Dans tous les pays ex-socialistes où le pouvoir s’est vu concentré dans les mains d’une bourgeoisie naissante on constate le développement d’une contradiction entre la nouvelle bourgeoisie compradore locale et la nouvelle bourgeoisie nationale locale. Cette contradiction évolue de manière très différente selon les pays et le rapport de force existant entre ces deux bourgeoisies. Cela va d’une soumission quasi-totale du pays au bloc impérialiste occidental à des tentatives d’affirmer une souveraineté nationale et économique, gage d’un redémarrage de l’économie productive locale. L’Algérie depuis la mort du président Boumediene a connu ces aller-retours entre secteurs bourgeois dans une situation de pressions et d’ingérences extérieures constantes. Sa marge de manœuvre était au départ très faible, en particulier au moment des ingérences qui ont mené à la « décennie noire ». Sa situation a eu tendance à se renforcer après la stabilisation relative du pays, puis la mobilisation de la population au cours du mouvement du « Hirak » et les changements politiques au sommet qui en ont résulté.
Le pays reste néanmoins largement isolé dans l’aire arabe où les potentats locaux sont partout aux mains de bourgeois compradores décomplexés, en particulier depuis la chute de l’Irak, de la Libye et de la Syrie, ce qu’on peut constater avec l’attitude pro-impérialiste qu’ils observent face à l’agression anglo-américano-sioniste visant les peuples palestinien, libanais, syrien et aussi l’Iran qui tient haut l’étendard de la souveraineté nationale. Le cas algérien mérite donc d’être analysé dans ce contexte régional mais aussi mondial, car il constitue un cas d’école pour tous les analystes cherchant à décrypter les décisions que peuvent prendre les pays où les masses démontrent leur patriotisme et leur appui à des politiques sociales et économiques progressistes. Des pays où le pouvoir est tiraillé entre deux tendances contradictoires, dans un contexte international d’agressivité impérialiste systématique. Ce qui repose la question centrale pour tous les pays et pour tous les peuples de la stratégie et de la tactique à employer dans une société fragmentée de la base au sommet par les ingérences extérieures, politiques, économiques et idéologiques.
La Rédaction
IRAN :
Algérie :
Les silences d’une diplomatie sous contrainte impériale
ou
la diplomatie du « Ngoại giao cây tre » ? *
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Avril 2026
Collectif « ÉCHOS DE LA VIE ICI-BAS »
La récente déclaration du ministère algérien des Affaires étrangères condamnant les frappes iraniennes contre des pays du Golfe, sans condamner explicitement l’agression menée par l’axe israélo-étasunien contre l’Iran, constitue un révélateur d’une mutation de la diplomatie algérienne qui n’a pas manqué d’interpeller nombre de nos compatriotes. Loin d’être un simple ajustement conjoncturel, ce positionnement traduit une tension structurelle entre héritage anti-impérialiste et contraintes d’insertion dans un ordre international dominé par des rapports de force asymétriques.
Une inflexion qui rompt avec la tradition anti-impérialiste
Historiquement, la politique extérieure algérienne s’est construite dans le sillage de la guerre de libération : refus des blocs, soutien aux mouvements de libération et de manière centrale,à la cause du peuple palestinien, dénonciation constante de l’impérialisme occidental. Dans cette perspective, toute agression militaire menée par des puissances hégémoniques contre un État souverain appelait une condamnation claire.
Or, la séquence actuelle marque, pour le moins, une discontinuité manifeste. En condamnant les frappes iraniennes sur les monarchies du Golfe tout en adoptant un langage mesuré, voire silencieux face aux actions américano-israéliennes, Alger semble introduire une hiérarchisation implicite des violences. Cette asymétrie discursive ne peut être comprise qu’en la replaçant dans la recomposition des rapports de force régionaux et internationaux.
Ce déplacement est d’autant plus significatif qu’il intervient dans un contexte où d’autres positions diplomatiques récentes, sur Gaza ou le Sahara occidental, ont déjà suscité des interrogations au sein de l’opinion publique nationale. Il ne s’agit donc pas d’un épisode isolé, mais d’un moment d’une transition plus large.
Le « réalisme de survie » : une adaptation aux contraintes impérialistes
Derrière ce qui apparaît comme une contradiction se dessine en réalité une logique de « réalisme de survie ». L’État algérien évolue dans un environnement marqué par une intensification des pressions impérialistes, où l’axe États-Unis–Israël (sous l’impulsion du sionisme international) restructure les équilibres régionaux en articulant puissance militaire, alliances sécuritaires et agressivité économique.
