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  • : Le blog de la-Pensée-libre
  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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  • Cette revue de Philo-socio-anthropo-histoire est éditée par une équipe de militants-chercheurs. Elle est ouverte à tout auteur développant une pensée critique sur la crise de civilisation du système capitaliste occidental.
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24 juillet 2026 5 24 /07 /juillet /2026 18:11

 

Pour comprendre le monde en train d’émerger il est indispensable de mesurer l’importance grandissante de la Chine et de l’Inde et de leurs capacités mutuelles à coopérer. Après être arrivé au bout de ce que la forme de matérialisme réducteur pouvait créer de dynamique et de progressisme au XXe siècle, on assiste partout au retour des fondements civilisationnels plus anciens et plus enracinés dans la durée des peuples et des États. Cela est en particulier observable en Chine, en Inde ou dans les sociétés musulmanes qui sont liées à ces deux pays. D’où l’importance pour un adepte d’une méthode matérialiste d’analyse, d’un niveau désormais supérieur et non réductrice cette fois, de prendre en compte l’héritage des pensées traditionnelles et fondatrices de la Chine et de l’Inde. Ce qui ne doit cependant pas nous empêcher de constater que le marxisme a creusé des sillons profonds en Chine et dans une moindre mesure en Inde, que la révolution chinoise a propulsé la société chinoise vers l’avant et la rupture avec les éléments devenus rétrogrades de son passé. En Inde aujourd’hui, c’est par contre grosso modo le contraire, pas de révolution sociale mais un repli vers un passé mythifié par un pouvoir dont l’origine est à l’extrême droite et la base sociale élitiste dans une société de castes. La Chine a donc une longueur d’avance sur l’Inde qui doit, après s’être éloignée du poids colonial, commencer à appréhender le monde tel qu’il est et élaborer une refonte de ses structures sociales aptes à mobiliser ses larges masses vers une dynamique de progrès.

Une fois toutes ces données successives formulées, cet article nous aide à saisir les soubassements de la compréhension traditionnelle du monde en Chine et en Inde ainsi que les potentiels qui s’ouvrent pour ces deux pays.

La Rédaction

 

 

Comparaison Inde-Chine :

 

Pourquoi un retard de l’Inde ?

-

Été 2026

 

Bertrand Joseph

 

I- Comparaison au niveau de la pensée philosophique :

 

       A- La pensée chinoise est plus structurée et pragmatique grâce essentiellement à la pensée confucéenne. Elle vise un ordre social stable, destiné à établir l’harmonie dans la société, dans un sens à la fois élitiste et démocratique, à travers les concours mandarinaux. Les devoirs et responsabilités sont réciproques. Cela l’a conduite à une forme de stagnation par l’assurance de la solidité de son socle culturel ultra perfectionné et à un désintérêt vis à vis de l’évolution du monde extérieur. Cette indifférence lui a valu son déclin sous les Qing. La Chine excelle traditionnellement dans la perception des flux énergétiques dans sa relation au monde extérieur, à condition de ne pas se fermer à celui-ci. Par ailleurs, sa vision cosmologique et la plupart de ses acquis religieux rejoignent ceux de l’Inde. La leçon spirituelle résumée de la Chine: l’homme est énergie et cette énergie, partie prenante du monde est agissante sur le monde. Elle ne peut se séparer des autres parties irriguées par la même énergie vitale.

 

       B- Hindouisme et bouddhisme ne s’intéressent pas à la société. Ils se contentent de dire qu’elle est le reflet des croyances illusoires des individus qui la composent.  L’axe d’action est donc individuel plutôt que collectif. Cependant, l’hindouisme a divisé la société en castes, - héritage probable de la culture aryenne - comme une représentation holographique du corps humain (la bouche pour les Brahmanes, les bras pour les Kshatriyas, les cuisses pour les Vaishyas et les pieds pour les Shudras ou intouchables). Avec donc une forme assurant la stabilité par son caractère héréditaire. Dans chaque caste, l’individu a ses objectifs et ses missions de vie bien précisés. Dans ce carcan extérieur à l’individu, s’exercent l’acceptation des différences de destinée et l’ascèse personnelle pour rompre la roue du karma.

       J’en conclus une contradiction selon laquelle :

 - les Indiens ont besoin de soumission à des contraintes extérieures pour exercer leur force, leur don d’introspection et de claire vision,

 - les Indiens se complaisent dans le chaos parce la dualité du monde extérieur étant illusoire, ils s’en détachent ou en jouent.

