Récit d’un voyage en Pologne au milieu de la nature infinie et paisible et des bruits de bottes...
La Rédaction
Sur les bords de la Lyna et des lacs de Mazurie
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Juillet 2026
Bruno Drweski
Je reviens d’un séjour dans ma famille en Pologne qui m’a amené à réfléchir et à vouloir partager mes réflexions, à partir du terrain et loin des grands débats idéologiques et politiques, mais plus proche des sentiments d’un peuple réellement existant.
Il y a deux jours donc, fin juillet 2026, mon fils m’a emmené pour un périple en kayak sur la rivière Lyna qui traverse le chef-lieu régional de Olsztyn avant d’entrer dans les immenses forêts de Mazurie et de s’écouler lentement vers la frontière russe, avant de déboucher dans la mer, à Kaliningrad. Pendant des dizaines de kilomètres, je n’ai pas vu une seule construction humaine, rien que des arbres gigantesques, feuillus et conifères en alternance, des fleurs, des nénuphars, des cormorans, des cigognes, des hérons, des écureuils, des castors, des papillons, des libellules, des poissons, des cygnes et des canards sauvages, une paix totale, un rêve éveillé, une cure de désintoxication de notre monde plein de frénésies, un sentiment à la fois de paix et d’irréalité ...sur une terre surarmée à la frontière entre l’OTAN et la Russie. Ce contraste est saisissant, voire terrifiant, car il permet de ressentir ce qu’est la paix totale, le but d’une vie à la recherche de l’épanouissement, dans un bout du monde pourtant confronté à la réalité de la tension et de la violence humaines.
Guantanamo
En voguant au fil de l’eau, en rêvassant sous les rayons du soleil qui se reflétait sur l’eau, en entendant le bruit de l’eau et le souffle du vent, je pensais que, non loin de là, se trouvaient l’aéroport militaire de Szymany et le camp militaire de Stare Kiejkuty. C’est là qu’après 1945 on avait installé l’école des élèves des services secrets de l’armée et du ministère de l’intérieur de la Pologne populaire, mais c’est là aussi que, après 1991, pendant la guerre d’Afghanistan, l’US Air Force faisait transiter les prisonniers qu’elle envoyait ensuite à Guantanamo, après des « traitements renforcés » censés permettre de départager, de trier, les « terroristes potentiels » de ceux qui ne l’étaient pas. Ceux qu’on envoyait en enfer et ceux qui allaient laisser au purgatoire ou être libérés après quelques années. On sait aujourd’hui que la très grande majorité de ceux qui ont été emprisonnés à Guantanamo n’avaient rien à voir avec les talibans, mais la justice peine toujours à faire son travail - non pas tant pour punir les coupables, cela personne n’y pense - que pour réparer dans la mesure du possible le mal qui a été fait aux victimes.
Au fil de l’eau donc, et dans cette ambiance paradisiaque, je me suis rappelé qu’une de mes amies polonaises, une journaliste et politologue, m’avait dit, quand le scandale de ces « vols secrets » acceptés par le gouvernement « social-démocrate ex-communiste » polonais était sorti, que, quelques années auparavant, elle passait ses vacances dans cette région et qu’un des habitants du lieu, un « simplet » qui avait l’habitude de bourlinguer dans les forêts environnantes et qui était considéré par les habitants comme « à moitié fou », lui avait dit qu’il avait vu « des talibans » dans les parages. Quelque temps après la police militaire était venue l’arrêter et quand cette amie a demandé aux habitants l’été suivant ce qu’il était devenu, il lui a été répondu qu’il avait été interné dans un hôpital psychiatrique, ce qui lui a paru alors normal, vu l’opinion courante dans le village sur cette personne. Mais quand le scandale de ces vols secrets de la CIA a éclaté, elle m’en a parlé pour la première fois, car elle se sentait coupable d’avoir acquiescé à la thèse officielle retenue par les habitants du lieu, ce qui a sans doute détruit la vie d’un homme sans qu’elle n’ait, pas plus que les habitants du lieu, posé de questions. Question : Doit-on douter de toute vérité officielle dès lors que quelqu’un est arrêté ? Qui peut-on croire et qui ne doit-on pas croire ? Questions pressantes en ces heures pénibles et martiales que nous vivons. Ces « talibans » de Stare Kiejkuty étaient tout simplement, pour la plupart d’entre eux, des Afghans arrêtés un matin au pied du lit sur la base de dénonciations douteuses, quand Washington exigeait de faire du chiffre de découvertes de « dangereux terroristes ». Moyennant quoi, c’est tout l’Afghanistan ou presque qui a du coup basculé dans le camp des « talibans » réels.