Dans ce cadre, plusieurs déterminants pèsent sur la prise de décision :
- Le Sahara occidental comme pivot stratégique
La question du Sahara occidental constitue le nœud central de la diplomatie algérienne. Le soutien des États-Unis au Maroc place Alger dans une position de vulnérabilité structurelle. Une confrontation directe avec Washington risquerait de consolider davantage cet alignement et d’isoler l’Algérie sur un dossier perçu comme existentiel.
Le silence relatif vis-à-vis de l’agression contre l’Iran apparaît ainsi comme une tentative de ne pas compromettre les marges de négociation avec la puissance hégémonique.
- L’encerclement géopolitique
La normalisation croissante entre la quasi-totalité des États arabes et Israël, ainsi que la présence sécuritaire et économique israélienne dans l’environnement régional, notamment chez notre voisin à l’Ouest de nos frontières, au Maroc, renforcent le sentiment d’encerclement stratégique. Dans une telle configuration, l’Algérie cherche, par conséquent, à éviter toute posture susceptible d’accélérer son isolement.
- La contrainte économique
Le projet de relance d’une économie productive hors hydrocarbures impose une stabilisation des relations extérieures. L’accès aux marchés, aux technologies et aux investissements internationaux dépend, en partie, de la capacité à maintenir des relations non conflictuelles avec les centres du capitalisme mondial. Ainsi, la diplomatie devient un instrument de sécurisation des conditions de reproduction économique interne, au prix d’un certain effacement discursif.
Un État traversé par une contradiction interne
C’est sans doute le résultat d’une recomposition inachevée, à partir de laquelle doit être comprise la diplomatie algérienne actuelle. Celle-ci ne relève pas d’un choix homogène, mais d’un compromis (instable ?) entre deux lignes au sein de l’appareil d’État.
D’un côté, une ligne héritée de la guerre de libération, attachée à une lecture anti-impérialiste du monde, pour laquelle l’agression contre l’Iran s’inscrit dans une logique de domination globale qu’il faut dénoncer sans ambiguïté. De l’autre, une ligne pragmatique, soucieuse de préserver les équilibres internes et externes, pour laquelle la priorité est d’éviter toute confrontation directe avec les centres de puissance capables de déstabiliser l’État.
Le discours diplomatique actuel apparaît ainsi comme le produit d’un compromis : condamner les frappes iraniennes permet de maintenir des relations avec les monarchies du Golfe, tandis que le silence sur Washington évite une rupture stratégique. Ce double mouvement produit une impression de dissonance, voire d’incohérence, perçue par une grande partie de l’opinion comme un recul.
Une reconfiguration de la fonction idéologique de la diplomatie
Dans une perspective matérialiste, cette transformation peut être interprétée comme le passage d’une diplomatie de légitimation idéologique à une diplomatie de gestion des contraintes. Autrement dit, l’anti-impérialisme, autrefois principe structurant, tend à devenir une ressource discursive mobilisée de manière sélective, tandis que la pratique réelle s’ajuste aux nécessités de la reproduction de l’État dans un système mondial hiérarchisé et en pleine reconfiguration guerrière et chaotique. Ce basculement s’inscrit par ailleurs dans un contexte marqué par une érosion, voire une fin tacite du droit international, sous l’effet de politiques unilatérales agressives menées notamment par les États-Unis et Israël, ainsi que par la marginalisation croissante de l’ONU, réduite de facto à une simple chambre d’enregistrement.
Ce déplacement n’est pas propre à l’Algérie : il s’inscrit dans une dynamique plus large où les États issus des luttes de libération nationale sont confrontés à l’intégration subordonnée à l’ordre économique néolibéral mondial (économie « CRB »)*. La contradiction entre souveraineté politique proclamée et dépendance structurelle réelle devient alors le moteur des ambiguïtés diplomatiques.
Entre légitimité interne et contraintes externes : un équilibre instable
Le pouvoir semble miser sur un nouveau contrat implicite : compenser les ajustements diplomatiques par des performances économiques et une stabilité sociale. Cependant, ce pari comporte un risque majeur. En Algérie, la légitimité historique de l’État reste profondément liée à son identité anti-coloniale et à son soutien aux causes perçues comme justes, au premier rang desquelles la Palestine. Toute perception d’un alignement, même indirect, sur des logiques impériales peut fragiliser ce socle symbolique. Ainsi, la diplomatie actuelle évolue sur une ligne de crête : trop de rigidité idéologique exposerait à des sanctions et à l’isolement ; trop de pragmatisme risquerait d’éroder la légitimité interne.
