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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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8 janvier 2019 2 08 /01 /janvier /2019 11:46

La crise mondiale du socialisme a permis, entre autre, l’émergence de ‘l’islamisme’ comme courant censé promouvoir une alternative à l’ordre mondialisé injuste dans les pays situés à la jonction entre le monde développé et les pays de la périphérie du capitalisme, tous deux en crise sociale, économique et civilisationnelle profonde. Ce qui a débouché d’abord sur la Révolution islamique en Iran puis sur ledit ‘printemps arabe’. Dont on constate à l’heure actuelle les maigres résultats, qui sont pour le moins d’ailleurs contradictoires car comportant aussi d’énormes régressions sociales et mentales.

S’il est indispensable pour les progressistes ‘laïcs’ de faire le bilan de leurs succès mais surtout des causes de leurs échecs récents, il devient tout aussi indispensable aujourd’hui pour les musulmans, de foi comme de ‘culture’, de faire de même avec les mouvements ‘islamistes’. Dans les deux cas, ces courants n’ont pas su coopérer pour mettre à bas le système oppressif qu’ils condamnent et ils n’ont pas non plus été seuls en état de dépasser de façon réellement dynamique les blocages de leurs propres mentalités et structures sociales. De leur propre colonisabilité aussi. Cet article est donc d’abord un constat, puis un appel à la réflexion de la part des deux piliers qui se sont proclamés critiques envers l’ordre-désordre mondial dominant et qui sont aujourd’hui arrivés à nouveau à un carrefour devant les forcer soit à se régénérer par un bilan auto-critique soit à disparaître dans les poubelles de l’histoire.

La Rédaction


 

Le désastre du « Printemps arabe » 

et

la situation de la Syrie :


 

Un bilan que doivent faire les Arabes, les musulmans et les démocrates patentés de droite ou de gauche

-

Janvier 2019


 

Bruno Drweski
 

Ce que tous les humains partagent au départ, c’est l’ethnocentrisme qui peut être tribal, national, culturel ou religieux (cultuel), et c’est le développement des idées universalistes dans le processus de progression humaine qui, dans ses diverses formes religieuses ou séculières, tend à faire disparaître les égocentrismes, individuels et collectifs. Ici donc1, le mot ‘islam’ peut être compris différemment. Il y a ‘l’islam primordial’ qui s'applique dans le Coran à toute la lignée des prophéties, et il y a ‘l’islam muhammadien’ qui est la forme qu’il a pris avec la dernière prophétie connue de l’histoire humaine. Entre ces deux notions d' ‘islam’, on peut trouver aussi la notion israélite de ‘Peuple élu’ car ‘Lumières parmi les nations’ et de ‘religion noahique’ destinée à l’ensemble de l’humanité dans une perspective inclusiviste. Notion qui se trouve en fait à l’opposé de la vision exclusiviste et/ou dominatrice de ‘peuple élu’ par simple caprice divin, ce qu’on retrouve dans le judaïsme littéraliste et talmudiste et qui a produit indirectement le sionismeOn retrouve des phénomènes comparables dans les interprétations réductrices du christianisme ou de l’islam ainsi que dans pratiquement toutes les autres religions. Par extension, on constate également le développement des mêmes tendances au sein des idéologies laïques ou immanentistes (‘athées’), quand certains de leurs porte-paroles détenant, ou croyant détenir, une partie de la vérité estiment qu’ils détiennent du coup en totalité les clefs de l’histoire et qu’ils représentent donc un courant qui aurait réponse à tout, ici, maintenant et pour toujours. Alors que leur interprétation ne représente en fait qu’une réduction de leur idéal au simple niveau qu’ils sont en état de saisir plus ou moins bien à un moment donné, dans un espace donné, dans un contexte donné. Ce comportement égocentrique et ethnocentrique peut donc aussi bien être observé au sein de toutes les Églises, de tous les cercles cultuels comme à l’intérieur d’un Parti-guide qui croit avoir maîtrisé pour toujours la ‘science’, que celle-ci soit formellement de nature théologique ou qu’on l’intitule ‘science de l’histoire’. C’est ainsi que le socialisme scientifique, le marxisme, a pu devenir pour certains une quasi-religion de remplacement alors que Marx n’a fait que développer une méthode scientifique d’analyse sociale et historique excluant les explications réductrices religieuses de son temps.

Chaque groupe, religieux mais aussi politique et idéologique, y compris ‘laïc’ et donc aussi ‘a-thée’, a en fait pour rôle, pour mission, s’il veut rassembler dans un but créatif, de rivaliser avec les autres dans une émulation progressiste en faveur d’un bien qui ne peut être que commun. A partir de ce constat, que l’histoire a démontré puisqu’aucun courant et aucune organisation religieuse, idéologique, politique, n’a jamais reçu pour l’éternité l’appui de Dieu ou de tous les humains, nous n’avons pas à juger les convictions intimes de chacun d’entre nous, en tant qu’individu ou en tant que groupe. Nous devons en revanche juger leurs comportements à un moment donné au regard des intérêts collectifs de l’humanité et de sa progression intellectuelle et éthique. Le reste n’est qu’une querelle théologique inutile, répétant des discussionsur ‘le sexe des anges’, ce qui visen fait à diviser ce qui devrait s’unir. D’où la nécessité de porter toujours un regard privilégié sur les plus faibles, les plus pauvres, les plus exploités car c’est à cela qu’on reconnaît un courant social qui fait preuve de créativité et de fécondité. C’est sur ce terrain là qu’on attend les musulmans, les chrétiens, les communistes, les israélites, les anarchistes, les bouddhistes et tous les autres êtres humains de conviction universaliste et internationaliste !

 

Deux courants à but émancipateur à l’Orient de la Méditerranée

Depuis la crise du colonialisme et la révolution russe, nous avons eu affaire dans le monde arabe et musulman à deux grands courants déclarant vouloir émanciper leur peuple. D’un côté, le courant national laïc, plus ou moins socialisant, plus ou moins marxisant, plus ou moins communisant et plus ou moins aussi, il faut le rappeler, islamisant. De l’Egypte nassérienne au Yemen du sud marxiste-léniniste en passant par la Jamahiriya libyenne du Livre vert et les diverses tentatives de socialisme arabe en Irak, en Algérie, au Soudan, au Yémen, au sein de l’Organisation de libération de la Palestine ou ailleurs, il ne reste aujourd’hui au pouvoir que le Baath syrien, qui semble d’ailleurs reprendre du poil de la bête depuis la mobilisation qu’on lui à imposé par le biais d’une ‘proxy war’. Toute cette mouvance est cependant entrée, depuis l’arrivée au pouvoir de Sadate en Egypte et bien plus encore depuis la disparition de l’Union soviétique et la concentration de la Chine populaire sur son propre développement économique, dans une crise fondamentale qui nécessite d’analyser les bases de classe des tentatives de développer en terre arabe ‘une voie non capitaliste de développement’. Crise qui nécessite d’établir un bilan critique des avancées réalisées par ces régimes progressistes mais aussi et surtout des causes de la stagnation puis de la régression de la plupart de ces mouvements autrefois de masse. Analyse économique et sociale, mais analyse critique aussi des fondements idéologiques et philosophiques de tous ces courants, en relation avec l’analyse au niveau mondial de tout ce qui s’est fait et continue à se faire au nom du socialisme scientifique, de la science, de la raison, du progrès social et de la modernité.

L’autre grand courant qui a tenté de répondre au défi colonial peut être aujourd’hui résumé sous le vocable ‘islamiste’ dans ses moutures très diverses qui vont des disciples monarchistes d’Abdel Wahhab aux partisans de la Révolution iranienne de tendance chiite, en passant par le HezbollahAnsarullah et les Frères musulmans. Ce dernier courant étant parvenu à se développer sur trois cercles géostratégiques concentriquesdans le monde islamique, plus particulièrement dans tout son noyau arabe et surtout dans son coeur égyptien. Le même coeur où s’était d’ailleurs aussi cristallisé le socialisme arabe élaboré par le président Nasser. Si l’on met de côté les monarchies arabes qui jouent la carte d’une forme assez superficielle d’’islamisme’ pour justifier leur pouvoir absolutiste, socialement conservateur et soumis aux puissances impérialistes, l’’islamisme’, dans sa version chiite iranienne comme dans sa version sunnite plus arabe mais désormais aussi turque de l’école des Frères musulmans2, a eu tendance à prôner une émancipation politique, économique, idéologique et culturelle de leurs peuples dans le cadre d’une vision sociale holistique pouvant concurrencer la vision d’une société socialiste mise en avant par les partisans d’une société plus sécularisée. Même si l’islam n’a que très rarement été rejeté en soi par ces courants qui n’ont pas su développer pour autant une théologie de la libération islamique qui les aurait rendus réellement autonomes et créatifs par rapport à l’idéologie moderniste produite dans le centre du monde capitaliste puis exportée ensuite vers la Russie et finalement la Chine où elle a pris cependant racine grâce à la formulation d’un ‘socialisme aux couleurs chinoises’. Ce sur quoi les progressistes musulmans mais aussi les ‘islamistes’ devraient réfléchir, ainsi que les ‘marxistes’.

Si nous faisons aujourd’hui le bilan historique de l’’islamisme’, car le moment actuel nous semble opportun, nous devons d’abord reconnaître que cette sensibilité a conquis de solides bases dans les sociétés concernées, d’abord pendant la période coloniale finissante puis dans la foulée de l’effritement et de la crise des idéologies modernistes sécularisantes et socialisantes. Cet islamisme là a réussi à marquer des points dans le domaine de l’’identité’ et des ‘valeurs’ sociales, mais l’anticommunisme viscéral qui s’y est installé, au point que d’aucuns ont pu dire que Frères musulmans et CIA menaient le même combat, l’a, à quelques exceptions près, amené à négliger l’importance des questions de classe et des rapports entre colonialisme, impérialisme, capitalisme et usure. Ce qu’on peut en partie expliquer par le fait que ses cadres provenaient surtout des professions ‘techniques’, de la petite bourgeoisie ‘idéaliste’ et des classes sans lien direct avec les processus de production, que ce soit du côté de la haute bourgeoisie ou du côté du prolétariat salarié industriel. D’où une mésestimation de leur part d’abord du caractère profond des fascismes dans les années trente, malgré l’horrible répression dont furent victimes les masses musulmanes libyennes de la part des occupants fascistes. Puis une incapacité à comprendre le rôle de contrepoids nécessaire que jouait le ‘socialisme réel’ et le ‘camp de la paix’ par rapport à l’impérialisme mondialisateur, au moment où s’enracinaient les courants laïcisant dans le monde musulman. L’erreur commise et somme toute très provisoire, mais de taille, par l’URSS en faveur du sionisme dans les seules années 1946-49, sous prétexte de combattre le colonialisme britannique et ses suppôts monarchistes arabes, a pu en partie expliquer cette réaction émotionnelle et conceptuelle. Qui allait, sous l’effet de la révolution égyptienne des années 1950, repousser beaucoup de Frères musulmans dans les bras des monarchies rétrogrades, voire des puissances occidentales où beaucoup allaient se réfugier et cautionner les politiques d’agression contre les mouvements de libération nationale et les pays socialistes.

Dans ce contexte, il faut le souligner, jusqu’à la révolution iranienne, aucun mouvement ‘islamiste’ anti-monarchiste ne s’est révélé capable de parvenir au pouvoir de façon durable dans aucun pays musulman. C’est dans la foulée de cette révolution, qui sonnait d’ailleurs le signal de la crise des mouvements révolutionnaires socialistes au moins dans le monde musulman, qu’ont pu prendre leur envol pour un temps les Frères musulmans, en Palestine et en Algérie avec le Hamas puis en Egypte et ailleurs. Avant que, dans le cas algérien, le Front islamique du salut concurrent et proche des pétromonarchies toujours méfiantes à l’égard du mouvement de masse que représentaient les Frères musulmans, ne mette un terme à l’essor du Hamas algérien, et alors que, en Palestine, une sorte de dialectique dynamique s’instituait chez les ‘islamistes’ entre le Hamas des Frères musulmans et le Djihad islamique palestinien tout aussi ‘sunnite’ mais plus lié politiquement et militairement à l’Iran et au Hezbollah libanais. C’est le ‘printemps arabe’ qui allait en finale sonner l’heure de la première tentative a priori réussie de prise de pouvoir par différents groupes issus de la confrérie des Frères musulmans, au moins dans les pays de l’axe rêvé qui devait s’étendre de la Tunisie à l’Irak, en passant par la Libye, l’Egypte, Gaza, la Syrie, le Liban et le Yemen, sous la protection du ‘candidat sultan’ d’Ankara et avec le financement des très opportunistes émirs du Qatar et de leur porte-voix cathodique Al Jazeera. Deux Etats qui n’ont en rien tenté de créer des alternatives sociales et économiques au règne du capital mondialisé et usuraire. Ce qui aurait du alarmer les partisans d’un ‘populisme’ islamique ! Ce ne pouvait donc être qu’un rêve ...qui s’est aujourd’hui effondré. Une leçon magistrale visant l’émotionalisme et l’idéalisme philosophique dont font régulièrement preuve tant de musulmans incapables jusqu’à ce jour de distinguer les questions spirituelles du besoin de faire une analyse matérialiste concrète de la réalité concrète qui se développe selon ses lois qu’un véritable croyant devrait considérer du coup comme aussi divines que les règles spirituelles auxquelles il aspire. 

Le rêve de beaucoup de Frères musulmans s’est d’autant plus rapidement effondré que les compromissions de la plupart pour ne pas dire de tous les apprentis ‘révolutionnaires’ avec les monarchies rétrogrades, avec les puissances impérialistes de l’OTAN et même avec l’entité sioniste3en principe honnie se sont accompagnées de sordides actes de terreur importés d’Afghanistan dans le monde arabe par des ex-’combattants de la liberté’ depuis la ‘décennie noire’ algérienne. Aujourd’hui, à part la bande de Gaza qui reste aux mains des Frères musulmans du Hamas, tiraillés d’ailleurs entre subsides qatariotes et armes iraniennes, et peut-être aussi un Soudan charcuté en deux, il n’existe plus d’’islamistes’ non monarchistes, hormis chiites, qui soient au pouvoir dans aucun pays musulman. Au moment où le Pakistan, un des pays musulman les plus importants, semble tenter d’imaginer une voie novatrice pour créer une république islamique renouvelée4.

L’échec des stratégies politiques faites à trois reprises par les Frères musulmans est patent, alors même que sur le plan idéologique, ils ont réussi à développer des réflexions sociales et sociétales intéressantes quoique certainement critiquables ici ou là mais qui sont méconnues, sans doute volontairement, par les observateurs occidentaux ou occidentalisés. Echec donc à analyser les fondements pervers des fascismes, échec à analyser les fondements pervers de l’islamisme monarchiste de type colonial, échec à analyser l’impérialisme produit par la guerre froide, et donc échec à analyser les rapports de classe à l’intérieur de leurs sociétés et à l’échelle mondiale. Au moment où les deux courants en principe ‘alternatifs’ par rapport à l’ordre-désordre dominant, socialistes et islamistes, ont voulu chacun pour soi développer un processus d’émancipation et d’autonomisation de leurs sociétés, sans jamais envisager une coopération durable entre eux qui aurait été sans arrière-pensées purement tactiques. Ils se retrouvent donc tous les deux dans une crise existentielle qui exige de leur part de faire un bilan auto-critique de leurs propres errances, inconséquences et parfois au moins turpitudes.

Il est donc aujourd’hui temps d’examiner avec le recul nécessaire la scène politique arabe et musulmane si l’on veut voir poindre à l’horizon autre chose que des nuages en bouchant la vue.
 

Syrie : un signal ?

Lorsque les tensions internationales, intra-islamiques et intra-arabes ont commencé à se concentrer sur la Syrie au cours de l’année 2011, je me suis retrouvé assez isolé parmi beaucoup de mes amis et camarades, démocrates, marxistes, musulmans, européens, arabes, etc. car j’étais dès le début persuadé que les gros médias arabes et occidentaux nous cachaient quelque chose et que je savais pertinemment que le président Bachar Al Assad jouissait d’une réelle légitimité et qu’il allait donc en finale gagner la guerre qu’on était en train de lancer contre son pays qui avait eu comme tort principal aux yeux des élites mondiales dominantes de mener une politique indépendante qui lui avait, entre autre, permis de ne pas être endetté et d’être auto-suffisant en production médicaments et de denrées alimentaires. Si la Libye a été détruite, c’est parce qu’elle avait refusé de s’endetter, parce qu’elle avait lancé un satellite de communication pan-africain et parce qu’elle allait lancer une monnaie pan-africaine devant remplacer les monnaies usuraires impérialistes, dont le franc CFA. Aussi les choix économiques non alignés faits par Damas ne pouvaient que lancer le signal d’une agression à son égard. J’ai cependant trouvé sur ma route quelques personnes de diverses provenances politiques, quelques militants, communistes, musulmans ou simplement ouverts d’esprit et humbles devant le savoir et la réalité, qui ont fait preuve dès 2011 d’une grande lucidité, ce qui m’a permis de penser que je n’étais toutefois pas seul et donc que, a priori, je n’étais peut-être pas fou. J’ai donc persévéré ‘en âme et conscience’, et j’ai fait ce que j’ai pu en faveur de la Syrie, entre autre au sein du collectif ‘Pas en notre nom’, là où j’ai pu, et j’ai laissé passer en silence l’orage là où il s’abattait et où il était impossible d’élever la voix au milieu des clameurs des enthousiastes de ‘révolutions colorées’ qui se sont avérées pour une large part téléguidées à partir des Etats les plus opposés aux peuples soumis au néocolonialisme.

Il en était ainsi non pas parce que j’étais spécialiste de la Syrie, n’y ayant fait que deux séjours assez brefs, et non pas que je connaisse la langue arabe, mais parce que, au hasard de mes rencontres auprès de gens influents ou de gens ‘simples’, j’avais pu remarquer la solidité et la subtilité du tissu social syrien qui avait donné à son peuple un sentiment d’assurance face à tous ses envahisseurs successifs, venus du cercle occidental comme musulman, ce qui lui donnait encore un sentiment d’unité face à l’arrogance des princes parvenus des désert d’Arabie orientale et de leurs théologiens ‘islamistes’ modulés sur le néo-évangélisme télévisuel made in USA. Les Syriens m’ont aussi paru être plus à l’abri des excès de sentimentalisme que l’on rencontre chez beaucoup d’Arabes souvent mal sortis de siècles de tribalismes, de recroquevillement et de colonisabilité. En Syrie, on sentait battre la vie d’un vieux peuple qui avait vu bien des péripéties et s’en laissait peu conter.

Non pas que je négligeais les raisons qui pouvaient pousser beaucoup de Syriens à critiquer leur gouvernement constitué par une coalition de partis ‘laïcs’ autour d’un parti hégémonique, le Baath - Parti socialiste pour la Renaissance arabe, dont les dirigeants avaient parfois hésité entre un nationalisme radical et une adaptabilité trop poussée envers les puissances capitalistes dominantes. Et qui était en partie gangréné à l’époque par des coteries liées à des intérêts immédiats5. Beaucoup de ces notables allaient d’ailleurs trahir au cours des deux premières années de ‘proxy war’, quand les gros médias aux mains des puissances de l’argent s’acharnaient à jouer au prophète, parfois même à Dieu ou au démocrate post-fukuyamien, et à prédire la chute de Damas dans les semaines, voire les jours suivant. Un régime qui était toutefois sans doute surtout critiquable non pas tant pour ce qu’il ne faisait pas au regard des exigences des ‘démocraties’ néocoloniales ou des ‘monarchies islamisto-droidelommistes’ mais justement pour ce qu’il avait eu l’erreur de faire, à savoir trop de concessions au capitalisme, aux puissances impérialistes et à leurs supplétifs pétromonarchistes. Les forces de l’ordre syriennes savaient certes comme on les accusait avoir la main lourde envers les opposants réels et parfois seulement potentiels, mais c’était le cas partout dans l’ ‘Orient compliqué’ aux populations difficilement gouvernables car trop faiblement éduquées politiquement après des siècles de décadence et de colonisabilité. Cette réalité ne pouvait donc constituer un critère éliminatoire particulier visant le ‘régime de Damas’ au regard de ce qui se passait partout chez les voisins soumis, en plus, aux caprices des puissances dominantes étrangères et pratiquant souvent un esclavagisme de fait envers les travailleurs immigrés, chose impensable dans une Syrie pourtant bien moins riche.

Certains membres du gouvernement Assad avaient cependant accepté, en particulier au cours de la première décennie des années 2000, d’appliquer une politique de dérégulation de certains mécanismes de contrôle sur une économie alors encore socialisante, ouvrant ainsi la voie à l’ascension d’une bourgeoisie affairiste tolérant la marginalisation de couches inférieures ou celle des régions périphériques du pays. Ce qui a contribué à nourrir le mécontentement aux marges du pays quand, en plus, quelques années de sécheresse ont poussé des paysans vers la pauvreté ou vers la fuite dans des villes où commençaient à manquer travail et logements. Mais la Syrie restait, malgré ces réformes de type néolibéral introduites de façon hésitante, un pays qui maintenait l’accès gratuit à la santé, à l’éducation, qui rendait donc possible l’ascension sociale, où l’État jouait son rôle de mécène pour le développement de la science et de la culture, qui assurait la liberté de culte et qui s’appuyait sur une armée composée de conscrits qui constituait donc le creuset d’une conscience nationale réelle. Face aux Etats voisins, y compris l’Irak depuis son effondrement, qui menaient tous des politiques antisociales et inégalitaires, le peuple syrien savait qu’il avait quelque chose à défendre en plus de l’indépendance nationale.
 

Terreur et religion

Le gouvernement syrien des années 2000 avait toutefois négligé de surveiller le recrutement et surtout le financement de nombreux acteurs religieux locaux, laissant se développer une vision réductrice et sectairede la religion, en particulier de l’islam sunnite. Etant à Damas lorsqu’éclata la ridicule affaire provoquée par les services nord-américains des caricatures du prophète Muhammad publiées dans un obscur journal danois fascisant de quatrième ordre, je me rappelle avoir entendu pour la première fois cette histoire rapportée sur un ton surexcité de la part d’une ministre syrienne. Participant le soir même à une émission de la TV avec un ami français, la journaliste syrienne lui avait demandé la voie vibrante d’émotion ce qu’il pensait de ces caricatures, ce à quoi lui, en principe athée, avait répondu que Dieu était tellement grand qu’il ne devait même pas avoir remarqué ni été touché par ce blasphème qui aurait du rester ignoré si les musulmans étaient en état de se hisser vers la grandeur de leur Dieu ...La journaliste, d’ailleurs chrétienne, en resta sans voix ! ...Ce n’était pas du direct et cet épisode doit donc être resté enregistré sur une étagère poussiéreuse de la TV d’État syrienne. L’erreur du gouvernement et du parti Baath syrien se voulant socialiste a donc surtout été commise par le fait de s’être concentré sur l’économie de façon un peu trop opportuniste au cours des années précédent la guerre lancée en 2011, tout en négligeant quelque peu le social et en laissant avec condescendance la religion et l’émotionnel aux plus primitifs de ses citoyens abreuvés du coup de litanies et de subsides envoyés par les pompistes arabes de l’ordre impérialiste.

Je n’avais pas prévu l’ampleur de la violence et le nombre de terroristes et autres lumpen en perdition venus des banlieues du monde arabe et occidental qui allaient s’abattre sur la Syrie tel un nuage de sauterelles. J’avais remarqué que ce pays avait accueilli tout au long de son histoire bien des fugitifs, des masses de Palestiniens et auparavant d’Arméniens ou de Tcherkesses, qu’il avait servi de refuge à des centaines de milliers de Libanais lors de l’invasion israélienne et surtout qu’un million d’Irakiens s’y étaient retrouvés accueillis spontanément dans des familles syriennes lors de l’invasion de leur pays en 2003, sans que l’État syrien ne le crie sur les toits et ne s’abaisse à demander de l’aide humanitaire à l’étranger. Quand on pense au vacarme que l’on fait dans les riches pays occidentaux lors de l’arrivée de ‘migrants’ qui, en nombre, n’ont jamais représenté ne serait-ce que 10 % de ce que les Syriens ou les Libanais ont accueilli tour à tour, on se dit que nous avons sous nos cieux nuageux la conscience bien sélective ! Peuple fier, solide, compatissant et solidaire donc, voilà le peuple du Sham, un des peuples les plus vieux au monde, la mère ou le père allez savoir de notre alphabet et de notre culture. Ougarit, Damas et Alep sont les mères de cités, bien avant celles de la Grèce antique.

Tout cela tendait à démontrer la force de l’arabité populaire dans ce pays et l’esprit de fraternité issu de la tradition christique puis islamique sur la base desquelles s’est développé aussi le socialisme arabe, à l’opposé de l’égoïsme caractérisant les régimes réactionnaires arabes, qu’ils manifestent systématiquement, en particulier à l’égard de leurs travailleurs immigrés, y compris arabes et musulmans...Voilà les raisons qui expliquent pourquoi, dès 2011, je savais que ‘Bachar’, comme on dit dans les médias occidentaux, allait gagner la guerre qu’on lui faisait. Non pas tant à cause de l’indéniable brutalité démontrée par certaines forces répressives du régime mais à cause de l’indiscutable amour que les Syriens portent malgré tout envers leur Etat, indépendamment des aspects plus ou moins acceptables de tel ou tel notable, fonctionnaire ou policier. Mais aussi au fur et à mesure du temps au cours duquel les divers groupes de milices mercenaires avaient accompli les pires des crimes et horreurs, comme manger l’organe cru d’un Syrienou égorger un jeune, voire un enfant, accusé de combattre pour la brigade palestinienne Al Quds8. La guerre en Syrie fut surtout celle de réquisitions de logements, de pillages de biens privés ou publics, de marchands d’armes sophistiquées, d’antiquités volées ou de pétrole, de mercenaires bien payés et drogués au captagon convoyés au profit de princes de l’or noir. Face à une armée multiconfessionnelle de conscrits très mal équipée, aux soldes misérables et qui n’a tenu les premières années que grâce à son courage avant qu’elle ne commence à recevoir l’appui de forces étrangères, Hezbollah et groupes armés palestiniens à partir de la fin 2012conseillers militaires iraniens venus sur le tard la former, l’équiper et l’épauler, puis aviation russe en 2015.
 

Que sont les Frères devenus ?

Ce n’est donc pas la résistance du noyau dur de l’armée et de la population syriennes, toutes religions confondues, qui m’a surpris, ce qui m’a surpris, c’est la force de l’impact de toutes les hyènes étrangères, proches et lointaines, qui se sont abattues sur ce pays, et surtout l’immense immaturité dont ont fait preuve à cette occasion non pas tant les ‘islamistes’ wahhabites abreuvés par les discours pétromonarchistes primitifsmais beaucoup de ceux qui s’intitulent ’Frères’. Car j’avais connu des Frères musulmans avant 2011, en Algérie, en France, en Palestine, au Soudan, au Maroc ou ailleurs, et je m’attendais à beaucoup plus de lucidité de la part d’une partie prépondérante de cette confrérie à partir de ce que je connaissais de leur histoire. Loin des clichés islamophobes occidentaux ou aussi de nombreux ‘laïcs’ arabes. J’avais retenu de toutes les conversations entendues le fait que jamais les Frères n’avaient ni n’allaient cautionner une intervention étrangère contre leur propre gouvernement, fusse-t-il le pire sur terre. J’avais retenu des Frères musulmans algériens leur stratégie de ré-islamisation d’une société qu’ils jugeaient en crise existentielle où ils se concentraient sur l’éducation et les questions éthiques sans chercher à renverser les institutions ni à forcer le peuple à croire dans ce qu’il ne voulait pas croire, ce qui explique l’opposition de ces Frères là à la création du Front islamique du salut importé en Algérie par les ‘Afghans’, dans la foulée de la fin de la première guerre d’intervention occidentale en Afghanistan. Ce qui explique aussi pourquoi un de leur principaux chef, Mohamed Bouslimani, fut assassiné par les terroristes ‘islamistes’ parce qu’il avait refusé d’émettre une fatwa appelant les soldats algériens à déserter pour rejoindre les groupes armés d’égorgeurs de femmes, d’enfants, de vieillards, d’instituteurs ou d’infirmières. Alors que son parti rejoignait la coalition gouvernementale en guerre contre les terroristes ‘islamistes’. Quand les assassins couvraient dans les faits le pillage des biens publics qu’on allait ensuite retrouver dans les mains de la nouvelle oligarchie prédatrice d’Algérie et d’ailleurs. Je me rappelle aussi avoir entendu ces Frères algériens dire que les Frères musulmans syriens qui avaient lancé l’attaque de Hama en 1982 représentaient une fraction minoritaire du mouvement qui avait été désavouée pour son aventurisme car elle avait provoqué la terrible réponse répressive du pouvoir. En 2011, ce sont pourtant ces mêmes événements qui allaient servir pour justifier le retournement de tant de Frères musulmans syriens et autres contre le gouvernement de Damas, avec l’appui des puissances interventionnistes étrangères, y compris, on allait le découvrir avec le temps, avec l’appui indirect et puis ouvertement direct de ‘l’ennemi stratégique’ sioniste10! En 2011, comme Damas constituait la base arrière stratégique du Hezbollah libanais, de plusieurs mouvements de résistance palestiniens laïcs mais aussi et surtout des Frères musulmans du Hamas palestinien, tout esprit utilisant la logique ne pouvait qu’estimer la Syrie en état de repousser toute entreprise de division et de guerre civile sur une base religieuse. La folie du ‘printemps arabe’ vite canalisée par les méthodes d’ingérence Eugène Sharp/Otpor11 allait cependant faire virevolter toutes ces évidences et, avec elle, toute pensée logique et toute analyse rationnelle des rapports de force sociaux, nationaux, régionaux et internationaux de la part de toutes les ‘élites islamistes’ qui ont accepté alors pour la plupart de se laisser entraîner et souvent même corrompre par les princes des ténèbres de l’absolutisme.

