Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Présentation

  • : Le blog de la-Pensée-libre
  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
  • Contact

Profil

  • la-pensée-libre
  • Cette revue de Philo-socio-anthropo-histoire est éditée par une équipe de militants-chercheurs. Elle est ouverte à tout auteur développant une pensée critique sur la crise de civilisation du système capitaliste occidental.
  • Cette revue de Philo-socio-anthropo-histoire est éditée par une équipe de militants-chercheurs. Elle est ouverte à tout auteur développant une pensée critique sur la crise de civilisation du système capitaliste occidental.

Recherche

Liens

18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:03

logo730

 

Ce texte est historique. Il a été écrit en 2005 au moment de la présentation du projet de réforme de l'ONU par celui qui allait quitter bientôt son poste de Secrétaire général de cette organisation. Ce rapport prévoyait un ensemble de réformes à apporter à l'ONU. Une partie de ces réformes avaient déjà été introduites dans les faits, en particulier dans le secteur des Droits de l'homme, avec la création de nouvelles administrations, le licenciement de fonctionnaires internationaux, la destruction de résolutions et documents des Nations Unies que l'on voulait faire oublier. Avec ce rapport, il s'agissait désormais de faire entériner ces réformes post factum, rétro-activement, comme c'était devenu la coutume sous Kofi Annan, et de « couronner » le tout par une modification fondamentale non seulement du fonctionnement des institutions onusiennes, mais de sa philosophie fondatrice même. Il s'agissait de faire accepter et les principes économiques et politiques néolibéraux et le rôle des Etats-Unis comme pilier sécuritaire mondial de ces politiques.

Une offensive médiatique visa à accompagner le processus en tentant de discréditer totalement les objectifs que l'ONU s'était donnée depuis sa fondation et clairement énoncés dans sa Charte fondatrice « Nous, peuples des Nations unies... » qui a donné pour la première fois dans l'histoire internationale la primauté aux peuples par rapport aux États, et à tous les États à égalité par rapport aux grandes puissances. À l'heure des prétentions unipolaires de Washington, il fallait faire oublier tout cela et revenir à une logique rappelant celle en vigueur à l'époque des puissances prétendument « de droit divin ». « Droit » sanctionnant et le règne de l'autoproclamé « gendarme mondial » et celui de sa monnaie usuraire de plus en plus virtuelle sur laquelle on a même oser apposer le nom de Dieu.

C'est dans le contexte de cette nouvelle « religion » capitaliste que fut écrit cet article, par une fonctionnaire des Nations unies travaillant alors dans le secteur des Droits de l'homme et par notre collègue de la Rédaction qui était alors en charge des relations internationales du syndicat français CGT. Il visait à répondre à cette campagne médiatique, et en particulier à un interview publié dans la revue en ligne Voltairenet: « Les projets de réforme de l’ONU – Pour Kofi Annan, le droit international ne garantit plus rien » (Sandro Cruz, 7 juillet 2005, http://www.voltairenet.org/article17449.html) article qui était de fait un plaidoyer en faveur des thèses pro-US. Thierry Meyssan, le directeur de la revue, refusa de publier la contre-expertise ci-dessous qui déconstruisait et le langage et la logique imposée à l'ONU.

On sait ce qu'il advint des tentatives de réforme à la hussarde de Kofi Annan. Il est à cet égard intéressant de constater que l'évolution anti-tiers-mondiste de l'ONU a été mise en place par un Africain, comme aujourd'hui, après la chute de la maison Bush, c'est aussi un plus ou moins « Afro-américain » qui est chargé de poursuivre la stratégie impériale. Comme quoi, en période de faiblesse, il vaut mieux placer des Uncle Tom au premier plan plutôt que des machistes blancs patentés d'extrême droite. Mais toujours avec les mêmes objectifs.

L'évolution du monde depuis 2005 a rendu de plus en plus difficile la stratégie unilatérale, mais celle-ci n'a pas pour autant été remise en cause à Washington, comme elle n'a pas été rejetée par ceux qui continuent à peser sur les politiques appliquées à l'ONU. Dans ce contexte, la publication de cet article cinq ans après, nous a paru nécessaire. Il démontre clairement la logique voulue par les États-Unis et leurs alliés qui, malgré quelques changements cosmétiques et malgré le fait qu'elle s'est heurtée à des résistances de plus en plus fortes, reste fondamentalement la même, et qu'il faut donc recommencer à décortiquer. Cet article permet aussi de mieux saisir à présent les dessous des tentatives faites pour continuer à imposer à l'ONU les objectifs politiques si bien synthétisés dans le rapport de Kofi Annan de 2005. Nous avons dans notre revue décrit des situations concrètes résultant de la mise en œuvre de cette logique (La Pensée libre n° 22 et 25 entre autre). Il nous a semblé utile cette fois d'apporter une analyse théorique de cette logique à partir d'un article daté ...et pourtant bien actuel. Voilà pourquoi nous avons décidé de publier ce document qui éclaire et la politique internationale d'hier, et les pesanteurs qui continuent à freiner le mouvement d'émancipation des peuples et des États exclus arbitrairement d'une « communauté internationale » de plus en plus réduite dans les faits, mais toujours dirigée par des cercles aussi prétentieux et dangereux pour la paix, l'équilibre international et le progrès humain.

La Rédaction

 


La réforme des Nations Unies telle qu'elle a été proposée par le Secrétaire général Kofi Annan

-

Une analyse du

Rapport du Secrétaire général à la Cinquante-cinquième session de l'Assemblée générale :

 

« Pour une liberté élargie : vers le développement, la sécurité et les droits humains pour tous »

-

 Avril 2010

 

 

Par Tamara Kunanayakam et Jean-Pierre Page *

                                                                                                                       

1. Personne ne peut nier qu'il existe un besoin de transformer les Nations unies et l'architecture internationale en un système qui représente un multilatéralisme élargi – et non amoindri - et authentique !

 

2. Ce n'est toutefois pas l'objectif du Rapport de Kofi Annan. Pour la première fois dans l'histoire de l'Organisation, le Secrétaire général dans sa fonction d'Officier administratif en chef 1 s'est rallié ouvertement à la position d'un État membre : les États-Unis d'Amérique. Dans cette optique, les changements qui se sont produits au cours des dernières vingt années ont modifié le rapport de force international à un point tel que le système international est devenu une survivance du passé, un anachronisme.2 Le système en vigueur en ce moment constitue pour les États-Unis un obstacle pour leurs ambitions hégémoniques. Depuis de nombreuses années, l'Administration étasunienne a cherché à plusieurs reprises à discréditer les Nations unies, et même à s'en débarrasser, et à d'autres moments, à l'instrumentaliser. Son intention est maintenant de transformer l'Organisation en un instrument qui servira dans sa vision de suprématie globale, à gagner une légitimité pour ses guerres préventives3 et pour ses supposées actions contre le terrorisme, ainsi qu'à promouvoir les lois du marché et de garantir la propriété privée.

 

3. Aujourd'hui, deux types de structures politiques, de procédures, de méthodes de travail et de personnels cohabitent au sein des Nations unies. Les uns servent les intérêts de « la vision d'un État », l'autre d'une vision multilatérale. Un exemple flagrant concerne la question du système des Droits de l'homme. La transformation du Centre de l'ONU pour les Droits de l'homme à partir du secrétariat d'un organisme multilatéral – la Commission des Droits de l'homme – en un Bureau du Haut Commissaire pour les Droits de l'homme avec le Haut Commissaire jouant un rôle politique, a mené à l'existence de deux systèmes dans lequel le second se substitue de plus en plus à la Commission et à ses organes. Les propositions de « réforme » de Kofi Annan tentent de transformer définitivement l'Organisation afin qu'elle favorise « l'ordre d'un État » au détriment du multilatéralisme. Une telle vision vise à émasculer définitivement l'Assemblée générale de son autorité suprême. Comme illustration de cela, on peut prendre la référence obsessionnelle à des sous-traitants pour mener à bien des programmes et des activités de l'ONU, comprenant la recherche de « partenariats stratégiques » avec des acteurs non-étatiques et provenant de ce qu'on appelle la société civile et du secteur privé (les corporations transnationales) comme autorités fondamentales nouvellement découvertes. Cela est aussi vrai pour les ressources humaines au sein du système de l'ONU. Les nouvelles recrues devront servir les intérêts politiques des contributeurs financiers et militaires les plus importants ; la flexibilité et la précarité dans les contrats du personnel vont faciliter le déploiement rapide au service de la nouvelle vision interventionniste.

 

4. Une telle rupture radicale exige l'élimination des valeurs restantes, des principes et de l'éthique qui est liée au système multilatéral et qui constitue des obstacles pour le déploiement de la nouvelle Organisation.

 

5. Après la dislocation de l'Union soviétique et la Conférence de Vienne, la décision de restructurer le Centre pour les Droits de l'homme a ouvert la porte à un processus nouveau. Avec l'aide du plus grand bureau de consultant transnational étasunien Price Water House, une nouvelle époque a commencé : les règles et les procédures de l'ONU ont été affaiblies ou démantelées, y compris celles liées au recrutement des fonctionnaires internationaux ; les méthodes de travail ont été transformées ; on a intensifié plus largement l'engagement ou l'intervention dans les questions internes aux États membres. Ce projet dénommé « restructuration » a débuté sous le premier Haut Commissaire de l'ONU pour les Droits de l'homme, José Ayala Lasso, et il s'est accéléré et approfondi avec son successeur, Mary Robinson. Son déploiement sur le terrain n'a pas pu être terminé à cause de la disparition en Irak de Sergio Vieira de Mello.

 

6. Aujourd'hui, une rupture nette avec le passé est devenue urgente et indispensable. La nouvelle vision implique de nouveaux organes, de nouvelles procédures, de nouvelles méthodes de travail, et un nouveau type de personnel qui a plus à voir avec les mercenaires diplomatiques qu'avec le service civil international.

 

7. L'objectif d'une telle transformation est de répondre au besoin d'apporter une légitimité à la « vision d'un État ». Comment ?

 

Utiliser le terrorisme pour faire de l'ONU l'instrument de la puissance unipolaire

8. Pour les auteurs du Rapport, les événements du 11 septembre, dont le caractère barbare est évident, constituent un nouveau point de départ pour les Nations unies, incarnant une rupture fondamentale dans son histoire. Les leaders d'un seul État membre et ses partenaires juniors veulent substituer en lieu et place de la vision commune soutenue par les peuples et les États émergent de la victoire sur le fascisme, une interprétation unilatérale et grotesque des menaces et des défis rencontrés par le monde, et des actions qui doivent être entreprises.

 

9. Le Rapport cherche à imposer unilatéralement cette vision à tous les États membres, qui sont poussés à adopter « un nouveau consensus sur la sécurité » qui « quelque soit la menace à l'égard d'un d'entre eux les menace tous »4, et accepte que « les menaces perçues par chaque région du monde comme étant les plus urgentes sont en fait également menaçantes pour tous5. Et dès lors que nous comprenons cela », le Secrétaire général déclare « que nous n'avons pas d'autre choix que de saisir à bras le corps toutes les catégories de menaces » à la paix et à la sécurité internationales6, ouvrant ainsi la porte à la définition d'une série de ce qu'on appelle « les menaces du vint-et-unième siècle » !7

 

10. Selon le concept multilatéral, les menaces à la paix et à la sécurité internationale consistent dans n'importe quel usage de la force d'un État contre un autre État, contre sa souveraineté nationale, son intégrité territoriale ou son indépendance politique, contre le droit des peuples à l'autodétermination et à la liberté. Cela inclut les guerres d'agression extérieures, la soumission de peuples à une hégémonie étrangère, la domination et l'exploitation, ainsi qu'une intervention armée et toutes autres formes d'interférence ou de menaces tentées contre la personnalité d'un État ou contre ses éléments politiques, économiques et culturels8. Avec la « réforme », les questions qui tombent essentiellement dans le cadre de la juridiction domestique des États seront désormais considérées comme des menaces pour la paix et la sécurité internationale. Les « nouvelles menaces » incluront la violence civile, le crime organisé, le terrorisme, la prolifération, les armes légères ou petites, les armes de destruction massive, la pauvreté, les maladies infectieuses mortelles, la dégradation de l'environnement9.

 

11. La vision de « Notre stratégie contre le terrorisme » qui a été proclamée par le Secrétaire Général de l'ONU omet de donner une définition du « terrorisme » ou d'établir clairement ses causes. Les auteurs maintiennent délibérément la confusion entre le droit des peuples à résister à une occupation étrangère, à lutter pour leur droit à l'autodétermination, pour la liberté et l'indépendance, la souveraineté nationale et l'intégrité territoriale, en assimilant cela aux actes de terrorisme aveugle. Leur approche de la responsabilité de l'État est sélective car aucune évaluation sérieuse n'a jamais été entreprise sur la multiplication des actes terroristes directement influencés, organisés, financés ou inspirés par les pouvoirs impérialistes et colonialistes riches qui, historiquement, ont été les premiers à utiliser des actes de terrorisme contre les civils, les chefs d'État ou de gouvernement, les dirigeants de mouvements politique, syndical, paysan, ou les intellectuels. Et ils continuent à agir ainsi ! Aujourd'hui, certaines de ces mêmes puissances invoquent hypocritement le soi disant « conflit de civilisations » pour mobiliser la soi disant communauté internationale contre le terrorisme.

 

12. Dans sa recherche afin de « libérer le monde de la demande », le Secrétaire général cherche à légitimer l'imposition des conditions par les États riches sur les pays pauvres, plus faibles et en voie de développement. L'objectif étant de les forcer à adopter un seul modèle économique, accélérant ainsi le processus de globalisation capitaliste en l'accompagnant de dévastations, ce dont nous sommes les témoins quotidiens. Il a appelé cet interventionnisme « le partenariat entre pays pauvres et pays riches » !10. Pour que les pays pauvres se mobilisent afin de renforcer la soi disant « gouvernance », combattre la corruption, réduire le rôle de l'État dans l'économie et la société, à l'exception de son activité visant à stimuler l'investissement privé, à augmenter le rôle du secteur privé et de la société civile, et leur apporter des garanties légales ou autres pour leurs activités, y compris dans le domaine des droits de propriété : des conditions qui forment déjà des parties et des pièces des programmes controversés d'ajustement structurel mis en place par les pays riches avec leurs institutions financières internationales bien connues. Dans son zèle à promouvoir la conception occidentale de la démocratie, le Secrétaire général affirme et propose que : « Les Nations unies ne doivent pas restreindre leur rôle à l'établissement de normes mais doivent étendre leur aide à leurs membres pour développer et approfondir les tendances démocratiques à travers le monde. Dans ce but, j'appuie la création d'un fond pour la démocratie à l'ONU afin d'assurer une assistance aux pays cherchant à établir ou à renforcer leur démocratie. Plus, j'ai l'intention d'assurer que nos activités dans ce domaine soient plus fortement coordonnées, en établissant un lien plus explicite entre le travail de gouvernance du PNUD et la section d'assistance électorale du Département des affaires politiques »11. En réaction à la soumission à ces conditions, les pays riches feront bénéficier les pays en voie de développement « d'une assistance accrue au développement, un système commercial plus orienté en faveur du développement et une aide plus large et plus approfondie à la dette ».

 

Officialiser les ingérences sous prétextes « humanitaires »

13. Dans sa recherche pour « la liberté de vivre dignement », le Secrétaire général, selon sa notion de « responsabilité à protéger les victimes potentielles et réelles d'atrocités massives »12, légalise l'intervention étrangère dans les affaires intérieures des États souverains. « Nous devons évoluer d'une ère de légalisations à une ère d'introduction de mesures ». En cohérence avec la vision multilatérale, des mécanismes de procédures spéciales en matière de droits de l'homme avaient été créés par la Commission des Droits de l'homme afin d'exercer sa fonction protectrice de l'extérieur, tout en respectant la souveraineté des États. En accord avec la « vision d'un État », cette fonction doit dorénavant être assurée par la « nouvelle » équipe du Bureau du Haut Commissaire aux Droits de l'homme avec comme objectif, la protection et l'introduction du concept impérialiste des Droits de l'homme. Les États-Unis ne sont pas seulement à la recherche de l'acceptation de la part des États membres de leur vision impérialiste, mais ils cherchent plutôt à les enrôler dans leur application et dans l'acceptation de leurs conséquences au nom de la « communauté internationale ». Dans son rapport, le Secrétaire Général presse les États membres d’« embrasser la responsabilité de protéger et, lorsque nécessaire, ...d'agir dans ce domaine. ...si des autorités nationales ne sont pas capables ou non désireuses de protéger leurs citoyens (souligné par les auteurs), et que dès lors la responsabilité se déplace vers la communauté internationale pour qu'elle utilise les méthodes diplomatiques, humanitaires ou autres (souligné par les auteurs) afin d'aider à protéger les Droits de l'homme et le bien-être de la population civile. Lorsque de telles méthodes apparaissent insuffisantes, le Conseil de Sécurité peut, dans la nécessité, décider d’entreprendre une action sous le couvert de la Charte des Nations Unies, et des actions d'application, si nécessaire.13 »

 

14. Les tentatives de la part des États-Unis et de leurs alliés d'instrumentaliser les Nations Unies dans ce domaine ne constituent pas une nouveauté. A l'intérieur du Secrétariat, cela a commencé avec la création du très politisé Bureau du Haut Commissaire pour les Droits de l'homme et la restructuration du Centre pour les droits de l'homme qui fonctionnait comme secrétariat au service d'un organe multilatéral – la Commission pour les Droits de l'homme. Par leur intervention dans le fonctionnement interne du Bureau, les États-Unis et leurs alliés ont délibérément cherché à miner les mécanismes de protection de cet organisme multilatéral en poussant le Bureau à concurrencer et même à se substituer lui-même à l'institution multilatérale. Un des exemples de ce type étant constitué par la dénonciation systématique visant les mécanismes de procédures thématiques spéciales de la Commission qui seraient sérieusement altérés et qui pourraient disparaître si les propositions de réformes étaient adoptées. Contrairement aux demandes faites par le Secrétaire général et par certains observateurs14, l'objectif de la réforme n'est pas de dépolitiser la machinerie des Droits de l'homme, mais plutôt d'augmenter sa politisation selon le point de vue de « la vision d'un seul État »

 

 

15. Les propositions du Secrétaire général vont légitimer rétroactivement la transformation insidieuse du secrétariat à Genève, dont l'objectif est d'être transformé de service d'un organe multilatéral, en une entité politique en compétition avec lui pour l'introduction d'activités de protection. Cette implantation prend place au travers du développement accéléré de bureaux de terrains, dont la majorité du personnel est payé par les pays où se trouvent ces implantations, et l'intervention sera facilitée par le biais des bureaux régionaux, qui ont eux-mêmes été créés sans autorité législative, mais gagneront ainsi rétroactivement en légitimité.

 

16. Plus sinistre encore, sa réforme transformera le Bureau en un bras visant à rassembler des renseignements : « Une plus grande présence sur le terrain en faveur de la question des Droits de l'homme en temps de crise apportera aux organes des Nations unies une information opportune et, lorsque cela sera nécessaire, signalera l'urgence d'une situation exigeant une action. »15. Concrètement, le Bureau deviendra LE bras « de signalement rapide » du nouvel « ordre mono étatique » en apportant des renseignements à la nébuleuse communauté internationale et au Conseil de sécurité amélioré dénonçant les États membres qui, de son point de vue, n'ont pas réussi à protéger leurs citoyens. Par conséquent, le Secrétaire général propose que « le Haut Commissaire doive jouer un rôle plus actif dans les délibérations du Conseil de sécurité et de la Commission de construction de la paix proposée, avec une attention portée sur l'introduction de dispositions appropriées dans les résolutions du Conseil de sécurité. »16

 

17. Pour faciliter cette instrumentalisation des Nations unies, le Secrétaire général propose la dé-multilatéralisation de l'organe politique chargé de promouvoir les Droits de l'homme et les libertés fondamentales17. En rupture radicale avec son rôle d'administrateur en chef des Nations unies, et dépassant ses prérogatives, tout en se faisant l'écho de ses maîtres politiques, le Secrétaire général organise une attaque sélectionnée contre les États membres : «  La capacité de ma Commission à remplir ses taches a été fortement minée par sa crédibilité et son professionnalisme déclinant. En particulier parce que les États ont cherché à être membre de la Commission non pas pour renforcer les Droits de l'homme mais pour se protéger contre toute critique, ou pour en critiquer d'autres. Au résultat, un déficit de crédibilité s'est développé, qui jette une ombre sur tout le système des Nations unies.18 » Voilà la justification permettant « de remplacer la Commission des Droits de l'homme par une Conseil des Droits de l'homme de moindre envergure »19. Pour ce qui est de la qualité de membre, le nouveau « concept d'un État » par distribution géographique, tel que nous allons le décrire plus loin, donnera la primauté aux États-Unis et leurs alliés. Ainsi que l'introduction de la nouvelle notion arbitraire selon laquelle « ceux qui seront élus au Conseil doivent s'engager à soutenir les standards les plus élevés des droit de l'homme »20. Ce que cela signifie, qui décidera et selon quels standards, reste dans le domaine du non dit !

 

18. En même temps que la dé-multilatéralisation de cet organe intergouvernemental, le Secrétaire général propose que l'on accorde à ses gestionnaires « une autorité réelle de telle façon qu'ils puissent aligner les activités du système avec les objectifs décidés par les États membres », dont le Secrétaire général espère que ce « seront ceux qu'il a signalé dans son rapport » ! 21

 

19. Toutefois, même si les auteurs du rapport peuvent souhaiter son élimination, c'est l'État qui continue à être l'expression de la libre volonté des peuples et leurs représentants dans les relations entre les États. Et c'est pourquoi le Secrétaire général a choisi d'abandonner son devoir de promouvoir et de protéger l'État, comme cela figure dans la Charte, ce qui comprend aussi le fait de garantir son intégrité territoriale et son indépendance politique.

 

Déformer la Charte des Nations Unies pour imposer une politique de force et empêcher les règlements consensuels des conflits

20. Hier, les États devaient d'abord rechercher un règlement de leurs disputes internationales par des moyens pacifiques qu'ils devaient choisir en accord avec le principe de l'égalité souveraine entre États. Les moyens choisis comportaient la négociation, l'enquête, la médiation, la conciliation, l'arbitrage, le règlement judiciaire, le transfert du cas aux agences régionales ou un arrangement ainsi que tout autre moyen pacifique. En cas d'échec empêchant de parvenir à une solution par un de ces moyens, les parties étatiques avaient le devoir de continuer à chercher un arrangement de leur conflit par d'autres moyens pacifiques agréés par eux. La menace ou l'utilisation de la force contre l'intégrité territoriale ou contre l'indépendance de tout État ne « devait jamais (être) employée comme moyen de régler les conflits internationaux. »22 Selon l'article 51 de la Charte des Nations Unies, les États avaient le droit individuel et collectif d'autodéfense seulement « en cas d'attaque armée » contre un membre des Nations unies, et alors seulement, « jusqu'au moment où le Conseil de Sécurité a pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationale ».23

 

21. Aujourd'hui, Kofi Annan ment effrontément en soutenant que « les menaces imminentes sont totalement couvertes » par cet article, et que lorsque les menaces sont latentes, la Charte donne pleine autorité au Conseil de Sécurité pour utiliser la force, y compris à titre préventif.

 

22. Si les propositions de réforme faites par le Secrétaire général sont adoptées, l'intervention étrangère dans tous les domaines sera systématisées et, si nécessaire, par la force « de façon préventive » et « avec la gamme complète des instruments disponibles ».24

 

23. Hier, les peuples, les nations et les États étaient unis dans la promotion de valeurs et de principes communs. Aujourd'hui, le Secrétaire général cherche à unir les États membres derrière une vision manichéiste. Hier, l'objectif était de rechercher un consensus. Aujourd'hui, le Secrétaire Général menace avec une autorité nouvelle que cette règle ne doit pas « devenir une excuse pour repousser à plus tard une action »25 et il déplore que, au niveau de l'Assemblée générale, « malheureusement, le consensus est devenu un objectif en soi »26.

 

24. Il y a trente cinq ans, la « Déclaration des principes de la loi internationale, des relations amicales et de la coopération entre Etats »27, qui à défini ls règles de la Charte des Nations Unies, avait proclamé que « Les Etats ont le devoir de coopérer les uns avec les autres, indépendamment de leurs systèmes politiques, économiques et sociaux, dans différents domaines des relations internationales, afin de maintenir la paix et la sécurité internationales et de promouvoir la stabilité et le progrès internationaux, le bien-être général des nations et la coopération internationale libérée de la discrimination basée sur ces différences. » Aujourd'hui, à la place d'une coopération entre États souverains, le Secrétaire général propose que les interventions humanitaires unilatérales deviennent la règle, grâce à l'adoption de la soi disant « norme émergente selon laquelle il existerait une responsabilité collective à protéger »28, attribuée à une obscure « communauté internationale » et, si celle-ci en venait à être défaillante, au Conseil de Sécurité.

 

25. Pour faire face à ces menaces, la procédure choisie par le Secrétaire général n'est pas neutre. Elle exclue la procédure visant à trouver des règlements régionaux ou permettant aux agences régionales de trouver des règlements pacifiques des conflits locaux29 avant d'en référer au Conseil de Sécurité. À partir de maintenant, les arrangements régionaux seront remplacés par la ténébreuse « communauté internationale » ou par les « acteurs et organisations régionaux appropriés30 », avec le droit d'intervention partout et toujours suivant un agenda politique. À partir de maintenant, les disputes locales seront remplacées par le « quiconque en menace un menace tous31 ». À partir de maintenant, le règlement pacifique sera remplacé par « d’autres méthodes » ou par « une gamme complète d'instruments disponibles32 » ! Et donc, les États membres et les Nations Unies seront réduites à moins que rien !

 

26. Si cette réforme était adoptée, l'intervention de l'OTAN dans l'ancienne Yougoslavie, l'agression des USA contre l'Afghanistan, son agression et son occupation de l'Irak gagnerait rétrospectivement en légitimité. De même que la création par le Conseil de Sécurité de tribunaux ad hoc pour l'ex-Yougoslavie et le Ruanda. Tout ce qui était illégal deviendra légal ! Un mensonge deviendra la vérité !

 

27. Le projet du Secrétaire général est, dans son essence, diabolique, c'est un projet qui imposera aux États membres le « concept d'un État », de guerre préventive et d'intervention « unilatérale » dans les affaires des États souverains.

 

Passer en force pour empêcher la mobilisation des Etats et des peuples et affaiblir les contrepoids régionaux

28. Le véritable objectif de la réforme de Kofi Annan devient clair si l'on observe l'urgence avec laquelle il propose de la passer en force sur les États membres afin de transformer « cette année, si jamais » à la fois la structure politique et institutionnelle de l'Organisation, de telle façon à ce qu'elle devienne « un instrument effectif dans la prévention des conflits »33. Et que son activité première sera de nature interventionniste et militaire est évident si l'on prend en compte l'accent mis sur le « renforcement des outils pour acquérir l'appui militaire et civil nécessaire afin d'empêcher et de terminer des guerres et de construire une paix durable34 », et d'assurer que l'Organisation ait la « structure adéquate et les ressources suffisantes » pour réaliser ses « taches vitales » entre autres, celles visant à « des activités opérationnelles préventives », incluant des « déploiements préventifs35 ».

 

29. Le multilatéralisme sera miné et l'unilatéralisme renforcé à travers cette approche fourchue : la Charte qui est basée sur une distribution géographique équitable sera abandonnée et remplacée par la notion de « distribution géographique aussi large que possible » ou par « une distribution géographique plus large »; les mandats des organes décisionnels seront rationalisés dans le but de refléter surtout les priorités actuelles plutôt que précédentes, leurs règles de fonctionnement seront modifiées, et une nouvelle entité dé-multilatéralisée s'occupant des Droits de l'homme se verra accorder un rôle interventionniste ; la tendance visant à conclure des contrats flexibles et précaires sera légitimée afin d'assurer un « déploiement rapide » ; l'intervention des grandes puissances dans le fonctionnement de l'institution sera légitimée par l'utilisation de fonds volontaires pour les activités programmées et le recrutement du personnel.

 

30. L'abandon du principe de distribution géographique équitable constitue l'attaque la plus vicieuse contre le multilatéralisme, et elle aura un effet fondamental et définitif sur les Nations Unies. Au niveau des organes politiques, cela permettra de modifier leur composition de telle façon que cela transformera radicalement le rapport de force international à l'avantage des États-Unis et de leurs alliés. Par conséquent, la proposition du Secrétaire général est de diluer cinq régions géopolitiques existantes en quatre36 : L'Amérique latine et les Caraïbes disparaîtront pour être incorporée dans les Amériques comprenant les États-Unis et le Canada. L'Europe orientale disparaîtra et sera incorporée dans la nouvelle Europe. On peut seulement supposer quelle partie de l'Eurasie sera incorporée dans l'Europe ! L'Europe occidentale et d’autres cesseront d'exister comme l’Australie-Nouvelle Zélande, ce qui affectera l'équilibre politique dans cette région. L'Afrique, la région politique la plus vulnérable, restera – au moins de nom – intacte !

 

31. Abandonnant ce principe, cela permettra de donner au Secrétaire général une nouvelle interprétation de l'article 23 de la Charte se rapportant à l'appartenance au Conseil de Sécurité : ce qui, en conséquence, ne permettra qu'aux riches donneurs d'être en état de devenir membres37. Tous ceux dont le PNB est considéré comme insuffisant seront exclus.

 

32. De la même façon, le Secrétaire général se prononce en faveur d'une « structure nouvelle et plus flexible » du Conseil économique et social. Une institution plus petite et plus réduite, « avec une composition régionalement équilibrée », qui sera créée pour « engager ses contreparties dans les institutions en relation avec la finance et le commerce38 », en clair, le FMI, la Banque mondiale et l'OMC !

 

33. Le nouveau Conseil des Droits de l'homme sera nécessairement « plus petit »39 : Il représentera seulement quatre régions géopolitiques et, en plus, n'inclura seulement que ceux qui répondent aux standards les plus élevés des Droits de l'homme40, selon une appréciation qui sera évidemment laissée aux États les plus puissants.

 

34. Cela permettra la création de nouvelles entités avec de nouvelles catégories de décideurs autres que les États :

 

- Sur la question du maintien de la paix, le Secrétaire général demande « un bond en avant décisif » dans « l'établissement d'un système de couplage des capacités de maintien de la paix qui permettront aux Nations Unies de travailler avec les organisations régionales appropriées, avec des partenariats prévisibles et dignes de confiance. » 41 De façon prévisible, ce qui est « « approprié » n'est pas défini ici ! Mais, l'expérience nous indique que l'OTAN serait le « partenaire » le plus probable !

 

- Sur la question de la construction de la paix, les auteurs proposent la création d'une Commission intergouvernementale de Construction de la paix afin « d'assurer la transition de la guerre vers la paix durable » comprenant « un noyau membre, un sous-ensemble des membres du Conseil de Sécurité, des contributeurs de troupes principaux et des donneurs principaux pour un fond permanent de construction de la paix. Dans ses opérations dans un pays, la Commission de construction de la paix devrait impliquer les autorités nationales ou transitoires, des acteurs et organisations régionales appropriées, des contributeurs de troupes ...et les donneurs principaux pour un pays en particulier. »42 Au sein du Secrétariat, un organisme de ce type devrait être soutenu par un Bureau d'appui à la construction de la paix43, qui va curieusement abriter une autre création : l'Unité d'Assistance au Gouvernement de la Loi qui va aider à protéger les Droits de l'homme et le bien-être des civils dans d'autres pays.44

 

Miner les Nations Unies en affaiblissant ses organes et précarisant son personnel

35. Pour miner plus encore le multilatéralisme, le Secrétaire général propose une révision significative des organes intergouvernementaux des Nations Unies, en particulier de l'Assemblée générale, l'organe multilatéral suprême des Nations unies. Tout d'abord, il défie le principe du consensus45 et ensuite, il propose de façon très significative de réduire son rôle. Remorquant sa « nouvelle » vision d'un État, Kofi Annan demande à l'Assemblée générale « de revoir tous les mandats plus anciens que cinq ans afin d'analyser si les activités concernées sont encore véritablement nécessaires ou si les ressources qui leur ont été assignées peuvent être reversées afin de répondre aux défis nouveaux et émergent46» ! Dans une attaque supplémentaire visant le contrôle démocratique exercé par l'Assemblée Générale sur le fonctionnement de l'organisation, le budget et l'allocation des postes au sein du Secrétariat, il demande que l'on crée un nouveau mécanisme visant à revoir les décisions de ses comités !47 Et comme si ce n'était pas encore assez, le Secrétaire général déclare que l'Assemblée Générale « devrait établir des mécanismes... pour engager pleinement et systématiquement l'amorphe société civile. » 48 De façon remarquable, la promotion par Kofi Annan de la « société civile » au rang d'acteur majeur dans la vie des Nations Unies marche main dans la main avec ses efforts de miner le rôle prédominant de l'État comme représentant des peuples et des nations dans les relations internationales.

 

36. Dans ses propositions visant à renforcer le Secrétariat, le Secrétaire général demande que ses gestionnaires reçoivent une « autorité réelle de telle façon qu'ils puissent aligner les activités du système avec les objectifs adoptés par les États membres », et dont il espère « que ce seront ceux soulignés dans son rapport »49 ! Il presse l'Assemblée générale de lui transférer ainsi qu'à ses gestionnaires quelques unes de ses importantes prérogatives : « la discrétion, les moyens, l'autorité et l'assistance d'experts dont ils ont besoin pour gérer une organisation dont on attend qu'elle fasse face aux besoins opérationnels changeant rapidement dans beaucoup des différentes parties du monde.50 » Le système multilatéral est basé sur des principes inaliénables : l'égalité souveraine entre les États et le droit des peuples à l'autodétermination. Qu'adviendra-t-il de ces principes ? Il est inacceptable que l'autorité de l'Assemblée générale puisse être contestée, sans risque pour la finalité ultime de l'organe suprême. Ce n'est pas seulement un problème de responsabilité, mais plutôt un problème de reconnaissance de son autorité qui est défié systématiquement par le biais du rôle surestimé du Conseil de Sécurité.

 

37. Un tel changement légitimera la tendance vers des décisions unilatérales faites par des gestionnaires afin d'établir, d'une façon sélective et arbitraire, des « partenariats stratégiques » avec des acteurs non étatiques provenant de la soi disant société civile et du secteur privé.51 Ses implications politiques vont apparaître dans le domaine sensible du « rassemblement de renseignements » que le Secrétaire général propose sous le prétexte de protéger les Droits humains des civils. À la lumière de cela, on peut se demander si son échec à adresser la question du statut consultatif aux organisations non gouvernementales au sein du Conseil des Droits de l'homme l’était seulement par inadvertance, si l'on considère que dans une section précédente il avait souligné que l'ECOSOC était le seul organe des Nations Unies mandaté explicitement par la Charte pour consulter les ONG52 ?

 

38. Le Secrétaire général vise aussi clairement à miner le multilatéralisme au travers d'attaques visant le service civil international. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre sa demande de pouvoirs et de ressources afin de poursuive « une embauche en une fois de personnel afin de rafraichir et de réaligner le personnel dans le but d'aller à la rencontre des besoins actuels53 », en même temps que pour entreprendre une révision complète des budgets adoptés et des règles pour les ressources humaines ! Comme il le fait tout au long de son Rapport, Kofi Annan recherche une légitimité rétroactive pour une pratique qui est déjà courante au sein du système qu'il administre. De nouvelles recrues vont servir les intérêts politiques des principaux contributeurs financiers et militaires ; la flexibilité et la précarité dans les contrats du personnel facilitera le « déploiement rapide » d'une nouvelle vision interventionniste dans le service.

 

39. Abandonnant le principe de la distribution géographique équitable dans son application au recrutement de fonctionnaires internationaux en combinaison avec la délégation de pouvoirs discrétionnaires aux gestionnaires, la capacité des puissances dominantes d'exercer un contrôle sur l'introduction de décisions prises par les organes multilatéraux augmentera. Cela est déjà vrai pour le Bureau du Haut commissaire pour les Droits de l'homme qui constitue le meilleur exemple de cas sur la façon dont les Nations Unies sont instrumentalisées par les puissances dominantes.

 

40. Dans son attaque finale contre le multilatéralisme, le Secrétaire général envisage des réformes radicales pour le « système de cohérence » entre les fonds, les programmes et les agences spécialisées qui se font l'écho des demandes des États-Unis visant à purger les mandats contrôlés multilatéralement et les activités qui sont aussi poursuivies par des institutions internationales qu'il contrôle. Cela est particulièrement vrai dans le cas de la finance, du développement et du commerce, pour lesquels ils préfèrent le FMI, la Banque mondiale et l'OMC, les auteurs du Rapport suggèrent « de regrouper les différentes agences, fonds et programmes au sein d'entités gérées étroitement, concernées respectivement par l'action en faveur du développement, de l'environnement et de l'action humanitaire. Et ce regroupement peut impliquer l'élimination ou la fusion de ces fonds, de ces programmes et de ces agences qui ont des mandats ou des expertises complémentaires ou se chevauchant.54 »

 

Empêcher la démocratisation des institutions de l'ONU par la promotion de nouveaux Etats clients

41. La question de la démocratisation du Conseil de sécurité est abordée du point de vue de son élargissement et non pas de celui de la réforme des droits de veto. Pourquoi est-ce que le Conseil de sécurité devrait avoir un système à deux ou trois voies avec un degré des droits correspondant pour ses membres, alors que les Nations Unies sont basées sur le principe de l'égalité souveraine de tous les États membres ? Pourtant, le Secrétaire général affirme : « Le Conseil de sécurité doit être largement représentatif des réalités du pouvoir dans le monde actuel.55 » Il propose « d'augmenter l'implication dans la prise de décision de ceux qui contribuent le plus au fonctionnement des Nations unies, financièrement, militairement et diplomatiquement, en particulier en terme de contributions aux budgets évalués, de participation aux opérations de maintien de la paix, aux contributions volontaires aux activités des Nations unies dans le domaine de la sécurité et du développement, et aux activités diplomatiques visant à appuyer les objectifs et les mandats des Nations Unies. Parmi les pays développés, ceux qui atteignent ou font des progrès substantiels vers le niveau internationalement accepté d'une proportion de 0,7% du PNB pour l'Assistance officielle du développement doivent être considérés comme un critère important de contributions56» Le Secrétaire général ne questionne jamais la légalité des décisions du Conseil de sécurité prises en dehors de l'Assemblée générale, en dépit du fait que ce Conseil est placé sous l'autorité de l'Assemblée générale. Nous ne pouvons donc parler de démocratisation dans la mesure où l'élargissement ne changera pas la logique qui a prévalu au sein du Conseil de sécurité et sa « raison d'être » (en français dans le texte). En réalité, les nombreux commentaires concernant l'identité des nouveaux membres et les intrigues sont un leurre qui masquent l'essentiel : une transformation radicale du système et de ses valeurs.

42. En dernière analyse, la proposition de réforme du Secrétaire général constitue une tentative de « kidnapper » les Nations Unies de la part du « seul État ». L'objectif est de déposséder les États, les nations et les peuples de leur pouvoir légitime. En ce sens, il y a urgence à mobiliser toutes les forces démocratiques à travers le monde afin de s'opposer à cet assaut et au dommage collatéral qui mènera à une régression et à une mort programmée du multilatéralisme proclamé.

 

* Tamara Kunanayakam, Ancienne Haut fonctionnaire des Nations Unies à Genève en charge des Droits de l'homme. Aujourd'hui ambassadrice de la République démocratique socialiste du Sri Lanka à Cuba.

* Jean-Pierre Page, Ancien responsable de la politique internationale de la Confédération générale du travail (CGT – France). Militant syndical international.

---------------------------------------------------------------------------

Notes :

1Article 97 de la Charte des Nations Unies

2para. 154.

3À comparer avec la « Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d'Amérique » présentée par le Président Bush au Congrès des USA le 20 septembre 2002 et avec la « Stratégie de défense nationale des États-Unis », Département de la défense, mars 2005.

4para. 81

5para. 79

6para. 81

7para. 78

8Voir aussi la Déclaration des principes de la loi international sur les relations amicales et la coopération entre les États en accord avec la Charte des Nations Unies.

9Para. 78 et 81.

10Para 32.

11Para 151.

12Para 132.

13para. 135 et Annexe, section III, b.

14Victor-Yves Ghebali, « L’ONU après soixante ans : réforme ou status quo ? », Tribune de Genève, 25-26 Juin 2005.

15Para. 143

16Para. 144.

17Paras 153, 181-183.

18Para. 183

19Para. 183

20Para. 150

21Para. 156

22Art. 33 de la Charte des Nations Unies et « Déclaration sur les principes de la législation internationale, des relations amicales et de la coopération entre les Etats ena ccord avec la Charte des Nations Unies », Résolution de l'Assemblée générale 2625 (XXV), 24 octobre 1970.

23 Art. 51 de la Charte des Nations Unies. < lapenseelibre.fr/lapenseelibren30.aspx#sdfootnote24anc">24Para. 81 >

25Para. 170

26Para. 159

27Résolution 2625 (XXV) de l'Assemblée générale , 24 octobre 1970

28Para. 135 et Annexes, section III, b.

29Art. 52 de la Charte des Nations unies

30Paras. 112, 115, 117.

31Para. 81

32Idem

33Para. 83

34Para. 86

35Para. 106 et 107.

36Voir para. 170 et Boite 5.

37Para. 169 (a)

38Para. 180

39Para. 183.

40Idem

41Para. 112

42Para. 117.

43Para. 114.

44Para. 137.

45Paras 159 et 170..

46Para. 187.

47Paras 161 et 163.

48Paras 161-163.

49Para. 156.

50Para. 186.

51Para. 155.

52Para. 172.

53Para. 190.

54Para. 197.

55Para. 169.

56Para. 169 (a).

Partager cet article
Repost0
18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 09:50

logo730

 

Cet article de notre collègue de la rédaction choquera sans doute un peu les promoteurs de l'ordre désordonné mondial actuel. Mais pas trop, car ils sont habitués à la dénonciation qui glisse sur leur conscience comme l'eau sur les plumes d'un canard ...à déplumer. Ils seront peut-être seulement inquiets de constater qu'on peut comprendre les méthodes de manipulation si « fines » par lesquelles ils s'assurent quotidiennement que « tout change pour que rien ne change ».

Cet article pourra intéresser aussi ceux qui veulent simplement comprendre comment fonctionne « notre » monde si peu nôtre, sans aucun autre espoir que de le comprendre.

Cet article fâchera sans doute surtout ceux qui croient qu'ils ont trouvé les clefs leur permettant de « guider le peuple », et les peuples, vers un monde « meilleur » qui ne remettrait pas en cause leur statut de penseurs de service.    Vieille tradition donc de polémiques dures entre être humains en chair et en os qui choquera à notre époque de débats aseptisés et désormais continuels.

Et cet article fâchera aussi ceux qui croient avoir trouvé le ou les « gourou(s) » qui leur permet(tront) d'espérer sortir de ce monde là, sans trop oser sortir des illusions et des promesses qu'il(s) nous apporte(nt) jour après jour dans les médias people comme dans les médias « sérieux », dans les stages de formation bas de gamme comme dans les « grandes écoles prestigieuses », dans le conformisme bobo comme dans les hochets identitaires, dans la convoitise sans fin comme dans le renoncement à tout, dans les partis ou syndicats du pouvoir comme dans les partis ou syndicats « d'opposition de sa majesté ».

Nous trouvons donc ici une analyse assez vaste de ce monde si complexe et pourtant si simpliste. Nous trouvons des questionnements nécessaires à la compréhension du réel. Nous y trouvons aussi les implications qui nous amènent à réappréhender les conceptions du monde (Weltanschauung) et les croyances que le rationalisme des Lumières nous avait fait croire rapidement dépassables par la simple magie du progrès technique ou intellectuel.

Nous ne trouverons en revanche pas ici de réponse à la question fondamentale que pose cet article : Quel serait le sujet historique de « l'après post-modernité finissante ». Qui pourra (ou pourrait ?) rouvrir une voie à ceux qui continuent à espérer dans l' homo homini deus spinozien? Pour ceux qui croient dans la composante « divine » de l'être humain, et humaniste. Voire quel sera le sujet de sa déchéance finale pour ceux qui ne croient que dans la fin tragique de l'histoire humaine. Réponse qui n'incombe pas à l'auteur de cet article dont l'intention n'est « que » de déblayer les ruines intellectuelles et physiques dans lesquelles nous nous trouvons, ou vers lesquelles on nous pousse. Intention à tous égards nécessaire, et pourtant si rare. Ce sera aux croyants (à ceux qui « continuent à croire » envers et contre tous), théistes, athées, sceptiques ou agnostiques, de s'y essayer. Car la modernité nous aura prouvé au moins une chose : que la « croyance », fut-elle rebaptisée conviction, n'est pas limitée à ceux qui s'attachent au principe divin, mais qu'elle englobe tous ceux qui croient que l'homme réellement existant est dépassable d'une façon ou d'une autre, comme « l'incroyance » ne se réduit pas à ceux qui nient le principe de l'existence de la divinité, mais qu'elle englobe aussi ceux qui la nie dans les faits.

La Rédaction

 


De la pauvreté, de la politique et de la modernité tardive [1]

-

Du capitalisme, de la critique marxiste et de l’approche contemporain du sujet historique

-

 mars 2010

 

Claude Karnoouh*

 

Glória in excélsis Deo

et in terra pax homínibus bonae voluntátis.

La Grande Doxologie

 

Dulce bellum inexpertis

Erasme de Rotterdam

 

        Serait-ce du fait de mon éducation protestante dans les campagnes huguenotes du Sud-Ouest de la France, de mon engagement de jeunesse comme militant de base des jeunesses communistes, puis du PCF, ou bien serait-ce de m’être confronté, encore fort jeune, à 20 ans, à la violence de la sale guerre coloniale en Algérie ? Serait-ce peut-être le fait d’avoir parcouru des pays du tiers-monde, voire du quart-monde, et d’en être revenu dégoûté des voyages, de n’importe quel tourisme et des fariboles anthropologiques ? Et, pourquoi ne serait-ce pas toutes ces expériences rassemblées ? Saurais-je le dire un jour ? La  pauvreté me fait toujours honte.

 

        Ayant commencé cette réflexion, en ces deux semaines précédant et succédant à Noël, la pauvreté, non pas celle théorique à propos de laquelle les bonnes âmes universitaires dégoisent dans les séminaires ou les salons mondains des grandes villes européennes, mais celle qui s’offre immédiatement au regard à ceux qui ne détournent pas les yeux par lâcheté dès lors que le spectacle de la rue est hideux, cette pauvreté qui hurle silencieusement une désespérance abyssale, celle qui ne permet pas aux enfants d’acheter le ticket de métro pour aller rêver un instant devant les squelettes des animaux préhistoriques du Muséum d’histoire naturelle ou devant les dinosaures animés du Palais de la découverte ; cette pauvreté puante, présente à chaque instant au coin des rues des grandes villes européennes et étasuniennes, dans les couloirs du métro, à l’entrées des immeubles, dans quelques recoins encaissés entre deux immeubles, et qui surgit au détour d’une promenade, comme ce corps dormant sur les grilles tièdes du chauffage urbain, ou qui se dissimule dans les bosquets des squares. Cette pauvreté-là me fait toujours honte.

 

        J’appartiens aux classes moyennes garanties, et suis citoyen d’un pays riche dont les élites dirigeantes de tout bord et leurs laquais universitaires et intellectuels, gauches et droites confondues, n’hésitent jamais à se mettre en scène en des spectacles somptuaires, ostentatoires et outrageusement dispendieux devant un peuple esbaudi, tétanisé par le spectacle de la richesse, mithridatisé dès longtemps par l’obscénité publicitaire.

 

        À presque 70 ans, je n’arrive toujours pas à me faite à l’idée que pour une majorité de mes concitoyens et des Européens, pour les riches sans angoisse, mais aussi pour les pauvres, cet état des choses ressortit à une fatalité normale. Je n’admets pas, par exemple, qu’il puisse y avoir des mères de famille, célibataires ou divorcées, et leurs enfants, frappés par un malheur continuel sans rémission ; je n’admets pas des retraités aux revenus misérables qui, après des vies honnêtes de rude labeur, ne peuvent plus payer leurs factures d’électricité et de chauffage, et fouillent dans les poubelles des marchés pour trouver de la nourriture ; je n’admets pas plus que de jeunes chômeurs, esseulés dans la « jungle des villes », ne puissent vivre que mendicité ; je n’admets toujours pas que des hommes et des femmes, jeunes et vieux, venus d’Europe de l’Est, de Lituanie, de Pologne, de Slovaquie, de Hongrie, de Roumanie, de Serbie, échouent comme autant d’épaves sur la grève, figures erratiques sur le terre-plein des Gares de l’Est ou du Nord. Tous hâves dans les rues glacées et humides d’un hiver indécis, attendant honteux quelque soupe chaude devant les tréteaux des organisations populaires d’entraide (Restos du Cœur, Armées du salut, Secours populaire, Secours catholique, Cimade protestante, etc). Je n’admets pas que les « belles âmes démocratiques » recouvrent d’un silence mortifère la manière dont les maquereaux organisent les partages territoriaux de la prostitution d’adolescentes venues d’Europe de l’Est et d’Afrique sur les boulevards périphériques des grandes villes européennes.[2]

 

        La France, la Belgique, l’Allemagne ne sont ni la Roumanie[3], ni la Hongrie, ni le Liban[4], ni les Philippines… Dans l’affolement généralisé de la vague de froid, avec cette fausse compassion qui dissimule un profond mépris pour la misère, les autorités locales et nationales françaises réquisitionnent gymnases, chambres d’hôtels borgnes, salles diverses, autant de gouttes d’eau au milieux d’un océan de misère et de détresse insignes. La France, est un pays riche, voire encore très riche… Et pourtant, dès que la température tutoie le zéro on y meure de froid anonymement dans les rues ou sous de quelconques appentis. Y aurait-il des dysfonctions telles dans cette doulce France où, paraît-il, Dieu y vivrait le mieux du monde, selon un adage prussien, et qui n’en finissant pas de se proclamer la patrie des droits de l’homme, qu'elle n’hésite pas à renvoyer chez eux, par charters entiers, des Afghans échoués là pour échapper à une tragédie guerrière sans fin où la sauvagerie semble de plus en plus se tenir du côté de l'ISAF avec ses dégâts collatéraux (comptés en pertes et profits !) que du côté des Talibans fantômes...

 

        Quelle est donc cette fatalité générale qui ne frappe plus uniquement les pays en voie de développement en quête fébrile d’une accumulation primitive de capital ou soumis à la dictature de la dette, mais aussi la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie et le pays le plus riche du monde, les États-Unis, que certains économistes étasuniens regardent par certains aspects de sa politique de protection sociale comme un pays du tiers-monde, certes le plus riche d’entre eux. A l’Ouest, la misère est là, massive, devant chez moi, à ma porte, à la bouche du métro, devant le supermarché, à côté du distributeur de billets où j’ai l’habitude de retirer de l’argent liquide. Elle s’étale dans la capitale d’un pays qui compte le plus grand nombre d’hôtels de super luxe à cinq étoiles par habitant, et de restaurants gastronomiques ayant une, deux et trois étoiles dans la bible de la gastronomie : le Guide Michelin.

 

        Pourtant il y a de l’argent, même beaucoup. A preuve les sommes colossales offertes aux banques et aux compagnies d’assurance ayant failli par l’impéritie de leurs dirigeants. On nous a fait accroire leur nécessité sous peine de voir le système économique mondial s’effondrer, mais qui pourra nous dire jamais que cela était nécessaire à une telle échelle ? Or, il suffit de constater l’énormité des sommes déversées sous forme de salaires, émoluments, indemnités, primes,  stock options, cadeaux, avantages de fonction aux cadres supérieurs et dirigeants de ces entreprises, les banques qui font commerce de l’argent (paradoxe du capitalisme triomphant), pour savoir que les moyens sont là… Plus encore nous apprenons journellement la taille de certains revenus grâce aux organes chargés de nous informer-formater : revenus des journalistes prétendument vedettes, des présentateurs (trices) d’émissions de style TV-réalité plus abjectes les uns que les autres, des sportifs dont le talent certain n’a strictement rien à voir avec les sommes qu’ils engrangent et font produire, stars de cinéma qui, elles aussi, et en dépit de leur valeur, reçoivent pour leurs activités des sommes démesurées (y compris les royalties de la publicité !)…

 

        La richesse (et donc la puissance[5]) est donc là, mais cela ne date pas d’aujourd’hui ni d’hier, cela commence bien avant que le capitalisme n’en radicalise exponentiellement le déploiement. Dès longtemps la richesse fut et demeure non seulement mal répartie, mais l’instrument, le moyen, la manifestation de la puissance pour lequel les hommes se sont battus pour s’en approprier le maximum (et ce quelque fut son incarnation, mines d’or, d’argent, de cuivre, de fer, terres fertiles, forêts ou espaces maritimes)… Cette différence qui fonde le socius des sociétés au moins depuis la naissance des États, depuis les plus primitifs (Cités, empires anciens, potentats, royautés primaires, royautés chrétiennes) jusqu’aux plus complexes (monarchies absolues, républiques aristocratiques, oligarchiques, bourgeoises, dictatures diverses, monarchies constitutionnelles, démocraties représentatives de différents styles, y compris la démocratie populaire), semble, à une échelle inconnue jadis, exposer aujourd’hui, avec la profondeur historique qui est à notre disposition, le fondement essentiellement égoïste et égocentrique de la nature humaine.

 

        Aussi, au-delà des exemples singuliers choisis ici et là, faut-il s’interroger sur la fatalité qui engendre cette différence de plus en plus accusée entre les pôles de la richesse et de la pauvreté à partir du moment où la machine du progrès technique s’est intensifiée et que, pour résumer, elle s’est mise en branle depuis la fin du Moyen-Âge en Europe occidentale où, simultanément en quelques décennies, des inventions techniques changèrent le style de la guerre, de l’architecture défensive, et en raison de l’importance des investissement nécessaires, transformèrent complètement la puissance des grands États ; puis tout s’intensifia avec la navigation circumterrestre (le gouvernail d’étambot, la boussole, les représentations cartographiques sous la forme d’un globe ou de sa projection, la découverte de la route américaine) et l’intensification et la précision des échanges économiques (la banque et la comptabilité modernes, la lettre de change, et l’abondance de l’or inondant le marché européen) ; enfin, et grâce à l’imprimerie la transmission rapide des savoirs, de tous les savoirs, scientifiques, philosophiques et religieux, la dénonciation des abus romains, les réformes, et, événement cardinal entre tous, leurs écritures en langues vulgaires. 

 

     Or selon les penseurs idéalistes, les hommes ayant eu accès aux Lumières de la Raison (fût-elle dialectique) après des siècles de ténèbres (versions modernes de l’allégorie de la caverne), nous eussions dû assister simultanément à ce qu’ils appellent de leurs vœux : le progrès moral. En d’autres mots, quand le progrès de la connaissance scientifique (la généralisation des discours dénotatifs de vérité pour parler comme Lyotard[6]) sont légitimés en dernière instance par les « discours prescriptifs », ceux qui définissent « la poursuite des fins justes dans la vie morale et politique »[7]. En dépit des permanents renouvellements de ces visées théoriques, rien de cet espoir n’arriva.

 

        Ainsi, à la fin du XXe siècle, ce progrès devait s’incarner dans la « défaite » du dernier totalitarisme, le pouvoir communiste, et confirmer, avec les preuves pratiques, le libéralisme comme la forme du meilleur gouvernement, celui qui laisse à chacun sa chance dans le cadre d’un système de production-salarisation-consommation géré par une « main invisible » et une sélection des meilleurs au sein d’un processus quasi « naturel » (sic !) selon ses thuriféraires. Ainsi, après quelques siècles de guerres plus sanglantes les unes que les autres, la chute du dernier système totalitaire en Europe aurait dû entraîner, toujours selon ces héritiers tardifs du moralisme politique néokantien, l’ouverture de la voie au bonheur terrestre pour tous. Aussi d’aucuns se mirent-ils à croire sincèrement que les sommes énormes consacrées à la guerre dite froide (cela dépendait pour qui. Au Vietnam ou en Algérie, par exemple, la guerre était très loin d’être froide pour les indigènes, sous les bombardements au napalm, elle devait être singulièrement bouillante !) seraient désormais consacrées au développement harmonieux de la planète, c’est-à-dire à un meilleur équilibre entre les décideurs (les riches) et ceux qui doivent supporter leurs décisions, tous les autres, les plus ou moins pauvres toujours exploités.

 

        Et bien non, cela n’eut pas lieu, pis, les nouvelles formes d’instabilités politico-militaires mises en œuvres pour maintenir la domination de l’Occident sur les sources d’énergies fossiles, par le jeu des guerres dites de basse intensité (basse intensité toujours pour les troupes occidentales, mais non pour les populations locales[8]) avec la déstabilisation et la paupérisation absolue des communautés traditionnelles qu’elles entraînent, ont jeté sur les routes du monde (avec les dangers physiques que cela implique) des masses de d’émigrés misérables qui tentent, par tous les moyens possibles, de gagner les pays riches (parfois il leur arrive d’échouer dans des pays bien moins riches, voire pauvres, en Europe de l’Est), préférant encore y vivre en demi-esclaves – travailleurs plus que précaires, employés divers et ouvriers clandestins du bâtiments et de la restauration, favorisés officieusement par les États occidentaux, véritables zombies des sociétés de services, soumis à toutes sortes de négriers – plutôt que de mourir de faim chez eux, au milieux des ruines, à la perpétuelle merci des dégâts collatéraux lorsque les aviateurs hyperspécialisés de l’Alliance occidentale, OTAN ou ISAF, confondent résistants (appelés « terroristes ») et paisibles paysans, ou lorsque des éléments « inconnus » ou affublés d’un nom valise passe-partout, Ben Laden, Al Qaïda, et d’autres encore (et dont personne ne sait jamais s’ils déstabilisent en sous-main pour les services occidentaux ou s’ils agissent véritablement contre eux), commettent des attentats urbains aux victimes innombrables. 

 

        C’est ainsi que le tiers monde (Somalie, Afghanistan, Irak, Pakistan, Darfour, Mali, Congo, Colombie, Palestine occupée, Liban, etc., etc.) sombre dans les pires rixes sanglantes dont l’Occident ne paie jamais la facture, ou si peu, un attentat ici ou là, avec toujours beaucoup moins de victimes qu’un long week-end de congé estival sur les routes de France ou d’Italie.

 

        Quel est donc cette fatalité qui se rit du progrès réel des techniques et de leurs résultats à proprement parlé inouïs ? Résultats qui, a contrario, démontrent l’inanité d’un quelconque progrès éthique de l’homme, lequel s'emploie à user de ce progrès technique pour intensifier et renforcer les injustices de son socius à l’échelle planétaire (globalisation réelle oblige !), mais aussi dans cet havre de bien-être protecteur que sont encore certains pays d’Europe occidentale ?         Constatons-le froidement, ni chrétienté ni islam en leurs diverses incarnations, ni les religions orientales de la sagesse[9] n’ont pu pacifier jamais ce qui ressemble de plus en plus à la nature ontologique de l’agir humain ; aucune d’entre elles n’a pu mettre un coup d’arrêt, sauf exceptions confirmant la règle générale, à l’égoïsme politique et économique qui nous dominent. Les règles constitutionnelles et les divers droits conquis, accordés et inscrits dans des corpus législatifs votés par des parlements plus ou moins représentatifs ne réussirent pas à véritablement modérer cette volonté de destruction de l’homme par l’homme, bien plus générale que l’exploitation de l’homme par l’homme (y compris sous les formes coutumières chez les sauvages, dût-on en admirer parfois une sagesse ou un héroïsme certains).

 

        Il faut sans cesse le remémorer pour que les jeunes générations ne l’oublient point et ne s’assoupissent sur des illusions iréniques : c’est parmi les nations les plus éduquées (Gebildete), les plus évoluées, les plus développées, les plus cultivées que furent mise en œuvre, souvent avec l’assentiment du peuple, les guerres les plus sanglantes du XXe siècle et les camps de concentrations les plus redoutables… Il semblerait donc, et je l’affirme au risque de troubler certains de mes amis marxistes, léninistes, luxemburgistes, bordigistes, gramsciens, que les diverses théories révolutionnaires expliquant post factum telle ou telle action révolutionnaire, peuvent relever de résultats immédiats partiellement positifs quant à la modification des comportements d’égoïsme individuel et collectif, mais échouent ensuite à donner sens aux catastrophes qui suivent, sauf à se complaire de la dénonciation nostalgique et totalement inefficace (sauf pour rasséréner le moi de celui qui s’y complait) de la trahison du modèle idéal.

 

        Cet aveuglement tient au fait que ces critiques des pratiques partent en général d’une fausse prémisse, d’un rousseauisme quelque peu angélique, voire d’une version laïcisée de la chute du Paradis : l’homme étant bon par nature (donc ontologiquement), ce sont les conditions de sa socialisation qui le rendent mauvais ; en particulier celles qui se déploient depuis la mise en place de la propriété privée (« celui qui planta la première borne »…), laquelle engendre la société de classe qui corrompt l’âme humaine en mettant en œuvre et en justifiant l’exploitation du plus faible par le plus fort.

 

        Or, cette assertion, si elle est quelque peu contredite dans les premiers instants révolutionnaires, est très vite démentie parce que, à l’encontre des idéalistes marxiens, l’expérience (et les faits sont têtus !) nous apprend que les hommes dans leur masse ne font pas les révolutions ou les guerres quelles qu’elles soient, ne risquent pas leur bien le plus cher, leur vie, pour une abstraction en-soi, l’État, la nation, la patrie comme le pensait Hegel ou la classe comme le prétendait Marx, mais pour un pari engagé sur leur survie dès lors qu’ils n’entrevoient plus aucune solution pacifique pour échapper au dénuement sans espoir pour les uns ou assouvir une convoitise insatiable pour d’autres[10].

 

        Les foules françaises de 1790 à 1795 ne soutinrent point les plus radicaux parmi les conventionnels parce qu’ils avaient lu Rousseau, Mirabeau ou Robespierre, mais parce qu’elles espéraient une vie matérielle meilleure : les bourgeois afin prendre le pouvoir politique à l’aristocratie et s’assurer de la gestion de l’économie, et les plus pauvres pour obtenir le pain moins cher ou, grâce à l’aventure militaire, espérer une rapide promotion sociale et l’enrichissement qui pouvait s’ensuivre… Ce n’est pas parce que les moujiks, dont la majorité était analphabètes, avaient « lu » Marx, Plekhanov et Lénine qu’ils quittèrent le front en 1917 et retournèrent leur fusil contre le tsar et l’aristocratie militaire dirigeante d’abord, l’ensemble des propriétaires ensuite, mais parce qu’ils n’en pouvaient plus de misère, d’humiliation, de morts affreuses par dizaines de milliers sur le front sans aucunes compensations matérielles, pis, se soldant par la défaite ; et ce n’est pas parce que les Allemands avaient lu Mein Kampf qu’ils votèrent massivement pour un ex-petit peintre viennois devenu un caporal antisémite plein de haine et de ressentiment, mais parce qu’à la suite des échecs répétés des divers partis politiques (des socialistes aux partis bourgeois et catholiques) à résoudre les crises économiques successives (et à surmonter l’humiliation versaillaise), les promesses d’opulence avancées par le NSDAP leur donnèrent à croire qu’ils pouvaient s’arracher à une misère interminable paupérisant et affamant ouvriers, paysans et classes moyennes.

 

        Seules de toutes les révolutions, la Commune de Paris tranche en ce que les hommes qui la dirigèrent refusèrent toute extension de leur pouvoir purement technique, et d’aucuns savent ce qu’il en coûta aux Communards de cette inorganisation glorieusement démocratique, mais militairement suicidaire ! En général les analystes idéalistes ne veulent pas regarder en face cet aspect de l’histoire, l’affronter dans le blanc des yeux, par peur de découvrir dans l’implacable barbarie humaine une part maudite d’eux-mêmes, de nous-mêmes : tous unis dans le même destin.

 

        Ce tableau du destin humain, certes brossés trop rapidement et à gros traits, semble néanmoins suggérer que l’homme en tant que Dasein (Être-là) perpétue un comportement articulé autour de sa volonté de puissance et de son déploiement impérieux par la convoitise, et les engendre en tant qu’incarnations de l’Être-jeté-dans-le-monde (Geworfenheit) et donc comme projet d'existence de l’homme en son essence (Seiende) humaine, simplement humaine, certains diraient « trop humaine ». Quel qu’en soit le coût, rien, sauf la peur immédiate de l’autre, ne peut freiner la violence meurtrière de l’agir humain ni, au bout du compte et à long terme, le modifier en profondeur…

 

        Chemin faisant nous avons retrouvé la très ancienne méditation sur la nature faustienne de l’homme, commencée dès le XVIe siècle avec la publication par Johan Spies du Livre de Faust, où il était montré que la volonté de puissance incarnée en volonté de savoir entraîne l’homme dans l’éloignement de Dieu.[11] Quant à moi, je préfère parler de l’éloignement de toute éthique transcendante prônant une limite à l’abaissement, et à l’annihilation de l’homme en tant qu’autre moi-même, c’est-à-dire d’une éthique de la pitié et de la compassion authentiques, celle qui nous contraindrait soit à passer outre les lois pragmatiques des hommes politiques (comme l’expose l’Antigone de Sophocle, dont il faut rappeler que ce n’est qu’une pièce de théâtre à vocation cathartique), soit à partager ce que l’on possède comme cela est conté par Grégoire de Tours dans ce qui est pour moi, agnostique, la version hagiographique de la métaphore du manteau de Saint Martin.

 

        En effet, les projets éthiques, théologiques ou philosophiques, comme représentations d’une imagination qui s’effraie des résultats catastrophiques des pratiques réelles, se heurtent à l’égoïsme propre à la puissance du connaître en l’homme. Il s’agit là d’un conflit insoluble en ce que volonté de savoir et volonté de puissance fonctionnent comme le destin inexorable (Aνάγκη/Anánkê) d’une damnation qui fut attribuée à l’homme : son intelligence supérieure[12] qui lui concède le pouvoir de réaliser aussi bien l’Orphée de Monteverdi, la Passion selon Saint Matthieu, Don Juan, le cycle du Ring, le Sacre du Printemps, l’œuvre de Miles Davis, l’Italie de la Renaissance, Velasquez, Picasso, Brâncusi, les cathédrales romanes et gothiques pour rester en Europe, et simultanément, et d’accomplir, entre autres choses, le programme systématique du massacre des Indiens et des Australiens, la quête du plus grand profit par le commerce des esclavages (le commerce triangulaire), de prétendre imposer une seule vérité par les guerres de religions ou la guerre de Trente ans, de ravager l’Europe au nom de la Liberté, d’organiser des famines aux Indes et la Guerre de l’opium en Chine pour en retirer d’énormes profits, de s’entretuer à une échelle inédite dans la Guerre civile étasunienne sans réussir à trouver un compromis politique, et, last but not least, d’orchestrer les grands carnages, les boucheries, les exterminations et les génocides inouïs du XXe siècle au non de la « race des seigneurs », de la domination japonaise, de la puissance coloniale (l’Indonésie néerlandaise, un exemple bien oublié aujourd’hui), des « lendemains qui chantent », ou… de la démocratie libérale…

 

        Aussi misère et pauvreté quotidiennes, avec le cortège d’illusions d’un monde meilleur pour tous, s’inscrivent-elles parfaitement dans ce schème de désespoirs dans l’asthénie, et d’espoirs dans la plus grande violence qui engendrent ce que Bernanos appela naguère « Les grands cimetières sous la Lune »… Or, en dépit de ce que je pense avoir montré de l’ontologie du comportement humain, de telles situations sont pour moi inacceptables, ce qui me place dans un état aporétique que j’assume. Demeure pourtant l’énigme… la plus simple, mais la plus secrète, la plus mystérieuse, car, en dépit de rarissimes moments de violence extrême, c’est l’extraordinaire longanimité des pauvres… Encore un paradoxe de l’homme, et la preuve que l’intelligence supérieure qui lui fut accordée s’accommode fort bien de la servitude volontaire…

 

Du capitalisme, de la critique marxiste et de l’approche contemporain du sujet historique :  Quelques remarques sur la crise économique

 

« Le "politiquement correct" a été inventé pour permettre aux imbéciles qui n’ont rien à dire de parler et d’écrire sans cesse et obliger les gens de bon sens à se taire. » (Anonyme)

 

Lors du sommet de Davos au mois de janvier 2010, le Président de la République française, reprenant et développant les conclusions du dernier sommet du G.20 tenu à Pittsburg au mois d’octobre 2009, prononça le discours d’ouverture où il fustigeait les dérives spéculatives sans limites du capitalisme, sans toutefois en condamner les structures économiques et politiques qui les rendent si aisées. Ses paroles laissèrent de glace l’ensemble des banquiers et des industriels présents en ce lieu où se tient la grande messe annuelle du capitalisme triomphant. Démenti lors des élections partielles du Massachusetts par le choix populaire d’un républicain pour succéder à feu le célèbre démocrate Teddy Kennedy, le président Obama a immédiatement tenté de masquer cet échec en retrouvant un ton proche du libéralisme de gauche étasunien, s’attaquant à l’organisation du système bancaire des États-Unis, exigeant qu’il soit amendé et, en premier lieu, que ses responsables procèdent à la séparation totale entre les activités de dépôt et de prêts liés aux investissements commerciaux et industriels d’une part et, de l’autre, les spéculations sur les marchés des actions, des obligations, des hedge fundstant pour leurs clients que pour les fonds propres des banques.[13]

 

Pour la première fois, dans les paroles d’un très haut responsable politique, j’ai entendu faire référence non point à la notion de « système bancaire », terminologie classique depuis le XIXe siècle, mais à celle d’« industrie bancaire » en tant qu’ensemble d’activités « productives » liées à la vente et l’achat de « produits » strictement financiers.[14]Le Président aurait dit en quelque sorte : spéculez, spéculez, enrichissez-vous, enrichissez-vous, mais ne faites plus courir des risques inconsidérés aux déposants, et ne mettez point en danger les crédits affectés aux financements des activités productrices de biens matériels réels, le moteur essentiel de la croissance… Car la crise que l’ensemble de la planète a vécue et continue à vivre – sauf la Chine, un peu moins l’Inde, puis des pays si pauvres qu’ils sont hors du circuit économique global : l’Érythrée, la Somalie le Laos, ainsi que, last but not least, quelques micro-États des Caraïbes et du Pacifique, paradis fiscaux de toutes les banques, de tous les trafiquants et de toutes les mafias –, cette crise donc est due à un cycle de croissance effrénée de l’« industrie financière » (la vente sans limite de crédits à la consommation) aux États-Unis, tant et si bien que le moindre accro à la production (dans ce cas l’origine vient de la récession dans la construction immobilière bas de gamme aux États-Unis), la moindre baisse des revenues des salariés de l’industrie ou des services due à la surproduction cyclique (comme la bulle Internet en 2000), le moindre frein aux retours sur investissements les plus rapides possibles recherchés avec avidité, tout cela ébranle presque instantanément un système économique global centré sur le dollar et l’économie étasunienne, dévoile son ahurissante fragilité et son effarante iniquité. En quelques jours de septembre 2008, le marché-roi s’est retrouvé mis à nu. De gigantesques fonds spéculatifs, à la composition de plus en plus énigmatique, circulaient de mains en mains, de banques en banques et de hedge fundsen hedge funds, augmentant sans cesse de valeurs, se révélèrent, au bout du compte (et du conte aussi), de la monnaie de singe, autant de valeurs fictives pour des gogos avides de profit ultra rapides qui avaient échangé de la monnaie trébuchante et sonnante (entré dans les poches des dirigeants et des gestionnaires des fonds et des banques sous formes de salaires, de primes et de stock optionsd’actions) pour des chiffres sur des écrans d’ordinateurs.

