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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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  • Cette revue de Philo-socio-anthropo-histoire est éditée par une équipe de militants-chercheurs. Elle est ouverte à tout auteur développant une pensée critique sur la crise de civilisation du système capitaliste occidental.
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15 mars 2026 7 15 /03 /mars /2026 13:57

L'article suivant analyse le mouvement social qui a secoué le monde agricole faisant suite à l'épidémie de Dermatose Nodulaire Contagieuse. Il tient compte de points de vue scientifiques et agricoles sur la gestion sanitaire de la crise et la politique agricole française et européenne, et retrace l'historique des principaux syndicats d’agriculteurs pour faire l'état des dynamiques de classe. 

 

Cet article apporte un nouvel éclairage qui s'ajoute aux précédentes publications de l'Union pour la Reconstruction communiste (URC) (qui ne prétend évidemment pas avoir la compétence scientifique sur le sujet), publications avec lesquelles il peut être par endroits en décalage et donc à débattre : 

Déclaration de l’URC :

https://www.le-manifeste.org/spip.php?article9144

Position du Syndicat des gardiens et gardiennes de troupeaux :

https://ancommunistes.fr/spip.php?article9360

Point de vue d’une membre de l’URC résidant en zone rurale en Auvergne :

https://ancommunistes.fr/spip.php?article9259

La Rédaction

 

 

La révolte des agriculteurs

et agricultrices :

 

Comprendre la crise au prisme des rapports de classe

-

Mars 2026

 

Anthony G.*

 

Chronologie d'une crise

Au début de l'été 2025, la Savoie a vu apparaître les premiers cas d'une maladie jusque-là absente de l'Hexagone, la Dermatose Nodulaire Contagieuse (DNC). Cette maladie n'est ni transmissible aux êtres humains, ni très létale pour les vaches atteintes, mais porte en revanche très bien son nom : elle est extrêmement contagieuse. Les animaux dépérissent : amaigrissement, lésions cutanées, infertilité... Autant de "pertes de production" aux yeux des éleveur/ses, qui, cumulées aux frais qu'engendre le contrôle de la maladie, peuvent rapidement mener une petite exploitation à sa perte.

Dans ce contexte, l’État français a mis en place un protocole sanitaire à l'échelle locale conformément aux législations européennes. Outre la vaccination, son arme phare est le "dépeuplement", entendez "la mise à mort sur place du troupeau à la première détection". Les animaux ne sont pas envoyés à l'abattoir pour éviter de les déplacer, ils sont euthanasiés avec des produits prévus à cet effet, mais qui empêchent la consommation de la viande. Cette pratique n'a rien de neuf en ça qu'elle est déjà appliquée pour diverses maladies (pestes porcines, fièvre aphteuse...) et a permis, dans le cas de la Catalogne et de la Sardaigne, de juguler les foyers.

Néanmoins, en France, la situation dégénère. Par des mouvements d'animaux mal contrôlés et un déploiement partiel de la vaccination, de nouveaux foyers apparaissent dans le Rhône, le Doubs, en Ariège, et commencent à s'étendre dans le Sud-ouest. Les services sanitaires sont momentanément débordés et la colère des éleveur/ses commence à monter. Face au mouvement de contestation rassemblant agriculteur/rices et citoyen/nes venu/es occuper l'une des fermes atteintes à Bordes-sur-Arize (09), l’État réagit d'une façon devenue malheureusement assez habituelle : blindés et gaz lacrymogènes. Les images font le tour des médias nationaux qui ne savent pas bien sur quel pied danser, partagés entre deux de leurs instincts primaires : la défense exaltée des milices de l’État face aux mouvements sociaux d'une part, l'affection condescendante des journalistes de cours parisiennes pour la figure du "petit paysan franchouillard", d'autre part. "Les policiers font leur travail et les gens en face sont blancs. Vous voyez ? C’est important de le dire parce que ce n’est pas facile pour les policiers" osera même dire le premier lieutenant de Bolloré sur CNews

 

L'épineuse question du "dépeuplement"

Ce serait une erreur de réduire la situation actuelle à : "tous/tes les agriculteur/ices sont contre la gestion sanitaire de la DNC car le dépeuplement sert uniquement les intérêts du commerce international". En effet, la question du dépeuplement soulève des dilemmes complexes : à la fois scientifiques, éthiques et économiques.