L’État syrien a cependant effectivement su repousser ses agresseurs successifs, mais les trahisons furent nombreuses, à commencer par celle des dirigeants du Hamas de Damas passés à Doha tandis que ceux de Gaza faisaient profil bas et maintenaient un minimum de contacts avec ‘l’Axe de la résistance’ dont Damas constituait un des chainons mais qu’on s’acharnait alors à vouloir présenter comme un simple ‘croissant chiite’ ayant pour centre l’Iran à la fois décrié pour son ‘nationalisme perse’ et son ‘chiisme’. En oubliant toutefois que les Saoud et les autres monarques arabes avaient aimé coopérer avec le ‘chiisme’ et le ‘nationalisme persan’ du shah d’Iran qui les arrangeaient bien tant qu’il s’agissait de collaborer avec Washington et Tel Aviv. La véritable rupture avait donc pour cause la révolution populaire en Iran et ailleurs, rien à voir avec le chiisme ou avec les Persans. Mais contre cette poussée révolutionnaire bien réelle qui fascinait tout le monde musulman, il fallait anticiper par le biais de pseudo-révolutions de couleurs d’apparence printanières et éliminer les derniers régimes plus ou moins progressistes et non alignés en terres musulmanes. Ce qui amène non pas tant à poser la question de l’arrogance et de la bêtise prévisible des ‘islamistes’ biberonnés par les princes des ténèbres accrochés aux rivages pétroliers du Golfe et financés par les services des puissances atlantistes mais à poser la question des causes des dérives intellectuelles, morales, philosophiques, religieuses, pécuniaires d’une partie prépondérante des Frères musulmans dans presque tout le monde arabe, Gaza faisant ici pour une large part exception jusqu’à aujourd’hui.

Ces dérives n’ont sans doute pas commencé en Syrie car on a pu voir leurs prémices dans les choix politiques qui se sont révélés en finale stériles et que les Frères musulmans ont mené d’abord au sein des gouvernements algériens successifs des dernières décennies puis en perdant toute capacité d’analyse rationnelle dans la foulée des événements de Tunisie et d’Egypte en 2011, au point de ne pas voir que, au Caire, les rouages fondamentaux de l’État, de la corruption, de l’armée restaient aux mains des cadres du régime superficiellement renversé en 2011 simplement pour calmer le peuple. Erreur d’analyse qui allait créer un climat d’euphorie sans base réelle. Morsi, qui était le candidat des impérialistes américains au sein des Frères musulmans, comme ces derniers avaient leurs candidats dans chaque mouvance idéologique, religieuse comme laïque, prit ce qui se révéla l’apparence du pouvoir tout en laissant ses fondements à ceux-là mêmes que la « révolution » était censée avoir renversés. Il s’attaqua d’emblée en revanche à ceux des siens, les jeunes Frères musulmans, qui souhaitaient bâtir une nouvelle société égyptienne en rompant avec le système économique basé sur l’usure, donc sur le capitalisme. Il ne put donc pas répondre aux exigences des milliers d’ouvriers grévistes qui espéraient dans la foulée de la ‘révolte de la place Tahrir’, une amélioration de leurs conditions de vie misérables.

Puis vinrent les événements de Libye et du Yémen quand les ‘démocrates islamistes’ allaient s’associer aux monarchistes et aux interventionnistes étrangers contre leurs compatriotes décidés à ce que les décisions portant sur l’avenir de leur pays soient prises par des gens de leur pays, sans ingérence. Kadhafi ou les ‘Houthis’ d’Ansarullah doivent être analysés pour ce qu’ils sont ou ont été, mais on ne peut nier qu’ils représentent des courants politiques autonomes et sensibles aux questions sociales (et de souveraineté nationale) ...à l’opposé donc des monarchistes soumis aux fluctuations des cours de la bourse et aux intrigues des couloirs, des sous-sols et des coffres de Londres, New York ou Washington. Les Frères musulmans avaient en effet avec ces ‘islamistes’ de pacotille socialement conservateurs cette différence qui aurait du rester fondamentale, à savoir une longue histoire autonome qui leur avaient permis de conquérir une réelle base populaire. Ce qui aurait dû leur faire comprendre l’importance des questions de classe. Ce que d’ailleurs certains de leurs dirigeants avant le début du ‘printemps arabe’ identifiaient bien12. Ils auraient donc du être en état d’écouter la voix de leur peuple et de ses besoins sociaux, culturels et économiques, en Syrie comme ailleurs. Besoins qui étaient à l’opposé de ce que pouvaient proposer les monarchies et plus largement les Etats capitalistes. La plupart des Frères musulmans organisés ont cependant préféré rêver et écouter les puissants du moment en leur faisant une confiance quasi-aveugle, ce qui allait par voie de conséquence les rendre aveugles face aux violences qui allaient être commises par ceux que l’on voulait encore un temps appeler des ‘révolutionnaires’ alors qu’ils portaient toutes les caractéristiques de la réaction contre-révolutionnaire. Les notables frères musulmans ont dans l’ensemble cru, suivant en cela l’euphorie qui s’emparait du sultan ‘néo-ottoman’ d’Ankara ou du souverain cathodique posé sur le sol du Qatar par le colon britannique, et à l’image des chefs tribaux de la péninsule arabique pré-islamique, qu’on devait d’abord s’attaquer à ‘l’ennemi proche’ avec l’appui de ‘l’ennemi lointain’ ...pour s’émanciper éventuellement de ce dernier dans un second temps. Pire qu’un crime, une naïveté de taille pyramidale ! Pharaonique ! A laquelle ont dû s’ajouter quelques menues monnaies sonnantes et trébuchantes pour les plus faibles d’entre eux ! Ivresse coupable de la part des dirigeants du seul mouvement de masse islamique du monde arabe qui préféra au moment des choix stratégiques faire confiance aux ‘diables étrangers’ et à leurs serviteurs pompistes du Golfe plutôt que d’envisager une alliance au moins tactique avec leurs frères ‘laïcs’ et ‘nationalistes’, parfois toujours ‘socialistes’ ...c’est-à-dire opposés à ce qui est le plus grand des péché dans l’islam après l’idolâtrie, il faut le rappeler, l’usure ! Faisant ainsi le choix des hochets identitaires et de l’apparence cultuelle contre les fondements sociaux de leur foi13 ! ...Préférant sans doute l’apparence du pouvoir sous contrôle de fait euro-atlantiste et sioniste plutôt que le pouvoir des masses, avec les masses, pour les masses, tel que postulé dans les principes fondateurs de tous les mouvements populaires tant socialistes que islamiques.

Ces erreurs stratégiques ont été commises par des exilés sans plus aucun véritable contact avec leur pays mais aussi par des notables fatigués rêvant sans doute d’un repos dans les allées du pouvoir après des années de vagabondage harassant. Ce qui a sans doute retardé de quelques décennies cette fois encore la progression du message social de progrès au sein de l’islam et l’émergence d’une théologie de libération islamique comparable à celle qui s’est développée dans le christianisme depuis les prêtres ouvriers jusqu’aux mouvements révolutionnaires d’Amérique latine. Malcolm X et Iqbal ou Tan Malaka ont été oubliés au profit des princes de pacotillequi ont transformé La Mecque et Médine en Las Vegas charismatiques14.

En finale, aujourd’hui et après tous ces errements, le seul Etat arabe restant à peu près solide, autonome et vivant, c’est la Syrie du président Bachar el Assad, ce que doivent désormais reconnaître un à un tous les monarques, sultans, présidents en flonflons de la Ligue arabe ou de l’Organisation de la Conférence islamique. Ce que l’article qui suit résume succinctement.

          « La Syrie change les Arabes et le monde15

       Qu’ils en soient conscients ou pas, ils changent du fait de ce qu’ils ont infligé à la Syrie.

       Les Etats-Unis d’Amérique du Nord on pesé de tout leur poids diplomatique, politique, médiatique, financier et militaire pour transformer la Syrie, et lorsqu’ils se retirent sans atteindre aucun de leur objectifs et voient revenir la Syrie telle qu’elle était, plus forte encore et immunisée, ils admettent sans le savoir, qu’ils ont changé et qu’ils ne sont plus cette puissance omnipotente qui dicte sa loi et se fait obéir au doigt et à l’œil. Il suffit aux superpuissances d’être défaites une seule fois pour que le processus de leur régression commence et qu’elles soient devancées par des adversaires prêts à rivaliser avec elles, politiquement, militairement et économiquement. Ni l’arrogance ni la nostalgie d’un passé glorieux ne peuvent alors arrêter le cours du changement.

       Les Arabes qui ont investi leur argent et leurs relations dans une alliance avec les Etats-Unis, Israël, Al-Qaïda et les Frères musulmans, et qui pensaient gagner en Syrie après avoir réussi à renverser les présidents tunisien et égyptien, reviennent aujourd’hui en Syrie. Conscients ou non, ils admettent être faibles et incapables, ce pourquoi ils ont alloué toutes leurs ressources. Ils sont obligés d’avouer cet échec.

       Israël aussi est en train d’être transformé par la Syrie. Israël, qui pensait avoir amené les Américains, utilisé les Arabes, affiché au grand jour son alliance avec Al-Qaïda, dans le seul but de changer la Syrie, et qui s’adapte aux nouvelles réalités internationales et arabes dues au retrait américain, au revirement arabe et au départ des résidus vaincus d’Al-Qaïda, connaît l’échec. Et lorsqu’Israël se tient aux frontières de l’espace aérien syrien protégé par des missiles de défense aérienne, il confesse non seulement la puissance de la Syrie mais également sa propre faiblesse.

         C’est la Syrie qui a changé le monde et la région.

       Certains journalistes et hommes politiques arabes parlent des visites présidentielles arabes en Syrie et de la reprise des relations diplomatiques et des vols à destination et en provenance de la Syrie comme un soutien et des positions favorables à la Syrie qui doivent être inscrits à leur actif. Il est important dès lors de préciser que ceci a été diligenté par ceux qui l’ont vraiment fait, lorsque la Syrie était menacée d’effondrement et que les hordes de terroristes y affluaient de toutes parts. En ces temps-là, la plupart des Arabes finançaient, soutenaient et fournissaient une couverture à cet afflux.

         Aujourd’hui, toute ouverture à la Syrie est une souscription et une anticipation à la proclamation de sa victoire et la mise en œuvre de grands accords internationaux qui les y obligent parce que, au lieu de la guerre ratée, la nouvelle stratégie adoptée est de se rapprocher de la Syrie, d’essayer d’influencer ses décisions et de tenter de s’engager dans une politique de règlement afin de s’assurer d’une capacité de mobilité ultérieure dans le cadre de ce que produira ce règlement. La Syrie bénéficie de cette ouverture pour légitimer sa victoire, alléger le fardeau de ses citoyens, réaliser des progrès économiques et ouvrir la porte à la reconstruction et au retour des personnes déplacées avec une couverture légale internationale, notamment occidentale. La Syrie a besoin de ce rôle arabe comme d’une caution pour se désengager des politiques de ruptures et de sanctions que les Arabes étaient les premiers à appliquer.

       Aujourd’hui, la Syrie est la plus forte parmi tous les pays arabes. Si seulement ces derniers pouvaient tirer leur force de la Syrie au lieu de simplement obéir aux ordres ! Seule la Syrie peut instaurer une relation arabo-iranienne rassurante, peut accorder aux Arabes des opportunités de relations équilibrées avec la Russie et constitue la soupape de sécurité pour la Palestine. Qu’ils la chargent de cette responsabilité au lieu de s’impliquer dans le pire. »

Voilà donc la situation actuelle, et la victoire de l’État syrien est telle que son président peut se permettre aujourd’hui le luxe, et aussi la vengeance, de ne pas avoir à quémander quoique ce soit à ceux qui ont voulu l’abattre et l’humilier, mais que c’est lui qui peut forcer tous les dirigeants arabes qui l’ont attaqué à venir s’humilier devant lui, ce dont témoigne l’information qui suit.

      « La Syrie n’envisagerait pas de solliciter sa réadmission à la Ligue arabe16

      Les autorités syriennes ont annoncé au Président soudanais Omar el-Béchir qu’elles n’envisageaient pas demander leur retour au sein de la Ligue des États arabes, soulignant que des démarches dans ce sens devaient être entreprises par cette organisation, informe la chaîne de télévision libanaise Al Mayadeen, se référant à des sources diplomatiques.

      D’après la source, « le but principal du déplacement du Président soudanais dans la capitale syrienne, effectué le 16 décembre, était de ‘convaincre la Syrie de demander son retour au sein de la Ligue arabe’», alors que le Soudan présidera le conseil de cette organisation en 2019. Or, la partie syrienne a rappelé que son retrait de l’organisation régionale n’avait pas été de sa volonté.

     «Ce n’est pas nous qui sommes sortis de la Ligue arabe pour avoir à demander notre retour. Ceux qui ont pris des mesures pour expulser la Syrie de la Ligue arabe sont responsables de l’annulation de cette décision ou de son maintien en vigueur», citent les sources diplomatiques précisant la réponse de Damas. Plus tôt, la chaîne Al Mayadeen avait annoncé que l’Arabie saoudite ne s’opposait pas au retour de la Syrie au sein de cette organisation.

Pour rappel, ces informations interviennent le lendemain de la réouverture de l’ambassade des Émirats arabes unis à Damas et ce après six ans d’interruption. Commentant cet événement, l’ambassadeur irakien en Syrie y a vu un message aux restes des pays arabes sur la nécessité de rétablir les relations diplomatiques avec les autorités syriennes.

Toujours jeudi, le ministre émirati des Affaires étrangères, Anwar Gargash, a annoncé que le retour de la Syrie au sein de la Ligue arabe n’était pas possible en l’absence du feu vert de tous les pays membres. En juin dernier, il avait qualifié l’exclusion de ce pays d’erreur.

Des sources au sein de l’administration présidentielle tunisienne ont communiqué à Sputnik que plusieurs pays arabes, dont l’Algérie et la Tunisie, coordonnaient leurs efforts afin que la Syrie réintègre les rangs de la Ligue arabe. D’après ces données, le Président tunisien, Béji Caïd Essebsi, prévoit d’aborder en janvier la question de l’invitation de Bachar el-Assad au sommet de mars ».

Tout homme de raison, a fortiori un musulman croyant, humble et sincère, ne peut à la lecture de ces faits s’empêcher de reconnaître que, comme il est écrit dans le Coran, ‘il y a là des signes pour ceux qui réfléchissent’.

Allah au regard dun musulman sait humilier ceux qui sont arrogants et négligent de raisonner, et il sait récompenser ceux qui sont patients. Certes, le régime syrien est patenté ‘laïc’, ce qui peut gêner des ‘islamistes’ bornés ignorant ce qu’est la vraie laïcité qui n’est rien d’autre que la liberté de conscienceet le président syrien, même s’il participe aux prières dans les mosquées musulmanes sunnites, reste considéré par les apprentis ‘papes’ du sunnisme comme un ‘alaouite’ dont la vie vaut encore moins que celle d’un chrétien ou d’un juif selon les dires frelatés de théologiens d’un autre âge. Vision sectaire de ‘musulmans’ qui ont cessé de penser, de réfléchir, de croire et de pratiquer la tolérance et la miséricorde inscrite dans leur Livre, qu’ils sont pourtant censés considérer comme sacré mais qu’ils préfèrent ânonner et répéter pour mieux s’agenouiller devant les hommes plus puissant qu’eux et baiser leurs mains profanées.17

 

Un bilan auto-critique nécessaire

Les échecs successifs subis cependant par les adeptes de l’école des Frères musulmans au Soudan, en Algérie, en Libye, en Irak, en Syrie, au Yémen, en Egypte et même en Tunisie, voire aussi en Turquie où le régime actuel voit sa base commencer à se rétrécir, devraient forcer ceux qui se sont trompés à se lancer dans une réflexion approfondie. Si après le démantèlement du camp socialiste, la gauche marxiste et l’ensemble des courants modernistes et progressistes se sont soit effondrés soit ont du commencer à faire une analyse autocritique de leur histoire, de leurs avancées mais aussi des causes de leurs échecs, on doit penser que les ‘islamistes’, en particulier ceux qui avaient des racines réelles dans leur peuple, les Frères musulmans, doivent eux aussi commencer à faire le bilan critique de leurs activités, et cela depuis la naissance de leur mouvement. Car force est de constater que si la ‘gauche laïque’ arabe, socialiste, nationaliste ou communiste, a rencontré de nombreux échecs, elle a quand même réussi à prendre le pouvoir de façon durable dans de nombreux pays et elle y a laissé des traces non négligeables dans la mémoire des peuples concernés. Par comparaison, les monarchies ‘islamistes’ ont certes réussi à se maintenir au pouvoir mais à l’abri des bases d’occupation étrangère et elles n’ont même pas tenté de créer un modèle de développement économique et social qui soit autonome et créatif par rapport à celui des puissances qui les dominent. Quant aux Frères musulmans, ils ont réussi à bâtir des œuvres sociales et éducatives réelles dont on devra analyser l’impact en terme d’émancipation des masses et des femmes ou de stagnation mentale, mais ils n’ont par contre jamais réussi à conquérir le pouvoir par eux-mêmes, par leur propre dynamique révolutionnaire ou réformiste, et quand ils ont pu l’avoir dans la foulée d’élections, ils n’ont pas été en état de le garder car ils n’ont pas su organiser une mobilisation populaire suffisante, ce qui témoigne que leur base sociale était soit trop affaiblie soit que leurs chefs craignaient de faire appel à la mobilisation autonome du peuple.

Alors quels succès ? Quels échecs ? Quelle base sociale réelle? Quel programme économique et social ? Quelles classes sociales favorisent-ils ? Quelles classes sociales combattent-ils ? Quelles puissances les soutiennent ? Quelles structures de propriétés prônent-ils à l’heure de la crise terminale du processus de concentration de la propriété aux mains de capitalistes mondialisés ? Quelle analyse font-ils du capitalisme ? Et du socialisme ou du communisme ? Quels rapports voient-ils entre spiritualité et analyse concrète des rapports sociaux ? Quels rapports avec la laïcité ? Quels rapports avec les partis séculiers ? Quels rapports envers le socialisme scientifique comme méthode d’analyse des processus sociaux et d’usure ? Bref, l’heure est venue pour tous les musulmans de foi ou simplement de ‘culture’, plutôt ‘laïcs’ ou plutôt ‘croyants’, de réfléchir sur les raisons de l’échec de la renaissance islamique et arabe ébauchée il y a plus d’un siècle et, pour ceux d’entre eux qui dénoncent les dirigeants musulmans des Etats à visée progressistes laïques et qui ont inventé le terme et l’idée ‘islamiste’, l’heure est au bilan général de ce qu’ils ont fait en presqu’un siècle d’existence. Cela concerne en particulier les Frères musulmans qui n’ont pas été en état d’enclencher un mouvement de masse comparable à ce que le monde chiite ou zaydite a produit, Révolution iranienne, Hezbollah, Ansarullah, etc. Alors même que les Frères musulmans s’étaient pourtant montrés capables de réintégrer dans leur vision de l’islam les acquis de la pensée chiite, montrant ainsi une ouverture d’esprit de fait opposée à la fermeture des ‘islamistes conservateurs’, simplistes et identitaires. Mais malgré cela, l’éléphant a accouché d’une souris et il est devenu impossible aujourd’hui de le nier. Pour un musulman, Dieu ne donne la victoire qu’à celui qui la mérite car ce dernier su prendre les moyens matériels, rationnels et spirituels qui l’exigent.

Si tous les efforts, tous les sacrifices, toute l’organisation qui ont forgé en plus d’un siècle l’oeuvre des Frères musulmans a donné en finale et pour le moment si peu de résultats créatifs, le croyant ne devrait avoir d’autre réponse possible que de chercher humblement à savoir où s’est cachée son erreur. L’humilité devant la vérité, donc devant les faits, est censée constituer une des vertus de base du musulman. Si donc, aujourd’hui, Dieu a donné la victoire au ’régime syrien’, il est temps de poser la question pourquoi et de cesser de le dénigrer comme ‘mécréant’ car dans l’islam, le terme de ‘mécréant’ se rapporte à celui qui accepte de se voiler les yeux devant la vérité évidente. Il ne s’agit pas de s’enthousiasmer pour le régime politique au pouvoir en Syrie mais de dénoncer toutes les erreurs, errements et crimes commis par ses adversaires aujourd’hui vaincus. Parmi lesquels presque tous les ‘islamistes’ sunnites et aussi beaucoup de Frères musulmans syriens et non syriens. Ce n’est ni l’énergie, ni la conviction, ni le courage qui leur ont manqué, mais l’indépendance d’esprit et de décision accompagnée d’une religiosité vécue comme fondamentalement opposée à l’analyse concrète de la situation concrète. Car cela aurait sans doute mené des notables issus de classes se voulant moyennes et obnubilées par le clinquant des richesses apparentes à se rapprocher du peuple pour apprendre auprès du peuple. Ce qui explique sans doute pourquoi, s’il existe encore dans le monde musulman un endroit où le souffle originel des Frères musulmans est présent, c’est à Gaza. Car là-bas on ne peut échapper aux réalités géo-politiques et à l’analyse de la base matérielle de la souffrance humaine. D’où l’acharnement des oppresseurs mondialisés contre cette minuscule bande de terre car il leur faut empêcher à tout prix, par la force, le chantage, la division et la terreur, la renaissance d’une pensée autonome, courageuse, à la fois spirituelle et rationnelle. Et il leur faut empêcher l’unité militante pour la libération de tous les ‘laïcs croyants’ avec les ‘croyants laïcisés’.

Dans le but d’éviter le communisme ‘athée’, les Frères musulmans ont du coup choisi implicitement le capitalisme qui est radicalement contraire en fait à l’esprit de l’islam car il se satisfait et se développe grâce au système de l’usure mais aussi parce qu’il néglige le devoir de solidarité humaine et de justice sociale situé au cœur même de la doctrine musulmane. Dans le système capitaliste, étranger au départ, comme le socialisme, à la société où est né et a crû l’islam, la société musulmane reste dépendante de l’Occident qui est de fait bien plus ‘athée’, ‘mécréant’ et hypocrite qu’aucun communisme ne le fut jamais. Car ce dernier cherche à réaliser sur terre les idéaux sociaux qui sont ceux-là même énoncés par les prophètes pour leurs semblables.

Nous avons pu constater toute cette errance en Egypte. Ce sont certes les contraintes imposées par ‘l’Etat profond’ essentiellement aux mains des cadres militaires corrompus qui ont fait échouer la présidence Morsi. Mais ce sont les règles du capitalisme international - que les Frères musulmans n’ont pas osé rejeter explicitement - qui ont en dernière analyse gagné, en installant une crise de la liquidité entrainant des grèves nombreuses qui n’ont pas reçu de réponse satisfaisante de la part d’un Président devenu otage des militaires, de l’argent des Séoud, donc du système capitaliste mondialisé.

Il faut donc d’urgence que les Frères musulmans élaborent, s’ils ne veulent pas être définitivement éjectés du train de l’histoire, une synthèse de toutes ces données irréfutables provenant de leur douloureuse expérience récente. Au total, les mouvements ‘islamistes’ ne gagneront pas leur place au sein de la société sans participer à une mobilisation massive du peuple pour ses conditions de vie et de dignité. Et cela ne pourra jamais se réaliser dans le cadre d’un système international de développement inégal comme celui qui domine aujourd’hui partout dans le monde. Les deux courants qui ont cherché à émanciper les peuples musulmans, ‘islamisme’ et socialisme, n’ont en finale pas pu réussir jusqu’à présent car chacun ne marchait que sur une seule jambe, celle du sécularisme ‘pur’ d’un côté et celle d’une croyance désincarnée et déconnectée de l’autre. Ce qui représentait pour les uns une déconnexion d’avec le fondement culturel de leurs peuples et pour les autres une déconnexion d’avec l’évolution globale du monde. Les peuples musulmans, sans doute plus que tous les autres, à cause des bases sur lesquelles se sont développées leurs cultures et leurs convictions, ne pourront donc entrer à nouveau dans l’histoire active et productive de l’humanité que s’ils parviennent à élaborer une synthèse dynamique des deux courants mobilisateurs qui ont, au XXe siècle, bâti les bases d’une pensée plurielle, souveraine et autonome qui reste encore pour le moment au stade des prémices.

Notes :

2 Les observateurs extérieurs présentent souvent les Frères musulmans comme une organisation politique internationale alors qu’on a plutôt affaire à une ‘confrérie’ de type école de pensée fonctionnant en réseau et pouvant donner naissance à des organisations politiques qui ne sont toutefois pas soumises à un centralisme politique et qui ont d’ailleurs parfois tendance à rompre avec la ‘maison mère’. D’où la difficulté d’appréhender cette ‘mouvance’ avec objectivité et les contresens faits par de nombreux journalistes ou analystes. Ce qui permet de nourrir dans les médias occidentaux à l’égard des Frères musulmans toutes sortes de fantasmes rappelant ceux qui ont été faits dès le début du XXe siècle à l’égard du ‘complot judéo-maçonnique’ ou ‘judéo-bolchevik’. Car, effectivement, les Frères musulmans, comme les différentes obédiences maçonniques, fonctionnent comme des écoles de pensée, d’ailleurs plutôt discrètes que secrètes. A partir desquelles certains s’engagent dans des recherches spirituelles ou mystiques tandis que d’autres se concentrent sur la création d’organisations sociales, syndicales ou politiques plus ou moins en relations avec la confrérie mère.

3 < http://www.chroniquepalestine.com/israel-soutient-mercenaires-al-qaida/ >

4 Voir à ce sujet le discours prononcé par le Premier ministre pakistanais à l’Ecole centrale du Parti communiste chinois : < https://www.youtube.com/watch?v=S74iBD-Ucbk >

5 Voir à ce sujet le regard critique, distancié et réaliste présenté ici en rétrospective < https://fr.sputniknews.com/france/201901021039512497-journaliste-francais-damas-syrie-assad/ >

6 Voir à ce sujet pour les Emirats arabes unis qui pratiquent les politiques d’esclavage modernisé que l’on rencontre dans toutes les pétromonarchies : < https://www.youtube.com/watch?v=7Tq13NQOCRw >, < https://www.youtube.com/watch?v=np7v0en30Ek >; < https://www.youtube.com/watch?v=n7DzmCTOh2I >

7 Relation par un média des Etats-Unis de la scène < https://www.youtube.com/watch?v=LEZUraRor1o >

8 < https://www.youtube.com/watch?v=B-arIa9AU4g >; < https://www.youtube.com/watch?v=0NZ4BTZmeZ0 >. Ici on peut voir un porte-parole de Nour ed din Zinki, un groupe proche des autorités d’Ankara et récemment dissout, tenter de justifier cette exécution en utilisant des arguments grotesques se concentrant sur une question sans importance, à savoir que la victime n’aurait pas été palestinienne, lui donnant ensuite, comme par hasard, l’age de 19 ans, l’age de la majorité pour les Occidentaux, mais pas selon les ‘islamistes’, et n’expliquant pas ce qu’on reprochait d’autre à celui qu’on décrit comme un ‘soldat’ que d’avoir été ‘soldat’, et donc à l’égard de qui on devait appliquer au moins les lois concernant les prisonniers de guerre, sans parler que rien n’est dit sur l’absence visible discipline de ce groupe armé qui se pavane sans crainte sur youtube ni sur les éventuelles punitions devant viser les fautifs de la part du groupe armé qui parle de ‘faute' < https://www.youtube.com/watch?v=6rwouQBFGJk > ; voir aussi le contact entre ce groupe et les médias britanniques < https://www.youtube.com/watch?v=URKsLLcpAOM > ; < https://www.youtube.com/watch?v=nav8dTKo6Ck > qui refusaient en revanche de se rendre jusqu’à récemment dans les zones gouvernementales, une obligation selon règles de la déontologie journalistique.

9 Car il faut à cet égard rappeler que l’islamisme monarchiste s’est développé à l’abri du colon anglais et que, dès la conquête de La Mecque par les Saoud, ceux-ci ont pratiqué une politique d’assassinats et de meurtres de masse, d’abord contre les habitants du Hedjaz puis ensuite dans les parties du territoire yéménite (Asir) annexées au domaine saoudite avant d’exporter ces méthodes dans le cadre de l’intervention gardée secrète de la CIA contre l’Afghanistan dès le début de l’année 1979, soit avant la très médiatisée contre-intervention soviétique.

