce qu’elle a démontré en fait l’inexistence d’une base militante réelle pour un « mouvement » que Melenchon concevait comme censé « dépasser la forme-parti » héritée du passé et qui s’est avéré n’être souvent qu’une coquille vide recrutée par internet au gré des besoins, mais sans vrais militants conscients, formés et agissant collectivement et dans la durée. LFI, c’est un dirigeant rappelant les tribuns de la plèbe romaine plutôt qu’une organisation politique de masse implantée à la base, dans les quartiers et les entreprises.

 

Alors le mouvement des Gilets jaunes, est-il de gauche ou pas ? A-t-il élaboré un programme ? A-t-il contribué à une renaissance de l’activisme et de la pensée de gauche en France ?

 

Les Gilets jaunes ont succédé à la mobilisation des banlieues contre les violences policières. Ils allaient se heurter à une violence policière redoublée ce qui a contribué à faire comprendre à des manifestants venus de toute la France la violence du système. A la place de la vieille classe ouvrière des grands centres urbains ou des quartiers populaires à population majoritairement issue de l’immigration, ce fut cette fois la province profonde qui manifesta ou monta à Paris pour manifester. Des retraités incapables de payer leurs fins de mois ou d’aider leurs petits-enfants au chômage, des travailleurs précaires, des provinciaux coupés des services publics saccagés par les politiques néolibérales (poste, cliniques, chemins de fer, autocars, etc.), tout ce qu’on appelait la petite-bourgeoisie d’un côté mais aussi des anciens ouvriers licenciés d’entreprises tombées en faillite ou délocalisées vers l’est de l’Europe, l’Afrique du nord ou l’Asie orientale et méridionale. Un monde ayant parfois le souvenir des luttes ouvrières là où la classe ouvrière avait existé, ou au contraire attaché au souvenir d’une France traditionnelle disparue. C’est la violence de la répression policière qu’ils n’avaient jamais imaginé qui leur fit découvrir la violence du système (milliers de blessés souvent graves, d’arrestations et de peines de prison, amendes systématiques, matraquages, etc.). D’où leur évolution vers l’anticapitalisme, donc objectivement vers la gauche.

 

Les Gilets jaunes ont rallumé la flamme chez les cheminots qui avaient fait grève auparavant sans succès, chez les manifestants opposés au saccage du code du travail sous le gouvernement socialiste, chez le personnel de la santé pour la défense de l’hôpital. C’est ainsi qu’à l’automne 2019 les syndicats de base de plusieurs secteurs, en particulier les chemins de fer et les transports urbains, ont lancé une longue grève prolongée qui s’est imposée aux grandes centrales syndicales. A partir du début 2020, il y a donc eu ébauche de convergence des luttes syndicales, des Gilets jaunes et des collectifs antiracistes de banlieues. Les parlementaires de LFI, du PCF, et même les rescapés du Parti socialiste ont appuyé ce mouvement de masse. Le peuple est donc de retour, l’anticapitalisme est de retour, la lutte des classes affirmée comme telle est de retour. Mais aucun parti politique ne semble pouvoir en profiter suite à la longue détérioration de leur réflexion politique qui se limite à la critique du néolibéralisme et à la défense des acquis sociaux de l’après guerre et des services publics.

 

Confinement des luttes et rebond autogestionnaire

La crise sanitaire du covid-19 a prolongé la colère populaire et a poussé à remettre en cause plus profondément la logique du système dominant responsable de la catastrophe économique et sanitaire simultanée. Car le gouvernement a démontré son incapacité, son imprévoyance, son mépris pour les pays asiatiques qui ont su maîtriser la situation en même temps que l’UE démontrait son incapacité, car il est devenu désormais évident qu’il n’existe pas de sentiment de solidarité européenne puisque l’Italie particulièrement touchée, faute de recevoir l’aide attendue des pays européens, a reçu celle de la Chine, de Cuba et de la Russie. Ce qui ne veut pas dire pour autant que le pouvoir, au niveau français ou européen, soit un ramassis d’incapables. Ce sont des gens pour la plupart très capables de promouvoir la régression sociale et la concentration supranationale de la propriété. Ils sont aussi capables de manipuler et de désorienter la masse de la population mais ils sont désormais par contre dans l’impossibilité, comme cela était le cas depuis une trentaine d’années de « success story » néolibérale de faire croire aux classes populaires que ce qui est contre leurs intérêts est dans leurs intérêts. Du coup, ils ont préféré apparaître comme des incapables navigant à vue et peu soucieux des intérêts du peuple plutôt que porteur d’un projet de compromis social qu’ils sont dans l’impossibilité désormais d’élaborer.

 

Le confinement décidé tardivement et dans le plus grand désordre a complété la découvrerte d’une France qui n’avait pas de tests du covid-19, qui ne savait plus produire de simples masques, qui n’avait plus assez de lits d’hôpitaux, de médicaments ou d’appareils nécessaires aux soins et qui était choquée de voir son gouvernement imposer aux médecins de choisir les malades qu’on allait soigner et ceux qu’on allait laisser mourir, les vieux, les faibles. Le personnel hospitalier, les ouvriers de l’agro-alimentaire et les employés des transports ont de fait pris le pouvoir puisque ministères, administrations et directions travaillaient au loin, par « télétravail », laissant en particulier la gestion quotidienne des hôpitaux aux collectifs de travail infirmières-médecins-personnel du nettoyage. On a vu des ouvriers au chômage prendre une ancienne usine désaffectée pour y produire des masques ou d’autres militants occuper les locaux d’un Mac Donald’s fermé pour y organiser des distributions de nourritures en faveur des populations des quartiers populaires menacées de famine. Partout une autogestion de fait s’est installée qui a démontré que ce vieux rêve des syndicalistes des années 1970-80 largement oublié depuis fonctionnait efficacement dans les faits.

 

Si l’on pose la question de l’état de la réflexion de la gauche française, il faut savoir que les slogans de la gauche morale, sociétale, écologiste, à la mode jusque là se sont évanouis face à un pays réel qui a découvert qu’il fallait faire face à la mondialisation et relancer une politique de production locale au moins des denrées et des médicaments de base. Le clivage actuel n’est plus seulement entre un centre-gauche social-libéral, écologiste décroissant et néomalthusien face à des partis de gauche radicale et sociale, mais entre les directions des partis et syndicats de gauche et ce qui reste des militants politiques de base, sur le terrain, dans les quartiers et les entreprises, et qui peuvent appartenir au PCF, à LFI, à des mouvements d’extrême gauche néo-communiste, post-trotskyste, néo-maoïste, anarchiste, à la base des syndicats les moins réformistes (SUD, CGT, FSU, parfois FO voire UNSA) et à un réseau associatif dense parmi lequel on trouve désormais des coordinations de travailleurs ou de Gilets jaunes. Leur objectif convergent est la relocalisation de la production de base, le développement de circuits commerciaux sains et courts, une politique de ré-industrialisation équilibrée sur le plan environnemental, voire la nationalisation des entreprises clefs, le réinvestissement dans les services publics, la généralisation à tous des prestations sociales ou d’un revenu minimum, ce qui, à terme, tout le monde en est conscient, est incompatible avec la logique du capitalisme et de l’UE. Au moment où les effets cumulés de la crise économique qui se préparait depuis plusieurs mois et du covid-19 imposent aux partisans du libéralisme, avec le président post-socialiste et néolibéral Macron en tête, de durcir les mesures antisociales, d’aider les grosses entreprises privées supranationales à prendre le contrôle de nouveaux secteurs de l’économie, de favoriser la concentration de la propriété, et donc de durcir aussi la répression politique.

 

Voilà pourquoi les directions politiques ou syndicales suivent le mouvement social au lieu d’en constituer l’avant-garde. On se rend compte que l’État est de retour mais qu’il n’a plus ni l’habitude ni les cadres capables de relancer un interventionnisme public moteur d’un capitalisme industriel qui s’est effrité. Malgré son talent oratoire, J-L Melenchon tonne contre le gouvernement mais prône encore la défense des institutions républicaines selon la vision d’une gauche correspondant à l’époque où le capitalisme n’était pas mondialisé et où les sociétés ne vivaient pas sous le carcan des politiques antisociales concoctées et imposées par la Banque centrale européenne, l’eurogroupe, la Commission européenne, le FMI, l’OCDE, Bilderberg et la Trilatérale. Ce qui explique l’apparition d’intellectuels, économistes pour la plupart, qui attaquent les politiques publiques saccageant des pans entiers de l’économie productive et le système global à bout de souffle.

 

Vers une alternative

Etienne Chouard soutient la reprise du contrôle de la monnaie par l’État français, il prône une démocratie directe et s’est engagé aux côtés des Gilets jaunes. Il est certainement le plus ambigu de ces « intellectuels réfractaires » à cause de ses attitudes envers certaines formulations associées à la droite radicale même s’il a été proche du parti socialiste puis de Melenchon. Emmanuel Todd a évolué d’une position proche du Parti socialiste vers la gauche radicale mais sa critique de l’UE le pousse à ne pas exclure une convergence avec la droite souverainiste. Jacques Sapir est proche de la gauche radicale, mais ses thèses anti-euro et eurosceptique, sans parler de ses sympathies pour la Russie, font que certains à gauche le perçoivent comme partisan d’une convergence entre gauche radicale et droite souverainiste. Thomas Piketty a été proche du Parti socialiste mais son effondrement l’a repoussé vers la petite gauche social-démocrate qui s’est structurée autour de Benoit Hamon et qui prône le revenu universel. Frédéric Lordon soutient lui-aussi le salaire à vie et pose la question de l’actualité de la révolution. Bernard Friot prône une forme renouvelée d’autogestion des travailleurs et l’instauration de services publics gratuits. Tous ces chercheurs ont évolué vers la gauche radicale et leur critique de l’idéologie et du carcan représenté par l’UE les amènent à réhabiliter l’interventionnisme public, à envisager des politiques de ré-étatisation renouant avec le marxisme ce qui les amènent aussi à prôner le renforcement de la souveraineté de l’Etat-nation, d’où leurs convergences réelles ou supposées avec la droite souverainiste. Les économistes du PCF prônent de leur côté un revenu permanent, en alternance tout au long de la vie entre travail et formation. Des groupes communistes, Pôle de Renaissance communiste en France, Association nationale des communistes, Rassemblement communiste, etc. militent pour la reconstruction d’une formation politique révolutionnaire utilisant les outils du marxisme pour bâtir une alternative anticapitaliste.

 

Aujourd’hui, avec le Brexit et le Covid-19, on voit apparaître une cassure entre l’Europe du nord « germanique » et l’Europe du sud « latine », en même temps que l’Initiative des trois mers semble mener à la formation d’un troisième pôle régional à l’est de l’UE. On entend de plus en plus à gauche, en particulier chez J-L Melenchon, des critiques de l’arrogance de l’Allemagne alors que jusqu’à récemment, les Français croyaient que leur pays avait conclu un partenariat privilégié avec Berlin, qu’il existait même un « couple franco-allemand » mais dont personne ne parlait de l’autre côté du Rhin, et qu’ils découvrent qu’ils font partie de cette Europe latine, méridionale et méditerranéenne à laquelle ils avaient pensé échapper. Certains parlent même de privilégier une Union méditerranéenne avec les pays arabes.

 

Nous assistons à l'émergence d'une nouvelle radicalité populaire qui trouve son expression dans des formes diverses, y compris dans des fédérations syndicales ou des unions régionales, à la CGT en particulier. Le mouvement contre le saccage annoncé des retraites en a été l'expression la plus récente, avec des mots d'ordre nouveaux, grève générale, blocage de l'économie et des profits, attaques contre le système des « paradis fiscaux ». Dans le contexte de la crise sanitaire actuelle, on voit émerger des luttes, des manifestations, des rassemblements de masse, en particulier dans le secteur de la santé, à Toulouse, Paris, Marseille par exemple. A Ivry sur Seine a commencé un mouvement qui fait tache d'huile et qui consiste à renvoyer les médailles octroyées par le gouvernement aux personnels soignants. Période de risques donc dans la mesure où les mesures de répression et de fragmention se multiplient et où la « distanciation » qui se veut sanitaire est utilisée « à géométrie variable » pour empêcher, par exemple, des manifestations ici mais pas la réouverture de parcs « d’attraction » ou des grands centres commerciaux ailleurs. Suite à la mobilisation des enseignants, chercheurs, personnel précaire et étudiants de l’éducation et de la recherche début 2020, on doit poser la question de savoir si la prolongation du « télétravail » annoncé pour la rentrée 2020-2021 ne constitue par plus une mesure de « distanciation sociale » qu’une mesure de « distanciation sanitaire ». Le mécontement actuel est si profond qu’il pousse le pouvoir à généraliser les manœuvres de diversion mais cette situation ouvre aussi des opportunités devant permettre de porter plus loin le combat anti-capitaliste et l'auto-administration du peuple à tous les niveaux, presque 150 ans après la Commune de Paris où l’on avait vu les combattants monter à l'assaut du ciel. Face à la violence de situation et à la violence répressive montante des forces de domination et de conservation, à l’échelle nationale et internationale, il faut prendre conscience que la nécessité de prendre des risques, d’être préparé à différentes formes de contre-violence, revient à l’ordre du jour si le mot « changement » doit avoir un sens réel, concret. Il faut s’y préparer, mentalement et physiquement.

