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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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  • Cette revue de Philo-socio-anthropo-histoire est éditée par une équipe de militants-chercheurs. Elle est ouverte à tout auteur développant une pensée critique sur la crise de civilisation du système capitaliste occidental.
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25 mars 2017 6 25 /03 /mars /2017 12:10

Revenir à Gramsci, revisiter les sources du mouvement révolutionnaire, redécouvrir l'internationalisme, relancer la lutte anti-impérialiste, reconstruire la stratégie d'hégémonie culturelle des prolétaires, des salariés, de ceux qui ne sont plus propriétaires que de leurs dettes, voilà une question qui va aux sources de l'effondrement de ce qu'on appelle la gauche, passée avec armes et bagages dans le camp des bobos, des « minorités » et des classes moyennes effarouchées par leur déclassement social en cours, oubliant en route l'immense majorité. Question qui explique pourquoi c'est « à droite toute » qu'on trouve aujourd'hui ceux qui parlent au nom des mécontents, car là on sait utiliser les mots que ladite gauche de notables, de « jaunes », de nouveaux « aristocrates ouvriers », de « crétins parlementaires » récurrents, de « pouvoirs personnels », de « coup d'état permanent », pour reprendre des concepts ancrés dans le mouvement ouvrier, a cessé d'utiliser.

A l'heure où le capitalisme a créé un système-monde global violant les nations, à l'heure où les avoirs d'une majorité de l'humanité sont concentrés dans de grandes banques collectivistes supranationales privatisant les profits et socialisant les pertes au profit des happy few. A l'heure où une masse de citoyens s'engage dans des activités bénévoles diverses, économiques, sociales, culturelles, humanitaires, sanitaires, etc., sans lesquelles l'ordre social actuel s'effondrerait sous les coups de ses propres incohérences et de ses déséquilibres intenables. A l'heure donc où l'on perçoit que les fondements du « communisme » sont de fait déjà réalisés par la bourgeoisie elle-même, qui continue toutefois à se réserver l'usage égoïste de sa gestion et des bénéfices qu'elle en sous-tire. Plus que jamais donc, les conditions semblent réunies pour dépasser à la fois une droite essouflée et une gauche couchée. Comment faire pour que les peuples prennent en main tout ce qui a déjà été concentré, collectivisé dans les faits, et ce est en passe de l'être ? A l'échelon national et international. Comment faire savoir que le roi est nu et qu'on peut « se lancer à l'assaut du ciel » ?

La Rédaction

Le grand Gramsci : un projet alternatif de gauche à imaginer1

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Mars 2017

 

Dayan Jayatilleka *, Jean-Pierre Page *

Dans la construction d’un nouvel imaginaire public, comme dans toute autre forme d’activité humaine, vous êtes pris entre deux réalités : vous devez rebrousser chemin jusqu’au point où vous vous êtes trompés, mais vous ne pouvez pas rentrer chez vous.
 

Une absence d'imaginaire à gauche et au centre-gauche

La crise politique actuelle nécessite de donner des réponses aux réalités de notre temps, l’ordre mondial actuel à la fois dans ses dimensions politiques et économiques, que certains marxistes pourraient définir comme l’impérialisme néolibéral. « Notre temps » ici se réfère à l’histoire du monde après la chute du système socialiste mondial. A gauche comme au centre-gauche progressiste, il y a une absence d’imaginaire public global. Ou plutôt, il n’est plus « global ». Ce que nous avons, ce sont des blocs d’opinions concurrents, chacun contenant des éléments légitimes et justifiables. Mais ces blocs d’opinion concurrents et intérieurement contradictoires s’entrechoquent et se confondent, pour former des ensembles complexes, hétérodoxes et fluides sans précédent.

Entretemps, au tournant du siècle et du millénaire, le progressisme s’est identifié au libéralisme et le libéralisme au statu quo néolibéral. Ce que nous ne savions pas vu de l’extérieur, c’est que, dépourvu d’une alternative viable et progressiste, l’ordre mondial néolibéral était en train d’engendrer un nouveau fondamentalisme dans ce que José Marti a appelé « le ventre de la bête ». Une étrange mutation s’est produite qui a vu des positions jadis antinomiques commencer à fusionner. Ceux d’entre nous qui vivions dans tiers monde ou dans le second monde avons assisté à une fusion des droits de l’homme et de l’interventionnisme militaire, entraînant la dévastation d’États et de sociétés. Les options politiques que nous avons appuyées en Occident, celles de Clinton et de Blair, sont devenues un cauchemar grotesque. Et bientôt nous avons été pris entre deux cauchemars : l’interventionnisme occidental (néo)-libéral d’une part, et de l’autre, le Frankenstein qu’il a engendré, à savoir le terrorisme islamiste radical - une version religieuse des Khmers rouges de Pol Pot, qui a elle-aussi muté en une force radicale du mal faisant suite à un interventionnisme erroné de l’Occident.

Si les deux camps en présence, droite et gauche, ont des éléments de légitimité, est-il possible de les rapprocher ? Peut-être, mais quelque part au cours de ce processus, peut-être en réaction au réductionnisme de classe, les mouvements politiques de gauche en Occident ont oublié la question de classe et l’ont remplacée par celle de l’identité et du genre. La droite l’a donc récupérée. La gauche a également oublié la nation et le patriotisme - et la droite les ont également récupérés. Cependant, si vous vous trouviez dans le tiers ou le second monde, vous constatez que ces mêmes principes ont été récupérés par la droite religieuse radicale.