D'un point de vue éthique, la question du respect des vies animales est évidemment un thème important qui résonne de manière plus large avec l'intégralité de l'organisation de la filière. Humainement, pour un éleveur ou une éleveuse, le dépeuplement est un moment d'une grande violence et la perte d'années de sélection de ses animaux : une sélection qui est à la fois un outil de travail et un marqueur temporel de la vie de l'élevage ainsi que de sa transmission de main en main dans la famille.

Scientifiquement parlant, et tant que nous serons dans le feu de la crise, balayer d'un revers de la main cette pièce de l'arsenal sanitaire participe à la minimisation de l'impact de la maladie et à alimenter certains discours antiscience. La communauté scientifique, et notamment les services de santé publique vétérinaire, insistent sur le fait que cette maladie est tout sauf bénigne et que son installation permanente serait une catastrophe pour l'élevage en France. Cette stratégie a d'ailleurs déjà été appliquée dans d'autres contextes en France1 sans susciter une telle réaction de la part de certains des acteurs ci-présents.

Sur le plan économique enfin, les dépeuplements permettent l'obtention du "statut indemne" (statut légal accordé à une population saine et non-vaccinée2, gage de confiance dans le cadre du commerce international), notion qui est le point de focalisation des analyses de nombreux commentateurs. Mais, s'il est évidemment de bon ton de questionner la place que l'on accorde au commerce international et son impact sur l'économie agricole nationale, une erreur serait d'amalgamer sous le terme "les agriculteurs" des sujets différents avec des intérêts de classe très variés et de leur prêter des intérêts économiques communs.

Soyons clair : l'embrasement du monde agricole n'est pas tant la faute de l'étincelle "DNC" et de sa gestion, que de la poudrière accumulée sous celui-ci depuis des années. Une poudrière faite de puissantes tensions et de dynamiques de classe complexes. 

 

L'Europe, l'État, des souris et des hommes

Que s'est-il passé pour que nous en arrivions là ? Le monde rural français s'est usé. 
Du point de vue agricole, la France est unique en Europe : première productrice, principale bénéficiaire de la Politique agricole commune (PAC) avec 9,3 milliards d'euros par an prévus pour la période 2023-2027, le deuxième producteur européen et quatrième exportateur mondial de lait et produits laitiers. La ligne politique française est largement influencée par l'organisation corporatiste du monde agricole, avec des syndicats et des interprofessions puissantes. Le second puissant acteur est l'État, qui est plus interventionniste que dans la plupart des pays voisins : il intervient notamment sur les marchés de produits haut de gamme (via entre autres les appellations et les labels) et intervient dans la tutelle des chambres d'agriculture qui, bien qu'indépendantes, sont investies d'une mission de service public (et restent les principales fournisseuses de vulgarisation technique auprès des agriculteur/ices). Néanmoins, cela n'a pas empêché la libéralisation de l'économie agricole d'aller bon train. Dans les années 1990, d'un objectif de souveraineté alimentaire, la logique économique a basculé vers un objectif de compétitivité sur les marchés internationaux. De 2010 à 2020, le nombre d'exploitation a diminué de 20%, le nombre d'agriculteur/rices a également fortement diminué et 40% d'entre elles/eux auront atteint l'âge de la retraite d'ici 2030. Les exploitations sont devenues plus grandes pour compenser, et par la même, impossible à transmettre sans cribler de dette le repreneur ou la repreneuse. Le surrisque de suicide est de 30% pour les professions agricoles par rapport au reste de la population et peut monter jusqu'à 70% pour les seul/es propriétaires agricoles. Ajoutez à cela la déprise du monde rural en général : désinvestissement de l'État et mise à mort progressive des services publics, démographie en décrochage, sentiment de déclassement... Dans les anciennes colonies françaises et les territoires soumis à l'impérialisme français, le constat est encore pire, avec une perpétuation de l'héritage raciste de la France sur la division du travail, l'hyperspécialisation des territoires au service du continent, la répartition inégale de la propriété des moyens de production ou encore la hiérarchisation de la souffrance des corps et de la valeur des vies avec des scandales sanitaire comme celui du chlordécone aux Antilles. 

