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  • : Le blog de la-Pensée-libre
  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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  • Cette revue de Philo-socio-anthropo-histoire est éditée par une équipe de militants-chercheurs. Elle est ouverte à tout auteur développant une pensée critique sur la crise de civilisation du système capitaliste occidental.
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29 mai 2024 3 29 /05 /mai /2024 21:35

Compte-rendu d'un séjour en Corée à l'occasion des célébrations des martyrs de l'insurrection de Gwangju en 1980 et d'une conférence sur la guerre et la paix portant sur l'Ukraine, la Palestine et l'Asie orientale.

La Rédaction

 

Retour de Corée

-

Mai 2024

Bruno Drweski

J’ai été invité en Corée (sud) par le Parti de la démocratie populaire (PDP) pour la manifestation et les célébrations de l'anniversaire de la “Commune de Gwangju” de 1980 et pour une conférence organisée par leur parti sur la situation internationale, l'anti-impérialisme et les dangers de guerre.


 

Célébrations des martyrs de Gwangju

Le jour de mon arrivée, j’ai participé à la manifestation en l’honneur des insurgés de 1980. Le PDP a mobilisé à Gwangju plus d'un millier de manifestants mais le nombre total de , manifestants était beaucoup plus important puisque d'autres organisations appelaient également à célébrer l'anniversaire (https://www.youtube.com/watch?v=qcMPG3ErPR). Ensuite nous nous sommes rendus au cimetière de Gwangju (plus de 2 000 morts selon les historiens) où j’ai pu voir arriver heure après heure des groupes successifs venus rendre hommage aux martyrs. Il y a le cimetière "officiel" pour les victimes des tueries sauvages perpétrées par les forces de répression, bébés, enfants, adultes, vieillards, passants, militants, et un musée qui relate l'événement et les mobilisations du peuple coréen contre l'occupation japonaise et pour la démocratie. Bien sûr, en raison de la loi anticommuniste et anti-Corée du nord, il n'y a rien dans ce musée sur la résistance communiste anti-Japon qui fut pourtant de loin le plus important mouvement de résistance à l’occupant. Le musée est plutôt destiné à légitimer le pouvoir actuel en Corée du Sud, selon l'idée que le pays a certes connu plusieurs dictatures sauvages après 1945, sans qu’on n’établisse le lien entre elles et les forces d’occupation US. L’idée retenue est que le peuple s'est révolté et est censé régner maintenant en Corée du Sud la liberté et la démocratie, même si peu de coupables ont été recherchés et punis. Pour d'autres Coréens cependant, et c'est le cas des militants du PDP, 1980-88 ne fut qu'une demi-victoire puisque le système capitaliste de surexploitation des travailleurs est toujours en place, que la Corée reste divisée et que le Sud est toujours sous occupation militaire des USA. Un autre cimetière se trouve à côté du cimetière des victimes. Il est plus discret et concentre plutôt les tombes des militants et résistants politiques réprimés et assassinés avant, pendant et après 1980 et qui ont lutté pour une victoire complète de la démocratie populaire.

 

Rencontres et débats avec les syndicats et les associations

Le lendemain, a eu lieu toute la journée la conférence du PDP sur la situation internationale avec neuf invités étrangers (voir résumé détaillé plus bas).

Le surlendemain : rencontre avec des militants d'une section syndicale de la centrale KCTU, proche de la Fédération syndicale mondiale (FSM). Les syndicalistes de la KCTU nous ont reçus à Jeonju, ville située au nord de Gwangju dont le centre touristique a été reconstruit dans le style traditionnel coréen et fait pour attirer les touristes. Il est construit dans un style national, un peu genre « skansen », mais habité.

La KCTU locale est dirigée par un militant du PDP qui joue son rôle de militant d'avant-garde au sein de cette organisation de masse. Il sait faire la différence entre le travail politique et le travail syndical, le PDP abordant les questions sociales sous l’angle de la logique politique du système auquel se heurtent les travailleurs et les militants syndicaux. Un des principaux problèmes auquel sont confrontés les travailleurs sud-coréens, tant dans le secteur privé que public, est la sous-traitance des activités à des travailleurs précaires ne bénéficiant pas du statut de salariés permanents.

J'ai fait ensuite une conférence à Incheon sur les relations internationales et la lutte anti-impérialiste avec des membres du PDP et de différentes organisations patriotiques ou anti-impérialistes coréennes.

Le PDP fonctionne selon deux règles fondamentales. Les militants de chaque organisation font une réunion de bilan après chaque activité, et chaque cellule organise chaque semaine une réunion de critique et d'autocritique avec ses membres. Le Parti communiste chinois fait de même, ce que j'ai pu vérifier lors de mon séjour en Chine. Le résultat est que les tensions personnelles, selon les militants PDP, sont fortement diminuées par cette méthode et que les divergences politiques sont du coup mieux distinguées des problèmes de rapports personnels. Par ailleurs, cette approche permet, de l'avis des militants du PDP, d'améliorer le comportement des militants et de les rapprocher de "l'homme nouveau" communiste, en même temps qu’elle permet de faire un bilan collectif autocritique des réussites et des échecs des actions entreprises. Partout l'atmosphère était studieuse et le niveau de discussion très élevé. Les militants du PDP viennent pour beaucoup de la classe travailleuse, ils sont bien formés politiquement par leur organisation et peuvent du coup jouer le rôle d'avant-garde qui doit être le leur comme organisation adhérente aux méthodes du socialisme scientifique. Chaque activité du PDP fait l'objet d'une réunion de bilan de celle-ci, et donc à chaque activité à laquelle j'ai participé, on m'a demandé mon opinion sur ce qui venait d'être fait, dit et discuté, en complément de la réunion de bilan faite par les membres du PDP.

J'ai rencontré, par exemple, un “simple” chauffeur de taxi de Séoul qui est venu me chercher à la gare. J'ai appris qu'il avait adhéré au PDP parce qu'un jour, en attendant à un carrefour lors d'une manifestation du PDP, on lui a distribué le journal du Parti et, après lecture, il a décidé de faire sa demande d'adhésion. Il était présent à la conférence à Incheon que j'ai faite sur les questions internationales, et les questions qu'il a posées montrent qu'il avait atteint le degré de réflexion d'un vrai militant révolutionnaire ayant une vue nationale et internationale des choses.
 

Conférence du Forum coréen international

Public diversifié, militants mais aussi étudiants et intellectuels. La conférence était divisée en trois séances : Ukraine, Palestine, Asie orientale (https://www.youtube.com/watch?v=uDaesPyHYTM&list=PLgqqC_wGI4fHMW1ikKr2ZCEn2DXAu2XlC&index=3). Hormis plusieurs intervenants coréens (dont un Coréen enseignant dans une université chinoise) étaient présents plusieurs intervenants membres pour la plupart d'organisations communistes étrangères. Il y avait entre autre un membre du Parti communiste libanais et un militant du Parti du travail de Taïwan qui apparait, de fait, comme très proche du Parti communiste chinois pour la province de Taïwan. Ce parti a une implantation au niveau de certaines communes et cantons. Il y avait aussi un spécialiste palestinien du Hamas, non marxiste donc, et en relation étroite avec ce parti.

Interventions et discussions très denses et intéressantes. La question palestinienne a naturellement dépassé le cadre de la session prévue pour le conflit d’Asie occidentale car la première session, en principe consacrée à la guerre en Ukraine, a eu tendance pour les participants à être replacée dans le contexte mondial d’un affrontement entre le bloc « occidental » et le « reste du monde », l’Ukraine n’étant depuis 2014 dans cette vision dynamique que le « moment annonciateur » du durcissement des rapports internationaux ayant mené à la généralisation des guerres répandues sur la planète depuis 1989/91, et dont la guerre actuelle en Palestine constitue le summum. C’est donc tout le « système impérial » mondialisé qui a été analysé et le rôle joué par le complexe militaro-industriel en son sein, dans le cadre de la crise généralisée du capitalisme tardif néolibéral et néoconservateur.

En Corée, le Hamas est perçu comme un mouvement de résistance et de libération nationale. Ce mouvement n’est évidemment pas marxiste même si le Palestinien présent a souligné la coopération politique et militaire organique du Hamas avec, entre autres, le Front populaire de libération de la Palestine et le Front démocratique pour la libération de la Palestine qui sont, eux, marxistes. Les choses dans le monde arabe apparaissent évidemment tout à fait différemment que dans les pays aux traditions coloniales et impérialistes. Les partis communistes arabes ont d’ailleurs tenu à la mi-octobre 2023 une rencontre qui a proclamé son soutien à l'insurrection du 7 octobre, et j'ai appris que les Libanais résidant en France et membres jusque-là simultanément des Partis communistes libanais et français ont quitté collectivement le PCF après ses déclarations sur le 7 octobre. Les Coréens savent ce que colonialisme veut dire et donc l'obligation de non-ingérence et de non jugement de la part d'étrangers, en particulier des pays impérialistes, dans les choix d'un peuple sur le moyen de lutte utilisé et avec qui, ce qui d’ailleurs est inscrit dans la législation internationale qui prévoit qu’un peuple occupé a le droit de mener une lutte de libération, y compris par les armes.

Le chercheur palestinien présent a fait une analyse très intéressante et pertinente de la situation dans son pays, ce qui nous a permis de comprendre comment le Hamas est au contact des réalités de son peuple et a su dépasser la vision intégriste de l'islam (“islamisme” ou plutôt “takfirisme”) qu’on lui attribue souvent dans les pays impérialistes. Il est plus ancré dans la réalité du peuple résistant de Palestine que dans celle d'une imaginaire "communauté musulmane" transfrontière et idéaliste. Le Hamas a pu ainsi devenir, à côté d’une dizaine d’autres organisations de la résistance palestinienne, le fer de lance d'un mouvement de libération nationale au moment où la vieille Organisation de libération de la Palestine était traversée de contradictions, quand une partie importante de ses dirigeants ont souhaité déposer les armes et se « reposer » à l’abri de l’occupant dans un processus de négociations qui s’est avéré sans fin. L’absence de formation marxiste du Hamas lui rend toutefois difficile la compréhension du fait que la guerre de Palestine est liée aux tensions mondiales reflétant des intérêts impérialistes de classe et géopolitiques mondiaux divergents, et donc que cette guerre est intrinsèquement liée à celle d'Ukraine et aux tensions en Asie orientale ou ailleurs dans le monde. L'agressivité impérialiste semble surtout due dans cette vision « idéaliste » à une mauvaise formation morale (et religieuse) des élites occidentales, qui vise ici les Palestiniens et là d'autres pays, mais tout cela n'apparait pas comme étant logiquement lié à des questions avant tout économiques et sociales. Les dirigeants du Hamas semblent admettre que les marxistes ont souvent une bonne analyse des questions internationales, mais que cela semble plutôt dû à leurs yeux, à leur base “morale” et pas à leur analyse scientifique de la réalité de classe et de l’économie. Les marxistes ont souvent effectivement négligé l'importance des questions de convictions, de besoin de spiritualité et de foi, mais les religieux militants de leur côté ont tendance à négliger les questions matérielles, économiques, géostratégiques et de classe. On verra si la coopération en Palestine sur le terrain entre combattants islamiques et marxistes permettra de faire avancer la question du lien indispensable entre conviction, idée, analyse rationnelle et base matérielle et de classe.

En Corée, on observe une grande sympathie pour la Palestine, ce que j'ai pu constater y compris au cimetière pour les victimes de la “Commune de Gwangju” de 1980. Au PDP, on a conscience que la guerre d'Ukraine, de Palestine et les bruits de bottes en Corée et à Taïwan sont liés et portent à un sommet inégalé le danger de conflagration.

Lors de la conférence, les membres du PDP ont souligné leur désir de paix mais estiment avoir affaire en Corée à un processus de fascisation qui accompagne les pressions des USA en faveur d’une politique de tensions visant à affaiblir la RPDC (Corée du nord) et la Chine. Selon eux, la guerre en Ukraine, en Palestine et les tensions en Asie orientale et ailleurs dans le monde participent de fait d’une guerre mondiale non déclarée entre le camp centralisé autour des Etats-Unis en crise, les pays socialistes d’Asie (Chine, Corée du nord) et une Russie capitaliste qui a conservé des restes de sa puissance économique et scientifique acquise lors du socialisme. La force démontrée par la Russie en Ukraine et la faiblesse d’Israël à Gaza illustrent à leurs yeux la vulnérabilité du camp impérialiste, ce qui s’est manifesté y compris au sein de l’opinion publique des pays occidentaux. Il faut donc travailler à une unité dans la lutte entre les classes travailleuses et les luttes des peuples pour leur souveraineté afin d’imposer la paix aux fauteurs de guerre.

Pour le jeune Serbe présent à la conférence, les conflits actuels ne sont pas menés que sur le champ de bataille mais aussi dans le domaine des idées et de la propagande, au niveau pratique donc, mais aussi théorique, ce qui nécessite la coopération internationale de toutes les forces refusant le diktat des pays dominants avec à leur tête les USA. Pour ce qui est de la Russie, les choses sont plus complexes car ce pays est d’un côté réellement menacé dans son intégrité et son indépendance par l’expansion de l’OTAN, mais son système politique et social gêne la mobilisation de son peuple pour renforcer sa souveraineté et assurer la cohésion nécessaire pouvant empêcher que sa bourgeoisie ne trahisse à nouveau.

La militante britannique présente a été très active lors de la conférence et elle a développé de façon constante et approfondie les liens existant entre l’impérialisme « unipolaire » et tous les conflits dans le monde qui témoignent de la fuite en avant du système dominant à bout de souffle vers une guerre qui risque de devenir mondiale même si les guerres hybrides actuelles sont déjà de fait un affrontement mondial. Son parti communiste est très exigeant dans la formation politique de ses membres ce qui explique son développement lent mais constant dans un pays traversé par des vagues de mécontentement et de mobilisations pour la Palestine.