 

Les élites occidentales, confrontées à une crise fondamentale du système qu’elles ne parviennent plus à gérer pacifiquement, devront désormais choisir entre une fuite en avant dans la répression et les guerres extérieures pour échapper encore un temps à la baisse tendancielle des taux de profit désormais mondialisée, ou sinon, certaines de leurs fractions plus réalistes et moins agressives devront céder la place ou s’efforcer de faciliter la recherche d’une alternative impossible à réaliser sans la socialisation des moyens de production sous une forme encore inédite, car liée au processus d’informatisation, ce que la cybernétique permet d’imaginer. La question de l’existence d’une bourgeoisie nationale à côté d’une bourgeoisie compradore ou impérialiste est posée même si sa pertinence peut être mise en doute vu la passivité des milieux patronaux liés aux activités productives et non spéculatives.

 

Mais si la réflexion sur une cybernétique progressiste et alternative est assez poussée dans certains centres de recherche en Chine ou en Russie, elle reste faible en Occident et en France3. La désagrégation de la pensée théorique de gauche au cours des dernières trente années ne peut être comblée en quelques instants, même si l’imagination et la capacité d’improvisation manifestées par le peuple de France au cours des deux dernières années a démontré que des pistes pratiques existent, ce que les formations en principe progressistes enregistrent avec retard. Il y a donc besoin de soutenir toutes les mobilisations populaires, nationales et internationales, en même temps qu’il y a un besoin urgent de « ré-alphabétisation » politique des activistes et des militants révolutionnaires. Car c’est de révolution et de rien d’autre qu’il s’agit, ici et maintenant.

 

Notes :

1 < https://www.latribune.fr/actualites/economie/20110125trib000595445/les-francais-champions-du-monde-de-l-anti-capitalisme.html > ; < https://www.ifop.com/publication/regards-croises-sur-la-mondialisation-dans-dix-pays/ >

2 < https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/07/01/les-gilets-jaunes-cherchent-la-convergence-pour-en-finir-avec-macron-et-ce-systeme_5483583_3224.html > ; < https://reporterre.net/A-Saint-Nazaire-l-Assemblee-des-assemblees-veut-sortir-du-capitalisme > ; < https://www.contrepoints.org/2017/10/23/301549-lobsession-anticapitaliste-des-francais >

3 Voir : < http://www.lapenseelibre.org/2020/02/n-186-the-need-for-cybernetic-economic-planning-and-democracy-for-the-survival-of-developing-countries.html >

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31 mai 2020 7 31 /05 /mai /2020 11:34

La panique, spontanée, provoquée, manipulée ayant pris le contrôle des foules dans la plupart des pays occidentaux ou autres, à la différence d’une grande partie des pays asiatiques, on a assisté, dans sa foulée, à la mise en place de mesures répressives visant les colères populaires plus politiques et à un recul de la pensée rationnelle par le biais de pêcheurs en eau troubles à la recherche de notoriété, de fonds ou de bénéfices. Du coup, beaucoup d’esprits a priori rationalistes mais non spécialistes de l’épidémiologie ont perdu en route l’humilité et la patience nécessaire face au savoir et à la science. On penche donc pour des remèdes miracles à l’applaudimètre au lieu de comparer les publications de résultats contradictoires comme dans tout début de recherche et qui sont donc, par principe le produit de travaux lents effectués dans la patience, la ténacité et le sérieux des laboratoires de toute la planète qui ont pu échapper, ici ou là, à la loi du profit immédiat ou de la publicité intempestive de recherche de fonds pour prolonger leur existence.

           Partout dans le monde ou presque la recherche sur le covid-19 avance. Elle apporte des leçons aux chercheurs comme à l’ensemble des sociétés qui vont bien devoir sortir non seulement du confinement et de la panique mais découvrir et réagir face aux fautes, ou aux crimes, commis à cette occasion par les élites possédantes du « village global » en crise profonde.                      

La Rédaction

 

 

Guerres virales

-

Juin 2020

 

 

Dr. Badia Benjelloun

 

Les études précliniques des médicaments et des éventuels vaccins menées pour le COVID-19 ont souffert jusqu’à présent du manque de modèles animaux valables. Idéalement, des animaux à reproduction rapide susceptibles de faire la même maladie que l’homme dans des conditions analogues permettent des essais en grand nombre et éliminent des candidats à l’évidence nocifs et/ou inefficaces. Ces essais précèdent l’expérimentation sur les primates non humains.

 

Des souris humaines.

 

Une équipe de l’Institut de Microbiologie et d’Epidémiologie de Pékin a mis au point une souris transgénique stable humanisée chez laquelle le gène ACE2 humain a été inséré de façon à éteindre la fonction du gène murin tout en étant sous le contrôle du promoteur du gène d’origine murine. L’ACE2 est l’enzyme de conversion de l’angiotensine de type 2 retrouvé à la surface de nombreuses cellules de l’organisme qui offre par une partie de sa structure externe par rapport à la membrane cellulaire le site de liaison du Sars-CoV-2. L’affinité de liaison pour l’ACE2 du coronavirus responsable de l’actuelle pandémie est 10 à 20 fois plus puissante que celle du virus de la pandémie de 2002-2003. Cet attachement va être suivi d’une fusion membranaire et de l’entrée du virus. Des travaux antérieurs avaient montré dès 2007 que des souris transgéniques exprimant l’ACE2 humaine étaient hautement susceptibles à l’infection par SARS-CoV. Ici la technologie dite CRISPR/Cas9 utilisant une protéine de coupe d’ADN trouvée chez une bactérie par une équipe de Berkeley en 2012 a permis une grande précision dans le lieu de l’insertion du gène humain. 

 

Des lots de souris ainsi ACE2 humanisées, âgées de 4,5 semaines et de 30 semaines sont infectées par le SARS-CoV-2 par voie nasale versus des souris sauvages de même souche. Le sacrifice des souris à J6 montre une multiplication du virus dans le poumon, la trachée et le cerveau des hACE2 jeunes et âgées mais pas dans leurs autres organes. Le virus est resté indétectable chez les souris sauvages. L’examen anatomopathologique des organes infectés indique une analogie des lésions observées avec celles induites par le virus chez l’homme. Une administration du virus par voie digestive chez la souris hACE2 entraîne les mêmes lésions au niveau du tractus respiratoire que celles provoquées par l’instillation nasale.

 

On se la joue en bourse ?

 

La firme Moderna est engagée dans la production d’un vaccin contre le SARS-CoV-2 depuis plusieurs semaines grâce en particulier aux fonds publics d’un demi-milliard de dollars dispensés par les Instituts nationaux de santé étasuniens (NIH) et à des donations privées provenant de la fondation de Bill Gates. La conception de ce vaccin est issue de celle adoptée pour le vaccin contre le CMV (cytomégalovirus) actuellement en cours d’essai clinique en phase 2 par Moderna. Le CMV est à l’origine de malformations fœtales s’il est contracté par la femme enceinte jamais exposée auparavant, d’où son intérêt en santé publique et son futur succès commercial assuré. Le développement d’un vaccin anti-CMV financé en partie par Sanofi-Pasteur a été tenté en 2009 puis abandonné devant sa faible efficacité (50% de protection par le vaccin), laquelle n’a été confirmée que trois ans après les injections faites aux femmes volontaires. 

 

Pour la première fois dans l’histoire de la fabrication des vaccins, des brins d’ARN codant pour des protéines significatives sont empaquetés dans une enveloppe lipidique, un liposome, et injectés pour faire produire au receveur les protéines de structures virales et provoquer une réponse immunitaire contre ces protéines. Les résultats intermédiaires pour la première phase du CMV ont été annoncés début janvier 2020. La phase deux enrôle un nombre de volontaires plus important (252 adultes sains) que la première, elle vérifie la non toxicité, la tolérance des doses essayées dans la phase précédente tout en commençant à établir les premiers éléments de l’efficacité au delà de la simple tolérance du produit. Les résultats sont escomptés pour fin 2020.

 

Ainsi, des sommes extravagantes ont été investies dans une technologie jusque-là jamais encore éprouvée de façon certaine. On pourrait tout aussi bien présenter au receveur la protéine virale et provoquer la réaction immune escomptée.

 

Une équipe pluridisciplinaire de l’Université de Pittsburgh a publié dès le 2 avril les résultats de sa fabrication de la protéine de pointe S, à la fois responsable de l’invasion virale et très immunogène. Elle a été produite sous une forme de trimère imitant la structure virale native et elle est administrable par voie transcutanée à l’aide d’un dispositif de micro-aiguilles un peu comme la voie par scarification qui fut utilisée pour la variole, modalité très reproductible. 

 

Cependant, les investissements et les regards sont dirigés essentiellement sur Moderna alors que les résultats complets de la phase 1 impliquant 45 sujets sains ne sont pas encore connus. Il a suffi de l’annonce d’une réponse immunitaire chez 8 volontaires (sur 45) pour enflammer les investisseurs et faire grimper la valeur de l’action de +23%. Peu de jours après cette valorisation, le responsable financier et le médecin chef de la firme ont vendu leurs stock options pour 30 millions de dollars. Une fois connue cette opération commise par des actionnaires de l’ « intérieur », l’action a chuté. Il n’est en effet jamais de bon augure que des initiés se débarrassent de leur portefeuille d’actions. Le vaccin anti-CMV au stade actuel de son développement n’a peut-être pas donné les résultats espérés…. 

 

La souche murine ‘humanisée’ avec le gène hACE2 devrait permettre, s’il se confirmait, qu’elle était un bon modèle de la maladie humaine d’éviter des essais prématurés sur des humains, inutilement risqués et faussement prometteurs. Mais il est vrai qu’établir pas-à-pas des résultats solides empêcherait de folles spéculations sur les marchés boursiers, rentables uniquement pour quelques privilégiés. 

 

Il est vrai aussi que chercher obstinément, dans l’ombre et humblement, en évitant d’ébruiter des résultats partiels, n’est bon ni pour la notoriété (momentanée et illusoire) ni pour les marchands de scoops ni non pour les mouvements spéculatifs. Il est aussi vrai que colliger des faisceaux d’arguments pour établir quelques donnée robuste prend du temps et que cette époque ne se satisfait que de l’instantané monolithique et sans nuance. Enfin, aider à faire apparaître ce qui demain pourra être remis en cause ne saurait être soumis à un tribunal populaire à l’instar de celui des téléréalités où les juges votent selon une humeur et non un avis éclairé.

 

Les ruses virales.

 

Un agent viral devient pathogène pour l’hôte dès lors qu’il a subi une pression sélective pour déjouer la richesse et la complexité de sa défense immunitaire. Cette chose vivante qui n’a ni métabolisme propre ni sexualité n’a qu’une ‘ambition’ se multiplier sans cesse. Il utilise un minimum de matériau et chacun de ses composants a une fonction structurelle ou fonctionnelle précise, parfois par ‘économie de moyens’, il accomplit plusieurs fonctions dont certaines sont dédiées à détourner au profit de sa multiplication les outils qu’ils prélève chez l’hôte.

 

Il commence à émerger au bout de quelques mois depuis l’apparition du SARS-Cov-2 des hypothèses sérieuses d’une stratégie originale qui met en défaut le système immunitaire humain. Il bloque en intervenant à différents niveaux la synthèse et l’action des Interférons de type I et III. Les Interférons sont une famille de petites molécules qui interviennent en première ligne dans la réponse immune innée, non spécifique du pathogène. Ils induisent une résistance cellulaire et activent la réponse immunitaire adaptative spécifique au pathogène secondaire et plus tardive. Leur synthèse est induite par des molécules détectrices d’anomalies. La présence de matériel génétique inhabituel dans les cellules, typiquement un brin d’ARN avec un certain sens de lecture dans le cytoplasme cellulaire, est une anomalie repérée par des ‘détecteurs’ de forme qui vont activer la synthèse des interférons. Quatre voies sont adoptées pour accomplir cette mise en défaut.

 

Les coronavirus trompent les ‘détecteurs de forme’. Ils se multiplient à l’intérieur de vésicules à double membrane et ne sont pas libres dans le cytoplasme. La terminaison de leur ARN dissemblable de celle de l’hôte est camouflée par des adjonctions de radicaux qui simulent la terminaison d’un ARN natif et échappent ainsi à la surveillance. Une protéine non structurale virale bloque la translocation des gènes qui codent pour les interférons. Les coronavirus agissent à un troisième niveau en empêchant l’effectuation des Interférons par blocage de leurs récepteurs. Enfin, ces virus parviennent à bloquer leur action en interdisant la fonction effectrice des gènes qu’ils mobilisent.

