Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de la-Pensée-libre
  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
  • Contact

Profil

  • la-pensée-libre
  • Philo-socio-anthropo-histoire.
Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
  • Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq

Recherche

Liens

23 avril 2019 2 23 /04 /avril /2019 20:21

Les attentats qui viennent de se produire à Sri Lanka tendent à raviver des conflits inter-ethniques et interreligieux dont ce pays connu pour sa capacité de résistance anticoloniale et anti-impérialiste a souffert et continue de souffrir. Sans se contenter d’une réaction purement émotionnelle selon la mode du journalisme en vogue à l’heure actuelle, notre collègue de la rédaction qui habite à Sri Lanka pose la seule véritable question qui vaille la peine d’être posée dans ce genre de situation : A qui profite le crime ? 

On sait que les promoteurs du ‘clash de civilisations’ tentent de jouer partout dans le monde sur les différences d’apparences, ethniques, religieuses, claniques, tribales, régionales, catégorielles, pour opposer le peuple au peuple et l’empêcher de s’unir face à des élites prédatrices ou des dominations impérialistes. Sri Lanka occupe une position stratégique dans l’Océan indien et son gouvernement conservateur aux abois a perdu tout crédit dans le pays. Il aurait été étonnant que, dans cette situation, le terrorisme ne frappe pas dans ce pays qui a jusqu’à présent réussi à préserver, souvent les armes à la main, son unité face à la fragmentation ethnique.

La Rédaction

 

Sri Lanka : à qui profite le crime ?

 

-

23 avril 2019

 

Jean-Pierre Page

 

 

 

« Aucune cause ne justifie la mort de l’innocent ! » La chute, Albert Camus, 1956

 

La nouvelle est tombée le jour de Pâques: un carnage a eu lieu à Colombo, un autre « massacre des innocents », une tragédie, une épreuve. Il peut être difficile vu de Paris, de Londres, de New York, de mesurer l’état de choc qu’il provoque dans toute une population. Pourtant il se passe quelque chose d’indéfinissable, de tangible, de palpable et d’oppressant difficile à décrire. On a connu ça ailleurs.

 

La comptabilité macabre des victimes est provisoire ! Près de 320 morts dont 45 étrangers, plus de 600 blessés, sans doute plus, compte tenu du nombre de disparus et des victimes que l’on ne peut identifier. Des églises sont fracassées, des hôtels dévastés, la peur, partout le sentiment qu’on n’est pas au bout de ce calvaire. N’a-t-on pas trouvé dimanche soir une bombe à proximité du terminal de l’aéroport international Bandanaraïke, puis lundi matin 87 détonateurs à la gare routière de Colombo, et plus tard près d’une église, une nouvelle bombe dans un « van » que des artificiers ont fait exploser! 

 

Est-ce possible ailleurs ? Quand ? Comment le savoir ? 

Le couvre feu a été décrété, les écoles et les universités, les administrations sont fermées, les réseaux sociaux interrompus, tous les trains de nuit sont annulés, les « check points » de l’armée et de la police ont refait leur apparition, le Conseil national de Sécurité et le Parlement sont convoqué en urgence. Toutes les règlementations anti terroristes sont réactivées.

 

Le 23 avril sera une journée de deuil national, au Sri Lanka.

 

Evidemment, ce carnage a ravivé dans l’esprit de chacun un traumatisme toujours sensible. Celui d’un passé pas si ancien marqué par 30 ans de guerre, 80 000 morts, des centaines de milliers de victimes, les destructions effroyables d’une culture cinq fois millénaire, un pays ravagé économiquement et socialement, la disparition d’intellectuels et d’artistes de talents, d’hommes politiques visionnaires assassinés, toute une nation, un peuple, martyrisé par ceux-là même qui voulaient imposer la division du pays pour des calculs sordides, des ambitions géopolitiques, en faisant prévaloir le séparatisme, l’intolérance, l’injustice, le sectarisme comme programme politique. Le prix de ces longues années de souffrances fut d’autant plus lourd si l’on tient compte d’un tsunami sans précédent qui, lui, provoqua la mort de 40 000 personnes en décembre 20041!

 

Le Sri Lanka, l’ancienne Ceylan, dont Octave Mirbeau2aimait à dire « qu’elle était le paradis sur terre » sera-t-il éternellement condamné à subir ses malheurs comme une fatalité tout comme s’il s’agissait pour lui de pousser sans fins son rocher de Sisyphe?

 

Après la défaite politique et militaire des « Tigres » du LTTE3en 2009, il fallu reconstruire un État et une nation menacée de dislocation, redonner du sens à l’unité du pays, retrouver une cohésion. Dix années plus tard le chemin est loin d’être achevé même si le souvenir du conflit tendait à s’effacer. Aujourd’hui, une chose est déjà certaine : le carnage du jour de Pâques donne le sentiment que la société est proche de faire un bond en arrière, que la page n’est pas tournée. La barbarie a frappé partout et sans distinctions! Une prise de conscience se dessine : il faut empêcher le retour à la case départ? 

 

A qui, cette fois le crime profite-t-il ? Telle est la véritable question que beaucoup se posent !

Comme dans d’autres cas similaires, la folie meurtrière n’est jamais aveugle, et c’est bien là tout le problème. La recherche du chaos est toute sauf innocente, elle n’est jamais le résultat d’une génération spontanée. Evidemment, les déclarations, les rumeurs ne manquent pas, les interprétations se multiplient, comme les jugements définitifs des experts « ès terrorisme » qui se gardent souvent de replacer les évènements dans leur contexte et les rapports de force. Au Sri Lanka, régionalement et internationalement, les commentaires se succèdent à cadence répétée, entre sincérité, simulation, hypocrisie et calculs partisans. La dictature des médias s’exerce sans limites avec une seule et même interprétation : On cherche à nous refaire le coup du « choc des civilisations ».

 

Dès dimanche, le Premier Ministre Ranil Wickremensinghe4avait stigmatisé les attentats et leurs conséquences prévisibles. Il ajoutait à la manière surprenante d’une auto-critique que la menace d’attentats terroristes était connue, les services de police et de sécurité en étaient informés mais personne ne les avait pris en compte sérieusement. Il lançait immédiatement un appel à l’aide étrangère, à laquelle Donald Trump répondait immédiatement, ce fut aussi le cas de l’Union européenne, toute prête à apporter son aide5, pendant que la marine indienne, elle, mobilisait une bonne partie de sa flotte aux larges des côtes sri lankaises pour officiellement prévenir tout débarquement de commandos terroristes6.

 

Bizarrement en octobre 2018, au début d’une crise politique majeure qui avait vu son éviction, le même Ranil avait refusé d’enquêter, d’anticiper et de prendre en compte le complot visant l’assassinat du Président Sirisena7. Pire, il avait fait interpeller et placer en détention des responsables des services d’intelligence et de sécurité du pays. 

 

Faisant suite aux évènements du 21 avril et suite aux propos du chef de gouvernement, le Ministre de la défense Ruwan Wijewardane8confirmait que l’on ignorait qui étaient les commanditaires. Etaient-ils étrangers ? « ISIS (Daesh) avec des connections locales » accusait immédiatement le Dr. Rohan Gunaratna9.

 

Par contre, on connaissait parfaitement les auteurs des attaques dont les arrestations étaient en cours ou imminentes. Parmi eux, plusieurs « kamikazes » musulmans, tous Sri Lankais à l’identité établie qui pour certains avaient loué la veille des chambres dans les palaces de Colombo visés par les attentats notamment au « Cinnamon Grand » et au « Shangri-La ». Dès le milieu de la journée, de premières arrestations intervenaient, 8 individus, puis 13 et depuis 28. La location d’une maison était identifiée à Panadura dans la banlieue de Colombo, elle constituait en effet la base arrière de toute l’opération. Sa location selon le propriétaire coutait 45 000 roupies, l’un des locataires suspect d’intégrisme religieux, mais protégé par un politicien local avait servi d’intermédiaire. On l’avait donc laissé tranquille. 

 

Il était enfin confirmé que dix jours auparavant les services secrets américains et indiens avaient informés les autorités sri lankaises. CNN a ainsi révélé l’existence d’une note de l’adjoint de l’Inspecteur Général de la Police à Colombo adressée à différents services, y compris ceux du ministère de la défense ou était évoqué le projet d’une attaque suicide revendiquée par Mohamed Saharan, le dirigeant du « Nation’s Thwahid Jaman ».

 

On aurait donc laissé faire ? Mais qui et pourquoi ? 

Loin de contribuer à faire la clarté, les rivalités au sein de l’élite politique allaient rendre les choses plus confuses encore. L’heure des règlements de compte était venue. Selon plusieurs membres du gouvernement, le Président hostile au Premier Ministre était informé mais n’aurait rien fait. En voyage à l’étranger, il n’aurait pris aucune disposition pratique, oublié de réunir le Conseil National de sécurité, laissé vacant ses responsabilités en matière de défense. Quant au ministre de l’économie et homme lige des Américains Mangala Samaraweera, l’ancien président de centre-gauche et chef de l’opposition Mahinda Rajapaksa, chercherait à exploiter la situation. Les morts ne sont pas encore enterrés que la politique politicienne sri lankaise avec la médiocrité qui la caractérise s’en donne a cœur joie. Elle s’agite et comme toujours sans dignité. Comme à l’habitude, tout le monde y va de son couplet. !

 

On reste confondu par ces découvertes et ces révélations quelques heures à peine après le carnage. Ainsi comme en d’autres lieux, à Paris, Londres ou Bruxelles, on connaissait les « terroristes », les filières, les structures, l’organisation de l’opération, les contacts et même les relations politiques locales des terroristes10. Fort opportunément, ils avaient signé leurs forfaits en laissant sur place leurs papiers d’identité et bien d’autres objets confondants pour des terroristes aussi bien organisés. Bien étrange « remake » déjà joué ailleurs!

 

Face aux interrogations et aux questions qui pleuvent, le Président et le Premier Ministre ont annoncé sans tarder la mise place d’une commission d’enquête. « Si vous voulez enterrer un problème, nommezune commission » avait l’habitude de dire Georges Clemenceau11 ! A la recherche d’un bouc émissaire et pour faire bonne mesure, le pouvoir a exigé la démission de l’Inspecteur Général de Police (IGP), haut fonctionnaire pourtant sous la responsabilité du gouvernement12. A Colombo comme à Paris, Castaner fait des émules, lui fait démissionner le Préfet de Police, ici l’IGP. On a les inspirateurs que l’on mérite !

 

Ainsi et comme ce fut le cas ailleurs, on découvre en moins de 48 heures« le modus operandi », il est chaque fois le même. Il s’agirait d’un groupe djihadiste, des combattants d’origine sri lankaise survivants de la guerre en Irak et Syrie. Du moins, c’est ce qu’affirme la très informée Nirupama Subramanium journaliste de l’Indian Express. Selon celle-ci les services de renseignements indiens, le trop fameux RAW, avaient informé leurs partenaires Sri lankais sur la menace imminente d’attentats devant frapper des églises catholiques, des touristes à travers de grands hôtels de la capitale, l’Ambassade indienne était également visée. Les terroristes étaient connus disait elle, toutefois, elle n’alla pas jusqu’à mettre en cause les rebelles kashmiris qui, selon Delhi, seraient soutenus en sous mains par le Pakistan13, mais suivez son regard. En politique, il n’y a pas de petits bénéfices ! L’Inde n’est-elle pas au milieu d’une bataille électorale que l’on dit difficile pour Narendra Modi, son premier ministre. En conflit ouvert avec le Pakistan, il menace s’il le fallait d’utiliser la bombe atomique14pour régler leurs éternels différents frontaliers. Le contexte régional n’est donc pas indiffèrent, il faut le prendre en compte!

 

Pendant ce temps, le gouvernement sri lankais, lui, est aux abois. La perspective des prochaines élections présidentielles et celles provinciales maintes fois reportées sont dans toutes les têtes. L’avenir est en effet incertain pour les néo-libéraux de Ranil Wickremesinghe dont le parti UNP est en proie aux ambitions multiples. Cette inquiétude est également perceptible chez leurs protecteurs américains pour qui le Sri Lanka géré dorénavant comme une extension des Etats-Unis est dirigé en fait depuis l’Ambassade des Etats-Unis avec la collaboration de US Aid, des Peace corps au budget impressionnant, avec l’appui de l’Open Society de Georges Soros, d’ONG et de nombreuses fondations tentaculaires, comme la société du Mont Pellerin15à laquelle appartient Ranil Wickremesinghe et qui s’héberge directement dans les bureaux du premier ministre.

 

A ce stade de la réflexion, il n’est pas inutile de rappeler que la fin justifiant les moyens on découvre dans la longue histoire politique de Sri Lanka, comment les politiciens de droite ont souvent, non sans cynisme et violence, provoqué des évènements leur permettant de rester indéfiniment au pouvoir. Un des moyens consiste à reporter systématiquement et pendant plusieurs années les échéances électorales. Mais il y a eu bien pire, on le fit aussi en s’accaparant tous les pouvoirs politics, en muselant les libertés fondamentales, en interdisant les partis et les syndicats, en foulant au pied la démocratie, en assassinant les opposants et de nombreux intellectuels. Ce fut le cas par exemple du Président J.R Jawardana, ce grand ami de Ronald Reagan qui fit amender la constitution en 1978, afin de faire main basse sur tout l’appareil d’État, le plaçant exclusivement et unilatéralement à son service. Il initia le « Prevention Terrorism Act », puis prolongea indéfiniment la survie de son gouvernement en reportant définitivement toutes les consultations électorales, il changea même la capitale de place en lui donnant son nom. En 1983, il fut l’inspirateur et l’organisateur du « Black July », un pogrom anti-tamoul16qui ne fut pas indiffèrent aux causes de la guerre qui ensanglanta le pays pendant 30 ans. A cette époque et dans son gouvernement, J.R comme on l’appelait communément comptait un jeune ministre ambitieux, aux dents longues et plein d’avenir : Ranil Wickremensinghe. Tout semble confirmer que l’élève a retenu la leçon du maître.

 

Apres les évènements politiques de novembre 2018 et le limogeage dont il fut l’objet, Ranil cherche depuis une réponse existentielle au maintien de son pouvoir exclusif. La situation est compliquée car il doit faire face au mécontentement et au rejet personnel dont il fait l’objet. Ce sentiment est en effet très fort dans le pays. Avec le soutien des pays occidentaux, il a pu jusqu’à présent se maintenir mais au prix de l’éclatement de la majorité dont il disposait au parlement et de concessions qu’il du faire à l’opposition, notamment en admettant à sa tête, le toujours charismatique Mahinda Rajapkasa. Il le le sait, il a gagné du temps mais la partie décisive n’est que remise. A travers leur exploitation, les évènements tragiques que connaît le pays peuvent peut-être offrir une porte de sortie à l’impasse politique dans laquelle il se trouve. Il faut donc s’attendre à ce qu’il ne la néglige pas, même s’il doit faire tomber quelques têtes. C’est là une autre dimension du contexte à prendre en compte.

 

L’urgence est impérative, car la pression de la part des Occidentaux et des Indiens est grande pour maintenir leur contrôle et leur hégémonie sur cette île si stratégique. Ces derniers doivent faire face aux ambitions économiques, militaires et politiques de la puissance montante dans la région, la Chine, et son grandiose projet de nouvelle route de la soie que soutiennent entre autre ses alliés russe, pakistanais, iranien.

 

Le problème, c’est que l’ingérence occidentale, la mise en cause ouverte de la souveraineté du pays provoque une mobilisation croissante et sans précédent de l’opinionsrilankaise contre ce qui fait figure d’abdication, de reniement et de trahison de son élite au pouvoir. Depuis 2015 et le vote d’une résolution au Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU à Genève, très contraignante pour le Sri Lanka mais soutenuepar lui-même et les USA, le gouvernement a du mal à se dépêtrer de cet aveu de soumission aux exigences occidentales. Elles sont vite devenues insupportables, afortiori pour un peuple ayant subi 450 ans de colonisation.

 

Washington à travers ses ambassadeurs agissant comme de véritables “missi dominici” se comporte donc avec la condescendance anglo-saxonne habituelle, comme il le ferait d’une ancienne « république bananière ». Par ailleurs, la crise économique et sociale s’est aggravée dans tous les domaines. Les “Chicago boys” de Milton Friedman et les réseaux de la Fondation du Mont Pèlerin orientent les décisions avec les conséquences politiqueque l’on imagine! Rien ne doit échapper à l’ouverture aux dogmes du libéralisme sous le contrôle draconien du FMI, de la Banque mondiale, d’une Union européenne tatillonne, comme à celui des institutions financières internationales. Mais il y a un prix à payer, et il est très lourd.

 

Le résultat est spectaculaire, en deux années, le pays est au bord de la faillite, la roupie a perdu près de 20% de sa valeur en un an, un effondrement de l’économie est en vue, la régression sociale est l’horizon immédiat, l’épidémie de dengue fait des ravages, la liquidation de la production agricole, entre autre celle du riz, du thé, des épices est organisée, les inégalités ont explosé, les riches promoteurs d’une finance facile et artificielle sont devenus plus richependant que la population elle s’est appauvridangereusement, la corruption à grande échelle a ainsi été marquée par le hold-up historique sur la Banque centrale, Sri Lanka est devenuune des plus importantes plateformes au monde pour le blanchiment d’argent, les trafics en tougenres : drogue, armes, organes. L’instabilité politique permanente tourne à la farce, le pays est vendu à la découpe, ouvrant la possibilité dorénavant aux sociétés transnationales de s’accaparer la propriété nationale sans limites, les meilleurs terres du pays, ses ressources naturelles.

 

Face à la colère et à l’exaspération que cette politique suscite, la situation peut devenir à hauts risques. Elle pourrait ainsi sonner le glas des ambitions géopolitiques des Etats-Unis dans une région stratégique. C’est-à-dire une des zones aux défis géopolitiques les plus élevés de la planète. 100 000 tankers y empruntent chaque année les corridors maritimes. La moitié du trafic international, dont les 2/3 représente celui des hydrocarbures. On sait depuis la guerre en Yougoslavie ce que représente le contrôle des corridors à l’échelle mondiale.

 

L’échec de la fameuse “Indo-Pacific regional architecture17des USA pourrait entrainer du même coup un nouveau succès d’importance pour la Chine en ouvrant un nouvel espace à son influence. C’est là l’enjeu de cette partie d’échecs qui se joue aujourd’hui au milieu de l’Océan indien. Elle avait en fait commencé depuis 2002 sous l’impulsion de Georges Bush, puis poursuivie avec Barack Obama et sa stratégie de « Pivot Asia »! En 2015, après la victoire électorale de la droite, les négociations entre Washington et Colombo entendaient arrimer solidement Sri Lanka aux ambitions géo-stratégiques de l’Empire, en particulier au plan militaire. C’est donc avec une certaine fébrilité que Washington a du faire accélérer à Trincomalee, l’installation d’infrastructures dans le plus grand port en eau profonde de l’Asie. Celui-ci pourrait à termes abriter la 7eflotte, face aux formidables et rapides investissements chinois en matière maritime, commerciale et militaire. C’est pourquoi le dispositif mis au service des Américains par le gouvernement s’accompagne d’avantages extra-territoriaux considérables et exclusifs au bénéfice du contingent américain18.

 

Si ces objectifs demeurent plus que jamais à l’ordre du jour, le contexte, lui, a changé de manière imprévue. L’horoscope est-il toujours aussi favorable pour les prévisionnistes de Washington? Onn’en est plus certain! C’est là aussi une dimension du contexte à méditer.

 

Il semble qu’à Sri Lanka malgré les incessantes campagnes en faveur d’un droitdelhommisme occidental dans l’air du temps, ne fassent pas recetteOn est pas arrivé à casser des briques comme le font les Chinois depuis des siècles au fameux monastère de Shaolin 19!

 

On oublie trop souvent dans l’histoire, comment des peuples dans des pays qui semblent éloignés, peuvent jouer un rôle décisif dans le renversement des équilibres internationaux. On peut se poser la question si, dans le cas du Sri Lanka, nous n’avons pas affaire également à un conflit d’importance géostratégique majeure pour l’avenir de cette région si décisive pour l’avenir de l’humanité

 

D’où la nécessité de comprendre la complexité des enjeux et de sortir de la vision manichéenne qui vise à tuer la réflexion et à aveugler ceux qui jugent les questions « lointaines », au regard de leurs seules « bonnes intentions » ou encore des apparences véhiculées le plus souvent par les lobbies médiatiques les plus riches et les plus puissants. 

 

Loin de nous éloigner de cette tragédie de Pâques, nous devons, pour en comprendre les causes, réfléchir à un contexte qui n’est pas indifférent à ces évènements douloureux et au carnage auquel il a donné lieu.

 

Par conséquent et comme on le voit, les raisons ne manquent pas pouraffaiblir Sri Lanka, le faire douter de lui-même, le diviser, à l’écarteler entre l’Inde, la Chine, les Etats-Unis, le manipuler, en cherchant à opposer les communautés entre elles, en rejouant le thème éculé d’une nouvelle guerre ethnico-religieuse. 

 

Mais à travers les épreuves qui sont les siennes, le peuple sri lankais a aussi acquis une maturité, une lucidité et une clairvoyance qui, il faut l’espérer, lui permettra de mettre en échec une nouvelle fois ceux qui veulent lui faire renoncer à être lui même.

 

Jean-Pierre Page

Voir le Post-scriptum

Notes :

1« Le Tsunami un tournant dans la vie des Sri lankais » (CNRS), de magnitude 2, cette catastrophe entraina la mort de 38 195 personnes et 15 683 blessés en décembre 2004.

Octave Mirbeau(1848-1917) écrivain, journaliste, voyageur, fin connaisseur de Ceylan, l’ancienne dénomination du Sri Lanka.

3LTTE : mouvement séparatiste, protagoniste d’une guerre de 30 ans au Sri Lanka. Il fut soutenu directement à l’origine par l’Inde d’Indira Gandhi, puis par de nombreux pays occidentaux. Lire « the road to Nandikanal » du général Kamal Gunaratne, Vijitha Yapa, Colombo 2016.

4« Aimed at destabilizing economy » Ranil Wickremensinghe, Daily Mirror, 22 avril 2019

5« E.U ready to offer support… » Federica Mogherini, The Island,23 avril 2019.

6« Indian coast guard placed on high alert after Sri Lanka bombing » RT international, 22 avril 2019.

7« Sri Lanka, rétablir la vérité » Jean-Pierre Page, Le Grand soir, 13 novembre 2018.

8« Security beefed up » Ruwan Wijewardane, Daily Mirror,22 avril 2019.

9« Blasts carried out by ISIS with local connections »Dr.Rohan Gunaratna, Daily Mirror,23 avril 2019

10« Suspect released by police due to powerfull politicians », Kabir Hashim, millionaire et ministre du pétrole, des ressources et du développement, TheIsland,23 avril, 2019.

11Georges Clemenceau (1841-1929) ancien Premier Ministre français.

12« Rajitha calls for resignation of IGP » Majitha Senaratne, Ministre de la Santé, The Island, 23 avril 2019

13« Nirupama Subramanium », Indian Express, 22 avril 2019

14« Our nuclear arsenal is not for Diwali, PM Narendra Modi warns Pakistan », The Economic Times, 17 avril 2019

15« Néo-libéralisme contre souveraineté, la cas du Sri Lanka », Tamara Kunanayakam, La Pensée libre. Novembre 2018

16« Black July », une des périodes la plus noires de l’histoire srilankaise. Les pogroms anti-tamouls encouragés et organisés par des ministres du gouvernement Jawaradana entrainèrentla mort de plus de 5 000 personnes, la destruction et l’incendie de près de 10 000 maisonset plus de 8 000 magasins appartenant à des Tamouls.

17« US will continue to be an Indo-Pacific power » discours de Alice G. Wells assistante secrétaire d’état pour l’Asie central et du Sud, Indian Ocean conference 2017, The Island,Colombo, 1/09/2017

18« Duplicity and double speak on US military logistics hubs in Sri Lanka », Lasanda Kurukulasuriya, publié par Defend Democracy Press,Investig’action newsletter,ou sur son site  Dateline Colombo,4 février 2019

19Le temple de Shaolin édifié au 5esiècle est un centre mondialement connu pour son enseignement des arts martiaux, dont le Kung Fu.

Post-Scriptum

Sri Lanka: scénario pour un massacre!

 

En 10 tableaux comme au théâtre !

 


1- Quel est le lieu?  

- L’Asie, lieu central de l’affrontement entre Américains, Chinois et les alliés partenaires des uns et des autres.

- Le Sri Lanka île stratégique de l’Océan indien qui depuis 450 ans attise les convoitises de par sa position géographique et ses ressources. Aujourd’hui y croise les 2/3 du trafic maritime mondial, la moitié de celui des hydrocarbures. On y trouve le plus grand port eau profonde de l’Asie à Trincomalee que l’US Navy rêve  de récupérer pour sa 7e flotte. Un peu de gaz et de pétrole. Mais aussi une importante plate-forme pour le blanchiment d’argent, la drogue, les armes, le trafic d’organes. 

En 2015, on a du changer le gouvernement pour un de droite, pro-américain, néolibéral, qui fait ce qu’on lui dit. L’autre nationaliste et de centre gauche était trop proche des Chinois.

2- Quels sont les acteurs? 

 

Les premiers rôles: les USA, la Chine, L’Inde.

- Les USA obsédés par la montée en puissance de la Chine internationalement, l’instabilité de certains pays et une concentration importante du feu nucléaire dans la région (Inde, Pakistan, Russie, Chine, Corée du Nord,...), et quelques  irresponsables sur lesquels on ne peut se fier par exemple: Philippines, Myanmar, Corée du Sud, Népal aux mains des communistes, ex républiques soviétiques d’Asie centrale qui tournent leurs yeux dorénavant vers Moscou et Pékin ...de plus se multiplient les alliances anti-hégémoniques, elles s’organisent et expliquent la fébrilité de Washington.