10 < https://www.middleeastmonitor.com/20150318-israeli-army-admits-aiding-al-qaeda-in-syria/ > ; < https://www.haaretz.com/.premium-un-reveals-israeli-links-with-syrian-rebels-1.5341840 > ; < https://www.jpost.com/Arab-Israeli-Conflict/Syrian-FM-to-UNGA-We-are-ready-for-the-return-of-refugees-568312 >

11 Voir. Ahmed Bensaada, Arabesques - Enquête sur le rôle des États-Unis dans les révoltes arabes, Bruxelles, Investig’Action, 2015. < https://www.investigaction.net/fr/srda-popovic-et-autres-revolutionnaires-americains/ >

12 Voir dr. Issam El Ariyan, 10-04-2005, „La Sharia et la vie”,< http://www.aljazeera.net/NR/exeres/7455D9A7-AF8F-4FFD-BEEA-864E69F5921F.htm >

14 < https://www.youtube.com/watch?v=nqFgeYvuyp4 >;< https://www.youtube.com/watch?v=OWuZMxRlem8 >;< https://www.youtube.com/watch?v=1BbTWgLDYtM >; < https://www.youtube.com/watch?v=p6K0mHkgMsU > ; < https://www.youtube.com/watch?v=1BbTWgLDYtM >

15Nasser Kandil,Al Binaa, traduit par Rania Tahar, 29 décembre 2018

16 < https://fr.sputniknews.com/international/201812281039474166-damas-retour-ligue-arabe/ >

17 Pour saisir ce que devrait être la tolérance dans l’islam, voir < https://oumma.com/la-promesse-du-prophete-muhammad-saws-aux-chretiens/ >

18 < http://www.afrique-asie.fr/syrie-le-rapport-de-la-mission-dobservation-arabe-enfin-devoile/ >

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18 décembre 2018 2 18 /12 /décembre /2018 11:40

Nous publions ce petit essai en anglais nous provenant d’un jeune Roumain car il nous semble résumefort bien une question que pose effectivement le mouvement des gilets jaunes. savoir pourquoi ces derniers proclament haut et fort leur refus de se situer dans la mouvance d’un parti ou d’un syndicat ...alors même que leurs revendications recoupent dans leur quasi-totalité ce que les partis de gauche et les syndicats, et en particulier La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon dans son très récent programme électoral, ont prôné, alors qu’une enquête menée par une équipe de plusieurs dizaines de chercheursdémontré que leurs revendications provenaient en fait largement de l’arsenal traditionnel, voire de l’électorat, des formations de la gauche radicale. En fait, derrière „l’apolitisme” proclamé par ce mouvement de masse, il y a bien fondamentalement du „politique”, c’est-à-dire des revendications visant à modifier radicalement le fonctionnement du „gouvernement de la cité”, mais plusau sens „politicien spécialiste” du terme ni même dans le sens „révolutionnaire professionnel”. Car l’expérience de la dégénérescence des nouveaux „notables de gauche”, des nouveaux „aristocrates ouvriers”, des nouveaux „crétins parlementaires”reprenant en fait beaucoup des comportements de ceux d’avant 1914 dans les pays occidentaux s’est élargie avec l’émergence d’une nomenklatura néo-bourgeoise dans les pays ex-socialistes et post-coloniaux ainsi que dans beaucoup de partis plus ou moins ex-communistes „assagis” dans le reste du monde. La foi dans la capacité d’une „avant-garde” à canaliser le bouleversement social radical souhaité s’est donc éteinte mais l’énergie populaire, elle, se révèle par contre intacte, justement grâce au mouvement des Gilets jaunes qui a démontré que la culture révolutionnaire française existait toujours. Mais dans une spontanéité la plus totale faute d’organisations dans lesquelles ces „rebelles” pourraient placer leur confiance. On peut d’ailleurs penser qu’il en va de même ailleurs, au moins dans tous les pays qui ont connu des révolutions sociales, des ruptures radicales et mentales,donc, au cours de leur histoire.

Chose sur laquelle les „ingénieurs” conséquents, courageux, résolus et intrépides de la transformation sociale radicale doivent désormais absolument réfléchir en pensant comment rompre avec la „bonne éducation” que les adversaires de Gramsci ont su répandre pour imposer leur hégémonie culturelle contre ses propres héritiers proclamés qui n’ont généralement pas su être à la hauteur du Maître.

La Rédaction

 

"Gilets Jaunes" and 100 years of Class War

-

décembre 2018

Florin E. Platon


 

On 7th December we celebrated Noam Chomsky’s 90th anniversary. I think he couldn’t have expected for a more beautiful gift than the protests of the "Gilets Jaunes".

Born in Philadelphia on December 7, 1928, Chomsky is one of the most rebel thinkers fighting against the injustices and mistification of our reality. In a book review, almost 40 years ago, New York Times described him as “arguably the most important intellectual alive today.” One of his most notorious theory is the „The Manufacturing of Consent2. If the transition to mass product manufacturing processes had been the start of the Industrial Revolution, we may say that our present ‚Revolution’ is brought up by the mass manufacturing of consent.

Chomsky describes the process with a censored preface written by George Orwell for the „Animal Farm” -

The introduction is kind of interesting—he basically says what you all know: that the book is a critical, satiric analysis of the totalitarian enemy. But then he addresses himself to the people of free England; he says: You shouldn’t feel too self-righteous. He said in England, a free country—I’m virtually quoting—unpopular ideas can be suppressed without the use of force. And he goes on to give some examples, and, really, just a couple of common-sense explanations, which are to the point. One reason, he says, is: The press is owned by wealthy men who have every reason not to want certain ideas to be expressed. And the other, he says, essentially, is: It’s a ‘good’ education.

Chomsky explained: “If you have a ‘good’ education, you’ve gone to the best schools, you have internalized the understanding that there’s certain things it just wouldn’t do to say—and I think we can add to that, it wouldn’t do to think. And that’s a powerful mechanism. So, there are things you just don’t think, and you don’t say.”3

We may ask what is a „good education” by the meaning above, now? And it would certainly won’t be what „Gilets Jaunes” are doing it right now these days. Yet what is more troubling is that none of our political forces been up to the task of such „bad education” yet. Even more, what „Gilets Jaunes” are demonstrating is that none of the political forces are representing them, but in fact, more or less, all these political forces are very much part of the problem – They are the „good education”.

Gilets Jaunes” couldn’t have happen at a better moment, as this year we also celebrate 100 years since the end of First World War, in fact 100 years since the start of the „Working Class Revolution” in whole Europe4. Ignated first in Russia, the 1917 February Revolution5resembles a lot with present day „Gillets Jaunes”. It was in fact the experiment of war brought upon the people of Europe by its elite, in contempt and disregard for the lives and welfare of the common people, brought to destitution and famine. 

What the „good education” teaches us as the end of the World War, by means of bravery and patriotism of soldiers, was in fact the abrupt end of it, forced by popular revolutions all over Europe, and the start of 100 years of struggles and fights of the common citizens for their rights and liberties against the rule and exploitation enforced upon them by the elites.

And the „Gilets Jaunes” are doing it right now!

February 3rd, 1918 - Soviet government repudiated and written off all debts - both external and internal - collected by tsarist government, Provisional government, institutions, companies or persons. Since February 3, 1918 - no one owed anything to anybody. Only few month after, 14 countries are sending troops to attack Russia. A failed invasion to be reenacted 20 years later. World War IIwill follow and after it, the Cold War.

Noam Chomsky strikes again against the official view, explaining why the West been opposing Russia ever since 1917 -

The great concern (of the West) was that the Soviet Union was presenting itself as a model of modernization within a single generation. And that was raising a lot of troubles not only in the Third World, but also in the rich countries. They didn’t care about Russian aggression, Stalin’s terror and anything, wasn’t bothering anybody, in fact Truman admired Stalin (...) The problem was, what they were affraid of, was the economic growth, which was, especially in Third World, considered quite impressive. Same is true with Cuba (...) The problem with Castro, he (Arthur Schlesinger) said, is the spread of Castro’s ideea of taking matters into your own hands which has a great appeal to people in Latin America, most of whom live in terrific poverty and oppression and are trying to find a more decent life, and with the model of Cuba are likely to do all sorts of things (...), he said, in the background the Soviet Union is presenting itself as a model of modernization in a single generation, so we have to overthrow the government6.

100 years of the Establishment fight to implement its unchallenged dominance gave birth to the present Globalist Neoliberalism. And these are not isolated individuals or corporations, but all the clergy of Neoliberalism that beholds and control power – from big monopolies and world wide corporations to state governments, institutions, media and education. It is what Noam Chomsky fought his entire life to bring into light. 

You can’t have Capitalist Democracy! The Freedom (of the libertarianism) is not the freedom of working persons to control their work, their life and so on, it’s their Freedom to submit themselves to control by a higher authority... that’s called Freedom, but not Democracy!7(Noam Chomsky)

Yet most intriguing is that despite his whole life struggle, Noam Chomsky and many others as well, seems somehow to have failed to bring up the consciousness and awareness of the people on the matters to which they are so painfuly subjected and oppressed, enough to make them act and raise against it. And ironically, Chomsky foresaw this as well – as very part of the „Manufacturing of Consent” is the Establishment’s simulacre of its own critique. 

While we are all used with Propaganda, the Neoliberals went a step further, understanding that in the age of mass-communication, the actual spectrum of an individual attention is limited and very much selective according to the information that is served and ranked for him. While in a classic totalitarian regime you achieve control through coercition, in the totalitarian Neoliberalism, the control is achieved by cultivating the mass-media ready-made selective reality. Once your attention is caught and kept busy in this confined space of simulated critique, your attention will be nullified to anything else and especially to what could be indeed the true critique of the system. 

The smart way to keep people passive and obedient is to strictly limit the spectrum of acceptable opinion, but allow very lively debate within that spectrum

Noam Chomsky, The Common Good

It is why the Gillets Jaunes found no representation and no support in the present political forces. None of these parties were calling for what the Gillets Jaunes are asking for. And even after days of protests, these parties were unable to understand that their purpose is to enact the will of the people, and not to accomodate people’s fight in their own political frame, be it left, right, green or else.

The gilets jaunes have blown up the old political categories,” one French media activist told ROAR on Saturday night, after a long day of riots in the capital. “They reject all political leaders, all political parties and any form of political mediation. No one really knows how to confront or deal with this movement — not the media, not the government, nor anyone else. What we are witnessing is unprecedented in French history.8

Involuntarily or not, what these parties are achieving is exactly the acceptable critique of the system. It is only logical to be like that, since nothing really changed through all these political strife, and the very reason for the Gillets Jaunes to have been forced to fight themselves for the changes nobody deliver. 

Ironically, 90 years ago, in 1928, the year Noam Chomsky was born, at the Congress of the Communist Party, Stalin was declaring that the main threat to socialism came not from the right but from non-Marxist socialists and social democrats, whom he called "social fascists". It is nothing short of what Engels was also calling as - „The Bourgeois Socialists... (aimed) to maintain this society while getting rid of the evils which are an inherent part of it. They propose systems of reform which under the pretense of re-organizing society, are in fact intended to preserve it."

This is the „good education” that Orwell was speaking of. These progresives, radicals, or whatever they call themselves, not only that are programed to think in this „strictly limited spectrum of acceptable opinion”, but they have also developed a totalitarianism of thought, to attack, discredit and censor any opinion that contradicts their core belief. It is what Frantz Fanon was describing talking about cognitive dissonance – 

And because it is so important to protect the core belief, they will rationalize, ignore and even deny anything that doesn’t fit in with the core belief.” (Frantz Fanon) 

When all the philosophers and thinkers, activists and politicians are failing, the Humanity’s Social Body proves to have a wisdom, a perception of reality that pushes us in the right direction. Or more simple said – the decent mind of the common citizen and his instopable moral imperative of action. If only we would follow these, we would have no need of politicians and politics anymore.

That’s the lesson that the Gilets Jaunes are delivering us today! 

Florin E. Platon

DiEM25Romania

Notes :

1„ ‘Gilets jaunes’ : Une enquête pionnière sur la ‘révolte des revenus modestes’”, Le Monde, 12/12/2018. On notera ici que l’ex- „quotidien de référence” de la gauche intellectuelle réformiste devenu de fait au cours des dernières trente années de régressions sociales, et grâce à un changement opportun de propriétaire, l’organe de fait de la domestication libérale des „élites” bien pensantes et donc de „bonne éducation” issues de la gauche, joue ici très bien son rôle d’analyste pénétrant d’une réalité sociale qui l’a choqué et contre laquelle la bourgeoisie doit imaginer désormais des réactions adaptées pour réussir à imposer une nouvelle vague de politiques ...réactionnaires, qui pourront être „soft” façon Le Monde, ou plus dures style Napoléon III, Thiers, Pétain ou ...Sissi.

2Pour la réédition française corrigée par rapport à la première traduction défectueuse de ce livre écrit en fait par Edward Herman en auteur principal et Noam Chomsky comme spécialiste du langage, Edward Herman, Noam Chomsky, Fabrique un Consentement – La gestion politique des médias de masse, Bruxelles, Investig’Action, 2018

3https://www.thenation.com/article/noam-chomsky-90th-birthday/

4https://www.commonspace.scot/articles/13535/analysis-glasgow-berlin-how-strikes-mutinies-and-revolutions-ended-ww1

5https://en.wikipedia.org/wiki/February_Revolution

6https://www.youtube.com/watch?v=dGP1a8-m5sU

7https://www.youtube.com/watch?v=8mxp_wgFWQo

8https://roarmag.org/essays/gilets-jaunes-blown-old-political-categories/?fbclid=IwAR1NJ9GVw34SNdHtonbhQbWEPwUTKmuNwQK09XX9uJ_2d2T8Bz9y5JfYiMU

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20 novembre 2018 2 20 /11 /novembre /2018 17:44

Le vieux capitalisme est mort en donnant naissance à un capitalisme tardif produisant baisse tendancielle mondialisée des taux de profits, donc guerres impérialistes sans fin, chômage structurel, délocalisations, précarisations, polarisations avec leurs nécessaires variables d’ajustement pesant sur les salaires et les « stocks » de populations à exploiter et à dresser les unes contre les autres.

C’est dans ce contexte qu’a été fabriqué le terrorisme qui permet de légitimer les politiques répressives, les coûteuses aventures militaires permettant de réduire les droits sociaux et de généraliser les propagandes politiques visant à l'abrutissement de masse et au tittytainment.

La Rédaction

 

Figures archétypales

Le néo-capitalisme, ses débuts

-

Novembre 2018

 

Badiaa Benjelloun 

 

Le capitalisme étatique, cette période des trente glorieuses, est révolu en France depuis les années Giscard. Débute l’ère dévolue à la construction de l’Union européenne, inaugurant le moment où sont acquis des droits en matière sociétale. Citons pêle-mêle le droit à l’avortement, l’abaissement de l’âge de majorité électorale et pénale à 18 ans, le divorce par consentement mutuel, le démantèlement de l’ORTF pour brise le monopole d’Etat sur l’information. L’entrée dans le néo-capitalisme se fait par la porte d’un nouveau rapport à la consommation, ludique et aliénant.

 

Les ‘avancées’ sociétales sont la trace phénoménologique joyeuse d’une évolution franche et irréversible même si elle fut conduite par étapes vers ce qui fut reconnu plus tard comme néo-capitalisme. Le dirigisme de l’économie par l’Etat fut abandonné au profit des forces du marché et de la concurrence. Masse monétaire, salaires et prix ne sont plus contrôlés par des décisions d’ajustement gouvernementales. A la fin du mandat de Giscard, la France va fêter son premier million de chômeurs. Sous sa férule, la mesure déjà très inventive du contrat à durée déterminée et le travail à temps partiel sont installés qui ne compenseront jamais les pertes d’emploi dans l’industrie et les bassins sidérurgiques.

 

L’augmentation du prix du baril a précédé son arrivée à la Présidence de la République. Elle a été souhaitée par Kissinger pour permettre aux Usa qui étaient parvenus à leur pic pétrolier, l’exploitation de champs sans laquelle elle n’était pas rentable. La dépréciation du dollar lors de l’adoption du change flottant en mars 1973 va faire réagir les pays de l’OPEP à l’occasion du soutien inconditionnel de certains pays à Israël en octobre de cette année par un embargo transitoire sélectif et un ajustement des prix en dollar du baril de brut.

 

L’opinion publique, bonne fille facile à manipuler, a entériné que la crise économique, inflation à deux chiffres et chômage en hausse depuis quelque temps déjà et qui n’a cessé de s’accroître depuis, était à attribuer aux Arabes. Tout est bon pour masquer sa nature, crise de surproduction cyclique du capitalisme et flatter le sentiment de xénophobie supposé latent dirigé contre les Arabes immigrés.

 

Un secrétariat d'État aux Travailleurs immigrés est créé. Le gouvernement suspend, dès juillet 1974, l'immigration des travailleurs et des familles désireuses de rejoindre un de leurs membres en France, à l'exception des ressortissants de la Communauté européenne. Giscard aurait voulu non seulement limiter l’immigration économique – en effet la période de plein emploi industriel était achevée – mais favoriser par une politique d’incitations monétaires le retour des immigrés présents et de répression à l’entrée des candidats à l’immigration. Sous la pression de son ministre des Affaires étrangères, son projet très ferme de dénoncer l’une des clauses des accords d’Evian qui accordait aux résidents algériens en France en 1962 les mêmes droits que les Français en dehors des droits politiques a été remisé. Il comptait faire reconduire 100 000 Algériens par an (1) dans leur pays sur une durée de cinq années.

 

Désormais, sous ses dehors de jeune moderniste lisse, friand quand même de gros cailloux (2) africains de plusieurs carats qui vont quand même lui coûter sa réélection, Giscard avec son passé revendiqué d’Algérie française va tenter le nouage de trois figures, l’Arabe, le Profiteur (prix du pétrole) et l’Indésirable envahisseur (travail volé aux autochtones).

 

Le néo-capitalisme tout en luttant pour sa survie menacée de crise en crise va poursuivre son oeuvre idéologique de dissimulation de la réalité des rapports sociaux et de domination. Giscard a été un activiste de la première heure en faveur d’une union monétaire européenne, il a été l’artisan de deux dévaluations du franc et de la subordination fascinée à l’économie allemande.

 

Les différentes figures de l’Arabe. Le Résistant, le Fidayi

L’imaginaire collectif à cette époque avait intériorisé une autre figure de l’Arabe, celle du Palestinien résistant, le Fedayianti-impérialiste. Certains membres des groupes de la Fraction Armée Rouge allemande et de l’Armée Rouge japonaise se sont entraînés au maniement des armes dans des camps militaires palestiniens. La jeunesse française révolutionnaire s’est plus vite assagie et est rentrée dans les rangs plus rapidement que l’allemande ou l’italienne après mai 1968. En raison d’un capitalisme plus récemment venu à l’impérialisme et ayant vécu un passage par des régimes durement autoritaires fascistes ou fascisants, ces sociétés, japonaise y compris, ont généré des blocages très précoces. Chez une minorité d’intellectuels ou de marginalisés, s’est développée la conscience aiguë que le changement ne viendrait pas spontanément des classes ouvrières des pays du centre. Ils ont pratiqué ce que les anarchistes russe avaient appliqué à la fin du 19èmesiècle et au début du 20ème, la propagande par le fait. En attendant un soulèvement de grande ampleur en périphérie qui ne venait pas.

 

Elle ne pouvait venir des pays arabes qui venaient de connaître une nouvelle catastrophe, la défaite de leurs armées en juin 1967 par une armée israélienne suréquipée et soutenue par ses parrains occidentaux. La guerre éclair des six jours avait été préparée minutieusement par l’entité sioniste. L’attaque avait été précédée en Europe et particulièrement en France par une campagne médiatique sans précédent en faveur d’un petit pays de pionniers ayant survécu à 2000 ans d’oppression et au génocide nazi menacé dans son existence par les pays arabes le cernant. Un texte signé par Pierre Vidal-Naquet et Robert Misrahi un ancien de l’Irgoun, Sartre et un grand nombre d’intellectuels de ‘gauche’ est publié le 30 mai 1967 par le journal le Monde. La tribune refuse d’identifier Israël avec le camp impérialiste et ‘entend défendre l’existence menacée du jeune Etat’. C’était faux, les chefs d’Etats protagonistes savaient que le niveau de la puissance acquise par Israël le rendait invulnérable mais ce fut l’initiation du mythe que les sionistes feront perdurer, leurs agressions sont présentées comme un droit à se défendre. L’intrication de la résurgence à ce moment de la question de Vichy avec la mémoire refoulée de l’histoire coloniale française va imprégner l’ambiance philo-sioniste qui atteint, sauf exception, toute l’intelligentsia française.

 

La décennie 1970-80 verra la mort du panarabisme, le reflux au niveau mondial des mouvements de gauche et leur répression dans les pays du tiers-monde, l’arrivée au pouvoir de Thatcher et Reagan avec l’installation comme vérité officielle la version des économistes libéraux de l’école autrichienne. Les membres fondateurs de la théorie et de la pratique de la guérilla urbaine de la bande à Baader sont retrouvés suicidés dans leur prison de Stuttgard-Stammheim en octobre 1977, après l’échec du détournement de l’avion de la Lufthansa et juste quelques heures avant l’exécution de l’otage de leur mouvement, Schleyer, le patron du patronat allemand. La prise d’otages des athlètes israéliens (3) au village olympique de Munich en septembre 1972, macabrement achevée par l’inexpérience de la police ouest-allemande et l’intransigeance de Golda Meir qui refusait d’accéder à la demande de libération de centaines de prisonniers palestiniens, avait marqué les esprits. Spectaculaire, elle avait eu un énorme retentissement médiatique. Elle signalait la parenté entre les gauches révolutionnaires européennes et les Fedayin palestiniens. Preuve des liens généalogiques entre l’extrême gauche européenne et les Fedayin, les preneurs d’otage de Septembre Noir revendiquaient la libération de deux membres de la bande à Baader emprisonnés en Allemagne.

 

Naissance d’un nouvel archétype

Progressivement, avec en toile de fonds les enjeux de la ‘Guerre Froide’ entre les deux blocs, la figure du Fedayi était en train d’être dévaluée et repoussée du champ positif de l’émancipation des opprimés. Sadate a rompu le front antisioniste arabe en conférant au projet d’annexion d’une terre arabe et l’effacement du peuple palestinien par des conquérants européens la légitimité du fait accompli.

 

La révolution islamique en Iran en 1979 et l’arrivée des socialistes au pouvoir en France allait faciliter l’émergence et la diffusion de l’argument de l’Arabe islamiste, avant la grande mutation ultérieure vers Terroriste tout court. A l’occasion de grèves dans l’automobile (4) en région parisienne en 1982 et 1983, qui protestaient contre les dizaines milliers de licenciements programmés, Mauroy alors Premier Ministre et Deferre à l’Intérieur accusent les travailleurs à majorité d’origine maghrébine (78% chez Citroën à Aulnay, 55% chez Talbot à Poissy) de mener des grèves saintes et islamistes. Les motivations pourtant étaient purement syndicales, hausse des salaires, meilleures conditions de travail, dignité et en cas de perte d’emploi, indemnisation à hauteur des années passées dans l’usine. Mais la demande de la CGT, à laquelle les immigrés adhèrent massivement de l’ouverture d’une salle de prière à l’usine Aulnay comme il en existe à Billancourt depuis 1976 et à Poissy depuis 1979, devient d’un coup une exigence islamiste pilotée par l’Iran.

 

Les Renseignements généraux et le patronat vont faire valider cette thèse de l’islamisme ouvrier, moyen pratique de liquider la résistance de la fraction la plus combative parce que la plus visée d’une classe ouvrière précaire d’origine étrangère. Les années passant, la désindustrialisation de la France entreprise en faveur du pôle de production européen dédié à l’Allemagne, l’ouvrier immigré et sa famille sont devenus « de trop » et les catégoriser d’islamiques, non intégrables, résolument étrangers à la République qui les répudie car n’a plus besoin d’eux.

 

La très courte parenthèse socialiste des années Mitterrand fermée, la casse des syndicats est entreprise en même temps que le virage néo-libéral initié par Giscard est résolument emprunté. Cette conjonction des efforts des Renseignements et de la haute bourgeoisie liquidatrice de la puissance économique française pour promouvoir la figure de l’islamiste n’est pas hasardeuse.

 

La France, partie prenante du dispositif de l‘ONU du maintien de la paix dans la guerre d’Israël contre le Liban en 1982, est intervenue dans l’été 1983 dans le Chouf (5). Les forces chrétiennes libanaises veulent investir ce fief traditionnel des Druzes, elles se font appuyer par la force multinationale (Usa et France) qui bombardent les positions druzes depuis les porte-avions au large de Beyrouth. La riposte de la résistance libanaise ne se fait pas attendre. Ce sont les attentats du 23 octobre, 57 morts chez les paras français lors de l’attentat contre le Drakkar (6) et 241 morts chez les marines américains. Mitterrand avait conduit la France dans un atlantisme qui n’ira qu’en s’amplifiant à mesure qu’elle perdait de son indépendance au profit de la force étasunienne de plus en plus hégémonique. La France soutenait l’Irak dans sa guerre contre l’Iran aux côtés des Usa. Privé de tout soutien logistique des Usa qui ont préféré se retirer rapidement du Liban, la France conduit des représailles contre des bases du Hezbollah.

 

Le Vichyssois Mitterrand, francisque numéro 2202guillotineur (7) des Algériens dans l’espoir d’être promu Président du Conseil à la place de Guy Mollet, soutient comme en 1956 Israël. Comment démêler les poids relatifs de la lutte patronale contre les syndicats ouvriers et l’implication de la France dans son soutien à Israël et aux Usa dans leurs politiques au Proche-Orient dans la fabrication de la figure de l’Islamiste en lieu et place de l’Arabe pour habiter la sensibilité d’Européens autochtones ? Au moment de la période ascendante de la social-démocratie libérale libertaire, consommateurs de loisirs payés à crédit, le ‘citoyen’ est captivé par les injonctions du show biznessde se désintéresser de la politique pour ne plus s’occuper que d’humanitaire. La pauvreté structurelle est rendue acceptable car tempérée par la générosité des donateurs des ‘Resto du Cœur’ et la lutte politique remplacée par la dérision télévisuelle (8)  élevée au rang de seul parti possible.

 

Le glissement de l’imaginaire qui intériorise cette nouvelle équation sémantique, Arabe équivalent d’islamiste, va imprégner la sensibilité occidentale pour la prochaine décennie.

 

Le Parti communiste français, trop vieillot avec la lutte des classes et pas assez au goût des bobos hédonistes, est devenu progressivement un club pour députés qui gagnent leur siège par voie héréditaire. Il a vu sa disparition machiavéliquement organisée par Mitterrand.

 

Méthodiquement et en parallèle, les anciens cols-Mao transformés en Rotary club et Dîner du Siècle, ont aidé à la mise en avant de l’entreprise familiale de Le Pen dans les médias et sa montée dans les élections municipales et régionales. La perte de prise en charge idéologique de classes prolétariennes vouées au chômage a permis par endroits leur récupération par une droite qui n’a pour ralliement qu’une xénophobie sans réelle portée politique mais efficace pour diviser le peuple français. Toute erronée qu’elle soit, elle a gagné du terrain en tant que processus réel.

 

Lamarche pour l’égalité et contre le racisme (9) partie de Marseille le 15 septembre 1983 et arrivée à Paris le 3 décembre était une réponse à la marginalisation des ouvriers étrangers et de leurs descendants, régulièrement victimes de ratonnades avec meurtres de la part de colleurs d’affiche du FN mais également de la police. 100 000 personnes les accueillent dans une grande manifestation. Mitterrand accorde la carte de séjour de dix ans et met en place un SOS Racisme afin de diluer les revendications de ce groupe social en voie de construction politique autour de son désir d’être intégré de plein droit dans la République française.

 

Nés pour leur majorité sur le sol français ou y ayant grandi, ils sont prisonniers dans cet entre-deux qu’ils n’ont pas choisi. Leur pays d’origine les renie mais entend bien tirer profit des devises qu’ils rapatrient. Des agences de banques marocaines prolifèrent pour ratisser leur épargne. Cependant, les consulats n’interviennent jamais pour les défendre en cas de bavures policières flagrantes. Au fil du temps, leur spécificité s’atténue et leur devenir n’est pas uniforme. Certains échappent à leurs banlieues grâce à l’acquisition de diplômes qu’ils parviennent à faire valoir et se fondent plus ou moins dans le paysage consumériste ambiant, la touche exotique du jeune du mois de Ramadan en plus. D’autres, une minorité, organisent la survie dans la banlieue autour de trafics illicites, d’abord encouragés puis tolérés par les forces de l’ordre. D’autres enfin rentrent dans la revendication identitaire d’un islam réinventé ou réinterprété qui n’est pas celui de leurs parents, quiétiste et limité à une pratique sans grande culture religieuse.

 

Le rejet par la République de Mitterrand de l’islamisme (iranien avec un véritable projet d’émancipation de l’impérialisme) s’accommode dans un paradoxe apparent avec l’implantation de véritables cellules issues de la nébuleuse des Frères Musulmans orientée désormais vers l’anticommunisme et la propagation d’un salafisme de type wahhabite. Des imams de toutes nationalités formés à foison dans les universités islamiques d’Arabie aux mains des Séoud essaiment partout dans le monde, Europe incluse, une version aberrante et littéraliste qui ne doit sa prospérité qu’à la présence d’hydrocarbures fossiles dans sous sous-sol.

 

Les mosquées sont de plus divisées selon l’origine des fidèles. Les aides des capitales maghrébines et turque pour financer les lieux de culte sont consenties car elles permettent de surveiller les prêches et activités culturelles, voire de les orienter. Pour paraphraser un certain slogan, ce qui a prévalu à l’époque au Maghreb en particulier, ‘plutôt islamiste que marxiste’.