 

C’est pourquoi, après dix années de spéculations effrénées, il fallut de colossales sommes d’argent public afin de renflouer et parfois de nationaliser banques et compagnies d’assurance, car ce qui leur restaient en caisse eût été incapables de couvrir le tiers des avoirs en dépôt (particuliers, industriels, commerçants, assurances-vie et retraites). L'OCDE, organisme sérieux et qui, ni de près ni de loin, n’est un nid de révolutionnaires, a évalué récemment à 11.400 milliards de dollars les sommes mobilisées aux frais des contribuables pour le sauvetage des banques et des compagnies d’assurance, soit un cadeau de 1.676 $ par être humain vivant sur la terre.[15]Sans cet apport, la situation eût ruiné l’ensemble mondial des épargnants issus des classes moyennes, ainsi que bon nombre d’industries qui placent leurs liquidités à court terme. D’aucuns peuvent imaginer le coup politique d’un tel raz-de-marée financier…Les élites dirigeantes des démocraties représentatives eussent été mises dans l’obligation de faire face à des mouvements sociaux d’une ampleur inconnue depuis les années 1930, nécessitant, à coup sûr, des mesures répressives importantes, la mise en place de l’état d’exception, pis, et sait-on jamais, de l’état de siège dont elles n’ont peut-être plus les moyens en raison des coûts faramineux des guerres impérialistes qu’elles mènent sur plusieurs théâtres d’opération du Proche et Moyen-Orient…

 

Ainsi, les mêmes acteurs économiques qui dénonçaient naguère, avec la virulence et l’arrogance que l’on sait, l’omnipotence de l’État, le scandale économique de l’État-providence, et avançaient partout, aidé des plumitifs aux ordres, des slogans comme « vive la privatisation généralisée », « seule l’initiative du capital privé est capable de gérer harmonieusement l’économie », seule la « main invisible de la loi de l’offre et de la demande » (nouvelle version transcendante du  deus ex machina) est à même de résoudre toutes les contradictions économiques et donc sociales dans le cadre des décisions toujours rationnelles des acteurs économiques, tous ceux-là se sont précipités comme de vulgaires mendigots, la sébile à la main, quémander quelque argent à l’État sous peine de sombrer, menaçant d’entraîner avec leurs faillites, la pire des crises socio-économique depuis 1929…

 

Nous avons donc eu affaire à une gigantesque arnaque du monde de la finance internationale, rendue possible grâce à la complicité des responsables politiques qui sont leurs hommes de paille. Non seulement les préposés à la gestion de l’économie privée ont failli, mais encore ceux qui devaient les contrôler (gendarmes boursiers, firmes d’évaluation, voire banque centrale ou fédérale) ; preuve s’il en fallait encore d’une collusion totalement incestueuse entre tous les acteurs centraux de l’industrie financière, de la haute administration financière et de la politique. Or, chose incroyable entre toutes, aucun d’entre eux n’a été puni, ni condamné pour ce qui ressortit, au-delà d’une gestion catastrophique, à une énorme filouterie, que dis-je à une forfaiture. Un  ingénieur, un architecte, un militaire, un chercheur, un artisan quelconque, qui commettrait de telles fautes professionnelles aurait à répondre devant les tribunaux de ses erreurs ou de ses malversations. Là, rien de cette sorte ne s’est passé.[16]

 

En revanche, une fois les établissements bancaires renfloués, leurs dirigeants ont recommencé à spéculer avec l’argent public en continuant à déterminer les règles du jeu, puisque ce sont les échanges interbancaires établis avec l’accord des banques centrales qui déterminent les prix du marché de l’argent et des échanges de devises. Ils mirent immédiatement à prêter à des taux très supérieurs (et quasi sans risques) l’argent que leur avaient accordé les banques centrales. Ainsi, au passage entre les prêteurs et les emprunteurs, les banques ramassaient des sommes rondelettes qui leur permirent de rembourser les fonds publics et simultanément de verser à nouveau des dividendes et des primes gigantesques à leurs dirigeants, leurs analystes et leurs brokers.

 

La prétendue reprise économique est de fait fictive, elle ne se réalise pas sur le redéploiement de l’activité industrielle (sauf en Chine, en Inde et partiellement au Brésil), mais sur la baisse des coûts de production grâce au chômage massif (toujours pris en charge par l’ensemble des citoyens sous forme de subventions publiques d’aide aux chômeurs) et au maintien du surendettement des ménages… Tout fonctionne donc comme si les « élites » de l’économie se croyaient déliées de toutes responsabilités sociales, pis, de tous rapports avec la réalité quotidienne de la majorité des citoyens, comme si, en raison de je ne sais quelle qualité inamissible qui leur viendrait d’une origine humaine différente, le maintien de leurs privilèges financiers exorbitants allait de soi ! De fait, ces gens, avec la complicité des hommes politiques issus du même moule social (Est et Ouest confondu), se tiennent hors des lois applicables au commun des mortels ! Or qu’ils le veuillent ou non, le renflouement de leurs entreprises financières est dû simplement à l’argent que des salariés, de banals ouvriers, des employés sans avenir, versent, sans trop rechigner, aux États sous forme d’impôts ?

 

Y a-t-il un intellectuel critique dans l’avion ?

Voilà brossé le tableau de la situation présente qu’on peut, sans exagération, regarder comme une énorme duperie de l’« industrie bancaire » et des États qui la garantissent. Or, dans leur écrasante majorité, les intellectuels qui prétendent représenter la société civile et donc la morale civique, ont manifesté, sauf exceptions remarquables, un silence singulièrement assourdissant. Certes, soyons honnêtes, en Europe comme aux États-Unis (en Europe de l’Est, le silence semble plus épais encore) des voix discordantes apparurent ici et là, certaines critiques se firent entendre avec fermeté, mais rien de puissant par rapport à la logorrhée qui d’habitude les habite à propos du moindre sujet prétendument éthique que la doxa des pouvoirs leur donne en pâture. Là on n’a guère entendu les chantres des droits de l’homme se manifester pour dénoncer la mise au chômage de milliers d’ouvriers…

 

Ici ou là, en Occident, quelques spécialistes pointèrent, par-delà les problèmes techniques dus aux dysfonctions de la gestion du capitalisme libéral[17], les aberrances des fondements même du système économique libéral dans ses relations avec le déploiement de la modernité technique, dans sa gestion des ressources naturelles qui s’épuisent plus rapidement que prévu, en bref les contradictions et les chimères du « toujours-produire-plus-pour-gagner-plus » : de fait, rien ou presque rien d’essentiel n’a été dit et exposé aux divers peuples sur les effets d’une civilisation globale qui a pour axiome, praxis et télostotalement absurdes, le profit à tout va,[18]dès lors qu’on fait entrer en ligne de compte les dégâts matériels et humains immenses qu’elle a engendrés et engendre encore et toujours.[19]

 

D’aucuns un peu cultivés et habités d’un minimum de mémoire l’ont remarqué, le temps des Lukács, Ernst Bloch, Adorno, Heidegger, Hannah Arendt, de Castoriadis, sont révolus. Sauf exceptions que l’on peut compter sur les doigts des deux mains, ils n’ont quasiment plus d’héritiers dignes de leurs œuvres, dût-on entendre ici ou là des voix qui s’en réclament à corps et à cris. Quelques honnêtes épigones publient encore, mais la plupart du temps ils sont tétanisés de peur d’être traînés dans la boue par les commissaires politiques à la conformité politique et philosophique…

 

Certes, ici ou là quelques voix non conformes s’élèvent encore : en France et en Allemagne deux ou trois, en Italie, en Grande-Bretagne tout autant, aux États-Unis un peu plus, mais l’Espagne et le Portugal, les pays de l’Est sont silencieux, quasi inexistants, sauf G. M. Tamás en Hongrie. En revanche, la rhétorique universitaire de gauche va bon train dans les amphithéâtres, les salles de séminaires tandis que les colloques « marxistes » se multiplient. Mais, que je sache, jamais les colloques universitaires n’ont préparé les véritables actions contestatrices, jamais les professeurs d’universités n’ont été le fer de lance d’authentiques mouvements révolutionnaires. Et pourtant, nous avons à présent les grandes messes gauchisantes tenues de Berlin à Londres, de Paris à Turin ou Milan, avec leurs officiants obligés et permanents (Badiou, Žižek, Negri, Rancière, Vattimo et Nancy ces deux derniers bien peu marxistes, etc…)[20], lesquelles ne permettent assurément pas de préparer les nouvelles générations à la pensée critique ouvrant vers une parole-action radicale, une praxisradicale, celle qui dérange vraiment les pouvoirs, celle qui met en danger, celle où le risque est omniprésent.

 

Préparer des examens, faire des exposés, rédiger des maîtrises et des thèses, diriger des séminaires, faire des cours dans le cadre d’universités devenues à présent des machines à distribuer des diplômes à la chaîne, tout cela n’a jamais été une action visant à faire mouvoir la société dans un sens ou dans un autre. De manière générale, jamais les humanités officielles, de quelque obédience politique qu’elles soient, n’ont jamais servi à autre chose qu’à légitimer les actions du Prince. À ce jeu, les universitaires s’y entendent fort bien…

 

C’est pourquoi il faut au moins reconnaître à Toni Negri qu’il eut, en dépit des illusions qu’il distille présentement sur la nouvelle spontanéité des attitudes de détournements du capitalisme avancé capables, sans violence politique, de modifier la politique de l’empire, une réelle expérience de la praxis révolutionnaire, dût-elle être profondément erronée, mais c’est là une autre analyse. De ces réunions, les jeunes participants en sortent avec l’illusion qu’ils ont fait quelque chose, alors qu’une fois les discours des stars achevés, le militantisme se réduit à se rendre au bistrot du coin et y boire un coup… Une critique sans risque, sans l’ébauche d’une mise en œuvre, n’est pas une action révolutionnaire, c’est un « job » universitaire comme un autre, ou un hobby qui démontre parfois une énorme vanité. Ainsi on est spécialiste de Marx ou de Mao comme d’autres le sont de Platon, de saint Thomas ou de Descartes. C’est l’évidence même : tous ces jeunes gens qui prennent Marx, Lénine, Trotsky, Rosa Luxemburg, Mao, Castro, le Che ou le sous-commandant Marcos comme modèle ont une praxis qui se résume à porter des T’Shirts où se trouve imprimé le visage de ces révolutionnaires ; c’est gentil, fort peu iconoclaste, et en plus, en ces temps de crise, cela fait marcher le petit commerce.

 

Me tromperais-je, mais nous voyons rarement ces belles âmes là où par exemple la crise de l’impérialisme est chaude, ni nous n’entendons de leur part de critiques systématiques et répétées de l’impérialisme comme il serait nécessaire de le faire jour après jour, dût-on en constater les dérisoires résultats. Je n’ai pas vu ces « révolutionnaires » de colloques tenter d’entrer dans la bande Gaza avec des députés européens ou des médecins lors de la marche du Nouvel an. Je les entends peu soutenir Chavez ou Morales en donnant de leur personne, en s’y rendant par exemple pour y pratiquer de l’enseignement populaire (l’espagnol n’est pas si difficile à apprendre pour un Européen), ou, et à juste titre, y critiquer parfois leur politique… Pourtant, même si l’on a des divergences avec les interprétations de la catastrophe planétaire (Planet of Slumbs) telle que nous la présente Mike Davis ou avec les analyses de Chomsky sur la nature des relations entre l’impérialisme US et le rôle d’Israël au Moyen-Orient, il n’empêche, du point de vue d’une pédagogie sociale exemplaire, leur travail, les conférences populaires données au Nicaragua par exemple, la visite des anciennes prisons israéliennes dans le Sud Liban, ses discussions avec le leader du Hezbollah, pour Chomsky, les conférences et le travail avec les groupes engagés pour soutenir les combats des pauvres des bidonvilles pour un minimum de salubrité réalisés par Mike Davis, tout autant que le travail d’Amy Goodman, (à coup sûr l’une des rarissimes journalistes occidentales honnêtes et courageuses, codirectrice des chaînes de radio et télévision Democracy Now), sont autant d’actions théorico-pratiques bien plus productives d’effets (certes modestes, soyons lucides) sur la réflexion et les comportements des gens que les élucubrations tous azimuts d’un Badiou[21]pérorant aussi bien sur Sarkozy, la révolution culturelle, l’amour, les sans papiers, Saint Paul, l’hypothèse communiste et la révolution politique « sans violence » bien sûr (!), la dénonciation de Heidegger, ou les vociférations creuses d’un Žižek appelant de ses vœux le retour à Robespierre et à Lénine.[22]

 

L’expérience de ces universitaires n’a jamais dépassé les salles de cours et de séminaires, les conférences de presse et les soirées mondaines ! Comme le répète souvent un mien ami, vieux militant exclu lui aussi du PCF, on ne les entend jamais dans les banlieues, au-delà des boulevards périphériques… En effet, dénoncer l’exploitation des pauvres par les riches, des dominés par les dominants n’est chose ni nouvelle ni originale. C’est là une constante de l’histoire humaine depuis la naissance de la civilisation urbaine antique… ce qui fait déjà quelques millénaires… L’exploitation de l’homme par l’homme a été énoncée bien avant l’interprétation qu’en donna Marx en terme de raison historique et de structure de classe du capitalisme. Il me suffirait de rappeler l’histoire de Spartacus et, bien avant Luther, celle des prêtres et des moines du XIVe siècle se révoltant contre le luxe romain, Wyclif et les Lollards, Hus et les hussites dénonçant encore et toujours les abus du Vatican (et, bien avant les Indulgences stricto sensu, le négoce du salut, la simonie des ministères, la débauche des ecclésiastiques, l’ignorance crasse des prêtres et des moinillons), et prêchant la pauvreté apostolique à l’exemple de la vie Christ et de ses disciples, ou les réflexions critiques de Vauban sur la Dîme royale qui lui coûtèrent l’exil dans le Royaume, etc…

 

Ce qui a fait et fait la force de la position de Marx dans le décours de sa pensée philosophique et de sa praxisau cœur du déploiement de la société bourgeoise, c’est qu’il assigna une tâche tout à fait nouvelle à la philosophie : « Les philosophes n'ont fait jusqu'ici qu'interpréter le monde ; il s'agit maintenant de le transformer »[23] (Thèse XI sur Feuerbach). Il n’est pas d’authentiques critiques radicales qui ne se doublent pas d’une praxis radicale construite à partir d’une analyse logique de la situation concrète : en d’autres mots, selon des tactiques possibles élaborées en fonction de la conjoncture, ce qui requiert un sens aigu de la fortuná. Or cette double face de l’approche marxiste, théorie philosophique et pratique sociopolitique radicale (la pratique se manifestant encore dans l’énoncé de textes présentant les directions d’une praxis potentiellement jouable), semble aujourd’hui au point mort.

 

Aujourd’hui, les universitaires se prétendant radicaux pratiquent un agréable tourisme universitaire comme le rappelle Mike Davis à propos de la Californie : « L'esprit du marxisme de Francfort plane pourtant encore sur la Californie du Sud, même si l'ironie critique de Horkheimer, Adorno ou Marcuse est devenue un réservoir de clichés à l'usage du Club Med des théoriciens postmodernes. Si l'exil de Weimar avait une dimension tragique, le tourisme universitaire français, lui, est bien une farce. De l'Angst, on est passé au Fun. »[24] C’est là que l’on peut voir toute l’imposture de la notion d’« hypothèse communiste » présentée (ou vendue) partout de par le monde par Badiou comme brouet inaugural et lustral…

 

De fait, il n’y a pas d’« hypothèse communiste » à relancer car, que je sache, elle n’a jamais perdu de son actualité, au contraire, l’implosion de l’URSS et de son glacis européen, a démontré, à qui savait voir et entendre, qu’il s’agissait là d’un événement-avènement-appropriation (Eiregnis) où, une fois encore, se vérifiait la vérité des analyses que fit Marx du fétichisme de la marchandise et de l’esprit triomphant de la bourgeoisie.[25] Badiou et ses amis enfoncent des portes ouvertes, découvrent l’eau tiède, car ce qui nous manque cruellement aujourd’hui pour à la fois déjouer les pièges de l’idéologie libérale et ceux de la pseudo-démocratie, ce sont les connaissances empirico-théoriques des situations concrètes contemporaines qui montrent ou montreraient le renouvellement des formes de luttes de classe, des conflits de classes, la reformulation des diverses classes et l’évolution de leurs représentations subjectives dans le mouvement de l’histoire : en bref, il convient de toute urgence d’entrevoir ce qui a conservé quelque véracité parmi les descriptions classiques des classes exploitées et ce qui a émergé depuis comme d’authentiques nouveautés au cours des bouleversements inouïs de ce « Court vingtième siècle ».[26]

 

C’est pourquoi les études empiriques de Chomsky sur le Moyen-Orient[27], de Mike Davis sur Los Angeles, la bidonvilisation du monde « Planet of Slums » ou Le stade Dubai du Capitalisme, celles de Danilo Zollo sur l’usage impérialiste du droit international dans une reprise marxisante de Carl Schmitt[28], sont autant de réflexions, d’amorces de développements théorico-pratiques qui renouvellent le contenu et l’orientation de la vieille et permanente question : « Que faire ? ».

 

La grande illusion : syndicat et partis d’extrême gauche

Du côté du syndicalisme ce n’est guère mieux. Elles semblent disparues de l’horizon des possibles les ambitions utopiques du syndicalisme révolutionnaire. Á présent, comme de longue date aux États-Unis, on a affaire à une lourde bureaucratie gestionnaire des visées minimales des conflits salariaux (de petites augmentations de salaires rapidement englouties par l’inflation, l’impôt, l’augmentation de la productivité du travail ou le chômage), dont les chefs vivent et se comportent comme les PDG de grosses entreprises. Du côté des partis politiques occidentaux se prétendant d’extrême gauche (surtout en France et en Italie), à voir et entendre ce qu’ils proposent et réalisent journellement, ils apparaissent comme autant de faire-valoir à disposition des pouvoir patronaux et médiatiques, participant d’une démocratie représentative vidée depuis longtemps de son sens agonistique où droite et gauche, voire extrême gauche, s’accordent parfaitement sur le partage des prébendes : la vulgate journalistico-politique appelle cela l’alternance, de fait il s’agit bien plutôt de la permutation du même dissimulé sous un autre maquillage.[29]On est donc confronté à un étiage européen (et non seulement européen) de l’agir critique radical, remplacé par des combats philanthropiques, des manifestations d’animation culturelle (musées d’arts contemporains dans toutes les villes, concerts pop-rock, foires et salons de livres, défilés de rues prétendus non-conformistes…) fondamentalement non-politiques, ou, dans le meilleur des cas, juridiques. Or c’est précisément cette substitution qui révèle l’errance de la pensée critique contemporaine.

 

Il est aisé de constater combien toutes les luttes humanitaires sans danger ne gênent en rien le capital. Que ce soient les sans-papiers, les sans logis, les minorités sexuelles ou ethniques, il s’agit toujours d’un antiracisme et d’un multiculturalisme de consommation ou de la fabrication et de la promotion des marginaux comme objets culturels assurant de juteux bénéfices aux investisseurs[30], voire souvent de l’exploitation recouverte d’humanisme et de droits de l’homme les plus abstraits, les plus éloignés de toute expérience existentielle réelle.

Ainsi pour les immigrés, la bourgeoisie se fait le défenseur du droit d’aller s’abrutir et s’alcooliser dans des discothèques le samedi soir ou le droit de se faire exploiter comme sous-prolétaire, mais, en revanche, elle détruit l’école de qualité pour les pauvres ! Ces combats sont mis en scène par le Capital en tant que spectacles humanistes dissimulant une réalité économico-sociale féroce et inchangée. Jamais n’est abordé ni analysé l’origine de ces tragédies… Donner des papiers, donner un logement, donner à manger, chanter pour les pauvres, c’est « normal », et ce n’est pas grand chose. L’essentiel n’est pas là, l’essentiel vise à ouvrir le marché du travail sous-qualifié aux émigrés de fraîche date, les plus malléables, les plus disposés à travailler pour des salaires de misère, et donc, en dernière instance, à liquider les acquis socio-économiques d’un siècle et demi de combat prolétarien en Europe occidentale. Cette « générosité » de pacotille à l’égard des immolés planétaires du développement assure au Capital de substantiels profits et, surtout, ne remet jamais en cause les dynamiques qui produisent cette misère planétaire dans un monde aussi riche.

 

 

Aussi le tableau idéologique de notre modernité tardive est-il relativement simple à brosser. D’un côté, une forte majorité parmi ceux que l’on nomme les intellectuels déblatère, comme des animaux domestiques bien dressés attendant leurs récompenses, les louanges du pouvoir économique, politique et culturel du néolibéralisme, les bienfaits d’une démocratie qui ne vaut que pour ceux qui sont déjà nantis et la philanthropie spectaculaire (jamais déliée d’arrière-pensées de profit) qui les accompagne. Nous sommes rassasiés des chants triomphants offerts aux libertés individuelles démocratiques, de la grande équité produite par la main invisible gérant l’économie, de la crise comme simple incident de parcours sans plus dans le décours glorieux du passé, du présent et du futur, et de la charité en général. Pendant ce temps, de manière bien plus perverse, mais pareillement en quête de gloire médiatique facile, une minorité prétendument critique se manifeste en prenant position dans le cadre de limites implicitement tracées par le Prince. Or, celles-ci, quoique non dites – puisque la « censure n’existerait pas » –, n’en sont pas moins fort précises. Aussi d’aucuns se gardent-ils bien de les franchir car ils savent qu’ils y perdront immédiatement toute parole publique et toutes autres formes de subventions…

 

Soyons observateurs lucides, sinon cyniques (au sens étymologique), aboyons comme les chiens comme il se devrait ! Comment les pouvoirs économiques et politiques dominants pourraient-ils avoir peur d’un Žižek qui n’a aucune insertion dans le social exploité, qui ne commande aucune troupe de gueux et de manants derrière lui, sinon quelques étudiants dispersés ici ou là ? Qu’auraient-ils à craindre les maîtres de l’économie monde[31]d’un économiste marxiste, d’orientation trotskiste, comme Isaac Joshua qui nourrit son discours critique des illusions d’un idéalisme de rêve (le comble pour un marxiste !) qui doit faire sourire les cabinets ministériels, les conseils d’administration des entreprises cotées en bourse ou les membres du groupe de Bilderberg.

 

Voilà ce qu’écrit ce brave garçon : « Nous assistons, aujourd’hui en France et dans le monde, à une montée des forces révolutionnaires dont nous ne pouvons que nous réjouir. »[32] Avec la meilleure volonté du monde, et tournant la tête dans tous les sens, je ne les vois pas beaucoup ces forces révolutionnaires dans le monde, et surtout dans le nôtre occidental ; je vois bien plutôt des millions de miséreux asthéniques, résignés à leurs sorts désastreux qui tentent, tant bien que mal, de survivre au jour le jour, ou qui s’engagent dans le banditisme, le trafic de drogue et la prostitution pour vivre, flamber l’argent et mourir criblés de balles : cela se passe non seulement aux États-Unis, dans les ghettos ethniques, mais en Europe occidentale, à côté de nous, à Naples par exemple, comme l’illustre le terrible document sociologique Gomora. Même l’excellent ouvrage, L’Insurrection qui vient[33] – pouvant s’identifier à une sorte de « précis de décomposition » du capitalisme français avancé – rédigé par « Le comité invisible », ne sort pas du schéma de l’illusionnisme, en ce qu’il représente l’espoir révolutionnaire d’une version postmoderne des narodnikirusses. Ces gens repèrent de la mobilisation socio-politique là où, à ma connaissance, il n’y en a guère et ou, dans le meilleur des cas, on ne trouve que de l’irritation, de la mauvaise humeur, des grognements et de l’angoisse.

 

        Quant à Monsieur Julien Coupat et ses amis – accusés à tort et emprisonnés pour « dégradation terroriste de caténaire de TGV », dénoncés simultanément comme les auteurs du dit ouvrage par un grossier montage policier orchestré par le ministre de l’Intérieur, l’ineffable Michelle Alliot-Marie (ex-maître de conférence de Sciences politiques à l’Université de Paris I) –, ils ne faisaient rien d’autre que d’aller au peuple, en s’occupant d’une minuscule épicerie communale dans un village perdu et dépeuplé du Sud-Ouest de la France, version tardive et moins hédoniste des beaux moments hippies dans les Cévennes, au début des années 1970. Cela est fort respectable en tant que choix de vie personnel, en tant que retrait consciemment assumé de la vie urbaine, de la vanité universitaire, de la férocité des métiers de services à fortes rémunération et de la futilité consumériste, dispendieuse et mondaine qui les accompagnent. Cependant, un brin de lucidité devrait nous éclairer : ce n’est pas dans les campagnes française désertifiées ou réoccupées par des bobos en mal d’air pur et de lapins nains dans leur salon[34], que l’on s’approche du peuple opprimé quand, en dépit de la crise profonde de l’agriculture, l’aliénation dominante se tient dans les mégalopoles du Global village, et la réification dans la topographie urbaine des supermarchés qui les cernent. C’est toujours parmi les salariés exploités (ou licenciés) dans toutes sortes d’entreprises et de services que se joue la partie.

 

        Comment ? Voilà aujourd’hui le grand mystère de la subjectivité ! Quant à moi, ce que je constate au jour le jour s’apparente à ce que dit David James : les « moments exemplaires de négation critique ne sont plus aujourd’hui que des escarmouches éphémères aux marges de la culture, et la résistance n’est plus qu’une éternelle hypothèse. »[35] Je n’hésite donc pas à l’alimenter !

 

De la résistance hypothétique

Au plan théorique et pratique nous constatons un hiatus, que dis-je un gouffre, entre un état social révolutionnaire imaginé et pour l’essentiel absent, et l’état du marxisme théorique révolutionnaire selon ses thuriféraires. Si ceux-ci se réunissent souvent en colloques européens, parlent beaucoup, confrontent leur savante et encyclopédique érudition, au bout du compte, lorsqu’il s’agit de l’état du sociusils bavardent à propos soit du déjà-bien-connu et souvent devenu obsolète, soit de quelque chose de totalement irréel, ou simplement faux. Enfin de compte, ils ne sont que des spécialistes universitaires. Comme il y a des spécialistes de Platon et de Plotin, de Saint Thomas et de Bodin, il y a des spécialistes de Marx, de Lénine, de Trotsky et de Robespierre. Mais cette spécialisation n’en fait pas pour autant des penseurs-acteurs de la critique révolutionnaire et de l’action, si modeste soit-elle, qu’elle implique. C’est pourquoi ils semblent si souvent éloignés des réalités du temps, et leurs pratiques réelles se réduisent à la velléité de leurs proclamations. Citant Lénine, Joshua ajoute : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ».[36] Voilà une conclusion non seulement vaniteuse, mais intensément stupide. Si c’est cela que les penseurs marxistes distillent à leurs étudiants, à leurs amis et aux quelques militants qui les suivent, il y a fort à parier qu’ils ne comprendront pas grand chose à la politique de ce début du XXIe siècle (ni d’ailleurs à celle du « court XXe siècle ») en tant que réalité pratique du possible de l’« impossible », laquelle dans les grands moments tragiques se révèle la marche aux forceps devant l’impossible théorique. De fait, c’est l’inverse qui est plus proche de la réalité, comme on l’a pu vérifier maintes fois, y compris lors de la « Grande révolution d’Octobre », de la Grandemarche, de la Révolution cubaine entreprise contre les analyses théoriques du PC cubain.[37]

Que cela déplaise à ces chantres savants de la théorie a priori, j’assume que personne ne met en mouvement une révolution quelle qu’elle soit (progressiste, contre-révolution réactionnaire ou conservatrice) avec des théories, si radicales ou séduisantes fussent-elles, mais seulement lorsque les peuples se mobilisent pour diverses raisons, pour des raisons économiques, sociales, militaires, parfois religieuses, devenues subjectivement surdéterminantes, et rendant insupportables, inacceptables les situations concrètes dans lesquelles ils vivent. C’est le moment où ils perçoivent (et ce quelle que soit la réalité objective ![38]) qu’ils n’ont rien d’autre à perdre que leurs chaînes ou que ce qu’ils auraient à perdre serait insupportable. C’est le moment où ils sont prêts à en découdre avec le pouvoir ! C’est, faut-il le rappeler encore et encore, et contre bien des théoriciens, la subjectivité des sujets qui met en mouvement l’agir révolutionnaire et non la lecture des ouvrages théorico-pratiques si savants, si radicaux, voire si justes ou frustes fussent-ils ? C’est la situation concrète de la vie économique et sociale quotidienne telle qu’elle est perçue par les sujets qui engendre l’action et non les livres.

 

La théorie, comme nous le savons pour l’ensemble des analyses propres aux sciences humaines y compris au marxisme, vient toujours après… La théorie de la révolution n’est pas un calcul théorique d’astrophysique grâce auquel on peut prévoir la présence de planètes bien avant qu’un instrument ad hocou un cycle astronomique nous permette de les observer. La théorie de la révolution n’a rien à voir avec le calcul des probabilités de présence de densité atomique selon les équations de Schrödinger. A l’opposé de toute la théorie marxiste orthodoxe d’une part, contre la majorité de leur Bureau politique de l’autre, Lénine et Trotsky, en contradiction avec ce que le premier écrivait peu de temps auparavant, firent le pari du coup d’État d’octobre 1917 avec l’aide de quelques régiments, de quelques groupes d’ouvriers armés et les canons chargé à blanc d’un croiseur ancré dans le port de Petrograd. Leur intelligence politique (le kairosselon Protagoras, la fortunáet la virtúselon Machiavel) leur avait démontré le vide du pouvoir. Il était donc à prendre. En très grands politiciens qui n’hésitent pas à oublier un moment la théorie ; ils firent donc ce pari risqué comme tous les paris politiques effectués quand les situations sont objectivement tragiques et grandioses.[39]

 

Quant à la révolution russe proprement dite elle viendra après, et sera bien plus socio-économique que politique, avec la mobilisation massive des moujiks pour constituer l’Armée rouge et défendre ce que le génie pragmatique de Lénine avait proposé en opposition, une fois encore, à la vulgate marxiste : « la terre aux paysans ».[40] Il en fut de même avec la Commune de Paris. Il n’y avait pas de théorie qui prévoyait le refus de donner les canons de Montmartre aux Versaillais après la défaite de 1870 devant la Prusse, comme étincelle de la révolution, ni même de théorie de la défaite en soi comme facteur révolutionnaire ; c’est Marx qui en élabora l’interprétation après sa sanglante liquidation et l’histoire de son mouvement rédigée par Lissagaray !

 

En revanche, la formulation fournie par Joshua permet, de facto, de légitimer l’immobilisme pratique de ceux qui, s’imaginant être déjà les chefs d’une putative révolution, veulent dissimuler, sous l’absence d’une théorie achevée à venir, leur impuissance et jouent ainsi les utilités pseudo démocratiques d’une opposition autorisée de sa Majesté. Effet, selon eux, les peuples seraient quasiment prêts, mais rien ou presque rien ne se passe. Pourquoi donc cette passivité ? Parce qu’il n’y a pas encore la bonne théorie ! Dommage ! Les peuples devront attendre que les intellectuels la fourbissent ! Une telle posture est non seulement la traduction d’une arrogante vanité de l’intellectuel, pis, elle bloque toute approche phénoménologique de la situation subjective des sujets, apaise les angoisses de la jeunesse universitaire et des jeunes militants. Aussi si elle n’excuse pas explicitement leur passivité, la cautionne-t-elle et, de ce fait, justifie-t-elle les actions critiques réduites à de banales revendications ponctuelles, catégorielles, émotionnelles, sentimentalistes : en bref, elle disculpe les intellectuels « révolutionnaires » et leurs émules d’une inertie psychologiquement, professionnellement et économiquement confortables.

 

Il y a trois ans, lors des grandes manifestations étudiantes des mois de février, mars et avril 2006,les étudiants réclamaient bien plus le droit à la consommation et aux diplômes facilement obtenus qu’une transformation radicale des structures de l’enseignement, des cursus et des contenus des cours dispensés ! Si c’est cela que les théoriciens définissent comme le potentiel révolutionnaire de la jeunesse… alors le Prince peut dormir tranquillement sur ses deux oreilles… Il en va de même pour les révoltes sauvages des banlieues parisiennes, comme celles plus spectaculaires des ghettos étasuniens et britanniques…[41]Ce qui meut les jeunes gens issus de l’immigration en France, les jeunes noirs des ghettos étasuniens, les Pakistanais des quartiers des villes anglaises sinistrées par la fin de l’industrie lourde, ce n’est pas la volonté de changer les facteurs politico-économiques qui engendrent leur situation et leur humiliation, mais leur manière de clamer la légitimité de leur besoin de consommer, voire, d’hyperconsommer, puisque l’omniprésence médiatique de la publicité, des « people » du showbiz, du sport spectacle et de ses stars leur présente cette possibilité comme la seule et unique finalité positive du bien vivre individuel moderne…

 

Malheureusement, aujourd’hui, aucune idée politique n’oriente leurs actions stupidement dévastatrices des biens collectifs de leur voisinage ou ni ne leur montre l’ineptie des échauffourées des fins de match de football. Toutefois, intuitivement, ils connaissent bien les limites spatiales qu’ils ne doivent jamais franchir, c’est pourquoi ils se gardent bien de détruire les biens dans les quartiers huppés de la ville, car ils savent qu’il est là un Rubicon infranchissable dont la transgression entraînerait une répression encore plus féroce, voire comme aux États-Unis une guerre civile sans merci… Ne serait-ce pas chez eux qu’il faudrait se rendre pour, partant de leurs actes, de leurs langages, de leur musique, de leur Sprächgezangt, leur expliquer lentement, posément, pédagogiquement la théorie de la pratique d’une révolution à venir, en d’autres mots leur faire entendre quelque chose de la pensée-praxis politique sans les traiter jamais avec une quelconque condescendance paternaliste, sans les instrumentaliser à d’autres fins, comme c’est souvent le cas, par exemple à des fins électoralistes ?

 

Religions et gangs : comment survivre dans l’adversité

C’est pourquoi en France, en Grande-Bretagne, en Italie, aux États-Unis nos braves théoriciens universitaires et leurs groupies[42]ont dès longtemps abandonné ce terrain, lequel a été « naturellement » occupé soit par ceux qui parlaient, au nom de leur foi transcendante, l’islam, ou plus spécifiquement aux États-Unis des sectarismes radicaux tout azimut (sectarismes chrétiens, musulman noir, satanique, cosmique, etc…), une langue et une pratique de l’entraide sociale, économique, et psychologique (aux États-Unis, amour, fraternité, sexe partagé, etc…), soit par des groupes organisés en gangs de la drogue (à la fois ethniques, petits blancs, pauvres, noirs, chicanos, chinois, cambodgiens, vietnamiens, coréens, et intra ethnique, avec bien sûr leurs luttes sanglantes pour la maîtrise du terrain), lesquels assurent une réelle solidarité et un minimum de revenu à une jeunesse que la misère objective plonge dans la plus profonde détresse et l’errance sans espoir. Il y a là, selon Mike Davis, quelque chose qui se présente parfois comme une proto-lutte de classe.[43]

 

En France, en Grande-Bretagne, partiellement en Italie, outre les gangs de la drogue pas toujours à moindre échelle qu’aux États-Unis (voir à Naples), mais sur le même modèle de clivage ethnique, le champ d’action a donc été laissé libre pour les islamiques radicaux ou moins radicaux qui disent en quelque sorte ceci : on resserre les solidarités communautaires recomposées dans les banlieues de HLM, dans les quartiers centraux des villes laissés à l’abandon ou dans les quasi bidonvilles sis aux marges des mégapoles, et on y intègre aussi des convertis.[44]Face à la dureté des temps présents, à l’école des pauvres volontairement ruinée, au chômage massif des jeunes sans autre horizon que les dalles de béton des barres HLM, aux espaces verts transformés en décharges publiques où les seules lumières qui scintillent sont celles des centres commerciaux cernés de bodygardset source de toutes les frustrations, les islamistes de toutes sortes (en concurrence ou en accord avec les gangs) donnent quelque espoir en affirmant être les seuls à le pouvoir en raison de la pureté de leur foi.

 

Ils sont devenus omniprésents les communautaristes de toutes obédiences, puisque l’État occidental postmoderne et postindustriel s’est révélé incapable d’assumer ses promesses de bien-être et d’intégration à la collectivité nationale, puisque melting pot ou jacobinisme, la société postmoderne et postindustrielle ne se présente plus que comme une simultanéité de groupes unis par des positions d’intérêts économiques et politiques qui entraînent une ségrégation toujours plus accusée entre les pôles de la pauvreté et ceux de la richesse comme on la croyait disparue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les seules choses que cet État post sait faire c’est, d’un côté (et surtout en Europe), du simulacre politique avec de l’animation culturelle (concerts pop-rock comme pseudo philanthropie) et, de l’autre, de la répression policière ; ensemble ils repoussent, détruisent et éliminent tout potentiel d’action politique dont chaque révolte est parfois grosse.

 

Face à cette anémie du politique qui réduit la société à la somme des seuls groupes d’intérêts économiques qui la composent et de leurs organes répressifs, les divers communautaristes peuvent aussi avancer les traditions réactualisées et réinterprétées dans la modernité comme autant de sources « pures » porteuses d’espérances. Que ces espérances soient tout aussi illusoires que les velléités révolutionnaires de notre brave économiste trotskiste, c’est un autre problème que je ne traiterai pas immédiatement.

 

Mutatis mutandis, cette jeunesse-là se comporte à l’égard de l’État comme le firent au XVIe siècle les réformateurs populaires, Münzer et les anabaptistes, quand ils dénonçaient la « putain romaine », selon leur parole. Aujourd’hui celle-ci se nomme l’État postmoderne et ses folies financières, les escroqueries légales de ses spéculateurs, la corruption sans fin de l’économie mondialisée ni les châtiments ad hocqu’elle mériterait Toutefois la différence est de taille, car les critiques contemporains issus du mouvement communautariste ne mettent pas en avant la simplicité et l’ascèse de la vie évangélique ou, dans leur cas, de la vie coranique… ce qu’ils sous-entendent dans un non dit déroutant, c’est la convoitise visant le pouvoir d’hyperconsommer. De ce point de vue, les gangs sont bien plus honnêtes, plus vrais, ils ne dissimulent ni leurs buts ni leurs ambitions : trouver le moyen le plus rapide pour que les très pauvres consomment comme les riches.

 

De la mutation postmoderne et du sujet historique

Il est vrai que l’on peut comprendre notre époque comme celle d’une mutation anthropologique de l’homme en ce que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, en raison des progrès évidents de la médecine de base (prévention et vaccination), de l’industrialisation totale de l’agriculture, de la révolution informatique, d’une urbanisation devenue délirante, incontrôlée et hautement spéculative (y compris dans les bidonvilles du tiers-monde[45]), les pouvoirs modernes constatent la présence massive d’hommes en trop sur toute la planète. La société postindustrielle n’a plus besoin de tant de mains pour effectuer le travail productif des usines et le travail improductif des services depuis le balayage des couloirs du métro jusqu’à la culturaille.

 

Que fera-t-on de ces masses de déclassés, délaissés, de ces miséreux innombrables de la « Planet of Slums », et bientôt de toutes ces classes moyennes en voie de paupérisation rapide dès lors que le Capital a décapité le Welfare State(ce que les néo-conservateurs et les libéraux nomment à tort l’État-providence, car il n’est pas providence, il est simplement un peu plus équitable) et a retrouvé son darwinisme socio-économique initial et sans merci ? C’est pourquoi la question se pose. Ne se préparerait-il pas, à nouveau, de vastes hécatombes de pauvres telles que le XIXe et le XXe siècles en connurent ? Au-delà même des miséreux ayant perdu toute valeur-travail dans le rapport de production capitaliste, et donc incapables d’extraire pour d’autres de la plus-value, que faire, par exemple, de ces masses d’étudiants[46]envoyés dans des universités toujours plus nombreuses et transformées en banales écoles professionnelles de très bas-de-gamme qui, écartant un temps la jeunesse des statistiques du chômage, ne fabriquent plus que des masses de sans-emploi souvent inaptes à quoi que ce soit d’autre que d’entretenir de creux bavardages, futurs vendeurs et vendeuses de fringues pour les jours fastes de la croissance économique ? Ainsi, le journalisme de qualité (écriture, culture et éthique) s’enseignerait-il véritablement sur les bancs des facultés ? Écrire de la littérature ou composer de la poésie s’apprendrait-il à l’université ? Un artiste peintre ou un sculpteur authentique a-t-il besoin d’un doctorat pour créer ? A-t-on besoin de milliers d’historiens, de sociologues, d’historiens de l’art, de philosophes, de psychologues, etc. ?[47]

 

Certes, ici ou là, on emploie quelques dizaines de milliers de ces pseudo diplômés comme « animateurs culturels » à tout faire, auxquels l’on enseigne que Gainsbourg vaut Rimbaud et Paolo Conte Montale, que le moindre écrivaillon racontant des billevesées politiquement correctes est génial (cf., Black Athena !) ou que la moindre écrivaillonne qui nous conte ses sinistres et ennuyeuses histoires de cul vaut bien Guillaume Apollinaire et ses Onze mille vergesou Henri Miller et son Sexus ? Ne sont-ils pas tous autant qu’ils sont, surtout dans la vieille Europe occidentale, les nouveaux gardes-chiourmes que la bourgeoisie paie pour gagner encore quelques instants de paix sociale en occupant des jeunes gens plus ou moins marginaux à ne pas penser et à ne pas comprendre leur temps, et donc à leur faire entendre que les conditions minables de leur vie ne méritent pas qu’on s’insurge contre elles ?[48]Mais là rien n’est sûr ! Peut-être que leurs conditions de vie pitoyables n’étant pas encore assez misérables, leurs rêves consuméristes toujours porteurs d’espérances les entraînent à imaginer qu’ils ont encore plus que des chaînes à perdre !

 

Depuis la star universitaire médiatique enfilant les lieux communs sans retenue comme Michel Serres, ce phraseur inconsistant, sorte de tutologo, comme le dit joliment l’italien, pour repas bourgeois en mal de spiritualité, ou la canaille se prenant les pieds dans ses plagiats comme le minable Attali affirmant tout et son contraire, ou le politologue à tout faire présent sur tous les postes de radios et les plateaux de télévision pour légitimer les décisions du pouvoir dominant comme l’indéracinable Duhamel au sourire « Vademecum », jusqu’au plus pitoyable animateur de banlieue, tous ces gens s’autodéfinissent comme intellectuels : certains en renom, certains en attente de renom, d’autres résignés à demeurer une vie durant dans la médiocrité des vociférations anonymes des maisons de la culture, des associations de quartier ou des arrière-salles de bistrots. Tous ces gens-là, au statut et au salaire garantis, savent qu’il faut servir le Prince pour mériter les prébendes plus ou moins grasses, plus ou moins maigres, qu’il distribue.

 

Mutatis mutandis, la connaissance du latin en moins, ils sont comme ces masses de piètres clercs, avides et libidineux qui, tout au long du Moyen-Âge, prédateurs de la mince plus-value rurale, défendaient bec et ongles leur garde-manger en appliquant les ordres bien peu chrétiens de la hiérarchie ecclésiastique. Or, conserver ses privilèges, fussent-ils ténus, fussent-ils médiocres et piteux exige toujours une gestion habile de l’esprit de domesticité.

Chantres des vertus salutaires du capitalisme le moins bridé par des lois contraignantes et de ses combats impériaux, ou contestataires autorisés, aucun d’entre eux ne dépouille le Prince de ses oripeaux. Au contraire, chacun selon le rôle qui lui est attribué par les pouvoirs et l’esprit du temps, s’attache à maquiller la réalité de ce temps, les uns en vantant les vertus du pouvoir économique ultralibéral, les autres en faisant semblant de le contester.

 

Non seulement la surabondance des hommes repose avec acuité la question du sujet historique de la modernité tardive et de la société postindustrielle, mais, plus encore peut-être, l’étiage de la pensée théorique critique qui, n’en pouvant mais de ressasser sans fin de l’archi-connu, égare.[49]Il me semble que la transformation totale de nos sociétés au cours du XXe siècle (sous les effets radicaux des deux guerres mondiales aux coûts humains gigantesques[50]) en une société unique de consommation réelle ou imaginaire sans limite, a profondément modifié les représentations que les hommes des sociétés postmodernes se donnent de leur futur. Oserais-je avancer qu’il s’est opéré une sorte de mutation (comme il y a des mutations génétiques) dans les manifestations de la structure fétichiste de la marchandise et ses productions imaginaires : ses bénéfices imaginés ne sont plus l’apanage frénétique des seuls capitalistes pour parler marxiste, de la classe de loisir (leisure class) comme le disait Veblen, ou de la distinction des classes supérieures pour parler le bas de gamme sociologique bourdieusien.

 

La mutation du fétichisme de la marchandise touche, outre la structure dans laquelle se noue l’échange capitaliste (grande distribution et crédit généralisé même aux pauvres, les subprimespar exemple), la pratique immédiate en ce qu’il dessine présentement l’horizon global de la nouvelle transcendance du Bien, du Bon et du Beau, tant celui des riches et des puissants, que celui des pauvres et des impuissants… Car d’aucuns l’ont compris, il ne s’agit pas de critiquer et de repousser la consommation légitime, les moyens de vie, voire d’une vie confortable, l’hygiène, la protection médicale, un enseignement de qualité, mais de ce qu’il faut bien nommer, une fois les infrastructures collectives installées, entretenues, refaites et modernisées, l’hyperconsommation de l’inessentiel[51], l’un de deux moteurs (l’autre : les industries d’armement) du capitalisme de troisième type, la source du gâchis général menant notre planète à son épuisement énergétique, et le cycle infernal de la dette qui enchaîne le tiers-monde, les pauvres en général, avec son effet immédiat, une pauvreté toujours plus accusée. L’hyperconsommation et l’inutile des uns apparaissent comme la machine à fabriquer la « Planet of Slums », laquelle n’aspire qu’à l’identique.[52]

 

Le fétichisme de la marchandise se présente donc comme l’ex-istantdu capitalisme qui détermine l’horizon de sens de la vie individuelle et collective, de l’espoir, de l’attente, en bref de la configuration psycho-sociologique et spirituelle des hommes. Le fétichisme de la marchandise se présente comme nouvelle Rédemption, et quoique très souvent improbable, elle implique la satisfaction d’un désir jamais assouvi parce qu’il s’anime et se réanime sur le sol d’un manque permanent au sein de la nouvelle physis : celle qui fonde le monde en sa totalité (Um-welt, celui qui nous entoure et qui est le notre en propre) comme non-monde (un-welt) humain (ni animal en ce que l’animal tient à présent lui aussi de la marchandise[53]), le monde identifié et réduit aux gadgets-objets d’une consommation globale, potentiellement illimitée en sa théorie, et limité par l’argent disponible en sa pratique.

 

Dès lors tout est gadget ! Le monde est non seulement la somme des productions du monde comme l’écrivait Marx, mais il est devenu la somme de tous ce qui est là en tant que gadgetsà consommer, à dilapider, ainsi que son corrélât, de tout ce qui est à jeter-là comme déchet. Le monde s’est transformé en une gigantesque poubelle source de profits grandissant. Car si tout y est gadget, tout y est simultanément rebut y compris les armes de guerre : à la fois elles ressemblent à des gadgets(au point de se présenter à la conscience des guerriers professionnels comme autant de jeux de guerre)[54], et leur pouvoir de pollution ne fait que s’accroître au point d’empoisonner la terre entière.[55]

 

C’est dans l’espace-temps (topos) de notre présent perpétuel de croissance infinie toujours identique à lui-même en son essence, et en augmentation quantitative géométrique de la mêmeté objectale, que se tient aujourd’hui la reconnaissance de ce que l’on a appelé naguère la classe ouvrière, le prolétariat. En effet, il ne suffit pas d’occuper la place structurelle de l’ouvrier (celui qui n’a que sa force de travail à vendre) dans le rapport de production capitaliste, encore faut-il que le sujet s’identifie pleinement à l’exploité, celui qui n’a plus rien à perdre que des chaînes insupportables, et non, comme c’est à présent très largement le cas, à celui qui est mal adapté aux contraintes (fonctions et dysfonctions économiques et sociales) engendrées et imposées par le système de production capitaliste du « Global village ». Dès lors que l’ouvrier, le simple salarié, a intégré la psychologisation et la sociologisation de son exploitation (c’est le rôle essentiel des sciences humaines que de transformer le structurel économique de l’exploitation capitaliste en dysfonctionnel socio-psychologique[56]), dès lors donc qu’il dit au moment d’être licencié, « Les patrons nous ont trompés ! Nous qui avons donné notre vie à cette entreprise, y avons travaillé vingt ou trente ans, il n’est pas honnête d’agir ainsi, de nous renvoyer ! » (sic !), c’en est fini de sa conscience de classe, de la potentialité de la lutte de classe et des combats qu’elle suppose.

 

Que les patrons trompent, qu’ils soient déshonnêtes, voilà qui en 2010 ne devrait pas être une découverte, mais un acquis, l’axiome de tout salarié signant son contrat de travail si les syndicats de gauche et les partis d’extrême gauche faisaient leur travail de simple pédagogie révolutionnaire sans emphase ni rodomontades. En effet les patrons – surtout les patrons des grandes entreprises –, ne peuvent être honnêtes puisque le but des entreprises qu’ils possèdent et/ou dirigent (au nom des actionnaires majoritaires) n’est pas le bien-être de leurs employés, mais la rentabilité maximum des investissements : cela se nomme le profit.[57]

 

Psychologues et sociologues (parfois aussi les philosophes et les historiens !), auxquels il convient d’ajouter les journalistes, sont là pour contraindre le sujet à s’autocensurer en maquillant son angoisse légitime de sujet exploité. Les psychologues lui font accroire que c’est de sa faute s’il ne peut pas s’adapter aux conditions changeantes du travail ou du chômage sur lesquelles il n’a objectivement aucun pouvoir de décision : ils le culpabilisent pour en faire un individu inadapté. Les sociologues lui « démontrent » que c’est lui, le sujet de l’exploitation, qui doit accepter les conditions sociales affreuses (mode de commandement, structures hiérarchiques, déplacements, logements et espaces urbains inhumains, etc.) qu’on lui impose comme cadre de vie ! De fait, les sciences humaines castrent le sujet de toute révolte potentielle, lui interdisent ou censurent les possibilités pratiques de mise en mouvement de sa colère. Les journalistes quant à eux sont là pour lui marteler jour après jour en guise d’information que l’économie à une logique « naturelle » à laquelle nul ne peut échapper, ni lui ni les patrons. Que chacun serait embarqué dans le même bateau et qu’il faut donc se soumettre aux lois « naturelles » de l’économie.

 

Certes il s’agit du même bateau, quoique plutôt d’une galère, mais il y a ceux qui tiennent le gouvernail et le dirigent (les patrons), les intermédiaires qui contrôlent l’ordre en donnant le rythme du travail aux cymbales (les cadres, l’armée et la police) et ceux qui, sans horizon, rament continuellement ! Sauf que, au fur et à mesure que le suffrage universel pouvait menacer ses positions de pouvoir, le capitalisme d’une part a inventé contre la presse d’opinion, la presse d’« information », de fait une presse stipendiée de formatage des consciences et, de l’autre, a démultiplié l’extraction de la plus-value en multipliant à l’infini ou presque les distractions offertes au peuple : les loisirs et le tourisme les plus stupides, les inepties sportives les plus corrompues par l’argent, les chanteurs et les chanteuses les plus insipides, les défilés de mode qui s’apparentent à des carnavals plus ou moins obscènes, les rêves malodorants du star systemet ses revues peoplesemi-pornos, autant de soupapes de sécurité barbares qui, faut-il le souligner et le déplorer, fonctionnent au-delà de toutes attentes ![58]

 

Ce serait donc grâce à une approche précise et sans a priori idéalistes des horizons d’attentes et de leurs transformations que se joue ou se déjoue la conscience active du sujet historique comme acteur révolutionnaire potentiel… Une révolte devant des supermarchés, le saccage de succursales de marques d’automobiles, pis, l’incendie d’autobus de grande banlieue, la dégradation de cabines téléphoniques, de salles de sport municipales, d’écoles primaires, de collèges dans les espaces publics des HLM, tout cela ne constitue pas les prémisses d’une révolution si ces violences ne redéploient pas l’énergie sociale qu’elles engendrent vers le politique en tant que mutation du socius.

 

En d’autres mots, si l’on s’en tient à des vociférations velléitaires ou à des destructions sauvages sans qu’elles soient réinsérées dans le cadre d’un relais politique, on demeure dans les manifestations d’une crise d’urticaire social. S’il n’y a pas de discours politiques et de suggestions pratiques de la contestation radicale qui unissent étudiants frustrés, futurs chômeurs, ouvriers déjà au chômage perpétuel et lumpen désespéré, s’il n’y a pas de propositions de tactiques ad hoc (selon la conjoncture du moment) en tant que prélude au combat plus général, alors tout ce feu sera étouffé, comme d’habitude, sous les paroles lénifiantes des discours syndicaux ou celles des « penseurs politiques » ramollis et poltrons comme Badiou qui, grand chantre parisien de la révolution culturelle maoïste, n’en finit pas de la prôner depuis son séminaire de l’ENS comme révolution toujours pacifique !

 

Mais a-t-on vu jamais un pouvoir le perdre sans lutter ? Discours politique nécessaire, et discours utopique aussi, car la révolte est à la fois texte et prétexte qui peut proposer une suite possible au changement, qui envisage une autre manière de regarder l’avenir, une autre manière d’araser un passé, une autre manière de regarder un futur afin de réanimer des fragments de l’advenu que l’on croyait accomplis et qui n’était qu’en jachères, en friches, à l’abandon, oubliés.

 

Or, le futur tel qu’il se donne aujourd’hui à la conscience d’une majorité des hommes modernes de tous les pays ne réanime aucune renaissance d’un passé révolutionnaire à dépasser dans la révolution à venir repensée ; il ne présuppose aucune fusion populaire défunte en attente d’un renouveau, ni n’avance une quelconque rénovation subjective dans la confrontation qui mûrirait au cœur des conditions réelles de la vie quotidienne propre à la modernité tardive. Notre futur ressemble aux séquences du film Matrix, à la vie d’hommes androïdes préprogrammés par des circuits informatiques aux réactions prévisibles, acteurs d’un Brave New World revu et entièrement soumis au contrôle des puces électroniques d’un Big Brother de 2084. Dans notre aujourd’hui il semble que la lumière rédemptrice se soit éteinte : « au cœur des ténèbres » on ne trouve plus que des rayonnages remplis de gadgets.

 

C’est donc avec cette matière humaine-là qu’il faut s’essayer à penser le sujet historique et non en remuant les restes archéologiques des discours sur une classe ouvrière occidentale dès longtemps décomposée ou en agitant les chimères de ceux qui construisent les châteaux en Espagne d’un salut avec les luttes imaginaires des masses tiersmondisées occupant aussi bien les usines et les campagnes du tiers-monde géographique que les banlieues des pays hyperdéveloppés. Aujourd’hui, Everything is under control ! Tous survivent avec une télévision dans leur taudis ou leur masure en carton, un téléphone portable dans la poche du survêtement, un mauvais sandwich de fast-food en guise d’agapes, un shoot de drogue par-ci par-là comme quête d’un paradis perdu, et parfois un pistolet automatique dans la poche comme principe de réalité…

 

Plaçons-nous maintenant à l’échelle du vaste monde. Que peut-on attendre des plus pauvres États du tiers-monde ? Au mieux de la piraterie maritime, terrestre, le rapt de touristes… Ô la belle affaire ! Ce n’est pas avec des gens aussi politiquement ignorant de la politique de l’empire ou, avec les très pauvres, affamés, déplacés, au bord de l’inanition, ne survivant qu’avec l’aide alimentaire internationale, que l’on prépare la transformation des finalités du monde… Songez-y vous qui n’en finissez pas de dénoncer le capitalisme dans les universités et sur les plateaux de télévision, et qui, la plupart du temps, confondez philanthropie, charité de dames patronnesses (fussent-elles de « gauche »), gloire personnelle et vedettariat médiatique, avec une lutte de classe à repenser de fond en combles pour un agir qui présuppose toujours le don de sa personne et les risques réels que cela implique…

 

Tant qu’on demeure dans les limites qu’il a tracées, tant qu’on s’en tient aux terrains des joutes verbales qu’il a déterminées à l’avance, le Capital et ses représentants les plus avertis se moquent qu’on les dénonce en usant même de la violence verbale… Au contraire, ce genre de vociférations, ces piailleries, ces protestations sans risque, ces contestations s’affichant radicales et débouchant sur une praxis dénuée d’effets réels, lui sied parfaitement, le réconforte dans la novlangue démocratique qu’il proclame à qui veut l’entendre.[59]En bref, cette criaillerie nourrit sa toute puissance. Le capital postmoderne a compris (ce que l’archaïsme du pouvoir communiste tardif avait complètement occulté, car il pensait encore son pouvoir dans le cadre idéaliste d’une « vérité scientifique » des lois de l’histoire) qu’il faut toujours laisser aux hommes de grandes espérances consuméristes matérielles et symboliques (dussent-elles être vaines ou totalement illusoires) et, simultanément, laisser aller le bavardage contestataire à condition qu’il ne débouche jamais sur aucune pratique pouvant remettre en cause l’essentiel de son pouvoir : les lieux où il s’exerce et d’où il procède… C’est pour avoir jeté une ombre réelle sur la puissance du contrôle politique et social du Prince étasunien que les Black Panthersont été tuées comme des lapins par les limiers du FBI… C’est parce qu’ils avaient tué des représentants du pouvoir économique privé et du pouvoir de l’État que les militants d’Action directe ou des Brigades rouges ont été condamnés sans pardon par les justices française et italienne ou bien, comme la Fraction armée rouge teutonne, banalement éliminés en prison. C’est parce que d’innombrables révoltes et de quasi révolutions sud-américaines ont mis en danger la puissance des multinationales nord-américaines (Guatemala, Nicaragua, El Salvador, Bolivie, Colombie, Argentine, Chili, Brésil) que les États-Unis financent les escadrons de la mort et d’autres sous-traitants paramilitaires afin d’éliminer militants, ouvriers et paysans récalcitrants.[60] 

 

Dussent-ils avoir eu raison quant à l’absurdité de la vie offerte aux travailleurs, le destin des groupes terroristes européens donne les preuves de leurs énormes bévues, de leurs erreurs patentes d’analyse du potentiel révolutionnaire des classes ouvrières occidentales pendant les années 1970… Ces groupuscules ont construit la réalité sociale des années 1970 sur des catégories analytiques politiques imaginées par leur désir de révolution ; en bref, ils ont transformé leurs catégories révolutionnaires marxistes-léninistes ou marxistes-guevaristes venues de leur imaginaire théorique en une praxisfondée sur l’hypothèse d’un potentiel révolutionnaire objectif et conscientisé comme tel chez les travailleurs européens.[61]

 

Ainsi, l’histoire se répète, ces jeunes gens ont commis la même erreur et sont tombés, mutatis mutandis, dans le même piège que les nihilistes russes, celui de croire qu’il suffit d’éliminer un tsar ou l’un de ses ministres pour abattre l’autocratie et créer simultanément les conditions subjectives dans le peuple qui mettent en mouvement le grand chambardement politique et social ! Il faut oser le dire publiquement, souvent, très souvent, le prolétariat, le peuple du salariat, celui du chômage, dort d’un profond sommeil dogmatique, et ce d’autant plus aujourd’hui que le Capital l’entretient dans les rêveries et les fantasmes d’un monde d’abondance à portée de main.

 

En ces temps d’abondance inouïe et de crise économique extraordinaire, et simultanément de pauvreté généralisée, la pensée et l’action sont confrontées à un vide critique inédit dans le décours de l’histoire moderne. Les gouffres abyssaux d’illusions en l’infinité de la croissance et donc en une surabondance réelle ou rêvée de la marchandise et du crédit, enchaînent et semblent dissoudre toute volonté, tout espoir d’une volonté. Nous vivons dans un enchaînement de rêves en partie réalisés d’un mieux être d’abondance, sans cesse fragilisé par la suite sans fin de crises économiques de plus en plus gigantesques et leurs cortèges d’échecs personnels (déclassement, chômage, précarité), qui nous enlisent dans les marécages du ressentiment, de l’angoisse, de la peur…

 

Dorénavant, la peur règne en maîtresse du jeu, c’est pourquoi, sans véritable contestation, le pouvoir capitaliste peut prétendre offrir de plus en plus de « sécurité » aux citoyens, quand, de fait, il se donne les armes légales et les arguments moraux lui permettant d’instaurer le plus redoutable contrôle des populations. Les caméras de Big Brothernous surveillent pendant tous nos déplacements dans l’espace public et les espaces du commerce privé… C’est encore la peur qui, au milieu de la plus grande modernité techno-scientifique, engendre la prolifération spectaculaire de toutes sortes de recours, non seulement aux religions transcendantales traditionnelles réactualisées en un pseudo-archaïsme ­– ce que les clichés journalistiques définissent comme les fondamentalismes religieux –, mais à toutes sortes de sectarismes new wave, ainsi qu’aux commémorations spectaculaires de la pseudo-compassion. C’est encore cette peur qui produit les louanges inconsistantes et grotesques adressées aux Lumières qui permettent ainsi de taire ou d’oublier qu’elles se sont éteintes pour toujours sous les monceaux de cadavres des divers charniers de l’unique et monstrueuse Weltbürgerkriegdu XXe siècle pendant laquelle il fut illustré, jours après jours, que le prétendu triomphe de la Raison, celui de l’homo homini deusspinozien ou celui de la Raison transcendantale kantienne, n’avait produit, avec la mise en œuvre de la synergie entre techno-science et capital (fondement même du capitalisme moderne), qu’une énorme rationalisation industrielle de la mise à mort des hommes et le triomphe général du travail du négatif ! Victoire absolue du nihilisme comme, en dépit de leurs différences conflictuelles, l’ont soulignée maintes fois et Adorno et Heidegger.[62]

 

Qui, en ce début du XXIe siècle, a donc gagné la partie historique ? Ne voit-on pas combien la dynamique de la croissance du développement, ce qui donne le ton et le rythme, outre l’hyperconsommation des gadgets, ne sont rien moins que les industries d’armement et celle de la finance dans la synergie de la masse gigantesque des sous-produits gadgétiques qui les accompagnent. Aussi le moteur du produire-toujours-plus et du toujours-gagner-plus, avec une bénédiction écologique ou non[63], met-il simultanément en ligne de mire la mise à mort de la planète.[64]Le jour où il faudra tuer des hommes pour sauver des arbres n’est peut-être point si éloigné que d’aucuns le pensent aujourd’hui !…

Thanatos est donc le dieu qui domine l’homme, d’abord en tant que zôon politikonpuis, plus généralement, en tant que zôonoekonomicon… Hobbes ne s’était pas trompé quand, suivant Plaute, il définissait l’essence de la nature humaine comme relevant de l’ « homo homini lupus », ce que Heidegger, trois siècles plus tard, méditant sur Der Arbeiterde Jünger et sur Der Wille zur Macht de Nietzsche, puis observant les carnages de la Seconde Guerre mondiale, comprit combien le déchaînement de la rationalité technique engendre et dépasse de très loin l’exploitation de l’homme par l’homme, pour n’être plus que le triomphe et la gloire de l’extermination de l’homme par l’homme en son site terrestre.

 

C’est pourquoi notre aujourd’hui se présente à la pensée comme l’accomplissement le plus total du nihilisme… Certes les optimistes incurables, qu’aucune évidence ne détrompe jamais, nous assurent que la science ou pis, une révélation quasi miraculeuse de la conscience aliénée des peuples, résoudront à coup sûr l’avancée sans contrainte du nihilisme et la mort écologique programmée… Ont-ils réfléchi ces rêveurs piégés par de vaines espérances au fait que la techno-science n’a jamais offert aucune solution aux contradictions soulevées par son autoréférentialité ; dès lors que, semblable à un automate, la techno-science met au travail la nécessité immanente à son objectivation infinie, elle entraîne une mise à disposition permanente (le Ge-stell chez Heidegger) qui se déploie aussi sur les ruines des sources épuisables de la Planète. Quant à ceux qui rêvassent encore d’un renouveau de la force d’insurrection des hommes, en particuliers des hommes d’Occident, optimistes persévérants, leur souffrance devant le travail du négatif les rend aveugles ou incapables d’y faire face et d’en tirer quelques conclusions lucides, ou mieux, cyniques au sens grec.

 

C’est à présent qu’il convient de repenser le problème du sujet historique. Rien n’est encore venu réactiver solidement la pensée marxiste – fille des Lumières adjointe à la dialectique hégélienne retournée et à l’économie politique libérale anglaise. Il faut reprendre à nouveau frais l’impasse mortifère d’un développement techno-scientifique et capitaliste sans frein ni limite dans l’idéal social de la consommation elle aussi infinie.[65]En effet, la modernité, qu’elle soit avancée selon la logique du Capital proprement dit (libéral, autoritaire, dictatorial ou fasciste), des marxismes (marxisme-léninisme, trotskisme, marxisme-maoïsme, marxisme-castriste, ou des groupes nombreux des « ultra gauches »), s’articule, en dernière instance, sur fond et fonds d’un développement techno-scientifique illimité, c’est-à-dire articulé sur une objectivation illimitée de tout ce qui est pensé par l’homme comme nature depuis que les dieux en ont quitté l’habitat… Sans honte et sans peur des mots, il nous faut donc accepter que, jusqu’à présent, ce qui apparaît, se présente, se déploie et se multiplie en facettes multiples comme le sujet historique mobilisateur et créateur de l’ensemble du social et de sa connaissance (forme et substance, produits et société, idéologies et pratiques, infrastructure et superstructure), n’est autre que le Capital et lui seul en ses trois hypostases fondamentales : la techno-science et son objectivation infinie, la production aux visées infinies et ses deux sous-catégories, le travail salarié infiniment exploité et les investissements, enfin, et last but not least, rassemblant l’ensemble, le profit lui aussi conçu sans limite aucune…

 

Aussi, est-il urgent de penser à la refondation de la lutte de classe dès lors que sont relevées et repérées les manières dont ces infinités définissent, structurent, organisent (infrastructures) et meuvent l’horizon d’attente des hommes et donc les potentialités de sens (superstructures), et plus encore, dès lors que ces potentialités les pensent (engendrent la subjectivité) dans la répétition d’une accumulation sans fin de l’éternel retour exponentiel de la mêmeté… Pour lors, il faut nous rendre à l’évidence : jusqu’à présent, et toujours accompagné de certaines analyses toujours actuelles et pertinentes de Marx, seul le capitalisme, privé ou d’État, a été le sujet historique déterminant la marche du monde moderne…

                      (à suivre…)

*Claude Karnoouh: Chercheur CNRS (retraité) - (Rédacteur en chef).

 


Notes :

[1]        Texte paru en deux versions raccourcies dans la revue roumaine Cultura (Bucarest) au mois de janvier et mars 2010, dans une remarquable traduction due au grand talent de Teodora Dumitru, qu’elle en soit présentement remerciée.

[2]        Il y a quelques années la police parisienne y a surpris le conseiller d’un Premier ministre, honorable père de famille, prônant en public un catholicisme assez rigoureux, entrain de s’envoyer en l’air avec une mineure roumaine. Vieille tradition bourgeoise qui ne conçoit le déchaînement érotique qu’avec les prostituées ; réalité dont le roman nous a abreuvé d’exemples et parmi lesquels il faut citer l’un des plus grandioses, le sinistre chef-d’œuvre de Flaubert : L’Éducation sentimentale.

[3]        Bucarest n’est pas et n’a jamais été un « petit Paris » comme on aime le dire, car la réciproque en toute logique empirique est fausse : Paris n’a jamais été un grand Bucarest !

[4]        Dans le port de Jounié situé en zone chrétienne à une vingtaine de kilomètres au nord de Beyrouth, la rue des bordels se nomme depuis la fin des années 1990 : « la rue des Roumaines » ! C’est dire !

[5]        Les rois barbares, Wisigoths, Ostrogoths, Lombards, Francs, etc… se faisaient enterrer avec leur trésor, dont des amphores de monnaies romaines…

[6]        Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Minuit, Paris, 1979, p. 56.

[7]        Ibidem.

[8]        Il suffit de comparer les pertes des troupes de l’ISAF en Afghanistan ou de l’Otan en Irak à celles des populations civiles et des « résistants » ou des « terroristes », et ce quel que soit le nom que les envahisseurs et leurs médias leur attribuent, ils résistent…

[9]        Les belles âmes nous renvoient sans cesse à la face les malheurs du Tibet sous la botte chinoise, oubliant, comme par hasard, de nous rappeler l’impitoyable, cruel et féroce féodalisme de la théocratie lamaïque abolie par le gouvernement de la République populaire de Chine.

[10]       Il semble, comme souvent, que les tragiques grecs aient saisi d’emblé l’impossibilité de pacifier les passions humaines. « Si tous les hommes s’accordaient sur la beauté et la sagesse, il n'y aurait pas de malentendus et de discordes entre eux; mais en fait l'identité et l'égalité ne sont chez les humains que des mots ; dans la réalité elles n’existent pas. » Euripide, Les Phéniciennes

[11]       C’est encore Euripide qui comprit très tôt cette terrible damnation du savoir comme il le fit dire dans Hippolyte : « […] avide de tout apprendre, la curiosité humaine, même dans le malheur, se révèle insatiable. »

[12]       C’est bien là la métaphore de la chute du Paradis qui se fonde sur la volonté de connaître (« goûter au fruit de l’arbre de la connaissance ») comme clef d’une puissance se voulant égale à celle de Dieu. Agissant ainsi, l’homme « chute » dans la fatalité mortifère de l’histoire, autrement dit dans la violence de la lu

tte pour sa survie à tout prix. C’est peut-être l’intuition de la potentialité mortifère inscrite dans la puissance de l’intelligence humaine qui entraîna le Christ (comme rabbin connaisseur des textes fondateurs d’une part, et des comportements humains de l’autre) à prophétiser que le royaume des Cieux appartiendrait aux simples d’esprit… Il s’agit donc d’une foi qui ne s’appuie pas sur la raison raisonnante, mais sur ce que Saint Augustin synthétisa dans « Credo quia absurdum », c’est-à-dire dans le renoncement à la volonté portée par une connaissance démonstrative pour s’en remettre à l’attente par la prière et l’invocation de la révélation de la présence divine qui, selon les hommes habités par la foi, peut les conduire sur la voie menant au Salut et donc à Dieu ?