Cette dynamique n'est pas nouvelle et sévit sans discontinuer depuis le siècle dernier. Cependant, au cours de ces deux dernières décennies, l’État et les technocrates de l'Union européenne semblent bien déterminés à accélérer le mouvement. Entrent alors en scène les traités de libre-échange. L'accord de libre-échange UE-Mercosur est un traité visant la création d'un marché commun entre l'Union européenne, l'Argentine, le Brésil, le Paraguay, l'Uruguay et le Venezuela (l'implication de ce dernier étant suspendue depuis quelques années). Il comprend, entre autres, la suppression des barrières douanières sur certaines productions et l'accès aux appels d'offre sur les marchés publics. Une machine infernale, présentant un volet dit "politique" et un autre "commercial", ce dernier pouvant être adopté sans être voté par les parlements nationaux : l'antidémocratisme tout en finesse auquel nous a habitué l'Union. Car cet accord n'est en effet que le benjamin d'une fratrie de rejetons malfaisants. Le fils modèle, le JEFTA, a créé en 2019 la plus grande zone de libre-échange du monde entre l'UE et le Japon. Avant lui, en 2017, le CETA visait à augmenter de 25% les échanges avec le Canada : encore bloqué au stade fœtal, il n'est appliqué que partiellement et à titre provisoire. Enfin, l'aîné : le TAFTA, censé lier l'Europe aux États-Unis, a été avorté en 2016.

Autant de coups de couteaux successifs portés à l'agriculture française mais qui s'ajoutent aux réformes successives de la PAC et au sabotage par les lobbies agro-alimentaires de la stratégie "Farm-to-fork" (un pacte vert, ambitieux sans être révolutionnaire, qui visait à la réorientation politique de l'agriculture européenne vers plus d'équité entre les acteurs et une agriculture plus "verte"). Ces traités de libre-échange profitent directement aux grands groupes transnationaux comme Nestlé, Lactalis, Danone : des transformateurs et des distributeurs ayant réussi à s'imposer comme les maîtres incontestables de toute la chaîne de valeur des produits alimentaires, en écrasant les producteurs à un bout, les petits commerçants de l'autre. Pour chaque euro alloué à l'alimentation, ceux-ci captent cinquante-cinq centimes contre six pour l'ensemble des professions du milieu agricole. Cette vampirisation de la marge est permise par l'opacité des chaînes de valeur, des politiques économiques favorables et un lobbying forcené. Face à cette libéralisation à marche forcée, le monde agricole reste cependant divisé entre des groupes d'intérêts différents, appartenant à des classes différentes. La crise actuelle de la DNC en est un miroir grossissant, et son analyse nous permet de dégager deux camps.

 

Les champions du libéralisme

Le premier camp est celui de la bourgeoisie néolibérale et de ses alliés. La Fédération Nationale des Syndicats d'Exploitants Agricoles (FNSEA) est un syndicat agricole qui a réussi à imposer sa voix comme celle de la "profession" pendant des décennies et qui a à cœur, selon ses dires, de défendre "l'unité paysanne". Ce syndicat est né à la fin de la Seconde Guerre mondiale du noyautage de la Confédération Générale de l'Agriculture (CGA, créée à la Libération) par des anciens de la Corporation Paysanne (un syndicat agricole vichyste soutenu par les grands propriétaires exploitants et la droite paysanne catholique). Après en avoir évincé les syndicalistes et les élus de gauche, la branche des propriétaires et exploitants a complètement dévoré celles des ouvriers et ouvrières agricoles ou des commerçants et commerçantes. La construction identitaire de ce syndicat s'est faite sur une philosophie « agrariste », c'est-à-dire faisant du monde agricole, ses règles et ses traditions, une unité marginalisée au sein de la République, se positionnant en opposition à celle-ci et aux populations urbaines. La propriété familiale est un élément indissociable de cette construction identitaire de la FNSEA, amenant à la fois de petits producteurs qui n'ont rien à gagner de la libéralisation à lui apporter un soutien indéfectible, et à la fois sa direction à assumer des prises de position contradictoires pour prétendre les défendre tout en participant à leur disparition.