 

C’est bien dans cette lente agonie des oppositions révolutionnaires de gauche, en Europe comme dans les pays arabes, accélérée par une répression sanglante et l’irrésistible montée de l’influence des pétrodollars séoudiens sur la scène arabe et mondiale, qu’ont commencé à fleurir et se multiplier de façon visible dans les centres urbains les foulards sur les têtes des femmes et surtout des très jeunes filles. Dans les campagnes peu pénétrées par les mœurs occidentales, les femmes comme les hommes n’ont jamais quitté leurs vêtements traditionnels.

 

L’hystérie soulevée à l’occasion des collégiennes de Creil (10) aux cheveux recouverts en 1989 est une création d’abord purement médiatique au service d’une politique bien sûr mitterrandienne. L’émission produite conjointement par France 2 etLe Nouvel Obs en 1987 consacrée à l’islam, menace identitaire d’une France éternelle, s’appuyait sur des couvertures du Nouvel Obset du Figaro de 1986 où se posait la question angoissante : « Serons-nous encore français dans trente ans ? ». On reprochait à une catégorie défavorisée, reléguée dans des villes et périphéries de villes où elle se retrouvent concentrée de recréer une identité en relation avec ses origines alors qu’elle est de toutes les façons marginalisée géographiquement et économiquement par la République. Il ne pouvait échapper aux services secrets dela DST ni l’installation de véritables commerces de drogues ni la présence d’imams salafistes. Il y a eu au moins complaisance de la part des autorités par ignorance délibérée sinon par encouragement des deux phénomènes. Publiquement, le Parti socialisteest divisé sur la question du foulard, devenu dans les médias"voile islamique", mais une passion laïcarde voit le jour. Elle va interroger jusqu’à aujourd’hui la compatibilité de l’islam avec la laïcité, avec le droit des femmes, avec la démocratie et y compris avec l’humour.

 

L’archétype en cours

Tout au long des années 1990, le Terroriste va émerger comme archétype de l’Arabe islamiste dans la bataille communicationnelle, pour aboutir le 11 septembre 2001 à sa consécration planétaire.

 

Liban Palestine

La sortie de la direction de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) de Beyrouth en 1982 va instituer le Hezbollah comme gardien de l’intégrité du Sud-Liban contre la vocation expansionniste de l’entité sioniste. La panoplie du dénigrement systématique de l’Iran et du Hezbollah va se mettre en route. Dans le même temps, l’appareil idéologique sioniste a favorisé l’expansion dans les territoires occupés du mouvement Hamas, association caritative née d’une branche des Frères Musulmans pour faire pièce à cette OLP laïque, plurielle et revendiquant une Terre et un pays pour tous ses citoyens indépendamment de leur confession. La solidarité, prescription religieuse plus impérative qu’aucune autre dans le Coran, vient en aide aux familles démunies et accroit alors sans peine l’influence de cette organisation d’abord religieuse et ensuite nationaliste.

 

Les accords d’Oslo en vue de créer des conditions confortables pour l’entité sioniste pour étendre sans cesse les colonies à l’abri de négociations faites pour ne jamais aboutir contribuent à discréditer l’OLP. Sa bureaucratie de plus en plus corrompue devient un outil de répression de la résistance palestinienne. L’assassinat de plusieurs dizaines de Palestiniens (11) dans la mosquée de Saydina Ibrahim à Hébron en février 1994 par un cardiologue de Brooklyn est le point de départ d’attentats suicides dans les territoires occupés dès 1948. Acculés, sans autre moyen de se défendre, les militants du Hamas et bientôt du Jihad islamique, et même de l’OLP, en se faisant exploser portent atteinte au colonialisme sioniste.

 

Les médias dominants sont tenus de présenter les attentats par suicide comme des actes irrationnels, sans cause, inspirés uniquement par un fanatisme religieux assorti d'une haine génétique. Jamais les faits ne sont situés dans leur contexte d’oppression coloniale qui va de l’emprisonnement sans motif, à la spoliation des terres, à l’expropriation des maisons ou leur destruction, aux assassinats ciblés ou aux bombardements aveugles de zones habitées. Les suicidaires ont un parcours d’une grande banalité chez les Palestiniens. Wafa Idris, 28 ans, qui le 27 janvier 2002 se fait exploser rue de Jaffa à Jérusalem. D’une famille d’activistes politiques, trois frères au Fatah et l’un d’eux emprisonné depuis plus dix ans, elle et les siens ont été expulsés de Ramallah. L’armée israélienne a puni collectivement cette famille en l’obligeant à quitter sa demeure et déménager dans une banlieue misérable. Wafa avait travaillé toute l’année 2001 dans un hôpital du Croissant Rouge palestinien à Ramallah et a pu voir nombre de corps déchiquetés par les agressions de l’armée sioniste. Elle-même a été blessée à deux reprises. Son attentat a été revendiqué par la Brigade des Martyrs d’Al Aqsa, la branche militaire du Fatah, faction non confessionnelle de l’OLP

 

Algérie

Au cours de cette même décennie, la « guerre civile » algérienne faisait rage. Près de trente ans après l’indépendance, le pouvoir politique et une bonne part de la rente pétrolière sont restés entre les mains d’une petite caste d’anciens du FLN, surtout des ralliés de la dernière heure. La mort de Boumediene avait signé la fin de la trajectoire socialiste algérienne avec un effort de scolarisation quasi-généralisée, un début d’industrialisation et une urbanisation rapide, et anarchique. La redistribution relative des revenus des hydrocarbures fossiles avait permis un quintuplement du revenu par habitant en moins de vingt ans.

 

L’arabisation de l’enseignement a marginalisé quelque peu les enfants d’un exode rural massif qui n’ont pas reçu la culture dominante de l'élite francophone, ils ont pu être enseignés et éduqués par des instituteurs et de professeurs syriens ou égyptiens, certains affiliés aux Frères musulmans, d’autres ont reçu des formations en Arabie Séoudite, en surplus dans leurs pays d’origine. La guerre que les Usa ont imposé à l’Union soviétique en Afghanistan a permis de drainer un grand nombre de jeunes gens confiés au désoeuvrement par des économies de la périphérie incapables de leur assurer emploi et intégration sociale. Une fois revenus chez eux, les ‘Afghans’, formés militairement selon les vœux de la CIA dans les rangs d’Al Qaïda, recrutés puis imprégnés de l’idéologie d’un Etat islamique, se lanceront aux côtés de formations politiques à la conquête du pouvoir. Par les urnes d’abord. Les dirigeants d’Alger, raidis dans leur privilèges, ont invalidé cette possibilité de changement et précipité l’avènement d’une décennie de plomb. Les attentats à la fois des tenants d’un islam politique et d’un appareil d’Etat sclérosé ont terrorisé le pays. Avec au moins deux effets.

 

Toute une série d’intellectuels algériens sont venus expliquer dans les medias occidentaux "l’horreur islamique" d’essence anti-démocratique, antiféministe et terroriste. Il fallait faire admettre l’arbitraire d’un geste : invalider les résultats d’un suffrage conduit selon des normes occidentales qui risquait peu d’ébranler le monolithisme d’un système kleptocratique qui transmet les privilèges par vois héréditaire. Le gouvernement algérien a bien introduit dans la scène médiatique occidentale et singulièrement française le thème du ‘terrorisme islamiste’ que ne pouvait juguler qu’une répression féroce.

 

L’arrivée massive de centaines puis de milliers d’Algériens fuyant une insécurité grandissante va modifier la composition de la population immigrée maghrébine. Les nouveaux arrivants sont plutôt des intellectuels, des professions libérales et des familles entières de la classe moyenne ayant les moyens financiers de s’installer dans l’ancienne puissance colonisatrice. Ils vont par exemple occuper des postes subalternes dans les hôpitaux très en deçà de leur niveau de formation. Cette première vague va initier l’exode des nouveaux Ouvriers spécialisés, ceux des diplômés venant de l’autre côté de la Méditerranée. Ils ne sont pas ghettoïsés dans les lieux bannis en dehors des périphériques, organisent un comportement culturel en lien avec une tradition vivante. Leurs revendications seront plus corporatistes et syndicales que politiques, demandant la régularisation de leur situation professionnelle.

 

Ces années-là signent le début d’une hémorragie des pays d’Afrique du Nord en particulier, le transfert d’anciens colonisés formés dans leurs pays d’origine vers les pays du centre. Ce type de migration qualifiée avait beaucoup enrichi les Usa quand l’Inde ne savait pas retenir ses ingénieurs informaticiens par de bons salaires. L’Europe a bénéficié de l’importation de travailleurs diplômés avec un certain retard mais grand profit.

 

Les restrictions de séjour pour les étrangers, dans les protocoles les plus droitiers élaborés par la France, comme sous Sarközy, ont toujours épargné une catégorie d’étudiants utiles à l’économie française et qui feront défaut à jamais à leur pays. Avec discrétion, certaines grosses sociétés de la Défense prévoient une petite salle de prière pour leurs cadres musulmans ainsi que des repas sans porc. Il n’y a pas lieu ici d’évoquer un islam envahissant ou conquérant, la coexistence avec lui est paisible, aménagée.

 

Iran et Afghanistan

La grande affaire de l’irruption de l’islamisme dans la sphère médiatique dominante avait correspondu à la Révolution islamique d’Iran en 1979, dernier renversement d’un régime par des insurrections populaires au 20èmesiècle. Cet évènement considérable ne sera pas immédiatement la matrice de l’archétype du "terrorisme islamique" car très rapidement après le renversement du Shah d’Iran, dynastie créée par les Britanniques pour créer une zone qui contiendrait le déferlement de la Révolution russe de 1917, la guerre Irak-Iran est amorcée. Elle va durer dix ans et consommer les ressources de ces deux moyennes puissances, autrement promises à un développement économique et humain qui n’aurait rien à envier aux ‘tigres asiatiques‘. La révolution iranienne va cependant déterminer le renforcement de l’influence wahhabite dans le monde sunnite avec exportation du modèle intégriste et fondamentaliste avec les moyens colossaux des pétrodollars, les universités islamiques séoudiennes qui font essaimer partout l’idée que islamiser ou ré-islamiser les sociétés actuellement corrompues est une condition nécessaire et suffisante pour régler les problèmes sociaux. Des jeunes gens de nombreuses nationalités se sont retrouvés à Peshawar pour aider les Moudjahidines afghans contre l’ennemi communiste soviétique, apprendre les techniques de guérillas dans les montagnes tout en s’imprégnant de la théorie politique rudimentaire takfiriste. En dehors de l’orthodoxie et l’orthopraxie wahhabites, il n’y aurait pas d’islam et il faut donc convertir les impies par la force. Ils avaient accompli un petit pèlerinage à la Mecque, y ont croisé des membres de la Ligue islamique mondiale qui leur avaient délivré un petit pécule.

 

Les surgeons d’Al Qaïda sont apparus précocement en Algérie. Ailleurs, pure fabrication de la CIA, agence de renseignement mais aussi bras d’exécution de basses œuvres, les anciens Afghansont attendu leur heure. Marc d’Anna (12), fils d’un Italien de Tunisie et d’un pied-noire espagnole d’Algérie, publie en 1997 son premier ouvrage, ‘L’islamisme et les Etats-Unis. Une alliance contre l’Europe, préfacé par le général Pierre-Marie Gallois, auteur lui-même de ‘

Les surgeons d’Al Qaïda sont apparus précocement en Algérie. Ailleurs, pure fabrication de la CIA, agence de renseignement mais aussi bras d’exécution de basses œuvres, les anciens Afghansont attendu leur heure. Marc d’Anna (12), fils d’un Italien de Tunisie et d’un pied-noire espagnole d’Algérie, publie en 1997 son premier ouvrage, ‘L’islamisme et les Etats-Unis. Une alliance contre l’Europe, préfacé par le général Pierre-Marie Gallois, auteur lui-même de ‘Le soleil d’Allah aveugle l’Occident’ chez le même éditeur en 1995 basé à Lausanne avec une antenne serbe. Il était proche des milieux d’experts militaires de tendance souverainiste. On peut supposer qu’Alexandre Del Valle, pseudonyme d’Anna, transcrit alors la thèse des militaires. Il y aurait une convergence d’intérêts entre l’islamisme et l’américanisme (néo-protestant) dont l’expansionnisme menace les nations européennes.

 

Cette théorie n’est pas un pur fantasme né du cerveau brumeux d’officiers du renseignement. Elle s’appuyait sur des faits recueillis qui étayaient la collusion des Séoud et des Usa qui a réalisé un véritable piège (ou complot) pour l’URSS en Afghanistan, l’observation du prosélytisme islamique en Europe en direction des enfants des immigrés ‘arabo-musulmans’ et l’application des Etats-Unis d’Amérique à corrompre les élites occidentales. C’était au temps où le renseignement français était encore relativement préservé de la contamination par l’OTAN et l’UE. Les ‘banlieues’ en effet, en proie au chômage et subissant la relégation, désertées par un service public de qualité, pouvaient par endroit se montrer sensibles aux prêches wahhabistes censés leur faire retrouver la religion de leurs origines alors qu’on leur inculquait une tradition réinventée. De sorte qu’à côté du Caïd et de son réseau de dealers, a pointé la figure du grand frère barbu portant le vendredi unQamisarrivant au-dessus des chevilles.

 

Un abondante littérature de sociologues et de journalistes de la presse généraliste et de l’audio-visuel depuis 1979 ne traitait de l’islam que sous l’angle de son danger potentiel du terrorisme international. Les esprits étaient prêts avant l’effondrement des trois tours à Manhattan et la destruction d’une aile du Pentagone un certain jour de septembre 2001 à réduire une pratique plurielle dans le temps et l’espace à une essence violente et maléfique.

 

2001, le nouvel objet

Il y avait eu les attentats (14) à Nairobi et à Dar As Salam contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998, suivis de l’attaque  (15) contre le destroyerUSS Coleen octobre 2000 constituaient des prémisses qui auraient dû faire resserrer la surveillance autour de la mouvance d’Al Qaida. Début décembre 2001, la presse allemande révélait que les services secrets occidentaux étaient au courant (16) des projets de Ben Laden dès 1995. Grâce au premier attentat contre le World Trade Center de février 1993 (17), le FBI savait que des groupes de musulmans provenant de divers pays peuvent constituer une menace terroriste avec des revendications précises sur la Palestine et l’aide étasunienne à Israël. L’internationalisation de la lutte anti-occidentale a été forgée par l’Occident lui-même à l’occasion de la guerre imaginée par Brzezinski en Afghanistan et pendant le destruction de la Yougoslavie, quand des djihadistes (18)furent convoqués pour sauver leurs frères bosniaques (19).

 

Est-ce l’émotion intense et l’effet de sidération des deux tours percutées en cours de collapsusproduits par les images diffusées en boucle sur toutes les chaînes de télévision mondiales ? Mais il ne s’est plus que rarement évoqué la filiation du terrorisme ‘islamiste’ et des agences de renseignements étasuniennes. Les lignes éditoriales étaient néoconservatrices et sionistes. L’injonction de Bush lancée urbi et orbiCelui qui n’est pas avec nous est contre nous’ a pleinement été suivie d’effet. Les experts en ‘sécurité’ se sont emparés des écrans, leur discours distillateur de peur a prévalu et a fait intérioriser l’équivalence que cherchait à faire admettre la propagande israélienne. L’Arabe (vrai ou supposé d’après son apparence) a disparu derrière l’épouvantail du terroriste islamiste puisque entre eux existe une identité.

 

La création de cet objet nouveau a peu à voir avec le passé colonial européen. Il répond à un besoin et une situation nouvelle, la perte de l’ennemi communiste tout d’abord. Le Palestinien est arabe et de confession majoritairement musulmane depuis les conversions progressives qui se sont succédées au cours des siècles. Il ne cesse de réclamer son droit depuis cent ans sur sa terre, de sa résistance prend de plus en plus une teinte faussement religieuse car sa lutte reste celle pour l’indépendance et la reconnaissance de son pays. La puissante propagande israélienne l’efface de l’actualité en lui substituant par un terroriste islamiste. Là où sont les Arabes, le sous-sol regorge d’énergies fossiles, ce qui réalise une circonstance seulement aggravante. L’important est de créer ou de maintenir des foyers de conflictualité dans le monde et que s’écoule la production de l’armement et la machinerie des agressions armées. Le budget du Pentagone est la moitié de celui de l’Etat fédéral étasunien, pas loin de 1 000 $ milliards officiels avec les rallonges, soit 5% de PIB ou encore 5% de la dette publique américaine.

 

Or dans les anciens empires retournés à leurs dimensions d’Etats–nations, après les guerres mondiales qu’ils se sont livrées, la présence de populations ex-colonisées est perçue comme trop importante. Elle est visible, très repérable dans les périphéries des grandes métropoles. Elle est alors utilisée pour activer l’image du radicalement différent, source d’inquiétude. Ce sentiment d’insécurité menaçante est un bon instrument de division et de gouvernement dans un système qui ne fait qu’accroitre les inégalités et favoriser la précarité matérielle en même temps que la psychique.

 

L’histoire des caricatures du prophète Mohammed (sws) est emblématique de cet effort de création d’histoires à raconter aux informations, conçues comme un spectacle avec des rythmes et des séquences émotionnelles, aversion, peur et compassion bien réparties. Elle a débuté au Danemark, pays assez pauvre en immigrés musulmans, dans les pages culturelles du journal d’une droite réactionnaire. Son directeur de rédaction, Rose Flemming, avait pris conseil auprès du néoconservateur Daniel Pipes pour construire la stratégie de l’offensive. Une fois les caricatures publiées et passées inaperçues, il a fallu que des émissaires musulmans aillent consulter des savants au Caire pour donner sa dimension à l’affaire. La réaction de millions de croyants a été déclenchée. Attaqués militairement comme au Pakistan, en Irak, en Palestine et en Afghanistan, ils sont maintenant maintenant offensés dans le plus intime de leur croyance. Démonstration était faite de leur intolérance, de leur fanatisme et de leur manque d’humour. La prise en charge par le journal satirique Charlie Hebdo n’a été qu’une opportunité commerciale et idéologique pour un journal sans audience qui avait quitté la provocation potache pour rejoindre une ligne néoconservatrice depuis des années. Plus tard, sa rédaction a payé le prix du sang pour une amélioration transitoire du tirage de la feuille satirique. Des enfants d’immigrés perdus pour la société sans pratique religieuse reconnue et sans appartenance à une quelconque nébuleuse terroriste assassinent et exterminent une bonne partie de l’équipe du journal. Les frères Kouachi deviennent les prototypes providentiels de l’immigré devenu terroriste par 'haine de l’Occident’.

 

Le travail méthodique d’instruction des esprits et de fabrication des mentalités confié à l’industrie du cinéma hollywoodien avait donné lieu à l’implantation dans le paysage mental occidental et au-delà, de l’Arabe fourbe, concupiscent, fanatiquement violent, d’une cruauté emblématique et d’une niaiserie frôlant l’infantilisme volontiers attribué au bon sauvage. Les néoconservateurs, par ce même canal d’éducation des masses venant relayer et renforcer les masses d’éléments subliminaux remorqués dans les chaînes d’information dominantes, l’Arabe, le musulman (sans qu’on ne les distingue) sont perçus au plus intime de la sensibilité de l’Occidental qui se croit libre dans sa conscience sous le trait unique du Terroriste arriéré, enfermé dans des dogmes primitifs où n’ont pas de place Droits de l’homme et ceux de la Femme.

 

L’imaginaire n’est plus depuis longtemps peuplé de figures d’indigènes primitifs à civiliser, ceux que l’on pouvait aller regarder dans les zoos de l’Exposition coloniale (20) à la porte Dorée, à l’orée du bois de Vincennes. Il est vrai qu’en 1931, la ‘pacification’ des rebelles, il faut entendre ici l’extermination des résistants à la colonisation, était peu ou prou achevée. Les mouvements d’indépendance n’ont éclos dans la forme qui a conduit aux indépendances formelles des pays de la périphérie du capitalisme. Plus tard interviendront (21) le fellaghaet le Vietminh pour mobiliser un ‘patriotisme impérial‘. Si la guerre d’Indochine a laissé peu de traces dans la mémoire collective française, celle d’Algérie aura un impact non encore amorti à ce jour. Les rapatriés d’Algérie autour de 1962 furent des centaines de milliers à revenir en France car l’Algérie revêtait la spécificité d’avoir été une colonie de peuplement. Y fut expédié avec une certaine réticence des administrateurs civils de la ‘nouvelle province’ l’excédent de population inemployée en raison des progrès de l’industrialisation qui s’entassait autour des villes et qui ‘inquiétaient le bourgeois’. Les 700 000 Pieds-noirs n’ont pas trouvé de structures d’accueil satisfaisantes et ont eu du mal pour un grand nombre à s’intégrer dans une société où ils n’étaient pas les dominants. Ils vont être les premiers clients d’une xénophobie transformée par Mitterrand en courant politique, le Front National, à l’égard du Maghrébin.

 

La fin de l’aventure impériale française a permis l’entrecroisement de deux flux opposés de populations, entretenant un bruit de fond de dénigrement de l’Arabe indésirable de plus en plus, au fur et à mesure que se désindustrialisent la France et les autres pays européens.

 

Gestion des populations

Les politiques de gestion de déplacement de populations a permis au système capitaliste de faire occulter la lutte des classes. Progressivement, un glissement adroit l’a fait substituer par une lutte des races. C’est toute l’histoire du relatif embourgeoisement de la classe ouvrière des pays du centre. Elle tire elle-aussi profit de l’extorsion de la valeur produite par plus exploité qu’elle, le prolétaire de la périphérie.

 

Les premiers indésirables

Le grand brassage des populations opéré par le capitalisme industriel avait débuté par des opérations de soustraction du centre de populations indésirables. Le Royaume-Uni avait géré depuis l’avènement du libéralisme, c’est-à-dire l’éclatement du cadre rigide des corporations d’artisans et l’appropriation par certains riches propriétaires des terres communes, l’excédent de population par l’enfermement des vagabonds dans des ‘work houses’. De véritables kidnappingsétaient organisés pour enrôler de force des hommes qui serviront dans la marine marchande ou dans l’armée et destinés à une mort certaine. Les plus chanceux iront plus tard rejoindre le ‘nouveau continent’, s’y établir comme colons et devenir à leur tour massacreurs des indigènes.

 

La France monarchique et républicaine a actualisé le bannissement des Grecs et des Romains. Une catégorie de prolétaires a été délocalisée de l’autre côté de la Méditerranée, Algérie surtout, plus tard Tunisie et enfin Maroc. Elle a expédié juste après la Commune de Paris en Nouvelle Calédonie une partie de la classe ouvrière qu’elle n’a pas exterminée, près de 10 000 déportations recensées. Le nombre de victimes lors de la liquidation des rebelles par les Versaillais lors d’une semaine sanglante est estimé à près de 20 000, autant que le nombre des guillotinés pendant la Révolution française.

 

Premières vagues migratoires

Les vagues migratoires en provenance des pays colonisés vont correspondre aux pics des besoins de la métropole en soldats puis en main d’œuvre. La Première Guerre mondiale a consommé un grand nombre de soldats originaires d’Afrique du Nord, enrôlés de force ou se portant volontaires pour nourrir leur famille. Après la boucherie de 1914-1918 et ses millions de morts dans les tranchées, on assiste dès 1919 à une migration massive de travailleurs pour reconstruire une France quasi-détruite. Les ‘Arabes’ sont employés dans tous les secteurs d’activité. Après 1945, le flux migratoire reprend pour les mêmes raisons de relance et reconstruction, les Arabes sont employés dans la sidérurgie et les mines, mais aussi le bâtiment et les nouvelles infrastructures (ponts, autoroutes). La décennie de plomb en Algérie, déjà évoquée, a vu l’arrivée de plusieurs milliers d’Algériens très qualifiés ayant effectué des études supérieures.

 

Dans le comptage de 2011, près de 500 000 Algériens résidaient sur le territoire français, soit 0,7 % de la population totale de 65 000 000 d’habitants. Les descendants d’immigrés, français par le droit du sol, n’y figurent pas. Au gré des crises économiques et des guerres qui ont frappé les pays européens, la France a accueilli aussi des Polonais, des Italiens, des Portugais et des Espagnols principalement dans ses mines et ses usines. Leur traitement par le patronat et leurs camarades ouvriers français n’a pas différé fondamentalement de celui qui a été réservé aux Arabes.

 

Au fur et à mesure de la maturation de l’Union européenne après l’effondrement de l’URSS, un nouveau mode de gestion des populations a été entrepris. Il a eu pour effet de marginaliser les descendants des migrants des ex-colonies françaises, nés sur le territoire auxquels s’appliquent le droit du travail français qui impose des cotisations patronales, un salaire minimum garanti et une stabilité relative de l’emploi.

 

Une fois sorti de l’orbite soviétique, la Pologne acquise au capitalisme va exporter près de trois millions d’adultes mâles en Europe occidentale. Bien avant son adhésion à l’UE, les Polonais vont travailler dans ce qu’il appellent les ‘îles', Angleterre et Irlande. Après 2004, la Grande-Bretagne, l’Irlande et la Suède ouvrent précocement leur marché du travail aux migrants de l’Europe du Centre et de l'Est. Entre 2004 et 2007, près d’un million (22) de ressortissants des 'PECO' s’installent en Grande-Bretagne et en Irlande. Ils sont le plus souvent polonais, plus de 70% travaillent très en-dessous de leurs qualifications. Le deuxième point de chute des Polonais est l’Allemagne (490 000) dans la même période. Cette hémorragie, 12% de la population active, affecte la structure des sociétés sources, déstructuration des familles, baisse de la natalité et déficit de travailleurs dans certains secteurs. De sorte que la Pologne a recours à une main-d’œuvre étrangère, principalement venant d’Ukraine, ou d'ex-URSS.

 

La directive Bolkestein amendée, actée par l’UE en avril 2006, a permis des transferts de travailleurs détachés (23) pour lesquels s’appliquent les réglementations qui régissent les entreprises dans leurs pays d’origine. Des agences boîtes aux lettres font se déplacer des millions de Roumains, de Lituaniens, de Bulgares et de Polonais pour un travail précaire, sans aucune assurance maladie ni vieillesse, dans des logements souvent précaires eux aussi. Tous les secteurs sont concernés, en particulier l’agriculture intensive et les grands chantiers d’infrastructures. La durée de travail effective prévue inférieure à trois mois par la Commission européenne est le plus souvent dépassée.

 

La Grèce, qui était peu concernée par l’exode de sa jeunesse, confrontée à la crise économique depuis son entrée dans l’UE et la récession mondiale des subprime, voit également sa démographie se modifier. Hémorragie des jeunes gens en quête de travail ailleurs et dénatalité ont fait passer la population de 11,1 millions en 2011 à 10,8 millions en 2016.

 

Depuis 2015, dans l’ensemble des pays de l’Union européenne, on comptabilise plus de décès que de naissances, malgré ce solde négatif (24), la population croît. Chaque année, un ou deux millions de migrants viennent compenser le déclin naturel. L’Allemagne (25) est l’un des pays au monde avec la plus faible proportion de jeunes, seulement 22% de sa population a moins de 25 ans. Son vieillissement accéléré pose d’ores et déjà le problème de capacités productives et des dépenses publiques pour les retraites. Ces données ont été intégrées par le gouvernement Merkel qui avait ouvert ses frontières aux réfugiés des guerres imposées au Moyen-Orient par les pays occidentaux. Sous prétexte de politique humanitaire, le gouvernement conservateur renfloue sa population vieillissante en sang neuf de travailleurs en bonne santé et peu exigeants en matière de droits.

 

L’immigration ‘illégale’ provenant d’Afrique du Nord et des régions sub-sahéliennes est par définition difficile à chiffrer. La déstabilisation de la Libye et par suite de l’équilibre au Mali par l’Otan l’a renforcée depuis 2011. L’augmentation du nombre de naufrages en Méditerranée témoignerait de cet accroissement.

 

Les démographes les plus sérieux l’estime entre 6% à 10% de la population immigrée, autour d’un demi-million de personnes. Ce 1% de la population (26) française est présenté et donc perçu comme une véritable invasion en train de dénaturer la population française. Précaire, il constitue une formidable armée de réserve pour l’économie française, le tourisme en est un bon consommateur. Hôtels et restaurants ne fonctionneraient pas sans les sans-papiers. Le bâtiment verrait ses profits très réduits si tous les manœuvres étaient déclarés. Pour des raisons de restriction budgétaire et d’austérité, le nombre des inspecteurs de travail a chuté à un niveau dérisoire qui rend impossible les contrôles.