 

Il a été vérifié sur les cellules nasales infectées d’animaux comme chez le furet infecté l’absence de production des interférons mais une très forte sécrétion de cytokines pro-inflammatoires. Ce profil de transcription a été confirmé sur deux échantillons pulmonaires humains prélevés post mortem comparés à ceux de deux patients sains. De même, le dosage au niveau circulant chez les patients a confirmé que les patients infectés sont négatifs pour l’interféron alors qu’ils ont en surabondance des cytokines. 

 

Il semble que l’on peut attribuer à ce déséquilibre, déficit en Interféron initial et excès de cytokines prématurément, un des mécanismes de la pathogénèse de l’infection. Une voie thérapeutique est ouverte pour l’emploi d’interféron aux premiers stades de la maladie voire en préventif par instillation nasale. Ceci pose au moins un double problème. Quel interféron choisir ? Comment définir le stade précoce de la maladie dont on sait qu’elle peut revêtir des formes très atténuées et d’autres d’évolution plutôt foudroyante.

 

Le complot du complexe majeur d’histocompatibilité.

 

Les complexes majeurs d’histocompatibilité (MHC) sont des molécules de structure assez analogue à celle des anticorps que l’on retrouve à la surface des cellules. Celui de classe I est ubiquitaire présent sur toutes les cellules nucléées en dehors de celles de la lignée germinale. L’antigène du pathogène se loge dans une poche du MHC, lequel est identifié comme un Non Soi par un lymphocyte CD 8, inhibiteur ou tueur, cytotoxique. Une diminution de l’expression du MHC de classe I déclenche l’activité de cellules innées dites tueuses naturelles qui la détruisent, c’est le cas des cellules tumorales qui échappent cependant aux lymphocytes éduqués.

 

Le complexe de classe II se trouve sur les cellules dites présentatrices d’antigènes (APC), essentiellement les cellules du système immunitaire, macrophages, lymphocytes B et cellules dendritiques. Pour qu’un antigène soit pris en charge par le système immunitaire adaptatif, il faut qu’il lui soit présenté à la surface d’une cellule dite présentatrice d’antigène dans le contexte d’une MHC II après avoir subi un processus de transformations à l’intérieur de la cellule APC. Ceci déclenche la différenciation des lymphocytes T naïfs en cellules auxiliaires.

 

Le virus SARS-CoV-2 possède une molécule non structurelle ORF 8 de 121 acides aminés qui est responsable de la diminution du MHC I à la surface des cellules nucléées qu’il infecte, les rendant non identifiables comme cibles à éliminer pour les cellules T CD8 mais alors elles sont susceptibles d’être éliminées par les tueuses naturelles (NK pour natural killer).

 

L’étude de la variation entre les différentes souches de SARS-CoV-2, issues d’une bibliothèque partagée entre tous les virologues du monde, montre une très haute homologie entre elles, située entre 99,91% et 99,79%. La région qui montre le plus de variations concerne des zones non structurales dont cette protéine ORF 8. Les mutations subies par ORF 8 ne modifient en rien la pathogénicité virale ni sa transmission, comme si cette zone impliquant ORF 8 n’était pas essentielle pour le virus. Cette disparition des molécules du MHC à la surface des cellules infectées est une stratégie également employée par les virus de l’herpès.

 

L’HIV dispose de la protéine Nef essentielle pour sa pathogénicité qui exerce un très nombre de fonctions. Très bien étudiée, de structure parfaitement connue, elle entre en interaction par ses zones flexibles avec les molécules CD4 des lymphocytes T auxiliaires et le complexe MHC I et II en réduisant leur expression à la surface des cellules. 

 

Ainsi, SARS-Cov-2, HIV et les virus de l’Herpès parviennent par le biais de protéines différentes à faire sous-exprimer les complexes majeurs d’histocompatibilité dans les cellules infectées chez l’hôte envahi. Un même mécanisme partagé - mais pas les moyens de sa mise en œuvre - a suffi pour faire penser à certains, ignorant tout de la virologie et de l’immunologie, que le SARS-CoV-2 a une structure commune avec l’HIV. Donc, le SARS-Cov-2 résulterait bien d’une manipulation génétique humaine. Le site zerohedge.com s’enfonce dans des théories infondées et perd de sa crédibilité d’autant qu’il s’appuie pour étayer ses convictions sinophobes sur les dires farfelus de l’un des découvreurs de l’HIV qui a sombré dans le gâtisme.

 

L’HIV tue son hôte lentement parce qu’il détruit ses défenses contre les infections, parasitant et détruisant préférentiellement les lymphocytes auxiliaires, les T4 mais aussi en réduisant leur expression. L’inhibition de sa réplication par des molécules antivirales, anti protéases et analogues nucléotidiques, ont transformé le SIDA en maladie chronique.

 

Le SARS-CoV-2 tue rapidement son hôte probablement par des destructions tissulaires, pulmonaires surtout, une inflammation intense liée à l’orage des cytokines donnant toutes sortes de désordres comme une coagulation intravasculaire disséminée.

 

Les deux virus partagent (anecdotiquement) un moyen commun de faire échapper les cellules qu’ils infectent à la surveillance du système immun éduqué mais pas au système inné qui lui s’active quand apparaissent des cellules nues sans MHC. Cette modalité ne s’effectue pas grâce au même substrat moléculaire et n’emprunte sans doute pas les mêmes voies enzymatiques, tout ceci ne peut en aucun cas faire supposer une filiation entre eux. 

 

Certains avaient parlé de guerre concernant la pandémie du COVID-19. L’analogie est à première vue emphatique et inappropriée. Sauf pour l’une des victimes, la vérité, ici la vérité scientifique faite d’avancées, de reculs, d’hésitations, d’hypothèses et parfois d’une élaboration solide, vérifiée expérimentalement de façon circonscrite à une échelle temporelle donnée.

 

La métaphore guerrière rencontre une résonnance aussi en ce que se déploie la poursuite d’une guerre froide à coups de tweets émis par des matamores. Enfin, une guerre permanente se perpétue, celle contre « les Gueux », sous la forme insidieuse d’un Etat d’urgence sanitaire - véritable état d’exception où se dissolvent les derniers droits. 

 

Badia Benjelloun

30 Mai 2020

 

Notes :

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1931312820303024?via%3Dihub

https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/17974127/

https://news.berkeley.edu/2019/06/25/crispr-timeline/

https://markets.ft.com/data/announce/detail?dockey=600-202003031601BIZWIRE_USPRX____BW6007-1

https://www.huffingtonpost.fr/entry/vaccin-coronavirus-test-positif-moderna_fr_5ec28a2ec5b637e3d2d328d1

https://www.coinspeaker.com/organizations/moderna/

https://www.zerohedge.com/markets/moderna-shares-tumble-68-insiders-caught-running-exits

https://blogs.sciencemag.org/pipeline/archives/2020/05/21/there-may-be-a-unique-coronavirus-immune-response

http://www.theses.fr/2006NICE4002

http://www.theses.fr/2006NICE4002

https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/jmv.25762

https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/11463741/

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1083955/

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15 mai 2020 5 15 /05 /mai /2020 11:51

Nous n’avons pas l’habitude de faire des compte-rendus d’ouvrages ou de films mais nous faisons ici une exception pour signaler quelque chose qui nous apparaît assez exceptionnel, à travers la tragédie de deux hommes toujours emprisonnés en Libye. La possibilité de voir et de saisir la logique du terrorisme non plus sous l’angle de la frayeur et de la dénonciation futile et sans visage, mais sous celle de la logique de son fonctionnement et des appuis nécessaires à sa promotion. Ce film russe, dans sa version anglophone, n’est pas encore public et nous remercions à cette occasion les contacts centre-européens qui nous ont permis de nous le procurer et d’annoncer ainsi ce qui devrait pouvoir être diffusé sous peu.

La Rédaction

 

« Shugalei »

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Un film sur le terrorisme en Libye au travers des aventures et de l’emprisonnement d’un citoyen russe

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Mai 2020

 

Bruno Drweski

 

Un producteur de film russe vient de sortir dans sa version russe et bientôt dans sa version traduite en anglais le film « Shugalei » qui traite d’un fait réel. Celui d’un sociologue faisant office de consultant envoyé en Libye avec un ami et un traducteur pour essayer d’enquêter sur la situation dans ce pays et qui, après avoir rencontré à Tripoli plusieurs personnages influents du pays puis Seif el Islam Kadhafi, a été arrêté par les milices d’un des nombreux seigneur de la guerre opérant dans ce pays, en relation avec différentes puissances étrangères.

 

Ce film que nous avons pu visionner en avant-première, est l’occasion de nous faire découvrir l’absence d’État, l’état d’un pays, la situation de sa population réduite à la misère et soumise à des chefs de guerre corrompus, fabuleusement riches, d’un cynisme et d’une brutalité sans égale et qui rivalisent les uns avec les autres tout en faisant plus ou moins allégeance à une puissance ou à une autre. L’intérêt de ce film est surtout de dévoiler tout ce que nous soupçonons sans avoir pu le voir en image, à l’époque où il faut passer par l’image pour que quelque chose de vrai mais restant au stade du « virtuel » puisse devenir « réel ».

 

Le terrorisme n’est pas une catégorie idéologique, et on ne doit jamais tomber dans le piège facile de se laisser aller à le considérer comme tel. Le terrorisme, c’est une lutte pour le pouvoir et pour l’argent au service de puissances, à partir de réseaux qui utilisent et instrumentalisent au départ les idées et les croyances pour recruter des aventuriers, des vanupieds, des desperados et des parvenus. C’est un moyen parmi d’autres de rivalité entre pôles de pouvoir. C’est une situation qui voit l’émergence de seigneurs de la guerre tel que l’ont connu autrefois d’autres pays semi-coloniaux en Asie, en Afrique ou aux Amériques et aussi récemment en Europe. Le terrorisme a plus à voir avec la culture mafieuse ou la culture de la violence crue qu’avec une idéologie d’extrême gauche, d’extrême islamisme ou de séparatisme extrémiste. Aujourd’hui, mondialisation oblige, le terrorisme est devenu un phénomène transfrontalier et supranational particulièrement concentré dans l’arc stratégique où s’opposent les puissances, et qui va des rivages océaniques de l’Atlantique central jusqu’au coeur des déserts d’Asie centrale. La Libye désintégrée ayant occupé un rôle pivot dans l’émergence de la dernière vague de terrorisme toujours en activité.

 

Dans ce film, les metteurs en scène russes ont mis en image un cas réel, celui d’un citoyen russe, Maxime Shugalei, enfermé et torturé jusqu’à aujourd’hui dans la prison de Mitiga, une des « prison privée » d’un des groupe terroriste les plus pervers de Tripoli et de Misrata1. Le spectateur peut au début du film avoir quelques difficultés à suivre les chocs successifs des images qui se déroulent, entre scènes d’horreur, contenues toutefois dans les limites de la bienséance, et flashback sur des scènes plus conviviales. Mais il est vite entraîné dans l’intrigue et arrive assez rapidement à saisir le fil conducteur des événements qui le laissent en haleine tout au long du film ...dont il sait qu’il n’y aura pas de « happy end » à l’américaine puisqu’il s’agit d’un enfermement réel qui dure jusqu’à aujourd’hui. Ce qui rend la tension du film plus prenante encore. Il s’agit clairement d’un film-message destiné, à travers la tragédie de deux hommes, le « consultant » russe et son interprète arabe, à exercer auprès des puissances le maximum de pression pour obtenir leur libération. Il s’agit, par la même occasion, de décrire, à travers des scènes et des discussions évocatrices, le phénomène pervers du terrorisme « post-moderne » supranational, dont la Libye, après l’Irak et avant la Syrie, est devenue l’archétype. En sous-entendant de façon très habile et discrète le rôle des puissances occidentales dans ce processus. Les scènes d’horreurs contenues succèdent tout au long du film à la beauté des paysages ou à la vitalité malgré tout du petit peuple des villes et des déserts. Un film qui veut éveiller de la sympathie pour ce petit peuple en même temps que soulever un sentiment de solidarité avec les deux victimes du rapt.

 

Il est clair que l’événement mis ici en image correspond à la vision des choses en Libye telle qu’elle est vue de Russie, et l’on peut dès lors comprendre que l’enquêteur tangue naturellement entre une sympathie pour la cause Kadhafi et un réalisme qui décrit sous les meilleurs jours l’autre grand protagoniste du drame libyen, le général Haftar, qui fut pourtant, après avoir rompu avec Kadhafi père, l’homme des Etats-Unis avant d’évoluer dans un dédale pouvant nous faire perdre notre boussole politique, puisqu’aujourd’hui ses soutiens semblent provenir de pays aussi différents que la Russie, la France, les Emirats arabes unis, la Syrie ou l’Egypte. « Orient compliqué » sans doute, et répondant rarement aux visions simplistes que l’on en a outre-Atlantique et que la Russie semble de son côté beaucoup mieux comprendre.