Le syndicat des Jeunes agriculteurs (JA), issu des Jeunesses agricoles catholiques (JAC), est une émanation quasiment indissociable de la FNSEA, bien que se présentant comme une entité indépendante. Pour l’État, la mise sous contrôle de cette entité tentaculaire a toujours été un enjeu central, maintenant dans son giron la majorité des grands propriétaires terriens. Ses inclinations réactionnaires la rendent plus compatible avec la droite conservatrice qu'avec la gauche ou le centre libéral, c'est donc ce qui explique son importance toute particulière aux yeux du Sénat, assemblée anti-démocratique de vieillards réactionnaires. Dans le même temps, l'aversion héréditaire de la FNSEA pour le pouvoir central, combiné à une culture de l'action directe violente (dont les JA sont le fer de lance), en font un acteur très versatile aux yeux des libéraux, que l’État choie : la violence de la répression des mouvements sociaux ouvriers et urbains se fait alors très sage face aux agriculteurs et agricultrices en colère. Du point de vue social et environnemental, bien que des changements de pratique aient été initiés par des élus locaux, la direction nationale reste dans une vision renvoyant toute réglementation à une contrainte, toute norme à de la coercition. Si la FNSEA n'est pas l'entité politique agricole assumant les discours les plus antiscience, elle confond volontiers celle-ci avec l'innovation technique et surtout les bénéfices économiques qui en découlent. Cela se traduit par un alignement total de ce syndicat avec l’État et l'Union européenne quand ceux-ci vont dans le sens de la libéralisation et de l'export vers les marchés mondiaux, de la dérégulation sociale et environnementale, de la spécialisation et de l'intégration verticale des filières agro-alimentaires, de la mécanisation et de la technicisation.

Au contraire, lorsque de timides poussées écologiques ou sociales tentent de se faire entendre, la machine réactionnaire se met en marche avec la complicité de l’État et le porte-voix des médias bourgeois pour en amplifier l'écho. Cette coopération étroite entre un syndicat à l'ancrage local puissant et un État relativement interventionniste cherchant à optimiser son efficience sur les marchés internationaux a pendant longtemps été la voix hégémonique de l'agriculture française. Mais ce grand écart idéologique entre agrarisme ancestral et néolibéralisme mondialiste de la FNSEA a fini par fracturer le monde syndical agricole. 

 

Réaction ou Révolution

Le second camp est une alliance en apparence contre-nature, dont nous allons ici détailler l'aspect circonstanciel, entre la Coordination Rurale (CR) et la Confédération Paysanne (« Conf »).

La CR est née dans les années 1990, se vendant initialement comme un mouvement "trans-syndical" et "apolitique" contre la réforme de la PAC. Le mouvement capte alors des dissidents de la FNSEA notamment parmi les grands exploitants céréaliers du bassin parisien et des défenseurs du modèle d’exploitation familiale. Très vite, les germes réactionnaires poussent, et dès 1992 le syndicat nouvellement formé prône dans ses valeurs cardinales la "défense de la civilisation" et la lutte contre un "génocide paysan" lié à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC). Le syndicat continue cependant à revendiquer son apolitisme jusqu’en 2022, où il achève sa mue d’extrême-droite pour afficher officiellement son soutien au Rassemblement National. C’est à cette même période que ce petit syndicat va alors exploser en popularité en particulier lors des élections des chambres d’agriculture et acquérir la visibilité médiatique qu’on lui connaît aujourd’hui. Tout au long des années 2000 et jusqu’à aujourd’hui, la CR se fait connaître pour ses positions réactionnaires, notamment sur l’immigration : le syndicat réclame à l’État l’assouplissement du code du travail et de permettre la venue d’ouvriers et ouvrières agricoles bon marché polonaises et marocaines. À la clef : des scandales de traite d’êtres humains par un élu de la CR et le soutien officiel assumé au meurtrier de deux inspecteurs du travail abattus par balle alors qu’ils venaient enquêter sur les conditions de travail d’ouvriers marocains.