- La Chine, aux progrès irrésistibles, engagée dans la construction des nouvelles routes de la soie, projet pharaonique qui va déterminer le rôle décisif de l’Asie du 21e siècle et donc son leadership mondial.

- L’Inde très inquiète pour l’avenir de son pouvoir régional, prise en sandwich entre le Pakistan et la Chine. 

 

Le second rôle:

- Le Sri Lanka à la situation politique instable avec des amateurs au pouvoir : un gouvernement pro-occidental corrompu à l’extrême et surtout pro-américain qui en même temps avec beaucoup de concessions, gère mal  les Indiens et appelle au secours financier les Chinois. On ne peut difficilement compter sur cette équipe totalement discréditée de pieds nickelés, mais on a rien d’autre en magasin, d’autant que l’armée et une partie du monde des affaires semblent préférer le business avec les Chinois. Ces derniers semblent au delà des clivages politiques anciens faire le choix de l’opposition et de son candidat potentiel Gotabaya Rajapaksa, ancien secrétaire à la défense et frère de l’ex-président avec qui il peut former un ticket victorieux pour les prochaines élections. 

Déjà, le gouvernement Ranil a manqué de perdre le pouvoir en décembre 2018. Il a fallu le sauver in extremis par une intervention occidentale jamais vue. Il est enfin à la tête d’une crise économique financière sociale majeure, marquée par un rejet très fort de sa politique comme de sa personne dans la population. 

 

Conclusion: Il faut anticiper et faire quelque chose avant que cela soit totalement catastrophique.

3- Le cadre du drame et l’enjeu: 

- Le gouvernement sri lankais, malgré une omniprésence US et aussi indienne, dans ses affaires (ces deux derniers sont politiquement partenaires), le Sri Lanka n’étant qu’un junior,  va 
perdre probablement les prochaines élections en décembre prochain au bénéfice de l’opposition de l’ancien président. Les gens veulent un changement. 

Par conséquent, perdre le Sri Lanka au bénéfice des Chinois serait catastrophique pour les Occidentaux et les Indiens. Le rapport des forces serait durablement changé, dans la région et internationalement. Pour les néo-conservateurs à Washington c’est inacceptable. Sur l’échiquier mondial, le  Sri Lanka est un pion qu’il ne faut pas négliger. De plus, les USA ont beaucoup investi politiquement à Colombo, l’ambassade US est omniprésente, avec ses ONG, ses fondations, Soros, et surtout la Navy, tout cela coute cher!

4- Les moyens du comment : 

Un coup de force au Sri Lanka, serait compliqué pour un gouvernement qui s’est fait élire sur une base de restauration de la démocratie du droitdelhommisme...

La solution au problème c’est tout ce qui permet de gagner du temps comme solution idéale le report des élections. Ce qui n’est pas facile dans un État de droit, mais à Colombo on prend beaucoup de libéralités avec l’état de droit. C’est ce que l’on pratique déjà avec les élections locales, provinciales, systématiquement retardées, pourquoi pas avec les présidentielles surtout que les élections générales interviendront ensuite. 

Cette situation a historiquement déjà existé dans les années fin 1970 et 80 avec le président JR Jawardana. On a donc une certaine expérience sur le sujet.
 


5- Le prétexte: 

Les conflits ethnico-religieux ça marchent très bien. Essayons les musulmans, car dans le passé, on a déjà utilisé les Cingalais bouddhistes chauvins contre les Tamouls, mais pas encore les chrétiens et surtout pas les catholiques qui sont minoritaires face aux anglicans et aux évangélistes. 

De plus, les Britanniques vous le diront, un conflit genre ethnico-religieux est toujours la bonne réponse au Sri Lanka, toute l’histoire en est émaillée. De plus, ce pays a été marqué par 30 ans de guerre, les medias mainstream (merci à la BBC et CNN) à Hillary Clinton, Kouchner et Miliband avaient su en leurs temps présenter ça comme une guerre civile, quand elle était une guerre contre le terrorisme. 

A plusieurs reprises dans le passé, il y a eu des problèmes, des incidents avec les musulmans accusés par des bouddhistes extrémistes de tenir le business local, de faire du prosélytisme, de construire des mosquées, des universités et des écoles coraniques financées par les pétrolières monarchies comme à Batticaloa dans l’est du pays.  

Enfin le massacre dans une mosquée en Nouvelle-Zélande peut  justifier un prétexte de vengeance, surtout après les défaites de Daesh en Syrie et Irak.



6- L’instrument nécessaire

Facile à trouver! On en a un en stock à utiliser et qui marche très bien : ISIS (Daesh) c’est très pratique, djihadistes, intégristes, sous contrôle et perfusion occidentale, vaincus en Syrie et Irak, mal embarqués en Libye. 

De plus, plusieurs centaines de Sri Lankais musulmans se sont enrôlés chez Daesh pendant ces guerres. Ils reviennent au pays qui par ailleurs a des liens très très très étroits avec les pays du Golfe, surtout l’Arabie saoudite. Une partie importante de la population sri Lankaise y travaille dans des conditions proches de l’esclavage, c’est la rentrée de devises la plus importante du pays, elle lui est indispensable, de plus l’aide financière aux politiciens musulmans locaux et pas uniquement n’est pas négligeable. 



7- L’opération : 

On a l’instrument (ISIS) reste à l’équiper avec des moyens très professionnels. On ne néglige rien, on approvisionne les détonateurs et les centaines de kilos de dynamite. L’objectif: faire sauter des églises le jour de Pâques, des lieux comme des hôtels de luxe avec touristes, créer un climat qui rappelle la guerre et son traumatisme général sur la population, la crainte, la peur, l’angoisse... 

On décide donc de procéder et on va donc appuyer sur le bouton de l’opération, le jour J ce sera celui de Pâques! L’effet, l’horreur et la compassion seront ainsi garantis.



8- Le jour de Pâques : 

Les bombes explosent dans plusieurs endroits avec une précision et un timing de chronomètre, c’est la répétition du massacre des innocents: 320 morts dont 45 étrangers, des enfants (même des enfants de milliardaires va-t-on signaler, sans doute parce qu’ils valent plus cher), des centaines de blessés sans doute plus encore, des églises et des hôtels fracassés. C’est internationalement le choc, l’émotion. A Colombo c’est la folie, la panique, l’armée prend le contrôle, les réseaux sociaux sont bloqués, le couvre feu appliqué, l’aéroport menacé de fermeture ... (voir mon article). Les médias pilonnent sans discontinuer sur l’évènement, c’est la mobilisation générale en boucle, et surtout internationalement! L’émotion est au parxysme!



9- Les réactions : 

A la surprise générale le premier ministre déclare quelques instants après les explosions et avant toute enquête. « On était informé, on savait! ». On ne connaît pas les auteurs et les commanditaires mais on cherche et on va trouver, peut être des étrangers, il lance un appel immédiat à l’aide internationale, Trump, les Européens, les Indiens répondent présents dans la minute. Les déclarations affluent, les médias mainstream  hyper mobilisés les rapportent fidèlement, la Tour Eiffel éteint ses lumières, le pape prie, c’est le choc ...bref, on entretient le climat. 

Très vite, on arêtte une quinzaine (puis plus de 40 personnes en à peine 3 jours après la tragédie). On connaît tous les détails de l’opération, leur identité, leurs habitudes, leurs relais politiques locaux, leurs familles, leurs amis, où ils dormaient, ce qu’ils mangeaient, un luxe de détails impressionnants. A ce stade, internationalement, on n'a aucune revendication de quiconque, personne n’assume politiquement le massacre, sinon croit-on, mais on est même pas certain que ce serait ISIS, les militants qui ont été arrêtés en seraient la preuve, c’est-à-dire un tout petit groupe de musulmans intégristes sri lankais dont les seules actions politiques consistent à jeter des pierres sur les statues de Bouddha et dont le chef a été sermonné récemment mais sans suite.

Ensuite, on largue le second étage de la fusée. Là c’est plus sérieux. On commence par informer via CNN que les services secrets indiens et américains avaient prévenu les services secrets sri lankais il y a 10 jours de l’imminence de l’opération.

Ils n’ont rien fait, mais pourquoi revendique l’opinion médusée? La réponse à la Macron ne tarde pas, ce sont des “dysfonctionnements”, l’inspecteur général de police doit être sanctionné réclament plusieurs ministres, licencié séance tenante, les services secrets transformés. 

On n'en reste pas là, on ajoute que le président est aussi responsable, mais lui on ne peut pas le licencier (dans ce cas c’est très pratique le premier ministre a un vieux compte à régler avec son ancien allié après avoir été provisoirement mis sur la touche pendant 3 mois fin 2018). Pour de sordides raisons politiciennes disent plusieurs ministres, le Président savait d’autant qu’il préside le conseil national de sécurité, la défense, il était à l’étranger et n’a pris aucune disposition. De plus quelle honte, le chef de l’opposition qui est l’ancien Président et qui est parfois copain de l’autre cherche à exploiter politiquement le drame.

Bon nous dit-on, comme il faut faire quelque chose au nom de l’unité nationale retrouvée, le premier Ministre se met d’accord avec le président. On va créer une Commission, réunir le Parlement, le conseil national de sécurité, mobiliser l’armée, la police, prendre toutes les dispositions pour assurer la sécurité de la population et des institutions. 

L’Inde de son coté n’est pas en reste. A la veille d’élections difficiles pour Modi elle mobilise toute sa flotte pour prévenir le débarquement de commandos terroristes. Modi avait la semaine passée menacé le Pakistan de représailles atomiques. Rien que ça ! 

Ambiance! Serait-on proche d’un nouveau conflit de civilisations?

Les Indiens cherchent à travers certaines déclarations et articles  à orienter  la recherche vers le Cachemire et ses terroristes à la solde du Pakistan, grand allié des Chinois.

Le ministre de la défense sri lankais déclare que l’on cherche toujours qui sont les commanditaires et c’est à ce moment crucial chargé d’émotions que l’expert « ès terrorisme » arrive. On l’attendait, On va le chercher à Singapour c’est plus crédible, et au Sri Lanka tout ce qui vient de Singapour est un modèle (sauf l’ex-président de la banque centrale du Sri Lanka à la double nationalité, singapourienne et sri lankaise, qui a escroqué l'État de 35 milliards de roupies, il est en fuite depuis 3 ans, où ça ? Mais à Singapour voyons!).

Cet expert ès terrorisme est évidemment le meilleur des meilleurs, de plus il est sri lankais, Docteur de l’université, c’est tout dire, il affirme  de suite : « Mais enfin, C’est ISIS et ces soldats maudits qui rentrent vaincus de Syrie et Irak et qui se vengent pour le massacre de la mosquée de Christchurch en Nouvelle Zélande ». Ça c’est du boulot, Et il faut avouer que c’est rondement mené. Pas plus de 48 heures pour trouver la solution, remarquable. Applaudissements. 

Le 11 septembre est décidément une source formidable d’inspiration.

Il ne reste plus qu’à attendre ce que le gouvernement et son Parlement éploré vont décider. On parle d'interdire la burqa et le niqab! La décision ne devrait plus tarder. Mais, cerise sur le gâteau, si les élections sont reportées ce sera tournée générale. On ne reculera pas devant la dépense, c’est promis.



10- Le final:


Journée nationale de deuil, drapeaux en berne, la Tour Eiffel éteint ses lumières en solidarité, le pape prie, on pleure beaucoup et à juste raison, c’est l’unité nationale retrouvée dans l’adversité.

Il faut encore travailler quelques détails, mais ça devrait fonctionner. Succès assuré, 

Encore bravo, applaudissements et « la balle au centre ».

Ne rêvons pas, tout ça c’est le complotisme d’un cerveau dérangé et c’est purement imaginaire.

Jean-Pierre Page

Partager cet article
Repost0
17 mars 2019 7 17 /03 /mars /2019 10:57

Partout le discours dominant sur l’Europe comme sur les autres institutions nationales ou supranationales domine les médias, la vie publique et, dans une large mesure, la vie universitaire et scientifique. Des tentatives visant à développer une analyse rationnelle des bases d’appui aux idées dominantes ont néanmoins toujours existé mais elles étaient dans une large mesure concentrées dans quelques milieux des pays occidentaux. On voit néanmoins émerger depuis peu dans les pays qui ont récemment adhéré au système dominant quelques intellectuels ou chercheurs critiques qui s’appuient sur l’existence d’un début de prise de recul au sein des parties de la population qui se sont trouvées objectivement‘hors jeu’ depuis le début des transformations systémiques post-1989.

Par mesure d’hygiène mentale, nous pensons qu’il est nécessaire de faire connaître leurs écrits qui témoignent qu’il existede la vie au-delà de nos périphéries.

La Rédaction


 

Qui sont les “européïstes” d’aujourd’hui 1

-

Mars 2019


 

Alexandre Mamina2

 

Qui sont les européïstes d’aujourd’hui ? Ou autrement formulé, quel support social et quelles options politiques sont inclus réellement dans le projet d’Union européenne de nos jours ? Soulignons: de nos jours, parce que continuer à discuter en ayant comme références les déclarations d’intention et les espoirs du début signifie faire la politique de l’autruche, ou purement et simplement tromper les gens sciemment. 

Les européïstes sont, en premier lieu, les représentants du capitalisme financier international qui, en accroissant son influence au niveau des gouvernements et de la Commission européenne, sauve les banques quand elles risquent la faillite aux frais des contribuables de l’ensemble de l’Union. Quoi d’autre pourraient signifier les dettes souveraines, le Traité de stabilité fiscale, l’austérité, que le transfert dans les comptes publics, c’est à dire à la charge de tous les citoyens européens, des pertes subies par les banques qui avaient fait des investissements à risque en Grèce ou bien qui s’étaient engagées dans des opérations frauduleuses de type Bernard Madoff ? Nous appelons ceci la capitalisation des bénéfices et la mutualisation des pertes, l’aspect le plus ironique étant que cette opération s’effectue en appelant à l’autorité publique. Donc l’Etat doit faire profil bas tant qu’il est question de la préservation des intérêts des milieux d’affaires, mais quand les banques ou les grandes entreprises ont besoin de son soutien, on renonce très vite à toute la phraséologie relative à la « main invisible » et aux bénéfices des marchés non-réglementés, et on appelle à l’aide cet Etat qui jusqu’alors gardait profil bas!


 

La vocation européenne est aussi le propre des sociétés multinationales, qui bénéficient de la suppression des taxes douanières, qui peuvent délocaliser leurs capacités de production sans aucune interdiction de la part des Etatd’où elles partent et qui, de ce fait, ont accès à une main-d’œuvre à bas prix et aumarchédes pays de l’Est. De plus, dans la foulée des délocalisations, les organisations syndicales sont démantelées, augmentant la marge de manœuvre du patronat dans les négociations salariales. Ce qui est intéressant est le fait que l’européïsme se retrouve en grande partie parmi les employés des multinationales (connues également sous le nom de « corporatistes»), et auxquels on inculque une culture de l’individualisme matérialiste, étrangère à l’idée de solidarité commune sur laquelle ont été fondés les Etats-Nations. Cet individualisme visiblement transfrontalier, étranger à la tradition et réfractaire aux références d’identification collective, et plus précisément nationales, peut amener, et c’est ce qui se passe en Roumanie, à une forme extrême ddarwinisme social, reconnaissable dans l’aversion vis-à-vis des projets sociaux et plus généralement face à toute décision ayant une fonction de redistribution. Nous pouvons simplement rappeler les accusations ridicules selon lesquelles le Parti social-démocrate représenterait la « peste rouge » car il voudrait réintroduire l’impôt progressif sur le revenu, ou, plus récemment, imposer les banques avec une taxe sur la cupidité. Comme si un parti de nouveaux-riches post-révolutionnaires et des barons locaux pouvait être réellement « rouge » !


 

Les européïstes sont bien entendu les bureaucrates travaillant à la Commission de Bruxelles, les parlementaires européens et probablement ceux qui travaillent dans leurs bureaux, dépendant de l’Union européenne par les salaires qu’ils en reçoivent. Nous devons reconnaître qu’il existe, parmi les politiciens, certains qui croient sincèrement aux vertus des structures supra-étatiques, que l’Union offre le cadre optimal de résolution des problèmes économiques, sociaux et éventuellement écologiques inhérents à la mondialisation. Personnellement nous en connaissons un. Les européïstes sont également pour beaucoup des membres des réseaux universitaires et académiques, eten lien avec eux une série d’étudiants, en cours de maîtrise, de doctorat, qui accèdent ou espèrent accéder aux fonds européens le plus rapidement possible, pour gagner en notoriété et en influence, ou plus simplement pour améliorer leurs propres revenus. Les européïstes sont aussi, de manière tacite, beaucoup de gens pauvres, de chômeurs, qui n’espèrent pas en un avenir prestigieux, mais pour lesquels la liberté de circuler leur offre la possibilité d’aller travailler à l’étranger et de subvenirainsiaux besoins de leurs familles. Les européïstes sont, à l’évidence, les journalistes et les commentateurs affiliés aux médias mainstream, engagés pour colporter des idées et des clichés favorables à ce système de pouvoir supranational, bénis comme il convient tant par le libéralisme globaliste que par la démocratie euro-atlantiste, et opposants à la contestation citoyenne et aux courants souverainistes afférents.

Pour que personne ne vienne nous décevoir : le projet d’Union européenne correspond moins à des valeurs abstraites, qu’à des intérêts quantifiables, traduits de manière idéologique dans une atmosphère éthérée pétrie de grands principes. En vertu de cette prétendue altitude, assumée comme moteur psychologique auto-satisfaisant, les promoteurs médiatiques du système deviennent sujets à l’émotivité, la ferveur, le dramatisme, voire même entrent dans le registre apocalyptique de Valentin Naumescu3, traversés par l’imminence de la lutte décisive entre l’atlantisme et « l’illibéralisme », ou bien ils se mettent dans le registre du pathétique qui caractérise le ProfesseurUniversitaire Docteur Ioan Stanomir4, terrassé comme s’il était victime d’une autocratie récurrente. Entre parenthèses, nous avons été informés que le ProfesseurUniversitaire Docteur Ioan Stanomir s’est lui-même surpassé en matière d’élucubration conceptuelle, comparant le « régime Dragnea » non seulement avec celui de Ion I.C. Bratianu5ou celui de Ceausescu, mais également avec le national-socialisme. Il a, à l’évidence, raté provisoirement le maoïsme, le fidélisme, voir même le titisme. En réfléchissant un peu il pourrait également avec ceux-ci découvrir des affinités nationalistes et patrimoniales…


 

L’Union européenne sert donc en priorité les intérêts de l’oligarchie financière et des technocrates qui la dirigent, à la table desquels, si nous pouvons nous permettre cette comparaison, il reste des miettes pour les autres. Un reflet visible de l’encadrement social est constitué par le mépris manifesté par beaucoup d’européïstes devant les catégories dites populaires. Les gens simples, les fonctionnaires, les retraités sont considérés souvent comme idiots, incultes, manipulables, incapables de comprendre les raisons dites supérieures que représentent les nécessités historiques. Rappelons-nous les récriminations de ce genre adressées envers ceux qui ont voté pourla sortie de la Grande Bretagne de l’Union européenne. Le double standard est évident, dans le sens où seuls ont droit à émettre ponctuellement des objections sontceux qui appartiennent à cette prétendue élite, comme l’ont fait Adrian Papahagi6, Mihail Neamțu7et Traian Răzvan Ungureanu8à l’occasion du référendum sur le mariage. La contestation populaire, ses expressions politiques, sont rapidement dénigrées et taxées de populisme ou bien d’attaque contre la liberté et l’Etat de droit. Le même Adrian Papahagi, par exemple, dans une émission sur le poste Trinitas TV9, comparait le souhait de protection sociale des masses avec la nostalgie d’un « père », lui attribuant ainsi et de manière insidieuse une teinte autoritariste.

 

L’hypocrisie majeure repose dans le fait que la propagande européïste cache sous une apparence de démocratie des ressorts et des objectifs inégalitaires. Elle accuse les souverainistes d’être nationalistes et extrémistes, qu’ils veulent porter atteinte à l’indépendance de la justice, et elle élude les motifs profonds des souverainistes. Qu’il existe des extrémistes parmi les souverainistes, c’est possible, que Viktor Orban ait des tendances autoritaires, c’est évident. (C’était déjà le cas quelques années en arrière, quand il recevait les louanges de l’Occident. Entretemps, il a dérangé les cercles financiers internationaux, quand il a voulu faire passer la Banque centrale de Hongrie sous le contrôle du gouvernement, du coup la presse l’a catalogué comme étant un ennemi de la démocratie.) Ces aspects ne parviennent pas àtarirtoutefois pas les mouvements souverainistes de masse, générés non pas par une tendance des masses aux idéestotalitaires, mais par la dégradation des conditions de vie, notamment à l’ouest du continent, par le mécontentement croissant face au système actuel, et dans lequel les genssimples supportent les rigueurs de l’austérité, à la grande différence des banques et des multinationales, lesquelles prospèrent. Au final, parmi les souverainistes d’aujourd’hui nous retrouvons nombre d’européïstes d’hier, déçus face à ce qu’ils en attendaient. Une réelle démocratie aurait signifié que les leaders politiques prennent en considération les problèmes de ceux qu’ils prétendent représenter, entamer un dialogue social, modifier en dernier ressort leur agenda, y compris en ce qui concerne l’organisation et la politique de l’Union européenne. Non seulement ils ne procèdent pas ainsi, mais ils cherchent à compromettre et à délégitimer les critiques et les protestations, allant même jusqu’à les interdire. Que fait à l’heure actuelle le champion de l’européïsme, le président français Emmanuel Macron ? Il parle joliment des valeurs de la civilisation européenne, de la façon dont le peuple doit faire pour prendre le contrôle des affaires publiques, mais, concrètement, il refuse l’augmentation du SMIC et la réintroduction de l’impôt sur la fortune, en pratiquant en même temps contre les manifestants de rues la plus violente répression de ce dernier quart de siècle. 

Nous ne contestons pas le fait que, aux côtés des profiteurs et des propagandistes mal intentionnés, il existe des européïstes ayant de bonnes intentions. Nous n’interdisons à personne le droit de défendre ses propres intérêts, que ce soient ceux du patronat ou des employés. Nous cherchons seulement à clarifier comment les choses se présentent en réalité, loin de la rhétorique ou des illusions. Le souverainisme ne garantit pas intrinsèquement la démocratie, mais il contient un potentiel démocratique du fait qu’il assure de meilleures conditions de mobilisation du peuple par les partis et les syndicats. L’européïsme, au contraire, écarte le citoyen du niveau de décision réel et permet des interconnections plus simples entre les politiciens et le milieu d’affaires. Ces constats équivalent pratiquement à une simple description de la situation existante. Plus enavant, chacun se positionnera comme il le souhaite.

(Traduction du roumain en français par Gérard Luçon)

 

Notes :

1Article repris de la revue roumaine Argumente si Fapte.

2Historien, Directeur de recherche à l’Institut d’histoire « Nicolas Iorga » de Bucarest, Roumanie.

3Professeurà la Faculté d’Études européennes de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca, diplomate, partisan du« libéralisme globaliste ».

4Professeur à la Faculté des Sciences Politiques de l’Université de Bucarest, politicien conservateur-libéral, auto-déclaré modéré et lucide, adversaire des surenchères révolutionnaires.

5Homme politique Roumain, président du Parti National Libéral, président du Conseil des Ministres pendant la Première Guerre mondiale et dans les années 1920.

6Politicien conservateur d’inspiration chrétienne. 

7Politicien conservateur d’inspiration chrétienne.

8Journaliste et euro-parlementaire, membre du groupe populaire.

9Chaîne de télévision de l’Église orthodoxe roumaine.

Partager cet article
Repost0
24 février 2019 7 24 /02 /février /2019 15:22

Lors de leur récente rencontre dans la péninsule arabique, à Abou Dhabi (Émirats arabes unis), le pape François et le grand imam de l’Univesité islamique Al-Azhar Ahmad Al-Tayeb ont signé, le 4 février, un document.Nous avons décidé de le reprendre ici car il a été ignoré par la plupart des gros médias et qu’ine s’adresse pas seulement aux catholiques et aux musulmans sunnites, mais aussi à tous les croyants dans l’immanence ainsi qu’aux sceptiques envers toute transcendance. Et qu’il donne une interprétation des causes de la crise de civilisation dans laquelle nous vivons et contre laquelle se battent tous ceux qui veulent restaurer un dynamique de progression humaine et sociale.

 

On peut avoir des réserves sur beaucoup de positions adoptées par le pape sur de nombreuses questions comme on peut trouver l’imam de la mosquée el Azhar trop soumis au pouvoir dominant aujourd’hui en Egypte. On peut s’étonner aussi que d’autres courants religieux ou philosophiques n’aient pas été consultés pour rédiger un document qui soulève la plupart des grandesquestions de société et de civilisation,toutparticulièrementcelle des inégalités, qui se posent aujourd’hui à l’humanité. Mais c’est justement parce que ce document aborde quasiment toutes les questions fondamentales de notre époque que nous estimons qu’il constitue un élément par rapport auquel il faut se positionner et qu’il est doncnécessaire d’analyserpour tous ceux qui, indépendamment des conceptions du monde à laquelle ils adhèrent, veulent participer à un effort intellectuel et socialconvergent etdépassant les limites de chaque cercle culturel et cultueloriginel.