Nous, à gauche, nous étions habitués aux nouveaux mandarins démocratiques - les « meilleurs et les plus brillants » qui nous ont entraînés dans la guerre au Vietnam - et nous avons connu des administrations républicaines qui ont réalisé des progrès diplomatiques en direction de la Russie et de la Chine. Nous avons donc assisté à des virages politiques inattendus, mais je n’ai jamais imaginé que la russophobie deviendrait un jour un des marqueurs de la gauche libérale aux États-Unis. Par comparaison, dans le tiers monde et le second monde, beaucoup comprennent à gauche la logique qui se trouve derrière la récente politique russe d'affirmation de sa présence. Nous avons été témoins de l’expansion de l’OTAN jusqu'aux frontières de la Russie, d'un coup d’État en Ukraine et de la tentative de faire en Syrie ce qui avait été fait en Irak et en Libye, et nous sommes heureux que Poutine ai commencé à repousser ces offensives, en réintroduisant un certain équilibre global opposé à l'impunité unipolaire. Mais aurait-on pu imaginer que la gauche américaine allait accuser un jour une administration de droite de faire preuve de « mollesse » envers la Russie et la Syrie ?

Avec tous les discours sur le fascisme qu’on entend partout, peut-être que nous devrions revisiter le phénomène dans son contexte. Le fascisme allemand a pu prendre le dessus non seulement à cause de la fameuse scission de la gauche, mais aussi parce que la pusillanime République de Weimar n’a pas répondu à la fierté nationale qui avait été blessée par les iniquités du traité de Versailles. Il y avait quelque chose qui clochait dans l’ordre mondial de cette époque, tout comme dans l’ordre mondial libéral présent. Même si cela ne justifie pas l’option nazie, cela ne signifie pas pour autant que tout défi de droite à l’ordre mondial libéral est fasciste. Cela ne signifie pas non plus que l’ordre mondial libéral ne doit pas être contesté. C’est l’échec des progressistes contemporains à l'Ouest à le contester qui a ouvert la voie au Brexit et ensuite à l’élection de Trump.
 

Une gauche soumise à des élites incapables de saisir l'angoisse des classes laborieuses

Le premier grand échec récent de la gauche fut : l’absence d’un sentiment de crise - de la réalité de la crise. Quelque chose va désespérément mal lorsque les milieux dirigeant de la gauche sont incapables de saisir l’angoisse (Angst) des ouvriers, des classes laborieuses directement productives. Il y avait un tiers monde au sein du premier monde et il n’était pas uniquement composé de gens de couleur, beaucoup étaient à la fois pauvres et blancs. La gauche progressiste aux États-Unis était trop engagée à défendre la « révolution » Obama, pourtant les erreurs ont commencé dès le début de sa présidence qui a vu le renflouement des banques à la place d’un New Deal rooseveltien et qui s’est terminée par un abandon de l’héritage d'Obama et un retour au patrimoine clintonien ayant resurgi avec sa candidature. Les progressistes étaient trop éloignés du Bobby Kennedy de la campagne 1968, trop en phase avec Hillary et trop peu avec les cols bleus de Bruce Springsteen.

Le deuxième échec majeur des progressistes contemporains et de la gauche, qui doit être abordé pour construire un nouvel imaginaire public, ce sont les inévitables questions portant sur la nation, le nationalisme et le patriotisme. En situation de souffrance dans sa prison fasciste, Antonio Gramsci s’est attelé à comprendre ce qui avait mal tourné à son époque et ce qu’il fallait faire pour y remédier. Nos contemporains de gauche ont appris beaucoup de ce qu’il a écrit sur l’hégémonie et la culture, mais ils ont ignoré un de ses thèmes les plus importants, celui de la nation, de la construction de la nation et de l’édification de l’État. Lui avait compris que la gauche avait abandonné ces tâches et il a alors soutenu l'idée que la gauche devait repartir à partir de Machiavel, en sachant aborder la question de la nation et de la construction d’un Etat. Indiscutablement internationaliste, il a notamment critiqué le « cosmopolitisme » comme une doctrine entravant la tâche de construction nationale.

Il n’est pas tout à fait illégitime que, dans de nombreuses parties du monde, pour la droite comme pour la gauche, Poutine soit devenu un héros, et presque un modèle, tout comme de Gaulle et le gaullisme l’étaient en leur temps. En Asie, Duterte surprend et est admiré, comme Erdogan dans son propre pays. Partout, le populisme nationaliste, même s’il ne jouit pas d’une majorité arithmétique, semble incarner la volonté générale rousseauiste. C’est un symptôme qui ne peut être ignoré.

La gauche contemporaine a abandonné Gramsci et a préféré adopter le cosmopolitisme - et elle en a payé le prix. Comme tous les révolutionnaires sérieux, de Mao et Ho Chi Minh à Fidel Castro et Amilcar Cabral, Gramsci a combiné classe, masse et nation dans un bloc, un bloc « majoritaire » au sens le plus strict de ce terme, et non une collocation de minorités.
 

Un projet néo-progressiste pour s'attaquer au néo-libéralisme

Un projet néo-progressiste doit pouvoir s'attaquer à la crise du néolibéralisme, en apprenant de la gauche latino-américaine à rejeter l’interventionnisme libéral-« humanitaire » hégémonique qui détruit la souveraineté nationale/étatique dans le Sud global (Global South), à lutter à la fois contre le terrorisme et les conditions qui le créent, tout en évitant le nationalisme de droite mais aussi tout en refusant de concéder la nation et le patriotisme à la droite. Ce projet doit retourner à Gramsci pour permettre de redécouvrir et de se réapproprier la nation, de ré-imaginer un « peuple-nation » et de construire un bloc « populaire national ». Des intellectuels comme Eric Hobsbawm et Stuart Hall ont diligemment puisé dans la pensée d’Antonio Gramsci pour déballer le populisme autoritaire de Margaret Thatcher et sa récupération du nationalisme. Ils ont prescrit l’application du concept gramscien de « populaire national ». Pendant ce temps là, aux États-Unis, un espèce de « néo-gramscisme version light », consciente ou inconsciente, a contribué à faire évoluer le Parti démocrate vers sa culture clintonienne victorieuse des années 1990. Sa force provenait du fait qu’elle avait défini une nouvelle stratégie, mais sa faiblesse résidait dans le fait qu’elle n’avait pas défini de nouvel imaginaire public.