 

[13]       Cela n’a aucunement empêché les mêmes hedge funds de recommencer à spéculer sans vergogne dès le mois de février 2010, cette fois contre l’euro et, par la même occasion, contre la légère reprise de l’activité économique dans l’UE (AFP, 27 février 2010). Monsieur Soros qui voici quelques mois dénonçait comme dangereux pour la démocratie les dérives spéculatives du capitalisme financier se trouve, avec les 27 milliards d’euros qu’il détient, en tête de ces hedge funds dont la spéculation ruine plus encore l’Europe. Ce personnage qui s’est donné le rôle du capitaliste responsable, une sorte de social-démocrate, chantre de l’« open society » de Popper, est identique aux autres grands prédateurs du capitalisme : pirate dénué de toute morale sociale, pour lui l’« open society » signifie simplement avoir la liberté (et donc la légalité) de ruiner des entreprises et les peuples (voir, en ce mois de mars 2010, les spéculations à baisse contre la Grèce) selon les stratégies et les tactiques permettant son profit maximum…

[14]       Depuis quelques années, le terme « produit financier » s’est généralisé dans le langage de la finance, y compris à l’égard des petits épargnants.

[15]       Cf., Frédric Lordon, Le Monde Diplomatique, février 2010.

[16]       Le président exécutif de la compagnie d’assurance étasunienne AIG qui emploie 116.000 personnes dans 130 pays et compte 74 millions de clients dans le monde, en majeure partie américains, avait si bien fait spéculer son entreprise qu’il l’avait menée à la quasi faillite. Cela eût dû entraîner automatiquement ses clients à se retrouver sans assurance maladie, sans assurance automobile ou sans retraite. Ce très haut responsable de la finance mondiale coule à présent les jours tranquilles d’une paisible retraite en Grande-Bretagne. Á côté de lui, le célèbre Madoff et ses vingt milliards de dollars d’escroquerie font figure de peccadille.

[17]       C’est le cas des critiques strictement techniques dues à l’ancien prix Nobel d’économie, Joseph E. Stiglitz, commissionné par le Résident de la République française pour évaluer les dysfonctions de l’économie française.

[18]       C’est pourquoi il convient de louer la série d’articles économiques publiés dans Le Monde diplomatique par Frédéric Lordon et Jacques Sapir, ainsi que les textes diffusés (en français et en anglais) sur le site Global Research par Michel Chossudovsky, par exemple, The Global Financial Crisis, et, plus récemment celui de John Kozy, Morality and Economics. A  Critical Review of Joseph E. Stiglitz's Writings.

[19]       Le bon sens nous dicte ces remarques. Il suffit de constater le coût en vies humaines indigènes de l’intervention prétendument démocratique des forces de l’OTAN en Irak quand il s’agit de contrôler l’une des plus importantes réserves de pétrole du monde d’une part et, de l’autre, de fractionner un pouvoir local devenu trop indépendant et, de ce fait, gênant pour l’Occident.

[20]       Tous ces philosophes sont des universitaires, les Français et les Italiens sont des fonctionnaires d’État… Auraient-ils oublié le jugement que Nietzsche (qui abandonna l’université) portait sur la philosophie universitaire ? Cf., Unzeitgemässe Betrachtungen III (Schopenhauer als Erzieher) : « On ne peut pas servir et la vérité et l’État ». Auraient-ils oublié ces érudits en marxisme que le jeune Marx lui-même renonça à une carrière universitaire à Bonn en raison justement du manque de liberté qu’il y constata immédiatement. Croient-ils, au fond d’eux-mêmes, que nos universités seraient devenues plus tolérantes que les universités prussiennes du XIXe siècle ? Les thèmes ont changé, mais le contrôle de la pensée et des pratiques demeurent soumis à la même fermeté…

[21]       Cf., d’une part la scandaleuse note éditoriale introductive corédigée avec Barbara Cassin pour la réédition d’un choix de textes de L’Introduction à la métaphysique de Heidegger commentés par Pascal David, éditions du Seuil, Paris, 2008.

         En second lieu, les lecteurs sérieux et habités d’un peu de mémoire auront l’occasion de se tordre de rire à la lecture de la pensée analogique de Badiou qui s’attaquant à Sarkozy (cible facile tant notre président est ridicule avec son agitation frénétique et vide !), l’interprète comme le renouveau du régime de Vichy, une sorte de pétainisme « transcendantal » ! On croit rêver de lire cela sous la plume d’un distingué professeur émérite de l’ENS, fût-il philosophe et non historien… Non seulement la France de Sarkozy n’a plus rien à voir avec celle de Vichy – plus d’occupation de l’ennemi teutonique, plus d’archaïsme rural encore vivant, une mémoire aiguë des carnages de la Première guerre mondiale, un communisme vivant et résistant opposé à un catholicisme conservateur, militant et agressif. S’il y a collaboration aujourd’hui, il s’agit de la collaboration avec l’« ennemi » atlantiste et européiste, laquelle est tout autant le fait des sociaux-démocrates, des verts que des droites dites institutionnelles ou non ?

         Il faut rappeler que ce pamphlet, somme toute aux limites de la délation (Sarkozy n’est pas pétainiste, il est le bourgeois « bobo », un produit publicitaire postmoderne, une nouvelle version du politicien spectaculaire propre au début du XXIe siècle), n’a valu aucun recours en justice à son auteur… Attitude du pouvoir fort différente à l’égard du vulgus pecus qui, injuriant à bon escient Sarkozy lors d’une apparition pédestre près des Halles, a été arrêté et condamné à une peine de prison avec sursit et une amende !

[22]       Le bandeau, bien évidemment rouge, présentant le dernier livre de Žižek sur les rayons des librairies françaises, est rédigé ainsi : « L'intellectuel le plus dangereux de notre temps ! ». Voilà qui n’est rien moins que sinistre et grotesque. Žižek n’aurait-il jamais lu les paroles du vieux chef du syndicalisme allemand August Bebel (1840-1913) affirmant au début du XXe siècle : « Quand la bourgeoisie me félicite, je me dis toujours que j'ai dû me tromper quelque part ». Si donc Žižek était le penseur le plus dangereux de notre temps, il y a belle lurette qu’il eût été mis hors d’état de nuire, ou à tout le moins hors d’état de parler sur les médias télévisuels…

         À preuve : un penseur qui se dit révolutionnaire ne débat pas sur la chaîne publique de télévision France 3 avec une canaille du calibre de Glucksman… Il y a des personnages avec qui un marxiste et un communiste digne de ce nom doit impérativement refuser de converser : c’est comme si l’on avait vu Lénine débattre avec un représentant de l’Okhrana ! Certes, ce genre de situation est possible, mais seulement dans un film des Max Brothers ou de Woody Allen. Au contraire, Žižek est le penseur le moins dangereux de notre temps, parce que son opposition verbeuse au Prince, fait de lui le parfait alibi de la réelle politique répressive du présent.

[23]       « Die Philosophen haben die Welt nur verschieden interpretiert, es kömmt drauf an, sie zu verändern ».

[24]       Mike Davis, City of Quartz. Los Angeles capitale du futur, La Découverte, Paris, 1997. On ajoutera en suivant Mike Davis, que la venue à Los Angeles, à San Diego et Santa Barbara des stars françaises de la déconstruction postmodernes, Derrida, Baudrillard, Nancy, Lacoue-Labarthe, participait de la valorisation immobilière spéculative des nouveaux centres de pouvoir de la Californie du Sud par les grands promoteurs immobiliers, ceux du Westside et du Hillcrest Country Club, essentiellement l’élite juive démocrate du business et les dirigeants des grands studios de cinéma, opposés à la vieille garde WASP, devenue simple rentière de sa propriété de Downtown (cf., p. 79 et suiv., et 120 et suiv.).

[25]       Cf., Bruno Drweski et Claude Karnoouh (sous la direction de…), La Grande braderie à l’Est ou le pouvoir de la clepthocratie, Le Temps des cerises, Paris-Aubervilliers, 2004.

[26]       Par exemple : qui eût pu imaginer à la fin de la Seconde Guerre mondiale que la Chine deviendrait en 2009 le deuxième pouvoir économique du monde ?

[27]       Noam Chomsky, The Fatefull triangle, South End Press, 1983 et dernière édition actualisée, 1999. En français, Israël, Palestine, États-Unis : Le triangle fatidique, Ecosociété, 2006.

[28]       Danilo Zolo, La Gustizia dei vincitor. De Nuremberg a Bagdad, Laterza, 2006 (traduction française, édits. Jacqueline Chambon, 2009). Pendant la guerre de l’OTAN contre la Serbie Danilo Zolo était en Serbie pour y dénoncer l’agression otanesque à la fois illégitime et illégale.

[29]       Par exemple, que peut-on attendre en France du NPA (Nouveau parti anticapitaliste) avec son facteur d’opérette comme star médiatique de la contestation dès lors qu’il supprime systématiquement de son programme électoraliste toute référence à la lutte de classe et à la dictature du prolétariat ? Quant au Parti communiste français, il y a belle lurette que les références au renouvellement théorico-pratique de la lutte de classe et de la dictature du prolétariat ont disparu totalement de l’horizon de son discours et de ses actions, pour être remplacées par la démission et les atermoiements d’un regroupement de notables quêtant, avec toutes les compromissions politiques possibles, des strapontins électoraux et les bénéfices afférents.

[30]       Une fois encore, il convient de chercher dans les travaux étasuniens pour trouver des informations précises sur la manière dont le showbiz hollywoodien récupère jusqu’aux plus radicaux des rappeurs… cf. Mike Davis, City of Quartz, p. 84, « […] les barrios et les ghettos de Los Angeles sont désormais des mines d’or pour Hollywood, et que tout ce qui évoque complaisamment la violence et l’autodestruction de ces communautés est bon à prendre. »

[31]       Les maîtres du monde économique prennent peur devant une seule action : quand on touche directement à leur porte-monnaie. Sinon ils subventionnent même les critiques du système qui les enrichit de manière éhontée… Cela leur donne une aura de tolérance. Ainsi en ce printemps 2010, lorsque les quelques gestionnaires étasuniens d’énormes fonds spéculatifs (chacun représentant quelques dizaines de milliards de dollars !) spéculent d’une manière criminelle contre l’euro et l’économie de l’UE (et le disent publiquement et sans vergogne !) personne à gauche ne les dénonce sérieusement et ne propose des actions pour exiger des États leurs misent hors-la-loi ?

[32]         Isaac Joshua, « Olivier Besancenot et la dictature du prolétariat », in Critique communiste, n°169-170, été-automne 2003. L’auteur est maître de conférence à l’Université de Paris XI.

[33]       Cet ouvrage a été publié en 2007 par La Fabrique, dirigée par Eric Hazan, éditeur aussi de Badiou et de Rancière, entre autres auteurs. On peut remarquer que cet éditeur sérieux, d’ouvrages plus ou moins radicaux, est pris lui aussi au piège du vertige médiatique. Que peut attendre un communiste comme il se définit, d’un débat avec un membre éminent de la gauche caviar, un idéologue renommé de la doxa capitaliste postmoderne comme Joffrin (directeur de Libération), qui n’a de cesse que de vanter les charmes du marché dans le Global village, les clichés de l’antiracisme parisiano-salonards et les vertus humanistes de l’impérialisme ? Les communistes authentiques n’ont rien à dire ni, surtout, rien à gagner à ce genre de débat qui alimente, une fois encore, la légitimité véreuse des sociaux-démocrates, dont nous savons de très très longue date qu’ils ne sont que des sociaux-traîtres.

[34]       Ces bobos sont tant attachés aux vertus rurales de la vie villageoise qu’ils intentent parfois des procès aux quelques agriculteurs qui y demeurent afin d’empêcher leurs animaux domestiques de troubler le calme agreste qu’ils viennent chercher : par exemple empêcher le coq du fermier voisin de chanter trop tôt le matin (sic !), ou ses vaches de parsemer de leurs bouses odorantes l’asphalte des venelles du villages quand au crépuscule elles rentrent pour la traite à l’étable !

[35]       Cité par Mike Davis, City of Quartz, op. cit., p. 84 et note 169, in « Poetry/Punk/Production : Some Recent Writing in L.A. ».

[36]       Ibidem.

[37]       Ici l’« impossible » n’est pas l’impossible « sans violence » du bavardage universitaire de Badiou, mais véritablement l’« impossible » tel qu’il se présentait au mois d’octobre 1917 pendant une guerre mondiale qui encore battait son plein, ou la continuation de la lutte de Castro et du Che dans la Sierra Maestra après nombre d’échecs cuisants.

[38]       De ce point de vue, je me rapproche de Rosa Luxemburg et de sa conception de la spontanéité de l’agir du mouvement social engendré par la situation objective d’exploitation et d’aliénation propre aux rapports de production capitaliste.

[39]       Pour un parfait exemple de l’accouchement au forceps de la praxis devant les prétendues impossibilités théoriques, la Grande marche décidée par le groupe de Mao Zedong contre la majorité promoscovite du PCC, bien plus que la Révolution culturelle qui plaît tant à Badiou, est l’exemple même du choix politique pragmatique contre des structures prédéfinies par l’orthodoxie, lesquelles étaient invoquées, de fait, pour répondre aux seuls intérêts très pratiques de la géopolitique soviétique. Comme à chaque fois que l’on est confronté à la grande politique, nous avons affaire à un pari très fragile dont le résultat final positif a frôlé à chaque instant le désastre.

[40]       C’est pourquoi des interprètes aussi différents que Berdiaev, Alain Besançon, mais aussi Moshe Lewin, Arch Getty, G. T. Rittersporn et Claudio Ingerflom, purent parler d’une absence de véritable révolution politique et de la continuation de l’esprit autocratique sous le régime du communisme réel.

[41]       En dépit de leur extrême violence, d’une répression tout aussi forte, jamais les grandes révoltes des ghettos noirs étasuniens n’ont débouché sur une union de classe entre noirs et blancs, comme l’a démontré naguère, et avec une certaine candeur, le roman de Steinbeck, Les Raisins de la colère. Souvent, comme au moment de la révolte de Watts en 1966, et surtout de celle d’avril-mai 1992, il y a eu alliance entre tous les gangs noirs contre le pouvoir blanc incarné par la police. Cependant, la véritable histoire du prolétariat de la côte ouest des États-Unis (qui n’a que faire du politiquement correct multiculturel qui règne en maître dans les médias et les universités) démontre combien le racisme du prolétariat blanc en tant que superstructure du clivage économique général, déterminait (et détermine encore) l’impossibilité d’une solidarité de classe transraciale. A ce sujet voir, Mike Davis, City of Quartz. Los Angeles capitale du futur, op. cit., chap. 2, et le grand roman socio-politique de l’écrivain noir Chester Hime, La Croisade de Lee Gordon, 1952.

         En France, il en va de même, nous n’avons ni vu ni entendu une quelconque solidarité entre les étudiants en colère et les adolescents révoltés des banlieues. Au contraire, les premiers se sont toujours défendus de faire cause commune avec ceux qu’ils définissent avec mépris, suivant les clichés journalistiques de la presse bourgeoise et de gauche, de « casseurs ».

[42]       C’est encore Mike Davis qui rapporte le silence des intellectuels et des universitaires de L. A. face à la privatisation des espaces publics et la création d’enclaves racistes blanches : « Quant à la scène intellectuelle, qui s’enivre de discours sur la postmodernité de Los Angeles, elle est restée totalement muette sur la violence arrogante de cet urbanisme répressif […] » et tente de masquer par sa rhétorique triomphaliste de la cité du futur l’« ensauvagement des quartiers pauvres et la sud-africanisation croissante de l’espace urbain. », City of Quartz, op. cit., p. 207.

[43]       Aux États-Unis, une fois éliminés par la plus extrême violence le mouvement des Black Panthers, ce sont les gangs contrôlant le trafic de drogue et la prostitution qui, à la grande satisfaction des classes dirigeantes blanches, quand elles ne le favorisaient pas, dominent tous les ghettos des minorités ethniques, mais aussi des pauvres blancs… Mais étant donné la militarisation de la police, ces gens ne représentent aucun danger véritablement politique. Ils sont simplement une menace à l’ordre public gérable par une politique urbaine du containment meurtrier et du divide et impera. Voir l’excellent film des frères Albert et Allen Hughes, Menace to Society II qui par ailleurs représente cette union d’intérêts entre le Hollywood des producteurs et des distributeurs blancs, et la représentation de la violence autodestructrice des ghettos noirs dont ils furent, avec un autre réalisateur noir, Spike Lee, des promoteurs habiles et intelligents. Cf., City of Quartz, op. cit., ch. 5.

         « […] de l’estimation selon laquelle 10.000 membres de gangs tirent leur subsistance du trafic de drogue, il découle que l’industrie du crack est sans conteste l’employeur de la dernière chance dans le ghetto, l’équivalent de plusieurs usines d’automobiles ou de plusieurs centaines de McDonald’s. », Ibidem, p. 284.

[44]       En France, plus de la moitié des femmes portant ce que l’on appelle le voile intégral sont des Européennes converties à l’Islam !

[45]       Cf., Mike Davis, Planet of Slums (Le Pire des mondes possible), op. cit., voir dans chaque chapitre les diverses pages consacrées à cette spéculation.

[46]       Dans tous le monde occidental il y a plus d’étudiants que d’agriculteurs !

[47]       Il y a environ dix mille thèses présentées chaque année sur Platon. Question : Y a-t-il dix mille personnes qui ont quelque chose de nouveau et d’original à nous communiquer sur le philosophe grec ?

[48]       Il est intéressant de souligner qu’en France, à la différence des États-Unis, un rappeur (noir, magrébin ou européen) qui écrit et « chante » des textes dénonçant crument l’origine économique et sociale de la réalité violente de la vie quotidienne des marginaux est immédiatement censuré ! En Europe, cette parole n’est pas encore intégrée à la marchandise comme à Hollywood ou, si elle l’est, il s’agit toujours des pleurnicheries moralistes des bobos sociaux-démocrates comme l’exemplifie parfaitement le film de Matthieu Kassovitz, La Haine. En revanche, le film de Spike Lee, Jungle Fever (1991) n’hésite pas à montrer sans fard et le racisme obtus et féroce des italo-américains et celui, quasi schizophrène, des afro-américains.

[49]       C’est pourquoi le mai 1968 des étudiants, avec ses référents rapportés à la Commune de Paris, à la guerre d’Espagne, aux grandes grèves de 1936 n’a été au bout compte qu’un vaste happening carnavalesque (parfois grotesque) où chacun est vite rentré dans le rang après quelques concessions momentanées du pouvoir. Du côté des élites étudiantes dirigeantes, apparemment contestatrices de l’ordre bourgeois, d’aucuns ont pu, au fil des années, observer leurs grandes dispositions à servir ce même ordre en occupant des places de choix dans l’organigramme et les dispositifs idéologiques du Capital.

[50]       Voir deux ouvrages essentiels, d’une part celui de Geminello Alvi, Le Siècle américain en Europe 1916-1933. Histoire de l’économie de l’Extrême occident, Paris, 1998 ; de l’autre celui d’Howard Zinn, A People History of the United States, 1494-Present, 1995.

[51]       L’hyperconsommation de l’inessentiel est partout, autour de nous, il suffit de constater la multiplication insensée des magasins de mode vestimentaire, de chaussures, les rayons des supermarchés dévolus aux sous-vêtements et aux maquillages, les points de vente des téléphones portables, des appareils de photographie, des ordinateurs, des voitures, de tout et de n’importe quoi, de livres qui ne valent pas même la peine d’être feuilletés… Il y a même des États qui sont entièrement dévolu à l’hyperconsommation comme Dubai… En bref, nous avons-là le résultat de la mise en scène de la convoitise avec cette forme perverse de l’attrape désir nommé la publicité !

[52]       Par exemple, les multinationales de l’agroalimentaire qui cultivent dans les pays du tiers monde, avec la complicité des politiciens locaux, des légumes et des fruits pour l’Occident riche en détruisant simultanément les cultures locales d’autosubsistance !

[53]       Non-monde animal parce que l’animal sauvage n’existe quasiment plus… les films animaliers projetés sur les chaines Planète ou National Geographic nous ont appris que chaque lion, chaque éléphant, chaque rhinocéros des parcs africains est parfaitement recensé et n’existe que par la volonté humaine de conservation pour le tourisme…

[54]       Il suffit de regarder les écrans sur lesquels travaillent les techniciens militaires dirigeant les drones ou les écrans des casques des pilotes des avions supersoniques, pour constater la proximité entre la vraie guerre et les jeux électroniques, une situation indécise entre le réel et l’effet de réel… C’est certainement pourquoi, les guerriers professionnels de ces nouvelles guerres impériales, avec leurs armements hautement sophistiqués, n’envisagent plus leur mort comme une possibilité normale de la guerre… Il est bien loin le temps où un général de cavalerie de vingt-cinq ans répondait à Napoléon qui le félicitait pour sa bravoure sur le champ de bataille de Wagram : « Sire, un hussard qui n’est pas mort à trente ans est un couard », il mourut en effet à trente et un ans, lors de la bataille de la Moskova en 1812.

[55]       On avait déjà souligné les pollutions dues aux guerres modernes, grandes consommatrices de munitions : plomb, cuivre, mercure, gaz moutarde laissés sur terre en Europe, mais aussi jetés dans la Mer du Nord lors de la Première Guerre mondiale. On connaît les effets différés sur le long terme du phosphore lors des bombardements des villes allemandes en 1944-1945, des radiations des bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945, de la Yellow rain pulvérisée sur les forêts d’Indochine au cours des années 1965-1972, des munitions à uranium appauvri utilisées en Serbie, en Irak, en Afghanistan, dans la Bande de Gaza ; et last but not least, on ne peut passer sous silence les ravages dus aux mines antipersonnelles depuis l’Afrique jusqu’au Cambodge…

[56]       Dans l’ex-Union soviétique les mécontents un peu radicaux étaient qualifiés de « fous » et traité en conséquence dans des hôpitaux psychiatriques. On le constate, les différences entre pouvoirs modernes qu’ils soient capitalistes privés ou d’État ne sont que quantitatives, jamais qualitatives.

[57]       La vague de suicide chez France Télécom en raison d’une mise en œuvre d’une conception de rentabilité féroce, en administre la meilleure preuve en ce qu’il ne semble pas affecter en quoi que ce soit son PDG. Il a fallu, pour des raisons bassement électoralistes, que l’État, actionnaire majoritaire, intervienne pour le contraindre à partir.

[58]       Cf., Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le Football, une peste émotionnelle, Gallimard, Paris, 2006.

[59]       Une blague d’Europe de l’Est postcommuniste résume parfaitement cet état des choses : « Quelle différence y a-t-il entre le totalitarisme et la démocratie occidentale ?

         Le premier commande : tais-toi ! La seconde dit tranquillement : cause toujours ! »

[60]       Même Hollywood a produit un certain nombre de films, parfois excellents, sur la criminalité des contre-révolutions financée par les États-Unis en Amérique latine.

[61]       Cette démarche interprétative se tient le droit fil d’un très vieux passé analytique. Il s’agit de la version actualisée de l’aristotélisme thomiste, où des catégories a priori doivent rendre compte de la mouvance d’une réalité sociale en pleine mutation. Voir Saint Thomas d'Aquin, « De Regno », in Sancti Thomae de Aquino Opera omnia, op. cit., pp. 417-471.

[62]       « Ackerbau ist jetzt motorisierte Ernährungsindustrie, im Wesen das Selbe wie die Fabrikation von Leichen in Gaskammern und Vernichtungslagern, das Selbe wie die Blockade und Aushungerung von Ländern, das Selbe wie die Fabrikation von Wasserstoffsbomben., in Martin Heidegger, Bremer und Freiburger Vorträge, Gesamtausgabe, Bd. 79, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 1994 (traduction de Gérard Guest, in La Censure à son comble ! ou De l’art de hurler avec les loups porté à son plus haut niveau. Quand des intellectuels français volent au secours de la volonté de censure !, cf., le site, Paroles des jours, 2005 : « Le travail des champs n'est plus maintenant qu'industrie agro-alimentaire motorisée, le Même, quant à l'aître, que la fabrication de cadavres dans des chambres à gaz et des camps d'extermination, le Même que le blocus et la réduction de pays entiers à la famine, le Même que la fabrication de bombes à hydrogène. » Je n’ajouterai rien à ce sujet sur les piteux leurres lancés par Lacoue-Labarthe, (Magasine Littéraire, 443, 5 juin 2005), pour ne pas en dire plus, ni sur les pitoyables et misérables falsifications d’Emmanuel Faye pour faire dire à ce texte exactement le contraire de ce qu’il dit à l’évidence… Toutes ces entourloupettes – c’est-à-dire ce qui s’apparente à de la bassesse universitaire entremêlée d’une lâcheté et d’une malhonnêteté foncières –, ont été démontées et dénoncées pour ce qu’elles sont par Gérard Guest dans l’essai sus-mentionné, qu’il lui soit ici rendu hommage pour la force de sa démonstration et l’endurance de sa détermination. Voir aussi le roboratif, François Fédier (sous la direction de…), Heidegger à plus forte raison, Fayard, Paris, 2007.

[63]       Il faut toujours avoir à l’esprit que les écologistes (partis et groupements) sont souvent soutenus en sous-main par de grandes entreprises multinationales du retraitement des déchets et des eaux, lesquelles ne visent qu’à transformer en marchandise de nouveaux produits et ainsi renouveler le champ d’exploitation du profit et poursuivre la lutte sans fin contre la « baisse tendancielle du taux de profit ». Comme l’écrivait naguère Henri Miller : « lorsque la merde vaudra de l’or, le cul des prolétaires ne leur appartiendra plus ».

[64]       Peu d’analystes se sont interrogés jusqu’à présent pour tenter de connaître précisément la pollution de notre planète due à l’action de toutes les armées qui évoluent depuis presque vingt ans au Moyen-Orient et plus particulièrement celle engendrée par les rejets des combustibles de l’aviation, des blindés et par les poussières produites par l’usage de munitions à uranium appauvri !

[65]       Le seul penseur post-heideggérien qui a ébauché une piste sérieuse qu’il convient de poursuivre, demeure Gérard Granel dans un texte inégalable et jusqu’à présent inégalé : « Les années trente sont devant nous. Analyse logique de la situation concrète », in Études, Galilée, Paris, 1995.

 

 

Partager cet article
Repost0
18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 09:48
logo730

Le texte que nous offrons à nos lecteurs présente un double intérêt, d’une part il s’agit d’une fine observation des conditions socio-économiques réelles dans lesquelles vivaient (travaillaient et s’autoreprésentaient) les ouvriers et les étudiants en Roumanie et, de l’autre, leur interprétation non point paradoxale, comme elle pourrait paraître aux ignorants, mais profondément ancrée au cœur de ce qu’il y a de plus pertinent dans l’histoire de la pensée du marxisme et du communisme critiques.

En effet, il y a très peu d’études sérieuses tant en Roumanie qu’ailleurs en Europe de l’Est ex-communiste sur les ouvriers des grandes entreprises construites par le régime (sidérurgie, grosse mécanique, fabrication de locomotives, de bateaux) ni de véritables approches phénoménologiques des transformations de la vie rurale en vie quasi urbaine… Des années durant, sauf exceptions notables, les représentations des transformations sociales n’y ont été alimentées que par les clichés éculés d’un anti-communisme stupide ou par les hymnes triomphants et tout aussi stupides, de la langue de bois propre au communisme réel. De plus, les recherches socio-anthropologiques postcommunistes, tant celles menées par des universitaires étrangers que celles développées par des chercheurs roumains ont porté soit sur des aspects insignifiants de la société en s’inscrivant dans le cadre d’interprétations profondément antimarxistes, incapables de rendre compte des résultats réels de la politique économique mise en œuvre par le communisme réel, soit se sont penchés sur les « élites », c’est-à-dire sur des gens très rusés et roués qui, sans prendre aucun risque, se sont présentés après 1989 sur la scène intellectuelle comme des dissidents quand ils n’avaient été que les résistants de la vingt-cinquième heure. C’est ainsi que fut confisqué, grâce au coup d’État, les possibilités ouvertes par la révolte sociale naissance au mois de décembre 1989.

Cet essai nous donne une sorte d’introduction à une sociologie phénoménologique du monde ouvrier (le vrai prolétariat des rapports de production) et de la masse de la jeunesse étudiantes (masse des enfants de paysans ou d’ouvriers venus étudier dans les établissements d’enseignement supérieurs) comme production sociale intense de la politique communiste. De plus, on y trouvera aussi une interprétation riche de potentialités de l’échec de cette voie possible, ouverte pendant quelques jours, entre les grandes manœuvres politiques des forces prédatrices du nouveau pouvoir et la mince et pleutre résistance des tenants du régime précédent.

Quant au fond de l’interprétation que nous offre Gabriel Chindea, elle appartient à ce courant du marxisme critique – pendant d’extrême gauche du réformisme de droite de Bernstein ou Kautsky – bien connue en Allemagne des années 1920-1933, mais soutenue encore d’un Italien comme Bordiga, de franco-russes comme Souvarine et Victor Serge ou du Croate Ciliga.

Gabriel Chindea est donc une personnalité tout-à-fait singulière dans le monde intellectuel de la Roumanie postcommuniste où l’écrasante majorité des élites, après avoir servi avec obéissance le régime nationalo-communiste de Nicolas Ceausescu, sont passées, avec armes et bagages, au service du pire impérialisme capitaliste… Aussi dans le monde universitaire détonne-t-il tout autant que le groupe d’intellectuels peu nombreux autour de la revue et de la maison d’édition Idea (dite encore école de Cluj), avec lequel il collabore. Ces universitaires (dont deux appartiennent au Comité scientifique de La Pensée libre), ont choisi de maintenir en ses diverses formulations, la tradition de la pensée critique radicale, laquelle, de plus près ou de plus loin, est toujours en rapport intime avec le marxisme en ses diverses voies.

L'article que nous présentons ici impose une réflexion renouvelée sur ce qui s'est passé en 1989 en Roumanie et plus largement en Europe de l'Est. La vulgate actuelle a dénommé « Révolution » car il y eut mobilisation populaire, ce qui s'est alors passé, même si finalement les élites sociales et politiques d'avant 1989 furent presqu'entièrement les mêmes que celles de l'après 1989. Cet article permet d'ouvrir de nouveaux champs de réflexions. En effet, l'auteur nous montre qu'il y a eu un mouvement populaire, « à côté » du coup d'Etat d'un groupe social qui allait devenir une classe en soi et pour soi dans la foulée de cette « Révolution ». Car, si le fonctionnement du « socialisme réel » a beaucoup emprunté au capitalisme, ce que Gabriel Chindea démontre, il a présenté aussi quelques différences sur lesquels il faudra s'étendre, en partant  aussi des conclusions de cet article : pas d'appropriation privée des bénéfices du travail, pas de conscience de classe dirigeante donc; introduction de lois sociales minimum, inconnues dans les capitalismes classiques naissant, avec en particulier l'absence de crainte du chômage au sein d'une « armée de réserve » inexistante; promotion sociale d'une masse de paysans d'origine vers les postes les plus élevés de la société. Toutes choses qui n'ont pas été possibles aussi massivement à l'Ouest ni au XVIIIe siècle ni au XIXe ni au XXe ...et encore moins au XXIe siècle. Par ailleurs, les survivances féodales semblent avoir aussi été particulièrement présentes dans ce « capital-socialisme », avec en particulier la discipline de travail et la productivité qui ressemblaient plus aux rythmes de travail des domaines féodaux qu'à celui des entreprises des « vrais » pays capitalistes ...ce qui explique sans doute aussi le besoin d'une transformation plus clairement capitaliste en 1989. Bref, un article qui réexamine ce que la vulgate en cours à l'Est comme à l'Ouest refuse de prendre en compte.

La rédaction


Une réévaluation marxiste de la Révolution roumaine de 1989

-

Février 2010

 

 

Gabriel Chindea*

 

 

I. En feuilletant Marx

Avez-vous essayé de chercher récemment un volume de Marx ou Engels dans une bibliothèque publique roumaine ? En fait, il n’est pas toujours facile à trouver. Je parle des traductions roumaines d’avant 1989. Une grande partie, semble-t-il, a été pilonnée, et les quelques exemplaires conservés encore se trouvent, le plus souvent, dans un fond spécial, abandonné dans les sous-sols.

 

C’est le jugement de l’histoire, me direz vous, et je ne peux pas ne pas vous donner raison. En 1989, on scanda « À bas le communisme ! », et la Révolution roumaine semblait avoir totalement vidé le sens des idées marxistes, ainsi que la possibilité d’une alternative socialiste au capitalisme.

 

Toutefois, il est possible que l’histoire soit injuste dans ses jugements, ou, à tout le moins, ses augures qui essaient de capter et déchiffrer ses signes. Car, si l’analyse marxiste de la société moderne – fondée sur la découverte de ses mécanismes contradictoires et, surtout, sur l’anticipation d’une révolution engendrée par de telles contradictions – ont été quelques fois un tant soit peu confirmées, cela c’est passé, selon mon opinion, aussi au mois de décembre 1989 en Roumanie. Une seule chose doit nous étonner, c’est que les communistes eux-mêmes ne s’en sont pas rendus compte à temps afin de prévenir la catastrophe.

 

Il est vrai, les prévisions de Marx concernaient le soi-disant monde bourgeois. Un monde qui devait se décomposer nécessairement, étant donné que l’ordre politico-économique institué par lui devait être contesté et, finalement, écarté par une force créée, voire encouragée à s’accroître par cet ordre même : le prolétariat, de fait, le sujet révolutionnaire ; en définitive, l’œuvre de la bourgeoisie, et plus précisément celle du capital de cette bourgeoisie dont la reproduction et l’amplification ne pouvaient se faire sans l’utilisation de la force de travail prolétarienne. De sorte que, quoique dépossédé d’une partie de son travail – la célèbre plus-value qui aide à l’accroissement du capital –, ce prolétariat aurait été en même temps stimulé à se multiplier et à développer sa puissance productive en vue de l’augmentation du même capital. De là croîtrait tout ce qui dépend précisément de la puissance productive : l’instruction, l’organisation sociale ou la conscience de soi. Ainsi un renversement politique moins ordinaire serait devenu possible, un renversement singulier dans l’histoire qui ne devait pas se produire, comme cela se passe d’habitude, sous l’assaut d’un contre-pouvoir constitué d’une manière plus ou moins autonome, aux confins ou même à l’extérieur du régime dominant : car les ouvriers ne sont pas une tribu de guerriers nomades envahissant une civilisation agricole ou des usuriers rapaces encaissant les intérêts qui ruinent les patrimoines féodaux, mais le serpent nourri par ses propres parents.

 

D’où aussi cette certitude, peut-être trop métaphysique, sinon chez Marx, au moins parmi certains de ses disciples, pour qui la bourgeoisie allait faire tout le travail, c’est-à-dire creuser sa propre tombe, offrant au prolétariat non seulement les raisons de mettre en œuvre une révolution, mais aussi les conditions objectives de sa réussite. C’était la croyance bien connue que les usines sont le lieu – presque alchimique, si on pense, par exemple, aux aciéries – où se produit la transmutation du travail en vigueur politique et en science administrative. Une conviction en réalité paralysante quand il s’agissait d’action, comme le prouvèrent l’anémie et le conformisme de la social-démocratie allemande avant la Première Guerre mondiale. Et cela même si l’alternative à l’esprit pédant et contemplatif des Tudesques a été, d’autre part, l’activisme de Lénine avec les résultats qu’on lui connaît.

 

II. L’ironie de l’histoire : la chute du socialisme réel s’est produit selon un schéma marxiste

Mais revenons à la Révolution roumaine. Si on regarde attentivement ce qui s’est passé dans les dernières années du socialisme roumain et, surtout, en décembre 1989, la ressemblance au modèle marxiste de révolution esquissé plus avant est frappante et, pour le dire en passant, est aussi amusant. En effet, quelle meilleure plaisanterie que de voir l’évincement d’un régime détesté, dont la légitimité se voulait confirmée scientifiquement par les thèses du philosophe Marx, suivreun scénario marxiste ? Et parce que les quelques événements de cette époque-là – au moins ceux concernant la révolte populaire, car les conspirations ne nous intéressent pas maintenant – sont connus par l’ensemble de l’opinion publique, je passerai directement à l’explication de mon interprétation.

 

Je commencerai avec les révolutionnaires qui appartenaient en général à deux grandes catégories : les jeunes, particulièrement les étudiants – bien que non seulement – et les ouvriers. Les premiers ont été les plus faciles à mobiliser ou, au moins, à provoquer, tandis que les autres ont été l’élément décisif, quoique le plus inattendu. Car, sans ces derniers, la « libération du communisme », proclamée déjà le 20 décembre 1989 dans l’édifice de l’Opéra de Timisoara eût été inconcevable ; de même, lors de l’assaut contre le Comité central du Parti le 22 décembre à Bucarest, les ouvriers occupant les usines déclenchaient la grève générale, sortaient finalement dans les rues, démoralisant le régime, tempérant l’armée, finissant par convaincre les proches de Nicolae Ceausescu de trahir. Et cela même si, en Roumanie, la trahison a été de toujours un sport national.

 

Or, mieux que d’autres groupes sociaux, ces deux-là étaient peut-être ceux qui devaient le plus au socialisme roumain. Ils représentaient, au fond, cette population urbaine massive, totalement nouvelle dans l’histoire de la Roumanie, que la politique des vingt dernières années du régime communiste avait rendue possible, car programmée systématiquement par une politique d’immigration intérieure (exode rural massif) et des choix démographiques1tant critiqués par les voix dissidentes. Voix attentives, comme on dirait aujourd’hui, au « design », regardant stupéfaites les hideux quartiers de HLM et l’invasion des gens des campagnes qui rompaient l’équilibre petit bourgeois des villes d’antan, mais qui étaient incapables de prévoir le potentiel révolutionnaire de ces masses.

 

Il est vrai que la Roumanie avait déjà connu des révoltes populaires. Mais celles qui ont manifesté une certaine consistance furent essentiellement des émeutes paysannes2, et non des révolutions. Pour qu’il y ait révolution, il faut, du moins en Europe, la ville et le mécontentement urbain. C’est-à-dire ce qui avait précisément manqué jusqu’alors, y compris – disons le aussi – en 1945, quand l’installation des communistes au pouvoir avait été, probablement aussi pour cette raison, un simulacre de mouvement populaire. Or, en 1989 la situation était complètement différente. Il y avait une masse critique suffisamment grande, même si les révolutionnaires n’étaient pas un ensemble homogène. Les ouvriers et les jeunes étaient en réalité deux espèces assez diverses ainsi que le montrera leur séparation politique, voire leur combat mutuel au cours des années 1990, même si ce combat était rendu possible précisément à cause de l’appétit pour l’action ouvert par leur implication commune dans la Révolution. En effet, les ouvriers étaient à peine arrivés en ville grâce au socialisme, tandis que les jeunes étaient déjà complètement citadins à cause de ce même socialisme. Les premiers avaient été appelés à se lancer vers un avenir meilleur, et les seconds à décoller à partir d’un présent amélioré. Les uns avaient été invités à construire le socialisme, les autres à jouir de lui. Et, le temps passait et les bienfaits du socialisme tardaient à venir ; les ouvriers percevaient qu’ils avaient travaillé en vain, les étudiants qu’ils s’étaient préparés inutilement. Ainsi, les mains pleines de travail non récompensé des uns étaient égalées par les attentes toujours plus idéalisées des autres, et d’autant plus idéalisées qu’elles se réalisaient moins.

 

Je reviendrai aux ouvriers plus avant, à présent j’ajouterai quelques mots sur les jeunes. Peut-être n’a-t-on pas répété assez que leur poussée d’« idéalisme » de 1989 fut elle-même un produit du socialisme réel. On a toujours parlé des jeans de contrebande, de la musique rock piratée, des photographies et des cassettes vidéo pornographiques qui circulaient en cachette comme de tant de « microbes » venus de l’Ouest, ce sont eux qui ont balayé finalement le communisme mieux que ne l’aurait pu faire quelles qu’autres formes de persuasions capitalistes. De même, on a parlé aussi de l’inadéquation entre la propagande et la réalité communiste, avec le mensonge, l’hypocrisie et la dissimulation que cela impliquait, en revanche, on a trop peu discuté du fait que, au moins d’une façon nominale, les valeurs pour lesquelles on est également sorti dans la rue en 1989 avaient été, au fond, proclamées aussi par la propagande officielle : « peuple », « liberté » ou même « révolution » étant les mots prophétiques avec lesquels le régime annonçait, mais aussi préparait – comme c’est le toujours cas dans une prophétie – sa perte.

 

Voilà pourquoi il faudrait mieux sonder cette conscience de soi de la « génération de 1989 ». Une génération des « décrets », c’est-à-dire produite, y compris biologiquement3, totalement par le régime ; une génération d’enfants encouragés à aller tranquillement à l’école, à participer aux olympiades scolaires, aux cercles littéraires ou aux clubs sportifs. Il faut, me semble-t-il, placer son idéalisme – auquel je ne veux nullement donner un sens positif, car il peut être aussi le signe d’un grand aveuglement ou d’une grande frustration – parmi les réalisations les plus équivoques du communisme. De même que le communiste a été toujours la croyance naïve dans la prospérité générale que le capitalisme libéral était capable d’engendrer parfaitement. Comme preuve a posteriori, je remarquerai que cet idéalisme, si présent ensuite dans l’atmosphère intellectuelle de la Roumanie des années 1990 – sous une forme souvent religieuse ou pseudo-mystique, de même que l’éloge et la nostalgie d’une existence philosophique ou littéraire pour des gens que la vie postcommuniste avait obligés à devenir directeurs de banque ou agents de publicité –, a commencé graduellement à s’éteindre précisément au moment où apparut une génération de jeunes gens qui n’avaient plus été formés dans ce qu’on a appelé le communisme.

 

De toute façon, une chose est sûre, ceux qui, en première ligne, protestèrent en décembre 1989 contre le socialisme réel ne furent ni les anciens bourgeois, ni les vieux militants encore en vie des partis historiques (Libéral, National-Paysan, légionnaire) revenus après la Révolution à la vie publique, ni la hiérarchie de l’Eglise orthodoxe, dont certaines églises avaient été détruites et qui, au moins dans le discours officiel de l’État-Parti, était un adversaire idéologique du matérialisme athée, ni, à quelques notables exceptions, les intellectuels pour qui la liberté de conscience aurait dû être une valeur suprême. Non, les contestataires ne se sont pas recrutés parmi les forces sociales opposées, au moins formellement, au système ou relativement autonome par rapport à lui. Et si le slogan officiel « jeunesse communiste aujourd’hui, membres du Parti demain ! » avait été déjà paraphrasé par une blague – (« jeunesse communiste d’aujourd’hui, émigrés en RFA demain ! »)4 – qui montrait quel était le résultat de la dialectique du socialisme réel roumain, l’histoire a dépassé cette prémonition. Car les jeunes communistes roumains, au lieu de protester contre la direction du Parti avec leurs pieds, en émigrant vers le pays rêvé, l’Allemagne fédérale, ont trouvé l’occasion de le faire en Roumanie même en sortant dans la rue.

 

Ainsi, le fait que le régime communiste était contesté par le soi-disant « homme nouveau », à savoir par sa propre œuvre, n’explique pas seulement les chances grandissantes qu’une telle révolte eût pu avoir, mais aussi la raison pour laquelle, malgré les morts de Timisoara, la répression a été néanmoins légère par rapport à ce qu’elle eût pu être. Et cela non seulement en décembre 1989, quand le nouveau pouvoir – et précisément pour cela – eut besoin d’exagérer le nombre des morts. Mais déjà lors du procès des ouvriers de Brasov qui, le 15 novembre 19875, avaient manifesté et dévasté le siège du conseil départemental du Parti, celui-ci s’est conclu par des sentences très légères. Chose inattendue pour celui qui se rappelait la manière avec laquelle le Parti avait agi dans les années 1950 à l’encontre de fait semblables. En effet, au lieu de 15 ou 20 ans de prison, comme il était « normal » naguère, en 1987 les condamnations ne dépassèrent pas trois ans, et devaient être exécutées sur le lieu de travail. Ce qui, précisons-le bien, ne diminue en rien, loin s’en faut, le courage de ces ouvriers, et ce d’autant plus que les intellectuels – ceux qui par hasard se trouvaient à Brasov au moment de l’émeute –, « courageux à leur habitude », s’étaient bien gardés de se mêler à la révolte : ils étaient restés toujours à l’écart, se contentant de regarder.

 

Toutefois, par rapport à l’époque stalinienne de Gheorghiu-Dej – avec ses nombreuses prisons remplies de détenus politiques, les déportations pour la construction du canal Danube/mer Noire, la collectivisation forcée des propriétés agricoles ou les luttes des partisans dans les montagnes –, le socialisme de l’époque ceausiste était incomparablement plus doux. On n’arrête pas de dénoncer un tyran scélérat, quoiqu’au fond, ce n’était pas la terreur politique qui dominait, mais le culte démesuré de la personnalité et, au bout du compte, une dure exploitation économique qui ensemble constituaient le fond des accusations concrètes qu’on pouvait lui porter.

 

Sans aucun doute, l’impulsion politique et sociale extrêmement violente des premières années du communisme roumain s’était estompée avec le temps. Simplement parce qu’elle avait réalisé et, tant bien que mal, atteint son but bien plus qu’elle ne s’était émoussée. Elle avait réussi en effet à changer la société comme le constateront avec surprise et mécontentement tous ceux qui, après 1990, revinrent d’exil. La nouvelle société socialiste où le monde petit bourgeois qui l’avait précédée n’était plus, dans la plupart des cas, même un souvenir, s’était montrée totalement différente – et non parce que le « lavage de cerveau »6, l’eût créée comme le prétendaient des voix dissidentes –, mais parce ce qu’elle avait fabriqué un sociusplus facile à contrôler avec des moyens non violents. En fait, c’était aussi cette différence qui faisait que les méthodes anciennes de répression n’étaient plus appropriées.

 

En effet, dans les années 1950 on pouvait parler ouvertement des ennemis du peuple et tout le monde semblait comprendre plus ou moins de quoi il s’agissait : des groupes entiers d’hommes pouvaient y être associés directement ou par le biais de liaisons professionnelles, politiques ou familiales liées à certains privilèges, ou purement et simplement par la relation à un ancien mode de vie, dussent-ils être, selon les besoins, inventés ou mystifiés selon les logiques répressives. En revanche, expliquer, trente ans plus tard, comment une personne née, éduquée et employée dans une société socialiste pouvait se révolter contre celle-ci était devenu aussi difficile, sinon impossible, que d’admettre que le passage du capitalisme au socialisme serait réversible et que, en général, l’histoire n’a pas un sens univoque et bien défini. Par conséquent, tout ce qu’on pouvait encore faire dans les années 1980, les années de l’« humanisme socialiste » et non celles de la lutte des classes, était acceptées, et seuls des fous ou des traîtres, des voyous ou des espions pouvaient comploter contre le meilleurs des mondes possibles. Mais pas plus que cela.

 

III. Le socialisme existant en réalité a été un hypercapitalisme

Cependant, au-delà de cette révolte des esclaves armés et préparés par leur propre maître – dont le schéma, ainsi que j’ai essayé de le suggérer, semble pouvoir être appliquée aussi à la Révolution roumaine proprement dite –, il est important d’insister sur une chose moins évidente, quoiqu’au fond, beaucoup plus importante : la nature capitaliste de cette société socialiste. Le fond de la Révolution roumaine – ainsi que tout ce qui s’est passé au cours de ces années-là dans l’Est européen, y compris le résultat finalement décevant de cette Révolution – manifeste et représente un phénomène extrêmement intéressant pour un marxiste.

 

Il convient d’abord de rappeler que les voix accusant le communisme soviétique de n’avoir jamais représenté réellement le type de société envisagée par Marx n’ont jamais manqué. En premier lieu parce que, pour Marx, la révolution socialiste devait se produire au cœur du monde le plus développé, et non dans un pays beaucoup moins avancé telle la Russie de la Première Guerre mondiale. D’ailleurs, convenons-en, les bolcheviques furent les premiers à avoir parfaitement reconnu cet état des choses7. Cependant, au moins théoriquement, la manière dont ils comprirent leur mission ne semblait pas absurde, même si elle ne s’accordait pas totalement à l’orthodoxie marxiste. Toutefois, elle offrait une voie d’action aux parties de l’humanité encore « arriérées » qui constituaient néanmoins – comme aujourd’hui encore – la majorité de la population de la planète. Une majorité que Marx avait laissée hors du mouvement révolutionnaire prolétarien – en lui recommandant éventuellement de parcourir avec patience, sans sauts, toutes les étapes historiques nécessaires à cette accomplissement8 –, et que Lénine, grâce à l’analyse qu’il fit de l’impérialisme, avait commencé à mobiliser. Et cela en dépit de l’idée, toujours valable, selon laquelle le socialisme proprement dit présuppose une société moderne et non une société qui commence à peine à se moderniser ; ce qui était nouveau était seulement la croyance – que les bolcheviques vont répandre ou imposer ensuite en Asie et en Europe orientale – que la modernisation effective, exigée comme condition préalable à l’instauration du socialisme, pourrait se réaliser aussi d’une autre manière que celle pratiquée jusqu’alors, la manière capitaliste.

 

Une courte digression est nécessaire pour préciser ce que je m’essaie à interpréter. En effet, si on a pu parler d’un destin historique du prolétariat – ainsi que le marxisme aimait à le proclamer –, celui-ci, notamment dans une société bourgeoise qui n’est ni organisée ni dirigée par les ouvriers ne pouvait être expliqué que d’une seule façon. L’unique atout d’un prolétariat sans pouvoir politique, sans hégémonie sociale, sans patrimoine productif et sans confort culturel était sa force de travail. Une force apparemment fragile, mais en réalité redoutable, dès lors qu’elle devient immédiatement visible lors de la plus simple grève ; en effet, dans le monde bourgeois, cette force est la puissance de structuration sociale de la base économique de la société en sa totalité qui se dévoile ainsi pour la première fois en sa complétude.

 

En conséquence, les marxistes ne pouvaient être qu’intéressés par l’augmentation de cette force de travail. Et cela par n’importe quels moyens, jusqu’au point critique où elle aurait pu ou dû se transformer dans une puissance autosuffisante. Toutefois, ainsi qu’on l’a vu, pour Marx, ce processus devait se produire exclusivement grâce à un mécanisme économico-social immanent à la société bourgeoise, de telle sorte que le capitalisme contribuerait lui-même à son propre dépassement. Or, après la victoire des bolcheviques en Russie, le jeu historico-dialectique entre le capitalisme et le socialisme a commencé à être regardé comme un élément idéologique précieux. Peut-être utile ailleurs – à savoir en Europe occidentale –, mais de toute façon non nécessaire partout. Car la chance – ou le kairoshistorique – semblait avoir voulu autre chose que Marx : le pouvoir politique ayant été conquis par le prolétariat d’une manière inattendue et différente par rapport à ce qui était écrit dans les livres, c’est-à-dire sans une base économique derrière lui. La société russe était dirigée maintenant, et même prématurément, par un gouvernement marxiste. Dès lors pourquoi n’eût-on pas pu continuer dans la direction ouverte par un tel état exceptionnel ? D’où aussi l’ambition du socialisme soviétique de développer les forces de production prolétariennes de la manière dont le capitalisme était censé le faire lui aussi : un vrai socialisme ne pouvant être conçu sans cette base développée, mais les bolcheviques affirmaient passer outre le mal propre aux relations de productions capitalistes. Néanmoins, un tel objectif, en soi contradictoire, devait se révéler aussi historiquement impossible. Concrètement, nous savons tous ce qui s’est passé.

 

En effet, le développement de la force de travail ne peut être imaginé sans des instruments de plus en plus perfectionnés et sans une organisation, une concentration et une division intensifiées de la production. Or, toutes ces choses présupposent elles aussi un effort productif. Voilà pourquoi un tel progrès semble lié nécessairement à une permanente renonciation à une partie du travail effectué pour satisfaire l’accumulation et l’amélioration des moyens de production. Or, c’est précisément cela qui réussit si bien dans le capitalisme dont le régime de propriété sépare la force de travail de ses moyens qui, quoique produits toujours par celle-ci, se développent sous forme de capital d’une manière complètement autonome et donc sans précédent dans l’histoire. Le capitalisme, comme séparation entre la force et les moyens de travail, étant donc la recette d’un développement fort, bien que non pas totalement heureux. Car, une fois déclenchée, la croissance des moyens de production peut devenir facilement un but en soi qui ne sert plus à la force de travail, mais l’exploite à son propre bénéfice.

 

Voilà pourquoi une augmentation accélérée des forces de production extrêmement faibles – telles que celles mises en œuvre au début de l’aventure soviétique – ne pouvait éviter l’exploitation du travail. Et cela non seulement parce qu’il fallait une formidable accumulation pour assurer le développement, mais aussi parce que même leur faiblesse initiale rendait ses forces incapables de maîtriser effectivement – d’une manière immédiate et donc socialiste – le processus de développement de leurs propres moyens de production. En conséquence, ce processus s’est objectivé en aliénant le travailleur comme dans le régime capitalisme. Aussi, la croissance des moyens de production est-elle devenue la priorité absolue, malgré les assurances officielles qui parlaient encore des besoins de la force de travail. Ce qui veut dire un acte en soi dont le bénéficiaire réel était l’État devenu aussi leur propriétaire. De sorte que la « voie socialiste au développement » s’est transformée finalement dans un euphémisme pour le capitalisme.

 

Par ailleurs, ce socialisme réel n’a pas été seulement capitaliste, mais hypercapitaliste. Et cela parce qu’une accumulation réalisée par des moyens étatistes et non privés du surplus du travail, n’était pas seulement semblable avec ce qui se passait dans le capitalisme libéral, mais plus radicale encore. Ainsi, selon mon analyse, le collapsus du régime n’est pas venu de la simple contradiction entre sa théorie et sa pratique, au sens où il affirmait une chose, le socialisme, et en faisait une autre chose, le capitalisme. Et cela, même si cette situation schizoïde était ressentie comme un grand fardeau : il faut à cet effet constater, par exemples, les témoignages enthousiastes sur l’Occident des Européens de l’Est arrivés là-bas où quelques unes des promesses du communisme, inaccomplies à la maison, semblaient mieux réalisées. Toutefois, beaucoup plus importantes pour les causes de la chute du régime ont été les excès capitalistes de la pratique soi-disant communiste. Ce sont eux qui ont préparé sa fin.

 

IV. Le socialisme réel a possédé les plus sauvages ingrédients du capitalisme : une immense accumulation primitive fondée sur l’expropriation agricole, une excessive concentration du capital et une inadéquation toujours plus incontrôlable entre la production et les besoins sociaux

Certes, il n’est pas question d’entrer maintenant dans tous les péchés (ou erreurs) de ce système, particulièrement en Roumanie. Je m’arrêterais donc à trois d’entre eux, les plus simples à définir et que l’opinion publique roumaine peut se rappeler aisément. Il s’agit, premièrement, d’une immense accumulation primitive de capital, fondée tant sur l’exploitation, que sur l’expropriation d’une force de travail qui autrement, par sa nature archaïque, n’était pas capable d’offrir assez de plus-value pour soutenir un développement économique moderne intense. Une force de travail qui n’a pas été soumise uniquement à des contraintes économiques, mais aussi à des coercitions administratives et politiques, précisément parce que, dès le début, elle ne pouvait être exploitée que dans un style purement capitaliste. Je n’envisage pas ici la vieille bourgeoisie – dont la propriété était déjà un capital dont la dépossession a eu un autre résultat – j’y viendrai un peu plus avant –, mais la paysannerie.

 

Rappelons-nous les quotas obligatoires de céréales, les réquisitions d’animaux, les confiscations de toutes sortes (y compris des icônes dans les églises) qui ont représenté parfois la perpétuation, parfois la réinvention de servitudes quasi féodales, mais qui, dans le cas d’un pays extrêmement archaïque, semblaient en 1950 nécessaires à l’appui du développement rapide de l’industrie. Même si l’acte le plus important demeure évidemment la collectivisation forcée. En effet, cette collectivisation n’a pas seulement offert à l’État de la terre agricole à utiliser d’une façon plus efficace et à son propre bénéfice, ni un prolétariat rural dont le salaire ne recouvrait pas la valeur produite par le travail effectué – d’où aussi les retraites quasiment nulles des paysans coopérateurs avant et après 1990, corrigées seulement par une loi votée en 2009 ! –, mais aussi l’armée industrielle, bon marchée et nombreuse, que le déracinement poussait automatiquement vers la ville et ses usines. En ce sens, la disparition sociale – et bien sûr culturelle – de la paysannerie roumaine a une explication tout simplement capitaliste. Elle a signifié l’apparition – nullement ex nihilo – d’une force de travail mise à la disposition du capital d’État par la séparation de ses moyens productifs initiaux.

 

D’ailleurs, ce destin des paysans n’a pas été un trait spécifique de la Roumanie communiste. Pensons d’abord au cas classique dont Marx s’est occupé à la fin du premier volume du Capital : la paysannerie anglaise du XVIIe siècle. Son expropriation, faite dans les formes les plus diverses (de l’émancipation du servage qui la privait en même temps de terre, jusqu’à la dépossession de l’usufruit des terrains communaux, enclosures), avait été à l’origine de l’accumulation primitive de capital et de la « libération » d’une force de travail dans l’Angleterre du début de sa modernité. Ainsi on avait le premier moment du schéma classique de l’expropriation – par l’impôt, l’intérêt et une plus rigoureuse (lire « plus bourgeoise ») codification du droit de propriété immobilière – qui s’appliqua avec la rigueur que l’on sait à la paysannerie indienne pendant la seconde moitié du XIXe siècle. Celle-ci, sans se transformer, il est vrai, en un prolétariat industriel, mais seulement en travailleurs agricoles, a soutenu néanmoins, par un travail similaire à celui effectué plus tard dans les camps de concentration européens, le déficit commercial de l’Angleterre qu’elle a financé en compensant les pertes anglaises face à l’ascension industrielle de l’Allemagne et des États-Unis. Et cela en organisant la surexploitation et la précarité par de millions de vies.

 

En conséquence, celui qui tient compte des méthodes violentes de la collectivisation roumaine, des intimidations des autorités, de l’emploie des forces armées, ainsi que de la résistance armée des paysans – une vraie lutte de classe, mais à l’inverse de ce que pensaient les communistes –, ne doit pas négliger la raison pour laquelle toutes ces choses se sont produites. Car, si le paysan roumain devait disparaître d’une manière plus ou moins forcée, c’est parce que cette destinalité est le cours même de la modernité, d’abord dans les métropoles, ensuite dans les colonies : le capital et surtout ses détenteurs n’ayant que faire de petits propriétaires agricoles, autosuffisants sur leur terres.

 

D’autre part, un autre ingrédient du socialisme roumain a été la concentration excessive de capital qui, jusqu’à un certain point, a été décisive dans le processus de développement. Car une simple réunion de capitaux peut mener à une augmentation plus qu’arithmétique d’une même puissance productive. Dans le cas du capitalisme libéral, cette concentration se fait avec le temps, elle est le résultat inévitable de la concurrence et s’achève par l’apparition de grands monopoles, même si, dans les moments de crise, le nombre plus grand des faillites précipite le phénomène. Ce que le socialisme réel s’est empressé lui aussi à faire ce fut la nationalisation des capitaux privés déjà existants et leur conservation en une seule main, transformant l’État non seulement dans un unique, mais aussi en un très puissant capitaliste, moteur du développement économique.

 

Voilà pourquoi le coup donné à la bourgeoisie libérale – en Roumanie, comme partout en Europe de l’Est – a confisqué et non supprimé le capital de celle-ci. En conséquence de quoi, il n’a pas vraiment émancipé le travail. Au contraire, avec l’apparition d’une colossale « propriété d’État », les plus importantes formes d’exploitation déjà décrites par Marx dans le Capital se sont reproduites en un tout semblable, comme l’a montré, par exemple, la révolte du 15 novembre 1987 des ouvriers des usines de camions Le Drapeau Rouge de Brasov, dont les causes et les circonstances méritent, fût-ce brièvement, d’être rappelées.

 

A ce moment de novembre 1987, on retrouve trois des mécanismes qui, selon Marx, servent à l’obtention de la plus-value, et qui, précisément, ont conduit aussi à l’émeute. Tout d’abord il s’agit de la diminution du salaire sans une diminution correspondante du temps de travail : les ouvriers de Brasov venaient d’être informés que, dans le mois courant, ils ne recevraient qu’un peu plus de la moitié de leur salaire habituel. Ensuite, il y eut un accroissement du temps de travail sans augmentation salariale, car, à cette époque-là, on commençait à travailler toute la semaine, sans journées libres, c’est pourquoi la révolte eut lieu le dimanche, quand aller travailler à l’usine n’avait sûrement rien de très glorieux. Et enfin, il y eut encore du travail supplémentaire à effectuer dans les équipes des 3x8, qui accroissait l’efficacité de la production et donc le profit, sans qu’il se traduisît par une augmentation de salaire. Or, cette dernière situation a facilité aussi – de même que deux ans plus tard, le 22 décembre 1989 – la coagulation de la manifestation par la rencontre le matin, dans la cour de l’usine, des deux équipes d’ouvriers, celle de nuit et celle de jour se croisant, transformées soudain en une masse critique de protestataires.

 

Le caractère capitaliste du régime communiste commença donc à être de plus en plus évident. Toutefois, la réaction des ouvriers à ce phénomène a été en général confuse. Elle partait du sentiment, limpide pour tout le monde, que la propriété appartenait exclusivement à l’État, et nullement à « tout le peuple ». En revanche, ce qu’il fallait faire pour récupérer cette propriété aliénée était très confus et obscur.A certains égards, le processus de privatisation et la grande braderie de la propriété d’État réalisée après 1989 sont nés de cette confusion même. On peut donc regarder ces phénomènes comme une forme de réappropriation sociale. Certes, une réappropriation sauvage, si elle n’avait pas été par ailleurs aussi utopique. Rappelons-nous, par exemple, dès le début des années 1990 en Roumanie, les célèbres coupons grâce auxquels on espérait transmettre le patrimoine des entreprises d’État aux mains des ouvriers. Or, le seul transfert réussi fut probablement celui des appartements des HLM communistes, lequel a permis néanmoins à la Roumanie de se vanter d’avoir en Europe un si haut pourcentage de propriétaires de logement. Au reste, cette réappropriation a séparé encore une fois les ouvriers de leurs usines, et transformées du capital d’État en capital privé, mais un capital détenu, le plus souvent, par les anciens administrateurs et directeurs des entreprises socialistes, devenus des capitalistes avec la complicité même des ouvriers, auxquels, dans une première phase, on a permis de voler plus facilement dans les usines où ils travaillaient, car ils le faisaient aux côtés de leurs chefs. Cela fut, disais-je, une forme de réappropriation du capital qui existait aussi avant 1989, sauf que maintenant, si les ouvriers pouvaient voler plus tranquillement, les matières premières, les marchandises fabriquées dans l’entreprise, les directeurs, moins attentifs aux marchandises, s’appropriaient des bâtiments ou des machines qui les produisaient. Un vol sans doute disproportionné qui a séparé plus encore les classes sociales.

 

Enfin, je ne peux pas ne pas rapporter l’inadéquation entre la production et les besoins sociaux dans le monde soi-disant communiste. Combien de poésies n’ont pas été écrites autour des X tonnes d’acier par tête d’habitant réalisées en Roumanie chaque année ! Des tonnes dont le même habitant ne savait pourtant pas très bien quoi faire étant donné qu’elles engloutissaient la lumière et la chaleur de son appartement, et à la production desquelles c’était toujours lui qui travaillait. Et cela sans comprendre clairement que cette inadéquation était elle aussi le signe d’une économie capitaliste.

 

Dans le capitalisme libéral, il est vrai qu’un tel dérèglement est visible surtout aux moments des crises. Alors, tout à coup, apparaît et se dévoile le fait que des branches entières de l’économie ont tourné des années et des années dans le vide, comme si elles voulaient se dépasser les unes les autres. Bien que la concurrence dans la fabrication des marchandises industrielles, commerciales, financières ne soit pas une illusion, elles sont soit inutiles socialement – c’est-à-dire dépourvues de la valeur immense qu’elles semblaient avoir il y a peu de temps –, soit trop chères socialement – et donc trop peu nombreuses par rapport aux besoins existants. Et cela bien que la plus grande partie de la société n’en fut pas marginalisée, au contraire, pour les produire elle y a travaillé avec assiduité.

 

Et si la différence entre la valeur d’échange et la valeur d’usage des marchandises propre au capitalisme libéral, semblait absente du socialisme réel, cela ne signifiait pas qu’en son essence la situation ne fut pas identique. Car l’autonomie presque totale de la valeur d’échange qui explique les dérèglements du monde libéral – en engendrant les bulles spéculatives industrielles et financières dont la dernière crise a commencé peut-être à nous apprendre quelque chose –, est possible seulement à cause de l’autonomie du capital et de sa séparation de la force de travail. Un phénomène aussi présent, comme ce que je viens de le montrer, dans le capitalisme d’État où il y avait la même transcendance d’un flux économique, organisé et dirigé au-dessus de la tête des simples mortels. Un flux qui consommait donc le travail sans satisfaire les besoins croissants liés à l’urbanisation massive du pays et prenait la forme d’un patrimoine qui s’accroissait en appauvrissant les gens, même s’il nourrissait la volupté – identique en cela chez les actionnaires d’une compagnie privée et les dirigeants communistes – de la multiplication décuplée, centuplée, des chiffres de la production. Or celui qui pense que ces chiffres étaient totalement faux se trompe, ils reflétaient seulement l’augmentation d’un capital, et non pas son utilité.

 

V. La Révolution de 1989 n’a pas compromis le socialisme. Elle nous a montré en revanche où peut conduire l’excès de capitalisme

En conclusion, je dirais que les nostalgiques de l’époque communiste – ceux qui regrettent sa vigueur et ses réalisations, notamment s’ils les comparent aux investissements productifs quasi inexistants des années qui suivirent 1989 – se trompent dans la même mesure que ses critiques libéraux qui dénoncent la pauvreté et le travail forcé du communisme. D’abord, parce que chacun de ses deux discours, quoique vrai, n’est pas complet. Ensuite, parce qu’en l’appelant – en bien ou en mal – socialiste, ils ignorent son noyau capitaliste ; c’est là, par ailleurs, le propre du capitalisme : un développement impossible sans exploitation et une exploitation inconcevable sans développement. Ou, dans notre cas, il s’agit d’un hypercapitalisme, si l’on tient compte, ainsi que je l’ai déjà rappelé, du monopole exercé par l’État et de la violence historique des transformations qui, du moins dans l’Ouest de l’Europe, n’ont pas été seulement plus lentes, mais aussi plus faciles à supporter, étant donnée les ressources des colonies qui soutenaient parfois intensément le développement.

 

Par conséquent, en revenant à la Révolution roumaine, j’affirmerai qu’elle n’a pas infirmé, mais plutôt confirmé les espoirs marxistes. En prouvant que la perte de plus-value peut devenir insupportable même pour une population pour laquelle la même plus-value – par le développement qu’elle a permis – apporta, par ailleurs, des bénéfices importants en l’émancipant de son ancienne condition. Et c’est peut-être pour cela, du fait de cette émancipation même, que l’insupportabilité du régime en fut intensifiée. Car la possibilité d’un travail urbain et moderne, capable d’assurer une vie meilleure par rapport à ce qui avait été la rigueur du passé rural, fut la principale acquisition des gens vivant sous le communisme ; de même que la prétention à une existence à la hauteur de ce travail accompli dans les nouvelles conditions, a, d’autre part, engendré la révolte. Voilà donc exactement à quoi Marx pensait quand il affirmait où doit arriver un système de production capitaliste.

 

Certes, la Révolution roumaine n’a pas réussi complètement. En réalité, dans ses intentions profondes et muettes elle n’a pas réussi du tout, étant donné que son ridicule et son drame – non compris par elle-même en tant que drame ridicule – ont été de se soulever contre le capitalisme d’État pour le remplacer par un capitalisme libéral-privé. Une équivoque, peut-être pas si douloureuse en Roumanie que dans le reste de l’Europe orientale, et notamment en Pologne où le mouvement ouvrier avait été incomparablement plus puissant et décidé. Une équivoque qui nous avertit des obstacles – surtout subjectifs – qui se présentent et s’opposent en général à une révolution radicale en l’absence d’une conscience de classe articulée, en ce que la dépolitisation des sociétés communistes, la transformation du marxisme en simple verbiage, et, last but not least, le changement dans les années 1965-89 d’une partie du prolétariat en classe moyenne (identiques aux classes moyennes occidentales), y ont fortement contribué.

 

Voilà pourquoi la Révolution de décembre 1989 a été – partout dans l’Est européen – trop provinciale et aveugle, trop facile à voler ou à détourner. Même si une partie de la faute – non encore assumée, quoique sa pesanteur commence à se faire sentir maintenant – appartient aussi à l’Occident. Celui qui, en 1989, regardait passivement les changements à l’Est, sans se poser le problème de sa propre transformation à l’Ouest, de sa propre révolution, et qui, content de se voir propulsé soudain en modèle absolu, a suspendu toute imagination historique, comme s’il voulait pérenniser non seulement ses structures politiques – du type UE ou OTAN –, mais aussi sociales et économiques du temps de la guerre froide.

 

Il y a, par conséquent, une désillusion concernant la Révolution en Roumanie, mais, elle ne serait pas possible sans le sentiment général qu’un moment fondamental a été alors raté quand une chose importante planait à ce moment dans l’air. Cette déception ne se confond d’ailleurs ni avec le désir nostalgique de retour au prétendu communisme, ni avec la frustration face au fonctionnement encore balkanique du capitalisme libéral. Sa référence n’est donc ni anté-, ni post-révolutionnaire. Au contraire, l’illusion qui l’accompagne doit être placée strictement dans ce qui semblait possible alors, fût-ce seulement pendant un seul instant : la Révolution.