Mon intervention analysait le caractère unifié et centralisé du bloc formé par les USA, les pays anglo-saxons des « Five Eyes », l’OTAN, l’UE, l’AUKUS, le Japon et Israël face à une « nébuleuse » de pays tendant avec plus ou moins de constance vers la souveraineté, l’indépendance et le développement mais qui sont de force inégale, manifestent un niveau de cohésion différent et possèdent des systèmes sociaux, politiques et une légitimité idéologique très différents et parfois même opposés. Ce qui nécessite de faire une analyse des bases de classe de chaque Etat « contre-hégémonique » et des tendances contradictoires qui s’y développent et peuvent expliquer le renforcement ou au contraire l’affaiblissement des tendances émancipatrices intérieures et aussi pour faire face aux pressions extérieures. D’où des tendances parfois chaotiques ou tout au moins inégales de leurs politiques étrangères et la difficulté à bâtir un rassemblement cohérent de toutes les tendances anti-impérialistes. Parmi ces Etats, citons, la Chine, Cuba, la RPDC, la Russie, la Syrie, l’Iran, l’Erythrée, le Venzuela, le Burkina Faso, le Yemen d’Ansarullah, etc.

L’invité communiste belge a fait une analyse de la situation et de la position des pays et régions touchées par les conflits ou les pressions, Palestine, monde arabe, Yémen, Irak, Liban, Ukraine, Corée, Chine en soulignant la nécessité de rassembler aussi largement que possible les partisans d’une opposition à l’aventurisme guerrier de la principale puissance militaire du monde.

Le Palestinien présent à la conférence, un chercheur proche du Hamas, a de son côté comparé les attaques du 7 octobre 2023 à l’offensive vietnamienne du têt en 1968, comme élément de surprise et de basculement de l’opinion publique internationale. Il a expliqué l’évolution historique du Hamas, un mouvement au départ engagé dans la ré-islamisation de la société palestinienne et les œuvres sociales, puis dans la résistance passive à l’occupation et enfin dans la lutte armée sous la pression de sa jeunesse et du vide qui s’est institué chez les Palestiniens suite aux tentatives de compromis irréalisables de la part des dirigeants du Fatah et d’autres dirigeants de l’OLP. Il a rappelé que la guerre en cours n’est pas une guerre religieuse car la cohabitation entre musulmans, chrétiens et juifs fait partie des traditions arabes et islamiques depuis toujours mais que cette guerre a au contraire à voir avec le sionisme. C’est une idéologie coloniale de peuplement importée d’Europe et proche de ce qui a produit l’apartheid sud-africain et qui doit être démantelée pour permettre à nouveau la cohabitation pacifique des populations d’origine et de religions différentes.

L’analyste turc a analysé en détail la situation internationale et le rôle que la Turquie d’Erdogan y joue selon lui au service de l’impérialisme contre les pays voisins à partir d’une vision fascisante et ethniciste au pouvoir en Turquie, et qui vise en particulier les Kurdes. Il a établi un lien entre les conflits en Palestine, en Syrie, en Ukraine, dans la Caucase, en Asie orientale et en Afrique, ce qui débouche aujourd’hui sur l’émergence d’une situation révolutionnaire partout dans le monde visant à assurer la souveraineté des peuples et à empêcher les impérialistes de se lancer dans des guerres pour la préservation de leur hégémonie et visant en particulier la Corée du nord, la Chine et la Russie.

Le communiste libanais partait de son côté du principe que le capitalisme est arrivé à son stade de vieillesse et qu’il n’arrive plus à maîtriser les phénomènes de crise systémique, ce qui annonce sa fin selon la formule de Rosa Luxemburg, « socialisme ou barbarie » ou bien « socialisme ou extinction ». La guerre est devenue dans ce contexte la seule issue permettant la prolongation de la survie de ce système et la seule réponse à apporter à cette menace de fait irréalisable est de passer à la socialisation de l’économie, processus dans lequel la Chine a un rôle pionnier à jouer en tant que « pôle des peuples » ouvrant à l’humanité une perspective crédible de système alternatif.

Une intervention coréenne portant sur le conflit en Palestine développait l’idée que l’impérialisme occidental a cherché à fomenter un conflit entre christianisme et islam en Asie occidentale dans le but d’empêcher la formation dans cette région d’un « empire islamique » et qu’il a utilisé à cet effet l’antisémitisme et le sionisme. Ce qui explique pourquoi le conflit en Palestine et dans cette région stratégique au niveau mondial est devenu la clef de la compréhension des tensions internationales et du danger de nouvelle guerre mondiale.

Le représentant du parti du travail taïwanais a de son côté rappelé que les USA utilisent la province chinoise de Taïwan comme provocation et moyen de pression sur la Chine mais qu’ils n’ont pas le courage d’affronter la Chine directement. La Chine de son côté maintient sa politique de réunification pacifique de la patrie par la négociation d’un compromis acceptable pour les deux parties chinoises et contre les tendances séparatistes. Le patronat taïwanais a intérêt pour sa part à la coopération avec la Chine continentale, et d’ailleurs Taïwan est confronté à une crise de surproduction agricole et dans certains domaines informatiques, et c’est la Chine continentale qui lui achète ses surplus dont elle n’a pas besoin, mais elle le fait pour assurer l’équilibre de l’économie de l’île. Cette politique explique pourquoi, malgré les discours « indépendantistes » du président actuel de l’île, minoritaire au parlement, la réalité économique de Taïwan bloque en fait les dérives aventuristes soutenues par les USA qui testent en permanence les « lignes rouges » de la politique chinoise. Ce qui explique le relatif optimisme de l’intervenant qui voit la possibilité de bloquer la marche vers la guerre en Asie orientale.

Globalement, le ton des interventions était que les menaces de guerre augmentent partout dans le monde, qu’elles proviennent de la crise du système dominant mondialisé qui n’a plus les moyens de maîtriser la situation économique et d’ouvrir des perspectives de développement pour toute l’humanité. En conséquence de quoi ses élites ont une tendance naturelle à effectuer une fuite en avant vers la guerre qui, comme cela a toujours été le cas dans l’histoire du capitalisme, est un phénomène de masse qui permet de rétablir l’équilibre du système, les profits de ses entreprises et de bloquer la marche des masses vers la recherche d’une économie socialisée. Cette tendance est dominante aujourd’hui mais elle se heurte à une résistance grandissante des peuples et de nombreux Etats qui, du coup, et indépendamment de leurs différences, de leurs divergences et de leurs caractères plus ou moins démocratiques, constituent un contrepoids qui freine les tendances guerrières et permettent d’envisager une issue plus positive et pacifique devant au final aboutir à un changement révolutionnaire de système social et économique dans le monde entier. Ce changement est déjà annoncé par la relance dans les instances internationales du projet de Nouvel Ordre économique international tel qu’il avait d’abord été adopté aux Nations unies en 1974, et qui vient d’être relancé récemment par « le Groupe des 77 plus la Chine » regroupant aujourd’hui 134 Etats opposés de fait aux règles de l’impérialisme désormais plongé dans une crise existentielle.

J’ai été invité en Corée (sud) par le Parti de la démocratie populaire (PDP) pour la manifestation et les célébrations de l'anniversaire de la “Commune de Gwangju” de 1980 et pour une conférence organisée par leur parti sur la situation internationale, l'anti-impérialisme et les dangers de guerre.


 

Célébrations des martyrs de Gwangju

Le jour de mon arrivée, j’ai participé à la manifestation en l’honneur des insurgés de 1980. Le PDP a mobilisé à Gwangju plus d'un millier de manifestants mais le nombre total de , manifestants était beaucoup plus important puisque d'autres organisations appelaient également à célébrer l'anniversaire (https://www.youtube.com/watch?v=qcMPG3ErPR). Ensuite nous nous sommes rendus au cimetière de Gwangju (plus de 2 000 morts selon les historiens) où j’ai pu voir arriver heure après heure des groupes successifs venus rendre hommage aux martyrs. Il y a le cimetière "officiel" pour les victimes des tueries sauvages perpétrées par les forces de répression, bébés, enfants, adultes, vieillards, passants, militants, et un musée qui relate l'événement et les mobilisations du peuple coréen contre l'occupation japonaise et pour la démocratie. Bien sûr, en raison de la loi anticommuniste et anti-Corée du nord, il n'y a rien dans ce musée sur la résistance communiste anti-Japon qui fut pourtant de loin le plus important mouvement de résistance à l’occupant. Le musée est plutôt destiné à légitimer le pouvoir actuel en Corée du Sud, selon l'idée que le pays a certes connu plusieurs dictatures sauvages après 1945, sans qu’on n’établisse le lien entre elles et les forces d’occupation US. L’idée retenue est que le peuple s'est révolté et est censé régner maintenant en Corée du Sud la liberté et la démocratie, même si peu de coupables ont été recherchés et punis. Pour d'autres Coréens cependant, et c'est le cas des militants du PDP, 1980-88 ne fut qu'une demi-victoire puisque le système capitaliste de surexploitation des travailleurs est toujours en place, que la Corée reste divisée et que le Sud est toujours sous occupation militaire des USA. Un autre cimetière se trouve à côté du cimetière des victimes. Il est plus discret et concentre plutôt les tombes des militants et résistants politiques réprimés et assassinés avant, pendant et après 1980 et qui ont lutté pour une victoire complète de la démocratie populaire.
 

Rencontres et débats avec les syndicats et les associations

Le lendemain, a eu lieu toute la journée la conférence du PDP sur la situation internationale avec neuf invités étrangers (voir résumé détaillé plus bas).

Le surlendemain : rencontre avec des militants d'une section syndicale de la centrale KCTU, proche de la Fédération syndicale mondiale (FSM). Les syndicalistes de la KCTU nous ont reçus à Jeonju, ville située au nord de Gwangju dont le centre touristique a été reconstruit dans le style traditionnel coréen et fait pour attirer les touristes. Il est construit dans un style national, un peu genre « skansen », mais habité.

La KCTU locale est dirigée par un militant du PDP qui joue son rôle de militant d'avant-garde au sein de cette organisation de masse. Il sait faire la différence entre le travail politique et le travail syndical, le PDP abordant les questions sociales sous l’angle de la logique politique du système auquel se heurtent les travailleurs et les militants syndicaux. Un des principaux problèmes auquel sont confrontés les travailleurs sud-coréens, tant dans le secteur privé que public, est la sous-traitance des activités à des travailleurs précaires ne bénéficiant pas du statut de salariés permanents.

J'ai fait ensuite une conférence à Incheon sur les relations internationales et la lutte anti-impérialiste avec des membres du PDP et de différentes organisations patriotiques ou anti-impérialistes coréennes.

Le PDP fonctionne selon deux règles fondamentales. Les militants de chaque organisation font une réunion de bilan après chaque activité, et chaque cellule organise chaque semaine une réunion de critique et d'autocritique avec ses membres. Le Parti communiste chinois fait de même, ce que j'ai pu vérifier lors de mon séjour en Chine. Le résultat est que les tensions personnelles, selon les militants PDP, sont fortement diminuées par cette méthode et que les divergences politiques sont du coup mieux distinguées des problèmes de rapports personnels. Par ailleurs, cette approche permet, de l'avis des militants du PDP, d'améliorer le comportement des militants et de les rapprocher de "l'homme nouveau" communiste, en même temps qu’elle permet de faire un bilan collectif autocritique des réussites et des échecs des actions entreprises. Partout l'atmosphère était studieuse et le niveau de discussion très élevé. Les militants du PDP viennent pour beaucoup de la classe travailleuse, ils sont bien formés politiquement par leur organisation et peuvent du coup jouer le rôle d'avant-garde qui doit être le leur comme organisation adhérente aux méthodes du socialisme scientifique. Chaque activité du PDP fait l'objet d'une réunion de bilan de celle-ci, et donc à chaque activité à laquelle j'ai participé, on m'a demandé mon opinion sur ce qui venait d'être fait, dit et discuté, en complément de la réunion de bilan faite par les membres du PDP.

J'ai rencontré, par exemple, un “simple” chauffeur de taxi de Séoul qui est venu me chercher à la gare. J'ai appris qu'il avait adhéré au PDP parce qu'un jour, en attendant à un carrefour lors d'une manifestation du PDP, on lui a distribué le journal du Parti et, après lecture, il a décidé de faire sa demande d'adhésion. Il était présent à la conférence à Incheon que j'ai faite sur les questions internationales, et les questions qu'il a posées montrent qu'il avait atteint le degré de réflexion d'un vrai militant révolutionnaire ayant une vue nationale et internationale des choses.
 

Conférence du Forum coréen international

Public diversifié, militants mais aussi étudiants et intellectuels. La conférence était divisée en trois séances : Ukraine, Palestine, Asie orientale (https://www.youtube.com/watch?v=uDaesPyHYTM&list=PLgqqC_wGI4fHMW1ikKr2ZCEn2DXAu2XlC&index=3). Hormis plusieurs intervenants coréens (dont un Coréen enseignant dans une université chinoise) étaient présents plusieurs intervenants membres pour la plupart d'organisations communistes étrangères. Il y avait entre autre un membre du Parti communiste libanais et un militant du Parti du travail de Taïwan qui apparait, de fait, comme très proche du Parti communiste chinois pour la province de Taïwan. Ce parti a une implantation au niveau de certaines communes et cantons. Il y avait aussi un spécialiste palestinien du Hamas, non marxiste donc, et en relation étroite avec ce parti.

Interventions et discussions très denses et intéressantes. La question palestinienne a naturellement dépassé le cadre de la session prévue pour le conflit d’Asie occidentale car la première session, en principe consacrée à la guerre en Ukraine, a eu tendance pour les participants à être replacée dans le contexte mondial d’un affrontement entre le bloc « occidental » et le « reste du monde », l’Ukraine n’étant depuis 2014 dans cette vision dynamique que le « moment annonciateur » du durcissement des rapports internationaux ayant mené à la généralisation des guerres répandues sur la planète depuis 1989/91, et dont la guerre actuelle en Palestine constitue le summum. C’est donc tout le « système impérial » mondialisé qui a été analysé et le rôle joué par le complexe militaro-industriel en son sein, dans le cadre de la crise généralisée du capitalisme tardif néolibéral et néoconservateur.

En Corée, le Hamas est perçu comme un mouvement de résistance et de libération nationale. Ce mouvement n’est évidemment pas marxiste même si le Palestinien présent a souligné la coopération politique et militaire organique du Hamas avec, entre autres, le Front populaire de libération de la Palestine et le Front démocratique pour la libération de la Palestine qui sont, eux, marxistes. Les choses dans le monde arabe apparaissent évidemment tout à fait différemment que dans les pays aux traditions coloniales et impérialistes. Les partis communistes arabes ont d’ailleurs tenu à la mi-octobre 2023 une rencontre qui a proclamé son soutien à l'insurrection du 7 octobre, et j'ai appris que les Libanais résidant en France et membres jusque-là simultanément des Partis communistes libanais et français ont quitté collectivement le PCF après ses déclarations sur le 7 octobre. Les Coréens savent ce que colonialisme veut dire et donc l'obligation de non-ingérence et de non jugement de la part d'étrangers, en particulier des pays impérialistes, dans les choix d'un peuple sur le moyen de lutte utilisé et avec qui, ce qui d’ailleurs est inscrit dans la législation internationale qui prévoit qu’un peuple occupé a le droit de mener une lutte de libération, y compris par les armes.