Si le changement climatique est indéniable, pour la grande majorité des agriculteurs et agricultrices, les avis divergent sur les solutions, et la CR se démarque par son opposition farouche à toute réglementation environnementale, allant jusqu’à des menaces de mort de la part de certains membres envers des agents de l’Office français de la Biodiversité. Tout en niant l’étiquette "anti-écolo", les bonnets jaunes sont globalement alignés avec l’action politique de la FNSEA en matière d’écologie : soutien à la loi Duplomb, aux projets de mégabassine... Ils présentent cependant des points de friction marqués notamment par leur défense des semences paysannes face aux grands semenciers. Paradoxalement, la CR prône une stratégie "d’alliances pragmatiques" qui l’amènera à soutenir des listes écologistes dans certaines régions en 2023 et qui explique sa pro-activité dans l’organisation d’actions conjointes avec la Conf dans le cas des mouvements sociaux actuels.

La Conf quant à elle est née en opposition frontale au gouvernement et à la FNSEA. Ce syndicat a très vite cherché à proposer un contre-projet, notamment en s'appuyant sur des alliances internationales (Via Campesina) et en tissant des liens avec les milieux associatifs et altermondialistes. Il regroupe plus de travailleurs et travailleuses agricoles en dehors des moyens à gros propriétaires exploitants, comme les ouvriers et ouvrières agricoles prolétarisées des grandes exploitations et des firmes agro-industrielles ou les petits et petites exploitantes à l'installation récente hors du modèle de transmission familiale. C'est le syndicat qui va attirer le plus des fameux "néo-ruraux" qui se lancent dans une activité agricole. Le syndicat défend la juste rémunération par la régulation des marchés et la sortie des traités de libre-échange. La Conf prône la multitude des modèles d'exploitation agricole et soutient de nombreux projets de formes agricoles alternatives et d'initiatives citoyennes cherchant à assurer la souveraineté alimentaire. Sur le plan écologique, le syndicat représente la fraction la plus écologiste des paysans et paysannes et prône la nécessité d'une transition agro-écologique. C'est la faction la plus compatible avec un agenda d'écologie politique ambitieux, malgré sa porosité avec des milieux pseudo-scientifiques3.

Cette alliance de circonstance est celle des deux lignes de fracture avec la FNSEA évoquées précédemment. D'une part, un monde agricole déçu par le virage libéral de la FNSEA : constitué de petits exploitants attachés à la propriété familiale et qui constatent un déclin quasi "civilisationnel" des campagnes, de cette "unité paysanne au sein de la République". D'autre part, un monde agricole composite, regroupant les laissés-pour-compte de l'ancien monde et les opposants au libéralisme : le salariat agricole et les "paysans-travailleurs", avec une sensibilité de gauche altermondialiste et attachés à une agriculture dite "paysanne" en opposition à l'agriculture industrielle productiviste, parmi lesquels beaucoup de primo-installations. Cette alliance prend ici place dans un contexte d'accélération des offensives libérales européennes contre les barrières protectionnistes nationales. La multiplication des traités de libre-échange et leur imposition contre l'avis des populations a fini par creuser un fossé entre les acteurs du monde agricole propriétaires de moyens de production adaptés à la conquête des marchés internationaux, et les autres. L'héritage agrariste de la FNSEA, qui n'était déjà plus qu'un vague camouflage depuis les années 90, n'est désormais plus suffisant aux yeux de la frange la plus réactionnaire du monde agricole. De l'autre côté, les ennemis du libéralisme gagnent en crédibilité dans leurs critiques au fur et à mesure que les effets des traités s'accumulent. La crise de la DNC a ramené sur le devant de la scène médiatique la question du "statut indemne" des maladies et de son maintien vis-à-vis des échanges internationaux, en plein milieu du cycle de négociation d'un énième traité de libre-échange. Sur ce point précis, CR et Conf partagent des revendications communes : l'annulation de ce traité, et la mise en place de mesure protectionnistes. Et si ces deux syndicats ne peuvent pas être amalgamés à la population agricole elle-même et à ses intérêts de classe, ils forment la pointe d'un iceberg représentative des dynamiques de classe qui se jouent sous la surface. 