 

Mais quelle a été cette virtualité ratée en 1989 quand le sujet social a réussi à se mobiliser politiquement plus que jamais dans l’histoire de la Roumanie ? Pourquoi n’appellerons-nous pas enfin une telle possibilité le socialisme ? Un socialisme au sens de Marx, bien entendu. Ou, inversement, pourquoi ne commencerions-nous point à repenser le socialisme en partant aussi de cette possibilité ?

 

Postscriptum : Je ne peux finir cet essai sans rappeler les noms de Bogdan Ghiu et de Gáspar Miklós Támas. Sans qu’ils le sachent, je me suis senti très proche d’eux, car quelques unes des idées exprimées dans cet article leur sont redevables. Il s’agit plus précisément dans le numéro 12/2009 de la revue Apostrof (Cluj) d’un texte de Bogdan Ghiu qui portait le titre Wall Fall Street et invoquait à son tour une possibilité non consumée en 1989 nommée démocratie sans capitalisme, pour en voir sa réalisation partielle dans le modèle postcommuniste de Berlin-Est. À G. M. Támás je suis redevable de ce qu’il déclarait dans une interview publiée le 8 décembre 2009 dans la revue 22(Bucarest), où il déplorait le fait que, pour les intellectuels roumains, la Révolution de décembre 1989 n’est pas devenue un mythe fondateur, capable d’inspirer, en raison de son arrière-plan populaire, des actions politiques plus radicales, comme probablement elle l’aurait pu faire.

 

* Gabriel Chindea, est maître-assistant de philosophie à l’Université de Cluj. Spécialiste de philosophie antique et de scolastique médiévale. Après une thèse sur Plotin passée à l’Université de Paris I sous la direction de Rémi Brague, il a traduit en roumain plusieurs traités des Énnéades plotiniennes et Les questions disputées de l'âme de Saint Thomas. En tant qu’analyste de la Roumanie et de l’Europe de l’Est postcommuniste, il a collaboré au volume collectif (sous la direction de Bruno Drweski et Claude Karnoouh…) La Grande Braderie à l’Est (Le Temps des Cerises, Aubervilliers-Paris, 2004) avec un essai intitulé, « Ce que le postcommunisme n’est pas » (pp. 289-307), et au volume Genalogies of Postcomunism (Idea, Cluj, 2010) avec un essai intitulé, « Post-socialism and Postmodernity – an impossible equivalence » (139-147).

Ce texte est paru d’abord en roumain dans la livraison du 18 janvier 2010 de la revue Cultura (Bucarest). La présente version française (que nous publions en accord avec Cultura), est l’œuvre de l’auteur, la rédaction y a seulement ajouté quelques notes afin d’offrir les précisions nécessaires à l’intelligence des références historiques implicites pour des lecteurs peu familiers avec les décours de l’histoire roumaine.

 

Notes:

1 Il s’agit des décrets de 1966 contre l’avortement libre.

2La plus importante révolte est celle de 1907, révolte de la faim et de la ruine paysanne en Moldavie et en Munténie, conséquence du passage des grandes propriétés latifondiaires autosuffisantes des boyards au capitalisme agraire pour l’exportation de blé vers la Grande-Bretagne. Le retour à l’ordre fut réglé dans le sang ; l’armée, aux ordres d’un gouvernement libéral, tira au canon sur les villages rebelles, et la question de la réforme agraire ne reçut de solution partielle qu’en 1923 (N.d.r).

3 Il s’agit des décrets contre l’avortement de 1966 susmentionnés (N.d.r).

4 Le jeu de mot à la clef du slogan retourné en blague est intraduisible en français (N.d.r).

5 Il s’agit du procès qui suivit la révolte des ouvriers de l’usine de camions Le Drapeau rouge (N.d.r).

6 L’éducation socialiste dans le style local (N.d.r).

7Voir la lettre extrêmement pessimiste que Lénine adressa à la classe ouvrière helvétique au moment de quitter la Suisse en 1917 pour rejoindre la Russie à travers l’Allemagne dans le célèbre wagon blindé. Voir aussi à la même époque les réflexions de Trotski sur la théorie du décalage et du rattrapage (N.d.r).

8Voir à ce sujet les articles de Marx sur la colonisation indienne et ses destructions ravageuses des cultures traditionnelles du sous-continent, qu’il regardait, au bout du compte, comme positives en ce qu’elles créaient lentement un prolétariat moderne (N.d.r).

Partager cet article
Repost0
18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 09:48

logo730

Après cette année passée à célébrer dans toute l'Europe « réunifiée », la grand-messe à peine laïcisée du vingtième anniversaire « de la chute du communisme », sans donner la plupart du temps la parole à ceux qui dans leur masse descendirent à ce moment-là dans les rues avec beaucoup d'autres espoirs en tête que ceux qu'on leur prête aujourd'hui, notre rédaction ne pouvait s'empêcher de marquer l'événement. En soumettant à l'occasion de l'anniversaire de l'exécution du président roumain et de son épouse, le jour de la Noël 1989, comme cadeau de fêtes, le texte légèrement complété par une introduction de notre collègue qui, en 1989, selon les mots de bibliomonde, « fut le premier en France à dénoncer les dérapages journalistiques à propos de la « révolution » de décembre 1989, qu'il analysa en termes de « Thermidor à la roumaine » <http://www.bibliomonde.com/auteur/claude-karnoouh-840.html>, preuve que c'était possible, même en étant interdit de séjour en Roumanie depuis plusieurs années.

Preuve donc que « la liberté de la presse » et la « déontologie journalistique » peuvent s'appliquer, et que, quand ce n'est pas le cas, cela provient soit du mauvais niveau intellectuel des journalistes envoyés par les « grands médias », soit des injonctions, corrections, interdictions, imposées par les pouvoirs officiels ou officieux qui régissent « l'information » et la « communication », en fonction des intérêts des groupes qu'ils ne font que représenter, salaires mirobolants à l'appui pour les uns ou promesses d'embauche durable pour les pigistes. Ceausescu, après avoir beaucoup servi dans le monde bipolaire, devenait inutile à l'ordre mondial alors en voie d'unipolarisation. Il fallait un symbole de cette « rupture ». Ce fut lui. Il fut tué avec son épouse suite à un simulacre de procès. Sa mort, son assassinat devrait-on dire, lui donna l'occasion, lui, le promoteur du « national-communisme » roumain, de ré-entonner, après un procès digne d'une pièce de Shakespeare, non pas l'hymne de la Roumanie socialiste, mais l'hymne de sa jeunesse, appris dans la clandestinité et les prisons, « L'Internationale ».

Et depuis vingt ans, l'écho de sa voix, du coup, continue à percer le ciel roumain, et peut-être l'entend-on même plus loin, alors même que le film de son exécution n'était pas diffusé jusqu'à présent en entier. Mais peut-être que le silence assourdissant de cet hymne était nécessaire, entre autres pour taire le ou les milliers (on ne le saura jamais) de civils de Panama envahi, qui furent tués au même moment et dont personne ou presque ne parla dans les « grands médias ». Invasion qui marqua la véritable naissance du projet toujours aussi irréalisable d'une « communauté internationale » unipolaire. À l'époque déjà, on avait besoin de « terroristes » imaginaires pour asseoir la légitimité d'une « transformation systémique » aux conséquences sociales ravageuses. Ils furent roumains, cette fois. Preuve s'il en est du tragique des destinées humaines, tragique qui n'est jamais très loin du grandiose.

La Rédaction


 

En guise d'anniversaireUn thermidor à la roumaine

-

décembre 2009

 

 

Par Claude Karnoouh

 

Un thermidor à la roumaine

Où sera question des circonstances qui, voici vingt ans, menèrent le couple dirigeant de la Roumanie communiste, Nicolae et Elena Ceausescu, à être condamné à mort et fusillé par un tribunal de circonstance dans la caserne d’une unité militaire de Tîrgoviste, petite ville située à quatre-vingt kilomètre au nord de Bucarest.

 

En guise d’anniversaire, l’avant propos de décembre 2009

Le texte ci-après dénommé « Un thermidor à la roumaine » fut écrit immédiatement après la chute du communisme réel dans sa version roumaine (un communisme national), et publié avec quinze jours de décalage dans Le Monde libertaire le 16 janvier 1990, car, à l’époque, aucun des grands quotidiens français de « référence » n’en avait voulu… À cette époque, je me souviens avoir été en but à des critiques de la part de certains de mes collègues, sans parler des délires hystériques des émigrés roumains lesquels m’accusaient de collusion idéologique avec le régime défunt (sic !)1, ce à quoi je n’ai jamais répondu, laissant macérer ces « bonnes âmes » dans leur sommeil dogmatique. Si j’ai décidé de le re-publier d’abord en Roumanie dans la revue Cultura, puis avec une nouvelle préface plus consistante dans La Pensée libre, c’est que depuis deux mois et demi, je lis dans le quotidien roumain Adevàrul (La vérité) une série d’articles qui, au jour le jour, révèlent que la chute du communisme y a bien été le fait d’un coup d’État militaire accompli avec l’aide de l’URSS (KGB et GRU) et l’accord de la CIA.2Que peut-on apporter comme preuve supplémentaire quand aucun démenti sérieux n’a été avancé dans aucun quotidien et hebdomadaire roumains, par aucun politicien et aucun militaire ! A l’encontre de la doxa quasi planétaire du moment accréditant la « pseudo révolution »3, mon analyse était donc juste car, à l’encontre des spécialistes universitaires estampillés4, elle était simplement basée sur la logique du bon sens lorsque l’on connaissait quelque peu ce pays, son histoire sociale, culturelle et politique. En effet, je ne donnerai aux lecteurs de La Pensée libre qu’un seul exemple pour démontrer la stupidité des journalistes occidentaux et de leurs alter ego universitaires, sociologues et politicologues. Comment eussé-je pu croire que le peuple roumain de Timisoarà, majoritairement orthodoxe et fortement nationaliste, se fût soulevé pour défendre un Hongrois, pasteur calviniste de surcroit !… C’était malheureusement impossible (et ce l’est toujours), c’est ce que nous démontra la suite des événements, au cours du mois de mars 1990, lors des bagarres de rue en Transylvanie, à Tîrgu-Mures, entre Roumains et Hongrois…

 

Je pourrais ainsi multiplier les exemples, mais le lecteur jugera les arguments que j’avançais naguère, le lendemain de cette sanglante scénographie d’une pseudo révolution où les généraux et les officiers supérieurs comploteurs envoyèrent délibérément à la mort des militaires de carrière, de jeunes recrues de diverses armes et des civils pour faire accroire la présence de terroristes menaçant la « jeune révolution ». Comment ne pas s’insurger de l’exécution en direct du couple Ceausescu après une parodie de procès où les avocats commis à sa défense se transformèrent en accusateurs. Or, face à un destin scellé dès leur arrestation, comme la nécessité inaltérable et fatale du tragique grec (l’Aνάγκη/Anánkê), on se trouvait confronté au dénouement d’un drame shakespearien. Ce couple, dans la solitude du pouvoir suprême déchu, face à des juges semblables à des marionnettes qui, il y avait peu, n’avaient été que des laquais de l’exécutif communiste, manifestait une dignité qui n’était pas sans grandeur. Lui, en un sens fidèle à son engagement de jeunesse chantant les deux premiers vers de l’Internationale5, et elle, ferme devant ses accusateurs, se rebellant et exigeant de mourir unie à son époux, les mains libres ; ensemble, ils m’avaient remémoré quelque chose où s’unissaient, dans le destin inexorable d’une mort annoncée bien avant que la sentence fatale fût prononcée, et l’héroïsme grec et la bravoure de Robespierre et Saint Just montant à l’échafaud…

 

Lors de l’émission de télévision de Frédéric Taddeï sur FR3 (Ce soir ou jamais, 10 novembre 2009), un ancien diplomate israélien (à présent directeur du musée de l’Europe à Bruxelles !), faisait remarquer, avec justesse, au plus énigmatique des ordonnateurs du procès du couple Ceausescu à Tîrgoviste présent sur le plateau, au mystérieux Gelu Voican, naguère sorti comme un lapin du chapeau des comploteurs bucarestois6, que c’était précisément cette parodie de justice qui avait transformé le couple en véritables héros et fait de leurs accusateurs des criminels… Encore une chausse-trappe d’une féroce ironie dont l’histoire est si coutumière… C’est ce crime que la société civile roumaine et la majorité du peuple paient aujourd’hui très cher. En dépit des bananes et des oranges importées dès le matin du 26 décembre 1989, le peuple a été et demeure incapable de regarder l’histoire en face, d’accepter que cette chute se soit réalisée par le fer et le sang d’un complot meurtrier dont il avait été exclu grâce précisément aux morts civils programmés dans ses rangs d’une fausse révolution.7C’est pourquoi il a été si aisément grugé par les comploteurs faisant accroire la « révolution », tandis qu’ils recueillait tranquillement le pouvoir politique échu en leurs mains ensanglantées et ses fruits économiques. Depuis, ils se sont engraissés et continuent à s’engraisser sans vergogne, laissant à de tristes et sinistre plumitifs (ceux que l’on nomme en Roumanie les « boyards de la pensée »8) le soin de répandre la « sainte parole » de la démocratie retrouvée… pendant ce temps, derrière la scène de la plus grotesque des politiques spectacles, les affaires vont bon train.

 

Mais, comme toujours, il y a des exceptions qui sauvent un peu l’espoir. C’est le moment, après vingt ans de cacophonie politique, de magouilles interminables, d’une corruption sans honte de toutes les institutions (police, justice, enseignement, système hospitalier, adjudication des marchés publics, subventions de l’Union européenne pour les infrastructures rurales, etc), du vol de la propriété publique sans limite (ce que La Pensée libre a appelé : « La grande braderie à l’Est »)9, d’une mise à l’encan de la protection sociale et de la santé publique, le moment donc venu de rendre hommage à ce qu’il faut bien nommer, en dépit de différences théoriques repérables et pas toujours fraternelles, l’école de Cluj, un groupe de jeunes et moins jeunes universitaires et de chercheurs réunis autour le revue Idea et de la maison d’édition du même nom qui mène le combat de la pensée critique de gauche, parfois la plus authentique.

Paris, décembre 2009

 

Un thermidor à la roumaine

Lors de trois émissions de Radio libertaire, « Vent d'est et informations syndicales » (les 24 et 30 décembre 1989 et le 7 janvier 1990), j'avais développé une lecture des événements roumains en termes de complot qui s'opposait à la vulgate médiatique du moment : la révolution populaire. À présent, de nombreux articles publiés par la presse roumaine10, française et internationale, et plus particulièrement deux textes du Nouvel Observateur11, confirment cette lecture et permettent de mesurer l'ampleur du complot au point qu'on peut parler d'un véritable Thermidor.

 

Si la publication dans România liberà  et Le nouvel Observateur des minutes de la réunion tenue au cours de la soirée du Dimanche 17 décembre 1989 par le Bureau exécutif du Comité central (la veille du départ de Ceausescu à Téhéran) se révèle un document authentique, nul ne peut échapper à l'interprétation des événements comme l'écume d'un coup d'État un peu chaotique. En effet, ces lignes nous apprennent que le chef de l'État et du Parti accuse violemment le ministre de l'intérieur (Postelnicu), le ministre de la défense (le général Milea qui sera exécuté dans la nuit du Jeudi au Vendredi 22 décembre) et le commandant en chef de la Sécurité (le général Vlad) de n'avoir pas appliqué ses ordres pour répondre à la situation de Timisoara ; plus précisément, Ceausescu les tance pour n'avoir pas concentré les soldats de l'Armée et de la Sécurité au centre de la ville et n'y avoir laissé que quelques détachements armés de matraques ou d'armes à feu sans cartouches. Dès lors, les massacres du Dimanche 17 décembre ressembleraient à un remarquable montage médiatique orchestré par les agences de presse et les stations de radios yougoslave, hongroise et soviétique (les premières à envoyer des dépêches alarmantes). Dès lors, les corps montrés sur tous les écrans de télévision du monde ou sur les photos des magasines, n'étaient que de pauvres dépouilles autopsiées, et de vieux cadavres déterrés de la fosse commune d'un hôpital et savamment mis en scène sur des toiles blanches12. Il faut aussi rappeler les déclarations de B. Kouchner et celles des responsables d'organisations humanitaires qui ont révisé fort à la baisse le nombre des victimes, tout en montrant que le changement de régime ne s'est pas déroulé sans perte. En bref, si l'on devait compter 4 800 morts à Timisoara, il faudrait alors y ajouter au moins vingt-cinq à trente mille blessés ! Il n'y aurait plus été question de révolte populaire mais de guerre civile entre des factions militaires usant d'artillerie lourde et de forces aériennes. Il n'en fut rien. Les 22 et 23 décembre 1989 les dépêches de l'agence Tass signalaient des combats à l'arme lourde dans Brasov : lorsque le journaliste du Monde y arrive pour faire le bilan, il dénombre 61 morts (civils, soldats et sécuristes) et 120 blessés, à Cluj on compte 20 morts, personne à Iasi (capitale de la Moldavie), Tîrgu Mures (capitale de la région hongroise), Ploiesti et Pitesti, les deux grandes villes industrielles proches de Bucarest. À Bucarest, personne n'a vu sur les écrans de télévision les fameux prétoriens du régime et leur surarmement ; en revanche, on a deviné quelques franc-tireurs isolés lâchant de tant à autre quelques balles et vu des soldats, des miliciens, des civils bien entraînés (?) cracher un déluge de feu ; pendant ce temps, les gens vaquaient à leur emplettes ou regardaient les tirs comme les spectateurs d'une fête foraine. En deux jours, un régime omnipotent, soutenu et protégé par une troupe prétendument nombreuse de prétoriens et une police politique féroce, s'écroulait comme un château de carte ! Ce n'est pas en démonologisant l'ère de Ceausescu que l'on pourra un jour la comprendre.

 

D'autres faisceaux d'éléments orientent la réflexion vers le coup d'État. Ainsi le film (montré à FR3) de l'une des toutes premières réunions du Conseil du Front de salut national montre, autour de son chef Iliescu et du premier ministre, P. Roman, le général Ardeleanu (chef des troupes antiterroristes de la Sécurité) et l'ingénieur Voicu (ingénieur de la Sécurité chargé de la maintenance des bâtiments et des souterrains du comité central et du palais présidentiel). Mais ce qui apparaît comme l'un des indices le plus parlant doit être cherché dans la fuite solitaire du chef de l'État et de son épouse. En effet, s'il y avait eu une guerre civile entre une fraction de l'armée et de la population en arme et la Sécurité, le chef de l'État ne se serait pas enfui abandonné de tous dans un hélicoptère de l'armée de l'air (et non dans un appareil de la Sécurité) pour atterrir à 40 kilomètres de Bucarest et se faire immédiatement arrêter. La guerre civile nous aurait montré des choses terribles semblables à la prise de Panama City par les parachutistes américains ou aux bombardements de Beyrouth. Rien de cela. Enfin et sans prétendre à l'exhaustivité, il faut insister sur la chronologie de la journée du Vendredi 22 décembre 1989 qui scelle la chute de Ceausescu. À dix heures et demi le chef de l'État s'enfuit, et un quart d'heure plus tard P. Roman accompagné d'un groupe d'étudiants pénètre dans le bâtiment du Comité central considéré à Bucarest comme l'une des forteresses du Parti et de la Sécurité. Pendant ce temps, Iliescu arrivait dans l'immeuble de la radio-télévision où le poète Mihai Dinescu annonçait la chute et le départ du “ tyran ”. Étrange synchronisation pour une guerre civile ? Plus encore, les dissidents qui aujourd'hui appartiennent au Conseil du Front de salut national (qu'ils soient d'anciens dirigeants communistes ou des intellectuels) étaient soumis à une surveillance permanente de la Sécurité ; jours et nuits, des policiers en civils équipés de talky-walkies se relayaient devant leur domicile, en interdisaient l'accès aux visiteurs et les accompagnaient pendant leurs moindres déplacements. Si une véritable guerre civile s'était déclarée, alors nul ne peut comprendre pourquoi les dissidents n'eussent pas été exécutés, à la fois par vengeance et pour mettre en difficulté le futur pouvoir en supprimant ses élites politiques et culturelles désignées. Or, comme par enchantement, dès l'annonce de la chute de Ceausescu, les policiers de la Sécurité qui les gardent, disparaissent, souvent à la plus grande surprise de leurs prisonniers. L'interview du pasteur Tökes13 et de Dan Petrescu14 sont exemplaires, dès l'annonce de la chute du chef de l'État à la radio, ils s'attendaient à être immédiatement exécutés.

 

Le débat sur l'antériorité du Conseil du Front de salut national offre un nouvel indice dont la pertinence a été sous-évaluée par la presse occidentale, même si les autorités roumaines s'acharnent à proclamer sa création spontanée ! Pourtant c'est une connaissance précise de cette antériorité qui permettra de tirer des enseignements sur la mise en place du coup d'État et sur la pertinence de la relation entre la réélection triomphale de Ceausescu lors du XIVe congrès du PCR (tenu les 22-23 novembre 1989) et l'effondrement du régime un mois plus tard. Dans sa livraison du 22 septembre 1989, la revue de l'émigration roumaine en France, Lupta (Le combat), publiait un placet intitulé, Le peuple roumain se trouve en état de grève générale, et signé d'un certain Front de salut national15 (!) qui, un mois auparavant, avait été lu sur les ondes de la station Radio Europe libre de Munich. Le texte proposait les arguments d'une critique de la situation roumaine dans l'esprit d'un communisme réformiste fustigeant la dérive hypernationaliste, l'isolationnisme, et l'impéritie de la gestion économique et sociale du pays. En conclusion, ce placet déplorait la faiblesse de la résistance populaire roumaine, son atomisation, son inorganisation en une sorte de grève implicite.

 

On le voit, confronté à la faiblesse du mouvement social, le changement exigeait un complot qui, pour réussir au moindre coût, devait impliquer un réseau de complicités s'étendant jusqu'aux plus hautes instances de l'État, de l'Armée et de la Sécurité. À preuve, l'origine politique des figures de proue du Conseil du Front de salut national. Tous ces hommes ont plus ou moins participé au pouvoir de l'ère Ceausescu. Certes, Ion Iliescu s'est mis sur la touche dès 1971, mais Brucan (ancien ambassadeur aux USA), Celac (ancien diplomate et interprète personnel de Ceausescu), Maziliu (ancien représentant à l'ONU), Militaru (ancien colonel de la Sécurité condamné à mort en 1980 pour espionnage et sauvé par les Soviétiques), Roman (fils de l'un des fondateurs de la Sécurité en 1948), ont abandonné le navire très tardivement. Tous ces hommes ont accordé crédit et participé à la mise en œuvre du programme du Parti communiste roumain depuis 1965 et poursuivi jusqu'en décembre 1989 : industrialisation et urbanisation forcenées, autosuffisance nationale, identité nationale, valorisée jusqu'à la caricature, des mythes ethnographiques et historiques.

 

Entre 1964 et 1975, ce programme rencontre succès et légitimité populaire, surtout après que Ceausescu proclame, à la fin du mois d'août 1968, le refus de la Roumanie de participer à l'invasion de la Tchécoslovaquie aux côtés des armées du Pacte de Varsovie. Cette décision entraîna de très nombreuses élites nationalistes libérées de prison en 1962 à accorder leur confiance à Ceausescu, et motiva beaucoup de jeunes intellectuels à demander leur adhésion au Parti. Mais plus encore, cette volonté d'indépendance, appréciée par les pays occidentaux, permettait de recréer une véritable union nationale qui avait été un temps brisée par le communisme pro-soviétique de Gheorghiu-Dej (mort en 1964). Du côté des intellectuels, l'accord sur ce programme durera jusqu'aux années 1972-1973, lorsque le Parti fit savoir que l'indépendance de la politique étrangère ne saurait favoriser l'autonomie d'un quelconque groupe social qui pourrait échapper à l'emprise du Parti. C'est l'expulsion de l'écrivain Paul Goma (signataire de la Charte 77) qui marque le divorce entre ces intérêts inconciliables ; mais les dissidents intellectuels n'ont été jamais que des individus solitaires sans soutien populaire. Aussi, entre 1964 et le second choc pétrolier à la fin des années 1970, les abondants crédits occidentaux permettaient-ils l'industrialisation et la sous-traitance tout en maintenant une promotion sociale et un niveau de vie encore acceptable par une population naguère très pauvre. C'est au moment où le poids de la dette économique devient très lourd à supporter et sert à peser sur la politique intérieure que le gouvernement de Ceausescu décide de la rembourser afin de préserver l'indépendance au prix de restrictions draconiennes qui entraînent une paupérisation absolue de toute la population, y compris les membres du Parti communiste (environ 3,8 millions de membres).

 

Pourtant les grandes grèves ouvrières, celle des mineurs de la vallée du Jiu en 1977 et celle des ouvriers de Brasov en 1987, n'ont jamais été réprimées par les armes à feu. Après le saccage des bâtiments du Parti communiste, les ouvriers se confrontaient avec des forces de l'ordre armées de matraques et de canons à eau. Le pouvoir arrêtait quelques meneurs ou prétendus tels (on affirme, sans preuve formelles, que certains disparurent16), démissionnait les responsables locaux du Parti et parfois un ministre, approvisionnait les magasins et la situation retrouvait son ambiguïté initiale. C'est pourquoi la situation de Timisoara surprend, car il semble bien qu'il ne s'agissait pas d'une manifestation ouvrière, mais de quelque chose de plus incertain, voire de pré-organisé. Sur ce point, les conclusions de certains journalistes occidentaux et les remarques de Ceausescu faites aux membres du Bureau exécutif du Parti responsables du maintien de l'ordre s'accordent. Après enquête, les premiers croyaient pouvoir affirmer que de petits groupes de provocateurs saccageaient les bâtiments du Parti, des magasins (vides par ailleurs) et s'attaquaient à des soldats et des officiers de l'armée. Lors de son pseudo-procès, Ceausescu ne fit que réitérer à l'encontre de ses accusateurs l'affirmation d'une provocation. Toutes les informations venue de journaux, de droite comme de gauche, s'accordent pour souligner l'absence de la classe ouvrière comme telle dans les manifestations qui ont précédé et suivi la chute du régime Ceausescu. Les plus engagés dans l'agitation populaire ont été les étudiants, peu nombreux en Roumanie en raison des concours exigés pour entrer à l'Université.

 

Maintenant, il convient de s'interroger sur le triomphe apparent de Ceausescu lors du XIVe congrès du PCR. On connaît l'organisation de ces congrès unanimistes où tout est réglé par avance, cependant des informations que j’avais recueillies en Hongrie au mois d'octobre 1989 laissaient filtrer une certaine nervosité de la base lors des réunions préparatoires. On disait encore dans les milieux informés de Budapest que des militants de certaines cellules d'entreprise s'étaient opposés à la réélection de Ceausescu au poste de Secrétaire général du Parti. Enfin, depuis quelques mois, les milieux intellectuels de Bucarest donnaient I. Iliescu comme successeur de Ceausescu. Mais rien n'apparut pendant les séances plénières. Le congrès mettait l'accent sur l'indépendance roumaine obtenue grâce au paiement de la dette et aux sacrifices nécessaires pour “ défendre et renforcer les conquêtes du socialisme ”. Pendant ce temps, le monde politique européen, d'Est en Ouest, s'accordait à fustiger cette politique de rationnement drastique, d'urbanisation destructrice et de contrôle policier permanent. Toutefois, le télégramme de félicitations envoyé par Gorbatchev lors de l'ouverture ressemblait plus à une injonction au changement (insultante pour Ceausescu) qu'à un message de solidarité entre chefs communistes. La réponse lui fut donnée lors du discours de clôture, lorsque Ceausescu rappela très fermement que le pacte germano-soviétique récemment dénoncé par le pouvoir soviétique pour ce qui concernait la Pologne et les pays baltes, avait omis de mentionner l'injustice commise envers la Bessarabie (la Moldavie soviétique) et la Bucovine du nord arrachées à la Grande Roumanie de l'entre-deux-guerres. Le secrétaire du parti roumain usait d'arguments nationalistes qui ont jusqu'à présent rassemblé une majorité de la population autour du pouvoir roumain.

 

Or, de nombreux indices montrent que les membres les plus éminents du Conseil du Front de salut national entretenaient des relations étroites avec les Soviétiques17mais aussi avec les Américains, ce qui, après la rencontre de Malte, n'est pas sans signification. Ainsi, Ion Iliescu le N°1 est présenté comme un ami de longue date de Gorbatchev ; Brucan, le N°2 du Conseil du Front, rentrait d'un voyage d'étude aux USA en septembre 1989 pour repartir faire de la documentation “ scientifique ” à Moscou au mois d'octobre 1989 ; Militaru le N°3 a été sauvé de la mort par les Soviétiques ; Bogdan (ancien diplomate, mort depuis d'un arrêt cardiaque) était rentré en octobre 1989 des États-Unis où habitent ses deux filles. Il semblerait que cet appel à la réunion de la Bessarabie à la mère patrie ait joué le rôle de détonateur, de mise en mouvement d'une synergie entre les comploteurs roumains et les Soviétiques (en effet, pour les Soviétiques la question de la Bessarabie n'est pas négociable parce qu'elle remet en cause l'unité de l'Union). En l'absence d'une opposition populaire quelque peu organisée, d'autres moyens étaient nécessaires pour abattre un pouvoir incapable de changer par lui-même : à la différence de tous les autres pays de l'Est (sauf l'Albanie18), il n'y a plus de troupes et de conseillers soviétiques en Roumanie depuis 1958, tandis que les alliés de Moscou opérant dans les services intérieur de la Sécurité y ont été pourchassés sans pitié depuis une vingtaine d'années. Pourtant les ponts n'ont jamais été totalement rompus avec les Soviétiques ; les services roumains d'espionnage ont été souvent accusés par la presse occidentale (ainsi que dans les mémoires de Paceba19) de travailler pour les Soviétiques, et les rencontres entre les États-major des armées du pacte de Varsovie permettaient à des officiers généraux roumains d'être en rapport permanent avec des généraux soviétiques, bulgares et hongrois.

 

Il restait à trouver un prétexte à exploiter ou à créer, qui le saura jamais ? Voilà le mystère de Timisoara et celui du meeting de Bucarest du jeudi 21 décembre 1989 (considéré par tous les observateurs comme une faute politique) où la foule rassemblée et contrôlée par la Sécurité huait Ceausescu. Rien à présent ne nous permet de décrypter la relation qui unit la petite manifestation de soutien au pasteur Tökes et la manifestation de trente mille personnes du dimanche 16 décembre 1989 où des éléments “ éméchés ”, selon Le Point (1-7 janvier 1990), s'attachaient à provoquer les troupes de l'Armée et de la Sécurité désarmées (Cf. Le nouvel Observateur 11-17 janvier 1990). Voilà pourquoi il a fallu exécuter le chef de l'État et son épouse ; car malgré la creuse rigidité de la langue de bois “ ceausescienne ”, la dénonciation d'un complot mené de l'intérieur avec l'aide de puissances étrangères martelée pendant le discours télévisé du mercredi soir 20 décembre 1989, laissait paraître une véritable tension dramatique20.

 

Ceausescu s'est trouvé dans une situation identique à celle de Robespierre, lequel adulé par les foules parisiennes (ici les rassemblements de masse qui suivirent le XIVe congrès) et loué par ses plus proches amis lors de la fête de l'Être suprême devait, deux mois plus tard, être trahi par ceux qui la veille encore l'encensaient jusqu'à l'adoration, et injurié (voire presque lapidé) par ces mêmes foules au moment où on le conduisait mourant à l'échafaud.

 

La naissance ambiguë du nouveau pouvoir issu d'un coup d'État et d'une mise en scène de la révolte populaire, le fragilise et le soumet aux attaques incessantes des courants les plus réactionnaires de l'émigration roumaine (revenue pour aider à faire renaître les anciens partis politiques) et à la vindicte de foules d'autant plus féroces contre les anciens communistes qu'elles avaient montré, à la différence des autres pays de l'Est, une longanimité et une servilité sans égale. Or le passé pré-communiste roumain ne s'est jamais illustré par une inclination pour la démocratie. Depuis 1937, la démocratie (même formelle) est quasiment suspendue en Roumanie ; depuis la dictature royale jusqu'en 1940, puis celle de la Garde de Fer fasciste jusqu'en 1941 et enfin celle du Maréchal Antonescu allié fidèle de l'Allemagne nazie jusqu'en 1944, (et malgré l'entr'acte d'août 1944 à décembre 1948 sous contrôle soviétique) le peuple roumain n'a guère eut le temps d'apprendre autre chose que le pouvoir dictatorial.

 

Aujourd'hui, en l'absence d'une classe ouvrière plus ou moins unitaire face aux divers pouvoirs qui se constituent, et en présence des problèmes parfois insolubles posés par le contentieux et le ressentiment des minorités nationales, il semble bien difficile de prévoir le futur immédiat de la Roumanie. Malgré les bavures inévitables (la confusion entre les soldats des diverses troupes a provoqué la mort et les blessures de civils21) tout l'art de ce coup d'État a été de faire accroire une révolution et un gigantesque massacre. Mais à force de proclamer la victoire d'une révolution populaire au prix d'un immense sacrifice humain en lequel s'occultent les pires compromissions du passé, on a tout lieu de penser que le peuple finira par s'en convaincre et exigera d'en toucher les dividendes. Cependant, toutes les informations rapportées par les équipes d'actions humanitaires laissent entrevoir la lente mise en place d'une dictature militaire, car, aux côtés du peuple, l'armée, auréolée de sa victoire sur les “ terroristes ”, demeure la seule institution cohérente et organisée, capable de faire régner un minimum d'ordre, de maintenir en état de marche la machine industrielle22et de contenir une révolution plébéienne qui à présent pourrait se lever pour renverser un pouvoir politique sans réelle légitimité.

 

 

PS. Republié après les élections, je ne crois guère que les arguments avancés dans ce texte aient perdu leur pertinence. Il faudrait simplement ajouter qu'en plébiscitant Iliescu, les Roumains ont manifesté leur attachement à un pouvoir communiste qui a levé les contraintes les plus rudes du régime Ceausescu tout en maintenant les fondements nationalistes de l'ancien régime (voir la manière dont le Front a laissé la situation se dégrader entre les Roumains et les Hongrois), et en garantissant un contrôle rigoureux de l'économie de marché. Il n'en demeure pas moins vrai que le coup d'État a permis à l'ancienne administration du Parti communiste, de la Sécurité et de l'armée de conserver l'essentiel des leviers du pouvoir, tant et si bien qu'elle vient de regagner une nouvelle légitimité grâce à des élections plus ou moins démocratiques. Au moment où tous les régimes communistes d'Europe de l'Est sont balayés au profit des partis les plus politiquement conservateurs et économiquement libéraux, la Roumanie se montre décidément sous un jour toujours singulier.

 

Version modifiée à Paris le 21 mai 1990.

 

Maison natale Ceausescu

 

Roumanie: l'armée vise

--------------------------------------------------

Notes :

1 Je renvoie le lecteur à la publication dans le numéro 24 de La Pensée libre de mes réflexions sur le dossier que la police politique roumaine m’avait consacré entre 1973 et 1982 et que j’ai pu enfin consulter (820 pages) au mois de mai 2009, intitulé : Une plongée au cœur de la police politique roumaine. Jusqu’à obtenir de plus amples informations, je suis le seul universitaire français ayant travaillé dans la Roumanie communiste à avoir consulté ses archives personnelles, comme l’ont fait avec leur dossier mes collègues et amies étasuniennes Gail Kligman et Katherine Verderi.

2 Cf. Adevàrul, 21 octobre 2009 : Agentiile stràine de spionaj implicate în pràbusirea lui Ceausescu, (Les agences de renseignement étrangère impliquées dans le renversement de Ceausescu ) ; et celui du 17 décembre 2009 : Epoca lui Nicolae Ceauşescu s-a terminat printr-o lovitură militară clasică pusă la punct de serviciile secrete ruseşti, KGB şi GRU (serviciul de informaţii militare), cu ajutorul ofiţerilor români, susţine generalul Victor Atanasie Stănculescu, (Le général Victor Atanasie Stanculescu qui a eu un rôle déterminant en décembre 1989, affirme que l’époque de Nicolae Ceausescu s’est achevée grâce à un coup d’État militaire classique mis au point par les services secrets soviétiques, le KGB et le service des informations militaires, le GRU avec l’aide d’officiers roumains).

3Pendant ce temps, les États-Unis avaient les mains libres pour écraser dans le sang une quasi révolution nationaliste à Panama City, et donc anti-impérialiste.

4Il est présentement amusant de voir comment certains universitaires français à la mode osent avancer longtemps après des hypothèses en leur temps non-conformistes, non-politiquement correctes, mais néanmoins frappées au coin du bon sens, – hypothèses que ces savants avaient repoussées par pusillanimité. Vingt ans après, lorsque la mode change, on constate qu’ils les refilent (avec les omissions nécessaires) comme autant d’idées nouvelles et audacieuses. On pourrait citer bien des noms, mais les protagonistes de ces pirouettes sauront bien se reconnaître dans ces remarques. S’il fallait revenir aux sources de ces hypothèses les plus clairement énoncées naguère sur la nature du coup d’État roumain, outre mon modeste essai de janvier 1990 du Monde Libertaire, que je republie dans La Pensée libre, il convient impérativement de rappeler le travail du journaliste et écrivain Radu Portocala qui, dès le mois de mai 1990 ( !), publiait la déconstruction de la pseudo révolution roumaine dans un excellent ouvrage, Autopsie du coup d’État roumain : Au pays du mensonge triomphant, Calman-Lévy, Paris. D’aucuns savent que pour exister dans les médias il faut ni plus ni moins se conformer au vouloir des patrons (privés ou publics) qui en sont les propriétaires. Or fin décembre 1989, d’aucuns devaient fourguer les événements roumains au public occidental comme une authentique révolution populaire ! D’où l’engouement stupide de nombreuses associations pour les « pauvres villages roumains » et combien, une fois arrivées sur place, elles furent surprises (certaines mécontentes) de constater qu’on y vivait bien mieux que dans les grandes villes… Voir le texte éclairant de Dan Culcer, « Un périple à la redécouverte de mon pays », in Iztok, n° 20, Paris, 1991.

5Cf. la description des quelques minutes précédant leur mort donnée par l’un des quatre parachutistes membres du peloton chargé de leur exécution. « Le sergent Dorin Cârlan : Je me trouvais à un mètre derrière Nicolae Ceausescu lorsqu’il a compris que nous nous dirigions vers le mur, alors, il s’est rendu compte qu’il n’avait aucune chance d’échapper à la mort. Il a réalisé que tout cela n’était pas du cirque ou une comédie. Il s’est retourné et m’a regardé comprenant que quelque chose commence réellement. Il a regardé dans notre direction… et j’ai gardé en mémoire l’image de… de quelque chose qui ressemblait à la « mise à mort d’une chèvre »… Une larme a coulé sur ses joues, puis plusieurs et il a commencé à crier : « Mort aux traitres ! » Les membres du peloton les ont retournés face à moi, mais lui continuait à hurler : Mort aux traitres ! Vive la République socialiste roumaine libre et indépendante ! Ma mort aura sa revanche ! » C’était quelque chose de ce genre. Et il a commencé à chanter un fragment de l’Internationale : ‘ Debout les damnés de la Terre/ Debout les forçats de la faim…’ Mais il n’a pas eu le temps de redire 'Debout', car je l’ai envoyé au ciel. » Adevàrul.RO, 20 décembre 2009. Note : dans le texte roumain il y a un jeu de langage sur l’adverbe debout, en roumain « sus » signifie 'levez-vous', et « sus », 'aller au ciel', mourir dans une banale expression chrétienne proche de ad patres.

6Avant 1989, personnage falot des soirées mondaines bucarestoises adonnées aux séances spirites et aux méditations « transcendantales », il est brusquement apparu le 24 décembre 1989 comme vice-premier ministre du gouvernement mis en place par le Front de Salut National… A présent, il a tout intérêt à raconter les bobards que lui commandent ses maîtres s’il veut continuer à vivre tranquillement d’une rente de situation d’ambassadeur.

7A présent on publie dans la presse roumaine des photos où l’on voit des tireurs habillés en civils, mais armés de fusils militaires spéciaux surmontés d’une lunette de visée. Visiblement des professionnels, ils semblent viser des cibles très éloignées qu’ils tirent comme on tire des pipes dans les baraques des fêtes foraines.

8Ceux-là ne sont socialement ni d’origine aristocratique, ni en aucune façon des athlètes de la pensée, leurs œuvres, somme toute très minces, rassemblent de mornes paraphrases de tout ce que le prêt-à-penser draine dans de médiocres publications occidentales.

9Car, en fin de compte, au cours de quarante-cinq ans de régime communiste (ou dénommé tel), l’industrialisation du pays était bien le fruit du labeur des masses, de l’ouvrier spécialisé à l’ingénieur, et normalement devaient leur appartenir à tous de plein droit après la chute du régime.

10România liberà, 10 janvier 1990.

11Guy Sitbon, « La télé m'a menti », in Le Nouvel Observateur, 11 au 17 janvier 1990. Jean-Paul Mari, « La dernière colère de Ceausescu », Ibidem.

12Voir les photos publiées dans Le Point, 1er-7 janvier 1990.

13Libération, 5 janvier 1990

14Le Monde, 2 janvier 1990

15Lupta (Le combat), N° 128, 22 septembre 1989, Paris.

16Le journaliste B. Poulet a retrouvé Paraschiv (ouvrier fondateur d'un syndicat libre) en bonne santé, on présupposait sa disparition parce qu'il ne répondait plus aux appels téléphoniques internationaux !

17À cet égard on relèvera, comme élément pertinent, le voyage à Budapest, huit jours avant la chute de Ceausescu, des trois plus hauts responsables de l'armée : le général Chitac, responsable de la guerre chimique, aujourd'hui ministre de l'Intérieur ; le général Stanculescu, chef d'état-major de l'armée, aujourd'hui ministre de la défense ; le général Milea, ministre de la défense « suicidé » pendant le coup d'État (?).

18Il faut noter le très intéressant article de Francis Cornu dans le journal Le Monde du Mercredi 17 janvier 1990, où, à propos de l'Albanie, il trace un schéma de bouleversement politique fondé sur un coup d'État venu de l'intérieur du Parti communiste à la suite d'une crise économique, et il ajoute : «  — un schéma relevé aussi en Roumanie. ». Surprenant !

19Général Ion Paceba, Horizons rouges, Paris 1987.

20România liberà (La Roumanie libre), Jeudi 21 décembre 1989. « Ce n'est pas l'effet du hasard si la radio de Budapest et celle d'autres pays ont déclenché pendant le cours de ces actions antinationales et terroristes, une campagne éhontée de diffamations et de mensonges contre notre patrie. » Aujourd'hui d'aucuns savent que c'était la stricte vérité.

21International Herald Tribune, Vendredi 5 janvier 1990. « De nombreux détails donnés à présent par les témoins suggèrent que plusieurs personnes ont été tuées par des soldats nerveux et très mal entraînés ». Celestine Bohlen, « Spice From the Bucharest Rumor Mill » (Le sel du moulin à rumeurs bucarestoises).

22Depuis six ans, le gouvernement de Ceausescu avait déjà commencé à militariser la direction des plus grandes entreprises industrielles et celles des circonscriptions administratives les plus sensibles.

Partager cet article
Repost0
18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 09:45

  logo730

 

Lors de l’une ses dernières conférences tenue à l’Université de Cambridge, en Angleterre, Noam Chomsky définissait la tradition intellectuelle, dans son écrasante majorité, comme l’exemple même « de la servilité par rapport au pouvoir ». Relisant il y a quelques jours la biographie de Wilhem von Humboldt rédigée par l’un de ses meilleurs traducteurs français, Denis Thouard, et une fois rappelés son lieu et sa date de naissance de membre de la noblesse prussienne, il poursuit ainsi : « Son aisance lui garantira une liberté matérielle et intellectuelle, une indépendance vis à vis des Lumières autant que du romantisme ». En deux courtes phrases voilà exposé le terrible dilemme que décrit, analyse et interprète Ciprian Mihali et qui ne vaut pas seulement pour les intellectuels, universitaires et chercheurs de l’ex-Europe communiste, mais tout autant pour ceux de l’Europe de l’Ouest. Pour une majorité d'entre eux, étant donné la médiocrité des salaires d'une part et, de l'autre, l'excitation glacière de la consommation dispensée à tous grâce à une publicité frénétique, peu d'universitaires et de chercheurs (qui fantasmatiquement se prennent fort souvent pour des cadres supérieurs des grandes entreprises cotées en bourse) osent résister aux multiples pressions implicites des pouvoirs publics et privés.

L’intellectuel moderne (comme, toute chose égale par ailleurs, le clerc médiéval vis à vis des diverses institutions ecclésiastiques) est donc un employé, un salarié, un serviteur, et, à ce titre, il subit de manière plus ou moins brutale la loi du maître, que celui-ci soit l’État, la Région, le Land, le conseil de direction des universités ou des fondations privées. En d’autres mots, sa liberté est très limitée, car, comme tout employé, il doit pour l’essentiel, servir ce maître.C’est pourquoi critiquer les pouvoirs à l’endroit où le bât blesse véritablement, et dévoiler que le roi est nu, relève d’une activité qui lui est quasiment impossible s’il veut conserver quelques revenus pour survivre et continuer à exercer son métier qui devrait être essentiellement une vocation, mais que précisément sa soumission aux exigences du Prince moderne a transformé en agent idéologico-bureaucratique de la rentabilité et de la pseudo-démocratie, en bref en héraut d’une posture, fût-ce dans l’opposition octroyée, de ce qui est « correct » tout azimut.

Face à ce défi, les intellectuels de l’ex-Europe communiste qui naguère étaient clairement et explicitement soumis au contrôle tatillon et à la censure d’un Parti-État rassemblant en lui tous les pouvoirs politiques, sociaux et culturels, sont aujourd’hui contraints par d’autres pouvoirs, en apparence plus diffus, et donc de manière bien plus perverse, à se plier à un autre conformisme. Dorénavant, le « nouvel » intellectuel de l’Est doit, d’une manière ou d’une autre, chanter les louanges du libéralisme économique, le triomphe absolu de l’économie de marché, légitimer la ruine des politiques sociales au nom de la fausse promotion au mérite mise en scène avec la nouvelle langue de bois de l’« excellence ». Or, dans la réalité sans fard des pratiques observées par tout un chacun, il n’est que parentélisme et clientélisme, autant de mafias relationnelles corrompant toute possibilité de société civile quelque peu équitable.

Voilà brossé le tableau sans concession de l’état des sociétés à l’Est où les anciens et nouveaux idéologues (les ex-communistes et leurs jeunes émules libéraux) se présentent dans le rôle de l’intellectuel chantre des prétendues vertus d’une Union européenne qui n’existe que dans le formalisme d’institutions fort coûteuses, inefficaces, fort peu démocratiques et souvent refusées par les peuples. Mais les élites politiques n’en n’ont cure comme le démontrent la manière dont elles ont mis aux poubelles de l’histoire le « non » français et néerlandais au référendum sur la Constitution européenne, et, last but not least, comment elles ont mis en œuvre un chantage abject pour faire revoter positivement les Irlandais. Or presque simultanément, pour fêter la chute du mur de Berlin, emblème de l’implosion du « totalitarisme communiste », des universitaires, chercheurs et journalistes, sous l’égide des instances politico-culturelles européennes, ont mis en chantier une foultitude de colloques, les ont multipliés ad nauseam, engendrant une fois de plus l’inflation sans vergogne des bavardages creux et du vide conceptuel. C’est au démontage de ce qui n’est, au bout du compte, qu’une vaste imposture des clercs contemporains auquel nous convie Ciprian Mihali dans ce texte.

La rédaction


Sur quoi fonder une base intellectuelle pour

l’Europe de demain ?

 

Approche critique d’une question (1)

-

Décembre 2009

 

Ciprian Mihali* et Cie**

 

Mon intervention est le fruit d’une réflexion menée à plusieurs voix, dans la dissension de différentes options théoriques et politiques qui ont pu s’articuler à Cluj (Roumanie) ces dernières années, parmi de jeunes chercheurs animés2 d’un commun intérêt : de penser l’actualité postcommuniste. Ils le font à partir d’une généalogie du passé récent, au-delà des préjugés ou des jugements de valeurs hâtifs qui appauvrissent le passé et l’entassent soit dans une condamnation du communisme (plus ou moins officielle, sous la forme d’une déclaration politique) en tant que régime totalitaire et destructeur, soit dans la nostalgie d’une époque d’or qui aurait laissé derrière elle les grands exploits de la Révolution socialiste. La compréhension du demi-siècle communiste et de deux décennies du postcommunisme dit démocratique et libéral s’entame sur le refus des évaluations dichotomiques et des tableaux composés de ruptures radicales ou de continuités sans faille. Fidèles à l’idée de discontinuité, nous pensons que le moment 1989 est un point d’intensité qui marque une tournure, une intensification d’un certain nombre de tendances qui créeront par la suite les conditions de possibilité d’une multitude d’événements plus ou moins prévisibles. Ainsi, d’une part, nous ne croyons pas que les lignes de rupture suivent les points que les discours dominants de ces dernières années indiquent comme étant la source de l’écart postcommuniste par rapport au communisme. De même que, d’autre part, les prolongements de la même époque se laissent lire non seulement dans les inerties ou dans l’instinct de conservation des masses silencieuses surexposées sans le vouloir à l’incertitude de l’avenir, mais aussi et surtout dans l’opportunisme de ces intellectuels (certains d’entre eux convertis miraculeusement du socialisme scientifique au néolibéralisme) qui ont su profiter du chaos des années 90 pour s’emparer du nouveau discours à la mode, celui qui prônait les vertus de la nécessaire alliance entre le parlementarisme démocratique et l’économie de marché.

 

Mais pressons-nous d’aborder la question qui nous rassemble ici.

 

Héritiers modestes d’une grande tradition philosophique interrogative et d’une plus récente tradition du soupçon, nous savons que toute question porte en elle sinon sa réponse au moins une certaine orientation ou détermination de la réponse. Qu’elle n’est pas innocente dans sa formulation et qu’elle trace déjà le plan d’immanence sur lequel peuvent s’inscrire d’éventuelles réponses.

 

Ainsi la question qui nous occupe ici : « comment créer une base intellectuelle pour l’Europe de demain ? ». Certes, si le temps qui nous est imparti ne nous permet pas de déplier toutes les lignes de force (et de faiblesse…) sur lesquelles est construite cette question, nous en retiendrons toutefois quatre qui représentent autant de points que nous jugeons problématiques et dignes d’être développés :

 

1) L’Europe a besoin d’une base – cette base lui manque-t-elle donc ? Elle n’a plus (ou pas encore) une telle base ; et si elle l’a eu, elle ne fonctionne pas, elle est bloquée quelque part ou tout simplement a cessé d’exister. D’autre part, l’Europe a besoin d’une base, une infrastructure, un fondement sur lequel il faudrait bâtir ou reconstruire le reste de l’édifice européen.

 

2) L’Europe de demain a besoin d’une base intellectuelle – d’autres bases (politiques, économiques, culturelles, religieuses) existeraient déjà ou seraient encore possibles, peut-être souhaitables, etc. Dans cette complémentarité ou concurrence, l’intellectuel est invité à offrir sa propre version de l’Europe de demain ou à donner plus de consistance, de visibilité, d’attractivité au projet européen.

 

3) Cette base intellectuelle est une création – acte spécifiquement intellectuel, artistique, élitiste, si l’on veut ; ni découverte, ni production, ni fabrication, ni invention, mais création, mobilisant des aptitudes précises, disposant d’un certain nombre d’outils, d’une certaine puissance et même d’un certain pouvoir.

 

4) Enfin, il s’agit de l’Europe de demain, d’une Europe projetée intellectuellement dans l’avenir, qui serait en quelque sorte son propre avenir, re-présentée sous la forme d’un projet.

 

À présent tentons de reprendre ces quatre points problématiques par rapport à la thématique générale de cette rencontre, le destin de l’Europe et de ses intellectuels vingt ans après la chute du communisme.

 

1) Si l’Europe a besoin d’une base c’est parce que cette base lui manque, soit par épuisement soit par oubli. A-t-elle eu jamais une telle base ? Oui, sans doute, mais elle appartint au passé et l’on ne peut construire un avenir sur des allers-retours permanents entre ce qui est et ce qui a été, d’autant plus que ce qui est passé est repris à travers le filtre d’une re-présentation sélective dont les critères doivent peu à la probité. Si cette base intellectuelle a bien existé, elle n’a pas pu empêcher, par exemple, les tragédies du siècle dernier en Europe et hors Europe, mais provoquées par elle – pour ne plus parler des crises successives qui ont toujours surpris les intellectuels, se trouvant ainsi obligés à construire des prophéties rétrospectives. Rarement capables de prédire le futur et d’influer sur le changement du présent, ils ont adopté deux stratégies différentes : d’une part, faire de leur distance par rapport au monde de la contingence une vertu ; de l’autre, s’associer au politique, devenir eux-mêmes des politiques pour transformer le réel pour ainsi dire de l’intérieur. Ces deux scénarios (qui souvent n’en composent qu’un seul – l’intellectuel en politique n’étant d’une époque à l’autre que le symbole même de l’échec à la fois intellectuel et politique) se retrouvent fidèlement dans les décennies communistes et postcommunistes.

 

Revenons alors un instant sur la question de la mémoire du communisme et des oublis qui l’entourent. Nous savons bien que ce régime dictatorial (à divers degrés selon les pays) et (surtout) diabolisé a été rendu possible non seulement par le soulèvement populaire des masses prolétaires (une hypothèse qui demande elle-même à être discutée), mais aussi par une implication engagée, consciente et complète d’un nombre non-négligeable d’intellectuels, par une croyance fortement réfléchie dans le potentiel émancipateur de la révolution socialiste contre un monde qui développait des formes de plus en plus raffinées et efficientes d’assujettissement. Or, lorsque le Mur est tombé – sous la pression irrésistible de l’économie de marché et des images globalisées de l’abondance et moins sous la pression des passions démocratiques –, lorsque l’engagement sincère ou hypocrite des intellectuels s’est avéré inutile, puisque, une fois encore, le monde réel de la politique a balayé les mondes imaginaires, ces mêmes intellectuels (et je parle notamment des intellectuels de l’Europe dite de l’Est) n’ont pas hésité un seul instant à transmuer leur faiblesse en dissidence et à se débarrasser de leurs convictions de parade comme d’un vêtement usé pour se vêtir précipitamment des nouveaux habits à la mode3. Avant que le communisme ne devienne lui-même mémoire ou témoignage, les créateurs d’archives et de discours sur le passé ont fabriqué leur mémoire personnelle (étonnement amnésique) et leur propre témoignage de la résistance : un comble, le silence et l’acquiescement au régime comme forme de survie.

 

Question de mémoire, question d’oubli volontaire, voire même de dissimulation ou de souplesse dans le vertige du changement : il est souvent difficile de ne pas remarquer le fait qu’au fond, peu de choses ont changé, le même aveuglement et la même absence confortable de distance critique, le servilisme induit par le charme du pouvoir en place et par les tentations de bénéfices immédiats : fonctions publiques, récompenses financières, prestige symbolique, etc.

 

La mémoire intellectuelle est indissociable de celle de l’époque même, et ce deux fois : d’abord, parce qu’en dépit de la volonté ou de l’imaginaire des intellectuels, leurs théories ou leurs écrits ne sont pas nés dans une tour d’ivoire, sur les hauteurs imperturbables et impassibles de la spéculation pure, atemporelle et atopique. Ils sont, même dans le développement des métaphysiques les plus ascétiques, traversés, infiltrés d’un certain nombre de conditionnements dus au présent : conditionnements sociaux, culturels, politiques ou autres (ce qui n’a aucunement empêché les erreurs systématiques d’interprétation de leur contemporanéité, ainsi que l’absence de vision quant à l’avenir le plus proche4). A l’exception de rares dissidents qui ont payé cher leur liberté d’action et de pensée, les autres, par la passivité et l’autocensure induites volontairement pour toutes sortes de raisons, sauf intellectuelles, ont participé implicitement ou explicitement sinon au renforcement de l’oppression, du moins au status quo d’un régime politique et culturel. Deuxièmement, et plus intimement, l’époque communiste s’est faite archive, bloc d’images et de représentations, sélection de mémoire et d’oubli par le truchement de la contribution multiple (littéraire, artistique, philosophique, etc.) d’une classe intellectuelle encore plus conformiste que les autres, moins exposée – par son statut social et par sa situation matérielle – au risque de l’exploitation, de l’humiliation ou de la pauvreté.

 

C’est la même archive – ou plutôt la même manière de la traiter – qui est devenue, de façon extrêmement sélective, l’actualité immédiate après la chute du régime. De plus, sur le même principe de la sélection accompagné cette fois de la mise à disposition d’autres archives (notamment celles des services secrets) et des décisions politiques ciblées, se sont opérés – voir le cas paradigmatique de la Roumanie – le dévoilement de la complicité des uns et la dissimulation de la complicité des autres.

 

La mémoire du communisme ne se joue pas dans l’opposition oubli-refus de l’oubli. À l’Est et à l’Ouest, nous n’avons pas seulement comme tâche destinale à ne pas oublier les horreurs du totalitarisme, nous avons à comprendre pourquoi il fût totalitarisme ; comment a-t-il pu provoquer les horreurs dont nous possédons les archives et conservons les témoins ? Surtout, il nous faut tenter de comprendre pourquoi, en dépit de sa violence certaine, il n’a pas été un monstre froid, impersonnel venu de quelque planète éloignée, mais un système créé par des hommes concrets, avec la participation d’hommes concrets – nous-mêmes, nos parents, nos amis, nos connaissances, tous membres d’un nous qu’aucun démenti individuel ne pourra jamais défaire, un nous répandu plus ou moins aléatoirement dans toutes les strates de la hiérarchie sociale de l’époque, depuis ses instances les plus hautes jusqu’au derniers décideurs, parmi les anonymes qui, ne faisant justement rien ou faisant seulement ce qu’il fallait faire, ont permis à la machine de fonctionner si longtemps. La mémoire du communisme se joue aujourd’hui dans le déchiffrement des mécanismes qui la constitue simultanément comme mémoire et comme oubli, et qui ne sont pas des mécanismes purement historiques ou scientifiques. Ce sont des mécanismes qui produisent des relations interhumaines, de la communication verticale, du pouvoir, mélangeant inextricablement opportunités politiques, cadres légaux, jugements moraux, sentiments et ressentiments, etc.

 

Sur ce point précis, une remarque serait encore à faire. Dans un texte récent, publié dans Le Monde du 9 novembre 2009, Slavoj Žižek décrit trois réactions à l’inévitable déception qui a suivi l’écroulement du communisme : « la nostalgie du « bon vieux temps » communiste ; le populisme nationaliste de droite ; la paranoïa anticommuniste à retardement ». Si, selon lui, les deux premières sont facilement compréhensibles, la troisième réaction qui se justifie par la présence encore au pouvoir des communistes (« dissimulés sous le masque de propriétaires et de managers »), est l’expression de la frustration intellectuelle devant l’inaccomplissement du « bon » capitalisme. Sans contredire sur ce point l’hypothèse de Žižek, j’ajouterai un élément à cet anticommunisme à retardement, en empruntant une idée formulée par Hannah Arendt. Dans sa critique des droits de l’homme, elle constate que le malheur le plus grand que peut subir un homme qui perd tous ses droits dans une société (la sienne ou une autre) est de voir sa parole dénuée d’importance et son action privée de signification. Une parole stérile, une action inefficace, voici le drame que vit l’intellectuel anticommuniste de l’Est lorsqu’il se rend compte que le peuple n’est pas tant désireux de se débarrasser du passé et d’embrasser les bienfaits du nouvel ordre capitaliste, malgré les témoignages sur la souffrance pendant le communisme et malgré les grands discours (souvent hypocrites) sur les vertus de la démocratie libérale. Deux constats peuvent être faits à partir de cet état de choses : en premier lieu, que la mémoire officielle (allant jusqu’à la condamnation politique du communisme) ne coïncide pas avec la mémoire collective et encore moins avec les mémoires individuelles. Ensuite et comme une conséquence de ce constat issu de l’impuissance du discours des intellectuels, ces mêmes intellectuels se sont orientés différemment : ils ont choisi pour la plupart de se rapprocher délibérément du pouvoir, de s’enrégimenter dans les structures politiques et/ou exécutives tantôt du côté du pouvoir en place, tantôt dans l’opposition afin de faciliter l’arrivée au pouvoir d’hommes politiques ou de partis qu’ils soutiennent. Certes, on ne pourra pas dénier le droit à qui que ce soit d’avoir des options politiques explicites ou d’entrer en politique ; simplement – mais ce mot ne devrait pas cacher la perversion de toute une tendance en voie de généralisation dans les pays ex-communistes –, il faudrait savoir au nom de quelle qualité ces intellectuels s’arrogent le droit de parler en tant qu’intellectuels quand ils font de la politique et quelle est la « force » de leur discours : une force argumentative ou une force persuasive dues à leur positionnement privilégié sur la scène publique, aux côtés de ceux qui contrôlent les moyens d’accès à la parole publique. Il en va de même pour la qualité de ceux qui parlent dans les médias : sont-ils encore intellectuels tel qu’ils le prétendent (c’est-à-dire peut-on se fier à leur esprit critique qui serait resté, comme par miracle, intouché par leur choix politique) ou bien sont-ils devenus des hommes politiques et, partant, les idéologues de tel ou tel parti ? Dès lors, quelle serait encore leur légitimité ? Une légitimité populaire issue directement des bouleversements des années 90 (qu’ils revendiquent avec une sérénité touchante) ou une légitimité indirecte, biaisée, transitive ou de substitution, grâce à leur nouveau statut de représentativité récupérée auprès des hommes politiques qu’ils soutiennent ? Enfin (mais c’est une limite dictée par l’économie de ce texte), comment la pensée d’un intellectuel est-elle conditionnée lorsque celui-ci parle en tant que ministre, ambassadeur, secrétaire d’État, postes qu’il a obtenu grâce aux services rendus ?

 

2) Voilà qui demande présentement de nous interroger brièvement sur la condition de l’intellectuel dans la société postcommuniste. L’Europe de demain aurait-elle besoin d’une base intellectuelle ? Ainsi certaines personnes et certains groupes, auto-intitulés « intellectuels », seraient donc appelés à fournir une telle base. Nous ignorons pour l’instant de quels éléments et comment devrait se composer une telle base. S’agirait-il de mobiliser les ressources spirituelles, les diplômes ou la moralité des intellectuels européens « de l’Est » et « de l’Ouest » pour œuvrer à cet édifice sublime ?

 

Mais de quels intellectuels parlons-nous ? De ceux qui, formés pour la plupart après 1990 et n’ayant pas l’expérience du communisme, ont repris les habitudes de leurs maîtres pour mettre au service du nouveau pouvoir leur compétences ou pseudo-compétences pour vite s’enrichir et acquérir un statut social supérieur ? Ou de ceux qui, essayant de résister aux tentations de la machine médiatique et institutionnelle et refusant les cadeaux empoisonnés, se sont prolétarisés, vivant aujourd’hui sous le seuil de la dignité professionnelle ou même humaine ? Et finalement combien, parmi tous ces hommes et femmes diplômés depuis vingt ans ont à la fois quelque chose de propre à dire dans un débat sur l’Europe intellectuelle et surtout les moyens de le faire ? Combien d’intellectuels parmi cette pléthore de jeunes « experts » instruits fast-forward dans les universités occidentales dans le nouveau langage du marché des idées (ou du marché tout court) peuvent-ils articuler une pensée originale sans passer par les vérités toutes faites qui tiennent lieu de science, notamment en politologie, sociologie, communication, relations internationales et autres pseudo-sciences sociales qui connaissent un succès énorme un peu de partout en Europe ? Si en acceptant de bonne foi leur vraie compétence, en reconnaissant les sacrifices réels qu’ils ont dû faire pour décrocher un diplôme, souvent éloignés de leur foyer et dans des conditions matérielles difficiles, que vaut-il ce diplôme lorsque le marché de l’emploi (y compris et surtout universitaire) fonctionne selon de toutes autres règles que celles fondées sur les qualités professionnelles ?

 

De fait, n’importe où en Europe, ils sont rares aujourd’hui les intellectuels qui peuvent vivre décemment de leur pensée la plus propre. Ils sont encore plus rares ceux qui arrivent à le faire en dehors de toute institutionnalisation. Car les quelques-uns qui se font payer des dizaines de milliers de dollars pour une conférence au Japon ou aux États-Unis, en quoi comme star philosophique seraient-ils différents d’un spectacle offert par David ou Victoria Beckham ? De plus ces intellectuels autonomes ne font pas partie de la génération qui va (faire) vivre l’Europe de demain ; aussi ne faut-il pas se faire une image idéalisée de cette génération. Les jeunes intellectuels qui sont censés poser des bases d’une autre Europe sont confrontés le plus souvent à des choix impossibles : soit renoncer à leurs années de formation et à leurs convictions théoriques, à leurs premiers bourgeons d’indépendance mentale afin de trouver un « job » dans une boîte privée qui leur assure la survie matérielle, et qui souvent n’a strictement rien de commun avec leurs acquis théoriques et les transforme en simples laboureurs du travail immatériel ; soit (pour les plus débrouillards) jouer cyniquement sur un marché académique, politique et médiatique qui encourage la « flexibilité » et l’absence de scrupules, la servilité et l’agressivité ; soit enfin cultiver à corps défendant une honnêteté intellectuelle minimale, mais assumer alors une condition précaire de l’existence, faite de compromis et de privations dramatiques. Je vois mal des positions intermédiaires ou des combinaisons possibles entre ces options (qui, par ailleurs, peuvent se multiplier). Dans tous les cas de figure, la précarité les traverse : précarité de la dignité, de la conscience, de la survie. Elle accompagne aussi leurs trajectoires dans les universités devenues d’immenses usines à diplômes. Obsédées par le souci double et contradictoire de la massification et du classement Shanghai, les universités postcommunistes se préoccupent peu ou pas du tout de former des citoyens instruits et autonomes, doués d’une solide culture, et préfèrent jeter tous les ans sur le marché des cohortes de pions médiocres et substituables à volonté par les services des ressources humaines des grandes entreprises. Travail à la chaine, production déferlante d’étudiants lambda, de compétences inexistantes mais attractives, un cycle rarement interrompu par la protestation publique, par la résistance individuelle ou par ce qu’on appelle de manière emphatique « l’excellence ».

 

On a souvent parlé ces dernières années d’une condition postcommuniste partagée de deux côté du Mur, comme on a pu parler vingt ans plus tôt de la condition postmoderne ; elle se reproduit sans doute dans une commune et européenne condition des intellectuels : des jeunes en quête désespérée de stabilité et démunis (en fait jamais munis) des outils appropriés pour faire entendre leur voix, pour résister à l’instrumentalisation de leurs vies et pour protester lorsque leurs choix sont manipulés, mais encore des moins jeunes, pris à leur tour dans des relations compliquées et équivoques avec les institutions et les pouvoirs en place.

 

3) Voilà qui nous dirige vers notre troisième question. Comment créer une base intellectuelle pour l’Europe de demain ? Il y va donc de la création. N’entrons pas dans les subtilités des distinctions entre création, découverte, innovation, production etc. Le temps nous manque. Disons seulement ceci : afin de créer une base intellectuelle, il faut d’abord pouvoir le faire, il faut donc disposer de certaines ressources, de moyens (financiers notamment), d’un accès large et inconditionnel aux instruments de diffusion de l’information et de l’opinion. Il faut enfin et surtout avoir accès aux lieux et aux moments des décisions qui concernent l’Europe.

 

Les vingt ans écoulés depuis la fin du communisme ont été les témoins d’une immense résurrection des intellectuels. Sortis comme d’un long sommeil ou de ce qu’on a pu appeler en Roumanie – sans doute d’une manière ironique, pour utiliser un euphémisme – la « résistance par la culture », les intellectuels ont vite occupé l’espace public, en côtoyant de manière complice les hommes politiques ou en devenant eux-mêmes des hommes politiques. Ils ont pris les premiers l’initiative d’évaluer le passé et de proposer des modèles de transformations futures des sociétés. Ils sont devenus les voix les plus autorisées et les plus auto-légitimées à parler au nom de tous les autres, au nom de la souffrance de tous les autres et au nom de l’espoir ou du désespoir de tous les autres. Ce qui leur a valu un pouvoir symbolique et non seulement symbolique, un pouvoir bien réel, convertible à volonté en fonctions publiques. L’accès à la parole publique – et surtout l’accès systématique et permanent – n’est pas donné inconditionnellement, nous savons qu’il dépend d’un certain nombre de facteurs qui ne sont pas à la portée de tout le monde. Et il dépend aussi de la mise en œuvre de certaines conditions extra-intellectuelles dont l’acceptation est souvent incompatible avec les exigences d’autonomie du discours intellectuel libre.

 

C’est pourquoi on a vu se constituer un peu partout des alliances entre le politique, le médiatique et l’intellectuel. En renonçant vite à l’illusion romantique et idéaliste que l’esprit et ses valeurs peuvent se transmettre tout naturellement et que l’adhésion à ces valeurs serait en quelque sorte spontanée, les intellectuels se sont rassemblés en groupes d’influence publique soutenus par des corporations économiques et médiatiques ou par des hommes politiques en adoptant les discours des ceux-ci, en défendant des intérêts qui n’étaient pas a priori les leurs, en militant pour des causes si peu intellectuelles. Mais aussi, et surtout, ils se trouvèrent piéger lorsque les cruelles réalités politiques et les intérêts économiques allaient à l’encontre des principes et des idéaux de l’Aufklärung, de l’émancipation individuelle et collective. Il suffit de prendre pour exemple la politique roumaine au cours de l’année 2008. Après avoir soutenu en masse et d’une manière tristement docile, parfois servile, le président Băsescu dans son discours anti-corruption et anti-communiste lors de son élection en 2006, les intellectuels se sont vus pris en défaut lorsque le même président propose et impose deux ans plus tard une alliance de son parti avec le parti « néo-communiste » et « corrompu » contre lequel il avait mené cette lutte. Tout d’un coup, l’intérêt politique immédiat, la bataille pour les positions de pouvoir et pour le contrôle des ressources publiques a défié la naïveté coupable des intellectuels, amenés à se taire dans le meilleur des cas, à se justifier ou à justifier cette mésalliance dans le pire des cas.

 

La complicité avec le pouvoir ne s’épuise pas avec la politique, elle se déploie d’une manière spectaculaire dans le monde académique, par exemple. Là encore, et à tous les échelons, la transition a engendré des jeux de pouvoir inconcevables, avec des enjeux extra-scientifiques gigantesques. Les fréquentes modifications des règles de jeu concernant l’accès aux positions de décision, les élections et les réélections des recteurs, des doyens et même des chefs de départements (c’est-à-dire de tout ceux qui décident de l’attribution et de l’utilisation des fonds) a transformé l’université dans une institution non seulement politisée, mais aussi et surtout en un institution qui s’éloigne dans son fonctionnement même de tout esprit démocratique sans cesse prôné, de manière abstraite et hypocrite, par ses dirigeants.