Les castes rappellent que, dans la division et la pseudo loterie de naissance (karma), se jouent une harmonisation des rôles de chacun. Mais au niveau planétaire, leur croisement avec la rationalité occidentale fait perdre la conscience de l’unité universelle et du rôle spécifique de chacun dans le Tout.

       L’hindouisme donne un enseignement merveilleux sur la connaissance subtile de soi et sur la réalité ultime, imperceptible à nos sens. La boxe indienne se fait en amenant au sol son adversaire dont le corps entièrement huilé est quasi insaisissable. Comme je le pressens, les individus glissent entre deux mondes, sans vouloir ni rejeter ni structurer leur chaos ambiant malgré leur intelligence. Aucun aspect de la dualité ne choque puisque le but final est de s’en abstraire plutôt que de lutter (idem pour les polarités chinoises à réguler plutôt que juguler). L’intégration de cette croyance rend redondant le pouvoir du choix. Sans l’exercice du choix, la pertinence reste de maintenir sa fluidité et son insaisissabilité (cf. rejoindre le flux taoïste).

       La leçon spirituelle hindouiste résumée :  on n’est pas un corps et un ego mais une âme incarnée qui apprend à vivre avec reconnaissance là où elle est placée, en acceptant tout ce qui est (cf. mon interrogation implicite par rapport à mon amie birmane hindoue/bouddhiste qui a su enlever la notion de sacrifice, d’exploitation et de souffrance de sa vie). Accepter d’être une goutte paisible au sein d’un océan en tempête, cela peut, à titre individuel, changer son environnement mais à quel terme, cela agira-t-il sur le monde et vers quelle destination ira celui-ci s’il reste déséquilibré dans ses polarités ? La mise en cause spirituelle de la matrice actuelle du monde exige un art d’équilibre entre un fatalisme passif qui serait une évasion et un positionnement actif de reconnaissance pour tous les défis présentés. L’Inde a tendance encore à pencher plus sur le fatalisme que sur la reconnaissance.

 

II- Observation des réalités politiques :

 

       A -Je crois que l’Inde est mieux dotée intellectuellement que la Chine pour servir de pont entre l’Est et l’Ouest, par sa culture anglophone, sa maîtrise du verbe et de la dialectique. Mais l’inconnue est comment apaisera-t-elle sa rivalité avec Pékin et avec le Pakistan - qui s’est allié au surplus avec la Chine et l’Iran-, alors qu’elle s’est déportée vers les Etats-Unis et Israël en cette période cruciale. Pour le moment, elle donne l’impression de flotter, d’autant que ce refus hindouiste d’entrer dans un des aspects de la dualité fait à la fois sa force diplomatique et la faiblesse de sa projection de puissance. Mais comme les Etats-Unis, elle sait ou pense qu’elle sera toujours la variable indispensable à tout équilibre politique international. Elle est donc à la fois indispensable et insaisissable pour un camp ou l’autre. Elle s’imagine une pionnière dans le domaine du multi-alignement. Non seulement celui-ci n’a fait encore l’objet d’aucune théorisation mais l’Inde est trop puissante pour être perçue comme véritablement neutre. Elle est à la fois en avance et en retard, sans ligne de conduite reconnaissable. Pendant ce temps, la Chine progresse comme un rouleau compresseur - néanmoins avec pragmatisme - avec des plans étudiés sur le long terme et un sens aigu de l’opportunité. La position de New Delhi est particulièrement inconfortable et dangereuse à un moment de re-formulation des équilibres mondiaux auxquelles elle ne semble pas contribuer, emprisonnée dans ses contradictions.

 

       B- La Chine s’en sort mieux parce qu’elle a toujours été convaincue de la solidité de sa culture, faite de souplesse d’absorption et de discipline morale collective. Elle a placé en outre différemment la question de la dualité dans un contexte de cycles temporels de haute et basse intensité pour chacun des aspects qu’elle revêt.  Elle a connu la traversée tumultueuse du maoïsme pour réussir son ultime œuvre d’absorption des acquis culturels de ses envahisseurs, sans renoncer à son identité et sa souveraineté. Celles-ci ne lui ont jamais échappé.