La Rédaction

 

 

Document sur la fraternité humaine 

pour la paix dans le monde et la coexistence commune

 

 

AVANT-PROPOS

 

La foi amène le croyant à voir dans l’autre un frère à soutenir et à aimer. De la foi en Dieu, qui a créé l’univers, les créatures et tous les êtres humains – égaux par Sa Miséricorde –, le croyant est appelé à exprimer cette fraternité humaine, en sauvegardant la création et tout l’univers et en soutenant chaque personne, spécialement celles qui sont le plus dans le besoin et les plus pauvres.

 

Partant de cette valeur transcendante, en diverses rencontres dans une atmosphère de fraternité et d’amitié, nous avons partagé les joies, les tristesses et les problèmes du monde contemporain, au niveau du progrès scientifique et technique, des conquêtes thérapeutiques, de l’époque digitale, des médias de masse, des communications ; au niveau de la pauvreté, des guerres et des malheurs de nombreux frères et sœurs en diverses parties du monde, à cause de la course aux armements, des injustices sociales, de la corruption, des inégalités, de la dégradation morale, du terrorisme, de la discrimination, de l’extrémisme et de tant d’autres motifs.

De ces échanges fraternels et sincères, que nous avons eus, et de la rencontre pleine d’espérance en un avenir lumineux pour tous les êtres humains, est née l’idée de ce « Document sur la Fraternité humaine ». Un document raisonné avec sincérité et sérieux pour être une déclaration commune de bonne et loyale volonté, destinée à inviter toutes les personnes qui portent dans le cœur la foi en Dieu et la foi dans la fraternité humaine, à s’unir et à travailler ensemble, afin que ce Document devienne un guide pour les nouvelles générations envers la culture du respect réciproque, dans la compréhension de la grande grâce divine qui rend frères tous les êtres humains.

 

DOCUMENT

Au nom de Dieu qui a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux, pour peupler la terre et y répandre les valeurs du bien, de la charité et de la paix.

 

Au nom de l’âme humaine innocente que Dieu a interdit de tuer, affirmant que quiconque tue une personne est comme s’il avait tué toute l’humanité et que quiconque en sauve une est comme s’il avait sauvé l’humanité entière.

Au nom des pauvres, des personnes dans la misère, dans le besoin et des exclus que Dieu a commandé de secourir comme un devoir demandé à tous les hommes et, d’une manière particulière, à tout homme fortuné et aisé.

Au nom des orphelins, des veuves, des réfugiés et des exilés de leurs foyers et de leurs pays ; de toutes les victimes des guerres, des persécutions et des injustices ; des faibles, de ceux qui vivent dans la peur, des prisonniers de guerre et des torturés en toute partie du monde, sans aucune distinction.

Au nom des peuples qui ont perdu la sécurité, la paix et la coexistence commune, devenant victimes des destructions, des ruines et des guerres.

Au nom de la « fraternité humaine » qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux.

Au nom de cette fraternité déchirée par les politiques d’intégrisme et de division, et par les systèmes de profit effréné et par les tendances idéologiques haineuses, qui manipulent les actions et les destins des hommes.

Au nom de la liberté, que Dieu a donnée à tous les êtres humains, les créant libres et les distinguant par elle.

Au nom de la justice et de la miséricorde, fondements de la prospérité et pivots de la foi.

Au nom de toutes les personnes de bonne volonté, présentes dans toutes les régions de la terre.

Au nom de Dieu et de tout cela, Al-Azhar al-Sharif – avec les musulmans d’Orient et d’Occident –, conjointement avec l’Eglise catholique – avec les catholiques d’Orient et d’Occident –, déclarent adopter la culture du dialogue comme chemin ; la collaboration commune comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère.

 

Nous – croyants en Dieu, dans la rencontre finale avec Lui et dans Son Jugement –, partant de notre responsabilité religieuse et morale, et par ce Document, nous demandons à nous-mêmes et aux dirigeantsdu monde, aux artisans de la politique internationale et de l’économie mondiale, de s’engager sérieusement pour répandre la culture de la tolérance, de la coexistence et de la paix; d’intervenir, dès que possible, pour arrêter l’effusion de sang innocent, et de mettre fin aux guerres, aux conflits, à la dégradation environnementale et au déclin culturel et moral que le monde vit actuellement.

 

Nous nous adressons aux intellectuels, aux philosophes, aux hommes de religion, aux artistes, aux opérateurs des médias et aux hommes de culture en toute partie du monde, afin qu’ils retrouvent les valeurs de la paix, de la justice, du bien, de la beauté, de la fraternité humaine et de la coexistence commune, pour confirmer l’importance de ces valeurs comme ancre de salut pour tous et chercher à les répandre partout.

 

Cette Déclaration, partant d’une réflexion profonde sur notre réalité contemporaine, appréciant ses réussites et partageant ses souffrances, ses malheurs et ses calamités, croit fermement que parmi les causes les plus importantes de la crise du monde moderne se trouvent une conscience humaine anesthésiée et l’éloignement des valeurs religieuses, ainsi que la prépondérance de l’individualisme et des philosophies matérialistes qui divinisent l’homme et mettent les valeurs mondaines et matérielles à la place des principes suprêmes et transcendants.

 

Nous, reconnaissant aussi les pas positifs que notre civilisation moderne a accomplis dans les domaines de la science, de la technologie, de la médecine, de l’industrie et du bien-être, en particulier dans les pays développés, nous soulignons que, avec ces progrès historiques, grands et appréciés, se vérifient une détérioration de l’éthique, qui conditionne l’agir international, et un affaiblissement des valeurs spirituelles et du sens de la responsabilité. Tout cela contribue à répandre un sentiment général de frustration, de solitude et de désespoir, conduisant beaucoup à tomber dans le tourbillon de l’extrémisme athée et agnostique, ou bien dans l’intégrisme religieux, dans l’extrémisme et dans le fondamentalisme aveugle, poussant ainsi d’autres personnes à céder à des formes de dépendance et d’autodestruction individuelle et collective.

 

L’histoire affirme que l’extrémisme religieux et national, ainsi que l’intolérance, ont produit dans le monde, aussi bien en Occident qu’en Orient, ce que l’on pourrait appeler les signaux d’une « Troisième Guerre mondiale par morceaux », signaux qui, en diverses parties du monde et en diverses conditions tragiques, ont commencé à montrer leur visage cruel ; situations dont on ne connaît pas avec précision combien de victimes, de veuves et d’orphelins elles ont générés. En outre, il y a d’autres régions qui se préparent à devenir le théâtre de nouveaux conflits, où naissent des foyers de tension et s’accumulent des armes et des munitions, dans une situation mondiale dominée par l’incertitude, par la déception et par la peur de l’avenir et contrôlée par des intérêts économiques aveugles.

 

Nous affirmons aussi que les fortes crises politiques, l’injustice et l’absence d’une distribution équitable des ressources naturelles – dont bénéficie seulement une minorité de riches, au détriment de la majorité des peuples de la terre – ont provoqué, et continuent à le faire, d’énormes quantité de malades, de personnes dans le besoin et de morts, causant des crises létales dont sont victimes divers pays, malgré les richesses naturelles et les ressources des jeunes générations qui les caractérisent. A l’égard de ces crises qui laissent mourir de faim des millions d’enfants, déjà réduits à des squelettes humains – en raison de la pauvreté et de la faim –, règne un silence international inacceptable.

 

Il apparaît clairement à ce propos combien la famille est essentielle, en tant que noyau fondamental de la société et de l’humanité, pour donner le jour à des enfants, les élever, les éduquer, leur fournir une solide morale et la protection familiale. Attaquer l’institution familiale, en la méprisant ou en doutant de l’importance de son rôle, représente l’un des maux les plus dangereux de notre époque.

 

Nous témoignons aussi de l’importance du réveil du sens religieux et de la nécessité de le raviver dans les cœurs des nouvelles générations, par l’éducation saine et l’adhésion aux valeurs morales et aux justes enseignements religieux, pour faire face aux tendances individualistes, égoïstes, conflictuelles, au radicalisme et à l’extrémisme aveugle sous toutes ses formes et ses manifestations.

 

Le premier et le plus important objectif des religions est celui de croire en Dieu, de l’honorer et d’appeler tous les hommes à croire que cet univers dépend d’un Dieu qui le gouverne, qu’il est le Créateur qui nous a modelés avec Sa Sagesse divine et nous a accordé le don de la vie pour le préserver. Un don que personne n’a le droit d’enlever, de menacer ou de manipuler à son gré; au contraire, tous doivent préserver ce don de la vie depuis son commencement jusqu’à sa mort naturelle. C’est pourquoi nous condamnons toutes les pratiques qui menacent la vie comme les génocides, les actes terroristes, les déplacements forcés, le trafic d’organes humains, l’avortement et l’euthanasie et les politiques qui soutiennent tout cela.

 

De même, nous déclarons – fermement – que les religions n’incitent jamais à la guerre et ne sollicitent pas des sentiments de haine, d’hostilité, d’extrémisme, ni n’invitent à la violence ou à l’effusion de sang. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l’usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d’hommes de religion qui ont abusé – à certaines phases de l’histoire – de l’influence du sentiment religieux sur les cœurs des hommes pour les conduire à accomplir ce qui n’a rien à voir avec la vérité de la religion, à des fins politiques et économiques mondaines et aveugles. C’est pourquoi nous demandons à tous de cesser d’instrumentaliser les religions pour inciter à la haine, à la violence, à l’extrémisme et au fanatisme aveugle et de cesser d’utiliser le nom de Dieu pour justifier des actes d’homicide, d’exil, de terrorisme et d’oppression. Nous le demandons par notre foi commune en Dieu, qui n’a pas créé les hommes pour être tués ou pour s’affronter entre eux et ni non plus pour être torturés ou humiliés dans leurs vies et dans leurs existences. En effet, Dieu, le Tout-Puissant, n’a besoin d’être défendu par personne et ne veut pas que Son nom soit utilisé pour terroriser les gens.

 

Ce Document, en accord avec les précédents Documents Internationaux qui ont souligné l’importance du rôle des religions dans la construction de la paix mondiale, certifie ce qui suit :

 

La forte conviction que les vrais enseignements des religions invitent à demeurer ancrés dans les valeurs de la paix ; à soutenir les valeurs de la connaissance réciproque, de la fraternité humaine et de la coexistence commune ; à rétablir la sagesse, la justice et la charité et à réveiller le sens de la religiosité chez les jeunes, pour défendre les nouvelles générations de la domination de la pensée matérialiste, du danger des politiques de l’avidité du profit effréné et de l’indifférence, basée sur la loi de la force et non sur la force de la loi.

La liberté est un droit de toute personne : chacune jouit de la liberté de croyance, de pensée, d’expression et d’action. Le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine, par laquelle Dieu a créé les êtres humains. Cette Sagesse divine est l’origine dont découle le droit à la liberté de croyance et à la liberté d’être différents. C’est pourquoi on condamne le fait de contraindre les gens à adhérer à une certaine religion ou à une certaine culture, comme aussi le fait d’imposer un style de civilisation que les autres n’acceptent pas.

La justice basée sur la miséricorde est le chemin à parcourir pour atteindre une vie décente à laquelle a droit tout être humain.

Le dialogue, la compréhension, la diffusion de la culture de la tolérance, de l’acceptation de l’autre et de la coexistence entre les êtres humains contribueraient notablement à réduire de nombreux problèmes économiques, sociaux, politiques et environnementaux qui assaillent une grande partie du genre humain.

Le dialogue entre les croyants consiste à se rencontrer dans l’énorme espace des valeurs spirituelles, humaines et sociales communes, et à investir cela dans la diffusion des plus hautes vertus morales, réclamées par les religions ; il consiste aussi à éviter les discussions inutiles.

La protection des lieux de culte – temples, églises et mosquées – est un devoir garanti par les religions, par les valeurs humaines, par les lois et par les conventions internationales. Toute tentative d’attaquer les lieux de culte ou de les menacer par des attentats, des explosions ou des démolitions est une déviation des enseignements des religions, ainsi qu’une claire violation du droit international.

Le terrorisme détestable qui menace la sécurité des personnes, aussi bien en Orient qu’en Occident, au Nord ou au Sud, répandant panique, terreur ou pessimisme n’est pas dû à la religion – même si les terroristes l’instrumentalisent – mais est dû à l’accumulation d’interprétations erronées des textes religieux, aux politiques de faim, de pauvreté, d’injustice, d’oppression, d’arrogance ; pour cela, il est nécessaire d’interrompre le soutien aux mouvements terroristes par la fourniture d’argent, d’armes, de plans ou de justifications, ainsi que par la couverture médiatique, et de considérer tout cela comme des crimes internationaux qui menacent la sécurité et la paix mondiale. Il faut condamner ce terrorisme sous toutes ses formes et ses manifestations.

Le concept de citoyenneté se base sur l’égalité des droits et des devoirs à l’ombre de laquelle tous jouissent de la justice. C’est pourquoi il est nécessaire de s’engager à établir dans nos sociétés le concept de la pleine citoyenneté et à renoncer à l’usage discriminatoire du terme minorités, qui porte avec lui les germes du sentiment d’isolement et de l’infériorité ; il prépare le terrain aux hostilités et à la discorde et prive certains citoyens des conquêtes et des droits religieux et civils, en les discriminant.

La relation entre Occident et Orient est une indiscutable et réciproque nécessité, qui ne peut pas être substituée ni non plus délaissée, afin que tous les deux puissent s’enrichir réciproquement de la civilisation de l’autre, par l’échange et le dialogue des cultures. L’Occident pourrait trouver dans la civilisation de l’Orient des remèdes pour certaines de ses maladies spirituelles et religieuses causées par la domination du matérialisme. Et l’Orient pourrait trouver dans la civilisation de l’Occident beaucoup d’éléments qui pourraient l’aider à se sauver de la faiblesse, de la division, du conflit et du déclin scientifique, technique et culturel. Il est important de prêter attention aux différences religieuses, culturelles et historiques qui sont une composante essentielle dans la formation de la personnalité, de la culture et de la civilisation orientale ; et il est important de consolider les droits humains généraux et communs, pour contribuer à garantir une vie digne pour tous les hommes en Orient et en Occident, en évitant l’usage de la politique de la double mesure.

C’est une nécessité indispensable de reconnaître le droit de la femme à l’instruction, au travail, à l’exercice de ses droits politiques. En outre, on doit travailler à la libérer des pressions historiques et sociales contraires aux principes de sa foi et de sa dignité. Il est aussi nécessaire de la protéger de l’exploitation sexuelle et du fait de la traiter comme une marchandise ou un moyen de plaisir ou de profit économique. Pour cela, on doit cesser toutes les pratiques inhumaines et les coutumes courantes qui humilient la dignité de la femme et travailler à modifier les lois qui empêchent les femmes de jouir pleinement de leurs droits.

La défense des droits fondamentaux des enfants à grandir dans un milieu familial, à l’alimentation, à l’éducation et à l’assistance est un devoir de la famille et de la société. Ces droits doivent être garantis et préservés, afin qu’ils ne manquent pas ni ne soient refusés à aucun enfant, en aucun endroit du monde. Il faut condamner toute pratique qui viole la dignité des enfants et leurs droits. Il est aussi important de veiller aux dangers auxquels ils sont exposés – spécialement dans le domaine digital – et de considérer comme un crime le trafic de leur innocence et toute violation de leur enfance.

La protection des droits des personnes âgées, des faibles, des handicapés et des opprimés est une exigence religieuse et sociale qui doit être garantie et protégée par des législations rigoureuses et l’application des conventions internationales à cet égard.

 

A cette fin, l’Eglise catholique et Al-Azhar, par leur coopération commune, déclarent et promettent de porter ce Document aux Autorités, aux dirigeantsinfluents, aux hommes de religion du monde entier, aux organisations régionales et internationales compétentes, aux organisations de la société civile, aux institutions religieuses et aux autoritésenpensée ; de s’engager à la diffusion des principes de cette Déclaration à tous les niveaux régionaux et internationaux, en préconisant de les traduire en politiques, en décisions, en textes législatifs, en programmes d’étude et matériaux de communication.

 

Al-Azhar et l’Eglise catholique demandent que ce Document devienne objet de recherche et de réflexion dans toutes les écoles, dans les universités et dans les instituts d’éducation et de formation, afin de contribuer à créer de nouvelles générations qui portent le bien et la paix et défendent partout le droit des opprimés et des derniers.

 

En conclusion nous souhaitons que :

Cette Déclaration soit une invitation à la réconciliation et à la fraternité entre tous les croyants, ainsi qu’entre les croyants et les non croyants, et entre toutes les personnes de bonne volonté ;

soit un appel à toute conscience vivante qui rejette la violence aberrante et l’extrémisme aveugle ; appel à qui aime les valeurs de tolérance et de fraternité, promues et encouragées par les religions ;

soit un témoignage de la grandeur de la foi en Dieu qui unit les cœurs divisés et élève l’esprit humain ;

soit un symbole de l’accolade entre Orient et Occident, entre Nord et Sud, et entre tous ceux qui croient que Dieu nous a créés pour nous connaître, pour coopérer entre nous et pour vivre comme des frères qui s’aiment.

Ceci est ce que nous espérons et cherchons à réaliser, dans le but d’atteindre une paix universelle dont puissent jouir tous les hommes en cette vie.

 

Abou Dhabi, le 4 février 2019

Sa Sainteté Grand Imam d’Al-Azhar et le Pape François 

Partager cet article
Repost0
24 février 2019 7 24 /02 /février /2019 14:41

Les guerres de masse du siècle écoulé ont commencé avec la Première Guerre mondiale, lorsque les violences pratiquées dans les colonies ont été « rapatriées » vers le continent colonial et ont permis de propulser l’industrie de mort à un niveau inégalé jusque là à cause du progrès technique. Ce qui a permis de douter de la pertinence des valeurs rationalistes des Lumières qui semblent s’être alors définitivement éteintes dans les nuages d’acier de l’obscurantisme ethno-technicistes. Pourtant c’est cette même guerre qui allait relancer la dynamique révolutionnaire ayant une ‘foi de charbonnier » dans l’avenir de l’humain alors même que la guerre mondiale s’est prolongée sous différentes formes jusqu’à aujourd’hui et qu’elle fait craindre désormais l’Armaguedon planétaire que d’aucuns voient prédit dans les textes sacrés, d’autres dans la froide analyse des comportements ‘reptiliens’ modernisés qui semblent incrustés dans les cerveaux et les coeurs. Bref, un siècle après, la réflexion sur cette question, optimisme ou pessimisme, reste à prolonger avec l’expérience écoulée depuis.

La Rédaction

 

 

Une pensée philosophique de la guerre 

 

ou

 

l’homme comme être-pour-la-guerre

(Sein-für-Krieg)

 

Février 2019

 

 

Crudelis ubique/Luctus, ubique pavor et

Plurima mortis imago.

Virgile,Enéide, 2, 368 sq.

 

 

Claude Karnoouh

 

En cette année du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale nous avons eu un déferlement de livres d’histoire et de documents colligés venus allonger les kilomètres de rayons de bibliothèques qui en étaient déjà bien pourvues. Cette surabondance de documentation a-t-elle apporté une meilleure intelligence de cette effroyable boucherie qui a entraîné les hommes sous la conduite de chefs politiques et militaires à se sacrifier et à sacrifier des vies sans compter ? Je ne le pense guère ! Toutefois, afin de remémorer la banale réalité aux lecteurs contemporains enthousiastes d’exploits militaires voici les chiffres que donne Wikipedia pour les trois plus importantes batailles, celles de la Somme et de Verdun à l’Ouest, celle de Galicie à l’Est. Ces chiffres donnent froid dans le dos avant les nouvelles hécatombes de la Seconde-Guerre-mondiale :
 

« La première bataille de la Somme est l'une des batailles les plus meurtrières de l'histoire (hors victimes civiles) avec, pour les belligérants (anglais, canadiens, français, allemands) environ 1 060 000 victimes, dont environ 442 000 morts ou disparus. Pour la Première Guerre mondiale, dans ce sinistre classement, elle se place derrière l’offensive Broussilov, qui s'est déroulée sur le front de l’est en Galicie (Russes, Austro-hongrois, Allemands), mais devant Verdun (718 000 morts et blessés pour les deux camps). Le premier juillet 1916, lors de la première journée de la bataille de la Somme, fut, pour l'armée britannique, une véritable catastrophe, avec 58 000 soldats mis hors de combat, dont 19 240 morts.

Pour mémoire, à l’intention de ceux qui l’auraient perdue, rappelons que « l’offensive du général Broussilov en Galicie (4 juin-20 septembre 1916) s’est soldée par des pertes mesurées entre 1,5 million et 2,3 millions de victimes pour l’ensemble des troupes russes et germano-austro-hongroises ! »1

 

Il ne sert à rien de développer plus avant et de ratiociner, ces chiffres parlent d’eux-mêmes, surtout si on leur adjoint les innovations techniques des armes mises au travail pour cette superproduction de la mort : la mitrailleuse, l’artillerie légère et lourde à tir rapide par la maîtrise du recul, les gaz de combats, les sous-marins et l’aviation, moins pour les batailles aériennes, certes spectaculaires mais non décisives, que pour les reconnaissances précises des positions des adversaires et les premiers bombardements aériens des positions militaires et civiles. Après plus d’un siècle pendant lequel les grands pays d’Europe déployèrent la rationalité kantienne contre les préjugés archaïques et l’obscurantisme des « vérités révélées » tant dans l’ordre de la pensée politique (le concert « harmonieux » des nations) que dans celui de la pensée scientifique et technique, le continent de la Raison pratique et transcendante mit en scène le plus effroyable des conflits connu depuis la fin de la guerre de Trente ans et le traité de Westphalie. Certes, entretemps, l’Europe avait connu des batailles d’une violence extrême qui surprirent les contemporains : Eylau et ses quarante mille Français morts et blessés, Borodino avec des pertes de soixante-dix-sept mille hommes et Leipzig avec ses quatre-vingt-douze mille morts en trois jours pour les deux camps avaient sidérés les contemporains, il n’empêche, en chiffres et en temps comparées aux batailles de la Somme, de Verdun, de la Galicie, aux campagnes de Roumanie, les chiffres paraissent modestes. L’Idéal kantien d’un « projet pour une paix perpétuelle » possible entre des hommes raisonnables s’était donc éteint à l’été 1914 dans la blondeur des blés mûrs de l’est de la France, à l’horizon infini des grandes plaines d’Europe de l’Est, au milieu des prairies fleuries, en pleine fenaison sur les contreforts des Carpates. Malgré les plaidoyers des pacifistes, de l’Église catholique ou simplement de quelques hommes de lettres de bon vouloir, rien n’arrêta la mortelle marche triomphale de la volonté de puissance du capitalisme impérial mêlée à un nationalisme territorial déchaîné, le tout conduit par l’entéléchie propre au développement et à l’extension de la modernité techno-scientifique. Au-delà des usines et des politiques commerciales d’exportation, la modernité avait étendu son hybris aux combats devenus ces Orages d’acier qui déchiquetèrent tant de corps dans leur pleine jeunesse.2Aussi dès le milieu du conflit, au-delà des hymnes à la gloire des vainqueurs et des anathèmes lancés à l’encontre des perdants, est-il aisé de constater l’émergence de quelque chose de neuf. Quelque chose d’inédit était advenu à la conscience des combattants au fond des tranchées du front occidental, sur les pics élevés des Alpes italo-autrichiennes, dans les mouvements de troupes au milieu de la plaine galicienne. Un nouveau type de combattant était né, un nouveau dispositif de production du matériel s’était mis en place, une nouveau type de chaîne de commandement s’était déployé. Un continuum structurel et institutionnel traversait le champ de bataille et l’arrière réunissant l’armée en campagne à la société industrielle des producteurs. Jadis, Napoléon, avait perdu la terrible bataille des Nations à Leipzig 1813 par manque d’hommes (les Français, Napolitains et Polonais étaient 195 000, épuisés après la désastreuse retraite de Russie, les Alliés, 330 000), or, en dépit de la propagande allemande post-factum du coup de poignard dans le dos donné à l’armée par les grévistes et les révoltes de 1918, c’est bien le blocus des ports allemands qui a fini par vaincre l’empire germanique : le manque de matières premières pour fabriquer du matériel de guerre en quantité toujours plus grande et les vivres pour nourrir soldats et civils. Ernst Jünger dans son célèbre récit Orages d’acier et dans ses carnets de guerre le remarque dès 1917 sur la Somme tant à propos de l’artillerie lourde britannique que de l’aviation alliée ; sur le front de la Somme dit-il en substance, les alliés sont capables non seulement de remplacer le matériel perdu, mais d’en augmenter la quantité jetée sur le champ de bataille. Ainsi ce n’est plus comme naguère la quantité, la discipline, le courage et la motivation des hommes qui décident seulement de la victoire, et même si ce courage existe toujours, parfois à un très haut niveau d’engagement, ce qui décide en dernière instance de la victoire c’est la synergie entre la technologie et la gestion programmatique des moyens de production : la prévision, les capacités d’approvisionnement et les finances. Dès lors, le combattant n’est plus seulement sur le front, mais simultanément à l’arrière, dans les usines, les ateliers de recherche mécanique, les laboratoires de chimie, en bref, dans les lieux où s’élaborent les théories scientifiques et leur applications. Le combattant n’est plus le valeureux guerrier, mais le soldat pris dans un vaste organigramme de spécialistes qui, chacun à son niveau de compétence, actionnent des machines fabriquées à l’arrière, tant et si bien que l’ouvrier et l’ouvrière sont aussi dans leur spécialité des soldats. La société civile s’est militarisée et l’ordre militaire s’est industrialisé sous la tutelle de l’État. La guerre devenue industrielle s’est totalisée en mobilisant l’ensemble de la société plongée dans la tornade de la Totalmobilmarhung. Dorénavant soldats comme ouvriers ne sont plus que les rouages d’une gigantesque industrie de mort. En définitive, soldat et ouvrier ad-jointés ne composent plus qu’une seule est même forme (Geschtal), celle du Travailleur (Die Arbeiter) selon la remarquable phénoménologie qu’en donna Jünger en 1931.3

Ainsi, pendant les quatre ans et trois mois que dura ce conflit aux pertes humaines, matérielles et financières immenses, un monde nouveau naquit que les philosophes n’avaient pas prévu. D’un côté la guerre scella la fin de la suprématie économique et politique mondiale de l’Europe, remplacée par les États-Unis, de l’autre, par la conscription générale, elle mit en œuvre la montéen puissance des mouvements de masses, lesquels furent le terreau sur lequel s’enracinèrent des mouvements d’opinions et de forces politiques de type totalitaire des années 1920-1945.4En effet, pour satisfaire leur ambitions nationalistes et impérialistes, les gouvernements issus des démocraties libérales classiques du XIXe siècle avaient fait appel aux masses populaires, les avaient armées y compris les plus déshéritées, simultanément et massivement avaient mobilisé les femmes dans les usines, si bien qu’à la fin des hostilités on ne se pouvait plus faire comme si rien ne s’était passé, on ne pouvait plus recommencer la gestion des hommes comme avant. Les survivants voulaient du neuf, du travail, du bien-être, de la protection sociale, sanitaire, scolaire, bref, une répartition plus juste et équitable des fruits du travail. C’est à cette angoisse que dans les pays ruinés par la guerre répondirent les masses sous diverses formes tant dans l’Italie fasciste que dans la Russie communiste ou dans l’Allemagne hitlérienne5en instaurant un contrôle étendu des masses voulu par les masses, y compris par ceux qui luttaient contre un totalitarisme au nom d’un autre principe totalitaire. Ce qui s’était montré efficace pendant la guerre entre 1914 et 1918 devenait peu à peu la réalité quotidienne générale : pour faire de la puissance dans la modernité il faut une organisation militaire des masses ouvrières.