Le chercheur palestinien présent a fait une analyse très intéressante et pertinente de la situation dans son pays, ce qui nous a permis de comprendre comment le Hamas est au contact des réalités de son peuple et a su dépasser la vision intégriste de l'islam (“islamisme” ou plutôt “takfirisme”) qu’on lui attribue souvent dans les pays impérialistes. Il est plus ancré dans la réalité du peuple résistant de Palestine que dans celle d'une imaginaire "communauté musulmane" transfrontière et idéaliste. Le Hamas a pu ainsi devenir, à côté d’une dizaine d’autres organisations de la résistance palestinienne, le fer de lance d'un mouvement de libération nationale au moment où la vieille Organisation de libération de la Palestine était traversée de contradictions, quand une partie importante de ses dirigeants ont souhaité déposer les armes et se « reposer » à l’abri de l’occupant dans un processus de négociations qui s’est avéré sans fin. L’absence de formation marxiste du Hamas lui rend toutefois difficile la compréhension du fait que la guerre de Palestine est liée aux tensions mondiales reflétant des intérêts impérialistes de classe et géopolitiques mondiaux divergents, et donc que cette guerre est intrinsèquement liée à celle d'Ukraine et aux tensions en Asie orientale ou ailleurs dans le monde. L'agressivité impérialiste semble surtout due dans cette vision « idéaliste » à une mauvaise formation morale (et religieuse) des élites occidentales, qui vise ici les Palestiniens et là d'autres pays, mais tout cela n'apparait pas comme étant logiquement lié à des questions avant tout économiques et sociales. Les dirigeants du Hamas semblent admettre que les marxistes ont souvent une bonne analyse des questions internationales, mais que cela semble plutôt dû à leurs yeux, à leur base “morale” et pas à leur analyse scientifique de la réalité de classe et de l’économie. Les marxistes ont souvent effectivement négligé l'importance des questions de convictions, de besoin de spiritualité et de foi, mais les religieux militants de leur côté ont tendance à négliger les questions matérielles, économiques, géostratégiques et de classe. On verra si la coopération en Palestine sur le terrain entre combattants islamiques et marxistes permettra de faire avancer la question du lien indispensable entre conviction, idée, analyse rationnelle et base matérielle et de classe.

En Corée, on observe une grande sympathie pour la Palestine, ce que j'ai pu constater y compris au cimetière pour les victimes de la “Commune de Gwangju” de 1980. Au PDP, on a conscience que la guerre d'Ukraine, de Palestine et les bruits de bottes en Corée et à Taïwan sont liés et portent à un sommet inégalé le danger de conflagration.

Lors de la conférence, les membres du PDP ont souligné leur désir de paix mais estiment avoir affaire en Corée à un processus de fascisation qui accompagne les pressions des USA en faveur d’une politique de tensions visant à affaiblir la RPDC (Corée du nord) et la Chine. Selon eux, la guerre en Ukraine, en Palestine et les tensions en Asie orientale et ailleurs dans le monde participent de fait d’une guerre mondiale non déclarée entre le camp centralisé autour des Etats-Unis en crise, les pays socialistes d’Asie (Chine, Corée du nord) et une Russie capitaliste qui a conservé des restes de sa puissance économique et scientifique acquise lors du socialisme. La force démontrée par la Russie en Ukraine et la faiblesse d’Israël à Gaza illustrent à leurs yeux la vulnérabilité du camp impérialiste, ce qui s’est manifesté y compris au sein de l’opinion publique des pays occidentaux. Il faut donc travailler à une unité dans la lutte entre les classes travailleuses et les luttes des peuples pour leur souveraineté afin d’imposer la paix aux fauteurs de guerre.

Pour le jeune Serbe présent à la conférence, les conflits actuels ne sont pas menés que sur le champ de bataille mais aussi dans le domaine des idées et de la propagande, au niveau pratique donc, mais aussi théorique, ce qui nécessite la coopération internationale de toutes les forces refusant le diktat des pays dominants avec à leur tête les USA. Pour ce qui est de la Russie, les choses sont plus complexes car ce pays est d’un côté réellement menacé dans son intégrité et son indépendance par l’expansion de l’OTAN, mais son système politique et social gêne la mobilisation de son peuple pour renforcer sa souveraineté et assurer la cohésion nécessaire pouvant empêcher que sa bourgeoisie ne trahisse à nouveau.

La militante britannique présente a été très active lors de la conférence et elle a développé de façon constante et approfondie les liens existant entre l’impérialisme « unipolaire » et tous les conflits dans le monde qui témoignent de la fuite en avant du système dominant à bout de souffle vers une guerre qui risque de devenir mondiale même si les guerres hybrides actuelles sont déjà de fait un affrontement mondial. Son parti communiste est très exigeant dans la formation politique de ses membres ce qui explique son développement lent mais constant dans un pays traversé par des vagues de mécontentement et de mobilisations pour la Palestine.

Mon intervention analysait le caractère unifié et centralisé du bloc formé par les USA, les pays anglo-saxons des « Five Eyes », l’OTAN, l’UE, l’AUKUS, le Japon et Israël face à une « nébuleuse » de pays tendant avec plus ou moins de constance vers la souveraineté, l’indépendance et le développement mais qui sont de force inégale, manifestent un niveau de cohésion différent et possèdent des systèmes sociaux, politiques et une légitimité idéologique très différents et parfois même opposés. Ce qui nécessite de faire une analyse des bases de classe de chaque Etat « contre-hégémonique » et des tendances contradictoires qui s’y développent et peuvent expliquer le renforcement ou au contraire l’affaiblissement des tendances émancipatrices intérieures et aussi pour faire face aux pressions extérieures. D’où des tendances parfois chaotiques ou tout au moins inégales de leurs politiques étrangères et la difficulté à bâtir un rassemblement cohérent de toutes les tendances anti-impérialistes. Parmi ces Etats, citons, la Chine, Cuba, la RPDC, la Russie, la Syrie, l’Iran, l’Erythrée, le Venzuela, le Burkina Faso, le Yemen d’Ansarullah, etc.

L’invité communiste belge a fait une analyse de la situation et de la position des pays et régions touchées par les conflits ou les pressions, Palestine, monde arabe, Yémen, Irak, Liban, Ukraine, Corée, Chine en soulignant la nécessité de rassembler aussi largement que possible les partisans d’une opposition à l’aventurisme guerrier de la principale puissance militaire du monde.

Le Palestinien présent à la conférence, un chercheur proche du Hamas, a de son côté comparé les attaques du 7 octobre 2023 à l’offensive vietnamienne du têt en 1968, comme élément de surprise et de basculement de l’opinion publique internationale. Il a expliqué l’évolution historique du Hamas, un mouvement au départ engagé dans la ré-islamisation de la société palestinienne et les œuvres sociales, puis dans la résistance passive à l’occupation et enfin dans la lutte armée sous la pression de sa jeunesse et du vide qui s’est institué chez les Palestiniens suite aux tentatives de compromis irréalisables de la part des dirigeants du Fatah et d’autres dirigeants de l’OLP. Il a rappelé que la guerre en cours n’est pas une guerre religieuse car la cohabitation entre musulmans, chrétiens et juifs fait partie des traditions arabes et islamiques depuis toujours mais que cette guerre a au contraire à voir avec le sionisme. C’est une idéologie coloniale de peuplement importée d’Europe et proche de ce qui a produit l’apartheid sud-africain et qui doit être démantelée pour permettre à nouveau la cohabitation pacifique des populations d’origine et de religions différentes.

L’analyste turc a analysé en détail la situation internationale et le rôle que la Turquie d’Erdogan y joue selon lui au service de l’impérialisme contre les pays voisins à partir d’une vision fascisante et ethniciste au pouvoir en Turquie, et qui vise en particulier les Kurdes. Il a établi un lien entre les conflits en Palestine, en Syrie, en Ukraine, dans la Caucase, en Asie orientale et en Afrique, ce qui débouche aujourd’hui sur l’émergence d’une situation révolutionnaire partout dans le monde visant à assurer la souveraineté des peuples et à empêcher les impérialistes de se lancer dans des guerres pour la préservation de leur hégémonie et visant en particulier la Corée du nord, la Chine et la Russie.

Le communiste libanais partait de son côté du principe que le capitalisme est arrivé à son stade de vieillesse et qu’il n’arrive plus à maîtriser les phénomènes de crise systémique, ce qui annonce sa fin selon la formule de Rosa Luxemburg, « socialisme ou barbarie » ou bien « socialisme ou extinction ». La guerre est devenue dans ce contexte la seule issue permettant la prolongation de la survie de ce système et la seule réponse à apporter à cette menace de fait irréalisable est de passer à la socialisation de l’économie, processus dans lequel la Chine a un rôle pionnier à jouer en tant que « pôle des peuples » ouvrant à l’humanité une perspective crédible de système alternatif.

Une intervention coréenne portant sur le conflit en Palestine développait l’idée que l’impérialisme occidental a cherché à fomenter un conflit entre christianisme et islam en Asie occidentale dans le but d’empêcher la formation dans cette région d’un « empire islamique » et qu’il a utilisé à cet effet l’antisémitisme et le sionisme. Ce qui explique pourquoi le conflit en Palestine et dans cette région stratégique au niveau mondial est devenu la clef de la compréhension des tensions internationales et du danger de nouvelle guerre mondiale.

Le représentant du parti du travail taïwanais a de son côté rappelé que les USA utilisent la province chinoise de Taïwan comme provocation et moyen de pression sur la Chine mais qu’ils n’ont pas le courage d’affronter la Chine directement. La Chine de son côté maintient sa politique de réunification pacifique de la patrie par la négociation d’un compromis acceptable pour les deux parties chinoises et contre les tendances séparatistes. Le patronat taïwanais a intérêt pour sa part à la coopération avec la Chine continentale, et d’ailleurs Taïwan est confronté à une crise de surproduction agricole et dans certains domaines informatiques, et c’est la Chine continentale qui lui achète ses surplus dont elle n’a pas besoin, mais elle le fait pour assurer l’équilibre de l’économie de l’île. Cette politique explique pourquoi, malgré les discours « indépendantistes » du président actuel de l’île, minoritaire au parlement, la réalité économique de Taïwan bloque en fait les dérives aventuristes soutenues par les USA qui testent en permanence les « lignes rouges » de la politique chinoise. Ce qui explique le relatif optimisme de l’intervenant qui voit la possibilité de bloquer la marche vers la guerre en Asie orientale.

Globalement, le ton des interventions était que les menaces de guerre augmentent partout dans le monde, qu’elles proviennent de la crise du système dominant mondialisé qui n’a plus les moyens de maîtriser la situation économique et d’ouvrir des perspectives de développement pour toute l’humanité. En conséquence de quoi ses élites ont une tendance naturelle à effectuer une fuite en avant vers la guerre qui, comme cela a toujours été le cas dans l’histoire du capitalisme, est un phénomène de masse qui permet de rétablir l’équilibre du système, les profits de ses entreprises et de bloquer la marche des masses vers la recherche d’une économie socialisée. Cette tendance est dominante aujourd’hui mais elle se heurte à une résistance grandissante des peuples et de nombreux Etats qui, du coup, et indépendamment de leurs différences, de leurs divergences et de leurs caractères plus ou moins démocratiques, constituent un contrepoids qui freine les tendances guerrières et permettent d’envisager une issue plus positive et pacifique devant au final aboutir à un changement révolutionnaire de système social et économique dans le monde entier. Ce changement est déjà annoncé par la relance dans les instances internationales du projet de Nouvel Ordre économique international tel qu’il avait d’abord été adopté aux Nations unies en 1974, et qui vient d’être relancé récemment par « le Groupe des 77 plus la Chine » regroupant aujourd’hui 134 Etats opposés de fait aux règles de l’impérialisme désormais plongé dans une crise existentielle.

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16 mai 2024 4 16 /05 /mai /2024 09:44

Cuba soulève toujours de très forts sentiments. Ce pays révolutionnaire est en train de passer une étape particulièrement délicate de son histoire. Récit d’un séjour politique.

La Rédaction

 

Réflexions sur Cuba

et

sur la Conférence sur le 50e anniversaire de l’adoption de la

résolution des Nations Unies sur le Nouvel Ordre économique international (NIEO)

-

Mai 2024

 

Bruno Drweski

 

Je suis arrivé à Cuba invité à titre de membre du groupe de chercheurs et activistes « Bandung Spirit » créé par un Indonésien enseignant à l’université du Havre et avec qui j’avais participé il y a deux ans à la conférence Bandung-Belgrade-La Havane qui s’était tenue en Indonésie. Les organisateurs de la conférence de la Havane étaient l’Association des économistes de Cuba et l’Internationale Progressiste. La conférence s’est déroulée les 29 et 30 avril 2024 au Capitole (parlement) de La Havane et elle s’est terminée par la présentation du livre préparé par le gouvernement cubain au cours de sa présidence en 2023 du « Groupe des 77 et la Chine » regroupant 134 pays et écrit par des chercheurs de ces pays ou rassemblés par l’Internationale progressiste. La présentation de ce livre en trois langues (anglais, espagnol, français) ayant pour titre « L’ordre économique international actuel : Un obstacle au développement – Le principal défi pour le Groupe des 77 et la Chine » a été organisée par le président de la République de Cuba et secrétaire général du Parti communiste cubain, Miguel Diaz-Canel, le 30 avril au soir au Palais de la Révolution.

L’Internationale progressiste < https://progressive.international/about/fr > a été fondée par des militants progressistes du monde entier, des organisations sociales, politiques et syndicales et elle est soutenue par des personnalités de la gauche mondiale de différentes obédiences allant du marxisme à la social-démocratie, dans son volet anticolonial. Elle est animée par un groupe de jeunes militants basés en particulier aux Etats-Unis qui possèdent des relations régulières avec les autorités cubaines.