       Il ne s’agit plus pour elle d’absorber passivement la force de l’adversaire mais de rayonner. Elle accepte le risque d’être en position de bloquer les Etats-Unis. Mais son véritable alter ego est l’Inde. Les deux pays constateront beaucoup de points communs dès qu’ils échapperont à la rivalité. Pékin s’accorde avec New Delhi sur une vision à terme d’un multi-alignement généralisé et d’une neutralité idéologique favorisant la coopération. Elles partagent en outre un bassin géographique voisin et se veulent porteuses de propositions identiques: tiers-mondisme revu en multi-polarité, respect de la souveraineté nationale, bénéfices partagés, confiance mutuelle et relance du multilatéralisme comme cadre de régulation juridique. Inde et Chine sont enfin des puissances marchandes.  L’Inde est un grand marché, un géant informatique, un pays d’avenir.  Cependant l’Inde n’a en comparaison ni la polyvalence ni la volonté de projection militaire de la Chine. Les mêmes principes affichés par l’Inde pour attirer les pays de « l’Indo-pacifique » font redondance avec ceux de la Chine, plus rapide à propager son narratif.

       Pour le moment, il apparait que la Chine ne pourra ni absorber ni inclure sereinement l’Inde dans sa vision planétaire réactualisée (pour Taïwan, elle sait que c’est une question de temps). Je garde en mémoire la mise en garde de sinisants contre les Indiens, séducteurs, menteurs, qualifiés de plus dangereux et glissants qu’un serpent.

       La relation entre les deux pays, non manichéenne sur le fond, sera d’une subtilité qui pourra nous échapper.

 

       B- Un poids historique différent a fait diverger les destins de Pékin et New Delhi à partir du 19ème siècle. L’Inde a été colonisée pendant deux siècles par des maîtres de l’art de la division et de la perversion cognitive, se présentant comme la culture dominante, capable seule d’unifier linguistiquement et politiquement la fédération des États indiens. Elle a laissé derrière elle deux camps ennemis complexés, hindou et musulman, unis cependant par leurs coutumes et langue véhiculaire. L’Inde a été une démocratie exemplaire, s’exprimant dans le cadre conceptuel occidental, tant que l’ancienne aristocratie anglophile restait au pouvoir par népotisme. Elle a retrouvé ses démons et sa base originelle avec Modi, issu de la caste des artisans et marchands. Le chemin d’un Modi, sans vision apparente, est différent de celui d’un Mao Zedong unificateur. Populiste corrompu, ultra nationaliste hindou, ferment de conflit avec les musulmans, il s’appuie sur le boom technologique et industriel de la nouvelle oligarchie d’argent très liée à l’Amérique du Nord, à laquelle l’Inde fournit la majorité de ses ingénieurs. Mais les agriculteurs, le petit peuple et une partie des classes moyennes s’appauvrissent. Le pays se donne une nouvelle division sociale transversale, tout en gardant des préjugés de caste. Par son insensibilité aux disparités qu’il semble encourager, Modi entretient, peut-être volontairement, l’esprit d’indifférence au chaos - caractéristique de l’hindouisme - mâtiné de néolibéralisme économique et de matérialisme agressif.

       Je considère que Modi représente le 1er pas d’une Inde qui essaye de retrouver ses racines avec tous les excès et erreurs d’un néophyte. Il s’est libéré en tout cas de l’héritage culturel britannique et de son vernis démocratique. Mais il peine à mettre en harmonie l’héritage d’une civilisation plurimillénaire et du progrès. Il n’a ni cohérence nationale derrière lui, ni les caractéristiques personnelles d’un Xi Jinping, en termes de maturité, de recul et de placidité.

 

       C- Cela donne aux alliances de l’Inde un côté peu fiable que tous ressentent. Il est caractéristique de sa culture comme de celle du Pakistan. Les deux frères ennemis jouent en miroir des mêmes ambiguïtés et fluctuations en matière d’alliances. L’Inde est dans les BRICS, tout en restant dans le camp israélo-américain. Se pourrait-il qu’elle cherche à faire contrepoids au Pakistan, ami désormais de la Chine ?  Le Pakistan joue le jeu du renouveau du monde arabo-musulman avec la Chine, en sécurisant les voies de communications terrestres.  Il devient une puissance grandissante grâce à un nouvel arc continu de solidarité islamique. L’Inde se détourne de ses confins - où se joue l’alliance stratégique sino-pakistanaise - pour s’affirmer comme puissance maritime. Elle se veut au cœur du commerce maritime « indo-pacifique » par lequel transite 95% de ses échanges. Mais elle s’y heurte à la rivalité sino-américaine.

       Ainsi encerclée, l’Inde peine à se détacher de l’ombrelle occidentale. L’appétit à l’international de l’Inde s’est affirmé avec la mondialisation. Elle était plus à l’aise sous l’hégémonie des Etats-Unis qu’elle avait appris à gérer - en la contrebalançant de rapprochements opportunistes avec la Russie ou l’Europe - que face à l’émergence de la Chine. Entre elle, la Chine et les BRICS, Moscou joue un rôle pivot d’apaisement. Idem au rôle pivot de Moscou entre Europe et Etats-Unis, ce qui ne semble pas être compris par la crainte européenne de submersion par une puissance terrestre contigüe. Dans la triangulation entre les trois pôles (Moscou, Pékin, Washington), Inde et Europe se retrouvent sur la même inconfortable ligne de bascule. Cela n’a rien à voir spécifiquement avec les religions mais tout à voir avec la souplesse ou la rigidité que celles-ci octroient aux peuples en terme d’ouverture d’esprit.

 

Conclusion

       L’Inde semble en retard parce qu’elle ne sait ni affirmer son identité ni se battre avec les armes de la puissance. Elle reste une valeur émergente prisonnière du passé récent et de ses divisions internes.  Elle a été dotée d’un grand pouvoir d’influence comme modèle de démocratie et de non-alignement, ce qui lui a suffi longtemps. Son réveil en profondeur peine à cause du manque d’un catalyseur de fierté nationale, basé sur sa splendeur passée et sa capacité à épouser le double héritage hindou et musulman. Il lui faudrait un choc de réalité pour harmoniser la richesse de sa spiritualité à l’originalité de sa politique.

       Bien que terre par excellence de la spiritualité, l’Inde n’a pas une représentation négative du matérialisme. Son matérialisme, à l’instar de la Chine, est vu différemment qu’en Occident. Il n’est pas un socle de civilisation mais l’expérimentation d’un versant de la dualité, opposé à la spiritualité jusqu’ici trop fréquentée. Le succès matériel n’est une prison que tant qu’il est saisi par l’ego et détaché de la perception en miroir des mondes intérieurs et extérieurs. Les élites indiennes, pétries de mondialisation, sont imbues de pouvoir personnel comme partout ailleurs. Les peuples, pétris de traditions, sont protégés de l’oubli, même quand ils aspirent naturellement à la sécurité et au bien-être grâce au développement économique.

       Aujourd’hui, la Chine pourrait vouloir remplacer le Japon de 1936 dans son rêve pan-asiatique. Tokyo avait un but qui était de s’emparer de l’Asie et de prendre les rênes de la révolution anti-colonialiste. Mais un autre type de révolution est en cours. Nous assistons à un réveil de l’histoire et des civilisations plutôt qu’à leur fin. Que pourrait-il se passer ?

 

       J’imagine deux scenarii:

       A- J’imagine le choc de sortie du tropisme occidental de l’Inde. J’imagine la force colossale qui se dégagerait si Chine, Inde et Pakistan s’alliaient. Dans la matrice yin, la Chine représente une tendance plus dynamique, plus yang que l’Inde. Son vocabulaire, plus dogmatique que sa conduite, la dessert. Elle est à l’avant-garde pour porter, avec la Russie, le 1er choc aux Etats-Unis. Par contre, si l’Inde se réveillait, elle pourrait unifier la zone euro-asiatique, avec une diplomatie toute en nuances. Dans le sillage de la Chine, elle appuierait, de façon plus chaleureuse, le rêve planétaire d’une notion nouvelle de puissance morale, souverainiste, détachée du besoin de domination par la force. Elle pourrait être acceptée comme un pont naturel entre Asie du Sud, Asie centrale et Asie occidentale, à un moment où le monde musulman s’émancipe de l’Occident et tente de reconstruire une unité sous l’influence des anciens empires perse et turc.

       B- Ou alors nous nous précipitons vers un chaos mondial où l’Inde règnerait en agent déstabilisateur permanent - comme la Turquie en quelque sorte - jusqu’à la capitulation générale des différents antagonistes, par épuisement des combattants.    

       L’Inde, indomptable une fois libérée du tropisme anglo-saxon, est le meilleur porte-parole de l’esprit diplomatique asiatique et le meilleur contrepoids à la puissance chinoise. Elle est le second couteau indispensable, en réserve du changement d’ordre mondial dans les zones géographiques qui nous intéressent.

 

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commentaires

L
Merci de nous éclairer l'esprit mes respects
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