A la lumière des événements actuels en Europe, mais aussi de ceux qui apparaissent dans notre monde en permanente expansion capitaliste, on doit rappeler, comme l’annonçait déjà Gérard Granel dans son célèbre essai, que « Les années trente sont devant nous »6. Aussi ces années trente nous apparaissent-elles aujourd’hui comme la protohistoire de notre contemporanéité. C’est parce que ces années trente furent précédées d’une guerre industrielle totale qui exigea une gestion totale des hommes militaires et civils, une gestion sans pitié et sans pardon pour leurs faiblesses « humaines trop humaines » où se dévoila l’essence authentiquement humaine de l’homme, l’Être-pour-la-guerre, Das Sein-für-Krieg. Cette guerre apparut alors comme la prémisse du totalitarisme à venir. Ce ne sont pas les injustices et les inconséquences aveugles de Versailles comme l’affirmèrent par exemple des réformistes comme Keynes qui ont engendré les pouvoirs totalitaires de l’Entre-deux-guerres, mais bien l’essence totalitaire du déploiement de la guerre comme guerre générale en elle-même. Il faut nous rendre à l’évidence et l’admettre même si cela choque les idéalistes de tous bords, rien moins que la guerre totale pour engendrer le totalitarisme sociétal. Et si avec un peu de courage intellectuel nous eussions poursuivi la réflexion de Gérard Granel, nous eussions constaté sans efforts surhumains combien ce qui a suivi dans le monde, dans tout le monde, représente autant de moments de totalitarisme dur ou soft selon les circonstances qui dominent ici et là la scène politique. C’est pourquoi les considérations et les odes aux valeurs humanistes ne sont que des fables enfantines pour il pensiero debole, car bien plus que l’exploitation de l’homme par l’homme comme moteur de l’histoire, je pense dorénavant que c’est bien l’extermination de l’homme par l’homme qui, en dernière instance, en est le fondement ontologique et l’expression ontique.

 

Claude Karnoouh

Bucarest février 2019

 

Notes :

1Entre l’entrée en guerre de la Roumanie août 1916 et la fin de 1918, pour une population d’environ dix millions d’habitants, la Roumanie perdit : 1 300 000 soldats blessés et 700 000 tués, soit 20% de sa population. Le plus fort pourcentage de tous les belligérants !

2Allusion au journal de guerre d’Ernst Jünger, in Stahlgewittern, et aux récits de guerre de Maurice Genevoix, Ceux de 14, Paris, 1946.

3Der Arbeiter, Berlin, 1931. Quelque année auparavant le film de Fritz Lang, Metropolis illustra parfaitement les travailleurs comme armée du travail, Berlin, 1927.

4Il faudrait ajouter, et ce serait l’objet d’un autre essai, que cette guerre, où les Alliés jetèrent dans le champ de bataille des masses d’hommes venus de leurs colonies, fut le terreau des grands mouvements de libération nationale qui triompheront après la Seconde Guerre mondiale.

5Je rappelle simplement pour mémoire des sous-produits de ces vastesmouvements historiques, la Pologne du Colonel Beck, la Hongrie horthyste, la Roumanie de la dictature carliste puis légionnaire, la Turquie d’Ataturk.

6Gérard Granel, Études, Éditions Galilée, 1995, p. 71-74.

Partager cet article
Repost0
15 février 2019 5 15 /02 /février /2019 20:56


Les manifestations qui se déroulent en France depuis plus de trois mois provoquent étonnement et fascination à l’étranger. La solidarité active contre les répressions sauvages menées par un gouvernement par ailleurs donneur de leçon de droits de l’homme au monde entier se manifeste ici ou là mais assez faiblement en Europe orientale, malgré le fait que les gouvernements locaux manifestent des velléités souverainistes çà et là. Si les peuples semblent sympathiser avec le mouvement populaire français, les élites intellectuelles semblent aphones, au mieux attentistes.

La Rédaction 

 

 

 

Comment éviter les défis de l’Histoire universelle 

ou

les gauches roumaines et la politique internationale

 

février 2019

 

 

Claude Karnoouh

 

 

« Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur,
Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur. »

Corneille, Le Cid

 

 

Je ne suis pas spécialement imbu des faits politiques de mon pays, surtout quand il lui arrive aujourd’hui (jadis et naguère) de se comporter d’une manière éthiquement indigne. Cependant il m’est quelque fois arrivé d’être fier d’être français quand le pays dans sa généralité et sa diversité donnait (rarement il est vrai) des exemples de courage dans l’adversité et l’infortune. Aujourd’hui, le mouvement des gilets jaunes commencé à la fin du mois de novembre 2018 me rend quelque espoir quant à la capacité du peuple français, à tous le moins de ses membres les moins privilégiés ou de ceux vivant à la périphérie des grands centres urbains comme l’écrit le géographe Guilly, d’engendrer un mouvement politique et social de très grande envergure, un mouvement dont les pratiques non hiérarchiques sont tout-à-fait nouvelles et originales dans le paysage européen, et qui, peu à peu, suscite des émules dans divers pays comme la Belgique, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, voire l’Australie, etc. Cependant, un lieu européen demeure à l’écart de grandes manifestations de solidarité, un lieu où le mouvement ne suscite que peu d’intérêt, l’Europe de l’Est1. Là les choses vont tout autrement. Je n’ai pas ouï-dire ou lu que de vastes mouvements d’opinions apparentés se fussent manifestés en Pologne2, Hongrie (et ce malgré les grandes manifestations contre la nouvelle loi du travail du Premier ministre Victor Orbán), en Tchéquie, Slovaquie, Bulgarie, pour soutenir verbalement le mouvement. En Roumanie, le silence est presque général tant dans les médias que parmi les intellectuels publics ou moins publics réputés de gauche, hormis Alexandru Mamina et Florin Platon. Tous les deux sont bien les seuls qui, à ma connaissance, ont écrit un papier consistant sur ce thème dans la revue on line Argumente si Fapte.3

 

Quelles conclusions en tirer ? Les gilets jaunes n’intéresseraient pas l’intelligentsia de « gauche » roumaine, laquelle penserait que c’est un épiphénomène passager, caractéristique de la mauvaise humeur auquel les Français nous ont habitué dès longtemps, soit qu’il est là un thème bien trop dangereux pour avancer une opinion, parce que, une fois encore, comme à l’époque des énormes manifestations françaises contre le nouveau code du travail (loi El Khomri), l’intelligentsia de « gauche » roumaine (ou ceux qui se prétendent tel) a parfaitement perçu qu’en de telles circonstances, le silence est d’or. Attention, il ne faut pas contrarier de potentiels bailleurs de bourses, de voyages d’études, de séjours d’artistes en résidence, d’invitations à des colloques. Quant à l’État roumain, il se garde bien d’une quelconque opinion, gardant un silence attentif pour voir venir ce que dira la commission de Bruxelles qui pour le moment se tait, or d’aucuns savent, qui ne dit mot approuve. Ce silence est bien dans le style de la diplomatie du pays, suivre le plus puissant, en l’espèce le président Macron qui malgré les gilets jaunes reste l’un des deux hommes fort de l’UE (l’autre est une femme Madame Merkel), aidé en cela par le Brexit l’homme et la presque rupture des relations diplomatiques avec l’Italie.

 

Ce n’est pas la première fois que l’intelligentsia de « gauche » roumaine garde un silence pesant, voire tonitruant sur des phénomènes de politique extérieure où s’expriment les plus fortes tensions et injustices internationales, lesquelles devraient cependant susciter des paroles de solidarité, précisément parce qu’elle s’auto-intitule de gauche et donc qu’elle s’avance essentiellement sur le terrain de la morale ! En général, lorsqu’elle y fait allusion comme voilà quelques années à propos de la civile en Syrie, la « gauche » roumaine se conforme au main stream étasunien et européen. A coup sûr, hormis une trentaines d’individus aisément repérables, cette « gauche » de posture quasi mondaine, de salonsde thé, de cafésà la mode, de séminaires universitaires confidentiels, ne brille pas par l’audace de ses engagements. Elle cultive le lisse, gomme les aspérités de tous ses discours critiques et parfois pour certains, pratique le double langage : de « gauche » dans le pays, plus conforme au conventionnel dehors. Cela prend parfois une allure franchement caricaturale, on critique ce qui est autorisé par la Commission européenne ou une quelconque institution occidentale, par exemple le Premier ministre hongrois pour sa catastrophique loi sur le travail supplémentaire, en revanche on ne dit rien à propos des gilets jaunes français, des opérations de la CIA au Venezuela, de la guerre contre le Yémen par proxieinterposés,des opérations du néocolonialisme français en Afrique, de la catastrophe humaine de la Syrie, des crimes israéliens dans la Bande de Gaza ou de l’ethnic cleansing des territoires occupés4 ! Regardé sine uri et studio, il n’est là que le trait d’une inconsistance politique, une version bien ancrée dans la Weltanschauung politique de l’intelligentsia roumaine à laquelle naguère Eliade avait donné une description qui avait été reprise dans les années ‘70 par Noica : se cacher de l’histoire. Mais pour Eliade, il s’agissait de quitter l’ontique des événements politiques, ce qu’il appelait « la tyrannie de l’histoire », pour atteindre à la spiritualité. Précisons tout de suite que pour cette gauche de posture il n’est pas question de spiritualité, de transcendance puisqu’elle la repousse en permanence au profit du culte de l’immanence en ses diverses hypostases postmodernes, l’éphémère de l’art contemporain, la posthistoire qui efface le politique au profit des effets du sociétal et de toutes sortes degadgetsidéologiques du prêt-à-penser postmoderne. Or comment peut-on se cacher de l’histoire et donc de la politique ? L’histoire est toujours là, même pour les hommes, y compris pour les hommes qui quêtent le spirituel, puisque personne ne se peut situer hors de son temps. Nous l’avions compris depuis Heidegger, depuis la remise en cause radicale du sujet transcendantal husserlien. Parce que, au bout du compte, « La question de l’être » est essentiellement la question du sens de l’être (longtemps oubliée) par rapport à l’homme parlant et non aux choses qui elles ne parlent pas. La question de l’être, c’est donc la question du Dasein, l’être-là de l’homme, lequel s’interroge sur le fait qu’être n’est pas simplement la simplicité adamique du cogito cartésien, mais plus radicalement cet étant qui s’interroge sur le fait qu’être c’est « être en train d’être », et donc questionnant la temporalité l’être-là. Aussi, qu’on le veuille ou non l’histoire comme seul destin de l’humain nous retient-elle dans les mailles de son filet, ou mieux nous soumet à sa destinalité. Nous ne pensons point, c’est le temps ou plutôt l’esprit du temps (Zeitsgeist) qui nous pense !

 

Cette idée de se préserver de l’histoire est ou naïve ou retorse en ce qu’elle permet individuellement et collectivement de s’exonérer de toutes responsabilités politiques. Un général allemand prisonnier des Roumains disait au lendemain du 24 août 1944 : voilà quatre jours tout le monde était encore pro-allemand, aujourd’hui plus personne ne l’est ! Le 25 décembre 1989, plus personne n’était communiste ! Au mois de Décembre 1944, l’écrivain et journaliste soviétique Ilya Erhenburg écrivait qu’une foule d’intellectuels roumains faisait la queue à la porte de la suite qu’il occupait à l’hôtel Athénée Palace.5Tous lui faisaient savoir qu’ils n’avaient jamais été des soutiens de la garde de fer et de la dictature du Maréchal Antonescu, qu’ils avaient été simplement forcés d’applaudir pour survivre. En janvier 1990, tous les intellectuels ou presque assumaient qu’ils avaient adhéré au Parti communiste roumaincontraints et forcés pour survivre. Toutefois on n’était pas obligé d’écrire la lettre de soumission totale qu’avait envoyée Plesu à Nicolae Ceausescu après le scandale de la méditation transcendantale, ou comme d’autres accepter de chanter les louanges du chef de l’État et du Parti pour les avantages offerts de la part d’un régime qu’ils prétendaient honnir après 1989 !6Si donc se cacher de l’histoire et donc de la politique signifie courber l’échine selon la direction du vent, chanter en chœur les louanges du pouvoir du moment, que ce soit sincère ou simplement joué, pour les intellectuels cela n’a aucune importance. Encore qu’à l’époque de la dictature royale, de celle des gardes de fer et enfin celle du Maréchal Antonescu, il y avait une très petite mais réelle opposition intellectuelle, souvent emprisonnée, parfois tuée… Mais qui donc était-ce ? mais précisément les communistes et les sympathisants communistes. Or à propos d’événements majeurs de la politique internationale présente, l’unanimisme est tel qu’hormis cette trentaine de personnes qui affichent d’une manière ou d’une autre des positions critiques hors des cris d’orfraie labellisés par le mainstream, le silence est pesant. Il est vrai qu’on lit sur Facebook les protestations du petit Partisocialiste roumain (PSR)sur le Venezuela, mais quant à l’autre parti qui s’affirme comme le nouveau parti de la gauche critique, Demos (qui rassemble à peu près autant de membres que d’enseignants de quelques départements de sciences humaines), il se remarque par un silence assourdissant sur tous les plus graves problèmes internationaux du moment. C’est comme s’il n’avait aucun programme de politique internationale en dehors d’un culte rendu à l’UE.

 

Cette déshérence massive de la politique internationale par la majorité des gauches roumaines ne peut avoir d’autre explication qu’une sorte peur de déplaire, de contrarier. Il en va de même dans les humanités. Je n’ai jamais lu de critiques, d’oppositions à diverses théories sociologiques, anthropologiques, historiques (hormis les affirmations des historiens hongrois !) voire philosophiques. Soit elles sont massivement ignorées par les professionnels comme peut l’être Foucault par les historiens, Lacan par les divers analystes ou Lévi-Strauss ou Needham par les anthropologues, soit elles sont prises comme telles, sans distance critique, comme beaucoup à gauche le font de Bourdieu ou de l’école des Annales. Il en va de même pour les mouvements sociaux où j’avais déjà remarqué le mutisme épais face aux manifestions françaises contre la loi détruisant le code du travail (El Komhri). Intitulé « le silence est d’or » cet article m’a valu de solides inimitiés chez les intellectuels de la gauche de posture.7On retrouve une situation similaire avec les gilets jaunes. Ainsi, tandis que les groupes féministes roumains s’étaient enthousiasmés pour le mouvement Me too lorsqu’il s’agissait de soutenir les stars hollywoodiennes abusées par des producteurs qui récompensaient leurs prestations sexuelles par de brillantes carrières, ces mêmes mouvements demeurent d’un silence de plomb quand il est question des gilets jaunes où les femmes non seulement jouent un rôle combattif très important, mais où elles paient un lourd tribut de blessures, parfois très graves (œil crevé, fracture du crâne, contusions thoraciques) pour leur engagement. Pourquoi un tel mutisme, pourquoi une telle aphasie ? Serait-ce parce qu’il s’agit pour l’essentiel de femmes prolétaires ou de petites employées, que c’est donc beaucoup moins glamour qu’Hollywood et qu’en conséquence cela rapporte symboliquement et pratiquement bien moins qu’un féminisme de salon de thé, de déclarations creuses qui n’engagent pratiquement à rien ni de dur ni de dangereux et contentent les bailleurs de fond des ONG ?

 

J’ajouterai que le silence est tout aussi massif en ce qui concerne les hommes puisqu’il y a parmi eux de très graves blessés et au moins un mort8tandis qu’un autre vit dans le coma depuis trois semaines. Si le Président Poutine avait fait le dixième de la répression menée par le Président Macron et sa police on eût entendu hurlements et imprécations tonitruantes couvrant toute la planète… 

 

Devrait-on penser que ce silence face à l’un des mouvements sociaux-politiques le plus radicalement critique en Europe de l’Ouest depuis mai 1968 en France et en Italie est une autre manière roumaine, fût-elle de gauche, de se protéger de l’histoire dans ce qu’elle a de tragique et donc de dangereux ? Je laisse à chacun de mes lecteurs la conclusion souhaitera en tire.

 

Bucuresti 8 février 2019

Claude Karnoouh

 

Notes :

1NDLR. Au moment où nous mettons ce numéro en ligne, un nouveau syndicat d’agriculteurs polonais vient d’organiser une importante manifestation à Varsovie, en gilets jaunes avec exigence d’une politique économique du gouvernement qui tienne compte des intérêts nationaux, la relance du commerce avec la Russie, un meilleur contrôle des produits importés d’Ukraine et la prise en compte du fait que les produits agricoles polonais n’ont pas de véritables débouchés à l’Ouest. < https://www.youtube.com/watch?v=VayOhKhNcig >.

2Une cinquantaine de membres du petit syndicat de gauche polonais, Initiative des travailleurs a manifesté le 2 février devant l’ambassade de France à Varsovie. En Roumanie, le PSR (parti socialiste roumain) a publié un communiqué de soutien, et ici et là sur Facebook des likes.

3Alexandru Mamina, « Revoluție în centrul sistemului » (La Révolution au centre du système) in Argumente si Fapte, 18 decembre 2018, Bucarest.

Florin Platon, Noam Chomsky, « Vestele Galbene și 100 de ani de Luptă de Clasà », (Noam Chomsky, les gilets jaunes et cent ans de lutte de classe) în Argumente si Fapte, 26 janvier 2019, Bucarest.

4A propos de la Syrie, il faut louer la revue Ideaet son animateur, Alexandru Polgár pour avoir publié un cahier spécial sur la guerre de Syrie avec la contribution notoire du grand économiste et historien libanais, Georges Corm.

5Ilya Erenburg, Du Don à la Seine, Paris, 1948….

6Que les lecteurs se reportent aux auteurs du gigantesque ouvrageOmagiuédité pour l’anniversaire du chef du Parti-État. Le résultat est édifiant quant au nombre de « dissidents » parmi les intellectuels et artistes qui le louaient, Editura politicà, Bucuresti, 1978. L’édition spéciale de l’Omagiupour la Transylvanie ne manque pas non plus de surprises savoureuses.

7Claude Karnoouh,« Tăcerea e de aur », in Argumente si Fapte, 13 iunie 2016. « Le silence est d’or », version française dans La penseelibre.org, n° 111, 9 juin 2016.

8NDLR. Au début des événements, un vieille femme de 80 ans d’origine algérienne habitant au quatrième étage d’une rue où se déroulait une manifestation et qui voulait fermer sa fenêtre pour éviter les gaz lacrymogènes fut victime d’un tir la visant qui la blessa fortement avant qu’elle ne décède à l’hôpital lors de l’opération visant à réparer ses blessures.

Partager cet article
Repost0
11 février 2019 1 11 /02 /février /2019 11:08


 

Comment peut-on être chinois ? ...Ainsi pourrait-on sous-titrer l’article qui suit et qui permet de renouer avec l’une de ces constantes dont on ne se défait pas facilement en France. Celle qui permet de retrouver à un détour de chemin ce qui fait le meilleur de certains esprits définitivement « gaulois réfractaire » en butte aux certitudes répandues dans des salons parisiens embrumés par les vents dominant en provenance de l’Atlantique Nord. Dans cet article, notre collègue décortique pourquoi la Chine, « anti-Europe » décrétée, fait si peur. Non pas à cause de sa violence postulée mais justement à cause du contraire, sa propension à suivre pacifiquement pas à pas sa propre voie, sans vouloir l’imposer, alors même qu’elle refuse de renoncer à ce qu’elle a trouvé de meilleur en Occident, un marxisme qui lui a ouvert les portes du progrès.

Pays clef pour l’avenir de notre monde, la Chine devrait être étudiée pour ce qu’elle est, telle qu’elle est, comme elle veut être, et non pas comme ceux qui sont en perte de vitesse voudraient qu’elle soit ...afin qu’ils n’aient pas eux-mêmes à remettre en question leur propre « modèle » ...à bout de souffle.

La Rédaction


 

La Chine sans œillères

-

Février 2019

 

 

Bruno Guigue

 

A entendre l’avalanche de mensonges déversée sur ce grand pays par les médias occidentaux, on finit par se poser la question : peut-on encore considérer la Chine sans œillères ni préjugés, sans concession ni malveillance, en la regardant telle qu’elle est et non telle qu’on voudrait qu’elle fût ? Dès qu’ils daignent en parler, nos médias la décrivent en des termes qui oscillent toujours entre la crainte et le mépris. Assoiffée de richesses, jetant ses tentacules sur la planète, trompant son monde en affichant un pacifisme de façade, d’une brutalité sourde qu’on soupçonne, prête à exploser, derrière les faux-semblants d’un discours lénifiant, la Chine serait comme l’ogre de la fable qui finira, un beau matin, par manger les petits enfants. L’imagerie coloniale la représentait au XIXème siècle sous les traits d’une cruauté raffinée, mais ce raffinement n’est plus de mise. A croire nos éditorialistes et nos experts, la Chine nouvelle n’enrobe plus ses appétits voraces de ces raffinements surannés. Ce qu’elle veut, c’est « dominer le monde », tout simplement. Appelée à devenir la première puissance économique mondiale, elle réclame sa part d’hégémonie planétaire, elle revendique la première place sur le podium. Mais elle veut surtout, nous dit-on, imposer son modèle, promouvoir ses valeurs, s’ériger en exemple destiné à l’imitation des nations.

Arrêter la Chine ? 

Cette vision d’une Chine conquérante et prosélyte est d’autant plus surréaliste que les Chinois font exactement le contraire. Persuadés que leur système est unique, ils ne cherchent à convertir personne. Qu’ils exportent des marchandises, achètent des terrains ou construisent des ponts à l’étranger, ils défendent évidemment leurs intérêts. Mais leur ambition n’est pas de repeindre le monde aux couleurs de la Chine. A choisir, ils préféreraient sans doute qu’on ne les imite pas, car chaque peuple doit trouver sa voie par lui-même, quitte à commettre ces erreurs de parcours sans lesquelles aucune réussite n’est méritoire. Comme le disent si bien les spécialistes de la langue chinoise – qui, eux, connaissent bien leur sujet - la pensée chinoise est empirique et pragmatique. Elle affronte les faits, elle en subit les corrections successives et poursuit son avancée tant bien que mal. Réticente aux idées abstraites, elle admet volontiers qu’il n’y a pas de recette toute faite. C’est pourquoi il faut renoncer à l’idée que les Chinois cherchent à diffuser leur modèle et cesser de prêter à ce grand pays des rêves de conquête qui n’existent que dans l’imagination de ses détracteurs. Mais nos experts patentés ne l’entendent pas de cette oreille.

Concluant une émission de C dans l’Air dont le titre est déjà tout un programme (« Qui peut arrêter la Chine ?»), Valérie Niquet, chercheuse à la Fondation de la recherche stratégique, opposait en ces termes le modèle européen et le modèle chinois : « La Chine, c’est l’anti-Europe, par exemple. Nous, on tente de surmonter ce qui faisait les relations internationales du passé, le conflit, l’usage de la force pour régler les tensions. La Chine, elle, s’en tient aux comportements du XIXème siècle».

 

Faut-il en déduire que la Chine aurait un goût prononcé pour « l’usage de la force en vue de régler les conflits » ? Pourtant, rares sont les Afghans, les Libyens, les Irakiens, les Syriens et les Yéménites à avoir péri sous des bombes chinoises. Pays européens, la France et le Royaume-Uni, en revanche, ont causé avec leur grand allié américain – et en utilisant divers intermédiaires - des centaines de milliers de morts et des dévastations sans nom en violant les règles internationales les plus élémentaires. Mais ce n’est pas nouveau. Accuser l’autre de ses propres turpitudes relève d’une inversion maligne dont le discours occidental est coutumier. Dire que la Chine, contrairement à l’Europe, « s’en tient aux comportements du XIXème siècle », dans la même veine, traduit un consternant mélange d’arrogance et d’ignorance. Car à cette époque, ce n’est pas l’empire chinois, mais les puissances impérialistes européennes qui pratiquaient la conquête territoriale et le pillage colonial. Les Chinois en savent quelque chose. Avec les « guerres de l’opium », Britanniques et Français ont envahi le « pays du milieu » pour le contraindre à signer des traités infamants et accepter l’importation massive de cette drogue aux effets délétères. Pire encore, en 1860, un corps expéditionnaire réunissant les forces des deux nations fait irruption dans Pékin et met à sac le splendide Palais d’été des empereurs Qing. Indigné, Victor Hugo condamna ce forfait en écrivant ces lignes amères : « Nous Européens, nous sommes les civilisés, les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. L’Empire français a empoché la moitié de cette victoire, et il étale aujourd’hui, avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d’été. J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée».

Donner des leçons mais refuser d’en recevoir

Cette spoliation, la France préfère l’oublier, et elle donne aujourd’hui des leçons de morale à un pays qu’elle a pillé il y a 150 ans, comme si ses ignominies passées lui conféraient un certificat de vertu pour le présent. La Chine, elle, n’a rien oublié, mais elle n’en éprouve aucune haine. Cette vieille humiliation, elle entend l’effacer en retrouvant la place légitime qui est la sienne dans le concert des nations. Ce qu’elle veut, c’est tourner définitivement la page de cette ère chaotique initiée par les guerres de l’opium et la décadence de l’empire des Qing. Nul besoin, pour y parvenir, d’imposer quoi que ce soit à qui ce soit. Modèle sans imitation possible, empire sans impérialisme, la Chine est par excellence une puissance pacifique. Mais elle ne l’est pas seulement par choix politique, ses dirigeants modernes ayant fait le choix du développement et proscrit l’aventure extérieure. Elle l’est aussi pour une raison plus profonde, et plus difficile à cerner pour un esprit occidental. C’est que la centralité imaginaire de l’empire lui a forgé un destin, le vouant à s’occuper d’abord de ses sujets et de leur bien-être avant de s’intéresser au reste du monde. Pays du milieu, la Chine reçoit en priorité l’influence bénéfique du ciel, qui est rond, tandis que la terre est carrée. Elle est située au centre du monde par un décret intemporel qui lui ôte l’envie d’en conquérir les marges. Cette périphérie du monde habité, en effet, ne sera jamais aussi intéressante que le cœur même d’un empire dont la gestion est déjà une lourde tâche.

Prêter des ambitions conquérantes à ce pays, par conséquent, est aussi absurde que lui reprocher de vouloir exporter son modèle, puisque ce dernier a pour vocation de rester unique. Si la Chine est pacifique, c’est donc en vertu d’un statut cosmologique dont le privilège s’accompagne d’une promesse d’innocuité à l’égard de ses voisins. « Les armes sont des instruments néfastes et répugnent à tous. Celui qui comprend le Tao ne les adopte pas », disait Lao-Tseu. Clef de voûte du monde habité, l’empire du milieu se condamnerait à la décomposition s’il se dispersait aux marges, il se dissoudrait dans l’informe s’il renonçait par ambition aux dividendes d’une sereine centralité. Or cette pesanteur de l’imaginaire chinois ne concerne pas seulement le monde des idées. Transposée dans le monde réel, elle détermine un habitus que les donneurs de leçons occidentaux devraient méditer, quitte à s’en inspirer pour leur propre gouverne : un grand pays qui n’a fait aucune guerre depuis quarante ans, en effet, mérite tout de même quelque considération. Hormis le bref règlement de comptes avec le Vietnam (1979), il faut remonter jusqu’à l’affrontement frontalier avec l’Inde (1962) et à la guerre de Corée (1950-1953) pour trouver la trace d’une guerre dans laquelle la Chine se serait engagée. Encore faut-il préciser que ces conflits se déroulèrent à ses frontières immédiates, et non dans de lointaines contrées convoitées par on ne sait quel expansionnisme. Mais cette attitude pacifique d’un empire auto-centré n’intéresse guère nos démocraties guerrières, devenues expertes en bombardements humanitaires, en embargos qui affament les peuples pour la bonne cause et en révolutions téléguidées de l’étranger.

 

Crainte ou mépris, trop ou trop peu

Comme on l’a relevé, les Occidentaux, à propos de la Chine, oscillent toujours entre la crainte et le mépris. Ils ont exigé à grand cri qu’elle participe à la mondialisation des échanges, et ils se lamentent des parts de marché que ses entreprises enlèvent haut la main. Multipliant les injonctions contradictoires, ils lui reprochent à la fois d’en faire trop et pas assez, d’être désespérément pauvre et scandaleusement riche, excessivement rapide et exagérément lente, décidément trop libérale quand elle n’est pas trop dirigiste. Ils lui demandent de sauver la croissance mondiale – ce que Pékin a fait au lendemain de la crise financière de 2008, provoquée par la rapacité des banques américaines – mais sans se montrer trop gourmande en matières premières. Ils voudraient qu’elle continue à se développer, mais en renonçant aux outils de son développement, comme sa souveraineté monétaire, son puissant secteur public et sa prudente tutelle des marchés financiers. L’attitude occidentale frôle parfois le comique. Lorsque la Chine, après avoir connu des taux de croissance annuels à deux chiffres, redescend en douceur à 6,4 % (2018), on entend les experts d’un pays européen qui se traîne à 1,5 % faire la fine bouche et pronostiquer la catastrophe : c’est vraiment l’hôpital qui se moque de la charité ! En Occident, on aime dire que la Chine reste un pays pauvre, avec ses centaines de millions de travailleurs sous-payés. Mais la réalité chinoise se transforme plus vite que les représentations des experts occidentaux, car les luttes des salariés de l’industrie – dans un pays qui connaît des conflits sociaux réglés par la négociation, comme partout ailleurs – ont abouti à une hausse conséquente des salaires, au point d’inquiéter les investisseurs étrangers.

En fait, la Chine est un grand pays souverain, fier de son identité culturelle, attaché à la loi internationale et décidé à se faire respecter sur la scène mondiale. Il n’agresse ni ne menace aucun Etat, ne finance aucune organisation terroriste ou subversive chez les autres, n’inflige aucun embargo ni aucune sanction économique à d’autres Etats souverains et refuse obstinément de se mêler de leurs affaires intérieures. Le contraste est saisissant avec l’attitude des Etats-Unis et de leurs alliés européens, qui passent leur temps à intervenir chez les autres de façon unilatérale, sous de faux prétextes et en violation flagrante de la loi internationale. Si toutes les grandes puissances se comportaient comme la Chine, le monde serait plus sûr et moins belliqueux. Il serait beaucoup moins assujetti – avec les risques énormes que génère cette dépendance - aux intérêts sordides des multinationales de l’armement. Car les Chinois n’ont qu’une base militaire à l’étranger quand les USA en ont 725. Ils dépensent 141 dollars par habitant et par an pour leur défense quand les Américains en dépensent 2 187. Ils n’ont qu’un porte-avions, tandis que les USA en ont douze. Et encore la Chine a-t-elle accompli un effort de réarmement significatif depuis dix ans face aux initiatives belliqueuses de l’Oncle Sam. Si elle avait pu, elle s’en serait passée. Tandis que les USA se cramponnent désespérément à leur hégémonie finissante, les Chinois savent qu’ils sont la puissance montante et qu’il ne sert à rien de précipiter les événements. Le pacifisme de la Chine est l’envers de sa réussite économique, quand le bellicisme des USA est le reflet de leur déclin. Au lieu de faire la guerre en vivant à crédit, la Chine a compté sur son savoir-faire pour développer son tissu économique, et le résultat est palpable.

Un pays développé qui continue à se développer

Quand on voyage en Chine en 2019, on ne voit pas un pays en voie de développement, mais un pays développé. La modernité et la fiabilité des moyens de transport y sont impressionnantes. Les métros sont flambant neuf, d’une propreté, d’une fonctionnalité et d’une sécurité à toute épreuve. Dans celui de Canton, troisième ville chinoise avec 14 millions d’habitants, il n’y ni SDF, ni pick-pocket, ni tag, ni mégot, ni papier par terre. Les passagers attendent sagement leur tour si le train est bondé, et aux heures de pointe les rames se succèdent toutes les 30 secondes. En dépit de leur gigantisme, les gares et les aéroports fonctionnent comme du papier à musique. Les retards sont rares, les billetteries automatisées, la signalétique irréprochable (même pour les étrangers). Des toilettes gratuites sont disponibles partout. Les lignes aériennes intérieures desservent toutes les villes importantes, et les avions sont ponctuels, propres et confortables. Les gares et les lignes à grande vitesse offrent aux Chinois une gamme de déplacements dans l’ensemble du pays à des tarifs raisonnables. Un aller simple Canton-Nanning, par exemple, soit 550 km de LGV, coûte 169 yuans (23 euros) quand le salaire moyen est de l’ordre de 3000 yuans (410 euros). Depuis dix ans, les progrès sont fulgurants. La Chine avait 700 km de LGV en 2007, 11 000 km en 2013, 23 000 en 2016, et l’objectif est d’atteindre 40 000 km, soit l’équivalent de la circonférence de la terre.

Il est frappant que ces infrastructures, pour la plupart, aient moins de dix ans. D’une modernité sidérante, elles sont le fruit d’une politique massive et délibérée d’investissements publics. Décidée au lendemain de la crise financière de 2008, cette politique a sauvé une croissance mondiale malmenée par l’irresponsabilité de Wall Street. Elle a aussi permis d’accélérer la marche du pays vers la « société de moyenne aisance » qui est l’objectif majeur des dirigeants du pays. Pour franchir cette nouvelle étape de leur développement, les Chinois comptent sur le dynamisme d’un vaste secteur privé, notamment dans les services. Mais ils utilisent aussi un puissant réseau d’entreprises d’État qui ont bénéficié de la taille critique du marché intérieur chinois pour s’imposer à l’échelle internationale. Le meilleur exemple est sans doute celui de l’entreprise de construction ferroviaire CRRC, devenue numéro un mondial pour la production de trains à grande vitesse. Active dans 102 pays, cette entreprise compte 180 000 employés et affiche un revenu qui dépasse les 30 milliards d’euros. Elle construit 200 trains par an, contre 35 pour le duo Siemens-Alstom. Cette réussite d’un mastodonte public a de quoi faire réfléchir les tenants du libéralisme sur les véritables paramètres de la croissance économique, mais il y a peu de chance qu’ils en tirent les conclusions qui s’imposent. Ils préfèrent croire que les recettes libérales vont sauver le monde des affres du sous-développement.

Peur occidentale de l’essouflement social et endiguement chinois de la pauvreté

En Occident, lorsqu’elle réussit, la Chine fait peur. Lorsqu’elle manifeste des signes d’essoufflement, elle fait peur aussi. On lui reproche d’utiliser son secteur public pour gagner des parts de marché, tout en brandissant comme les Saintes Ecritures une idéologie libérale qui prétend que le secteur public est inefficace. En attendant, les Chinois continuent de penser, avec Deng Xiaoping, que peu importe que le chat soit noir ou gris pourvu qu’il attrape les souris. En Chine, l’État contrôle les industries-clé : charbon, acier, pétrole, nucléaire, armement, transports. Ce ne sont pas les récriminations occidentales qui vont inciter ce pays souverain à modifier sa politique. Il a payé assez cher la construction de son modèle de développement et il n’a pas envie d’y renoncer pour faire plaisir aux puissances étrangères. La Chine est entrée toutes voiles dehors dans les grands vents de la mondialisation, mais elle n’a pas l’intention de lâcher le gouvernail parce que les Occidentaux ne savent plus le tenir. Contrairement à nous, les Chinois s’inscrivent dans le temps long. Tandis que nous subissons la dictature du court terme, ils regardent loin devant. Il y a deux siècles, la Chine était encore l’atelier du monde. Du tiers de la production mondiale en 1820, au moment de son apogée, elle est passée à moins de 5 % en 1950. La décadence de la dynastie Qing et l’intrusion européenne – puis japonaise – ont précipité son déclin, ouvrant une ère calamiteuse dont les convulsions révolutionnaires du XXème siècle furent la conséquence. Il n’est pas étonnant que la Chine veuille désormais retrouver l’éclat de sa jeunesse en utilisant les ressources matérielles et spirituelles d’une culture plurimillénaire.

Dans la nouvelle phase de son développement – « la société de moyenne aisance» - la Chine moderne entend développer son marché intérieur en favorisant l’émergence des classes moyennes. Mais elle veut aussi extraire de la pauvreté les populations les plus démunies. Il est significatif que les Chinois, quand ils louent la politique de leurs dirigeants, citent à la fois la lutte contre la corruption – qui est extrêmement populaire – et la lutte contre la pauvreté. Dans les villages chinois, on peut voir des tableaux affichés publiquement où figurent les noms des pauvres qui bénéficient du programme d’éradication de la pauvreté et les noms des fonctionnaires chargés de les accompagner personnellement. En un lieu où tout le monde se connaît, cette absence d’anonymat ne semble gêner personne. Chacun sait à quoi s’en tenir, et l’évaluation des résultats au vu et au su de tous – une véritable obsession dans la culture administrative chinoise – en est facilitée. Ce tableau est d’ailleurs affiché en face du bâtiment du comité local du parti communiste, ce qui témoigne de l’intérêt qu’on lui porte. En tout cas, ce dispositif a porté ses fruits. Selon la Banque mondiale, le taux de pauvreté en Chine populaire qui s’élevait encore à 17 % en 2010 est tombé à 3,1 % en 2017. L’encadrement social nécessaire à la mobilisation de tous et la direction par un parti qui fixe les objectifs participent aux yeux des Chinois d’un cercle vertueux dont l’efficacité est patente.

C’est aussi la raison pour laquelle les cris d’orfraie de la presse occidentale à propos de la note de « crédit social » ne semblent pas rencontrer le même écho chez les Chinois. Qu’on soit sanctionné pour avoir commis des délits ou des incivilités ne les trouble guère. Au contraire, la mentalité régnante pencherait plutôt pour la sévérité dans un pays où l’application de la peine de mort va de soi. La présentation de ce dispositif expérimental – qui consisterait selon les médias occidentaux à attribuer une note globale de crédit social à chaque citoyen, susceptible de monter ou baisser en fonction de son attitude dans tous les domaines – ne correspond d’ailleurs jamais à ce que les Chinois en disent. Ils y voient un système permettant de neutraliser les délinquants ou de limiter le surendettement, mais son caractère global – façon « Big Brother » – ne fait pas partie du champ de l’analyse. On peut avancer l’hypothèse que la présentation du dispositif par les médias occidentaux est quelque peu biaisée, puisqu’elle décrit un projet encore embryonnaire comme s’il était quasiment finalisé et prêt à l’emploi. Lorsqu’on en parle avec des Chinois, ils jugent certains aspects du projet peu contestables, alors que l’Occidental formaté par ses médias y voit une entreprise totalitaire contraire à ses propres principes. Cet exemple illustre l’attitude coutumière des médias occidentaux à l’égard du système politique chinois, mais elle montre surtout à quel point nous ne parlons pas le même langage symbolique.

Nous ne voyons aucune contradiction, par exemple, entre l’affirmation selon laquelle la France est la patrie des droits de l’homme et notre participation à des guerres ignobles contre des peuples qui ne nous ont rien fait. Pour les Chinois, c’est absurde. La seule façon de prendre au sérieux les droits de l’homme, c’est de développer son propre pays tout en laissant les autres conduire leurs affaires comme ils le veulent. Nos médias trouvent abominable l’absence de liberté d’expression en Chine populaire, mais dix milliardaires leur dictent une ligne éditoriale monolithique et éliminent impitoyablement toute pensée dissidente. La dictature du parti les offusque, mais celle du capital leur convient. Le système chinois est moins hypocrite. Il est admis depuis 1949 que le Parti communistechinois est l’organe dirigeant de la société et qu’il en fixe les orientations politiques. Ce parti accepte le débat interne mais il ne veut pas de concurrent externe. On peut le déplorer, mais c’est aux Chinois d’en décider. Cette direction unifiée donne sa cohésion à l’ensemble du système, mais elle est jugée sur ses résultats, conformément à une éthique confucéenne où les dirigeants sont tenus de servir et non de se servir. Ancrée traditionnellement dans le culte des ancêtres, la société chinoise n’a jamais été une société individualiste. C’est une société holiste où l’individu s’efface devant le groupe auquel il appartient. « Obéis au prince, obéis au maître, obéis aux parents », disait Confucius. Le lundi matin, dans les établissements scolaires, le proviseur procède à la levée des couleurs et tient un discours mobilisateur devant les élèves en rang et en uniforme. Des formules comme « Sois civilisé, sois studieux et appliqué ! » ornent en gros caractères la cour des écoles. La véritable question est de savoir si ce système symbolique résistera durablement aux assauts de la société de consommation et à l’épanchement individualiste qu’elle entraîne partout où elle passe, y compris dans les sociétés qu’on pensait les mieux armées pour l’endiguer.

Partager cet article
Repost0
29 janvier 2019 2 29 /01 /janvier /2019 13:02

Le soulèvement des Gilets jaunes en France dure depuis presque trois mois et il se poursuit, ce qui démontre que la société est arrivée à un état de crise et de paupérisation tel qu’elle ne peut plus envisager de reculer. Les syndicats sont interpelés à cette occasion comme le sont les partis politiques, car ils n’ont pas vraiment su prévoir le mouvement et donc apporter à temps des perspectives novatrices. Cette situation force à remettre en cause non seulement tous les fondements du régime politique français actuel, mais plus largement tous les fondements des politiques capitalistes mondialistes menées depuis une trentaine d’années, ainsi que les stratégies d’adaptation qui se sont révélées stériles et qui se sont développées au sein du mouvement ouvrier au cours de cette période, dans la foulée de la crise des forces de progrès social. Ce que cet article analyse.

La Rédaction

 

Gilets Jaunes et Syndicats1

-

Janvier 2019

 

 

 

Jean-Pierre Page2

 

Voici plus de 11 semaines que les gilets jaunes rythment par leurs initiatives la vie politique et sociale française. Le 26 janvier a été une grande journée de mobilisation à travers toute la France. Elle a aussi été marquée par une répression sans précédent, violente, délibérée et orchestrée. 

 

Emmanuel Macron, son gouvernement, le Parlement, les partis politiques, les médias, les analystes commentent et se déterminent quotidiennement en fonction de ce mouvement inédit dans sa forme, ses objectifs et sa durée. La plupart d’entre eux ont été totalement pris au dépourvu et ont toujours autant de mal à le caractériser et plus encore à y faire face, fut-ce par la contrainte et les représailles! Dans les couloirs du pouvoir, on est chaque fin de semaine, proche du mode « panique ». 

 

Les syndicats n’échappent pas à ce constat. Pire, bien que par leur rôle, ils se doivent d’être en phase avec les préoccupations et l’état d’esprit réel des travailleurs, ils n’ont pas vu venir cette vague populaire qui a pris l’ampleur d’un tsunamisocial et politique. Celui-ci est sans précédent dans l’histoire française. Plutôt, que d’en tirer les conséquences, le choix des dirigeants syndicaux a été de se réfugier dans un rôle d’observateur, non sans espérer fut ce au prix d’un lâche soulagement de voir les choses en finir au plus vite. 

 

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, considère toujours « que le mouvement des gilets jaunes n’est en rien capable, de réunir les gens, de les faire débattre entre eux, de hiérarchiser les revendications, de s’engager dans la recherche de solutions. Il n’a rien inventé affirme-t-il, ni est capable de mobiliser en masse. Nous devons éteindre collectivement l’incendie».3

 

On ne saurait pas être plus clair, chasser le naturel, il revient au galop! En fait, et c’est bien là le problème, quand « tout remonte à la surface »4 , les syndicats ne rêvent-ils pas de continuer à faire comme si de rien n’était! « Il faut que tout change pour que rien ne change »5.

 

Pourtant et dorénavant tout le monde est au pied du mur et dans l’obligation de se déterminer par rapport à l’existence, aux débats et aux initiatives des gilets jaunes. Leur action est à ce point incontournable que non-content d’ébranler les bases d’un pouvoir politique qui se voulait conquérant, arrogant et sur de lui, elle révèle l’étendue d’une crise sans précédent autant sociale, politique, économique que démocratique. Elle renvoie également à la crise du syndicalisme, et pas seulement à la représentation de celui-ci.

 

Macron, quant à lui, cherche à gagner du temps et à reprendre la main, mais de l’avis général les deux mois de débats, et d’enfumage dont il a pris l’initiative ne régleront rien. En guise d’exorcisme et d’incantations, il ne suffit pas d’affirmer qu’on ne changera pas de politique pour s’en persuader. C’est sans doute pourquoi les Français ne se font aucune sorte d’illusions sur les vertus de son 

« one-man-show », ce long monologue où il bavarde sans écouter. Les gilets jaunes avec détermination ont décidé de poursuivre leur action contre vents et marées tout en déjouant les multiples pièges qu’on leur tend. Faisant preuve là, d’une rare intelligence politique ! 

 

Ils apprennent vite, tout en faisant face à une répression de masse, déchaînée et meurtrière6. Celle-ci est sans précédent depuis presque 60 ans. On se souvient du massacre de Charonne ou celui du 17 octobre 19617qui coûta la vie à des centaines de travailleurs algériens ! Pourtant, le 6 décembre, à la stupéfaction et la colère de nombreux militants, les confédérations syndicales, y compris la CGT, ont été jusqu’à condamner comme coupables les victimes des représailles policières et « toutes formes de violences dans l’expression des revendications »8! Fallait-il donner de cette manière choquante une nouvelle justification au concept de « syndicalisme rassemblé » ? 50 ans plus tard Macron n’en demandait pas tant ! Faut il rappeler qu’en 1968 la CGT s’est honorée en appelant à la grève générale contre la répression à l’égard du mouvement étudiant. Depuis, l’initiative de la CGT de Paris de saisir la justice contre l’utilisation criminelle de « flash-ball » par les forces de l’ordre, a montré un rejet net de cette manière de renvoyer tout le monde dos à dos9.

 

Dans de telles circonstances, il y a urgence pour le Capital et la bourgeoisie, à trouver une issue à cette crise majeure, ils leur faut anticiper, car les problèmes s’enchaînent les uns après les autres! Alain Minc et Jacques Attali parmi d’autres s’inquiètent du creusement des inégalités. Comme au sein d’une « Cupola mafieuse sicilienne», les « parrains » de Macron comprennent, que cette situation ne peut perdurer indéfiniment. Déjà, dans un temps très bref, moins de deux ans, elle a fragilisé à l’extrême le pouvoir du jeune banquier de chez Rothschild, dont ils avaient fait le choix.

 

Faut-il ajouter au tableau, que le mouvement peut faire tâche d’huile et devenir contagieux ! Déjà en Belgique, au Portugal, en Pologne, en Grand Bretagne, en Hongrie, aux Pays-Bas, en Irlande, et même au Liban, en Afrique du Sud, en Irak, on revêt le gilet jaune de la colère populaire10.

 

Dans ce contexte, les instances supranationales comme celle de l’Union européenne déjà à l’avenir incertain, voit celui-ci s’assombrir un peu plus, afortioriavec la perspective des prochaines élections européennes. Le moteur franco-allemand se met à tousser au point que l’on se demande s’il ne va pas caler. Le traité d’Aix la Chapelle entre la France et l’Allemagne, que viennent de signer dans l’urgence et le secret Macron et Merkel, consacre une capitulation française sur sa souveraineté au bénéfice d’une Europe des « Länders » et d’une armée allemande baptisée « européenne ». Comment ne pas remarquer que deux mois auparavant, par anticipation et sans consultations de leurs affiliés, les syndicats français et le DGB allemand avaient décidé de soutenir ce grand projet d’intégration européenne11sous le pavillon d’Outre-Rhin. 

 

Pour la France qui est encore admise comme 5epuissance mondiale, l’onde de choc internationale créée par le mouvement des gilets jaunes fait vaciller la crédibilité d’un système en question, plus encore que celle d’un président dont la suffisance et la morgue font dorénavant sourire, tant elle apparaît dérisoire. A Paris, Macron, à la remorque de Trump, soutient les putschistes de l’extrême droite vénézuélienne, il ne tarit pas d’admiration et d’éloges pour leurs manifestants et ordonne à Maduro de respecter la démocratie et des élections sous 8 jours. « Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais ! » Imaginons Nicolas Maduro exigeant de Macron l’organisation d’élections en France sous 8 jours au risque de voir le Venezuela reconnaître Eric Drouet des Gilets jaunes comme le président en charge !

 

Par conséquent, il est difficile de contester que les enjeux se soient singulièrement aiguisés ! On ne choisit pas la période dans laquelle on vit, il faut être à la hauteur de ce qu’elle exige. Pour le mouvement syndical et particulièrement pour la CGT ce nouvel épisode des « luttes de classes en France » n’est pas sans risques. Le paradoxe, c’est qu’il n’est pas non plus sans opportunités ! A condition, bien sur, d’en avoir la volonté politique et de s’en donner les moyens, si toutefois l’on veut créer le rapport de force nécessaire pour gagner. Dans de telles circonstances, la seule stratégie qui vaille est donc de contribuer à fédérer et faire converger les luttes dans les entreprises avec celle des gilets jaunes. L’objectif, (encore, faut-il avoir un objectif), doit être de bloquer les entreprises, les centres de productions stratégiques, tout autant que les voies de circulation, faire pression sur le patronat, le gouvernement et Bruxelles « là ou ça fait mal ! » . 

 

Nous n’en sommes pas tout à fait là, pourquoi ? 