Après la conférence, j’ai prolongé mon séjour à Cuba pour découvrir sa capitale et avoir des discussions avec des militants internationalistes et des activistes cubains.

 

Congrès du 50e anniversaire de la NIEO

Parmi les participants, il y avait des chercheurs, des diplomates, des cadres politiques et des militants de différents pays ainsi que des personnalités connues comme Jeffrey Sachs, James Galbraith, Ernesto Semper, etc. Le constat général des interventions était le suivant, ce que je résume à partir de toutes les interventions.

Le système capitaliste néolibéral mondialisé dominant actuel est à la fois impérialiste et dysfonctionnel, et il nécessite une action des pays du « Sud global » pour relancer la lutte pour la réalisation de la résolution sur le Nouvel Ordre économique international adoptée en 1974 par les Nations Unies. Dans le contexte de cette conférence, la résistance actuelle de la Palestine face au génocide israélien a rencontré un écho planétaire, car elle constitue le point central des contradictions entre le monde ancien qui en voie de disparition et le monde nouveau qui n’est pas encore né. Nous sommes donc entrés dans « l’âge de la revanche » a-t-il été dit par un intervenant, et Cuba, par les sacrifices qu’elle a consentis depuis le début de sa révolution, a joué et continue à jouer un rôle éminent dans le maintien d’une mobilisation internationale des peuples pour une refonte radicale des rapports internationaux, prolongeant par une décolonisation économique fondamentale la décolonisation politique et formelle obtenue dans les années 1950 et 1960.

La fin du camp socialiste dans les années 1989/91 a signifié un repli provisoire de la mobilisation des peuples pour la réalisation des objectifs adoptés en 1974, mais les capitalistes ont été incapables depuis d’apporter au monde des réponses en matière de développement, d’éradication de la pauvreté ou de désarmement, ce qui explique la relance d’une politique de résistance et dépassement des approches réformistes par la réapparition d’une approche révolutionnaire tendant à remplacer le monde unipolaire par un monde multipolaire.

Le système dominant n’a pas su apporter la paix après la fin du camp socialiste mais, au contraire, les guerres se sont multipliées au point où la guerre en Ukraine puis celle contre Gaza et la Cisjordanie ont permis de faire resurgir la contradiction fondamentale existant à l’échelle mondiale entre un petit groupe d’États privilégiés tentant de préserver leur domination politique et économique sur le monde, et la masse des pays, des peuples et des classes sociales qui ne profitent pas de cette situation et se trouvent de plus en plus englués dans la pauvreté et la précarité. Le règne du dollar qui a assuré la domination des Etats-Unis sur le monde et la cohésion du bloc occidental s’érode désormais de façon visible. C’est donc une politique de guerres, d’ingérences, de pressions, d’organisations de « changements de régime », de blocus et de sanctions qui permet aujourd’hui à l’ordre/désordre mondial de tenir encore, ce qui, à terme, est cependant intenable car cela introduit objectivement dans la mondialisation des éléments de dé-mondialisation qui ne pourront que se renforcer et qui devront aboutir à exacerber les contradictions insurmontables du système et tendre donc à promouvoir une nouvelle architecture financière internationale. Le monde ne peut plus être géré par le veto de quelques pays à l’ONU et par une logique de gagnants et de perdants. La création de la banque des BRICS témoigne dans ce contexte de l’effritement de l’ordre dominant actuel et de l’émergence d’un nouveau paradigme politique, malgré les limites des BRICS qui ne constituent pas en soi une alternative mais une étape dans la déconstruction de la domination mondiale par les Etats-Unis et leurs associés du bloc OTAN/UE/AUKUS/Japon/Israël. Les principes mis de l’avant par le socialisme et les Etats non alignés reprennent dans ce contexte à nouveau de la couleur. Il devient évident que le monde est à la croisée des chemins et qu’il a besoin d’un nouveau paradigme, sinon l’ordre dominant n’aura plus d’autre issue que d’essayer d’imposer au monde de nouvelles formes de guerres sans fin et donc de répressions et de fascisme pour faire face à la pauvreté de masse.

La pauvreté ne peut être regardée comme si c’était une photographie, mais comme un film qui se déroule et qui montre que nous avons affaire à une situation sans issue dans le cadre de l’ordre/désordre capitaliste néolibéral mondialisé. Les migrations planétaires sont des migrations forcées pour des raisons d’inégalités économiques, d’injustices sociales et de problèmes environnementaux qui témoignent du fait que le nombre d’êtres humains bénéficiant dans les faits des droits de citoyenneté dans une société donnée diminue au profit de personnes non intégrées dans leur environnement et survivant dans un monde de plus en plus fragmenté et précarisé.

La crise de la dette explique en particulier pourquoi 3 milliards d’êtres humains sont dépourvus d’un régime alimentaire sain et de leur droit au développement, au logement, à la santé, à la sécurité, à l’éducation, ce qui s’exacerbe désormais avec le clivage digital.

Les tensions actuelles dans le monde sont aussi dues au fait que les stratèges US ont découvert que la Chine ne s’orientait finalement pas vers une intégration au monde qu’ils contrôlent et que ce phénomène s’élargit en fait à d’autres pays, comme l’Iran puis la Russie. Les Etats-Unis ont donc cessé d’être ce qu’ils croyaient être, « le pays indispensable », et veulent donc réimposer leur domination par la force, par les guerres et par les sanctions et blocus avec la participation d’Etats associés, parmi lesquels Israël et l’Ukraine jouent désormais le rôle de fer de lance contre des pays très différents mais tendant à échapper aux règles concoctées aux Etats-Unis.

Aujourd’hui, les pays du G7 représentent 39 % de l’économie mondiale et ceux du BRICS 38 %, et encore si l’on accepte les méthodes de calculs concoctées aux Etats-Unis. La question du développement inclusif, qui est la seule base réelle du principe démocratique, devient donc une question clef à nouveau abordable internationalement et capable de s’imposer dans un nouveau rapport de force tendant entre autres vers une nouvelle méthode de fixation des prix des marchandises qui ne soit plus systématiquement défavorable aux pays producteurs de ressources naturelles, de produits agricoles, de produits essentiels et qui permettrait d’engager des politiques d’industrialisation, de ré-industrialisation et de transformation sur place des ressources naturelles. Ce qui permettrait de sortir aussi de l’extractivisme et du piège de la dette imposé par les pays les plus riches.

La contre-révolution néolibérale, conçue planétaire et totale, donc totalitaire, a produit la désindustrialisation et la financiarisation de la domination impérialiste. Le professeur Galbraith a formulé ainsi la situation actuelle « Les élites ne sont pas en état de comprendre la situation réelle car le maintien de leur genre de vie dépend de leur incapacité à comprendre la situation réelle ». Il y a donc un blocage mental qui provient d’un intérêt économique et social à maintenir ce blocage le plus longtemps possible. Ce qui caractérise toutes les classes sociales dominantes au moment de la décadence d’un système historiquement condamné qui les avait auparavant porté au pouvoir. Et c’est là où un pays comme la Chine a pu présenter une alternative puisque ce pays contrôle son capital et le canalise en fonction d’intérêts collectifs décidés au niveau de l’État.

Pour sortir de l’impasse dans lequel est englué le monde actuel, unipolaire, impérialiste dollarisé, financiarisé, et promouvoir la multipolarité et le développement inclusif, la nécessité du moment, c’est la constitution d’une coalition d’intérêts de tous ceux, pays, nations, régions, peuples et classes sociales, qui sont perdants dans le système actuel et qui s’opposent donc objectivement au maintien des conditions de vie et de survie actuelles.

 

Cuba : une société à la croisée des chemins

Quand on débarque à Cuba, surtout si l’on a vécu dans les anciens pays socialistes, ce qui frappe d’abord, c’est de retrouver un sentiment oublié de sécurité, d’absence de stress, d’entraide, de débrouillardise et de sens de l’humour et de dérision, pouvant viser les Cubains entre eux ou les personnes occupant des postes de direction. A quoi s’ajoute à Cuba l’ambiance tropicale faite de chaleur, d’imagination, de créativité, en particulier de créativité artistique, musique, peinture, etc. Tout cela est dû au fait que chaque Cubain a un emploi garanti, un livret de produits de base qui lui garantit un minimum vital, que le système de santé est un des plus efficaces au monde et que le Cubain est habitué à affronter des difficultés par la débrouillardise et l’entraide permanente, au niveau familial ou du quartier et de l’entreprise. Et même si, il faut aussi le reconnaître, ce modèle est désormais affaibli et en crise, il a formé des êtres humains pour qui la compétition, le stress et la jalousie ne sont pas considérées comme « normaux ».

Mais très vite, on constate aussi que le pays vit dans une crise perpétuelle et que, au dire de tous ses habitants, la situation actuelle est la pire que le pays a connu depuis la révolution, pire même qu’au moment du sevrage d’avec le camp socialiste, ce qu’on a appelé « la période spéciale » quand les Cubains ont voté par référendum le maintien du système socialiste envers et contre tout. La situation de grave crise actuelle est due à deux chocs successifs, la crise du covid et l’augmentation des politiques de blocus US au sortir du covid qui ont abouti, par exemple, à ce que l’année dernière une centaine de banques étrangères qui étaient en relation avec Cuba et facilitaient ses échanges ont dû rompre leurs relations avec l’île pour ne pas devoir subir les pénalités exorbitantes imposées par les USA au nom de l’extraterritorialité des lois de ce pays dominateur et de moins en moins sûr de lui, donc de plus en plus agressif.

Comme Cuba, au sortir de « la période spéciale » post-soviétique, avait investi dans le tourisme tout azimut pour se procurer rapidement des devises et de « l’argent facile » devant être réinvesti dans des secteurs prometteurs comme la biotechnologie, la crise du covid a été une véritable catastrophe dont le pays se relève difficilement car le tourisme reprend lentement et les investissements prévus se font donc attendre. S’ajoute à cela le fait que la réforme économique engagée en principe pour renforcer le socialisme selon un modèle inspiré de la Chine a été de l’avis de tous mal ficelée, ce qui a d’ailleurs entraîné la démission de l’architecte de cette réforme qui ressemble au final plus aux réformes polonaises des années 1987/88, qui ont abouti à l’hyperinflation polonaise qui a mené dans la foulée le système à sa perte, plutôt qu’à une réforme « à la chinoise ». Cuba se retrouve donc au milieu du gué, avec une « réforme à réformer », une hyperinflation qui impose à de nombreux Cubains d’avoir deux, voire trois boulots, un travail officiel, souvent étatique mais plus seulement, mais aussi un boulot privé et par la force des choses précaire. Ce qui, en plus des effets pervers du tourisme, multiplie les causes du développement d’une société à deux vitesses, ce que l’on constate avec des quartiers de villas luxueuses à côté de quartiers délabrés qu’on ne peut pas rénover avant que l’économie n’ait pleinement redémarré.

Et c’est dans ce contexte qu’émerge la troisième génération de l’après-révolution qui n’est souvent plus prête à faire les sacrifices consentis par leurs parents ou grands-parents pour la révolution et l’indépendance du pays. On rencontre donc désormais à Cuba, par exemple, des vendeurs de pesos au marché noir qui croient appâter le touriste non seulement en leur proposant un cours bien inférieur au taux officiel mais en lui tenant « en prime » un discours sur la misère des Cubains due à « un régime communiste dictatorial et corrompu » prétextant des sanctions américaines pour justifier son maintien. Ces Cubains-là mettent même en doute l’existence même du blocus nord-américain qu’ils considèrent comme de la propagande. Croient-ils dans ce qu’ils disent ou tiennent-ils ce discours uniquement pour le touriste sans y croire, difficile de le dire dans de nombreux cas, mais ce phénomène est massif et témoigne de comportements inimaginables même après 1991. A côté de cela, et c’est la différence fondamentale avec les pays socialistes européens des années 1980, vous trouverez toujours à Cuba des enthousiastes de la révolution, ce qui, par exemple donne à la fête du 1er mai à Cuba, que j’ai vue, un aspect de mobilisation intense mêlée de gaieté, de chants révolutionnaires et de proclamations anti-impérialistes, d’autant plus que cette année la célébration à La Havane se tenait place de l’anti-impérialisme, juste en face de l’ambassade des Etats-Unis, où se trouve une statue du héros national José Marti pointant du doigt en direction de ...l’ambassade honnie. Bref, il y a à Cuba des déçus de la révolution dans la génération qui n’a pas eu à affronter l’ennemi et qui n’a aucune expérience vécue de l’impérialisme et de la lutte des classes. Mais il y a quand même aussi l’héritage persistant de ceux qui ont réussi à transmettre aux plus jeunes les principes révolutionnaires et une vision géopolitique de leur petite île située à une centaine de kilomètres de la plus grande puissance mondiale qui a menacé Cuba tout au long du XXe siècle, soit déjà bien avant la révolution de 1959.

Selon les cadres du Parti communiste que j’ai rencontrés, et qui ne minimisent pas les difficultés, les chances de survie du socialisme à Cuba sont réelles mais plus aussi certaines que dans les années précédentes, en particulier à cause de cette frange de la jeunesse en partie désabusée. L’année dernière un demi-million de Cubains a par ailleurs émigré vers le « paradis floridien » ou vers d’autres pays, et cette hémorragie touche en particulier les secteurs les plus éduqués de la société. Leur sort une fois passées les solides barrières du « pays de la liberté » est au final loin d’être idyllique mais même ceux qui sont revenus au pays déçus par leur expérience d’émigré, peinent à convaincre les nouveaux candidats au départ de renoncer à leur rêve individualiste au pays du rêve de la société de consommation.

Cela étant, même ceux qui ont commencé à douter de la révolution acceptent en général de reconnaître que celle-ci a apporté aux Cubains des avantages inconnus dans les pays voisins et, du coup, la représentativité des groupes de « dissidents » encensés et financés par les puissances occidentales est quasi-nulle. Le pays est calme et même quand des gens descendent dans la rue pour exprimer leur mécontentement devant les pénuries de nourriture ou d’électricité, les dirigeants du pays viennent dans la rue discuter avec eux pour expliquer les causes de ces difficultés et essayer de comprendre s’il n’y a pas derrière elles aussi des responsabilités locales à déraciner. Nous ne sommes pas dans le cas des bureaucrates du Parti des pays du socialisme réel européen.