 

Voir au-delà de la crise

Quelle stratégie en tirer en tant que mouvement communiste révolutionnaire marxiste-léniniste, visant à la reconstruction d'une hégémonie communiste, d'un parti de masse défendant les intérêts du salariat généralisé et des classes prolétarisées et au basculement vers une société affranchie du capitalisme ?

Dans un premier temps, il faut identifier ce qui relève du conflit de classes de ce qui ne l'est pas. Nous l'avons vu, la maladie en elle-même n'est qu'un déclencheur et la question des dépeuplements une porte d'entrée vers un débat politique qui se joue en grande partie à l'échelle européenne. Il y a donc d'un côté un projet politique à discuter, et de l'autre une urgence sanitaire concrète, en cours et devant être stoppée, qui doit être gérée à la lumière des connaissances scientifiques. Le consensus épidémiologique pointe vers une élimination la plus rapide possible de la DNC par le recours à la vaccination et aux dépeuplements, sous peine de voir se pérenniser une situation encore plus préjudiciable pour les animaux et les éleveur/ses. Il y a donc nécessité de laisser le champ libre à l'action des services vétérinaires sur cette crise. La résolution rapide de cette situation est d'autant plus importante que les conséquences éthiques et économiques du dépeuplement sont difficiles à assumer. Il faut défendre un juste dédommagement des agriculteur/ices, que l'État pourrait être tenté de limiter au maximum par un jeu d'équilibriste malsain : entre la limitation des dépenses et l'achat de la paix sociale. Cette situation tragique doit être réglée au plus vite, mais également servir de matière à réflexion, pour éviter qu'elle ne se reproduise à l'avenir. 

C'est donc là, dans un second temps, que la question du projet politique se pose et qu'une analyse concrète du conflit de classe en cours doit être réalisée. Le mouvement social actuel regroupe des intérêts de classe très divergents, unis par les circonstances, contre les politiques néolibérales européennes. Dans le camp de l'alliance contre le libéralisme, il y a des entités réactionnaires, voire proto-fascistes, que nous ne devons surtout pas alimenter par des discours antiscience ou par l'invisibilisation des tensions de classes (en ne parlant que "des agriculteurs" comme un tout homogène). Cette situation, c'est surtout pour nous, communistes, une occasion à très court terme d'imposer dans le débat national notre agenda qui est résolument contre les traités de libre-échange : demander l'enterrement du traité UE-Mercosur et la sortie des traités précédents. Demander le juste dédommagement de tous/tes les éleveur/ses, tout en essayant de ramener à nous les quelques sujets compatibles avec le projet communiste au sein du monde agricole. En effet, l'analyse des dynamiques de classe permet de révéler au sein du monde agricole, un sujet révolutionnaire agricole, paysan, qui pour le moment se trouve essentiellement compris dans la Confédération paysanne. On parle ici des ouvriers agricoles prolétarisé/es et des petit/es exploitant/es avec une sensibilité de gauche internationaliste et qui ne sont pas empreint/es de ce culte agrariste pour la propriété familiale. En profitant à moyen terme de cette aspiration et du poids agricole de la France en Europe, il nous faut défendre une ligne de confrontation avec l'Union européenne : engager un rapport de force brutal pour renégocier les traités a minima, sinon sortir de l'Union, et au mieux infléchir la direction des politiques européennes pour favoriser en France et dans toute l'Union l'émergence de modèles agricoles écologiques et collectivistes.

Sur le long terme, enfin, c'est tout un projet agricole communiste qui doit être construit, que nous développerons dans un prochain article. Au-delà d'une simple résistance au libéralisme agricole, c'est tout un contre-projet qu'il faut présenter et rendre désirable. Un projet qui commence par la remise en question du modèle agricole familial centré sur la transmission d'un appareil de production massif s'orientant de plus en plus vers le commerce international au détriment de l'environnement, des animaux et des êtres humains qui en vivent. 

 

Le moment, c'est maintenant

Il faut noter que la structure et la démographie actuelle du monde agricole est plus que jamais favorable à la mise en place d'un projet communiste : en effet, les grands exploitants capitalistes alignés avec les intérêts de l'État ont déjà accompli pour nous le travail de regroupement des terres, de modernisation, de centralisation. Même si la transmission familiale reste leur mode de transmission dominant, les plus gros d'entre eux se sont déjà coupé de l'agrarisme séculaire de par leur virage libéral : ils et elles se définissent parfois elles et eux-mêmes comme des chef/fes d'entreprise, des entrepreneur/ses, des PDG... et dénigrent le terme "paysan". L'objectif de la bourgeoisie libérale est de les intégrer à l'agro-industrie, pour créer des filières industrielles contrôlées par des firmes transnationales, du champ jusqu'aux rayons des supermarchés. C'est pour nous une occasion à saisir : nationaliser ces grosses exploitations mettra rapidement entre les mains de l'État la majeure partie de l'appareil de production. Il sera alors plus facile de transformer ces structures en des formes renouvelées d'exploitations, de penser la façon dont elles façonnent les territoires et nourrissent le pays.

Le reste du monde agricole, les petits que la bourgeoisie libérale condamne à mort, est divisé en deux : une partie qui comprend son intérêt à adhérer à notre projet au long terme et une autre qui sera toujours matériellement opposée à la disparition de la propriété familiale. La première peut être transformée en une force alliée puissante, permettant d'assurer la continuité des savoir-faire paysans au sein de notre modèle, à condition de bien négocier la phase de transition entre les deux modèles. Cette transition peut commencer par la nationalisation des banques qui ont la main mise sur le monde agricole, combinée à une juste redistribution des terres, et permettra de recentrer le secteur sur une production agroécologique au service des besoins des populations locales (cantines scolaires, marchés, restauration...). L'autre partie est l'incarnation de cette frange réactionnaire du monde agricole qui s'est toujours opposée au projet communiste à travers l'Histoire, y compris contre ses propres intérêts de classe. Mais cette fois-ci au lieu de représenter la majeure partie de la population nationale, elle n'en constitue qu'une infime partie.

L'analyse des dynamiques de classe qui sous-tendent la crise de la DNC est révélatrice d'un grand nombre d'opportunités à saisir pour le camp communiste : cette analyse est malheureusement trop peu présente pour le moment à gauche et se noie dans une analyse confuse, court-termiste et simplificatrice, invisibilisant les discours scientifiques et les perspectives stratégiques. L'URC entend bien se saisir de ces opportunités pour proposer une véritable alternative agricole qui bénéficiera au monde agricole, à la société en général et à l'environnement.


*Anthony G., URC 31

Écrit avec la participation de deux ingénieurs agronomes, un vétérinaire et un agriculteur.

 

Notes :

1 : Les épidémies de fièvre aphteuse chez les porcs et les vaches dans les années 1980 à 1991 ou plus récemment les foyers ponctuels de peste porcine classique et de peste porcine africaine. La grippe aviaire est une situation légèrement différente dans la mesure où celle-ci a un potentiel zoonotique, c'est-à-dire la capacité de passer de l'animal à l'être humain.

2 : Il est souvent impossible de faire la différence par des tests basiques entre un animal qui a été vacciné et un animal qui a été porteur de la maladie. Le statut indemne est une garantie que les animaux n'ont jamais été en contact de la maladie. Son absence peut entraîner l'interdiction de l'export à destination des territoires indemnes.

3 : La Conf admet des liens – soit via certain/es de ses cadres, soit via les partenariats qu'elle tisse avec d'autres organisations prônant la biodynamie ou la géobiologie – avec l'Anthroposophie. Ce mouvement ésotérique pseudo-scientifique antivax est régulièrement cité dans le rapport annuel de la Miviludes sur la surveillance des risques de dérives sectaires. Cela ne signifie pas que tou/tes les agriculteur/ices en quête de solutions alternatives sont endoctrinés mais que, sur les questions scientifiques, de la confusion de bonne foi (au mieux) ou du charlatanisme (au pire) ont voix au chapitre au sein du syndicat. Cela peut constituer un frein à la rationnalisation de l'agriculture et de l'agronomie dans le projet communiste.

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