L’imaginaire public néo-progressiste doit se fonder sur une perspective morale et éthique. Une éthique de la violence – c’est-à-dire de son usage correct2 – en constitue un élément central. Elle doit reconnaître que chaque fois que la violence est utilisée sciemment contre des innocents, contre des civils non armés, que ce soit par des États ou des mouvements, cela constitue du terrorisme et doit donc être combattu comme tel. Le terrorisme ne peut être déployé, toléré ou ignoré, même lorsqu’il est dirigé contre une entité envers qui nous sommes hostiles. Mais l’éthique progressiste trouve une application plus large. Si quelqu’un révèle une vérité, déclare ce qui est juste, sans causer aucun mal à un innocent, il ou elle doit être applaudi et défendu à cette occasion - que ce soit Assange, Snowden ...ou Trump (« vous pensez que notre pays est si innocent ?3 »). C’est la seule façon pour la gauche progressiste de consolider l’hégémonie morale, éthique et intellectuelle dont parle Gramsci.

Ainsi, les néo-progressistes doivent chercher à occuper la « Sierra Maestra morale » (comme je l’ai surnommée ailleurs), occuper les hauteurs morales, et être capable de saisir sans interruption les réalités de la politique et du pouvoir. Il s’agit d’une dialectique difficile, mais pour ceux d’entre nous qui habitons le Sud global, Fidel Castro a montré à quoi la synthèse nietzschéenne d’un « César ayant l’âme du Christ » pouvait ressembler.
 

Addendum de l’auteur à la version anglaise :

Comme dans l’ironie de l’histoire, telle qu’elle fut identifiée par Engels (et popularisée par la suite par Isaac Deutscher), la gauche qui a oublié la nation - et ce non pas de manière accidentelle - a également oublié l’internationalisme, en lui substituant un mondialisme indifférencié. Avec des variations lorsque l’accent était mis sur le national ou l’international, en lien avec l’abandon d’une dialectique sous-estimée de l’interrelation.

Ce qui est le plus douloureusement évident est arrivé dans le pays béni par l'héritage gramscien, l'Italie, là où les excuses pour cette énorme erreur théorique et stratégique sont les moins défendables. Achille Ochetto avait la formation théorique nécessaire pour poser l'interrogation critique de l'héritage des deux courants de la gauche italienne – celui de l'eurocommunisme de Berlinguer et celui du courant révolutionnaire de l'été chaud 1969, des brigades rouges, etc. A la place, nous avons assisté au choix de l'option « liquidatrice », et la coalition de l'Olivier a adopté sans aucune critique le projet européen. Puis, on a eu un retour de l'espoir avec Rifundazione communista, pour finalement découvrir que elle aussi s'était convertie à la doctrine otanesque et à la participation militaire de l'Italie dans des guerres extérieures suspectes.

La déviation otanesque de Rifundazione a constitué l'avant-garde de la défection de Syriza en faveur du bloc stabilisateur de l'UE malgré la volonté du peuple grec démontré lors du référendum de 2015. Samir Amin aimait citer la remarque ironique de Staline de 1915 déclarant que « l'émir d'Afghanistan est plus progressiste que le Parti travailliste britannique ». Cette ironie a aujourd'hui été éclipsée par le fait que le Parti conservateur britannique dirigé par Theresa May respecte mieux le verdict du peuple émis par référendum que Syriza en Grèce !

En dépit de toutes les critiques qu'on peut lui porter, les deux volumes de Fernando Claudin nous ont apporté un modèle d'interrogation historique du mouvement communiste international dans l'Europe d'après guerre. Un tel modèle critique rigoureux n'a jamais été déployé par d'autres pour nous faire comprendre la période post-Vietnam (ardemment révolutionnaire) de l'histoire européenne contemporaine, englobant les expressions riches et diversifiées sur les plans politico-stratégiques, idéologiques et théoriques allant de Santiago Carillo à Otelo Saraiva Carvalho en passant par Alvaro Cunhal.

C'est ainsi que le renversement par la gauche européenne des dictatures pour amener vers une voie nouvelle, progressiste, populaire débouchant sur une démocratie radicale/sociale a été oublié dans la course visant à embrasser la « troisième vague » Huntington-Toffler des révolutions libérales bourgeoises. Le moment des années 1970, qui n'a été ni célébré ni théorisé par la gauche – sauf dans le cas des dernières réflexions lumineuses et vite oubliées de Nicos Poulantzas – ont vite été dépassées par le moment 1989 et le modèle 1989-1991, de la Grande Chute.

La dernière chance sérieuse à cet égard se déroula probablement en France ; là exactement où Engels considérait que les luttes des classes furent menées à terme. L’« occasion » (et j’emploie ici le terme au sens où l’entendait Machiavel) fut la rupture courageuse, la rupture de principe de la gauche vis-à-vis du bombardement de la Serbie par l’OTAN ; une rupture identifiée de manière populaire par la figure de Jean-Pierre Chevènement. Ce fut alors l’occasion de redécouvrir et d’appliquer de façon créative les leçons du Front populaire. Ce dont on se souvient en Europe concernant le Front populaire est l’alliance des sociaux-démocrates et des communistes, y compris l’ensemble des polémiques concernant cette équation nationale : la redécouverte de la nation. Bannière de l’indépendance nationale et de la démocratie, le conseil final de Staline fait aux communistes en 1952, de saisir et de tenir haut les bannières de l'indépendance nationale et de la démocratie fut alors abandonné.

Ce qu’il aurait alors fallu tenter était une « aperatura » (comme le disait Berlinguer), « une ouverture » de la gauche anti-OTAN vers les aspects progressistes de l’héritage du gaullisme. Un néo-gaullisme de la gauche ; voire un gaullisme de gauche qui était alors possible en adoptant et en déplaçant vers la gauche la fameuse phrase d' « une certaine idée de la France », ainsi qu’un certain rôle centriste pour la France dans le monde ; un rôle et une vision d’autonomie et de multipolarité en contradiction avec l'hégémonisme atlantiste.

Les affiliations idéologiques entre proto-gaullisme et gauche du Front populaire remontent à Malraux. Et leur remaniement au XXIe siècle aurait nécessité non seulement de revisiter l’héritage de Sartre, mais aussi de rechercher une synthèse incluant Camus et Malraux. Au risque de paraître hérétique, les derniers écrits politico-stratégiques de Poulantzas, ainsi que l’étude de Regis Debray de 1977 sur le marxisme et la question nationale, ainsi que ses deux biographies contrastées de Mitterrand et de de Gaulle, dans lesquelle ce dernier apparaît comme ayant beaucoup plus de grandeur, ont fourni des points de départ pour ce projet que je considère comme ayant été manqué par la gauche française à cette occasion. Marine Le Pen en est le résultat.

L’histoire du Front populaire et de ses importantes adaptations en Asie a englobé à la fois le patriotisme et l’internationalisme, en démontrant que ces deux éléments étaient non seulement compatibles mais complémentaires. Au cours des dernières décennies, l’abandon de l’un mena à l’abandon de l’autre, voire l’accent unique mis sur l’un mena à l’obstruction de l’autre.

 

Conclusion

L'impérialisme coordonne toujours, toujours, ses activités non seulement au niveau militaire – mais aussi au niveau politique, à celui de ses politiques, au niveau de l'éducation et des échanges culturels. A tous les niveaux possibles. La plus grande erreur qu'a commis la gauche est son échec à se concentrer sur la construction de connexions réellement à long terme, continentales, transcontinentales et Sud-Sud. Cela veut dire avoir la force d'entrainement pour organiser au sein des groupes et mouvements de gauche « l'étape du changement de régime » - non seulement quand ils ne sont pas au pouvoir (Forum de Sao Paulo, Forum social mondial, etc.), quand il sont à « l'étape du mouvement » - comme l'a fait jusqu'à récemment de façon prépondérante la gauche en Amérique latine. Fidel a réalisé cela avec la Conférence de la Tricontinentale réunissant l'Asie et l'Afrique en 1966 et qui s'est concentrée sur la construction de relations et de solidarités entre les organisations de gauche et les délégations gouvernementales du Tiers monde.

Nous avons abandonné l'internationalisme. Je ne parle pas de « l'internationalisme organisationnel » ce qui est compréhensible. L'histoire des première et seconde Internationales sont après tout plutôt tristes. Je ne crois pas dans une nouvelle Internationale dans le sens orthodoxe organisé. Mais nous avons même abandonné l'internationalisme intellectuel ; l'internationalisme en tant que domaine des idées. Notre pensée n'est pas internationaliste. Nos perspectives ne sont plus internationalistes. C'est pour cela qu'il n'y a pas eu de convergences, de partage des expériences des luttes ; pas de mise en commun des analyses.

On se rappelle la façon dont l'impérialisme, probablement de façon intuitive, a répondu à sa profonde crise post-Vietnam (autour de 1975). Des entités comme la Commission Trilatérale ont lancé la contre-attaque. Des tentatives de coordination de ce type ont culminé avec les rencontres lors des sommets du G-7. Pourquoi n'y a-t-il pas eu d'équivalents du côté de la révolution et du socialisme ; du côté de la gauche ? Pourquoi n'y a-t-il pas de rencontres de ce type ; pas de rencontres, pas de forums, pas même de journaux ou de publications pour mettre ensemble les expériences et les points de vue ? Ceci devrait constituer notre point de départ. C'est la réponse à la question léniniste : « Par où commencer? ». Un effort collectif pour revoir, évaluer et chercher ; des efforts devant rassembler les expériences et les analyses.

Pour découvrir une élaboration plus approfondie de ma perspective, voir en supplément à mon livre sur Fidel en note et aussi The Fall of Global Socialism: A Counter-Narrative from the South, Dayan Jayatilleka, Palgrave Macmillan, London, 2014.

Dayan Jayatilleka, *Ancien ambassadeur du Sri Lanka, écrivain, politologue, journaliste.

Traduction Jean-Pierre Page

 
Réponse de Jean-Pierre Page à l’article de Dayan Jayatileka paru dans GLOBAL-E, revue de l’Université de Californie-Santa-Barbara (USA)

Evidemment on ne se plaindra pas que l’on parle de Gramsci, il faut y revenir c’est une évidence, d’autant qu’il est terriblement actuel et qu’il serait préférable de ne pas lui faire dire ce qu’il n’a jamais dit. Il y aurait beaucoup de choses à commenter sur le propos de Dayan Jayatileka dans le rapport critique avec ce qui caractérise la situation réelle et celle de la "gauche" en quête d’alternative ! L’évocation qu’il fait de la période historique que nous vivons, a pour autant des limites. De mon point de vue, cette époque doit être contextualisée en mettant en évidence, combien était correcte et prémonitoire la pensée de Gramsci.


Je pense qu’il aurait pu parler beaucoup plus sur ce que Gramsci a dit sur l’hégémonie culturelle, sur le rapport des intellectuels au monde du travail, sur l’intellectuel organique, sur le bloc historique, en relation avec les enjeux qui découlent de la crise systémique du capitalisme dans toutes ses dimensions. Ces sujets sont au coeur du débat politique actuel singulièrement parmi ceux qui se réclament de la "gauche". On le voit d’ailleurs de manière remarquable avec les suites de l’élection de Trump, le Brexit, l’avenir de l’Union européenne, celle de l’euro, la confusion qui domine dans les pays de l’Europe de l’Est, les enjeux géopolitiques à travers la place inédite de la Russie et de la Chine dans les rapports de forces internationaux, enfin tout ce qui dorénavant est caractérisé de "populisme" sans trop savoir ce que cela veut dire, mais qui est devenu un concept commode pour mettre dans le même sac les charlatans de la politique avec ceux qui défendent l’esprit critique, rationnel, les anticapitalistes et anti-impérialistes conséquents...


Pour ma part l’alternative, ce n’est pas le devenir de la « gauche », les problèmes existentiels de celle-ci n’intéressent plus guère de monde, la messe est dite. Par contre ce qui importe, c’est la stratégie à mettre en oeuvre pour permettre la prise de pouvoir qui mettra à bas le capitalisme. C’est l’enjeu auquel l’humanité toute entière est confrontée. Il faut relire à ce sujet la contribution du Père Miguel d’Escotto en son temps Président de l’Assemblée Générale de l’ONU et que nous avions publié dans « La Pensée Libre ». C’est le sujet qui se pose partout et singulièrement dans les pays les plus développés, USA et Europe en tout premier lieu, mais aussi avec une certaine acuité dans les pays du Sud !

Or, ce qui fait défaut c’est la lutte de classes au coeur même du capitalisme, là ou se nouent les contradictions là où se concentrent tous les pouvoirs. En somme, nous en sommes convaincus, c’est une des questions à résoudre ! On ne s’en sortira pas avec des "jérémiades" et encore moins avec de bonnes intentions, mais en associant étroitement la critique et l’action, pas l’un sans l’autre. Nous n’en sommes pas là ! Comme le dit le milliardaire US Warren Buffet "la lutte de classes existe mais depuis 20 ans c’est nous qui la gagnons." C’est pourquoi, concernant la « gauche », on peut poser la question suivante : a-t-elle encore l’intention de la gagner (la lutte de classes) ? Si oui, elle doit s’y prendre comment ? Compte tenu de la faillite de toutes les "alternatives", pétitions morales et de principes que la "gauche" continue à défendre.


Par exemple, Gramsci a beaucoup écrit sur les causes et les moyens de l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie ! Or, ou en sommes nous de l’analyse de classe et de la bataille contre les efforts démentiels mis en oeuvre aujourd’hui par l’establishment politico/mediatico/financier pour encadrer la pensée et détourner les masses de toute réflexion critique quant à la situation qui est la leur, voire jusqu’à leur interdire d’entendre et de lire autre chose, comme le démontre actuellement la campagne sur les "fake news."

Quelle confrontation permanente est menée contre "les chiens de garde", ces intellectuels qui se soumettent, capitulent et collaborent en s’employant à ré-écrire l’histoire passée ou à interpréter celle présente ? Une même pensée unique au service du mensonge, quand celui-ci est devenu dorénavant une manière de gouverner, avec une arrogance insupportable. Or la "gauche" fait le choix d’échanger, de partager, de s’associer en cherchant une illusoire respectabilité dans ces prétendues débats entre gens de bonne compagnie, dans une “consanguinité de classe." Dans la recherche d’une légitimité politique, il ne peut y avoir d’arrangements, de "compromis historiques", entre les forces de progrès et le conservatisme néolibéral. De l’avoir envisagé et mis en pratique a contribué à l’abdication de la gauche et aux échecs que nous savons. Ne faut-il pas en tirer les leçons une bonne fois pour toute !


On évoque la défense des revendications et des droits des travailleurs mais comment ne pas répliquer à ces campagnes pour intégrer socialement et idéologiquement travailleurs et syndicats sur le caractère indépassable du capitalisme, comme on l’a vu en France avec la réforme du code du travail et depuis ? Pourquoi évite-t-on de parler d’exploitation de l’homme par l’homme ? Gramsci affirmait que, sous le capitalisme moderne, la bourgeoisie peut maintenir son contrôle économique en laissant la société politique accorder un certain nombre de revendications aux syndicats et aux partis politiques de masse. Ces concessions sur des intérêts économiques immédiats ne sont en fait que des modifications des formes de son hégémonie. Cela n’est même plus nécessaire aujourd’hui puisque la bourgeoisie fait pour la première fois la proposition à travers la candidature Macron, de mettre un terme à la politisation des syndicats (entendons par là : la CGT et pourtant !!!). On attend la réaction des syndicats, de la "gauche" !


Par conséquent, un des problèmes auquel il faut faire face c’est l’abdication de la dite "gauche" quant à ses responsabilités à contribuer à éclairer les enjeux de classe, son refus de confronter radicalement la logique même du capital, c’est à dire le sacro-saint principe de la propriété, celui de convaincre que le problème au fond ce n’est pas tant l’orientation de la politique gouvernementale et ceux qui la conduisent qu’il faudrait changer mais le capitalisme qu’il faut défaire et vaincre, qu’il soit d’ailleurs géré par la droite ou la "gauche."


Je pense que depuis que la "gauche" a abandonné toute analyse de classe, celle-ci est devenue incapable de poser le problème de la lutte pour la prise du pouvoir en termes de stratégie révolutionnaire, elle s’est réfugiée dans la "combinazione" politicienne qui est réduite aux hommes (et femmes) providentiels, comme à la survie de leurs appareils/partis/syndicats qui participent comme le faisait remarquer Gramsci à l’ordre des choses, celui voulu par la bourgeoisie et donc le Capital. Que devient la misère matérielle, la maladie, le chômage, les guerres, etc. ? La référence à l’éthique, à une morale dont parle Dayan Jayatileka n’est-ce pas au fond, de l’idéalisme, n’est-ce pas là ce qui sert à justifier et à perpétuer les "valeurs morales" et socio-économiques de la bourgeoisie. Que devient l’exploitation des hommes et des peuples par le Capital ? Que disons nous quant à l’impunité dont s’arroge la bourgeoisie ? Ne se pare-t-elle pas d’habits qui ne sont au fond que des oripeaux ? Comme le remarquait Paul Nizan, le problème, c’est que la bourgeoisie comme classe "doit convaincre qu’elle agit pour le bien de l’humanité et elle doit faire en sorte de le croire elle même" (“Les chiens de garde”, Paul Nizan, 1932).


Gramsci insiste justement sur la relation entre les intellectuels et le peuple comme sur la nécessité pour eux et ensemble d’interpréter la conjoncture non de manière abstraite mais de manière concrète afin de transformer la conception et la vision de la société en un “ordre nouveau" des choses. Il dit « tous les hommes sont des intellectuels, mais tous n’ont pas la fonction d’intellectuels ».

C’est de mon point de vue la bataille d’idées essentielle qu’il faut mener si l’on veut qu’en s’emparant des masses, l’idée même de révolution devienne une force matérielle. Ce "bloc historique" comme concept stratégique à construire est nécessaire pour être l’instrument non pas d’un changement de gouvernement mais d’une prise de pouvoir révolutionnaire par les masses. Voila pourquoi il faut contribuer à ce que celles-ci reprennent l’offensive dans une perspective de transformation radicale de la société, ce qui pose la question du contenu des objectifs à atteindre et donc en premier lieu des causes réelles de la crise. N’idéalisons rien, comme on le voit les tentatives diverses et variées en Amérique latine que l’on évoque souvent et qui ne sont pas à l’abri des retournements !

Rien n’est permanent, de le croire entraine toujours des déconvenues, le mouvement ouvrier en a connu un certain nombre et non des moindres. Les bons sentiments à eux seuls s’accordent assez mal avec la lutte des classes. De le reconnaitre ne saurait justifier un quelconque pessimisme mais au contraire lucidité et confiance dans la force matérielle que représente nos convictions. N’est-ce pas Gramsci qui disait, citant Romain Rolland "il faut allier le pessimisme de l’intelligence a l’optimisme de la volonté" (“Cahiers de prison,” décembre 1929) ?

Dans la dernière partie de son exposé Dayan Jayatileka évoque l’impuissance de la “gauche” à se renouveler. Il suggère ainsi que la France serait le pays des ”occasions manquées” en invoquant la mémoire, la pensée et l’action d’une “constellation” d’hommes politiques et d’intellectuels éloignés les uns des autres, aux parcours variés et parfois controversés.

L’alternative pour la “gauche" serait-elle réduite à la seule réflexion de quelques-uns ou doit elle être en phase avec l’expérience concrète du plus grand nombre ? On ignore trop souvent les seconds, ils sont pourtant décisifs ! C’est sans doute pourquoi on ne débouche au final que sur des visions politiciennes et partisanes, qui conduisent à réduire la politique à des arrangements d’appareils, à l’illusion d’alliances incertaines, électorales et autres qui se brisent lorsqu’il faut assumer la responsabilités de choisir entre les intérêts du Capital et ceux du peuple. Gramsci a fait une critique sévère de cette façon de faire de la politique mais pourtant l’on persiste.

Nous vivons la fin d’une époque, il est urgent d’en tenir compte ! On le vérifie chaque jour à travers les mouvements sociaux et politiques qui se cherchent des débouchés et des perspectives, les contestations radicales qui animent la jeunesse, la critique forte des institutions et des élites, l’abstentionnisme massif dans les élections, la crise des représentations politiques et syndicales. On me rétorquera que tout cela est contradictoire ou encore, que « c’est compliqué » comme chaque fois que l’on ne peut expliquer une chose. J’ai la faiblesse de penser que les peuples consciemment ou confusément ou parfois les deux ont la forte envie de dire « Assez ! ». Et qu’ils sont déjà à la recherche d’une issue.

Certains diront c’est bien insuffisant ! Mais ne faut-il pas commencer par dire « Non » si l’on veut dire « Oui » à autre chose. On se souvient que le 15 juillet 1789, après la prise de la Bastille, Louis XVI demandait au duc de Liancourt si c’était une révolte, ce dernier lui répondit « non sire, c’est une révolution » ! Nous n’en sommes pas là ! Mais si ce n’est pas encore une « révolution », ne peut on dire que c’est déjà une « rébellion ». Faut-il prendre en compte cette réalité incontournable ou faut-il renouer, comme Dayan Jayatileka le suggère, avec la répétition de modèles ou encore avec l’interprétation hasardeuse de périodes révolues pour trouver des réponses à la fameuse question : “quelle alternative pour la gauche” ?

Dayan a raison lorsqu’il affirme qu’en France « la gauche a oublié la nation – et ce non pas de manière accidentelle – elle a également oublié l’internationalisme en y substituant un mondialisme indifférencié ». Il serait intéressant de savoir pourquoi ? A mon sens, les causes ne sont rien d’autre que l’impasse faite par cette « gauche » sur l’analyse critique des causes de la crise du système capitaliste, sur la signification des luttes des classes, en d’autres termes sur le sens et le contenu a donner à une stratégie anticapitaliste et anti-impérialiste. Or, la crise systémique impose un « contenu et des ambitions élevées », non d’en rabattre dans la recherche de l’éternel compromis « centriste de gauche » qu’Edgar Faure situait « au fond du couloir à droite. »

Il est un fait qu’en cédant sur le « contenu », en capitulant en rase campagne, en pratiquant l’exorcisme vis a vis de ce que furent « ses idées », « la gauche » a fait le choix de la globalisation comme horizon indépassable et le droit-de-l’hommisme comme pétition morale. Ce faisant et fort logiquement, elle a renoncé aux idées intangibles de souveraineté nationale. Un reniement aux principes au bénéfice de l’air du temps. Comme disait Fidel « on peut tout négocier, sauf les principes. »

Ces principes n’appartiennent pas à une minorité agissante mais au patrimoine du mouvement populaire dans son ensemble, ouvriers et intellectuels, pas l’un sans l’autre ! Comment construire le « bloc historique » dont parle Gramsci sans s’appuyer sur l’intervention consciente du monde du travail à tous les niveaux et en premier lieu là ou se noue les contradictions, c’est-à-dire sur le lieu de travail, et dans ceux où s’organise et se diffuse la pensée unique, c’est à dire l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie ! « Les pensées de la classe dominante, sont aussi les idées dominantes de chaque époque » (Karl Marx- Friedrich Engels, l’idéologie allemande, 1845/46) ?

C’est pourquoi je voudrai rappeler à mon ami Dayan ce qui est la part du mouvement ouvrier français à l’idée de souveraineté populaire et donc de souveraineté nationale. Celle-ci s’est forgée dans les combats quotidiens contre le Capital, elle s’est construite dans la résistance à l’envahisseur et dans la solidarité de classe avec les luttes de libération nationale. La Commune de Paris ne fut elle pas l’exemple de « ceux qui montèrent à l’assaut du ciel ». Depuis la Révolution française et les Lumières, le patrimoine populaire s’est enrichi de l’idée de Nation. Celui-ci prend tout son sens parce que le peuple prend part à la bataille non plus pour un roi ou un tuteur colonial mais pour lui même, pour l’égalité, la liberté, la fraternité entre les peuples. Il n’est pas sans signification que l’idée de Nation s’imposa à Valmy en 1792 qui vit le peuple pieds nus résister victorieusement aux envahisseurs prussiens. Ce ne fut pas seulement la victoire de la République mais sa naissance. Celle de « ceux qui luttent et qui espèrent sous le signe du drapeau rouge et du drapeau tricolore » (Maurice Thorez, La lutte pour le pain, juin 1936). Jean Jaurès ne disait-il pas « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène » (Jean Jaures, « L’armée nouvelle », l’Humanité, 1915) et il ajoutait « que la nation est le seul bien des pauvres. » La défense du cadre national reste plus que jamais une idée fondamentalement progressiste et donc internationaliste.

Par conséquent, internationalisme et souveraineté populaire ne font qu’un et si nous revendiquons ce droit pour nous mêmes, alors nous nous devons de le reconnaître pour les autres peuples. C’est ensemble et avec eux que nous devons le défendre. La souveraineté n’est-elle pas au fond la véritable démocratie puisqu’il s’agit de décider en commun et sans ingérence extérieure de quel système économique social et politique l’on veut. Pour être cohérent l’internationalisme doit être orienté à travers le combat contre le Capital de son propre pays, et donc contre l’impérialisme.

Il est vrai que cette exigence se heurte au ralliement sans condition de ceux qui au sein de la « gauche » ont adhéré sans états d’ame à de nouveaux concepts inspirés par la bourgeoisie ! Ainsi à « transnationalisation » ou « impérialisme » on a préféré « globalisation », « mondialisation », « équité » a remplacé « égalité ». On parle dorénavant d’ « Etat de droit », de « bonne gouvernance » ou de « société civile » dans le but d’affaiblir l’Etat. De cette manière, on a progressivement rendu illusoire l’objectif de lutter efficacement contre le capitalisme. Cela explique par exemple l’impasse du mouvement altermondialiste qui s’est réfugié dans l’incantation et la référence à la soi-disant « société civile » au détriment de liens concrets et de lutte avec les travailleurs. On pourrait aussi parler de la fascination qu’exerce sur les syndicats l’institutionnalisation de la négociation. Il en va de même avec les problèmes sociétaux comme les droits de ceux que l’on appelle les minorités et qui dorénavant, comme on le voit aux USA, ont pris le pas sur les revendications sociales et les droits du plus grand nombre.

Cette prétention à incarner une alternative stratégique faite en réalité de fausses solutions, de programmes et de déclarations de « bonnes intentions » est toujours la cause de l’impasse dans tout projet de rupture avec le capital. En fait, « la gauche » est aujourd’hui passé du ralliement passif à un engagement actif sans nuances au service de la mise en œuvre du programme du capital. C’est là qu’il faut chercher les causes de nouveaux échecs comme ceux de Syriza en Grèce ou la faillite du gouvernement Hollande en France. Comment ensuite parler de crédibilité de « la gauche » !

Evidemment, on ne saurait se taire sur les responsabilités de cette situation pitoyable. Dayan se livre dans son propos à une sorte d’amalgame indistinct de ce qui compose la « gauche ». Elle se présenterait dorénavant comme un projet politique au goût et à l’apparence indéfinissable ? Un peu comme pour la « Cosa » le film de Nanni Moretti qui évoque la transformation et la liquidation du Parti communiste italien. Or, que reste-t-il de la « Cosa » en Italie ou de son équivalent français baptisé la « mutation » ? Poser la question c’est y répondre. A écouter certains, il ne resterait plus que la nostalgie pour se consoler ! Apres Charles Trenet faudrait il chanter « que reste-t-il de nos amours » ?

Le PC italien s’est transformé en Parti démocrate à l’américaine qu’il singe, par un « blairisme » Made in Italy. Le PC français paie le prix d’avoir renoncé au marxisme depuis de nombreuses années comme d’avoir abandonné les victimes de la crise au bénéfice de classes moyennes urbaines, éduquées, celles que l’on appelle les « bobos » ! Oublié le prestige passé de ses dirigeants ouvriers et de ses intellectuels de renom ! En persistant dans le « bourbier » dans lequel il se complait avec obstination, il espère dans un vain espoir sauver un appareil qui n’est plus que l’ombre de lui même. Comme on le voit à travers ces deux exemples, le résultat est d’avoir conduit le mouvement populaire dans une impasse et de n’offrir aujourd’hui aucune perspective à celui-ci. Comme le disait Lénine : « les faits sont les faits et les faits sont têtus » !

Faut-il revenir alors à d’anciens modèles pour en tirer des leçons « salutaires » ? Dayan évoque le Front populaire à travers des alliances politiques qui furent pourtant relatives et de circonstance. On connaît ce que furent leurs durées ! Par contre, ne faut-il pas mieux prendre en compte le mouvement de grèves et d’occupations d’usines sans précédent engageant des millions de travailleurs et qui contribua aux avancées sociales historiques qui sont encore aujourd’hui la mémoire du Mouvement populaire ? Ce n’est pas Léon Blum qui permit de gagner les congés payés, mais c’est la confrontation radicale avec le capital. Par contre, c’est à Léon Blum que l’on doit la « non intervention » en Espagne et la capitulation face au fascisme, au moment où les héroïques brigades internationales faisaient front. Le Parti socialiste avait soutenu la première guerre mondiale, en 1938, il signa et vota pour Münich puis pour les pleins pouvoirs à Pétain, faisant interdire le PCF et emprisonner ses parlementaires, puis nombre de ses dirigeants avant qu’ils ne soient fusillés. Ne faut-il pas se le rappeler !

Contrairement à ce qu’affirme Dayan, ce n’est pas la division entre communistes et sociaux-démocrates qui ouvrirent la voie au nazisme en Allemagne. C’est d’abord la grande bourgeoisie et les Konzerns qui craignaient la contagion de la révolution bolchevique au sein du monde du travail, puis c’est la République de Weimar dont ses dirigeants, les sociaux-démocrates Noske, Ebert, Pabst, firent assassiner Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht et anéantir le mouvement spartakiste, c’est-à-dire ceux-là mêmes qui étaient le rempart principal à Hitler.

Faudrait il ignorer encore dans quel camp se situa et se situe toujours une social-démocratie censée incarner la « gauche » en France ou ailleurs, sans évoquer la mise en oeuvre et son soutien empressé au plan Marshall, à la guerre froide, à la construction européenne, aux guerre coloniales et la féroce répression à Madagascar, au Cameroun, en Indochine, en Algérie, à l’OTAN et l’alignement atlantiste, “le drapeau de l’indépendance et de la souveraineté nationale jeté par dessus bord” (comme disait Staline au 19e congrès du PCUS en 1952), à la répression anti-ouvrière, à la trahison des engagements pris dont Mitterrand, Jospin et Hollande furent les fossoyeurs, aux guerres d’Irak, de Libye, de Syrie en passant par la Yougoslavie. A ce sujet, s'il est vrai que Chevènement en 2008 prononça des paroles fortes pour condamner la reconnaissance du Kosovo, on ne saurait oublier que le gouvernement Jospin participa au premier rang dans une guerre qui a conduit à l’éclatement et à la disparition de la Yougoslavie. C’était en 1999, Chevènement était alors Ministre de l’intérieur et, s’il démissionna en 2000, c’était pour le statut de la Corse pas pour celui de Belgrade. Rendons à César ce qui appartient à César- « Quae sunt Caesari Caesari ». Alors, dans ces conditions qu’on nous dise ce que veut dire « la gauche » ?

Il y a mieux a faire en revenant à Gramsci ! Le nouveau « bloc historique » implique une autre manière de faire de la politique au-delà de la traditionnelle conception parlementaire bourgeoise. Cela correspond précisément au besoin de nouvelles formes d’organisation au sens large que Gramsci donnait à cette vision. Dayan Jayatileka évoque avec raison Louis Althusser qui encourageait à s’adresser résolument aux masses populaires, à renouer avec la tradition vivante des luttes populaires.

Pour leur dire, qu’il leur sera nécessaire de s’organiser de manière autonome, sous des formes originales, dans les entreprises, les quartiers, les villages, autour des questions des conditions de travail et de vie, autour des questions de l’habitat, de l’école, de la santé, des transports, de l’environnement, etc., pour définir et défendre leurs revendications, d’abord pour préparer l’avènement de l’État révolutionnaire, ensuite pour le soutenir, le stimuler et le contraindre en même temps à « dépérir ». (Contribution au 22e congres du PCF, février 1976)

Il faut donc inventer de nouvelles formes de pouvoir politique, d’autogestion, de contrôle ouvrier. Lénine et Gramsci ont tous deux pensé qu’il ne pouvait pas y avoir de processus de transformation sans une vaste expérimentation sociale et politique, aussi bien avant qu’après la révolution

Nous sommes entrés dans une nouvelle époque où justice et barbarie, guerre ou paix seront les choix qui détermineront le futur de l’humanité, voilà sans doute pourquoi il s’agit de construire et de multiplier les réseaux, les contre-pouvoirs face aux institutions supranationales, aux institutions économiques et financières, aux puissances hégémoniques, pour imposer les rapports de force dont le mouvement populaire, les travailleurs ont besoin..

Ne faut-il pas se donner les moyens d’un vaste débat tout autant sur la stratégie que sur les contours qui devraient être ceux d’une société capable de mettre l’ensemble des ressources productives du monde au service des besoins légitimes, des aspirations des travailleurs et donc des habitants de la planète en faveur de la paix, du progrès social, de la solidarité et de la coopération, pour un internationalisme de notre temps.

On ne peut faire l’économie de la discussion sur la stratégie révolutionnaire et la perspective socialiste pour le XXIe siècle sans tenir compte de l’expérience historique et des réalités. C’est pourquoi, malgré mes différences avec Dayan Jayatileka, je suis d’accord avec lui pour considérer que Gramsci nous offre la possibilité de repenser la politique dans une perspective radicalement nouvelle. Nous vivons une période inédite de la lutte des classes nationale et internationale. Toute la question est maintenant de savoir si nous serons capable de nous hisser à la la hauteur de ce qu’elle exige !

Jean-Pierre Page (militant syndical, international)

Notes :

1Paru sans l'addendum en anglais dans "The Great Gramsci: Imagining an Alt-Left Project", in global-e (volume 10, issue 14) on March 2, 2017: < http://www.21global.ucsb.edu/global-e/march-2017/great-gramsci-imagining-alt-left-project >

2 Dayan Jayatilleka, Fidel’s Ethics of Violence : The Moral Dimension of the Political Thought of Fidel Castro, Pluto Press (London) and University of Chicago Press, 2007.

3 Commentaire de Donald Trump lors d’une interview avec Bill O’Reilly à Fox News, diffusée le 5 février 2017.

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