La vieille Prusse et son repartage
La terre de Mazurie est donc tout à la fois une terre à la beauté douce et magique à couper le souffle et une terre terrible. Car cette terre s’appelait, avant 1945, la Prusse orientale. Ses premiers habitants, qu’on appelle désormais les « Vieux-Prussiens » pour les différencier des « Prussiens allemands », furent conquis au Moyen-âge par les chevaliers teutoniques, des croisés allemands revenant de Palestine (déjà !), qui exterminèrent selon les estimations, environ 40% de la population locale, tandis que 10% environ se réfugiait en Lituanie et en Pologne et que la moitié restante fut domestiquée, transformée en serfs et progressivement « christianisée » et germanisée sous la supervision des « moines-soldats » germaniques, de seigneurs allemands, et fut noyée au milieu de colons, paysans, artisans, bourgeois venus d’Allemagne et de quelques poches de peuplement polonais et lituaniens. Dans un premier temps, même « convertis » les « Vieux-Prussiens » n’avaient pas le droit d’entrer dans les églises construites en brique réservées aux Allemands, alors que, eux, se voyaient réserver des églises en bois, avant que le processus de germanisation ne fut totalement accompli, ce qui donna naissance au Royaume de Prusse de funeste mémoire. N’avait-t-on pas là déjà affaire avec la préhistoire à la fois d’un nazisme et d’un apartheid en gestation ? La Prusse est sans doute le seul exemple dans l’histoire d’une colonisation de peuplement par une population conquérante qui prend le nom de ceux qu’elle a décimés. Cette Prusse « orientale » fut finalement conquise par l’armée rouge en 1945 et partagée lors des accords de Potsdam en juin 1945 entre la Pologne et la Russie soviétique. Pour l’URSS, il était alors important d’avoir un accès à la partie de la mer Baltique qui ne gelait pas l’hiver, ce qui était le cas de Koenigsberg. Ville qui fut presqu’immédiatement rebaptisée Kaliningrad à la mort de Kalinine, qui avait été tout au long des années suivant la révolution d’Octobre le président du Soviet suprême de l’Union soviétique.
La partie polonaise avec ses milliers de lacs, de rivières, de canaux, d’écluses, de collines, de forêts est devenue après la guerre le lieu de villégiature de toute la Pologne, en particulier des Varsoviens, tandis que la partie russe devenait le centre de la flotte de pêche soviétique qui sillonnait tous les océans de la planète, mais aussi la base de la flotte militaire soviétique de la Baltique, ce qui explique que c’était une zone militaire où les Polonais ne pouvaient se rendre jusqu’aux dernières années de l’URSS, quand enfin la frontière a été ouverte et les habitants polonais et russes se sont découverts. Aujourd’hui, avec les tensions OTAN-Russie, cette frontière s’est presque totalement refermée, ce qui provoque la colère des habitants locaux des deux côtés de la frontière qui ont commencé à vivre du commerce transfrontalier et développé toutes sortes de contacts humains fructueux. Ici, les gens dénoncent les pouvoirs à Varsovie qui militarisent le pays et qui préfèrent tolérer le bandérisme ukrainien pour faire plaisir à leurs maîtres d’outre-Oder ou d’outre Atlantique, plutôt que de promouvoir la paix et la coopération polono-russe qui, visiblement, rencontre dans cette région les suffrages de la majorité.