 

Il devrait aller de soi que le mouvement populaire agisse et parle d’une seule voix, tant les objectifs légitimes de justice sociale, de démocratie et de respect sont massivement partagés dans et hors les entreprises, c’est d’ailleurs ce que souligne la CGT. Les gilets jaunes quand ils ne sont pas retraités ou chômeurs sont aussi des salariés. Toutefois, il ne suffit pas de répéter que les revendications sont voisines sinon identiques, quand toute la question est de savoir quelles conséquences pratiques l’on en tire en termes d’actions. Or, il aura fallu deux mois pour que la direction de la CGT finisse par accepter sous la pression d’un grand nombre de ses organisations, syndicats, fédérations, régions et départements, d’appeler nationalement à la grève et aux manifestations pour le 5 février. Il faut se féliciter que l’Assemblée des Assemblées de Commercy (Meuse) des gilets jaunes réunissant une centaine de délégations ai adoptée un Appel qui soutient une grève reconductible à partir du 5 février12.

 

Prenons acte positivement de cette importante décision de la CGT soutenue par des gilets jaunes, tout en ajoutant que la question qui se pose dorénavant est celle de la suite qui sera donnée et de quelle volonté l’on va faire preuve pour que cette journée se poursuive en grève générale reconductible. Doit-on se satisfaire de grèves par procuration, s’accommoder de l’éparpillement des luttes, de leur pourrissement comme d’une fatalité ? Va-t-on reprendre le controversé chemin des « grèves saute-mouton » dont la faillite est consommée ? «Ne faut-il pas reconsidérer les vertus des grèves reconductibles » ?

 

Philippe Martinez, a déclaré que « la mobilisation aux ronds-points, c’est bien, la mobilisation dans les entreprises, c’est mieux »13. Prenons-le au mot : Chiche ! Passons des paroles aux actes ! « La preuve dupudding, c’est qu’on le mange »14

 

En fait, tout cela ne renvoie-t-il pas à la capacité des syndicats à anticiper, à apprécier ce qui change, ce qui bouge, à la qualité de leurs liens avec les travailleurs dans leur ensemble et leur diversité, à l’activité depuis le lieu de travail, c’est-à-dire là où se noue la contradiction capital/travail, là où se concrétise l’affrontement de classes. Ne faut-il pas par exemple, s’interroger sur la capacité des syndicats à prendre en compte le fait que nous sommes passés en quelques années d’une société de pauvres sans emplois à une société avec en plus des pauvres avec emplois, une société capitaliste dont les jeunes sont les premières victimes. A leurs côtés l’on trouve les retraités actifs et présents depuis longtemps dans les manifestations, ils se battent pour le droit de vivre dignement, d’autant plus qu’ils sont de plus fréquemment les seuls soutiens matériels et financiers de leurs enfants et petits enfants frappés par la précarité et le chômage de masse. La France compte plus de 11 millions de demandeurs d’emplois et de travailleurs pauvres occasionnels. Dans le même temps, 40 milliardaires pèsent 265 milliards d’euros, soit la richesse globale des 40% les plus pauvres. Les 15 ultras riches détiennent 22% de la richesse nationale et bénéficient avec Macron au pouvoir de 300 milliards de cadeaux fiscaux, dont 100 milliards s’évadent chaque année vers les paradis fiscaux.

 

C’est ce que disent les cahiers de doléances, ils mettent en avant les inégalités criantes sociales et territoriales, le besoin impératif de rétablir et revaloriser avec des moyens à la hauteur les services publics, en particulier ceux de proximité. La contradiction capital/travail est posée fortement et l’on revendique l’exigence de justice sociale d’augmentation du salaire minimum à 1 800 euros, la revalorisation des retraites et pensions, une fiscalité qui fait payer les riches et les entreprises, l’annulation de la Contribution sociale obligatoire, le rétablissement de l’impôt sur la fortune ou encore l’abrogation du CICE ce crédit d’impôt aux entreprises remplacé par un allègement des charges sociales voulu dès le début de son mandat par Macron. En fait, tout cela traduit l’aspiration à une société française de notre temps, une société de progrès et non de régression sociale.

 

Dans ces conditions, le pouvoir d’achat est une priorité vitale pour des millions de gens et leurs familles. Cette exigence légitime doit s’articuler avec une démocratie qui implique la possibilité d’engagement de chacun et chacune à tous les niveaux, la reconnaissance, le recours et l’usage de droits sans privilèges d’aucune sorte. Le peuple veut être entendu et respecté. Cette évidence s’est imposée devant l’unilatéralisme qui caractérise autant la vie dans les entreprises qu’hors les entreprises. Le moment est venu d’y répondre, par de nouvelles formes de consultations et de prises de décisions comme le revendiquent les gilets jaunes! C’est ainsi pensent-ils que l’on fera reculer dans tous les domaines les injustices croissantes de la société française. 

 

Car c’est le système capitaliste qui cadenasse les libertés, c’est le néo-libéralisme mondialisé qui impose la pensée unique et la voix de son Maître, qui pille les richesses du travail, saccage la nature et l’environnement. Tout cela se fait au bénéfice d’une oligarchie corrompue de riches toujours plus riches, ou encore de ceux qui s’en sortent le mieux ! Faut-il continuer à parler de partage des richesses et des ressources, quand dans la réalité il s’agit de la recette du pâté d’alouettes où le travail enrichit le centile le plus riche de la population et que les inégalités explosent ?

 

La France est passée championne dans la distribution des dividendes aux actionnaires. 46,8 milliards d’euros ont ainsi été distribués en 2018, de loin supérieur à 2017 de plus de 12%. Les groupes automobiles et les entreprises de luxe, dit-on se sont particulièrement montrés généreux15.

 

N’est-il pas remarquable que le mouvement des gilets jaunes coïncide avec l’inculpation et l’emprisonnement au Japon pour fraude fiscale de Carlos Ghosn le patron de Renault-Nissan au salaire de 15,6 millions d’euros par an. Cette rémunération « surréaliste », n’est-elle pas précédée par celle de Bernard Charles, de Dassault qui gagne 24,6 millions d’euros annuel devant Gilles Gobin de Rubis du groupe Rubis qui lui empoche 21,1 millions d’euros ? Ce sont ceux-là et près de 150 patrons de multinationales, avec qui voici quelques jours, Macron de manière provocatrice a festoyé au Château de Versailles. Comble de l’ironie jour pour jour avec la décapitation de Louis XVI. Ainsi, l’on semble être passer « d’une royauté à une autre » !

 

Dans un tel contexte, apparaissent bien dérisoires les arguties de certains dirigeants syndicaux sur les prétendues tentatives de récupération et l’influence de l’extrême droite raciste sur le mouvement des gilets jaunes, comme le répètent à satiété les dirigeants de la CFDT et de la CGT. A ce sujet, les propos affligeants, les rapports, les interviews ne manquent pas et témoignent d’un décalage saisissant comme d’une profonde ignorance de ce que représente un mouvement social!16Il est inquiétant de noter que certains dirigeants de la CGT ont cru bon de se saisir de ce contexte pour traquer les idées de ceux qui refusent la mise en conformité, comme par exemple un regard critique sur l’Europe et l’euro, le prêt-à-porter de la pensée dominante et de l’air du temps17. La pratique de l’amalgame à l’égard de l’historienne Annie Lacroix-Riz18, accusée de complotisme et de voisinage avec l’extrême droite, a suscité une telle indignation que Philippe Martinez en personne a du lui présenter des excuses et s’engager à retirer de la circulation une note infamante portant le sigle de la CGT19. Va-t-on dorénavant faire le tri chez les travailleurs, ou chez les militants, et exiger de leur part, pour participer aux grèves et manifestations (comme on l’a vu), qu’ils présentent une identification politique ou un laissez-passer conforme auxdesideratasdu dialogue et du partenariat social voulu par un syndicalisme d’accompagnement et de propositions en quête d’«union sacrée ».

 

N’y a-t-il pas pour le mouvement syndical à réfléchir autrement et avec modestie sur lui-même sur ses insuffisances, son fonctionnement, ses retards, sur son approche des problèmes dans leur globalité, leur dimension européenne et internationale par ces temps de mondialisation néo-libérale à marches forcée. Se débarrasser enfin de cet esprit de suffisance, de condescendance, de donneurs de leçons qui minent la relation qui devrait être celle existant entre les syndicats, les travailleurs en général, les gilets jaunes en particulier, ceux dont les sacrifices de toutes sortes méritent le respect. Plutôt que porter sur eux des jugements de valeurs ne devrait-on pas faire preuve de plus de retenue?

 

Car au départ, il aura fallu une taxe sur les carburants suscitant la colère pour que cette fois ci, la goutte fasse déborder le vase des mécontentements accumulés, des colères légitimes, des rêves refoulés, des frustrations que l’on taisaient depuis si longtemps. « Une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine »20.

 

Si ne pas l’avoir compris ne peut être sans conséquence pour la classe politique, comment ne le serait-elle pas pour les syndicats ? Comment s’étonner alors de l’ampleur de cette crise de confiance ? Car il faut bien reconnaître que ce mouvement des gilets jaunes s’est construit hors de l’intervention et de l’implication syndicale. Par conséquent, on ne saurait pas être surpris à entendre les critiques qui montent d’en bas, qui placent les syndicats et les politiciens dans le même sac, et à qui l’on fait payer le prix fort des compromissions. Doit-on faire comme si cela n’existait pas ? Déjà en son temps, Benoit Frachon parlait des « porteurs de serviettes, l’air affairé, le plus souvent trônant dans un bureau, parfois hypocritement installé par le patron »21. Qu’en est-il aujourd’hui ?

 

C’est vrai en France et ailleurs comme à une tout autre échelle. Ainsi la CES (Confédération européenne des Syndicats) déjà totalement dévaluée démontre dans ces circonstances et une fois encore sa parfaite incapacité à saisir ce qui est essentiel ! Son silence est assourdissant ! C’est dire son décalage avec le monde réel, sans doute parce que sa fonction n’est rien d’autre que celle d’être un rouage des institutions bruxelloises. Son fonctionnement et sa dépendance financière à cet égard semblent sans limites. 

 

On parle beaucoup de l’ignorance dans laquelle Macron tient ce que l’on appelle les corps intermédiaires comme les syndicats. Ce qui est un fait, mais l’institutionnalisation du syndicalisme, sa bureaucratisation, sa professionnalisation, ne l’a-t-elle pas rendu invisible et inaudible ? Comment alors être surpris de voir aujourd’hui beaucoup de salariés s’en détourner, questionner sa crédibilité, son utilité, son existence même et finir par voir ailleurs ? Pour se rassurer faudrait-il en l’appliquant au syndicalisme reprendre la formule de Brecht « puisque le peuple vote contre le gouvernement, ne serait-il pas plus simple de dissoudre le peuple et d’en élire un autre »22.

 

Comment en est-on arrivé là ? Peut-être faudrait-il se poser la question du pourquoi ? On ne peut évidemment pas se satisfaire de cette situation, elle appelle des réponses autres que la culpabilisation des militants sur lesquels repose l’existence de l’organisation syndicale, afortioridans les entreprises. Cela ne saurait se réduire à la seule prise en charge des problèmes « de carreaux cassés » dont il faudrait s’inquiéter pour répondre à la crise du syndicalisme ! On a besoin sur ce sujet comme sur d’autres, d’une autre hauteur de vue. A la lumière d’évènements qui sont un formidable révélateur, il y a urgence pour le mouvement syndical de classe à tirer les leçons et à faire les bilans qui s’imposent. Il faut espérer que le prochain congrès national de la CGT23apportera des réponses convaincantes, une stratégie et une direction à la hauteur de cette situation. Faire preuve de lucidité ce n’est pas s’accabler, c’est voir les faits, la réalité telle qu’elle est pour la transformer.

 

Evidemment ce mouvement des gilets jaunes est pétri de contradictions, il est à l’image de notre société avec ses préjugés, ses faiblesses, ses erreurs, et même ses idées réactionnaires. Faut-il faire comme si cela n’existait pas ? Evidemment non ! Mais dans le même temps, comment concevoir autrement une lutte de masse qui soit conséquente ? 

 

Un grand nombre de gilets jaunes font l’expérience de l’action pour la première fois, la plupart d’entre eux n’a jamais participé à une grève, à une manifestation. On s’étonne de leur spontanéisme, de leur absence d’organisation, ce qui semble d’ailleurs être de moins en moins le cas, mais comment ne pas voir qu’entre son début et le point où il est arrivé aujourd’hui, ce mouvement a fait un véritable bond qualitatif en avant. C’est vrai dans la définition de ses objectifs, dans ses méthodes comme dans son organisation. Non sans erreurs ? Certes, et alors ? Le mouvement syndical a aussi la responsabilité de partager et de faire partager son expérience de la lutte de classes avec tous ceux et toutes celles qui font le choix d’agir collectivement.

 

Pour un grand nombre de gilets jaunes, et même si c’est parfois confusément, ce qui est en question, au fond, c’est la nature de cette société inégale, brutale, prédatrice et criminelle. Cette société-là, c’est le capitalisme lui-même. Qui va le dire ? Faut-il le considérer comme un horizon indépassable ou faut-il au contraire l’abolir ? Pour le syndicaliste faudrait-il se plaindre d’une telle prise de conscience? On peut comprendre qu’un tel changement des esprits n’est pas sans déranger les tenants d’une adaptation du syndicalisme-partenaire d’un capitalisme à visage humain. Certains, comme la CFDT, préférant négocier le poids des chaines plutôt que d’exiger l’abolition de l’esclavage. Mais, ne doit-on pas voir dans ce mouvement des gilets jaunes une prise de conscience qui s’affirme, celle qui conduit à la conscience d’appartenir à une classe, et par conséquent des opportunités à saisir ! N’y a-t-il pas là pour le syndicalisme une responsabilité à assumer pour qu’il en soit ainsi ?

 

Aussi, et comme cela est souvent le cas dans les grands mouvements sociaux, il y a urgence pour le mouvement syndical à prendre en compte combien les consciences ont progressé quant aux causes, aux responsabilités et à la nature du système capitaliste lui-même.

 

Ce constat renvoie à la « double besogne », cette double fonction qui doit être celle du syndicat: luttant tout à la fois pour les revendications immédiates comme pour le changement de société. Contrairement à ce qu’affirme Philippe Martinez24, la CGT n’est pas trop « idéologique ». Cette singularité qui est la sienne, cette identité, elle se doit de la prendre en charge en toutes circonstances. Ne voit-on pas que la CGT paye aujourd’hui 25 années de recentrage, de désengagement du terrain de la bataille des idées, en fait de dépolitisation ?25  Ceci, la pénalise grandement aujourd’hui face à un mouvement qui va marquer durablement la période que nous vivons.

 

Ce débat nécessaire donne raison à ceux des militants de la CGT qui depuis longtemps alertent, se mobilisent et interpellent leur Confédération sur la perspective « d’une explosion sociale » hors de toute intervention syndicale, tant la désespérance est à son comble26. Il est heureux de constater que parfois à contre-courant des positionnements officiels et de l’impuissance de nombreux dirigeants, ils sont ceux qui ont fait le choix dès le début de se tourner vers le peuple en lutte, mêlant leurs gilets rouges à ceux des gilets jaunes, comme on l’a vu dans bien des villes, à Bourges, Créteil, Toulouse, Marseille, Lille, Paris, Montbéliard, Nantes, etc.

 

En fait, cette insurrection sociale, à laquelle nous assistons, tire sa force dans sa capacité à fédérer le peuple : les ouvriers, les employés, les paysans, les classes moyennes, les petits artisans, les chômeurs, les retraités, les ruraux et les citadins, ceux des banlieues. Fait significatif, les femmes sont au premier rang des manifestations, des blocages routiers, des parkings, des centres commerciaux. Tout un peuple d’en bas est entré en révolte, la CGT devrait dans cette situation se comporter comme un poisson dans l’eau et considérer qu’en dernière analyse, « il est juste de se rebeller »!

 

Voici plusieurs années, on parlait de fracture sociale, mais sans en tirer les conséquences. Celle-ci n’a cessé de s’élargir, au point que ce à quoi nous assistons couvait depuis longtemps, en particulier dans la jeunesse. Cette génération sans perspective, tous ces laissé-pour-comptes réduits à monter à l’échafaud de l’exclusion sociale, et parmi eux les précaires, ou encore les enfants d’immigrés de plusieurs générations. Ils sont aux avants-postes de cette bataille. Comment ne pas se trouver à leurs côtés ?

 

L’on sait maintenant qu’à la fracture sociale, il faut associer la fracture politique et démocratique. Elle révèle l’étendue d’une rupture entre le peuple et ses représentants, les institutions nationales et supranationales, les partis politiques, les syndicats, les parlementaires de droite comme de gauche, le gouvernement et singulièrement le chef de l’État sur qui se focalise l’ensemble du rejet exprimé à travers le mot d’ordre « Macron démission ! ». En une année, la confiance dans le président de la République s’est effondrée de 23%. Jamais en France, un homme politique n’aura fait l’objet d’une telle détestation, pour ne pas dire d’une haine. Un récent sondage27fait ainsi apparaître que 88% des Français ne font pas confiance aux partis politiques, 73% ne font pas confiance aux médias et 70% aux banques. 55% se déclarent prêt à participer à des manifestations pour défendre leurs idées. Deux mois après le début de l’action des « Gilets jaunes », 57% continuent à leur apporter leur soutien. Plus de 70% des Français n’attendent rien du grand débat voulu par Macron.

 

Le mouvement des gilets jaunes est fondamentalement une révolte contre la situation intolérable qui est faite aux classes les plus défavorisée, à l’appauvrissement qui touche dorénavant les classes moyennes, ceux qui arrivaient encore à s’en sortir, mais dont les fins de mois se terminent dès le 15 et qui n’ont d’autres alternatives que les privations pour presque tout. « Dans les fins de mois, le plus dur ce sont les 30 derniers jours ! » disait Coluche. Le combat des gilets jaunes est aussi une résistance contre ce recul de civilisation voulu par le Capital en crise.

 

Les politiques néo-libérales des gouvernements successifs, de droite comme de gauche, les injonctions de l’Union européenne ont détricoté de manière systématique le tissu social. Macron dans un volontarisme aveugle a accéléré ce processus, y associant l’insulte, la condescendance, l’humiliation et le mépris du peuple souverain. La nature monarchique et de classe du régime est ainsi apparue dans toute sa brutalité. Il ne faut pas chercher plus loin le rejet de cette société inhumaine.

 

Il ne fait aucun doute que les « Gilets Jaunes » feront leur entrée au Panthéon des grands mouvements sociaux, annonciateurs de ruptures avec le système dominant. Leur empreinte est indiscutable et marque déjà notre époque par la radicalité progressiste de leurs objectifs, par leur détermination, leur esprit d’initiative, les formes d’organisation dont ils ont fait le choix, la continuité qu’ils donnent à leur action. Ils ont réussi à gagner la sympathie et la solidarité d’une très large majorité de Français, mais aussi des peuples d’Europe et d’ailleurs.

 

Ils font la démonstration de cette exception française, celle d’un pays où, comme disait Marx, « les luttes de classes se mènent jusqu’au bout ». La filiation des « Gilets Jaunes » est bien celle qui trouve ses racines dans les « jacqueries »28, dans la grande Révolution de 1789 à 1793, dans la Commune de Paris, dans les combats de la Libération et, plus près de nous, de 1968, 1995, et de ces milliers de luttes sociales et politiques souvent anonymes, de grèves, de manifestations innombrables. Macron n’a pas tort de reconnaître l’esprit « réfractaire »29frondeur et indocile des Français! Non sans raison les « Gilets Jaunes » le revendiquent ! Après tout, « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs »30. 225 ans plus tard, les gilets jaunes légitiment et rappellent publiquement souvent d’ailleurs cette vision ambitieuse des révolutionnaires de 1793. L’honneur du mouvement ouvrier français et de la CGT en particulier est d’avoir toujours été fidèle à ces principes. C’est aussi à elle de les défendre !

 

Jean-Pierre Page

 

jean.pierre.page@gmail.com

 

Notes :

1Cet article a été écris à l’origine pour le syndicat italien CGiL où se déroule un débat stratégique prenant en compte la dimension internationale et européenne de la crise du syndicalisme

2Jean-Pierre Page est l’ancien responsable international de la CGT Membre de la Commission exécutiveconfédérale de la CGT, Auteur de plusieurs livres dont « CGT: pour que les choses soient dites » (Delga-2018).

3« Certains syndicats fragilisent la démocratie » Laurent Berger, Le Figaro, 22 janvier 2019 et Journal du Dimanchedu 26 janvier 2019.

4« Quand tout remonte à la surface », Serge Halimi, Le Monde diplomatiquejanvier 2019.

5Giuseppe Tomasi de Lampedusa (1896-1957), Le Guépard.

6Depuis le 17 novembre, on compte 11 morts, plus de 2 000 blessés dont plusieurs manifestants seront amputés, plus de 8 000 arrestations, des centaines de condamnation y compris à la prison ferme, des emprisonnements.Il faut remarquer toutefois l’initiative de la CGT Paris de saisir la justice contre l’utilisation incontrôlée de « flashball » par les forces de l’ordre..

7Le 17 octobre 1961 la police réprima à Paris une manifestation de travailleurs algériens qui avaient répondu à l’Appel du FLNrefusant le couvre-feu imposé aux seuls Algériens.

8Déclaration commune « les syndicats condamnent la violence » CGT-CFDT-CGC-CFTC-FO-UNSA-FSU. 6 décembre 2018.

9Déclaration UD CGT de Paris sur la répression. 22 janvier 2019.

10« Ces pays en Europe ou les gilets jaunes ont défilé »,Journal du Dimanche18 décembre 2018

11Déclaration commune « L’Europe que nous voulons ! », Forum syndical franco-allemand (DGB+CFDT+CGT+CFTC+FO+UNSA) 8 et 9 novembre 2018.

12« L’appel pour le 5 février de l’Assemblée des Assemblées de Commercy »(Meuse), Syndicollectif, 28 janvier 2019.

13« La CGT est parfois trop idéologique ! » Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, Ouest France, 4 janvier 2019.

14Friedrich Engels (1820-1895)

15« CAC40 : 46,8 milliards d’euros de dividendes versés en 2018 », Le Revenu, 9 mars 2018

16Intéressant de ce point de vue l’interview croisée et l’approche divergente de deux dirigeants de la CGT, Sonia Porot des Yvelines et Cedric Quintin du Val de Marne. Dans laNouvelle Vie ouvrièrede janvier 2019 « Gilet jaune, du social au syndical »

17Rapport de Pascal Bouvier, commission exécutive confédérale de la CGT du 8 janvier 2019.

18Au sujet d’Annie Lacroix Riz, voir le dossier complet que l’on peut consulter sur le site du Front Syndical de classe en date du 28 janvier 2019, 

www.frontsyndical-classe.org/

19CGT-Activité confédérale 009du 14 janvier 2019, lettre de Philippe Martinez à Annie Lacroix Riz.

20Citation de Mao Zedong au début de la Révolution chinoise.

21« Parlons des porteurs de serviettes » Benoit Frachon (1883-1975), ancien Président de la CGT,l’Humanité, 1 er janvier 1949.

22Bartold Brecht (1898-1956)

23Le 52econgrès national de la CGT aura lieu du 13 au 17 mai 2019 à Dijon.

24Philippe Martinez , déjà cité.

25Stéphane Sirot, Regards, 21 septembre 2017

26« Le spectre des jacqueries sociales » Michel Noblecourt, Le Monde, mars 2013

27« CEVIPOF » (Centre d’étude de la vie politique française) pour qui le rejet de la classe politique a atteint un niveau historique. 11/01/2019

Partager cet article
Repost0
22 janvier 2019 2 22 /01 /janvier /2019 19:01

Nous n’avons pas l’habitude de publier des textes courts de ce type mais nous avons décidé de faire une exception. Car le mouvement de mobilisation populaire des gilets jaunes est arrivé au point où il éprouve le besoin de réflexions permettant de formuler les revendications populaires avec pour objectif la refondation d’un régime réellement démocratique, d’un régime de pouvoir populaire. Ce qui, dans la situation présente, passe par un débat national au niveau de toutes les personnes mobilisées dans la lutte et qui ne sont qu’au tout début d’un débat sur les objectifs à atteindre. D’où ce texte d’introduction élaboré par un groupe de gilets jaunes pour une réflexion devant permettre de lancer ce type de réflexion.

La Rédaction 

 

Le manifeste

-

Essai constituant

 

 

MANIFESTE DES GILETS JAUNES

MARDI 15 JANVIER 2019.

 

 

Un groupe de Gilets Jaunes a entrepris d’écrire une ébauche de texte constituant. Il le propose à tous les Gilets Jaunes qui voudraient bien en faire une base de discussion pour la société française future que nous désirons construire.

Voici ce texte :

Le système n’a que la solidité conférée par la croyance que nous sommes impuissants face à lui car il serait naturel.

 

Seuls les politiciens qui dirigent pour le compte des puissants semblent surpris de la vague des gilets jaunes en train de bouleverser la donne sociale en France et en Europe ou même en Palestine, en Irak, en Egypte, en Algérie et ailleurs. Comme avaient été surpris les Présidents tunisien, égyptien et la CIA au début du printemps des peuples arabes.

Le capitalisme financiarisé et mondialisé a unifié de fait toute la planète. Les révoltes non abouties des uns inspirent les autres. Les Gilets Jaunes en dispersant les blocages des transports routiers sur tout le territoire et en improvisant les lieux des manifestations évitent de se faire enfermer dans une géographie limitée facile à attaquer par le pouvoir. Ils se montrent aussi fluides que les circuits spéculatifs qui nous détruisent. Ils reprennent possession d’un territoire duquel un « nomadisme » forcé les arrache chaque jour, travaillé pour de longs déplacements. Ce mouvement s’enracine donc dans le terreau d’une vieille colère trop longtemps contenue, suscitée par l’incohérence trop évidente du système qui ne parvient plus à faire endosser son idéologie aux dominés. La dernière mesure d’une taxe prétendument écologique parachève l’injustice fiscale qui dégrève sans contrepartie les entreprises, assure l’impunité aux multi/transnationales qui pratiquent l’évasion fiscale et rogne les revenus des retraités en désindexant les pensions de l’inflation. Cette taxe de trop n’a été que le facteur déclenchant de son explosion.