 

Même si l’on peut regretter la forme simpliste qui a été choisie pour assurer la traduction du film dans sa version anglophone et qui peut laisser penser que le producteur ne jouit pas de mannes financières illimitées, ce film mérite d’être vu car il permet de découvrir ce que le public occidental ignore le plus souvent, soupçonne au mieux. Incapable qu’il est encore aujourd’hui la plupart du temps de comprendre le fil des événements en Libye depuis 2011 et, tout effet ayant une cause, de saisir les raisons et les auteurs réels des processus dramatiques pour les peuples de démantèlement organisé des Etats existant, dès lors que ceux-ci veulent ne serait-ce que tenter de rester souverains, politiquement ou économiquement, par rapport aux grands centres de pouvoir mondialisé.

 

Notes : 

1Pour ce qui est du déroulé des événements que relate le film selon la vision qu’en ont les cercles occidentaux, on peut se reporter à cet article japonais datant de mars 2020, ce qui démontre que le sort de Shugalei éveille un intérêt grandissant. Cet article reprend les éléments diffusés par l’agence du groupe financier Bloomberg : < https://www.japantimes.co.jp/news/2020/03/21/world/russian-plan-restore-gadhafis-regime-libya-backfired/#.Xr22MC_-Q6g >, consulté le 15/05/2020.

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13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 22:10

Dans notre précédent article, nous avons analysé la situation actuelle sous l’effet de la crise et de la pandémie en dénonçant les responsabilités et les capacités créatives montrées par les travailleurs sur le front de la production des articles essentiels et de la lutte contre le covid19. Ici, c’est de l’analyse des mobilisations et des divisions du monde syndical qu’il s’agit et des nécessités qui en découlent.

La Rédaction

 


 

Lutte de classes et syndicalisme 

aux temps du coronavirus !


 

« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de la cour vous rendront noir ou blanc.»

Jean de La Fontaine.1


 

« Nous émanciper par nous-mêmes et par nos propres efforts. 2»

Fidel Castro

 

Mai 2020

 

Jean-Pierre Page

 

Face à l’épidémie de coronavirus on voudrait nous faire croire que nous n’aurions aucun choix possible. On nous dit, « nous sommes face à un dilemme : est-il préférable de mourir de maladie ou de récession? »3, ou encore « Nous sommes en guerre ! 4» Mais de quel dilemme et de quelle guerre s’agit-il ?

En réalité, au temps du coronavirus, la lutte des classes prend une toute autre dimension, il s’agit d’une guerre de classe. Elle s’exaspère et la violence du Capital s’exerce et va s’exercer de plus en plus. Il y aura besoin de résistances plus fortes. La contradiction capital/travail est et sera plus aigue. Le véritable défi sera de se hisser à la hauteur de ce que les évènements exigent. La pandémie soulève une foule de questions qui touchent à la nature du système dominant dans lequel nous vivons et donc au devenir même de l’humanité. Elles mettent en cause les relations sociales, celles entre les Etats, les institutions, les relations entre les peuples du Nord et ceux du Sud, le mode de production, les rapports de propriété, le rapport à la nature à travers le dérèglement climatique, les valeurs et les croyances. Une chose est certaine, à cette époque d’égoïsme effréné, la pandémie s’ajoute à la barbarie néolibérale. 

Mais, ce n’est pas tout car si l’épidémie était maitrisée et disparaissait, elle ne mettrait pas fin au cataclysme économique, financier, monétaire et donc social qui vient vers nous à grande vitesse. Si on n’y résiste pas, la 2e vague sera celle là. Elle s’ajoutera à la précédente, celle du coronavirus et de toutes ses conséquences.

Ceci met en évidence la faillite du système capitaliste lui-même et la menace qu’il représente pour des milliards d’individus à travers le monde. Face à ce virus de classe, le pire serait l’inaction et la passivité en attendant « le jour d’après ». La meilleure parade, c’est de porter un coup fatal à ce système dominateur, arrogant et criminel. Il y a là comme « un défi et une opportunité qu’il serait impardonnable de manquer pour toutes les forces anti capitalistes de la planète »5. Il faut en tirer toutes les conséquences. Ce moment historique ne saurait être différé. Cela signifie des responsabilités nouvelles pour chacun et chacune d’entre nous, pour les organisations de travailleurs, au premier rang desquelles : les syndicats.

 

1-Capitalisme et coronavirus !

Dans ce contexte inédit, la culpabilité du capitalisme est évidente et son bilan est accablant. Il faut dresser partout son réquisitoire, particulièrement sur les lieux de travail. Avec la mondialisation, son système criminel de prédations, de pillages, d’inégalités, de destructions d’épuisement de la nature et de l’environnement, de guerres au service des profits de transnationales et d’une oligarchie s’est imposé depuis des dizaines d’années! La marchandisation de toutes les activités humaines est devenue un crime contre l’humanité. 

Comme on le voit pour la justice sociale, la santé, l’éducation, l’alimentation, la culture, la démocratie, le prix à payer est considérable ! Les tensions internationales, les guerres asymétriques n’ont cessé de croître et font dorénavant partie de notre quotidien. Les guerres commerciales, elles, paralysent les échanges, la coopération, le développement. Le multilatéralisme est vidé de son contenu. Indifférente et insensible aux intérêts des peuples, la faillite de l’Union européenne (UE) est encore plus évidente. Sa logique mortifère est devenue insupportable. Sa Banque centrale est une arme d’oppression.

Comment en sommes nous arrivés là, particulièrement dans la 6puissance économique mondiale qui disait-on disposait du meilleur système de santé au monde.

Le bilan est accablant et les perspectives ne le sont pas moins. Peut-on faire comme si tout cela devrait être mis entre parenthèses le temps d’une épidémie mondiale, alors que le capitalisme en est la cause véritable ?

Cette crise systémique du néolibéralisme était prévisible, elle n’est le résultat d’aucune fatalité et encore moins d’une incompétence comme on le suggère trop souvent. Même si les négligences du pouvoir, ses dissimulations, ses défaillances, ses contradictions, ses dysfonctionnements sont innombrables, l’origine est avant tout le résultat de choix politiques, économiques et sociaux, délibérés et assumés. La crise de l’UE et de l’euro, la récession, la dépression, la déflation, les répercussions de la casse des services publics, tout particulièrement de notre système de santé, encouragés par tous les gouvernements, de droite comme de gauche, depuis le tournant de la rigueur de 1983, de notre industrie et des secteurs de pointe, de la recherche, les délocalisations d’entreprises, le chômage et l’appauvrissement général n’avaient pas attendus le coronavirus. Ce qui est vrai, c’est que depuis des années, on attendait un choc autrement plus important que la crise de 2008. Goldman & Sachs le prévoyait pour mars 2020, le Forum de Davos s’en était fait l’écho! 

Faire l’impasse sur les causes de cette « stratégie du choc », sur « ce capitalisme du désastre »6 c’est par aveuglement ou naïveté, refuser de voir la responsabilité de ceux qui assument des décisions et des orientations au nom de la logique du système lui-même.

 

 

Où en sommes-nous ?

Les prévisions du Fonds monétaire international (FMI) annoncent pour la France un recul du PIB de 13 à 15%, la croissance devrait reculer de 8%. Au niveau mondial il est prévu un effondrement historique de l’économie mondiale à moins 3%. L’économie européenne sera frappée de plein fouet par une récession de moins 7,5%. Les Etats–Unis connaîtront une chute violente de leur PIB de moins 5,9%. Pour la cheffe économiste du FMI, Gina Gopinath, il s’agit « de la plus grande récession depuis 1929 »7. N’oublions jamais que celle-ci avait précédé la montée du fascisme et de la guerre.

 

Du fait de la pandémie prés de la moitié de la main d’œuvre mondiale risque de perdre ses moyens de subsistance selon l’Organisation internationale du travail (OIT). La baisse du nombre d’heures travaillées devrait atteindre l’équivalent de 305 millions d’emplois à temps pleins. Près de 1,6 milliard de travailleurs de l’économie informelle ont déjà perdu l’essentiel de leurs moyens de subsistance8. Le seul premier mois de la crise a entraîné une perte de 60% de leurs revenus. Pour des centaines de millions de travailleurs cela veut dire concrètement pour eux et leurs familles plus rien à manger. Pour Guy Ryder, Directeur général de l’OIT, « On continue de perdre des emplois à une vitesse extraordinaire ».

 

Pour les pays émergents et en développement la situation est catastrophique. Selon la Commission des Nations unies pour l’Économie et le Développement (CNUCED), ils doivent faire face à 3 400 milliards de dette, 109 d’entre eux ont lancé un appel d’urgence au FMI, ce qui ne fera qu’aggraver les choses comte tenu des conditionnalités qu’on leur imposera. Sans une annulation pure et simple de la dette ils sont menacés à terme d’un effondrement cataclysmique9.

 

« Actuellement, la loi du capital décide de qui va vivre et qui va mourir su la planète en appuyant sur des boutons. La bourse tue ! »10 Il faut y mettre un terme !

 

Pour faire face à la crise sanitaire, le néolibéralisme qui aime à se faire valoir comme un horizon indépassable en est arrivé à justifier les théories malthusiennes d’élimination naturelle de ceux et celles qui sont devenus « les bouches inutiles »  en suggérant une forme « d’euthanasie forcée », particulièrement pour les personnes âgées. On a mis en place par circulaire administrative « le triage organisé » des malades. C’est ce qu’a décidé une directive du 19 mars 2020 de l’Agence régionale de Santé d’Ile de France, confirmée par le Ministère de la Santé11. Elle a entraîné une hécatombe. 

 

Le néolibéralisme théorise également sur l’application de « l’immunité collective » et l’opposition au confinement, aux tests, aux masques.12En leur temps, les nazis ont appliqué l’eugénisme13avec les résultats que l’on sait. Dans une allocution télévisée, le vice-gouverneur du Texas, Dan Patrick a indiqué que « les seniors américains seraient prêt à sacrifier leur vie face au coronavirus pour sauver l’économie américaine ». Donald Trump a appelé à libérer les états qui avaient fait le choix de mesures de protection au « détriment » du maintien en activité des entreprises14. Certains groupes extrémistes sont passés aux actes les armes à la main. Au Royaume-Uni où Boris Johnson au départ s’est refusé à toutes mesures de sécurité, face à l’explosion de l’épidémie, on compte plus de 30 000 morts15, et on se refuse à comptabiliser les décès parmi la population âgée. En France, on est loin d’être traité en être humain et sur un pied d’égalité malgré les efforts héroïques des personnels soignants, les 700 000 personnes âgées vivant dans les Maisons de retraite (EHPAD), ont été pour l’essentiel d’entre eux abandonné sans moyens ni protections, résultat : 9 733 décès.16

 

On assiste bien à une volonté d’élimination d’une partie de la population mondiale, ce qui a toujours été le rôle des guerres impérialistes. Monique Pinçon-Charlot a raison de parler d’une nouvelle forme d’holocauste17.

 

Pourtant, le capitalisme et ses représentants ne sont pas des ennemis invisibles ! Pour les riches et les super riches, ça va très bien, eux font face à l’épidémie ! Jeff Bezos le patron d’Amazon, a su tirer avantage de la situation. Grâce à la crise sanitaire, il verra augmenter ses ventes de 20% en 2020 soit un chiffre d’affaire de 335 milliards de dollars ce qui lui fera gagner 11 000 dollars par seconde18. Aux Etats-Unis, l’industrie d’armement recrute à tout va parmi les nouveaux chômeurs. Pour la fabrication de missiles, de satellites, d’armes nucléaires, Lockheed Martin a embauché 2 365 employés, Raytheon 2 000, Northrop Gruuman envisage de créer 10 000 emplois pendant que Boeing va en supprimer 20 000.

 

Aux temps du coronavirus, l’industrie de mort nord-américaine se porte bien19. Il faut donc s’attendre à de nouvelles confrontations internationales tout particulièrement vis-à-vis de la Chine, et de la Russie ennemis désignés par l’hystérie néoconservatrice qui, quelque soit le Président élu en novembre 2020, a des beaux jours devant elle.

 

Pendant ce temps, les îles désertes ont vu leurs achats bondir de plus de 30%, les bunkers, les jets privés, l’accès VIP aux urgences, les yachts isolés, permettent d’échapper aux contraintes du confinement. De toutes manières, on nous explique que ces privilégiés de la fortune peuvent recourir aux masques de la marque suédoise Airinum, un masque anti pollution à cinq couches de filtres offrant un « toucher ultra doux et agréable pour la peau » vendu entre 69 et 99 dollars pièce20. Bientôt les milliardaires dont le nombre au niveau mondial s’est sensiblement accru pour passer en 2019 à 2 159 se feront fabriquer des masques Vuitton et Gucci. 