Les Républiques de la débrouillardise et de l’économie parallèle
Au moment d’embarquer sur le kayak mon fils paya en liquide et dit au loueur de ne pas lui donner de facture, ce qui provoqua comme réponse : « Merci, oui il faut s’entraider face aux voleurs qui nous gouvernent car c’est nous, les travailleurs, qui faisons encore plus ou moins tourner ce pays, malgré eux. Mais je vous le dis le jour où eux et leur Union européenne nous imposeront la suppression de la monnaie en liquide, ce pays entrera en révolution, car nous survivons tous grâce à l’économie parallèle et il ne faut pas qu’ils aillent trop loin avec nous ». Atmosphère réelle ! Je reconnais bien là le « vieux peuple polonais » que j’ai toujours connu et qu’on a enfoui aujourd’hui sous des discours officiels, consensuels et conformistes. Ce peuple, comme tous les autres peuples de l’est de l’Europe, a passé tous les régimes et toutes les occupations avec une culture de la débrouille à la limite de l’anarchie. D’ailleurs, peu après, dans le kayak en descendant la rivière j’entends mon fils discuter avec un ami policier qui descendait avec nous sur un autre kayak sur comment se procurer une vache à se partager entre quelques amis et en congeler les morceaux. Je pose alors la question au policier « mais avec les lois de l’Union européenne, comment pouvez-vous acheter une vache sans passer par toutes les procédures de contrôle des agriculteurs ? » Réponse « Eeee m’sieur, ici on est en Pologne, les lois c’est une chose et la réalité ç’en est une autre. Tous les éleveurs s’arrangent avec les inspecteurs de l’État agréés par l’UE pour cacher à chaque visite quelques vaches qui ne sont pas enregistrées et qu’on va écouler dans l’économie parallèle ». Le policier polonais tient plus du paysan madré que du fonctionnaire docile du pouvoir. Donc rien ne dit que la Pologne, qui a toujours su au cours de l’histoire basculer du jour au lendemain d’Est en Ouest et vice versa, ne basculera pas encore un fois si le rapport de force change. Je reconnais là la Pologne que j’ai toujours connue, et en fait toute cette Europe « de l’Est » qui a toujours vécu comme cela et semble toujours vivre comme cela, à la marge, à la fois avec et sans les institutions officielles. Une autorité de l’État (ou, avant-hier encore, du seigneur féodal) d’un côté, et de l’autre, une économie parallèle (appelée « marché noir » sous le socialisme et, allez savoir pourquoi, renommée « marché gris » sous le capitalisme). Cette « auto-organisation populaire » a toujours permis au peuple de survivre sous le féodalisme, sous le capitalisme primitif et sous le capitalisme mondialisé depuis 1989. Mais c’est aussi ce qui a facilité le « sabotage » du socialisme puis permis de survivre à la « thérapie de choc » de l’après socialisme qui a ruiné toute l’économie officielle, avant que les épargnes accumulées sous le socialisme ne permettent aux populations de rebondir plus ou moins en créant de nouveaux réseaux économiques, légaux ou illégaux. Siècles de débrouillardise qui permettent de résister aux plus grandes tragédies tout en freinant parfois la modernisation des rapports sociaux, ce que les communistes ont dû constater mais n’ont jamais vraiment su maîtriser. Visiblement, ce n’était pas leur heure même s’ils ont joué un rôle essentiel dans la modernisation de toute la région.
En effet, à l’époque socialiste, partout dans le bloc de l’Est, presque tout le monde avait un boulot d’État qui permettait d’avoir un minimum, jusque-là souvent inconnu, comportant salaire garanti, logement, congés payés, accès à la santé et aux services publics essentiels. Cela fonctionnait selon le principe, « On fait semblant de travailler et ils font semblant de nous payer, et pour le reste on s’arrange » dans une espèce de compromis de type post-féodal. « On se soumet au pouvoir et, en échange, il nous garantit la protection et le minimum vital ». Pour le reste, pour le « superflu », on se débrouille tout seul, « entre nous », familles, voisins, copains, clans, etc. Ce qui allait de l’utilisation des machines de l’usine, pour une production privée après le travail, à des échanges de services ou de biens entre ceux qui avaient accès à ces biens ou qui pouvaient rendre des services, soit pratiquement tout le monde. Le paysan avait toujours volé du blé ou du gibier sur la propriété de son seigneur, tout le monde le savait et tout le monde se taisait. Sous le socialisme, le paysan, le nouvel ouvrier ou le fonctionnaire avaient également eu tendance à se comporter avec l’État comme si celui-ci n’était qu’un nouveau seigneur, devenu collectif, mais toujours un peu paternaliste, même s’il était, somme toute, plus accommodant. Donc, malgré toutes les campagnes de propagande et de mobilisation productivistes, tous n’ont pas durablement compris quel saut qualitatif « le Parti » proposait au peuple, ce qui explique l’érosion ultime de ce système. Cela étant, le socialisme a quand même permis le développement d’une certaine conscience civique qui a permis de considérer son travail pour le secteur public comme une obligation morale, patriotique. C’est ce qui explique pourquoi, quand l’État socialiste s’est effondré, pendant un certain temps les gens continuaient à aller au travail alors que leur employeur n’était plus en état de leur assurer le paiement de leurs salaires. Deux exemples de ce type de « civisme » et de « débrouille populaire » :
Je me rappelle qu’au début des années 1990, nous recevions à Espaces Marx un universitaire russe qui nous donna un exemple de sa tournée en Sibérie qui l’avait amené sur le site d’un immense barrage en construction, malgré le fait que les ouvriers ne recevaient plus de salaire vu la faillite de l’État eltsinien. Tout simplement, le travail se poursuivait sur ce barrage car le directeur avait sous sa gestion un autre barrage déjà construit qui assurait la distribution sans paiements d’électricité pour les kolkhozes environnants, en échange de quoi les kolkhozes fournissaient sans paiement de la nourriture pour les ouvriers du chantier. Au même moment, des professeurs d’université pouvaient être payés, ou pas, en sacs de sucre et des ouvriers par les produits de leur usine, à charge pour eux de les revendre sur le marché ...ce qui allait des téléviseurs aux lessives et des longues vues aux... armes. Et ces gens qui avaient appris la débrouille au marché noir, l’ont introduite au moment de l’effondrement dans le circuit officiel. Ce qui a produit des « oligarques mafieux » mais aussi une nouvelle catégorie de fonctionnaires plus honnêtes dotés d’une conscience patriotique à mi-chemin entre idéaux socialistes et pragmatisme capitaliste. Type hybride qu’on rencontre partout dans les anciens pays socialistes et qui démontre un pragmatisme très éloigné de toute conception idéologique. D’une façon générale, « l’anarchisme » de la culture « d’économie populaire » slave s’est toujours développé de façon pragmatique, en refusant toute réflexion et toute catégorisation idéologique. Ce qui explique aussi pourquoi les discours marxistes hier ou néolibéraux aujourd’hui en Europe de l’Est faisaient et font le plus souvent l’effet d’un sermon dominical obligatoire, ennuyeux et sans âme qu’on écoute avant de passer aux choses concrètes, aux rapports de production concrets, sans jamais essayer de les théoriser.
Autre anecdote, j’avais une amie de tendance verte-écolo qui travaillait dans les institutions européennes et qui un jour m’appela car elle avait dû piloter dans le cadre du programme « TACIS d’aide européenne à la promotion de la démocratie et de l’économie de marché dans les pays ex-soviétiques » un voyage d’études de paysans russes pour leur montrer les « merveilles de la PAC européenne ». Elle me demanda de les « débriefer » car elle avait été obligée de leur raconter toute la prose officielle européiste tout au long de leur séjour et voulait qu’ils repartent en Russie avec une vision plus équilibrée des « réalités réelles ». J’acceptais par conviction, évidemment sans être payé. Je me retrouvai donc dans une salle de cours avec des paysans russes dont certains semblaient sortis d’un roman de Tolstoï, barbes, regard à la fois malin, doux et humble, carrure imposante, casquette, etc. Je leur ai expliqué l’histoire de l’agriculture en Europe et en quoi l’UE était un produit de cette histoire et de l’idéologie de ses classes dominantes. A la fin, je demandais s’il y avait des questions. Et, comme toujours à l’Est, il y eut un grand silence gêné devant ce « grand monsieur étranger ». Puis, tout d’un coup, au dernier rang (bien entendu !), un paysan se leva et déclara, de mémoire « Vous pouvez féliciter vos dirigeants pour avoir réussi ce qu’aucun dirigeant soviétique n’a jamais réussi, vous avez créé un immense kolkhoze où tout est contrôlé de Bruxelles, la production, les semences, la spécificité des productions, les engrais, l’uniformisation des productions, les entrants, les sortants, les prix, tout, ils contrôlent tout et ne vous laissent même pas respirer sans que vous ne leur demandiez si c’est prévu dans les textes ...Chez nous, chaque directeur de kolkhoze s’arrangeait avec nous pour qu’il y ait une comptabilité qui aille à Moscou et qui réponde aux objectifs du plan central sur le papier, et une réalité de terrain qui faisait qu’on en gardait plus sur place sans que cela ne soit déclaré et ce qui permettait de construire des choses utiles pour la communauté. Vraiment félicitations, vous avez réussi là où nos planificateurs ont tous échoué les uns après les autres ! » ...humour soviétique exprimant une réalité, celle d’une culture quasi anarchique qui a pu contribuer à affaiblir d’abord les seigneurs féodaux, ensuite le développement du capitalisme et finalement la construction du socialisme, tout en contenant des éléments d’auto-organisation et de collectivisme que l’on peut aussi considérer comme constituant une prémices pour un futur socialisme, ce que Marx avait d’ailleurs pressenti. Nous en sommes toujours là ! Aux prémices !
Je reviens donc de cette courte navigation dans notre monde policé, ennuyeux et dangereux avec un sentiment contradictoire, celui d’avoir touché à la paix totale et à la beauté infinie d’un paysage, et à la réalité de l’humanité au quotidien d’un peuple réellement existant qui dit et peut dire le réel tel qu’il le vit, et celui de la barbarie guerrière qui touche tout et s’impose au sein du peuple qui n’en veut pas, mais n’a pas l’idée de développer la vision qui lui permettrait de pouvoir résister au cynisme des pouvoirs à court d’imagination, pour qui la marche vers la guerre doit atteindre même les coins les plus reculés et les plus pacifiques de notre planète.
Tendresse et tristesse !
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