Les illusions ‘démocratiques’ de la représentation parlementaire qui avantage les professionnels de la politique formés à la rhétorique démagogique et poussés par l’arsenal des médias, propriété privée de quelques milliardaires ou aux ordres d’un pouvoir étatique échappant à son peuple, sont tombées. Cependant, ce ne sont pas les réformes institutionnelles comme le référendum d’initiative populaire qui changeront l’ordre économique qui donne forme à cette politique au service des possédants prédateurs et des exploiteurs. Elles doivent rester certes à l’ordre du jour mais il faut pour la permettre, reconstruire les conditions d’une souveraineté populaire et nationale en rompant le mur de l’Argent roi, l’Argent dette.

La liste des revendications constituantes doit s’articuler autour de deux principes:


 

Nationaliser et socialiser ce qui est acquis par la solidarité nationale.

1. Le Crédit doit être socialisé. Les banques utilisent nos dépôts devenus obligatoires pour développer leur système de crédit qui est garanti par la solidarité nationale car en cas de défaut, c’est notre travail qui renfloue les banques en faillite potentielle. Les institutions financières privées ne fonctionnent que grâce à cette double escroquerie. Les dépôts que nous leur confions ET leur garantie par l’Etat et nos impôts sont les conditions de leur existence.

2. Les revenus insolents des laboratoires pharmaceutiques sont payés par notre système de solidarité nationale, sécurité sociale et mutuelles complémentaires, sans qu’ils ne contrôlent la validité des produits mis en vente, leur efficacité, leur innocuité ni leur prix. La recherche sur laquelle se fonde leur légitimité alléguée est quasi-intégralement le fruit de la recherche publique. Nous payons collectivement par nos impôts et les contributions sociales prélevées sur nos salaires la recherche publique et notre système de sécurité sociale. Nationalisons et socialisons le médicament.

3. Les services publics doivent rester des biens publics et (re)devenir gratuits : école, santé, transports communs, autoroutes payées de nos deniers et subrepticement privatisées, téléphonie, France Télécom bien public passé au privé par la voie de la mise sur les marchés boursiers, etc.

4. Restituer à l’information son rôle initial et interdire la propagande divertissante distillée sous prétexte d’un droit à la liberté l’expression. Rétablir un véritable système public contrôlé par des conseils de journalistes rendus inaccessibles à la corruption par l’argent.

5. Instituer des assemblées populaires permanentes dans les quartiers, les villages et les entreprises pour surveiller l’activité des élus du peuple, avec droit de révocabilité. Instituer le « vote contre tous » retiré des législations électorales des pays post-soviétiques sous la pression du Conseil de l’Europe. Assurer une représentation élue sur une base territoriale et une représentation proportionnelle sur une base programmatique nationale à tous les niveaux de décision. Convoquer une chambre représentative des mouvements associatifs et syndicaux en lieu et place du Sénat conservateur.

6. L’ensemble de ces mesures ne peut s’appliquer tant que la France reste incarcérée dans l’Union européenne, l’euro et l’OTAN. Donc les trois sorties sont impérieuses, préalables et non suffisantes. Parmi les mesures urgentes de sauvegarde, il faudra interdire la fuite des capitaux et les cotations boursières quotidiennes.

 

L’organisation économique devra être orientée vers la production de valeurs d’usage et non de valeurs d’échange.

Ainsi disparaîtront toutes les activités parasites de marchandisation et les secteurs inutiles ou nuisibles, comme l’armement, la pornographie dégradante et les guerres impérialistes. Ainsi disparaîtront aussi les causes des migrations qui spolient les pays d’origine de leurs cerveaux et de leur jeunesse et qui déstabilisent le marché du travail dans le pays receveur. Priorité sera donnée aux politiques de développement autocentré et de coopération internationale mutuellement avantageuses, seules capables de créer les conditions du droit à la libre circulation des êtres humains et des idées. Les forces productives sont aujourd’hui suffisamment développées pour que le nécessaire soit assuré à tout un chacun. Il sera demandé à celui qui en a la capacité de fournir un travail socialement utile. Il faut donc une réorganisation totale du mode de production et une réflexion collective, toujours renouvelée, sur ses finalités.

Uni, le peuple des Gueux de France sera invincible, les distinctions d’origine et de couleur ne seront pas de mise dans une société où l’épanouissement des capacités humaines permettra une réelle liberté de conscience et une émulation entre propositions répondant au mieux aux besoins du peuple. Celui-ci a la chance historique aujourd’hui d’initier une actualisation de la Déclaration Universelle des droits de l’homme qui va passer de simple intention en Constitution effective de l’organisation des sociétés.

Tout de suite, exigeons la libération de tous les Gilets Jaunes emprisonnés et l’arrêt de leurs convocations et des poursuites judiciaires à leur encontre. C’est grâce entre autres à eux que le peuple a pu exprimer à nouveau son existence, nous leur devons notre infaillible soutien.

Le Comité bien visible de l’insurrection en cours déclare que ce manifeste, résultat d’un travail collectif, trace des objectifs tout à fait atteignables, d’une mise en œuvre aisée, à la portée d’un peuple nourri de la modeste ambition de prendre en main sa destinée et conscient d’être maintenant le point de mire de tous les autres peuples.

 

"ESPACE MAYMANA » 

<espacemaymana@free.fr>


 

COMMENTAIRES :

 

Marie France Fovet Époustouflant de

  • lucidité. Voilà ce que produit un peuple qui

  • pense en commun plutôt que de s isoler devant

  • son téléviseur en se condamnant à

  • l’impuissance. A diffuser le plus largement

  • possible!

  • Alain Dussort Bien d'accord ...


 

 
Partager cet article
Repost0
10 janvier 2019 4 10 /01 /janvier /2019 08:38
 
Nous avions remarqué qu’il existe une barrière séparant le mouvement réel des masses qui s’est manifesté à travers l’émergence des ‘Gilets jaunes’ d’avec une grande partie des élites intellectuelles et des notables politiques ou syndicaux se qualifiant de gauche. Nous avons donc été heureux de trouver ce texte de Borys Kagarlitsky, un chercheur russe dont l’engagement ‘rebelle’ remonte à l’époque du ‘socialisme stagnant’ de l’époque Brejnev et qui prolonge fort opportunément notre réflexion1. Nous avons donc décidé de reprendre cet article déjà paru sur un autre site car il mérite d’être connu le plus largement possible. Son auteur constate en effet que cette barrière est bien réelle et qu’elle témoigne tout simplement d’un purisme intellectuel de la part de notables patentés qui se veulent radicaux mais qui camouflent en fait le plus souvent leur mépris des masses réellement existantes et leur refus de les voir prendre par elles-mêmes et pour elles-mêmes la voie de la Révolution.
Qui plus est, Kagarlitsky rappelle ici que les réformes postulées par les ‘Gilets jaunes’ restent tout à fait possibles dans le cadre du capitalisme, à condition que les rapports de force entre les classes changent. Ce que sont justement en train de réaliser les ‘Gilets jaunes’. Et que, dans cette perspective, un basculement révolutionnaire réel sera même possible dans un second temps, et qui pourra se produire selon différents modes, pacifiques ou non, inimaginables à l’étape actuelle. Mais, et l’auteur habitant en Russie ne peut pas vraiment ouvrir ce débat, il faut savoir que toute réforme changeant les rapports de classe au sein du capitalisme est impossible à réaliser dans le cadre des législations et des institutions bien verrouillées de l’Union européenne, de son pilier sécuritaire, l’OTAN, et financier, l’euro. Les actuelles institutions bruxelloises et francfortoises ont en effet été imaginées aux Etats-Unis dès la fin de la Seconde Guerre mondiale dans ce but : bloquer la participation des classes productives à la vie politique active et reprendre toutes les conquêtes sociales qu’elles ont imposées dans la foulée de la victoire de la résistance antifasciste et de l’Armée rouge. C’est là qu’on trouve pour le moment le seul véritable angle mort qu’il faut introduire dans les analyses en cours chez les ‘Gilets jaunes’. Un des aspect où une réflexion du peuple, pour le peuple, par le peuple devient indispensable et où des intellectuels se mettant au service du prolétariat-précariat pourraient se révéler utiles ...A condition de savoir faire preuve d’une humilité féconde, ce qui n’est pas gagné chez des intellectuels trop souvent de fait plus ‘petit-bourgeois’ que les ‘petits-bourgeois’ qu’ils regardent de haut car eux sont en contact avec la réalité des processus de production ou de gestion et qu'ils représentent l’appel du réel menaçant leurs petites sinécures ...au service de l’ordre dominant en phase d’abolition.

La Rédaction

 

 

La politique spontanée des masses : 
Slavoj Žižek et les Gilets Jaunes2

-

Janvier 2019


 

Boris Kagarlitsky*

 

Le mouvement des Gilets Jaunes a stupéfié non seulement les élites dirigeantes françaises, mais aussi les intellectuels de gauche de toute l’Europe. Peut-être qu’en fait, cela a toujours été le cas pour tout mouvement révolutionnaire sérieux au cours des cent dernières années. Aucune révolution réussie n’a jamais été « correcte » selon les intellectuels et politiciens de gauche. Le fait que les « Gilets Jaunes » soient traités de la même manière pourrait être considéré comme la preuve de l’importance des événements dont nous sommes témoins, et de leur capacité à initier de sérieux changements dans la vie de la société française et dans le reste de l’Europe.

Les intellectuels traitaient les « Gilets jaunes » avec empathie, mais en même temps avec un scepticisme paternaliste ou même une condescendance ridicule. Par exemple : les citoyens ont bien sûr le droit de protester, mais leurs exigences et leurs opinions sont contradictoires, alors que leur capacité à gagner cette bataille n’est pas vraiment évidente. De plus, presque tous les analystes ont annoncé que le programme, qui a été mis sur pied par le mouvement populaire, ne peut être réalisé3.

 

Radicalité théorique, gauchisme verbal et stérilité pratique

Žižek considère les manifestations de masse en France comme un symptôme indiscutable de la crise systémique, mais il donne un écho aux idéologues de la classe dirigeante dans leur dénonciation du programme du mouvement. L’intellectuel slovène voit la résolution des problèmes dans l’émergence d’une sorte de bureaucratie socialiste (pas claire si la bureaucratie doit être de type soviétique ou scandinave), ce qui sauverait la situation. Cependant, il n’est pas clair quant à qui créerait cette bureaucratie, comment et pourquoi elle exprimerait les intérêts de la société et des travailleurs.

Il devient immédiatement évident qu’en accusant les « Gilets jaunes » d’incohérence, le philosophe se contredit à chaque étape du discours. Le raisonnement sur les demandes des manifestants qui sont impossibles à satisfaire « dans le système existant » est une abstraction, ce qui est typique pour les intellectuels. Ils considèrent le système comme quelque chose de complètement holistique et immuable, et par conséquent, toute exigence qui contredit son état actuel est déclarée irréaliste. Žižek condamne le populisme, mais ce faisant, il remet en question les revendications et les besoins populaires exprimés par les masses.

Même si nous acceptons la thèse de Žižek sur l’impossibilité de répondre aux exigences des manifestants « dans le cadre du système existant », la question demeure : qui et comment va changer ce système ? La même bureaucratie éclairée qui, de l’aveu même du philosophe, n’existe que dans son imagination ?

La thèse sur la nécessité de changer complètement et immédiatement le système semble très radicale, mais elle manque de substance politique. Tout changement dans le système se compose de dizaines, voire de centaines d’étapes et de mesures concrètes qui ne peuvent tout simplement pas être mises en œuvre simultanément et en même temps. De plus, presque tous les changements importants comportent des phases multiples. La transition d’une phase à l’autre peut se faire en très peu de temps dans une situation révolutionnaire, mais la prochaine étape est impossible sans la première. Par exemple, la création d’un système complet de programmation démocratique est impossible sans prendre le contrôle des principaux leviers de l’économie. De même, la mise en œuvre d’un programme d’investissement social à grande échelle nécessite des réformes des institutions gouvernementales et des modifications des lois de finances. Bien sûr, quelques pas dans cette direction peuvent être faits, mais nous devons comprendre qu’ils ne seront pas très efficaces tant qu’une certaine masse critique de transformations institutionnelles n’aura pas été accumulée. C’est pourquoi les réformes et les révolutions, même si elles finissent par faire avancer la société, s’accompagnent très tôt de résultats incertains, et souvent d’une aggravation objective de la situation. Plus important encore, toute mesure transformatrice, toute mesure visant à changer la société et l’État peut (et serait) considérée comme partielle, insuffisante, réformiste, etc. Une véritable compréhension de leur signification n’est possible que dans le contexte du processus dans son ensemble.

 

Rapports de force social et possibilité de réformes radicales

Mais revenons à la discussion sur les « Gilets jaunes ». Pourquoi leurs demandes ne peuvent-elles pas être satisfaites ? Oui, Žižek fait une qualification importante : les exigences ne peuvent être satisfaites « dans le système existant ». Mais même ici, il a absolument tort. La plupart des revendications ont été réalisées dans le passé par le capitalisme occidental, mais après la victoire du néolibéralisme, ces avancées sociales ont été abolies. En d’autres termes, les manifestants essaient simplement de regagner les acquis de la classe populaire, qu’ils ont perdus au cours des 30 dernières années. Bien sûr, il est impossible de revenir aux années 1960 et 1970. Le travail pratique sur la restauration de l’État-providence ne sera couronné de succès que s’il crée de nouvelles formes et de nouvelles possibilités pour son développement. Cependant, nous parlons ici d’autre chose : la thèse selon laquelle les réformes sociales sont impossibles dans un système capitaliste n’est tout simplement pas vraie. C’est une toute autre histoire que ces réformes ne résultent jamais d’une bonne volonté de la classe dirigeante, mais sont plutôt gagnées par les luttes de la classe populaire.

Pour soutenir sa thèse sur les exigences contradictoires des « Gilets Jaunes », Žižek souligne qu’il est impossible d’abaisser les impôts des travailleurs et en même temps d’augmenter le financement de l’éducation, de la santé, de la sphère sociale, etc. Il est assez révélateur que cette thèse soit empruntée aux experts néolibéraux. La formule proposée par le Premier ministre (russe) Dmitri Medvedev, qui a été filmé en train de parler aux retraités de Crimée, est maintenant bien connue en Russie : « l’argent est rare, mais tenez bon ».

En réalité, il existe de nombreuses façons pour les gouvernements d’obtenir l’argent nécessaire aux dépenses sociales. Il n’est pas nécessaire de comprimer la classe populaire par une taxation excessive. On peut créer des entreprises d’État efficaces et utiliser les bénéfices pour les besoins sociaux. On peut augmenter les impôts des grandes sociétés ou, du moins, supprimer certains des avantages fiscaux dont les multinationales ont bénéficié dans presque tous les pays au cours de la dernière décennie. On peut réduire les bénéfices pour les couches supérieures de la bureaucratie, et arrêter de gaspiller des ressources sur des projets « prestigieux » insignifiants, on peut réduire les dépenses sur l’appareil répressif, ou on peut combattre la corruption plus efficacement. On peut stimuler la croissance économique et augmenter les salaires, de sorte que même lorsque les impôts sont réduits, les recettes budgétaires globales augmentent. On peut même financer des programmes sociaux au détriment du déficit budgétaire : contrairement à l’opinion des experts libéraux, l’augmentation des dépenses publiques n’entraîne pas automatiquement une augmentation proportionnelle de l’inflation (actuellement, les prêts accordés par les banques privées stimulent l’inflation beaucoup plus que les dépenses publiques).

Tout en répétant le mensonge des défenseurs de la classe dirigeante quant à l’impossibilité de répondre aux exigences des manifestants, Žižek ne remarque pas que le danger pour les élites des manifestations du « Gilet jaune » vient précisément du fait que ces exigences peuvent encore être facilement remplies aujourd’hui, même dans l’économie capitaliste actuelle. Cependant, ces demandes contredisent tout simplement les intérêts des élites au pouvoir. En d’autres termes, ce ne sont pas les revendications impossibles qui sont en cause, mais les contradictions de classe inhérentes au capitalisme. Seule la pression des masses sur les élites dirigeantes, qui ont été obligées à maintes reprises de faire des concessions au peuple révolté, a permis tout progrès social dans le système en place.

Il en va de même pour la fameuse « incohérence » du programme des « Gilets jaunes ». Bien sûr, les demandes sont quelque peu contradictoires. Néanmoins, cela ne signifie pas seulement que ces objectifs ne sont pas impossibles à atteindre, bien au contraire. Un programme socio-économique et politique totalement cohérent et absolument non contradictoire ne peut exister que dans l’esprit d’un idéologue, et même alors, seulement s’il ne réalise pas l’existence de contradictions objectives dans un processus socio-historique ou une structure sociale. Seul un mouvement de masse, qui combine différents groupes sociaux et tient compte de leurs intérêts divers, est capable d’attirer et de mobiliser la grande majorité de la population. Tous les mouvements qui ont réussi à changer les sociétés étaient des mouvements populistes. Le slogan bolchévique « la terre aux paysans », qui a motivé l’équipe de Lénine à prendre le pouvoir et à gagner la guerre civile, ne venait pas de la théorie socialiste, mais reflétait les besoins réels de la paysannerie de la « petite-bourgeoisie ». Sans leur participation, la révolution n’avait aucune chance.

Un programme « cohérent » sans faille ne peut jamais être mis en œuvre par définition parce qu’il n’obtiendra jamais l’appui de la majorité. Même si un « sage dictateur » essayait de l’imposer d’en haut, en réalité, il devrait quand même faire des concessions, vu l’incohérence des intérêts publics et la nécessité de maintenir le soutien d’une masse suffisamment importante de ses sujets.

En même temps, l’incohérence des exigences des « Gilets jaunes » est aussi délibérément exagérée par la propagande des pouvoirs en place. Du point de vue de la gauche, l’exigence de démantèlement des banques de premier plan semble plutôt douteuse. Les économistes marxistes ou de gauche-keynésiens diront certainement que la nationalisation des plus grandes institutions financières et leur subordination au contrôle public est beaucoup plus raisonnable du point de vue des intérêts de la société. Mais d’abord, cette exigence n’est pas seulement tout à fait réalisable, elle ne contredit pas la logique de l’économie de marché. Et deuxièmement, même si elle est mise en œuvre, il ne se passerait rien de terrible. De plus, la situation serait encore bien meilleure qu’elle ne l’est actuellement, car le démantèlement des banques affaiblirait leur pouvoir politique et saperait le contrôle des politiques gouvernementales par le capital financier.

 

Réformes radicales, rapports de classe et essor du mouvement révolutionnaire

Tout ce qui précède signifie-t-il que Žižek a tort au sujet de la crise systémique ? En aucun cas. Le mouvement des « Gilets jaunes » reflète vraiment le fait que le système est arrivé à un certain point critique. Cependant, la transition de la société vers une condition qualitativement différente se produit précisément à travers ces soulèvements « contradictoires » du peuple, que les historiens appellent des révolutions depuis trois cents ans. Si les « Gilets jaunes » gagnent, si leurs exigences sont satisfaites en général (et qu’aucun programme n’a jamais été complètement achevé, certainement pas tout de suite), cela ne conduira pas à l’abolition du capitalisme.

Ceci, d’une part, changera radicalement l’équilibre des forces de classe dans la société et, d’autre part, donnera naissance à de nouveaux intérêts et exigences sociaux qui découleront de la nouvelle situation et des nouvelles opportunités qu’elle offrira. En fait, il s’agit ici d’une sorte de « programme de transition » (selon le vocable de Léon Trotsky), à la seule différence qu’il n’est pas formulé par les intellectuels et les politiciens, mais par les masses elles-mêmes, spontanément.

 

Faillite de la gauche intellectuelle et spontanéité populaire

Nous pouvons critiquer autant que nous le voulons les mouvements populaires spontanés accompagnés d’excès et d’erreurs inévitables, mais nous devons admettre que dans les conditions de faillite totale de la communauté politique et intellectuelle de gauche, les masses n’ont d’autre choix que de prendre leur destin en main. En d’autres termes, la politique spontanée des masses est meilleure que l’opportunisme des politiciens et le narcissisme des intellectuels.

Il n’est pas surprenant que pour les intellectuels de gauche, y compris les meilleurs (Slavoj Žižek est l’un d’eux), une telle tournure des événements soit inattendue et désagréable. Les intellectuels peuvent critiquer les politiciens autant qu’ils le veulent, en se plaçant au-dessus des jeux politiques, mais à un moment donné, ils peuvent découvrir que leur intégrité et la profondeur de leurs déclarations ne leur donnent aucun atout aux yeux des masses. De plus, la situation est encore pire pour les intellectuels de la sphère publique que pour les universitaires. Ces derniers, du moins, ne s’attendent pas à ce que le peuple, ayant vu la lumière, les appelle comme des dirigeants nouveaux. Au contraire, les intellectuels publics confondent véritablement leur succès médiatique et leur popularité avec l’influence publique. Non seulement ils sont différents, mais, dans certains cas, ce sont des choses contraires.

 

Aller au peuple apprendre auprès du peuple

Tout mouvement de masse progressif a besoin d’intellectuels. Les « Gilets jaunes » en ont aussi besoin, mais pas en tant qu’enseignants et mentors arrogants, pas en tant que juges difficiles qui évaluent les actions des autres, mais en tant que camarades égaux et utiles.

Le droit de se qualifier pour la direction d’un mouvement de masse doit se gagner par une présence pratique dans ce mouvement. Non pas par des réalisations passées et des publications intelligentes, mais par une activité constante, une participation directe aux événements et la volonté de partager avec les gens non seulement la responsabilité des résultats de leur lutte, mais aussi les risques (y compris moraux) et les échecs. Il est important de se concentrer non pas sur la justesse théorique abstraite, mais sur l’efficacité politique et le succès pratique ici et maintenant, sur l’efficacité dans l’intérêt de ce mouvement et sur le bloc de forces sociales que représente ce mouvement. Il ne s’agit pas de juger ou d’évaluer, mais de participer, de lutter, de faire des erreurs, de corriger les erreurs et de gagner.

 

*Boris Kagarlitsky est un historien, un sociologue et un militant travaillant en Russie.C’est un auteur prolifique d’ouvrages traitant de l’histoire et de la politique enUnion soviétique et enRussie ainsi que de la montée du capitalisme mondialisé. Quatorze de ses livres ont été traduits en anglais. Le livre le plus récent paru en anglais est From Empires to Imperialism: l’État et l’essor de la civilisation bourgeoise (Routledge, 2014). Kagarlitsky est rédacteur en chef de la revue en ligne en langue russe Rabkor.ru (Le travailleur). Il est directeur de l’Institut pour l’Étude de laMondialisation et des Mouvements sociaux, à Moscou.

 

Notes : 

Un exemple caractéristique de ce type de critique est le passage de Slavoj Žižek dans Russia Today :< https://www.youtube.com/watch?v=TrdPchnAR60 >. Note de Soverain: sous-titres en anglais ; possibilité d’auto-générer une traduction électronique en français dans les paramètres.

2 < https://www.counterpunch.org/2019/01/07/the-spontaneous-politics-of-the-masses-slavoj-zizek-and-the-yellow-vests/ >traduit par XPJ : < https://www.soverain.fr/la-politique-spontanee-des-masses-slavoj-zizek-et-les-gilets-jaunes/ >. Les intertitres proviennent de la Rédaction de La Pensée libre.

3.  < http://www.lapenseelibre.org/2019/01/n-161-les-gilets-jaunes-ou-le-renouveau-de-l-histoire-inscrit-dans-une-tradition.html > ; < http://www.lapenseelibre.org/2018/12/n-159-gilets-jaunes-and-100-years-of-class-war.html >.

Partager cet article
Repost0
8 janvier 2019 2 08 /01 /janvier /2019 11:59
Le mouvement des Gilets jaunes qui a ‘conquis’ la France mérite une analyse approfondie car il s’est produit à l’encontre de tout ce que les ‘grands esprits’ concentrés dans les beaux quartiers parisiens ont pu imaginer. Beaux quartiers qui ont justement été ‘envahis’ par la foule des ‘gueux’ sortis soudainement de la France profonde, des classes moyennes précarisées, des classes populaires et de toutes les catégories sociales, locales et générationnelles ‘périphériques’ ...Soit 80% environ de la population française qui approuve ses revendications.
Un mouvement de masse qui a spontanément retrouvé, par-dessus les souvenirs de 1830, 1848, 1871, 1905, 1936 et 1968, le chemin direct vers 1789, tant au niveau des symboles qu’à celui des références politiques. C’est donc à un retour de l’histoire profonde du peuple français que nous avons affaire, sans doute parce que les état-majors politiques et syndicaux bâtis à partir du XIXe siècle n’ont plus été à la hauteur des défis du capitalisme post-moderne mondialisé tant ils sont gangrénés par la notabilité largement financée par les réseaux, fondations et institutions euro-atlantiques canalisées par les ‘partis européens’ et la Confédération européenne des syndicats. Ce qui explique qu’il faut pour le peuple d’abord retrouver la voie de ses racines politiques pour élaborer ensuite le projet politique alternatif en cours de formulation.
La Rédaction

 

Les gilets jaunes

ou

le renouveau de l’histoire inscrit dans une tradition

-

Janvier 2019

 

Claude Karnoouh

 

En ce début de l’an de grâce 2019 il semble qu’un flot d’interprétations du mouvement des gilets jaunes soient publiées ici et là, à droite, au centre, à gauche, à l’extrême gauche. On a lu des articles portant aussi bien sur les choix contrastés des divers acteurs économiques et politiques de la société française, que sur les déclarations d’intellectuels publics dont une minorité approuve, tandis qu’une majorité désapprouve selon des arguties plus captieuses et spécieuses les unes que les autres, mais, faut-il le souligner, toujours enveloppées d’une rhétorique conceptuelle plus méprisante, ou pis, d’insultes contre ces gueux, les « sans dents » de François Hollande. Enfin les partis politiques ont eux-aussi tenté soit de s’y opposer soit de s’y raccrocher au nom de la bonne ou mauvaise gouvernance. Bref, il semblerait que tout a été dit. Fermer le banc et attendons le verdict de l’histoire !

Cependant ce mouvement soulève une interrogation bien plus générale que ne le montre sa dynamique locale. D’abord il convient d’avancer une remarque préliminaire et rappeler ô combien d’intellectuels surdiplômés peuvent parfois être de fieffés imbéciles lorsque l’idéologie les aveuglent. Toutes les époques ont connu ces figures au verbe péremptoire, devins désertés de la subtilité énigmatique de la Pythie qui annoncent à leur manière non-poétique la fin des temps. Notre devin moderne au très grand succès a pour nom Fukuyama, lequel, au lendemain de la chute du bloc soviétique, proclama rien moins que « la fin de l’histoire », c’est-à-dire la fin du politique remplacé par la gérance des choses figées dans leur destinalité immuable de gestion. Je crois qu’il eût dit la fin du monde cela eût été plus plausible ou réaliste tant la Technique comme Gestell (Arraisonnement ou dispositif) – en tant que manifestation de l’ultime métaphysique du nihilisme consubstantiel à la modernité sous la forme du Der Arbeiter1 – est en train en effet de détruire notre planète. Mais c’est là un très long moment de l’histoire de l’Être Geschichte avec ses manifestations de l’être-là en sa présence Historichte.Plus encore, comment peut-on avancer une telle affirmation sans douter un seul instant de cette énormité quand la philosophie grecque depuis Aristote, mais aussi Platon avait souligné la nature ou l’essence éminemment politique de l’homme dans la cité, c’est-à-dire en société. Ainsi l’homme réel et non l’individu idéal et théorique des métaphysiciens eût changé au point que son essence de zoon politicon s’en fut atrophiée comme un gène devenu inutile dans le cours de l’évolution pour être remplacé par un zoon oekonomicon ? Faut-il voir là les ravages des sciences de la nature (l’application du darwinisme aux phénomènes sociaux) sur ce que Dilthey nommait les sciences de l’esprit, ou plus trivialement les affirmations d’un idéologue pour qui la chute du régime communiste accomplissait pleinement ses rêves secrets sans qu’il entrevît déjà toutes les contradictions qu’entraînait à l’échelle globale cet événement inédit, inouï, la fin d’un empire scellée par une implosion due à ses élites politiques.

 

L’avenir n’appartient à personne

Or l’inédit et l’inouï ne sont pas la fin de l’histoire générale, ni même celle d’une histoire particulière inscrite dans l’histoire du monde, ils en sont au contraire l’étincelle initiale, les prémices, l’éclair d’un jaillissement annonçant un a-venir sans que l’on sache de quoi il sera fait : « l’avenir n’appartient à personne » avait déclaré le général de Gaulle lors d’une conférence presse au mois de janvier 1968 ! L’avenir proche le lui prouva ! Pour Fukuyama aussi le démenti ne traina pas, au point que ce brave homme dut, comme un chien penaud la queue basse entre les jambes, réviser drastiquement son jugement : l’histoire ne s’était pas achevée avec la chute du régime communiste écrivait-il en substance quelques dix ans plus tard, après les guerres des Balkans et dans l’ex-URSS. Mais cela ne peut excuser son énorme bévue au succès planétaire. Comme quoi le succès initial d’une idée, eût-il été planétaire, n’est jamais garant de la pensée juste, tout-au-plus met-il en scène la pensée du moment idéologiquement à la mode, aujourd’hui on dit « politiquement correct » !

Ainsi l’histoire continua, et comment : démembrement partiel de l’ex-URSS, démembrement total de la Yougoslavie, remodelage partiel et raté au Moyen-Orient avec ses centaines de milliers de morts, retour majeur de la Russie sur la scène géopolitique grâce à son intervention militaire en Syrie et au renouvellement de ses armements, crise de l’économie américaine et donc mondiale, crise migratoire présentement généralisée et… last but not least l’inexorable montée en puissance de la Chine devenue la seconde économie mondiale et bientôt une force militaire de premier plan. De tout cela, l’Union européenne semble exclue, limitée à des gesticulations et des coups de menton sous la houlette d’un Conseil européen préoccupé au premier chef de coupes budgétaires dans les programmes sociaux des États, de règlementations tatillonnes pires que celles de l’ancienne URSS, et parfois sommés par l’OTAN de fournir des supplétifs aux armées étasuniennes en campagnes néocoloniales. Bref, une Europe inexistante dans le grand jeu géopolitique. Cependant ici et là des bouillonnements montraient que sous un calme agité de quelques manifestations dûment encadrées par des syndicats prêts à toutes les concessions afin que leur direction conserve pouvoir et revenus3, des forces refusaient le carcan politique et économique qui avaient été tracés pour toujours où l’essentiel de l’indépendance démocratique échappait aux citoyens par une perte presque totale de souveraineté telle qu’elle est conçue par les traités européens, lesquels présupposent qu’il existerait déjà un peuple unique européen auquel on peut appliquer des lois décidées par les deux pôles de la réelle puissance de l’UE, l’Allemagne et la France (la Grande Bretagne est en instance de départ, Brexit oblige !). Le peuple européen est une chimère de bureaucrates, de businessmen et d’intellectuels qui passent d’un aéroport à l’autre répéter la même antienne. 

Or partout un vent de révolte défini péjorativement comme « populiste » par une majorité des élites commença lentement à s’élever contre les politiciens majoritaires de droite et de gauche, mais aussi contre les administrateurs des États et de l’UE (la haute fonction publique non-élue), les structures financières et bancaires, la presse et les intellectuels qui servilement les soutiennent. Ce vent de révolte est parfois sanctionné par un vote comme en Hongrie avec, malgré de fortes manifestations à Budapest, le succès toujours présent d’Orbán auprès de la jeunesse, en Italie avec l’émergence d’un parti inédit (cinque stele), en Allemagne avec l’arrivée sur la scène politique de l’AfD et d’un courant de Die Linke qui conteste la politique migratoire de Madame Merkel. Toutefois, le plus révélateur me semble exprimé par la crise de légitimité de l’État français en la personne de son chef, Monsieur Macron, qui semble commencer à ployer sous les coups de l’inédit mouvement des gilets jaunes sans véritable équivalent en Europe. Ainsi, sous l’apathie apparente des syndicalistes français se préparait un véritable soulèvement qui surprit en premier lieu le Président de la République, son gouvernement et l’ensemble du personnel politique depuis les Insoumis de Mélenchon à la droite conservatrice de Marine Le Pen. En effet, quelque chose de tout-à-fait nouveau apparut au mois de novembre sur la scène politique française.

 

Retour vers la Révolution française

Si l’on regarde de près le mouvement, sans a priori politiques et les clichés habituels du prêt-à-penser qu’apprécient tant journalistes et politiciens, ce mouvement recèle des traits jamais vu depuis la Première volution française, une diversité de groupes socio-professionnels et une diversité de catégories sociales qui rassemblent aussi bien le chauffeur routier que la secrétaire ou l’étudiant, le petit commerçant de quartier que la mère de famille sans emploi, l’institutrice que l’ouvrier au travail ou au chômage, et partout des retraités. Plus surprenant encore la présence massive de la France périphérique, celle des campagnes, des bourgs, des petites villes et des banlieues semi-rurales des grandes villes de province, une France qui traditionnellement était vue comme moins révolutionnaire que les habitants de la capitale. Puis aux côtés des premiers Gilets jaunes on trouva très vite la base des syndicalistes révoltés contre les directions confédérales de FO, SUD et de la CGT. En bref, tout un monde qui dans les classifications sociologiques habituelles apparaît surtout comme les petites classes moyennes, lower middle class, dût-on y rencontrer comme toujours aujourd’hui la lumpen intelligentsia. Autant de gens que la mondialisation économique et culturelle ont marginalisés et précarisés, et qui subjectivement se sentent délaissés par l’État, les médias et les cultureux du mainstream, tandis que simultanément ils perçoivent dans leur expérience existentielle quotidienne la croissance exponentielle de la paupérisation. En bref, ce qu’il faudrait désigner d’un terme aujourd’hui désuet, le peuple, dans sa diversité et sa multiplicité. C’est pourquoi le mouvement des Gilets jaunes ne ressemble à aucun des modèles fantasmatiques que les révoltes françaises de la seconde moitié du XXe siècle s’étaient données.

Les Gilets jaunes ne sont ni la Commune de Paris, ni la guerre d’Espagne, ni 1936 et le Front populaire, ni la Révolution bolchevique, ni 1848 ni 1830, et encore moins 1968. Par le retour d’un sentiment national longtemps combattu par toutes les instances politiques et culturelles françaises puis européennes depuis un demi-siècle, comme le retour du refoulé, le modèle de ce mouvement fait référence, mutatis mutandis, au tout début de la première Révolution française, à 1788-89 avec les cahiers de doléances de l’ensemble de la nation et l’exigence d’une assemblée commune rassemblant tous les états, la noblesse, le clergé et le Tiers. Ainsi refusant la séparation des états telle qu’elle était ordonnée par le Roi lors des États-Généraux de mai-juin 1789, le Tiers-État rejoint par des nobles libéraux et une partie du clergé décida, par le Serment du jeu de Paume du 25 juin 1789, le vote par tête et non plus par ordre dans le cadre d’une Assemblée constituante. La première révolution légale était consommée, la monarchie absolue de droit divin était abolie, remplacée par une monarchie constitutionnelle. Or ce qui y ressemble aujourd’hui c’est la mise entre parenthèses des partis et des syndicats à la fois historiques et nouveaux comme LREM de Macron, autant de manifestations de l’Ancien régime, pour la promotion d’une exigence comme équivalent postmoderne du suffrage par tête (universel), le Référendum d’initiative citoyenne (RIC) qui permet justement de passer outre les combinaisons politiciennes de l’Assemblée nationale et du Sénat et d’établir une démocratie directe à laquelle une majorité de politiciens (sauf la France insoumise), d’intellectuels et d’universitaires en renom médiatique se sont violemment opposés prétextant des dérives totalitaires, racistes, antisémites ou homophobes possibles ! Ce qui choque ce monde de la bien-pensance politique où chacun est assuré d’une sinécure bien rémunérée, c’est l’émergence d’un corps social en fusion qui dépasserait les clivages politiques traditionnels avec lesquels joue une démocratie représentative vidée depuis longtemps de son contenu véritable politique, une coquille vide où la gestion des vraies affaires de l’État est de facto (et non de jure afin d’en garder les apparences) confisquée par une technocratie et une kleptocratie bancaire non-élue issue de la grande école d’administration, l’ENA, pour laquelle le social se réduit à la gestion économique d’une « start-up » comme l’a proclamé un jour le président Macron.Or de longue date nous savons qu’une société même dans le système capitaliste avancé ne se peut réduire au marché et aux jeux spéculatifs des sphères économiques, à la fantasmatique main invisible. Ou, à l’inverse, le marché ne crée pas une société, le marché crée des marchés. En effet, une société ne peut être réduite à un marché, aux recouvrement des impôts et des taxes diverses, en bref, une société n’est pas une entreprise commerciale ni une machinerie productive. Il est vrai qu’en apparence le mouvement des Gilets jaunes a explosé après l’annonce faite par le gouvernement d’une nouvelle taxe sur le diesel, dite « taxe carbone » qui touchait les gens les plus modestes, ceux possédant souvent des voitures diesel plus anciennes et plus solides. Mais ce ne fut là que la toute petite goutte d’eau qui fit déborder le vase. On sentait frémir la révolte depuis longtemps, depuis le quinquennat de François Hollande lorsqu’il décida (avec Macron au ministère des finances) une profonde modification du code du travail (dite loi El-Khomri) qui entraîna d’imposantes manifestations syndicales, très dures, fortement réprimées, mais sans lendemain, à l’époque l’Assemblée nationale, majoritairement au main du PS et des LR associés, vota ces modifications régressives, applaudies bruyamment par le patronat. Or cette loi touchait tous les salariés, aussi bien les ouvriers que les cols blancs, les petits cadres que les ingénieurs. A cela il faut ajouter les augmentations de diverses taxes qui appauvrissent les artisans et le tout petit patronat, des entreprises de cinq ou dix ouvriers et employés. En bref, une collection de citoyens qui, dans leur diversité socio-professionnelle, représentent assez fidèlement le peuple en ses multiples opinions, puisque l’on trouve parmi les Gilets jaunes aussi bien des hommes et des femmes qui ont voté LREM que la France insoumise, RN de Marine Le Pen, PS, les communistes du PCF, aussi bien des membres des syndicats FO, SUD et CGT, que ceux du syndicat anarchiste la CNT, voire des cadres. En ce sens et n’en déplaise à Jean-Luc Nancyles Gilets jaunes donnent le sens très concret de peuple souverain à la notion de populisme employée par ailleurs avec un mépris de classe avilissant et infamant par les élites politiques, médiatiques, et une majorité d’intellectuels. Dans ce cas on mesure combien ces élites cherchent, par la stigmatisation du populisme, à maintenir le statu quo politique et social historiquement classique de droite/gauche parce qu’il arrange tout le monde, tout en maintenant le spectacle de la pseudo-démocratie. Ainsi les privilégiés du système peuvent se présenter sans effort comme des parangons de justice et d’équité, par exemple en prônant l’arrivée massive d’immigrés dont précisément le peuple des Gilets jaunes supporte les conséquences économiques et sociales les plus dures, ou en prônant des mesures écologiques qui pèsent en premier lieu sur les personnes les plus économiquement faibles.

 

Révolte populiste

Révolte populiste certes, au sens le plus respectable, en ce que le peuple demande en premier lieu à être respecté et non traité comme un moins que rien. Mais peut-être plus encore, il est là une révolte profondément politique en ce qu’il ne s’agit plus de contester une gestion plus ou moins maladroite du pouvoir. Le programme des Gilets jaunes est inscrit dans une charte dont les buts sont formulés dans le cadre d’une critique radicale de la conception politique globale du pouvoir en place depuis trente ans. En d’autres mots, les Gilets jaunes en contestent les choix essentiels. Que ce soit l’annulation de la dette dont d’aucuns savent qu’elle a été remboursée déjà plusieurs fois ; que ce soit l’instauration d’États généraux sur la fiscalité, la mise en place d’une Assemblée constituante (retour à 1789) pour une VIe république, le Frexit, le retrait de l’OTAN ou l’arrêt de la politique néocoloniale française en Afrique et ses effets néfastes sur la ruine des peuples du continent noir et, en conséquence, sur l’émigration massive qu’elle engendre. La charte des Gilets jaune va très au-delà d’une simple révolte contre l’augmentation du diesel, elle vise rien moins que la politique mondiale. Dans ce programme, aucune référence à la politique de la droite, voire de l’extrême droite. C’est un programme que n’eût pas renié le PCF des années 1960. Aussi est-ce pour la première fois en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale qu’une très large fraction d’un peuple agit de manière éminemment politique, sans leader, hors des cadres des partis et des syndicats de gauche.

Il demeure cependant une question essentielle : quelles seraient les conditions pour qu’une partie de ce changement advienne puisque la Constitution française protège le Président et la chambre des députés jusqu’à la fin de la législature ? En d’autres mots, nous en sommes arrivés à un point de la crise où certes le Président est légal, mais après deux mois de manifestions de plus en plus violentes et une répression de plus en plus impitoyable (avec morts et blessés très graves), le pouvoir n’offre au peuple des Gilets jaunes et des syndicats que des broutilles, des miettes, sans jamais proposer de véritables négociations au moins sur une partie des bases proposées par les manifestants ! Dans son discours des vœux 2019 le président Macron affirme qu’il a entendu la colère populaire, mais simultanément il prévient qu’il ne changera pas de cap. Traduit en langage simple cela veut dire : cause toujours mon bonhomme cela n’a aucune importance ! Aussi que reste-t-il au peuple pour imposer autant que faire se peut ses intérêts si ce n’est en usant de la violence, seule pratique à même de contraindre le pouvoir à céder pour commencer une véritable négociation, car ne l’oublions point, le refus systématique du pouvoir est aussi la manifestation d’une grande violence ! Autant de preuves, s’il en fallait une fois encore, pour montrer que la politique en son essence s’articule sur des rapports de forces, et que le droit sanctionne un équilibre momentané et partiel entre des forces s’affrontant en permanence. Tant et si bien que lorsqu’il s’agit d’intérêts fondamentaux, le fameux motto de la démocratie représentative dans sa version anglo-saxonne, check and balances6  ne fonctionne point, c’est l’idéologie des possédants que nourrit la rhétorique des séminaires universitaires et des discours lénifiants et trompeurs des politiciens ; à coup sûr ce motto ne traduit en rien la réalité des enjeux et des combats que se livrent possédants et exploités. C’est toujours l’imposition des lois par le plus puissant qui légifère.

J’ai rappelé que les référents de ce mouvement à la fois social et politique n’étaient autre que la Première Révolution française, celle d’abord de la monarchie constitutionnelle, puis de la Première République. Plusieurs indices le suggèrent tels la notion d’États-généraux, celle de cahiers de doléances, celle d’une Assemblée constituante, mais encore des énoncés plus métaphoriques comme ceux qui conçoivent Macron comme une synthèse entre Louis XVI et Marie-Antoinette et assimilent Mélenchon à Mirabeau7, celui qui imposa la rupture du Jeu de Paume (une révolution constitutionnelle, le vote par tête et non plus par ordre) et la Déclaration des droits de l’homme (qui serait aujourd’hui la VIe république que Mélenchon appelle de ses vœux). En l’état actuel des rapports de forces personne ne peut prédire la figure que prendra la révolte des Gilets jaunes, s’éteindra-t-elle par lassitude et surtout par la peur justifiée à la vue des manifestants gravement blessés par des forces de l’ordre auxquelles le pouvoir politique a donné toute licence de tirer avec des armes quasi létales comme les nouvelles balles en caoutchouc dites « flash balls » ou les grenades de désencerclement au TNT.Ou bien cette criminalité étatique rendra les gens plus vindicatifs, plus agressifs encore, déchaînant des cycles de violences bien plus marqués ?

 

Objectivité et Subjectivité

Cependant une chose me paraît bien établie, ce sont les erreurs d’appréciation de nombre de penseurs critiques. Nous avions cru le pays endormi, pis, lobotomisé par un enseignement déliquescent servi par des enseignants majoritairement serviles et des médias aux ordres ! Fi donc de cette analyse ; nous nous trompâmes par un manque évident de perspicacité. Quelque chose bouillonnait sous les échecs répétés des actions syndicales et l’apathie qui s’en suivait. Au moment où j’écris, l’histoire, dans un sens ou dans un autre, a repris sa marche infinie. Si l’avenir n’appartient à personne, il n’empêche, il nous faut déchiffrer à nouveaux frais les arcanes de ce mouvement inédit sans nourrir des espoirs illusoires ni de fausses craintes d’autant plus pusillanimes qu’elles traduisent toujours des réflexes de classe. Voilà, une fois encore le mouvement social obligeant les penseurs critiques à une vigilance accrue…

De ce manque de perspicacité générale on peut tirer trois conclusions. Il nous faut d’abord rejeter une majorité de soi-disant marxistes qui, depuis leur confort douillet d’universitaires ou leur arrogance de bonimenteurs de bistrots intellectuels, passent leur temps à répéter des commentaires marxistes déjà connus et digérés de longue date. Ils ressassent ces sempiternelles antiennes, à savoir que les grands mouvements politiques n’adviennent qu’une fois réunies les conditions objectives de l’exploitation. Or les conditions objectives de l’exploitation des hommes ainsi que la violence d’État sont toujours présentes, toujours réunies, en revanche ce sont très souvent les conditions subjectives qui sont absentes, et elles seules sont à même de mettre les hommes en mouvement pour le meilleur ou pour le pire. On pourrait dire contre Marx qu’en dernière instance ce sont les superstructures en tant que conscience de l’insupportabilité de l’infrastructure qui déterminent l’energeia de la révolte des masses. En d’autres mots, ce serait bien l’idéologie qui mettrait les hommes en mouvement. Le nouvel exemple fournit par les Gilets j’aunes l’illustre parfaitement. En vérité ces superstructures furent radicalement conscientisées au mois de novembre 2018 en France… comme en Belgique… et elles le sont toujours semble-t-il ! Puis, il faudrait en finir avec les accusations d’impureté du mouvement lancées par tant d’intellectuels et de journalistes stipendiés ou apeurés qui se réfugient derrière la théorie ou la calomnie pour promouvoir l’immobilité. Ce n’est pas le bon moment répètent-ils à qui veut l’entendre. Qu’ils relisent une célèbre lettre de Lénine de 1916 où il écrivait :

 

« Quiconque attend une révolution sociale ’pure’ ne vivra jamais assez longtemps pour la voirIl n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une révolution[…]
La révolution (...) ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoise et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement : sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible. Et tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienterconquérir le pouvoir, s’emparer des banques, exproprier les trusts haïs de tous (bien que pour des raisons différentes) et réaliser d’autres mesures […]. »

 

Je ne vois rien à ajouter à ce diagnostique d’un fort réalisme.

Enfin, et comme l’une de ces cruelles ironies que l’histoire parfois nous offre, soyons sûr qu’au bout du compte les Gilets jaunes, qui sont loin d’être des universitaires hyper-diplômés, ont administré un nouveau démenti aux pompeuses vérités « intangibles » assénées il y a bientôt trente ans par Monsieur Fukuyama sur la fin de l’histoire en réactualisant certains souvenirs de la première Révolution populaire et bourgeoise mondiale, celle de 1789. 


Claude Karnoouh


Paris, le 7 janvier 2019, jour de Noël dans le calendrier Julien.

 

Notes :

1Il d’agit de la figure de la modernité dégagée par Ernst Jünger dans son ouvrage, Der Arbeiter, traduit de manière restrictive en français par ‘Le Travailleur’, mais pour l’auteur, le terme a un sens beaucoup plus large. Ce travailleur peut être aussi bien l’ouvrier que l’ingénieur ou le simple soldat que le général. C’est la figure prométhéenne de la modernité.

2Geschichte, chez Heidegger l’histoire de l’être opposé à Historichte, l’histoire racontée comme suite d’événements, on trouve chez Aristote une opposition parallèle entre Poiésis, les rapports de logicité intelligible entre événements et Istoria, la chronique événementielle de la vie des hommes.

3NDLR. Il faut savoir que la plupart des syndicats européens ayant adhéré à la Confédération européenne des Syndicats, celle-ci les finance et les pousse à se soumettre au système selon une règle qui a d’abord été élaborée par Tony Blair qui construisit la législation des partis européens fédérant les différents partis nationaux de telle façon que ces partis soient corsetés, financés et dominés par l’idéologie dominante imposée de haut en bas par les législations de l’UE.

4Emmanuel Macron ne vient-il pas de la gestion financière d’une banque !

5Jean-Luc Nancy, <https://www.liberation.fr/debats/2018/11/04/populisme-et-democratie-par-jean-luc-nancy_1689861Où il écrit que ni l’identité du peuple ni la démocratie n’ont existé : « Mais l’erreur est de croire qu’il est celui d’une démocratie qui aurait existé. » Il fut des moments où la démocratie exista, certes brefs, mais réels. Quant à l’identité si, comme le dit Nancy, elle est de raison et non un donné immédiat, il se trompe au moins sur un point, celui de la langue inscrite dans un espace, y compris dans les pays où plusieurs langues sont parlées. Toute identité d’un peuple passe en premier lieu par la langue et ses variations dialectales ainsi que par l’énonciation de la foi à laquelle la langue donne sens. C’est ce qu’avaient compris et Luther et Calvin, et bien plus tard Vatican II.

6Selon l’encyclopédie Britannica, https://www.britannica.com/topic/checks-and-balances: Checks and balances, principle of government under which separate branches are empowered to prevent actions by other branches and are induced to share power.

7NDLR. Voir < http://www.dedefensa.org/article/melenchon-un-mirabeau-tres-delave >

8Nous sommes ici devant une problématique classique de la philosophie politique, à savoir l’opposition entre légalité et légitimité. Si comme l’a réaffirmé le syndicat de police « Police-solidarité », les policiers ne peuvent être tenus individuellement pour responsables de leurs actes car ils obéissent aux ordres du ministre de l’intérieur, des préfets et des commissaires de police, alors il eût fallu absoudre Eichmann de sa responsabilité puisqu’il réaffirma sans cesse qu’il n’avait fait qu’appliquer les lois du Reich sous le commandement d’Himmler et d’Hitler. Il en va de même pour les officiers et soldats français qui torturèrent les Algériens entre 1954 et 1962 ou des soldats et officiers étasuniens les Vietnamiens entre 1958 et 1972 ! A travers la tragédie d’Antigone nous avions appris des Grecs qu’il y a des lois morales supérieures à celles de l’État. Il semble donc que les doctes et les semi-doctes se moquent de nous lorsque sans cesse ils mettent en avant la culture et les leçons de morale qu’elle porterait. Aux résultats que nous constatons au fil du temps, il semble qu’il n’est là que spectacle, décors d’opérette, autant de friandises intellectuelles pour conférences universitaires. Car, dès lors qu’il s’agit des événements propres à la politique réelle et non à des fantasmes purement imaginaires, et la violence générique de toute société où l’exploitation économique est la règle, les belles leçons de morales sont oubliées pour des odes où dégouline une moraline sentimentaliste insipide.

Partager cet article
Repost0