On dit souvent pourtant à l’Ouest que Cuba est un régime policier, mais mes collègues de la conférence comme moi-même avons tous été surpris par la quasi-absence de policiers dans les rues. J’en ai parlé à des Cubains qui m’ont dit qu’il n’y a pas beaucoup de policiers car ce n’est pas un métier valorisé dans la société, qu’on ne devient en fait policier à Cuba que quand on vient d’une lointaine campagne et qu’on veut trouver un moyen de s’installer facilement dans une grande ville, qu’il y a très peu de crimes dans le pays et aussi que peu de gens veulent s’opposer activement au gouvernement ; alors pourquoi entretenir une police nombreuse ? Je dois dire aussi que j’ai été très surpris quand nous avons été reçus au palais de la révolution par le président du pays et plusieurs ministres, et que nous n’avons subi aucun contrôle de documents. Rien ! Je ne connais aucun Etat au monde où l’on rentre chez le chef d’État sans contrôle. Certes on peut supposer que la sécurité d’État cubaine a fait son boulot et a étudié le cas de chaque invité, il y en avait plus d’une centaine, mais la façon dont elle le fait explique en tous cas l’ambiance détendue que tout le monde constate à Cuba.

 

Le camarade président-secrétaire

Dans son intervention sur l’ouvrage publié à l’occasion de la conférence, le président-secrétaire général a fait une longue intervention orale, sans lire son intervention, où il a relaté l’histoire de la confection du livre, le rôle de Cuba au sein du groupe des 77 et de la Chine et les raisons de la nécessité de relancer la dynamique pour promouvoir cette fois dans les faits le nouvel ordre économique international. Tout cela montre qu’on a affaire à Cuba à des dirigeants bien formés et intellectuellement compétents. A côté de la « nouvelle » jeunesse blasée et conquise par le clinquant pénétrant de Floride, on rencontre d’ailleurs aussi de brillants jeunes militants et jeunes cadres bien préparés à reprendre le contrôle du pays dans un monde qu’ils ont très bien étudié.

J’ai eu l’occasion de passer un après-midi entier avec mes collègues et amis indonésien et soudanais et un jeune cadre du ministère de l’économie de 28 ans dont la connaissance et la compréhension du monde était impressionnante. Il a également été élu député et nous a expliqué le système électoral cubain. Les députés sont d’abord proposés comme candidats par des organisations sociales, syndicats, associations, etc., et non pas par le Parti communiste, puis ils passent par les réunions de base dans les quartiers et les entreprises avec les citoyens qui les acceptent ou pas, avant de pouvoir affronter les électeurs. Dans son cas, il a reçu 89 % des voix (ce qui veut dire qu’il y a eu quand même contre lui 11 % des voix). Cuba refuse qu’un politicien se mette lui-même de l’avant sans la proposition d’un collectif, d’une organisation de masse, et le filtrage des candidats se fait donc à partir de la base, ce qui rend les élections non compétitives entre des egos qui se sentent obligés de s’affirmer face à d’autres egos ou à des partis aux programmes interchangeables comme c’est le cas dans les dites démocraties libérales. Mais 11 %, finalement, cela reste peut-être un chiffre assez élevé révélant le nombre réel d’opposants ...qui dans leur masse ne semblent pas se sentir toutefois plus représentés par « l’opposition offshore » made in USA que par le Parti communiste local.

En tous cas le poids de la répression et de la censure à Cuba ne se fait pas sentir. J’ai mangé avec un vieux journaliste cubain écrivant pour Granma, l’organe du Parti communiste, spécialiste du monde arabe et qui a longtemps vécu au Liban. Depuis octobre 2023, il a écrit évidemment plusieurs articles dénonçant la politique israélienne, ce qui lui a valu des critiques du journal de la communauté juive locale qui, sans aller jusqu’à condamner la résistance des Palestiniens, n’en a pas moins estimé que ses critiques de l’État d’Israël étaient exagérées, ce qu’il a résumé devant nous par « que voulez-vous, maintenant on peut quasiment tout écrire à Cuba ». Notons d’ailleurs en passant qu’avec la crise économique, on assiste aussi au retour des religions à Cuba, du catholicisme bien sûr, mais aussi des religions africaines traditionnelles, des néo-protestants et même de l’islam qui a réussi à convertir un certain nombre de Cubains. Il paraît aussi que, face aux difficultés de la vie, certains Cubains se tournent aussi vers des pratiques de magie. Pour le moment, toutes ces tendances ne s’opposent pas au pouvoir et ont même tendance à s’associer à certaines initiatives du pouvoir.

Cuba est donc, en particulier depuis l’introduction de réformes économiques globalement nécessaires, confrontée à des contradictions inédites jusque là, ce qui explique pourquoi son adversaire nord-américain augmente les pressions et le blocus. Sa population reste dans cette situation consciente des acquis de sa révolution et du fait qu’un changement de régime profiterait aux adversaires du pays et aux anciens grands propriétaires et leurs descendants réfugiés en Floride qui attendent de récupérer les biens qui ont entretenu pendant des siècles leurs privilèges. C’est donc une lutte qui se déroule à Cuba entre fatigue et endurance, dans un climat de débats permanents menés entre les dirigeants et le peuple pour trouver le maximum de solutions à des problèmes qu’on veut croire passagers, au moment où le voisin nord-américain est lui-même menacé par des phénomènes de crise profonde. Une lutte contre la monde donc entre un monde capitaliste en crise systémique et une petite île toujours rebelle.

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20 avril 2024 6 20 /04 /avril /2024 15:54

Nous n’avons pas l’habitude de faire des interviews mais nous estimons qu’en l’absence d’information dans les gros médias sur le sujet de la guerre qui se déroule au Donbass depuis 2014 et qui explique en grande partie la guerre russo-ukrainienne actuelle, en fait la guerre Russie-OTAN en cours depuis février 2022, il nous a semblé nécessaire de transmettre cet aperçu “provenant de l’autre côté du miroir”.

La Rédaction

 

DE RETOUR DU DONBASS

-

Avril 2024

 

André FADDA*

 

Entretien :

 

Tu viens de rentrer d’un voyage au Donbass en tant que membre d’une délégation internationale conduite par la Banda Bassotti. Qu’est ce qui t’a motivé à partir là-bas?

 

Oui, je suis parti avec la Caravane antifasciste, organisé tous les ans depuis 2014 par le groupe de musique italien Banda Bassotti. Depuis le massacre d’une quarantaine de communistes, syndicalistes et anti-Maïdan dans la Maison des syndicats à Odessa par des groupes néonazis ukrainiens, une dizaine de militants de plusieurs pays font le déplacement. Cette année, je suis allé avec des communistes et antiimpérialistes allemands, espagnols, italiens, mexicains, portugais et y compris une camarades palestinienne.

 

Comme tu sais, les informations données par les médias occidentaux, y compris par l’Huma, sur le conflit entre la Russie et l'OTAN en Ukraine sont tendencieuses, soutiennent Zelensky et les néonazis d’Azov les yeux fermés et nient la réalité vécue par les travailleurs et les populations du Donbass.

 

En France, nous sommes un certain nombre à savoir tout ce qui s'est passé en Ukraine depuis 2014. Comment cette guerre a démarré il y a 10 ans suite au coup d'état du Maïdan, soutenu financièrement et militairement par les États-Unis et les Britanniques. En tant que syndicaliste et communiste, il est de mon devoir de faire preuve de solidarité et de tout faire pour contrer le tas de mensonges et manipulations orchestrées par la France et colportées par mon organisation syndicale et par le PCF où je militais jusqu’à il y a peu. Voilà donc pourquoi j’ai décidé d'aller au Donbass. Une fois arrivé là-bas j’ai pu palper de première main sur le terrain, la souffrance mais également la résistance et l’espoir de gens dont leurs histoires sont réduites au silence.

 

Depuis 2014, le point de vue qui est diffusé par l’Union européenne, les médias et les partis politiques présents à l’Assemblée nationale est clairement celui qui est affiché par le gouvernement de Kiev. Les gens du Donbass, les militants et sympathisants des partis et organisations de la gauche ukrainienne, les journalistes qui sont emprisonnés et parfois assassinés parcequ’ils se sont opposés à l’idéologie néonazie, sont invisibles. Nous parlons de personnes qui sont persécutées, qui n'ont pas le droit de s’exprimer dans les médias. Leur réalité n'apparaît pas, les persécutions, les tortures, les disparitions, les exécutions sommaires et les bombes qui frappent ces populations, ces militants de gauche, ces journalistes, ces travailleurs, n'existent pas dans les journaux télévisés, dans la presse des pays occidentaux y compris dans la presse syndicale.

 

En 2022, la Russie a justifié son intervention parce qu'il s'agissait d'une guerre contre le néonazisme en Ukraine. A travers les échanges que tu as pu avoir avec la population, cela ressort dans les conversations?

 

Oui, cela ressort fortement. Avant que la Russie ne décide d'intervenir en Ukraine en février 2022, cette situation existait déjà. Juste après le coup d’état du Maïdan, le putschistes qu'ont-ils interdit ? Une partie de la culture de l'Ukraine et pas n’importe laquelle. Celle liée à la mémoire historique. La loi sur la condamnation du nazisme, abrogée. Le Parti communiste ukrainien qui était la 4ème force politique en Ukraine, avec une implantation très importante dans le Donbass mais également dans la ville de Kherson, interdit. Dix autres partis de gauche, interdits. L'interdiction de l'utilisation de la langue russe dans les écoles et dans les médias et toute forme culturelle liée au monde russe. L'emprisonnement de militants politiques de gauche. L'assassinat de journalistes. La réhabilitation des collabos nazis ukrainiens de la Seconde Guerre Mondiale et les cérémonies officielles en leur hommage. La création de la page internet Myrotvorets, soutenue par Kiev, qui répertorie toute personne jugée prorusse et qui dresse une liste noire de «gens à abattre». Et quand un de ces “ennemis” de l'Ukraine est tué, alors la photo de cette personne est affichée sur sa page.

 

Les gens que nous avons rencontré nous ont clairement raconté la violence qu’ils ont subit. Un certain nombre d’Ukrainiens originaires de Karkhov ou d’Odessa, comme le député Alexey Ablu, se sont réfugiés dans le Donbass afin d’échapper à une mort certaine. Pour rappel, le massacre de la Maison des syndicats à Odessa le 2 mai 2014, avait été perpétré par des organisations néonazies comme le Pravy Sektor et les bataillons Aïdar et Azov. Ce jour-là, ils avaient mis le feu à l’immeuble. Des vidéos de cette journée que l’on peut voir sur internet, montrent comment ceux qui ont tenté d'échapper aux flammes ont été abattus ou battus à mort. Une quarantaine de morts et plus de 200 blessés. Comme les gens du Donbass, ces Ukrainiens n’ont pas accepté le coup d'État. Lorsqu’en 2014, ils ont commencé à voir les symboles de l'extrême droite sur les murs de la ville et les néonazis défiler dans les rues, ils ont compris qu’il fallait se battre.

 

Ceux que j’ai rencontré m’ont dit, qu’ils espèrent que dès mon retour en France, beaucoup plus de gens écouteront mon témoignage et comprendront que la réalité n'est pas celle que raconte les médias occidentaux.

 

Quel est l’état d’esprit des gens que tu as rencontré? Comment réagit la population à la présence de l’armée russe?

 

Partout où nous sommes allés nous avons pu échanger avec les gens. La population du Donbass est russe. Et ils sont fiers de l’affirmer. La participation massive aux élections présidentielles de mars en est une preuve.

 

C'est pourquoi, lorsque l'armée russe expulse l’armée ukrainienne lors de sa progression sur le terrain, les habitants qui se terraient dans les sous-sols des immeubles et subissaient les exactions des bataillons néonazis, accueillent les soldats russes en libérateurs. Il faut savoir que dans les localités du Donbass qui sont encore occupées par l'armée ukrainienne, la population est traitée comme une “race inférieure”, selon les témoignages des habitants de Artiomosk (Bakhmut) que nous avons pu rencontrer dans un centre de réfugiés.

 

Penses-tu que la population du Donbass conserve le souvenir de ce qu'était l'URSS ?

 

Lors de notre voyage j’ai pu constater à quel point la mémoire et le souvenir sont bien vivants dans les régions que nous avons traversé. Les travailleurs et les étudiants du Donbass mais également de Melitopol, de Akimovski et de Berdiansk (Zaporozhie) restent très attachés à l'histoire de l'Union Soviétique. Tous ceux que j’ai rencontré, jeunes et vieux, nous disent plus ou moins la même chose: “Nos parents et grands-parents croyaient intensément en Lénine et au communisme. Maintenant, nous ne vivons pas dans le communisme, mais cela fait partie de notre histoire et nous ne laisserons pas qu’elle soit détruite”.

 

Par ailleurs, nous avons croisé de nombreux militaires russes, dont certains font partie d’unités locales, portant sur leur treillis de combat des patchs aux couleurs du drapeau de l’URSS, des portraits de Lénine ou de Staline. Sur un certain nombre de véhicules blindés, les drapeaux rouges avec la faucille et le marteau flottent au vent. Les monuments à la gloire de Lénine, Artiom, l’Armée rouge, des partisans contre le nazisme ou de héros du travail comme le mineur Stakhanov, sont présents dans de nombreuses villes. Presque toutes les familles russes ont perdu un proche dans la Grande Guerre patriotique de 1941-1945 et le Donbass s’est particulièrement illustré par son activité antinazie. La célèbre Jeune Garde, groupe clandestin de jeunes communistes qui avaient résisté à l’occupation allemande dans la région de Lougansk, fut immortalisée par le livre d’Alexandre Fadeiev.

 

Donc le sentiment d’appartenance aux idées communistes est bien réel au Donbass…

 

Après le coup d’état du Maïdan et l’ATO (opération antiterroriste) lancée contre le Donbass par le régime de Kiev en 2014, les communistes s’étaient organisés en milices populaires pour défendre les localités, les mines et les aciéries. Ils ont été réjoints par de nombreux militants du PCU et de l’organisation communiste Borotba d’Odessa, Kharkov, Kiev et autres villes, qui fuyaient la barbarie néonazie. Les structures de ce qu’était le Parti communiste d'Ukraine dans le Donbass étaient ensuite devenues les partis communistes des républiques populaires de Donetsk et de Lougansk. Aujourd’hui, elles font partie du KPRF, le parti communiste de la fédération de Russie.