 

Travailleurs détachés et immigrés clandestins font baisser le 'coût' du travail pour les activités non déplaçables vers des contrées dont ils proviennent où il est déjà très bas. Renault peut fermer ses usines de Flins, Maubeuge et Batilly, il a ouvert des sites en Slovénie, en Turquie et au Maroc. La production y est au moins 30% moins cher. Les ouvriers syndiqués peuvent tout au plus négocier (27) le montant des indemnités pour licenciements et départs anticipés à la retraite. L’automatisation (28) de plus en plus poussée est en train de permettre la création d’unités avec quelques techniciens supérieurs chargés de surveiller et d’entretenir les machines. Les descendants des anciens ouvriers immigrés, comme tous les enfants d’ouvriers qu’elle qu’en soit l’origine, affrontent des difficultés souvent insurmontables, malédiction structurelle de la reproduction des élites, pour l’accès à des formations ouvrant à un emploi, valorisant ou non. Ils resteront marginalisés, ‘lumpénisés’, vecteurs d’économie informelle, clients de la petite et de la plus grande délinquance. La ségrégation ethnique vient en surcroît de celle de classe. Ils sont privés d’orientation éthique, la transmission familiale a été souvent rompue quand les parents arrachés à leur milieu traditionnel en ont perdu la capacité. Cette minorité sera le gibier des prisons pour larcins et petits délits, parfois (en même temps) aussi pour les prédicateurs wahhabites et néo-salafistes. Leur manipulation devient aisée, cela donne des Mohammed Merah et des frères Kouachi.

 

L’archétype du Terroriste est sauvé. On en trouve parmi nous

Surtout, ils justifient la guerre contre le Terrorisme instituée par les néoconservateurs sionistes qui ont donné la victoire à Bush le deuxième, caricature d’un chef de l’exécutif invertébré, fils d’un ancien de la CIA et petit-fils d’un banquier qui a financé le nazisme. Ainsi s’interpénètrent l’idéologie et ses soubassements infrastructurels. La guerre est l’industrie la plus puissante, elle a généré pour l’économie étasunienne 6000 $ milliards (29) sous forme de dépenses du Pentagone, financées par une Dette publique appuyée par les économies périphériques, la Chine et le Japon. Tout est bien. Les classes susceptibles de renverser le système -bâti sur l’acceptation d’une anomalie majeure, l’exploitation et l’oppression - sont divisées. On leur a fabriqué et désigné le plus terrible et le plus insaisissable des ennemis, le Terroriste.

 

Notes:

 

1.   https://www.humanite.fr/quand-giscard-chassait-lalgerien-577716

2.   https://www.etaletaculture.fr/bref/les-diamants-de-bokassa-ou-la-chute-de-vge/

3.   https://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/3171-la-sanglante-prise-dotages-des-jo-de-munich-1972.html

4.   https://www.liberation.fr/france/2017/01/03/l-usine-psa-d-aulnay-sous-influence-islamiste-un-argument-qui-remonte-a-1983_1519221

 5.https://fr.wikipedia.org/wiki/Chouf

6. https://www.herodote.net/23_octobre_1983-evenement-19831023.php

7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Ordre_de_la_Francisque

8. https://www.lepoint.fr/chroniqueurs-du-point/emmanuel-berretta/francois-mitterrand-un-guillotineur-en-algerie-04-11-2010-1258175_52.php

9. https://www.programme-tv.net/news/tv/59666-generation-canal-revivez-les-sketchs-cultes-des-nuls-videos/

10. https://section-ldh-toulon.net/Creil-1989-l-affaire-des-foulards.html

11. https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_d%27Hébron_(1994)

12. https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_del_Valle

13. https://fr.wikipedia.org/wiki/Attentats_des_ambassades_américaines_en_Afrique_du_7_août_1998

14. http://www.entrefilets.com/alerte_faa.htm

15. https://fr.wikipedia.org/wiki/Attentat_du_World_Trade_Center_de_1993

16. https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/engages-volontaires-se-battre-pour-des-idees-34-laddiction-aventuriers-mercenaires-et-djihadistes-en

17. http://leplus.nouvelobs.com/contribution/520882-guerre-de-bosnie-verites-historiques-pour-comprendre-le-conflit.html

18. https://www.facebook.com/noureddine.aoussat.fr

19. https://fresques.ina.fr/independances/parcours/0010/la-representation-des-mouvements-independantistes-des-pays-colonises-par-la-france.html

20. https://journals.openedition.org/rh19/4045

21. https://journals.openedition.org/hommesmigrations/1014

22. http://www.defenddemocracy.press/migration-intra-europeennes-de-type-bolkestein-en-france-quand-allons-nous-enfin-reagir/

23 https://www.touteleurope.eu/actualite/la-population-de-l-union-europeenne.html

24. https://www.leconomiste.eu/decryptage-economie/175-le-defi-demographique-de-l-allemagne.html

25 https://www.lemonde.fr/europe/article/2016/07/28/pour-merkel-pas-question-de-remettre-en-cause-l-accueil-des-migrants-en-allemagne_4975874_3214.html

26.https://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/immigration/chiffres.shtml#

27. https://www.usinenouvelle.com/article/combien-d-usines-renault-demain-en-france.N190032

28. https://www.kuka.com/fr-fr/secteurs/industrie-automobile

29. https://www.wsws.org/fr/articles/2013/04/cout-a04.html 

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12 novembre 2018 1 12 /11 /novembre /2018 09:45

Sri Lanka occupe une position stratégique dans l’Océan indien qui explique pourquoi ce vieux pays a été colonisé plus de quatre siècles. Ce qui explique aussi pourquoi il a ensuite été victime d’une longue guerre par proxies interposés lorsque les terroristes du groupe Tigres ont tenté de prendre en otage les populations tamoules pour tenter d’imposer avec l’aide des puissances occidentales la création d’un Etat qui serait devenu une base centrale de l’impérialisme dans la région.

La victoire ayant finalement été remportée par les forces patriotiques, les pressions extérieures ont abouti à un changement de gouvernement qui a permis de soumettre le pays au chantage de « l’accountability », des commissions d’enquête « internationales » et du « droit de protéger » qui ont permis de s’ingérer dans les politiques nationales et d’ouvrir le pays à la domination du capital mondialisé et des intérêts stratégiques des Etats-Unis. Ce qui vient de se terminer suite à un immense mouvement populaire unitaire et pluri-ethnique qui a imposé un changement de gouvernement que les médias occidentaux ont été incapables d’analyser et d’expliquer.

La Rédaction

 

 

Sri Lanka : 

 

« Rétablir » la vérité !

 

-

Novembre 2018

 

 

Jean-Pierre Page

 

« Ce sont les masses qui font l’histoire »

Karl Marx

 

« Rien n’est absolu, tout est changement, tout est mouvement, tout est révolution, tout s’envole et s’en va ! »

Frida Kahlo1

 

 

En dépit de toutes les manœuvres, des menaces, des pressions, des mensonges, il aura fallu très exactement deux semaines pour que s’impose un changement d’orientation politique au Sri Lanka ! Le Parlement est dissous, il y aura des élections générales, c’est ce que revendiquait le peuple et pour lui c’est une première victoire. 

 

Dans l’État actuel des choses, c’est un échec pour les recettes néo-libérales du gouvernement de droite, pour leurs politiciens. Dans cette région du monde si stratégique, située au milieu de l’Océan indien sur les routes d’approvisionnement entre le Moyen-Orient et l’Asie orientale2, c’est aussi le cas pour les objectifs géopolitiques des Etats-Unis et leurs alliés. Ce dernier aspect n’étant pas le moins important !

 

Avec cette situation inédite et contrairement à ce que les médias occidentaux continuent à affirmer, on n’en est plus au débat sur la constitutionnalité ou la non-constitutionnalité des décisions prises. C’est le peuple et lui seul qui a fixé le calendrier, il est celui qui donne sa légitimité à une décision inédite dans l’histoire du pays. Sans doute un des actes politiques parmi les plus importants depuis l’indépendance !

 

Le 9 novembre 2018 à 22h48, le Président Sirisena a signé le décret de dissolution du Parlement et annoncé pour le 5 janvier 2019 des élections générales3. Les forces conservatrices, celles de l’impérialisme et ses vassaux, n’attendaient pas cette décision, la surprise est totale. Ils s’en étranglent de fureur!

 

Bien sûr, rien n’est définitif et l’on serait tenté de dire que la bataille ne fait que commencer, tant est grand le dépit de ceux qui ont perdu une partie de leur pouvoir. Toutefois, ce qui importe, c’est que l’initiative a changé de camp, elle s’appuie dorénavant sur une volonté populaire, celle d’accélérer le processus de changement ouvert le 26 octobre! Cette décision n’est pas tombée du ciel et n’a été octroyée par personne. Elle est le résultat d’un mouvement conscient et responsable qui donne tout son sens à l’expression de la souveraineté populaire.

 

Il va falloir maintenant transformer l’espoir en action. Les élections générales doivent être la prochaine étape pour confirmer l'aspiration au changement. On ne pourra pas faire l’économie de la mobilisation des masses, particulièrement celle des travailleurs et encore moins attendre que ceux-ci délèguent leur pouvoir à des partis politiques souvent discrédités. Il va falloir compter sur ses propres forces, se prendre en charge et se hisser à la hauteur de ce que ces évènements exigent. Là, est l’enjeu !

 

Mais comment en est-on arrivé là ? 

Petit retour en arrière !

Le 26 octobre 2018, Ranil Wickremesinghe ; Premier ministre sri lankais admirait les vagues, le flux et le reflux de l’Océan Indien depuis une magnifique villa coloniale de Galle4. En cette période de mousson, la soirée était exceptionnellement douce.

 

Fort éloigné de l’ile dont Octave Mirbeau5disait qu’elle était sur terre à l’image du paradis, les futurs ambassadeurs des Etats-Unis et de France préparaient leurs bagages pour rejoindre en début de semaine leurs postes à Colombo. Ce serait un week-end agréable! Pas tout à fait quand même, car les évènements allaient se précipiter! 

 

Depuis longtemps les désaccords se multipliaient au sein du gouvernement « d’union nationale », en réalité entre le Président et son Premier ministre, entre l’UNP6et le SLFP-UPFA7. Plusieurs mois plutôt, Sirisena8avait d’ailleurs proposé au Président du Parlement, Karu Jayasurya9, puis à Sajit Premadassa, le numéro deux du parti UNP de prendre la place de R.W10, mais en vain ! La tension était permanente, R.W pratiquant à l’égard du Président la méthode du fait accompli. De plus, il tenait d’une main de fer son parti, en veillant à ce que les jeunes loups restent à leur place, ce qui n’était pas sans susciter depuis longtemps des oppositions et des tensions internes. Le pouvoir était déstabilisé par les querelles politiques incessantes.

 

Mais d’abord qui est Ranil Wrickemensighe ?

Il vient de cette aristocratie élitiste caractéristique de la capitale, celle que l’on nomme ceux de Colombo7, le 16ede Paris ou le Neuilly au choix. Elève du Royal College11. Il est autoritaire et arrogant, avec ce fort sentiment de supériorité qui le tient toujours éloigné du peuple, utilisant l’anglais comme sa langue maternelle, néolibéral de conviction. Il aime que les diplomates et les médias occidentaux s’adressent familièrement à lui comme « Ranil ». Son milieu est celui des cercles occidentaux qu’il cultive depuis des années, il est le chouchou des ONG et des cercles pro-LGBTQ, comme plusieurs membres de son gouvernement. Il voue une haine féroce, de classe pourrait-on dire à des « paysans » comme Mahinda Rajapaksa et Sirisena, élus provinciaux dont l’anglais est approximatif. Au lendemain du 26 octobre, il était par conséquent dans l’ordre des choses qu’il s’adresse en priorité à des diplomates occidentaux plutôt que de s’adresser au peuple. 

 

Pendant ce temps, s’accélérait la crise économique, la chute spectaculaire de la roupie faisait craindre le pire ! L’exaspération des Sri Lankais était à son comble ! Un mois plutôt, le Président avait évoqué une tentative d’assassinat contre lui et Gotabaya Rajapksa12, frère de l’ancien Président et probable candidat aux prochaines élections présidentielles. L’affaire prenait de l’ampleur avec l’implication possible de ministres, et des services d’intelligence indienne, le RAW13. Constitutionnellement, la réalisation d’un tel projet aurait permis l’accès à la présidence du Premier ministre. Malgré les interpellations du Président, des arrestations et des preuves jugées comme irréfutables, le chef du gouvernement s’était refusé à toute enquête sur la véracité d’une telle menace. Mais ce n’était pas tout, il semblait confirmé qu’un projet d’impeachmentdu Président était également en préparation. Ces intentions furent sans doute la goutte qui fit déborder le vase ! 

 

Après que l’UPFA-SLFP eut finalement annoncé le 26 octobre en fin de journée son retrait du gouvernement, une autre nouvelle allait tombé 46 minutes exactement plus tard! Tirant les conséquences de l’importante décision politique de son propre parti, qui mettait un terme à l’existence du gouvernement « d’Union Nationale », le Président Siriséna décidait de remplacer le Premier ministre par l’ancien président Mahinda Rajapaksa14qui, dans la foulée, prenait immédiatement ses fonctions! La nouvelle était relayée par les radios et les télévisions et faisait l’effet d’un formidable coup de tonnerre. Le président décidait par ailleurs de suspendre les travaux du Parlement et de les faire reprendre dix jours plus tard à la date initialement prévue. Finalement, celui-ci se réunirait le 14 novembre au lieu du 5 novembre, mais nul n’envisageait encore la dissolution et de prochaines élections générales.

 

En cette période de météo incertaine et de pluies abondantes, ces décisions totalement inédites mettaient fin aux trois années chaotiques du pouvoir absolu de l’ultra-conservateur Ranil Wrickmesinghe. Spontanément et à leur manière, les gens de la rue saluaient l’évènement en exprimant leur joie, au son des pétards. Les quartiers populaires de Colombo étaient en fête. La suite allait montrer qu’au-delà des réjouissances, la suite des évènements allait se révéler plus compliquée !

 

Rapatrié et exfiltré d’urgence à Colombo, l’ex-premier ministre se « bunkerisait » dans sa résidence de « Temple Trees 15» qu’il transformait en « Fort Chabrol » et forum soixante-huitard permanent. On se préparait à un siège sous les regards amusés des passants. R.W. battait le rappel de ses proches, des dirigeants de son parti UNP, de ses parlementaires, de ses gardes du corps, et de diplomates occidentaux triés sur le volet ! Pour sauver la démocratie, on allait s’il le fallait, se battre jusqu’à la mort! Pour confirmer cette intention certains s’étaient déjà vêtus en « Battle dress ». Contestant la décision présidentielle, R.W décidait en accord avec ses partenaires étrangers de se déclarer toujours en fonction. Invoquant le respect de la Constitution, et l’indispensable convocation séance tenante du Parlement, il jugeait la décision présidentielle illégale et anticonstitutionnelle. Rien que ça !

 

Dès son arrivée au pouvoir, 3 ans auparavant, il avait de façon prémonitoire fait modifier la constitution qui, interprétée abusivement comme il le faisait maintenant, mettait fin par le nouvel article 19, à l’une des prérogatives du président, celle discrétionnaire de changer de Premier ministre quand il le décidait. Mais en vérité, la constitution, même modifiée, ne disait pas ça ! On n’en était pas là !

 

Le Président Sirisena, lui, avait fait ce choix en conscience, en conformité avec la Constitution dont il respectait l’esprit et la lettre. Ce qui en fait posait problème, c’est qu’il l’avait fait au bénéfice de Mahinda Rajapaksa16qu’il avait précédemment trahi puis écarté du pouvoir à travers les élections présidentielles de janvier 2015, confirmé en juin de la même année par des élections générales qui avaient donné la victoire à l’UNP associé ensuite à une fraction minoritaire du SLFP-UPFA et quelques autres petits partis communautaristes (ethniques ou religieux). 

 

En cette fin octobre 2018, un autre évènement intervenait, électoral celui-ci : les élections brésiliennes ! Elles allaient apporter à cet événement sri lankais un éclairage supplémentaire, à travers une coïncidence inattendue. Qu’elle était donc le point commun entre les hommes politiques de ces deux pays si géographiquement éloignés, le Brésil avec ses plus de 200 millions d’habitants, le Sri Lanka avec dix fois moins17. Tout simplement un fait: le super ministre de l’économie brésilienne de Jair Bolsonaro18, Paulo Guedes19, et l’ex-premier ministre sri lankais déchu Ranil Wicremesinghe avaient en commun d’être des proches, des partisans inconditionnels de la dictature de la finance mondialisée et d’un néo-libéralisme forcené. Tous deux amis de Georges Soros, l’apôtre des « révolutions de couleurs » et de son “Open society”, et tous deux membres de la très confidentielle « Société du Mont Pèlerin »20(SMP).

 

La « SMP » comme on l’appelle familièrement est une Fondation internationale tentaculaire et influente, fanatique de privatisations à outrance, du tout à l’export, d’un marché totalement déréglementé, du strict minimum social, d’un alignement aveugle sur les ambitions géopolitiques des néoconservateurs américain21, d’une transformation absolue de l’État au service du Capital, d’une restriction de l’usage fait de toutes les institutions démocratiques, des libertés individuelles et collectives allant du droit syndical à celui des partis politiques comme à la liberté de la presse, d’un anticommunisme hystérique. Pinochet avait, en l’appliquant, fait de cette idéologie réactionnaire une référence et un modèle, c’est tout dire. Depuis 3 ans, les Sri Lankais en payaient le prix ! Dans de telles circonstances, il n’était pas inutile de souligner le voisinage idéologique entre Paulo Guèdes et Ranil Wickremensinghe, ces deux militants de l’extrémisme libéral et leur goût déclaré pour les dictatures et les régimes autoritaires. A des milliers de kilomètres l’un de l’autre, l’un accédait au pouvoir, l’autre le perdait.

 

Evidemment, on pourrait dire que si les Brésiliens ont insuffisamment gardé la mémoire du prix sanglant qu’ils durent payer à la dictature militaire, les Sri Lankais, eux, ont sans doute une mémoire plus vive due à l’effondrement social, à la faillite économique et monétaire, au démantèlement de leur État, comme au recul de leur souveraineté nationale dont ils sont aujourd’hui les témoins et surtout les victimes.

 

En effet, leurs conditions de vie sont devenues chaque jour plus insupportables. C’est sans doute pourquoi Ranil Wickramesinghe et son ex-gouvernement sont devenus à un point « haïs » par le peuple que l’on a du mal à apprécier l’ampleur du rejet dont ils font l’objet. Pour autant, si leur chute était prévisible et souhaitée nul ne s’imaginait qu’elle interviendrait si rapidement et si soudainement, à commencer par R.W lui-même. La surprise fut également celle de ceux qui le « cornaquaient »22, c’est-à-dire principalement les Etats-Unis, leurs alliés européens, le Japon et l’Inde, inquiets de voir dans la région la perspective de perdre un allié sur lequel on pouvait compter, même si il était politiquement instable. D’ailleurs, ils ne sont toujours pas revenus de cette succession d’évènements inattendus.

 

Les ambassades occidentales qui faillirent à leur devoir de vigilance et d’anticipation, se sont très vite rattrapées en punissant les Sri Lankais par la violence de leurs commentaires, leurs exigences néo-coloniales et l’annonce de menaces de sanctions comme la suspension immédiate de tout programme de coopération économique, l’appel aux touristes à renoncer à leur voyage au Sri Lanka, sachant que cette activité constitue estun des revenus importants du pays. Les Européens jamais en reste, ajoutaient au paquet la perspective de retrait du système de préférence GSP+. 23. Mais, ce n’était pas tout, selon R.W, les Etats-Unis et le Japon avaient décidé de geler pour plus d’un milliard de dollars US de projets de développement, dont 480 millions pour les seuls USA. Cela permit à Mangala Samaraweera, le Ministre de l’Economie, d’annoncer sans rire le prochain effondrement économique du pays24. Le FMI quant à lui n’avait pas fait mystère de son intention de faire suivre ce mouvement par des demenaces et pressions en suspendant le paiement de ses prêts.25Samantha Powers26, proche des dirigeants sri lankais, exigeait la prompte convocation du Parlement. Comme cela ne suffisait pas, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres fit intervenir en violation de son mandat Hanaa Singer, la représentante coordinatrice de l’ONU à Colombo.27

 

Quant à l’ancienne puissance coloniale britannique, elle se surpassait en donnant ses instructions sur « la marche à suivre » que devrait appliquer « scrupuleusement » le Président Sirisena, puis en le mettant en garde solennellement quant à la sécurité physique de Ranil Wikremensinghe. Deux semaines plus tôt, Jeremy Hunt28n’avait pas montré la même sollicitude quant à la tentative d’assassinat du Président sri lankais. Il fallut depuis la chambre des communes l’intervention ferme et solennelle d’un Lord, le Baron Naseby, pour rappeler à l’ordre le « Foreign office » et souligner que le Sri Lanka était indépendant, qu’il fallait respecter sa souveraineté et que le changement de Premier ministre par Sirisena était légitime29. On aura donc tout fait et tout vu, dans l’imbroglio politique Sri Lankais. Pas encore l’intervention de la 7eflotte de l’US Navy, mais certains avaient du y penser !

 

La surprise fut donc totale, elle ne fut pas étrangère à son immédiat impact politique national, international et aussi régional, l’Inde considérant le Sri Lanka comme sa zone d’influence30. Les différents protagonistes se trouvaient tous placés au pied du mur! Internationalement, le rapport de force dans cette région si stratégique pouvant être modifié, les pressions de toutes sortes se sont immédiatement manifestées avec l’objectif évident d’internationaliser ce qui était avant tout un problème politique interne au Sri Lanka. 

 

En voulant écarter le risque de toute intervention populaire, c’était en violation des usages internationaux l’objectif recherché par R.W31et sa rencontre immédiate avec un groupe d’ambassadeurs occidentaux et la coordinatrice de l’ONU.

 

Non sans humour, c’est dans ces circonstances que l’ambassadeur de Chine à Colombo vint très vite rendre visite à Mahinda Rajapaksa pour lui transmettre un message de félicitations du Président Xi Jinping, puis il se rendit protocolairement chez Ranil Wickremesinghe32.

 

Cette situation radicalement nouvelle a donc ouvert une période d’incertitudes du fait de l’instabilité du pays et de la situation conflictuelle en Asie du Sud-Est, caractérisée par d’importants changements politiques dans plusieurs pays, guerre commerciale et perspective de guerre tout court. Les menaces irresponsables de sanctions internationales invoquées par les pays occidentaux n’étant faites que dans le but de maintenir la Chine à distance en attisant la tension avec l’intention de donner une autre dimension à ce qui est dorénavant présenté à l’Ouest comme «  la CRISE sri lankaise ». Cette manière de faire permettant également de rappeler et légitimer les contraintes de la résolution d’octobre 2015 soutenue et approuvée au Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève par les USA et incroyablement par le gouvernement de R.W. 

 

Il faut ici insister sur ce précédent, cette ingérence inacceptable des pays riches, cette prétention néo-coloniale sont en fait des violations du droit international, une mise en cause des principes mêmes de souveraineté et d’égalité des États, de l’auto-détermination des peuples à choisir le régime politique de leur choix, autant de valeurs inscrites dans la Charte des Nations Unies qui, une fois de plus dans ce cas comme dans d’autres restent lettre morte! 

 

Toutefois, si cette situation est de ce fait à hauts risques, elle n’est pas paradoxalement sans révéler des opportunités. Elle peut contribuer à une mobilisation sociale et politique, consciente et indispensable du peuple Sri Lankais, à un soutien international, pour mettre en échec les prétentions impérialistes. Plus généralement, elle peut éveiller un espoir pour tous ceux et celles qui cherchent à s’émanciper d’une vision du monde reposant sur ce néo-libéralisme prédateur, le chaos, ce dogme de l’hégémonie et de la suprématie américaine comme de ses guerres sans fins. 

 

On a rien sans rien, cette bataille pour le respect de la souveraineté populaire doit être menée partout, à commencer dans les pays développés comme particulièrement en Europe, c’est-à-dire partout où se trouvent les centres de décisions. Cela implique de donner du contenu à cette bataille politique, de dépasser les « querelles de chiffonniers » dans lesquelles les politiciens se complaisent. C’est le cas du Sri Lanka, en ce sens rien ne le différencie de bien d’autres pays dans le monde. Là comme ailleurs, son peuple mérite autre chose. Il a donc besoin de solidarité internationaliste dans son combat national et international contre cette nouvelle tentative de mise en cause de ses droits inaliénables : ceux qui touchent à l’exercice de sa souveraineté.

 

Pour cette raison, la décision du Président sri lankais de « renverser la table » est vécue et approuvée massivement par une large majorité de la population comme de nombreux secteurs professionnels de la société. Il est significatif que les jours suivants le 26 octobre, de nombreux commerçants offraient le riz au lait que l’on sert dans les grandes occasions, les chauffeurs de « touc touc », ce mode de transport très populaire, et l’association des cantines baissaient leurs tarifs pour soutenir le changement de Premier ministre. Cette situation inédite a fait mesurer à chacun les responsabilités qui sont les siennes et l’ampleur de la bataille qu’il va falloir mener pour restaurer et défendre l’indépendance d’un pays au bord de l’effondrement économique, social, politique comme de ses institutions. 

 

Depuis, ces évènements inattendus ont comme l’on pouvait s’y attendre, entraîné l’expression des dépits courroucés, les caricatures, les falsifications de tous ordres ! D’abord, ceux des forces conservatrices du pays, cette élite arrogante qui au nom « de la bonne gouvernance» et de la démocratie avaient fait main basse sur le pouvoir en 2015 en violant la constitution33. Ensuite, avec une même grille de lecture, ceux des gouvernements occidentaux relayés par une campagne outrancière des médias internationaux « Mainstream » se répétant en boucle. Le New York Times, le GuardianLe Monde, l’AFP, RFIAl Jazzera34, certaines chaînes indiennes de TV comme Wion se distinguant tout particulièrement dans les contre-vérités, les omissions délibérées, l’aveuglement et une forme d’ignorance crasse de la part de leurs correspondants au Sri Lanka, plus habitués aux bars des palaces cinq étoiles de la capitale que du contact avec la population et la vie réelle. 

 

Tous ces commentateurs et sans l’ombre d’une nuance ou d’une opinion critique, sans la moindre éthique ou déontologie journalistique se sont employés depuis 2 semaines à répéter au mot-à-mot un même et unique argumentaire:

 

« Il s’agit d’un coup d’État constitutionnel, et même d’un coup d’État tout court, les droits inaliénables du Parlement sont violés, le pays est à la veille d’un nouveau bain de sang, le dictateur corrompu et criminel Mahinda Rajapaksa est de retour, la Chine dont il est l’allié, tire les ficelles ».

 

« La voix de son Maitre » est simple, et même simpliste, d’une mauvaise foi écoeurante, mais elle fonctionne en se répétant à haute dose sur tous les tons et dans toutes les langues d’une seule et même manière. Les ONG relayent le message avec les larmes de crocodile indispensables à la dénonciation d’une nouvelle catastrophe humanitaire prévisible, de crimes qui se préparent sans omettre les tortures, les enlèvements, la liberté de la presse cadenassée. En un mot et après 30 ans de guerre et de violences, le retour d’une Apocalypse pour les droits humains, comme le Sri Lanka en a déjà connu ! Le problème de ces affabulateurs professionnels, c’est que le pays est calme et le peuple certain de son bon droit. Alors il faut entretenir la tension, « mettre de l’huile sur le feu ». C’est la priorité !

 

Bien sur, les mêmes aujourd’hui si attentifs à la démocratie et aux droits humains n’ont jamais depuis 3 ans entendu parler du :

 

- Scandale de la Banque centrale, le plus important jamais vu au Sri Lanka dans lequel est impliqué l’ex-Premier ministre, son ministre de l’économie et une partie de la classe politique !

- De la corruption et de la fraude endémique, de l’impunité de la petite caste au pouvoir, fidèle à R.W. 

- Du calendrier des élections qui n’est jamais respecté, les consultations systématiquement reportées depuis l’arrivée au pouvoir de R.W, par exemple rien que trois fois pour les élections locales et provinciales.

- De l’écrasante victoire aux élections municipales en février 2018 du SLPP, le parti de Mahinda Rajapaksa qui a conquis 239 des gouvernements locaux sur 340.

- De la formidable manifestation de 300 000 participants à Colombo en septembre 2018 et la sous-estimation délibérée du soutien populaire massif à la dissolution du gouvernement de R.W.

- Du limogeage de magistrats indépendants, du rappel de diplomates ou d’obstruction à leur élection dans des institutions internationales comme celles de l’ONU35. De la mise à l’écart des journalistes coupables de critiquer l’action du gouvernement. De la prise de contrôle financier et politique de la presque totalité des médias. 

- Des nombreuses luttes sociales et de leur répression depuis trois ans : des cheminots, des étudiants, des personnels de santé, des travailleurs des plantations, des soldats handicapés, des chauffeurs de « touc-touc », des professeurs d’université, des professionnels contre la mise en concurrence, résultat des accords de libre-échange avec l’Inde et Singapour, des paysans expulsés de leurs terres comme à Hambantotha, ou des manifestations des familles de disparus.

- Du fait, que le gouvernement de R.W a accordé au parlement le statut de l’opposition au TNA36qui par ailleurs lui apporte son soutien politique constant, comme ce fut le cas lors du vote d’une motion de censure, et encore présentement contre le nouveau premier Ministre et le Président. A l’instar d’ailleurs du parti JVP37

- De la tentative d’assassinat du Président impliquant des Ministres.

- Du soutien du gouvernement sri lankais à la résolution US portant sur l’accountability de Sri Lanka mise sous observation étrangère contre ses propres intérêts nationaux et sa souveraineté.

- De l’assassinat le 26 octobre d’un syndicaliste par le garde du corps du Ministre de l’énergie et depuis le meurtre d’un dirigeant, élu du SLPP, le parti de Mahinda Rajapaksa.