La condamnation des frappes iraniennes sur le Golfe, combinée au silence sur l’agression israélo-étasunienne, ne traduit pas une simple incohérence, mais l’expression d’une contradiction fondamentale : celle d’un État postcolonial cherchant à préserver sa souveraineté dans un ordre mondial dominé, instable et agressif. Ce moment révèle une transition : de la diplomatie de principe héritée de la guerre de libération vers une diplomatie d’ajustement contrainte. Mais cette transition reste inachevée, traversée de tensions internes et exposée au jugement d’une opinion publique pour laquelle l’anti-impérialisme demeure un marqueur identitaire central.
En définitive, l’Algérie n’a pas renoncé à son héritage ; elle tente de le reconfigurer dans un contexte où les rapports de force limitent drastiquement les possibilités d’une politique extérieure pleinement autonome. Reste à savoir si cet équilibre instable peut se maintenir sans altérer durablement la nature même du projet politique issu de Novembre.
Cette oscillation apparente rappelle la discipline du « un pas en avant, deux pas en arrière » théorisée par Lénine : une retraite tactique nécessaire face à l’encerclement, mais qui porte en elle le germe d’une crise si elle ne débouche pas sur une reprise de l’offensive. À l’image de la Russie soviétique contrainte, dans les conditions objectives du rapport de forces issu de la guerre impérialiste, de signer le traité de Brest-Litovsk en 1918, ou encore de la stratégie du Vietnam consistant à manœuvrer avec souplesse au sein d’un environnement dominé par des puissances hégémoniques, stratégie matérialisée par la « diplomatie du bambou » (Ngoại giao cây tre), alliant fermeté des bases et flexibilité tactique, l’Algérie paraît aujourd’hui opérer un repli partiel sur le terrain géopolitique. Ce repli ne doit pas être interprété comme une capitulation, mais comme une manœuvre dialectique visant à préserver les fondements de sa souveraineté nationale face aux contradictions du système impérialiste mondial.
Pour un contre-pouvoir sain, patriote et anti-impérialiste
Cependant, une telle concession tactique ne saurait acquérir de signification révolutionnaire, anti-impérialiste, que si elle s’inscrit dans une stratégie globale de consolidation du front intérieur. Cela implique l’édification d’une économie nationale productive, affranchie des dépendances structurelles, orientée vers la satisfaction des besoins matériels des masses laborieuses. Il s’agit également de placer au centre de l’action politique les intérêts socio-économiques immédiats et historiques des classes populaires, tout en stimulant l’émergence de contre-pouvoirs authentiquement démocratiques.
Dans cette perspective, la revitalisation de l’UGTA en tant qu’organisation syndicale indépendante, véritable instrument de défense des intérêts matériels et moraux des travailleurs, revêt une importance stratégique. De même, le développement des organisations de jeunesse, de femmes et des structures issues de la société civile doit contribuer à l’approfondissement d’une démocratie populaire réelle, enracinée dans la participation consciente des masses et orientée vers la transformation révolutionnaire de la société.
Si le pragmatisme actuel n’est pas une pause pour mieux bondir, il risque de se transformer en une déviation opportuniste, éloignant définitivement l’État de sa vocation révolutionnaire novembriste, originelle.
Alger, le 31 mars 2026
Collectif « ÉCHOS DE LA VIE ICI-BAS »
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Notes :
* La "diplomatie du bambou" est une stratégie de puissance moyenne qui vise à transformer les vulnérabilités géopolitiques du Vietnam en atouts. En alliant une détermination ferme sur les principes à une grande flexibilité tactique, le Vietnam cherche à garantir sa stabilité, son développement économique et son autonomie stratégique dans un monde multipolaire complexe
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** L'économie CRB fait référence à l'indice Commodity Research Bureau, qui est l'un des indicateurs les plus anciens et les plus suivis pour mesurer la santé du marché mondial des matières premières. Lorsqu'on parle d'économie CRB mondiale, on désigne généralement l'évolution des prix et de la demande pour les ressources de base qui alimentent l'industrie et la consommation mondiale.
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