 

Le proverbe turc dit « le poisson pourrit toujours par la tête ». Comme Rome en son temps, le capitalisme est bien arrivé à un état de putréfaction et de débilité absolue !

 

Tout ce que nous venons d’examiner confirme combien, la crise n’est pas pour tout le monde. A Wall Street, l’effondrement n’est pas général, déjà les gagnants apparaissent. Ce sont ceux de la Silicon Valey et les oligopoles riches en cash flow. Pour eux dont l’ex-PDG de Google Eric Schmidt, il faut réinventer la réalité post Covid 19.

 

« En mettant l’accent sur l’intégration permanente technologique pour tous les aspects de la vie civique ». L’intelligence artificielle peut dorénavant par une connectivité numérique haut débit être mise prioritairement au service de considérables profits à travers des cabinets médicaux, de l’apprentissage, des écoles et de l’éducation, du télé travail, des livraisons à domicile, de la crypto-monnaie avec la fin de la monnaie fiduciaire, de la gestion des prisons, de l’armée, de la police et y compris des salles de sport21. On retrouve là, la finalité du programme « Stop Covid ». Pour ces méga projets du futur on retrouve l’implication directe et les milliards de dollars de la Fondation Bill Gates, de Jeff Bezos d’Amazon, d’Eric Schmidt ex-PDG de Google, d’Anuja Sonalker de Steer Tech qui déclare « les humains sont des risques biologiques les machines ne le sont pas ». 

 

Wall Street, dit-on est dopée par la « main invisible » du marché, à savoir la Réserve fédérale et la Banque centrale. Trump et le Congrès inondent le marché de subventions et de liquidités. L’impression des billets verts fonctionne à tout va ! Pour le capital l’objectif est de retrouver le plus vite possible un niveau de profits acceptables à ses yeux et d’investir sur l’avenir. Ca ne sera pas sans casse, mais ne faut-il pas s’y résoudre nous susurre les médias mainstream. Pour les investisseurs fanatiques, comme pour les intégristes de la finance, le monde de demain sera plus cartellisé, plus globalisé et plus technologique22 mais par dessus tout plus incertain encore. 

 

Pendant ce temps les USA comptent 80 684 morts23 on en prévoit près de 150 000, ce qui « serait une victoire » selon Donald Trump. Dans la même période , on enregistre aux USA 24 millions de chômeurs de plus auxquels s’ajoutent 11 millions qui n’ont droit qu’au chômage partiel. De ce fait la plupart d’entre eux perdront toute couverture médicale. Ils viendront s’ajouter aux 45 millions d’Etasuniens sans couverture sociale que comptait déjà le pays.

 

En fait, on nous a présenté le néolibéralisme comme une liberté, on a créé l’illusion des « gagnants » et encouragé la mobilité, tout en aggravant les inégalités sociales. A droite comme à « gauche », nombreux sont ceux qui se sont ralliés à cette vision. Pour réussir, « il suffit de traverser la rue pour trouver un emploi ». La logique est la même avec l’éducation ou la santé et s’applique donc à la pandémie. Mais, bien sûr si vous n’y arrivez pas, c’est de votre faute. Cette manière de voir est fausse et irresponsable, mais cette croyance hypocrite est aussi d’une incroyable violence car elle n’a servi qu’à enrichir les plus riches, appauvrir et fragiliser ceux qui par millions vivent dans la précarité et la dépendance comme les milliards qui connaissent la malnutrition.

 

Avec l’épidémie, le néolibéralisme, cette barbarie sanguinaire, devrait-on dire, n’entend pas renoncer, se mettre en question ou faire son autocritique. Tout au contraire, il entend s’imposer encore plus brutalement, car il ne peut ignorer les perspectives qui s’annoncent. Sur ce point, au moins son programme est parfaitement clair, le mensonge est devenu une règle, le cynisme, l’arrogance et le mépris ses méthodes de gouvernement. Dans ce contexte, les mots de Fidel Castro résonnent avec plus de vigueur quand il appelait le peuple cubain à faire preuve de «désintéressement, d’altruisme, de solidarité et d’héroïsme». Quel exemple que celui des médecins de cette île soumise à un blocus immoral et criminel mobilisés contre le coronavirus dans 20 pays, y compris la France, mais dont la présence est restreinte aux Antilles et qu’on ne verra ni à Paris ou en Seine-St-Denis. Cette attitude est à l’inverse de cette société capitaliste faite de vanité et de lâcheté synonyme de corruption, de maffias, d’inégalités croissantes, de gâchis considérables, celle de ceux qui décident et de ceux qui appliquent! De quelles valeurs et principes de vie collective parlons-nous? 

 

Avec le déconfinement, les patrons, le pouvoir, Bruxelles et Washington ont fait le choix de mobiliser le ban et l’arrière-ban des « chiens de garde » à leur dévotion. Ces derniers se surpassent ! Au premier rang, on trouve ces médias qui pour 90% d’entre eux appartiennent à 7 milliardaires. Syndicalement on trouve la Confédération française démocratique du Travail (CFDT), et au niveau de l’Europe la Confédération européenne des Syndicats (CES). Quant aux entreprises, les recommandations du gouvernement sont carte blanche pour faire ce qu’ils veulent et sans contraintes. Le credo, c’est par dessus tout, faire repartir l’économie, fût-ce à n’importe quel prix.

 

Contrairement à ce que d’aucuns prétendent, le couple patronat/gouvernement n’est pas dans le domaine de l’improvisation et du tâtonnement. Il cherche à gagner du temps. Son cheval de Troie c’est « l’union sacrée, l’unité nationale ». Cette orientation fonctionne et va fonctionner à plein régime au nom d’un désastre économique annoncé dont nous ne nous relèverons pas disent les « experts » avant 2026, dans le meilleur des cas, ou en 2035 dans le pire 24. L’objectif déclaré, c’est de dynamiter le droit social et pour une très longue période ! « Il va falloir se retrousser les manches, car outre la récession le problème de la France c’est qu’elle est engoncée dans une culture de lutte des classes » nous dit Marc Touati! Pour lui, le modèle ce sont les dogmes de la rentabilité et de la performance. Poussé à son extrémité, ce n’est rien d’autre que la méthode Amazon qui vient d’être condamné par un tribunal pour non respect de normes de sécurité pour les salariés. 

 

Voici des années, on se souvient de la fameuse déclaration de Denis Kessler, ancien vice-président du patronat français : « il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) », il ajoutait : » La France a besoin d’un traitement de choc ».

 

C’est le projet de loi « Urgence Coronavirus ». Edouard Philippe l’a dit clairement « ce sera de plus en plus un choc économique, un choc social, les Français doivent se préparer à un effort long ».

 

2- Le déconfinement oui, mais lequel ?

Avant le déconfinement, le confinement a été décidé pour freiner la circulation du virus et faire baisser la pression sur les services hospitaliers, pas pour résoudre l’épidémie. Cette mesure moyenâgeuse a constitué et constitue une atteinte sans précédents aux libertés individuelles et collectives.

Dans l’immédiat, il faut sauver des vies humaines, organiser la solidarité en faveur des plus faibles, c’est la priorité. Au péril de leurs vies, les travailleurs et travailleuses de la santé que Macron faisait réprimer et gazer il y a quelques semaines, quand ils et elles dénonçaient le délabrement de l’hôpital public font preuve d’un engagement remarquable. Etre solidaire, beaucoup plus encore que les applaudir, c’est agir partout et sous toutes les formes pour que notre système de santé soit doté des moyens de faire face.

Cela ne peut se faire sans une action résolue, sans une politique de prévention et sans anticipation. Il en va ainsi des tests qu’il faut systématiser comme l’a fait la Chine avec les résultats que l’on sait! Cela suppose de renouer avec l’intérêt général contre le profit et la recherche de la rentabilité. 

Entre risques et opportunités nous nous devons d’anticiper ce que sera demain! Sans résistances, ce qui va suivre s’annonce d’une violence sociale inouïe. Il faut donc se donner la capacité d’affronter et défier avec courage des forces qui n’entendent pas abandonner leur suprématie. Elles se savent menacées, elles ne reculeront devant aucun moyen pour sauver un système qui est condamné.

Les travailleurs et leurs familles font face à des problèmes multiples et nouveaux qui s’additionnent aux précédents, les interrogations sur ce que sera demain sont innombrables, les difficultés matérielles s’accroissent, le recul social menace chacun. Officiellement, la France compte près de 12 millions de travailleurs de plus en chômage partiel, soit un salarié du privé sur deux, des entreprises ont déjà fermé ou vont fermer, les licenciements se multiplier, les conditions de vie et de travail ne pourront que se détériorer. 

Pour tous, l’appauvrissement et la misère vont rendre plus difficiles encore les problèmes liés à la vie quotidienne, les loyers, les impôts, les transports surchargés, les services publics éloignés et dégradés, les charges, l’approvisionnement, l’alimentation en particulier celle des enfants, les impayés. Pour les personnes âgées, le sentiment d’isolement ne pourra que s’aggraver. Dans le seul département de la Seine-St-Denis plus de 30 000 personnes connaissent déjà la pénurie alimentaire. Tout va se cumuler ! Verra-t-on réapparaitre les tickets de rationnement ? Déjà on assiste en France à une chute historique de la consommation des ménages25.

Les conditions de la rentrée scolaire sont catastrophiques! Contrairement à Macron, le Conseil scientifique qu’il avait pourtant lui-même mis en place a recommandé une réouverture des écoles et des universités en septembre! Le délabrement du système scolaire, en particulier dans les zones d’éducation prioritaires et les quartiers populaires, rend impossible l’accueil des élèves. On transforme les écoles en garderies pour s’assurer que les parents aillent au travail ! On prend délibérément le risque de connaître le pire! 

On vit dans l’angoisse, l’incertitude domine, le déconfinement s’annonce socialement et sanitairement explosif. Le pouvoir le sait, mais il a décidé de passer en force. La défense fanatique de la remise en marche de l’économie et la défense religieuse de l’euro doivent primer sur tout.

Une chose est certaine, la sécurité de ceux qui travailleront, celle de leurs proches, de leurs familles sera en danger. Pour ceux qui sont confrontés au chômage, aux petits boulots et la précarité, ce sera en plus l’angoisse du paiement des indemnités, de l’assurance chômage déjà conditionnés par de multiples mesures d’exclusion. 

Pour permettre l’enrichissement des uns, ce ne sera pas le 15 du mois, qu’on connaitra les fins de mois difficiles, mais bien avant !

Avec les personnels hospitaliers et du commerce de grande distribution ce sont les ouvriers, en particulier ceux rivés aux ateliers en flux continu, aux chaines de productions, aux travaux de voieries, les sapeurs pompiers, qui vont servir de fantassins. Ce sont eux que l’on va envoyer en première ligne, certains y sont déjà depuis plusieurs semaines. Ce déconfinement devient une affaire de vie ou de mort. Les travailleurs sont en état de légitime défense.

 

3 - Patronat, gouvernement, Macron et coronavirus main dans la main !

Si l’épidémie est un révélateur, elle est aussi un prétexte qui doit servir à un vaste « coup de torchon » social.

 

Macron fait pleuvoir les milliards, pas pour la santé mais pour les entreprises et la finance. Ainsi après avoir annoncé une aide de 45 milliards aux patrons, Bercy a annoncé qu’elle passerait à 100. A cela s’ajoute 300 milliards de garantie par l’État pour assurer les prêts bancaires, des délais de paiement des échéances sociales, des remises d’impôts, des pénalités non appliqués, etc.26. Qui a dit qu’en France en 2019, 49,2 milliards d’euros ont été versé aux actionnaires soit 15% de plus qu’en 2018 ? Qu’attend-t-on pour les mettre à contribution?

 

Mais, pour le MEDEF, insatisfait, ça ne fait pas le compte. Il n’a pas tardé à donner le ton et Geoffroy Roux de Bezieu son président a cru bon de préciser d’emblée : « Il faudra bien se poser la question tôt ou tard du temps de travail, des jours fériés, et des congés payés pour accompagner la reprise »27! Le « dialogue social » si cher aux syndicats réformistes y pourvoira sans doute !

 

Réagissant au quart de tour, le gouvernement a immédiatement fixé le cadre de ses recommandations. C’est la copie conforme des desideratas du patronat.

 

Il a décidé une nouvelle réforme du code du travail et une application dans le temps sans aucune date limite. Elle concernera un droit du travail qui sera aménagé, la remise en cause des congés payés, des 35 heures pouvant aller jusqu’à 60 heures de travail hebdomadaire, une redéfinition des droits des chômeurs et une restriction importante des libertés individuelles comme collectives. Pour lui faciliter la tâche, il humilie le parlement en décidant de fonctionner par ordonnances et directives. Cette constitution est devenue le fondement même d’un régime autoritaire et anti-démocratique.

 

Le gouvernement a décidé la prise en charge conditionnelle du chômage partiel, mais en fait c’est également une aide supplémentaire apportée aux entreprises. On connait par ailleurs les multiples pressions avec l’aide de la Ministre du Travail qui sont et seront exercées pour imposer le travail à domicile, le télétravail28. On admet les « dérogations » , mais pas qu’elles soient « exorbitantes ». Pour s’en assurer, les inspecteurs du travail voient leurs moyens d’interventions réduits au strict minimum, certains sont sanctionnés pour avoir eu recours à leurs prérogatives29

 

Mais, ce n’est pas tout ! Craignant sans doute de nouvelles jacqueries ou la colère des gueux, Macron, et son gouvernement, anticipent et veulent museler toute contestation par avance. Il est vrai qu’il y aura des comptes à régler! Là, nous rentrons dorénavant dans l’ère du cyber contrôle et de l’omni-surveillance! On veut maintenant passer à un état d’exception permanent. 

 

Avec Macron, la violence policière a atteint des sommets jamais vus en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Depuis le début du confinement, près de 480 000 contraventions ont été dressées sur 8,2 millions de contrôles (au 6 avril)30. Les provocations du Préfet de police de Paris, la violence policière raciste et anti jeune dans les banlieues ont donné un avant gout de ce que l’on opposera à toutes volontés de désobéissance.

 

D’autant qu’avec le projet « stop covid » on passe à une autre étape. Il permettra par la collecte d’informations personnelles de placer toute la population sous bracelet électronique et potentiellement à les rendre suspects.

 

Cette vaste mise en fiche des citoyens par le traçage numérique se fait avec l’aide de Bill Gates et Microsoft auquel Macron a déjà confié le stockage des données de santé, initiative qui met un terme au secret médical, ce dont s’inquiète la CNIL.31 Comme nombreux s’en alertent et le disent, nous sommes bien face à un totalitarisme, une fascisation rampante de la société. Même s’il est difficile de le prévoir, ira-t-on dans les mois ou les années qui viennent jusqu’à un coup d’état ? « Les vrais catastrophes historiques surviennent lorsqu’on n’a pas été capable d’imaginer le pire »32

 

Pour le déconfinement les choses sont très claires, Il n’y aura aucune obligation, ni masques, ni tests, ni gants. Le gouvernement a précisé que le salarié devra arriver au travail après avoir pris sa température chez lui. La Ministre considère avec un sens élevé des réalités que pour une surface de 160 m2 on pourra faire évoluer 40 salariés. Sans rire, elle ajoute qu’il faudra éviter les goulots d’étranglements. Mettra-t-on en cause l’usage pour chaque travailleur du « droit de retrait » ? C’est ce que laisse entendre le Ministère de la Fonction Publique qui menace de révocation tout usage inconsidéré de ce principe.

 

Acte significatif, la veille du 1erMai, le Mouvement des Entreprises de France (MEDEF), la CFDT et la Confédération française des Travailleurs chrétiens (CFTC) ont signé une déclaration commune pour « se féliciter de l’action du gouvernement33Comme le fait remarquer l’historien Stéphane Sirot dans un commentaire : «Les entreprises devront prendre des mesures à propos de l’environnement de travail, en « concertation avec les salariés et leurs représentants quand ils existent » (sic) ». Autrement dit sans garde-fou ni contraintes. La déclaration est d’ailleurs truffée d’expressions impliquant l’absence d’obligations réellement contraignantes pour les patrons : « le cas échéant », « il est recommandé », « il peut », « les entreprises peuvent », « si elles le souhaitent », « si possible », « il peut être envisagé », «  dans la mesure du possible ». Tout cela est destiné à être contrôlé de manière parfaitement « neutre ». Elle recommande en effet la mise en place dans les entreprises d’une « cellule de crise » ou d’un « correspondant COVID19placé sous l’autorité de la direction ou du « management » de l’entreprise »34.

 

On est donc fixé ! Comment s’étonner alors qu’au mécontentement sur la gestion de l’épidémie s’ajoute la colère, l’exaspération à l’annonce d’une régression sociale d’une telle ampleur !Consciemment ou confusément, comment ces sentiments ne se manifesteraient-ils pas et ces questions ne se poseraient-elles pas pour des millions de gens, pour leurs familles, leurs proches. 

 

C’est ce qu’exprime la perte continue de confiance et de crédibilité, la défiance dans le gouvernement et les institutions. Elle est devenue massive. C’est ce dont témoignent tous les sondages d’opinion.35 Elle soulève d’évidentes questions politiques quant à la continuité d’un pouvoir faisant l’objet d’un tel rejet. Il en va également de l’Union européenne et donc, fort logiquement, du système capitaliste lui-même? On est donc face à un problème plus large qui touche une légitimité ou plutôt à une illégitimité des centres de pouvoir. Ils deviennent insupportables pour le plus grand nombre. Nous sommes bien entrés dans une période de clarifications et d’enjeux inédits. Il faut dès à présent les confronter ! « Il existe pour la révolution une règle absolue : ne jamais s’arrêter une fois le premier pas accompli, ne jamais tomber dans l’inaction et la passivité».36

 

Il est intéressant de noter que ces sentiments ont une valeur encore plus globale à l’échelle internationale. Le rapport 2020 du Laboratoire Edelman sur l’opinion mondiale révèle que 74% de la population des cinq continents considère le capitalisme comme un système injuste, 56% qu’il fait plus de mal que de bien, 73% qu’il faut changer de système37. Ces opinions sont au cœur de débats en France, en Europe et ailleurs. 75% des Français pensent que le gouvernent ne dit pas la vérité face à la crise, 74% qu’il n’a pas pris les bonne décisions, 76% qu’il n’a rien fait pour équiper les hôpitaux38. Il faut maintenant passer du débat à l’action en faveur d’un changement radical de société.
 

 

4- Sainte famille syndicale et coronavirus

Si cette conviction devrait être au cœur de l’action de chaque force sociale et politique, cela devrait être le cas pour le syndicalisme lui-même ! Or, on est très loin du compte ! Sous le parapluie des institutions nationales et européennes s’est constitué avec la CES et la CFDT une sainte famille syndicale. 
 

Par ailleurs, il est saisissant de constater une forme d’atonie générale des syndicats. Ainsi, les confédérations quand elles ne collaborent pas aux côtés du patronat, du gouvernement ou de l’UE pour les unes, semblent clouées sur place, et sourdes à la colère qui gronde pour les autres. Pour les « partenaires inconditionnels du dialogue social », le choix imperturbable est de persister dans la complaisance à l’égard du Capital et de ses mandataires en France au niveau européen ou international. Pour la CFDT, la CFTC, ensemble avec le MEDEF, « Il s’agit de manière commune de concevoir une société qui produit et dans laquelle on s’épanouit ». C’est comme si les causes de l’épidémie étaient « invisibles, sans odeurs, ni saveurs ».

 

Plus généralement en France, le syndicalisme a exprimé ce sentiment à partir d’une position commune. Elle a été adopté avec le patronat et les 5 confédérations dont la direction de laConfédération générale du Travail (CGT) en faveur du « rôle essentiel du dialogue social ».39De nombreuses organisations de la CGT ont refusé avec dignité et fermeté ce ralliement en forme de capitulation avant la bataille. 

 

Cette déclaration commune qui n’était pas la première a précédé celle de la CES avec le patronat européen exprimant un soutien sans réserves à l’action de la Commission de Bruxelles et celle de la Banque centrale européenne (BCE)40. Elle a anticipé l’Appel de 300 organisations de l’auto-proclamée « société civile » aux cotés des Syndicats européens pour appeler à se saisir de la crise sanitaire comme d’une opportunité en faveur d’une plus grande intégration européenne41« Last but not least », le 14 avril 2020, 180 personnalités ont lancé un appel vibrant en faveur d’une « Alliance européenne pour une relance verte ». Comme dans un poème à la Prévert on y a trouvé pêle-mêle des entreprises comme Microsoft, Coca Cola, l’Oréal et d’autres, des parlementaires de droite, sociaux-démocrates, verts, des ministres, des associations et ONG, des syndicalistes dont le secrétaire général de la CES et celui de la CFDT Laurent Berger.42 Ces initiatives diverses entre partenaires économiques, politiques, syndicaux et institutionnels visent en fait à soutenir le « Pacte Européen de la Finance Verte » voulu par la Commission de Bruxelles. En quelque sorte un capitalisme vert à visage humain. On renonce à s’attaquer aux causes véritables de la pandémie et il n’est plus question d’actions pour les salaires, les conditions de travail, la protection sociale. Les revendications de manière plus générale ne sont plus de mises. L’union sacrée doit s’imposer à tous. Ainsi la CES ne combat pas le covid 19, elle s’adapte et réclame qu’il soit considéré comme maladie professionnelle comme d’autres revendiquent une prime pour compenser le risque de perdre sa vie ou celle des siens en allant travailler sans protections ni sécurité.

 

Comme elle l’avaient fait pour la « réforme » des retraites, la CFDT, la CFTC, l’UNSA se sont alignés immédiatement et ont apporté un soutien sans faille à Macron. Laurent Berger a même déclaré qu’il n’était « pas contre a priori une semaine de 60 heures, si cela doit se faire temporairement »!43 Puis il a fait aussi dans l’ignominie en prenant à partie le syndicat CGT de Renault Sandouville accusé d’irresponsabilité parce qu’il soutenait une décision de justice qui considère que l’entreprise ne garantit aucune sécurité pour les travailleurs44. Complice avec la direction Renault et le gouvernement, Berger a été suivi par Force ouvrière (FO). Voilà où conduit la logique du « dialogue social ». Berger préfère la santé des patrons à celle des travailleurs et pour cela refuse l’application d’une décision de justice. 

 

Alors que la circulation du virus est toujours active, que chaque jour les hospitalisations et les décès se comptent par centaines, aucune des autres confédérations ne récusent a priori la reprise du travail. La seule condition c’est qu’elle se négocie. Mais, même avec une décision de justice, la CFDT propose de passer outre. Les syndicats devraient méditer l’exemple de l’Allemagne ou plusieurs Länders dont celui de Rhénanie du Nord- Westphalie viennent de décider de reconfiner45 après un nouveau pic de contamination. Il a succédé au déconfinement décidé au nom « du sauvetage de l’économie » par Angela Merkel.

 

On n’en est pas encore tirage au sort pour décider qui des travailleurs envoyer au front? « Nous avons peur, mais nous proposons des solutions » a déclaré Philippe Martinez46. On pourrait répondre que si «  La peur n’évite pas le danger, le courage non plus. Mais la peur rend faible, et le courage rend fort»47

 

Malgré les critiques et les protestations au sein de son organisation, la direction de la CGT pour sa part s’est livrée « courageusement » à une description consensuelle du plan Macron. Elle s’interroge (sic), et attend (resic) de vraies mesures de protection sociale »48. Par ailleurs, affiliation oblige, elle se livre à une description angélique des politiques européennes et des initiatives de la CES49.

 

L’accord national entre patronat et syndicats trouve sa déclinaison au niveau des régions après l’avoir été au niveau européen.50Comme quoi ce n’était pas un accord qui engageait à rien comme cela avait été suggéré par Philippe Martinez lui-même

 

Le MEDEF, pour sa part, ne saurait renoncer à une opportunité lui permettant de restructurer en profondeur la société française, fixer unilatéralement de nouvelles règles, déréglementer, développer la précarité, encourager la concurrence, imposer un chômage de masse et de nouvelles formes « de travail à domicile », du « télé travail », à la « gig économie », celle des salariés du "clic", des "micro taches" et des « nouveaux tacherons" afin de  passer vite à « une société de pauvres avec emplois », disponibles et corvéables sans limites sur le modèle nord- américain.

 

Pour le Capital, il faut en effet réorienter les systèmes productifs, en prenant en compte une redéfinition des besoins des populations qui seront réduites au minimum. Mais de ça, il n’est sûr de rien ! Il veut tirer avantage de la situation, tant qu’il le peut et tant que l’opinion est mobilisée vers d’autres priorités. 
 

 

5 - Coronavirus, Europe et CES

Devant cette avalanche de bonnes intentions syndicales, les dirigeants européens de Paris comme de Bruxelles ont du voir là, un retour sur investissement de leurs efforts financiers en faveur d’un syndicalisme de services et de « propositions »51.

Pour le syndicalisme en Europe, dont la CGT, la réaction des institutions serait caractérisée par une « réponse tardive et fluctuante face à la pandémie »52. Qu’en est-il ?

En fait, l’Union européenne a imposé partout des coupes drastiques dans les budgets de santé au nom de la défense aveugle de l’euro. Elle entend poursuivre cette politique et même l’aggraver. Pour Ursula Von Der Leyen53 il faut sauver à n’importe quel prix la concurrence libre et non faussée gravée dans le marbre du Traité de Maastricht. Non seulement l’UE n’est pas une protection contre les excès du néolibéralisme mais elle en est une des déclinaisons les plus brutales au détriment des peuples et des travailleurs en général et de ceux de la santé en particulier. 