 

Nous pourrions multiplier les exemples, nous les connaissons tous et on ne ferait ici que de répéter des choses archi-connues (voir parmi d’autres les programmes de financement de la recherche, au niveau national et européen – avec l’engloutissement dans une machinerie bureaucratique surnuméraire et avec des lois propres, incompréhensibles pour les simples chercheurs obligés de se convertir en bureaucrates à leur tour afin de remplir des centaines de pages de dossiers et de rapports administratifs, sans aucune relation avec la qualité scientifique de leur travail et, pourquoi pas, avec le fond même de leur vocation).

 

En effet, la démocratie libérale est le meilleur régime politique du monde, le totalitarisme est, n’est-ce pas, l’incarnation même du diable, à condition que tout se passe en dehors de nos propres engagements individuels ou institutionnels. Car une fois qu’on est censé appliquer les mêmes règles chez soi, on préfère inventer de nouvelles règles et les modifier à chaque fois qu’elles mettent en cause notre propre position.

 

4) Comment imaginer alors une Europe de demain ? Quel avenir pour l’Europe dont le passé, à l’œuvre en guise d’héritage mondial, nous fait signe et nous engage dans l’articulation du présent et dans la projection (sans projet unique) de l’avenir ? Comment rendre compte de cet héritage sans réactiver les figures du passé (figures religieuses, politiques, juridiques), mais sans céder à la tentation d’une téléologie spirituelle, voire d’une eschatologie européenne comme avènement d’un monde meilleur, voire du meilleur des mondes ?

 

Et quel rôle les intellectuels pourraient-ils jouer dans la création d’une (autre) base pour l’Europe ? Doivent-ils unir leurs efforts pour créer des passerelles entre les autres bases (juridiques, politiques, économiques, religieuses) ou, au contraire, sanctionner leur absence ou leur insuffisance ? En quoi alors une base intellectuelle pourrait-elle suppléer à ce déficit de fondation (par exemple, avec l’adoption d’une constitution européenne) ? Ne serait-ce « une base intellectuelle » un pur fantasme des intellectuels, en crise d’identité ou d’idéal et à la recherche d’une posture plus digne et d’un rôle plus concret dans la construction européenne ?

 

Le point le plus sensible et le plus problématique de la question initiale concerne donc très exactement cet aspect de l’utopie européenne. Car il s’agit bien d’une utopie au cœur d’une telle question projective. Une utopie prise dans le double bind de sa nécessité et de son impossibilité. Nous ne pouvons pas ne pas imaginer une Europe future, car depuis toujours elle est à venir, elle se nourrit dans son actualité de ses projections et de ses idéalisations. Or il faut reconnaître également que ces idéalisations n’ont pu se constituer que lorsqu’elles ont eu la prétention de s’actualiser politiquement dans des vagues d’horreurs, d’exploitation et d’assujettissement, à l’Est comme à l’Ouest, et que les intellectuels ne sont nullement exempts d’excès, d’erreurs d’appréciation, de tentations bien peu démocratiques. D’où l’impossibilité de l’utopie : la reprendre – à travers une encore plus inquiétante mobilisation intellectuelle – risquerait de répéter le geste amnésique et eschatologique d’un idéal formulé par les intellectuel et poursuivi par tous. Un geste amnésique puisque l’Europe est la patrie de toutes les utopies et de toutes les anti-utopies, de toutes les utopies devenues des réalités tragiques et de toutes les anti-utopies toujours possibles. Et un geste eschatologique puisqu’il n’y a pas une Europe, une création, un lendemain. Cette Europe, cette création et ce lendemain ne sont surtout pas l’œuvre des seuls intellectuels. Il devrait y être invités, mais moins pour poser des bases (ce qui les situerait soit du côté des fondateurs soit du côté des idéologues), que pour être les gardiens de la pluralité des Europes, des créations et des lendemains. Si l’Europe se fait, ce ne doit pas être dans le consensus, ni dans l’éloge de son unité, encore moins dans la certitude de son avenir radieux, mais dans le « dissensus » des options, dans la multiplication infatigable de ses visages, en direction de l’inconnu de son devenir, en conservant sans cesse à l’esprit que le futur n’a jamais de figure prédéfinie.

 

Si appel pour les intellectuels il y a, il doit prendre tout d’abord la forme d’un ascétisme : savoir ou apprendre à refuser l’unanimisme, la manipulation, refuser les mirages et le confort toujours provisoire du pouvoir, et seulement par la suite défendre dans l’espace public des idées sur l’Europe, tout en assumant la condition de la divergence, de l’incertitude de ce qui va venir et de la résistance aux formes de plus en plus raffinées et séduisantes de l’assujettissement.

 

  • * Ciprian Mihali est docteur en philosophie (Strasbourg, 2000) sous la direction de Jean-Luc Nancy. Assistant depuis 1992, il est présentement maître de conférences (philosophie française contemporaine) au Département de philosophie de l’Université de Cluj (UBB),tout en dirigeant l’Institut francophone régional d’études stratégiques.

  • ** Pour un lecteur peu au fait du conflit d’idées en Roumanie, il convient de préciser que le travail de réflexion et d’interprétation développé dans ce texte, explicitement opposé à la pensée unique hystériquement libérale qui domine l’écrasante majorité des cercles intellectuels roumains, est aussi intiment liée aux débats qui se sont tenus autour de la revue IDEA artă + societate (certains des auteurs du texte ayant été un temps membre de la rédaction). Tous ces débats se sont cristallisés dans la publication au printemps 2009 d’un ouvrage collectif intitulé Généalogies du Postcommunisme (Idea Design & Print, Cluj, 2009, à paraître prochainement dans une version anglaise, Genealogies of Post-communism) où l’auteur principal, Ciprian Mihali a signé un essai, « La ville précaire. Considérations sur la condition de dystopique des espaces urbains postcommunistes ». (N.d.R)

  • ----------------------

  • Notes :

1Seule une version malheureusement très abrégée de ce texte a pu être présentée lors de la table ronde « Comment créer une base intellectuelle pour l’Europe de demain » dans le cadre du Colloque international « L’intellectuel public en Europe 1989-2009 », organisé par l’Institut Culturel Roumain à Paris les 7 et 8 novembre 2009.

2 Par simple honnêteté, je tiens à citer ici les noms de quelques jeunes chercheurs et universitaires qui ont participé à cette réflexion, tout en sachant que l’énumération des noms ne peut en aucune façon rendre compte de la richesse de leur contribution. Il s’agit donc d’Emilian Cioc, Lorin Ghiman, Laura Ilinescu, Veronica Lazăr, Ştefan Maftei, Andrei State.

3 Je simplifie sans doute le schéma de l’histoire intellectuelle des dernières décennies. Ainsi, il faudrait y distinguer au moins trois catégories qui relèvent non seulement de périodes différentes, mais aussi d’une logique différente de la perversion intellectuelle : ceux qui ont crû sincèrement dans les vertus du marxisme et du communisme et ont participé à sa mise en œuvre, sans prêter attention à l’écart de plus en plus grand entre la théorie marxienne et les réalités du socialisme réel ; ceux qui, surtout dans les années 80-90, ont joué le jeu du système, sans y croire vraiment, mais en profitant au maximum des bénéfices qu’ils pouvaient en obtenir ; enfin, ceux (très souvent les mêmes) qui à partir des années 90, et par une sorte de rétroprojection et de dissidence auto-attribuée, ont soutenu à haute voix qu’ils avaient des convictions anticommunistes depuis toujours, mais que la terreur communiste les avait obligés à se taire et à ne rien faire.

4 Combien de « grands experts » occidentaux des régimes communistes ont-ils anticipé, à la veille même de l’écroulement de ces régimes, ce qui allait advenir ? En revanche, ils sont les plus habiles à construire ce qu’on pourrait appeler des « anticipations (rétro)projectives », c’est-à-dire des discours consistant à investir une position d’anticipation du futur proche, mais une fois seulement que ce futur se sera consommé pour dire : « oui, en fait c’est bien cela qui devait se passer, maintenant on a raison de confirmer l’évolution des événements ». Pour la chute du communisme, on a beau dire aujourd’hui qu’elle était prévisible, qu’il y avait des signes avant-coureurs, et même que le travail de la dissidence a été finalement couronné de succès,  etc., cela ne veut absolument rien dire tant que cette (rétro-)prévisibilité des événements est construite idéologiquement post factum, après les événements. La misère du présent n’est dépassée que par la misère des théories du présent…

Partager cet article
Repost0
18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 09:40


 logo730
 

Nous avons pu constater dans le numéro 23/24 de notre revue, à partir de l'exemple des événements récents au Sri Lanka, comment la légalité internationale a pu être contournée et bafouée dès lors que les principes de la Charte des Nations Unies sont ignorés. Ce phénomène se manifeste également aujourd'hui entre autre par le silence imposé sur les résolutions adoptées par l'ONU et ses agences à l'époque de la décolonisation et de la lutte pour un nouvel ordre économique mondial. Cela passe même parfois par la destruction matérielle des documents des résolutions votées. Il nous a donc semblé indispensable de rendre la vie aux aspects camouflés du droit international, ce qui passe en particulier par la redécouverte des décisions prises en matière de droit au développement. C'est dans cet esprit que nous avons obtenu de son auteur et de son éditeur le droit de reprendre le chapitre consacré à ce sujet dans un ouvrage paru en 2007 sous la rédaction de Tamara Kunanayakam, à l'époque fonctionnaire des Nations Unies à Genève et aujourd'hui ambassadrice de Sri Lanka à Cuba. Économiste expérimentée, engagée dans la lutte pour le droit des peuples et des États au développement, elle a rassemblé dans cet article les éléments qui permettent aux institutions et aux militants de rappeler les États et les organisations internationales à leurs obligations.

La Rédaction

 


La validité du droit au développement est-elle légalement fondée ?

-

Octobre 2005

 

 

Tamara Kunanayakam

 

« Déclaration » et « recommandation »

3. Selon la pratique des Nations Unies, une déclaration est un instrument formel et solennel, qui se justifie en de rares occasions quand on énonce des principes ayant une grande importance et une valeur durable, comme dans le cas de la Déclaration des droits de l'homme.Une recommandation est moins formelle.

 

4. En dehors de la distinction qui vient d'être indiquée, il n'y a probablement aucune différence, d'un point de vue strictement juridique, entre une recommandationet une déclarationdans la pra­tique des Nations Unies. Une déclarationou une 'recommandation' est adoptée par une résolution d'un organe des Nations Unies. En tant que telle, on ne peut pas la rendre obligatoire pour les Etats Membres, au sens selon lequel un traité ou une convention est obli­gatoire pour les parties audit traité ou à la ladite convention, par le simple artifice qui consisterait à l'appeler déclarationplutôt que recommandation. Toutefois, étant donné la solennité et la significa­tion plus grandes d'une déclaration,on peut considérer que l'organe qui l'adopte manifeste ainsi sa vive espérance que les membres de la communauté internationale la respecteront. Par conséquent, dans la mesure où cette espérance est graduellement justifiée par la pratique des Etats, une déclaration peut être considérée par la coutume comme énonçant des règles obligatoires par les Etats.

 

Extrait d'un mémoire rédigé en 1962 par le Service juridique de l'ONU et présenté à la Commission des droits de l'homme à sa 18esession.

Cité dans E/CN.4/1334, 2 janvier 1979, note 33, page 31.

Au chapitre 1 de notre ouvrage1, nous avons décrit comment le Mouvement des non-alignés, en particulier, était parvenu à introduire ce nouveau concept dans le débat onusien et, au chapitre 2, quel est son contenu. Il est cependant utile de revenir sur les fondements légaux du droit au développement car, au-delà des rapports de force politiques de l’époque, ceux-ci lui confèrent non seulement une validité incontestable mais encore un contenu relativement précis, en dépit de toutes les arguties et interprétations dilatoires dont on essaie actuellement de le recouvrir.

 

Pour quelles raisons ? Tout simplement parce qu’au cœur du débat s’affrontaient deux visions ! L’une, sou­tenue par les pays riches, considérait que le droit au développement n’avait pas de valeur juridique et qu’il n’avait pas, par conséquent, de validité internationale ; l’autre, soutenue par les pays du tiers monde et les pays socialistes, soutenait le droit au développement comme une exigence politique et morale qui lui donnait une crédibilité incontestable.

 

Aujourd’hui, cette confrontation demeure et même si le rapport de force a changé, les principes au cœur du droit au développement sont plus que jamais d’actualité car ils continuent à inspirer l’action, sous de multiples formes, de nombreux Etats et organisations sociales. Quand, par exemple, sous l’impulsion de Hugo Chavez, le Venezuela prend le contrôle de sa Banque centrale, nationalise et s’associe à plusieurs pays d’Amérique Latine pour fonder la Banque du Sud afin de prendre le contre-pied des pratiques totalitaires de la Banque Mon­diale, du FMI et des institutions financières, Chavez et ses partenaires font le choix du droit au développement !

 

Dans son préambule, la Déclaration sur le droit au développement rappelle ses sources légales :

  • « les buts et principes de la Charte des Nations Unies relatifs à la réalisation de la coopération interna­tionale en résolvant les problèmes internationaux d'ordre économique, social, culturel ou humanitaire et en développant et encourageant le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous sans distinction » ;

  • les dispositions de la Déclaration universelle des droits de l'homme selon lesquelles « toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans ladite Déclaration puissent y trouver plein effet » ;

  • les « dispositions du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels et du Pacte international relatif aux droits civils et politiques » ;

  • « le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, en vertu duquel ils ont le droit de déterminer librement leur statut politique et d'assurer librement leur dé­veloppement économique, social et culturel » ;

  • « le droit des peuples à exercer (…) leur souveraineté pleine et entière sur leurs richesses et leurs ressour­ces naturelles » ;

  • « l'obligation que la Charte impose aux Etats de promouvoir le respect universel et effectif des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous sans distinction aucune, notamment de race, de cou­leur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politi­que ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation » ;

  • les « accords, conventions, résolutions, recomman­dations et autres instruments pertinents de l'Orga­nisation des Nations Unies et des institutions spécialisées concernant le développement intégral de l'être humain et le progrès et le développement de tous les peuples dans les domaines économique et social, y compris les instruments concernant la dé­colonisation, la prévention de la discrimination, le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le maintien de la paix et la sécurité internationales et la promotion accrue des relations amicales et de la coopération entre les Etats confor­mément à la Charte ».

Ses sources légales sont donc très nombreuses et relèvent tout à la fois du droit « positif », autrement dit contraignant, constitué d’un ensemble de normes con­ventionnelles et coutumières, les deux principales sour­ces du droit international, et de ce que les Anglo-saxons appellent la soft law (le droit « mou »), soit un droit en principe non contraignant et dont la valeur normative serait limitée, mais qui n'en est pas moins essentiel en droit international.

 

On aurait tort d’ériger une barrière absolue entre ces deux grands ordres du droit international. D’abord, parce que les documents classés dans la soft lawreprennent généralement de nombreuses clauses issues d’instruments relevant eux du droit positif. Ensuite parce que, comme c’est le cas des trois textes qui seront le plus abondamment cités dans ce qui suit2, ces textes ont été solennellement adoptés en Assemblée générale de l’ONU par une écrasante majorité d’Etats, représen­tant à chaque fois plus des quatre cinquièmes de la population mondiale, et n’ont été l’objet que de quelques rares oppositions et d’une poignée d’abstentions. On est donc en droit de leur accorder un poids démocratique et moral considérable.

 

Le droit à l'autodétermination des peuples et les prin­cipes de solidarité qui lui sont liés méritent qu'on s'y arrête. Il s’agit des principes fondamentaux sur lesquels se fonde le droit au développement : celui de l’égalité des droits des peuples et leur droit à disposer d’eux-mêmes (ou autodétermination) et son corollaire, l’égalité souve­raine. On prêtera également attention au principe associé de solidarité, coopération et solidarité internationale étant un devoir partagé par tous les Etats.

Le respect de ces principes est fondamental afin d’atteindre les buts des Nations Unies, à savoir : « Réaliser la coopération internationale en résolvant les problèmes internationaux d'ordre économique, social, intellectuel ou humanitaire, en développant et en encou­rageant le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion. »3

 

1. Les sources juridiques du principe d’égalité de droits et d’autodétermination et son corollaire, l’égalité souveraine

Le droit au développement est en conformité avec la lettre et l'esprit de la Charte de l'Organisation des Nations Unies qui, de façon logique, comprend par extension aussi bien une définition précise des droits de l'homme – économiques, sociaux, culturels comme civils et politiques – qu’une définition des droits de solidarité.

En faisant appel à une coopération internationale au­thentique afin de résoudre les problèmes rencontrés dans les domaines économique, social, culturel et hu­manitaire et de promouvoir les droits humains et les libertés fondamentales pour tous et toutes, la DDD se fonde en premier lieu sur les buts et principes de la Charte des Nations Unies. Elle y puise son principe fondamental à partir des deux notions mentionnées ci-dessus, celles d’égalité de droits et d’autodétermination des peuples et nations et d’égalité souveraine, à savoir des clauses vitales car elles constituent l’unique base sur laquelle des relations amicales entre les nations peuvent se développer.

 

Lors de sa Septième session (1952), dans sa Réso­lution intitulée Droit des peuples et des nations à disposer d’eux-mêmes, l’Assemblée générale confirma une nouvelle fois que le droit des peuples et des nations à l’autodétermination était un préalable à la complète jouissance de tous les droits humains fondamentaux4.

Considérant que l’Assemblée générale, lors de sa Cinquième session, a reconnu que le droit des peuples et des nations à disposer d’eux-mêmes est du droit fondamental de l’homme [Résolution 421 D (V), du 4 décembre 1950] (…)

Considérant que la violation de ce droit a provoqué dans le passé des effusions de sang et des guerres et qu’elle est considérée comme une menace permanente pour la paix,

L’Assemblée générale, soucieuse

i) De préserver la génération actuelle et les générations futures du fléau de la guerre,

ii) De proclamer à nouveau sa foi dans les droits fondamentaux de l’homme

iii) De tenir dûment compte des aspirations politiques de tous les peuples de façon à servir la cause du maintien de la paix et de la sécurité internationales et à développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes,

1. Décide de faire figurer dans le Pacte ou les Pactes internationaux relatifs aux droits de l’homme un article sur le droit de tous les peuples et nations à disposer d’eux-mêmes, et de réaffirmer ainsi le principe énoncé dans la Charte des Nations Unies. (…)

Résolution 545 (VI) de l’Assemblée générale, du 5 février 1952.

 

La Déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et aux peuples coloniaux de 19605,citée au chapitre 1, est un document d’importance historique. Elle constitue l’une des contributions les plus significativesque l’ONU ait produite pour développer le concept d’autodétermination, condamner le colonialisme et toute autre forme de sujétion des peuples à une domination et une exploitation étrangères et promouvoir activement la décolonisation6.

La Déclaration affirme en effet que « la sujétion des peuples à une subjugation, à une domination et à une exploitation étrangères constitue un déni des droits fondamentaux de l'homme, est contraire à la Charte des Nations Unies et compromet la cause de la paix et de la coopération mondiale » (art. 1)7et que « tous les peuples ont le droit de libre détermination ;en vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et poursuivent librement leur développement économique, social et culturel. » (art. 2)8

 

Avec cette résolution, l’Assemblée générale reconnaissait que l’abolition de la domination par l’octroi de l’indépendance devait être complète, qu’il fallait empêcher à jamais toute tentative de restauration d’une influence étrangère sur des peuples qui avaient obtenu leur indépendance, que l’indépendance ne devait pas seulement signifier une indépendance politique mais également une indépendance économique et culturelle, libre de toutes interférences ou pressions, directes ou indirectes, de quelque sorte qu’elles soient et quel qu’en soit le prétexte, exercées sur les peuples ou nations. Elle affirmait aussi que les principes contenus dans la Déclaration devaient être universellement appliqués à tous les peuples du monde, non seulement au moment de l’instauration de leur indépendance, pleine et absolue mais qu’il fallait veiller à sa préservation et que cette indépendance devait dépendre uniquement de la libre volonté et détermination des peuples eux-mêmes et ne pas être soumise à une quelconque autre influence9. Les relations existantes entre peuples dominants et assujettis devaient faire place à des relations entre des peuples libres, fondées sur un pied d’égalité et basées sur la confiance. La coopération et la paix pourraient alors ainsi se substituer à l’antagonisme et à la guerre10.

 

Dans la Déclaration sur la Souveraineté perma­nente sur les ressources naturelles11de 1962 – qui donne pleine expression à l’article 1 commun aux deux Pactes internationaux sur les droits humains, examiné plus bas, et à la DDD – l’Assemblée générale recon­naissait que l’indépendance politique ne pouvait être assurée qu’au moyen d’une indépendance économique et que l’indépendance économique ne pouvait elle-même être garantie que si les peuples jouissaient du droit de posséder et de développer leurs richesses et ressources naturelles. L’article 1 de la partie opérationnelle de la Résolution ajoutait que ce droit « doit s'exercer dans l'intérêt du développement national et du bien-être de la population de l'Etat intéressé. »

 

Le principe de l’égalité de droits et d’autodétermination des peuples et des nations a été réaffirmé avec emphase par les deux Pactes internationaux sur les droits humains de 1966, dès leur premier article com­mun12. Ces Pactes sont donc d'une considérable impor­tance en ce qui concerne la DDD. Leur article commun 1/1 reconnaît que le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes recouvre des dimensions à la fois politiques, légales, économiques, sociales et culturelles13. Ce droit inclut le droit à un contrôle souverain et permanent sur leurs richesses et ressources naturelles. Ainsi, l'article 1/2 stipule que « pour atteindre leurs fins, tous les peuples peuvent disposer librement de leurs richesses et de leurs ressources naturelles, sans préjudice des obligations qui découlent de la coopération économique internationale, fondée sur le principe de l'intérêt mutuel, et du droit international. En aucun cas, un peuple ne pourra être privé de ses propres moyens de subsistance. »14Ce principe de « libre disposition » s’étend aux relations économiques avec d'autres Etats dans toute leur durée. La façon dont cet article est articulé avec les principes de solidarité, auxquels l'expression « sans préjudice des obligations » fait référence, implique qu'il accorde aux Etats le pouvoir de disposer de leurs richesses de la manière qu'ils souhaitent, pour autant que ceci ne constitue pas un refus de contribuer à la coopération internationale – qui est une « obligation » aux termes des articles 55 et 56 de la Charte des Nations Unies.

 

Parmi les instruments contraignants invocables à l'appui de la DDD, outre la Charte des Nations Unieset la Déclaration universelle, par exemple, ou encore les Pactes internationaux de 1966, pour les pays qui les ont ratifiés, on peut citer :la Convention de Vienne sur la succession d’Etats en matière de traités de 1978, qui confirme que le droit international endosse le principe de la souveraineté inaliénable de chaque peuple et de chaque Etat sur leurs richesses et ressources naturelles ;la Convention de Vienne sur la succession d'Etats en matière de biens, archives et dettes d'Etatde 1983, qui va dans le même sens15

 

La Convention sur le droit de la mer16,adoptée par les Nations Unies en 1982, constitue une source supplémentaire démontrant la validité légale du droit au développement et qu’il est possible de légiférer avec précision dans de tels domaines. Elle contient le droit d'un Etat d’établir, sur son « plateau continental », une « zone économique exclusive »17de 200 mille marins qui étend considérablement ses prérogatives au-delà des limites de sa « mer territoriale », fixées à 12 mille marins. Elle accorde à l’Etat côtier « des droits souverains sur le plateau continental aux fins de son exploration et de l'exploitation de ses ressources naturelles. »18Elle attri­bue à ses Etats Parties diverses responsabilités con­cernant la « conservation et gestion des ressources biologiques de la haute mer » (art. 116-120), la « protection et préservation du milieu marin » (art. 192-237) Elle traite également des droits et obligations en matière de « recherche scientifique marine » (art. 238-265) et introduit de nouvelles clauses de sauvegarde des intérêts des « Etats sans littoral à la mer. » (art. 124-132) Un de ses articles clef établit une zone internationale, consi­dérée comme « Patrimoine commun de l'humanité », en définit le statut juridique et arrête les règles destinées à sa protection, « l'humanité tout entière [étant] investie de tous les droits sur les ressources de la Zone » (art. 136-155). La Convention stipule que les richesses de cette zone doivent être exploitées rationnellement de façon à soutenir le développement de tous les pays, « et compte tenu particulièrement des intérêts et besoins des Etats en développement et des peuples qui n'ont pas accédé à la pleine indépendance ou à un autre régime d'autonomie reconnu par les Nations Unies. » (art. 140)

 

De façon générale, concernant le « caractère conven­tionnel de la norme de droit international concernant l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes », Cristescu avance l’argument suivant : « Les instruments internationaux qui la consacrent, la Charte des Nations Unies et les Pactes internationaux relatifs aux droits de l’homme, sont inclus parmi les sources conventionnelles du droit prévues à l’Article 38, paragraphe 1 a du Statut de la Cour internationale de Justice, c’est à dire ‘les conventions internationales, soit générales, soit spéciales, établissant des règles expres­sément reconnues par les Etats’ (…) »19Et, se referant aux diverses contributions apportées progressivement au droit contemporain, il ajoute ceci : « La consécration dans la Charte des Nations Unies du principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes est le couronnement d’une assez longue évolution. Elle marque non seulement sa reconnaissance sur le plan juridique (en tant que partie constitutive de la Charte, qui est un traité international multilatéral, et comme principe du droit international contemporain), mais aussi le point de départ d’une nouvelle évolution, d’un développement de plus en plus poussé du principe et de son contenu juridique, de sa mise en œuvre et de son application aux situations les plus diverses de la vie internationale. »20

 

Un nouvel ordre international nécessaire

Afin que les individus et les peuples puissent exercer ce droit fondamental à l’autodétermination, les Etats ont l’obligation, individuellement et collectivement, de créer les conditions nécessaires à sa réalisation, tant au ni­veau national qu’international.

La DDD se réfère ici à une dimension cruciale des efforts déployés par les Nations Unies dans le domaine des droits humains, reconnue d'ailleurs de longue date. Comme déjà souligné, elle figure dès 1948, dans la Déclaration universelle des droits de l’homme :« Toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet. »(art. 28) En 1968, dans un article basé sur les deux Pactes internationaux, la Proclamation de Téhéran sur les droits de l’homme21le soulignait à nouveau : « Lesprogrès durables dans la voie de l'application des droits de l'homme supposent une politique nationale et inter­nationale rationnelle et efficace de développement économique et social. » (art. 13)

 

Dans sa dimension externe, le principe d’égalité souveraine est donc directement lié à l’exigence des pays nouvellement libérés d’établir un nouvel ordre international économique dans lequel leurs statuts politiques, comme Etats indépendants, se reflètent dans leurs relations avec leurs anciens maîtres coloniaux.

Parmi les instruments multilatéraux, plusieurs experts reconnus souligne qu’il y a lieu d'en retenir particulièrement deux, adoptés l'un et l'autre par l’ONU en 197422et qui définissent les droits et devoirs fondamentaux de tous les États membres de l'ONU dans le cadre du nouvel ordre international réclamé.

 

Le premier, la Déclaration concernant l'instauration d'un nouvel ordre économique international23,fut précisément adopté pour assurer « dans la paix et la justice aux générations présentes et futures un développementéconomique et social qui ira en s'accélérant. »24Elle déclare que « la coopération internationale en vue du développement représente l'objectif et le devoir communs de tous les pays. »25Les 20 principes qu'elle propose pour appuyer un nouvel ordre économique international ont un seul but : assurer la coopération internationale en vue du développement, en premier lieu des pays du Tiers Monde. Le Programme d’action pour l’instauration d’un nouvel ordre économique international adopté en même temps par l’ONU poursuit le même objectif.

Le deuxième fut adopté lors par l’Assemblée générale des Nations Unies lors de sa 29esession sou le nom de Charte des droits et devoirs économiques des Etats26. Cette Charte fonde légalement le Nouvel ordre économique international et fait partie des instruments légaux qui, en reconnaissant pour la première fois l’in­terdépendance en l’ordre régnant au plan mondial et les droits humains, ont donné un contenu fort à l’article 25 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

 

Plusieurs des 15 principes qu’elle contient sont directement liés au développement, à l’ordre international économique injuste qui est un obstacle à sa réalisation, et à la nécessité de la coopération internationale pour l’éliminer. Par exemple, les « injustices (...) qui privent une nation des moyens naturels à son développement normal » (principe i) y sont condamnées et la « coopération internationale en vue du développement » prônée (principe n). Son Chapitre II est tout spécialement consacré au développement. Les principes qui y figurent stipulent notamment que chaque Etat « est responsable au premier chef de promouvoir le progrès économique, social et culturel de son peuple » et « d'assurer la pleine participation de son peuple au processus et aux avantages du développement » (art. 7) ; que « tous les Etats ont pour responsabilité de coopérer (...) à favoriser le progrès économique et social dans le monde entier, et en particulier dans les pays en voie de développement » (art. 9) ; que « les Etats ont le droit (...) de participer à la coopération sous-régionale, régionale et interrégionale dans l'intérêt de leur développement économique et social » (art. 12) ; que « chaque Etat a le droit d'avoir part aux avantages du progrès et des innovations de la science et de la technique pour accélérer son développement économique et social » (art. 13) ; que « chaque Etat a le devoir de coopérer à favoriser une expansion et une libéralisation régulières et croissantes du commerce mondial (...) en tenant compte des problèmes commerciaux propres aux pays en voie de développement » (art. 14) et que « tous les Etats ont le droit et le devoir (...) d'éliminer le colonialisme, l'apartheid, la discrimination raciale, le néo-colonialisme et toutes les formes d'agression (...) ce qui est un préalable du développement. » (art. 16) La Charte déclare également que « la coopération internationale en vue du développement est l'objectif que visent tous les Etats et leur devoir commun. Chaque Etat devrait coopérer aux efforts des pays en voie de développement pour accélérer leur progrès économique et social » (art. 17) et que « les pays développés devraient accorder, améliorer et élargir le système de préférences tarifaires généralisées, sans réciprocité ni discrimination, en faveur des pays en voie de développement. » (art. 18)

Un autre trait remarquable de cette Charte est qu’il s’agit du premier document onusien d’une telle importance qui établit la relation entre désarmement et développement27, comme on le verra au chapitre 4.

 

En somme, au travers de diverses déclarations et résolutions, l’Assemblée générale a non seulement proclamé et interprété le droit des peuples à l’autodé­termination, mais mis en lumière les relations entre ce droit et les autres droits humains et adopté des mesures, générales ou spécifiques, concernant sa mise en application. Le Conseil de sécurité a également reconnu la validité du droit des peuples à l’autodétermination. A signaler ici une importante étude d’Hector Gros Espiell, où ce Rapporteur spécial de la Sous-commission pour la prévention de la discrimination et la protection des minorités passe en revue l’application des résolutions adoptées par les Nations Unies28.

 

2. Droit au développement : une prérogative des nations et des individus !

« Tous les êtres humains ont la responsabilité du développement individuellement et collectivement, compte tenu des exigences du plein respect de leurs droits de l'homme et de leurs libertés fondamentales et eu égard à leurs devoirs envers la communauté, qui seule peut assurer l'entier et libre épanouissement de l'être humain et qui doit donc promouvoir et protéger un ordre politique, social et économique propre à favoriser le développement. »

DDD, art. 2/2.

 

« Les Etats ont le droit et le devoir de formuler des politiques de développement national appropriées ayant pour but l'amélioration constante du bien-être de l'ensemble de la population et de tous les individus, fondée sur leur participation active, libre et utile au dévelop­pement et à la répartition équitable des avantages qui en résultent. »

DDD, art. 2/3.

 

« Les Etats ont le devoir de prendre, séparément et conjointement, des mesures pour formuler des politiques internationales de développement en vue de faciliter la pleine réalisation du droit au développement. »

DDD, art. 4/1.

 

Le droit au développement appartient à la fois aux individus, aux peuples et aux Etats. L'Assemblée générale des Nations Unies (Résolution 46 (XXXIV), art. 8, 1979) puis la Commission des droits de l'homme (Résolution 6 (XXXVI), para. 2, 1980) l'ont réaffirmé à plusieurs reprises : « L'égalité de chances en matière de développement est une prérogative aussi bien des nations que des individus qui les composent. » Les droits de solidarité ont de ce fait « un lien incontestable avec les demandes des pays en développement, des pays pauvres, des pays de la ‘périphérie’, qui sont justement ceux qui réclament l'établissement d'un nouvel ordre économique international. »29

Et, comme on l'a vu, la Déclaration sur la souve­raineté permanente sur les ressources naturelles,adoptée en 1962 par l'Assemblée générale, affirmait déjà l'existence d'un droit universel de tous les Etats de poursuivre leur développement dans un environnement international qui le favorise. Cette affirmation est à la base de la rédaction de l'article 3 de la DDD. Celui-ci stipule que « Les Etats ont la responsabilité première de la création des conditions nationales et internationales favorables à la réalisation du droit au développe­ment. »30

 

Les peuples, individuellement et collectivement, étant les principaux acteurs du droit au développement, « toute personne humaine et tous les peuples ont le droit de participer et de contribuer à un développement économique, social, culturel et politique dans lequel tous les droits de l'homme et toutes les libertés fondamentales puissent être pleinement réalisés » (DDD, art. 1/1). Ils en sont « le participant actif et le bénéficiaire » (DDD, art. 2/1). « Indivisibles et interdépendants » (DDD, 10e paragraphe du préambule, art. 6/2 et 9/1), ces droits impliquent aussi qu’on leur accorde le même respect quand ils sont revendiqués par les autres peuples.

 

En même temps, « tous les êtres humains ont la responsabilité du développement, individuellement et collectivement...,» affirme aussi son article 2/2, marquant ainsi, de façon conséquente, le devoir des individus comme des peuples de « promouvoir et protéger un ordre politique, social et économique propre à favoriser le développement. ». Cette précision est d'une très grande importance car, le développement n'étant réalisable qu'à la condition qu'une démocratie authentique soit réalisée, à savoir une véritable démocratie économique et politique, sa sauvegarde, son développement et, par conséquent, son progrès deviennent de ce fait un devoir.

 

Les Etats ont également des droits et des devoirs. En comparaison de ceux dévolus aux individus et aux peu­ples, le droit et la responsabilité première de tous les Etats est « de formuler des politiques de développement national appropriées » (DDD, art. 2/3). Ce droit des Etats est cependant strictement lié à celui des individus et des peuples à participer au développement. C'est pourquoi, dans le même paragraphe, il est soumis à la condition que ces politiques soient fondées sur leur « participation active, libre et utile au développement et à la répartition équitable des avantages qui en résultent. »

 

La Charte des droits et devoirs économiques des Etats de 1974, déjà citée, proclame à ce propos que « chaque Etat a le droit souverain et inaliénable de choisir son système économique, de même que ses systèmes politique, social et culturel, conformément à la volonté de son peuple, sans ingérence, pression ou menace extérieure d'aucune sorte. » (Chapitre II, art. 1). Elle reconnaît également que « chaque Etat détient et exerce librement une souveraineté entière et perma­nente sur toutes ses richesses, ressources naturelles et activités économiques, y compris la possession et le droit de les utiliser et d'en disposer. » (art. 2/1) Et son article 10 stipule que tous les Etats « ont le droit de participer pleinement et effectivement à l'adoption, au niveau international, de décisions visant à résoudre les problèmes économiques, financiers et monétaires mondiaux, notamment par l'intermédiaire des organisations internationales appropriées conformément à leurs règle­ments présents et à venir, et d'avoir part, de manière équitable, aux avantages qui en découlent. »

 

Se référant au droit à l’autodétermination, la Charte fait également obligation aux Etats de respecter le droit des peuples placés sous leur juridiction de déterminer librement tous les aspects de leur développement en stipulant, à l’article 7 du même Chapitre II spécialement consacré au développement, que « chaque Etat a le droit et la responsabilité de choisir ses objectifs et ses moyens de développement, de mobiliser et d'utiliser intégralement ses ressources, d'opérer des réformes économiques et sociales progressives et d'assurer la pleine participation de son peuple au processus et aux avantages du développement. »

 

La question des devoirs et responsabilités suppose – de la part des Etats et tout spécialement des plus riches, puissants et développés  – une stricte application des principes favorables à une coopération internationale digne de ce nom. Par conséquent, le même article 7 conclut que « tous les Etats ont le devoir, individuellement et collectivement, de coopérer à éliminer les obstacles qui entravent cette mobilisation et cette utilisation. »  Cet aspect sera examiné plus en détail au chapitre 4.

 

3. Le droit au développement : un droit de l’homme inaliénable

La DDD définit, dans son préambule et à l’article 1, le droit au développement comme « un droit inaliénable de l'homme ». Par ceci, il est signifié que ce droit non seulement appartient à chacun de ses trois sujets, les individus, les peuples et les Etats, mais qu’il fait également partie intégrante de tout le système des droits individuels et collectifs. Ceci est confirmé par la Déclaration qui, dans son préambule et à l’article 6, précise que « tous les droits de l'homme et libertés fondamentales sont indivisibles et interdépendants et que, pour promouvoir le développement, il faudrait accorder une attention égale et s'intéresser d'urgence à la mise en oeuvre, à la promotion et à la protection des droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels et qu'en conséquence la promotion, le respect et la jouissance de certains droits de l'homme et libertés fondamentales ne sauraient justifier le déni d'autres droits de l'homme et libertés fondamentales. »

L'Assemblée générale, (…)

 

Considérant que l'élimination des violations massives et flagrantes des droits fondamentaux des peuples et des individus qui se ressentent de situations telles que celles qui résultent du colonialisme et du néo-colonialisme, de l'apartheid, du racisme et de la discrimination raciale sous toutes leurs formes, de la domination et de l'occupation étrangère, de l'agression et des menaces contre la souveraineté nationale, l'unité nationale et l'intégrité territoriale, ainsi que des menaces de guerre, contribuerait à créer des conditions propices au développement pour une grande partie de l'humanité (…)

 

Les Etats prennent des mesures décisives pour éliminer les violations massives et flagrantes des droits fondamentaux des peuples et des êtres humains qui se ressentent de situations telles que celles qui résultent de l'apartheid, de toutes les formes de racisme et de discrimination raciale, du colonialisme, de la domination et de l'occupation étrangères, de l'agression, de l'intervention étrangère et de menaces contre la souveraineté nationale, l'unité nationale et l'intégrité territoriale, de la menace de guerre ainsi que du refus de reconnaître le droit fondamental des peuples à disposer d'eux-mêmes.

DDD, huitième paragraphe du préambule et article 5.

 

Or, une telle politique, présentée comme urgente de façon insistante, avait ouvert au milieu des années 1960 une nouvelle aire dans la doctrine légale internationale. Les Français sont allés jusqu’à forger le terme de « droit international du développement »31. Et, au fur et à mesure que le problème du développement gagnait en importance, on vit, dans les années 1970, s’organiser de plus en plus de conférences internationales d’économistes, de politologues et de juristes. En même temps, des chercheurs des pays nouvellement libérés commencèrent à produire des études détaillées sur les aspects légaux des problèmes de développement. Parmi ceux-ci, on citera Mohamed Bennouma du Maroc, Madjid Benchika et Mohammad Bedjaoui d’Algérie32.

 

Dans le cadre de ce « droit international du développement », le droit au développement, en tant que tel, commença à se profiler et à émerger comme une disposition spéciale de première importance.

 

La transformation du droit au développement en norme légale internationale relève de la logique même du concept des droits humains. Ce thème, qui se développa rapidement après la guerre comme une branche spécifique du droit international, entrait en résonance avec les problèmes croissants de développement que rencontrait le Tiers Monde dans les années 1970. Mais, tandis que la première thématique était déjà constituée en un système de normes relativement bien développé, la seconde était encore au stade doctrinal ou de recherches. Ceci explique pourquoi le droit au déve­loppement parvint à se frayer un chemin au sein du droit international en passant par la porte marquée « droits humains ».

Le droit au développement avait été étudié par l’International Law Association pendant de nombreuses années et faisait partie de ses recherches sur les aspects légaux d’un nouvel ordre économique international. Une conférence organisée par celle-ci en 1986 « Seoul Declaration on the New International Economic Order » (Déclaration de Séoul sur le nouvel ordre économique international), comprenait le droit au développement parmi ses neuf principes de base. Celui-ci fut également inclus dans la « Asian-Pacific Declaration of Human and People’s Rights » (Déclaration sur les droits de l’homme et des peuples de l’Asie-Pacifique) qui fut adoptée lors de la « Second conference of lawyers from Asian and Pacific countries » (Deuxième conférence des juristes des pays d’Asie et du Pacifique ), à Delhi en 1988.

 

L’insertion de ce droit dans la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, en 1981, contribua beaucoup à en faire une norme établie. L’article 22 de la Charte africaine déclare que « tous les peuples ont droit à leur développement économique, social et culturel (…) et à la jouissance égale du patrimoine commun de l'humanité. »

En 1979, dans sa première Etude sur les dimensions internationales du droit au développement, le Secrétaire général conclut qu’il y avait un corps tout à fait substan­tiel de principes issus de la Charte des Nations Unieset de la Déclaration universelle et qui se trouvait renforcé par toute une série de conventions, déclarations et résolutions qui démontraient l’existence d’un droit humain au développement dans le droit international33.

En conclusion de ce chapitre, la position des Etats-Unis d’Amérique, selon laquelle il ne peut y avoir de droit au développement dans le droit international, est fallacieuse et même légalement insoutenable. En avril 1987, Nagendra Singh, Président de la Cour internationale de justice, souligna au cours d’un exposé qu’il faisait à la Vrige Universiteit (Université libre, Amsterdam) que ce droit existe de façon indiscutable, qu’il est basé sur les principes fondamentaux de la Charte des Nations Unies, en particulier ceux concernant le développement souve­rain des Etats, la non-discrimination, l’indépendance et la coopération internationale34.

 

Le professeur Rais A. Touzmohammadov35partage ce point de vue : « Le caractère normatif du contenu du droit au développement est de toute évidence lié aux aspects qui le rendent juridiquement contraignant. Ce serait une erreur de rejeter de façon catégorique le caractère normatif de ce droit pour la seule raison qu'il ne fait pas l'objet d'un traité multilatéral. Outre les sources du droit au développement, un certain nombre d'aspects de ce droit ont été précisés par le droit coutumier. » Il cite à titre d’exemple d’accords intergouvernementaux dans le domaine de l’assistance au développement, celle accordée par les Nations Unies et par ces agences spécialisées. Il attire l’attention sur les efforts pratiques entrepris par les Nations Unies, comme les stratégies et programmes pour le développement, la création et le développement d’un système entier de divers organes centraux (Assemblée générale, Conseil économique et social et Conseil de tutelle) et d’autres auxiliaires (plus de vingt) ainsi que les agences spécialisées dans le domaine du développement.

-------------------------------------------------------

Notes :

1Chapitre 3 publié originellement dans l'ouvrage : Quel développement ? Quelle coopération internationale  ? rédigé par Tamara Kunanayakam, avec la participation de : Arnaud Zacharie, Walden Bello, Rémy Herrera, Centre Europe - Tiers Monde (CETIM), Genève, Suisse, 2007, en coopération avec : CRID (Centre de recherche et d’information pour le développement), Paris, France, CNCD (Centre national de coopération au développement), Bruxelles, Belgique.

2 Nommément, la Charte des droits et les devoirs économiques des Etats, la Déclaration concernant l’instauration d’un nouvel ordre économique inter­national et la Déclaration sur le droit au développement elle-même.

3 Charte des Nations Unies, Chapitre 1, art. 1/3.

4 Résolution 637 (VII) du 16 décembre 1952.

5 Résolution 1514 (XV) du 14 décembre 1960 et qui commence par : « L’Assemblée générale (…) convaincue que le maintien du colonialisme empêche le développement de la coopération économique internationale, entrave le développement social, culturel et économique des peuples dépendants et va à l’encontre de l’idéal de paix universelle des Nations Unies (…) »

6 Voir Cristescu, par. 39 à 41. A son adoption, il fut considéré que cette Déclaration revitalisait l'esprit de la Charte des Nations Unies et redonnait force à ses dispositions concernant l'autodétermination et qu'elle apportait à la Déclaration universelle sur les droits de l'homme un encrage plus marqué dans la réalité et une validité plus soutenue. Elle serait un document qui ferait date, à placer sur le même pied que la Charte et la Déclaration universelle. (Rapports officiels de l'Assemblée générale, Quinzième session, séances plénières, 945eréunion, par. 107 à 109)

7 Voir concernant les débats autour de la rédaction de cet article : Rapports officiels de l'Assemblée générale, Quinzième session, séances plénières, 932e réunion, par. 44 et 48, 933eréunion, par. 137, et 937eréunion, par. 137-138.

8 Lors des travaux préparatoires, il avait été relevé que cela impliquait le droit de chaque peuple non seulement de choisir une forme de gouvernement qui lui soit propre, mais aussi de jouir de son patrimoine spirituel et matériel sans restriction, de vivre librement en accord avec ses traditions les plus chères et d'être à l'abri de toute forme de sujétion de la part d'un quelconque peuple ou nation plus puissant. (Rapports officiels de l'Assemblée générale, Quinzième session, séances plénières, 928eréunion, par. 90-91, et 931eréunion, par. 53)

9 Rapports officiels de l'Assemblée générale, Quinzième session, séances plénières, 935eréunion, par. 81, 93, 104 et 105.

10 Rapports officiels de l'Assemblée générale, Quinzième session, séances plénières, 945eréunion, par. 87 et 187.

11 Déclaration sur la souveraineté permanente sur les ressources natu­relles, résolution 1803 (XVII) de l'Assemblée générale du 14 décembre 1962. http://daccessdds.un.org/doc/RESOLUTION/GEN/NR0/194/35/IMG/ NR019435.pdf?OpenElement

12 Au cours du débat en 1955 au sein de la Troisième comite de l’Assemblée générale sur l’insertion d’un tel article dans les Pactes sur les droits de l’homme, l’opinion fut exprimée de placer ce droit au dessus de tous les autres droits, car il formait la pierre angulaire de tout l’édifice des droits humains. Il était impossible pour un peuple réduit à l’état d’esclavage de jouir pleinement des droits économiques, sociaux et culturels, objet de l’un des Pactes, et que ce dernier serait dénué de tout sens s’il n’incluait pas le droit à l’autodétermination. (Rapports officiels de l'Assemblée générale, Sixième session, Troisième comité, 366e réunion, par. 26, 397e réunion, par. 4, et 399e réunion, par. 50)

13 « Tous les peuples ont le droit de disposer d'eux-mêmes. En vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel. »

14 Pactes internationaux sur les droits humains, article premier, commun aux deux Pactes, alinéas 1 et 2, extraits. http://www.unhchr.ch/french/html/menu3/b/a_cescr_fr.htm

15 Celle-ci stipule notamment que « les accords conclus entre l'Etat prédé­cesseur et l'Etat nouvellement indépendant ne doivent pas porter atteinte au principe de la souveraineté permanente de chaque peuple sur ses richesses et ses ressources naturelles. » A/Conf.117/14, 7 avril 1983, p. 8, art. 15/4. http://untreaty.un.org/ilc/texts/instruments/francais/traites/3_3_1983_francais.pdf

16 http://www.un.org/french/law/los/unclos/closindx.htm

17 Ibid., Partie V, art. 55 à 75.
http://www.un.org/french/law/los/unclos/part5.htm

18 Art. 77/1. Voir aussi Art 56/1a), qui accorde à l’Etat côtier, dans le cadre de sa « zone économique exclusive », « des droits souverains aux fins d'exploration et d'exploitation, de conservation et de gestion des ressources naturelles, biologiques ou non biologiques, des eaux sur-jacentes aux fonds marins, des fonds marins et de leur sous-sol, ainsi qu'en ce qui concerne d'autres activités tendant à l'exploration et à l'exploitation de la zone à des fins économiques, telles que la production d'énergie à partir de l'eau, des courants et des vents. »

19 Cristescu, op.cit., par. 140.

20 Ibid., par. 97.

21 Proclamation de Téhéran des droits de l'Homme, Conférence internationale des droits de l'Homme, 22 avril-13mai 1968, Résolution 2081 (XX) de l'Assemblée générale.
http://www1.umn.edu/humanrts/instree/french/l2ptichf.htm

22 Deux rapports présentés lors de conférences internationales et publiés pratiquement en même temps que la DDD méritent également mention. Le premier, intitulé « Some Unorthodox Reflections on the ‘Right to Development’ » (Quelques réflexions non orthodoxes sur le ‘droit au développement’), in International Law of Development : Comparative Perspectives, Snyder, Francis and Slinn, Peter (eds), Butterworths Law Publishers, Londres, 1987, fut écrit par le professeur Mohammed Bedjaoui, un juriste international renommé et membre de la Cour internationale de justice. Celui-ci présenta son rapport lors d’un symposium tenu à Londres en 1985. Le second, « The Human Right to Development », in Restructuring the International Economic Order: The Role of Law and Lawyers, Utrecht, 1986, pp. 85-105, fut rédigé par Danilo Turk, un expert en droit international.

23 Déclaration concernant l'instauration d'un nouvel ordre économique international. Résolutions adoptées par l'Assemblée générale pendant la Sixième session spéciale, 9 avril-2 mai 1974, Assemblée générale, Rapports officiels, Supplément No.1 (A/9559), p. 3 et 4.

24 Ibid, fin du préambule.

25 Ibid, art. 3 (extrait).

26 Résolution 3281(XXIX) de l'Assemblée générale, 29esession, Supplément No 31 (1974) 50. http://daccessdds.un.org/doc/RESOLUTION/GEN/NR0/ 740/42/IMG/NR074042.pdf?OpenElement

27 Voir à ce propos Treaties and Alliances of the World, John Harper Publishing, Londres, 1981, p. 45.

28 Hector Gros Espiell, op. cit.

29 Ferrero, op. cit., par. 128.

30 Résolution 1803 (XVII) de l'Assemblée générale du 14 décembre 1962. http://www.unhchr.ch/french/html/menu3/b/c_natres_fr.

31 M. Virally, « Vers un droit in

Partager cet article
Repost0
18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 09:28
logo730

Ce texte résonnera étrangement pour nos lecteurs. Il reparle de la Roumanie mais cette fois-ci à partir d'un autre Rapport. Le rapport secret de la police politique roumaine visant notre collègue de rédaction fabriqué dans les années du « socialisme réel ». Rapport qui aura permis ici à notre collègue non seulement de décortiquer les strates constitutives de certaines âmes humaines, mais également d'affiner son analyse de la réalité du régime alors en place en Roumanie, et des causes de sa métamorphose soudaine en capitalisme néolibéral tout aussi caricatural et profitant somme toute aux mêmes couches sociales parvenues.

Pour notre rédaction par ailleurs, ce Rapport où notre collègue est soupçonné « d'extrémisme sémite » par un pouvoir « communiste » sonne comme une confirmation de la justesse des positions que nous avions prises au sein des organismes « intellectuels » dépendant d'un ex-grand parti révolutionnaire où la simple fréquentation de ce collègue nous avait valu l'accusation apparemment inverse de « suppôt du négationnisme ». Il en est ainsi : à l'Ouest, les flics de la pensée présents dans les organisations dites de gauche traquent les mêmes « déviances » radicales en utilisant un camouflage en apparence opposé à celui utilisé naguère à l'Est, mais finalement parallèle. Dans les deux cas, les méthodes sont les mêmes : mensonge, diffamation, calomnies, soumission aux verdicts des médias, des intellectuels à la botte et aux rumeurs nauséabondes amplifiées, refus de débattre ouvertement. Les adversaires de ces polices de la pensée sont les mêmes : la pensée créatrice et autonome, le courage intellectuel, le radicalisme social, l'internationalisme et l'opposition aux nationalismes ethniques, quelle que soit l'ethnie en question, y compris et surtout la sienne.

La Rédaction


Une plongée au cœur de la police politique roumaine

-

Septembre 2009

 

Par Claude Karnoouh* 


« Profonde est la haine qui brûle la beauté dans les cœurs abjects. »

Ernst Jünger, Sur les falaises de marbres.

 

 

Considérations personnelles
Je viens de terminer la lecture du dossier établi sur mon compte par la Securitate(police politique du régime communiste roumain) entre 1973 et 1984
1. J’en ressors non pas dégoûté d’y avoir découvert les délations de quelques bons collègues, lesquels, non seulement rapportaient nos conversations privées, mais en rajoutaient, et en rajoutaient beaucoup sur les étapes de ma vie, sur l’état de mes opinions, le linéament de mes pensées, comme s’il avait fallu qu’ils justifiassent leur bassesse en me transformant en un véritable vilain petit canard, nouvel ennemi du peuple roumain, et, last but not least en un anthropologue incompétent, incompétent et vendu aux Hongrois ! Tant et si bien que pendant cette lecture, je me suis souvent demandé si c’était bien de moi, de Claude Karnoouh, né le 25 mars 1940 à Paris dans le dix-huitième arrondissement, en France, dont il était question dans le décours de ces dizaines de pages de rapports, en tout huit cent vingt… Déjà une œuvre sérieuse ! Même s’il s’est écoulé environ trente-cinq ans depuis les premiers « faits » rapportés tout au long de ces pages, je ne peux m’empêcher de ressentir une forte impression d’étrangeté à moi-même, une sorte d’extranéité, d’aliénation, en lisant une partie de ma vie résumée et interprétée selon une grille organisée autour d’un seul critère, le soupçon d’espionnage et de malveillance à l’égard du pays. J’ai ainsi revu une partie de mon courrier intercepté, j’ai lu tant et tant de délations, tant et tant de rapports de filatures et de résumés de conversations téléphoniques, y compris des dialogues amoureux, en bref je me suis retrouvé dans une situation double en remontant de si longs moments d’une vie qui, en définitive, eussent été miens. Or, que ce soient les très nombreuses lettres que j’ai mandées naguère à celle qui, à cette époque, était mon épouse ou à mes deux amis les plus intimes, ou les dizaines de pages de mes carnets personnels, tous ces écrits témoignent exactement du contraire.

 

Chaque rencontre, chaque conversation, à tout le moins celles rapportées par les « bons » informateurs, les « bons » patriotes, les « défenseurs » de la patrie, tous bons arrivistes, « Maria », « Magda », « Sonia », « Cornelia », « Balint », « Apam », « Jean », « Gigi », « Pierre », « Coca », « Dimitri », « Rohianu », etc. ont été prises pour argent comptant par les officiers traitants qui s’occupaient de ce « dangereux espion », chercheur au CNRS et essentiellement intéressé par les rites de la paysannerie archaïque, et accueilli en connaissance de cause par le département des relations internationales de l’Académie des sciences de la République socialiste de Roumanie. Souvent, sachant l’atmosphère d’espionnite ambiante qui régnait dans le pays, il n’était de ma part que rhétorique du dialogue ou petites provocations, un style de conversation cherchant à déjouer les pièges et tenter de saisir ce que l’autre a dans la tête, si toutefois il a une tête. Et c’est bien ainsi que l’avait déjà écrit Nietzsche, puisque « la vie n’est que le théâtre de la vie », aussi sommes-nous tous contraints à jouer un rôle eût ajouté Pirandello. Mais les canailles (je parle des informateurs-délateurs) ne pouvaient pas même concevoir un seul instant cette part de jeu qui anime toute conversation, la rend plus vivante, plus insaisissable, plus cryptique. Ils avaient peur, devançant même les demandes du maître, ils étaient (sont) habités d’une lâcheté abyssale qui leur tenaillaient les tripes, ils vendaient au pouvoir communiste dominé par un nationalisme exacerbé leur antisémitisme, ils auraient même vendu au pouvoir leur proches pour une promotion, vanitas vanitatum omni vanitas. Pourquoi ? Car, en ces années 1970-1980, le véritable temps du goulag roumain (1948-1962) était bien passé… De plus, d’autres ne l’ont pas fait, soit ils surent habilement l’éviter, soit, avec fermeté, l’ont refusé. J’en ai les preuves par l’absence de rapports, voire de références à des jugements qu’ils eussent prononcés en public sur mon compte. Combien de bêtises, que dis-je d’absurdités, n’ai-je pas lu à mon propos, mais surtout quel sentiment étrange de distance à moi-même que de me voir comme dans une glace dont le reflet me renverrait une sorte d’objet déformé en tous sens. « Objectivul » (l’« objectif ») souvent les rapports me désignaient ainsi, comme si j’avais été une cible à abattre, quoique les flics usassent aussi d’autres noms de code (numele conspirative !) à mon égard : « Carol », « Cucu », « Doctorandul »… Si la Securitate n’avait pas été l’institution du contre-espionnage de l’État, j’eusse crû me trouver au centre d’une sorte de jeu de piste un peu hard, comme il m’arriva d’y participer lorsque j’étais jeune scout.

 

Tous ces hommes, toutes ces femmes, environ une quinzaine d’individus dont j’ai en partie deviné les noms selon les situations précises qu’ils décrivent et dont je me rappelle fort bien. Tous ces « braves gens », apparemment honnêtes, moraux, sont à présent actifs dans leurs domaines de spécialité : certains ou certaines ont obtenu, après la pseudo-révolution de décembre 1989, d’importantes fonctions dans l’appareil culturel de l’État, d’autres ont quitté le pays, exerçant leurs talents à l’étranger, essentiellement aux États-Unis ou dans des institutions internationales, d’autres enfin sont retournés ad patres (Que Dieu ou la Divine Providence leur pardonne, sait-on jamais !). Dans ces pages que j’ai lues sans trop de dégoût – étant déjà protégé spirituellement par nombre de mes analyses du postcommunisme roumain –, mais avec un certain amusement teinté d’un profond mépris rétroactif pour ces êtres, on rencontre toute la misère humaine, toute la faiblesse humaine et ce d’autant plus visibles et notables que, pour ce qui concerne ma présence à Bucarest, les délateurs étaient uniquement des universitaires, des chercheurs et des intellectuels. Preuve, une fois encore, que l’érudition, le savoir et le savoir-faire, la capacité de lire et de comprendre des textes, de les classer, de les commenter, tout cela n’engendre pas simultanément le sens de la rigueur éthique. Il est vrai aussi, qu’en dehors d’une érudition fondée sur des connaissances locales, la plupart de ces universitaires et de ces chercheurs (mais pas tous loin s’en faut) n’étaient que des semi-doctes s’agitant en marge du monde réellement savant, mais il n’empêche, ils avaient aussi leur rôle, fût-il modeste, dans la construction de ce qui se présente comme la culture roumaine.

 

En revanche, pour ce qui concerne les informateurs des villages des Carpates où j’exerçais mes qualités d’anthropologue, plus précisément au Maramures, il en va autrement. D’une part, je savais que mon ami le pope Antal de Breb2était légalement obligé de résumer nos rencontres dont il me donnait une sorte de synopsis avant de les envoyer au colonel de la Securitatequi répondait de moi à la sous-préfecture, Sighet. C’est même le père Antal qui m’en fournit le nom, le colonel Bob3, lequel ne cessait de lui demander des rapports sur mes pensées les plus intimes. Or, le pope Antal qui était tout sauf un imbécile, était doté d’une vivacité d’esprit fort plaisante pour toute personne qui savait dialoguer avec lui (il était même un peu féroce devant les interlocuteurs qu’il méprisait), aussi rappela-t-il un jour à ce brave imbécile de colonel qu’étant baptisé protestant, et de surcroît fort peu croyant, je ne me confessais, si d’aventure j’eusse dû le faire qu’à Dieu directement, sans intermédiaire aucun. Quant aux autres rapporteurs de mes faits et gestes, de mes opinions et comportements, j’ai deviné une institutrice de l’école élémentaire, un garçon du village ayant suivi l’université par correspondance (fàrà frecventa, fàrà sperantà, sans présence sans espoir4, comme on le disait alors !), une sorte d’activiste local du Parti chargé des maisons de la culture dans les villages du rayon municipal, et, enfin, une belle et grosse paysanne chez laquelle il semble que le colonel susnommé venait passer des soirées bien arrosées de palinca5(les paysans ajoutaient aussi que ces soirs-là, qui se prolongeaient fort avant dans la nuit, étaient aussi des veillées de « baise » – sic !). De tout ce cloaque la seule exception qui m’attriste, c’est un jeune poète-philosophe qui se prétendait mon ami, mais qui, pour une promotion professionnelle, s’est offert informateur volontaire de la Securitate !!! Sic transit gloria mundi !

 

L'essence de la police politique

Voilà pour les rapporteurs, les délateurs, les informateurs. Mais il y a encore les rapports de synthèse des officiers de la Sécurité qui permettent de mesurer l’incommensurable stupidité de la politique de l’État communiste roumain du milieu des années 70 à la fin des années 80. On y voit comment ces bureaucrates du renseignement fabriquaient les ennemis de l’État, non pas de classe puisque moi j’étais un homme de gauche, marxiste – certes pas vraiment orthodoxe, mais néanmoins marxiste –, mais les ennemis nationaux du peuple-nation. Les exemples abondent dans leur dureté bureaucratique stupide. Ces tristes crétins, sous prétexte que j’avais donné à Budapest quelques conférences sur l’anthropologie de l’Europe centrale et orientale, et avais fait quelques comparaisons entre les coutumes rituelles de divers peuples circonvoisins (comparaisons classiques dans l’analyse anthropologique), eurent tôt fait de moi un agent des Hongrois6. On comprend ainsi la manière dont ils défendaient bec et ongles leur petit commerce, en excipant de la prétendue protection du pays pour justifier de bons salaires et de gros avantages en nature qui en faisaient la caste privilégiée du régime… Outre qu’ils ne comprenaient rien à rien, leurs synthèses, de plus, tenaient d’une affabulation se situant entre le père Ubu (« cela se passait en Pologne donc nulle part ! ») pour l’aspect surréaliste, Kafka pour l’ineptie bureaucratique et Caragiale7pour l’humour involontaire. Mais la définition la plus extraordinaire donnée de ma personnalité profonde, la plus véritablement hors du commun et l’interprétation la plus étonnante que j’ai lue jamais sur mon compte, est résumée à la fin d’une note de synthèse de 1982 dans laquelle mon officier traitant à Bucarest rassembla ses connaissances où il précisait mes modes de pensée et mes opinions. Il écrivit exactement ceci :

« Claude Karnoouh est un homme difficile à manier, extrêmement têtu, de mauvais caractère. Il a des opinions tendancieuses à propos de la Roumanie. Il a beaucoup lu sur la Roumanie et connaît très bien le roumain, mais étant d'originejuive il a de puissantes conceptions sémites et est un adepte de l'extrémisme sémite. »(sic et resic !!!)»8

Une telle formulation fait souvenir et époque. Elle appartient au vocabulaire de tous les partis politiques et régimes racistes d’avant la Seconde Guerre mondiale, aux nazis, à la Garde de fer, aux Croix fléchées, comme à tous les mouvements xénophobes qui fleurirent en Europe Centre orientale en ce temps, mais aussi aux discours du KKK, du parti nationaliste anglais, etc. En définitive, ce qui, dans un régime prétendument communiste, permet une telle affirmation aux résonances très lourdes, c’est que le grand danger dû à ma présence en Roumanie nommée RSR (République socialiste roumaine) tenait au fait que j’étais resté fidèle à certains préceptes politiques énoncés par Karl Marx, et en particulier à l’internationalisme nécessaire au combat politique imposé par la modernité capitaliste. De fait, il y avait entre Marx et moi quelques similitudes : lui aussi était d’origine juive, lui aussi avait été baptisé protestant, lui aussi avait développé en quelque sorte un « extrémisme sémite » totalement laïcisé qu’il nomma « lutte de classe », un concept essentiel à la compréhension de la dynamique historique de la modernité qui avait toujours une réalité prégnante, dût-elle être détournée, occultée, masquée au sein des régimes communistes ? Il n’empêche elle était présente à qui savait voir et entendre la réalité des pratiques socio-économiques. Aveugle devant mes affinités évidentes avec Marx qu’il n’avait pas mêmes entrevues, et, en dépit de son éclatante bêtise et de son racisme exalté, cet officier ne s’était pas trompé. Preuve que la Divine Providence ou le Grand Hasard sait parfois bien faire les choses, en l’espèce permettre d’énoncer le réel, ou le vrai, à travers ceux qui croient pouvoir le refouler. La Roumanie des années 1970-1980 avait abandonné le matérialisme dialectique et historique comme grille d’interprétation historique du monde et de son présent politique au profit d’une version ethno-nationale des origines et d’une dictature hypernationaliste quant à l’exercice de son pouvoir. Certes, le régime pratiquait une économie socialisante qui fondamentalement travaillait au profit d’une classe dirigeante qui ne voulait en aucune façon perdre ses avantages. La preuve se trouve dans la manière dont le coup d’État déguisé en Révolution (quelles que soient les authentiques manifestations populaires qui éclatèrent ici ou là, et leur cortège de morts) quasi parfaitement organisé par la haute administration du Parti, de la Securitate, de la Milice et de l’armée a fait de la majorité de ses membres la classe politico-affairiste qui domine aujourd’hui le pays… Il est, parfois involontairement, sous la plume de fonctionnaires de police obtus, des rencontres ou des télescopages surprenants d’énoncés qui rencontrent la vérité du moment. Je ne doute pas que certains y verraient la preuve de l’existence de Dieu !

 

De l'inefficacité du flicage

Une demi-journée me suffit pour achever ma lecture après cette merveilleuse découverte… J’ai refermé mon dossier, l’ai remis à la très aimable personne qui surveillait la salle de lecture et décliné poliment l’offre d’en avoir une photocopie… Après avoir signé tous les documents attestant ma présence et ma lecture, j’ai quitté le CNSAS9pour ne plus y revenir… La vie est courte, et à mon âge, banale remarque, plus courte encore, aussi ne faut-il pas perdre son temps avec ce qui pollue et la vue et la pensée…

Mais, et c’est en fin de compte l’ironie de l’histoire qu’il ne me faut pas omettre tant elle illustre la gabegie roumaine des années 1970-1980. Entre 1973 et 1984, j’ai fait dans le pays un certain nombre de voyages, au cours desquels il m’est arrivé des aventures et des péripéties qui sont demeurées inconnues des services de la Securitate. En effet, s’étant déroulées ailleurs qu’à Bucarest et au Maramures, c’est-à-dire hors des seules circonscriptions administratives où j’étais censé résider, et donc sans filatures, mais apparemment aussi sans délateurs, il semble que ma présence ne fut pas remarquée. Mais il convient de rappeler sans cesse que pendant les années 70-80 du siècle dernier, les services de la Securitate étaient au niveau de toutes les organisations et institutions roumaines : désorganisés, confus, dysfonctionnels, cafouilleux, irrationnels et, last but not least profondément corrompus… Aussi, cet état des choses humaines, très humaines, trop humaines, laissait-il un espace non négligeable de liberté à qui savait en user avec talent. Je dois dire que je ne m’en suis pas privé.

 

Considérations générales

Hormis le dégoût que chacun pourrait éprouver devant toutes ces phrases banalement abjectes, devant ce qui n’est rien moins que de la plus infâme délation, devant tous ces mots ignominieux et méprisables, devant ces dizaines de pages hideuses et avilissantes qui tentaient de m’enserrer dans une nasse pour donner de ma vie un sens qui n’a jamais été celui que j’ai tenté, avec plus ou moins de succès de construire.10Toutefois, et en dépit de ce dégoût, je perçois un aspect bénéfique à cette lecture, en effet, elle permet d’entrevoir plus précisément les enjeux tactiques et stratégiques du régime où ma présence servait, avec bien d’autres, de prétexte sans danger pour justifier ses finalités. Je dis bénéfique car cette lecture m’a permis de réévaluer, voirede modifier quelque peu mon analyse du communisme roumain en phase terminale, ce que la vulgate politologique définit comme l’ère ceausiste. Et, bien au-delà de ma modeste personne, l’intérêt principal d’un tel dossier (comme celui de mes collègues et amies étasuniennes, Gail Kligman et Katherine Verdery), c’est d’ouvrir vers une intelligence plus précise les visées idéologiques de la forme réelle du pouvoir « communiste » roumain après la promulgation des thèses de juillet 1971 sur le développement autonome du pays (dans le langage du Parti, sur le « socialisme multilatéralement développé » !).