 

Cependant, le symbolisme soviétique dont je parlais plus haut, ne signifie pas une adhésion automatique et généralisée aux idées marxistes-léninistes. Il fait partie de la mémoire collective de la population, qui n'oublie pas son passé et maintient vivante son Histoire antifasciste. Il exprime un attachement de la population aux valeurs de solidarité, de justice sociale et une fierté du monde ouvrier.

 

Tu as rencontré le syndicat. Quelle est la situation des travailleurs dans les républiques populaires de Donetsk et de Lougansk ?

 

Lors de rencontres avec des syndicalistes, j’ai pu me rendre compte à quel point le syndicat est un outil précieux et une organisation de classe et de masse qui vient en aide aux travailleurs et à la population.

 

En 2014, Kiev refuse de leur verser les pensions, supprime leurs droits sociaux et culturels tout en bloquant l’économie de la région. Après les avoir traiter de “race inférieure”, de “sous-hommes”, l’ancien président Porochenko, lance la guerre contre le Donbass et fait bombarder les villes. Les travailleurs de Donetsk, Lougansk, Marioupol et mais aussi d’Odessa et Kharkov, ne se laissent pas faire. Avec leurs syndicats ils se sont alors mobilisés pour organiser la résistance. Au Donbass, des milices populaires sont créées et de nombreux travailleurs et syndicalistes qui n’avaient jamais pris une arme partent sur le front pour défendre leur territoire, leur entreprise, les bassins miniers et les aciéries.

 

Aujourd’hui, après 10 ans de guerre et avec le rattachement des républiques à la Russie, il est possible de trouver des produits partout, il y a des médicaments dans les pharmacies, de nombreuses entreprises se sont remis à produire. Les supermarchés et les stations-service fonctionnent. Sur les routes, on peut voir un important afflux de transport de marchandises. De nombreux travailleurs sont sur le front dans les unités de combat, aujourd’hui intégrées dans l'armée russe. Mais beaucoup d’autres font tourner les usines métallurgiques et les mines de charbon. Une politique d’embauche et des actions de formation professionnelle qualifiante envers les jeunes est mise en oeuvre. Mais il y a également beaucoup d'autres qui ont perdu leur emploi en raison de l'exode forcé de leurs villes suite aux combats.

 

Plus concrètement, comment le syndicat s’est adapté à la situation de guerre?

 

Les principales activités économiques du Donbass sont les mines de charbon et la sidérurgie. Comme nous en France, pour le syndicat de cette région la question du salaire décent, la sécurité sociale et les conditions de travail font partie de leurs principales préoccupations y compris en temps de guerre. Malgré les bombardements et la menace constante des drones, les syndicalistes cherchent à améliorer les conditions de vie des travailleurs du Donbass. L’accès à la santé, au logement et à l’éducation font partie de leurs priorités. Lors de nos visites dans les orphelinats de la région où nous avions remis du matériel scolaire et le résultat de collectes financières, le camarade syndicaliste nous accompagnait.

 

La place et le rôle du syndicat est quand même remarqué. Il participe à la vie politique et administrative de la région. C’est un acteur incontournable.

 

Quel bilan tires-tu de ce voyage ?


Le fait d'être allé dans le Donbass et de parler avec ses habitants est indispensable pour se faire une idée précise de ce qui se passe et pouvoir ainsi en témoigner. J’ai pu percevoir les désirs de paix de ceux qui subissent la guerre depuis déjà dix ans. Face à la propagande que nous subissons ici en France et dans le reste des pays de l’Union européenne, briser le mur de la désinformation est indispensable. On ne peut pas nier une réalité historique, sociale et politique déjà complexe. En tant que communistes, l’exercice d’analyse et de compréhension s’impose. Nous ne pouvons pas laisser aux médias et aux politiciens, y compris ceux qui se réclament de la gauche, la construction d’un narratif aligné à celui de l’OTAN et l’UE et nous empêcher, voire interdire tout débat sur une réalité inconfortable pour eux. Nous devons faire prendre conscience que la réhabilitation du fascisme a pignon sur rue en Ukraine. La barbarie nazie revient à grands pas.

 

* Syndicaliste CGT, Militant de l’Association nationale des Communistes (ANC)

 

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1 avril 2024 1 01 /04 /avril /2024 13:02

L’ouvrage d’Emmanuel Todd constitue certainement une œuvre phare de ce qui reste de la pensée critique en France. Il pose beaucoup de questions pertinentes auxquelles il apporte des réponses pertinentes. Il appelle au débat et à porter un regard critique sur certaines de ses thèses, mais pas pour aller dans le sens de la pensée unique et du conformisme néolibéral et néoconservateur dominant. Les réflexions et les thèses de l’auteur doivent nous permettre en effet d’affiner les positions critiques et de nourrir une discussion salutaire sur les sources de ce que fut « l’Occident » et des causes profondes de sa crise et de sa déchéance actuelle. Celles-ci étant incontestablement multiples, ce qui devrait permettre de saisir les contradictions sociales fondamentales nécessitant une analyse concrète de la réalité concrète.

La Rédaction

 

 

Retour sur « La défaite de l’Occident » d’Emmanuel Todd

-

Mars 2024

 

Pierre Lenormand*

 

- En brisant un certain nombre de tabous et d’idées convenues, Emmanuel Todd s’est attiré beaucoup d’ennemis : déjà, son hostilité à l’UE et à l’euro allait à l’encontre de la doxa officielle ; son refus de considérer Poutine comme un tyran et/ou un fou, va à l’encontre de la russophobie ambiante : son rejet de la fable des ‘démocraties’ venant au secours d’une jeune démocratie libérale agressée va à l’encontre de la propagande de guerre occidentale. Guerre qu’il décrit comme celle d’ ‘oligarchies libérales’ contre la ‘démocratie autoritaire’ russe. En cela, comme d’autres contributions l’ont souligné, la lecture de cet ouvrage est donc salutaire

- On y trouvera aussi quelques poncifs comme ‘la chute’ du communisme’ ou ‘la fin des idéologies’ qu’il semble curieusement reprendre à son compte, comme la référence au scepticisme de Raymond Aron sur le sens de l’histoire, en exergue de l’ouvrage. Son appel à l’empirisme et au pragmatisme peut agacer. Mais Todd a fait aussi la preuve qu’il était capable de revenir sur certaines de ses annonces, comme par exemple son imprudent pari sur le ‘hollandisme révolutionnaire’.

- Il nous faut donc essayer, de notre point de vue, d’y voir un peu plus clair, ce qui n’est pas facile face à un ouvrage aussi foisonnant.

____

De sa brève jeunesse communiste Todd a gardé quelques réflexes utiles, mais il a pris ses distances avec le marxisme. Pour lui, le moteur de l’histoire ne serait pas, ou plus, la lutte de classes. Ainsi conclut-il l’introduction de son livre : ‘Une vérité simple apparaîtra : la crise occidentale est le moteur de l’histoire (celle) que nous vivons », précise-t-il (page 36). Mais en même temps les transformations de la structure de classe des sociétés contemporaines y trouvent leur place : il y a d’ailleurs aussi consacré un ouvrage (les luttes de classe en France au XXIème siècle (Seuil, 2020).

La guerre en Ukraine est pour Todd le révélateur ou plutôt la confirmation de ce qu’il avait annoncé. Mais, paradoxe de ce livre, une action militaire de la Russie nous amènera à la crise de l’Occident’ (p. 35). Cette guerre réserve donc aussi des surprises. Todd en dénombre dix, soit autant de chapitres qu’il examine successivement. Une place particulière est faite à ‘la dixième et dernière surprise (…) en train de se matérialiser. C’est la défaite de l’Occident. On s’étonnera d’une telle affirmation alors que la guerre n’est pas terminée. Mais cette défaite est une certitude, parce que l’Occident s’autodétruit plutôt qu’il n’est attaqué par la Russie’ (p. 20).

Sa démarche et ses conclusions doivent être prises au sérieux. Rappelons que dans son livre ‘la chute finale, essai sur la décomposition de la sphère soviétique’, il annonçait en 1976 la fin de l’URSS. En 2002, dans son après ‘l’Empire, essai sur la décomposition du système américain’, il renouvelait l’exercice qui le conduit aujourd’hui à mettre au centre de sa réflexion la crise occidentale et plus spécifiquement américaine, terminale, qui met en péril l’équilibre de la planète’.

A l’origine de cette crise, Todd reprend une idée développée déjà à plusieurs reprises, l’effondrement du fait religieux, qui même réduit au monde chrétien, est à bien des égards paradoxale.

 

I. Le protestantisme, la religion, l’État : une approche idéaliste

A l’origine de la réflexion de Todd, on trouve «’L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, deux articles de 1904 et 1905 du sociologue allemand Max Weber (réunis dans une traduction française en 1964) établissant la rationalité du capitalisme : une analyse de l’intérieur, à partir des idées, et non de l’extérieur, à partir des données économiques, comme l’avait fait Marx. La référence fondamentale, constante, à la religion inscrit la démarche de Todd dans la tradition idéaliste, qu’il revendique d’ailleurs. Pour définir l’Occident, écrit-il, ‘je vais donner une importance cruciale à la religion. A l’origine et au coeur du développement occidental, on ne trouve pas le marché, l’industrie et la technique, mais (…) une religion particulière’, celle de Luther et Calvin. ‘A l’origine le protestantisme se trouve doublement au coeur de l’histoire de l’Occident : pour le meilleur avec l’essor éducatif, puis économique, et pour le pire avec l’idée que les hommes sont inégaux’ (p. 139). S’ensuivrait une possible indulgence ou complaisance envers les discriminations et les racismes, dont seraient a priori préservés chrétiens catholiques et orthodoxes.

Mais l’ambition de Todd est de ‘dépasser Weber’, car ‘la mort, aujourd’hui, du protestantisme est la cause de la désintégration de l’Occident, et plus prosaï-quement de sa défaite’ (id). S’attachant en premier lieu au cas états-unien, il distingue 3 étapes dans son effondrement. On y serait passé d’une religion ‘active’ à une religion ‘zombie’ (n’en gardant que les apparences), jusqu’à disparition quasi complète, au niveau ‘zéro’. Divers éléments sont pris en compte, comme la fréquentation des offices, le recours croissant aux incinérations et ‘le mariage pour tous’.

Cet accent mis sur les religions, et non sur les idéologies qui - via diverses injonctions leur sont liées - surprend. Todd n’ignore pas qu’il existe une idéologie libérale, puis néolibérale, comme une idéologie communiste, tout à fait identifiables (1). Todd s’en tient cependant au religieux : faut-il y voir un simple effet du thème ressassé de ‘la fin des idéologies’ ou de son souci de principe : intégrer mieux (…) les besoins spirituels de l’homme’ (p. 32). Mais nul n’est tenu de le suivre sur ce terrain.

Contre une idée chère aux Français, le protestantisme aurait aussi été le premier moteur du développement des États-nations’. On assisterait aujourd’hui, parallèlement au repli religieux, à l’évaporation de l’État-nation’. Evaporation entamée dans l’OTAN, et poursuivie par l’Union européenne.

Dans son chapitre 6, il décrit longuement cette ‘évaporation’, également en trois étapes, telle que le montrerait la Grande-Bretagne, passée du stade de nation active à inerte’ pour en arriver au stade zéro’. La désintégration religieuse, la fin du ‘Welfare state’, la réaction thatchérienne et le Brexit auraient ainsi conduit la nation à la pauvreté et à l’anomie, sans règle et sans conscience collective. Avec une économie détruite et sans grandes ressources naturelles, sous l’emprise de nouvelles élites acquises au wokisme, l’État britannique est devenu totalement dépendant des États-Unis et réduit à une impuissance de fait, que son engagement belliciste ne peut masquer (p. 194 à 229).

Mais peut-on véritablement parler d’État ‘zéro’ : comment alors expliquer les atteintes massives aux services publics, à la protection sociale, au droit du travail, aux systèmes publics de santé et d’éducation mises en oeuvre partout en Europe ? Comment de même comprendre la multiplication des subventions publiques au capital privé pour soutenir les profits et les investissements, la démolition méthodique des conquis sociaux par les gouvernements et les parlements, et la mobilisation des appareils répressifs d’État pour briser les mobilisations qui osent les contester ? Sans oublier bien sûr la croissance de tous les budgets des armées.

Emmanuel Todd aurait-il oublié la nature profonde de l’État, comme instrument des classes dominantes, qu’il a pourtant souvent analysées ? Les États occidentaux sont aujourd’hui très éloignés des promesses de l’après guerre, car passés au service d’oligarchies de plus en plus étriquées, qui pour assurer leur survie et l’achèvement du ‘tout marché’, utilisent sans vergogne toutes les ressources de ces États qu’ils vouent par ailleurs à la disparition. Ce que vient d’ailleurs de souligner Bruno Lemaire, décrétant la fin de ‘l’État-Providence’ au profit d’un État d’un nouveau genre présenté comme ‘protecteur’, inspiré peut-être par la politique du ‘dorlotement’ (tittytainment) préconisée dès 1995 par Brzezinski à destination des 20 % de la population mondiale décrétés inutiles à l’économie capitaliste.

Cette même hypothèse est reprise pourtant dans le chapitre 8 qu’il consacre à ‘la vraie nature de l’Amérique’ qui présenterait le degré ultime de déliquescence de l’État et des sociétés occidentales : ‘oligarchie et nihilisme’. On y reviendra.

II. Des instruments d’analyse qui sont ceux de l’anthropologie et de la démographie

Dans cet ouvrage, Todd utilise un certain nombre de données explicatives qui lui sont habituelles :

- Une place particulière doit être faite aux structures familiales et de parenté opposant, en simplifiant beaucoup, les structures communautaires, propres aux familles élargies, chez les Russes par exemple, et les familles nucléaires, reposant sur le couple, répandues dans les sociétés occidentales.

Il en tire des conclusions radicales : la famille communautaire, productrice ‘d’égalitarisme et d’autoritarisme’, serait donc, comme naturellement, productriceaussi de communisme’ (p. 120). Dans un autre passage, il confirme qu’à son sens le poids des systèmes familiaux l’emporterait sur celui de la révolution bolchevique et de Lénine (p. 55-56).

A l’inverse, le fonds familial nucléaire, individualiste et inégalitaire (voir aussi p. 324) aurait conduit à la démocratie libérale et à l’affirmation du capitalisme. Todd n’ignore évidemment pas dans ce développement, outre le protestantisme, le rôle des villes textiles flamandes et des banquiers lombards, mais il n’en souffle mot.