- De l’ignorance des importantes mesures sociales d’urgence prises par le nouveau gouvernement.

- De la manifestation monstre de soutien au nouveau gouvernement le 5 novembre 2018 et a contrario de la sur- valorisation du rassemblement de soutien à R.W quelques jours plutôt.

- Du fait qu’on conteste la suspension provisoire du Parlement, mais qu’on ne dise rien du fait qu’en Allemagne il n’y a pas eu de gouvernement pendant 5 mois, en Belgique pendant 541 jours et en Irlande du Nord beaucoup plus. Pourquoi cette différence de traitement ?

- Que depuis la fin de la guerre, on parle beaucoup de réconciliations et de reconstruction du Nord anciennement aux mains des Tigres tamouls, mais qu’on ne dise rien sur ces familles tamoules de disparus de Mullaitivu qui pendant la guerre furent au cœur des combats et qui se sont adressées au nouveau Premier ministre parce qu’elles ne faisaient plus confiance à l’ancien. Que dire également de ces 50 000 autres familles tamoules dans le Nord qui devaient bénéficier d’un logement mais qui n’on rien vu venir parce que le Premier Ministre R.W et deux de ses ministres n’arrivaient pas à régler leurs différends sur à qui devait profiter politiquement ce projet !

- Du soutien des plus importantes institutions religieuses bouddhistes, chrétiennes, musulmanes, hindouistes au nouveau gouvernement dont la conférence de presse commune du 10 novembre 2018 a constitué un évènement.

 

Ce deux poids, deux mesures, cette arrogance partisane, cette hypocrisie de la part de ceux qui jugent de manière unilatérale discréditenttotalement leurs auteurs.38Le fait qu’elle ne soit pas une surprise, ne la rend pas moins scandaleuse.

 

En fait, on devrait se féliciter du fait que la décision du Président sri lankais a mis un terme, du moins pour le moment, à l’action dévastatrice et destructrice d’un gouvernement conservateur qui l’avait pourtant porté au pouvoir trois ans auparavant. R.W et ses acolytes imaginant sans doute un Président qui s’en tiendrait à une fonction décorative, ils en sont aujourd’hui pour leurs frais.

 

Sa décision de remplacer son Premier Ministre, comme celle de dissoudre le Parlement est légitime car elle correspond au souhait conscient et voulu du peuple. Elle est aussi un acte politique conforme à la Constitution qui est le symbole de cette souveraineté populaire. 

 

Pour les forces conservatrices et leurs alliés qui veulent préserver leur vision féodale de la société et préserver un système de classes et de castes, c’est évidemment insupportable. Le peuple doit « rester à sa place », soumis. C’est pourquoi, comme dans toute son histoire, cette grande bourgeoisie égoïste et compradore sri lankaise au service d’intérêts étrangers soutient la campagne internationale qui cherche à imposer l’idée et à n’importe quel prix que la Constitution serait violée et tous les principes de la démocratie menacés. 

 

L’argument n’est validé par aucune sorte d’explications, on le présente comme un fait établi, indiscutable. Mais comme on est sûr de rien, on se garde bien de consulter l’avis de la Haute cour de justice sri lankaise, l’équivalent d’un Conseil constitutionnel, comme le propose de nombreuses personnalités et de magistrats d’opinion et d’engagement très divers. Il en allait de même pour le choix d’organiser des élections générales que le Président vient de trancher courageusement par sa décision du 9 novembre 2018.

 

Pour l’heure, les constitutionnalistes en sont pour leurs frais, R.W et ses partisans du respect acharné de la constitution ne les solliciteront pas. Pourquoi ? Mais poser la question c’est un peu y répondre ! Ils craignent par-dessus tout d’être contredits.

 

LaCerise sur le gâteau, c’est que ceux qui se présentent aujourd’hui comme les ardents défenseurs des textes fondamentaux de la République sont les mêmes qui, au Sri Lanka et internationalement, réclament la rédaction d’urgence d’une nouvelle constitution et l’application de la résolution de l’ONU voulue et votée à Genève par les Etats-Unis et leurs alliés.

 

L’autre argument qui déclenche les fureurs et les exigences en faveur « du respect de la démocratie » est la suspension très provisoire du Parlement. On n’hésite pas à présenter cette décision comme un acte « autocratique ». Sirisena serait « un tyran, un fou comme Robert Mugabe »!39Pourtant six mois auparavant, une décision identique n’avait choqué personne. De surcroit cette suspension n’était pas indéfinie, mais pour 10 jours seulement, sachant par ailleurs qu’à son prochain ordre du jour, le Parlement devait débattre également du budget. Le nouveau gouvernement devant modifier profondément la logique libérale de celui que R.W préparait. 

 

Cette suspension est donc une pratique courante ! Tous les Présidents sri lankais sans exceptions y ont eu recours et pour certain à haute dose, comme ce fut le cas du très réactionnaire Jayawardena40ou de son successeur Premadassa, ou encore de Chandrika Kumaratunga41, tous sans exceptions. Mais en ces temps pourtant pas si reculés cela n’émotionnait personne. Comme quoi : « faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais ! »

 

Autre argument, l’ex-premier ministre, ses alliés politiques, les gouvernements occidentaux, les ONG internationales comme « Human Rights Watch » ou le « Crisis Group », laborieusement et sans rien démontrer et bien sur les médias à leur service, affirment que la démocratie serait foulée aux pieds, qu’elle serait en péril et que « le bain de sang » serait pour demain!42

 

Ainsi on a cherché à donner raison à cet argument tard dans la soirée du 26 octobre, en manipulant la mort d’un syndicaliste venu pacifiquement occuper son lieu de travail, au siège du Ministère de l’énergie. Le ministre proche de R.W voulait forcer l’entrée, son garde du corps tirant dans la foule, tuait ce travailleur43. De manière mensongère, la victime a été présentée par les médias comme appartenant à un gang au service du nouveau pouvoir ! Cette falsification, reprise par la presse internationale était complétée par l’annonce que d’autres voyous avaient pris le contrôle des médias d’État. En fait dans ce cas, les travailleurs de la presse s’opposaient sur place à la présence de ministres venus faire des déclarations provocatrices dans le but d’alerter leurs soutiens. 

 

Ces falsifications ont servi aux politiciens fidèles à RW et aux médias occidentaux pour accréditer l’idée d’un climat et d’une atmosphère de trouble, bien que la réalité soit tout autre. R.W serait menacé de mort et cela justifierait que sa résidence soit placée sous la protection de ses partisans. En fait, le nouveau Premier Ministre lui a laissé le choix d’y demeurer à sa convenance. Le pays est calme et il continue à l’être. Toute cette agitation apparaît bien dérisoire au vu de la gravité de la situation du pays que R.W a laissé derrière lui.

 

Bien sûr, pour compléter ce tableau, il faut ajouter que certains rêvent de la énième répétition d’une « révolution orange » ! C’est ce que cherchent de nombreuses ONG, avec des modus operandi identiques à ce que l’on a connu ailleurs. Déjà, quelques jours avant le 26 octobre, Colombo a été le siège d’une manifestation qui empruntait ses méthodes à « Otpor »44. Pour cet objectif, s’y emploient les supplétifs de l’ambassade des Etats-Unis, US Aid, les US Peace Corps, des ONG, Human Rights Watch, le Crisis group, Georges Soros, les services d’intelligence US qui cherchent, sans grands succès pour l’heure, à mobiliser l’opinion contre le nouveau gouvernement. C’est donc l’heure des fausses nouvelles, des rumeurs!

 

On sait pour l’avoir déjà vu en Ukraine, au Venezuela, au Nicaragua que de tels évènements peuvent constituer le cadre toutes sortes de provocations. Dans le cas du Sri Lanka, ces manipulations sont coutumières, nombreux sont les politiciens associés à des gangs, des groupes paramilitaires pour mettre en œuvre leurs besognes. 

 

Ils sont souvent liés à l’UNP, ce parti qui assume la responsabilité historique d’une guerre de 30 ans, des pogroms anti-tamouls des années 1958 et particulièrement ceux de 198345, sans parler des massacres des insurrections guevaristes de 1971 et 1986, de l’assassinat d’intellectuels comme l’écrivain et dramaturge Richard de Soyza et bien d’autres. Faut-il rappeler que ces gouvernements conservateurs responsables de ces exactions comptaient déjà dans leurs rangs l’ambitieux Ranil Wickrmesinghe.46

 

Ces faits indiscutables, sont-ils à ce point dérangeants que l’on préfère les ignorer pour se réfugier dans les certitudes dictées par une seule et unique version de l’histoire revue et corrigée par ceux ayant perdu leur pouvoir, tout comme par les tenants de l’idéologie dominante? Aujourd’hui, cette conception totalitaire que l’on cherche à faire prévaloir est en échec, elle est contestée massivement par le peuple Sri Lankais qui ne s’est pas laissé abusé et qui entend être maître de son destin.

 

Dans de telles circonstances, il est utile de revenir aux causes de cette situation et à la crise systémique qui la caractérise ! Quel sont-elles?

 

Faisant suite aux élections et à la défaite inattendue de Mahinda Rajapaksa en 2015, Ranil Wickremensighe avait été imposé comme Premier ministre, c’était là le résultat d’un complot. Le pays était sous le choc de ce changement, les politiciens surtout préoccupés par leur avenir et leur « fin de mois », les institutions paralysées, les partis politiques hier au pouvoir totalement atones, la gauche inexistante.

 

Dans la foulée, R.W avait réussi à imposer cette modification de la Constitution avec un article rognant ou interprétant les prérogatives du Président. Il concernait le statut du Premier ministre. Cette disposition devait être renforcée plus tard par un autre article défendu cette fois par le JVP, dans l’intention déclarée de mettre un terme définitif au système présidentiel. Cette fois, la proposition venait d’un parti se réclamant des valeurs de la gauche, en réalité devenu un supplétif vénal de R.W. Il ne faisait aucun doute que cette tactique utilisée avait été élaborée dans les bureaux de l’ambassade US dans le but d’un changement fondamental du régime politique à travers une nouvelle constitution.

 

Certes, les méthodes et les recettes néolibérales extrêmes de Ranil Wrikamensinghe47 ne sont pas nouvelles et l’on connaît par ailleurs sa flagornerie, sa subordination servile aux intérêts étrangers particulièrement aux stratégies géopolitiques de Washington. C’était et c’est toujours le cas !

 

Le besoin de se maintenir à n’importe quel prix à la tête de son parti48et du gouvernement afin de poursuivre la transformation de l’État impliquait ces changements. 

 

Toutefois, le désastre annoncé se manifestait et en moins de trois ans le pays était conduit au bord d’une faillite économique et financière, d’une dette abyssale49, d’un désastre social sans précédent, d’un saccage de l’environnement et d’un isolement international partisan. 

 

La mise en œuvre brutale de cette doctrine néo-libérale a fait fondre comme neige au soleil l’illusion d’un changement. La nouvelle majorité parlementaire de droite et ses alliés de circonstance, avaient voulu s’y identifier et la plupart des gens l’avaient admise et soutenue50.

 

Le recours au concept usé jusqu’à la corde « de bonne gouvernance » ou « yahapalanaya » est ainsi devenu le refrain politique qui justifiait une rupture et un changement de cap radical par rapport au gouvernement précédent. Il fallait aussi se distancier au plus vite de la Chine pour satisfaire les désirs du protecteur US ! On parla même d’un « changement révolutionnaire»51. Au vu des décisions prises, les Occidentaux étaient « aux anges » et applaudissaient. Les Chinois allaient enfin voir ce qu’ils allaient voir ! Ils ne virent rien !

 

Car ce fut très vite la douche froide ! Malgré le respect scrupuleux des conditionnalités politiques imposées au Sri Lanka, l’aide occidentale tarda et tarde toujours à venir. Pourtant, après quelques mois, tous les chantiers liés à la coopération chinoise comme le port de Colombo avaient été mis à l’arrêt au prix de millions de dollars de préjudice à payer. Ce gouffre financier allait devoir être assumé par le gouvernement, ce qui provoqua une certaine panique financière et politique. Des conséquences plus lourdes s’annonçaient, il n’y eut pas d’autres recours que de faire amende honorable et de solliciter avec force « courbettes » …les Chinois!

 

Ils ne se firent pas trop prier pour revenir au centre du jeu, d’autant qu’ils trouvèrent dans les négociations le successeur de Mahinda Rajapaksa bien moins exigeant. L’abandon de la gestion et pour 99 ans des terrains liés au site du Port de Hambantota52que les entreprises chinoises n’avaient pas réclamé provoqua l’indignation dans le pays et d’importantes manifestations paysannes. Elles bénéficièrent du soutien de l’ancien Président qui n’eut pas de mal à dénoncer cette capitulation au détriment de la souveraineté et des intérêts du Sri Lanka. Il faut dire que le cadeau était somptueux, il s’articule entre autres avec l’initiative de « nouvelle Route de la Soie ». 

 

Dans ces conditions, l’enthousiasme du début 2015 a vite commencé à fléchir et à la vue des résultats économiques catastrophiques, comme de leur implication sociale le slogan « yahapalanaya » est vite devenu une farce, rapidement tournée en dérision par les Sri Lankais. 

 

Pour tout arranger, plus de deux mois après la mise en place du nouveau gouvernement, éclata le scandale de la Banque centrale, une escroquerie qui aura coûté 20 milliards de roupies au trésor public. Arjuna Mahendran, un banquier de Singapour à la double nationalité, en devint le président, il était un protégé de R.W, il est maintenant en fuite, réfugié à Singapour, son gendre qui fut la cheville ouvrière de cette formidable arnaque est en prison, l’ex-ministre de l’économie impliqué mis en examen, a été contraint à la démission pour cause de « pots-de-vin », l’instruction se poursuit contre lui et le rôle d’intermédiaire joué par sa fille. Depuis deux ans et malgré le dossier accablant de la Commission d’enquête mise en place par le Président, et par de multiples révélations, R.W a réussi à faire trainer l’affaire. Il a tergiversé et n’a rien fait pour faire extrader le fugitif.53Encouragées, la corruption et la fraude ont continué à s’étendre comme un cancer. Régulièrement, les médias et l’opinion s’en indignent, mais rien ne fut fait pour l’entraver et se donner les moyens de lutter contre cette criminalité en « col blanc » entretenue par les entreprises étrangères afin d’obtenir des contrats auprès des politiciens et des ministres.

 

Dans la foulée de cette situation délétère, les prix se sont mis à flamber en particulier ceux des articles de première nécessité : les denrées de base comme le riz, le gazoïl, les transports, l’électricité, la santé. Les impôts sur la consommation ont été généralisés, l’aide sociale de l’État abandonnée. Les magasins « Sathosa » aux produits subventionnés par l’État menacés de fermeture. La sélection aggravée pour l’entrée à l’Université. Dans le même temps, le choix de faire flotter la roupie a conduit à son effondrement54, l’inflation est repartie à la hausse, la croissance à la baisse55, les caisses de l’État vidées par les emprunts massifs à rembourser, le FMI devenant chaque fois plus exigeant. L’économie domestique a été profondément déstabilisée, déstructurée au point d’aggraver sensiblement les importations de produits pour lesquels le Sri Lanka était jusqu’à présent exportateur, comme le riz, et même le thé ! 

 

Dans ces conditions, la dette a explosé, les inégalités sont devenues criantes, les traités de libre-échange avec l’Inde et Singapour ont développé la mise en concurrence des travailleurs.

 

La criminalité et l’insécurité se sont étendues. Les médias sont passés sous le contrôle du parti au pouvoir et des intérêts financiers qui lui sont liés. On y a placé des journalistes sûrs et totalement dépendants. Le mouvement syndical et les manifestations sociales ont été fermement réprimés. A la suite de provocations anti-musulmanes orchestrées par un des partis au pouvoir en mars 2018, l’État de siège avait été décrété et a servi de prétexte à des restrictions importantes imposées aux réseaux sociaux au nom de la lutte contre les « fake news ». 

 

Mais ce n’est pas tout, les élections provinciales qui devaient avoir lieu ont été systématiquement reportées, comme le furent précédemment et aussi à trois reprises les élections municipales et comme l’auraient probablement été les élections générales d’ici deux ans, et qui sait l’élection présidentielle. 

 

Le pays a ainsi été livré à l’encan, au pillage pour le bénéfice des entreprises étrangères et d’une petite caste d’affairistes. Le tout à l’export est devenu la nouvelle religion, les privatisations se sont multipliées, la terre, y compris celle des parcs nationaux, a été offerte à la rapacité des transnationales comme Dole56, l’environnement s’est dégradé, le glyphosate interdit dans de nombreux pays à été autorisé, la faune animale, pourtant si riche, placée dans une insécurité permanente et le patrimoine culturel du Sri Lanka vieux de 5 000 ans laissé à l’abandon, au bénéfice d’une sous culture cosmopolite singeant celle de l’Occident. L’UNESCO s’est ému à plusieurs reprises de la rapide dégradation d’œuvres et monuments inscrits au patrimoine de l’humanité. Le Ministre de la culture dont on ignore l’existence est lui aux abonnés absents. 

 

Ainsi, en moins de trois ans, le bilan de l’action de Ranil Wickremensighe s’est alourdi au point de menacer l’existence même d’un État qui s’était affranchi de quatre siècles et demi de colonisation. Là résident sontles causes principales de cette crise systémique, mais il faut encore ajouter à cela que ce n’est pas tout !

 

Sous la pression des pays occidentaux abusivement présentés comme étant à eux seuls « la communauté internationale », le pays s’est isolé internationalement de ses alliés naturels en abandonnant sa politique traditionnelle de non-alignement57pour mieux se réfugier dans l’illusion d’une relation privilégiée avec l’Occident, ce qui justifiait de se placer sous l’aile protectrice de Washington, de ses alliés, et dans une moindre mesure de l’Inde. John Kerry58vint en personne quelques mois après la mise en place du nouveau régime afin de donner ses instructions. Fait significatif, cela ne choqua personne au sein de la classe politique, et cela, sans exceptions, de la droite à la gauche. Devant cette passivité, les Etats-Unis pouvaient se frotter les mains et persévérer.

 

Tout comme d’ailleurs les anciennes puissances coloniales imprégnées de cette arrogance occidentale, ce « fardeau de l’homme blanc », 59en charge morale d’amener la civilisation au reste du monde par définition sauvage. Les Sri Lankais qui avaient tant sacrifié pour défendre l’unité, l’intégrité, la souveraineté, l’indépendance de leur pays, eux, n’étaient pas près d’accepter cette capitulation. De nombreuses voix se firent entendre60 !

 

Plus tard, et pour la première fois dans l’histoire des Nations Unies, un gouvernement, celui du Sri Lanka, devait rallier, soutenir et voter en octobre 2015 une résolution défendue par les USA contre ses propres intérêts nationaux61. Celle-ci imposa toute une série de conditionnalités coercitives et de menaces de sanctions contre Colombo. Washington et ses alliés européens exigeant entre autre un changement de constitution62, l’ouverture totale du marché, la mise en place de tribunaux composés de magistrats étrangers pour juger les supposés crimes de guerre du régime précédent à la fin du conflit contre les terroristes-séparatistes du LTTE qui avaient eux-mêmes été soutenus par les pays occidentaux. 

 

La coopération militaire, tout particulièrement avec les Etats-Unis, s’est ainsi au fil des mois institutionnalisée et renforcée avec des manœuvres communes, la sous-traitance pour le compte des Etats-Unis de certaines missions de protection et d’assistance en cas de guerre contre la Chine dans cette plus grande portion de l’Océan Indien, allant celledes Maldives jusqu’au détroit de Malacca63, permettant une surveillance continue de la voie menant jusqu’à l’Océan Pacifique. Des programmes accélérés de formations militaires furent mis en place, la présence se répéta dans le port de Colombo et de Trincomalee64de la 7flotte de l’« US Navy », heureuse de trouver là un porte-avion naturel auxiliaire et un soutien à sa mission géopolitique de confrontation avec la Chine. 

 

En d’autres termes, et en violation de ses engagements historiques en faveur du non-alignement, R.W a ainsi engagé le Sri Lanka comme force supplétive des Etats-Unis conformément à leur vision géostratégique, celle voulut par le « 2018 National Defense Strategy Program »65, qui fait dorénavant de l’Asie la priorité militaire des forces armées nord-américaines, et de la Chine son adversaire déclaré.

 

Les Etats-Unis ont par ailleurs renforcé les moyens de leurs officines complémentaires à leur service de renseignements inspirés par les « révolutions de couleurs » sur le modèle ukrainien et du « printemps arabe ». Elles sont devenues très actives sur le terrain, comme le démontrent les programmes de US Aid et de l’US Peace Corps66. Les programmes de ces deux dernières ont été renforcés au point de totaliser un budget de 4,5 milliards de roupies, soit plus de 30 millions de dollars. Le NED consacre à lui seul et officiellement 1,7 millions de dollars au Sri Lanka en faveur du financement d’ONG et de Fondations locales comme des syndicats. Washington soutient aussi l’action des Églises évangéliques dans ce pays à 80% bouddhiste et 15% hindouiste. Il encourage la multiplication et la présence des ONGI, le rôle de fondations comme celle de Georges Soros67ou celles du réseau « Millenium challenge Corporation (MCC) », de « l’Insititut for policy studies », d’« Advocata institute », d’« Atlas »68, associés à la Société du Mont Pèlerin69ou encore la transnationale Mac Kinsey70.

 

D’ailleurs cette évolution en rupture avec des années de non alignement71a suscité l’émergence et le développement d’un mouvement patriotique populaire très large rejetant toute mise en cause de l’indépendance et de la souveraineté du pays, toute forme d’ingérence dans les affaires nationales. Il regroupe des personnalités indépendantes intellectuelles, religieuses, politiques militaires, qui contestent entre autre le projet de nouvelle constitution voulu par les Occidentaux. Deux importantes structures mises en place sont très actives: « Eliya » « Viyathmaga »,72dont l’influence a permis de freiner et même de mettre en échec cet objectif du gouvernement visant à établir une nouvelle constitution, de surcroit sans consultation populaire.

 

Pour faire diversion sur ses problèmes réels, le pouvoir s’est livré à une vaste campagne d’intoxication sur la corruption du précédent régime, en multipliant les provocations, les procédures, les convocations devant des juges, mais sans succès. La seule affaire tangible étant celle impliquant directement R.W dans l’affaire de la Banque centrale. Dans ce contexte, il faut noter que le changement de Premier Ministre et la perspective d’une motion de censure au parlement maintenant caduque a servi à alimenter les commentaires provocateurs, les coups tordus qui se sont multipliés quotidiennement. Chaque jour, la presse annonçant le ralliement de tel ou tel parlementaire au nouveau régime, des centaines de millions passant d’une poche a l’autre. Tout cela visant à faire pression sur l’opinion et à accréditer chez les gens l’idée du « tous pourris ». 

 

En fait ; les campagnes anti-corruptions des médias et des hommes politiques sri lankais ne ciblent jamais les causes, c’est-à-dire le système mis en place par ceux qui sont les vrais corrupteurs, ceux liés à la finance internationale, les comparses de R.W. Pourtant ces sont les politiques néo-libérales de son gouvernement qui encouragent l’évasion fiscale, les transferts d’argent comme on le voit actuellement. Près de 165 millions de dollars en moins de deux semaines ont été transférés hors du pays73. Comme en Occident, il est significatif que le Sri Lanka se prépare déjà à l’abandon de la monnaie papier au bénéfice de la monnaie plastique, comme l’exigent dorénavant les banques internationales.

 

La criminalité financière dont le blanchiment d’argent a pris des proportions sans précédent au Sri Lanka. Le gouvernement de R.W voulait renforcer cette orientation avec son méga-projet « Megapolis » visant à faire de Colombo une place financière, un « hub » international sur le modèle de Singapour. 

 

Pour R.W et Mangala Samaraweera, c’est le secteur public et nationalisé qui est corrompu comme le montre leurs campagnes incessantes contre les entreprises publiques dont la compagnie aérienne nationale sri lankaise. La solution serait la privatisation des 50 plus grandes entreprises publiques du pays, la « dépolitisation de l’Etat », le transfert de toutes les activités économiques vers le privé.

 

Comme le souligne Imran Khan74s’agissant du Pakistan, ce que l’on doit viser, c’est se donner les moyens au niveau des institutions de les renforcer afin de combattre cette corruption en « col blanc » qui encourage l’évasion monétaire et fiscale. Celle-ci coûte cher au développement, car elle force aux emprunts, encourage l’inflation et finalement fait payer le prix au peuple. 

 

Le pays, après avoir été marqué, traumatisé par une guerre de presque 30 ans75avait entamé, même si ce fut non sans erreurs, une véritable restauration économique et sociale. Cela se faisait malgré les pressions internationales, mais les résultats étaient indiscutables. Depuis trois ans, le pays a basculé dans la régression et la soumission aux intérêts étrangers pour le bénéfice égoïste d’une fraction de la population qui aime à paraître comme l’élite cosmopolite et nostalgique d’une féodalité désuète d’inspiration néo-coloniale76.

 

On ne s’étonnera pas dans ces conditions combien l’action de R.W a très vite fait l’objet d’un véritable rejet, et d’une exaspération populaire. Les luttes sociales se sont multipliées témoignant d’un raz le bol généralisé tant l’accumulation de coups portés contre le peuple finissaient par provoquer de véritables déchirures dans une société éclatée et de plus en plus divisée.

 

En février 2018, les élections locales ont été marquées par un véritable raz de marée en faveur du nouveau parti, le SLPP de l’ancien Président Mahinda Rajapaksa77, puis en septembre, une manifestation de 300 000 participants à Colombo a donné des indications supplémentaires sur l’état d’esprit des gens. Dans ces conditions, les illusions ont vite fait place à la colère, aujourd’hui à la haine, une haine de classe !

 

Bien évidemment, le gouvernement et ses alliés politiques ont délibérément ignoré ces changements pourtant significatifs. 

 

Le choix de R.W et de son premier lieutenant Mangala Samaraweera78fut de persévérer à marche forcée et avec obstination dans la même direction et même d’accélérer les privatisations, le tout à l’export, la mise en vente du pays aux entreprises étrangères, y compris les domaines publics comme les écoles, les hôpitaux, les infrastructures militaires, les parcs nationaux, jugés obsolètes donc inutiles car d’aucune rentabilité.

 

Le gouvernement était comme aveuglé, pratiquant une auto-satisfaction en forme d’autosuggestion. Cette politique à haut risque d’explosion social continuait à être encouragée par les gouvernements des pays occidentaux, le FMI, les institutions financières internationales. La presse internationale, les relais de la soi-disant « société civile » encensant quotidiennement une réussite que l’on disait exemplaire. R.W et ses proches concentraient entre leurs mains tous les pouvoirs, pressés de mettre en pratique de manière dogmatique un catalogue de recettes ultras-libérales visant a transformer totalement le Sri Lanka, un pays pourtant aux fortes traditions et à une histoire millénaire. 

 

L’échec au parlement d’une motion de censure en mars 2018 déposée par l’opposition s’illustra toutefois par le ralliement à l’opposition de centre-gauche79de 16 parlementaires de la majorité et la sympathie non dissimulée de plusieurs membres de l’UNP80et du SLFP81mais qui renonçaient au dernier moment et sur l’ordre du Président Siriséna à la confrontation directe avec le gouvernement de R.W. Après l’échec cuisant des municipales, cet autre avertissement était prémonitoire.

 

En fait, il était annonciateur d’un fiasco à moyen terme tant les contradictions s’aiguisaient, le gouffre se creusait entre l’équipe au pouvoir et le peuple. Il est d’ailleurs remarquable que plusieurs dirigeants de la droite pressentant cette évolution en firent porter ensuite la responsabilité à R.W, considéré comme un « homme égoïste, sans aucune honte et qui a détruit le parti de mes ancêtres »82, comme devait le déclarer Wassenta Sennayake ex-ministre d’État aux affaires étrangères qui a rejoint après le 26 octobre le nouveau gouvernement de Mahinda Rajapksa.

 

Ou en est on après ces deux semaines qui ébranlèrent le Sri Lanka ?

Les Sri Lankais étaient dans l’attente d’élections générales, elles sont aujourd’hui acquises par la décision de dissolution du Parlement annoncée par le Président. Le pays est calme, le nouveau gouvernement a été mis en place, il est composé d’anciens ministres qui se sont ralliés et d’une partie de ceux qui étaient au pouvoir avant 2015. Ils se sont mis très vite au travail et toute une série de mesures sociales d’urgence ont été prises pour soulager les gens. 

 

Une importante réforme fiscale est annoncée, y compris avec le rétablissement de la commission d’appel, le prix des transports, du carburant, ont baissé ! Mais surtout, ce sont les prix des denrées de base comme les lentilles, le dhal, la farine, le sucre, les pois chiches, le sucre, etc. En réduisant les taux d’emprunts, un soutien immédiat a été apporté aux petits producteurs d’oignons, de pommes de terre, de riz. Les taxes sur les fertilisants, on été réduites. Il a été estdécidé la suppression des intérêts bancaires sur l’épargne, la réduction du prix des télécommunications, l’arrêt des privatisations. Simultanément, se négocie un relèvement des salaires en particulier pour les travailleurs des plantations qui étaient en lutte, déjà les chauffeurs et personnels des sociétés de bus ont vu leurs rémunérations passées de 14 000 à 25 000 roupies. Le traité de libre échange avec Singapour doit être renégocié !

 

Les élections provinciales auront lieu en 2019 d’autant que leur report systématique par R.W prive actuellement 6 provinces sur 9 de toute administration. Il faut redonner du sens et des moyens au développement de l’économie locale, afin de permettre une meilleure réponse aux besoins. Le Sri Lanka, par ses richesses naturelles et le savoir-faire de son peuple, en a les moyens. Cette vision peut contribuer à restaurer la souveraineté du pays, car il ne saurait y avoir de politique internationale indépendante sans respect de l’intégrité territoriale, sans une économie indépendante.

 

Restaurer la crédibilité internationale du Sri Lanka est à ce prix !

Pour la droite qui tient depuis deux semaines un discours apocalyptique, ces mesures sont irresponsables, elles vont aggraver le déficit, l’effondrement de l’économie est en vue, et les sanctions vont pénaliser le pays de manière irrémédiable. Ces déclarations cherchent avant tout à faire diversion sur ses propres responsabilités. Dorénavant, comme le montre les déclarations des Etats-Unis, de l’U.E, de la Grande-Bretagne, de l’Australie, du Canada, la bataille politique va se déployer avec ces relais sur le thème de la démocratie. Toutefois, il faut noter certaines inflexions dans le discours. On ne parle plus d’anti-constitutionnalité mais d’agir dans le cadre et le respect de la constitution Quant à l’Inde de Narendra Modi, elle se montre plus prudente83, comme le souligne la déclaration de son Ministre des affaires étrangères Raveesh Kumar. Supramanian Swamy84, un des dirigeants du BJP85, considère que le TNA aurait pu obtenir un bon « deal » en négociant avec Mahinda Rajapaksa et qu’en dernière analyse, les élections sont une bonne chose car elles permettront de trancher. Enfin, beaucoup s’interrogent sur le silence de l’ancienne Présidente Kumaratunga qui avait pourtant joué aux cotés de l’UNP un rôle capital dans le complot en faveur d’un changement de régime et de la promotion de la candidature de Sirisena. 

 

En 2004, dans une interview au « Time », elle donnait une explication sur ce qui l’avait conduite à se séparer de R.W, à l’époque Premier ministre, et de convoquer des élections générales86. L’éclairage est assez saisissant venant de la part d’une personne particulièrement hostile à Mahinda Rajapaksa !

 

Quant aux trois partis, UNP, TNA et JVP, ils se mobilisent contre la décision de dissolution du Parlement et de nouvelles élections générales qu’ils jugent anti-démocratiques. Ensemble, ils sont décidés à engager une action auprès de la « Cour suprême de justice » ...tout en se préparant aux prochaines consultations électorales. Au mépris de ses prérogatives et de l’indépendance de sa fonction, le Président du Parlement, Karu Jayasuria, s’est rangé de manière partisane derrière l’UNP et ses alliés.

 

On substitue ainsi au débat nécessaire sur les causes de la situation, celui sur le non-respect de la constitution, la non convocation du parlement, la dictature qui se mettrait en place et la corruption des politiciens prêts à se vendre au nouveau gouvernement en prébendes et fonctions ministérielles.

 

Le nouveau gouvernement et ceux qui le soutiennent sont face à des exigences sociales fortes. Le changement espéré va-t-il se concrétiser par une rupture ou par une forme de continuité en faveur d’un aménagement plus softdes politiques précédentes ? Là est le débat des prochaines semaines !

 

Tout est affaire de volonté politique. Pour l’heure, si la droite est sous le choc de la dissolution et d’élections générales, elle va très vite se ressaisir, s’employer avec tous les moyens possibles dont elle dispose à reconquérir le pouvoir perdu. Les semaines qui viennent vont par conséquent être décisives. Ainsi les Etats-Unis, l’Union européenne, l’Australie, la Grande Bretagne se mobilisent également et menacent. De nouveau, revient en boucle la perspective d’un bain de sang. Jusqu’où seront-ils prêt à aller au nom de la sécurité nationale des Etats-Unis aujourd’hui menacés !

 

Le pays n’est pas à l’abri de provocations du type Maïdan ou de celles connues au Venezuela ou au Nicaragua. Les forces du conservatisme sont coutumières de ce genre de pratiques. Elles peuvent y recourir de nouveau.

 

Pour les forces du changement, elles doivent s’appuyer et contribuer à la mobilisation populaire et pas se laisser placer sur la défensive comme elles ont été entraînés ces derniers jours sur des discussions et des prises de position déconnectées du réel. Elles se sont enlisées, comme par exemple, celles portant sur la constitutionnalité ou la non constitutionnalité du changement de Premier ministre. Cette stratégie a contribué à neutraliser des forces politiques. L’agitation dont font preuve certains n’est pas indifférente à la peur de perdre les avantages que leur accordent leurs positions de parlementaire ! Il y a aussi le risque de contribuer à de nouvelles désillusions en sous-estimant la portée du contenu du changement à mettre en œuvre. 

 

C’était là le calcul de la droite et des gouvernements occidentaux qui, chaque jour, chaque heure, font monter la pression. Jusqu’à présent, ceci a été très largement minoré par une partie des forces du changement malgré les appels répétés de nombreuses forces progressistes. 

 

Le rapport des forces a changé mais la situation demeure périlleuse. Elle peut s’aggraver si le nouveau pouvoir prend le risque de s’enfermer dans des tactiques politiciennes au détriment de la mobilisation de ceux qui ont intérêt aux changements. 

 

Il est heureux que ceux qui ont montré qu’il existait une autre alternative qui consistait à replacer l’intervention populaire au cœur de la bataille l’aient pour l’heure emportée. Les calculs politiciens, le débauchage que privilégiaient certains, ne contribuaient qu’à se détourner de l’essentiel, tout en renforçant le discrédit qui frappe une partie de la classe politique du pays.

 

La décision courageuse du Président de prononcer la dissolution du Parlement et de provoquer des élections générales ouvre une perspective pour le mouvement populaire. C’est lui qui, en dernière analyse, doit décider de la route que le pays doit prendre. « L’histoire ne fait rien, c’est l’homme, réel et vivant qui fait tout87 »

 

Le dépositaire de la souveraineté reste le peuple, à moins de remettre en cause le principe de démocratie représentative, il l’exprime de différentes manières, y compris, il le fait à travers l’expression électorale. C’est ce qui est dorénavant à l’ordre du jour et ce pourquoi le peuple a imposé ce changement. Il revient de contribuer à lui donner confiance dans la force matérielle qu’il représente. « Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. Levons-nous ! »88C’est le choix fait par le peuple sri lankais. 

 

jean.pierre.page@gmail.com

 

Colombo, le 10 novembre2018

 

Additif :

 

GEORGE SOROS, RANIL WICKRAMASINGHE 

ET LE 

SRI LANKA

 

Tamara Kunanayakam89

 

George Soros a longtemps cherché à orienter la vie politique du Sri Lanka, promouvant la partition du pays et soutenant activement un parti politique contre un autre. Ce n’est cependant qu’après la nomination de M. Ranil Wickramasinghe comme Premier ministre qu’il a pu prendre pied dans le pays, modeler la politique gouvernementale et yinstaller un bureau. 

 

Le lien entre George Soros et Ranil Wickramasinghe remonte à la Société du Mont Pèlerin, une organisation secrète connue sous le nom de « Mère de tous les think tanks », créée en 1947 au Mont Pèlerin, un village des Alpes suisses, pour promouvoir les intérêts expansionnistes de la finance mondialisée.

 

L’engagement de Soros au Sri Lanka est à la fois direct et indirect : par le biais de son Open Society Foundationet d’institutions qu’il finance, comprenant en particulier le Centre pour le Développement international de l’Université Harvard dirigé par le professeur vénézuélien Ricardo Hausmann, un autre associé de Soros.

 

En janvier 2016, George Soros a été impliqué dans l’organisation et le financement du Forum économique du Sri Lanka sous les auspices du Premier ministre Wickramasinghe, sur le thème « L’agenda 2023 du Premier ministreRanil Wickremesinghe pour la prospérité économique ». L’hôte principal était Joseph Stiglitz, qui a accusé le président Donald Trump d’avoir des « tendances fascistes » et d’être inapte à présider les États-Unis. 

 

Dans ce Forum, le professeur Hausmann et l’équipe de son Centre de Harvard ont présenté une stratégie de développement économique pour le Sri Lanka et un plan de développement de l’économie sur trois ans. Répondant à des questions posées au Parlement sur la participation de Soros au Forum, le Premier ministre a affirmé qu’il n’avait pas invité Soros, mais que Soros l’avait invité. L’opération Harvard, gardée secrète jusqu’au dernier moment, était entièrement financée par Soros et son Open Society FoundationsPeu après, en août 2015, l’Open Society Foundationa annoncé son projet de s’installer au Sri Lanka pour « pour stimuler les réformes démocratiques déjà en cours au Sri Lanka et promouvoir le progrès économique ».

 

Pour ses actions intrusives au Sri Lanka, Soros utilise également Human Rights Watch; l’International Crisis Group (ICG), dont il est un administrateur, le Global Centre for Responsibility to Protect (R2P), Centre mondial pour la responsabilité de protéger, étroitement associé à Samantha Powers, et la Human Rights Foundation, Fondation pour les droits de l’homme en Afrique du Sud, tous financés par lui, etqui ont régulièrement critiqué le gouvernement sri-lankais, pendant et après la guerre contre le terrorisme et le séparatisme, tout en minimisant les atrocités commises par les Liberation Tigers of Tamil Eelam (LTTE), lesTigres de libération de l’Îlam tamoul. Un mouvement qui a pourtantété désigné comme « organisation terroriste étrangère » par le Département d’État américain depuis le 8 octobre 1997 et qualifiéede « Specially Designated Global Terrorist » (SDGT) depuis le 2 novembre 2001. Le FBI a décrit les LTTE comme les « extrémistes les plus dangereux et les plus meurtriers » au monde et les a lui-mêmeclassés avant al-Qaïda et le Hamas. Selon lui, « les tactiques impitoyables des LTTE ont inspiré des réseaux terroristes dans le monde entier, y compris al-Qaïda en Irak ». Selon le FBI, les LTTE sont la seule organisation terroriste à avoir assassiné deux dirigeants mondiaux. 90 

 

La directrice exécutive de la Fondation pour les droits de l’hommeen Afrique du Sud financée par Soros, Yasmin Sooka, faisait p artie du groupe de trois membres du Groupe d’experts du Secrétaire gén&ea

La directrice exécutive de la Fondation pour les droits de l’hommeen Afrique du Sud financée par Soros, Yasmin Sooka, faisait p artie du groupe de trois membres du Groupe d’experts du Secrétaire général de l’ONU sur la responsabilité du Sri Lanka qui a préparé le rapport discrédité de 2011 et qui est à la base de la résolution 30/1 controversée du Conseil des droits de l’homme de l’ONU adoptée contre le Sri Lanka. Yasmin Sooka est membre du Conseil consultatif de l’Initiative pour les droits de l’homme de l’Open Society Foundations de Soros, et a été première invitée de la chaire inaugurale George Soros à l’École de politique publique (SPP) de l’Université d’Europe centrale (CEU) pour le semestre d’automne 2015. 

 

George Soros a également soutenu les revendications séparatistes des LTTE d’autres manières, par exemple par le biais des opérations – qu’il a financées – du Cadre inter-institutionnel de coordination de l’action préventive des Nations unies (l’équipe cadre, ou FT dans son sigle anglais). Celui-ci, dans les années 2012 et 2013, a tenu des réunions et des séminaires à huis clos où la partition d’États membres des Nations unies était débattue, y compris celle du Sri Lanka et du Népal. Selon des rapports, le FT a aussi formé certains activistes dans le monde, en particulier dans les pays en développement et d’autres pays ayant des gouvernements pro-occidentaux, visantà utiliser « le système » pour obtenir des changements. 

 

En Europe, les opérations de Soros visant à soutenir un parti politique ou un autre suscitent de plus en plus d’inquiétudes et d’oppositions. À Washington, des membres républicains du Congrès ont remis en cause les fonds de l’USAID provenant de l’argent des contribuables américains qui financent les projets de Soros, notamment en Macédoine et dans d’autres pays d’Asie. Le sénateur républicain de l’Utah, Mike Lee, s’est dit préoccupé, dans le cadre d’un soucisplus large, par le fait que les financements d’USAID vont à l’Open Society Foundations de Soros en Macédoine, et que l’ambassade américaine a pris parti dans la politique partidaire locale. Le sénateur Lee a écrit : « J’ai reçu des rapports crédibles selon lesquels, ces dernières années, la mission américaine en Macédoine est intervenue activement dans la politique des partis du pays ainsi quedans le modelage de son environnement médiatique et de sa société civile, favorisant souvent des groupes défendant une opinion politique plutôt qu’une autre. » 

 

Tamara Kunanayakam Colombo, le 12 novembre 2018

 

tamara.kunanayakam@gmail.com

 

Notes :

1Frida Kahlo de Rivera (1907-1954), peintre mexicaine, communiste, compagne du muraliste Diego Rivera.

2Si 90% du transport mondial est maritime, le Sri Lanka représente plus de 70% du trafic pétrolier et plus 50% de celui des containers. En augmentation constante, et au centre du projet pharaonique chinois de « route de la soie », cette situation explique le caractère stratégique du développement des infrastructures portuaires du port de Hambatota au sud du pays sous l’impulsion de la Chine et de l’élargissement considérable du port de Colombo où la Chine et l’Inde sont en compétition.

3Quelques instants plus tard, le décret était publié dans une édition extraordinaire du « Journal officiel de la République démocratique et socialiste du Sri Lanka ».

4Galle, ville du Sud du Sri Lanka, port important dès l’Antiquité pour le commerce de la cannelle, de l’ivoire, des épices et des pierres précieuses, fréquenté par les Perses, les Chinois…. Colonie portugaise à partir de la fin du 15esèche, puis hollandaise et enfin britannique.

5Octave Mirbeau (1848-1917), écrivain, journaliste, voyageur.

6UNP : Parti de l’Unité Nationale, droite pro-occidentale, présidé par l’ex-premier ministre Ranil Wrichmensinghe

7UPFA : « United People’s Freedom Alliance » dont le SLFP, « Sri Lanka Freedom Party » est le parti du Président Sirisena et de Mahinda Rajapaksa. Toutefois ce dernier a créé depuis le SLPP « Sri Lanka People’s Front », devenu en deux années la principale force politique du pays.

8Maithripala Sirisena est Président du Sri Lanka depuis 2015. Secrétaire général du SLFP ancien parti du président Mahinda Rajapaksa, ancien Ministre. Il avait en 2014, à la surprise générale, rallié le camp de la droite de Ranil Wrikamensinghe, de l’ex-présidente Chandrika Rumnatunga, du TNA longtemps paravent parlementaire des Tigres du LTTE, du JVP qui se réclame du marxisme léninisme et de petits partis musulmans soutenus par les monarchies pétrolières. Cette alliance bénéficiait du soutien actif politique et financier des Etats-Unis, des gouvernements occidentaux et de l’Inde inquiets de l’influence grandissante de la Chine dans la région en général et au Sri Lanka en particulier. Devant les conséquences de l’action du nouveau gouvernement issu des élections de 2015, cette trahison avait rapidement été jugée sévèrement par les Sri Lankais. Ceci s’est traduit en février 2018 par l’effondrement électoral de ceux qui avaient soutenu Sirisena et son alliance avec la droite au bénéfice du nouveau parti de Mahinda Rajapaksa, le SLPP associé aux partis de la gauche (ex JVP+PC+trotskistes) et d’autres partis moins significatifs.

9Karu Jayasurya : président du Parlement sri lankais, homme de droite, UNP.

10R.W pour Ranil Wickremesinghe, plus familièrement appelé « Ranil », ancien premier ministre du Sri Lanka.

11Royal College, école publique, St Thomas école privée, sa rivale sur le modèle Oxford et Cambridge, Harvard et Yale, Laidie’s College est l’établissement scolaire pour les jeunes filles de la bonne société. Ces écoles très privilégiées furent créées par les Britanniques à l’époque de la colonisation. Ils sont les établissements scolaires des enfants de l’élite. En avoir été élève vous situe socialement et immédiatement comme faisant partie des « happy few ». L’évènement social de l’année est le traditionnel match de cricket opposant Royal Collegeà St. Thomas. Il existe depuis 1880.

12Gotabaya Rajapaksa est le frère de l’ancien Président Mahinda. Il fut secrétaire d’État à la Défense pendant la guerre. Son nom est fréquemment associé à la victoire sur les séparatistes. Il est aussi apprécié pour le rôle qu’il a joué en faveur du réaménagement de Colombo pour en faire une des villes les plus propres et les plus attrayantes d’Asie du Sud-Est. Très lié a de nombreux intellectuels qu’il sollicite dans la perspective probable de sa candidature aux prochaines élections présidentielles.

13RAW : « Research and Intelligence Wing » service de renseignements indien. Mis en place en 1968 sous Indira Ghandi, il est sous l’autorité directe du Premier Ministre.

14« Mahinda Rajapksa was President 3rd option »,Newsfirst, 05/11/2018. 

15« Temple Trees » est la résidence officielle du Premier Ministre et l’a été parfois de Présidents. Situé au cœur de Colombo dans Galle road, son vis-à-vis ne sont rien d’autre que les gigantesques installations de l’ambassade US.

16Mahinda Rajapaksa a été Président du Sri Lanka de 2005 à 2015, précédemment il fut premier ministre. Artisan de la paix après une guerre couteuse en vies et destructions. Sa popularité est restée très forte dans le peuple, tout particulièrement les plus défavorisés. Animal politique et politicien d’une grande habileté. Doué d’un grand charisme, il est un nationaliste fervent, internationalement non aligné, se situant en alliance avec la gauche, il est souvent présenté comme proche de la Chine et anti-occidental. Les USA et l’UE le considèrent comme leur « bête noire ». Il défend souvent des positions anti-impérialistes, et s’est fait connaître par son soutien inconditionnel à Cuba et à la cause palestinienne. Ami personnel de Yasser Arafat, de Raoul Castro et de Hugo Chavez.

17Le Brésil et le Sri Lanka n’en ont pas moins des relations diplomatiques anciennes avec un ambassadeur dans chaque pays. Le Sri Lanka à deux ambassades en Amérique Latine : le Brésil et Cuba dont d’ailleurs il fut le premier pays d’Asie à reconnaître en 1959 le triomphe de la révolution et se féliciter de la chute de la dictature de Batista. Sri Lanka a été par ailleurs un des fondateurs du Mouvement des États non alignés aux côtés de Cuba. Dès juin 1959 Che Guevara vint à Colombo pour signer le premier accord commercial entre les deux pays. 

18Jair Bolsonaro, nouveau Président du Brésil, nostalgique de la dictature militaire, anticommuniste maladif, raciste, misogyne, homophobe.

19Paulo Guèdes est le fondateur du think-tank« Millenium », et de la banque d’investissement BTG Pactual. Il est un partisan fanatique des thèses ultra-libérales des « Chicago boys » de Milton Friedman déjà mises en œuvre sous Reagan, Thatcher, Pinochet et les dictateurs latino-américains, avec les résultats que l’on connaît.

20La Société du Mont Pèlerin est une fondation tentaculaire créée aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale par Friedrich Hayek et Milton Friedman, initiateur de l’école de Chicago, les trop fameux « Chicago boys » connus pour leurs exactions économiques en Europe de l’Est et en Amérique Latine, avec les désastres sociaux que l’on sait. Elle donna par la suite naissance à un vaste réseau international de 500 fondations et instituts de recherche fonctionnant à travers le monde, financés par les transnationales les plus représentatives de l’oligarchie mondialiste, étroitement associés à l’administration US, à des services d’intelligence, des lobbies, et de nombreux gouvernements occidentaux pour faire la promotion du libre marché.

21Tamara Kunanayakam ancienne ambassadeur du Sri Lanka : « Sri Lanka sovereignty non negotiable » in « The Island », june 24, 2018

22Le « cornac » est le compagnon à vie, le guide, et le soigneur de l’éléphant. L’éléphant est l’animal sri lankais le plus populaire. La grand majorité d’entre eux vivent en liberté. De couleur verte, il est le symbole du parti UNP de R.W.

23Déclaration de Tung-Lai Margue le 30 octobre 2018 au nom de l’Union européenne pendant la rencontre avec le Président Sirisena. Elle a menacé de manière très provocatrice de retrait du GSP+, le système de préférence commercial accordé par l’UE au Sri Lanka.

24« Sri Lanka’s legitimate Finance Minister explain economic fallout… », Colombo Telegraph, 05/11/2018

25« US and Japan freeze development aid », Newsfirst, 04/11/2018

26Samantha Powers, ancien ambassadeur US et représentante permanente à New York à l’ONU. Elle fait partie du premier cercle intellectuel autour de Barack Obama. Elle est très impliquée sur le dossier sri lankais. Elle s’est fait connaître par son livre « A problem from hell : America and the age of genocide » prix Pulitzer 2003.

27« UN envoys meet Sri Lanka prez. », Business Standard, 31/10/2018

28Jeremy Hunt est le nouveau ministre britannique des affaires étrangères. « Britain, observing Sri Lanka devlopments with concern », Financial Times, 31/10/2018

29« Lord Naseby : M’R appointment is legitimate »,Newsfirst, 07/11/2018

30« Why political crisis in Sri Lanka is bad news for India »,Times of India, 29/10/2018. Il faut noter que quelques semaines avant ces évènements, le premier ministe de l’Inde, Narendra Modi, avait rencontré successivement Mahinda Rajapaksa, R.W et Sirisena.

31« Face the Nation » Tamara Kunanayakam sur la chaine de télévision, Newsfirst,07/11/2018

32« Chinese ambassador calls on Mahinda and Ranil »,Adaderena,27/10/2018

33Après l’élection présidentielle de janvier 2015, appliquant l’accord secret convenu entre lui et l’alliance anti-Mahinda Rajapaksa, le nouveau président Siriséna avait imposé comme premier Ministre Ranil Wrikmasinghe de l’UNP, bien que celui-ci ne disposait que d’une minorité de 46 sièges, contraignant au départ sous la pression le premier Ministre D.M Jayaratne qui lui disposait de 144 sièges.

34Al Jazzeraa été jusqu'à organiser un débat télévisé sur « Sri Lanka : on the path to dictatorship » 31/10/2018 avec 3 comparses, dont Alain Keenan du Crisis group.Voir l’article « Al Jazzera a tool of the west » de Shenali Waduge. Lankaweb, 08/11/2018.

35« Avis de tempête sur le Mouvement des Non-Alignés » Jean-Pierre Page, Investig’Action, 30/04/2015

36TNA : parti régionaliste tamoul, représentatif des intérêts de la bourgeoisie des provinces Nord et Est. Longtemps considéré comme le paravent parlementaire du mouvement séparatiste des Tigres du LTTE que le TNA considérait comme le seul représentant des aspirations nationales des Tamouls. Parti soutenu activement par le gouvernement de droite du Tamil Nadu en Inde et les Occidentaux. Il dispose de 16 députés au Parlement, mais vient d’éclater avec la constitution d’une nouvelle force politique radicale séparatiste, proche du LTTE.

37JVP « The people’s liberation Front » qui se réclame du marxisme léninisme, mais qui soutient R.W et son gouvernement pro-occidental. Rejeté par la gauche (Parti communiste + trotskistes) qui le considère comme corrompu et manipulé par l’UNP et des services de renseignements étrangers. Dispose de 6 députés au Parlement.

38« The crisis in Sri Lanka- invented by western medias » Dr.Palitha Kohona- ancien ambassadeur, International Press Syndicate, 05/11/2018

39« UNP to go to supreme court », Mangala Samaraweera ancien ministre des Affaires Etrangères, puis de l’Economie a considéré que Sirisena est un tyran, un fou ! « On pensait avec Sirisena avoir élu un nouveau Mandela, il ne fut qu’un Robert Mugabe, ce fou dangereux ancien président du Zimbabwe ».

40Jayawardena décida unilatéralement, sans élections, de prolonger la vie du Parlement parce qu’il y disposait d’une majorité.

41Chandrika Kumaratunga, ancienne présidente sri lankaise, fille de S.W.R.D Bandanaraike l’ancien premier Ministre assassiné en 1956 et de Sirimavo son épouse, la première femme chef d’État au monde connue comme une des fondatricedu Mouvement des Etats non alignés. Chandrika en 2004, annonça qu’elle changeait de premier ministre alors que celui-ci sortait de la Maison Blanche après un entretien avec Georges Bush. Il s’agissait déjà de Ranil Wickemensinghe, elle le remplaça par Mahinda Rajapksa qui devint Président un an plus tard.

42« Craintes d’un bain de sang au Sri Lanka », Euronews, 29/10/2018

43Le Ministre et son garde du corps ont été arrêtés, emprisonnés puis libérés sous caution. Une instruction est engagée contre eux. On n’en a dit aucun mot dans les médias.

44« Otpor », est un mouvement instigateur des « révolutions de couleur », il met en pratique les théories de Gene Sharp. A joué un rôle dans le changement de régime en Serbie, puispendant le printemps arabe. Financé par l’administration US et des fondations comme celle de Georges Soros. Lire sur le sujet « Arabesques » de Ahmed Bensaada, Investig’action 2015

45« Black july », le 24 juillet 1983 le gouvernement du Président Jayewardene, pour faire diversion, manipule l’opinion, excite et mobilise des gangs, des mercenaires s’assure du laissez faire de la police, le bilan en sera plusieurs milliers de morts, 8 000 maisons et 5 000 magasins brulées plus de 200 000 sans abris, des destructions innombrables. De nombreux Tamouls feront le choix del’émigration. Cet acte criminel offrira l’occasion aux séparatistes du LTTE de justifier leurs actions tout aussi criminelles.

46Les Sri Lankais l’ont affublé du titre de « looser ». De toute sa carrière, il n’a jamais, en plus de 40 ans de carrière politique, gagné une élection, par contre il en a perdu 29. Seules les alliances de circonstance lui ont permis d’accéder au pouvoir.

47R.W : Ranil Wrichamasinghe, Premier Ministre sri lankais déposé le 26 octobre 2018. Il était en poste depuis 2015 par le résultat d’un complot et d’une pression internationale en faveur d’un changement de régime voulu et organisé depuis la fin de la guerre en 2009 par les Occidentaux contre le président Mahinda Rajapaksa.

48Les dissensions internes à l’UNP étant nombreuses, R.W étant fortement contesté depuis des années par son obsession de pouvoir. Il est vraisemblable que la situation nouvelle va relancer les batailles dans l’appareil du parti.

49 La dette du Sri Lanka est pour l’essentiel due aux institutions financières internationales, au FMI et aux pays occidentaux. La dette en augmentation constante s’élèverait à 65 milliards de roupies. Contrairement à ce que les médias affirment la Chine ne représente que 10% de cette dette globale Les principaux partenaires commerciaux du Sri Lanka sont les Etats-Unis, l’Union européenne, le Japon, l’Inde et la Chine.

50Le parti de Ranil Wrickamensinghe est l’UNP, il est en alliance au sein de l’UNFGG avec un parti régionaliste tamoul, un parti musulman financé par les monarchies pétrolières, il bénéficie du soutien politique du JVP qui se réclame dans sa rhétorique du marxisme léninisme, du TNA autre parti tamoul du Nord et l’Est longtemps présenté comme ayant été la vitrine du mouvement séparatiste LTTE.

51Mot d’ordre défendu par un allié pittoresque de l’UNP, l’ex-trotskiste Vrikramabahu Karunaratne, dont le parti se résume a lui-même. Hier, supporter du LTTE, aujourd’hui de Ranil Wrickemsighe.

52Le port et l’aéroport d’Hambantota sont devenus des enjeux géopolitiques. Ces méga-projets construits par les Chinois se situent au sud du Sri Lanka sur l’un des corridor maritime les plus importants au Monde, lien naturel entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Les Chinois en assurent le fonctionnement tout comme celui de la zone économique spéciale. Les Américains on exigé en retour le contrôle du port de Trincomalee, le plus grand port en eau profonde d’Asie. En compensation, les Indiens, inquiets de voir les Chinois disposant d’un port pouvant servir à des usages militaires, ont récupéré l’aéroport de Matala qui se trouve a proximité.

53« Bond scam II Sri Lanka’s bigest cober up »,Newsfirst, 09/08/2018. Le nouveau gouvernement a immédiatement annoncé qu’il engageait la procédure d’extradition de Mahendran.

54La roupie est flottante ! Depuis janvier elle a perdu plus de 12,5% de sa valeur par rapport au dollar US.

55 Jusqu’en 2015, la croissance sri lankaise était la seconde en Asie, derrière la Chine.

56« Dole » est une multinationale US. Elle est le plus grand producteur de fruits et légumes au monde, implantée dans 90 pays. Son revenu annuel est évalué à 4,5 milliards de dollars US (2016). Elle dispose aussi d’une flotte maritime.

57Au point de voir son ex-ministre des Affaires étrangères, Mangala Samaraweera, considérer le non-alignement comme un concept dorénavant obsolète !

58John Kerry, secrétaire d’État de Barack Obama de 2013 à 2017. « John Kerry praises Sri Lanka on reforms and pledge renew ties… », The Guardian, 02/05/2015

59« Le fardeau de l’homme blanc » (The White Man’s burden) Rudyard Kipling, 1899

60« Sri Lanka, independant republic, to vassal state » Tamara Kunanyakam, The Island, 03/04/2018

61Conseil des droits de l’homme de l’ONU, résolution 30/1 sur le Sri Lanka du 02/10/2015.

62« Constitution making, an American project », Tamara Kunanayakam, The Island, 07/09/2017.

63Le détroit de Malacca entre Malaisie et Indonésie, très étroit est un des corridor maritime stratégique les plus important du monde.

64Trincomalee, le plus grand port en eau profonde d’Asie du Sud-Est. Occupé pendant la 2eme guerre mondiale par la marine britannique, bombardé par les Japonais. Les Tigres du LTTE séparatiste en avaient proposé l’utilisation aux Etats-Unis. L’Inde souhaite également s’accaparer une partie des installations, elle en négociait actuellement les conditions avec le gouvernement de R.W, après avoir récupéré l’aéroport de Mattala a proximité du Port d’Hambatota finalement cédé à la Chine par le gouvernement de droite avec un bail de 99 ans. L’Inde veut également récupérer une partie des installations portuaires de Colombo. Elles lui ont été promises par R.W juste avant sa chute, sans consultations du gouvernement ou du Président

66Ces deux organisations aux moyens financiers considérables, associés au NED (National Endowment for Democracy) on fait du Sri Lanka une priorité de leur action en Asie.

67Georges Soros dans ses propos accorde une grande importance au Sri Lanka. Il fut d’ailleurs le premier invité de notoriété par R.W, et même bien avant le secrétaire d’État US de l’époque John Kerry.

68Les représentants d’ «Atlas» et «Advocata» siègent dans des bureaux mitoyens à ceux du Premier ministre, du Ministre de l’économie et du Président. La tête pensante de ce réseau international est Razeenn Sally membre influent de la SMP.

69Lire « Néolibéralisme contre souveraineté » le cas du Sri Lanka, une étude de Tamara Kunanayakam, La Pensée libre, lapenseelibre.org, novembre 2018

70« The FIRM » the inside story of McKinsey par Duff McDonald, A Oneworld book, London 2014. McKinsey est la plus grande entreprise mondiale de consultants en« management ».

71Le Sri Lanka a été avec l’Egypte de Nasser, la Yougoslavie de Tito, l’Indonésie de Soekarno, l’Inde de Nehru, le Ghana de NKrumah un des pays fondateurs du Mouvement des Etats non alignés.

72« Eliya » signifie la lumière, et « Viyathmaga » signifie : « les chemins de la connaissance », cette dernière fonctionne comme un Think Tank.

73 « Constitutional crisis, 28 billions of roupies flees Sri Lanka in two weeks » Lanka Business on Line,09/11/2018

74Lire et écouter le remarquable discours sur les priorités et la lutte contre la corruption du nouveau Président Pakistanais Imran Khan à l’Ecole Centrale du Parti communiste chinois, Pékin, novembre 2018 < https://www.youtube.com/watch?v=S74iBD-Ucbk >

75Lire dans « La Pensée libre »< lapenseelibre.org > une série d’études sur le Sri Lanka, notamment « Qui sont nos amis, qui sont nos ennemis » de Jean-Pierre Page-17/07/2011, « Entretien avec Jean-Pierre Page sur le Sri Lanka » 18/07/2011 et « Les années Rajapaksa entre triomphe et désastre » 08/04/2016, « Le retour de Darusmann, rapport de Navi Pilay sur le Sri Lanka »-03/06/2013 de Tamara Kunanayakam.

76Le Sri Lanka a été colonisé pendant 450 ans par les Portugais, les Hollandais, puis enfin les Britanniques.

77Sur 340 collectivités locales, 239 ont été gagnées par le SLPP et ses alliés.

78Mangala Samaraweera est l’ex-Ministre de l’économie des finances et des médias, entendez par là : la propagande officielle. Ancien Ministre des affaires étrangères, il est celui qui a accepté les conditions imposées unilatéralement par les USA à la Commission des droits de l’homme de l’ONU à Genève en 2015. Il est connu pour ses relations étroites avec le département d’État d’Hillary Clinton qu’il a soutenue face à Trump, et le premier cercle de Barack Obama comme Samantha Powers, Tom Malinowski, ancien dirigeant de Human Rights Watch, Nisha Biswal et plusieurs Fondations dirigés par les néoconservateurs US comme « Heritage Foundation » .

79« The joint opposition » J.O rassemble le SLPP de Mahinda Rajapksa et plusieurs formations de gauche dont le MEP, scission dans les années 70 du LSSP (troskyste affilié à la 4einternationale), du Parti communiste, du LSSP, du Democratic left Frontde Vassudeva Nanayakara (ex LSSP, troskiste) et du National Freedom Frontde Wimal Wirawensa, résultat d’une scission du JVP.

80UNP : United National Party, le parti de Ranil Wrickemensinghe

81« PM no-confidence vote and yahapalanayas’ divided loyalties », Daily Mirror, 28/03/2018

82Wassenta Senanayake : dirigeant de l’UNP, ancien Ministre d’État aux affaires étrangères dans le gouvernement de R.W est aujourd’hui Ministre du Tourisme et de l’environnement dans le nouveau gouvernement de Mahinda Rajapaksa. Il est un des héritiers politiques de D.S Sennayake, un des fondateurs de l’UNP, «  le père de la nation » qui fut son arrière grand père et le premier « premier ministre » du Sri Lanka, Daily Mirror, 26 octobre 2018.

83« International community continue to weigh on Sri Lanka »,Newsfist, 09/11/2018 

84« Western nations displeased by President Sirisena action » , Newfirst, 09/11/2018

85Le B.J.P est le parti au pouvoir du Premier ministre Narendra Modi.

86Interview de Chandrika Kumaratunga  : « Q : Qu’elle était votre raison de convoquer des élections générales ? R : J’y étais obligé car il y avait une véritable rupture dans la cohabitation gouvernementale entre R.W et moi. Il me harcelait et me mettait à l’écart. Il avait une seule et unique obsession : il voulait devenir Président. Il se moquait de ce qui arriverait au pays. Nous étions dans une impasse ! La seule solution qui me restait était de consulter le peuple pour qu’il me donne un mandat clair » Alex Perry, pour Time magasine 29/03/2004

87Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande, 1846.

88Pierre Victurnien Vergniaud(1753-1793) et Elisée de Loustalot (1762-1790).

89Tamara Kunanayakam est ancienne ambassadeur à Cuba, au Vatican et Représentante Permanente du Sri Lanka à Genève auprès des Nations Unies, Présidente et rapporteur du Groupe de Travailintergouvernemental de l’ONU sur le Droit au Développement.

90Voir “Taming the Tamil TigersFrom Here in the U.S”., The FBI, 01/10/08, <https://archives.fbi.gov/archives/news/stories/2008/january/tamil_tigers011008>

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6 novembre 2018 2 06 /11 /novembre /2018 14:37

Nous continuons ici le périple de notre collaboratrice en Afrique, cette fois-ci au Niger, pays connu désormais pour son uranium, à la fois opportunité et malédiction pour un peuple faisant preuve d’une ingéniosité vitale, politique et syndicale qui confirme que l’Afrique n’est pas le continent en perdition si souvent décrit par nos gros médias qui aiment tant le style larmoyant qui les empêchent de constater l’importance et la vitalité de la dignité humaine et de l’esprit de collectivité.

La Rédaction

 
Auto-organisation et démocratie au Niger

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Les coopératives et les organisations politiques et sociales en Afrique de l’Ouest – un exemple pour nous organiser en Europe de l’Est? (3epartie) 

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Novembre 2018

Monika Karbowska

 

Niger, le grand fleuve côté Est

Comme je suis arrivé de Bamako, je pars à 4h du matin avec un grand bus climatisé Rimbo et nous traversons le sud-est du Burkina Faso. Nous nous arrêtons dans la ville de Fada N’Gourma, capitale du pays gourmantché. Plus nous nous éloignons vers l’Est, plus le paysage se dessèche et le soleil se fait de plus en plus brûlant. La frontière nigérienne est ponctuée d’une longue halte. Les voyageurs sont rassemblés sous un auvent de paille à l’abri du soleil pendant que la police contrôle les bagages, nous appelle un à un au poste et que les vendeurs/es ambulants nous proposent du thé dans leur théières en métal, du lait dans des bouteilles en plastique et les éternelles arachides sous toutes les formes. La chaleur est intense, les mares d’eau parsèment un paysage de pâturages et de bosquets clairsemés. Les champs agricoles se fond plus rares et les troupeaux de bovins, de moutons et de chèvres traversent les grandes plaines. La capitale du Niger, Niamey, n’est qu’à une encablure de la frontière. Nous arrivons sur un immense pont surplombant des rizières au bord du fleuve. Niamey est une ville tranquille, presque provinciale, superbement située sur le grand fleuve Niger, que je retrouve après l’avoir quitté à Bamako et n’ayant pas pu, à regret, suivre sa boucle vers le Nord.

Je suis accueillie et hébergée par mon camarade Issa que je connais depuis 6 ans au sein du réseau CADTM Afrique. Il est le pilier du Réseau national Dette et Développement (RNDD), confédération politique de 30 syndicats, organisations de paysans, associations et coopératives qui luttent depuis 2002 contre la politique de la dette, pour la démocratisation du pays et une politique de redistribution des richesses minières vers la population du pays. Le RNDD est également à l’origine du réseau CADTM Afrique depuis 15 ans. C’est grâce à ses militants chevronnés que j’ai eu connaissance du rôle de la plus grande mine d’uranium au monde qui se trouve au Niger, à Arlit, et des ravages que provoque cette exploitation par Areva. Les mines du Niger, exploitées depuis 1959 par la France puis par les entreprises nigérienne SOMAIR et COMINAK, constituent à la fois une richesse et une malédiction. Car si, grâce aux luttes sociales et politiques, l’Etat du Niger touche 10% des bénéfices de l’uranium et non plus deux, la spoliation des terres aux paysans par l’extension de l’exploitation, l’irradiation des territoires et la mise en danger de la santé de la population restent des problèmes irrésolus. Le Niger possède bien d’autres ressources minières que convoitent les multinationales occidentales et chinoises : terres rares, pétrole… Mais l’essence est presqu’au prix européen et les multiples coupures d’électricité à Niamey rappellent que l’uranium d’Imouraren fait briller de mille feux Paris la Ville Lumière, laissant Niamey dans le noir.

Hébergée gentiment par la famille de mon camarade dans sa maison d’un quartier tranquille, je rencontre une grande coopérative de femmes productrices, le syndicat USPT ainsi que le parti Mouvement patriotique nigérien Kishin Kassa.

La coopératives de production féminine au Niger

Non loin de l’immense mosquée verte, don de Khadafi, je suis accueillie par la dynamique et sympathique coordinatrice Mintou Kountché. Mintou me présente 15 coopératrices dont chacune représente un groupement de quelques dizaines de femmes. Ainsi, quinze personne représentent de 100 à 200 productrices dans une seule réunion. C’est une force économique non négligeable qui me montre encore une fois les capacités d’organisations dont font montre les productrices africaines, ce qui nous fait défaut sur notre continent européen. La grande maison de plusieurs pièces pourvue d’une cour ombragée et d’une remise est l’héritage de la présidente du Groupement Koulawa, Rahanatou Abdoulaye, qui mettra ce bien à disposition des productrices privées de leur précédent lieu suite à la résiliation brutale de leur bail par un propriétaire avide d’augmenter le loyer. Rahanatou est veuve. Elle m’explique les difficultés des femmes restées seules avec leur enfants et devant gagner leur vie sans qu’aucune aide de l’Etat ni de la société ne leur allège leurs tâches.

Le but du groupement est donc d’aider les femmes à vendre leur produits en participant à des salons, en mutualisant les moyens de production, l’accès aux emballages notamment, d’organiser la solidarité, de former et de soutenir les femmes entrant dans la production. Mais il s’agit aussi d’impliquer les femmes dans la lutte pour leurs droits et de les préparer à prendre leur place en politique. Rahanatou n’a aucun complexe : elle sera candidate aux élections législatives et elle estime que les femmes doivent voter pour des femmes qui feront pression sur l’Etat pour la défense des intérêts féminins. La coopérative se veut donc un moyen de sensibilisation des femmes rurales afin qu’un plus grand nombre d’entre elles soient candidates aux élections. Un des souhaits les plus forts des femmes est que les veuves et les femmes délaissées par leurs maris puissent bénéficier d’une allocation de l’Etat afin de nourrir et de scolariser leurs enfants. Certaines femmes, malgré la distance qu’induit la traduction et leur pudeur, me montrent clairement la dureté de la vie des femmes seules et leur colère face aux hommes qui ne contribuent pas au foyer ou qui se remarient avec une autre femme laissant seule leur première épouse. Je me garde bien d’émettre une critique sur la polygamie, mais les femmes productrices me montrent une lassitude de ce système dans lequel elles ne sont jamais certaines que l’homme leur accordera l’équité matérielle en théorie garantie. Les coopératrices soulignent maintes fois l’importance de l’autonomie financière des femmes, de la scolarité des filles et l’apprentissage d’un métier.

La coopérative représente les trois peuples du Niger : Haoussa, Gourmantché et Peuls. J’emporterai à ma rencontre suivante des échantillons de produits de chaque coopérative fournis par sa représentante. Le but est de les emmener en Europe et de faire connaitre cette production artisanale et bio afin de faire inviter les groupements à des salons de commerce équitable et dans des rencontres de soutien à l’économie des femmes.

Les coopératrice peule, Madame Hajara Bazo de la coopérative Biraadam Henebbam, dont le charme pudique m’émeut, me montre ses produits : lait et beurre de chamelle, fromage séché qui peut se manger comme en cas et rappelle un pain azimplat, bijoux aux perles multicolores et aux motifs de cuirs. Elle m’offre également une magnifique écharpe tissée de noir, vert et bleue, brodés des perles rouges et blanches.

Les coopératrices du groupement Kandegommi produisent une excellente pâte d’arachide qui fera les délices de mes petits déjeuners ainsi qu’une délicate huile artisanale dont l’arôme n’a rien à voir avec le produit auquel l’industrie occidentale nous a accoutumés. Les femmes de la coopératives Bombatou produisent de l’huile de moringa dont les vertus commencent à être connues et diffusées par les magazines féminins occidentaux. Le moringa se prête aussi bien comme condiment à la confection de la fameuse sauce moringa alors que l’huile peut avoir un usage aussi bien cosmétique qu’alimentaire. Aissatou Seyni représente le groupement Fahamey, spécialiste du sésame en noix grillées mais surtout en excellente huile alimentaire, cette huile de sésame si prisée des amateurs d’alimentation biologique et hors de prix dans les magasins en Europe. Le groupement Kokaranta est spécialiste du dégué, le mil précuit qui se mange avec le lait caillé ou le yaourt. Les traditionnelles farines de bissap et de gingembre pour la confection des boissons désaltérantes dans la fournaise ambiante sont également de la partie.

Mais ce qui fait l’originalité de ce groupement, outre la variété des produits couvrant quasiment tout le champ des besoins alimentaires, sont des produits transformés : les coopératrices moulent devant moi dans la cour d’excellents bonbons au lait et caramel. Le groupement Sayé est spécialiste de carré de « chocolat de baobab », au goût fin et acidulé, ainsi que de succulents chips de noix de coco légèrement caramélisés. D’excellent encas qui devraient plaire aux Occidentaux toujours à la recherche de produits rares et différents… Si ces femmes avaient la possibilité d’accéder aux circuits de distribution mondiaux, aux jolis emballages avec belles étiquettes de couleurs, à une publicité attractive, elles seraient les plus riches et non pas les plus pauvres de leur communauté… Si le système économique dans lequel nous vivons toutes n’était pas profondément injuste, favorisant ceux qui produisent des choses inutiles ou nuisibles ou se contentent de prélever leur dime en tant qu’intermédiaire. En Occident comme au Sud, le producteur artisanal et surtout la productrice, n’est quasiment jamais rémunéré à sa juste valeur.

La publicité de ce groupement de coopérative se fait déjà via les défilés de mode et les événements culturels organisés par Chaoudatou, jeune gérante de la société Fourtague Mazada, qui me montre les photos d’impressionnantes robes de soirée de toutes les couleurs. Chaoudatou rêve d’intégrer l’Institut français de Mode et d’allier dans ses créations la tradition et la modernité. Le groupement possède aussi 4 machines à coudre et entend les utiliser bientôt dans la cour et la remise de la maison. Les coopératrices du groupement Gagaciney réalisent les belles robes des défilés pour les mariages et les fêtes. Le groupement a même dirigé son propre restaurant jusqu’à la résiliation du bail par le propriétaire véreux. Mintou m’explique que cette activité génératrice de revenus doit être reprise. Enfin, les cosmétiques sont également une importante partie de la vente : beurre de karité parfumé au citron, savon artisanal au miel (et excellent miel brun à l’arôme puissant), savon liquide, lessive, parfum liquide, encens traditionnel. Et enfin, un excellent henné acajou dont je demanderai une livraison express, l’arbuste du henné poussant au Nord et au sud du Sahara. J’ai connu le henné du Maroc, celui de Gabès en Tunisie et je testerai aussi celui du Niger.

Nous prenons rendez-vous pour une coopération. Mintou s’active pour trouver des soutiens financiers pour la participation aux salons, les formations politiques, juridiques et professionnelles des coopératrices. Je m’engage à présenter les échantillons de leurs produits dans des circuits de commerce équitable français et de démarcher des salons alternatifs, une démarche qui ne s’avère pas si facile, les salons demandant des présentations très détaillées de la composition des produits que les coopératrices ne peuvent évidement pas fournir rapidement. Le marché mondial n’est pas tendre avec celles qui font vivre réellement leur pays. D’où l’importance de prendre le pouvoir politique afin de disposer de la force de l’Etat pour organiser la production, la distribution et lemarketingà grande échelle afin de garantir aux femmes un revenu à la mesure de leur travail, leur inventivité et leurs compétences.

Le Musée national Boubou Hama

Je visite avec les enfants de mon ami le Musée national nigérien Boubou Hama. C’est un agréable parc aménagé dans le centre ville sur plusieurs collines. En fait de musée, l’espace est conçu comme un jardin public avec des jeux pour enfants entre les enclos des différents animaux représentatifs du pays : il y a des hippopotames, des hyènes, des phacochères, des autruches, des buffles, des chimpanzés, deux jolis et jeunes lions dont le soigneur nous explique qu’ils ont été sauvés du braconnage et donnés au zoo car il n’était pas possible de les relâcher dans la nature. Les girafes, il est recommandé de les voir en vrai dans le parc naturel de Kouré. Il y a aussi un espace « animaux de ferme et reconstitution de villages » ainsi qu’un spectaculaire « enclos » de squelettes de dinosaures dont le désert du Nord du Niger abonde.

Comme fréquemment, l’argent et la volonté politique manquent pour effectuer des fouilles archéologiques qu’exigerait une véritable mise en valeur du patrimoine culturel et naturel du pays. Je pense avec nostalgie aux efforts gigantesque entrepris dans ce domaine par la Pologne populaire, avec toutes les célèbres fouilles du néolithique et la découverte du fameux site de Biskupin, emblématique d’un peuplement ancien et continu des territoires est-européens. Comment se fait-il que dans les années 1960, on avait l’argent pour des choses aussi ‘futiles’ et dispendieuses que les fouilles archéologiques alors qu’avec la mondialisation technologique acharnée, il n’y a jamais d’argent pour ce genre de projet.

L’ambiance dans le Musée de Niamey est paisible et les enfants y jouent dans tous les recoins. Nous faisons le tour des magnifiques pavillons culturels qui nous montrent les objets et la vie matérielle, culturelle et religieuse des différents peuples du Niger, agriculteurs du sud, commerçants et éleveurs du Nord, dont les Touaregs. Un vaste espace accueille des artisans auprès desquels je peux admirer et acheter les célèbres productions ; profusion d’objets en cuir (sac, chaussures, boites…) et les fameux bijoux en argent, en corne, en pierre du désert délicatement polies. La beauté des objets m’éloigne de mon univers de plastique ordinaire dans lequel nous baignons en Occident, mais je ne peux pas tout transporter, puisqu’il est impossible, depuis la destruction de la Libye par l’Occident, d’utiliser les belles autoroutes que Khaddafi avaient construites pour relier le nord du Niger à la Méditerranée en traversant le désert par Agadès, Bilma puis le Fezzan jusqu’à Tripoli. Je rêve de le faire ce voyage et je le ferai lorsque nous amènerons à nouveau la paix.

L’Unionsyndicaleprogressiste des Travailleurs du Niger

Je rencontre les représentants du Syndicat Union syndicales progressistes des Travailleurs USPT dans leur maison de plusieurs pièces sur une petite cour. M. Chaibou Tankari, le Secrétaire général adjoint me présente la dizaine de personnes présentes à la réunion. Ces hommes et ces femmes sont tous et toutes représentants de sections syndicales. Le syndicat existe depuis les luttes pour la démocratie de 2006. Il rassemble des syndicats dans le public et le privé. Les enseignants, les travailleurs de la santé, de l’administration de l’Etat et des municipalités composent les syndicats du secteur public tandis que, dans le privé, les sections de l’USPT organisent les boulangers, les chauffeurs de taxi et également, fait rare chez nous, les travailleurs des ONG ! Trois femmes sont responsables d’une importante section féminine. Les luttes menées sont d’abord celles contre la précarisation du code du travail. Comme partout, les préconisations de l’OCDE et des « bailleurs de fonds » font pression sur le gouvernement du Niger pour précariser les salariés, faciliter les licenciements, les embauches en Contrats à durée déterminées et l’intérim. Nous parlons longuement de nos luttes respectives. Les camarades sont au courant de l’intensité des luttes contre la Loi ‘Travail’ en France, de leur échec échec et souhaitent en comprendre les raisons. Ils viennent d’ailleurs de mener une importante grève en décembre 2016 pour la sauvegarde des leurs acquis sociaux. Bien sûr, un des gros problèmes du Niger est le « travail informel » et la difficulté à organiser ces travailleurs/ses sans cotisations sociales et sans droits. Je partage mon expérience du travail « au noir » en Europe qui concerne maintenant des centaines de milliers de travailleurs, qui tous vont être privés de retraite puisqu’il leur aura été impossible de cotiser pendant les 42 ans exigés en France. Nous découvrons bien des points communs entre l’Afrique et l’Europe, encore une fois comme souvent lors de ce voyage…

Car l’USPT revendique son objectif d’abolir le capitalisme au Niger et, pour cela, une coopération entre organisations du Sud, l’Est et le Nord est nécessaire. Pour créer cette coopération, il faut organiser un cadre d’échanges. Pour l’USPT le but est clair : défendre le travailleur pour qu’il vive mieux, avec des services publics et un Etat au service du citoyen tel qu’il devrait fonctionner au 21e siècle. Pour un pays considéré comme pauvre comme le Niger, il n’est pas possible d’abolir le capitalisme sans abolir l’impérialisme occidental, l’exploitation des ressources naturelles par les entreprises étrangères et sans supprimer les bases militaires françaises et otanesques dans le Nord du pays. Mais ici personne ne baisse les bras. La survie de chacun et de chacune est en jeu. Un camarade du RNDD me fait plus tard part de sa profonde préoccupation pour la stabilité du pays, occupé au nord par les militaires français, américains, belges et allemands, et attaqué au Nord et à l’Est, sur les bords du lac Tchad, par des « djihadistes » plus nombreux et bien armés au fur et à mesure que la présence occidentale se solidifie. « Les militaires étrangers ont décidé de déporter les populations riveraines du lac Tchad menacés par Boko Haram. Mais comment défendre notre territoire si nous déplaçons et spolions nos propres citoyens ?» déclare ce camarade. « Auparavant, nous négocions nous-mêmesavec les populations touaregs et nous arrivions à régler nos différents. La présence occidentale ne nous sécurise pas, bien au contraire, elle dresse ces populations contre nous et affaiblit la légitimité de l’Etat ».

Les militants de l’USPT me font part de leur détermination à développer leur syndicat et leurs luttes. Ils sont conscients qu’il est nécessaire d’organiser des formations sur la stratégie politique, la négociation mais aussi sur les enjeux géopolitiques. Ils et elles veulent inviter au Niger nos camarades des organisations syndicales, politiques, des mouvements de femmes d’Europe occidentale, d’Europe de l’Est mais aussi d’Afrique du Nord. Nous nous promettons de nous revoir et de travailler à des liens communs. Chaque lien amical est un caillou dans la chaussure du système….

Le Mouvement patriotiquenigérien Kishin Kassa

Le lendemain, la veille de mon départ, fort regretté mais nécessaire pour retrouver le travail et donc mon unique source de revenus, nous avons un entretien au parti Mouvement patriotique nigérien Kiishin Kassa, dans une belle maison peinte en jaune et rouge pimpants. Je suis reçue par Soumaila Tchiwake, vice-président du Parti et conseiller spécial de la Présidence de la République, en présence du responsable de la jeunesse du Parti, Hama Has. Créé un an à peine avant les élections de 2016, ce nouveau parti de gauche très lié aux mouvements sociaux du RNDD a eu quelques mois à peine pour mener sa campagne électorale tambour battant. Soutenus par les femmes et les jeunes qui font du porte à porte dans tous les villages du pays les Patriotes nigériens réussissent à faire élire 5 députés ! Sollicité par le président Mamadou Issoufou pour faire partie de la coalition du gouvernement, le Parti lance une consultation à travers le pays dont le résultat l’encourage à ne pas éviter la dynamique positive et à prendre les rênes du pouvoir. Ainsi, du jour au lendemain, le Parti a disposé de trois ministères qui sont des postes clés dans un pays dont les ressources minières sont si convoitées par les riches de ce monde : ministère des affaires étrangères avec Ibrahim Yacoubou, leader du Parti, ministère des mines avec Amani Abdou et ministère du développement communautaire. Soumaila Tchiwake m’assure que trois objectifs animent son parti : garder un contact permanent avec la population, développer les ressources du pays et surtout, selon le slogan « Le Niger autrement », mettre fin à la pauvreté, à la souffrance, au déclassement et à la spoliation. La suite du slogan annonce « 1 Nigérien, 1 toit, de l’eau et du travail » ! Avec 75% des jeunes diplômés au chômage, le Parti sait exactement quels sont les besoins de sa base sociale, ces jeunes et ces femmes qui s’organisent en cellules dans chaque village mus par l’espérance que, cette fois, le sort peut basculer et leur donner la chance d’enfin peser sur leur destin en orientant l’Etat vers une vraie politique de changements. « On se voit en leaderdu pays » me dit M. Tchiwake et je le crois profondément tellement la force des mouvements sociaux dans son pays et dans les autres pays de la région m’a impressionnée. Le ras le bol d’être les derniers wagons du train mondial du développement moderne est tellement général qu’une secousse majeure va, doit, se produire rapidement. La veille nous avions subi, dans la capitale d’un pays producteur de pétrole et d’uranium, 6 heures de coupures d’électricité interminables – sans ventilateur impossible de rester dans la maison - nous avons dormi dehors dans la cour de la maison. Mon hôtesse s’inquiétait surtout des denrées stockées dans le congélateur alors que rien ne doit se perdre dans une économie domestique où la nourriture maison est la base de la survie.

M. Tchiwake me brosse le programme ambitieux des changements à mener : embaucher massivement des enseignants parmi les diplômés, mener de front une scolarisation massive, surtout des jeunes filles, qui comprendra également l’accès au Planningfamilial. Les discussions avec les femmes m’ont déjà démontré que les droits des femmes sont un sujet majeur. La scolarité des filles doit être couplée à un soutien aux mères seules, à l’accès à un métier, au soutien aux coopératives féminine, mais aussi à la lutte contre le mariage forcé et les violences de genre. Les femmes des coopératives m’ont parlé des petites bonnes, mises enceintes par leur employeur et qui se retrouvent à la rue sans ressources et dans l’opprobre… Pour certaines, la polygamie doit également être questionnée, surtout lorsque la femme ne bénéficie pas de l’égalité de traitement. Vaste chantier auquel la Section féminine du Parti va s’attaquer en priorité. Un programme qui doit aller de pair avec un changement général de la situation des masses, l’augmentation nécessaire des ressources et des revenus, la construction de services publics et d’infrastructures, de logements, d’écoles et de centres médicaux… Mes interlocuteurs y croient. Ils ajoutent que les ressources minière du pays doivent servir uniquement au bien-être des Nigériens

Au besoin, on procédera à des nationalisations, car le monopole des entreprises françaises sur les biens du Niger a assez duré. D’autres puissances, les Etats-Unis, le Canada, la Chine talonnent la France. A Agadez, dans la zone minière, le salaire de base ne dépasse pas 20 euros par mois. Il est temps de changer cela. Pour autant, le parti Kiishin Kassa n’entend pas abandonner les activités traditionnelles comme l’agriculture et l’élevage mais les moderniser pour développer les exportations. Je rêve que les femmes des groupements Koulawa puissent vendre dans de jolis emballages leurs bons produits bio dans les marchés, les magasins de la région et pourquoi pas ailleurs …Et vivre comme mes grand-parents ont vécu dans l’ancien système communiste1: bien, avec le sentiment du devoir accompli, propriétaires de leur maison en coopérative ou en privé, sachant les enfants à l’école et l’université avec un avenir ouvert pour eux vers une liberté d’être et de se construire.