 

Les gouvernements qui se sont succédés en France qu’ils soient de gauche comme de droite se sont appliqués à respecter les directives comminatoires de Bruxelles. Ils l’ont fait sans état d’âme ! La crise des hôpitaux et de la santé ne « dure pas depuis quelques mois » mais depuis des décennies. Elle remonte au tournant de la rigueur de 1983, aux ordonnances Juppé, et à toutes les lois : Bachelot, Touraine et Buzyn !54 Il va s’en dire que l’on veut poursuivre dans cette voie. « Il faut remettre en question le statut public/privé, le statut et les règles de gestion des établissements publics, devenus incompatibles avec la souplesse nécessaire ». 55

 

Si, les luttes sociales ont permis de limiter certaines conséquences, le bilan est là, et la volonté ne l’est pas moins de poursuivre en l’aggravant la même politique !

 

Dans le mépris et l’indifférence la plus totale de Bruxelles, le cas de l’Italie est éloquent ! En Lombardie épicentre de l’épidémie un nombre spectaculaire de personnes affectées par le Covid 19 ont été purement et simplement massacrées. L’attitude de la Commission de Bruxelles a consisté courageusement à regarder ailleurs ! Cette région est un exemple tragique56, elle compte pour plus de 70% des malades de toute l’Italie, mais on estime qu’en réalité le chiffre pourrait être 10 fois supérieur. Parmi eux plus de 2 000 agents hospitaliers ont été contaminés, 150 médecins sont décédés. 

 

Dans cette province la plus développée industriellement, et avec l’appui de l’UE, la « Cofindustria » qui est le syndicat patronal a publiquement mené campagne contre le confinement et le maintien en activité des entreprises au nom de « Milan ne doit pas s’arrêter ». Il est aussi de notoriété et comme ce fût le cas avec la crise de 2008, combien cette détermination patronale n’a fait que favoriser la criminalité toujours à l’affut des bonnes affaires.

 

L’objectif de Bruxelles est ailleurs, elle ne s’occupe pas de questions aussi triviales que la santé des gens. Pour elle, la santé est un coût. Son choix est de soutenir le Capital pour sauver l’euro. C’est ce qui a été fait immédiatement à hauteur de 750 milliards offerts somptueusement par la BCE. Après le patronat et les gouvernements, la CES s’en est félicité.

 

Comme on le voit à l’égard de l’Italie, de l’Espagne, de la Grèce, l’UE démontre, s’il le fallait, qu’elle n’existe pas pour la solidarité et la coopération. La Finlande a déjà fait savoir qu’elle ne paierait pas et quitterait l’UE au cas où les bénéfices qu’elle tire de l’euro seraient inférieurs aux coûts de la solidarité. Dans cette situation, il est ironique de voir plusieurs pays européens faire le choix de recourir à l’aide conséquente de la Chine, de Cuba, de la Russie et du Venezuela. Mais, que dit la CES, soudainement muette?

 

Comme la croissance est en berne, les restrictions budgétaires devront être supportées par les peuples. Il est donc parfaitement illusoire de vouloir faire croire que l’on pourrait par le dialogue social en Europe et dans chaque Etat favoriser des politiques sociales, en particulier dans le domaine de la santé publique, quand ce n’est évidemment pas l’objectif recherché ni par l’UE ni par les entreprises, ni par les gouvernements. Que dit la CES? 

 

Les syndicats, dont la CGT57, aiment à parler d’évasion fiscale. Il faudrait, disent-ils, remettre à plat la politique européenne sur ce sujet, ce qui sous entend que les politiques sur ce plan seraient trop timorées. En réalité, les choix en France, en Europe et dans le monde encouragent et protègent la criminalité fiscale. En France, près de 100 milliards par an, sans parler des avantages divers accordés aux entreprises, sans parler de la suppression de l’impôt sur la fortune (ISF). Macron amuse la galerie en faisant croire que, cette fois, on fera quelque chose quand en réalité on fait le choix politique de l’immobilisme. Pas plus à Paris qu’à Bruxelles, on ne fera rien concernant les sièges sociaux dans les paradis fiscaux. On continuera à « relocaliser » les comptes en banque des particuliers. Comme chacun sait, les plus fortunés sont les moins imposés. Que dit la CES?

 

L’UE est un outil au service du capital mondialisé dominé par l’oligarchie US. Le néolibéralisme n’envisage pas de commettre un « hara kiri » mais au contraire de poursuivre et d’accélérer les aspects les plus négatifs de ses politiques. Un exemple significatif est la relance économique verte. La preuve en est la décision de la Commission européenne de nommer officiellement comme expert pour l’environnement le PDG américain de BlackRock. Comme on le sait bien, il s’agit du plus important groupe de placements financiers au monde spécialisé dans l’industrie pétrolière. Il gère un grand nombre des fonds de pensions et a comme on le sait largement inspiré la réforme Macron des retraites58. Que dit la CES signataire de l’Appel pour la relance de l’économie verte ?

 

Suivant à la lettre les rodomontades et les fanfaronnades de la CES, la CGT reprend sans vergogne le jargon, et le "narratif" du "cruel manque de solidarité, voire d’un renforcement de marques de défiance entre les différents pays". Avec les syndicalistes Matamore de Bruxelles, le Capital peur dormir tranquille il ne risque rien.

 

Comme il faut bien faire quelque chose pour démontrer que l’on existe, la CES, la Confédération syndicale internationale (CSI) et la CGT pensent qu’une initiative genre grande conférence internationale pourrait permettre d’offrir un cadre permettant de lancer des mesures urgentes face à la crise pandémique. On à l’habitude de dire que quand on veut enterrer un problème on crée une commission ou on convoque une conférence internationale. On connaît cependant l’efficacité de ces initiatives lorsqu’il s’agit non plus d’adopter mais de mettre en œuvre des résolutions. En fait, une fois encore on va encourager l’éléphant à accoucher d’une souris. Les justifications morales sont très sympathiques mais ne changent rien quant au fond des choses. Le capital mondialisé se moque des résolutions et des conventions de l’OIT où, par ailleurs, le rapport des forces est très largement à son avantage. Le « tripartisme », fondement de l’institution, étant devenu une illusion. Sans compter le fait que le groupe travailleur au Bureau international du travail (BIT) contrôlé par la CSI nie le pluralisme syndical.

 

En fait, cette proposition illustre l’impuissance et l’impasse dans lesquelles se trouve le mouvement syndical réformiste, les illusions qu’il cherche à entretenir dans le monde du travail sur la vertu de propositions négociées avec des gouvernements, des institutions et un patronat totalement acquis à la mise en oeuvre du libéralisme.

 

En fait et comme le dit Georges Mavrikos de la Fédération syndicale mondiale (FSM), « Le capitalisme c’est l’anachronisme, c’est la barbarie, il ne peut pas être humanisé. Ces réformistes qui prônent la modernisation du système d’exploitation deviennent les serviteurs de l’exploitation sociale. Il n’y a pas, il n’y aura pas de vaccin qui humanise le capitalisme »59.

 

6- Coronavirus, lutte de classes et perspectives.

Il ne s’agit pas de dresser un tableau apocalyptique mais de faire preuve de lucidité. Sans une opposition résolue, voilà ce que le Capital entend mettre en œuvre. Profitant de la pandémie, il a pris déjà quelques longueurs d’avance, il faut en avoir conscience. Dans l’immédiat, la réponse ne saurait être l’union sacrée ou l’attentisme que le pouvoir et ses complices veulent imposer à marche forcée.

 

Dans les syndicats, il faut reprendre partout et faire débattre de « l’Appel national à l’unité d’action des travailleurs et du peuple pour de nouvelles conquêtes et changer de société ». Il est né à l’initiative de militants de la CGT de différentes corporations et régions. « Nous devons redevenir résistants », disent-ils, « nous devons décider de notre avenir et nous devons nous-mêmes le mettre en place »60.

Cette conception doit se forger dans les combats quotidiens contre le Capital, depuis chaque lieu de travail, en assumant collectivement les responsabilités et les choix décidés par la démocratie ouvrière.

 

La seule réponse possible est donc d’appeler partout à la désobéissance, à l’insoumission et à l’auto-organisation sociale sous toutes les formes ! Il faut refuser de se soumettre et de céder aux pressions de toutes sortes, appeler à la grève pour sauver des vies, poursuivre le blocage de la machine à profits, autant que pour construire ce qui doit succéder au capitalisme. Enfin, il faut s’émanciper de la dictature patronale. L’entreprise pour cela est décisive car c’est là que se nouent les contradictions de classe. 

 

Nul ne saurait faire des pronostics, car nous sommes dans l’urgence. Mais une chose est certaine, le « jour d’après » ne sera pas le « jour d’avant » ! Nous sommes au tout début d’une crise économique et monétaire qui ne peut être comparée à nulle autre. La catastrophe boursière s’annonce61. Pour l’instant, on fait marcher la planche à billets et on gère au jour le jour, mais chacun sait que tout cela n’est pas sans limites. Car tout va se cumuler ! Nous n’en sommes pas encore au moment de l’explosion mais nous nous en approchons ! D’ailleurs, de nombreux économistes la prévoient pour la fin 2020 début 202162.

 

Toute la question est donc de savoir comment l’on va se situer quant aux évènements à venir ? Que restera-t-il de l’UE et de l’euro non pas dans les années qui viennent mais dans les mois ? Où en sommes nous du capitalisme triomphant quand celui-ci nous conduit tout droit à l’abime ? Où en sont aujourd’hui ceux qui trouvaient nos arguments « binaires » ? Que reste-t-il de leur 3evoie possible, des solutions moyennes, cette « Europe autrement » qu’il « faut refonder », celle du « dialogue social » et du reste? Toutes ces prétentions fumeuses s’effondrent comme un château de cartes.

 

C’est maintenant qu’il faut choisir et se situer clairement dans le débat et l’action. On en revient toujours à la pertinence de la barricade et de ses deux côtés. Ce qui importe de discuter ce n’est pas le choix de société réduit à une formule ou à un slogan, mais son contenu concret en termes de pouvoir des travailleurs. Poser le problème en ces termes suppose une rupture.

 

Comme l’ont montré les mobilisations le 1ermai en France et dans le monde, le pire serait l’attentisme ou considérer que tout cela est un mauvais moment à passer. Tout au long de la période qui vient de s’écouler on a assisté à une foule d’initiatives de solidarités, de prises en charge par les gens eux-mêmes et pour eux-mêmes, souvent malgré la répression. 

 

Ne faut-il pas généraliser ce que nous avions déjà constaté avec les gilets jaunes en renouant avec les traditions et valeurs du mouvement ouvrier ? Ne faut-il pas rechercher à systématiser l’organisation d’initiatives populaires dans les quartiers et les entreprises associant étroitement syndicats et organisations agricoles pour répondre aux besoins alimentaires de la population ou pour les services ? Ne faut il pas s’inspirer des actions Robin des bois des travailleurs d’électricité de France (EDF) pour rétablir l’électricité dans les foyers là où cela a été interrompu pour impayés ? Ne faut-il pas tirer les leçons d’expériences comme celle de la « période spéciale » à Cuba dans les années 1990 où chaque entreprise et syndicat organisaient la coopération et le travail volontaire pour faire face à la situation de crise ? Ne faut-il pas s’inspirer de l’expérience argentine des « piqueteros » à la fin des années 1990, celle de l’autogestion née de la récupération d’entreprises ?

 

De fait, dans les usines, les entrepôts, les hôpitaux, les travailleurs, des médecins aux femmes de ménage, des ouvriers aux employés, ont dans un esprit collectif et coopératif au cours du confinement profité de l’absence de personnel administratif et de l’éloignement des cadres des ministères partis en confinement pour gérer par eux-mêmes la crise sans attendre des consignes déconnectées des réalités qui leur parvenaient par « télétravail ». Ils ont ainsi démontré qu’ils étaient capable de gérer la crise avec abnégation et efficacité et donc qu’ils ont les moyens de devenir les maîtres de leur entreprise et donc devenir les maîtres du pays. La question est donc de faire prendre conscience les travailleurs de cette réalité.

 

Ce qui est impératif c’est de placer les travailleurs et le peuple aux postes de décisions. Ainsi, il ne saurait y avoir de véritable nationalisation sans un contrôle et une direction placée sous la responsabilité des travailleurs eux-mêmes. C’est ce qu’exprime très concrètement l’action des travailleurs et de la population du Morbihan avec la CGT, la Fédération syndicale unitaire (enseignants, FSU) et Solidaires. L’objectif c’est le redemmarage d’une usine de fabrication de masques à Plaintel près de Saint Brieuc qui ne soit pas sous le contrôle de la finance qui avait fait fermer le site il y a quelques années. Aujourd’hui, les affairistes se mettent sur les rangs pour profiter de l’aide du gouvernement à l’investissement lui permettant de dégager de nouveau d’énormes profits63. Les travailleurs, la population, s’y opposent.

 

Les actions sous toutes leurs formes possibles sont nécessaires pour prévenir tout à la fois les mauvais coups et encourager à prendre le contrôle des lieux de travail. Rien ne peut se faire sans les travailleurs. On n’a pas besoin des actionnaires, ce sont eux qui ne peuvent vivre sans nous. Le moment n’est-il pas venu enfin de dire : Assez, voilà ce que nous voulons et voilà comment nous allons passer du dire au faire ? 

 

Ce que nous devons viser, c’est une autre manière de faire de la politique au-delà de la traditionnelle conception. Cela correspond précisément au besoin de nouvelles formes d’organisation au sens large que Gramsci donnait à cette vision, Cela ne peut se faire sans renouer avec la tradition vivante des luttes populaires.

 

Ce patrimoine de combats et d’intelligence collective existe, il est un point d’appui, un facteur de confiance. Depuis les luttes sur le code du travail, les gilets jaunes et plus récemment le mouvement sur les retraites, cette mobilisation sociale ininterrompue depuis plusieurs années est riche d’enseignements. Nous en sommes comptables, nous ne partons pas de rien! Soyons logique, tirons les leçons de cette période, de l’expérience, des avancées comme des reculs.

 

Il sera inévitablement nécessaire de s’organiser de manière autonome, sous des formes originales, dans les entreprises, mais aussi les quartiers, les villages, autour des questions de salaires, de conditions de travail et de vie, autour des problèmes de l’habitat, de l’école, de la santé, des transports, de l’environnement, etc, pour définir et défendre les revendications d’abord, pour préparer ensuite l’avènement d’une souveraineté populaire, des lieux de travail jusqu’au niveau de l’Etat. Un véritable pouvoir des travailleurs a exercé sur l’appareil économique comme pour tout ce qui touche au fonctionnement de la société. 

 

Nous avons besoin de nouvelles formes de pouvoir politique, d’autogestion, de contrôle ouvrier à tous les niveaux. Avec des représentants révocables à tous moments et n’abusant plus de la délégation de pouvoir de manière discrétionnaire. Il ne peut y avoir de processus de transformation sans une vaste expérimentation sociale et politique, aussi bien avant qu’après le changement. Il faut redonner du sens à ces principes « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins »64, « socialisation des moyens de production et d’échange »sans lesquels il ne peut y avoir de véritable rupture avec le capitalisme. C’est bien le socialisme qui est à l’ordre du jour !

 

Ce que nous devons viser ce n’est pas un nouvel ordre mondial fondé sur le Capital, mais un nouvel ordre sans Capital.

 

Nous sommes entrés dans une nouvelle époque où justice et barbarie, guerre ou paix, seront les choix qui détermineront le futur de l’humanité. Car pour sauver le système et lutter contre la baisse tendancielle des taux de profit, les dirigeants n’ont pas d’autres choix que de se lancer dans une fuite en avant vers des répressions et des guerres sans fin de tous contre tous, en se servant de bouc émissaires pour cacher leur incapacité et leur refus à proposer un système cohérent et équilibré ouvrant des perspectives réelles de développement pour la majorité.

 

Voilà pourquoi il s’agit de construire et de multiplier les réseaux, les contre-pouvoirs face aux institutions supranationales, aux institutions économiques et financières, aux puissances hégémoniques pour imposer les rapports de force dont le mouvement populaire, les travailleurs, ont besoin.

 

Ne faut-il pas se donner les moyens d’un vaste débat à tenir tout en agissant simultanémentet portant tout autant sur la stratégie que sur les contours qui devraient être ceux d’une société capable de mettre l’ensemble des ressources productives du monde au service des besoins légitimes, des aspirations des travailleurs et donc des habitants de la planète en faveur de la paix, du progrès social, de la solidarité et de la coopération, par un internationalisme de notre temps. 

 

En d’autres termes, « comment souder le présent à l’avenir, tout en satisfaisant aux urgentes nécessités du présent et en travaillant utilement pour créer et devancer l’avenir ».65

 

Jean-Pierre Page

12 mai 2020

 

Notes :

1 Les animaux malades de la peste, Jean de La Fontaine (1621-1695)

2 «Le concept de Révolution», Fidel Castro (1926-2016), discours du 1er mai 2000

3 Roberto Saviano est l’auteur de « Gomorra » un livre sur l’organisation maffieuse de la Camorra à Naples, voir « Coronavirus, une maffia à l’affût des bonnes affaires », Journal de Genève, 27 avril 2020.

4 «Nous sommes en guerre », Emmanuel Macron, 16 mars 2020

5 « Dans relire le concept de la Révolution en fonction du présent » Attilio Booron cité par Abel Prieto, Ministre de la culture de Cuba. Granma, 6 mai 2020.

6 La stratégie du choc, Naomi Klein, Actes Sud, avril 2008.

7 «  La plus terrible récession mondiale depuis 1929 », La Tribune, 14 avril 2020.

8 « Près de la moitié de la main d’ouvre mondiale risque de perdre ses moyens de subsistance », ONU info, 29 avril 2020

9 « Une gigantesque crise menace les pays émergents », Médiapart, 7 mai 2020.

10 « Le choc de cette crise va provoquer la révolution », Jean Ziegler, interview à Clique, 7 mai 2020

11 http//www.youtube.com/watch ?v=9bmppYwtrS0

12 « Herd immunity is epidiomological Neoliberalism » Isabelle Frey

ttps://economicsociology.org/2020/04/24/herd-immunity-is-epidemiological-neoliberalism/

13 Eugénisme : méthode de sélection des individus à partir de leur patrimoine génétique. Théorisé entre autre par Alexis Carrel (1873-1944), chirurgien et activiste d’extrême droite. Il a encouragé pendant la 2eme guerre mondiale, l’élimination des handicapés mentaux.

14 « Sacrifier les personnes âgées pour sauver l’économie », La Dépêche, 24 mars 2020

15 Au 7 mai chiffres John Hopkins University.

16 9 733 décès au 8 mai 2020. Au 21 avril 2020, on comptait 73% des décès en France se comptent parmi les âges de 65 à 74 ans (36%), et 75 ans et plus (37%). 

17 « Le jour d’après de Monique Pinçon Charlot »,  https://m.youtube.com/watch?v=JB75qjw0XSI

18 « Jeff Bezos is the planet’s richest man », RT, 17 avril 2020

19 « US defense firms hiring thousands. .. », Defense One, 8 mai 2020.

20 « Comment les riches se protègent du coronavirus », Courrier international, 7 mars 2020.

21 «  Screen new deal », The Intercept, Naomi Klein, avril 2020

22 « Le monde d’après selon Wall Street », le Monde, 4 mai 2020.

23 Chiffres au 12 mai communiqué par la John Hopkins University

24 « La France est la triste championne de la récession », Marc Touati, Capital, 1er mai 2020.

25 Commencé dès le début de cette année, elle est passée en mars au plus bas niveau depuis 1980, à moins 17,9%.

26 « Coronavirus, 100 milliards d’aide...», BPI France, 10 avril 2020

27, Sud Ouest, 11 avril 2020

28 « Amazon condamné par la justice à restreindre ses activités » France Culture, 16 avril 2020.

29 C’est ce qui est arrivé à Anthony Smith, militant de la CGT de la Marne sanctionné par la Ministre du travail.

30 « Près de 480 000 contraventions pour 8,2 millions contrôles », France info, 6 avril 2020.

31 « L’exploitation des données de santé sur une plateforme Microsoft... », le Monde, 10 décembre 2019.

32 « Les luttes de classes en France au XXIe siècle » Emmanuel Todd, Seuil, janvier 2020.

33 « MEDEF, CFDT, CFTC demandent une reprise progressive. », La Provence, 30 avril 2020.

34 « Au sujet de la déclaration du MEDEF, CFDT, CFTC », par Stéphane Sirot. Historien, spécialiste des conflits du travail et du syndicalisme.

35 « Sondage : la défiance s’installe contre le gouvernement », Journal du Dimanche, 11 avril 2020

36 Rosa Luxemburg (1871-1919) théoricienne et militante révolutionnaire.

37 2020 Edelman Trust Barometer. www.edelman.com

38 « Les Français les plus sévères d’Europe envers leurs dirigeants », Le Figaro, 11 mai 2020.

39 Déclaration commune des syndicats CFDT, CGT, CFTC, FO, CGC et du MEDEF, CPME U2PM, Les Echos, 20 mars 2020. Voir également « Des organisations de la CGT se dissocient et condamnent l’appel à l’apaisement social des confédérations syndicales et patronales », voir Unité CGT du 20 mars 2020

 
40 Déclaration commune de la CES, Business Europe, SME United, CEEP du 24 mars 2020, newsletter de la CES. 

41 « For a Europe that cares for all » 24 avril 2020, CES newsletter

42 Au 14e Congrès de Vienne en 2019, Laurent Berger a été élu Président de la CES entre autre avec le soutien de la CGT.

43 Interview Laurent Berger, La Croix, 30 mars 2020.

44 « La posture de la CGT est irresponsable et infondée » déclaration de Laurent Berger CFDT, France info, 9 mai 2020.

45 « Allemagne, reconfinement dans un canton après un pic de contamination », Courrier Picard, 9 mai 2020.

46 France tv info, 23 avril 2020.

47 Misha Defonseca, écrivaine belge née en 1937.

48 Déclaration de la CGT le 28 avril 2020 après l’annonce du plan de déconfinement par le premier ministre.

49 Déclaration de la CGT « Passer à l’offensive face à la pandémie et à ses conséquences sociales ». P. Coutaz-département international, 21 avril 2020.

50 « Appel à la mobilisation pour un Pacte régional économique et social » en région Centre-Val-de-Loire proposé aux syndicats par le MEDEF et dans ce cas combattu fermement par la CGT.

51 L’Union Européenne participe financièrement à hauteur de 75% au budget de la CES.

52 Déclaration de la CGT, voir note 32 déjà cité.

53 Ursula Von Der Leyen est Présidente de la Commission de Bruxelles.

54 « Réponse à Guy Coolet et Gérard Vincent », Pardem, 11 mai 2020.

55 Idem

56 « Massacre en Lombardie et responsabilité criminelle de la COFINDUSTRIA », la Confédération patronale italienne,  The Hindu, 27 avril 2020.

57 Déclaration du 20 mars de la CGT, déjà cité.

58 « Polémique autour du mandat de BlackRock », Boursorama, 17 avril 2020.

59 Georges Mavrekos, Secrétaire général de la FSM, 20 avril 2020.

60 Cet appel a été lancé le 1er mai 2020, voir Unité CGT du 1er mai 2020.

61 La BCE achète sans limite des obligations pourries ou non soit aujourd’hui 5 347 milliards d’euros, la FED américaine fait de même soit 7 128 milliards, et cela ne s’arrêtera pas là.

62 « The coming greater depression of the 2020s » Nouriel Roubini, Project Syndicate, 28 avril 2020.

63 « Entre l’intérêt général et l’intérêt privé » déclaration CGT, FSU, Solidaires, 11 mai 2020.

64 Critique du programme de Gotha, Karl Marx

65 « Démocratie ouvrière », Antonio Gramsci 1919

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8 mai 2020 5 08 /05 /mai /2020 17:23

Confinement, état des lieux

et

perspectives

 

Un spectre hante la France et le monde, celui de la grève générale et de l’autogestion en cours d’installation. Dans les hôpitaux, dans les usines, dans les entrepôts, dans les quartiers et sur tous les fronts de la lutte contre la pandémie.

 

Cette situation inédite de collapsus économique qui a mis à l’arrêt l’activité pour près de 3 milliards d’humains va entraîner une récession mondiale avec son lot de chômage, de misère et de guerres plus ou moins froides entre puissances rivales.

 

Elle nécessite la prise en mains par les travailleurs de leur destin et de celui de l’humanité.

 

Elle impose que ce qui doit être produit, comment et où le faire relèvent d’une décision collective qui abolira le régime de la propriété privée des moyens de production et d’échange.

 

C’est maintenant.

 

Sans ce sursaut impérieux, nous assisterons au perfectionnement d’une société de l’exploitation basée sur de plus en plus de surveillance et de contrôle et où s’abolissent tous les droits, ceux acquis par les travailleurs contre les détenteurs du capital et ceux d’expression démocratique.

 

Mai 2020

 

 

Badiaa Benjelloun, Bruno Drweski

 

Chômage partiel

12,1 millions *perçoivent de l’Etat 70% de leur salaire brut soit 84% du net au titre du dispositif du chômage partiel déployé au début du confinement instauré fin mars. Les personnes rémunérées au SMIC sont indemnisées à 100%.

 

Cette aide est consentie à 700 000 entreprises confrontées à une forte baisse ou à un arrêt total de leur activité. Elle est accordée également à celles qui ne peuvent mettre en place des mesures de sécurité sanitaires pour leurs employés. Il s’agit d’éviter les licenciements et d’amortir le choc du co