Dans les deux cas, il donne la prééminence aux données de structure, non seulement comme des conditions favorables mais comme des facteurs déterminants. On n’est pas obligé de suivre ce ‘familialisme’ jusque là.

Dans le même esprit, suivant que l’autorité au sein des familles soit paternelle ou partagée, l’anthropologue Todd distingue les sociétés patrilinéaires où tout dépend du père, dominantes dans une majeure partie du monde (comme l’indique la carte p. 327) et celles marquées par la bilatéralité, dans les familles nucléaires reposant sur le couple, propres aux sociétés occidentales.

Todd emprunte ainsi beaucoup au structuralisme, suivant lequel la vérité ne peut être comprise qu’en examinant les structures qui façonnent les individus et les évènements, système de pensée devenu prédominant dans les années 1960 et 70, en opposition au marxisme.

- Mais comme toujours, Todd s’appuie aussi sur tout un appareil de données et statistiques démographiques, objectives, mesurables, qui apparaissent assez largement explicatives, voire convaincantes.

- Il souligne notamment des taux de fécondité partout désormais faibles : autour de 1,6 enfant par femme dans le monde libéral occidental stricto sensu (Etats unis, Royaume Uni, France, Scandinavie), 1,5 en Allemagne et en Russie, 1,2 en Ukraine : ‘Partout les populations semblent désormais incapables de se reproduire’ (p. 336). Pour la Russie, chute de la population et arrivée de classes creuses sont sources d’inquiétudes : ainsi se donne-t-elle ‘cinq ans pour gagner la guerre’ (p. 67).

- il note aux USA comme en France, l’augmentation de la mortalité infantile et la chute récente de l’espérance de vie dans les pays occidentaux, alors que la Chine poursuit son rattrapage (graphique p.207).

- Il recourt par ailleurs à des ‘indicateurs’ comme le taux de suicides et le taux d’homicides. Après avoir plus que doublé (de 14 à 34 pour 100 000 habitants) pendant la période Eltsine, le taux d’homicides est en Russie revenu à 4,7 en 2020. D’autres comme les décès par alcoolisme, ou le nombre de détenus par million d’habitants (530 aux Etats-Unis contre 300 en Russie) sont également des marqueurs négatifs de la santé physique et morale des populations (p. 38). Todd évoque aussi le taux d’obésité : 42 % de la population est en surpoids aux USA (p. 264).

- A l’inverse, le fait qu’il y ait plus d’ingénieurs russes que d’ingénieurs américains confirme le redressement économique et industriel de la Russie.

Ce sont là des éléments essentiels à la compréhension du monde réel.

 

III. Du rôle des transformations de la société

Deux transformations majeures ont selon Todd affecté les sociétés contemporaines :

- Après 1945, ‘la mise sous tutelle soviétique déclencha dans toute l’Europe de l’Est un décollage éducatif. L’idéologie communiste a en effet en commun avec le protestantisme l’obsession de l’éducation » (p.127). Cet effort, considérable et bien entendu très positif, ‘engendra’, comme l’indiquent les données statistiques, de nouvelles classes moyennes. Le développement de ces couches intermédiaires serait pour Todd un élément explicatif de la décomposition de la sphère soviétique, démocraties populaires  incluses : fabriquées par le communisme, ces couches moyennes une fois libérées ont mis leurs prolétariats au service du capitalisme occidental’ (p. 137) et plus précisément, peut-on ajouter, de l’industrie allemande.

Cet essor est aussi un élément essentiel de ‘la décomposition du système américain’. La perte attendue ou provoquée des repères, et d’abord des repères de classe, a fait de l’extension des ‘classes moyennes’ un projet et une cible idéologique de choix pour assurer la perpétuation des sociétés capitalistes. On serait aujourd’hui passé à un stade plus avancé de la décomposition endogène de l’Amérique et de l’Europe, par l’éducation supérieure, la dissolution des croyances collectives, l’atomisation mentale de leurs peuples et de leurs élites(p. 313).

- Les délocalisations industrielles massives vont de leur côté réduire les effectifs et la place de la plupart des classes ouvrières occidentales. Je viens de comprendre, un peu tard je l’admets, (ce) que ce monde est advenu par la grâce de la globalisation’. (...). ‘Le libre échange absolu corrompt absolument’. Il en résulte un ‘prolétariat occidental transformé en une plèbe vivant largement du travail des Chinois et d’autres peuples du monde (p. 314 ).

S’agissant de la France, il va plus loin encore : « Les partis de gauche (…) s’appuyaient sur des classes ouvrières exploitées. Les partis populistes s’appuient sur des plèbes dont le niveau de vie dérive largement du travail sous-payé des prolétaires de Chine du Bangla Desh ou d’ailleurs. (…) Les électeurs populaires du Rassemblement national sont au regard de la théorie marxiste la plus élémentaire, des extracteurs de plus value à l’échelle mondiale, ils sont normalement de droite (p. 315).

Ce ne serait donc plus les capitalistes, mais les couches populaires qui seraient désormais des ‘extracteurs de plus value’ ? Engels puis Lénine avaient déjà souligné, il est vrai, ‘la participation indirecte des classes ouvrières de l’Ouest, via l’exploitation coloniale, aux surprofits générés par l’impérialisme’ (p. 312). Elles n’en n’échappaient pas pour autant à l’exploitation capitaliste, qu’elles combattirent pied à pied, puis avec succès à la suite de la victoire contre le nazisme.

Mais le parallèle que Todd - à la suite de la prophétie de l’Anglais Hobson dans son livre ‘Imperialism’ en 1902 - introduit entre les prolétariats d’aujourd’hui et ‘la plèbe romaine assistée’ (p. 312), livrée ‘au pain et aux jeux’ paraît bien décalée. Elle dénote aussi à mon sens une vision très personnelle de la réalité sociale, que l’on retrouve dans la pyramide des 4 couches sociales que Todd établit pour la France aux lendemains de la crise des Gilets jaunes (2) : couches définies non pas comme classes en fonction de leur rapport au capital et au travail, mais comme des catégories socio-professionnelles qui font disparaître la réalité de l’exploitation capitaliste, sous ses formes anciennes mais aussi nouvelles. Comment dès lors arracher à la réaction un prolétariat défini non pas comme l’ensemble de tous ceux qui n’ont que leur travail pour vivre (privés d’emploi, chômeurs, temps partiels, handicapés et précaires inclus), mais réduit aux seuls30 % d’ouvriers et employés non qualifiés’ ?

 

IV. Nihilisme, postmodernité.

Au terme de sa dégénérescence, l’Amérique serait donc en proie au ‘nihilisme’, initié par les couches supérieures de la société, passées des luttes sociales aux questions ‘sociétales’ concernant les diverses minorités et les comportements sexuels délictueux.

Todd n’utilise pas le terme sociétal, comme il n’utilise qu’accessoirement celui de postmoderne (2). Le mot apparaît dans le titre du chapitre 3 consacré à la vague de sentiments antirusses - en grande partie irrationnelle - en Europe orientale, ‘une russophobie postmoderne’. Il refait surface p. 337, pour rappeler que les Russes sont aussi des postmodernes qui pensent d’abord à leurs plaisirs et à leurs peines, et pour qualifier le nihilisme de forme extrême de la postmodernité’.

On a résumé l’État d’esprit postmoderne comme le renoncement aux valeurs héritées des Lumières : la reconnaissance des droits fondamentaux de l’homme, l’universalisme, la raison, le progrès. Né dans les couches supérieures de la bourgeoisie, les plus éduquées notamment, et d’abord au sein des universités états-uniennes, ce renoncement s’est affirmé avec le retour du racialisme et les succès de la théorie du genre : il conduit à une confusion entre le fait et le discours, à la primauté de l’émotion sur la raison, à la négation du progrès, et à un relativisme absolu, autant de traits partagés par la plupart des post-modernes.

Todd préfère pour sa part, ‘après avoir beaucoup hésité’ (p. 243) parler de nihilisme, qu’il définit comme ‘l’état d’esprit qui nie la réalité du monde et tend vers la guerre’.

- Pour Todd, cet état d’esprit trouverait son origine dans le ‘surgissement d’un féminisme radical’ (p. 325). La défense puis la promotion de l’homosexualité et de la bisexualité, nourrissant une idéologie gay puis LGBT, et la légalisation du mariage pour tous relèvent à des degrés divers d’un déni de réalité, qui atteint son comble avec le phénomène transgenre. Todd a beau jeu de rappeler que les deux sexes sont inscrits dans nos gênes, xx ou xy, femelle ou mâle, et ce quels que soient les comportements, les traitements hormonaux ou les opérations chirurgicales (p. 257). La négation du biologique par les théoriciens les plus extrêmes du ‘genre’ rejoint le refus de la raison et le relativisme général propres aux postmodernes.

- Reste le second aspect du nihilisme, qui tend vers la guerre. Todd affirme son besoin ‘d’un concept central qui symbolise la conversion de l’Amérique du bien au mal’ (p. 244). Il l’ emprunte, après avoir beaucoup hésité aux Allemands Rausschning (1939) et Leo Strauss (1941). ‘La dynamique allemande des années 30 et la dynamique américaine actuelle ont en commun d’avoir pour moteur le vide (…) La vie politique fonctionne sans valeurs, elle n’est qu’un mouvement qui tend vers la violence’ (p. 245). Appliqué aux USA, ce vide induit, à côté des obsessions résiduelles comme l’argent et le pouvoir, une propension à l’autodestruction (3), au militarisme

 

V. La guerre, entre géopolitique et nihilisme

Revenons à la géopolitique : la guerre d’Ukraine clôt le cycle ouvert en 1990. Trois décennies ont suivi la guerre froide et plongé l’OTAN dans le piège ukrainien’ (p.335). Pour Todd, les Etats Unis sont ‘l’acteur central de cette marche à la guerre’ contre ‘la Russie, nation inerte mais stable’ (p. 338).

Parce qu’il reste convaincu, contre toute réalité objective, de sa supériorité économique et militaire, lOccident a cru pouvoir en finir avec la puissance montante russe et au monde multipolaire auquel elle travaille. L’Amérique et ses vassaux se sont lancés imprudemment dans une guerre non conventionnelle, sans hommes sur le terrain’. (…) ‘Nous faisons faire la guerre dont nous avons besoin par un pays à bas coût : le corps humain ne coûte pas cher en Ukraine (p. 318).

Cette guerre est pour l’Occident exclusivement économique, faite de considérables livraisons d’armes et de munitions. Celles-ci trouvent désormais leurs limites, qu’une Russie stabilisée, disposant d’immenses ressources naturelles et demeurée industrielle, ne connaît pas. Parce que ‘la guerre sans industrie est un oxymore’ (p. 29-30), cette guerre par procuration ne peut plus être gagnée par l’Occident.

La guerre a pourtant révélé ‘la résistance inattendue’ voire paradoxale de l’Ukraine, État en faillite’ (p.73) et ‘profondément divisé’ : une Ukraine occidentale ultra nationaliste, une Ukraine centrale autour de Kiev, et une Ukraine orientale (d’Odessa au sud à Kharkov au nord, par le Donbass) vaste croissant de régions russophones, pour Todd clairement russes. Todd évoque à peine la politique antirusse et la véritable guerre menée par Kiev dans le Donbass depuis 10 ans, suite au coup de Maïdan qui a donné en 2014 tous les pouvoirs aux cadres militaires et politiques de l’ouest et du centre (p. 90-96). Les pressions occidentales - notamment de l’UE qui a sommé le gouvernement de Kiev de choisir entre elle et la Russie - ont eu pour effet de refuser tous les projets d’accords de paix, possibles encore en décembre 2021. Fin janvier, le secrétaire d’État américain Blinken a dit non’. C’est à ce ‘moment qu’elle a choisi’ (p. 365) que la Russie a déclenché, au nom de la souveraineté, l’opération militaire spéciale, reconnue désormais comme une véritable guerre, et qu’elle a les moyens de remporter.

Car une autre raison de la défaite prévisible de l’Amérique et de ses vassaux tient à la nouvelle configuration du monde. La poursuite de ‘l’exploitation économique du monde par l’Occident’ (p. 311 et suiv.) et la fin de l’emprise des nouvelles ‘valeurs’, promues par ses deux branches, américaine européenne’, ont définitivement isolé l’Occident (4). La réalité du monde, c’est ce double antagonisme, économique et anthropologique qui oppose le Reste du monde à l’Ouest (p. 310). La politique des sanctions a enfin poussé ce ‘Reste du monde’ à ne pas condamner, voire à soutenir la Russie dans son effort pour briser l’OTAN’. L’Union soviétique avait puissamment contribué à la première décolonisation ; une multitude de pays attendent de la Russie qu’elle concoure aussi à la deuxième (p. 311).

En conclusion, Todd s’interroge sur l’issue que les États-Unis donneront à cette guerre, et il s’inquiète. Comment cette oligarchie libérale, travaillée par le nihilisme qui règne sur une économie en décomposition (chapitre 9) et dirigée depuis le village’ et ‘la petite bande’ de Washington par desAméricains sans mémoire’ va-t-elle sortir de la surenchère guerrière dans laquelle ‘l’Amérique post-impériale s’est enfermée ? Todd ‘s’interdit toute prédiction raisonnable quant aux décisions ultimes de ses dirigeants (5) et conclut : Gardons à l’esprit que le nihilisme rend, tout, absolument tout, possible’.

______

J’y ajouterai une autre inquiétude, celle de l’absence des peuples. En postulant que ce sont les structures, familiales ou sociales, qui déterminent les systèmes politiques et leur devenir, Todd réduit au minimum le rôle de l’action politique et des mouvements militants. Il avait ailleurs souligné que les progrès de la condition féminine devaient plus aux besoins du capitalisme qu’aux mouvements féministes. Pourtant, a souligné depuis Vera Nikolski, renoncer à ces luttes serait prendre des risques inconsidérés.

Qu’en est-il de la paix et de la guerre ? Faut-il attendre que la crise de l’Occi-dent, rendant la victoire de la Russie inéluctable, conduise après de longues négociations, à la paix et à la fin des horreurs de cette guerre, dont les peuples ukrainien et russe font aujourd’hui les frais ?

Quelle place pour l’action contre la guerre et pour la paix, quand un simple accident frontalier, ou l’envoi de troupes sur le terrain par des dirigeants irresponsables pourrait conduire à la catastrophe d’une guerre mondiale ? N’oublions pas non plus les puissants groupes militaro-industriels, devenus l’un des derniers centres de profits, qui ont tout intérêt à ce que cette boucherie continue sur le terrain le plus longtemps possible. N’y a-t-il pas danger à démobiliser, à désarmer les peuples dans les luttes nécessaires pour en finir en Ukraine, comme à Gaza (5) et ailleurs, avec toutes les guerres ?

29 mars 2024

 

Pierre Lenormand*

* Géographe, retraité, militant de l’Association nationale des Communistes (ANC)

 

NOTES :

(1) S’agissant de l’Angleterre, Todd reconnaît l’importance de l’idéologie néolibérale. On peut penser qu’elle a dû jouer aussi un rôle dans ‘l’effondrement, ou la débâcle, l’implosion de l’Union soviétique’. Todd revient d’ailleurs dans sa conclusion sur « l’illusion originelle que la chute de l’URSS découlait d’une victoire américaine », au motif que « les Etats-Unis étaient eux-mêmes en déclin depuis vingt cinq ans ». L’argument convainc peu. Sans doute les prémisses de ce déclin en étaient visibles suivant les critères de Todd, mais le coup d’état contre Allende au Chili en 1973 a bel et bien signé la victoire des Chicago Boys et le triomphe d’un nouvel esprit du capitalisme, que l’on ne détaillera pas ici. Dans cette deuxième phase de la guerre froide, les dépenses militaires imposées à l’URSS et les difficultés de l’économie centralisée ont joué leur rôle. Mais l’idéologie néolibérale aussi. En pénétrant profondément les cadres du régime elle est une des causes ayant conduit non pas à la ‘chute du communisme’, mais à la défaite du soviétisme, parachevée dans la trahison par ses plus hauts responsables des principes - il en existe - et des acquis sociaux du ‘socialisme réel’.

(2) La pyramide des 4 couches sociales établie par Todd en 2020 était la suivante : l’aristocratie stato-financière (1%) la petite (?) bourgeoisie des cadres et professions intellectuelles supérieures CPIS (19%), la majorité atomisée des agriculteurs, professions intermédiaires, employés qualifiés, artisans et petits commerçants (50 %), le prolétariat des employés et ouvriers non qualifiés (30%).

(3) Parmi les aspects mortifères du nihilisme états-unien, Todd souligne l’augmentation parallèle de la mortalité et des dépenses de santé : ‘dépenser plus pour mourir plus’. La diffusion massive et dramatique d’antidouleurs dangereux, addictifs, à base d’opioïdes, soutenue par le Congrès, relève, écrit-il, d’une entreprise de destruction de la population (p.248).

(4) Todd retrouve ici le poids des structures familiales. Les taux de patrilinéarité élevés cohabitent avec un système familial communautaire, égalitaire, anti-individualiste et réfractaire à un féminisme radical : ils dessinent un énorme bloc de l’Afrique de l’ouest au Kamtchatka (carte p.327), proche de la carte de l’homophobie (p. 331). C’est le ‘Reste du monde’, opposé de plus en plus aux nouvelles ‘valeurs’ promues par l’américanosphère. Le conservatisme sur le plan des mœurs affiché par la Russie lui attire à l’inverse beaucoup de sympathie dans cette partie, majoritaire, de la planète (p. 330).

(5) Todd consacre à Gaza un post-scriptum : ‘Nihilisme américain : la preuve par Gaza’. aussi, ‘s’agissant de ses choix stratégiques, nous devons abandonner toute rationalité’.

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12 mars 2024 2 12 /03 /mars /2024 12:03

La géopolitique a été d’abord une méthode d’analyse des rapports entre puissances sur une base sans doute trop largement mécaniste, déterministe et réductrice, en liaison avec des intérêts de puissance conjoncturels. Ce qui l’a souvent amenée à justifier les dérives impérialistes et guerrières des grandes puissances et à être du coup largement abandonnée comme outil après le désastre humain de la Seconde Guerre mondiale. Mais dès lors qu’on réexamine cet outil en y rajoutant la question des bases de classe de chaque entité étatique et les questions économiques et culturelles en liaison avec la réalité géographique, cet outil se révèle utile pour comprendre le fonctionnement des moteurs du développement des Etats et de leurs relations mutuelles.

C’est dans cette perspective que nous abordons ici la question palestinienne qui nous semble concentrer à nouveau depuis octobre 2023 les principales contradictions du monde actuel, à la fois géopolitiques, géo-culturelles, géo-économiques et de classe.

La Rédaction

 

Géopolitique appliquée et bataille pour la paix et le droit au développement

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La Palestine comme point central du rapport de force mondial

 

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Mars 2024

 

Bruno Drweski

Dans son récent ouvrage, La défaite de l’Occident, Emmanuel Todd constate que les Etats-Unis et leurs associés ne savent plus réagir à chaque crise internationale que sous une forme violente, ce qui leur a permis de donner le 8 octobre 2023 un permis illimité de tuer à Israël. Cette « réaction » notée par Todd va en fait bien plus loin qu’une manifestation de nihilisme d’une civilisation en perdition, même si elle témoigne de la décadence morale des élites qui dominent les pays occidentaux et du coup tentent de continuer à imposer leurs règles à la planète entière. Mais les humeurs belliqueuses de nos dirigeants sont aussi le résultat du renforcement constant du poids du complexe militaro-industriel privé qui s’est développé dans les pays occidentaux aux dépens des productions civiles utiles au progrès économique et social des populations. Ce à quoi ont abouti les délocalisations des industries civiles dans les pays à bas salaires et le passage du bloc occidental à un phase de domination de son secteur financier sur son secteur industriel. La lutte pour la paix et contre la militarisation de nos sociétés n’est donc pas seulement une exigence morale, elle complète le combat nécessaire pour la défense des entreprises civiles existantes et pour la promotion d’une politique de ré-industrialisation de nos pays. Ce qui ne peut se faire que dans le cadre d’une politique économique planifiée par un pouvoir d’État sous contrôle populaire privilégiant les investissements socialement rentables, productifs, créatifs, aux dépens des marchands de mort. La lutte contre l’envoi d’armes en Ukraine ou en Israël, contre les interventions militaires et l’envoi de militaires ou de mercenaires en Ukraine et en Israël, contre les bombardements du Yémen ou d’autres pays ciblés par l’OTAN, contre la présence des troupes étrangères en Europe et ailleurs, contre les politiques de sanctions et de blocus, c’est aussi le combat pour la reconstruction de nos forces productives, pour le développement de la recherche scientifique et pour le progrès social. Ce n’est qu’à ces conditions que l’on pourra terrasser les forces qui répondent aux intérêts meurtriers des marchands de mort courant partout dans le monde pour multiplier leurs profits. Profits dont les salariés, les travailleurs, les précaires et les chômeurs, reçoivent de moins en moins de miettes, baisse tendancielle du taux de profit oblige. Le capitalisme tardif mondialisé est arrivé en bout de course depuis que la terre entière a été soumise à ses règles et à ses tarifs, qu’il n’a plus devant lui de nouveaux marchés à conquérir et que, en réaction, des peuples et des bourgeoisies locales ont commencé à promouvoir un développement du territoire où ils habitent, travaillent, produisent et créent. Ce qui explique la naissance de puissances contre-hégémoniques comme la Chine ou la Russie ou d’Etats idéologiquement très différents mais ayant fait des choix s’opposant au « capitalisme sans frontières » comme Cuba, le Venezuela, la Corée (du nord), le Nicaragua, la Biélorussie, l’Iran ou l’Erythrée.

Le combat pour la paix vise donc à désarmer des pouvoirs qui ont failli à remplir leurs engagements, comme celui figurant dans le préambule de la constitution française censé instituer un « république sociale » et ceux figurant dans la Charte des Nations Unies interdisant l’usage de la force en dehors du droit de légitime défense, droit qui devrait être interprété uniquement dans le cadre du système des Nations unies.

 

La géopolitique comme méthode d’analyse des conflits internationaux et des relations sociales

La géopolitique est au départ une méthode d’analyse qui s’est surtout développée dans les milieux des chercheurs au service de certaines puissances coloniales. Elle visait alors à analyser, à partir des données géographiques et du territoire, les intérêts fondamentaux de chaque Etat, censé être opposé ou au contraire partenaire d’autres Etats. Cette méthode tendait à déterminer de façon au départ assez mécanique les conflits vus comme étant quasi « naturels » et inévitables dans le but de contrôler un « espace vital ». Ce qui a amené dans sa forme la plus extrême à justifier le nazisme cherchant à conquérir « l’espace vital nécessaire au peuple allemand ». Ce qui a délégitimé la géopolitique après 1945 comme une science bourgeoise et impérialiste, avant qu’on ne redécouvre progressivement dans l’URSS des années 1970, mais aussi aux Etats-Unis, des éléments pertinents contenus dans cette méthode, surtout si on les rend dynamiques en recourant à une analyse de classe de la politique de chaque Etat.

Pour utiliser de façon dynamique la géopolitique, il faut donc d’abord déterminer la base de classe de chaque Etat tout en sachant qu’à notre époque, il n’existe aucun système « chimiquement pur » car tout Etat est confronté à des tendances le repoussant soit vers plus de capitalisme et de marché dérégulé soit, au contraire, le poussant à s’en éloigner pour construire des pistes alternatives. C’est dans ce contexte que la place occupée par chaque pays à l’époque de la mondialisation dans « la division internationale du travail » se combine avec le territoire qu’il occupe et les potentialités économiques que cela lui donne. Ce qui explique pourquoi notre époque est celle d’une Troisième Guerre mondiale de fait entre les forces de l’unipolarité centralisées autour des USA, de l’OTAN et de leurs associés face aux contre-forces de la multipolarité. Mais, arme atomique oblige, cette guerre se déroule aujourd’hui sous une forme « hybride », celle de multiples guerres chaudes « locales » soutenues par des protagonistes qui ne peuvent pas ou ne souhaitent pas s’affronter directement. Ce facteur « pacifiant » est d’autant plus marqué que la domination du modèle de la société de consommation et de l’individualisme triomphant dans le cadre du néolibéralisme a poussé une masse de gens à rejeter l’idée d’accepter de devoir risquer leur vie au service d’une cause supérieure.

Les puissances occidentales dominantes sont contrôlées par des bourgeoisies pouvant décider des prix des marchandises (« Terms of trade ») et en tirer des richesses qui peuvent, à l’occasion et en fonction des rapports de force entre pays et entre classes sociales, leur servir à distribuer des miettes permettant de corrompre une partie au moins de leurs classes populaires qui ont un intérêt objectif à rompre avec le capitalisme centralisé autour de Wall Street et de la City londonienne.

Dans les pays économiquement dominés par contre, on a affaire à une bourgeoisie compradore qui profite de son rôle de relais local des bourgeoisies impérialistes étrangères. Mais on y trouve aussi des bourgeoisies nationales qui cherchent à défendre leur marché national, leur territoire, et à lancer des politiques de développement autocentré pour faire face aux poussées de la concurrence des puissances dominant le marché mondial. Les travailleurs salariés des pays dominés et surexploités, mais aussi à l’intérieur des pays du « centre », jouent dans ce contexte un rôle d’aiguillon poussant leurs bourgeoisies nationales et petites bourgeoisies à faire preuve d’une plus grande indépendance. Dans ce combat, les forces populaires et les bourgeoisies nationales s’appuient sur les atouts que leur donne leur territoire national, en termes de ressources ou de position géostratégique. Avec comme objectif, celui de conquérir des espaces d’autonomie leur permettant de lancer des politiques de développement, d’industrialisation, voire de réformes socialement progressistes. La géopolitique peut donc être une méthode scientifique utile si elle combine l’analyse de la situation territoriale de chaque entité politique, sur le plan stratégique, des ressources, des liens historiques avec son voisinage (« géo-économie » et « géo-culture »), etc. avec l’analyse de la base de classe de chaque formation étatique. C’est dans ce contexte qu’il nous apparaît que, parmi la quarantaine de conflits armés dans le monde, connus ou méconnus, plus ou moins actifs ou « gelés », depuis octobre 2023, le conflit en Palestine est devenu le « conflit central » entre le bloc unipolaire et la « nébuleuse » des pays et des peuples manifestant des tendances contre-hégémoniques. Conflit qui prolonge les guerres et les tensions que nous observons en particulier en Ukraine, en Syrie, au Yémen, dans les pays africains du Sahel mais aussi autour de Taïwan et dans la péninsule coréenne, soit en particulier tout autour du noyau eurasiatique.

 

Géopolitique de la Palestine

Si nous observons la carte de la Palestine et de l’entité israélienne qui en a pris le contrôle total entre 1948 et 1967, une première chose saute aux yeux, c’est le fait que ses frontières ont été dessinées lors des accords anglo-français Sykes/Picot suivant la Première Guerre mondiale de telle façon qu’elle englobe tout le désert du Sud (Negev ou Naqab), ce qui permet à ce territoire de s’étendre jusqu’à la mer Rouge, ce qui, par le fait même, donne à celui qui contrôle la Palestine un « poignard » coupant en deux la nation arabe, le monde islamique et l’espace afro-asiatique (« Tiers monde » ou « Sud global »). Ces deux parties situées de part et d’autre du territoire palestinien redessiné par le colon anglais ne peuvent plus communiquer directement sans passer par le territoire palestinien (« israélien »). En conséquence, chaque Arabe, chaque musulman et aussi chaque militant anticolonial d’Afrique ou d’Asie voit son espace territorial, national, culturel, religieux ou de solidarité anticoloniale, donc autant son espace imaginaire que politique, bloqué ou tout au moins gêné dans ses mouvements. Cette réalité a déjà été, dans l’histoire, celle de l’État des croisés au Moyen-Age et, géopolitiquement parlant, c’est exactement la même position qu’occupe l’entité israélienne (voir le contexte géostratégique du sionisme à partir du développement du colonialisme anglais : https://www.youtube.com/watch?v=_DgeL2DDtmY&t=3897s ).

La question palestinienne, à cause de cela, est devenue par excellence la cause emblématique de tous les mouvements anticoloniaux dans le monde. Selon leurs sensibilités politiques et culturelles et selon les clivages de classe, chacun a pu accentuer la composante anti-impérialiste, nationaliste, culturelle ou religieuse de cet état de fait. