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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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  • Cette revue de Philo-socio-anthropo-histoire est éditée par une équipe de militants-chercheurs. Elle est ouverte à tout auteur développant une pensée critique sur la crise de civilisation du système capitaliste occidental.
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7 avril 2026 2 07 /04 /avril /2026 12:35

La politique suivie par la Chine interroge beaucoup d'observateurs et le discours libéraux imputant les succès incontestables de la Chine en matière économique et sociale à l'adoption du capitalisme sont légions. Ce qui n'explique pas pourquoi la Chine serait devenue plus dynamique économiquement que tous les pays du "vieux capitalisme". Dans les faits, il est nécesaire de réfléchir au fonctionnement réel du système chinois et de savoir pourquoi il n'est pas question de renoncer à l'objectif de construire le socialisme de la part du Parti communiste chinois, ce dont cet article traite.

 

La Rédaction

 

 

UNE “NEP”

 

AUX

 

CARACTÉRISTIQUES CHINOISES

 

?

-

Avril 2026

 

 

Bruno Guigue

 

Les succès de la Chine contemporaine ne cessent d’interroger nos conceptions habituelles. Savons-nous seulement quels sont les ressorts de cette modernisation réussie, et quelles perspectives elle offre pour l’avenir du socialisme ? Une des questions fondamentales qu’il convient de se poser à propos de la Chine contemporaine est la suivante : de quelle nature est la formation sociale chinoise actuelle ? Qu’est-ce qui la spécifie en regard d’autres formations sociales ?

Poser cette question centrale a pour vertu d’ouvrir deux pistes de réflexion, sur lesquelles ces quelques notes ont pour seule ambition d’ouvrir le débat et de stimuler les recherches. 

La première piste de réflexion est la suivante : quels sont les modes de production qui figurent dans cette formation sociale, et comment s’articulent-ils ? Quelle signification faut-il accorder à l’existence d’un secteur capitaliste en Chine ? Autrement dit, quel est le mode de production dominant autour duquel se déploie la structure propre à cette formation sociale ?

La deuxième piste de réflexion est la suivante : quelle est la genèse historique de cette formation sociale originale ? Quelles sont les étapes qu’elle a franchies pour parvenir au stade actuel ? Cette genèse historique présente-t-elle des similitudes avec la Nouvelle politique économique (NEP) menée par le pouvoir soviétique de 1921 à 1928 ? A-t-elle l’aspect d’une trajectoire linéaire, ou au contraire d’un processus itératif, marqué par des accélérations, mais aussi des retours en arrière ? 


Il y a aussi une troisième piste de réflexion, qui est celle des perspectives ouvertes par l’accomplissement historique dont témoigne la Chine depuis 1949 : au-delà du “stade primaire du socialisme”, quels sont les objectifs propres aux étapes suivantes de cette modernisation ? La transition socialiste doit-elle encore être pensée, comme le veut la théorie marxiste classique, dans l’horizon du communisme ? Trop importante pour être traitée ici, cette piste de réflexion fera l’objet d’un travail ultérieur.

Reprenons donc les deux premières pistes de réflexion et tentons d’y cheminer autant que faire se peut, de manière nécessairement partielle et provisoire.
Pour commencer, partons d’une observation que chacun peut faire : la Chine est une formation sociale singulière que la plupart des commentateurs, fussent-ils “sinologues”, peinent généralement à décrire ou à nommer. Le plus souvent, cette difficulté est imputable à des biais idéologiques aisés à deviner, mais elle traduit aussi parfois l’absence d’instruments intellectuels adéquats. C’est pourquoi, afin de traiter la question de façon rationnelle, il me semble indispensable de s’appuyer sur l’analyse marxiste des différents modes de production, de leur succession dans l’histoire et de leur combinaison au sein d’une formation sociale donnée.

La question est en effet de savoir en quoi consiste précisément la formation sociale chinoise contemporaine, telle qu’elle se présente à l’observateur en 2026, et sur quelle base matérielle elle repose, avec les caractéristiques historiques qui sont les siennes. Or, dans ce travail d’analyse, il faut évidemment se déprendre d’un certain nombre de travers intellectuels dans lesquels tombent de nombreux commentateurs.

Le principal travers consiste à refuser de voir dans la formation sociale chinoise une formation complexe, hybride, caractérisée par la transition inachevée d'un mode d'organisation sociale à un autre. Certains observateurs, généralement hostiles à la République populaire de Chine, ont tendance à essentialiser le modèle chinois en recourant à des notions simplistes ou inadéquates. Ils définissent la formation sociale chinoise, par exemple, en la subsumant sous le concept commode de “capitalisme d’État” ou de “socialo-capitalisme”, quand ils ne réduisent pas la Chine contemporaine à un mélange funeste de “capitalisme sauvage” et de “dictature totalitaire”. Autant de qualifications hâtives et caricaturales qui ne peuvent manquer d’induire en erreur, car elles omettent un fait essentiel : l’existence de rapports sociaux de type capitaliste en Chine n’implique nullement le caractère capitaliste de la société chinoise.

Dans certains milieux, on disait autrefois de l’URSS qu’elle était caractérisée par un “capitalisme sans capitalistes”, dans la mesure où elle apparaissait comme le modèle achevé d’un capitalisme d’État dans lequel l’appropriation privée des moyens de production était bannie au profit d’un robuste dirigisme étatique. Au nom du “prolétariat” ou du “peuple tout entier”, une nouvelle classe dominante, après avoir investi le pouvoir d’État, aurait saisi les rênes de l’économie et de la société. Sous couvert de socialisme, les rapports sociaux capitalistes auraient été reconduits au profit de cette nouvelle couche dominante, la “bureaucratie soviétique”. On ne se prononcera pas ici sur cette qualification, qui est sans doute partiellement erronée et fort discutable d’un point de vue historique. Ce qui est certain, c’est qu’elle ne correspond nullement à la situation de la formation sociale chinoise actuelle, qui se caractérise au contraire par la présence de capitalistes, mais sans capitalisme.

Afin de faire la lumière sur ce paradoxe apparent, tournons-nous donc vers l’analyse marxiste des modes de production et des formations sociales. Rappelons qu’un mode de production, c’est l’ensemble constitué par les forces productives (la force de travail et les instruments de production) et les rapports de production, c’est-à-dire les rapports sociaux noués par les individus dans la sphère productive. Un mode de production, comme son nom l’indique, désigne une manière de produire les biens matériels indispensables à l’existence des individus qui vivent dans une formation sociale donnée. Sans entrer dans le détail de la théorie marxiste, il suffit de retenir à ce stade que le mode de production constitue la base matérielle de l'existence des hommes et qu'il qualifie la formation sociale déterminée dans laquelle cette base matérielle joue un rôle déterminant.

Or c’est ici qu’une précision s’impose : l’articulation entre la formation sociale et le mode de production implique aussi que, dans toute formation sociale, il n’existe pas un seul mode de production : la plupart du temps, il en existe au moins deux, et parfois beaucoup plus. Parmi ces modes de production, l’un d’entre eux est dit “dominant” et les autres “dominés”. Ces derniers sont soit des survivances du passé de l’ancienne formation sociale, soit des modes de production en train de naître dans le présent même de la formation sociale. Cette précision est importante, car cette pluralité de modes de production, inséparable de la prédominance d'un mode de production sur les autres, permet de rendre compte de la complexité des faits observables dans toute formation sociale concrète. Et c’est aussi cette pluralité inégale des modes de production qui permet de déceler les tendances contradictoires qui s’affrontent dans la formation sociale considérée et qui constituent, pour cette raison, le moteur de son histoire.

Revenons maintenant à la formation sociale chinoise contemporaine et à ce qui nous intéresse ici, à savoir sa composition organique, c’est-à-dire l’articulation spécifique entre les modes de production qui concourent à son existence historique.
Pour tenter de la déceler, il faut d’abord procéder à une photographie, nécessairement descriptive dans un premier temps, de cette pluralité concrète qui caractérise la formation sociale chinoise actuelle.

Mais avant de présenter cet inventaire des modes de production à l’œuvre en Chine, il faut bien préciser un point qui me semble essentiel.

Comme tout le monde, les Chinois vivent dans une société déterminée, une “formation sociale” concrète, caractérisée par la prédominance d’un mode de production déterminé. Mais quel est ce mode de production ? Car il ne suffit pas qu’une formation sociale existe pour qu’elle possède son propre mode de production. Une formation sociale capitaliste, comme les États-Unis par exemple, se caractérise par un mode de production dominant, le mode de production capitaliste. Mais une société socialiste comme la société chinoise, en revanche, possède-t-elle pour autant un mode de production socialiste ? Si cette expression n'existe pas chez Marx, Engels et Lénine, c'est parce qu'aux yeux de la théorie marxiste une formation sociale peut être en transition entre deux modes de production sans avoir un mode de production exclusif. Durant cette période transitoire, qui peut être extrêmement longue, les éléments de la société future ont tendance à prendre le dessus sur les éléments de la société passée, modifiant peu à peu la composition organique de la formation sociale. Et cette situation n’a rien d’anormal : elle est l’effet direct du développement des forces productives et des luttes de classes qui traversent toute formation sociale.

Ce point étant éclairci, faisons l'inventaire des modes de production de la formation sociale chinoise.

Quels sont, précisément, ces modes de production dont la combinaison fournit son ossature matérielle à la formation sociale chinoise contemporaine ?

1. Premièrement, le mode de production socialisé, c’est-à-dire le mode de production caractérisé par l’existence d’unités de production économique dont la propriété du capital est une propriété publique.

Ces unités de production sont principalement les grandes entreprises d’État qui détiennent, en Chine, les secteurs-clés de l’industrie comme la sidérurgie, l’énergie (le charbon, le gaz, l’électricité, le pétrole et le nucléaire), mais aussi les infrastructures de transport et l’industrie de l’armement. Particulièrement intensifs en capital, ces secteurs stratégiques sont la propriété exclusive de la puissance publique qui les contrôle à travers un réseau de 325 000 entreprises publiques disséminées sur l’ensemble du territoire aux niveaux national, régional et local. Mais à l’intérieur de ce vaste secteur public largement décentralisé, c’est surtout par le truchement de 97 très grandes entreprises que l’État central détient l’essentiel du capital industriel, soit 55 % des actifs de toutes les entreprises, publiques et privées, du pays.

Appartiennent aussi à ce vaste secteur public les innombrables établissements bancaires qui contrôlent 80 % des actifs de cette catégorie dans l’ensemble du pays. En Chine, c’est le réseau des banques publiques, et non les institutions financières privées, qui assure de manière prépondérante le financement de l’économie. Cette prédominance du secteur public est fondamentale : elle affranchit la sphère financière de la rapacité des actionnaires privés et l’ordonne aux impératifs du développement planifié de l’économie. Loin de cette domination des intérêts privés qui caractérise les pays capitalistes, la socialisation de la finance redouble celle de la production et consolide l’ossature publique de la structure sociale. Aussi l’activité boursière est-elle peu développée en Chine : la somme des capitalisations boursières chinoises sur les places de Shanghai et Hong Kong demeure largement inférieure à celle de leurs homologues occidentales, alors même que l’économie chinoise calculée en PPA occupe la première place mondiale. Que la part de la Chine dans la sphère productive soit inversement proportionnelle à sa part dans la sphère spéculative n’est donc pas le fait du hasard, mais un effet de structure.

Il résulte des deux points précédents que le mode de production dominant, au sein de la formation sociale chinoise, ne peut-être que le mode de production socialisé. Cette prédominance revêt trois aspects. Elle est d’abord quantitative : la puissance publique contrôle l’essentiel du capital industriel et du capital financier. Mais elle est également qualitative : en occupant les hauteurs stratégiques de l’économie, l’État les met au service du développement global. En déliant les secteurs-clé de l’exigence de rentabilité à court terme, la planification étatique oriente l’activité économique dans une direction conforme à l’intérêt général. Cette prédominance du secteur public en amont de la chaîne de valeur influe notamment sur la formation des prix : elle rend possible une politique de bas coût des intrants qui sont fournis à l’ensemble de l’économie. Ce qui explique la capacité du secteur productif à satisfaire les besoins de la population sur le marché intérieur (il suffit de vivre en Chine pour y mesurer l’absence de tensions inflationnistes), mais aussi la compétitivité internationale de l’économie chinoise, laquelle a constitué l’un des moteurs de son développement au cours des vingt dernières années.

J’ajouterai une remarque lexicale pour finir : contrairement à d’autres auteurs, j’emploie l’expression “mode de production socialisé”, et non “mode de production étatique” ou “mode de production socialiste”. Le terme “socialisé” indique clairement, en effet, que l’existence de ce mode de production résulte d’un processus (la révolution socialiste) et que sa caractéristique principale réside dans la propriété sociale (ou publique) du capital. En revanche, la notion de “mode de production étatique” me parait réductrice : l’État n’est pas le seul intervenant dans la gestion du secteur public, et les collectivités locales jouent un rôle essentiel dans un système qui est très décentralisé. Quant au  “mode de production socialiste”, cette expression ne correspond pas à la réalité : la formation sociale chinoise étant une formation en transition, c'est cette transition qui est socialiste, et non tel ou tel mode de produiction qui lui fournissent sa base matérielle. En somme, le mot “socialisme” ne peut pas désigner, à la fois, le tout et la partie.

2. Deuxièmement, le  mode de production capitaliste, lequel existe bel et bien dans la formation sociale chinoise, depuis qu’il a été réintroduit au début des années 1990 par les réformes de Deng Xiaoping.

Ce secteur capitaliste joue un rôle important dans un certain nombre de domaines qui ont nécessité des capitaux, des compétences et des technologies indispensables à la modernisation du pays et dont ne disposait pas immédiatement la puissance publique. Au début des réformes, ces apports de capitaux privés provenaient surtout de la diaspora chinoise d’outre-mer, puis ils sont venus pour une part grandissante des capitalistes nationaux et des investisseurs extérieurs. Relèvent en effet du mode de production capitaliste les entreprises privées à capitaux étrangers qui se sont installées progressivement depuis les années 1990 sur le sol chinois. Ces investissements directs étrangers (IDE) ont été encouragés, de manière sélective, par les autorités du pays, afin d’y créer des emplois et de favoriser les transferts de technologies. C’est notamment grâce à cette ouverture internationale que l’économie chinoise a connu une nouvelle phase de son développement dans les années 2000.

Loin de constituer le mode de production dominant, le mode de production capitaliste a donc été réintroduit en Chine sous le contrôle de l’État socialiste afin d’obtenir des capitaux et des technologies, mais aussi pour stimuler l’effort de modernisation des entreprises nationales sous l’aiguillon de la concurrence étrangère. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce pari de la modernisation sous la contrainte externe a été largement gagné. L’apport du capital privé a été judicieusement calculé par les autorités chinoises afin de doper la croissance endogène, sans mettre en péril la souveraineté économique du pays ni s’exposer aux extravagances du marché provoquées par les crises cycliques du capitalisme mondial. Appliquant le principe maoïste selon lequel il faut "chercher la vérité dans les faits", les planificateurs chinois ont expérimenté les vertus d'un secteur capitaliste circonscrit au nécessaire et sévèrement rappelé à l'ordre lorsqu'il outrepassait ses prérogatives de force d'appoint.  Au demeurant, les dizaines de Chinois richissimes qui ont été  sanctionnés depuis quinze ans (y compris, dans un cas extrême, au moyen de l’exécution capitale), que ce soit pour leurs malversations financières, leurs interventions intempestives ou leur pratiques monopolistiques, témoignent des limites de l’influence du mode de production capitaliste en République populaire de Chine. On conviendra qu’il est difficile, dans ces conditions, d’inférer le caractère “capitaliste” de la formation sociale chinoise de la présence de “capitalistes” en son sein.

Mais l’aspect le plus intéressant, dans cette réhabilitation sous conditions du capitalisme, concerne sans doute les transferts de compétences attendus par les responsables chinois. Après tout, c’est avec les hommes d’aujourd’hui qu’il faut construire le socialisme de demain, et dans un contexte de pénurie il faut savoir utiliser les ressources disponibles. Lorsque Mao Zedong, dans le cadre de la “démocratie nouvelle” (1949-1953), a classé la “bourgeoisie nationale” au rang des “classes révolutionnaires”, il songeait surtout à utiliser les compétences techniques de cette classe sociale instruite : des entrepreneurs privés sont ainsi devenus les directeurs de leur propre usine, désormais placée sous le contrôle des syndicats et mise au service de la révolution.

À l’adresse de ceux qui jugent rédhibitoire d’un point de vue marxiste la participation des capitalistes à la transition socialiste, il faut citer ce que disait Lénine en avril 1921 dans sa brochure “Sur l’impôt en nature” à propos des “concessions” accordées au “capital privé” au nom d’un “capitalisme d’État” qu’il concevait comme “l’antichambre du socialisme” : “Nous payons un certain tribut au capitalisme mondial, nous lui payons une rançon”, et “nous ne devons pas craindre d’avouer que nous pouvons et devons encore beaucoup apprendre des capitalistes”. Certes, “cela peut sembler paradoxal : le capitalisme privé dans le rôle d’auxiliaire du socialisme ? Mais cela n’a rien d’un paradoxe, c’est un fait économique, absolument incontestable.” La vérité, c’est que “le capitalisme est un mal par rapport au socialisme, mais qu’il est un bien par rapport au Moyen Âge, par rapport à la petite production, par rapport au bureaucratisme qu’engendre l’éparpillement des petits producteurs”. Et puisque “nous ne sommes pas encore en mesure de réaliser le passage immédiat de la petite production au socialisme, le capitalisme est dans une certaine mesure inévitable, comme une conséquence naturelle de la petite production. Nous devons donc utiliser le capitalisme (surtout en l’orientant dans la voie du capitalisme d’État) comme maillon intermédiaire, conduisant de la petite production au socialisme. Nous devons l’utiliser comme moyen, voie, procédé, modalité, permettant d’augmenter les forces productives.”

3. Troisièmement, le mode de production familial qui est encore largement prépondérant dans l’agriculture chinoise.

Ce mode de production a connu une histoire singulière : sous sa forme actuelle, il résulte des réformes des années 1980 consécutives au démantèlement des structures collectives créées dans les années 1950. Au lendemain de la victoire sur l’envahisseur japonais, en 1945, les terres appartenant aux propriétaires fonciers ont été redistribuées à la paysannerie pauvre, et cette redistribution massive a été entérinée par la grande loi agraire de 1950. Cette révolution paysanne a mis fin aux rapports sociaux de domination qui livraient la majorité des paysans à une exploitation féroce. Elle a généré une agriculture formée d’une multitude de petites exploitations familiales dont la productivité, trop faible, ne permettait pas un véritable décollage de la production agricole. C’est pourquoi Mao Zedong a lancé en 1953 la collectivisation des terres, achevée en 1957, qui a donné naissance aux fameuses “communes populaires” dans lesquelles les cultivateurs travaillaient, pour l’essentiel de leur temps de travail, au profit de la collectivité.

Avec la modernisation des équipements, la généralisation de l’usage des engrais, la sélection de plus en plus rigoureuse des semences, les conditions techniques de la production ont progressivement changé. Le collectivisme intransigeant des communes populaires a été peu à peu atténué et les paysans ont pu cultiver un lopin individuel. Après la “Révolution culturelle” (achevée en 1976), les autorités ont décidé, dans le cadre des nouvelles réformes, de rétablir le système de l’exploitation familiale afin de stimuler la productivité de ces unités autonomes de production que constitueraient désormais les fermes familiales. L’agriculture chinoise telle qu’elle existe aujourd’hui est donc le résultat combiné de trois processus historiques : une redistribution égalitaire des parcelles entre les familles paysannes (acquise en 1950 et renouvelée en 1984 après la dissolution des communes populaires), une succession de progrès techniques due aux investissements réalisés durant la période maoïste, et enfin une libéralisation des marchés agricoles dans le cadre des réformes de Deng Xiaoping. Le mode de production dominant dans l’agriculture chinoise est donc le mode de production familial, la famille paysanne étant liée contractuellement avec les collectivités locales (au nom de l’État), et bénéficiant d’un droit héréditaire et exclusif à l’exploitation d’une parcelle attribuée en fonction du nombre d’habitants.

Lorsque les enfants ne veulent pas reprendre l’exploitation agricole de leurs parents, l’usage de la terre peut être loué à d’autres cultivateurs, ce qui explique la taille très variable des exploitations existantes. Mais la terre ne peut pas être vendue, puisqu’elle appartient à l’État qui en est le propriétaire ultime, et ce sont les collectivités locales qui en organisent l’attribution en fonction des besoins, agricoles et non agricoles. Au total, ce système donne aux exploitants une grande autonomie de gestion, et le contrat avec l’État leur garantit de surcroît un véritable droit à la terre. La famille paysanne, en vertu de la loi, est l’attributaire exclusive d’une parcelle qui lui fournit l’essentiel de sa subsistance et lui permet de commercialiser librement ses produits sur le marché. Notons cependant que ce mode de production familial ne va pas sans une contradiction entre la propriété publique de la terre, favorable au maintien d’une agriculture parcellaire de petite dimension, et la propriété privée de la production, obéissant aux lois du marché et à ses contraintes de compétitivité. Ajoutons à ce tableau que l’agriculture chinoise, pas plus que les autres secteurs, n’est chimiquement pure : elle comprend aussi des éléments empruntés à d’autres modes de production lorsqu’elle recourt au travail salarié ou requiert des investissements importants dans les secteurs à forte valeur ajoutée, ce qui est le cas de certaines productions commerciales.

4. Quatrièmement, le mode de production individuel, incarné par des personnes physiques qui exercent une activité artisanale, tertiaire ou libérale, de manière quasiment indépendante (souvent dans un cadre familial) sans avoir le statut de salarié, ni celui de patron.

Très nombreuses en Chine, ces petites entreprises individuelles (qui correspondent en gros au statut d’auto-entrepreneur tel que nous le connaissons) ne relèvent évidemment pas du secteur capitaliste : elles ignorent le plus souvent l’emploi de travailleurs salariés et reposent sur la valorisation d’un travail individuel ou familial. Et cela, même si leur activité se déploie dans un environnement qui est lui-même hybride, puisque le travailleur individuel doit côtoyer des entreprises privées de taille variable dont il dépend parfois et avec lesquelles il noue toutes sortes de rapports.

Notons que cette très petite entreprise existait déjà durant l’époque maoïste, mais de façon résiduelle, dans les interstices d’une économie largement collectivisée. Avec les réformes, ce mode de production a connu un essor considérable dans les villes comme dans les campagnes. Favorisée par les nouvelles habitudes de consommation, elle a aussi été encouragée par les autorités, lorsqu’elles ont officiellement reconnu la liberté d’entreprendre et la propriété privée. L’appel à l’initiative individuelle et l’appât du gain ont stimulé le développement de toute une série d’activités légères, très faibles en capital, et reposant pour l’essentiel sur l’ardeur à la tâche du travailleur individuel ou du petit entrepreneur : petit commerce, restauration, transport de personnes, etc.

5. Cinquièmement, le mode de production coopératif, qui s’est développé de manière exponentielle dans la phase de transition.

L’exemple le plus emblématique de la puissance du secteur coopératif en Chine, c’est très certainement l’entreprise Huawei, dont le capital est détenu par les salariés, le fondateur de l’entreprise, ancien colonel de l’Armée populaire de libération, ne détenant lui-même que 1 % de ce capital. Naturellement, cette entreprise n’est pas cotée en bourse et elle est donc l’affaire de ses salariés-associés, manifestement recrutés sur des critères de compétence au vu des prouesses technologiques accomplies par cette entreprise de très haut niveau, qui dame le pion aux multinationales occidentales de la même catégorie. Mais la coopération a fait également un retour spectaculaire dans le monde agricole. Afin d’améliorer les performances du secteur, une loi votée en 2007 a prévu des financements publics pour faciliter la mise en place de “coopératives spécialisées”. Le système des petites parcelles éparpillées ayant révélé ses limites, la création de coopératives permet désormais de mutualiser les moyens et d’investir dans des techniques agricoles plus modernes, augmentant les surfaces cultivables et le rendement des exploitations. Aujourd’hui, on compte deux millions de coopératives, regroupant la moitié des familles paysannes. Singulière ironie de l’histoire, qui voit le retour en force d’un esprit coopératif que l’on croyait rangé au magasin des accessoires depuis le démantèlement des communes populaires et le partage des terres collectives. 

Il est particulièrement intéressant, à ce propos, de rappeler ce que Lénine, dans la Pravda du 26 mai 1923, disait des coopératives. “Il est certain que dans un État capitaliste, les coopératives sont des institutions capitalistes collectives. Sous le capitalisme privé, les entreprises coopératives se distinguent des entreprises capitalistes comme les entreprises collectives se distinguent des entreprises privées”. Or tout change avec la révolution socialiste. “Dans notre régime actuel, les entreprises coopératives se distinguent des entreprises capitalistes privées comme entreprises collectives, mais elles ne se distinguent pas des entreprises socialistes, si la terre où elles sont bâties et les moyens de production appartiennent à l’État, c’est-à-dire à la classe ouvrière. On oublie donc que grâce au caractère particulier de notre régime politique, la coopération acquiert chez nous une importance tout à fait exceptionnelle.” Quel est le rapport entre la coopération et le socialisme ? La réponse de Lénine est on ne peut plus claire. “Aujourd’hui, nous sommes en droit de dire que le simple développement de la coopération s’identifie au développement du socialisme.”

 

Une NEP aux caractéristiques chinoises

Cette photographie des modes de production en vigueur dans la formation sociale chinoise a le mérite de souligner son pluralisme constitutif : le système chinois actuel associe différents modes de production, différents régimes de propriété et différentes classes sociales. Loin de tout utopisme, il ne prétend pas avoir aboli la division interne de la société et les inégalités qui la traversent. Ce pluralisme assumé constitue-t-il une anomalie en regard de la transition socialiste ? Comme on l’a vu plus haut, toute formation sociale historiquement déterminée comprend plusieurs modes de production tout en ayant un mode de production dominant. Et dans le cas de la Chine contemporaine, formation de transition qui est encore "au stade primaire du socialisme", c'est le mode de production socialisé qui est le mode de production dominant.

Pour citer encore Lénine, on sait qu’il s’est livré devant ses camarades, dans une brochure de 1918 sur “L’économie actuelle de la Russie”, à un exercice analytique comparable. Décrivant la transition en cours dans la Russie des soviets, il rappelle que “le régime actuellement existant renferme des éléments, des parcelles, de petits morceaux de capitalisme et de socialisme”.
Quels sont ces éléments relevant de “différents régimes de l’économie sociale” ? Le premier élément, dit-il, c’est “l’économie paysanne patriarcale”. Le deuxième élément, c’est “la petite production marchande”, cette catégorie comprenant “la plupart des paysans qui vendent du blé”. Le troisième élément, c’est “le capitalisme privé”. Le quatrième, c’est “le capitalisme d’État”. Le cinquième, “c’est le socialisme”.
 »La Russie est si grande et si variée », dit-il, « que toutes ces diverses formes économiques et sociales s’y entremêlent, et c’est ce qui fait l’originalité de la situation Parmi ces éléments, quels sont ceux qui prédominent ? “Dans un pays de petite paysannerie, poursuit Lénine, c’est l’élément petit bourgeois qui prédomine et ne peut pas ne pas prédominer.” La majorité des cultivateurs étant de “petits marchands”, le problème de la transition sera donc de faire prévaloir le socialisme, peu à peu, sur la petite production marchande.

Mais cette transition, Lénine la conçoit comme un processus qui prendra beaucoup de temps, par étapes successives, sans forcer le mouvement au risque de faire échouer l’entreprise. Avec la nouvelle politique économique (NEP), la Russie soviétique a pris en 1921 la direction d’une transition de longue durée accompagnée d’une “révolution culturelle” (ce sont les mots de Lénine) destinée à élever le niveau de la population. “Nous n’avons jamais été des utopistes, et nous n’avons jamais pensé que nous allions construire la société communiste avec les mains bien propres de communistes proprets, qui doivent naître et s’éduquer dans la société communiste pure. Ce sont là des contes d’enfants. Nous devons bâtir le communisme avec les débris du capitalisme.” Car “le prolétariat n’est pas exempt des défauts et faiblesses de la société capitaliste. Il lutte pour le socialisme et en même temps, il combat ses propres insuffisances.” Certes, “nous élèverons la culture de la campagne, mais c’est là une affaire de longues, très longues années”.

Pour conduire cette transition de longue durée, et compte tenu des circonstances, Lénine a la conviction qu’il faut d’abord recourir au capitalisme d’État. “Le socialisme est impossible sans la technique de la grosse industrie capitaliste, technique organisée selon le dernier mot de la science moderne. Il est impossible sans une organisation méthodique réglée par l’État, et qui impose à des dizaines de millions d’hommes la stricte observation d’une norme unique dans la production et la répartition des produits. Nous, marxistes, l’avons toujours dit.” En effet, “ce n’est pas sans raison que les maîtres du socialisme ont parlé de toute une période de transition du capitalisme au socialisme, ce n’est pas sans motif qu’ils ont insisté sur les longues douleurs de l’enfantement de la nouvelle société, cette dernière étant elle aussi une abstraction, incapable de devenir une réalité autrement qu’à la suite d’une série de tentatives concrètes, variées et imparfaites pour fonder tel ou tel État socialiste”. Or “le capitalisme de monopole de l’État est la préparation matérielle la plus complète du socialisme, l’antichambre du socialisme, l’échelon historique qu’aucun autre échelon intermédiaire ne sépare de l’échelon appelé socialisme”.

Sous l’égide de l’État prolétarien, quelle est notre politique économique, demande Lénine en 1921, lorsqu’il lance la NEP ? Notre politique, c’est de “donner aux petits paysans, en échange du blé, tous les produits dont ils ont besoin et que fournit la grosse industrie socialiste”. C’est pourquoi il ne faut pas “bloquer le développement des échanges privés non pratiqués par l’État, c’est-à-dire du commerce, c’est-à-dire du capitalisme”. Car c’est “un développement inévitable” lorsqu’il y a “des millions de petits producteurs”. Entraver ces échanges, ce serait “une sottise et un suicide pour le parti qui aurait essayé de le faire, une sottise, parce que cette politique est économiquement impossible, un suicide, parce que les partis qui essaient de pratiquer une politique de ce genre aboutissent à une faillite certaine”. Ce que nous devons faire, “ce n’est pas bloquer le développement du capitalisme, mais s’appliquer à l’orienter dans la voie du capitalisme d’État, chose économiquement possible, puisque le capitalisme d’État existe sous une forme ou sous une autre partout où il existe des éléments de commerce libre et de capitalisme en général”. C’est pourquoi “l’État prolétarien doit devenir un patron prudent, soigneux et habile, un négociant en gros consciencieux. Sinon il ne pourra pas mettre debout, économiquement, ce pays de petits paysans.” Il ne faut pas oublier, en effet, que “la misère et la ruine sont telles que nous ne pouvons pas rétablir d’emblée la grosse production socialiste, les grandes usines de l’État”.  Nous devons donc aider “la petite industrie qui ne demande pas de machines et qui est à même d’apporter une aide immédiate à l’économie paysanne et de relever ses forces productives”. Et cela, même si, “à la faveur d’une certaine liberté du commerce, renaissent la petite bourgeoisie et le capitalisme”.

Chacun connaît l’issue historique de la NEP et le tournant adopté par la politique soviétique à partir de 1929 : la mise en œuvre du premier plan quinquennal, l’industrialisation accélérée et la collectivisation de l’agriculture. Mais ce qu’un tel détour par Lénine et la NEP permet de comprendre, c’est que la transition socialiste, quelles que soient les circonstances, doit toujours composer avec la pluralité des modes de production. Et ce qu’illustre la voie chinoise vers le socialisme, c’est précisément l’acceptation de cette réalité objective. Avec la “démocratie nouvelle” théorisée en 1940, Mao Zedong avait déjà pris acte de la réalité concrète de la formation sociale chinoise dont le parti communiste parvenu au pouvoir assumerait désormais le pesant héritage. “Le prolétariat, la paysannerie, la petite bourgeoisie et la bourgeoisie nationale” constituent, aux yeux de Mao, les “quatre classes révolutionnaires” avec lesquelles la Chine nouvelle fondée en 1949 va s’engager sur la voie du socialisme. Mais cette orientation initiale sera sérieusement révisée à partir du premier plan quinquennal (1953-1957), lorsque lui succédera la “construction des bases du socialisme”. Avec la collectivisation de l’agriculture et la création d’une puissante industrie d’État, la formation sociale chinoise se dote d’un mode de production socialisé qui deviendra, au cours de la période maoïste, son mode de production quasi exclusif. Société collectiviste, égalitaire et frugale, la Chine de Mao expérimente une forme de socialisme inédit, dont le point culminant sera atteint durant la Révolution culturelle (1966-1976).

La question de savoir si cette “révolution dans la révolution” a été condamnée par ses propres excès est une question que les communistes chinois ont tranchée en 1981 en la qualifiant de “déviation gauchiste”. Ce qui est sûr, c’est que la politique nouvelle, celle des “quatre modernisations” qui sera engagée à partir de 1978, marque un changement de cap économique dont les effets se font sentir jusqu’à aujourd’hui. Tandis que l’État socialiste conserve le contrôle des principaux moyens de production, l’agriculture est restituée à l’exploitation familiale et les activités tertiaires confiées au secteur privé. Loin de constituer le mode de production exclusif, le mode de production socialisé, celui des entreprises d’État, fournit l’ossature de l’économie. À l’intérieur d’un vaste secteur privé émerge une nouvelle couche sociale qui n’est pas sans ressembler à la “bourgeoisie nationale” des années 1949-1953, la principale différence résidant dans le fait que cette néo-bourgeoisie se voit légitimée dans ses prérogatives, puisque la propriété privée et l’initiative individuelle sont désormais consacrées par la loi et même par la Constitution. 


Il en résulte une composition organique originale, où le mode de production socialisé domine, de toute sa hauteur, les autres modes de production, lesquels se voient attribuer différents segments de l’activité économique et sociale. D’une certaine façon, on peut donc interpréter “la réforme et l’ouverture” engagées depuis les années 1980 comme une sorte de “NEP aux caractéristiques chinoises”, puisqu’on y retrouve à peu près les mêmes ingrédients : le monopole du pouvoir exeercé par la Parti communiste, la direction planifiée de l'économie par l'Etat socialiste, la prédominance du mode de production socialisé, la coexistence avec d'autres modes de production comme l'agriculture familiale, la petite production marchande et une forme de capitalisme tolérée dans les limites de la transition socialiste.

Remarquons toutefois que la ressemblance s’arrête à cette description empirique des différents modes de production. Car le processus historique qui lui a donné naissance est évidemment très différent. Dans la Russie des soviets, la NEP visait à développer les forces productives en libéralisant le commerce et en stimulant la production agricole. Au lendemain de la période dramatique du “communisme de guerre”, qui avait vu l’État prolétarien naissant imposer des prélèvements sur la production de manière autoritaire, il s’agissait de desserrer l’étreinte créée par la guerre civile : pour libérer l’activité productive, il fallait accepter, durant une certaine période, le développement du capitalisme et la permanence de la petite production marchande.

En Chine, “la réforme et l’ouverture” avaient pour vocation, comme la NEP de Lénine, de stimuler le développement des forces productives en libérant d’abord les énergies de la paysannerie, puis celles du secteur privé renaissant dans les villes. Et dans les deux cas, la pluralité restaurée des modes de production s’est accompagnée de la prédominance du mode de production socialisé. Mais dans le cas de la Russie soviétique, l’arriération économique était imputable à l’état de délabrement de l’économie russe, légué par le régime tsariste. En Chine, l’état d’arriération de l’économie était dû, selon les dirigeants chinois, à la stagnation provoquée par la “Révolution culturelle”. Ainsi, non seulement les prémisses historiques des deux périodes ne sont pas les mêmes, mais la situation est diamétralement opposée. Pour les bolcheviks au pouvoir, en 1921, la NEP vient réparer les dégâts causés par la guerre civile et préparer la collectivisation à venir. Pour les communistes chinois, en 1978, “la réforme et l’ouverture” viennent réparer les errements d’une collectivisation excessive. Lorsque les Chinois s’engagent dans les réformes, ce n’est pas un répit rendu nécessaire par la régression économique, mais le début d’une nouvelle phase historique : après avoir fait l’expérience d’un collectivisme rigide, le parti communiste chinois comprend qu’il faut changer de méthode pour parvenir au socialisme.

C'est la raison pour laquelle la politique adoptée par les Chinois en 1978, à l'opposé de la NEP, s'inscrit délibérément dans une temporalité longue. Lorsque le PCC adopte la théorie du “stade primaire du socialisme”, en 1987, il sait que cette orientation sera valable pour les décennies à venir, et Deng Xiaoping parlera de 2049 comme d’un horizon raisonnable pour l’achèvement de la modernisation socialiste. La “NEP aux caractéristiques chinoises”, par conséquent, risque fort d’être autre chose qu’une simple parenthèse ou qu’un simple répit. Tout indique au contraire que la composition organique de cette formation sociale qu’est la Chine contemporaine a atteint un point d’équilibre et que, pour les dirigeants chinois, la prédominance du mode de production socialisé garantit que le pays ne déviera pas de la voie socialiste. Il n’y a aucune raison d’envisager de faire disparaître les autres modes de production, dès lors que cette pluralité organique, sous le régime socialiste, a permis le développement spectaculaire de l’économie chinoise au cours des vingt dernières années. Si “la pratique est le seul critère de la vérité” (Mao), il faut mettre les idées à l’épreuve de la pratique pour vérifier si ce sont des idées justes. Or la pratique a montré qu'une économie mixte régulée par un Etat planificateur permettait d'atteindre un niveau de développement atteint et manifestait son éclatante supériorité sur les autres modèles de développement.

Lorsque Deng Xiaoping a lancé les réformes, il les avait justifiées en disant que “nous avons 20 à 30 ans de retard sur les pays avancés en matière de développement de la science et de la technologie”, qu’il fallait “absolument combler ce retard”, et c’est pourquoi il fallait “stimuler la croissance des forces productives et conduire à l’amélioration de la vie matérielle et culturelle du peuple chinois”. Le modèle socialiste et le modèle capitaliste doivent être jugés sur leurs résultats, et non en fonction d’idées abstraites. “Si le taux de croissance des forces productives dans un pays socialiste est inférieur à celui des pays capitalistes sur une longue période historique, comment pouvons-nous parler de la supériorité du système socialiste ?” Les succès de la modernisation chinoise depuis le lancement des réformes sont la vérification pratique que cette orientation était adéquate. Comment le nier ? Du point de vue matérialiste des réalisations concrètes, le système adopté par la Chine sous l’égide de Deng Xiaoping et consolidé sous la direction de Xi Jinping a fait la preuve de sa solidité et de son efficacité. Il a conjugué une très forte croissance économique et une remarquable stabilité sociale. Les Chinois vivent de mieux en mieux, dans un pays qui a éradiqué la misère et l’analphabétisme. “Le capitalisme se développe depuis plusieurs centaines d’années, rappelait Deng Xiaoping. Depuis combien de temps construisons-nous le socialisme ? Si nous pouvons faire de la Chine un pays modérément développé dans les cent ans suivant la fondation de la République populaire, ce sera une réalisation extraordinaire.”

Bruno Guigue

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4 avril 2026 6 04 /04 /avril /2026 11:59

Dans tous les pays ex-socialistes où le pouvoir s’est vu concentré dans les mains d’une bourgeoisie naissante on constate le développement d’une contradiction entre la nouvelle bourgeoisie compradore locale et la nouvelle bourgeoisie nationale locale. Cette contradiction évolue de manière très différente selon les pays et le rapport de force existant entre ces deux bourgeoisies. Cela va d’une soumission quasi-totale du pays au bloc impérialiste occidental à des tentatives d’affirmer une souveraineté nationale et économique, gage d’un redémarrage de l’économie productive locale. L’Algérie depuis la mort du président Boumediene a connu ces aller-retours entre secteurs bourgeois dans une situation de pressions et d’ingérences extérieures constantes. Sa marge de manœuvre était au départ très faible, en particulier au moment des ingérences qui ont mené à la « décennie noire ». Sa situation a eu tendance à se renforcer après la stabilisation relative du pays, puis la mobilisation de la population au cours du mouvement du « Hirak » et les changements politiques au sommet qui en ont résulté.

         Le pays reste néanmoins largement isolé dans l’aire arabe où les potentats locaux sont partout aux mains de bourgeois compradores décomplexés, en particulier depuis la chute de l’Irak, de la Libye et de la Syrie, ce qu’on peut constater avec l’attitude pro-impérialiste qu’ils observent face à l’agression anglo-américano-sioniste visant les peuples palestinien, libanais, syrien et aussi l’Iran qui tient haut l’étendard de la souveraineté nationale. Le cas algérien mérite donc d’être analysé dans ce contexte régional mais aussi mondial, car il constitue un cas d’école pour tous les analystes cherchant à décrypter les décisions que peuvent prendre les pays où les masses démontrent leur patriotisme et leur appui à des politiques sociales et économiques progressistes. Des pays où le pouvoir est tiraillé entre deux tendances contradictoires, dans un contexte international d’agressivité impérialiste systématique. Ce qui repose la question centrale pour tous les pays et pour tous les peuples de la stratégie et de la tactique à employer dans une société fragmentée de la base au sommet par les ingérences extérieures, politiques, économiques et idéologiques.

 

La Rédaction

 

 

IRAN :

 

Algérie :

Les silences d’une diplomatie sous contrainte impériale

ou

la diplomatie du « Ngoại giao cây tre » ? *

 

-

Avril 2026

 

 

Collectif « ÉCHOS DE LA VIE ICI-BAS » 

 

La récente déclaration du ministère algérien des Affaires étrangères condamnant les frappes iraniennes contre des pays du Golfe, sans condamner explicitement l’agression menée par l’axe israélo-étasunien contre l’Iran, constitue un révélateur d’une mutation de la diplomatie algérienne qui n’a pas manqué d’interpeller nombre de nos compatriotes. Loin d’être un simple ajustement conjoncturel, ce positionnement traduit une tension structurelle entre héritage anti-impérialiste et contraintes d’insertion dans un ordre international dominé par des rapports de force asymétriques.

 

Une inflexion qui rompt avec la tradition anti-impérialiste

Historiquement, la politique extérieure algérienne s’est construite dans le sillage de la guerre de libération : refus des blocs, soutien aux mouvements de libération et de manière centrale,à la cause du peuple palestinien, dénonciation constante de l’impérialisme occidental. Dans cette perspective, toute agression militaire menée par des puissances hégémoniques contre un État souverain appelait une condamnation claire.

 

Or, la séquence actuelle marque, pour le moins, une discontinuité manifeste. En condamnant les frappes iraniennes sur les monarchies du Golfe tout en adoptant un langage mesuré, voire silencieux face aux actions américano-israéliennes, Alger semble introduire une hiérarchisation implicite des violences. Cette asymétrie discursive ne peut être comprise qu’en la replaçant dans la recomposition des rapports de force régionaux et internationaux.

Ce déplacement est d’autant plus significatif qu’il intervient dans un contexte où d’autres positions diplomatiques récentes, sur Gaza ou le Sahara occidental, ont déjà suscité des interrogations au sein de l’opinion publique nationale. Il ne s’agit donc pas d’un épisode isolé, mais d’un moment d’une transition plus large.

 

Le « réalisme de survie » : une adaptation aux contraintes impérialistes 

Derrière ce qui apparaît comme une contradiction se dessine en réalité une logique de « réalisme de survie ». L’État algérien évolue dans un environnement marqué par une intensification des pressions impérialistes, où l’axe États-Unis–Israël (sous l’impulsion du sionisme international) restructure les équilibres régionaux en articulant puissance militaire, alliances sécuritaires et agressivité économique.

Dans ce cadre, plusieurs déterminants pèsent sur la prise de décision :

 

- Le Sahara occidental comme pivot stratégique

La question du Sahara occidental constitue le nœud central de la diplomatie algérienne. Le soutien des États-Unis au Maroc place Alger dans une position de vulnérabilité structurelle. Une confrontation directe avec Washington risquerait de consolider davantage cet alignement et d’isoler l’Algérie sur un dossier perçu comme existentiel.

Le silence relatif vis-à-vis de l’agression contre l’Iran apparaît ainsi comme une tentative de ne pas compromettre les marges de négociation avec la puissance hégémonique.

 

- L’encerclement géopolitique

La normalisation croissante entre la quasi-totalité des États arabes et Israël, ainsi que la présence sécuritaire et économique israélienne dans l’environnement régional, notamment chez notre voisin à l’Ouest de nos frontières, au Maroc, renforcent le sentiment d’encerclement stratégique. Dans une telle configuration, l’Algérie cherche, par conséquent, à éviter toute posture susceptible d’accélérer son isolement.

 

- La contrainte économique

Le projet de relance d’une économie productive hors hydrocarbures impose une stabilisation des relations extérieures. L’accès aux marchés, aux technologies et aux investissements internationaux dépend, en partie, de la capacité à maintenir des relations non conflictuelles avec les centres du capitalisme mondial. Ainsi, la diplomatie devient un instrument de sécurisation des conditions de reproduction économique interne, au prix d’un certain effacement discursif.

 

Un État traversé par une contradiction interne 

C’est sans doute le résultat d’une recomposition inachevée, à partir de laquelle doit être comprise la diplomatie algérienne actuelle. Celle-ci ne relève pas d’un choix homogène, mais d’un compromis (instable ?) entre deux lignes au sein de l’appareil d’État.

 

D’un côté, une ligne héritée de la guerre de libération, attachée à une lecture anti-impérialiste du monde, pour laquelle l’agression contre l’Iran s’inscrit dans une logique de domination globale qu’il faut dénoncer sans ambiguïté. De l’autre, une ligne pragmatique, soucieuse de préserver les équilibres internes et externes, pour laquelle la priorité est d’éviter toute confrontation directe avec les centres de puissance capables de déstabiliser l’État.

 

Le discours diplomatique actuel apparaît ainsi comme le produit d’un compromis : condamner les frappes iraniennes permet de maintenir des relations avec les monarchies du Golfe, tandis que le silence sur Washington évite une rupture stratégique. Ce double mouvement produit une impression de dissonance, voire d’incohérence, perçue par une grande partie de l’opinion comme un recul.

 

Une reconfiguration de la fonction idéologique de la diplomatie

Dans une perspective matérialiste, cette transformation peut être interprétée comme le passage d’une diplomatie de légitimation idéologique à une diplomatie de gestion des contraintes. Autrement dit, l’anti-impérialisme, autrefois principe structurant, tend à devenir une ressource discursive mobilisée de manière sélective, tandis que la pratique réelle s’ajuste aux nécessités de la reproduction de l’État dans un système mondial hiérarchisé et en pleine reconfiguration guerrière et chaotique. Ce basculement s’inscrit par ailleurs dans un contexte marqué par une érosion, voire une fin tacite du droit international, sous l’effet de politiques unilatérales agressives menées notamment par les États-Unis et Israël, ainsi que par la marginalisation croissante de l’ONU, réduite de facto à une simple chambre d’enregistrement.

Ce déplacement n’est pas propre à l’Algérie : il s’inscrit dans une dynamique plus large où les États issus des luttes de libération nationale sont confrontés à l’intégration subordonnée à l’ordre économique néolibéral mondial (économie « CRB »)*. La contradiction entre souveraineté politique proclamée et dépendance structurelle réelle devient alors le moteur des ambiguïtés diplomatiques.

 

Entre légitimité interne et contraintes externes : un équilibre instable

Le pouvoir semble miser sur un nouveau contrat implicite : compenser les ajustements diplomatiques par des performances économiques et une stabilité sociale. Cependant, ce pari comporte un risque majeur. En Algérie, la légitimité historique de l’État reste profondément liée à son identité anti-coloniale et à son soutien aux causes perçues comme justes, au premier rang desquelles la Palestine. Toute perception d’un alignement, même indirect, sur des logiques impériales peut fragiliser ce socle symbolique. Ainsi, la diplomatie actuelle évolue sur une ligne de crête : trop de rigidité idéologique exposerait à des sanctions et à l’isolement ; trop de pragmatisme risquerait d’éroder la légitimité interne.

 

La condamnation des frappes iraniennes sur le Golfe, combinée au silence sur l’agression israélo-étasunienne, ne traduit pas une simple incohérence, mais l’expression d’une contradiction fondamentale : celle d’un État postcolonial cherchant à préserver sa souveraineté dans un ordre mondial dominé, instable et agressif. Ce moment révèle une transition : de la diplomatie de principe héritée de la guerre de libération vers une diplomatie d’ajustement contrainte. Mais cette transition reste inachevée, traversée de tensions internes et exposée au jugement d’une opinion publique pour laquelle l’anti-impérialisme demeure un marqueur identitaire central.

 

En définitive, l’Algérie n’a pas renoncé à son héritage ; elle tente de le reconfigurer dans un contexte où les rapports de force limitent drastiquement les possibilités d’une politique extérieure pleinement autonome. Reste à savoir si cet équilibre instable peut se maintenir sans altérer durablement la nature même du projet politique issu de Novembre.

 

Cette oscillation apparente rappelle la discipline du « un pas en avant, deux pas en arrière » théorisée par Lénine : une retraite tactique nécessaire face à l’encerclement, mais qui porte en elle le germe d’une crise si elle ne débouche pas sur une reprise de l’offensive. À l’image de la Russie soviétique contrainte, dans les conditions objectives du rapport de forces issu de la guerre impérialiste, de signer le traité de Brest-Litovsk en 1918, ou encore de la stratégie du Vietnam consistant à manœuvrer avec souplesse au sein d’un environnement dominé par des puissances hégémoniques, stratégie matérialisée par la « diplomatie du bambou » (Ngoại giao cây tre), alliant fermeté des bases et flexibilité tactique, l’Algérie paraît aujourd’hui opérer un repli partiel sur le terrain géopolitique. Ce repli ne doit pas être interprété comme une capitulation, mais comme une manœuvre dialectique visant à préserver les fondements de sa souveraineté nationale face aux contradictions du système impérialiste mondial.

 

Pour un contre-pouvoir sain, patriote et anti-impérialiste 

Cependant, une telle concession tactique ne saurait acquérir de signification révolutionnaire, anti-impérialiste, que si elle s’inscrit dans une stratégie globale de consolidation du front intérieur. Cela implique l’édification d’une économie nationale productive, affranchie des dépendances structurelles, orientée vers la satisfaction des besoins matériels des masses laborieuses. Il s’agit également de placer au centre de l’action politique les intérêts socio-économiques immédiats et historiques des classes populaires, tout en stimulant l’émergence de contre-pouvoirs authentiquement démocratiques.

 

Dans cette perspective, la revitalisation de l’UGTA en tant qu’organisation syndicale indépendante, véritable instrument de défense des intérêts matériels et moraux des travailleurs, revêt une importance stratégique. De même, le développement des organisations de jeunesse, de femmes et des structures issues de la société civile doit contribuer à l’approfondissement d’une démocratie populaire réelle, enracinée dans la participation consciente des masses et orientée vers la transformation révolutionnaire de la société.

Si le pragmatisme actuel n’est pas une pause pour mieux bondir, il risque de se transformer en une déviation opportuniste, éloignant définitivement l’État de sa vocation révolutionnaire novembriste, originelle.

 

Alger, le 31 mars 2026

 

Collectif « ÉCHOS DE LA VIE ICI-BAS » 

——

Notes :

* La "diplomatie du bambou" est une stratégie de puissance moyenne qui vise à transformer les vulnérabilités géopolitiques du Vietnam en atouts. En alliant une détermination ferme sur les principes à une grande flexibilité tactique, le Vietnam cherche à garantir sa stabilité, son développement économique et son autonomie stratégique dans un monde multipolaire complexe

** L'économie CRB fait référence à l'indice Commodity Research Bureau, qui est l'un des indicateurs les plus anciens et les plus suivis pour mesurer la santé du marché mondial des matières premières. Lorsqu'on parle d'économie CRB mondiale, on désigne généralement l'évolution des prix et de la demande pour les ressources de base qui alimentent l'industrie et la consommation mondiale.

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28 mars 2026 6 28 /03 /mars /2026 22:55

La guerre que les Etats-Unis et Israël ont lancé contre l'Iran a été quasi-unanimement dénoncé dans les pays du Sud et en Russie mais elle provoque des contorsions au sein de la gauche des pays occidentaux qui révèlent les impasses et les contradictions qu'elle ne parvient pas à dépasser depuis qu'elle a renoncé à mener une politique de classe et anti-impérialiste. Ce qu'illustre l'article qui suit.

La Rédaction

 

 

La gauche à la godille dans le détroit d’Ormuz[1]

-

Mars 2026

    

                             

Jean-Pierre Page

 

 

« L’Empire n’est stable que s’il parvient à vendre ses mensonges ! En prenant conscience de cela, nous avons une chance de résister à la main meurtrière de la ploutocratie, du marché libre, une meilleure chance de construire une démocratie réelle et viable au milieu d’une famille de nations dans un monde pacifique et durable ».

Michael Parenti.[2]

 

C’est quoi la gauche ? Où est-elle ? Où va-t-elle ? Au fond, à quoi sert-elle ?

Les circonstances historiques que nous vivons inviteny à se poser ces questions ! Surtout, si l’on tient compte de l’ampleur de la crise systémique du libéralisme, conjugué au déclin occidental.[3]  L’agression dont l’Iran fait l’objet de la part d’Israël et des Etats-Unis en est une nouvelle illustration.

En fait, la résistance politique et militaire de l’Iran confirme surtout que nous vivons dorénavant dans « un monde qui n’est plus dominé par une seule puissance ou un seul bloc : nous sommes entrés dans un monde multipolaire. Et cela personne ne pourra l’arrêter »[4]. Le bouleversement des repères que cela entraîne n’est pas sans laisser sans voix bien des experts autoproclamés.

Que n’avions-nous pas entendu des semaines auparavant, lors des manifestations de Téhéran en forme de « révolutions de couleurs » sur le « régime des mollahs », « l’opposition quasi unanime de tout un peuple à cette autocratie », « le rejet de la modernité et du respect des genres ». Les réjouissances dans les beaux quartiers de Paris, Los Angeles, Londres où se mêlaient drapeaux de la monarchie iranienne, ceux d’Israël et des Etats-Unis, sac Vuitton et foulard Hermès annonçaient la fin imminente d’une théocratie sanguinaire.  Depuis, sur les plateaux TV, la diaspora reprend des arguments identiques à ceux des expertes ukrainiennes, le fils du shah a quitté la scène, leurs soutiens politiques à gauche comme à droite sont comme tétanisés, en proie aux interrogations, à la perplexité, aux doutes.

 

Que se passe-t-il ?

Malgré des milliers de morts et de blessés, malgré les bombardements délibérés sur des zones civiles, la destruction d’hôpitaux, d’écoles, d’un collège de jeunes filles et la mort de 170 d’entre elles, cette guerre hors du commun est avant tout le révélateur de la résilience de tout un peuple, son attachement au respect de sa souveraineté, de son indépendance, de son libre choix.

Cette guerre contre l’Iran n’est pas une péripétie. Elle est d’une autre nature que ce que nous avons connu précédemment. A travers ses contradictions, ses victoires et ses défaites, ses avancées et ses reculs, l’Iran confirme au fond le niveau de développement, la cohérence et la cohésion élevé d’une société éloignée des fantasmes véhiculés par des caricatures médiatiques, des propos racistes, néocoloniaux et arrogants. Pour comprendre, on gagnerait à rappeler l’héritage de Mohamed Mossadegh, le « vieux lion rugissant », qui engagea avec la nationalisation du pétrole iranien la première grande bataille économique des pays pauvres contre l’impérialisme. Renversé par le coup d’état de la CIA de 1953, il rappelait dans son testament politique, « Le seul crime que j’ai commis est la nationalisation du pétrole. J’ai lutté contre le plus grand empire du monde. J’ai lutté également contre la plus grande entreprise d’espionnage du monde. Mais ces gens que j’ai combattus veulent montrer aux peuples d’Orient ce qu’ils réservent à un homme qui ose les braver »[5].  En fait, plus de soixante-dix ans plus tard, l’Iran fait la démonstration aujourd’hui, qu’il doit être respecté pour ce qu’il est et considéré comme une puissance qui compte au même titre que la Russie, la Chine, l’Inde et d’autres nations, en fait toutes les nations. L’Iran est en train de mettre en échec ses agresseurs qui sont déjà confrontés à une défaite qui prendra inévitablement un caractère historique. On ne tue pas les idées, Mohamed Mossadegh est bien vivant, « on ne nous interdira pas de penser par nous-mêmes! ».[6]

Il n’est pas sans signification dans ce contexte, que l’Iran aura ainsi et déjà contribué à la libération de l’Irak de toute présence américaine d’occupation. Le 23 mars, les troupes américaines stationnées dans la plus grande base US de cette vaste région d’Asie de l’Ouest[7]: le Victory Base Camp ont fini par se retirer. Cela n’est pas sans rappeler la fuite en débandade des Etats-Unis de Saigon (Ho Chi Minh ville) et plus près de nous de Kaboul.

Face à cette situation inédite et aux conséquences multiples que cela entraîne déjà, la gauche, institutionnelle ou non, ne tire aucune leçon de ces évènements. En France ou en Europe, elle apparaît comme déconnectée, débranchée, sans perspectives, face aux défis d’un monde qui change en vitesse accélérée !

 

Qu’en est-il ?

La gauche (définition prise au sens large et discutable de ce terme) par son absence d’initiatives, sa confusion, son absence d’autocritique, son arrogance, ses préoccupations politiciennes partisanes et électoralistes, se montre en fait incapable d’incarner une alternative aux stratégies de l’oligarchie financière mondialisée, aux guerres impériales, à leurs prétendues justifications et encore moins une rupture avec un capitalisme arrivé à son stade finissant d’impérialisme.[8] En France, la gauche est ailleurs, tout à son agenda électoral. A peine fermée la parenthèse des élections municipales, s’ouvre la parenthèse des élections présidentielles.  

Pourtant l’enjeu est bien là ! F. Engels a dit un jour : « La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie. »[9] Résoudre cette contradiction dans l’état actuel des choses, la gauche en France, en Europe et sans doute ailleurs n’en a ni le désir, ni la volonté. C’est bien là son problème. Dans la plupart des cas, elle se rallie à des positions de circonstances, aux idées dans l’air du temps. En France, cette conversion ne cache rien d’autre qu’un renoncement en forme d’adhésion à une union sacrée, pourtant de sinistre mémoire. [10] Chassez le naturel, il revient au galop !

Comme on le voit, les engagements politiques internationaux de la gauche ne sont pas sans limites. Ainsi, s’en tenant aux conséquences, elle se refuse à prendre en compte ce qui caractérise les causes et le contenu de la conflictualité internationale, tout comme l’émergence d’un nouvel ordre mondial. Le plus souvent, à la recherche de justifications, elle confond contradiction principale et secondaire. [11] Ainsi, malgré cette nouvelle accélération de l’histoire à laquelle nous assistons, la gauche s’interdit par-dessus tout à voir en quoi par exemple, le 24 février 2022 et depuis,[12] a contribué à modifier profondément l’ordre des choses et à clarifier les enjeux véritables qui sont devant l’humanité tout entière. Ce nouveau changement d’étape à laquelle nous sommes en train d’assister en Asie de l’Ouest vient pourtant le confirmer.

Comme on l’a vu, en ce qui concerne la guerre en Ukraine, la plupart des organisations de gauche en France et en Europe se sont retrouvées à travers un certain consensus. Elles ont fait preuve d’une hostilité désuète et russophobe à l’égard de la Russie dont d’ailleurs l’origine est bien antérieure à 2022. Au nom d’une prétendue solidarité avec la « résistance ukrainienne » la gauche a voté contributions financières et crédits militaires sans limites. Il faut, a-t-on dit soutenir Kiev jusqu’au bout.  On a donc fait le choix de fermer les yeux sur le régime néofasciste, corrompu et répressif de Zelenski, sur les sacrifices des peuples ukrainien et russe et y compris par exemple sur l’engagement courageux des frères Kononovych, ces deux militants antifascistes opposants aux nostalgiques de Stepan Bandera et qui ont été arrêtés, torturés, emprisonnés, privés de tous leurs droits et en isolement sous bracelet électronique en attendant leur procès et leur probable transfert de force sur la ligne de front, voir leur exécution par les nazis d’Azov ou de Pravy Sector.[13]

En fait, la gauche en France a fait le choix politique de renoncer à faire pression sur le gouvernement Macron pour mettre en échec ses implications directes, politiques, militaires et financières dans ce conflit majeur, pour lequel on continue à affirmer qu’il faut se battre jusqu’au dernier Ukrainien. Enfin et surtout, la gauche a continué à refuser de voir les raisons véritables de cette guerre au centre de l’Europe, en s’en tenant à des appréciations formelles. A cause de prétextes, elle a préféré sacrifier une vision indépendante de l’action de la France. Ce qui l’a conduit à absoudre de leurs responsabilités Macron et son  gouvernement, celui des Etats-Unis, celles de l’OTAN et de cette Union européenne transfigurée ?

Cette position se retrouve dans un registre identique avec l’agression contre l’Iran.  Toutefois, dans un cas, elle prend parti, dans l’autre, la gauche adhère au principe de deux poids deux mesures. Comment ?

Face à une situation quotidiennement en évolution, la gauche, à quelques exceptions près, persiste dans son aveuglement à ignorer, voir à refuser de voir les causes tout comme à prendre en compte les principes de souveraineté qui sont violés, ceux de non-ingérence, de non-interférence et même parfois le simple respect du simple droit international. Dans le cas de l’Iran rappelons que ni l’ONU, ni même le Congrès des Etats-Unis n’ont été consultés et ont encore moins approuvé cette aventure militaire américano- israélienne qui a succédé quelques semaines plus tard au kidnapping du président du Venezuela et de son épouse. Dorénavant, on banalise les assassinats politiques auxquels procède Israël et les Etats-Unis, c’est vrai des dirigeants iraniens comme on le fait des Palestiniens et des patriotes libanais du Hezbollah, sans que cela indigne quelque représentant de la gauche que ce soit.

 

Pour l’Iran, un combat existentiel.

Cette nouvelle guerre à l’actif de D. Trump et d’Israël est pour l’Iran et sa civilisation plusieurs fois millénaire un combat existentiel, ce qui n’est pas sans justifier pour cette nation sa doctrine militaire d’utiliser le temps comme une arme[14] et sa géographie comme une forteresse  naturelle.[15] Le moins que l’on puisse dire c’est que depuis des années, la longue préparation des Iraniens à la guerre et à son éventualité probable, vient d’être démontrée à travers une résistance et un courage indiscutable.

L’ampleur et l’efficacité de la riposte politique et militaire de l’Iran, sa capacité à déstabiliser les agresseurs israélo-américains est devenue une évidence dont l’image s’impose quotidiennement à travers les bombardements sur Israël, sur les bases militaires US de la région, par la fermeture du détroit d’Ormuz et jusqu’à frapper la base américano/britannique de Diego Garcia dans l’Océan Indien considérée comme une installation indispensable aux opérations de sécurité nord-américaine au Moyen Orient. « Connais ton ennemi et connais-toi, toi-même. Eussiez-vous cent guerres à soutenir, cent fois vous serez victorieux ! »[16] C’est ce que l’Iran a mis en œuvre en sachant apprendre de son ennemi.

En fait l’Iran ne dépend pas de l’arme nucléaire, car il possède des technologies militaires parmi les plus avancées du monde, capables de neutraliser tous les systèmes électroniques, plongeant comme on le voit des régions entières dans un arrête total de leurs infrastructures, y compris les plus modernes. C’est ce qui vient d’être démontré lors de la riposte sur Dimona et Arad, deux villes stratégiques abritant les installations nucléaires israéliennes après que Tel Aviv ait fait bombarder le Centre de recherches nucléaire iranien de Natanz.  Cette double attaque faisant dire à Netanyahu que « la soirée fût très difficile ». On ne saurait mieux dire. L’incapacité des systèmes de la défense israélienne a neutralisé cette riposte iranienne étant démontré une nouvelle fois. Le trop fameux dôme de fer devenant totalement décrédibilisé. Nous ne sommes plus en 1945 et la perspective d’une guerre de grande ampleur signifierait qu’y compris le territoire américain pourrait être touché.

Plutôt que de se féliciter des échecs du criminel de guerre Netanyahu, de son complice D. Trump et de leurs actes, ne devait-on pas se féliciter de la résistance iranienne ? Or, au contraire, une partie importante de la gauche en France et en Europe met en garde hypocritement sur ce qui pourrait apparaître comme un soutien à l’Iran, ce qu’elle s’est bien gardé de faire pour l’Ukraine en soutenant Zelenski.

 

Le « ni-ni », ou l’internationalisme sélectif.

Le ni-ni en bandoulière, la gauche préfère affirmer qu’il faut faire la paix, imposer une négociation avec Téhéran[17]. Dans le meilleur des cas, elle parle de « légitime défense » pour ajouter de suite ne pas regretter la mort du Guide de la révolution islamique iranienne, l’ayatollah Ali Khamenei et de sa famille alors qu’il s’agit d’un crime odieux, de surcroit d’un chef religieux et théologien réputé du chiisme.[18] Le devoir de la gauche serait donc de rejeter dans un même mouvement, Trump, Netanyahu et Mojtaba Khamenei, « ni le shah, ni les mollahs »[19]. Cet opportunisme politicien, cet internationalisme sélectif à la petite semaine sur lequel se retrouve ensemble une gauche qui se prétend intransigeante et internationaliste, de surcroit solidaire des Palestiniens jusqu’à une gauche conciliatrice et compromise avec des institutions comme celle du CRIF[20] mais qui, selon les circonstances électorales, sait se retrouver, aboutit à nier au fond le respect des droits souverains d’un État comme ceux de son peuple à se défendre. Mais aussi de manière plus spécieuse à légitimer le concept de responsabilité à protéger (R2P) pour mieux admettre la nécessité d’un changement de régime (regime change) en Iran. Fût-ce au prix de la mise en cause de la souveraineté de ce pays, d’un carnage, de destructions sans nom, y compris de sites archéologiques inscrits au patrimoine de l’humanité et d’une guerre sans fin.[21]

La gauche accable donc les dirigeants iraniens, ce qui la conduit à s’égarer, sans s’opposer concrètement aux actions de brigandage, aux destructions criminelles et aux sanctions illégales du couple D. Trump et Netanyahu.

Indifférente à une situation pourtant d’une gravité extrême, la rhétorique équivoque de la gauche interprète également l’agression comme visant la Chine à travers ce qui serait une guerre par procuration. La pauvreté de cette réflexion évacue comme toujours la question principale, celle d’un capitalisme arrivé en phase terminale et réduirait cette guerre à une nouvelle version de l’affrontement entre la Chine, la Russie et les Etats-Unis, alors qu’il s’agit d’un affrontement entre l’Occident et le reste du monde, entre capitalisme et barbarie. Pour faire bonne mesure ne va-t-on pas jusqu’à stigmatiser d’un même mouvement deux bureaucraties, Chine et Russie se retrouvant dans un même engagement face aux Etats-Unis.

Cette vision de l’état du monde de la part de la gauche est d’une grande légèreté. Elle vient d’ailleurs le plus souvent se substituer à l’action concrète en contribuant à neutraliser les forces qu’il faudrait mettre en mouvement en faveur de la paix et de la solidarité avec le peuple iranien en lutte pour le respect de son identité, de ses convictions et de son indépendance.

La gauche se montre ainsi incapable de prendre en compte en quoi et pourquoi nous assistons à une telle évolution du rapport des forces international, à ce basculement inédit. Dans les débats, la plupart du temps ses représentants oscillent entre acceptation, ignorance et opportunisme. Au besoin, on admettra qu’une partie de celle-ci puisse à la rigueur parler d’impérialisme, mais toujours pour en faire un constat, jamais pour en tirer les leçons et les conséquences politiques concrètes.  En fait, la gauche préfère se cantonner dans des incantations émotionnelles entre ce qui serait à ses yeux le bien et le mal. Or, comme on le sait, parler de bien et de mal est une catégorie morale, de mauvaise morale et de mauvaise politique.

En fait, les jugements de valeur auquel la gauche aime à se livrer ne servent qu’à couvrir une impuissance.  D’autant que ces mêmes pays, qu’il s’agisse de l’Iran, de la Chine ou de la Russie, se retrouvent ensemble au sein d’alliances anti hégémoniques comme les BRICS+ ou l’OCS[22]. Il n’est jamais inutile de relire Zbigniew Brzezinski[23] quand il mettait en garde les administrations US sur la constitution d’alliances anti hégémoniques contestant la toute-puissance des USA. En particulier entre la Russie et la Chine, entre elles et l’Inde, entre ces trois et l’Iran et catastrophe prévisible pour la suprématie américaine sur le monde de ces quatre-là avec le Japon. La Chine et la Russie qui ont condamné sans ambiguïtés l’agression contre l’Iran ne cachent pas leur soutien inconditionnel et leur solidarité dans tous les domaines.

Les apparences sont souvent trompeuses, beaucoup à gauche avaient interprété négativement les récents changements au Proche-Orient comme un recul face aux USA et Israël. En fait la guerre contre l’Iran met en évidence une autre réalité. Rien n’est figé, tout change et évolue en permanence. A travers le combat acharné du peuple iranien une tendance positive se dégage, certes elle n’est pas sans risques mais elle n’est pas non plus sans opportunités.

En fait, preuve en est, les Etats-Unis et Israël ne sont pas invincibles. En tenir compte est essentiel pour les combats à venir. Cette conviction peut devenir contagieuse. Déjà elle est perçue comme telle par de nombreux peuples et états dans le monde, pour s’en féliciter.

 

Ce que l’on retiendra !

En fait, ce que dès à présent l’on retient et retiendra de cette guerre contre l’Iran est que les Etats-Unis ne sont plus en mesure de jouer le rôle de superpuissance et de « nation indispensable »[24] qu’ils revendiquent dans la conduite des affaires du monde. D’une certaine manière le roi est nu et dorénavant cela se sait et se voit. On le doit entre autres à la détermination et au courage de l’Iran et de son peuple. Quelles conséquences politiques doit en tirer la gauche ? Baisser la garde ou élever le niveau de ses exigences.

D’autant que la crise systémique du capitalisme va prendre une nouvelle ampleur, la contradiction de classe s’aiguiser plus encore avec toutes les conséquences que l’on peut imaginer, car l’enjeu est bien là. Le système est entré dans cette phase de l’histoire où il joue sa survie, d’où le danger extrême qu’il représente. Il est évident qu’aucune alternance paisible et démocratique ne sera possible avec la ploutocratie. Les gens qui l’incarnent et la dirigent ne cèderont jamais le pouvoir. Il faudra le leur prendre. Ce sont à ces obstacles qu’il faut s’attaquer radicalement et non superficiellement. C’est ce à quoi la gauche devrait s’atteler en sachant anticiper. Elle devrait le faire là où elle se trouve en articulant son militantisme de l’entreprise au quartier et jusqu’au niveau international.

Il y a urgence pour « la gauche » à en finir avec ce qui la détourne du combat qu’elle doit avant tout mener contre son propre ennemi. N’est-ce pas ce que formulait Karl Liebknecht, le compagnon de Rosa Luxemburg en mai 1915 quand il affirmait : « L’ennemi principal du peuple allemand est en Allemagne. C’est cet ennemi dans son propre pays qu’il s’agit pour le peuple allemand de combattre dans une lutte politique en collaboration avec le prolétariat des autres pays dont la lutte est dirigée contre ses propres impérialismes »[25].

C’est pourquoi, sous la pression de l’oligarchie, des conglomérats et en particulier du complexe militaro-industriel, cette guerre contre l’Iran est décisive. Elle est surtout économique, en mode survivance d’un système devenu de plus en plus anachronique

C’est dans ce contexte à haute tension que la guerre contre l’Iran a entraîné une hausse spectaculaire du prix du gaz et du pétrole, des engrais, des semences et par voie de conséquence de l’approvisionnement alimentaire dont dépendent les pays du Golfe.  La menace sur la désalinisation vitale de l’eau dans cette région et par conséquent sur la fonction économique et politique des pays de cette région en est une autre illustration. Par conséquent, cette montée des enjeux dans cette région provoque des sueurs froides à l’économie occidentale, ou disons plutôt à l’économie des Etats-Unis déjà mal en point, ce dont Trump est parfaitement conscient. Il a été élu aussi à cause de ce constat et par-delà ses facéties, c’est ce qui le mobilise qu’elle qu’en soit le prix.

D. Trump doit tenir compte de la pression et même de l’ultimatum des marchés. Le risque d’un prix du baril à un niveau sans précédent provoquerait un effondrement immédiat du dollar US et de l’économie américaine. La menace sur les câbles internet sous-marins plane toujours. 99% du trafic du Qatar et 95% du Koweït dépendent de ces fibres optiques. Couper ces câbles reviendrait à geler 10 000 milliards de dollars de transactions quotidiennes. L’Iran a réussi à imposer « une dissuasion économique », il en a les moyens. D. Trump doit donc éviter la faillite.

Déjà, pour les six pays qui composent le Conseil de coopération des États arabes du Golfe - l'Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, Oman, Bahreïn et le Koweït le réveil est douloureux. Les hydrocarbures représentent 30 % du PIB, les deux tiers de leurs exportations et 64 % des recettes fiscales en moyenne.[26] Selon le Financial Times et Reuters, ces mêmes pays viennent de lancer simultanément un examen approfondi de tous leurs accords financiers avec les Etats-Unis, ce qui pourrait aboutir à une fracture des alliances avec Washington bien qu’ancrées dans la région depuis des dizaines d’années.

On se souvient de la citation attribuée à Henry Kissinger « s’il est dangereux de se présenter comme un ennemi des Etats-Unis, il peut être aussi fatal d’être un ami des Etats-Unis »[27]. Car suivre aveuglément les Etats-Unis a un prix. Qu’en est-il aujourd’hui ? La belle image des pétromonarchies du Golfe construite depuis des années sur l’idée d’un havre de sécurité et de fortune facile, de surcroit sous la protection militaire des Etats-Unis vient de s’effondrer. De plus les Américains ne renoncent pas à faire payer la facture aux pays du Golfe.

Depuis l’agression contre l’Iran et la résistance de celle-ci, outre la fermeture du détroit d’Ormuz, de nombreuses infrastructures gazières et pétrolières de la région sont en feu, les aéroports les plus importants ne sont plus en état de fonctionner, les gratte-ciels de Dubaï sont en feu, les investisseurs en fuite. Doha n’est plus ce havre de sécurité et de douceur de  vivre, les bases militaires US sont en piteux état, démontrant ainsi leur inefficacité et inutilité, certaines sont abandonnées, plusieurs ambassades US incendiées sont rendues impraticables, la US Navy et ses prestigieux porte-avions, les plus grands du monde ont été contraints de fuir le théâtre des opérations. Avec près de 200 milliards de dollars US, le bilan financier de cette guerre est considérable et, cerise sur le gâteau, les équipements et armements sont en ruptures de stock aux Etats-Unis, en Israël comme chez les alliés européens.

 

 Le business comme interlocuteur privilégié de Trump.

Là est l’autre raison principale qui a conduit à la manipulation à laquelle s’est livré D. Trump le 23 mars, en évoquant non seulement des négociations imaginaires avec l’Iran mais y compris des progrès substantiels des discussions. Cette baliverne a été immédiatement démentie par Téhéran.  L’interlocuteur privilégié de D. Trump est le business, ses repères la température de Wall Street et les indices boursiers du CAC 40, du Dow Jones, du Nasdaq. Le but était donc clair, il fallait éviter un krach boursier, faire en sorte que le marché se ressaisisse et faire baisser les prix des carburants après leur hausse de plus de 30 %. L’effet d’annonce a été immédiat sur les bourses, entre autres asiatiques très dépendantes des hydrocarbures du Golfe. Cette initiative de D. Trump est venue confirmer la fonction qui est la sienne au service exclusif de la finance, à commencer par la sienne et sa capacité à illusionner son public, à dire une chose et son contraire pour arriver à ses fins. Il est ainsi capable d’annoncer avoir reçu un cadeau de prix de la part de l’Iran et ensuite décider le débarquement aléatoire sur le sol iranien de 3 000 marines.

Par conséquent, avec D. Trump c’est toujours Business as usual, il s’agit entre autres de prendre par la force le contrôle des matières premières comme des corridors terrestres et maritimes et des revenus considérables qui leur sont liés[28]. Seulement, cela se heurte aux yeux du monde à une résistance inattendue par son ampleur et ses résultats et cela entraîne un sérieux doute sur les capacités et la crédibilité des Etats-Unis. Par ailleurs, il n’y a pas que la fermeture du détroit d’Ormuz qui déstabilise les agresseurs de l’Iran, il y a également le détroit de Bab el Mandeb ouvrant sur la mer Rouge et le Canal de Suez qui est sous la bonne garde des « Houthis » alliés de Téhéran et l’héroïque résistance des patriotes libanais du Hezbollah qui défendent pied à pied le Sud Liban.

Si ces corridors maritimes parmi les plus importants du monde sont des enjeux au cœur de la conflictualité mondiale, leurs fermetures sont pour l’heure, effectives. Le coût en est considérable pour les économies occidentales dont les Etats-Unis et la viabilité des pays du Golfe persique, et pèsent sur l’étendue de la crise aux Etats-Unis et en Europe. Il faut donc surmonter ce handicap et contribuer par ailleurs à freiner et faire régresser le mouvement en faveur de la dédollarisation craint par-dessus-tout par les institutions financières US. Cette crainte est attisée par le choix fait par plusieurs pays, notamment l’Inde et même le Japon, d’acquitter leurs échanges et le transport des tankers pétroliers en yuan renminbi chinois. Quel avenir alors pour les pétrodollars qui ont alimenté depuis tant d’années l’économie US, en particulier les recherches sur l’AI ?

Aussi l’apparente légèreté avec laquelle D. Trump s’est engagé dans cette aventure aléatoire en espérant un retour rapide sur investissements politiques et financiers aura été de suivre le délire criminel de ses plus proches conseillers, des secrétaires d’état et de Netanyahu. La promesse que tout serait réglé en quelques jours par l’élimination des principaux dirigeants iraniens, a été contredite par l’ampleur de la résistance iranienne et le soutien de tout un peuple à ses dirigeants.

Ce qui apparaît de manière plus évidente comme la dépendance à l’égard d’Israël n’est pas sans susciter non seulement des interrogations mais égaiement des désaccords en forme de ruptures.  Déjà le génocide à Gaza avait suscité un retournement de l’opinion publique américaine à l’égard du régime sioniste. Cette fois, c’est le premier cercle qui réagit.

 

La mort du mouvement MAGA ?

Cela est confirmé par de fortes oppositions parmi les plus proches soutiens de D. Trump. « Nous constatons aujourd’hui que le président des Etats-Unis est influencé par un gouvernement étranger », c’est ce qu’a déclaré Carrie Prejean Boller, membre de l’administration Trump, une fidèle parmi les fidèles. Pour elle « le mouvement MAGA (Make America Great Again) est mort ». En fait, se multiplient les réactions négatives de militaires, de vétérans et des familles des morts sur la désinvolture avec laquelle le ministère de la guerre et la Maison blanche traitent de la guerre en recourant à des blagues, en utilisant des jeux vidéo banalisant les combats. [29]C’est particulièrement le cas avec la démission spectaculaire de Joe Kent, le puissant Directeur du Centre National de lutte contre le terrorisme.[30] Dans sa lettre de démission, ce dernier a expliqué ne plus pouvoir soutenir la guerre en cours en Iran, estimant que ce pays ne représentait aucune menace pour les Etats-Unis. Il a affirmé également que ce conflit avait été déclenché sous l’influence de l’entité sioniste et de son lobby (AIPAC)[31] aux Etats-Unis.

Qu’à cela ne tienne pour les fanatiques en poste à Washington, il faut maintenir la pression et la justification de cette croisade, y compris à travers son caractère messianique illustré comme on a pu le voir à travers une cérémonie évangéliste et surmédiatisée dans le bureau ovale de la Maison Blanche. « Il s’agit d’une guerre de religion, et nous déterminerons le cours du Moyen-Orient pour mille ans », a ainsi affirmé l’ultra interventionniste et illuminé sénateur républicain américain Lindsey Graham dont on notera la référence à A. Hitler et sa prophétie d’un Reich de mille ans - Das tausendjährige Reich. Tout cela, c’est le monde imaginaire et délirant dans lequel vivent les dirigeants américains.

Malgré cet appel pressant à secourir l’Amérique et son président[32], Dieu semble être aux abonnés absents. Cette référence religieuse dans la guerre n’est pas sans illustrer l’ampleur du déclin occidental, tout en mettant en évidence le danger que cela représente.

Face à ces mises en cause dans son propre camp, Trump en pleine crise d’hubris[33], d’ivresse de sa fonction et de démesure, est devenu instable et imprévisible. Face à un public qu’il considère acquis, il multiplie les rodomontades. En fait, l’administration US semble n’avoir d’autres choix que la fuite en avant en se cramponnant à une lecture de plus en plus contredite par la réalité. Tout en annonçant la fin de la guerre et une victoire totale sur l’Iran, elle entend passer à une autre étape : un débarquement et l’invasion de ce pays grand comme trois fois la France. Le scepticisme est général sur la réussite de cette action, en particulier chez les militaires et cadres du Pentagone. Dans le même temps, en plein délire irresponsable, son fanatique secrétaire d’état à la guerre a donné comme orientation aux forces armées US « pas de quartier ».  D’une certaine manière Pete Hegseth exprime jusqu’à la caricature, cette faillite morale d’une administration pour qui la fin justifie les moyens et le choix délibéré d’ignorer tous les principes de la guerre, de la Convention de La Haye, tout comme le statut de Rome de la Cour Pénale Internationale (CPI). En fait, ces comportements et déclarations traduisent une fébrilité et un désarroi devant une situation qui échappe au pouvoir installé dans le bureau ovale de la Maison Blanche.

En fait, comme les Iraniens refusent les contacts et tout cessez-le-feu sans engagement sur le fond. D. Trump n’a d’autres recours que de passer d’une extrémité à l’autre et par ailleurs de multiplier les appels à  V. Poutine afin de trouver un atterrissage honorable après avoir multiplié les effets d’annonce au sujet d’une coalition enthousiaste selon ses mots pour permettre le libre passage du détroit d’Ormuz avec des pays dont la plupart d’entre eux ont déjà répondu négativement, tout particulièrement ceux membres de l’OTAN, sans parler de la Chine à qui D. Trump s’est adressé imprudemment pour la solliciter.

Pour sa part l’UE, si elle se montre compréhensive, n’en est pas à s’impliquer directement sinon pour s’en tenir à des déclarations de principe qui ne font pas l’affaire de D. Trump. Quant à l’importante présence des forces militaires françaises dans cette région, elle n’est pas sans signification, et les pressions qu’E. Macron exerce sur le gouvernement Libanais pour qu’il agisse contre les forces combattantes du Hezbollah ne sont pas sans exposer directement la France. D’autant plus qu’après l’humiliation dont son ministre des affaires étrangères récemment a fait l’objet à Jérusalem, Macron se précipite pour assurer au Président d’Israël sa totale et pleine solidarité.

Devant ces gesticulations, l’Iran fait preuve de sang-froid et garantit la circulation à tout navire à l’exception de ceux des USA, d’Israël ou associés indirectement à ceux-ci. Par ailleurs, elle s’est proposée à percevoir un droit de passage, mais à payer en yuan renminbi chinois

 

Éradiquer l’Iran.

Selon D. Trump, il s’agissait avec cette guerre d’une « petite excursion », a little excursion for fun (sic) selon sa formule afin de mettre un terme définitif tantôt au programme nucléaire iranien, tantôt de procéder à un changement de régime, tantôt de protéger les Etats-Unis d’un bombardement nucléaire iranien… en Californie[34]

Pour B. Netanyahu quant à lui, il ne saurait y avoir de compromis possible. Il a attendu cette confrontation depuis tant d’années et est prêt à aller jusqu’à mettre en cause l’existence même d’Israël. C’est le syndrome de Massada[35] qui habite les extrémistes israéliens, pas de retour en arrière possible. Déjà après le génocide de Gaza, la question se pose de la viabilité de cet état paria et criminel comme Israël totalement isolé internationalement, à l’économie détruite et dont déjà une partie de sa population l’a abandonné. Israël c’est No Future.

A ce stade, Trump et Netanyahu veulent en finir avec l’Iran, démanteler ce grand perturbateur régional coupable selon eux d’avoir bloqué l’ordre régional depuis trente ans. Pour Israël et après le génocide à Gaza le projet sioniste historique, le rêve messianique de Grand Israël doit être accéléré. Pour cela redessiner le Moyen-Orient est capital. Pour Netanyahu et les fous de dieu qui entourent D. Trump cette perspective doit s’accorder également avec des retours financiers sur investissements qui ne se réduisent pas à Gaza, même transformée en riviera pour la villegiatura de l’oligarchie mondialisée.

C’est aussi pourquoi, les Etats-Unis et Israël ont l’objectif proclamé de détruire l’Iran, d’éradiquer une civilisation qui a apporté une contribution essentielle à l’histoire de l’humanité depuis ses origines perses et, pour ce faire, appliquer la solution finale à tout un peuple comme cela est fait à l’égard de la nation palestinienne. Trump a déclaré vouloir « faire disparaître l’Iran de la surface de la terre ».

On le voit donc, pour Washington, il n’y a plus de règles internationales sinon les siennes. Le recours à l’interventionnisme systématique de Washington précédemment mis en œuvre quelques semaines plutôt au Venezuela et annoncé demain pour Cuba est justifié avec cynisme, mis en valeur comme une nouvelle référence en matière de droit international. En fait, il s’agit de gangstérisme, de pratiques de voyou et d’une version renouvelée de la diplomatie de la canonnière.  Selon D. Trump « Nous sommes la nation la plus importante au monde, notre armée est la plus puissante ». Par conséquent, c’est ce qui nous autorise à faire ce que nous voulons, car ce qui est bien pour les USA est forcément bon pour le reste du monde ! Dans sa manière de voir la place qui est la sienne dans le monde, il est un fait, que « les Etats-Unis forment un pays qui est passé directement de la barbarie à la décadence sans avoir connu la civilisation ».

 

La somnolence de la gauche.

Cette évolution du monde et ses défis ne dérangent pas la somnolence de la gauche. Pourtant, ces violations délibérées et à répétition des bases mêmes du système international sont loin de traduire une position de force. Elles masquent mal le caractère désespéré des agissements qui sont ceux du pouvoir arrogant en place à Washington !

Pour la gauche, ne pas prendre en compte ces bouleversements et leurs significations, n’est-ce pas au fond se complaire dans la paresse à l’égard de tout ou partie de l’idéologie dominante en contribuant à l’ordre des choses existantes ? Si, la guerre est inhérente au système capitaliste, ce qui lui permet le plus souvent de donner un coup de torchon afin de remettre les compteurs à zéro, refuser de s’engager, de prendre parti contre la menace que représente les Etats-Unis pour le devenir de l’humanité, n’est-ce pas  faire le choix du mauvais côté de la barricade ou se complaire dans  l’impuissance.

Pour les néo-conservateurs US, il s’agit toujours de se cramponner à cette vision leur permettant de réaffirmer la suprématie des Etats-Unis aujourd’hui mis à mal internationalement par la fin d’un monde unipolaire. Il y a pour Washington le besoin d’exprimer une autorité pour le moins défaillante, un leadership sérieusement écorné et malmené sur les affaires du monde, une crédibilité en berne.  Par conséquent, cela ne se réduit pas aux seuls comportements imprévisibles de D. Trump, mais est bien plus substantiel et antérieure à sa présidence. Par ailleurs, les néoconservateurs veulent en finir avec le multilatéralisme considéré comme une anomalie. Il faut imposer la loi de la jungle, celle du plus fort, dynamiter le système onusien considéré comme obsolète. C’est le but du Conseil de la paix qui pour l’heure ne fait pas recette ?[36] Ce qui n’est pas surprenant. J. Biden en 2023 et à ses dépens avait eu son Sommet mondial pour la démocratie. Sur ce point, la proximité des deux est en effet évidente. [37]

Depuis longtemps, les stratèges du deep state n’ont jamais fait mystère de leur volonté de redessiner la vaste région stratégique d’Asie de l’Ouest au besoin par les guerres et par la transgression systématique de la Charte des Nations Unies.

 

L’abandon de la démocratie.

En fait, l’évolution de la situation chaotique sur le terrain à laquelle D. Trump cherche à échapper traduit plus profondément une crise à ce point systémique qu’elle menace la société américaine tout entière ou celle-ci fait face à la guerre, à la crise sociale et politique. Elle n’a jamais été aussi polarisée, divisée, et au bord de l’éclatement ?[38] Cette situation se dégrade si rapidement qu’elle fait craindre les risques d’une guerre civile aux Etats-Unis.[39] C’est ce que souligne un professeur de Sciences politiques de l’Université Laval de Montréal. En fait et elle n’a jamais existé, « l’Amérique a abandonné la démocratie et est devenu un empire de la terreur »[40]

Comment D. Trump abordera sa prochaine rencontre à la mi-mai avec Xi Jinping dans un contexte où les Etats-Unis apparaissent fragilisés et divisés, la question se pose ? La rencontre aura lieu, bien lieu. L’ambition de mettre un terme au partenariat stratégique entre la Russie et la Chine et à une influence qu’il faut contenir (contain) voir faire régresser (roll back) se heurte dorénavant à la réalité des bouleversements qu’influence de manière déterminante l’étroite proximité de la Russie et de la Chine.

Mais qu’à cela ne tienne, D. Trump pratique l’auto-persuasion à la manière du Docteur Coué : « Tous les jours, à tous points de vue, je vais de mieux en mieux ». A ce stade, ce bilan négatif pour Washington l’est tout autant pour les Européens.

Quant à cette gauche, elle sous-estime très largement les enjeux par aveuglement russophobe et hostilité à la Chine. Pourtant, il faudra prendre en charge l’impact économique considérable qu’aura cette guerre, dont il va falloir payer également une partie importante de l’addition. Sans opposition véritable, les dirigeants européens l’ont déjà annoncé, ils s’engageront de toute façon avec docilité et avec toutes les conséquences économiques, financières et sociales que l’on peut imaginer pour les peuples en Europe. Tout en ajoutant que certains pays comme l’Espagne, l’Italie, la Hongrie, la Slovaquie ont pris déjà des mesures pour ne pas avoir à supporter le coût politique, économique et financier des pulsions nord-américaines et de la vassalisation sans limites des dirigeants de Bruxelles.

Il faut être lucide, il n’existe aucune chance pour D. Trump d’obtenir une victoire face à l’Iran. Là, est déjà le désastre politique auquel les Etats-Unis doivent chercher à échapper ce qui ne peut qu’aggraver la crise au sein du deep state. L’avenir politique de Donald Trump en est devenu incertain et pas uniquement dans la perspective des prochaines élections de mi-mandat.

Dans ces conditions, comment ne pas prendre en compte la signification des échecs répétés de l’Imperium, d’autres désastres annoncés. D’ores et déjà le conflit avec l’Iran se joue sur la durée et l’on peut mesurer déjà combien le monde ne sera plus le même à l’issu de cette guerre qui confirmera que dorénavant l’initiative à changer de camp.

 

Une gauche en berne.

Longtemps producteur d’idées nouvelles, la crédibilité de la gauche est en berne dans la plupart des pays du vieux continent, singulièrement dans ceux qui ont été associés pendant longtemps à une volonté de changement radical et à une rupture. De renoncements en capitulations, de trahisons en ralliements à l’idéologie dominante, de paresse en conformisme, la gauche s’est institutionnalisée durablement. Elle s’est installée dans l’abandon des principes et valeurs qui avaient irrigués son histoire sociale et politique tout au long du siècle dernier marqué par les grands mouvements de mobilisations populaires et de conquêtes sociales de l’entre-deux-guerres puis de l’après Seconde Guerre mondiale.

Le constat qui précède peut apparaître comme accablant à son égard, pourtant il correspond à une réalité et un vécu. Ainsi de larges secteurs de l’opinion constatent qu’à ce point de compromis et de compromissions, la question se pose de savoir ce qui distingue la gauche de la droite ? Ce révisionnisme entretient dans la population des sentiments contradictoires de mécontentements, d’incompréhension, d’impuissance, de découragement et contribue à favoriser une forme de désengagement politique qui se vérifie entre autres dans les consultations électorales. L’abstentionnisme est ainsi devenu la première « force politique » dans de nombreux pays européens, dont la France. C’est ce que viennent de confirmer une nouvelle fois les résultats des élections municipales en France.

 

Retrouver une crédibilité ?

L’une des raisons et pour l’essentiel, est que la gauche s’est délestée de ses références idéologiques et historiques, de ses outils d’analyse, de ses principes et même de ses valeurs. Par voie de conséquence, il en va de ses responsabilités avec le monde du travail et ses combats émancipateurs tout comme vis-à-vis de ses obligations internationalistes. De là, son incompréhension totale du monde tel qu’il est devenu. Elle subit plus qu’elle suit les évènements, la pauvreté de ses analyses en porte témoignage.

Nous sommes entrés dans une période de clarification, au pied du mur il faut choisir, tout est affaire de choix pour la gauche comme pour d’autres

Pour retrouver une crédibilité, celle-ci doit cesser de godiller, se transformer en montrant en quoi elle est différente et pourquoi elle doit être porteuse d’un projet d’émancipation, de rupture et par-dessus tout dire lequel. Cette nécessaire clarification exige pour elle de faire son bilan, en forme d’examen de conscience et d’autocritique.

L’enjeu et les défis sont là. Ils donnent raison à ce que disait Miguel d’Escoto Brockmann[41] quand il présidait la 63e session de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2008: « Notre survie dépendra du degré de détermination que nous engageons pour la défense de la vie et de la vitesse avec laquelle nous remplissons notre devoir urgent visant à créer une organisation indépendante de l’Empire, et capable de lutter efficacement contre les différentes crises convergentes qui nous assaillent et par-dessus tout, contre l’origine principale, c’est à dire les Etats-Unis qui sont possédés par le démon de la Full Spectrum Dominance, du contrôle absolu de la planète terre. »

On ne choisit pas son époque il faut être à la hauteur de ce qu’elle exige.

Notes :

[1] Godille : aviron, moyen de propulsion et de direction considéré comme incertain.

[2] Michael Parenti, politologue et historien US, auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont « Le visage de l’impérialisme » chez Delga en 2011. M. Parenti est décédé récemment en janvier 2026.

[3] « La défaite de l’Occident », Emmanuel Todd, 2022

[4] V. Poutine, réponse à Emmanuel Macron. Cité par Brigitte Pascal, 15 octobre 2025.

[5] Mohamed Mossadegh (1882-1967), premier ministre iranien par deux fois. Il nationalisa l’industrie pétrolière iranienne. Inspirateur des premiers mouvements anticolonialistes de son époque, il fût renversé par un coup d’état de la CIA qui rétablit le Shah.

[6] Fidel Castro

[7] Asie de l’Ouest ou Moyen-Orient

[8] « A quoi rêvent les socialistes » Grégory Rzepski, Le Monde diplomatique, juillet 2025

[9] Cité par Rosa Luxemburg (Junius) dans son ouvrage sur la crise de la social-démocratie.

[10]  Union sacrée : mouvement qui s’est voulu unité des Français face à la Première Guerre mondiale. Il fût encouragé par la propagande chauvine et la trahison du parti socialiste comme de la majorité du mouvement syndical CGT. Tout au bénéfice de la bourgeoisie européenne, des mouvements identiques eurent lieu au Royaume-Uni, en Russie et en Allemagne.

[11] « De la contradiction » Mao Zedong, 1937.

[12] Date du début de « l’Opération Spéciale » décidée par la Russie en Ukraine. Dans la même période prendre connaissance de la Déclaration conjointe de la Fédération de Russie et de la République populaire de Chine. Chrono.cerec, 4 février 2022.

[13] Depuis plusieurs années les frères Kononovych, deux dirigeants communistes sont assignés à résidence et sous bracelet électronique après avoir été incarcéré, torturé, affamé, détenu dans les pires conditions d’une prison des services secrets ukrainiens.

Un Appel international de 350 personnalités a contribué et avec de nombreuses actions de solidarité à empêcher le pire de la part des autorités. Stepan Bandera dirigeant fasciste ukrainien qui collabora étroitement sous l’uniforme de la SS pendant la Seconde Guerre mondiale avec l’Allemagne nazie et se rendit coupable de multiples massacres, de juifs, de Polonais et de soldats soviétiques.

[15] La surface de l’Iran est de 1 648 195 km2 soit presque trois fois la surface de la France.

[16] Sun Tzu, l’Art de la guerre.

[17] « Internationalisme sélectif, comment les préjugés façonnent le discours de LFI sur l’Iran », blog d’Alain Marshal.

[18] Le chiisme courant important de l’islam qui rassemble 90% de la population du pays

[19] « Mon message est clair », Manuel Bompard, BFMTV

[20] CRIF : Conseil Représentatif des Institutions Juives de France, est un lobby sioniste associé à B. Netanyahu.

[21] « La responsabilité à protéger » (R2P) est un principe international qui a permis de légitimer les ingérences et les guerres, les « révolutions de couleurs », les « regime change » dans de nombreux pays. Madeleine Albright, l’ancienne secrétaire d’état US en était une chaude partisane.

[22] Les BRICS+ est un groupe de 10 pays se réunissant régulièrement afin de coordonner leurs politiques économiques et monétaires. OCS : Organisation de Coopération de Shanghai.

[23] « Le grand échiquier », Zbigniew Brzezinski, 1997, Bayard Editions.

[24] « Les Etats-Unis comme nation indispensable » Madeleine Albright, ancienne secrétaire d’état US.

[25] « L’ennemi principal est dans notre pays » Karl Liebknecht, www.marxists.org

[26] 75% à 85% des produits alimentaires des pays du Golfe transitent par le détroit d’Ormuz. RTBF, 11 mars 2026.

[27] Henry Kissinger cité dans « Si l’Arabie doit rester saoudite » Joseph Bahout, les Cahiers de l’Orient.

[28] 20% du trafic pétrolier mondial passe par le détroit d’Ormuz. L’immensité du territoire iranien se connecte avec l’Asie du Sud-Est et les nouvelles routes de la soie dont la Chine a pris l’initiative.

[29] « Veterans see something disturbing in Trump’s war memes », Washington Post, 25 mars 2026

[30] Jusqu’à sa démission Joe Kent pourtant nommé à son poste par Donald Trump était le Directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme.

[31] L’AIPAC « American Israeli Affairs Committee » est un puissant lobby aux USA qui soutient inconditionnellement la politique d’Israël. Lire « Le lobby pro israélien et la politique étrangère américaine » de John Measheimer et Stehen M. Walt. La Découverte.

[32] Voir à ce sujet l’excellent sketch en anglais de Georges Carlin, « Dieu et la religion » sur Youtube.

[33] Hubris : sentiment d’orgueil excessif qui renvoie à des attitudes excessives d’orgueil.

[34] « Pourquoi D. Trump affirme-t-il que la guerre contre l’Iran est bientôt terminée ? » Radio France, 10 mars 2026.

[35] Massada : forteresse, symbole du royaume d’Israël assiégée par les Romains en 73 après JC. Toute la population fit le choix d’un suicide collectif plutôt que de se rendre.

[36] En janvier 2026 Trump a déclaré que son Conseil de la Paix pourrait remplacer l’ONU.

[37] « Ouverture du Sommet pour la Démocratie initié par J.Biden », WWW.RTS.CH, 29mars 2023

[38] « Guerre civile aux Etats-Unis-Tensions à Los Angeles », Le Diplomate, juin 2025.

[39] « Un risque de guerre civile aux USA, selon un expert », Journal de Montréal, 22 février 2025.

[40] Emmanuel Todd « Entretien chez l’éditeur japonais Bungeishunju » 12 mars 2026.

[41] Miguel D’Escoto Brockmann (1933-2017), ancien ministres des affaires étrangères du Nicaragua, prêtre catholique,  dirigeant et guerillero  du Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN). Prix Lenine de la paix.

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28 mars 2026 6 28 /03 /mars /2026 22:37

Le texte ci-dessous est inspiré d’une contribution sous la forme d’un article sur la « gauche » rédigé à la demande du Club Valdaï puis d’un débat à partir de celui-ci organisé le 16 février 2026 par le même Club Valdaï de Moscou. La discussion a eu lieu à Moscou. Y étaient invités :

- Jean-Pierre Page : syndicaliste.

-Oleg Barabanov, Directeur de programme « Valdaï Discussion Club »

- Alexis Chikhachev : Docteur en sciences politiques, Expert du Centre d’études stratégiques, Université d’État de St Péterbourg.

- Radhika Desai : Professeure au département d’études politiques, Directrice du Groupe de recherche en économie géopolitique de l’Université Manitoba, Winnipeg, Canada.

Etaient invités également :

- Vijay Prashad, Directeur « National Sea Fondation ».

- Augusto Soto : Directeur du projet  « Dialogue avec la Chine ».

-Anton Bespalov : Modérateur

 

 

Comment la gauche en est arrivée là ?

-

février 2026

 

Jean-Pierre Page

 

En France, où en sont, les deux grands partis politiques incarnant la gauche après la Seconde Guerre mondiale: le Parti socialiste (PS) et le Parti communiste Français (PCF) ? Mais également, qu’en est-il aujourd’hui de ces forces politiques issues pour la plupart des classes moyennes urbaines qui sont apparues en France ces trente dernières années se revendiquant d’une gauche dépourvue d’une analyse de classe, mais fréquemment donneuse de leçons. Le plus souvent des formations cherchant à s’identifier pêle-mêle à des choix associant justice sociale, environnement, préoccupations sociétales, solidarité sélective et bons sentiments avec des peuples en lutte, toutefois avec des limites quant au soutien aux formes et contenu de celles-ci.

En France, l’oligarchie a fréquemment soutenu et soutient encore des alliances politiques entre le parti socialiste et une partie de la droite et du centre. Le macronisme dont la plupart des dirigeants sont issus du PS en est l’illustration. Selon les circonstances, cette orientation bénéficie du soutien avoué ou non avoué du PCF et des Verts. On retrouve une démarche identique en Allemagne entre la droite conservatrice de la Démocratie chrétienne (CDU), les Verts (Grünen), le parti Social-Démocrate (SPD), et même parfois sur certains sujets avec l’assentiment de Die Linke.

Si l’on tient compte de l’actualité sociale et politique, un constat s’impose, le système capitaliste est arrivé à un point de pourrissement avancé comme le démontre l’ampleur des révélations de l’affaire Epstein qui ne sont que la pointe émergée d’un iceberg de manipulations, de cynisme, de corruption, d’immoralité et de nihilisme. Il est d’ailleurs significatif qu’il existe une sorte d’entente entre la plupart de ceux qui s’expriment sur cette ténébreuse affaire. Ils font le choix de s’en tenir aux aspects de morale et non au fond, c’est à dire à la critique politique d’un système capitaliste arrivé à un déclin qui s’accélère. « Le poisson pourrit toujours par la tête. »

Comme on le sait, dans les dossiers Epstein sont mêlés et associés de manière consanguine les représentants de l’oligarchie, leurs intérêts qui n’ont rien de philanthropique. On y trouve également les noms de personnalités qui se revendiquent de gauche.  Cet aspect est important dans ce qu’il révèle.

On a trop longtemps fermé les yeux sur les relations entre des sociétés   multinationales et de grandes banques d’affaires avec des institutions universitaires, des organisations sociales et politiques ou des milieux intellectuels situés à gauche de l’échiquier politique. Malgré le fait établi dès les années 50, de l’existence de structures qui étaient en fait des couvertures de la CIA[1] comme le Congress for Cultural Freedom, [2]dont d’ailleurs le siège se trouvait à Paris, ou à travers l’AFL-CIO au plan syndical, à travers l’American for free Labor Development (AFLD)[3]. Malgré ces faits indiscutables, certains encore aujourd’hui, font mine d’ignorer ces pratiques qui continuent à irriguer les relations entre une partie de la gauche intellectuelle, politique, sociétale ou syndicale avec des entreprises et des institutions financières liées étroitement au système capitaliste.

Pourtant, ce soutien financier existe bien et se poursuit ! Des sociétés financières importantes y contribuent comme JP Morgan, the Goldman Sachs Philantropy Fund, des fondations comme celles de l’Open Society de G. Soros,  la Rockfeller Foundation, la Andrew Mellon Foundation, le National Endowment for democracy (NED) sans oublier US Aid et bien d’autres institutions comme celles appartenant à l’Union européenne. Le plus souvent, cela se fait aux côtés de gouvernements ou d’institutions de circonstances, fondations et autres. Ainsi par exemple, il est connu que Bruxelles finance à hauteur de 75% le budget de la Confédération européenne de Syndicats (CES) et n’a pas été étrangère à plusieurs affaires de corruption qui ont d’ailleurs entraîné la démission du Secrétaire général de la CES.

Dans les pays occidentaux, comme c’est aussi le cas dans le tiers monde, toutes ces entreprises, banques et organismes d’une grande variété contribuent financièrement, à l’action d’ONG, de mouvements, de syndicats, de partis politiques, d’institutions universitaires, y compris directement à des intellectuels présentés comme « représentatifs » de la  gauche [4].

On trouve à travers ces missions, ces recherches, d’autres exemples significatifs d’aides dans des domaines particuliers comme les travaux philosophiques et politiques d’intellectuels associés au concept de « marxisme occidental » ou encore à ceux de la « French Theory » [5] qui se  retrouve au sein de « l’école de Francfort » qui sépare la théorie de tout examen de la réalité matérielle des rapports de classes. Les intellectuels qui y sont associés se réclament d’un marxisme renouvelé, un marxisme « dépoussiéré », un marxisme anti marxiste, voire d’un anticommunisme de gauche mêlé de russophobie, d’hostilité à la Chine et le plus souvent contestant la place et le rôle émancipateur de l’action de la classe ouvrière en particulier dans les pays développés.

Toute une série de concepts le plus souvent abscons et hermétiques sont dorénavant utilisés en boucle parmi des éléments de langage pour soutenir des démonstrations et des expertises. C’est encore le cas de la notion de Géopolitique dont on abuse. [6] Elle est pourtant inspirée du darwinisme[7] reprise en son temps par l’Allemagne nazie pour revendiquer son espace vital-lebensraum au nom de la sauvegarde de la race aryenne. Définition récupérée depuis par les Etats-Unis pour légitimer la stratégie US de sécurité nationale dans la justification de ses stratégies internationales de domination[8]. Elle est utilisée de manière extensive comme on le voit à l’égard de l’Iran, du Venezuela, de Cuba, de la Palestine ou d’autres états accusés de menacer la sécurité et la vie quotidienne des Américains.[9] C’est d’ailleurs ce que vient de déclarer Donald Trump au sujet de l’agression US contre l’Iran: « Nous menons cette opération massive non seulement pour assurer notre sécurité ici et maintenant, mais aussi pour nos enfants et leurs enfants. » « Un régime iranien équipé de missiles à longue portée et d’armes atomiques serait une grave menace pour tout américain ».[10]

Cette activité multiforme de contributions financières et politiques par de grands groupes capitalistes est considérée comme autant d’investissements nécessaires. Cela s’accompagne du contrôle des médias, de publications, d’ouvrages, d’éditions, de conférences, de séminaires, de congrès, de mobilisation d’artistes en faveur de différentes causes, de promotions de concepts dans le but d’influencer entre autres l’opinion de gauche, ceux et celles qu’elle est susceptible de soustraire à leurs responsabilités.  

Ces financements participent à la guerre des idées que mène la bourgeoisie sur bien des sujets et d’une grande diversité en orientant la parole et la réflexion d’une gauche dont la passivité la rend d’autant plus perméable qu’elle a renoncé à ses fondamentaux. Pour faciliter cette conversion, on a mis en place un système de communication, de promotion d’universitaires et chercheurs avec l’aide de journalistes chiens de garde [11] tout en organisant l’ostracisme, la caricature systématique et plus simplement l’ignorance à l’égard d’intellectuels ou d’organisations non conformes à la doxa

Pour les exclure et les discréditer on envisage même dorénavant des juridictions pour condamner toute infraction au discours officiels en recourant à l’accusation d’antisémitisme ou en limitant l’usage et le fonctionnement des réseaux sociaux par des directives européennes régulant leurs activités[12].

Le but demeure le même, celui de désarmer politiquement et idéologiquement ceux qui se réclament du combat pour le changement de société, le socialisme ou plus simplement pour rétablir la vérité des faits.[13]  Cela conduit bien des représentants de la gauche à se laisser corrompre et à s’égarer. Non seulement à se déjuger mais à s’engager aux côtés de ceux qu’ils combattaient hier. Cela se fait souvent au prix de déclarations en forme de séances d’exorcisme, de démission, de caricatures comme on peut le voir à travers les campagnes diffamantes d’institutions supranationales, de lobbies en faveur d’Israël et de ses dirigeants pourtant mis en cause internationalement comme criminels de guerre.

A travers ces renoncements, ne faut-il pas voir là, ce qui a conduit année après année à une capitulation, voir à une abdication face à l’exigence d’un combat de classe permanent en faveur d’une alternative anticapitaliste au système dominant. Dorénavant pour faire bonne mesure, cela se réduirait à faire le choix d’une alternance politique au pouvoir impliquant le choix de moindre mal par le dialogue et la collaboration de classes, par le respect scrupuleux des institutions à travers l’électoralisme. L’objectif recherché serait de contribuer à donner au capitalisme un second souffle à travers un visage plus humain. « Lorsque l’esclavage sera rétabli, faudra-t-il négocier le poids des chaines ? » ne devient-elle pas la question que certains sont finalement arrivés à se poser ?

Au besoin, on ira jusqu’à s’accommoder d’une certaine rhétorique radicale tant que cela ne change rien quant au fond. Après tout le changement de société réduit à quelques références au marxisme, ou à quelques banderoles avec les portraits de Marx, Lénine ou du Che peuvent être tolérés tant que la question du pouvoir n’est pas contestée.[14] N’est-ce pas Mao Zedong qui brocardait « ceux qui lèvent le drapeau rouge, pour mieux lutter contre le drapeau rouge » ?

 

Une situation nouvelle

Or, nous sommes entrés dans une nouvelle période de l’histoire, d’où émerge une situation totalement inédite ! Aujourd’hui apparaissent des contradictions nouvelles, des incertitudes, des dangers mais aussi des opportunités comme l’exprime la langue chinoise pour caractériser le mot crise à travers les deux idéogrammes : Wei Ji[15].

De ce point de vue, la guerre en Ukraine et l’agression contre l’Iran sont des  révélateurs des faiblesses et des défaillances[16] d’un système impérialiste dont nul ne semblait contester la suprématie.

En fait, depuis la destruction de l’URSS, nous faisons face à des recompositions et des transformations politiques considérables souvent sous estimées. Elles s’accélèrent, alors que l’humanité est confrontée à des choix sans précédents qui touchent à son existence même.

Par exemple, s’agissant du réarmement volontariste voulu par les Etats-Unis, l’OTAN et l’Union européenne, comme à travers l’implication directe dans la légitimation du financement du secteur militaro-industriel permettant entre autres la poursuite de la guerre en Ukraine et dorénavant en Iran. La gauche est incapable d’anticiper et en est arrivée à jouer les utilités en partenaire loyal du système hégémonique. 

Ainsi, elle est très loin d’avoir pris en compte ces bouleversements et le contenu de ces nouvelles alliances qui se sont constituées comme les BRICS+, ou l’OCS[17], ou en les critiquant ou en surestimant le caractère anti-hégémonique qui est l’un de leurs traits. A travers celles-ci, l’objectif est de s’affranchir entre autre de la tutelle du dollar US par d’autres instruments financiers et monétaires, d’en finir avec les politiques de sanctions et les conditionnalités, d’ingérence et d’interférence dans les choix des états, de décider de coopérations utiles pour eux-mêmes. N’assistons-nous pas là, avec ce qui participe aux changements de l’architecture internationale à une Communauté de destin commun fondé sur le win-win, sur le droit au développement et à un nouveau mouvement d’émancipation économique autant que politique après celui des indépendances ?

Les possibilités que cette évolution révèle et sa signification constituent une indication importante sur le mouvement du monde. Ce nouvel ordre mondial qui se met en places peut représenter une alternative. Par conséquent, comment cet espace politique inédit ne pourrait-il pas ouvrir dorénavant une période d’opportunités pour les forces anti impérialistes.

Ainsi, malgré la crise des relations internationales, le marasme économique et financier, la faillite sociale, politique, institutionnelle, culturelle, morale sans précédent du monde occidental, la gauche pour l’essentiel s’en tient par ses positions à l’attentisme, et à accompagner les idées dominantes plutôt qu’à les contester et à s’y opposer radicalement.

 

Quel état des lieux ?

Aussi, pour la majeure partie des forces qui s’identifient à la gauche institutionnelle le capitalisme est devenu un horizon indépassable. Elle n’apparaît donc plus comme un contre-pouvoir ni un pôle de résistance utile et efficace. En fait, au fil de ses reniements, s’est établit une relation entre ce qu’elle est devenue et l’oligarchie à laquelle elle s’identifie de plus en plus. En d’autres termes, et comme l’avait analysé Antonio Gramsci,[24] les représentations culturelles de la classe dirigeante, c’est à dire l’idéologie dominante ont finalement déteint sur la gauche au point de la faire abdiquer ce qu’elle revendiquait être son patrimoine, son rôle, sa mission, sa finalité au service du progrès et de la libération du genre humain.

Elle ne parle plus de changement de société et de contestation du capitalisme, encore moins de socialisme. Elle s’est dorénavant convertit à la défense du système libéral, à sa meilleure gestion et à la défense de choix anachroniques privilégiant les problèmes sociétaux en alpha et oméga d’une prétendue révolution sociétale fondé sur un individualisme exacerbé, émotionnel et sans repères dont les ennemis seraient les extrêmes qu’ils soient d’ailleurs de droite comme de gauche.

Ainsi, dorénavant les discours et les actes s’identifient à l’ordre économique et politique en place, y compris en revendiquant celui-ci comme SA vision politique et en faisant en sorte de la préserver, comme l’illustre les actions de sauvetage du PS à l’égard d’Emmanuel Macron. Celui-là même qu’elle mettait radicalement en cause quelques mois auparavant, la conduit aujourd’hui à passer des compromis afin de lui permettre la poursuite de la mise en place d’une économie de guerre[25]à  n’importe quel prix, et ce avec des déficits budgétaires considérables. Devant de tels abandons l’électorat populaire déserte la gauche, voir s’en détourne durablement.

En fait, les gens rejettent de plus en plus les manœuvres électorales, la politique politicienne, les logiques d’appareil, les compromis, le carriérisme des hommes politiques élus ou non, la corruption qui s’aggrave. En France, autant de phénomènes qui sont devenus contagieux de la droite à la gauche. Ce contexte délétère encourage un regard de plus en plus critique de la part des citoyens sur la partialité des institutions régaliennes de l’état.

Parallèlement à la social-démocratie, le Parti communiste français est quant à lui à l’origine de son propre effondrement électoral et politique. Hier si influent, il n’est plus que l’ombre de lui-même, agissant en fonction des alliances de circonstances. L’eurocommunisme porté par les trois principaux PC d’Europe, français, italien, espagnol aux portes du pouvoir, dans la seconde moitié des années 1970 aura été un échec patent.

En France, avec des périodes de tensions et de brèves remises en cause, pour l’essentiel et depuis 1972, le PCF est resté attaché à sa stratégie d’alliance avec le PS qui, pour l’essentiel, a contribué à ramener son influence de plus de 20% avant 1980 à moins de 4% aujourd’hui[26]. Le PCF aura contribué à l’élection de François Mitterrand, qui une fois élu renonça à tous ses engagements au bénéfice de l’Union européenne et de l’atlantisme. En s’effaçant progressivement de la scène politique, le PCF a ainsi fait perdre au monde du travail le rôle d’avocat qui était le sien et son principal outil politique d’intervention.

De la même manière, les salariés ne se retrouvent plus dans des pratiques syndicales où dorénavant se négocient les programmes sociaux du patronat, les plans des sociétés multinationales, les exigences des institutions financières dont sont issus les réformes économiques et sociales du gouvernement Macron et de la Commission de Bruxelles. La Confédération européenne des Syndicats (CES) est ainsi devenue la référence euro-compatible à laquelle adhèrent les principales confédérations en France et en Europe. Le soutien intangible de la CES à la construction d’une Europe fédérale, est ainsi devenu une réalité qui imprègne l’institutionnalisation du mouvement syndical, sa bureaucratisation, sa professionnalisation, source également d’une corruption importante.

Cette évolution entraîne une recomposition syndicale qui a fait reculer sensiblement l’influence de la CGT et qui à terme menace l’existence d’un courant de lutte de classes en France pourtant encore influent dans les syndicats d’entreprises. Le choix assumé de la CGT en faveur d’une révision de ses principes est à l’origine d’une perte de cohésion et d’unité. Les abandons de la CGT en matière de politique internationale sont par ailleurs significatifs. C’est le cas, avec une hostilité déclarée à la Russie comme à la Chine, une remise en cause de ses soutiens comme on le voit avec la cause de la résistance palestinienne tout en maintenant une coopération avec la confédération sioniste soutien de Netanyahu, solidarité aux confédérations associées au régime néonazi de Kiev, soutien aux nostalgiques du régime du Shah d’Iran, abandon des combats pour la paix. Dorénavant pour la direction de la CGT, la priorité est de combattre ce qu’elle nomme l’Internationale de l’extrême droite, en d’autres termes les choix politiques de D.Trump, V. Poutine, et Xi Jinping. Cette orientation s’est substituée à la lutte contre le capitalisme et constitue une rupture avec toute une histoire prestigieuse caractérisée par un internationalisme conséquent et indépendant.[27]

En France et en Europe, cette évolution politique de la gauche à travers ses représentations historiques a conduit certaines forces à chercher à se poser comme une alternative en particulier à des partis dont la crédibilité s’était effondrée.  En sortant du cadre imposé depuis près d’un siècle, elles ont très rapidement occupé un espace politique laissé en friche. En particulier en s’adressant à la jeunesse, aux communautés, aux classes moyennes, en prenant en charge des problèmes sociétaux comme ceux de l’environnement, du racisme ou du genre mais aussi en combattant la résurgence de l’influence des partis d’extrême droite. Ainsi, la dénonciation du génocide à Gaza a mobilisé de larges mouvements de masse souvent à l’initiative d’organisations comme la France Insoumise (LFI) en France. Ce sont, dans ces conditions que se sont développées de nouvelles formes d’organisation politiques bousculant le caractère traditionnel partisan et de représentation. Elles ont obtenu assez vite des résultats significatifs dans les élections politiques, permettant, y compris pour certaines, d’accéder aux responsabilités locales et provinciales, voire en Europe dans certains gouvernements. Ce fut le cas de Podemos en Espagne, de Syriza[28] en Grèce, bien que cette expérience se soit conclue par un échec, un fiasco politique et finalement le ralliement de ce parti à l’ordre libéral, à l’euro-atlantisme entraînant un désaveu populaire.

Faire l’état des lieux.

Cette évolution est au fond révélatrice d’une longue mutation, bien antérieure à la disparition de l’URSS. Si cet évènement historique considérable a bouleversé l’ordre des choses et forcé à réviser bien des repères, la social-démocratie, pour ce qui la concerne, n’a vu dans cette tragédie que la confirmation de l’analyse faite par elle, soixante-dix ans plus-tôt.  Elle s’en tient donc à son hostilité à l’URSS dont elle voit le retour à travers la Russie de Vladimir Poutine. Celui-ci aurait pour ambition de reconstituer l’URSS, voir l’empire tsariste. Son partenariat stratégique avec la Chine constituerait une menace existentielle pour les Etats-Unis et l’Union européenne elle-même. La médiocrité de tels arguments ne sont-ils pas l’expression d’un profond désarroi ?

Ainsi par exemple, la démocratie sociale modèle un temps de la gauche occidentale et du monde libre est devenue une caricature dont les repères sont aujourd’hui, la médiocrité assumée dans les paroles comme dans les actes. Il en va ainsi de l’illusoire combat de la gauche contre l’extrême droite dont pourtant elle a contribué à faire le lit alors que l’austérité en matière de politique économique et sociale est devenue le maitre mot de l’entreprise de destruction sociale d’E. Macron avec laquelle le Parti socialiste et tout ou partie de la gauche signe des compromis.

C’est cette orientation et nul autre qui contribue à la montée des idées d’exclusion, de division, de racisme et d’intolérance soutenues par les partis de droite et de l’extrême droite politique en Europe. Comme le souligne l’historienne italienne Clara Mattei : « l’austérité est au cœur du fascisme, même lorsque l’austérité est administrée par un état libéral. »[18] Malgré cette évolution dangereuse, c’est pourtant au nom de ce que seraient ses valeurs propres, que la gauche se veut rempart contre l’extrême droite, qui partout en Europe enregistre des succès électoraux, la conduisant au pouvoir comme en Italie ou au Pays-Bas ou à s’en rapprocher comme en France, en Allemagne ou en Espagne.

Sortir de cette schizophrénie exigerait de remettre en cause les schémas d’adaptation et d’accompagnement à la « pensée dominante ». La gauche n’en est pas là. A quelques nuances près on peut constater des situations identiques dans la plupart des pays européens et au-delà.  Ainsi pour J.C. Cambadelis ancien premier secrétaire du PS français, le capitalisme ne serait donc «  qu’une concentration de richesses planétaires sans pouvoir de décision (sic) » et d’ajouter « Il y a bien la montée en puissance des seigneurs de la Tech dans cette super richesse, mais il n’y pas le pouvoir qui caractérise l’oligarchie (sic) »[19]

C’est pourquoi, la social-démocratie est définitivement incapable de représenter une alternative, tant son social libéralisme est perçu comme le frère jumeau des programmes des forces de droite. Aveuglé par un nombrilisme politicien et partisan, cette gauche européenne apparaît le plus souvent comme absorbée par des problèmes existentiels, se refusant à prendre en compte les réalités nouvelles et encore moins à en tirer les conséquences. En fait, son opposition aux forces du conservatisme libéral est superficielle et purement conjoncturelle. Dans le meilleur des cas, ses références demeurent keynésiennes en matière économique et sociale. C’est ce que démontre l’affaire de la taxe Zucman[20] soutenue par toute la gauche française, censé être une fiscalité plus lourde à l’égard des grandes fortunes quand en réalité il s’agit de partager les richesses produites entre exploiteurs et exploités et ne faire rien d’autre que du « libéralisme à visage humain »[21]

Dans ces conditions, les liens de la gauche avec le monde du travail en particulier, se sont distendus et sont quasiment devenus inexistants dans le cas de la social-démocratie. On s’adresse à chacun et à tous indifféremment. La rhétorique, l’inculture et la superficialité sont dorénavant une autre manière de faire de la politique. Ce qui demeure de la représentation électorale partisane ne cesse de régresser.

Le plus souvent la social-démocratie est passée de l’assentiment à l’accompagnement puis à la promotion du modèle libéral. Censé incarner les combats pour la justice sociale elle est ainsi devenue, le fourrier et le bradeur d’importantes conquêtes sociales. Pour l’essentiel, le combat pour la paix a été abandonné au bénéfice d’un alignement sur les logiques militaristes dominantes de l’ordre étasunien. Cela s’est fait en soutenant l’Union européenne, l’OTAN et en contribuant aux guerres impériales.

Peu ou prou, la social-démocratie ne s’oppose plus, mais en fait soutient la volonté des Etats-Unis à travers l’OTAN d’imposer une militarisation forcée des économies européennes en revitalisant le complexe militaro-industriel tout spécialement celui des Etats-Unis. Comme pour le deep state néoconservateur, le droit international et le multilatéralisme sont devenus des références creuses.[22] A de rares exceptions, la gauche européenne, à l’occasion du génocide à Gaza, a condamné les massacres mais n’a pas été jusqu’à condamner le projet de solution finale qu’entend imposer Netanyahu avec le soutien des Etats-Unis et de l’UE, fût-ce au prix de l’extermination de la nation palestinienne. Plusieurs forces de la gauche social-démocrate sensibles au lobby sioniste ont ainsi contribué à l’instrumentalisation de campagnes médiatiques hystériques contre un prétendu retour en force de l’antisémitisme en France ou n’ont pas hésité au Parlement européen à faire la promotion d’une réécriture de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, par russophobie et anticommunisme.[23]

Aveuglement, russophobie, hostilité à la Chine, arrogance néocoloniale, soumission à l’ordre euro-atlantique, abandon de l’idée même de souveraineté et finalement de choix de société ont ainsi contribué à brouiller l’image de la gauche et entraîné la social-démocratie et les forces politiques qu’elle influence sur une pente périlleuse.

La France comme maillon faible en Europe !

Maillon faible de la zone euro[29], de plus en plus marginalisé, la France voit son autorité et sa crédibilité décroitre, se poursuivre et même s’accélérer à travers les positions internationales dont E. Macron est à l’initiative. Ainsi, les péripéties politiques en 2024 liées à trois échecs électoraux très lourd pour ce dernier ont conduit à la dissolution de l’Assemblée nationale puis à s’enfermer dans une forme de déni face au champ de ruines économiques et sociales auquel il a contribué.

Cette situation a entraîné une conflictualité sociale et politique, des tensions permanentes. A la dette colossale, du double de la dette publique de l’Allemagne, la France doit dorénavant faire face à un désastre économique et social, à la destruction de ses services publics qui ont précipité le pays dans l’imprévisible ou le tout est possible existe mais en pire. Fait sans précédent, au sein des forces armées de nombreuses voix se font entendre pour caractériser l’irresponsabilité du Président en matière militaire. Ainsi, plusieurs généraux et officiers supérieurs ont lancé un Appel pour un débat critique sur l’engagement militaire de la France en Ukraine.[30]

Il ne faut donc pas s’étonner d’une étude du Military Strategy Magazine, d’un professeur du prestigieux King’s College à Londres qui prophétise une guerre civile en France tout comme en Grande-Bretagne. Il ne s’agit pas là d’un billet d’humeur mais d’une étude scientifique qui ne fait que confirmer la banqueroute d’un régime aux abois mais vivant dans l’aveuglement et la dénégation.[31]

Incapable de s’imposer comme majorité parlementaire mais disposant du plus grand nombre de députés au Parlement, la gauche réunissant la France Insoumise, le PS, le PCF et les Verts ont cherché en 2024 à répondre avec une nouvelle mouture de l’Union de la gauche, la NUPES[32], une coalition politique avec un programme dans le but de trouver une solution à ce qui est devenu une crise de régime.

Très vite, cette alliance de gauche unie et de circonstances a implosé, le PS et le PCF rompant avec la France Insoumise et faisant le choix de chercher à poursuivre la recherche de compromis avec le macronisme dans le but d’éviter de nouvelles élections générales et, pire encore, une élection présidentielle anticipée. Ainsi, le parti socialiste a préféré se rallier explicitement à Macron avec une orientation aboutissant à : « surtout ne pas donner la parole au peuple, Ni dissolution, ni démission ou destitution de Macron. Une majorité avec les macronistes et une partie de la droite pour garder nos fauteuils » refusant au peuple l’exercice de sa souveraineté.[33]

 

Relever le défi, déjouer le piège.

Là est le défi auquel les peuples et le monde du travail doivent faire face, d’autant qu’on cherche à les enfermer dans un faux dilemme celui du tous uni contre l’extrême droite. Toute la question étant de déjouer ce piège.

Pour ces raisons on comprend mieux pourquoi l’objectif est d’écarter, de marginaliser et discréditer les forces politiques et sociales qui, malgré les compromis de certaines d’entre elles, peuvent représenter une possible alternative de progrès social en contribuant à redonner confiance à l’action collective. Par conséquent, si la réponse ne peut-être une solution de moindre mal, ne faut-il pas en revenir à l'enjeu véritable : en finir avec le capitalisme.

La ploutocratie n’abandonnera jamais le pouvoir qui est le sien et cela d’autant que celui-ci découle de la propriété des moyens de production, de la propriété privée. Par conséquent, si le pouvoir ne sera pas cédé, alors il s’agit bien de le conquérir. A ces questions, il faut bien répondre, clarifier et décider d’objectifs, tant il est vrai que « celui qui n’a pas d’objectifs ne saurait les atteindre »[34] .

Une des conséquences du divorce consommé entre la gauche d’avec les pratiques militantes et indépendantes du mouvement ouvrier est un recul dans les stratégies de luttes sociales et politiques, dans la relation étroite et concrète avec le monde du travail tel qu’il est.  Cela se traduit notamment par un désintérêt grandissant pour les études économiques, une vision pessimiste du monde exacerbé par un individualisme forcené, au recul du contenu des combats solidaires en faveur du monde du travail autant qu’à la défense de la souveraineté, du multilatéralisme et des résistances internationalistes.

 

Lutte de classes ou impasse ?

Au mieux, le discours de gauche radical pourra mettre en cause le capitalisme et ses conséquences destructrices mais jamais comment y mettre fin. Ce qui en d’autres termes conduit finalement à conclure qu’il n’y aurait pas d’alternative et qu’il faudrait s’adapter, partager, et finalement abdiquer ses propres ambitions, voire s’en tenir aux solidarités avec les luttes, mais ailleurs que chez soi.

Pour expliquer cette conversion, on assiste ainsi à une approche qui se veut critique de la part de secteurs de la gauche aimant à se présenter comme anti-impérialiste, mais sans jamais parler de capitalisme !

 

- Ainsi certains considèrent que le système oligarchique a finalement réussit à obtenir une paix sociale en satisfaisant pour l’essentiel aux revendications des travailleurs des pays occidentaux qui, en retour, se sont embourgeoisés, en adhérant aux délices de la consommation, en coopérant, collaborant et renonçant ainsi à leurs combats en faveur d’une rupture véritable. La réponse deviendrait alors celle de soutenir les mouvements de libération nationale dans les pays du sud même débarrassé au besoin de tout contenu de classe. Pourtant l’expérience historique démontre que les indépendances politiques ne conduisent pas automatiquement aux indépendances économiques. Les exemples ne manquent pas.

 

- Pour d’autres, ne va-t-on pas jusqu’à considérer qu’il y aurait dans les pays occidentaux en France en particulier, une prédisposition de la classe ouvrière aux renoncements, en particulier à ses responsabilités internationales. Pour démontrer cette contre-vérité, on va jusqu’à réécrire l’histoire en dénaturant les raisons même qui ont conduit à l’organisation d’un courant de lutte de classes dans le mouvement ouvrier français[35]. En adhérant à la Troisième Internationale et en devenant la Section française de l’Internationale communiste (SFIC), il s’agissait pour le jeune PCF d’un choix internationaliste cohérent que résumait dans son intervention  Ho Chi Minh, délégué au Congrès de Tours : « Camarades, nous voyons dans l’adhésion à la 3ème internationale, la promesse formelle du Parti socialiste de donner, enfin aux questions coloniales l’importance qu’elles méritent ».[36]

Pour illustrer « ce défaut historique du mouvement ouvrier français »[37] qui refuserait de s’attaquer à son propre impérialisme, on falsifie l’histoire et on invoque entre autres la guerre du Rif en 1925. Quand en réalité, cet évènement fût fondateur du premier grand engagement internationaliste pour le PCF et la CGTU. Avec ces deux organisations, une nouvelle orientation fût mise en avant : la défense de la souveraineté, l’indépendance nationale des nations colonisées, la communauté de combat entre prolétaires de tous les pays. Le PCF, La CGTU, le Mouvement surréaliste, des intellectuels comme H. Barbusse ou L. Aragon se mobilisèrent au sein d‘un Comité d’action contre la guerre du Rif. Ils affirmèrent alors avec force un principe anti colonialiste sans ambiguïté : « Nous proclamons le droit des peuples, de tous les peuples à disposer d’eux-mêmes »[38].

Certes, les orientations présentes du PCF et de la CGT sont devenues contestables, qu’elles soient nationales ou internationales, il faut en faire la critique objective à partir des positions réelles qui sont les leurs et non à travers des interprétations fausses et partisanes de leur histoire.[39]

Cette réécriture de l’histoire sert par ailleurs à une approche infondée de la « structure de la classe ouvrière » qui conduirait à opposer travailleurs français et immigrés entre eux. Alors que l’on pourrait multiplier les exemples de luttes communes affirmant un principe de classe élémentaire « Français, immigrés, même patron, même combat ». D’ailleurs, on retrouve celui-ci dans les luttes pour les sans-papiers, les luttes de la liberté dans les entreprises de l’automobile, ou celle des résidents des foyers de travailleurs du bâtiment ou de la métallurgie. Cette orientation qui conduit à créer artificiellement des divisions, des oppositions et à orienter les combats en privilégiant les communautés comme priorité au détriment du militantisme syndical et politique sur les lieux de travail. Suivre cette voie conduirait très vite à une impasse et à épargner le capitalisme.[40]

Si, par l’absurde, on considérait qu’unir la classe ouvrière c’est unir seulement les prolétaires de nationalité française, il n’y aurait pas de luttes, pas de perspectives de changement. La voie révolutionnaire qui mène au socialisme passe nécessairement par les entreprises et en particulier les plus grandes. Nul autre lieu que l’entreprise ne réunit quotidiennement les acteurs de la lutte des classes dans le contexte le plus propice à la prise de conscience collective des objectifs et des conditions de l’union des prolétaires dans leur diversité.

Tout engagement internationaliste serait vide de sens, s’il ne reposait pas sur ce militantisme patient depuis les lieux de travail pour construire avec les travailleurs eux-mêmes les rapports de forces nécessaires pour faire échec au capitalisme et à l’impérialisme. On ne saurait parler d’impérialisme sans parler de capitalisme. Ignorer le caractère décisif de l’engagement nécessaire de la classe ouvrière depuis l’entreprise contribuerait à sous-estimer la portée sociale et politique de l’action de millions de travailleurs en lutte contre le réforme des retraites voulue par Macron et l’Internationale de la finance, ou ne pas mesurer la portée du refus des dockers des principaux ports de la Méditerranée en solidarité avec la nation palestinienne à charger ou décharger des bateaux pour Israël, ou encore à ignorer l’importance de la grève générale en Inde mobilisant 300 millions de travailleurs.

 

Tout pour l’entreprise.

Que deviendrait le contenu de ces mouvements d’ampleur sans les actions quotidiennes sur le lieu de travail. Il serait vide de sens. C’est pour cette raison que le mouvement ouvrier, pour assumer le rôle qui doit être le sien, ne saurait dresser de cloisons étranges entre ses engagements internationalistes qui ne sont pas des suppléments d’âme et ses responsabilités nationales. C’est ainsi qu’il doit construire son utilité, son efficacité, sa crédibilité.

On ne saurait se satisfaire de rhétorique et faire l’économie de la lutte des classes, ignorer la portée de ces luttes, singulièrement là où elles sont décisives, c’est-à-dire dans les pays où sont concentrés les leviers de pouvoir économique, financier, politique, sécuritaire et idéologique. Cela donne toute son importance aux luttes sociales et politiques dans les pays capitalistes développés partout où la contradiction capital/travail est la plus vive, là où se trouvent la classe ouvrière et le pouvoir du patronat face à face, là où la richesse produite par le travail est confisquée par le capital. 

Y renoncer, conduirait, à ne concevoir la lutte anti-impérialiste que débranchée de son caractère anticapitaliste, réduisant la lutte pour le socialisme dans les pays développés et dans ceux en développement à une utopie déconnectée de toute réalité des besoins immédiats et futurs du plus grand nombre alors que tout doit être fait pour articuler les deux en un seul et même combat.

Certains affirment que la classe ouvrière serait en voie de disparition ! Que deviendrait dans ces conditions la lutte des classes ? En France, selon l’INSEE, 30,4 millions de personnes ont un emploi, 80% dans le secteur privé, 20% dans le secteur public. Par conséquent le combat de classe depuis le lieu de travail demeure le terrain privilégié de l’affrontement avec la classe exploiteuse.[41] La contradiction principale entre capital et travail persiste, la France est l’un des pays qui compte le plus grand nombre de millionnaires et où les inégalités se sont creusées de manière sans précédente. En 2024, les entreprises ont reversé des dividendes record en augmentation. Les 100 plus grandes entreprises ont ainsi distribué un pactole de presque 100 milliards d’euros[42]. Une récente enquête sénatoriale a ainsi révélé que 211 milliards d’euro sans contreparties ont été accordées par l’État à des entreprises comme Total, Michelin, Sanofi…[43] Dans le même temps, en 2022 et officiellement plus de 15 % de la population vit sous le seuil de pauvreté,[44] plus de 300 000 personnes dont de nombreux enfants vivent sans domicile fixe, chiffre en constante progression. C’est bien cette contradiction qu’il faut confronter et résoudre.

 Par conséquent, il est nécessaire d’affirmer que ceux qui produisent les richesses doivent en récupérer le contrôle. La gauche pour sa part ne retrouvera une crédibilité qu’en s’engageant sur ce point dans la clarté, c’est-à-dire contre le capitalisme et l’hégémonie qu’il exerce sur toute chose, en lui disputant et en contestant le droit totalitaire qu’il s’est arrogé sur la propriété, en réaffirmant le rôle de la démocratie ouvrière dans le sens ou l’indiquait Rosa Luxemburg : « Aujourd’hui, la démocratie est peut-être inutile, ou même gênante pour la bourgeoisie, pour la classe ouvrière, elle est nécessaire, voire indispensable.[45]

 

Prenons un exemple concret !

La plus grande entreprise sidérurgique française est le deuxième plus grand producteur mondial d’acier au monde. Son nom est ACELOR/MITTAL son origine est indienne et elle est la propriété du milliardaire indien Lakshmi Mittal.  Son siège est basé au Luxembourg. Mittal pour maintenir son taux de profit, va réduire sa production de moitié en Europe et veut licencier des milliers de travailleurs en particulier en France.[46]

Pour les travailleurs qui font le choix de la lutte anticapitaliste avec leur syndicat CGT il ne s’agit plus de s’opposer au chômage mais de poser concrètement la question de la propriété et de la récupération des richesses produites de surcroit par une entreprise au caractère stratégique. On est loin du compromis social préconisé par certains syndicalistes. Le mot d’ordre de la grève est exemplaire « Nous pouvons faire du métal, sans Mittal ».[47] Face à ce mot d’ordre, la réponse d’une partie de la gauche et en particulier du Parti socialiste est significative, il faut dit-il des « nationalisations stratégiques temporaires », c’est à dire par une entrée publique au capital strictement transitoire suivie d’une revente à un opérateur public ou privé. Comme on le voit à travers cette position qui se veut un soutien à la lutte des travailleurs, nous n’avons pas qu’une nuance technique, mais de fait une capitulation de principe.

Pour les travailleurs, la distinction entre nationalisation temporaire et expropriation durable n’est pas un raffinement doctrinal. Du « métal sans Mittal » est devenu une orientation au nom de laquelle « les travailleurs rétablissent une évidence trop longtemps confisquée : l’outil qu’ils font vivre et que la collectivité finance doit enfin être gouverné par ceux qui l’animent et non par ceux qui l’épuisent ». C’est cette « gauche » là, qui peut faire la différence en construisant les rapports de force nécessaires par l’action concrète avec en particulier leurs frères indiens dans un internationalisme refondé et utile pour transformer le réel et non pour le réduire à un soutien extérieur par de simples messages de solidarité, mais pour transformer le rapport des forces. Les travailleurs, par leur action, ont imposé au Parlement un vote positif en faveur de la nationalisation. La bataille doit donc se poursuivre pour que la nationalisation se fasse pour rompre et non pour éponger, afin que les travailleurs, seuls producteurs de richesses, s’imposent comme les seuls dirigeants de l’entreprise.

Ce qui est déterminent, c’est à chaque fois le contenu de classe. Il y a donc un grand besoin d’articulation entre national et international, en particulier entre les luttes sociales et politiques dans les pays du Sud et ceux des pays développés. A fortiori quand se pose la question du contenu du mouvement de libération nationale et des alliances sur lesquelles il repose. Lutte de classes et libération nationale sont indissociables.

Cette exigence de changement dans les orientations et les pratiques de la gauche n’est au fond que l’expression d’un aiguisement sans précédent des contradictions entre le capital et le travail, depuis le lieu de travail jusqu’au niveau international. Une même lutte de classes qui faisaient dire au milliardaire US Warren Buffet « Il existe une lutte de classes, mais c’est ma classe, la classe des riche,s qui mènent cette guerre. Et nous sommes en train de la gagner »[48]. C’était en 2005, il y a plus de 20 ans. Depuis, la situation a radicalement changé.

Nous sommes entrés dans cette période de crise et de contradictions aigues qui justement signifie risques et opportunités. F. Fukuyama l’auteur de « la fin de l’histoire » le mesure quand il affirme « Si nous baissons la garde, le monde libéral disparaitra »[49]. La responsabilité historique de la gauche si tant est qu’elle entend encore jouer un rôle doit être d’y contribuer !

 

Notes : 

[1] « The CIA in America », John Kelly and Jeff Mc Donell, Laurence Hill books, 1988

[2] « Le Congrès pour la liberté de la culture » Persée, 2009

[3] On connaît le rôle d’Irving Brown, syndicaliste de l’AFL-CIO, anticommuniste viscéral, agent de la CIA, membre du groupe Bilderberg et le rôle qui fût le sien dans la scission de la CGT et la création de Force Ouvrière qu’il appuya financièrement. Comme il le fît également avec la CGIL en Italie avec la création de la CISL. « Irving Brown, syndicaliste américain et agent de la CIA. » Expression media, 21 mai 2025.

[4] « Jusqu’en 2019, Noam Chomski est resté solidaire de son ami », Le Monde, 4/02/2026.

[5] « Requiem pour la French Theory », G. Rockhill, A. Monville, Delga, 2024.

[6] « Geopolitics cannot serve as a methodology for analyzing international relations and the international situation », Li Zhou, vice ministre du département international du Comité Central du PC de Chine, World Marxist Review, vol:2, numero 1, 2025

[7] Charles Darwin (1809-1882), naturaliste qui évoquait l’évolution biologique des espèces par la sélection naturelle et la concurrence vitale.

[8] « The new geopolitics of Empire » John Bellamy Foster, Monthly Review, janvier 2006.

[9] « La déclaration de Trump annonçant l’attaque sur l’Iran », RTBF, février 2026

[10] « Attaque contre l’Iran : Donald Trump s’adresse aux Américains », www.sudinfo.be

[11] « Les chiens de garde », Paul Nizan, essai paru en 1932.

[12] « La régulation des réseaux sociaux à l’heure européenne », Les entretiens du Conseil d’état, janvier 2025.

[13] « Pétard mouillé contre Maxime Vivas », André Lacroix, Le Grand Soir, octobre 2024.

[14] « Sri Lanka, marxist or not marxist ? », Jean Pierre Page, Le Manifeste, octobre 2024

[15] Wei Ji : « Dangers et opportunités »

[16] « Interview du Ministre des Affaires étrangères d’Iran Abbas Araghchi », NPC News, 5 mars 2026.

[17] OCS : Organisation de Coopération de Shanghaï.

[18] The Capital order : how economists invented austerity and paved the way to fascism,  Clara Mattei, The University of Chicago press. 2022

[19] J.C. Cambadelis, ancien militant trotskiste devenu dirigeant du Parti socisliste, condamné pour corruption, il dû quitter ses responsabilités. « Les instantanés du dimanche », blog de J.C Cambadélis numéro 169, 08 mars 2026.

[20] Taxe Zucman du nom de l’économiste Gabriel Zucman, qui entend imposer une fiscalité plus lourde des grands patrimoines, comme des plus riches.

[21] L’essentiel du marché mondial se partagent entre les Big three : Standards&Poor’s, Moody’s, Fitch, elles détiennent 90% des parts du marché européen.

[22] « Von der Leyen joue la diplomatie avec Donald Trump » News actu.com, 1er mars 2026.

[23]  How Europe is rewriting the WWII History, Jean-Pierre Page, Valdai discussion Club, 29/01/2025

[24] Antonio Gramsci (1891-1937), écrivain, philosophe, théoricien, marxiste-léniniste, un des fondateurs du Parti communiste italien. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont les Cahiers de prison où il développe ses positions sur l’hégémonie culturelle.

[25] « L’économie de guerre en France, du concept à la réalité. », Le Monde, 11 mars 2025

[26] Les forces organisées et militantes du PCF sont passées de 600 000 adhérents à la fin des années 80, à 40 000 membres.

[27] « Pour S. Binet, la CGT doit rallier l’union sacrée » Jean-Pierre Page, Le Grand Soir, avril 2025

[28]  Syriza : dont le leader a été longtemps Alexis Tsipras, ancien premier ministre grec, devenu un parti en faveur d’un socialisme démocratique passé depuis au centre-gauche.

[29] « La France est le nouveau maillon faible de la zone euro », Valeurs actuelles, 22 septembre 2025

[30] « Des généraux et officiers ont lancé un Appel, Halte à une intervention sans mandat », Le Média, 22 avril 2025

[31] « Guerre civile en France et au Royaume Uni… » une étude du chercheur David Betz dans la discipline de War Studies du King’s College, Le Figaro, 14 aout 2025.

Il faut noter que des prévisions identiques s’expriment quant aux Etats-Unis où la polarisation a atteint de telles extrémités que plus de 7 millions d’Américains ont manifesté le 19 octobre à travers 2 700 rassemblements.

[32] Cette alliance s’est baptisée NUPES : Nouvelle Union Populaire Ecologique et Sociale est une coalition politique de partis se réclamant de la gauche : France Insoumise, PS, PC, Verts.

[33] « Avec le PS, l’Union de la gauche ne peut qu’enfanter des monstres » Régis de Castelnau, Vu du droit, 19 octobre 2025

[34] Sun Tzu : L’art de la guerre.

[35] CGTU (1921-1936) scission de la CGT qui avait fait le choix de l’Union sacrée en faveur de la Première Guerre mondiale. La CGTU représentait le courant de lutte de classes dans la CGT. Elle adhéra à L’International syndicale rouge (ISR).

[36] Discours de Ho Chi Minh comme délégué au Congrès de Tours du Parti socialiste dont la majorité décida l’adhésion à la 3eme Internationale et devint le Parti communiste français, 26 décembre 1920. CGT Cochin. over.blog.

[37] « Construire un mouvement anti-impérialiste de masse » Saïd Bouamama, De Bandung au Sud global, conférence 4 mai 2025. Edité par URC Paris IDF, novembre 2025

[38] « Camarades, je demande la parole » Jean-Pierre Page avec Charles Hoareau, Philippe Cordat, Jean-Claude Vatan, Investig’Action, 2016

[39] « Pour Sophie Binet, la CGT doit rallier l’union sacrée », Le Grand Soir, mars 2025

[40] « Construire un mouvement anti-impérialiste de masse » Saïd Bouamama, « De Bandung au Sud global », conférence 4 mai 2025. Edité par URC Paris IDF, novembre 2025

[41] « En France, 30, 4 millions de personnes ont un emploi », Libération, 27 juin 2025.

[42] « En France, les entreprises versent des dividendes record », Coint Tribune, juin 2025.

[43] « Stop aux 211 milliards d’aide sans contreparties », Analyses communistes, 11 mars 2026

[44] « Les chiffres clefs de la pauvreté en France », Inegalites.fr, décembre 2024

[45] « Révolution et démocratie, Rosa Luxemburg » Martine Leibovici, Persée, 1991

[46] « Un mouvement social d’ampleur en cours chez AcelorMittal », Le journal des entreprises, 5 décembre 2025

[47] « Du métal sans Mittal, nationaliser pour rompre pas pour éponger. », Jean Maltesse Allies-Position, 27 novembre 2025

[48] « Warren Buffet, faux prophète de la lutte des classes », Agoravox, 28 février 2018.

[49] « Si nous baissons la garde… » Francis Fukuyama, Courrier International/Financial Times

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15 mars 2026 7 15 /03 /mars /2026 13:57

L'article suivant analyse le mouvement social qui a secoué le monde agricole faisant suite à l'épidémie de Dermatose Nodulaire Contagieuse. Il tient compte de points de vue scientifiques et agricoles sur la gestion sanitaire de la crise et la politique agricole française et européenne, et retrace l'historique des principaux syndicats d’agriculteurs pour faire l'état des dynamiques de classe. 

 

Cet article apporte un nouvel éclairage qui s'ajoute aux précédentes publications de l'Union pour la Reconstruction communiste (URC) (qui ne prétend évidemment pas avoir la compétence scientifique sur le sujet), publications avec lesquelles il peut être par endroits en décalage et donc à débattre : 

Déclaration de l’URC :

https://www.le-manifeste.org/spip.php?article9144

Position du Syndicat des gardiens et gardiennes de troupeaux :

https://ancommunistes.fr/spip.php?article9360

Point de vue d’une membre de l’URC résidant en zone rurale en Auvergne :

https://ancommunistes.fr/spip.php?article9259

La Rédaction

 

 

La révolte des agriculteurs

et agricultrices :

 

Comprendre la crise au prisme des rapports de classe

-

Mars 2026

 

Anthony G.*

 

Chronologie d'une crise

Au début de l'été 2025, la Savoie a vu apparaître les premiers cas d'une maladie jusque-là absente de l'Hexagone, la Dermatose Nodulaire Contagieuse (DNC). Cette maladie n'est ni transmissible aux êtres humains, ni très létale pour les vaches atteintes, mais porte en revanche très bien son nom : elle est extrêmement contagieuse. Les animaux dépérissent : amaigrissement, lésions cutanées, infertilité... Autant de "pertes de production" aux yeux des éleveur/ses, qui, cumulées aux frais qu'engendre le contrôle de la maladie, peuvent rapidement mener une petite exploitation à sa perte.

Dans ce contexte, l’État français a mis en place un protocole sanitaire à l'échelle locale conformément aux législations européennes. Outre la vaccination, son arme phare est le "dépeuplement", entendez "la mise à mort sur place du troupeau à la première détection". Les animaux ne sont pas envoyés à l'abattoir pour éviter de les déplacer, ils sont euthanasiés avec des produits prévus à cet effet, mais qui empêchent la consommation de la viande. Cette pratique n'a rien de neuf en ça qu'elle est déjà appliquée pour diverses maladies (pestes porcines, fièvre aphteuse...) et a permis, dans le cas de la Catalogne et de la Sardaigne, de juguler les foyers.

Néanmoins, en France, la situation dégénère. Par des mouvements d'animaux mal contrôlés et un déploiement partiel de la vaccination, de nouveaux foyers apparaissent dans le Rhône, le Doubs, en Ariège, et commencent à s'étendre dans le Sud-ouest. Les services sanitaires sont momentanément débordés et la colère des éleveur/ses commence à monter. Face au mouvement de contestation rassemblant agriculteur/rices et citoyen/nes venu/es occuper l'une des fermes atteintes à Bordes-sur-Arize (09), l’État réagit d'une façon devenue malheureusement assez habituelle : blindés et gaz lacrymogènes. Les images font le tour des médias nationaux qui ne savent pas bien sur quel pied danser, partagés entre deux de leurs instincts primaires : la défense exaltée des milices de l’État face aux mouvements sociaux d'une part, l'affection condescendante des journalistes de cours parisiennes pour la figure du "petit paysan franchouillard", d'autre part. "Les policiers font leur travail et les gens en face sont blancs. Vous voyez ? C’est important de le dire parce que ce n’est pas facile pour les policiers" osera même dire le premier lieutenant de Bolloré sur CNews

 

L'épineuse question du "dépeuplement"

Ce serait une erreur de réduire la situation actuelle à : "tous/tes les agriculteur/ices sont contre la gestion sanitaire de la DNC car le dépeuplement sert uniquement les intérêts du commerce international". En effet, la question du dépeuplement soulève des dilemmes complexes : à la fois scientifiques, éthiques et économiques.

D'un point de vue éthique, la question du respect des vies animales est évidemment un thème important qui résonne de manière plus large avec l'intégralité de l'organisation de la filière. Humainement, pour un éleveur ou une éleveuse, le dépeuplement est un moment d'une grande violence et la perte d'années de sélection de ses animaux : une sélection qui est à la fois un outil de travail et un marqueur temporel de la vie de l'élevage ainsi que de sa transmission de main en main dans la famille.

Scientifiquement parlant, et tant que nous serons dans le feu de la crise, balayer d'un revers de la main cette pièce de l'arsenal sanitaire participe à la minimisation de l'impact de la maladie et à alimenter certains discours antiscience. La communauté scientifique, et notamment les services de santé publique vétérinaire, insistent sur le fait que cette maladie est tout sauf bénigne et que son installation permanente serait une catastrophe pour l'élevage en France. Cette stratégie a d'ailleurs déjà été appliquée dans d'autres contextes en France1 sans susciter une telle réaction de la part de certains des acteurs ci-présents.

Sur le plan économique enfin, les dépeuplements permettent l'obtention du "statut indemne" (statut légal accordé à une population saine et non-vaccinée2, gage de confiance dans le cadre du commerce international), notion qui est le point de focalisation des analyses de nombreux commentateurs. Mais, s'il est évidemment de bon ton de questionner la place que l'on accorde au commerce international et son impact sur l'économie agricole nationale, une erreur serait d'amalgamer sous le terme "les agriculteurs" des sujets différents avec des intérêts de classe très variés et de leur prêter des intérêts économiques communs.

Soyons clair : l'embrasement du monde agricole n'est pas tant la faute de l'étincelle "DNC" et de sa gestion, que de la poudrière accumulée sous celui-ci depuis des années. Une poudrière faite de puissantes tensions et de dynamiques de classe complexes. 

 

L'Europe, l'État, des souris et des hommes

Que s'est-il passé pour que nous en arrivions là ? Le monde rural français s'est usé. 
Du point de vue agricole, la France est unique en Europe : première productrice, principale bénéficiaire de la Politique agricole commune (PAC) avec 9,3 milliards d'euros par an prévus pour la période 2023-2027, le deuxième producteur européen et quatrième exportateur mondial de lait et produits laitiers. La ligne politique française est largement influencée par l'organisation corporatiste du monde agricole, avec des syndicats et des interprofessions puissantes. Le second puissant acteur est l'État, qui est plus interventionniste que dans la plupart des pays voisins : il intervient notamment sur les marchés de produits haut de gamme (via entre autres les appellations et les labels) et intervient dans la tutelle des chambres d'agriculture qui, bien qu'indépendantes, sont investies d'une mission de service public (et restent les principales fournisseuses de vulgarisation technique auprès des agriculteur/ices). Néanmoins, cela n'a pas empêché la libéralisation de l'économie agricole d'aller bon train. Dans les années 1990, d'un objectif de souveraineté alimentaire, la logique économique a basculé vers un objectif de compétitivité sur les marchés internationaux. De 2010 à 2020, le nombre d'exploitation a diminué de 20%, le nombre d'agriculteur/rices a également fortement diminué et 40% d'entre elles/eux auront atteint l'âge de la retraite d'ici 2030. Les exploitations sont devenues plus grandes pour compenser, et par la même, impossible à transmettre sans cribler de dette le repreneur ou la repreneuse. Le surrisque de suicide est de 30% pour les professions agricoles par rapport au reste de la population et peut monter jusqu'à 70% pour les seul/es propriétaires agricoles. Ajoutez à cela la déprise du monde rural en général : désinvestissement de l'État et mise à mort progressive des services publics, démographie en décrochage, sentiment de déclassement... Dans les anciennes colonies françaises et les territoires soumis à l'impérialisme français, le constat est encore pire, avec une perpétuation de l'héritage raciste de la France sur la division du travail, l'hyperspécialisation des territoires au service du continent, la répartition inégale de la propriété des moyens de production ou encore la hiérarchisation de la souffrance des corps et de la valeur des vies avec des scandales sanitaire comme celui du chlordécone aux Antilles. 

Cette dynamique n'est pas nouvelle et sévit sans discontinuer depuis le siècle dernier. Cependant, au cours de ces deux dernières décennies, l’État et les technocrates de l'Union européenne semblent bien déterminés à accélérer le mouvement. Entrent alors en scène les traités de libre-échange. L'accord de libre-échange UE-Mercosur est un traité visant la création d'un marché commun entre l'Union européenne, l'Argentine, le Brésil, le Paraguay, l'Uruguay et le Venezuela (l'implication de ce dernier étant suspendue depuis quelques années). Il comprend, entre autres, la suppression des barrières douanières sur certaines productions et l'accès aux appels d'offre sur les marchés publics. Une machine infernale, présentant un volet dit "politique" et un autre "commercial", ce dernier pouvant être adopté sans être voté par les parlements nationaux : l'antidémocratisme tout en finesse auquel nous a habitué l'Union. Car cet accord n'est en effet que le benjamin d'une fratrie de rejetons malfaisants. Le fils modèle, le JEFTA, a créé en 2019 la plus grande zone de libre-échange du monde entre l'UE et le Japon. Avant lui, en 2017, le CETA visait à augmenter de 25% les échanges avec le Canada : encore bloqué au stade fœtal, il n'est appliqué que partiellement et à titre provisoire. Enfin, l'aîné : le TAFTA, censé lier l'Europe aux États-Unis, a été avorté en 2016.

Autant de coups de couteaux successifs portés à l'agriculture française mais qui s'ajoutent aux réformes successives de la PAC et au sabotage par les lobbies agro-alimentaires de la stratégie "Farm-to-fork" (un pacte vert, ambitieux sans être révolutionnaire, qui visait à la réorientation politique de l'agriculture européenne vers plus d'équité entre les acteurs et une agriculture plus "verte"). Ces traités de libre-échange profitent directement aux grands groupes transnationaux comme Nestlé, Lactalis, Danone : des transformateurs et des distributeurs ayant réussi à s'imposer comme les maîtres incontestables de toute la chaîne de valeur des produits alimentaires, en écrasant les producteurs à un bout, les petits commerçants de l'autre. Pour chaque euro alloué à l'alimentation, ceux-ci captent cinquante-cinq centimes contre six pour l'ensemble des professions du milieu agricole. Cette vampirisation de la marge est permise par l'opacité des chaînes de valeur, des politiques économiques favorables et un lobbying forcené. Face à cette libéralisation à marche forcée, le monde agricole reste cependant divisé entre des groupes d'intérêts différents, appartenant à des classes différentes. La crise actuelle de la DNC en est un miroir grossissant, et son analyse nous permet de dégager deux camps.

 

Les champions du libéralisme

Le premier camp est celui de la bourgeoisie néolibérale et de ses alliés. La Fédération Nationale des Syndicats d'Exploitants Agricoles (FNSEA) est un syndicat agricole qui a réussi à imposer sa voix comme celle de la "profession" pendant des décennies et qui a à cœur, selon ses dires, de défendre "l'unité paysanne". Ce syndicat est né à la fin de la Seconde Guerre mondiale du noyautage de la Confédération Générale de l'Agriculture (CGA, créée à la Libération) par des anciens de la Corporation Paysanne (un syndicat agricole vichyste soutenu par les grands propriétaires exploitants et la droite paysanne catholique). Après en avoir évincé les syndicalistes et les élus de gauche, la branche des propriétaires et exploitants a complètement dévoré celles des ouvriers et ouvrières agricoles ou des commerçants et commerçantes. La construction identitaire de ce syndicat s'est faite sur une philosophie « agrariste », c'est-à-dire faisant du monde agricole, ses règles et ses traditions, une unité marginalisée au sein de la République, se positionnant en opposition à celle-ci et aux populations urbaines. La propriété familiale est un élément indissociable de cette construction identitaire de la FNSEA, amenant à la fois de petits producteurs qui n'ont rien à gagner de la libéralisation à lui apporter un soutien indéfectible, et à la fois sa direction à assumer des prises de position contradictoires pour prétendre les défendre tout en participant à leur disparition.

Le syndicat des Jeunes agriculteurs (JA), issu des Jeunesses agricoles catholiques (JAC), est une émanation quasiment indissociable de la FNSEA, bien que se présentant comme une entité indépendante. Pour l’État, la mise sous contrôle de cette entité tentaculaire a toujours été un enjeu central, maintenant dans son giron la majorité des grands propriétaires terriens. Ses inclinations réactionnaires la rendent plus compatible avec la droite conservatrice qu'avec la gauche ou le centre libéral, c'est donc ce qui explique son importance toute particulière aux yeux du Sénat, assemblée anti-démocratique de vieillards réactionnaires. Dans le même temps, l'aversion héréditaire de la FNSEA pour le pouvoir central, combiné à une culture de l'action directe violente (dont les JA sont le fer de lance), en font un acteur très versatile aux yeux des libéraux, que l’État choie : la violence de la répression des mouvements sociaux ouvriers et urbains se fait alors très sage face aux agriculteurs et agricultrices en colère. Du point de vue social et environnemental, bien que des changements de pratique aient été initiés par des élus locaux, la direction nationale reste dans une vision renvoyant toute réglementation à une contrainte, toute norme à de la coercition. Si la FNSEA n'est pas l'entité politique agricole assumant les discours les plus antiscience, elle confond volontiers celle-ci avec l'innovation technique et surtout les bénéfices économiques qui en découlent. Cela se traduit par un alignement total de ce syndicat avec l’État et l'Union européenne quand ceux-ci vont dans le sens de la libéralisation et de l'export vers les marchés mondiaux, de la dérégulation sociale et environnementale, de la spécialisation et de l'intégration verticale des filières agro-alimentaires, de la mécanisation et de la technicisation.

Au contraire, lorsque de timides poussées écologiques ou sociales tentent de se faire entendre, la machine réactionnaire se met en marche avec la complicité de l’État et le porte-voix des médias bourgeois pour en amplifier l'écho. Cette coopération étroite entre un syndicat à l'ancrage local puissant et un État relativement interventionniste cherchant à optimiser son efficience sur les marchés internationaux a pendant longtemps été la voix hégémonique de l'agriculture française. Mais ce grand écart idéologique entre agrarisme ancestral et néolibéralisme mondialiste de la FNSEA a fini par fracturer le monde syndical agricole. 

 

Réaction ou Révolution

Le second camp est une alliance en apparence contre-nature, dont nous allons ici détailler l'aspect circonstanciel, entre la Coordination Rurale (CR) et la Confédération Paysanne (« Conf »).

La CR est née dans les années 1990, se vendant initialement comme un mouvement "trans-syndical" et "apolitique" contre la réforme de la PAC. Le mouvement capte alors des dissidents de la FNSEA notamment parmi les grands exploitants céréaliers du bassin parisien et des défenseurs du modèle d’exploitation familiale. Très vite, les germes réactionnaires poussent, et dès 1992 le syndicat nouvellement formé prône dans ses valeurs cardinales la "défense de la civilisation" et la lutte contre un "génocide paysan" lié à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC). Le syndicat continue cependant à revendiquer son apolitisme jusqu’en 2022, où il achève sa mue d’extrême-droite pour afficher officiellement son soutien au Rassemblement National. C’est à cette même période que ce petit syndicat va alors exploser en popularité en particulier lors des élections des chambres d’agriculture et acquérir la visibilité médiatique qu’on lui connaît aujourd’hui. Tout au long des années 2000 et jusqu’à aujourd’hui, la CR se fait connaître pour ses positions réactionnaires, notamment sur l’immigration : le syndicat réclame à l’État l’assouplissement du code du travail et de permettre la venue d’ouvriers et ouvrières agricoles bon marché polonaises et marocaines. À la clef : des scandales de traite d’êtres humains par un élu de la CR et le soutien officiel assumé au meurtrier de deux inspecteurs du travail abattus par balle alors qu’ils venaient enquêter sur les conditions de travail d’ouvriers marocains.

Si le changement climatique est indéniable, pour la grande majorité des agriculteurs et agricultrices, les avis divergent sur les solutions, et la CR se démarque par son opposition farouche à toute réglementation environnementale, allant jusqu’à des menaces de mort de la part de certains membres envers des agents de l’Office français de la Biodiversité. Tout en niant l’étiquette "anti-écolo", les bonnets jaunes sont globalement alignés avec l’action politique de la FNSEA en matière d’écologie : soutien à la loi Duplomb, aux projets de mégabassine... Ils présentent cependant des points de friction marqués notamment par leur défense des semences paysannes face aux grands semenciers. Paradoxalement, la CR prône une stratégie "d’alliances pragmatiques" qui l’amènera à soutenir des listes écologistes dans certaines régions en 2023 et qui explique sa pro-activité dans l’organisation d’actions conjointes avec la Conf dans le cas des mouvements sociaux actuels.

La Conf quant à elle est née en opposition frontale au gouvernement et à la FNSEA. Ce syndicat a très vite cherché à proposer un contre-projet, notamment en s'appuyant sur des alliances internationales (Via Campesina) et en tissant des liens avec les milieux associatifs et altermondialistes. Il regroupe plus de travailleurs et travailleuses agricoles en dehors des moyens à gros propriétaires exploitants, comme les ouvriers et ouvrières agricoles prolétarisées des grandes exploitations et des firmes agro-industrielles ou les petits et petites exploitantes à l'installation récente hors du modèle de transmission familiale. C'est le syndicat qui va attirer le plus des fameux "néo-ruraux" qui se lancent dans une activité agricole. Le syndicat défend la juste rémunération par la régulation des marchés et la sortie des traités de libre-échange. La Conf prône la multitude des modèles d'exploitation agricole et soutient de nombreux projets de formes agricoles alternatives et d'initiatives citoyennes cherchant à assurer la souveraineté alimentaire. Sur le plan écologique, le syndicat représente la fraction la plus écologiste des paysans et paysannes et prône la nécessité d'une transition agro-écologique. C'est la faction la plus compatible avec un agenda d'écologie politique ambitieux, malgré sa porosité avec des milieux pseudo-scientifiques3.

Cette alliance de circonstance est celle des deux lignes de fracture avec la FNSEA évoquées précédemment. D'une part, un monde agricole déçu par le virage libéral de la FNSEA : constitué de petits exploitants attachés à la propriété familiale et qui constatent un déclin quasi "civilisationnel" des campagnes, de cette "unité paysanne au sein de la République". D'autre part, un monde agricole composite, regroupant les laissés-pour-compte de l'ancien monde et les opposants au libéralisme : le salariat agricole et les "paysans-travailleurs", avec une sensibilité de gauche altermondialiste et attachés à une agriculture dite "paysanne" en opposition à l'agriculture industrielle productiviste, parmi lesquels beaucoup de primo-installations. Cette alliance prend ici place dans un contexte d'accélération des offensives libérales européennes contre les barrières protectionnistes nationales. La multiplication des traités de libre-échange et leur imposition contre l'avis des populations a fini par creuser un fossé entre les acteurs du monde agricole propriétaires de moyens de production adaptés à la conquête des marchés internationaux, et les autres. L'héritage agrariste de la FNSEA, qui n'était déjà plus qu'un vague camouflage depuis les années 90, n'est désormais plus suffisant aux yeux de la frange la plus réactionnaire du monde agricole. De l'autre côté, les ennemis du libéralisme gagnent en crédibilité dans leurs critiques au fur et à mesure que les effets des traités s'accumulent. La crise de la DNC a ramené sur le devant de la scène médiatique la question du "statut indemne" des maladies et de son maintien vis-à-vis des échanges internationaux, en plein milieu du cycle de négociation d'un énième traité de libre-échange. Sur ce point précis, CR et Conf partagent des revendications communes : l'annulation de ce traité, et la mise en place de mesure protectionnistes. Et si ces deux syndicats ne peuvent pas être amalgamés à la population agricole elle-même et à ses intérêts de classe, ils forment la pointe d'un iceberg représentative des dynamiques de classe qui se jouent sous la surface. 

 

Voir au-delà de la crise

Quelle stratégie en tirer en tant que mouvement communiste révolutionnaire marxiste-léniniste, visant à la reconstruction d'une hégémonie communiste, d'un parti de masse défendant les intérêts du salariat généralisé et des classes prolétarisées et au basculement vers une société affranchie du capitalisme ?

Dans un premier temps, il faut identifier ce qui relève du conflit de classes de ce qui ne l'est pas. Nous l'avons vu, la maladie en elle-même n'est qu'un déclencheur et la question des dépeuplements une porte d'entrée vers un débat politique qui se joue en grande partie à l'échelle européenne. Il y a donc d'un côté un projet politique à discuter, et de l'autre une urgence sanitaire concrète, en cours et devant être stoppée, qui doit être gérée à la lumière des connaissances scientifiques. Le consensus épidémiologique pointe vers une élimination la plus rapide possible de la DNC par le recours à la vaccination et aux dépeuplements, sous peine de voir se pérenniser une situation encore plus préjudiciable pour les animaux et les éleveur/ses. Il y a donc nécessité de laisser le champ libre à l'action des services vétérinaires sur cette crise. La résolution rapide de cette situation est d'autant plus importante que les conséquences éthiques et économiques du dépeuplement sont difficiles à assumer. Il faut défendre un juste dédommagement des agriculteur/ices, que l'État pourrait être tenté de limiter au maximum par un jeu d'équilibriste malsain : entre la limitation des dépenses et l'achat de la paix sociale. Cette situation tragique doit être réglée au plus vite, mais également servir de matière à réflexion, pour éviter qu'elle ne se reproduise à l'avenir. 

C'est donc là, dans un second temps, que la question du projet politique se pose et qu'une analyse concrète du conflit de classe en cours doit être réalisée. Le mouvement social actuel regroupe des intérêts de classe très divergents, unis par les circonstances, contre les politiques néolibérales européennes. Dans le camp de l'alliance contre le libéralisme, il y a des entités réactionnaires, voire proto-fascistes, que nous ne devons surtout pas alimenter par des discours antiscience ou par l'invisibilisation des tensions de classes (en ne parlant que "des agriculteurs" comme un tout homogène). Cette situation, c'est surtout pour nous, communistes, une occasion à très court terme d'imposer dans le débat national notre agenda qui est résolument contre les traités de libre-échange : demander l'enterrement du traité UE-Mercosur et la sortie des traités précédents. Demander le juste dédommagement de tous/tes les éleveur/ses, tout en essayant de ramener à nous les quelques sujets compatibles avec le projet communiste au sein du monde agricole. En effet, l'analyse des dynamiques de classe permet de révéler au sein du monde agricole, un sujet révolutionnaire agricole, paysan, qui pour le moment se trouve essentiellement compris dans la Confédération paysanne. On parle ici des ouvriers agricoles prolétarisé/es et des petit/es exploitant/es avec une sensibilité de gauche internationaliste et qui ne sont pas empreint/es de ce culte agrariste pour la propriété familiale. En profitant à moyen terme de cette aspiration et du poids agricole de la France en Europe, il nous faut défendre une ligne de confrontation avec l'Union européenne : engager un rapport de force brutal pour renégocier les traités a minima, sinon sortir de l'Union, et au mieux infléchir la direction des politiques européennes pour favoriser en France et dans toute l'Union l'émergence de modèles agricoles écologiques et collectivistes.

Sur le long terme, enfin, c'est tout un projet agricole communiste qui doit être construit, que nous développerons dans un prochain article. Au-delà d'une simple résistance au libéralisme agricole, c'est tout un contre-projet qu'il faut présenter et rendre désirable. Un projet qui commence par la remise en question du modèle agricole familial centré sur la transmission d'un appareil de production massif s'orientant de plus en plus vers le commerce international au détriment de l'environnement, des animaux et des êtres humains qui en vivent. 

 

Le moment, c'est maintenant

Il faut noter que la structure et la démographie actuelle du monde agricole est plus que jamais favorable à la mise en place d'un projet communiste : en effet, les grands exploitants capitalistes alignés avec les intérêts de l'État ont déjà accompli pour nous le travail de regroupement des terres, de modernisation, de centralisation. Même si la transmission familiale reste leur mode de transmission dominant, les plus gros d'entre eux se sont déjà coupé de l'agrarisme séculaire de par leur virage libéral : ils et elles se définissent parfois elles et eux-mêmes comme des chef/fes d'entreprise, des entrepreneur/ses, des PDG... et dénigrent le terme "paysan". L'objectif de la bourgeoisie libérale est de les intégrer à l'agro-industrie, pour créer des filières industrielles contrôlées par des firmes transnationales, du champ jusqu'aux rayons des supermarchés. C'est pour nous une occasion à saisir : nationaliser ces grosses exploitations mettra rapidement entre les mains de l'État la majeure partie de l'appareil de production. Il sera alors plus facile de transformer ces structures en des formes renouvelées d'exploitations, de penser la façon dont elles façonnent les territoires et nourrissent le pays.

Le reste du monde agricole, les petits que la bourgeoisie libérale condamne à mort, est divisé en deux : une partie qui comprend son intérêt à adhérer à notre projet au long terme et une autre qui sera toujours matériellement opposée à la disparition de la propriété familiale. La première peut être transformée en une force alliée puissante, permettant d'assurer la continuité des savoir-faire paysans au sein de notre modèle, à condition de bien négocier la phase de transition entre les deux modèles. Cette transition peut commencer par la nationalisation des banques qui ont la main mise sur le monde agricole, combinée à une juste redistribution des terres, et permettra de recentrer le secteur sur une production agroécologique au service des besoins des populations locales (cantines scolaires, marchés, restauration...). L'autre partie est l'incarnation de cette frange réactionnaire du monde agricole qui s'est toujours opposée au projet communiste à travers l'Histoire, y compris contre ses propres intérêts de classe. Mais cette fois-ci au lieu de représenter la majeure partie de la population nationale, elle n'en constitue qu'une infime partie.

L'analyse des dynamiques de classe qui sous-tendent la crise de la DNC est révélatrice d'un grand nombre d'opportunités à saisir pour le camp communiste : cette analyse est malheureusement trop peu présente pour le moment à gauche et se noie dans une analyse confuse, court-termiste et simplificatrice, invisibilisant les discours scientifiques et les perspectives stratégiques. L'URC entend bien se saisir de ces opportunités pour proposer une véritable alternative agricole qui bénéficiera au monde agricole, à la société en général et à l'environnement.


*Anthony G., URC 31

Écrit avec la participation de deux ingénieurs agronomes, un vétérinaire et un agriculteur.

 

Notes :

1 : Les épidémies de fièvre aphteuse chez les porcs et les vaches dans les années 1980 à 1991 ou plus récemment les foyers ponctuels de peste porcine classique et de peste porcine africaine. La grippe aviaire est une situation légèrement différente dans la mesure où celle-ci a un potentiel zoonotique, c'est-à-dire la capacité de passer de l'animal à l'être humain.

2 : Il est souvent impossible de faire la différence par des tests basiques entre un animal qui a été vacciné et un animal qui a été porteur de la maladie. Le statut indemne est une garantie que les animaux n'ont jamais été en contact de la maladie. Son absence peut entraîner l'interdiction de l'export à destination des territoires indemnes.

3 : La Conf admet des liens – soit via certain/es de ses cadres, soit via les partenariats qu'elle tisse avec d'autres organisations prônant la biodynamie ou la géobiologie – avec l'Anthroposophie. Ce mouvement ésotérique pseudo-scientifique antivax est régulièrement cité dans le rapport annuel de la Miviludes sur la surveillance des risques de dérives sectaires. Cela ne signifie pas que tou/tes les agriculteur/ices en quête de solutions alternatives sont endoctrinés mais que, sur les questions scientifiques, de la confusion de bonne foi (au mieux) ou du charlatanisme (au pire) ont voix au chapitre au sein du syndicat. Cela peut constituer un frein à la rationnalisation de l'agriculture et de l'agronomie dans le projet communiste.

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27 février 2026 5 27 /02 /février /2026 15:14

Avertissement - L’analyse des rapports entre médias, pouvoir économique et production idéologique en France ne relève pas d’un intérêt extérieur ou abstrait pour un progressiste algérien. La France constitue pour l’Algérie un voisin immédiat par la Méditerranée, un partenaire économique majeur, un espace de circulation humaine structuré par une importante diaspora, et un référent historique central en raison du passé colonial et de ses prolongements contemporains. Les dynamiques politiques françaises, notamment celles qui concernent la construction des représentations sociales et la désignation d’ennemis intérieurs, produisent ainsi des effets directs ou indirects sur les sociétés du Maghreb (sur l’Algérie en particulier), et sur les populations issues de l’immigration en Europe. Étudier les mécanismes de domination idéologique à l’œuvre en France revient dès lors à interroger un espace politique étroitement lié à l’histoire et à l’avenir de l’Algérie, dans une perspective critique et émancipatrice.

L'auteur
 

 

Éclairage

 

MEDIAS FRANÇAIS :

 

Quand les chiens de garde

se transforment en mégaphone du

capital fascisant et du suprématisme trumpiste

-

Février 2026

 

Abdelatif Rebah

 

Le rôle des plumes collabos

L’histoire sociale française met en évidence une régularité (factuelle) structurelle : dans les périodes de crise aiguë, une fraction significative de la bourgeoisie choisit l’alliance avec la puissance dominante plutôt que l’appui aux forces populaires.

 

Entre 1940 et 1944, cette fraction, que l’on peut qualifier de bourgeoisie compradore au sens léniniste, privilégia la vassalisation à l’Allemagne nazie à l’émancipation politique et sociale susceptible de résulter d’une dynamique populaire issue du Front populaire et du mouvement ouvrier. Dans son livre « Le choix de la défaite : Les élites françaises dans les années 1930 », l’historienne Annie Lacroix-Riz démontre que la collaboration ne peut dès lors être comprise comme une dérive individuelle ou morale, mais comme une stratégie de classe.

 

Les faits le démontrent : lorsque les chars hitlériens entrent dans Paris en juin 1940, ils ne trouvent pas seulement une défaite militaire. Ils trouvent une classe dirigeante prête à collaborer, des intellectuels organiques de la bourgeoisie prêts à justifier l'injustifiable. Robert Brasillach, condamné et fusillé en 1945, n'était pas un cas isolé mais le produit logique d'une presse aux mains des possédants. « Je suis partout », dont il était la plume maîtresse, antisémite et fasciste, tirait à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires. Pierre Drieu la Rochelle, collaborateur notoire, dirigeait La Nouvelle Revue Française chez Gallimard. Louis-Ferdinand Céline, avec ses pamphlets génocidaires, était publié par les plus grandes maisons d'édition.

 

Ces "plumes" n'étaient pas des marginaux égarés. Elles remplissaient une fonction de classe précise : diviser le peuple français pour mieux le dominer. Ces élites ont vu dans l’Allemagne nazie un partenaire privilégié pour imposer une « réforme de l’État » inspirée du modèle fasciste, tout en sabordant les alliances stratégiques, notamment avec l’Union soviétique.

 

Ainsi, le rôle de l’appareil médiatique et intellectuel fut central dans ce processus. Ces supports ne se limitaient pas à accompagner la politique allemande ; ils participaient à la construction d’un discours visant à restructurer les représentations collectives. Cette production idéologique s’organisait notamment autour de la désignation d’ennemis intérieurs. Les communistes, porteurs d’un projet révolutionnaire, furent présentés comme agents de subversion, violents, tandis que les juifs furent constitués en boucs émissaires raciaux et culturels. Ce double processus permettait de détourner la conflictualité sociale des rapports de production vers des figures construites de la menace intérieure. Il s’agissait d’un mécanisme politique rationnel visant à empêcher l’unification du peuple autour d’intérêts de classe communs.

 

Sur le plan économique, la collaboration ne fut pas moins structurée. La création du Cercle européen en 1941, réunissant représentants du patronat français et acteurs de l’appareil économique allemand, témoigne de l’intégration d’une partie de la bourgeoisie française dans le dispositif impérial nazi. Les frais d’occupation imposés à la France facilitèrent l’acquisition de positions dominantes dans l’économie nationale par le capital allemand, avec l’assentiment actif de fractions du capital français. Cette dynamique confirme l’incapacité de la bourgeoisie nationale à assumer une fonction démocratique et patriotique autonome dès lors que ses intérêts matériels sont menacés.

 

Concentration médiatique contemporaine et recomposition des dispositifs idéologiques

Dans la période actuelle, le même type de mécanisme se déploie sous des formes renouvelées. La concentration des médias français entre les mains d'une poignée de milliardaires (Bolloré, Dassault, Drahi, Niel, Arnault, Pinault), n'est pas un accident du marché. C'est une offensive de classe planifiée pour verrouiller la superstructure idéologique, pour contrôler les "moyens de production spirituelle" comme l'écrivait Marx.

 

Plus de 80% de la presse nationale, des chaînes d'information en continu, des radios généralistes (sans compter les algorithmes des réseaux sociaux pour influencer la manière dont l’image et la parole sont perçues) appartiennent désormais à ces oligarques. Vincent Bolloré, ancien de la banque Rothschild, transforme méthodiquement ses médias (CNews, Europe 1, Le Journal du Dimanche) en machines de guerre idéologiques au service de l'extrême droite. Le groupe Dassault, issu du complexe militaro-industriel, possède Le Figaro. Le groupe LVMH d'Arnault contrôle Les Échos et Le Parisien. Patrick Drahi, magnat des télécoms, détient Libération et L'Express.

 

Cette concentration de la propriété des médias entre les mains d’un nombre restreint d’acteurs économiques constitue une transformation structurelle du champ de l’information. Elle peut être interprétée comme une appropriation des moyens de production idéologique, permettant à la classe dominante d’exercer un contrôle accru sur la formation des opinions et des représentations sociales.

 

Cette configuration favorise la diffusion d’un ensemble de thèmes sécuritaires, identitaires et autoritaires, dont la fonction politique rappelle celle des constructions idéologiques des années 1930. La conflictualité sociale liée aux rapports d’exploitation est déplacée vers des enjeux culturalisés, ethnicisés ou civilisationnels.

 

La désignation d’ennemis intérieurs demeure un ressort central de cette dynamique. Hier, ces ennemis étaient les communistes et les juifs ; aujourd’hui, ils prennent principalement la forme d’organisations politiques de gauche radicale, en particulier La France insoumise (LFI), et de populations désignées comme musulmanes (les Algériens étant la cible privilégiée). Dans les deux cas, ces figures jouent un rôle analogue : polariser les affects collectifs, fragmenter les classes populaires et empêcher la constitution d’un bloc social unifié.

 

Guerre cognitive et légitimation postcoloniale

Les mécanismes contemporains de production idéologique relèvent également d’une forme de guerre cognitive, entendue comme l’ensemble des dispositifs visant à orienter les perceptions collectives et à neutraliser les conflictualités sociales. Dans ce cadre, le recours médiatique récurrent à des intellectuels issus des anciennes colonies, tels que Boualem Sansal, Kamel Daoud, ou Mohamed Sifaoui (et d’autres aussi), participe d’une stratégie de légitimation du discours dominant.

La position symbolique de ces figures permet de produire un effet d’autorité interne : la désignation des populations musulmanes ou des mouvements antiracistes comme menaces sociales apparaît alors comme une critique endogène, ce qui en renforce la recevabilité publique. Ce procédé contribue à déplacer la conflictualité des rapports sociaux vers des registres culturalisés et moralisés, tout en fragmentant les groupes dominés entre figures intégrables et figures disqualifiées.

 

Ce dispositif prolonge, sous des formes renouvelées, les logiques coloniales d’intermédiation idéologique : il institue des relais chargés de traduire les catégories de la domination dans un langage acceptable pour les dominés eux-mêmes. La guerre cognitive ne se limite ainsi pas à la construction d’un ennemi extérieur, mais organise une désagrégation symbolique interne des classes subalternes, condition de la stabilisation de l’ordre social.

 

Cette évolution s’inscrit dans un cadre international marqué par l’hégémonie états-unienne. Alors que la bourgeoisie française des années 1940 s’alignait sur Berlin, celle d’aujourd’hui tend à s’aligner sur Washington. L’idéologie suprématiste et raciste trumpiste, en tant que forme politique d’un impérialisme en crise, irrigue une partie du discours médiatique français par la circulation de thématiques telles que le déclin civilisationnel, la criminalisation des mouvements antiracistes ou l’exaltation de l’autorité. Ce transfert idéologique ne doit pas être compris comme une simple imitation, mais comme un processus d’adaptation des catégories dominantes aux besoins contemporains de la reproduction sociale du capital.

 

Ce cadre idéologique sert en priorité les intérêts de la bourgeoisie oligarchique nationale. En imposant un récit et un agenda centrés sur l’insécurité et l’identité, il devient possible de neutraliser les revendications portant sur la redistribution, la propriété ou le contrôle des moyens de production. L’hégémonie culturelle se présente ainsi comme une condition nécessaire de la domination économique.

 

Médias alternatifs et lutte pour l’hégémonie idéologique

Dans ce contexte, l’émergence de médias alternatifs (la presse numérique) portés par une génération progressiste, politisée, constitue un phénomène social significatif. Ces espaces d’information concurrencent partiellement l’hégémonie des grands groupes en diffusant des récits issus des mobilisations sociales, des quartiers populaires, du mouvement syndical et de la solidarité internationale. Ils participent à la reconstitution de formes de contre-pouvoirs, libres, susceptibles de structurer une conscience critique collective.

 

La reconnaissance de ces médias par des forces politiques comme La France insoumise, notamment à travers, récemment, l’organisation (judicieuse) d’une conférence de presse spécifiquement destinée à ces supports, traduit une compréhension stratégique du champ médiatique. Il ne s’agit pas uniquement d’un choix tactique, mais d’une conception matérialiste de l’information comme terrain de lutte. La production de discours alternatifs apparaît alors comme une composante de la lutte de classe, au même titre que l’action syndicale ou électorale.

Cette dynamique s’inscrit dans une continuité historique des luttes populaires. De la Résistance communiste aux mobilisations contemporaines contre les politiques néolibérales, une même ligne de fracture oppose les classes dominantes et les classes subalternes. Les dispositifs médiatiques dominants cherchent à neutraliser cette conflictualité en multipliant les divisions internes aux classes populaires, tandis que les médias alternatifs tentent, inversement, de reconstituer des formes d’unification symbolique.

 

La critique marxiste-léniniste conduit ainsi à penser la question médiatique comme indissociable de la question du pouvoir économique. L’appareil de production idéologique est un produit du mode de production capitaliste et ne peut être durablement transformé sans remise en cause des rapports de propriété qui le structurent. Tirer les leçons historiques de la collaboration implique de reconnaître la permanence des mécanismes de trahison de classe, mais aussi la capacité du peuple organisé à opposer à l’hégémonie dominante des formes de contre-hégémonie.

 

Dans cette perspective, l’internationalisation croissante des classes dominantes appelle une réponse fondée sur l’internationalisme des classes dominées. À l’alignement sur l’impérialisme contemporain doit répondre une solidarité transnationale des mouvements populaires. La lutte contre les médias oligarchiques ne relève pas d’un combat sectoriel, mais d’un moment de la lutte générale pour l’émancipation sociale.

 

Alger, le 27 février 202

 

Collectif « ÉCHOS DE LA VIE ICI-BAS »

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26 janvier 2026 1 26 /01 /janvier /2026 19:36

A force d'avoir réduit sous l'influence de la gauche petite-bourgeoise soixanhuitarde le concept de fascisme à un "simple" autoritarisme répressif, on a oublié sa définition fondamentale faite par Dimitrov au moment du nazisme, à savoir que c'est la dictature totalitaire au service de la bourgeoisie impérialiste et de ses agents. C'est donc une forme de dictature de la classe possédante en période de crise et c'est ce qui rend les tendances fascistes adaptables aux tendances "morales" dominantes du moment. Le côté répressif du fascisme est évidemment fondamental mais il n'est pas la cause du fascisme, il n'est que la conséquence d'intérêts économiques menacés et peut donc prendre les formes les plus diverses selon la capacité d'adaptation de la bourgeoisie à "l'air du temps". On peut donc très bien avoir, à la différence de la période hitlérienne, des génocides télévisés en direct dès lors qu'on a réussi à anesthésier les capacités de résistance des peuples et à les habituer au fait que l'inégalité qui commence au coin de la rue peut s'étendre sans plus aucune limite sur la planète entière et, en retour, que les massacres qui ont lieu là-bas peuvent très bien être "rapatriés" ici. Voilà pourquoi il existe un lien direct entre l'anticommunisme, l'islamophobie d'Etat dans les puissances occidentales et les politiques de fragmentations et de massacres de masse se produisant contre les peuples récalcitrant.
La Rédaction
 
 
Éclairage* :
LE FASCISME MUTÉ DU 21e SIÈCLE
-
Des États-Unis de Trump à la fascisation de l’Occident collectif
-
Janvier 2026
 
Abdelatif Rebah
 
Qualifier les États-Unis de Donald Trump de fascistes n’est pas une erreur d’analyse mais un point de départ théorique qui exige d’être historiquement et matériellement actualisé. Le fascisme n’est pas un artefact figé des années 1930 : il est une forme politique que le capitalisme adopte lorsque ses contradictions deviennent ingérables par les mécanismes ordinaires de la démocratie bourgeoise libérale.
Ce qui se déploie sous Trump relève ainsi d’un fascisme muté, ajusté aux conditions du 21e siècle, à l’ère de la financiarisation, de la guerre hybride, de la crise climatique et du déclin relatif de l’hégémonie américaine. Il ne reproduit pas les formes classiques du fascisme historique, mais en réactive les fonctions essentielles : écrasement des oppositions sociales, réorganisation autoritaire de l’État, et mobilisation réactionnaire des masses au service du capital.
Dans cette configuration, l’État ne suspend pas formellement la démocratie ; il la vide de sa substance tout en conservant ses apparences. Les institutions demeurent, mais leur usage est transformé. Le pouvoir exécutif est hypertrophié, la justice instrumentalisée, les contre-pouvoirs délégitimés, tandis que la violence d’État devient un mode ordinaire de gouvernement pour certaines fractions de la population. Les attaques contre les personnes LGBTQ+, la remise en cause des droits reproductifs, la stigmatisation des musulmans, la banalisation du racisme et la tolérance envers les groupes suprémacistes ne sont pas des dérives culturelles mais des opérations politiques précises : elles produisent un ordre social hiérarchisé, naturalisé, où l’inégalité est présentée comme un fait moral ou civilisationnel.
La fascisation opère également par la destruction des médiations collectives du monde du travail. Les syndicats sont affaiblis, criminalisés ou contournés, le droit du travail est vidé de sa portée protectrice, et la précarité devient un instrument disciplinaire. Dans ce cadre, les travailleurs immigrés jouent un rôle central. Leur surexploitation est rendue possible par un appareil répressif spécifique, l’ICE, qui fonctionne de facto comme une milice d’État. À Minneapolis, cette milice fédérale a poursuivi ses opérations meurtrières malgré une mobilisation populaire massive, illustrant de manière exemplaire la normalisation de la violence d’État contre des citoyens ordinaires. Cette violence, exercée avec la bénédiction politique explicite de Trump, ne vise pas seulement les migrants mais l’ensemble de la classe laborieuse. Elle rappelle que les droits sont révocables et conditionnés à l’obéissance.
Cette militarisation de la répression intérieure s’accompagne d’une hostilité croissante envers la recherche scientifique, la pensée critique et toute production de savoir qui entre en contradiction avec les intérêts du capital dominant. Le déni climatique, la marginalisation des scientifiques, la politisation brutale de la vérité ne relèvent pas de l’ignorance mais d’un choix stratégique : lorsque la science devient un obstacle à l’accumulation ou à la légitimation idéologique du pouvoir, elle doit être neutralisée.
Sur le plan international, le fascisme muté trumpien se déploie sous la forme d’un impérialisme décomplexé. Le droit international est piétiné, les accords multilatéraux sont abandonnés, les sanctions économiques et les agressions militaires contre des États souverains sont utilisées comme instruments ordinaires de domination. Cette brutalité extérieure est indissociable de la brutalité intérieure : un même État, confronté à l’érosion de sa puissance économique et stratégique, durcit simultanément sa politique interne et externe. La guerre devient un prolongement de la gestion de crise du capital.
Ce modèle ne demeure pas circonscrit aux États-Unis. Il tend à se diffuser dans l’ensemble de l’Occident collectif, et tout particulièrement en Europe, où l’on observe des dynamiques convergentes de durcissement autoritaire, de répression sociale et de fragmentation idéologique du monde du travail.
En France, la fascisation prend une forme particulièrement sophistiquée, articulée autour de l’islamophobie et d’une algérophobie de plus en plus décomplexée, devenues des instruments centraux de la propagande médiatique et politique. Ces discours ne relèvent ni d’un simple racisme culturel ni d’excès rhétoriques isolés : ils constituent un dispositif idéologique au service de fractions de la bourgeoisie liées aux grands groupes industriels, financiers et médiatiques. En construisant les populations musulmanes et d’origine algérienne comme une menace intérieure, ces courants déplacent la conflictualité sociale loin des rapports de classe et des responsabilités du capital.
Cette stratégie permet de légitimer simultanément le durcissement sécuritaire, la restriction des libertés publiques et l’offensive contre ce qui subsiste des conquêtes sociales et des droits collectifs issus de l’après-guerre. Sous couvert de laïcité, d’ordre républicain ou de lutte contre le « séparatisme », l’État renforce son appareil répressif, banalise la surveillance de masse, criminalise les mobilisations populaires et prépare l’opinion à de nouvelles régressions sociales. L’islamophobie d’État fonctionne ici comme un outil de gouvernement : elle affaiblit et divise le peuple travailleur, oppose travailleurs nationaux et racisés, et empêche la constitution d’un front social unifié capable de résister à la destruction méthodique des protections sociales.
Les grands médias, largement contrôlés par des oligarques embourgeoisés, jouent un rôle décisif dans ce processus. En saturant l’espace public de polémiques identitaires et mémorielles, ils naturalisent la violence sociale, invisibilisent la lutte des classes et transforment les victimes du néolibéralisme en boucs émissaires. Cette offensive idéologique accompagne une réalité matérielle claire : casse des retraites, démantèlement des services publics, précarisation du travail et répression accrue des mouvements syndicaux et populaires.
En Angleterre, le durcissement autoritaire s’est traduit par des lois restreignant sévèrement le droit de grève et de manifestation, par une politique migratoire ouvertement punitive et par une centralisation accrue du pouvoir exécutif sous couvert de souveraineté retrouvée après le Brexit. La rhétorique nationaliste y fonctionne comme un substitut idéologique à l’effondrement du compromis social, masquant la précarisation massive du travail et l’approfondissement des inégalités.
En Allemagne, la situation revêt une gravité particulière. La résurgence d’organisations et de discours ouvertement néonazis, leur progression électorale, ainsi que la tolérance croissante de l’appareil d’État à leur égard signalent une rupture historique lourde de sens. La criminalisation de la gauche radicale, la répression des mobilisations pro-palestiniennes et l’alignement géopolitique et militaire sur les intérêts impérialistes occidentaux participent d’un climat où l’autoritarisme se normalise, tandis que la mémoire du fascisme historique est relativisée ou instrumentalisée.
Ce fascisme du 21e siècle ne nécessite ni parti unique ni mobilisation totale de la société. Il s’appuie sur les technologies de surveillance, la fragmentation sociale, l’idéologie sécuritaire et la spectacularisation permanente de la politique. Il gouverne par la peur, l’épuisement et la division, tout en laissant intacte la domination de la bourgeoisie.
En ce sens, Trump n’est ni une anomalie ni une simple parenthèse : il incarne une forme avancée de gestion autoritaire d’un capitalisme en crise, dont les déclinaisons européennes confirment la généralisation et la profondeur historique. Les conditions de son renversement tiennent avant tout à la capacité du peuple des États-Unis à s’organiser collectivement et à agir de manière résolue.
Ainsi, face à l’effondrement agressif de l'impérialisme, la convergence internationale des forces populaires révolutionnaires, progressistes. écologistes…, s’impose comme une nécessité historique. Cette unité d’action doit forger, contre la propagande divisionnaire de la bourgeoisie, un front de classe, anti-impérialiste, conscient et discipliné. Rejeter la compromission et l’opportunisme, c’est affirmer que seule la lutte organisée des masses peut réaliser la rupture nécessaire avec l’ordre décadent. Transformer la crise en révolution exige de substituer au chaos impérialiste la construction d’un pouvoir populaire, où la satisfaction des besoins humains remplace la logique du profit. L’unité dans l’action est la condition de la victoire.
 
Alger, le 26 janvier 2026
 
Collectif « ÉCHOS DE LA VIE ICI-BAS »
 
* Les caractères gras ont été mis par la rédaction.
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5 janvier 2026 1 05 /01 /janvier /2026 15:04

A l’heure où les guerres, les agressions et les tensions se multiplient, le monde découvre l’importance de nouveaux instruments apparus sur la scène économique et médiatique mondiale, Bitcoin, Intelligence artificielle (IA), data centers, et qui doivent être replacés dans les processus de production connus, ressources énergétiques, chaines de froid, eau dont l’importance augmente au sein de « notre » capitalisme tardif mondialisé. Capitalisme tardif monopolistique, concentrationnaire, mais bien entendu toujours et de plus en plus impérialiste. Ces éléments nous permettent tous de mieux appréhender les crises actuelles, effritement des pétrodollars, Groenland, Canada, Venezuela, Palestine, conflits entre les « puissances » du Golfe, évolutions de l’UE. Cet article nous ouvre une porte d’accès à une meilleure compréhension et une analyse de tous ces phénomènes qui liés entre eux.

La Rédaction de La Pensée libre

 

 

Les nouvelles données de

l’impérialisme étatsunien

-

Bitcoin et Impérialisme

 

Janvier 2026

 

Marwan S.*

 

Pour bien comprendre ce qu’il y a en jeu derrière l’importance que prend le bitcoin depuis quelques années, il faut d’abord revenir sur l’histoire du modèle financier moderne, et sur l’affrontement de deux modèles au milieu de la deuxième moitié du 20e siècle, notamment en Europe.

 

Lors du lancement de la construction européenne, notamment de la construction d’un modèle financier commun, un rapport de force est assez vite apparu : celui entre le modèle de financement des banques centrales de l'Europe dite “latine” et le modèle allemand.

 

En effet, la capacité d’emprunt et de financement des banques centrales et donc des États reposait surtout sur la solidité du “legal tender” (= l’institution qui a le pouvoir de faire valoir une monnaie sur un territoire donné, cad l’État et sa banque centrale) en termes de bilan financier annuel, c’est à dire de quoi est fait son passif.

 

Dans le cas dit “latin”, le passif reposait sur un certain nombre d’éléments spécifiques, tels que le stock d’or ou le patrimoine immobilier de l'État, et c’est donc sur la base de ce modèle que le marché quantifiait la solidité de l’emprunteur.

 

Ce modèle de bilan est le résultat du contexte historique du développement du capitalisme-impérialisme de ces pays-là, notamment pour la question du stock d’or qui découle directement de la politique d’exploitation coloniale de la France ou de l’Espagne par exemple, et reflète le système économique de l’époque. On peut l’appeler le modèle de l’étalon-or.

 

En opposition à ce modèle, et à partir des années 1930, s’est construit le modèle financier allemand. Plus encore que le modèle de bilan des banques centrales des pays dit “latins”, le modèle allemand reflète le système économique du capitalisme-impérialisme de son époque.

 

L’Allemagne n’ayant pas le même accès à l’or que ses rivaux pour des raisons historiques évidentes, et ayant eu un développement capitaliste plus tardif que les autres, entre autres raisons, il lui a fallu trouver un autre système pour financer son action gouvernementale. A la suite de la crise financière de 1929, le régime nazi fut le premier à développer un système de titres de dettes d’États, appelé “bond MEFO”, Metallurgische Forschungsgesellschaft[1], qui lui permit d’emprunter pour financer l’effort industriel nécessaire à la guerre en préparation dans les années 1930.

 

Ce modèle où, pour résumer grossièrement, le stock d’or est remplacé par des titres de dettes d’État, est le modèle minoritaire pendant la plus longue partie du 20e siècle, jusqu’à la fin des accords de Bretton Woods en 1971, qui marque la fin de la convertibilité du dollar en or, et donc la fin du poids de l’or dans le bilan des banques centrales, et qui constitue un premier changement de rapport de force dans l’affrontement des deux modèles cités plus haut.

 

Dès la fin de Bretton Woods, on voit que les économies dont les banques centrales s’appuient principalement sur le stock d’or entrer en crise semi-permanente ; alors que les pays dont le modèle de bilan s’appuient sur les titres de dettes d’État sont favorisés par les marchés.

 

C’est dans ce contexte d’affrontement que la chute du mur et la “réunification” allemande va avoir un effet majeur sur le rapport de force en Europe, et va permettre à l’Allemagne d’ériger son modèle national en modèle régional et d’imposer des réformes financières, notamment à la France mais aussi à toute une série de pays d’Europe centrale & de l’Est à travers l’Union européenne. C’est le deuxième changement qui marque un basculement qualitatif dans le rapport de force entre les deux modèles, et voit la domination du modèle de titre de dette s’installer.

 

Nous voilà donc rendus au début du 21e siècle, et la “construction européenne” va bon train, la BCE et l'entièreté des pays membres de l’UE pliant et adoptant le système allemand via le système de TARGET 2, un système qui génère automatiquement et en masses des titres de dettes entre les États, permettant toujours plus la mise à mort de la souveraineté populaire des États, les livrant au marché et à l’indice de confiance qu’il place sur X ou Y pays.

 

Ce système mériterait une analyse plus détaillée, mais nous nous contenterons de comprendre qu’à partir de 2001 et le lancement de la monnaie € ; l’entièreté des États de la Zone euro est forcé d’avoir dans ses bilans des titres de dettes étatiques, et qu’une grande partie de la solidité de leurs legal tender vient de ceux-ci.


Ce modèle permit une forme de macro-stabilité pendant une courte période, de 2001 à 2008, avant de se révéler ouvertement être le piège qu’il a été conçu pour être en 2011, avec ce que les économistes libéraux appellent la “crise des dettes souveraines”. Il faut donc revenir sur cette période spécifique, entre 2008 aux USA et 2011 en UE, et comprendre ce qui s’est passé, pour comprendre l’enjeu autour du bitcoin aujourd’hui.

 

Si la crise des subprimes aux USA peut être comprise comme une crise structurelle pour l’économie américaine, elle ne l’était en aucun cas pour les économies européennes, lesquelles, à part pour quelques grosses banques ayant des actifs financiers dans les banques américaines qui se sont effondrées, n’étaient pas directement concernées par la crise en elle-même.

 

L’historiographie nous fait croire qu’il y a un lien organique entre la crise de 2008 et celle de 2011, mais il n’en est rien. La crise de 2011 en Europe est une crise qui, bien qu’indirectement liée à celle de 2008, est principalement une attaque concertée et organisée sur les États européens rivaux de l’Allemagne, visant à les subjuguer et à les mettre sous la coupe à la fois des capitalistes internationaux, et du capital allemand plus particulièrement.

Pour résumer les évènements de 2011, les marchés financiers et plus encore leurs institutions, ayant dorénavant le contrôle de l’accès à la monnaie € et faisant la pluie et le beau temps via le contrôle des cours d’échanges des titres de dettes, ont forcé la main à plusieurs pays européens à faire des changements institutionnels profonds et anti démocratiques, en les menaçant de banqueroute et de blocages, comme dans le cas de la Grèce, allant jusqu’à même saisir une partie de l’épargne des gens, comme dans le cas de la “haircut” chypriote.

 

A court terme, cela eut l'effet escompté, et les politiques d’austérité, de privatisation, de paupérisation, de rabougrissement démocratique furent appliquées, mettant toujours plus de plus-value à disposition des capitalistes. Mais dans un temps plus long, cela eut pour effet de remettre en question la solidité du modèle financier moderne reposant principalement sur le stock de titres de dettes d’États, car ayant fait la preuve de l’instabilité des titres de dettes d’États eux-mêmes.

 

C’est alors que le bitcoin, ainsi qu’un certain nombre d'autres crypto-actifs, mais principalement le bitcoin, prend l’ampleur qu’on lui connaît aujourd’hui. D’un côté, il sert pour des petits pays ou des pays sanctionnés et isolés, à se doter d’un stock autre que de l’or, du dollar ou des titres de dettes, voir à acheter des ressources en contournant les sanctions et la mainmise impérialiste sur les échanges internationaux via le pétrodollar ou le système swift, de l’autre il est un enjeu crucial pour le capitalisme en crise.

 

Étant un actif financier techniquement solide, et n’étant adossé à aucun legal tender, le bitcoin se trouve être un “nouveau stock d’or” parfaitement pur, pour un impérialisme parfaitement en crise, qui ne peut ni ne veut se remettre à amasser de l’or ou à revenir à un modèle financier reposant sur un État fort, qui est en passe d’être privé de son avantage principal, le dollar maître, et dont le système financier reposant sur des bilans à base de titres de dettes est remis en question, les titres de dettes ont prouvé être faillible et donc faible.

 

Le contrôle du bitcoin est donc un enjeu quasiment de survie pour l’impérialisme américain, étant donné que son économie est sur le point de basculer et doit muter pour survivre à la crise financière qui pointe le bout de son nez. Il ne peut pas lutter contre la dédollarisation du monde, avec d’un côté l’Union européenne et sa zone euro; de l’autre l’affaiblissement du pétrodollar au profit du petroyuan (entres autres) avec des accords commerciaux comme ceux entre l’Arabie Saoudite et la Chine, ou le R[2]CEP, le plus gros accord commercial au monde qui donne un cadre légal aux échanges hors dollars entre États pour plus de 30% du commerce et de la population mondiale.

 

Dans ce contexte, le contrôle du bitcoin revêt une importance cruciale pour l’impérialisme américain, de la même façon que de réussir à imposer le dollar comme étalon ou que de réussir à imposer le modèle allemand lui a permis de contrôler les États à travers la planète via le contrôle du cours de change des titres de dettes. Contrôler le bitcoin lui permettra d’asseoir sa position dans le monde qui vient.

 

 

L’impérialisme est la superstructure du capitalisme, et en ce sens, reflète les mutations que celui-ci connaît. Les libertariens américains au pouvoir aujourd’hui sont les avatars de ce changement, Trump à leur tête. L’absorption complète de ces capitaines d’industrie technologiques par la finance les rendent bien conscients de ces enjeux et du rôle que le bitcoin est appelé à jouer, et qu’il joue déjà. C’est pour cela que Trump a annoncé plus tôt cette année que les USA allaient se doter d’une réserve de bitcoin, ou que des foyers du capitalisme tel que Blackrock deviennent les plus grands portefeuilles privés de bitcoin au monde.

 

Le bitcoin, en soi, n’est pas porteur de plus d’intérêt que bien d’autres actifs qui servent dans la grande machine économique. La question politique qui en émerge est plutôt de connaître et comprendre les enjeux autours de celui-ci ; de ce que les mouvements du bitcoin reflètent de la situation économique.

 

Ainsi, il est l’un des facteurs à suivre afin de savoir le niveau de risque de crise de la situation tel que déterminé par les capitalistes eux-mêmes : en effet, lorsque les marchés s’affolent, on peut noter une hausse de trois choses :

 

  • La masse monétaire M1 du dollar : c’est le volume global de dollars en circulation sur tous les circuits, et lorsqu’elle augmente soudainement, c’est que les marchés n’ont plus confiance dans leurs actifs et “cash-out”, causant ainsi une augmentation de la masse de dollars en circulation autour du monde.

 

  • L’or : lorsque les capitalistes prennent peur de la situation aux USA, ils convertissent leur dollar en or, causant une hausse du cours de l’or.

 

  • Le bitcoin : similaire à l’or, le cours du bitcoin explose en corrélation avec celui de l’or et d'autres valeurs refuge, solidifiant son statut.

 

C’est ainsi qu’on peut se rendre compte du rôle du bitcoin, de l’importance qu’il revêt déjà dans l’appareil capitaliste général, et surtout de celui qu’il est appelé à jouer dans les années à venir.

Énergie, technologie et IA

 

On peut également comprendre un certain nombre d’éléments de la politique extérieure de l’administration Trump, tels que les menaces ouvertes sur le Groënland et le Canada par exemple, en comprenant les structures de domination impérialiste des USA, notamment sur le plan infrastructurel, c’est à dire celui de la production, et notamment le monopole américain sur “l’économie numérique”.

 

Ce monopole est une arme précieuse pour les nord-américains, car les différents outils numériques utilisés massivement par les entreprises et États européens, autant en terme de logiciel/”software” (Excel, Windows, etc.) que matériel/”hardware” (Intel, Nvidia, Apple, IBM etc.) ou de services (Amazon et Amazon Web Service, Google, Paypal, Réseaux sociaux etc.) joue un rôle crucial dans l’appareil de production des sociétés occidentale, à l’heure où la partie “distribution” du processus de production est centrale et donc où la logistique inhérente à cette activité l’est tout autant.

 

Un des premiers indices à prendre en compte est que les USA possèdent près de la moitié des data center de la planète (entre 4 165 et 5 400 data center sur le sol américain sur environ 11 000 au total)[3] et que ceux-ci servent principalement à alimenter l’outil numérique et donc la domination nord-américaine, notamment sur nos économies dites “post-industrielles”, en réalité des économies d’impérialisme avancé, où l’activité productive principale est la distribution.

 

Cette domination a un coût, et surtout elle place les USA dans un état de double dépendance :

 

  • Une première dépendance aux composants technologiques (semi-conducteurs, puces, GPU/CPU, RAM/VRAM, etc.) et donc aux matériaux qui les composent : silicium, cuivre, terres rares, etc.

 

 

C’est ainsi qu’on peut comprendre pourquoi l’administration Trump a menacé dès le début de son mandat le Canada et le Groënland, deux pays où le froid extrême représente une opportunité gigantesque de faire des économies d’échelle pour le refroidissement des data centers, surtout à une période où, à cause du réchauffement climatique, plus de 70% de la production nationale d’électricité peut partir dans les data centers, comme c’est le cas en Virginie du Nord, surnommé la “Data Center Alley”.

 

Cela a également pour effet de faire grimper en flèche le prix de l'électricité pour les citoyens de ses États là, avec comme exemple le plus récent le cas de PJM, l’un des plus gros opérateur de réseaux électrique américains, qui a vu augmenter ses prix de plus de 1 000% aux enchères de l’électricité, le système mis en place par les autorités là-bas pour gérer l’approvisionnement[4]

C’est encore plus vrai pour les data centers dédiés à l’IA, un outil qui est appelé à prendre toujours plus de place dans le système productif et dont les data centers dédiés représentent une part de plus en plus importante du pool de data center général. Ceux-ci consomment jusqu'à 7 à 8 fois plus d'électricité qu’un data center normal, et entre 4 et 8 fois plus d’eau, surtout si l’on prend en compte l’eau nécessaire à produire l'électricité qu’ils consomment en plus de celle nécessaire au refroidissement, faisant de la question de l’eau un enjeu majeur pour la survie de l’écosystème technologique étatsunien.


Le deuxième élément important à analyser pour comprendre les politiques trumpiennes récentes, c’est la structure de la chaîne d’approvisionnement en composant technologique mondial. Il faut prendre en compte la globalité de la chaîne non seulement de production, mais bien d’approvisionnement et de distribution pour comprendre l’enjeu. Il y a un certain nombre de pays et d’entreprise manufacturières clés dans cette chaîne, notamment :

 

  • Taïwan : TSMS, leader mondial dans la fonderie de semi-conducteurs, 60% de part du marché mondial, entreprise absolument vitale dans la chaîne de production de composants.

 

  • Corée du Sud : Samsung, leader dans la production de mémoire et mémoire vive (RAM/VRAM)

 

  • USA : Intel, leader dans le CPU (processeurs) ainsi que NVidia, quasi-monopole dans le GPU (Carte graphique)

 

Ces trois pays concentrent la majorité des capacités de production globale en différents composants technologiques, à différents niveaux et stade, et se retrouvent donc dépendant de l’approvisionnement en matière première, les fameux métaux et terres rares, dont le principal fournisseur est la Chine.

 

Néodyme, dysprosium, tantale, indium, gallium, germanium, mais aussi lithium, cobalt, silicium métallurgique, ou même cuivre et aluminium, toutes ces matières premières tant convoitées ont un seul et même fournisseur aujourd’hui, la Chine, qui produit plus de 60% de toutes les terres rares à elle seule, certaines analyses plus englobantes estimant cette proportion à quasi 80%.

 

Ce n’est donc pas sans raison que la Chine a répondue aux taxes douanières de Trump en mettant en place, le 4 avril dernier, une restriction aux exportations de terres rares, preuve que les autorités chinoises sont bien conscientes de leur place dans la chaîne d’approvisionnement mondiale tout autant que du poids du secteur de la technologie pour les économies occidentales.

 

Un autre aspect de cette dépendance à la Chine de la part des acteurs principaux de la technologie, qui est plus souvent ignoré, est celui de la consommation, car si les Chinois sont les premiers fournisseurs de matière première pour composants technologique, ils en sont également les premiers consommateur, absorbant plus de 50% de la production globale de semi-conducteur, pour alimenter leur propre secteur (électronique grand public, automobile, militaire, équipement industriel, etc.)[5].

 

Les USA se retrouvent donc face à un double problème concernant leur dépendance à la Chine : ils se retrouvent pieds et main liés non seulement par le statut de producteur de la Chine, mais aussi par celui de consommateur, étant réduit à un statut de “middleman”, correspondant (pour l’instant encore) à une domination sur la partie “raffinage/manufacture”, la Chine ayant un quasi-monopole sur la partie extraction & distribution (le secteur de la distribution en Chine étant un très gros secteur national, avec Alibaba à sa tête).

 

Et encore, cette domination de l’impérialisme américain est en passe d’être défaite par les Chinois, car la guerre économique de Trump et les sanctions qui ont suivis ont accéléré le processus d’autonomisation des Chinois sur le sujet, avec le développement de leurs propres entreprises de fabrications de semi-conducteurs tel que la SMIC (Semiconductor Manufacturing International Corporation), Hua Hong Semiconductor, ou encore Yangtze Memory Technologies (YMTC) pour la mémoire NAND[6].

 

C’est ainsi qu’ils faut comprendre les différentes mesures prises plus tôt cette année par les USA d’interdire puis de ré-autoriser la vente par Nvidia de puces IA haut de gamme aux entreprises chinoises, ce à quoi Pékin à répondu, lors de la ré-autorisation, par une fin de non-recevoir, alors même que les entreprises chinoises sont les plus consommatrices de puces de tout genre[7].

 

Dans la même veine, bien que nous ne l’ayons traité ici que transversalement, l’intelligence artificielle est en passe de devenir l’un si ce n’est l’outil le plus important dans le dispositif de production générale, tout autant dans l’extraction, que le raffinage/manufacture ou la distribution, et la bataille pour le maintien de son hégémonie infrastructurelle que les USA sont en train de mener, voire tendanciellement de perdre, se joue et se jouera toujours plus sur ce front aussi.

 

Les USA ne peuvent donc pas totalement interdire à la Chine d’exporter ses matières premières, sous peine de saborder leur principal atout qu’est le secteur de la technologie, mais ils ne peuvent pas non plus interdire à leurs propres entreprises d’aller vendre en Chine, au risque de se faire déclasser de leur statut hégémonique. Ils sont au pied du mur, et c’est bien là l’un des principaux facteurs qui peut nous faire craindre le pire pour les années à venir.

 

S’il y a bien une chose qui est sûre et qu’il nous faut prendre en compte, c’est que les USA ne se laisseront pas détrôner sans réagir, et que la guerre est leur moyen de prédilection pour résoudre des contradictions qu’ils ne peuvent pas résoudre autrement. C’est déjà le sens de beaucoup d’évènements qui secouent notre monde aujourd’hui, de la guerre du Kivu au Congo pour le contrôle des ressources minières, à la vente de 11 milliards de dollars d’armement à Taïwan, en passant par le génocide à Gaza ou à la marche guerrière généralisée contre la Russie que l’Union européenne nous prépare, il est donc important pour nous autres communistes de bien cerner ces évolutions. C’est là en tout cas le sens de cet article, en espérant qu’il puisse animer et éclairer suffisamment les débats.

 

 

*Analyste politique et économique ; militant URC

 

Notes :


[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Bon_MEFO

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Partenariat_économique_régional_global

[3] https://www.statista.com/statistics/1228433/data-centers-worldwide-by-country/

[4] https://www.reuters.com/business/energy/prices-biggest-us-power-grid-auction-hit-new-record-supply-crunch-2025-12-17/

[5] https://www.euronews.com/business/2024/03/15/chinas-semiconductor-production-challenges-could-be-a-boon-for-europe

[6] https://en.wikipedia.org/wiki/Semiconductor_Manufacturing_International_Corporation

[7] https://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/pourquoi-la-chine-referme-la-porte-aux-puces-ia-nvidia-malgre-le-feu-vert-de-donald-trump-20251211

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24 novembre 2025 1 24 /11 /novembre /2025 12:52

     Le vote récent au Conseil de sécurité de l’ONU de la résolution de fait coloniale sur Gaza présentée par les Etats-Unis a surpris, surtout à cause de l’abstention de deux puissances « non alignées », la Chine et la Russie, et plus encore par le vote favorable à la résolution de l’Algérie connue en principe pour son appui systématique à la résistance et à l’autodétermination du peuple palestinien.

    Dans un premier article, un économiste algérien nous explique les pressions auxquelles fait face l’Algérie dans le cadre d’un rapport de force et d’un désordre mondial qui lui sont défavorable. Il conclut en démontrant que ce ne pourra être que la mobilisation des peuples pour faire pression sur les États qui pourra modifier réellement ce rapport de force.

         Dans un second article, il nous explique les contradictions internes opérant en Algérie, entre ambitions développementalistes et pesanteurs néo-coloniales. Ce qui laisse percevoir les contradictions de classe existant dans cette société, et qui ont leurs conséquences sur les politiques étrangères hésitantes d’Alger comme de tous les États qui n’ont pas totalement abandonné leurs ambitions de souveraineté nationale.

La Rédaction

 

L’Algérie a-t-elle voté la résolution US sur Ghaza par

adhésion idéologique

ou

par pragmatisme diplomatique ?

-

Novembre 2025

 

Abdelatif Rebah*

 

Tenter de comprendre le vote algérien du 17 novembre 2025 au Conseil de sécurité ne signifie ni l’approuver ni, encore moins, légitimer le plan de paix proposé par Donald Trump.

 

Analyser ce geste diplomatique ne revient pas non plus à cautionner l’ingénierie politique américaine. C’est, au contraire, chercher à identifier les rapports de force, les intérêts matériels et les contradictions systémiques qui l’ont rendu possible. Une telle démarche s’inscrit pleinement dans une perspective marxiste-léniniste, pour laquelle les actes d’État doivent toujours être saisis dans le cadre général de l’impérialisme, de la domination internationale et des marges de manœuvre réelles dont disposent les nations opprimées.

Ce vote nous interpelle à plus d’un titre. Pour comprendre ce geste, il faut dépasser les lectures simplistes, soutien, reniement, erreur, et analyser la structure des contraintes internationales, la situation humanitaire extrême à Gaza, et les contradictions propres à tout État engagé dans un ordre mondial hiérarchisé.

 

L’enjeu est de comprendre ce qu’il révèle des rapports de force contemporains, et des tensions inhérentes à la diplomatie d’un État qui revendique un héritage anti-impérialiste dans un monde profondément asymétrique.

 

Cela étant précisé, le vote de l’Algérie en faveur de la résolution américaine sur Gaza, le 17 novembre 2025 au Conseil de sécurité de l’ONU, a surpris (voire choqué) une grande partie de l’opinion publique nationale et internationale. Comment un pays qui incarne depuis des décennies la défense intransigeante du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et qui a fait de la cause palestinienne un pilier de sa diplomatie, a-t-il pu soutenir un texte parrainé par Washington, puissance centrale du soutien à Israël ?

 

Le vote de l’Algérie, État inséré dans le capitalisme périphérique et ses contradictions, dominé et surdéterminé (est-il besoin de rappeler ici, que l’Algérie n’est pas un État socialiste dirigé par des révolutionnaires), a surpris parce qu’il semble entrer en tension avec la tradition des positionnements anti-impérialistes issue de la guerre de libération nationale. Pour beaucoup, il s’apparente à une fracture symbolique. Mais, comme l’enseigne Lénine dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, les États insérés dans la périphérie du système mondial n’agissent jamais à partir d’une liberté absolue : ils opèrent au sein d’un champ de contraintes fondé sur l’asymétrie du pouvoir, le monopole politico-militaire des grandes puissances impérialistes et la capacité de ces dernières à définir les cadres de la décision internationale. Le Conseil de sécurité en est l’illustration parfaite : il n’est pas une arène démocratique, mais un organe où se cristallise l’ordre impérial contemporain.

 

La résolution soutenue par Washington s’inscrit dans cette logique impériale. Sous couvert d’une stabilisation de Gaza, elle institue une présence internationale, une administration transitoire et un processus de reconstruction largement piloté par des puissances extérieures. Ce dispositif ressemble aux mécanismes de tutelle mis en place historiquement par les métropoles pour contenir les mouvements de libération et remodeler les sociétés postcoloniales selon leurs intérêts.

 

Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre, avait déjà mis en garde contre ces entreprises de “pacification” qui reproduisent la domination coloniale sous les apparences de la gestion humanitaire. Cette résolution a été rejetée par toutes les factions de la résistance palestinienne.

 

On comprend, dans ces conditions, pourquoi le vote de l’Algérie soulève tant d’interrogations et d’étonnement.

 

Pourquoi l’Algérie a-t-elle choisi de voter pour un texte porteur d’ambiguïtés aussi profondes ? Par adhésion idéologique ? Peut-on soutenir une telle hypothèse qui serait synonyme de trahison, quand on connait la trajectoire de principe des positions algériennes quand il s’agit de solidarité anti-impérialisme ? Par un pragmatisme dicté par un ensemble de contraintes concrètes, dont on ne peut exclure, à priori, le poids des pressions ? La première des contraintes reste l’urgence humanitaire : éviter une reprise immédiate des bombardements israéliens, protéger tant que possible une population prise pour cible.

 

Le choix de la diplomatie algérienne traduit indéniablement une résistance limitée dans un espace dominé, ce que Lénine décrivait comme la contradiction entre les aspirations des nations opprimées et la structure globale du système impérialiste. L’Algérie se trouve prise dans la tension permanente entre son identité historique, forgée par la lutte révolutionnaire, et les déterminations propres à tout État évoluant dans un contexte où les leviers d’action sont insuffisants pour renverser le rapport de force. En ce sens, ce vote est l’expression d’un compromis forcé, (l’Algérie ne s’est pas abstenue), d’une retraite tactique en terrain défavorable.

 

L’Algérie met-elle le doigt dans l’engrenage parce que ce compromis n’est pas sans coût. Il affaiblit la cohérence idéologique de la politique extérieure algérienne et ouvre un espace de contestation interne, où se fait sentir ce que Fanon appelait la « crise du nationalisme postcolonial »: celle qui surgit lorsque les gouvernements issus de la lutte anticoloniale se heurtent à la réalité d’un ordre mondial façonné par ceux-là mêmes qu’ils avaient combattus. La fidélité aux principes révolutionnaires se heurte à la gestion d’un appareil d’État confronté aux pressions, aux chantages, à la violence économique de l’impérialisme et aux contradictions internes.

 

Ce vote éclaire sur la réalité des rapports de force internationaux : l’Algérie agit dans un système hostile, où chaque geste est limité par une structure politique internationale que ni les discours ni les symboles ne suffisent à modifier. Son vote révèle la contradiction fondamentale qui traverse toutes les nations du Sud : celle entre les principes proclamés et les conditions matérielles d’action dans un monde dominé. En ce sens, il s’agit moins d’une faute que d’un symptôme, le symptôme d’un ordre mondial qui réduit systématiquement les marges de manœuvre des peuples et des États issus de la décolonisation.

Rappeler cela n’empêche pas de pointer ce qui doit demeurer l’essentiel en tout état de cause : ce ne sont pas les résolutions du Conseil de sécurité qui décideront du futur de la Palestine. Comme le soulignait Fanon, ce sont les peuples eux-mêmes qui font l’histoire lorsqu’ils “renversent les structures qui les étouffent”. Et comme le rappelait Lénine, les mouvements de libération nationale ne se définissent pas par les votes des États, mais par la capacité des masses à s’organiser, à lutter, à rompre avec les mécanismes de domination qui les empêchent de devenir des sujets politiques souverains.

 

L’avenir de Gaza dépendra ainsi de la résistance palestinienne elle-même et du soutien populaire international qui, malgré la répression et la propagande, continue de s’affirmer comme une force motrice, vivante et incontournable du camp anti-impérialiste.

 

Alger, le 20 novembre 2025

 

Collectif  ÉCHOS DE LA VIE ICI-BAS

 

*Économiste

Algérie :

Vers un nouveau développementalisme ?

 

Abdelatif Rebah ( عبد اللطيف رباح )

 

(...) En subordonnant les intérêts nationaux aux exigences des centres impérialistes, particulièrement ceux de l’État et des monopoles français, (NDLR. la fraction parasitaire qui a pris le pouvoir après l’indépendance) a ancré le pays dans une dépendance structurelle et l’a maintenu dans un état avancé de sous-développement économique, politique, idéologique et culturel.

 

Dans ce contexte, le débat doit être élevé au niveau réel des enjeux historiques. Il ne s’agit plus de s’enfermer dans des condamnations incantatoires rituelles ou des indignations creuses visant ceux qui tentent aujourd’hui de reconstruire le pays, ni de rejeter systématiquement chaque mesure de redressement au nom de critiques dogmatiques, généralistes, coupées des conditions concrètes. Cette mise en garde s’adresse autant aux faux prophètes qu’aux nihilistes qui persistent à analyser la réalité nationale à travers un logiciel obsolète, un « prêt-à-porter-idéologique » importé mécaniquement de l’autre rive de la Méditerranée.

 

La géographie algérienne contemporaine elle-même témoigne de cette dépendance structurelle. Issue des logiques économiques coloniales, elle a concentré le développement sur le littoral, créant une façade nord densément équipée tandis que les régions intérieures demeuraient marginalisées. Infrastructure, administration, pôles industriels : tout fut organisé selon les besoins d’une économie extravertie, laissant les Hauts-Plateaux et le Sud dans un état de sous-administration durable. Dès les années 1960, pourtant, les travaux de l’administration algérienne avaient diagnostiqué ces déséquilibres et souligné la nécessité de déployer l’État vers l’intérieur du pays, de créer de nouveaux centres décisionnels et de rompre avec la géographie coloniale de la dépendance.

 

Lorsque les autorités algériennes annoncent l’élargissement de la carte administrative à soixante-neuf wilayas, l’information semble, de prime abord, relever de la technocratie. Elle a été spontanément critiquée quand elle n’a pas été raillée. Pourtant, derrière cet acte administratif se profile une vision politique plus profonde : celle d’un État qui tente de renouer avec sa mission historique de construction nationale. Une mission dont les linéaments (les esquisses) avaient été tracés dès novembre 1954, lorsque la libération du territoire et le développement des forces productives furent posés comme deux faces d’un même projet, puis réaffirmée durant les premières années de l’indépendance. C’est dans cette continuité que s’inscriront, à partir de 1966, les travaux préparatoires du Plan triennal (1967-1969) et des premiers plans quadriennaux (1970-1974, 1974-1979), qui cherchaient à bâtir un développement autocentré, industrialisant et territorialement équilibré.

 

Depuis l’indépendance, la structure territoriale du pays a souvent été le miroir de ses contradictions. Héritée de la colonisation, la concentration du développement sur le littoral a façonné une géographie inégalitaire, où les Hauts-Plateaux et le Sud restent marqués par la rareté des infrastructures, le sous-investissement, la faiblesse des services publics. La création de nouvelles wilayas se présente ainsi comme une tentative de corriger cette asymétrie historique. Non pas en célébrant une « décentralisation » à la mode managériale, mais en cherchant à redéployer la présence de l’État sur l’ensemble du territoire, au plus près des populations longtemps reléguées, une préoccupation déjà centrale dans les réflexions technocratiques et politiques des années Boumediene, lorsque l’idée de « rééquilibrage régional » occupait une place centrale dans la doctrine de développement national. Des réunions du Conseil des ministres présidées par Houari Boumediene ont été tenues dans des « capitales » de wilayas pour lancer des programmes spéciaux* de développement local, alors que se préparaient les premiers plans nationaux.

 

Aujourd’hui, même si la démarche n’est plus portée par l’ambition industrialiste des premières décennies, elle poursuit la même finalité historique : réduire la pression démographique sur les centres littoraux saturés et réactiver le potentiel de vastes territoires sous-exploités et sous-administrés. L’élargissement des wilayas répond ainsi à une problématique structurelle héritée d’un modèle économique dépendant : corriger une organisation spatiale façonnée par la domination coloniale et reproduite par l’économie capitaliste périphérique, afin d’opérer une redistribution plus homogène des ressources, d’étendre les capacités institutionnelles et de permettre à chaque région de développer son propre chantier d’emplois et de transformation.

 

Les promoteurs de la réforme invoquent surtout le rapprochement de l’administration, la facilitation des démarches, l’amélioration des services. Mais, à l’ère de la numérisation, l’enjeu dépasse la simple efficacité bureaucratique. Depuis les premiers plans de développement régionaux de 1966-1970, puis les plans quadriennaux de 1970-1974 et 1974-1979, l’idée d’un aménagement du territoire fondé sur l’égalité réelle demeure un fil rouge de l’imaginaire national. Ces plans, qui visaient à construire de grands pôles industriels à l’intérieur du pays et à créer des centres urbains nouveaux, portaient explicitement un objectif : réduire les inégalités régionales pour avancer vers plus de justice sociale et de démocratie réelle.

 

L’élargissement des wilayas est moins un geste technique qu’un acte politique : il s’agit de fournir aux régions des institutions capables de mobiliser leurs propres ressources, de structurer leurs potentiels humains, d’attirer investissements, infrastructures hospitalières, universités, entreprises, équipements culturels, etc.

 

Dans un pays où les déséquilibres régionaux nourrissent les migrations internes comme les frustrations sociales, créer de nouveaux centres administratifs revient à proposer une alternative à l’exode vers les grandes métropoles saturées du Nord. Et, ce faisant, à amorcer le désengorgement du littoral, devenu le cœur hypertrophié d’un pays qui peine à respirer au-delà de sa façade méditerranéenne. Là encore, l’initiative rappelle les orientations déjà présentes dans les politiques d’aménagement des années 1970, qui cherchaient à fixer les populations dans les zones intérieures en y implantant des services publics, des écoles techniques, des unités industrielles et des infrastructures sociales…

 

Pour autant, l’élargissement du maillage territorial ne saurait, à lui seul, refonder un équilibre durable. Dans les pays issus de la lutte anticoloniale, l’État demeure le principal acteur capable de structurer le développement : il planifie, oriente, garantit l’unité du territoire face aux logiques centrifuges que renforcent le marché ou les intérêts privés. Mais son action n’est réellement transformatrice que si elle s’appuie sur la participation active des citoyens. Car la proximité institutionnelle ne suffit pas : il faut que les nouvelles wilayas deviennent des espaces d’implication populaire, où les habitants puissent peser sur les choix économiques, hiérarchiser les besoins, imposer la priorité aux services essentiels, un idéal souvent proclamé, notamment dans la période des grandes réformes économiques des années 1970, mais rarement pleinement réalisé.

 

La réforme ouvre donc un champ de possibles, mais ce champ reste disputé.

Que deviendra une wilaya nouvellement créée si elle n’est dotée ni de moyens, ni de planification, ni de capacité d’intervention sur l’économie locale ? Comment éviter qu’elle ne se réduise à un échelon administratif supplémentaire, marginalisé par l’inertie bureaucratique ou capté par des clientèles locales ? Ces interrogations faisaient déjà surface lors de la mise en œuvre des plans quinquennaux : l’écart entre ambitions de transformation et inerties institutionnelles était un défi permanent.

 

En agrandissant la carte du pays, le pouvoir affirme replacer l’État national au centre du débat, non pas comme appareil coercitif, mais comme garant d’un développement équilibré, ferment d’une cohésion territoriale retrouvée. L’intention est d’importance. Mais, comme souvent dans l’histoire algérienne, la portée d’une réforme dépendra moins de ce qu’elle promet que de la capacité de la société à s’emparer de ses outils, à interpeller les institutions, à maintenir l’exigence de justice sociale. Les débats du début des années 1970 sur la démocratie économique, sur la participation ouvrière, sur la gestion socialiste des entreprises rappellent combien l’équilibre entre État et société constitue une question toujours ouverte.

 

En définitive, la nouvelle carte administrative ne doit pas être lue comme une rupture, mais comme un moment supplémentaire dans la longue durée d’une expérience historique : celle d’un État encerclé par les contradictions d’une économie capitaliste périphérique, cherchant à concilier unité territoriale, justice sociale et participation citoyenne. La réussite de cette transformation dépendra non seulement des structures administratives, mais aussi de la capacité des populations à imposer un contre-pouvoir sain, à s’approprier les institutions et à orienter leur action vers un développement véritablement équitable.

 

La création de soixante-neuf wilayas pourrait alors devenir bien davantage qu’une simple recomposition administrative : un jalon dans la longue bataille pour que la souveraineté nationale s’incarne dans les conditions de vie des populations, et pour que le territoire cesse d’être un héritage colonial figé pour devenir un espace réellement commun, construit par celles et ceux qui l’habitent, comme l’ambitionnaient déjà les politiques de développement des premières décennies postcoloniales.

 

Alger, le 19 novembre 2025

 

Collectif  ÉCHOS DE LA VIE ICI-BAS

 

* Repères :

6 octobre 1965 Boumediène à Djorf Torba : il est impossible qu’il y ait deux Algérie, l’une riche, l’autre pauvre. Priorité aux régions déshéritées.

23 octobre 1968 Conseil des ministres présidé par Houari Boumediene durant 8h à Tizi Ouzou.

24 octobre 1968 inauguration du complexe textile de Draa Ben Khedda.

25 octobre 1968 55 milliards pour la Kabylie Meeting de Boumediene : « une nouvelle ère s’engage pour la Kabylie ».

Un programme industriel adapté de très près aux caractéristiques de la Kabylie. Habitat : reconstruction des villages détruits pendant la guerre de libération nationale.

3 juin 1969 Conseil des ministres présidé par Boumediène à Médéa.

5 juin 1969 A Médéa, Boumediène annonce le plan de développement (1 milliard) pour le Titteri.

7 juin 1969 Plan de développement du Titteri : porter le taux de scolarisation de 30% à 60%.

24 octobre 1969 Visite de Boumediene à Tizi Ouzou pour inaugurer des réalisations dans le cadre du Programme spécial.

17,18 octobre 1971 Conseil des ministres présidé par Boumediene à Saida pour le programme spécial.

1er février 1972 Programme spécial Tlemcen

29 septembre 1972 Boumediene à El Asnam pour un 8ème programme spécial après ceux des Oasis, Aurès, Grande Kabylie, Titteri, Tlemcen, Sétif, Saida.

16 novembre 1972 Titteri Boumediene inspecte les réalisations du Programme « spécial ».

 

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30 août 2025 6 30 /08 /août /2025 18:37

La tragédie vécue par le peuple palestinien se poursuit sans que les « grands » de ce monde ne daignent faire quoique ce soit d’autres que, avec retard, prononcer quelques mots pour les plus puissants, et prendre des mesures insuffisantes pour les plus honnêtes mais les plus faibles. La mobilisation des peuples de toute la planète reste, par contre, impressionnante et montre déjà qu’il y aura un avant et un après Gaza dans l’histoire de l’humanité comme il y a eu un avant et un après Auschwitz. Cela sans même mentionner les horreurs commises simultanément par Tel Aviv en Cisjordanie, au Liban, en Syrie ou au Yémen. Ce dernier devant payer le prix d’avoir simplement mis toutes ses forces dans la bataille avec pour seule exigence que cesse le génocide de Gaza. Le témoignage que nous présentons ici nous parvient directement de là-bas et nous pensons qu’il est de notre devoir de le relayer. Il témoigne de la réalité et de l’esprit de résistance du peuple palestinien dans son ensemble, par-dessus les divergences naturelles entre partisans de la lutte armée comme unique solution pour imposer un recul à l’occupant et partisans de la résistance non violente qui estiment qu’elle suffit à elle seule. Ce n’est évidemment pas à nous de dire à un peuple opprimé comment il doit trouver la voie de sa libération, notre seul devoir est de transmettre les témoignages et de manifester notre solidarité envers toutes les formes que son combat prend, comme ce fut toujours le cas dans toutes les luttes de libération nationale.

La Rédaction

 

 

Gaza : ma survie sous les bombes, la souffrance, la famine, la solidarité internationale, la langue française et la lutte non-violente

-

Août 2025

Ziad Medoukh

Gaza, 29 août 2025

Nous sommes fin août 2025. Bientôt deux ans de souffrance, d'agressions horribles. J'ai bientôt 60 ans et j'ai toujours vécu à Gaza. J'ai vécu toutes les offensives, les agressions, mais je n'ai jamais vu une situation pareille où se côtoient insécurité, bombardements intensifs, peur et, surtout, la famine.

J'ai l'habitude des bombes, j'ai vu des gens mourir, j'ai vu l'horreur des déplacements, j'ai vécu la peur, la disparition de la famille, des amis, des proches. La famine donne un sentiment d'impuissance, tu ne peux rien faire. Avec les bombardements, tu peux te déplacer, s'il y a des blessés, essayer de leur trouver des soins, mais avec la famine, tu es là, tu ne peux rien faire, tu vois la tristesse dans les yeux de tes enfants, dans les yeux de tes voisins, tu es impuissant.

Entre 2009 et 2021, lors de différentes agressions terribles contre la bande de Gaza, nous avons connu la pénurie, le manque de stock et la fermeture des passages, mais cela n’a rien à voir avec la famine dramatique que l’on vit aujourd’hui à Gaza.

Nous avons traversé deux périodes de famine critiques pendant cette longue offensive horrible : en février 2024, où ma famille et moi avons mangé de l'herbe, je n'ai pas honte de le dire et les trois dernières semaines de juillet 2025, semaines de pénurie totale pendant lesquelles on ne trouvait absolument rien, c'était terrible. En juillet et août, au moins 332 Palestiniens de Gaza sont morts de faim et de la malnutrition, dont 125 enfants de moins de 14 ans.

Les largages aériens d'aide humanitaire mis en place par plusieurs pays fin juillet dernier sont insuffisants, car chaque avion ne largue que cinquante colis au maximum. Ils sont inefficaces. Soit ils tombent dans la mer et les cargaisons sont abîmées, soit ils tombent sur les toits ou bien sur des personnes, Depuis le début des parachutages, il y a eu quatre morts et 37 blessés. La seule solution est d'ouvrir les passages terrestres.

Les autorités d'occupation ont permis à quelques commerçants de Gaza mi-août d'importer certains aliments. Il y a eu une amélioration et la présence de nouveaux produits malgré le fait que les prix restent élevés.

 

Gaza craint le pire

Nous ne sommes pas indifférents à la décision du cabinet d'occuper entièrement toute la bande de Gaza, mais nous avons une priorité : simplement survivre. Qu’est-ce que cette armée va faire de plus ? Elle occupe déjà 75 % du territoire, mène des incursions militaires, bombarde, tue, détruit. Il ne reste plus rien. Alors, cette décision ne brisera pas la résilience de notre peuple, toujours présent, en attente d’une solution politique.

Même si Gaza craint le pire avec ces menaces.

 

Parler de moi, de mon vécu, c'est difficile

Il est difficile pour moi de raconter, de décrire mon vécu. Souvent, je n'ai pas le moral, je suis dégoûté, épuisé, quelquefois un peu découragé parce que cela dure depuis 23 mois et que les choses n’avancent pas, mais heureusement je ne suis jamais désespéré.

Malgré notre patience, notre résilience, notre volonté, malgré l'ampleur de la solidarité internationale, ça n'avance pas. Je pourrais écrire des pages et des pages, des livres entiers, il me serait impossible de décrire la réalité sur place, elle est indicible. On supporte l'insupportable.

Je vais tout de même essayer de parler de mon vécu.

Comme tous les Palestiniens de Gaza, on a une nouvelle vision de vie maintenant, entre nostalgie et rêve.

Nostalgie, c'est avant le 7 octobre 2023. A cette époque, malgré les conséquences économiques, sociales et psychologiques dues au blocus et à la fermeture des passages, au moins, il y avait une vie. On se réunissait pour faire la fête, pour célébrer des mariages, on trouvait des cafés, des restaurants et des magasins ouverts même si l'approvisionnement était difficile ; on pouvait aller se baigner à la mer, rendre visite à sa famille, se promener, les universités étaient ouvertes, les enfants allaient à l'école.

Souvent ces derniers temps, avec mes enfants et les amis, on regarde des photos et des vidéos de cette période de nostalgie, les fêtes, les étals des marchés, l'animation de la ville.

Après la nostalgie, il y a le rêve. Le rêve, c'est l'avenir, le changement politique, la reconstruction, c'est trouver un travail pour nos enfants.

Et entre nostalgie et rêve, c’est le cauchemar.

C’est ce que nous sommes en train de vivre depuis 23 mois, une période dont on ne parle pas entre nous, qu'on veut oublier, effacer de notre vie et de nos mémoires.

 

Ma vie quotidienne

Ma vie a été complètement bouleversée, passant d'une mission scientifique, éducative, et associative, å une mission de survie au quotidien.

Comme pour tous les Palestiniens le quotidien est devenu très difficile. Il consiste à chercher ả manger, de l'eau potable, du bois pour le feu, un endroit pour recharger les portables et les lampes. C'est compliqué, il n'y a pas de visite familiale, pas vraiment de solidarité familiale et sociale. On est de plus en plus enfermés et je me sens inutile.

Bien qu’épuisé et dégouté, je continue d'essayer d'aider les jeunes. Je ressens un sentiment d'inutilité, de perte de temps, Je continue mon travail d'écriture, je témoigne, je fais des poèmes et même si je pleure parfois, seul, le soir, je garde espoir, c'est le seul point positif.

J'essaie de remonter le moral à mon entourage, je suis un exemple pour les jeunes et je dois être fort.

Je tente d'être toujours actif dans la société mais ça n'est pas toujours évident, notamment avec la famine qui s'est installée dans la ville de Gaza. J'ai un sentiment d'impuissance horrible par rapport å ma famille. Tout est introuvable, tout est hors de prix.

Le soir, je dors quelques heures entre 22 et 01 h du matin.

Ensuite, je me relève et reste debout trois ou quatre heures pour écrire, composer des poèmes, répondre au courrier. Tout le monde dort.

Est-ce je choisis ces heures-là pour être tranquille (bien que les bombardements et le passage des drones continuent nuit et jour), ou psychologiquement pour éviter d'avoir des contacts avec les autres et de me sentir impuissant parce que je n'ai pas de réponses à donner à leurs demandes ?

Que répondre à un de mes enfants quand il me dit que la batterie de son portable ne fonctionne plus, je ne peux rien y faire… comment l'aider s'il m'explique qu'il a besoin de nouvelles chaussures alors qu'on ne trouve absolument rien à Gaza ? J'essaie de m'adapter à un contexte très difficile auquel s'ajoutent les bombes, l'insécurité, la peur et l'absence de perspective.

 

Rester à Gaza ou partir ?

Suite à ma lettre du 24 juillet 2024 dans laquelle j'ai laissé paraitre une profonde détresse, j'ai reçu énormément de réactions d'amis et de solidaires qui me suivent sur les réseaux. Tout le monde voulait m'aider et me demandait comment m'envoyer de l'argent. J'ai aussi reçu des propositions d'hébergement en France, en Suisse,en Belgique et dans d'autres pays pour le cas où j'aurais la possibilité de quitter Gaza.

J’ai beaucoup d'amis et de solidaires qui me suivent sur les réseaux. Ils sont inquiets de voir que j'ai maigri et que je suis affaibli.

Depuis le début de l’offensive, je n’ai jamais accepté de quitter Gaza, même pour aller dans le sud de la bande où on nous disait en sécurité.

Je ne veux pas abandonner Gaza, Je ne peux pas laisser derrière moi des familles, des jeunes, des enfants qui comptent sur moi. J'ai une responsabilité morale.

C'est dans ces moments-là que tu dois appliquer tes principes et tes convictions. C'est en tous cas ma vision des choses. Même si beaucoup de mes amis m'accusent d'être très têtu, quand ils savent que je suis le dernier à quitter l'immeuble ou le quartier quand les chars arrivent.

En dehors de tout cela, je ne veux pas participer à une nouvelle Nakba. Je ne suis pas le seul, des centaines de milliers de personnes ont fait le même choix.

Peut-être que si on me donnait I’opportunité d'aller temporairement en France, par exemple, pour donner des cours et effectuer des recherches dans des universités dans le cadre d'un programme d'échange scientifique et universitaire comme le Programme Pause, animer des conférences ou pour des soins, je réfléchirais å cette possibilité, tout en continuant d'affirmer que je ne demanderai jamais I’asile politique même si on m'en fait la proposition.

Je sais qu'ici à Gaza on risque notre vie et on survit dans des conditions inhumaines, mais j’ai des principes.

J'ai un pays qui s'appelle la Palestine et j'ai ma ville natale qui s' appelle Gaza. Je ne quitterai jamais définitivement Gaza même si cette décision me fait de la peine par rapport à mes enfants et ma famille. Je pense notamment à ma femme Ghada qui fait un travail remarquable dans l'immeuble où nous sommes réfugiés avec une quarantaine d'autres personnes, non seulement par rapport aux tâches quotidiennes imposées par la situation actuelle (bombardements incessants, famine) mais également par l’éducation des enfants, l'entraide, la patience, l'adaptation, J'apprécie son courage et sa détermination.

Ma vie a été bouleversée pendant cette agression horrible notre maison a été détruite totalement et j'ai tout perdu.

J'ai aussi de la peine pour mes enfants. Mes deux fils aînés : Mohamed et Hassan, âgés de 27 et 25 ans sont diplômés depuis 2023 mais n'ont toujours pas trouvé de travail. Quelque fois, ils n'ont même pas 10 centimes en poche ; auparavant, ils pouvaient faire des petits boulots et gagner un peu d'argent, aujourd'hui, ils n'ont pas d'activités, ils sont tout le temps à la maison ; ils ne peuvent plus faire de sport, sortir avec des amis, aller à la plage ou dans un café, plus rien du tout.

C’est le cas aussi pour mes trois autres garçons, Ahmed, Abdallah et Tarek, âgés de 20, 16 et 14 ans, bien qu’ils suivent des cours et fréquentent les centres éducatifs, mais pour eux comme pour tous les enfants à Gaza, vivre ici, c’est la souffrance au quotidien.

Si je réfléchis å quitter Gaza pour une courte période, ce n'est que pour ma famille afin de souffler un peu après ces deux ans de souffrance et de malheur.

Des amis français et suisses me proposent de m'héberger, ma famille et moi, et je les remercie de leur proposition, de leur accueil et de leur soutien.

 

Ce qui calme ma colère

Les deux choses qui me soulagent et calment ma colère dans cet enfer, dans cette horreur absolue, ce sont les sourires des enfants et la solidarité internationale.

Je rencontre beaucoup d'enfants dans les centres éducatifs. Quand je leur distribue des petits cadeaux, leur amène des contes, quand j'organise avec des jeunes des activités d'animation pédagogiques pour eux, leurs sourires m’impressionnent et me rendent optimiste. Malgré la vie très difficile et leurs nouvelles tâches, ces enfants très courageux continuent de sourire et de fréquenter des centres éducatifs. Ils continuent de vivre et de croire en la vie. Ils dessinent, ils étudient, ils gardent espoir. Mon optimisme s'inspire d'eux.

La deuxième chose qui m'aide c'est la magnifique solidarité internationale, francophone notamment.

Je suis fier de ce réseau d'amis qui m'envoient chaque jour des dizaines de messages et calment ma colère lors des échanges que j'ai avec eux. Je les en remercie.

Suite à ma lettre du 24 juillet, j'ai eu une quantité de propositions d'aides financières venant de beaucoup de pays. Je n'oublie pas ces personnes magnifiques qui avaient cherché des associations et des activistes susceptibles de me venir en aide à Gaza et ça m'a dépanné pendant quelques jours. Et des autres qui ont cherché des associations pour verser des dons pour les familles démunies de Gaza.

Je ne peux pas nommer toutes les personnes et les associations que mon message à fait réagir. Je leur en suis infiniment reconnaissant.

Suite à cette lettre, j'ai passé une semaine å répondre aux personnes qui voulaient m'aider. J'étais épuisé d'essayer de leur expliquer la situation à Gaza en ce qui concerne l’envoi d'argent !

Si on m'envoie la somme de 100 Euros, 50% sont prélevés par les agences financières pour leurs frais. Ensuite, des marchands malhonnêtes et profiteurs en prélèvent une autre part et, d'intermédiaire en intermédiaire, je recevrai, si tout va bien, 10 Euros.

Beaucoup d'amis et de solidaires ont essayé, malgré tout. Même si cela n'a pas souvent abouti, leur générosité m'a touché et je les remercie du fond du cœur. Je me sens très privilégié par rapport aux autres Palestiniens de Gaza.

J'ai un grand réseau de solidaires partout dans le monde. C'est un grand soutien psychologique pour moi. Mes amis m'écrivent, me téléphonent, me soulagent. Ce réseau est un trésor pour moi.

 

Non-violent et pacifiste.

Mon rapport avec la politique

Des amis me demandent si je suis toujours non-violent. Oui, je suis un simple citoyen palestinien, pacifiste et non-violent et je le resterai.

Je veux préciser que je n'aime pas les partis politiques. Depuis longtemps, c'est ma nature. Je ne les aime pas, pas seulement en Palestine, je ne les aime pas partout.

En Palestine je pense que les partis n'étaient pas à la hauteur. Malgré leur mobilisation, ils n'ont pas réalisé les espérances du peuple palestinien

La preuve c'est que depuis presque deux ans, depuis le 7 octobre 2023, on est abandonnés. Ce sont les commerçants profiteurs, qui gèrent la vie à Gaza. Il n'y a ni gouvernement, ni autorité, ni partis politiques.

Je fais partie de la société civile. Je suis un simple citoyen palestinien, professeur à l’université. J'ai opté depuis longtemps pour la lutte non-violente par l’éducation, par l'attachement à la terre, par la résilience, et je serai toujours pacifique. C'est mon choix, ce sont mes principes, mes convictions, malgré l'horreur absolue, malgré la perte de beaucoup de membres de ma famille, malgré la destruction complète de ma maison. Des gens me disent : « Ziad, tu as tout perdu, viens en France ! ».

Je suis pour la paix dans la justice, pour la lutte non-violente contre l'apartheid et la colonisation, contre l'occupation et l'agression. Contre la violence.

Mais je suis très attaché à Gaza, et très attaché à mes principes.

J'apprécie la mobilisation des pacifistes israéliens qui, malgré le danger, continuent de soutenir la population de Gaza. Et continuent leur engagement pour la paix.

 

Je n'ai pas de haine.

Les trois éléments qui m'éloignent de la haine, qui m'aident à garder mon sang-froid et ma patience : premièrement, mes principes humains et humanistes qui m’aident à garder la haine loin de moi (je suis très fier d’être non-violent malgré la violence autour de moi) ; deuxièmement, la solidarité internationale ; enfin, c'est la langue française. Oui, la langue française. La langue française n'est pas seulement, comme je l'ai écrit dans un de mes poèmes, une langue de paix et d'espoir, elle est devenue aujourd'hui une langue de protection.

 

La langue française, langue de protection pour moi

 J'écris en français, je réfléchis en français, je témoigne en français, j'échange en français, je partage sur les réseaux en français, je donne des entretiens et des interviews en français - 98 % des temps d'échange que j'ai sont en français, c’est rare que je donne des entretiens en arabe. La langue française est une langue magnifique, très jolie, vivante, passionnante, une langue d'espoir, de culture, d'amour, une langue universelle, mais surtout, elle m'éloigne de la haine. C'est une source de protection, d'espoir, et moi, sans espoir, je ne peux pas vivre.

Voilà une idée de ma vie personnelle, la détresse, la souffrance et la famine, il y a la douleur, il y a le malheur mais également la vie et la survie au quotidien. Je continue de vivre et je garde espoir.

J'adore la vie, et en même temps, je n'ai pas peur de la mort, à Gaza tu peux mourir à n'importe quel moment, tu peux mourir d'une bombe, d'un missile, de la faim, de la peur ou de l'oppression.

A l'intérieur je souffre, mais je suis très fier d'être Ziad, d'être Palestinien de Gaza (je n'aime pas le mot Gazaoui, je préfère Palestinien de Gaza parce que Gaza fait partie de la Palestine), je suis très fier d'être pacifiste, non-violent, francophone et écrivain d'expression française.

Je vis un quotidien infernal mais la beauté de mon âme m'éloigne de la haine et m'aide à tenir bon et, surtout, à garder espoir.

 Vive l'espoir même à Gaza la dévastée !

Vive la solidarité !

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