 

C’est pourquoi, il me faut reconnaître une erreur d’appréciation. Je n’ai pas mesuré assez précisément l’écart entre la rhétorique banalement marxiste-léniniste du pouvoir et les déclamations nationalistes et autochtonistes, lesquelles prenaient parfois des accents quasi légionarisants.11À l’époque, je pensais que l’essentiel de la rhétorique nationale dont la figure emblématique de très haut niveau intellectuel était le philosophe Constantin Noica, tandis que pour les semi-doctes, apparatchiks de troisième ordre, courtisans sans vergognes, cyniques sans éthiques aucune, on trouvait une constellation de démagogues bas-de-gamme, l’écrivain Làncràngean, le troubadour de bistrot Pàunescu, les sociologues Achim Mihu ou Vadim Tudor, donc que l’essentiel n’était qu’une diversion spectaculaire pour maintenir une indépendance chèrement acquise, à laquelle la haute administration ne croyait guère. Mais ce n’était pas cela. Le pouvoir communiste avait stimulé, sinon réactualisé le retour du refoulé xénophobe des années de l’Entre-deux-guerres. Chacun selon le rôle que le pouvoir lui attribua renvoyait à une sorte de critique très contrôlé de toutes les formes d’internationalisme –internationalisme communiste bien évidemment, internationalisme capitaliste. On avait donc affaire à une critique fade, formulée avec la lourdeur lexicale et grammaticale d’une inimitable langue de bois, afin de mettre en garde les populations contre toute forme de rapport avec l’étranger, car il s’agissait pour le pouvoir de repousser tout constat remarquant l’éradication des différences. Idéologie d’une sorte de simulacre de guerre civile essentiellement culturelle, on faisait accroire les populations que le monde entier souhaitait la destruction du pays, et la mise sous tutelle de n’importe quelle volonté d’indépendance économique. Il est vrai, me semble-t-il, que ce dernier aspect de la dynamique du socialisme réel roumain, ne doive être ni nié ni moqué, car, après 1989, le nombre des réalisations techno-industrielles rachetées par des entreprises occidentales en témoigne. Pourtant, la lecture de mon dossier m’a prouvé que le but fondamental du pouvoir était, dans le cadre d’une économie fondée sur le socialisme d’État (rien de commun avec ce que l’on pourrait imaginer d’un communisme réalisé où les travailleurs seraient réellement propriétaires et gestionnaires des moyens de production organisés selon leurs intérêts et eux seuls !), la mise en marche d’un régime proche d’une version softd’un type de socialisme national, où l’un des moteurs essentiels de la mobilisation des consciences pour accélérer la modernité, s’articulait sur la conception d’une xénophobie exacerbée, servant de déterminant aux relations avec les États-nations circonvoisins. D’où, en effet, la hantise, voire la haine de l’étranger, et le pire, de l’étranger de gauche, ou plutôt fidèle à une gauche communiste attachée à certains principes essentiels formulés tant par le marxisme politique et le luxemburgisme que par le léninisme. Un tel intellectuel était bien plus dangereux dans l’imaginaire des élites ceausistes que l’homme de droite occidental traditionnel (par exemple giscardien), auquel on pouvait toujours administrer une leçon de rhétorique socialiste sans qu’il se rende compte de la supercherie. À une époque de coexistence pacifique (et même pendant les rodomontades reaganiennes sur l’empire du Mal), on pouvait trouver un terrain d’entente économique (sous-traitances diverses, joint venturesindustrielles avec l’Europe occidentale) et politique (par exemple comme intermédiaire dans les négociations entre Israël et l’Égypte), avec le bénéfice de la « nation la plus favorisée » aux États-Unis, en bref, des ententes fondées sur la finance, le commerce, les importations, les exportations et celui d’intermédiaire politique, etc. ! Pour l’apparatchik roumain des années 70-80 (et non seulement roumain) le rapport d’opposition avec l’homme de droite occidental était une relation clairement définie et donc politiquement rassurante. Car en politique, et nous le savons de longue date, rien n’est plus dangereux que les « amis », les « proches », les « camarades », les pays « frères », parce que les ennemis on s’en charge bien plus aisément ! Donc un chercheur occidental ne dissimulant pas son marxisme certes non-conformiste, représente un danger dans un pays communiste qui n’a jamais connu de dissidence de gauche, de critique marxiste de l’exercice du pouvoir communiste. En Roumanie la critique du communisme a été le fait soit des réfugiés politiques venus des partis traditionnellement bourgeois et nobiliaires conservateurs (Parti national paysan, parti libéral essentiellement), soit, plus clairement, de réfugiés (ou de citoyens en attente presque silencieuse dans le pays) purement et simplement fascistoïdes, d’anciens légionnaires ou d’esprits très proche des thèses les plus xénophobes de la Garde de fer ! L’étranger marxiste menace parce qu’il est culturellement et politiquement inclassable ; il menace ensuite parce que, assez rapidement s’il domine la langue, il perçoit parfaitement la nudité obscène du « roi » qui se prétend communiste, et, qu’entre sa rhétorique communiste et ses pratiques réelles il y a un hiatus bien plus large que le décalage toujours présent entre théorie et praxis.

 

Pourquoi donc, au-delà de ce que j’ai précédemment remarqué, d’une certaine étrangeté et d’une possible vision aiguisée de la réalité du pouvoir des apparatchiks et des hauts fonctionnaires en principe nourris de culture marxiste, d’une version assez réaliste de l’histoire et des pratiques de la politique et de l’économie, le pouvoir « communiste » roumain se méfiait-il tant d’un Occidental de gauche d’origine juive, quand les hommes de droite représentés par des ingénieurs, des représentants de commerce et divers diplomates qui nourrissaient pour les responsables du pays un profond mépris, une ignorance culturelle et historique hautaines, suscitaient beaucoup moins de suspicion ? Il me semble que la réponse à cette question soit à rechercher dans une procédure de la psychémise à jour par la psychanalyse sous le nom de dénégation. La dénégation s’énonce intérieurement sur le mode interrogatif de la suspicion : « Je sais bien, mais quand même… ». Dans le cas illustré précédemment, on peut traduire la dénégation ainsi : Je sais bien qu’untel, venu d’Europe occidentale, est un marxiste-léniniste, certes oui, mais, il n’empêche, cela n’est pas clair, car comment peut-il vraiment manifester une opposition radicale à ce monde d’abondance où le problème de la rareté semble avoir été résolu. S’il pense cela, c’est qu’il doit appartenir à un courant de pensée dangereux pour l’ordre des choses existant, à un courant de pensée propre à ces gens qui corrodent et détruisent les peuples et leurs cultures. Or, ce à quoi il ne faut surtout pas toucher, c’est à l’image idyllique du peuple et aux reconstructions nationalitaires et fantasmatiques de son histoire et de sa culture populaire, dussent-elles répondre parfois aux angoisses de populations rurales déracinées par un massif et extrêmement rapide processus d’industrialisation.12Et, continuant la prosopopée, on peut ajouter sans erreur aucune : cet homme qui se prétend marxiste-léniniste est d’origine juive d’Europe orientale (d’Ukraine), et nous savons, par expérience, nous Roumains, que ces gens ne veulent qu’une chose, détruire l’ordre et l’existence historique des peuples. C’est là un refrain bien connu, une vieille antienne antisémite et anticommuniste. C’est grâce à la dénégation des apparatchiks que les clichés les plus éculés de l’antisémitisme fleurissaient à l’encontre des intellectuels qui avaient (et ont aujourd’hui) encore conservé leur fidélité aux analyses marxistes. Or, la génération de ces apparatchiks est le produit de ce même déracinement et de sa conséquence sociopolitique, la nationalisation du Parti communiste roumain entreprise massivement au milieu des années 1960, au détriment des gens d’origine juive roumaine, juive hongroise, hongroise réformée ou catholique qui avaient représenté l’essentiel des cadres supérieurs et moyens du Parti, de la milice et de la Securitatedurant les douze premières années de l’exercice de son pouvoir.

 

Á l’évidence, la dénégation a fait ressurgir le vieux problème des minorités nationales en Roumanie, celui de la concurrence qui, avant l’arrivée du pouvoir communistes, se manifestait avec une grande férocité dans professions libérales, le journalisme, la médecine, à l’Université, dans le commerce, puis après 1948, dans la promotion aux postes de direction au sein du Parti communiste et de ses diverses institutions politiques et culturelles de prestige. Apeurés par cette compétition impitoyable entre aspirants à la promotion sociale, la concurrence n’en fut pas moins implacable aux temps du véritable internationalisme du communisme roumain, entre 1948 et le début le début des années 1960. En effet, les militants qui détruisaient les traditions au nom de l’internationalisme révolutionnaire, de la modernité techno-industrielle dans son modèle communiste, étaient souvent des Non-Roumains, des juifs, des Hongrois, parfois des Grecs. Tous ces hommes ont été plus ou moins rassemblés sous le vocable interne de « Sémites », nouvelle langue de bois pour dire les « juifs » en tant que porteur d’un internationalisme qui était jadis celui du capital et, naguère, celui de l’internationalisme communiste. Or, la critique antisémite joue de fait sur le même registre, sur le nationalisme fascisant, sauf que dans un cas, pendant la période 1920-1944, il agissait ouvertement, clairement, sans détour, tandis que dans l’autre, celui qui m’intéresse ici, il apparaissait sous couvert, masqué dans les rapports secrets, comme le retour du refoulé dans le discours interne de l’élite. Si l’on poursuit ce raisonnement venu du point central de la dénégation, nous sommes conduits à y entendre une sorte de conscience malheureuse, laquelle se cache et s’occulte aux masses car les relations internationales obligent. Pour l’entendre il faut donc appartenir à l’élite politico-policière. Il semble donc que dans le secret d’une conscience du monde placée dans l’impossibilité de formuler ses référents, se tenait un double-bindengendrant chez les acteurs une authentique schizophrénie, car derrière la critique du capitalisme, se tient en embuscade l’admiration, l’envie, la convoitise de participer à ce capitalisme se donnant comme le « paradis déjà accompli sur terre », dût-il être celui des Sémites génériques. Conscience malheureuse et fausse conscience travaillent ensemble et, dans cette optique, au-delà de toutes les apparences énoncées dans le discours officiel du présent, le télosdu marxisme-léninisme se trouve repoussé, mieux évincé comme futur possible accompli. On pourra, me semble-t-il, trouver la preuve la plus éclatante de ce que j’avance dans la vélocité, la férocité, l’arrogance et le cynisme avec lesquels, les anciens apparatchiks ont endossé, du jour au lendemain, les habits neufs du néolibéralisme sous les oripeaux de n’importe quel discours politiques, affichant toutes sortes d’associations où l’origine des gens ne comptait plus puisqu’ils avaient compris que dans la nouvelle donne de l’économie politique mondiale (celle du Global village), seul l’argent était devenu le facteur déterminant qui, en ultime instance, permettait de mesurer les avantages obtenus avec les pratiques réelles de tous les acteurs majeurs de la « transition », acteurs de « gauche », de « droite », du centre ou d’ailleurs ! Au bout du compte, et après quelques cafouillages encore un peu archaïques aux débuts de la transition (1990-1998), les élites roumaines ont remisé les origines ethniques, nationales ou religieuses pour simplement faire de l’argent.13Tout ce monde était d’accord pour mettre le pays, c’est-à-dire la richesse collective, en coupe réglée sous diverses formes. La grande alliance planétaire (comme ailleurs en Europe de l’Est) s’établissait sur le vol de la propriété publique, sur le non-respect général des lois, sur la constitution d’une classe compradore, résultat d’une économie mafieuse issue d’une relation hautement incestueuse entre politiciens, hommes d’affaires et valetaille d’intellectuels stipendiée…

 

En lisant mon dossier après vingt ans de postcommunisme, j’ai pu mesurer combien cette suspicion de l’étranger, de l’étranger de gauche (je me suis souvenu aussi de la manière dont étaient surveillés les réfugiés communistes grecs dès 1949, et chiliens au début des années 70), était l’instrument, parmi d’autres, qui permettait aux apparatchiks des services de police de contrôler moins la population dans son ensemble que de se garantir le statut d’une élite indispensable à la défense du pays. Or, en dépit du montage de la propagande médiatique (en alliance avec l’Occident) des meneurs du coup d’État de décembre 1989, la Securitate y a prouvé très vite sa réalité. Non seulement elle été incapable, sinon de maintenir le pouvoir communiste, à tout le moins de le défendre sérieusement, mais, bien au contraire, comme partout ailleurs en Europe de l’Est, elle fut le principal acteur de l’implosion du régime, du retournement des alliances et, à l’origine de la naissance d’une nouvelle et authentique bourgeoisie compradore…

______________________________________

Notes :

1NDLR. Époque où l'auteur résidait en Roumanie en tant que chercheur ethnologue.

2 Nom du village où j’avais installé ma résidence principale.

3 Lors de mon dénier séjour en Roumanie (mars-juin 2009), de passage à Sighet pour une conférence et une réception officielle à la Mairie, je m’étais promis de rendre aussi visite au colonel Bob, retraité de la Securitate, pour lui coller deux claques bien méritées pour son imbécillité la plus crasse et son acharnement insensé. Malheureusement, lorsque j’arrivais, milieu juin, il y avait deux mois que son « créateur » l’avait rappelé à lui, et comme il n’est pas dans mon style de cracher sur les tombes, j’ai dû me contenter de rappeler sa sinistre mémoire ainsi que celle de ses informateurs lors d’une des conférences que j’y donnai.

4 Il est bien évident que l’harmonie sonore de l’expression ne peut être conservée en français.

5 En Transylvanie, nom roumain et hongrois de l’eau-de-vie de fruit.

6 Cet attribut m’est resté dans les premières années de postcommuniste ; si bien que je me demande encore si au début des années 1990, quand j’enseignais à l’Université Babes-Boyai, certains intellectuels de Cluj n’avaient pas été instruits de ces rapports par le SRI, nouveau nom, postcommuniste, des services du contre-espionnage ?

7 Ion Luca Caragiale, au début du XXe siècle auteur d’un théâtre comique très féroce à l’encontre des nouveaux riches, des structure administres modernes et totalement réduite à fonctionner selon les critères traditionnels du clientélisme et de népotisme. Sa critique était si acérée qu’il fut obligé de s’exiler en Allemagne.

8 « Claude Karnoouh este un om dificil, are opinii tendentioase la adressa României. A citit mult despre România, cunoaste foarte bine limba româna (…) de origina evreiascà, are conceptii semite puternice, adept al extremismului semit… »  (sic et resic !!!).

9 Institution qui rassemble et conserve les archives de la police politique précédant le régime communiste (Siguranta) et celle de la Securitate. Elle est aussi un centre de recherche sur les différentes censures et exactions. Elle été fondée en 1999 par un vote du Parlement.

10 En France, il y a quelques universitaires qui pratiquent ce genre de traque avec des ouvrages qui ressemblent plus à des registres de police établissant des corrélations stupides, parfois crapuleuses, qu’à des enquêtes cherchant à saisir le sens complexe de vies qui sont aussi des aventures de l’esprit et de l’éthique.

11 Il s’agissait des références à certains thèmes nationalistes, xénophobes et franchement racistes propres à la Garde de fer, le mouvement fascisto-chrétien de la Roumanie des années 1930-1941.

12 Voir sur ce thème mon ouvrage de référence : Claude Karnoouh, L’Invention du peuple. Chroniques de Roumanie et d’Europe orientale, 2è. Edit., revue, corrigée et augmentée d‘une postface, L’Harmattan, Paris, 2008.

13 Que ce soit avec les hommes affaires israéliens, hongrois, étasuniens, européens, russes ou chinois, plus rien d’autre ne compte que le calcul des profits matériels escomptés.

 
Partager cet article
Repost0
17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 15:08

logo730

  Depuis 1989, le démantèlement du camp soviétique a entraîné une campagne mondiale de délégitimation du communisme, du socialisme scientifique. Campagne qui a assez rapidement visé à criminaliser non seulement le régime disparu mais l'idée même d'alternative au capitalisme. Dans ce contexte, les anciens pays socialistes, dont les élites dirigeantes étaient pour la plupart passées du jour au lendemain d'une légitimité se voulant socialiste au credo néolibéral, sont devenus le terrain d'expérimentation des projets sociaux conformes à ce nouveau dogme et poussés à leur extrême. Et c'est de ces pays que proviennent aujourd'hui les tentatives de criminaliser juridiquement les fondements mêmes du socialisme, en particulier par le biais des institutions de l'Union européenne. Mais simultanément, les effets sociaux du démantèlement de « l'État-providence » se font sentir avec une acuité particulière dans cette partie de l'Europe, provoquant un sentiment de rejet de plus en plus prononcé de la part des populations appauvries. La criminalisation du « communisme » devient dans ce contexte un outil visant à « sécuriser » par la censure les pouvoirs établis. Dans cet article, un de nos collègue roumain analyse les camouflages que recouvre ce discours officiel sur la base de l'exemple de la Roumanie, et, en partant d'une réflexion anticapitaliste renouvelée, redessine ce que pourrait être, à l'échelle internationale, une nouvelle voie vers une alternative qu'il n'hésite pas à nommer de nouveau « communiste ».

La Rédaction

 

Roumanie : ce qui reste du communisme...

-

 Août 2009

 

 Par Alexandru Polgàr *  
 

 

« C’est dans l’essence de la question que se tient son possible reste […]. »

« […] Ce qui < eût dû advenir à l’existence > retient une forme de survivance et un certain mode à être où précisément l’étant de l’élément agit seul en apparence ».

Constantin Noica, Le Sentiment roumain de l’être.


 

Préface destinée à un lecteur étranger [1]

Lorsque j’étais en train de traduire en anglais mon propre travail (une malédiction dont aucun auteur ne devrait faire l’expérience), il arrivait que j’avançais des arguments parfois illisibles pour un lecteur peu familier avec certains événements spécifiques à la politique roumaine. C’est pourquoi, afin de les éclairer, me suis-je senti obligé d’en rédiger un brève introduction.

 

J’ai commencé à rédiger cet article au mois de décembre 2007, un an après le discours du Président de la République roumaine, Traian Basescu, qui condamnait dans un style boursouflé le communisme en s’appuyant sur un rapport pompeux de 600 pages, intitulé « rapport scientifique » et concocté par un comité ad hoc placé sous l’égide de la Présidence[2]. En 2007, le Rapportest publié à Bucarest, aux éditions Humanitas en tant que rapport final de la « Commission présidentielle pour l’analyse de la dictature communiste en Roumanie », sous la direction de Messieurs Vladimir Tismaneanu, Dorin Dobrincu, Cristian Vasile. Le discours du président avait été précédé et suivi par un intense renouveau d’anticommunisme dans les débats publics roumains, et officialisait non seulement la condamnation morale des crimes et des meurtres commis par la dictature communiste en Roumanie, mais appelait à l’excommunication de toute forme de communisme, et plus encore, bannissait les insignes du mouvement communiste international, la faucille et le marteau… À l’évidence, le problème ne tient pas à ce symbole, bien que la « faucille et le marteau » ne soient point la svastika (laquelle ne devrait pas plus être bannie, car seuls le nazisme et le fascisme méritent à proprement parler le bannissement avec les politiques semblables qui défendent le meurtre en tant que principe et programme politiques). Aussi, le problème revient-il à la prohibition du communisme. Sur ce thème, le Président suit les directives formulées dans le  Rapport, lequel ne condamne pas uniquement la dictature communiste roumaine, mais encore le communisme comme totalité ; non seulement le communisme danssa Realpolitik, mais le communisme comme projet politique, comme théorie critique (ou théories), comme idéologie (idéologies), comme accomplissements sociaux dont certains furent plutôt remarquables, etc.

 

Pour prouver ce que j’avance, je traduis ici la phrase qui ouvre le Rapport : « Le communisme qui prétendait être une nouvelle civilisation (sic !) supérieure au capitalisme, et auquel il s’est opposé avec force, força des centaines de millions de personnes à vivre dans un univers clos, répressif et humiliant. » Comme si les quelques milliers d’années de l’histoire de l’homme occidental, avait été pour les mêmes millions de gens une garden-party ! Trois phrases plus loin on y lit toujours : « Le communisme a été une vision utopique, ancrée dans le rêve d’une abolition de la propriété privée avec pour but la construction d’un univers fondé sur une égalité absolue, et ceci à n’importe quel prix. » Et plus encore, vers la fin de l’introduction on peut y lire encore : « Aujourd’hui, plus que jamais auparavant, la condamnation du communisme est une obligation morale, intellectuelle, politique et sociale. » Aussi faudrait-il être aveugle pour ne pas voir que la « dictature communiste en Roumanie » n’est pas le seul objet du Rapport, mais que, bien au-delà, son enjeu est le communisme tout court en sa généralité.

 

Ceci soulève la question suivante : comment pourrait-on combattre le capitalisme en écartant totalement la division de la production entre un pôle capitaliste et un pôle prolétarien, tout autant que la vie sociale engendrée par cette division même, en évitant simultanément de faire référence au communisme, c’est-à-dire à un crime potentiel qui doit être toujours condamné d’un point de vue « moral, intellectuel, politique et social »? Repousser les moyens mis en œuvre par le communisme revient, de fait, à écarter l’extrême gauche anticapitaliste, et bien d’autres choses qui sont plus encore inquiétantes, comme par exemple la liberté de paroles, non pas de iure, bien évidemment, car il faut conserver les apparences, mais à coup sûr de facto dès lors que la majorité des canaux de communication (journaux, revues, programmes de télévision, etc.) propagent l’anticommunisme. J’avance cela afin de montrer que l’anticommunisme est douteux du point vu démocratique (la doctrine politique officielle de la Roumanie), et, manifestement plus encore, lorsqu’on l’envisage d’un point de vue communiste. Ce sont les questions dont je débattrai dans le contexte local roumain, mais aussi sur le fond de la crise globale et générale de la gauche. Quant aux intentions qui dirigent ce texte, son style et sa tonalité, elles ne sont pas fondamentalement ancrées dans l’académisme universitaire, quoique, dans le cours de cette invitation à reconsidérer en ses principes le communisme, je ne puisse point dissimuler la formation de philosophe que m’a délivrée l’alma mater.

 

J’ajouterai quelques remarques à propos de la religion qui viennent du fait que pendant la décennie écoulée, l’Église orthodoxe roumaine a développé toujours plus intensément son inclination à se présenter et à agir comme la religion de l’État avec, par exemple, l’omniprésence d’icônes dans les salles de classe des écoles publiques. Pour comprendre la signification profonde de cette situation, il convient de rappeler que c’était précisément à partir de la religion orthodoxe que la version roumaine du fascisme (La Légion de l’archange Michel) avait établi la base de ses principes. On parle peu de cet aspect des choses dans un pays si prompt par ailleurs à réparer l’injustice « morale, intellectuelle, politique et sociale » engendrée par les crimes du passé communiste.

 

Bien qu’agnostique, je ne suis pas opposé à la religion en tant que telle, mais je continue à penser qu’entremêler de cette manière religion et éducation publique, c’est-à-dire institutionnaliser au cœur de l’action de l’État (en l’espèce l’enseignement national) une conception religieuse du monde, manifeste un signe renaissant d’autoritarisme. Et ceci apparaît bien être le cas puisque, à coup sûr, ce n’est pas l’effet du hasard si la majorité des courants de pensée roumains prônant l’anticommunisme se montrent simultanément des chrétiens opiniâtres et, plus encore, des orthodoxes acharnés. De fait, le problème qui se pose avec l’Église orthodoxe ne se situe pas dans sa doctrine officielle, mais dans les pratiques de sa présence effective, en particulier là où elle ne devrait pas se trouver : dans les écoles, pendant les réunions et les fêtes officielles, au Parlement où, sous le blason national et un grand écran, une énorme croix est exposée afin de protéger la moralité politique. Toi, lecteur occidental ne ris pas de cela sans te rappeler que le célèbre immeuble de Berlaimont où se trouve le siège central de la Commission européenne, est réellement construit sous la forme d’une croix[3] ! Et nous savons tous, ou nous devrions le savoir, que l’idée de condamner le communisme a été formulée pour la première fois au cours d’une séance du Parlement européen pour être finalement votée le 12 avril 2009. À ces remarques, nous pouvons ajouter les récentes allusions au communisme du Président Obama lors de son discours inaugural où le « spectre » communiste uni à celui du fascisme – toujours ensemble communisme et fascisme (sic !) – y sont un cocktail qui doit être toujours combattu. J’ai avancé cela simplement pour rappeler que le problème débattu dans les pages qui suivent est loin de se réduire à la seule Roumanie, aux sordides particularités des « Balkans arriérés », comme malheureusement je crains que nombre de mes amis et collègues occidentaux, même parmi les progressistes, tendent à le penser. En Europe de l’Est on n’a pas peur de cela, et l’histoire que je vais à présent vous conter est familière à la majorité d’entre nous.

 

Voilà les faits et, à l’évidence, j’aborde déjà le début de leur interprétation. Mais qui donc sur notre Terre peut composer une liste de faits sans les interpréter, c’est-à-dire les penser ? Pour oser avancer cette prétendue « objectivité » il faut être soit journaliste, soit politicien ou pis, spécialiste patenté… 

 

***

Le service rendu à la lutte révolutionnaire par l’establishment roumain est tout à fait remarquable, en argumentant avec acharnement afin de nous convaincre que dorénavant le « spectre » est enfermé dans un passé d’où plus aucun spectre ne pourra jamais revenir. Aussi, les nouvelles vagues d’anticommunisme nous aident-elles à maintenir vivant le débat de principe concernant le communisme.

 

On nous dit que la lutte de classe, comme l’exploitation, ces présupposés du « spectre », sont faux et, plus encore, qu’ils n’ont plus rien à voir avec le monde présent. Sans partager cette vision, il serait cependant difficile de la dénier sans qu’auparavant on clarifie, même brièvement, ce que fut ou ne fut pas le communisme. Toutefois, quelle que soit la manière de justifier cet espoir, nul ne peut ignorer que ce travail de clarification n’est pas fondé et ne peut s’appuyer sur une assise neutre.

 

Présentement, quelque soit l’effort qu’on entreprenne pour élucider le « spectre », il doit être obligatoirement subordonné à un impératif moral : condamner le communisme. Toutefois une difficulté logique de présente ici. Comme chacun peut le remarquer, le fondement d’une telle condamnation consiste en un impératif moral dont l’origine est à chercher dans le christianisme (« Tu ne tueras point ! ») ou dans la démocratie moderne (« liberté individuelle », « élections libres », etc.). Lorsque le communisme est condamné – divisé de manière pseudo-analytique entre une « idéologie » (la théorie de la lutte de classe) et une « réalité » (« le socialisme qui a réellement existé ») – on lui reproche, entre autre chose, sa nature inconditionnellement criminelle. Ainsi on nous dit : l’idéologie communiste, toujours et de manière nécessaire, engendre la réalité meurtrière des expériences du socialisme réel. Cette manière de raisonner paraît correcte, parce qu’elle résulterait d’observations empiriques. Néanmoins, le caractère fallacieux de ce raisonnement se révèle au moment où nous essayons de l’appliquer aux jugements politico-historiques du christianisme et des démocraties représentatives.

 

Si nous regardons par exemple des phénomènes comme les croisades, l’inquisition, la colonisation, les révolutions démocratiques fondatrices des sociétés modernes ou les guerres mondiales comme événements ayant appliqué les deux « idéologies » appelées « chrétienté » et « démocratie » – ce que, précisément, le précédent ne manqua pas d’être car il convient toujours de rappeler aux lecteurs que, par exemple, en 1933, la prise de pouvoir par le NSDAP en Allemagne eut lieu après des élections libres et sans fraude ! –, nous serons surpris de découvrir qu’un nombre égal sinon supérieur de cadavres a été produit au nom des principes permettant la condamnation du meurtre en général que ceux engendrés par le communisme. Et encore pour ne rien dire des guerres qui présentement se placent sous le drapeau de principes identiques.

 

Comment donc, en voulant maintenir une consistance certaine à nos raisonnements, pourrions-nous ignorer qu’une position fondée sur un moralisme absolu qui condamne le communisme tout court (en-soi), détruit simultanément ses propres bases, étant pour lors logiquement obligée de condamner de manière identique les meurtres commis en son nom ? Une telle posture ne transforme-t-elle pas la condamnation morale exclusive du communisme en quelque chose de fort douteux… et donc « condamnable » ? En outre, si, pour une complète clarté de cet aperçu nous remarquons que ni le christianisme ni la démocratie ne produisent uniquement des meurtres, alors il nous faut convenir que la même « idéologie » n’implique pas toujours la même « réalité ». Pourquoi ne pas concéder la même possibilité au communisme ? Après tout, le communisme ne suggère pas l’éradication de bourgeois en tant que personne, mais celle de la bourgeoisie et du prolétariat en tant que relation socio-économique opprimante et aliénante. C’est pourquoi il n’y a rien de criminel dans l’« idéologie communiste » en-soi, comme il n’y a rien, stricto sensu, de criminel dans le christianisme et la démocratie. Dès lors, sans jamais rejeter la condamnation des meurtres en général, on perçoit clairement jusqu’où nous pouvons condamner certains aspects du communisme, son côté supposé « réellement existant » (« la dictature communiste en Roumanie », par exemple), sans pour autant l’absoudre du point de vue d’une morale relative à la condamnation des présentes démocraties et des divers aspects du christianisme dans leurs formes « réellement existantes ».

 

Si nous procédions autrement, le moralisme absolu bloquerait, de fait, la possibilité d’énoncer n’importe quel jugement moral (relatif et absolu), nous laissant démunis face à une pure impossibilité logique, plus encore dans une quasi incapacité de juger.

 

Le mélange du moralisme, de la science et du dogme

Il n’est pas besoin d’une clairvoyance particulière pour comprendre que pour nous citoyens roumains, c’est précisément cette impossibilité logique qui a dirigé l’écriture de notre histoire après décembre 1989, quand nous commençâmes à régler les comptes avec notre passé (qui comme toujours, est un règlement de comptes avec le présent), plongés dans la bouillie logiquement intenable mêlant un moralisme absolu (la condamnation morale générale du communisme) et un moralisme relatif (la condamnation précise des crimes commis par la dictature communiste en Roumanie). Nous eussions attendu qu’un rapport scientifique sur le communisme roumain, loin d’ignorer ce paradoxe moral, eût, en revanche, comme première priorité de la part de chercheurs recrutés à cette fin, celle de nous expliquer le communisme. Et le plus surprenant tient au fait que la clarification exigée repose sur des opérations logiques très élémentaires, très facilement accessible à n’importe qui, pour autant que cette personne n’ignore point les particularités de ce que le communisme, la chrétienté et la démocratie furent et sont encore. Au lieu de s’atteler à cette clarification, le rapport scientifique et la condamnation officielle renvoient le discours anticommuniste roumain vers une toute autre direction : la transformation de l’impossible en un canon. Éclatant comme des bourgeons après 1989, dans un style et des formes bien connues (témoignages, archives, livres programmatiques, articles, essais, dénonciations, programmes éditoriaux de certains magazines culturels et de nouveaux musées dédiés à la terreur communiste comme celui de Sighet, etc.), l’anticommunisme post-révolutionnaire arriva pour prétendre, aujourd’hui et pour la première fois, se donner une forme canonique à ses directives selon lesquelles toute activité de recherche qui ne condamne pas le communisme sous toutes ses expressions – que ce soit une théorie, une idéologie, une réalité, ou plusieurs théories, plusieurs idéologies, plusieurs réalités, parce qu’elles possèdent un fond commun : le mal absolu –, s’identifie nécessairement à ses crimes, équivalents en ce sens aux crimes fascistes.

 

Nous sommes d’accord sur le principe que la condamnation des dictatures par des peuples qui se considèrent démocrates ne soulève pas de problèmes logiques particuliers. Ceci souligné, il est pour le moins surprenant que ce qui semble être valide pour la dictature communiste en Roumanie (et par une extension erronée, pour le communisme tout simplement) ne semble pas, par ailleurs, l’être pour le (néo) légionarisme (version roumaine du fascisme). De nos jours, les anciens membres de la Légion de l’Archange Michel[4], doctrinaires anticommunistes, sont célébrés comme des héros nationaux, tandis que le néo-légionarisme prospère sans trop de scrupules, avec son idéologie et sa vision programmatique, une sorte de substitut nationaliste à la doctrine officielle de l’Église orthodoxe roumaine (orthodoxisme). Cette situation signifie que ce n’est pas l’autoritarisme et les crimes en général qui sont condamnés en tant qu’actes moralement et politiquement méprisables, mais seulement ceux estampillés « communistes ». C’est pourquoi nous ne nous trompons pas lorsque nous affirmons que nos démocrates les plus fermes ne sont que des démocrates travaillant dans la partialité. Voilà qui soulève de sérieux doutes quant aux qualités démocratiques et d’équité dès lors qu’ils prononcent une condamnation officielle du communisme, et ce en dépit de sa signification dans le champ d’une Realpolitikofficiellement capitaliste.

 

Plus surprenant encore, le fait que des démocrates possédant une solide formation en logique et en philosophie rejoignent le camp de la « condamnation ». Ceci nous montre, et de manière toujours plus précise, que la logique travaillant derrière la condamnation du communisme n’est en rien animée d’un souci démocratique. Quelle logique est donc à l’œuvre ? À l’évidence, la logique du pouvoir. L’anticommunisme n’est rien de moins qu’une arme symbolique pointée sur ce qui est présentement l’ennemi le plus puissant, le parti héritier du parti communiste dont le nom, parti social-démocrate (PSD), représente tout autant un mensonge que celui du parti démocrate (PD), rebaptisé à présent parti démocrate-libéral (PD-L,) et qui a constitué une alliance de gouvernement avec son ennemi, le PSD ! Alleluia ! Voilà ce qu’a fini par devenir l’anticommunisme en tant qu’obligation « morale, intellectuelle, politique et sociale » sacrée. Ce n’est à coup sûr ni la première ni la dernière fois que des idées nobles et justes, comme par exemple vouloir comprendre le devenir historique et politique du dénommé régime communiste roumain, sont transformées en une supercherie de masse.

 

Ce qui est ici plus embarrassant lorsque nous ne reculons point devant cette chaîne de perplexités, c’est le ralliement massif de la presse intellectuelle et de certains quotidiens au programme visant à condamner sans appel le communisme. Si des revues comme Dilema, 22, Observator cultural, etc., plus des quotidiens portant des noms aussi retentissants ­– Adevàrul, La vérité (!), România liberà, La Roumanie libre (!) – se contentent seulement de reprendre et disséminer la condamnation du communisme, il est là un bien mauvais présage pour la pensée critique démocratique. Voilà qui prouve non seulement la servilité des intellectuels organiques et leur promptitude à se vendre aux politiciens au pouvoir (je ne commente pas ici leurs qualités intellectuelles !), mais aussi la censure d’une expression publique pour tous ceux qui ont des vues différentes. Expression publique dont on constate aisément qu’elle décroît sans cesse, quand elle n’est pas simplement prohibée. Nul n’a besoin d’être un « communiste rétrograde » (par ailleurs un parfait oxymoron !) pour y déceler la catastrophe de la démocratie. Dans le style du clientélisme du pays, il n’y a aucune importance à dire qu’il existerait quelque chose comme la « liberté de parole », car, en tant qu’abstraction légale, la liberté de parole seule ne peut résister au déferlement des vagues d’anticommunistes professionnels ou occasionnels. Cette marginalisation des voix dissidentes dans l’espace public a un nom : Kulturkampf. Appliqué à l’origine par Bismarck à l’encontre des catholiques polonais, ce terme est très facilement transposable pour décrire l’isolation, la ségrégation, la domestication et, finalement, l’annihilation, d’une entité politico-culturelle. Dans le cas qui m’occupe, la Roumanie, une entité qui pourrait être nommée la critique de l’anticommunisme si elle arrivait à exister de manière un peu plus visible. Toutefois, nous devons être plus précis : la culture de guerre anticommuniste a été introduite, et si l’on veut, présentée comme « naturelle », grâce à une monumentalisation de l’interdiction : la proscription symbolique de réfléchir à propos du communisme avec des instruments et des références autres que ceux fournis par l’anticommunisme officiel du moment présent. Il s’agit, de fait, d’un authentique tabou, à propos duquel le trop petit nombre de ceux qui sont intéressés par la cohérence d’une position démocratique, pourrait croire que celle-ci aurait sa place en fonction d’un esprit de pure justice.

 

La critique de l’anticommunisme – comment faire ? Est-elle possible ? Comment pourrions-nous penser à une telle option ? Personne ne songera à remarquer la grossière redondance dans le fait même de condamner le communisme aujourd’hui ? En définitive, que fut « 1989 » sinon une condamnation du communisme ? Et non seulement le condamner avec des mots depuis l’estrade des bateleurs comme cela se fit au mois de décembre 2006, mais avec des manifestations de masse dont certaines firent face aux fusils chargés de l’armée ! Justement « 1989 » (quel qu’il fut, en partie manipulé ou non) exempte présentement tous les inquisiteurs culturels et politiques autoproclamés l’ultime autorité morale, de démontrer (autrement qu’avec de creuses tirades) combien leurs convictions furent fortes. Une force, ne l’oublions point, que bien peu ont manifesté quand le régime communiste régnait en maître ou même, immédiatement après son renversement. A-t-il lutté notre actuel président (Tràian Bàsescu) pendant les premières années de sa carrière politique commencée avec le FNS[5]pour imposer une condamnation présidentielle du communisme ? S’abstenir en ce temps a été pour lui une manière d’agir plus adéquate. Ce n’est pas la chose la plus scandaleuse que seize ans après la Révolution de 1989, il existe un groupe qui veut capitaliser à son profit exclusif la « condamnation du communisme », transformant ainsi ce moment politique fort en un soap operanational : de bons professeurs d’éthique ne se sont jamais privés de nous en montrer l’exemple. Néanmoins, contre ces derniers, et habités de quelque rigueur morale, ne faudrait-il pas pour nous interroger, et poser ainsi la question : qu’est-ce en fin de compte cet anticommunisme ? Quel est le statut politique du Rapportde la commission présidentielle et de la condamnation ? De la même manière il faudrait demander : quel est leur statut juridique ?

 

Que veulent-ils donc ancrer dans les consciences ces documents ? En jetant un regard plus attentif, j’ai remarqué immédiatement que nous avons affaire certes à un document émanant de l’État, mais à un document rigoureusement inclassable parce qu’il oscille entre l’autorité de l’opinion présidentielle (un personnage au style particulièrement grossier lorsque s’élèvent des opinions contraires) et celle du document fondamental émis par l’État, une sorte d’article additionnel à la Constitution. C’est précisément cette ambiguïté démocratique que les nouvelles vagues du discours anticommuniste en Roumanie recouvrent et maquillent. Toutefois, l’effet politique le plus efficace de la condamnation du communisme c’est d’ouvrir un no man’s land juridico-politique, sans même une seule signification juridico-politique de iure, mais qui arrive à engendrer de factoune criminalisation aléatoire contre ceux qui ont collaboré avec le régime communiste, de telle manière que demeure entre les mains du pouvoir actuel et selon son caprice le droit de décréter qui est coupable et qui ne l’est point. Si ceci est le moindre mal, alors c’est déjà une énormité. Mais le pire des maux serait que n’importe quelle politique de gauche qui chercherait à imposer une justice sociale plus avancée que celle offerte par le parlementarisme actuel (où il n’y a aucune différence entre démocratie et capitalisme) porterait a priori le stigmate officiel du « totalitarisme ».


Notes :

[1]      Je souhaiterais exprimer ma gratitude à Kieran Aarons. Sa lecture attentive de la version anglaise de ce texte, ses commentaires subtils et les solutions perspicaces qu’il me suggéra ont très grandement amélioré cette traduction. Les fautes qui demeurent incombent à ma seule responsabilité.

[2]        N.D.L.R. Extrait de ce Rapport à voir en annexe de cet article.

[3]        NDLR. Et que le drapeau « européen », douze étoiles sur fond bleu, est celui de l'Immaculée conception de la Vierge Marie !

[4]      C’est le nom exact du mouvement mis en place par Corneliu Zelea Codreanu, autrement connu sous le nom de Garde de fer. Si les thèmes sociaux du mouvement se réfèrent au socialisme fasciste et si sa politique reprend un antisémitisme et une xénophobie radicaux, en revanche, ce qui différencie la Garde de Fer des mouvements fascistes d’Europe occidentale et de Hongrie (les Croix fléchées) c’est son ancrage total dans la référence à la chrétienté orthodoxe. Sous cet aspect, la Garde de fer ressemble bien plus au franquisme qu’au fascisme italien ou au nazisme allemand. (N.d.T)

[5]      Front de Salut National, groupe de personnalités pour l’essentiel venues des rangs du Parti communiste roumain (du deuxième cercle), dirigé publiquement par Ion Iliescu premier président de la République postcommuniste. (N.d.T)

Partager cet article
Repost0
17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:29

  logo730
 

Dans les conflits armés intérieurs, il y a toujours une dimension locale, et, depuis le début du colonialisme, il y a aussi une dimension internationale. Il en va de même du conflit armé qui vient de se terminer au Sri Lanka. Sur les questions intérieures, peu de choses ont été dites au long des années, c’est-à-dire tant que la position des Tigres tamouls semblait assurée. Depuis quelques mois en revanche, le public des pays occidentaux a eu droit à de nombreuses interventions médiatiques allant presque toujours dans le même sens. Sans jamais qu’on y mentionne l’enjeu international de la question. C’est la raison pour laquelle il a semblé intéressant à notre rédaction de présenter une position venant « de l’autre côté du miroir ». Il est en effet indispensable de rappeler la position stratégique de Sri Lanka et les raisons qui expliquent pourquoi son gouvernement a pu terminer une guerre de trente ans, et sur quels appuis internationaux il peut compter.

            Nous sommes aussi trop souvent habitués à ne porter attention qu’aux « grandes nations », oubliant que, à plusieurs moments dans l’histoire, des « petits peuples » peuvent jouer un rôle clef dans le renversement des équilibres internationaux. Rappelons le rôle du Viêt-Nam hier, la centralité de la question palestinienne aujourd’hui. On peut se poser la question si, dans le cas du Sri Lanka, nous n’avons pas affaire également à un conflit d’importance géostratégique majeure. D’où la nécessité de comprendre la complexité des enjeux et de sortir de la vision manichéenne qui vise à tuer la réflexion et à aveugler ceux qui jugent les questions « lointaines », au regard de seules « bonnes intentions » et des apparences véhiculées le plus souvent par les lobbies les plus riches et les plus puissants. Sri Lanka n’est certainement pas un paradis, mais il a droit à un jugement impartial, ce qui nécessite de comprendre le point de vue de ceux qui ont réussi à mettre un terme à cette guerre.

La Rédaction


 

SRI-LANKA : « Qui sont nos ennemis ? Qui sont nos amis ! »

 

 Au sujet des « liaisons dangereuses » de quelques bonnes âmes occidentales

-
 Juillet 2009


 

Par  Jean-Pierre Page*


 

«  La vérité, l’âpre vérité »

Danton 

 

«  Ceux qui imaginent le mal où il n'y en a pas, et ne voient pas le mal là

où il est – cultivant de fausses idées, ils connaîtront la douleur »

  Le Dhammapada



 « La guerre que l'Occident considérait comme un picnic »

Raj Gonsalkorale, Asian tribune, 13 juin 2009



 « La tradition intellectuelle est celle de la servilité à l'égard du pouvoir »

Noam Chomsky
 

À Tamara Kunanayakam, Sri Lankaise, Tamoule et Internationaliste


 

Une récente déclaration de Marie-Georges Buffet sur le Sri Lanka appelle plusieurs commentaires.1 D’autant plus qu’elle fut accompagnée d’une participation du directeur de l’Humanité, qui fut le journal de Jean Jaurès, à une manifestation organisée à Paris par l’organisation des Tigres tamouls, et que, à la différence de Buffet qui ne fait aucunement référence aux Tigres et à leurs textes, l’organisation des Jeunes communistes, eux, sont allés jusqu’à se déclarer solidaires de cette organisation, tandis que, d’un autre côté, dans les rangs du Nouveau parti anticapitaliste dirigé par Olivier Besancenot, on entend le cri : « Nous sommes tous des Tamouls ». Nous devons donc poser la question de ce qui se passe réellement au Sri Lanka depuis trente ans, des raisons qui expliquent pourquoi, tout d’un coup, les « grands » médias occidentaux ont abordé cette question avec une telle virulence au moment même où la guerre se termine par la défaite totale des Tigres tamouls. Et nous devons aussi essayer de comprendre pourquoi tant de contre-vérités, d’omissions délibérées, d’ignorances et de ralliements sont observés au sein de ce que fut la gauche anticolonialiste française. Cette situation est-elle soudaine ? Ou résulte-t-elle d’une évolution plus ancienne ? Et quelles en seraient les causes ? Certains parlent d’électoralisme, vu l’implantation du lobby des « Tigres » en Europe, grâce à des sources de financement extrêmement puissantes, d’autres avancent l’hyper médiatisation des causes les plus « exotiques », comme c’est aussi le cas avec le culte de l’ancien chef du régime esclavagiste théocratique tibétain, des épurateurs ethniques albanais au Kosovo ou, au contraire, avec la diabolisation des résistances palestinienne, irakienne ou libanaise, sans parler de Cuba, du Soudan ou du Venezuela et d’autres « États-voyous » décrétés.

 

Robert Hue2 considérait en effet déjà que la guerre en Yougoslavie et l’implication de la France aux côtés des Etats-Unis ne méritait pas une remise en cause de la participation du parti qu’il dirigeait au gouvernement socialiste. On peut poser la question si la prise de position sur Sri Lanka n’est pas dans le droit fil de cette évolution, comme d’ailleurs le fait que le PCF fut un des rares parti communiste dans le monde à appuyer la participation de la fraction du Parti communiste irakien ramenée dans les fourgons de l’occupant au sein du gouvernement mis en place par les légions de Georges Bush à Bagdad. Aujourd’hui, après trente ans de guerre pendant lesquels on n’a pratiquement pas parlé dans ladite gauche européenne des manœuvres impérialistes et des atteintes à la souveraineté du Sri Lanka, ou encore des attentats aveugles, des assassinats politiques, de l’embrigadement des enfants-soldats, des femmes de basses castes utilisés comme kamikazes, des racket, des faveurs accordées par les gouvernements occidentaux aux Tigres tamouls (LTTE) et à leur projet séparatiste, tout d’un coup, on découvre l’existence de cette Ile de l’Océan indien, et d’un peuple : les Tamouls. Et depuis quelques semaines, voilà tant de « bonnes âmes » qui courent les manifestations et les rassemblements des Tigres pour encourager à l’ingérence, « l’ingérence humanitaire » bien sur, ce concept dont l’ancien ministre du gouvernement français de la « gauche plurielle » et actuel ministre des affaires étrangères du gouvernement français de droite, Bernard Kouchner aime à rappeler qu’il en assume la paternité.

 

Échéances électorales obligent, on en appelle donc à l’Union européenne qui, depuis très longtemps en fait, aux cotés de la France, de la Grande-Bretagne, de la Norvège, des USA …et des Nations Unies, sont effectivement mobilisés pour faire pression et s’ingérer dans les affaires d’un État indépendant, au mépris de sa souveraineté. Certes, ceci est conforme au nouveau système de l’ONU mis en place par la réforme Kofi Annan en 2005 et qui considère la souveraineté des États comme une survivance anachronique du passé 3. L’ingérence humanitaire n’est que la singerie de la vieille approche néocoloniale, c'est-à-dire une politique qui ne s’applique jamais de la même manière selon que l’on soit riche ou pauvre.

 

Rappelons que Kouchner fut le parrain du protectorat du Kosovo, du démembrement de la Yougoslavie, puis de la Serbie. Or, le Kosovo constitue justement le modèle qui a les faveurs des Tigres du LTTE et de leurs appuis en Europe comme outre-Atlantique. Le ralliement aux thèses du séparatisme, de la partition d’État, fut-ce d’États cinq fois millénaire comme le Sri Lanka, ne semblent pas embarrasser ceux et celles qui envisagent l’Europe sous l’angle de régions bâties sur la dévitalisation des nations. Cette Europe là même que pourtant les peuples rejettent massivement, au gré des (rares) référendums et d’élections où le vainqueur est toujours le parti des abstentionnistes. Ainsi une guerre ayant lieu à des milliers de kilomètres permet d’éclairer les convictions des partisans d’une Europe fédérale des régions axée sur démantèlement des Etats.

 

Parfois on peut incriminer l’ignorance ou la malveillance, ailleurs, il faut rechercher la logique de ceux qui se servent d’un conflit comme celui du Sri Lanka pour aider à embrigader les populations désorientées dans la nouvelle logique mondialisée de désintégration des peuples.

 

La guerre au Sri Lanka, qui sont ses victimes ?

On parle ainsi du nombre de victimes de cette guerre et qui seraient exclusivement dues à l’offensive de l’armée sri-lankaise, tout en semblant ignorer que, face à cette offensive, il y avait aussi une armée, celle des Tigres du LTTE disposant de bunkers, de canons à longue portée, d’avions, d’une marine, de sous-marins, de cargos porte containers et d’un armement des plus sophistiqués, allant des radars derniers modèles à l’usage de satellites, bref, une véritable armée conventionnelle utilisant des bombes au phosphore blanc, des mines par dizaines de milliers, comme des gosses soldats de 10 à 12 ans pour monter en premier ligne, et enfin près de 300 000 pauvres gens retenus comme otages et boucliers humains, fait indiscutable que le monde entier a reconnu, y compris l’ONU. Ce que les médecins français présents sur les lieux ont confirmé.

 

Quant au chiffre de 6 500 morts, chiffre auquel on fait référence sans preuves aucunes, il convient de préciser qu’il a été avancé par M. Neil Buhne, représentant de l’ONU à Colombo, puis repris complaisamment en boucle par Tamil.net, le site web du LTTE puis tous les grands médias occidentaux. M. Neil Buhne a reconnu ensuite publiquement, en présence d’ambassadeurs étrangers4, avoir exagéré ce chiffre, à n’avoir aucun début de preuves et s’être livré (pour le compte de qui ?) à des estimations à partir d’information non vérifiées. La « grande » presse occidentale n’a toutefois publié aucun démenti, et elle a continué à avancer le même chiffre, en en rajoutant au besoin. Enfin, M. Buhne a présenté ses excuses aux autorités sri-lankaises. Or ce monsieur n’en était pas à son coup d’essai. Devant autant d’irresponsabilité, son expulsion avait été envisagée.

 

Revenant sur cette estimation, John Holmes secrétaire adjoint des Nations Unies chargé des Affaires humanitaires a déclaré : « Ce chiffre n’a pour ce qui nous concerne aucun statut… Honnêtement nous n’en savons rien, nous n’étions pas véritablement présents de manière systématique dans la zone des combats, c’est pourquoi nous ne les avons jamais publiés ! » accusépar The Times de connivence avec Colombo, John Holmes a également déclaré : « J’éprouve de l’amertume face à ces accusations… C’est nous qui avons attiré l’attention sur le problème quand les médias ne s’y intéressaient pas beaucoup il y a plusieurs mois »5. On doit donc demander où les bonnes âmes en Occident puisent-elles leurs sources ?

 

Des victimes il y en a eu évidemment beaucoup trop. Surtout lorsqu’elles s’échappaient des griffes des Tigres à travers des champs de mines, et que ces derniers les tiraient comme des lapins.

 

Avant de reprendre à leur compte le chiffre de 6 500 victimes donc, ces bonnes âmes auraient été bien inspirées, « de se poser quelques questions et de chercher à réfléchir de façon rationnelle. » 6

 

  • Quotidiennement, la Croix Rouge Internationale (ICRC) fournit un rapport sur le nombre de gens pris en charge. Dans la période concernée, c'est-à-dire de février jusqu’à début mai, le nombre de pris en charge a été de 13 826, parmi eux 5 499 étaient des blessés et un peu plus de 8 000 des déplacés, transportés parce que les moyens du ICRC le permettaient, ce qui logiquement laisse entendre qu’il n’y avait pas plus de blessés. Le ICRC utilisant des ratios, on peut, selon sa comptabilité macabre, estimer le nombre de morts pour cette période autour de 2 500 à 3 000.

 

  • Comme chacun est à même de le constater, dans aucun des chiffres communiqués, il n’est fait de distinction entre combattants et civils. Or, nul n’ignore par exemple que parmi les réfugiés et les blessés figurent des combattants du LTTE. Certains se sont rendus, d’autres non, et on peut supposer qu’un certain nombre se cachent parmi les centaines de milliers de civils. Par ailleurs, le LTTE ne communique jamais le nombre de ses morts et blessés, et même encore aujourd’hui, après la mort confirmée de ses principaux dirigeants et de leurs proches. Par conséquent, toutes les victimes sont considérées comme étant des civils et comptabilisés comme tels ! Cette situation est d’autant plus complexe à déterminer que nombre de civils et de victimes, y compris des enfants, ont été enrôlés de force, obligés de porter les armes alors qu’ils n’étaient qu’otages des Tigres. En particulier pendant les derniers combats de Puthukudiyirippu.

 

  • Le 26 janvier dernier, le gouvernement sri lankais a mis en place la première « no fire zone », puis a décidé de suspendre les tirs à l’arme lourde pour épargner les civils. Niel Buhne a d’abord attribué les tirs sur ceux-ci à l’armée sri lankaise, puis celui-ci s’est une nouvelle fois rétracté pour les attribuer aux LTTE. L’évêque de Jaffna s’est engagé à ce moment à demander au gouvernement l’élargissement de cette zone, et aux Tigres d’en retirer leurs canons de longue portée. Ce qu’ils se sont bien gardés de faire !

 

  • Le gouvernement sri lankais est par ailleurs engagé depuis plusieurs mois dans un programme de réhabilitation des enfants soldats, tout comme d’ailleurs des combattants plus âgés, c’est d’ailleurs une de ses priorités. 9 000 combattants du LTTE se sont rendus. Ce programme existe depuis des mois, donc bien avant la fin de la guerre et il est conduit en commun par les autorités sri lankaises et les agences spécialisées de l’ONU : PNUD, UNICEF, l’OIT et des organisations internationales comme l’Organisation internationale des Migrants (IOM).7 Pourquoi ne pas en parler dans les « grands » médias abordant la situation ?

 

Toutes ces informations sont vérifiables, et les ignorer délibérément relève donc de la malveillance. Cette façon de nuire autant de la part des médias que des politiciens est d’autant plus sordide qu’elle utilise la comptabilité des morts au Sri Lanka tout en fermant les yeux sur le martyr des Palestiniens de Gaza et leurs bourreaux israéliens, sur le million de morts en Irak lors de l’embargo, dont 500 000 enfants affamés, ceux-là mêmes dont Madeleine Albright aimait à dire à la tribune du Conseil de sécurité de l’ONU qu’il y a des sacrifices inévitables et parfois nécessaires. Enfin ne parlons pas ici de ces dégâts « collatéraux » en Afghanistan, en Irak et au Pakistan et pour lesquels on attend toujours des commentaires de la part de Barack Obama avec un début de repentance, puisque celle-ci est dorénavant à la mode.

 

On a vraiment l’impression que les bonnes âmes politiciennes qui prennent la parole en Occident sur la question du Sri Lanka n’ont jamais entendu parler des Tigres, et de leurs activités, puisqu’il y est rarement fait référence. Ces mêmes âmes aiment en revanche pleurnicher avec Ingrid Betancourt et dénoncer l’inhumanité prétendue des FARC de Colombie.

 

Sri Lanka : aux origines d’une guerre de 30 ans

Il faut donc rappeler qui sont les Tigres du LTTE et les origines de ce conflit.

Les Tigres représentent en fait les intérêts de la petite bourgeoisie tamoule du nord du Sri Lanka, au centre duquel se trouve la ville de Jaffna. Ceux des propriétaires terriens aussi qui se sont accaparés des terres des Tamouls pauvres de l’est du pays et dont les intérêts sont entrés après l’indépendance8 en contradiction avec ceux de la bourgeoisie cingalaise. Tout cela sur le dos donc de tous les Sri Lankais, qu’ils soient Tamouls, Cingalais, Musulmans, Burghers9 ou Malais. Les Tamouls représentent environ 17% de la population du Sri Lanka et vivent dans l’ensemble du pays. Plus de 55% résident en dehors du nord du pays où ils forment la majorité. Ils sont fortement intégrés aux Cingalais, aux Musulmans, aux Burghers et aux Malais qui forment la population sri lankaise depuis des siècles. Les couples mixtes sont courants, en particulier à l’Est et au Sud, et on ne peut donc accepter les dires selon lesquels les Tamouls seraient des citoyens de seconde zone, car cela démontre seulement une ignorance sur ce qu’est la réalité présente et l’histoire du Sri Lanka.10

 

Il existe des problèmes au Sri Lanka et donc des revendications légitimes de la part des Tamouls. Celles-ci sont nées au moment de la politique dite de « Sinhala only11 » formulée, soutenue et imposée par le conservateur J.R Jayawerdene à la fin des années 1950 et qui s’est accompagnée de mesures discriminatoires élaborées par les gouvernements de droite dans les domaines de la langue, de l’éducation, des services publics. Cette conception avait été combattue à l’époque par Colvin R. De Silva, un des dirigeants historiques du LSSP. A qui l’on doit la fameuse phrase : « une langue deux nations, deux langues une nation »12. Ces orientations ont en partie été corrigées, et le Sri Lanka compte aujourd’hui 3 langues officielles : le cingalais, le tamoul et l’anglais, les documents officiels doivent être rédigés dans ces langues, les fonctionnaires ont obligation de les parler. Le Sri Lanka est avec l’état indien du Tamil Nadu13 le second pays au monde où le tamoul est une langue officielle. Pour autant, demeure de nombreux problèmes qui sont à l’origine de sujets d’insatisfaction réels. D’autant que la politique d’ouverture ultra libérale lancée en 1977 a contribué à appauvrir les paysans du Nord et de l’Est, confrontés aux prix de dumping des sociétés multinationales et aux exigences de la Banque mondiale qui avait soutenu la construction du barrage de Mahaweli ayant aussi pour objectif de modifier la démographie de la province de l’Est par des transferts de population.

 

Il faut ajouter à cela que les gouvernements de droite ou nationaliste ont cherché à de multiples reprises, et pour des raisons électorales, à opposer les Cingalais aux Tamouls, comme en 1983 en appliquant la leçon que leur avait enseignée les colonisateurs britanniques : « diviser pour régner ».14 Et donc, « La guerre au Sri Lanka est aussi l’héritage laissé par les colonisateurs britanniques »15. Il est évident que cette situation n’a pas été sans créer un terrain fertile aux agissements des Tigres, et des puissances impérialistes.

 

Personne ne nie donc tous ces problèmes, à commencer par le Président Mahinda Rajapaksa, élu depuis décembre 2005. C’est pourquoi celui-ci a toujours défendu l’idée d’une importante dévolution de pouvoirs pour les provinces du Nord et de l’Est, dans le cadre d’un Sri Lanka souverain et unitaire, comme le prévoit d’ailleurs le 13ème amendement de la constitution sri lankaise, qui est déjà appliqué dans tout le reste du pays. Sauf au Nord donc, en raison du conflit.

 

On peut comprendre que, après trente ans de guerre, les Tamouls du Nord et de l’Est du pays, et tout particulièrement ceux qui ont subis la dictature des Tigres soient traumatisés et plus que jamais vulnérables. « Celui qui s’autoproclamait leur Messie les a conduit en enfer », et l’on peut dire que pour certains, « ils sont un peuple qui a peur d’espérer ».16

 

Ce à quoi Mahinda Rajapaksa répond « Mon devoir est de protéger le peuple tamoul de ce pays. Tous, nous devons vivre avec les mêmes droits sans peur et sans suspicion à l’égard de l’autre. C’est mon ambition ! Construisons ensemble cette nation ! »17

 

En fait, le présent gouvernement est le premier à prendre radicalement le contre-pied de ce qui a précédé, et c’est sans doute pour cela que les Occidentaux le mette aussi violemment en cause.18 C’est lui qui a affirmé de façon claire que tous les Sri Lankais sont égaux, « la seule division dit-il étant entre patriotes et non patriotes ». Il est d’ailleurs significatif que depuis la fin du conflit, le pays ne soit le lieu d’aucune manifestation triomphaliste ou chauvine, encore moins à des discours extrémistes. Dans tous les propos du Président revient comme un leitmotiv : l’unité, le rassemblement et l’égalité de tous les Sri Lankais.

 

Depuis les années 1970, la réalité est devenue contrastée. D’ailleurs si l’on trouve un grand nombre de Sri Lankais d’origine tamoule parmi les professions libérales et les fonctionnaires, il faut ajouter à ce fait indiscutable un autre dont on parle rarement : celui des Tamouls des plantations de thé qui sont près d’un million et qui vivent dans le centre montagneux du pays. Issus des castes les plus basses, exploités parmi les exploités, le LTTE ne s’est jamais préoccupé de la libération sociale de ces Tamouls là, malgré leur nombre et leur concentration. C’est pourquoi il est intéressant de noter pour une organisation qui se réclame de la libération nationale de son peuple, que celle-ci ne fait jamais mention dans ses déclarations, ses textes et surtout ceux de son chef, de justice et de développement social. C’est sans doute pourquoi les Tamouls des plantations refusent d’entendre parler d’un État séparé. Leur revendication principale est d’achever leur intégration au sein de la population sri lankaise, après qu’ils aient été déportés comme quasi-esclaves du sud de l’Inde par le colonisateur britannique. Ne les a-t-on pas considéré pendant près d’un siècle comme apatrides ?

 

Qui sont les Tigres du LTTE ?

Les Tigres sont nés en 1975, pour partie en venant des rangs du Tamil New Tigers (TNT), 19et pour partie du Tamil United Liberation Front (TULF), un parti politique modéré, libéral, représentatif de l’élite tamoule du Nord, qui s’était assignée comme but la création d’ un État séparé, mais sans jamais tirer les conséquences de leur choix ; les Tigres ont repris à leur compte cet objectif, mais en faisant le choix de l’accomplir par la lutte armée. Ils ont revendiqué d’emblée être l’unique et seul représentant du peuple tamoul et de pouvoir parler en son nom exclusif. Ce qui les a conduit fort logiquement à éliminer physiquement les militants politiques tamouls qui leurs étaient hostiles, à commencer par le maire de Jaffna, Alfred Duuryappa, et les deux autres maires qui lui ont succédés, crimes qui pour le premier portait la signature personnelle du chef des Tigres : Prabhakaran lui même, et de son entrée en politique. Puis les Tigres ont assassiné les dirigeants du TULF, Amirthalingam et Yogeswaran, et bien d’autres Tamouls, des personnalités politiques progressistes indépendantes, des journalistes, des poètes, des intellectuels qui, comme le constitutionnaliste de renom Neelan Thiruchelvam en 1999 ou le dirigeant de la gauche Ketesh Loganathan en août 2006, avaient le malheur de contester aux Tigres la prétention de parler en leur nom 20.

 

Dans les années 1980, on assista au retour en force de la droite au pouvoir au Sri Lanka21. Celle-ci a mis le pays à feu et à sang, dans une étroite connivence avec les pays occidentaux. De cette période-là datent les pogroms anti-Tamouls de 1983, encouragés et organisés par le gouvernement conservateur du Président Jayawardene, soutenu par les USA, la Grande-Bretagne et Israël.

 

Les accords Indo-Sri Lankais

En 1987, Rajiv Gandhi décida d’intervenir militairement pour ramener l’ordre dans un Sri Lanka en proie à la violence.22 L’Inde était tout à la fois préoccupée par l’existence d’un gouvernement pro-US à Colombo, par la présence d’instructeurs et de mercenaires britanniques ou du Mossad israélien, ainsi que par l’agitation des groupes armés, dont le LTTE n’était pas un des moins actifs. Sur recommandation d’Indira Gandhi, ce dernier comme d’autres groupes, avait été formé et entraîné au départ quelques années auparavant par l’armée indienne elle-même. De plus, il y avait alors la situation interne en Inde : la crise du Parti du Congrès, les affaires de corruption impliquant ministres et CIA, les succès des communistes du CPI-M23 qui dirigaient dorénavant plusieurs états, dont le Kerala et le Bengale occidental, l’état le plus peuplé de l’Inde.

 

L’Inde allait donc intervenir militairement pour ramener l’ordre. Pour la forme, à la demande de Colombo, elle allait ainsi imposer ce qui allait rester dans l’histoire comme les accords Indo-Sri Lankais. L’ensemble des partis politiques, cingalais, tamoulsou musulmans, de gauche comme de droite, allaient donner leur approbation à ces propositions bien qu’avec des réticences. Tous, à l’exception …des Tigres. Finalement, les accords ne furent jamais réellement appliqués, car le LTTE allait bluffer Rajiv Gandhi. Prabhakharan exigeant du Premier ministre indien plusieurs garanties pour son mouvement ; les discussions allèrent bon train entre celui qui apparaît avec le recul, comme un retors, et un naïf, Rajiv Gandhi.

 

Il est prévu dans ces textes une importante dévolution de pouvoir aux provinces du Nord et de l’Est qui devaient fusionner et il était aussi prévu d’accorder au LTTE, l'’administration, et à Prabhakaran le poste de chef du gouvernement de la nouvelle province Nord/Est, dorénavant à majorité tamoule. Enfin, le caractère de foyer du peuple tamoul de ce territoire devait être reconnu. Rajiv Gandhi s’engagea personnellement dans des discussions directes le 27 juillet 1987 à New Delhi avec Prabhakaran et Anton Ballasingham l’idéologue du LTTE. Il donna son accord également pour fermer les yeux sur l’élimination des dirigeants du EPRLF24.

 

Toutefois, l’Inde mit plusieurs conditions : cette reconnaissance des revendications des Tigres tamouls devait s’accompagner du désarmement de tous les groupes armés. Il était prévu dans un additif à l’accord : la non utilisation par une puissance étrangère du plus grand port en eau profonde de toute l’Asie, situé dans la province de l’Est: Trincomalee, dont l’aménagement devait à l’origine être confié à des entreprises US travaillant étroitement avec le Pentagone, ainsi qu’un terme mis à l’hostilité des programmes de la radio « Voice of America » complaisamment installée par le pouvoir de droite pour le compte de la CIA et de l’allemande

Deutsche Welle et qui servaient aussi à brouiller les émissions radios des militaires indiens, comme à couvrir de propagande anticommuniste visant les pays socialistes de la région, dont la Chine.

 

Loin de faire cesser l’agitation, ces accords allaient paradoxalement contribuer à favoriser à Sri Lanka un front anti-indien, formé d’une partie du gouvernement de droite25, du JVP 26 et des Tigres du LTTE, ce qui allait déboucher finalement sur le départ humiliant des forces militaires indiennes, la 4ème armée du monde par le nombre d’hommes. La force armée indienne de maintien de la paix renvoyée chez elle, on allait ensuite assister à un partage du travail entre le LTTE et le gouvernement du Président Premadasa qui succéda au Président Jayawardene qui était du même parti, mais qui était jugé trop complaisant vis-à-vis de New Delhi.

 

Le nouveau gouvernement conservateur, avec les encouragements de Washington, allait s’employer à liquider physiquement la gauche cingalaise, avec l’appui des pays occidentaux, pendant que le LTTE disposant alors, lui, de l’aide logistique de l’armée sri lankaise allait s’occuper de la liquidation physique et méthodique de la gauche tamoule. Ainsi, les dirigeants de ces organisations : PLOT, TELO, EPRLF, EROS,27 furent quasiment tous éliminés. On a peine à imaginer dans nos contrées des méthodes comme l’assassinat à la mitrailleuse et par leurs « nouveaux amis » du LTTE de tout le Comité central du EPRLF, moins un de ses membres, lors d’une de ses réunions clandestine et du meurtre de 175 dirigeants du TELO en moins de 24h. « La nuit des longs couteaux » avait fait des émules chez les Tigres. Dans la foulée, le LTTE et la droite après s’être retournés contre la gauche s’attaquèrent ensuite au JVP. Résultats de ces tueries successives : 50 000 morts et disparus. Cene furent pas les seuls : Rajiv Ghandi fut lui-aussi assassiné en 1991 par les Tigres, et en 1993, ce fut le tour du Président Premadasa, qui avait pourtant un temps été leur allié, puis plus tard, ils ratèrent de peu la propre fille de Sirimavo Bandanaraike : la Présidente Chandrika Kumaratunga, dont l’époux Vijaya, artiste et militant de gauche, leader national, fut quant à lui assassiné en 1989, probablement sur ordre de la CIA, inquiète de sa popularité politique tant chez les Tamouls que chez les Cingalais qu’il voulait rassembler sans discriminations.

 

À cette époque, celui qui défendait les droits de l’homme et élevait la voix dans les institutions internationales contre ces massacres était lui-même un militant traqué par les tueurs. Il s’était fait l’avocat des « Mères des disparus » à un moment où il fallait du courage pour s’assumer ainsi publiquement. Il était l’héritier politique de Mme Sirimavo Bandaranaike et s’appelait Mahinda Rajapaksa. Dans les années 1960, celle-ci avait succédé à son mari, le premier ministre Bandaranaike, assassiné par un moine bouddhiste nationaliste cingalais chauvin. C’est elle qui a donné son nom de République socialiste au Sri Lanka28 et ce fut une des fondatrices du Mouvement des Non-Alignés aux cotés de Fidel Castro, Nehru, Tito, Nasser, Sukarno, Chou en lai, Nyerere, N’Krumah, Kenyatta. Mahinda Rajapaksa est aujourd’hui Président du Sri Lanka et à la tête d’un gouvernement qui compte des communistes, des trotskistes, des marxistes, des personnalités indépendantes et même des libéraux qui ont quitté l’opposition pour le rejoindre.

 

The « Eelam entreprise »

Tout au long de ces années et bénéficiant du soutien de Tamouls pour certains fort riches expatriés aux USA, Canada, Australie comme dans plusieurs pays européens, de solides lobbies se sont mis en place au bénéfice du LTTE. Celui-ci devient rapidement une puissance financière sans pareil, grâce à une diaspora lui permettant de disposer quasiment d’une armée conventionnelle. Le LTTE infligea d’ailleurs de sérieux revers à l’armée sri lankaise. Ses relations étroites avec les gouvernements occidentaux sont de notoriété publique. Certains de ses cadres militaires furent alors formés secrètement par l’armée norvégienne et par d’autres ; en Thailande notamment.

 

Fin 1990, et pour la forme, on allait placer le LTTE sur la liste internationale des organisations terroristes, mais dans leur cas, aucun gouvernement occidental n’en tirera aucune conséquence pratique, à l’exception de quelques lampistes pour donner le change. Pour être retiré de cette liste en principe infamante, le LTTE utilise ses relais et fait pression à coups de millions de dollars pour obtenir un vote positif des membres du Congrès US, la même méthode est utilisée au Parlement britannique. Des ONG et des journalistes sont commis d’office, mobilisés et sollicités dans ce sens. Lors de la campagne des primaires d’Hillary Clinton on a ainsi découvert qu’un des importants financiers trésoriers du LTTE finançait la candidate démocrate. Le scandale a été tel qu’elle a du refuser l’argent et rendre ce qui lui avait été versé. On a ainsi compris beaucoup mieux ses déclarations condamnant le gouvernement sri lankais et faisant la part belle aux séparatistes. Secrétaire du département d’Etat, elle n’a cessé depuis de menacer le Sri Lanka de sanctions et de mesures coercitives, en particulier « celles consistant à bloquer des emprunts auprès des institutions financières internationales dont le FMI ».29 Aussi à quelques jours du dénouement de la guerre, on ne s’étonnera pas d’avoir vu Washington proposer que Prabhakaran et son gang « ne se rendent pas aux autorités sri lankaises mais à un tiers (sic…). »30 L’U.S Navy avait ainsi fait valoir sa disponibilité pour une « intervention humanitaire » dans la zone de guerre. Négocier dans ce sens, et à « l’intervention humanitaire » se serait vite substitué une «ingérence » tout court, dont on peut mesurer ce qu’en auraient été les conséquences.31

 

Donc les dollars ne manquent pas aux Tigres qui bénéficient d’un total laissez faire dans de nombreux pays comme la Suisse, les pays scandinaves, la Grande-Bretagne, les USA, le Canada, l’Australie, l’Allemagne et la France. La dernière chaîne de TV des Tigres est ainsi relayée par un satellite français avec l’accord tacite de Sarkozy. «L’Eelam business» est devenu florissant,32 non sans avantages et sans intéressements pour ceux qui facilitent les opérations des Tigres. L’extorsion de fond, les trafics en tout genre : drogue, cartes de crédit, armes, impôt obligatoire imposés aux entreprises comme aux individus sous peine de représailles, règlements de compte ont ainsi fait l’objet et pendant des années de la plus parfaite impunité…

 

De multiples organisations écrans, comme le TRO, d’ONG, d’oeuvres de charité comme The Tamil Refugees Training, etc. ont permis d’organiser à une échelle mondiale le racket des Tigres à l’égard des plus modestes comme des plus riches des Tamouls, et de bien d’autres abusés par la rhétorique d’une organisation caméléon pouvant selon les circonstances épouser tous les programmes politiques accessibles, pour peu que cela lui rapporte. Chaque événement, même le plus tragique, comme le tsunami, a donné ainsi lieu à une collecte de fonds pour un LTTE qui est devenu maître dans l’organisation d’une confusion savamment distillée et qui sait passer de la solidarité humanitaire au soutien politique et idéologique.

 

Une ancienne membre des Tigres, Nirmala Rajasingam,33 dont la sœur médecin et militante des droits de l’homme à Jaffna fut assassinée par le LTTE a récemment souligné combien politique et finance avaient complètement fusionné en une « Eelam entreprise», permettant d’assurer le trafic d’armes comme une vie luxueuse pour les dirigeants de l’organisation jouissant de villas, piscines, voitures blindées, téléphones satellitaires, comme on vient de le découvrir dans les zones du Wanni que les Tigres contrôlaient depuis des années. Une véritable Mafia fonctionnant par la terreur et le culte du chef : « the Sun God» le dieu soleil, comme aimait à se faire appeler Prabhakaran qui aimait être comparé à une divinité hindoue. A titre d’exemple, les seuls profits tirés du racket du LTTE ont été estimés annuellement à 320 millions de dollars US34.

 

Le recrutement forcé constitue un autre aspect de l’activité des Tigres. Pendant que les enfants de Prabkharan font leurs études dans les meilleurs collèges anglais, ou en Irlande pour son fils/dauphin Charles Antony, les familles tamoules dans les territoires contrôlés par le LTTE doivent fournir un enfant puis deux pour les rangs de son armée ou pour ses commandos suicides : « les Blacks Tigers ». Des enfants militarisés, faisant irrésistiblement penser aux « Hitler Jugend » munis de leur capsule de cyanure autour du cou et envoyés des leur plus jeune âge au combat en première ligne, fanatisés au sein des « baby brigade » au point d’être utilisés également comme kamikazes et suicide bomber, quand on ne recoure pas aux femmes enceintes et aux handicapés. Tous et toutes sont bien sur et en priorité issus de basses castes, d’autant que Prabhakharan ne plaisante pas avec ce système rétrograde que combattait Gandhi. C’est ainsi que les Tigres LTTE sont devenus les précurseurs historiques des attentats suicides. Des observateurs de l’histoire contemporaine sri lankaise et des journalistes ont conclus récemment que pendant toutes ces années, cette organisation que certains n’hésitent pas à qualifier de fasciste et de raciste que fut le LTTE et qui aura terrorisé son propre peuple aura « paradoxalement tué davantage de Tamouls que de Cingalais »35.

 

Le modèle du Kosovo et de l’UCK

En février 2002, les Occidentaux ont commencé à accentuer leur pression afin que le gouvernement ultra libéral de Ranil Vrimasijnghe signe un accord de cessez le feu avec les Tigres. Cet accord consacra alors une véritable capitulation de la part de Colombo. Les Norvégiens, pour le compte des Etatsuniens et des Européens, firent en sorte d’y contribuer, tous pressés qu’ils sont d’utiliser le Sri Lanka comme plate forme dans un contexte de guerre économique au plan international. Le retour en force de la Russie, une Chine plus entreprenante que jamais et une région en plein bouleversement s’ouvrant sur l’Afrique et l’Amérique Latine, la perspective de la guerre en Irak et l’instabilité de l’Afghanistan furent autant de motifs d’interrogations et de raisons d’intervention pour les stratèges de l’impérialisme.

 

Dans ces conditions, la partition du pays fut sérieusement envisagée et des assurances furent données à Prabhakaran à ce sujet, le Kosovo faisant déjà référence « surtout depuis que l’ONU l’a confié à B. Kouchner »36. Les discussions allèrent assez loin puisque le Finlandais Marti Ahtissari, la véritable cheville ouvrière d’une indépendance du Kosovo décrétée unilatéralement, allait être pressenti comme négociateur. Il débarqua à Colombo introduit par un des conseillers de la présidente Kumaratunga dont les liens avec la France sont bien connus. Le Tamoul Lakshman Kadirgamar, ministre des Affaires étrangères, brillant intellectuel internationalement reconnu, s’opposa à ce choix, il allait être assassiné par un sniper du LTTE.

 

S’agissant de l’histoire du Kosovo on connaît la suite37. Vladimir Poutine pourra dénoncer « le caractère immoral et illégal », les pays occidentaux ont décidé de passer outre et aujourd’hui, c’est l’ancien chef du Kosovo Libération Army (KLA) organisation largement considérée par les observateurs comme terroriste et mafieuse, qui dut son développement aux services de renseignement occidentaux, qui dirige dorénavant et simultanément les affaires du gouvernement et de ses réseaux économiques souvent assimilés à des gangs s’occupant de drogue, prostitution, armes, extorsion. Comme les pays occidentaux ne semblent pas intéressés à enquêter sur les activités d’un « gouvernement » en place dans un territoire qu’ils occupent pourtant militairement, on peut comprendre pouquoi, pour Prabhakaran, le Kosovo devint un modèle.

 

En Février 2002, les conquêtes des Tigres représentaient pratiquement 1/3 du territoire sri lankais… On avait seulement un besoin urgent d’accord entre le gouvernement et le LTTE pour permettre au « business » de se mettre sur les rails.38 Eric Solheim, ancien responsable norvégien d’une ONG, devenu ministre et facilitateur des accords Colombo/LTTE, en parle encore avec nostalgie39. La situation était alors rendue d’autant plus propice à cet échafaudage que le Premier ministre Ranil Vickremasinghe, dit « le looser », se disait prêt à tout accepter de ses amis libéraux européens et etatsuniens.

 

Comme ce fut le cas en d’autres temps et dans d’autres conflits, le LTTE allait utiliser le cessez le feu pour se réorganiser, multiplier les contacts internationaux, chercher des garanties, donner des assurances à ses partenaires occidentaux et se réarmer jusqu'aux dents, au point de se doter d’une petite flotte d’avions et de sous marins. Le détournement de l’aide internationale à travers des centaines d’ONG locales et internationales fait de cette période une époque bénie par tout le Panthéon des divinités hindoues.

 

Toutefois, le laisser faire de Ranil Vickremasinghe allait précipiter les événements, car il perdit les élections générales. Le poste de Premier ministre revint alors au chef de l’opposition, dirigeant du SLFP, Mahinda Rajapaksa. Les élections présidentielles étaient en vue, dans ce pays dont la constitution avait été copiée par la droite sri lankaise en 1977 sur celle de la 5ème République française. Kumaratunga ne peut se représenter ! Par ailleurs elle est totalement discréditée par la corruption. Il y a longtemps que celle-ci a oublié l’héritage politique progressiste de ses parents : les Bandaranaike. Décembre 2005, Mahinda Rajapaksa est élu de justesse, mais il bat le libéral, « l’éternel perdant » Ranil Vrikamasinghe, ami de Nicolas Sarkozy.

 

Mahinda Rajapaksa et les défis du LTTE

Mahinda Rajapksa est un homme d’une grande simplicité, jovial, progressiste, populiste. Son père fut avec Bandanaraike l’un des fondateurs du SLFP40, et, comme lui, il est très attaché aux valeurs d’indépendance et de souveraineté. Ami des Palestiniens, il est le seul homme d’État au monde dont une rue de Ramallah porte son nom. Il est aussi le parrain du groupe d’amitié parlementaire Cuba/Sri Lanka. La bourgeoisie de Colombo le raille, car il n’a pas fréquenté St Thomas et le Royal college, les écoles de l’élite. Pour répliquer à l’ambassadeur britannique qui prétendait « que l’origine des problèmes du pays  était lié au fait qu’on y parlait mal anglais », Mahinda Rajapaksa répondit non sans humour en s’adressant à l’Assemblée générale des Nations Unies en cingalais et tamoul.

 

Les Tigres allaient dès lors violer de façon systématique les accords de cessez le feu, dans des proportions folles : 15 fois supérieure à l’armée sri lankaise selon les observateurs internationaux. L’élection de Mahinda Rajapaksa allait coïncider avec la première grande attaque que les Tigres lancèrent depuis la trêve. Ils multiplièrent les attentats au sein de la population civile. Par ailleurs, une tentative d’assassinat du nouveau Chef d’Etat-major, le Général Sarath Fonseka, a manqué d’aboutir, il lui fallut six mois pour récupérer de ses blessures ! Les provocations se multiplièrent mais les Occidentaux observaient et laissaient faire. L’armée sri lankaise était en position défensive.

 

En février 2006, les négociations reprirent à Genève, elles échouèrent, le négociateur norvégien, au nom des Occidentaux, perdit toute crédibilité en jouant ouvertement la même partition aux cotés des Tigres. Les attentats suicides redoublèrent alors. En juillet, les Tigres fermaient les vannes d’un réservoir à Mavil Aru dans la province orientale de l’Ile, et privèrent d’eau plus de 70 000 personnes, obligeant le gouvernement et l’armée à intervenir pour éviter une catastrophe humanitaire… Le 15 juin 2006, une mine détruisit un bus à Kebititgollawa : 64 civils furent tués, des femmes enceintes, des enfants, des moines. Cette violence, loin de s’arrêter, allait se multiplier et frapper aveuglément avec l’objectif de pousser la communauté cingalaise à s’en prendre à la communauté tamoule.

 

Le gouvernement fut alors accusé par la droite, les ONG et les gouvernements occidentaux, tantôt de laisser faire, tantôt de provoquer les attentats, tantôt de réprimer leurs auteurs sans discernements. Ranil Vickremasinghe, le chef de l’opposition de droite, fit alors le tour des capitales occidentales pour convaincre « que les libertés publiques sont menacées et l’économie du pays quasiment ruinée ». Ces initiatives ne firent qu’apporter de l’eau au moulin des Tigres. Elles contribuèrent à renforcer leur stratégie, en poussant aux affrontements inter communautaires. Elles échouèrent, les Sri Lankais firent preuve d’un sang froid qui força l’admiration de nombreux observateurs. Le discours unitaire et tolérant du Président fut dès lors de mieux en mieux entendu. Isoler les Tigres, mettre un terme au terrorisme. Pour cela, l’armée devait être réorganisée, et être dirigée autrement. Sa stratégie devait être totalement revue. Ce fut le travail du général Sarath Fonseka, et du propre frère de Mahinda Rajapaksa : Gothabaya Rajapkasa, devenu secrétaire à la Défense.

 

Cette exacerbation de la violence commise par les Tigres n’alla pas sans contribuer à un rejet grandissant du LTTE dans la communauté tamoule, ni sans provoquer des contradictions au sein même de l’organisation. Prabhakaran avait pris l’habitude de régler les problèmes d’une façon expéditive pouvant rappeler le film du Don Corleone dans le « Parrain ». Plusieurs de ses lieutenants ont ainsi payé de leur vie ces méthodes, comme Suthumali Pattkunam. Mais cette fois, la crise qui éclata au sein du LTTE eut des conséquences lourdes. Le Colonel Vinayagamoortrthi Muralitharan alias Karuna, chef des Tigres de l’Est, et numéro 3 de l’organisation fit sécession avec 6 000 de ses hommes. Il allait ouvrir des négociations avec le gouvernement central, contribuant ainsi à libérer la province de l’Est, puis à transformer sa propre organisation en un parti politique, à rendre les armes, et à intégrer la vie politique sri lankaise. La province de l’Est, complètement libérée du LTTE, on put y organiser des élections en 2007, et elles furent gagnées par les listes du SLFP et celles du parti de Karuna. Le parti de droite UNP s’effondrant, et toutes les élections provinciales qui suivirent furent largement gagnées par le parti du Président et ses alliés du People’s Alliance. Mahinda Rajapaksa proposa alors au poste de chef du gouvernement de la province Est, un ancien « enfant soldat » du LTTE et un des lieutenants de Karuna. Quant à celui-ci, il est devenu membre du gouvernement central et son organisation politique a rejoint les rangs du SLFP en 2009.

 

Sur le plan politique, mais aussi sur le plan militaire, l’initiative a progressivement changé de camp. Les Tigres se sont cramponnés à leur territoire, mais petit à petit, ils durent reculer et céder du terrain. À plusieurs reprises, Mahinda Rajapaksa proposa à Prabakaharan une rencontre en tête à tête. Celui-ci ne daigna même pas répondre. Lorsque le porte parole des Tigres fut victime d’un grave incident cardiaque, le Président lui envoya un hélicoptère, le fit soigner à Colombo par les meilleurs spécialistes puis le renvoya dans les territoires que contrôlaient les séparatistes. Rien n’y fit. Les attentats se poursuivirent. Cette fois, le LTTE utilisa des avions pour bombarder la capitale et l’aéroport international, les médias occidentaux tournaient en dérision l’armée sri lankaise, et tous de s’émerveiller sur ces Tigres que les spécialistes occidentaux « ès terrorisme » présentaient comme « si imaginatifs » imbattables et quasi invincibles. L’évolution des événements allait pourtant les contredire, réduisant leur expertise à peu de choses, sinon à rien !

 

En fait, il apparut de plus en plus évident que le LTTE n’avait nullement l’intention de négocier. Apres la disparition d’Anton Balasingham, leur idéologue qui mourut d’un cancer, puis plus tard de S.P. Thamilselvan, négociateur et chef de l’aile politique dans un raid aérien de l’armée sri lankaise, Prabhakharan fit le choix d’une véritable fuite en avant. Le LTTE évolua vers un comportement de secte fanatique, dont la finalité était d’exister pour elle-même et pour se reproduire indéfiniment par la terreur qu’elle imposait aux Tamouls sous son contrôle de type totalitaire. Son objectif d’État séparé étant non négociable, le chef des Tigres vida de tout contenu la moindre possibilité de discussion et de négociation. Pour Prabhakaran, les discours annuels du « Heroe’s Day » furent l’occasion de véritables proclamations racistes anti-cingalaises et anti-bouddhistes. Il voulait entretenir idéologiquement l’idée que le peuple tamoul est victime d’un génocide et la prochaine victime d’un holocauste. Les multiples relais et les lobbies qui financent la diaspora dans les pays occidentaux relayent ses incantations, pourtant largement contredites par la réalité.

 

Image, émotion et stratégie impérialiste

Les médias occidentaux et un nombre non négligeable d’ONG participent à ce qui s’apparente pour beaucoup à un délire depuis les palaces 5 étoiles de Colombo. On infantilise totalement des millions de gens abreuvés presque quotidiennement par les images chocs de ces réfugiés du tiers monde au quatre coins de la planète soumis à la barbarie de leurs dirigeants. « L’image envahissante, privilégie l’émotion aux dépens de la raison »41. Combinaison rêvée pour celui qui veut légitimer une guerre, une ingérence au nom des raisons humanitaires sans faire référence à un cadre historique comme celui du Sri Lanka et dans des conditions où il faut cacher les enjeux géostratégiques globaux par rapport à la région, par rapport au pays qui lui apparaît comme le champ d’application de stratégies beaucoup plus vaste.

 

« Privilégier l’émotion, c’est multiplier un certain type de reportage ayant pour but d’entretenir la compassion pour les victimes »42, plus exactement pour les victimes élues et non pour celles dans le camp du « méchant », par la diabolisation de l’adversaire et la glorification de ceux qui ont pour tâche de le terrasser. Et pendant que l’émotion est excitée, la réflexion et le sens critique s’émoussent.

 

Le Sri Lanka dont la population est bouddhiste à 70%, religion sous d’autres cieux présentée comme irrémédiablement pacifiste, est frappé par ces campagnes incessantes qui visent à le culpabiliser, à le faire douter, à l’affaiblir sur le plan politique autant que économique. En fait, cela renvoie à un débat ouvert voici quelques années par la publication à Washington d’un rapport sur « l’autodétermination dans le nouvel ordre mondial ». Il a été écrit par la Carnegie Endowment, une fondation privée proche de Bill Clinton et de Al Gore.43 Le but de ce rapport est de récupérer le principe politique du droit des peuples à l’autodétermination pour en faire un outil au service de la stratégie américaine. Ce principe met en cause la stabilité des États et heurte le principe de l’inviolabilité des frontières. Il n’en est pas moins récupéré à la faveur de la destruction de l’autonomie économique dans le cas des pays les plus faibles comme de la décomposition des États multinationaux après l’effondrement de l’URSS, de la Yougoslavie et de la Tchécoslovaquie. C’est dans ce double processus que l’on a vu ressurgir voici quelques années la question nationale à une grande échelle. Les Nord-Américains ont vite compris tout le profit qu’ils pouvaient tirer de cette situation pour faire avancer leur stratégie générale.  « Le retour de la question nationale dans des conditions chaotiques et souvent explosives fournit aux Etats-Unis le parfait prétexte pour intervenir au nom de l’autodétermination et du respect des droits de l’homme dans les affaires intérieures des Etats étrangers. »44

 

Il n’a pas été difficile pour la Fondation Carnegie et les autres « think tank » stratégiques de prévoir que la revendication d’indépendance par une minorité nationale, et la répression qu’elle susciterait de la part d’un État, seraient suivies de conflits armés nécessairement attentatoires aux doits de l’homme. « Quand une revendication d’autodétermination déclenche un conflit armé qui se transforme en crise humanitaire, l’exigence d’apporter de la nourriture, des médicaments et l’abri aux milliers ou aux millions de civils devient un impératif auquel on ne peut plus échapper. Un nouveau rejet radical de telles tragédies humaines fait dorénavant son apparition dans le monde d’après guerre froide et redéfinit le principe de non-ingérence dans les affaires internes des Etats ». La Fondation Carnegie allait plus loin, et s’interrogeait : comment les Etats-Unis doivent procéder ? « Ils doivent chercher, répondait-elle, à construire un consensus autour de leur position au sein des organisations régionales et internationales, mais ils ne doivent pas sacrifier leur propre jugement et leurs propres principes si un tel consensus faisait défaut »45. Avec une telle vision, c’en était évidemment terminé des institutions et des principes nés après la Seconde Guerre mondiale, dont la Charte des Nations Unies constitue le fondement. Il fallait une réforme des Nations-Unies pour donner une apparence de légalité à tout cela. Elle a été faite dans ce but.

 

Pour peu que les médias fonctionnent sur le mode de l’émotion et de l’instant, les sensibilités de millions de téléspectateurs peuvent dorénavant être chauffées à blanc et donner naissance à une demande « d’ingérence humanitaire ». C’est pourquoi la vision prétendue morale, émotionnelle et opportuniste de beaucoup de dirigeants politiques se prétendant progressiste s’apparente plus à cette vision désuète et passéiste de l’ordre du monde, colportée par les médias et qui ne voit celui-ci qu’à travers l’uniformité d’un tiers monde censé être incapable de se prendre en charge et ayant donc besoin qu’on décide à sa place, qu’on le guide, et qu’on le retienne de céder à ses pulsions sauvages et barbares.

 

La défaite annoncée de Prabhakaran

À partir d’août 2006 et de la fermeture de l’autoroute A946, les choses allaient se précipiter, jusqu'à l’issue fatale du matin du 17 mai 2009 où toute la direction du LTTE livra son dernier combat. La A9 relie Colombo à Jaffna, elle traverse les territoires contrôlés par le LTTE, et sur cette route stratégique, les Tigres percevaient un droit de passage. C’était là une de leurs plus importantes ressources financières locales. A ce sujet, il n’est pas inutile de mentionner ici que pendant près de 25 ans, le gouvernement central de Colombo a maintenu ses propres administrations avec ses fonctionnaires dans les zones sous contrôle du LTTE. Les Tigres ne se privant pas d’utiliser pour leur propre compte toutes ces infrastructures, d’autant qu’ils n’en établirent aucune autre pour améliorer la vie des gens. Bien étrange « Mouvement de libération nationale » qui ne se préoccupa jamais du développement économique et social des territoires qu’ils avaient placé sous son contrôle tatillon ni de réaliser une réforme agraire, un système d’irrigation, des écoles, des cliniques, des infrastructures, des industries…47 mais qui n’oublia pas de mettre en place, des tribunaux, une police, des services de renseignements et des prisons sans oublier les salles de torture…

 

À partir de 2007 et de la libération de la province de l’Est, le LTTE allait donc céder du terrain jour après jour. Et l’issue apparaissait comme inévitable. Le gouvernement proposa alors aux Tigres de déposer leurs armes, de proclamer une amnistie, mais leurs dirigeants préférèrent préfèrent se tourner vers leurs relais internationaux, d’autant que les lobbies fonctionnaient à plein, en particulier ceux regroupés au Tamil Nadu, Etat du sud de l’Inde où vivent 50 millions de Tamouls et où le gouvernement nationaliste chauvin de Karunanidhi affichait un soutien inconditionnel à Prabhakaran.

 

D’ailleurs, les gouvernements occidentaux ne sont pas en reste, et tous d’appeler à une solution politique et une négociation. Une négociation sur quoi : la partition ? Mahinda Rajapaksa lui également défend une solution politique, mais exige un préalable : le désarmement d’une organisation considérée en principe par la communauté internationale comme la mieux organisée et la plus dangereuse des organisations terroristes.48 Personne n’évoque pourtant le sujet d’autant qu’à Londres, à Toronto, à Melbourne, à Genève, à New York ou Paris… les Tigres ont pignon sur rues et qu’on les laisse faire.

 

Tout ce monde semblait ainsi persuadé qu’on finirait par faire céder le président sri lankais. L’Union européenne, l’ONU furent mobilisés, et Louise Arbour, Haut commissaire aux doits de l’homme à Genève ne ménagea pas ses efforts, au point de prendre le risque de se discréditer lorsqu’elle se rendit à Colombo et qu’elle exigea des autorités qu’elles fassent pression sur la presse locale pour faire retirer tous les articles qui la critiquait.

 

Louise Arbour sans aucune prudence reprit donc à son compte 49 le concept de « failed state » 50de l’administration Bush, et s’agissant du Sri Lanka, elle alla jusqu'à proposer, avec le soutien actif des gouvernements occidentaux, de personnalités comme Bernard Kouchner et d’autres de certaines ONG comme Human Rights Watch, Amnesty international, Reporters sans frontières et Inform qui mettraient en place une structure de substitution aux services de l’Etat pour assurer la «  protection des citoyens ». Louise Arbour dut repartir à Genève avec sa proposition, sa mission ayant échoué.

 

Toutefois le temps passant, les pertes du LTTE furent de plus en plus lourdes. Après la chute de Mannar et de toute la côte Nord-Ouest du pays, l’accès terrestre à Jaffna sous contrôle de l’armée fut rétablit, les Tigres s se virent couper d’une part essentielle de leur approvisionnement maritime, deux de leur cargos porte-containers furent ainsi coulés par la marine sri lankaise. La prise en tenaille du Wanni se poursuivit avec un objectif, la prise de Kilinochi, la capitale politique des Tigres. Celle-ci tomba le 1er janvier 2009. À partir de ce moment là, les jours étaient comptés pour l’organisation séparatiste. L’armée reprit ensuite « Elephant pass » perdue depuis 1996, libérant ainsi totalement l’accès à Jaffna et sa péninsule.

 

Pendant ce temps, Prabhakaharan et son armée taillée en pièces avaient rejoint Mullaiithivu avec 300 000 otages, du jamais vu en terme de prise d’otages. Mais le chef des Tigres avait complètement sous-estimé les forces adverses et leur détermination. Moins d’un mois après la chute de Kilinochi, la deuxième capitale des Tigres tomba : Mullathivu fut libérée le 25 janvier. Prabhakaran n’avait plus de choix et continuait à protéger sa fuite avec des otages qui cherchaient à lui échapper pour rejoindre les lignes de l’armée sri lankaise. Le chef des Tigres donna alors l’ordre d’exécuter ceux qui s’enfuyaient. Le 10 février à Mullathivu, 19 furent tués et 69 blessés. Poussant les gens comme « bouclier humain » Prabhakaran rejoignit alors Puthukkudiyuppu, qui devint le lieu de la dernière bataille. Du 20 au 23 avril, 125 000 civils arrivèrent à s’échapper des Tigres pour chercher refuge auprès de l’armée. Le gouvernement sri lankais organisa alors le plus grand sauvetage d’otages jamais organisé dans le monde. Il concernait 250 000 personnes.

 

Une campagne odieuse

On assista alors à un véritable déferlement médiatique, une campagne odieuse contre le Sri Lanka, dont les ambassades furent attaquées par les représentants des Tigres, dans la plus totale impunité à La Haye, à Paris, à Londres, à Berlin, Oslo, À Paris, les Tigres après le Trocadero, s’installèrent sur la Place de la République avec des banderoles qui appellent a ne pas déposer les armes, en osant comparer le Sri Lanka à Gaza. Il s’agit d’une organisation considérée comme terroriste, mais le pouvoir a laissé faire, la police est invisible. Imaginons la même scène avec des Palestiniens, des Sans-papiers ou tout simplement des travailleurs en grève comme comme ceux de Caterpilar ou de Continental. Le jour de la manifestation du 1er mai, les dirigeant syndicaux laissèrent défiler dans le cortège des membres du LTTE en uniforme militaire et armé, ce qui d’ailleurs n’était pas la première fois. À Londres, les LTTE ont même attaqué l’ambassade de Chine, et les bobbies ont laissé faire, eux aussi, pendant que le secrétaire aux affaires étrangères de Grande Bretagne, David Miliband, faisait la leçon au Sri Lanka sur l’usage de la violence. Il est vrai qu’au même moment en Irak et en Afghanistan l’armée britannique renoue avec ses vieux démons et les « violences coloniales », 51 qu’on présente comme de « regrettables dommages collatéraux ».

 

Les médias relaient complaisamment. Bernard Kouchner est ravi et avec David Miliband, ils en appellent cette fois et ouvertement à l’ingérence humanitaire. Il devient clair qu’aux côtés d’Hillary Clinton, ils veulent sauver ce qui reste du LTTE en cherchant à le légitimer pour mieux l’imposer comme « seul » interlocuteur. Ensemble, ils exigent un cessez le feu et la négociation, sans aller toutefois jusqu’à demander aux Tigres de déposer les armes, de se rendre et de libérer les otages. Les jugements critiques sur le LTTE, quand il y en a, se font de façon purement formelle et sont pratiquement absents des médias. Ces derniers s’employant à assimiler les Tigres à l’ensemble des Tamouls. Ce que beaucoup de Tamouls sri lankais considèrent comme une injure.

 

Les médias occidentaux ont mené une campagne sur le thème de l’impossibilité de rendre compte des faits. Le pays, les provinces du Nord et de l’Est, les zones de combat leurs seraient interdits. Outre qu’on ne saurait contester le droit d’un pays à vouloir veiller à la sécurité des journalistes, cette campagne est totalement infondée. De janvier 2009 au 5 juin 2009, pas moins de 173 correspondants de médias internationaux ont pu se rendre dans le Wanni, à Kiliinochi, a Pudumathalan, etc. Ils ont visité les camps d’hébergements de déplacés, pas moins de 20 journalistes accompagnaient le Secrétaire général de l’ONU dans sa mission. Tous les grands networks étaient et sont présents au Sri Lanka : BBC, CNN, Al Jazeera, Channel 4, Daily telegraph, The Times, AFP, AP, Reuters, The Independant, The Washington Post, Australian Broadcasting Corporation, Christian Science Monitor, Asashi Shimbum, Sky News, Arte, France TV 24, etc. ont ainsi visité le Nord52. Il faudrait ajouter à cette liste, les médias de toute la région, en particulier indiens et chinois.

 

Mais comme il s’agit de calomnier, on en a cure, il faut concentrer le tir sur le gouvernement sri lankais et sur Mahinda Rajapaksa présenté comme un chauvin qui veut régler le problème tamoul par la force militaire. Il est coupable aux yeux des Occidentaux d’avoir fait la preuve de ses capacités, en résistant aux pressions, en préservant l’indépendance du pays, son intégrité, sans ingérence étrangère et de surcroît d’avoir seul libéré le Sri Lanka de ce que la majorité de ses citoyens considèrent comme la malfaisance d’un groupe terroriste. Pour Washington, Londres, Paris et Bruxelles qui font en principe de la lutte contre le terrorisme la priorité des priorités, tout en étant empêtrés en Irak et en Afghanistan, cette leçon donnée par un petit pays du tiers monde semble insupportable, comme est insupportable la résistance et la solidarité de Cuba, du Venezuela, du Nicaragua, de la Bolivie, du Mouvement des Non Alignés et de la Conférence islamique comme celle des Etats africains, de la Chine, de la Russie et même du Japon qui appuient sans restrictions l’action du peuple et du gouvernement sri lankais.

 

Alors que les autorités sri lankaises faisaient tout pour organiser le sauvetage de dizaines de milliers de gens terrorisées, qu’ils suspendent les tirs à l’arme lourde et les raids de l’aviation pour protéger les civils, le LTTE va jusqu'à à organiser des attentats parmi les déplacés comme à Visuamadu. Le 9 février, une femme kamikaze se faisait sauter avec sa bombe : 30 morts, 75 blessés. Les médias se livrèrent a une frénétique campagne d’intoxication, on parle de génocide, d’holocauste, on critique de façon unilatérale, on dénonce l’absence d’ONG dans les camps de déplacés, alors que 54 d’entre elles y sont présentes et travaillent, de même que les agences de l’ONU, ou le ICRC dans les zones de combat. Jamais on ne demande à celles-ci de témoigner si les gens meurent de faim, mais on recherche le sensationnel, les témoignages reposent alors et pour l’essentiel sur ce que le LTTE communique d’autant plus complaisamment qu’il est certain d’être entendu par tous les hauts parleurs bienveillants mis à sa disposition.

 

Les 15, 16, 17 mai, près de 70 000 otages arrivent encore à s’échapper. De son côté, l’armée a réussi à passer à travers le mur de terre long de 100 Kms et haut de 5 mètres que les Tigres ont édifié comme dernier rempart, puis elle fait sa jonction, encerclant totalement les derniers combattants. Plusieurs dirigeants se rendent, dont l’ancien porte-parole du LTTE, Daya Master, la famille de Sosai, chef de la puissante marine des Tigres est récupérée sur une barque, Prabhakaran espère encore, il fait pression sur Pathmanathan, chef des relations internationales du LTTE. Celui qui négocie les livraisons d’armes et qui gère les millions de dollars $ de la diaspora, discute avec les gouvernements occidentaux pour obtenir une intervention de leur part.53 Puis le résultat des élections en Inde tombe, à la surprise générale et contrairement aux projections des instituts de sondage, le Parti du Congrès l’emporte et, au Tamil Nadu, les partis qui soutiennent ouvertement le LTTE et font campagne en sa faveur s’effondrent. C’est un désaveu cinglant et sans précédent infligé par la population tamoule aux amis politiques de Prabhakara. Le soutien de New Delhi à Colombo est sans équivoque, il s’exprime une nouvelle fois54. « Cette guerre, le Sri Lanka ne l’avait elle pas aussi mené pour l’Inde et toute l’Asie du Sud » ?55 Mahinda Rajapksa revient précipitamment du G11 qui se tient à Amman. Une dernière fois, il propose une reddition honorable à Prabhakaran et aux derniers dirigeants du LTTE acculés sur une surface de 1 km carré, encerclés de toutes parts. En vain !

 

Le matin à l’aube du 17 mai, les black Tigers et leurs chefs livrent leur dernier combat, ils seront tous tués, on retrouvera quelques heures plus tard le corps de Prabhakaran56, son fils Charles Anthony et les principaux chefs du mouvement séparatiste. Karuna, l’ancien numéro trois, viendra confirmer l’identité de ceux qui pendant trente ans furent craints par tous et proches de faire main basse sur 1/3 du Sri Lanka et 15 000 km carrés, non sans l’aide des puissances impérialistes et de ceux qui en jouant les apprentis sorciers avaient donné naissance à ce qui apparaît comme aux yeux de beaucoup dans le pays comme un monstre.

...Suite : après les notes de la Partie 1

 

Notes : Partie 1:

1 M.G Buffet, Secrétaire nationale du Parti communiste français (PCF), in « Sri Lanka : une solution politique s’impose pour garantir les droits du peuple tamoul », Paris, 18 mai 2009.

2 Ancien Secrétaire national du PCF.

3 Tamara Kunanayakam et Jean-Pierre Page in “Reform of the United Nations proposed by the Secretary General, an analysis...”, Genève 1er juillet 2005. Article sous presse dans le prochain numéro de La Pensée libre.

4 “Top diplomat to be expelled ? » in The Nation, 3mai 2009

5 John Holmes interview à l’agence Reuters, 30 mai 2009

6 Prof. Rajiva Wijesinha in « Foolishness or cunning-indiscriminate allegations about civilian deaths », SCOPP, 26 mai 2009

7 Mahinda Samarasiinghe, Ministre des doits de l’homme, Intervention à la Session spéciale du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Genève, 26 mai 2009

8 Dans la foulée de l’Inde, l’indépendance de Ceylan fut proclamée en 1948. Le pays devint une République (sans l’autorité de la reine d’Angleterre) en 1972, puis une République Socialiste du Sri Lanka.

9 Burghers : descendants des colons portugais et hollandais.

10 Voir Quentin de Ghellinck cité plus haut. Ce dernier a également soutenu que le Sri Lanka était appuyé par les Etats-Unis. Il faut espérer que notre « mise au point » contribuera à réparer de sa part quelques retards historiques.

11 « Seulement Cingalais »

12 Colvin R De Silva, ancien ministre, dirigeant du LSSP (Lanka Socialist Party) parti trotskiste, adhérent à la 4 ème internationale, le plus vieux parti politique au Sri Lanka. La majorité du parti a rompu avec la 3ème Internationale communiste à cause des positions prises par l’URSS au début de la Seconde Guerre mondiale et a alors rejoint la 4ème Internationale. Colvin R De Silva in «  Two Languages One Nation, One Language Two Nations”, A young socialist publication, Colombo, février 2007.

13 Le Tamil Nadu est un état du sud de l’Inde, capitale Chennai (Madras), où les Tamouls sont majoritaires et comptent près de 50 millions d’habitants.

14 Editorial du Camberra Times, Australie, 30 avril 2009

15 Dr. Peter Leitner, Asian tribune, 15 avril 2008

16 Dr. Rajasingham Naredran, in « Road map to National unity and Reconciliation in Sri Lanka », Tamil week, Londres , 26 mai 2009

17 Mahinda Rajapaksa, discours devant le parlement sri lankais, le 19 mai 2009

18 Idem

19 Tom Farell “ He dreamt of Eelam”, in The Gardian, 21 mai 2009

20 In “ Blood splattered path of the LTTE”, Department of Government Information, Colombo, September 2007

21 L’United National Party (UNP) resta aux affaires pendant 17 ans sans discontinuer.

22 K.T.Rajasingham in Sri Lanka : The untold story, chapter 34 : “Accord and its ramifications”. Voir en annexes les Accords Indo-Sri lankais signés le 29 juillet 1987 et les échanges de courrier entre J.R Jayewardane Président du Sri Lanka et Rajiv Gandhi premier Ministre de l’Inde. Asia Times on line, 2001.

23 Parti communiste indien - Marxiste (CPIM), scission du PC de l’Inde. Le CPIM dirige 3 états de l’Inde : le Bengale occidental, le Tripura, le Kerala.

24 Eelam People Revolutionnary Liberation Front (EPRLF), organisation révolutionnaire de gauche rassemblant Tamouls et Cingalais, et favorable à un État socialiste sri lankais

25 Dont le premier ministre Premadasa et Ranil Vrimasijnghe

26 JVP : People’s Liberation Front. Organisation de lutte armée d’inspiration marxiste-léniniste, cingalaise, en fait chauvine.

27PLOT : People Liberation of Tamil Eelam TELO : Tamil Eelam Liberation Organisation EROS : Eelam Revolutionary Organisation of Students.

28 République socialiste et démocratique du Sri Lanka, appellation qui est toujours en vigueur.

29 Jeremy Page in “ Rebel defeat: diplomatic dilemma”, The Times, 20 mai 2009

30 Shakuntela Perera in “The truth behind real and perceived threats of terror”, in Daily Mirror, 30 avril 2009

31 Ambassadeur M.K Bhadrakumar in “Sri Lanka wards off western bullying”, Asia Time, 27 mai 2009

32 Dayan Jayatilleka in « Fighting the globalised tiger», Genève , mai 2009

33 Nimala Rajasingam in «The Tamil diaspora : solidarities and realities », Sri Lankan Democracy Forum. Ancienne membre du LTTE, réfugiée à Londres, première femme emprisonnée en 1980 dans le cadre du « Prevention on terrorism act», évadée, elle a ensuite quitté les Tigres à cause de leurs violations des droits humains. Le film canadien «No more tears sister» raconte son histoire et celle de sa sœur.

34 Gomin Dayasri in « LTTE under KP », 31 mai 2009

35 Philippe Grangereau in “trente sept ans de terreur”, Libération, 18 mai 2009

36 François Chesnais, Tania Noctiummes, Jean-Pierre Page in Réflexions sur la guerre en Yougoslavie, l’Esprit frappeur dagorno, Paris 1999

37 Tania Noctiummes et Jean-Pierre Page « Yougoslavie, une guerre impérialiste pour instaurer un nouvel ordre mondial » dans le livre collectif : Maîtres du Monde ou les dessous de la guerre des Balkans, Le temps des cerises, Paris 1999

38 Eric Solheim, interview à Al Jazeerah, 6 mai 2009

39 Erik Solheim Al Jazeerah, idem

40 SLFP : Sri Lankan Freedom Party

41 Jean-Pierre Languellier in «  Les médias au cœur de la tension démocratique », Le Monde, 18 et 19 juillet 1999

42 François Chesnais, Tania Noctiummes, Jean-Pierre Page, Réflexions sur la guerre en Yougoslavie, Dagorno, Paris 1999

43 Morton Halperin, David Schaeffer et Patricia Small, in Self determination in the new world order, Carnegie Endowment, Washington D.C, 1992

44 François Chesnais, Tania Noctiummes, Jean-Pierre Page, ouvrage déjà cité

45 Rapport de la Fondation Carnegie, cité par Diana Johnston in Making the crime fit the punishment.

46 B. Murlidhar Reddy est un jounaliste indien, connu pour son professionnalisme, il a été un des rares journalistes admis dans la zone des derniers combats. In « How the Lankan army crushed the LTTE »,The Hindu, mai 2009

47 Tamara Kunanayakam, interview à Radio Havane le 22 mai 2009

48 Selon le FBI des Etats Unis

49 Tania Noctiummes et Jean-Pierre Page in « Louise Arbour’s diabolical project », Daily News, The Island, Colombo, 10 octobre 2007

50 Noam Chomsky in Failed states, Penguin Books, New York, 2006

51 Dayan Jayatilleka in « Each generation has to re-fight its grandfathers’ battles » 13 février 2008

52 Public Communications Division, Colombo 6 juin 2009

53 Certains au sein du LTTE l’accusent d’avoir abandonné délibérément Prabhakaran pour prendre maintenant sa place et le contrôle d’une organisation riche en millions de dollars. La guerre des chefs vient elle de commencer ? Voir à ce sujet, la polémique entre l’ «  international relations department » du LTTE et le « department for Diaspora affairs (DDA) », Tamil Net du 25 mai 2009

54 Indo-Lanka Joint Statement, 21 mai 2009. Dès le 20 et 21 mai, M .K Narayanan Secrétaire de la sécurité nationale et S.Menon Secrétaire d’état aux affaires étrangères viendront l’exprimer solennellement à Colombo.

 

Une page d’histoire se tourne

Le 19 mai 2009, le Président sri lankais pouvait annoncer la fin de la guerre devant le Parlement. Une page particulièrement sanglante d’un pays de l’Océan Indien se tourne, ce même pays dont Octave Mirbeau57 aimait à dire « s’il y a un paradis sur terre, alors il est à Ceylan ».

 

Les victimes furent nombreuses. Mais si les Tamouls ont souffert du terrorisme des Tigres, il en va également de toute la population sri lankaise : cingalaise, musulmane, Burghers… Faut il rappeler l’indifférence lors des assassinats contre d’éminents intellectuels, des militants de gauche, des parlementaires, des membres du gouvernement, les tentatives d’assassinat d’ambassadeurs comme celui du Pakistan et les centaines d’attentats aveugles commis dans les bus les trains, les lieux publics, comme celui du World Trade Center de Colombo en janvier 1996 : 91 morts, ou encore de la mosquée de Kattankudi : 103 morts, dont 23 enfants en bas age, celui du mitraillage aveugle de Sri Maha Bodhi, un des lieux les plus sacrés du Bouddhisme : 120 morts, la destruction de monuments historiques patrimoine de l’Humanité, dont le grand temple bouddhiste de la relique sacrée de Kandy en janvier 1998, les exécutions de prêtres et de moines, l’assèchement des rizières, ou le dynamitage des grands Tanks, ouvrages d’art millénaire libérant des tonnes d’eau et détruisant tout sur leur passage, villages et récoltes, le détournement des fonds récoltés internationalement pour les victimes du tsunami avec la complicité de nombreuses ONG ,58le nettoyage ethnique pratiqué par les Tigres à l’égard de 100 000 musulmans du Nord59 forcés d’abandonner leurs biens en 24h parce que coupables de ne pas être hindouistes et d’occuper des terres par essence tamoule, selon la vision raciste et cruelle de Prabhakaran.

 

Il serait facile de poursuivre cette longue énumération d’horreurs dont le pays est en train de tourner la page. Mais comment ne pas évoquer pour en finir avec la stupéfaction de ceux qui ont trouvé Kilinochi, ancienne capitale des Tigres, abandonnée par le LTTE et transformé, comme plus tard Mullaithivu, en villes fantômes ou tout aura été détruit jusqu’aux portes et fenêtres, les immeubles incendiés et la population contrainte par la force d’accompagner les lambeaux de l’armée du LTTE pour mieux protéger la bande de Prabhakaran dans sa déroute.

 

Voilà pourquoi quand on fait la somme des souffrances et des sacrifices endurés pendant presque trente ans par l’ensemble du peuple sri lankais et sans distinction, on ne peut être qu’indigné devant la colère sélective manifestée par de nombreux politiciens occidentaux, y compris ceux qui se proclament opposés au racisme, à l’intégrisme et favorables au progrès social et à l’internationalisme. Comment peut-on en arriver à faire un tri parmi les morts, et ne pas avoir la moindre compassion pour toutes les victimes, ne retenir que celles qui intéresse parce qu’il est dans l’air du temps de s‘apitoyer sur les dizaines de milliers de gens déplacés, et qui ne sont pas que des Tamouls mais les victimes trop nombreuses de cette guerre.

 

Ce que décidément ces « progressistes » occidentaux ne comprennent pas, c’est que ce sont tous les Sri lankais qui ont subi cette guerre et c’est tous ensemble qu’ils y ont résisté, en isolant les chauvins de tous bords, en refusant de céder aux pièges de l’extrémisme, et ils l’ont fait eux-mêmes sans l’aide de personne. Pourtant les conseillers n’ont pas manqué, surtout ceux qui pensaient comme pour d’autres conflits que l’ingérence humanitaire allait s’imposer d’elle-même.

 

Les ONG par centaines n’auront pas été en reste, y compris certaines ONG locales dont le financement est assuré par les Fondations US et les gouvernements européens, canadien et surtout Nord-américain, parmi celles-ci, INFORM soutenue par Human Rights Watch, ou encore Free media Movement qui l’est par IFEX60 financé par Freedom House dont l’ancien directeur n’était autre que James Woolsey, ancien directeur de la CIA. Le Free Media Movement est aussi lié à Reporters sans frontières et au CPJ,61 lui même soutenu par le Carlyle group dont la réputation n’est plus à faire depuis la guerre en Irak. Le Groupe pilier du complexe militaro industriel US et qui est lui présidé par Franck Carlucci, ancien directeur adjoint de la CIA.62

 

Le Sri Lanka un enjeu stratégique de toute première importance

Le moment est venu de réfléchir aux enjeux, de replacer cette guerre et son issue dans le contexte géopolitique qui va aussi déterminer la suite des événements, car si une nouvelle période commence, si un espace démocratique s’ouvre sur de nouvelles opportunités, il doit bénéficier à tous les Sri Lankais, et cela sans exception. Il est clair qu’au silence des fusils va succéder une intense bataille politique. En premier lieu au Sri lanka, où il va falloir apporter des réponses urgentes et concrètes aux Sri Lankais en général, et aux Tamouls en particulier. La question nationale appelle des réponses nouvelles, l’avenir du pays et de ceux qui composent son peuple en dépend.

 

Subha Wijesiriwardana est un acteur sri lankais. Quelques jours après la défaite militaire du LTTE il a été interviewé par la BBC. Que dit il : « J’ai des sentiments partagés. Je ne peux pas dire que je suis heureux. Nous avons payé si cher cette victoire militaire, le prix a été si élevé. Ce n’est pas une victoire qui me donne envie de sauter de joie. Je ressens quelque chose de différent, comme le commencement de quelque chose. Plus qu’une victoire militaire, ce qui est important ce sont les décisions que nous allons prendre maintenant »63

 

Au niveau international d’abord, car l’importance stratégique du Sri Lanka constitue un enjeu de toute premier plan dans la partie de bras de fer qui se joue sur fond de crise du capitalisme et de nouvel ordre mondial. Si cette guerre est l’échec du séparatisme, elle est aussi l’échec de l’impérialisme, de sa politique d’ingérence prétendument humanitaire comme de sa politique de recolonisation tout simplement. Pour la première fois et depuis bien longtemps un pays du tiers-monde a démontré qu’il est possible de trouver des solutions tout en préservant et même en renforçant son unité, dans le respect du caractère multiculturel, multiethnique, multilinguistique, et multireligieux de sa société. Le fait qu’il a été capable de rassembler autour de lui les pays qui forment les 4/5 de l’humanité n’est pas sans signification, comme on vient de le voir à la session spéciale du Conseil des droits de l’homme à Genève. Cela démontre, s’il le fallait, que nous avons bien changé d’époque ; ce que les Etats les plus riches de la planète ont commencé à vérifier à leurs dépens. Le monde unipolaire que nous avons connu est en train de céder du terrain face aux alliances anti-hégémoniques qui se nouent et témoignent combien le rapport des forces s’est modifié. Les contradictions devront se résoudre d’une manière ou d’une autre. L’initiative est en train de changer de camp. «  L’aube n’est jamais si proche qu’au plus noir de la nuit »

 

Dans cette région du monde qu’en est il ?

Le Sri Lanka, ancienne Ceylan, est un des pays du tiers-monde qui aura subi la plus longue colonisation et qui y aura résisté courageusement. Plus de 4 siècles et demi : portugaise, hollandaise et britannique, pendant 150 ans. Ces derniers furent les seuls à totalement conquérir le pays, non sans difficultés. Napoléon l’avait compris, lui qui avait cédé Ceylan aux Britanniques lors du traité d’Amiens. Situé au sud de l’Inde, Sri Lanka se trouve au carrefour de tous les corridors maritimes de cette région du monde, une région en plein bouleversement économique du fait notamment du développement rapide de deux géants : l’Inde et la Chine, mais également de l’Iran et du Pakistan. 70% du trafic pétrolier mondial, et 50% de celui des containers, passe par l’Océan Indien. Ce n’est pas tout ! Pour la Chine, Sri Lanka représente un formidable attrait, outre qu’il permet de faciliter l’approvisionnement de sa flotte et les liens avec la province sud du Yunnan. Si par ailleurs se concrétise le projet de canal à travers l’isthme de Kra en Thailande reliant l’Océan Indien avec la côte pacifique de la Chine, il est certain que le rapport des forces en Asie sera considérablement modifié. L’aide de la Chine au Sri Lanka a atteint 1 milliard de dollars $ l’an passé, devant le Japon. Les USA auront accordés 7,4 millions de dollars $ et la Grande Bretagne. 1,9 million de dollars $.

 

C’est dire l’importance stratégique de ce pays. Comme souligné plus haut, celui-ci dispose du plus grand port en eau profonde d’Asie : Trincomalee, déjà utilisé par la marine britannique pendant la Seconde Guerre mondiale, et pour lequel un accord secret liait les Tigres et les USA qui rêvent depuis longtemps d’y voir mouiller leur 7ème flotte et d’y installer une tête de pont de l’OTAN. Le soutien à la partition du pays sur le modèle du Kosovo valait bien à Washington ce cadeau royal au Dieu Soleil Prabhakharan. Mais ce n’était pas le seul cadeau !

 

Car, outre les corridors maritimes, sa position géographique unique en fait une sorte de porte-avions naturel, Sri Lanka dispose de richesses naturelles considérables : le caoutchouc, les pierres précieuses, en particulier les saphirs, le thé et les épices, Sri Lanka possède par sa variété le plus important jardin de plantes médicinales du monde… Et ce n’est pas tout, Sri Lanka dispose de champs pétrolières et gaziers les plus étendus de l’Asie du sud.

 

Sri Lanka partage en effet avec l’Inde les très riches gisements du Bassin de Cauvery qui se trouvent au nord du pays, sur une ligne imaginaire allant de Chillaw à l’Ouest à Trincomalee à l’Est. C'est-à-dire la région revendiquée par les séparatistes et leurs commanditaires. Les recherches géologiques, en particulier celles de l’US Geological Survey et du Suédois Petroscan, ont confirmé qu’il s’agissait là des réserves considérables. Ce bassin pour la part qui est la sienne assure actuellement 60% des besoins de l’Inde, mais la partie la plus importante appartient au Sri Lanka. Les recherches sont conduites notamment par des entreprises indiennes et chinoises.

 

Et cela ne s’arrête encore pas là, car les Norvégiens ont découvert que d’autres réserves vont Off Shore bien au-delà, vers le sud du pays et Hambantota. Sri Lanka construit actuellement 5 terminaux et deux ports, dont un à Galle. Le temps n’est pas éloigné ou Sri Lanka pourra devenir une plateforme, un « hub » pour les échanges commerciaux dans toute l’Asie du Sud comme pour le transport pétrolier et gazier entre l’Asie de l’Ouest et l’Asie de l’Est.2

 

Faut il aussi ajouter à tout cela : le niveau de développement de ce pays dont son système d’éducation et de santé est parmi les plus développé de l’Asie du Sud, ses services publics, l’extraordinaire savoir-faire et les talents de son peuple qui suscitent depuis des siècles les convoitises des pays impérialistes et des puissance de la région. Comment s’étonner que nombreux sont ceux qui ont pensé un jour, à l’instar du Président J.R Jayewardene, à faire du Sri Lanka un second Singapour. Par ailleurs, ses traités de libre échange avec l’Inde, mais également le Pakistan, sa relation privilégiée avec l’Iran, le Japon, et surtout la Chine qui construit actuellement un des plus grand port d’Asie, à Hambantota et y a déjà investit la un milliard de dollars, ouvrant des perspectives considérables pour l’investissement, d’autant que les législations sri lankaises sont particulièrement attractives pour qui veut pénétrer économiquement tout le sous continent indien.

 

Avec un taux de croissance annuelle de 6 à 8 %, en pleine période de guerre, et sans ingérence étrangère, Sri Lanka a réussi à maintenir une activité économique de haut niveau, supérieure à bien des pays de la région. Les ressources naturelles comme les ressources humaines confirment donc l’important potentiel de ce pays et son énorme valeur stratégique.

 

Le rapport des forces a changé

Par conséquent, ce qui était vrai hier l’est plus encore aujourd’hui. On oublie souvent de rappeler que le seul contrôle des corridors constitue un enjeu géostratégique de toute première importance. Dans le cas de Sri Lanka, ils sont les passages obligés vers l’Eurasie dont l’importance doit selon Zbigniew Brzezinski3, conseiller de Barack Obama « déterminer la conduite de la politique étrangère américaine » si les USA veulent garantir leur suprématie. Cela avait déjà été souligné à l’occasion de la guerre en Yougoslavie, puis en Afghanistan, le contrôle des corridors déterminera sans aucun doute la nature et le contenu des prochains enjeux de la guerre économique mais aussi les causes de bien des conflits dans l’avenir.

 

Toutefois, ce qui a changé et fait une grande différence avec l’époque où l’arrogance américaine pouvait s’étaler sans limites, c’est que le déclin des USA, amorcé depuis quelques années, va maintenant s’accélérant. La cessation de paiements des Etats-Unis à l’été 2009 est d’une actualité présente, loin de nous éloigner du sujet elle nous en rapproche. Le déficit public US est désormais totalement hors contrôle sur fond d’explosion des dépenses (+41%) et d’effondrement des recettes fiscales (-28%)4. Sans relâche, la Chine cherche dorénavant à se libérer au plus vite d’1,4 milliard de dollars $ de bons du trésor US, une véritable montagne d’actifs toxiques. Après ce sera le chacun pour soi, et en perspective, une dislocation géopolitique annoncée. D’où l’importance de l’Océan indien, et par voie de conséquences du Sri Lanka.

 

Les Etats-Unis ont pu amener l’OTAN jusque dans le Golfe Persique, et en octobre 2007, il y a organisé ses premières manœuvres maritimes. On ne manquait pas d’ambitions alors, et l’Amiral US Mike Mullen qui présidait la réunion des Chefs d’états major voyait briller pour bientôt le saphir sri lankais en haut de la couronne de l’OTAN dans l’Océan Indien. « Il ne fait aucun doute maintenant que la Russie, la Chine et aussi l’Iran vont définitivement frustrer les USA de cette conquête géostratégique »5 Car nous changeons d’époque et le déclin maritime des USA dans l’Océan indien va se poursuivre inexorablement. Dans la décennie qui vient, il est raisonnable de penser que la Chine aura une marine de guerre largement supérieure à celle de l’US Navy6. Ce qui est vrai de la Navy, l’est d’ailleurs également de l’US Air Force dont la maintenance pose de plus en plus de problèmes.7

 

Si pour l’impérialisme, cette partie de l’Océan indien n’est pas simplement un marché destiné à être conquis et une ressource de matières premières destinée à être pillée. Si l’Océan indien permet de contrôler l’accès au Proche-Orient et Moyen-Orient, à l’Afrique, et bien sur à toute l’Asie. Si la domination complète de cette région exige donc sa mise au pas. Faut il encore en avoir les moyens et c’est là que tout change. Dans le cas qui nous intéresse : Sri Lanka est un pays qui montre des capacités de résistance évidentes, un attachement fort au respect de sa souveraineté et de son indépendance, tout cela était inattendu pour nombre d’experts. Les puissances impérialistes avaient sous estimé le pays, son peuple, son gouvernement et surtout Mahinda Rajapaksa. Ils avaient également sous estimé le fait que Sri Lanka dispose d’appuis forts dans la région, de la part de la Chine, de l’Inde, de l’Iran, du Pakistan, de l’Indonésie et même du Japon, mais également de l’Afrique du Sud, de Cuba, du Brésil, du Venezuela, du Nicaragua, de l'Uruguay, de la Bolivie, de la Russie, comme on vient de le voir à Genève, ainsi que d’un Mouvement des Non alignés en pleine renaissance et qui, conduit magistralement par Cuba, vient d’infliger une complète déroute au tandem Obama/Clinton, aux Européens et à Navi Pilay qui voulaient dresser l’acte d’accusation du Sri Lanka à la session spéciale du Conseil des droits de l’homme. 8 Comme l’a fait remarquer avec pertinence le secrétaire général du Parti communiste sri lankais, Dew Gunasekara, « Tout cela reflète le développement du rapport des forces dans le monde. Personne n’a pu faire du Sri Lanka un autre Kosovo : ce n’était pas le bon siècle, pas le bon continent, pas le bon pays »9

 

Loin d’être isolé comme certains voudraient le faire croire, y compris au Sri Lanka, ou encore loin de cette vision caricaturale de la politique étrangère de certains diplomates sri lankais qui ont du louper quelques épisodes du film et ne voient le salut du pays que dans un alignement sans nuances sur les positions des capitales occidentales, Sri Lanka est dorénavant partie prenante des nouvelles alliances qui se nouent, et en phase avec le mouvement du monde. Sa capacité à mobiliser pour son soutien les pays d’Amérique latine en porte témoignage.

 

Nouvelle donne, nouvelles opportunités

Sri Lanka préside le SAARC10, et est invité comme « partenaire du dialogue » dans le cadre du « Shanghai Cooperation Organisation » 11. Cette situation est significative d’une évolution et d’une réalité qui modifie la donne et influence l’architecture nouvelle des relations internationales. Celle-ci est en train d’être bouleversée et n’est pas sans susciter des réflexions sur « qui sont nos ennemis et qui sont nos amis ». Ce mouvement international contre l’hégémonie des puissances occidentales se vérifie dans l’affirmation de politiques plus indépendantes, dans la volonté de maîtriser son développement, de décider de l’usage de ses richesses nationales et également de nouer les alliances de son choix en particulier des alliances Sud/Sud. Ceci s’exprime de plus en plus souvent au plan régional ou inter régional, comme par exemple à travers l’IBSA, ou l’ALBA.12 Les associations horizontales, les intégrations régionales comme en Amérique Latine ouvrent d’autres perspectives émancipatrices et s’affirment en rupture avec le type de relations qui prévalaient précédemment à une époque pas si ancienne où l’impérialisme pensait pouvoir dicter sa loi. Certes, il y a des différences, et ce mouvement n’est pas homogène, mais une tendance s’affirme, ce qui est essentiel. Que peut aujourd’hui la presque défunte OEA13 face à la vitalité politique de l’ALBA,14 ou les USA et l’UE face à l’Organisation de Coopération de Shanghai15 ? Il faut mesurer ce que représente aujourd’hui la présence de l’Inde et de la Chine en Amérique Latine ou encore en Afrique. Quand la Chine annule la dette de dizaines de pays, quand Cuba envoie près de 35 000 médecins et personnel de santé chez ses voisins latino-américains, mais aussi en Afrique et même au Pakistan, comment les peuples et leurs gouvernements ne feraient pas la différence avec des pays capitalistes dont l’arrogance et la violence n’ont guère changé à l’égard du reste de l’humanité. Comme le dit Fidel Castro : «  le monde n’appartient pas aux multinationales, il est le nôtre ».

 

Parce que les enjeux deviennent plus élevés, l’agressivité de l’impérialisme va croître pour maintenir sa domination et le pillage auquel il entend continuer à se livrer comme pour faire valoir la finalité d’un système obsolète en maintenant des taux de profitabilité acceptables pour ses actionnaires, a fortiori dans le contexte de sa crise de domination. Le Directeur Général de l’OIT ne vient-il pas d’annoncer une crise sociale qui pourrait durer huit ans avant de retrouver les mêmes niveaux d’emplois qu’aujourd’hui. « D’ici à 2015 c’est selon lui 300 millions d’emplois qu’il faudrait créer ». Mais ajoute-t-il « les leaders politiques n’ont pas prêté suffisamment d’attention aux implications humaines et sociales »16.

 

C’est pourquoi ce qui vient de se passer au Sri Lanka est insupportable aux yeux de l’impérialisme. Ses tentatives de diversion, de déstabilisation vont donc se poursuivre. Elles visent à reprendre le contrôle de la situation pour l’orienter en fonction de ses objectifs, ceux de ses multinationales comme ceux de l’OTAN, et reprendre des positions là où sa stratégie précédente a échoué. C’est clairement la tache impartie à la nouvelle administration de Barack Obama et ses « juniors partners » européens.

 

Ce qui fait déjà la différence et qu’il faut ni sous-estimer ni surestimer c’est qu’aujourd’hui l’impérialisme doit faire face à une contestation inattendue, il y a encore quelques années. D’une grande diversité, celle-ci n’obéit à aucun leadership. Elle est sociale, économique, politique, culturelle et s’exprime partout de mille et une manières. Y compris dans les propres rangs de l’impérialisme, les contradictions ne manquent pas. Dans ces conditions, l’alliance qui s’est constituée autour du Sri Lanka à Genève a valeur d’exemple, elle traduit des évolutions, elle témoigne de mouvements plus profonds qui vont inévitablement connaître des développements dans la prochaine période. Cette contestation, ce n’est pas (encore ?) la Révolution, mais c’est certainement une Rébellion.

 

C’est par conséquent une grande responsabilité que prennent certains États que de contribuer à ce que la résistance s’organise ainsi que la clarté sur le contenu des objectifs recherchés et sur les moyens d’y parvenir. Nous sommes entrés dans une époque nouvelle, une époque de clarification, qui suppose de faire des choix, y compris s’il le fallait à contre-courant, à condition de vouloir contribuer à ouvrir une autre perspective, une véritable alternative en rupture avec l’ordre existant, injuste et déliquescent. Cela exige de renoncer aux opportunismes de circonstance et de bien déterminer « qui sont nos ennemis, qui sont nos amis ». Il faut le faire d’autant plus vite que les politiques de pressions, de sanctions, de coercitions, de « containements », de « roll backs » sont devenues non seulement insupportables à de nombreux pays, mais vont se poursuivre et s’aggraver. L’échec de Barack Obama à Londres, son isolement à Trinidad et Tobago17 sont significatifs, et annonçaient déjà celui qu’il vient de connaitre avec l’Assemblée générale de l’OEA à San Pedro Sula au Honduras. Il faut imaginer ce que représente cette victoire politique de Cuba à l’occasion de cette réunion où l’OEA, considérant après 40 ans, comme nulle sa propre décision d’exclure Cuba de l’organisation sur ordre des USA, et de la révoquer sous les applaudissements de toute une salle où la délégation US faisait piètre figure. Quel désaveu, quel retournement de situation18. Comme l’a dit le président du Honduras, Manuel Zelaya : « Fidel et le peuple Cubain ont été absous par l’histoire »19

 

Mis en difficulté, affaibli par sa crise, l’impérialisme ne pourra pas se permettre d’en rester à se contenter d’observer ses échecs. Dans ce combat sans merci, la naïveté serait la pire des choses. C’est pourquoi les révolutionnaires, les progressistes, les forces émancipatrices de toutes formes ont dans les conditions actuelles des responsabilités nouvelles. Tous font face à une période d’opportunités pour le combat révolutionnaire, à condition qu’ils soient capables de s’élever au niveau des exigences et de contribuer à jouer pleinement leur rôle. Il ne suffit pas seulement de faire le constat des choses, il faut en tirer les conséquences pratiques et politiques. Cette situation appelle des décisions et des comportements cohérents. Cette situation nouvelle va exiger beaucoup de tous si l’on veut se situer à la hauteur des ambitions qui doivent être celles de tous ceux qui prennent en mains leur destin.

 

Enquête internationale, opération sauvetage et droits de l’homme

Dans un article publié par « The Times » dix-huit jours avant la fin de la guerre au Sri Lanka, David Miliband et Bernard Kouchner en appellent non seulement à l’ingérence, à un cessez-le-feu, à la pause et la négociation, mais également à une enquête internationale. A ce moment-là, la situation pour les Tigres et leur chef Prabhakaran était déjà extrêmement critique. Les deux ministres se sont concertés avec Hillary Clinton à leur retour de Colombo pour tracer les lignes de leur contre-offensive. Il fallait faire monter la pression sur le gouvernement sri lankais et l’obliger à desserrer l’étreinte sur le LTTE, l’amener à renoncer à l’assaut final. Le moyen utilisé pour cela, outre la campagne médiatique et la mobilisation des ONG, des lobbies pro LTTE et de la fraction de la diaspora tamoule contrôlée par les organisations liées au LTTE, c’est la convocation d’urgence d’une Session spéciale du Conseil des droits de l’Homme à Genève. Navi Pilay y apporte immédiatement son soutien, comme elle se déclare en faveur d’une enquête internationale contre le gouvernement du Sri Lanka, ce qui en dit long sur l’indépendance de la nouvelle Haute Commissaire aux Droits de l’Homme de l’ONU. Ce n’est certes pas une surprise pour la plupart des observateurs avertis, mais celle-ci a pris des risques en cas d’échec.

 

On a vu ainsi se répéter un scénario qui ressemble fort à celui de la Yougoslavie, de l’Irak, de l’Afghanistan, celui de l’instrumentalisation de l’ONU face aux bons vouloirs des USA et de leurs alliés du moment. Le Haut Commissariat aux droits de l’Homme est aux avant-postes de ce dispositif qui a plus à voir avec le mercenariat au service de la stratégie d’ingérence des grandes puissances que ce pour quoi il est censé avoir été créé et financé. Il est remarquable que bien que consentant à leur mission, les prédécesseurs de Navi Pilay en aient fait l’expérience à leurs dépens. Ce fut ainsi le cas de Ayala-Lasso, de Mary Robinson, de Sergio de Mello qui le paya de sa vie, de Louise Arbour. Navi Pilay suivra-t-elle la même voie ? Au fond, elle semble s’être dit : n’est ce pas mon rôle d’aller au-devant du Secrétaire général Ban Ki-Moon qui semble être en phase avec le souhait exprimé par Madeleine Albright qui suggérait  «  au poste de Secrétaire général de l’ONU, quelqu’un qui soit plus secrétaire que général ».

 

Pour convoquer cette session il faut 16 signatures, l’UE s’emploie alors à les chercher. Cela s’avère difficile, et cela aussi est inattendu, nombreux sont ceux sollicités qui déclinent. Une bataille s’engage parmi les membres du Conseil. On peut imaginer les pressions, les chantages, mais les résistances sont fortes, face aux Occidentaux, les ONG sont mobilisées, en particulier, et comme d’habitude aurait-on envie de dire, Human Rights Watch20, Amnesty International.

 

Le Mouvement des non alignés est lui aussi très impliqué dans la bataille. Cuba, l’Egypte, l’Inde, le Pakistan, mais aussi la Chine, la Russie contribuent tout particulièrement à assurer le Sri Lanka d’une solidarité active. Celui-ci, par l’intermédiaire de son ambassadeur, Dayan Jayatilleka, a décidé d’assumer complètement cette confrontation, le Sri Lanka n’a rien à cacher, il revendique totalement son combat contre une organisation criminelle, comme le dispositif et les moyens mis en place pour sauver 290 000 otages.

 

La session spéciale du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU

Le 14 mai, date à laquelle la convocation de la session spéciale, avec le nombre de signatures doit être déposé, les Occidentaux sont en échec. Le dernier carré des Tigres attend avec Prabhakaran. Non sans raison, on craint le pire pour lui. Les menaces exercées sont encore plus fortes au niveau des capitales. Les Non-alignés de leurs côtés, mettent en cause l’absence de dialogue, l’unilatéralisme des pays occidentaux, le choix de la confrontation et non la recherche de la coopération, au mépris de la Charte des Nations Unies et cette politique de deux poids deux mesures que l’on a connu avec l’Irak et l’Afghanistan, avec Gaza il y a peu.

 

D’ailleurs, au même moment, on fait arrêter aux USA deux membres d’une organisation caritative musulmane qu’on soupçonne de financer le Hamas et on les condamne chacun à 65 ans de prison pendant que Bruce Fein, un ancien Attorney General US connu pour ses positions extrémistes, continue à faire ouvertement campagne pour le LTTE et son projet séparatiste.21 Finalement et de justesse, les USA/l’UE arrivent à réunir 17 signatures, et la Session spéciale est convoquée pour le 26 mai. Mais entretemps, la fin de la guerre a été annoncée par Mahinda Rajapaksa. La dernière bataille a eu lieu : Prabhakaran et les dirigeants du LTTE sont morts. Pour les gouvernements occidentaux, il faut se rendre à une évidence : l’opération de sauvetage a échoué. Mais demeure la commission d’enquête pour crimes de guerre, il faut l’imposer, d’ailleurs la Session spéciale est convoquée dans ce but.

 

Les médias font monter la pression avec le soutien des lobbies pro-LTTE, on parle alors du martyr des déplacés, de dizaines de milliers de morts, les infrastructures où la population est prise en charge deviennent des « camps de concentration » aux dires des médias sous contrôles, on conteste même que soit mort Prabhakaran. Tout cela rappelle étrangement les mêmes témoignages, les mêmes images passées en boucle pendant la guerre en Yougoslavie, et plus récemment au Darfour. Rien a voir avec la guerre en Irak ou en Afghanistan, présentées sous un jour tout à fait opposées. Pour ceux qui vivent dans les contrées chaudes de notre planète, il n’y a là qu’hypocrisie, d’autant que ceux qui sont à l’origine de cette campagne sont les mêmes qui ont fait le coup des « armes de destruction massive ».

 

De la même manière que pour le Kosovo, les mêmes mensonges ont si bien fonctionné qu’on n’hésite pas à les resservir. « Il faut un Tribunal international », « il faut juger les crimes de guerre », « génocide », « holocauste », « Sri Lanka c’est pire que Gaza ». On va jusqu’à menacer Mahinda Rajapaksa de la potence (Sic !). Chez les anciens colonisateurs, chassez le naturel, il revient au galop. Il est difficile de croire que, malgré l’expérience de la Yougoslavie, de l’Irak, de l’Afghanistan, des faux charniers de Timisoara cachant l’invasion de Panama et ses meurtres de masse, etc., ce qu’on appelle encore en Europe la gauche reprend si souvent à son compte sans aucune vérification les mêmes thèmes et les mêmes arguments. Défendre la même position que Bernard Kouchner, David Miliband et Hillary Clinton, d’ONG comme Human Rights Watch, Reporters sans frontières et de journaux comme « The Times » ne semble pas gêner outre mesure, ni soulever de questions.22

 

La Suisse s’est alors engagée dans la préparation d’une résolution visant à demander une enquête internationale sur les « supposés crimes de guerre ». Plutôt que demander une « No action Motion », ce qui dans la procédure onusienne permet d’éviter le débat, Sri Lanka a mis au point sa riposte avec ses partenaires du Mouvement des Non alignés, de l’Union africaine, des membres de la Conférence islamique, avec l’appui de la Chine et la Russie en élaborant sa propre motion. Cuba, en tant que Président en exercice des Non Alignés, joue un rôle essentiel. Le jour « J », la réunion a eu lieu, les arguments furent présentés, la colère, la rébellion de nombreux pays du tiers monde s’est exprimée, en particulier de la part de l’Egypte, futur Président du Mouvement des Non Alignés. Un pays pourtant connu comme très sensible aux pressions des grandes puissances occidentales, ce qui en dit long sur les changements dans les rapports de force en cours.

 

Les arguments présentés par le ministre sri lankais des Droits de l’homme23sont concrets, sincères, irréfutables. Il a rappelé que pour son gouvernement, la solution a toujours été politique et que par conséquent, il faut répondre aux exigences légitimes qu’elles soient politiques, institutionnelles, culturelles, économiques, sociales en tenant compte de la réalité de la société sri lankaise et de tous les Sri Lankais. Il énumère de façon détaillée le programme du gouvernement pour les déplacés, c'est-à-dire leur réinstallation chez eux, dans leurs villages, ce qui suppose le déminage, la construction d’infrastructures, car ce pays sort de 30 ans de guerre. Il confirme que son pays est ouvert à tous ceux qui veulent contribuer à aider a la mise en ouvre de ce programme ; ONG et autres. Cela ayant été dit, Sri Lanka veut conserver la maîtrise de la mise en œuvre de ces programmes, confirmant ainsi la déclaration précédente de Basil Rajapksa « nous voulons des partenaires, pas des contrôleurs, une assistance, pas des chevaux de Troie »24- Sri Lanka a déjà eu une expérience de traitement des drames humanitaires, dans les conditions dramatiques du tsunami où près de 250 000 personnes étaient concernées. Et par ailleurs, Sri Lanka sait d’expérience à quoi s’en tenir s’agissant de l’aide internationale et du rôle de certaines ONG et de leur très relative indépendance par rapport aux gouvernements occidentaux. Ce qui ne concerne pas toutes les ONG.

 

Un succès sans appel !

Le vote a lieu. Vingt-neuf pays se sont prononcés pour la motion en faveur du Sri Lanka, douze contre et six abstentions. Le vote est sans appel ! C’est une défaite politique de première importance pour les pays occidentaux, et de plus leur stratégie a été mise à nue. « David a eu raison de Goliath ». Fait significatif, le Brésil et aussi l’Afrique du Sud ont apporté leur soutien au Sri Lanka, désavouant ainsi Navi Pilay, pourtant Sud-Africaine, tamoule indienne d’origine et Haute Commissaire aux droits de l’Homme, et qui s’était ralliée aux sollicitations de Kouchner, Miliband et Clinton.

 

Remarquable dans ce vote est le fait que cinq pays ont déserté les rangs de la motion Suisse/UE, certains se sont abstenus, et d’autres, comme l’Uruguay, ont voté avec Sri Lanka. Ce n’est plus une défaite, c’est une humiliation pour les Occidentaux. Sri Lanka a su rassembler en cherchant le plus grand dénominateur commun, en incorporant dans son texte les préoccupations qui se sont dégagées des interventions comme des recommandations dans le communiqué commun gouvernement sri lankais - Secrétaire général de l’ONU, après la visite de Ban Ki Moon à Colombo25. Ainsi ce vote sans précédent à l’ONU fait la démonstration qu’il n’est pas de bataille qu’on ne puisse gagner, et qu’au fond, il n’y a que les batailles que l’on ne mène pas que l’on ne gagne pas. Plus fondamentalement, le vote témoigne que les rapports de forces ont bougé, ce qui est à terme inacceptable pour l’impérialisme.

 

Mesurant l’onde de choc de ce désaveu, l’UE, les USA, la Grande-Bretagne, la France, le Canada refusent toujours de reconnaître leur échec devant cet organe régulier de l’ONU. Les conséquences sont trop lourdes et les enjeux de la région ne le sont pas moins. De plus, ce résultat fragilise et décrédibilise la nouvelle Haute Commissaire aux droits de l’Homme qui a succédé à Louise Arbour et dont le comportement partisan est déjà sévèrement jugé.

 

Punir le Sri Lanka ! Créer un précédent !

On vient de réformer, il y a quelques années, le Conseil des Droits de l’Homme, mais comme cela ne s’est pas passé tout à fait comme prévu et que certains pays en ont été au départ écartés, comme les USA, on recommence la même campagne de dénigrement sur « la politisation et la non représentativité » du Conseil. Le gouvernement ultra-conservateur du Canada 26est aux avant-postes de cette campagne, d’autant qu’il compte une importante communauté sri lankaise, dont un grand nombre de Tamouls représentatifs de cette diaspora, qui a souvent une connaissance assez vague de son pays d’origine et qui par ailleurs n’a nul projet de revenir y vivre. Ce n’est pas une des moindres contradictions de ceux qui affirment vouloir un État séparé, qu’ils assimilent souvent et comme d’autres à une terre promise.27

 

On met donc en cause le vote de la Session spéciale, de la part de ceux là même qui ont exigé, puis ont multiplié les pressions, pour obtenir sa convocation. Tout cela se veut cohérent et respectueux de la démocratie. Il est vrai qu’en Europe, il est devenu coutumier que, quand les peuples votent mal, on a pris l’habitude de les refaire voter jusqu’à ce qu’ils « comprennent ». Et quand on a trop peur qu’ils s’obstinent, alors on modifie unilatéralement les textes comme à Lisbonne et l’on fait comme si le vote n’avait pas existé. On peut aussi, et c’est ce que l’on va voir dans le cas de l’ONU, non pas interpréter mais s’arroger des droits qui n’existent pas. Il est vrai que les institutions Onusiennes ont pris l’habitude que l’on se passe de leur avis si celui-ci ne convient pas. C’est aussi de cela dont il s’agit à travers ce qui se prépare au sujet du Sri Lanka. Pour ce faire, Navi Pilay en bon petit soldat est volontaire et repart en première ligne.

 

Son rôle devrait contribuer à trouver des consensus, non pas à diviser et à radicaliser les oppositions. La sagesse serait qu’elle s’efface derrière la décision du Conseil des Droits de l’Homme. Pourtant la réunion de la Session spéciale est a peine achevée qu’elle affirme dans une déclaration qu’elle persiste et réclame une commission d’enquête internationale. La porte parole-adointe du Secrétaire général de l’ONU, Marie Okabe, déclare « même si le Conseil des Droits de l’Homme a rejeté une enquête pour crimes de guerre, il existe bien d’autres voies pour y arriver »28. Lesquels ? Doit-on poser la question.

 

Les interprétations de Ban Ki-Moon et Navi Pilay

Le 1er juin, Ban Ki-Moon a fait officiellement une mise au point : « Aucun des chiffres communiqués sur le nombre de morts au Sri Lanka ne sont issus des services de l’ONU. Par conséquent ils ne peuvent recevoir aucune confirmation de notre part. » Puis concernant la commission d’enquête, il ajoute : « n’importe quelle enquête conduite par la communauté internationale nécessite la totale coopération du gouvernement concerné ou le soutien des membres de l’ONU, c'est-à-dire le Conseil des Droits de l’Homme, ou l’Assemblée générale ou le Conseil de sécurité »29. Il laisse ainsi entendre que la coopération du gouvernement n’est pas nécessaire si des membres du Conseil des droits de l’Homme ou de l’Assemblée générale le souhaitent. Mais pire, une telle décision n’appartient pas aux prérogatives du Conseil de Sécurité dont les attributions sont fixées par la Charte de l’ONU.30Son rôle est de « maintenir la paix et la sécurité internationale » et ses devoirs « de veiller au règlement pacifique des conflits, aux menaces pour la paix en cas d’acte d’agression, à faciliter des solutions régionales, à la confiance internationale ». La Charte ne prévoit aucune disposition en ce qui concerne le domaine des droits de l’homme quant aux attributions du Conseil de Sécurité.

 

Trois questions se posent dès lors :

  1. La Haute Commissaire aux droits de l’homme a-t-elle le pouvoir d’outrepasser ceux du Conseil des Droits de l’Homme ?

  2. Qu’elles sont les autres moyens auxquels Navi Pilay fait allusion sans énoncer ce qu’ils sont ?

  3. Une enquête internationale peut-elle être engagée sans la coopération du pays concerné, si celle-ci a le soutien de Conseil des droits de l’homme et de l’Assemblée Générale ?

 

Les missions de la Haute Commissaire aux Droits de l’Homme sont clairement définies par une résolution de l’Assemblée Générale31. Elle réalise les taches qui lui sont confiées par les organes compétents du système des Nations Unies dans le domaine des Droits de l’Homme. Elle fait des recommandations à l’Assemblée générale sous l’autorité de laquelle elle se trouve et au Conseil des Droits de l’Homme de l’ECOSOC. Le contexte et l’esprit auxquels elle doit se conformer sont reflétés dans la Déclaration de Vienne et le Programme de la Conférence mondiale des Nations Unies sur les Droits de l’Homme. Dans tous les cas, celle-ci doit rechercher et veiller à la coopération de chaque gouvernement. Elle ne saurait donc prendre d’initiatives de son propre chef.

 

Donc, en conclusion, nous pouvons affirmer que Navi Pilay outrepasse son mandat en contredisant la décision du Conseil des droits de l’Homme. C’est ce que lui fera remarquer en termes diplomatiques particulièrement vigoureux l’ambassadeur de l’Inde auprès des Nations Unies à Genève.32

 

Et, par conséquent : la position du Sri Lanka est claire d’un point de vue politique, juridique et éthique. Faut il ajouter que depuis la fin de la guerre, le gouvernement et le Président de ce pays, dans toutes leurs déclarations, se gardent de tout triomphalisme, font preuve de sobriété comme de magnanimité et d’un extrême souci de réconciliation nationale. Cette démonstration a été faite devant un organe régulier de l’ONU, et le Conseil des Droits de l’Homme a pris sa décision de façon claire. Qu’aurait-on dit si le vote avait été différent ? La responsabilité de Navi Pilay et surtout de Ban Ki-Moon est de faire valoir la Charte, et en particulier les articles 1 et 2 relatif aux Buts et Principes des Nations Unies. Leur mission est enfin de faire respecter les membres des Nations Unies qui ont tous des droits et des devoirs égaux devant la Charte.

 

L’instrumentalisation de l’ONU continue

Évidemment, on pouvait s’attendre à ce que les puissances occidentales n’en restent pas là, et la charge de la cavalerie n’alllait pas tarder. Le 29 mai, The Times, le quotidien qui abrite les oeuvres de David Miliband et de son proche collègue Bernard Kouchner annonce, sans apporter aucune preuve, que le chiffre de morts serait de « 20 000 au moins ». Sam Zarifi, directeur Asie Pacifique d’Amnesty International reprend et réclame que « l’ONU fasse la clarté sur le bain de sang qui a eu lieu au Nord-Est du Sri Lanka ». Le 30 mai, la chaîne 4 de la BBC monte en première ligne, reprend les contre vérités du Times et donne la parole à Geoffrey Robertson, qui semble ne pas avoir compris que le Conseil des droits de l’Homme a déjà pris position puisqu’il annonce que Sri Lanka devra faire face à une enquête à la demande dudit Conseil33. Il ajoute, sans rire, qu’ « évidemment », on a pas de preuves, mais que la vérité comme on le sait « sortira du puit », qu’elle se fera tôt ou tard. Il ajoute qu’il y a des « prêtres et des docteurs qui parlent », qu’il y aurait des « fosses communes »34 et que « c’est ce que l’on peut observer depuis des photos aériennes ».On se rappelle que ce sont des « photos aériennes » du même type qui avaient « prouvé » les faux massacres du Kosovo et les fausses « armes de destruction massive » irakiennes.

 

Le 30 mai, c’est le tour du très officieux Washington Post de prendre le relais, et de donner le ton avec les révélations de photos satellites35. Après avoir fait référence à un groupe de journalistes indépendants qui en hélicoptère se seraient rendus dans la dernière zone de combat et auraient constaté les traces de bombardement à l’arme lourde, ils auraient également interviewé des témoins. Les preuves seraient réunies que l’armée sri lankaise, contrairement à ses engagements et à ce qu’elle a déclaré, aurait pilonnée des zones, indépendamment du fait que des civils qui s’y cachaient. Outre que tout cela est écrit au conditionnel et qu’on ne présente aucune preuve tangible, il est intéressant de noter que d’un côté, on dénonce l’impossibilité pour les médias de se rendre sur place et en même temps, on fait référence à un voyage en hélicoptère avec interviews de témoins à l’appui, etc. Il n’y a pas un début de preuve, mais Emily Wax parle pourtant déjà « d’évidences »36. Pour étayer son argument, elle reçoit l’appui d’un spécialiste, Lars Bromley, directeur de l’American Association for the Advancement of Science’s Geospatial technologies and Human Rights Project37. Pour celui-ci, les photos satellites montrent des structures détruites (il s’agit de la zone des derniers combats ! sic !) et des cratères dans le sable large de 24 pieds, soit près de 7 mètres. Il ne peut évidemment pas préciser l’origine de ces cratères, mais comme dans le Times et le Washington Post, tout comme dans les propos de Navi Pilay, on n’évoque jamais les Tigres, on peut dès lors en conclure que cela est l’œuvre de l’armée sri lankaise qui pdevait donc se battre certainement contre des fantômes.

 

Il est intéressant de savoir qui finance de telles « expertises », et qui se cache derrière l’American Association for the Advancement of Science’s Geospatial technologies and Human Rights Project ? Il s’avère qu’on trouve une des Fondations les plus riches des USA, la Fondation MacArthur comme heureux parrain de cette ONG « scientifique » qui peut disposer et analyser des images satellites de haute résolution, high-resolution satellite imagery. Et qui dirige, et quelles sont les connexions de la Fondation MacArthur38 ? Son président, Robert Denham, est membre du Conseil d’administration, entre autres, du New York Times et de Chevron, l’un des géants pétroliers US. Par ailleurs, Lloyd Axworthy, ancien ministre des Affaires étrangères ultra-conservateur du Canada est aussi membre du Conseil d’administration de Human Rights Watch 39, tout comme Jonathan Fanton qui est aussi conseiller de la Rockefeller Brothers Fondation, Jamie Gorelick membre de la Commission d’enquête sur l’attentat du 11 septembre, membre du Council on Foreign Relations, conseillère auprès du Ministère de la Défense, et enfin, elle est la directrice du Carnegie Endowment, une Fondation proche de Bill Clinton et d’Al Gore déjà citée dans cet article. Plusieurs de ces membres se retrouvent dans les conseils d’administration de Xerox, United Technologies Corporation, Amazon., Cummings, the Capital Group of Los Angeles… Voilà ce qui se cache derrière «l’indépendance » des médias et des institutions citées.

 

Au même moment, on a annoncé qu’un cargo, le Capitaine Ali, faisait route vers Sri Lanka. Au mépris de toutes les réglementations internationales, il n’a demandé aucune autorisation, ne s’est pas signalé aux autorités sri lankaises et a refusé de communiquer avec elles. Il a été affrété par un financier proche des Tigres et transporte des vivres et des vêtements, mais aussi plusieurs journalistes. La provocation est évidente, Il a été depuis arraisonné par la marine sri lankaise. Cette campagne va s’amplifier. Le schéma ne se renouvelle guère, les preuves, les témoignages, les provocations ont pour objectif de rendre légitime une intervention, l’exigence d’un jugement et d’une condamnation. Pour l’heure, il faut discréditer Sri Lanka, faire oublier sa victoire contre une organisation pourtant internationalement classée comme criminelle, sa capacité à résister à l’ingérence étrangère, à la division et au séparatisme, et à préserver l’unité du pays, sa dignité comme sa souveraineté nationale. Mais comme il était difficile de faire du Sri Lanka un failed state, alors il faut le punir d’une manière ou d’une autre. Mais cela ne suffit pas a expliquer l’acharnement. Au fond, « on veut faire d’une pierre deux coups », car le but de la manœuvre, c’est également de débarrasser la Charte de l’ONU de tout ce qui est aux yeux des puissances impérialistes, obsolète. Rien d’autre n’est visé que le droit des Etats et le respect de leur souveraineté. Il faut aussi légitimer l’ingérence et donner raison rétroactivement à ceux qui ont démembré la Yougoslavie, entrepris la guerre en Irak et en Afghanistan. C’est dire la gravité de telles intentions qui, si elles n’étaient pas combattues, mettraient non seulement en cause la raison d’être des principes sur lesquels l’ONU a été constitué, mais serait à coup sur utilisées contre d’autres gouvernements, d’autres États et d’autre peuples. Le projet du Carnegie Endowment pour une « autodétermination dans le nouvel ordre mondial » trouverait alors un début d’application. On cherche ainsi un prétexte pour créer un précédent permettant de se débarrasser d’une disposition dans le système des Nations Unies qui préserve l’indépendance de quelque pays que ce soit, qui conditionne toute action internationale ou toute enquête internationale à l’acceptation et la coopération de l’Etat concerné.

 

En fait, Sri Lanka est un « mauvais exemple » parce qu’il a réussi à résister à toutes les formes d’ingérence et que des principes forts comme indépendance, souveraineté, loin d’être dépassés, trouvent à travers son action une force et une crédibilité nouvelle. Cela peut donc contribuer à donner du sens à l’action de tous ceux qui par le monde font le choix de dire NON à ceux qui veulent dicter et imposer leur vision réactionnaire. Raison de plus pour être solidaire du Sri Lanka.

 

Réconciliation, reconstruction et réhabilitation

Pour le gouvernement et le président Mahinda Rajapaksa, il faut maintenant apporter des réponses concrètes à l’attente urgente de dizaines de milliers déplacés. Ce plan d’action doit s’achever en 180 jours et la feuille de route a été fixée, les moyens sont mobilisés, l’armée est utilisée à la reconstruction des infrastructures, des logements, des routes et des écoles. Les populations déplacées doivent retrouver leurs villes et leurs villages, c’est déjà le cas pour un nombre important d’entre elles. Il faut réunifier les familles. Se préoccuper de réhabilitation et de réintégration, en particulier pour les enfants soldats, et ceci fait partie des priorités. Tout cela pose des problèmes d’emplois et des programmes ont déjà été mis au point pour favoriser l’intégration des combattants du LTTE. La démilitarisation et le désarmement sont engagés.

 

Ce travail s’organise depuis plusieurs mois avec les agences du système de l’ONU, avec le CICR et de nombreuses ONG locales et internationales. Sri Lanka a donc besoin de solidarité internationale. Elle lui est acquise de la part des pays de la région, en particulier de l’Inde et de la Chine. Il n’est pas sans signification de constater que c’est à ce moment que Hillary Clinton et David Miliband ont choisi d’annoncer des mesures coercitives et le blocage de demandes de prêts auprès d’institutions internationales comme le FMI. La communauté sri lankaise de près de 1 million d'émigrés qui vit à l’étranger doit être mobilisée dans cette intention, son retour encouragé, tout doit être fait pour faciliter et contribuer à surmonter la tragédie que fut cette guerre. Le maître mot de Mahinda Rajapaksa est celui de réconciliation.

 

La réforme politique sur laquelle travaille le APRC40 qui réunit tous les partis politiques du pays doit contribuer à apporter les réponses sur les nouvelles institutions de représentativité dont a besoin le peuple, et tout particulièrement les Tamouls. De nouvelles élections doivent être organisés rapidement.

 

Mais le cadre d’abord, c’est l’application du 13ème amendement, né des Accords Indo-Sri Lankais, et la dévolution de pouvoir à un nouveau gouvernement pour la province Nord du pays. Mahinda Rajapaksa souhaite aller au-delà, au-delà même de ce qui existe dans un État Fédéral comme l’Inde41.

 

Il convient de prendre la mesure des choses : 30 ans de guerre, de destructions et de plaies qui seront longues à guérir. Dans ces circonstances, tout sera observé, y compris la sécurité de chaque communauté. Au fond, il ne suffit pas seulement de réparer les conséquences matérielles de la guerre, il faut aussi s’occuper du cœur et des âmes. Un espace démocratique s’est ouvert, dont tous les Sri lankais doivent bénéficier, il faut se saisir de cette opportunité. Il va s’en dire que cela sera le meilleur moyen de déjouer tous les plans de déstabilisation, toutes les provocations qui ne vont pas manquer.

 

Cette guerre n’était pas une guerre civile, en ce sens que cela aurait été celle d’une communauté contre une autre. Elle n’était pas plus une insurrection populaire, le LTTE n’a jamais eu l’intention de renverser le gouvernement de Colombo, n’y de chercher des alliances pour y parvenir. C’était une guerre déclenchée par une mafia terroriste soutenue ouvertement par les puissances occidentales dont l’objectif était la partition du pays pour permettre le pillage de ses ressources, le contrôle de ses corridors maritimes et une nouvelle avancée des forces de l’OTAN dans l’Océan indien. Par conséquent, s’y opposer était légitime, comme est légitime tout action contre la violence et la terreur, contre l’esclavage, contre la division et l’intolérance, contre les tentatives d’ingérence étrangères, contre les atteintes à l’intégrité territoriale de son pays et pour la libération de celui-ci. C’est ensemble, par leur unité et aussi par leurs sacrifices, que les Sri Lankais, qu’ils soient Tamouls, Cingalais, Musulmans, Burghers ont pu surmonter cette longue épreuve et l’abîme vers lequel certains voulaient les pousser. En fait, des combats comme celui de la résistance française n’avaient pas d’autres objectifs que ceux-là.

 

Aux termes de cette guerre, les Sri Lankais ont préservé leur liberté, leur indépendance et leur souveraineté42. Comme l’a dit Mahinda Rajapakasa dans son discours devant le Parlement de Colombo. 43«  Cette victoire obtenu par la défaite du LTTE est celle de toute la nation et de tout le peuple vivant dans ce pays », «  Cette guerre n’était pas une guerre contre les Tamouls mais contre le LTTE » « Notre objectif était de libérer les Tamouls des griffes du LTTE ».

 

La Havane, 4 juin 2009

Jean-Pierre Page

jean.pierre.page@gmail.com

 

* Ancien membre du Comité central du Parti communiste français (1982-2000), ancien responsable du secteur international de la Confédération générale du travail de France, militant syndical international.

 

Notes Partie 2:

1 BBC news « Joy and wariness in Sri Lanka”

2 Mahinda Rajapaksa , interview in The week of India, 26 mai 2009

3 Zbigniew Brzezinski, in Le grand échiquier, Bayard, 1977

4 GEAB N*34, in « La rupture du système monétaire international se confirme »

5 M.K Bhadrakumar, ambassadeur de l’Inde, déjà cité

6 Robert Kaplan in Foreign Affairs, mars avril 2009

7 Karim Lakjaa in « L’Airpower américaine entre crise financière et opérationelle » in La Pensée libre janvier 2009, www.lapenseelibre.fr

8 Convoqué à la demande des Occidentaux, la session spéciale de la commission des droits de l’homme de l’ONU sur le Sri Lanka s’est conclue par une humiliante défaite pour ces derniers. La motion soutenant Colombo a recueilli 29 voix contre 12 et 6 abstentions. Ce vote n’arrangera pas les affaires de la Sud-Africaine Navy Pilay, Haut commissaire de l’ONU, dont le pays d’origine a décidé de soutenir Sri Lanka contre son avis.

9 Dew Gunasekara cité par Dayan Jayatilleka in « With a little help from our friends », Geneva,26 mai 2009

10 Le SAARC, South Asian Association for Regionnal Cooperation, comprend L’Inde, le Pakistan, le Népal, le Bangladesh, les Maldives, le Bouthan et l’Afghanistan, l’Iran étant observateur.

11 M. K Bhadrakumar, ambassdeur de l’Inde, déjà cité

12 IBSA : association qui réunit l’Inde, l’Afrique du Sud, le Brésil

13 Organisation des Etats Américains, créature des USA et dont fut exclu Cuba en 1962

14 ALBA : Alliance Bolivarienne des Amériques, dont sont membres : Cuba, le Venezuela, la Dominique, le Nicaragua, Honduras, la Bolivie, l’Équateur depuis juin 2009, l’Uruguay étant observateur.

15 Shanghai Cooperation Organisation dont sont membres : la Chine, la Russie, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Kirghizstan . Sont observateurs : Sri Lanka, l’Inde, l’Iran, la Mongolie et le Pakistan et un invité, l’Afghanistan.

16 Juan Somavia, in « L’OIT craint une crise sociale pendant huit ans », le Monde avec AFP 3 juin 2009.

17 Jean-Pierre Page, « au sujet de Cuba et d’une interview de Janette Habel dans l’Humanité », lettre ouverte envoyée à l’Humanité.

18 Granma 7 juin 2009, édition internationale.

19 Manuel Zelaya, Président du Honduras à la 39 ème session de l’Assemblée générale de l’OEA.

20 Human Rights Watch, une ONG aux moyens considérables financée par l’Open Society Institute de Georges Soros, la Fondation Ford, Time Warner, Coca Cola, City group. On trouve parmi ces dirigeants, James Hoge, du Council on Foreign Relations, l’épouse de Peter Ackerman president de Freedom House, une des couvertures de la CIA au même titre que le National Endowment for Democracy. Voir a ce sujet, La Telerana imperial, enciclopedia de injerencia y subversión, d’Eva Golinger et Romain Migus, Centro Internacional Miranda, Caracas 2008

21 «  Victory over diplomatic terrorism » in The Island, Colombo 29 mai 2009.

22 L’Humanité, 27 avril 2009 in «  Les civils tamouls en première ligne » Dominique Bari.

23 Mahinda Samarasinghe, Intervention à la Session spéciale du Conseil des droits de l’homme, 26 mai 2009 Genève.

24 Basil Rajapaksa, le plus jeune frère du Président est chargé de la réinstallation des déplacés, du développement et de la sécurité dans la province Nord.

25 Dayan Jayatilleka, ambassadeur du Sri Lanka auprès des Nations Unies à Genève, intervention à la Session spéciale du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, 26 mai 2009. Dayan Jayatilleka est l’auteur du remarquable ouvrage Fidel’s ethics of violence - “The moral dimension of the political thought of Fidel Castro, Pluto Press, London 2007.

26 Steven Edwards in « UN rights bypass own council in seeking Sri Lanka probe », Canwest in New York, 29 mai 2009

27 A Canadian speaks to The Tamil in Canada

28 Marie Okabe, porte parole du UNHCR, 29 mai à Genève

29 Michelle Montas, porte parole de Ban Ki-Moon secrétaire général de l’ONU in «  Ban Ki-Moon briefs on Sri Lanka visit, other recent missions and upcoming events », ONU, New York 1er juin 2009

30 Charte des nations Unies sur les fonctions et le pouvoirs du Conseil de sécurité : chapitre V article 24, chapitres VI, VII, VIII, et XII.

31 Résolution A/RES/48/141 du 7 janvier 1994 de l’Assemblée Générale de l’ONU

32 Gopinathan Achamkulangare, ambassadeur de l’Inde, Réunion du Conseil des Droits de l’Homme, Genève, 4 juin 2009

33 BBC radio 4 in « Sri Lanka will face UN Inquiry », Londres 30 mai 2009.

34 Geoffrey Robertson, BBC 4, idem

35 Emily Wax in « Fresh reports, imagery contradict Sri Lanka on civilian no fire zone », The Washington Post , Washington, 30 Mai 2009.

36 Idem

37 Idem

38 MacArthur, The John and Catherine T.MacArthur Foundation.

39 Jean-GuyAllard in « Vivanco HRW ganster and leading imperial agent » sur José Miguel Valance responsable de Human Rights Watch pour l’Amérique latine, in Ven-Global news, 25 septembre 2008. Voir a ce sujet la lettre ouverte de protestation de 100 universitaires à l’initiative du « Council on hemispheric affairs ».

40 APRC: All Party Representative Committee

41 “Sri Lanka ready for devolution to Tamil areas”, The Hindu, 21 mai 2009

42Maintenant que la guerre est terminée, les USA annoncent comme nouvelle ambassadrice à Colombo, Patricia Butenis, ancienne et très controversée ambassadrice au Bangladesh, et qui fut précédemment chef de mission adjointe US en Irak, ouvertement liée à la CIA. Ce qui confirme l'enjeu stratégique du Sri Lanka pour l'administration Obama. Et le fait que ce pays devrait continuer à se heurter à un barrage auprès des institutions où les USA possèdent une influence décisive, et dans les médias qui leur sont liés.

43 Mahinda Rajapaksa, intervention citée plus haut.

Partager cet article
Repost0
17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:24

 

De part ses activités universitaires, l’auteur a eu l’occasion de séjourner de nouveau pour une longue période dans la Roumanie où il avait vécu dans les années 1970-1980, avant d’en être expulsé, en 1984, pour y avoir développé des réflexions marxisantes qualifiées d’« extrémisme sémite » selon la fiche de police qu’il a pu retrouver récemment dans les archives de la Securitate. Ce n’est donc pas un nostalgique de l’ère ceausiste ! Ce que nous devons crier, pour ne pas figurer sur la liste des suspects infréquentables et impubliables dans nos royaumes de libertés. Depuis la fin de ces « années noires » donc, Karnoouh avait pu effectuer plusieurs séjours en Roumanie, et en particulier enseigner pendant treize ans à Cluj (capitale de la Transylvanie) pour constater que plus personne ne semble avoir eu, ne serait-ce qu’un soupçon, de lien avec le régime déchu. Ce régime avait sans doute été institué par des Martiens qui se sont envolés un soir de décembre 1989 comme ils étaient venus au matin du 23 août 1944, après la glorieuse défaite des armées du nouvel ordre européen, entre autres roumaines, à Stalingrad. En Occident, tous les dirigeants, militants, diplomates, ministres, hommes d’affaire, de gauche et de droite qui se précipitaient pour pouvoir traiter avec le « Danube de la pensée » aux heures fastes des crédits faciles et des trente glorieuses, ont tous été soudainement frappés d’amnésie lorsque le surendettement tourna au cauchemar …pour les Roumains. Pas pour les banquiers, qui emmagasinèrent leurs intérêts. Plus personne ne se rappelle donc avoir rencontré le dictateur qui fut d’ailleurs fort opportunément mis au silence définitif après un simulacre de procès qui n’a pas ému les organisations occidentales des droits de l’homme. Car depuis vingt ans, il fallait pouvoir dire et répéter que tout ce qui allait mal à l’Est était du aux « restes » laissés par le diable « communiste », qui n’avait rien fait de bon. Du marxisme, il ne restait que l’idée de la table rase, capitaliste cette fois, qui allait redonner sans aucun doute au bon peuple le goût de l’effort dans le meilleur des mondes. Aujourd’hui, une génération est passée, en Roumanie comme dans les pays voisins, et vient inéluctablement le temps du bilan. Est-il seulement en partie positif ? Le pays est à la pointe de l’OTAN et de l’UE. Il a témoigné de son inébranlable loyauté démocratique en « accueillant » dans ses prisons recyclées les prisonniers extrajudiciaires de la CIA amenés par avions privés et sans immatriculation. Sa liberté est donc garantie clefs en main, avec « l’état de droit ». Le paysage vaut le détour. Allons découvrir comment le libéralisme réel a fait sortir le génie des Carpathes.

La rédaction


Chroniques sur la faillite roumaine du postcommunisme

-

Juin 2009

 

Par Claude Karnoouh *

             
                   

Chapitre I

Ce ne sont pas les effets dévastateurs de la crise mondiale sur les crédits immobiliers et à la consommation roumains en général, ni, en conséquence, la crise industrielle et l’augmentation du chômage qui me paraissent les plus tragiques. Ce n’est pas non plus la ruine physique de l’espace public observable lors d’une promenade dans les rues de Bucarest (tout à côté de l’hôtel Mariott ou de l’hôtel Radisson par exemple)[1], dans ses banlieues, au bord de ses lacs[2], et, last but not least, dans les campagnes transformées en une sorte de gigantesque déversoir de bouteilles et de sacs plastiques[3], qui serait le plus catastrophique, quoique bien des dommages le soient pour très longtemps. Ce n’est pas encore l’urbanisme de la hideur exposant sans vergogne des espaces commerciaux et des lotissements privés prétendument luxueux alors qu’il n’est là que du kitsch dégoulinant, du clinquant et de la pacotille offerts à la convoitise des nouveaux riches dans toute l’obscénité de leur laideur et d’une spéculation foncière anarchique.[4] Ce n’est pas enfin la pauvreté endémique de la masse des « ratés de la transition », visible à l’œil nu dès que l’on s’éloigne du centre des grandes villes, que l’on parcourt les bourgs et les villages qui fait le plus problème, quoique cette misère soit insupportable à voir aux côtés d’une richesse insensée. Au bout du compte, sait-on jamais, Dieu reconnaîtra peut-être les siens s’il manifeste un jour quelque pitié pour sa créature ![5] Tout cela n’est que le décours dramatique d’un pays passé du jour au lendemain, sans transition – en dépit des rodomontades des politiciens, des économistes et des intellectuels de service précisément sur la « transition » – du communisme de développement, le second monde comme ses théoriciens de l’économie le définissaient, au capitalisme sauvage de tiers-monde, réalisant le plus grand hold-up du XXe siècle sur la propriété publique construite par le travail des citoyens dans leur diversité socioprofessionnelle.[6]

 

La vraie, la profonde et l’irrécupérable tragédie du postcommunisme roumain (et non seulement roumain, de la plupart des pays de l’Europe ex-communiste) dont doit être tenues comptables tant la classe politico-affairiste que la classe intellectuelle – celle des boïars de la pseudo-pensée qui ont le toupet de s’avancer sur la scène publique comme les « représentants qualifiés de la ‘société civile » –, n’est rien moins qu’un futur sans espoir imposé à la masse de la jeunesse rurale, à celle des bourgs et des petites villes de province. Cette faillite pourrait se nommer la glaciation quasi totale de la mobilité sociale ascendante. Certes, la situation résumée avec un concept sociologique paraît bien trop abstraite et pourrait, selon une habitude devenue une seconde nature, être attribuée retro-post-factum aux nombreuses et profondes dysfonctions du régime communiste ceausiste. Or, une fois encore, seuls les faits peuvent donner raison ou contredire l’intention : car la vérité de l’intention est l’action affirmait, animé d’un solide bon sens, le grand Hegel.

 

Il suffit donc de regarder d’où viennent parents et grands-parents de nos braves élites roumaines, ceux des bons humanistes, des bons politiciens libéraux-démocrates, démocrates-libéraux, socio-démocrates, démocrates-sociaux, conservateurs, etc., ceux des pleureuses de la démocratie, ceux des propagandistes infatigables d’un capitalisme le plus rigoureux appliqués aux salariés (sauf à eux-mêmes !). Ayant fait un rapide sondage lors de mon long séjour à Cluj et ailleurs entre 1991 et 2003, j’ai trouvé que plus de 80 % de mes collègues venaient de familles de paysans fort modestes ou pauvres, et pour certains mêmes très pauvres. Ce qui, a priori, n’est ni un péché ni une marque d’infamie. Mais il faut savoir assumer dignement que l’on est le produit de l’ascension sociale promue par le système politico-social précédent (par ailleurs plus ou moins dictatorial, plus ou moins démocratique, plus ou moins efficace) et non l’héritier déjà accompli d’une « ruling class » devenue une « leisure class ».[7] Comme moi, dans ma jeunesse pyrénéenne, ces élites ont passé leur enfance au « cul-des-vaches », comme aimait à nous le rappeler le brave instituteur qui, dans mon petit village de montagne, m’a appris à lire, écrire et compter.

 

Nous les avons vus après décembre 1989, en une nuit, tous, ou presque tous, se transformer en anticommunistes convaincus, en adeptes du laisser-faire économique de Hayek et de l’école de Chicago, (celle qui nous a conduits à la crise actuelle avec ses pertes financières colossales !). En une nuit ou un peu plus, hommes et femmes se mirent à la mode vestimentaire occidentale du pseudo, mais leur démarche et surtout leurs mœurs laissaient encore sourdre une très forte odeur de petits apparatchiks balourds, tandis que leurs comportements laissaient voir le maquignon retors derrière le laquais flatteur et obséquieux. Il a fallu cinq siècles de travail sérieux pour que les pelouses d’Oxford et de Cambridge acquièrent ce moelleux, cette douceur qui fait qu’on peut y dormir (quand il ne pleut pas) comme sur un matelas très confortable. On ne fabrique pas une élite sociale, économique, politique et intellectuelle civilement responsable en deux jours, en deux ans et dix ans, avec des paysans parvenus (anciens apparatchiks communistes) qui ont accaparé l’appareil d’État (avec la bénédiction de l’Occident) pour capter la richesse collective à leur seul profit, avec des gens qui ne savent toujours pas faire la différence entre le luxe, le kitsch et la laideur, entre les bonnes manières et la servilité, entre la liberté individuelle et la responsabilité civile collective.

 

Ces gens sont hypocrites, cyniques (au sens moderne), d’un opportunisme et d’une veulerie sans limite (pas même arrêtée par une morale chrétienne minimale quoiqu’ils se vautrent dans une bigoterie obscène), toujours prêts à voler le bien public, les subventions diverses qui inondent le pays, les divers fonds structuraux de l’U.E, à usurper pour leur progéniture ou leur clientèle de domestiques les bourses des étudiants, à acheter des diplômes pour eux-mêmes ou leurs enfants, à plagier pour gagner quelques sous, etc…[8] Ils ont voté ou fait voter des lois, ou, quand il le faut, ils les contournent, afin de réduire la compétition du recrutement des élites à leur seul petit monde clos…

 

Mais qui sont-ils ces gens-là ? Le produit de la politique sociale du régime communiste des années 1950-1980… lorsque dans les campagnes, les bourgs, les villes, instituteurs et professeurs de collèges étaient chargés de repérer les enfants talentueux, de les envoyer pour évaluation dans les lycées spécialisés (musique, dessin, sports, danses), de promouvoir les talents mathématiques, physiques, chimiques, littéraires et linguistiques lors des diverses « olympiades », de fournir, pour les plus nécessiteux, dans des internats, des conditions de vie quotidienne un tant soit peu plus propices à l’étude que celle des misérables masures et des taudis où vivaient leurs parents. Or à quoi assiste-t-on aujourd’hui, depuis les jours glorieux où l’anticommunisme s’étale partout avec une amnésie et une frénésie qui frise l’indécence ? On assiste à la désertification culturelle des campagnes, des quartiers de la périphérie des villes, et ce d’autant plus radicalement que l’authentique culture populaire a été immolée sur l’autel de la marchandisation généralisée de la vie villageoise. Aussi l’analphabétisme croît-il à une vitesse vertigineuse dans les campagnes, les bourgs, les petites municipalités au fur et à mesure que les postes d’enseignement dans les écoles et les collèges sont occupés par des gens de moins en moins qualifiés et que de plus en plus de parents n’envoient plus leurs enfants à l’école ou au collège parce qu’ils n’en peuvent assumer le coût financier ! Pour ne rien dire des universités publiques devenues dans certains cas, grâce à la loi sur l’autonomie, des entreprises commerciales quasi privées. Le niveau culturel général baisse aussi parce qu’il n’y a plus de bibliothèques locales, que l’on n’envoie plus automatiquement des livres de qualités aux magasins villageois (magasin mixt) qui ont disparu dans la tourmente de la privatisation. C’était, entre autre chose, un moyen d’accès à la haute culture occidentale et à une diversité culturelle de qualité dont les effets n’étaient pas négligeables.

 

Le pays se dirige donc vers un véritable naufrage socioculturel des campagnes, et les programmes de télévisions, dont la plupart ne sont que de la marchandise plus ou moins pornographique offerte à la convoitise de tous, ne pourront aider personne à s’orienter dans la pensée. Fussent-elles, comme elles l’étaient auparavant agrémentées d’une propagande politique simpliste, naïve voire tout bonnement stupide, les publications roumaines des années 1960-1980 (beaucoup de traductions de qualités) permettaient, à qui le souhaitait, dans le moindre village, d’acquérir une culture de base d’honnête qualité à un coût dérisoire… Cela n’a pas d’autre nom qu’une politique de promotion sociale…

 

Toutefois, il faut le souligner, pour une fois la Roumanie est en quasi harmonie avec l’Occident où, sous la férule d’un capitalisme de plus en plus détaché de ses responsabilités sociales, un véritable analphabétisme est organisé dans les immenses zones urbaines défavorisées.[9] Comme le rappelait Jean-Claude Michéa dans le titre même d’un ouvrage roboratif, l’État français, mais d’autres États occidentaux pratiquent pour les pauvres l’« Enseignement de l’ignorance ».

 

Ce qui me paraît outrageusement dramatique en Roumanie, c’est le gâchis humain qui se prépare, comme si le peuple des campagnes et des bourgs était depuis vingt ans devenus des hommes, des femmes, des adolescents et des enfants en trop ! L’État d’une insigne faiblesse ne peut rien imposer dès lors qu’il est dirigé par une coalition d’intérêts privés, de fait des barons nationaux et locaux politico-économiques captant à qui mieux mieux la plus-value du pays à des fins totalement privées. En effet, cette fusion entre classe politique, pouvoirs administratifs, prédateurs capitalistes, propriétaires de médias, administrateurs civils, le sommet des salariés du système éducatif qui considèrent les élèves et les étudiants comme des vaches à traire, et, last but not least la haute intelligentsia (« boierii mintii », les « boïars de l’esprit » qu’il faut prendre cum grano salis) qui en légitime les « bienfaits » et en tire de substantifs bénéfices, cette alliance donc, de fait une alliance de type maffieux, entraîne toujours plus le pays dans une tiersmondisation[10] que la crise mondiale actuelle intensifiera demain plus encore quand les capşunari (les ramasseurs de fraises et autres légumes de l’horticulture intensive du sud de l’Espagne et de l’Italie) et autres travailleurs émigrés, devenus les chômeurs indésirables de l’Occident, reviendront massivement au pays (ils reviennent déjà) pour tenter de survivre, eux dont les transferts de fonds assuraient jusque récemment 15% du PIB de la Roumanie… Que fera-t-on de leurs enfants ? Je n’ose y penser…

 

Chapitre II

Le feuilleton critique que le professeur Ion Aurel Pop publie depuis quelques mois dans la revue Cultura sur le thème de la décadence de la politique culturelle roumaine, présente souvent des remarques de bon sens. En effet, les représentations « esthétique » que l’Institut Culturel Roumain offre au monde dans ses divers centres culturels, ne sont, pour l’essentiel, que du recyclage de produits déjà montrés de longue date de part le monde. Que ce soit dans le style trash art, arte povera, multimédia ou dans celui des installations de toutes sortes, tout a déjà été fait et réalisé en Occident depuis belle lurette. De plus, ces « œuvres » se prétendent provocatrices, mais, à l’évidence, elles n’ont jamais provoqué autre chose que des cocktails mondains, de l’autoréférentialité et de l’autosatisfaction engendrant un pesant ennui et une absurdité insensée qui, mode et conformisme généralisés obligent, passent auprès des « happy few » pour de l’originalité et de l’extrême audace, alors qu’il ne s’agit que de la énième version du nihilisme propre à l’hypermodernité. En bref, l’ICR offre aux visiteurs de ses expositions un épate-bourgeois qui ne risque jamais d’effrayer le bourgeois.

 

Il y a beau temps qu’il n’y a plus d’avant-gardes, plus d’insolences esthétiques et politiques, plus d’impertinence radicale, plus d’irrespect drastique et de dérision irrévérencieuse, en bref, plus d’art maniant le vitriol formel et sémantique pour magnifier, symboliser ou vouer aux gémonies le beau, le laid, l’insignifiant, le dérisoire, le tragique, le dramatique chez ceux qui s’autodésignent artistes… En fait, ce que présente l’ICR, comme toutes les institutions qui lui ressemblent (cf., ce que présentent les centres culturels français), est tout bonnement du politiquement correct clef-en-main, sans risque aucun, et, pour cette raison, se moule parfaitement dans le main stream d’une esthétique planétaire inscrite dans la globalisation de toutes les activités humaines sous l’égide de l’économie-monde et dans sa langue, un anglais de supermarché et d’aéroport. De ce point de vue, l’art roumain contemporain, celui du postcommuniste, est, dans sa généralité, en phase synchronique parfaite avec l’essentiel de ce qui se produit dans le reste du monde, depuis la Chine jusqu’aux rives de l’Hudson en passant par Paris, Vienne, Londres, Berlin, Francfort, etc… Il participe, à sa guise et de plein droit, à la radicalisation du nihilisme. C’est cet état des choses culturelles que déplore le professeur Ion Aurel Pop qui, à l’en croire, trahit la promotion de la vraie culture roumaine, de sa culture classique et de ses valeurs « authentiques », lesquelles, prétend-il, vivraient encore quelque part parmi des intellectuels et dans le peuple. Certes, il rejette les excès nationalistes de la période ceausiste, il n’empêche, en tempérant les excès précédents, en modérant certains recours historiques et philosophiques grotesques d’une dose de bienséance et de souplesse dans leurs formulations, les thèmes nationaux sont ceux qui sont à même d’exposer outre les « valeurs » fondamentales de la Roumanie, leur essence transcendantale et quasi transhistorique. Ce sont ces thématiques qu’il conviendrait de mettre en avant et de louer. Or, à ce stade de l’analyse, le professeur Pop commet l’erreur classique propre à toute pensée dirigée par le modèle de la philosophie idéaliste qui se montre toujours inapte à affronter le réel dans sa plus rude trivialité. En effet, l’idéalisme travaille toujours à faire accroire ses propres constructions conceptuelles comme réalité ; de fait, l’idéalisme confond l’énoncé logico-déductif de ses espérances et leurs effets fantasmatiques de réel avec la triste et banale réalité.

 

Dans le champ de la critique culturelle, le professeur Pop est, à l’évidence, un modéré, il se nourrit de pensées prudentes, il vise le compromis et n’envisage aucune critique radicale de la société roumaine qui s’offre à lui dans une décadence qu’il entrevoit, mais n’ose qualifier d’obscène (comme toutes les sociétés européennes aujourd’hui) quand elle l’est effectivement. C’est pourquoi, si quelques-unes de ses remarques ne sont pas dénuées d’un excellent bon sens critique, il échoue néanmoins à relever la vraie raison de la vacuité de ses expositions artistiques. Car, au-delà de sa perception diffuse d’une nouvelle forme de conformisme  – le conformisme postmoderne nihiliste se donnant comme simulacre de critique –, il plaide pour le retour d’un autre conformisme, plus ancien celui-là, et propose des solutions qui me font penser à la création d’une sorte de Jurassic park de l’action culturelle. Les souhaits avancés par mon distingué collègue de l’université Babes-Bolyai (Cluj) – au demeurant un excellent spécialiste de l’histoire du Moyen-Âge – sont et seront impuissants à se réaliser parce qu’à l’épreuve des jours, ils se révèlent en total décalage d’avec l’état social et surtout spirituel du pays… Si je l’ai bien entendu, le professeur Pop déplore l’abandon des valeurs propres à une bourgeoisie roumaine, à une authentique bourgeoisie nationale (et non à une aristocratie foncière et latifondiaire déjà cosmopolite dans ses modes d’être et de penser), une bourgeoisie fortement cultivée, assurée d’elle-même dans l’enracinement de son territoire, de fait, à une bourgeoisie aux racines essentiellement transylvaine. Or, après sa démonstration, la seule question qui demeure se pose ainsi : où se trouvent-elles donc aujourd’hui ces valeurs auxquelles le professeur Pop fait référence? Chez qui pourrait-on les voir mise en avant comme pratiques sociales et, au bout du compte, comme idéal de vie ? Chez la plupart des intellectuels ! Il semble que non, car la majorité d’entre eux, du moins parmi ceux qui se montrent les plus en vue, ceux qui devraient servir de modèles, sont manifestement attirés, fascinés, hypnotisés, en dépit de leurs dénégations naïves ou grotesques, par tous les produits qui exposent d’une façon ou d’une autre la force de la richesse, la puissance de la valeur d’échange, en bref, par l’argent. Pour eux, le refrain du film Cabaret s’accorde parfaitement à leur mode-à-être-dans-le-monde : « Money, money, money makes the world go round » !

 

Il se trouve que la semaine dernière j’ai à nouveau parcouru le pays, plus précisément la Transylvanie, en voiture et en train. J’ai pu y constater la fin accomplie de la civilisation rurale des régions encore les plus traditionnelles voici vingt ans, un monde qui a totalement sombré dans le nihilisme, noyé dans la bétonisation totale et la gadgétisation omnipotente d’un kitch généralisé … Le vide débridé et déchaîné qui occupe la scène des arts visuels et plastiques, renvoie, ailleurs, à l’empire de la laideur et de la domination de la représentation de l’argent, ensemble ils s’exposent partout, pour les uns dans les campagnes, pour d’autres au centre des villes et dans leurs nouvelles banlieues « chics ». D’un côté culture du nouveau riche qui n’a que faire d’une bibliothèque et lui préfère un SUV de grand luxe, du nouveau riche qui se trompe toujours en confondant le luxe et le clinquant, la magnificence et la quincaillerie, serait-elle, hors de prix ; d’un côté le triomphe de l’homme d’affaire véreux (bisnitarul) avec une chaîne en or de trois kilo au cou qui affiche sans vergogne le fric plus souvent volé à l’État que gagné honnêtement, de l’autre des artistes qui déchaînent le tout est possible du « postmoderne » pour être en phase avec l’Occident, voire pour le devancer. Ce n’est pas pour rien que la Roumanie a été acceptée dans l’Union européenne, assurément bien plus pour l’activisme de ses artistes mimétiques que pour les résultats de ses politiciens et de ses hauts fonctionnaires dans la lutte qu’ils prétendent mener contre la corruption généralisée de la société.

 

J’engage donc tous les lecteurs et le professeur Pop à se promener du côté de Baneasa à Bucarest, ou de Grigorescu à Cluj, etc., chacun se convaincra que l’on est en train de commettre un crime architectural majeur. J’ai vu à Cluj un temple néogrec élevé au beau milieu du cartier de Grigorescu, parmi des villas simples et apparemment confortables, par un professeur d’université ! À quoi sert donc la culture ? A Baneasa et ailleurs, à Brasov par exemple, aucun plan d’urbanisme, aucune règle d’équilibre entre les divers immeubles, aucune harmonie architecturale, partout anarchie et chaos dominent le paysage, pourvu que le profit et l’ostentation de la dépense soient là, sur le devant de la scène. Dans le centre de Bucarest, on démolit ou on laisse se dégrader de très belles maisons fin de siècle avec l’accord des maires de secteur, pour construire de banals immeubles qui rapporteront à coup sûr plus. Je pense que dans quelques années on s’apercevra que l’urbanisme de l’époque ceausiste, s’il n’a pas été créateur d’une quelconque beauté urbaine, loin s’en faut, n’a pas engendré cette catastrophe que des propagandistes à trois sous prétendaient au cours des années 1980. Ces ignorants avaient sûrement oublié que pour faire le Paris qu’ils admirent comme des singes savants, le brave baron Hausmann avait fait démolir environ 350 églises et chapelles et des quartiers entiers de maisons médiévales, mais avec une ferme cohérence des plans d’urbanisme. Mais il est vrai que l’Occident a toujours mis en œuvre une modernité drastique, sans pitié, et n’a jamais hésité à tout raser s’il le fallait pour accomplir les desseins de son développement, de ses guerres, en bref, l’implantation du nihilisme moderne. Du strict point de vue urbanistique, le régime précédent n’a pas été pas autre chose que moderne. Ce qui se passe aujourd’hui, c’est le patchwork a-historique retro-post où, avec de l’argent, tout est en effet possible.

 

À présent, tournons-nous vers les campagnes. Ici aussi une seule et unique valeur domine la perspective rurale, la valeur d’échange. L’argent gagné durement à l’étranger, dans des conditions qui parfois approchent le semi esclavage, s’y expose, comme en ville, dans toute l’obscénité du béton et des toits aux couleurs ahurissantes, verts, roses, jaunes, rouge carmin, bleus, comme s’il s’agissait d’un décor de théâtre de Grand Guignol ; partout des balcons ornés de ridicules balustrades à colonnades ou de non moins absurdes rambardes en acier chromé inoxydable ; ici et là des villas à trois, voire à quatre étages flanquées, elles aussi, de rangées de colonnes, s’élèvent au milieu de jardins ou de champs, jaillies parfois de nulle part ; partout des fenêtres, PVC bien sûr, aux vitres incrustées de décorations dorées, et, sur le chemin, souvent boueux (en dépit des fonds structuraux européens, l’asphaltage de l’espace public tarde à venir), de gigantesques portails de bois avec toutes sortes de décors qui n’ont jamais rien eu affaire avec une quelconque référence traditionnelle. Décidément la poule aux œufs d’or des paysages ruraux roumains, ceux qui m’avaient tant impressionné voici bientôt quarante ans, ceux qui attirent encore un certain tourisme recherchant l’harmonie qui y régnait naguère entre la taille et les formes des maisons, leur couleur, la beauté du travail du bois des balustrades, des vérandas, des galeries et des toits couverts de bardeaux, ces paysages donc ne sont plus aujourd’hui qu’un vaste patchwork de villas plus énormes et banales les unes que les autres. Aucune lois, aucun règlement ne sont respectés ou ne sont décrétés pour tempérer quelque peu la dévastation barbare qui est en train de se commettre au non d’une version totalement fausse et mensongère de la liberté individuelle. Que font-elles les autorités de tutelle ? Quels bakchichs achètent leur complicité ? Nous sommes là confrontés à un véritable crime contre la culture architecturale traditionnelle, laquelle aurait pu perdurer tout en s’agrandissant et en modernisant le confort intérieur des maisons. N’est-ce pas le cas de l’architecture en bois des campagnes finlandaises, suédoises, norvégiennes, celle des chalets suisses et savoyards, celle de très nombreuses régions des États-Unis et du Canada. ?

 

Comment dès lors le professeur Pop peut-il croire que quelque chose des valeurs traditionnelles survit dans un pays dont la passion principale est de démolir tout ce qui ne rapporte pas immédiatement ou tout ce qui empêche de manifester l’effet de réalité de l’argent. Cependant, si c’est là le but ultime des Roumains postcommunistes, leur idéal incarné, si leur visée est de prendre une revanche totale, quoique stupide, sur les années de vaches maigres en saccageant tout l’ancien pour exposer dans l’ostentation la plus immédiatement vulgaire leur « réussite », alors, sans arrière-pensées (et je l’assume pleinement), il convient de louer les réalisations architecturales des Tsiganes… Elles sont les plus réussies, les plus abouties parce qu’elles osent manifester directement, sans faux-semblants ni simulacres, ce triomphe de l’argent et de la puissance qu’il recèle. En construisant, non seulement des palais aux dimensions colossales, mais en plaçant aux faîtes de leurs toits les symboles des voitures les plus luxueuses et les symboles scripturaires des monnaies qui dominent le marché mondial, ils regardent dans le blanc des yeux la seule réalité qui nous dirige. Eux ont saisi et révélé ce qui est à la fois le moteur et le carburant, l’energeia et l’idea qui meuvent le monde de la modernité tardive.

 

Je crains que le professeur Pop n’ait pas compris que les simulacres des arts contemporains ne sont qu’une version internationale de cette domination de la valeur d’échange sur toute autre valeur, en d’autres mots, qu’une version de la domination de l’avoir sur l’être. Ce que Heidegger, dans le décours d’une méditation sans équivalent au sein de la philosophie contemporaine, dévoile comme l’achèvement de la métaphysique en Technique dont l’essence, le nihilisme généralisé, s’accomplit en tant que Gestell… Que les Tsiganes l’aient intuitivement déchiffré et magnifié dans la munificence de leurs palais, il faudrait peut-être y voir, pour les croyants, la preuve de l’existence de Dieu et, pour les agnostiques dont je suis, une grandeur certaine et inattendue de la pensée.

 

Chapitre III

Après un taux d’abstentions record… Quelques remarques politiquement fort incorrectes à propos des élections européennes du mois de juin 2009.

 

Hormis les pays où le vote est une obligation légale, la Belgique, le Luxembourg, Malte et la Grèce, encore que dans ces deux derniers cas, les taux de participations atteignent à peine les 52%, les citoyens et les sujets des autres nations, républiques et royaumes formant l’UE, ont manifesté un désintérêt spectaculaire pour une consultation électorale qui leur était présentée par leurs autorités politiques et leurs élites intellectuelles comme essentielle à la poursuite du processus d’intégration économique et de renforcement démocratique mis en œuvre au sein de l’UE depuis l’arrivée des anciens pays communistes. Des résultats où, en moyenne, 60% des électeurs se sont abstenus (81% en Slovaquie, 72% en Roumanie, 60% en France, 55% en Allemagne) ne manifestent rien de moins qu’une totale délégitimation de l’UE et de ce qu’elle représente. En effet, les peuples dans leur écrasante majorité ne sont pas tout à fait idiots et abrutis par les hochets de la consommation comme les politiciens, les économistes et les maîtres du business international le pensent. Car, à la seule épreuve qui compte, celle d’une crise économique majeure comme celle que nous vivons en ce moment, les peuples ont pu mesurer combien l’UE n’était qu’une baudruche, tout juste bonne emboîter le pas aux États-Unis et à renflouer les pertes des banques privées avec de l’argent public, sans s’occuper des effets en cascade sur l’emploi de ce qui est une faillite internationale du système bancaire engendrée par quinze ans de spéculation effrénée, sans limites aucune, sur des prêts à la consommation à hauts risques. Pour faire savant, ceux qui s’autodéfinissent comme « spécialistes » l’appellent systémique ![1] Les peuples (et j’emploie à dessein ce mot si décrié aujourd’hui par les tenants de la globalisation et du libéralisme sans frein) se sont rendu compte de l’impuissance de l’UE que ce soit dans le domaine de la maîtrise de l’économie ou dans le champ de la politique internationale ; en effet, les stratégies (si stratégies il y a !) sont le résultat de compromis entre les États-Unis, la Chine (qui en ce moment fait survivre l’économie étasunienne, et qui manifeste une forte présence en Afrique ou en Corée du Nord), la Russie (pour une partie de sa politique internationale en Asie centrale et au Moyen-Orient). Dans n’importe quel domaine, l’Europe est à la traîne ou, mieux, ne fait qu’entériner, avec le simulacre d’une puissance inexistante, des décisions déjà prises.

 

Ces élections révèlent une formidable délégitimation de ce monstre bureaucratique qui, telle la dictature de Calvin à Genève, légifère sur tout et n’importe quoi sans discernement des situations locales. Ainsi la bureaucratie de l’UE s’est mise en tête d’interdire aussi bien l’abattage des cochons à la ferme que la distillation locale de l’eau-de-vie ou même la vente des fromages non pasteurisés sous prétexte que ces procédures ne seraient pas hygiéniques. Certes, si dans les campagnes hongroises, roumaines et bulgares des hommes et des femmes meurent de la consommation d’alcool, ce n’est pas qu’ils aient été empoisonnés par la confusion entre alcool éthylique et alcool méthylique, mais simplement parce qu’ils en ont bien trop abusé, un point c’est tout. Et, depuis presque quarante ans je n’ai pas ouï-dire en Roumanie que quelqu’un se fut empoisonné de la consommation de viande de cochons abattus dans la cour d’une ferme, en revanche des cas d’empoisonnement dus à des produits carnés vendus dans des supermarchés sont relativement fréquents ! D’autre part, nous savons que dans les pays ex-communistes l’UE autorise, par exemple, des compagnies étrangères à jeter sur le marché, grâce à une publicité ad hoc, des produits alcoolisés sous diverses marques, toutes sortes d’imitations de cognacs, d’armagnacs et de marcs à très bas prix, composés d’alcool pur coupé à 55% d’eau et additionné de colorants qui sont à coup sûr bien plus périlleux pour la santé qu’une bonne rasade d'eau-de-vie de fruit correctement distillée dans l’alambic villageois. Les exemples abondent et les plus grotesques. Il y a des directives européennes pour la taille des lunettes des WC, pour celle des diamètres des conduites d’eau, pour la composition des chocolats, et, bientôt, sait-on jamais, pour réglementer l’élasticité des préservatifs ! Ce que fait l’UE est exactement ce que pratiquait le « centralisme démocratique » de l’économie dirigée de célèbre mémoire…

 

Les citoyens de l’ex-bloc soviétique ont délégitimé aussi cette incarnation de l’impérialisme européen, lequel a négocié l’intégration des ex-États communistes dans l’Union à la seule condition réelle (le reste des négociations était monté en épingle pour amuser la galerie) que ceux-ci bradent leurs plus belles et plus rentables entreprises, pétrolières, énergétiques (fabrication et distribution d’électricité et de gaz), cimenteries et aciéries, leurs banques, à des acheteurs européens… Et la situation est vicieuse en ce que les élites nationalistes qui, en Roumanie, dans les années 1990, dénonçaient les critiques du système socio-politique de transition comme autant de préludes à la « vente du pays aux étrangers », sous-entendu aux Hongrois, à présent se taisent dès lors que toutes les industries et les services, y compris les plus stratégiques, sont mains de l’étranger, y compris des Hongrois par l’intermédiaire de banques austro-magyares. On ne les entend plus ces grands patriotes, car eux aussi cherchent à se faire élire à Strasbourg, comme si là-bas, leurs vociférations ridicules, pouvaient avoir un impact sur la réorientation de la politique européenne avec un parlement qui n’a quasiment aucun pouvoir, sauf celui de dépenser l’argent des contribuables européens pour le spectacle de débats grotesques ; comme si leurs gesticulations de bateleurs de foire devaient modifier l’extraordinaire corruption qui préside à l’usage des fonds structuraux accordés à l’Europe de l’Est… Un voyage dans les villes de provinces et les bourgs de Roumanie et de Bulgarie, de Lettonie, d’Estonie ou de Lituanie illustre parfaitement cette vacuité du pouvoir politique européen… De fait, pour un citoyen d’Europe de l’Est, député européen, c'est bon job, point trop fatiguant, on papote, on se fait des copains, on voyage, on s’équipe, etc…

 

En dépit de mimiques de circonstance, ce qui intéresse essentiellement les pays fondateurs de l’UE (de fait les maîtres de l’Union) n’a jamais été la création d’un minimum d’éthique publique et encore moins lors des tractations d’adhésion des ex-pays communistes. Le vrai souci des pays forts de l’UE c’est le retour sur investissements le plus rapide possible de profits consistants. Les élites politiques et intellectuelles locales ramassent les miettes et se taisent, heureuses dans leur servitude volontaire. Quant aux citoyens ordinaires, dont beaucoup ne sont pas encore vraiment sortis de l’archaïsme rural en Roumanie, en Hongrie, en Bulgarie, partiellement en Pologne, ils constatent impuissants des fortunes énormes se bâtir en quelques années, le retour des latifondia, le pillage du pays sur lequel ils n’ont aucun pouvoir et contre lequel l’UE n’a jamais entrepris rien de sérieux, et pour cause, elle y contribue.[2] Quant aux représentants de l’UE dans chaque pays ils se comportent, avec leurs adjoints, comme de simples marionnettes tout juste bonnes à organiser des cocktails mondains, des déplacements surpayés, logeant dans des palaces, fréquentant les plus luxueux restaurants, comme si cela était un dû. Mais jamais il n’a été question de contrôle sérieux des finances locales, parce que le véritable but de l’UE n’a jamais été le développement des pays ex-communistes pour obtenir une réunion harmonieuse entre les fondateurs (les pays riches) et les nouveaux venus dans l’Union. Ce que l’UE a recherché et trouvé avec la complicité criminelle des élites socio-économiques locales toutes issues des partis communistes, c’est une forme renouvelée du néocolonialisme : d’une part une source énorme de plus-value (voire à ce sujet les bénéfices ahurissant des banques étrangères encore l’an passé, quand elles accordaient du crédit à la consommation sans limite et sans contrôle !) et, de l’autre la formation d’intermédiaires compradores chargés de maintenir l’ordre social, ce dont témoigne, partout, le surdéveloppement des diverses forces policières, publiques et privées… En effet, lors de l’effondrement par implosion du système communiste (ou ce qu’il en restait), la plus grande crainte de l’Europe de l’Ouest en 1989 fut une possible troisième voie entre le capitalisme libéral déchaîné de l’Ouest et le communisme finissant à la fois autoritaire et débilité d’autre part… Les élites politiques de l’Allemagne de l’Ouest l’ont immédiatement compris lorsqu’elles virent les premières manifestations populaires permises par le parti communiste est-allemand (SED)… Dès lors, elles achetèrent, avec de l’argent emprunté aux autres pays riches de l’Union (essentiellement la France et la Grande-Bretagne) les Allemands de l’Est en offrant la parité mark de l’est, mark de l’ouest… Le tour était bien joué… partout le scénario fut à peu près le même : bananes, oranges, vêtements bas de gamme turcs puis chinois pour le peuple, hold-up généralisé sur la richesse collective pour les happy few des régimes communistes en phase terminale, voilà le fondement de la grande braderie à l’Est…

 

Tout cela était présent dès le début, dès la chute et la prétendue « transition », comme si la modernité comme dynamique sociale générale, communiste, capitaliste, tiers-mondiste n’était pas une permanente transition… Voilà encore un cliché produit par les politologues qui, avec les psychologues et les sociologues sont chargés de convaincre les gens que les malheurs qui les assaillent tiennent de leur unique responsabilité. Ainsi, si le patron d’une entreprise mène une politique objective d’angoisse et de stress à l’égard de ses salariés, c’est malgré tout la faute des employés, car il leur faut accepter la situation « objective » sans broncher. Mais, au bout du compte, de quelle objectivité s’agit-il, sinon de celle du sujet-patron ! Si l’on est mis au chômage, alors le sociologue (dans la spécialité abjecte qui se nomme sociologie du travail) démontrera que la faute est à l’employé ou à l’ouvrier parce qu’il n’est pas compétitif, parce qu’il doit se recycler : de fait, il est dans son tort, parce qu’il n’est pas capable de se placer immédiatement dans le mainstream de la modernité. Ce qu’on oublie d’ajouter c’est qu’on ne l’avait pas prévenu du changement de cap de la modernité. Personne ou presque ne pose la seule question qui mérite d’être posée : pourquoi cette réduction de poste de travail est-elle logiquement nécessaire au processus de production ? Or, pour tous les logues (politologues, psychologues, sociologues, anthropologues), la question est déplacée, peut-être même obscène, parce qu’elle met en lumière que telle ou telle réduction des postes de travail ou de fermeture d’entreprise n’est conçue, envisagée et mise en œuvre que dans une seule et unique logique, la logique du profit privatif et non, à l’évidence, dans l’optique du bien-être des travailleurs. Car, il ne faut jamais oublier, et les communistes l’ont oublié dans leur frénétique aliénation du développement technique, le travail productif et la répétitivité qu’il implique ne sont pas et n’ont jamais été un destin, mais toujours une terrible fatalité. C’est pourquoi, ceux qui travaillent à la production doivent être protégés économiquement et socialement. C’est cet oubli et les instruments « scientifiques » qui le légitiment que les experts de l’UE ont été chargés d’importer et de développer dans les pays de l’ex-Europe communiste en s’y imposant pour convaincre (ce fut facile !) enseignants, chercheurs et intellectuels de tout poil que le peuple a toujours tort dès lors que les maîtres de l’économie ont décidé d’une voie ou d’une autre.

 

Les peuples ont enfin partiellement compris que les élections européennes ne servent en rien à l’amélioration de leur sort, car de longue date, dans le système de la démocratie représentative de masse, les promesses électorales ne valent que pour ceux qui y croient. Or donc, et en dépit d’un matraquage publicitaire (que dis-je propagandiste) qui leur enjoignait de voter pour la réalisation d’un avenir meilleur (version soft des lendemains qui chantent communistes), une belle majorité des peuples n’a pas voté… Certes il n’y a pas de leçon pour les politiciens européens qui se moquent sans vergogne du vote lorsque celui-ci ne va pas dans le sens que le vrai pouvoir exige. À preuve quels sont les résultats du « non » français, hollandais et irlandais à la constitution européenne ? Aucun ! Soit on passe outre, la France et la Hollande, soit on fait revoter, l’Irlande !

Au-delà, pour ce qui concerne un changement authentique d’orientation du devenir de ce bas monde, il serait question de bien autre chose, mais cela est très loin d’être à l’ordre du jour.


* Claude Karnoouh: Chercheur CNRS (retraité) - (Rédacteur en chef)


Notes:

Chapitre I :

[1] Les belles âmes démocratiques semblent ne pas avoir entrevu jamais les tonnes de câbles qui pendent le long des rues, les hordes de chiens errants (ma foi fort pacifiques car nourris par les habitants), le moindre espace vert encombré d’ordures !

[2] A ce sujet il faut observer dans quel état se trouvent les lacs des villages proches de Bucarest où se trouvent un palais princier et quelques uns des plus célèbres monastères du Sud du pays : les lacs de Mogoşoaia, Cernica, Snagov, Călderuşan, etc. !

[3] Il y a pourtant un ministère de l’écologie en Roumanie. Des fonds très importants de l’UE sont versés chaque année à la Roumanie. Dans quelles poches vont-ils se perdre ? Pourtant, le ministre responsable de ce domaine et, en dernière instance, le Premier ministre devraient savoir ce qui se passe dans leur pays et agir en conséquence. Le changement de régime s’est réalisé il y a déjà vingt ans ! On ne peut plus imputer de telles ruines écologiques à l’impéritie communiste !

[4]Dans le genre kitch se transformant en surréalisme architectural, voire, en sa propre démesure, en un dadaïsme postmoderne, et manifestant ainsi une réelle originalité, il faut louer les « palais » tsiganes dont l’extravagance par rapport à toutes les conventions d’un prétendu « bon goût », relève d’une inventivité sans équivalent et d’une liberté qu’aucun bâtisseur de la Roumanie postcommuniste n’ait osé rêver jamais. Je donne tous les malls et tous les quartiers résidentiels pour les « palais » de Turda ou de Cîmpia turzii, véritable monde enchanté, défi d’un Dysneyland dadaïste, avec, en plus, aux faîtes des toits, les emblèmes qui dévoilent la modernité tardive à sa vérité ontologique, l’étoile Mercédès, les signes scripturaires du dollar ($) et de l’euro (€). Cf. la conclusion du chapitre suivant.

[5]L’état du rapport de la société populaire à la transcendance divine a été si bien compris par les paysans et exprimé avec ces vers populaires recueillis jadis par Lucian Blaga :

Doamne, Doamne, mult zic Doamne / Seigneur, Seigneur, souvent j’appelle le Seigneur

Pare se că Dumnezeu doarme/ Mais il semble que Dieu dorme

Cu capu pe o mănăstire/ La tête posée sur un monastère

Si de lumea n-are știre/ Et de ce bas monde n’entend rien

[6] Toutefois, il semble que la crise économique commencée en août 2008 ait battu ce record.

[7]Je ne développe pas ici… Les lecteurs un peu cultivés comprendront tout de suite à quels ouvrages étasuniens je fais référence.

[8]Je n’invente rien. Scandale après scandale, la lecture de la presse nationale et régionale quotidienne roumaine suffit à m’informer et à nourrir mes réflexions.

[9]A ce sujet il convient de lire les enquêtes réalisées aux États-Unis sur l’extension de l’analphabétisme dans les banlieues ou les centres urbains laissés à l’abandon.

[10] Le preuve la plus tangible de la tiersmondisation de la Roumanie se trouve à Bucarest entre l’avenue Radu Beller et la place Dorobanților, dans un espace d’environ un kilomètre de long. Un soir d’avril, me promenant avec une amie italienne, j’ai vu, toutes immatriculées à Bucarest, quatre Rolls Royce décapotables du tout dernier modèle, deux Bentley tout aussi nouvelles ainsi qu’une énorme Mercédès, une Maserati toute neuve, sans compter de très nombreux Porches et SUV de grand luxe ! Comme me le faisait remarquer mon amie, à Milan, ville la plus riche d’Italie du Nord et l’une des villes les plus riches d’Europe occidentale, il n’existe pas autant de Rolls Royce et de Bentley ! Il semblerait même que la seule qui circule dans la ville soit celle du consul de Grande-Bretagne, appartenant à la Couronne britannique.

-----------

Chapitre II

[1]  On peut s’interroger sur la qualité de ces spécialistes incapables de prévoir à très court terme les développements le plus probables de cette crise.

[2]  Cf., sous la direction de Bruno Drweski et Claude Karnoouh, La Grande braderie à l’est ou le pouvoir de la kleptocratie, Le Temps de Cerises, Aubervilliers, 2005.

Partager cet article
Repost0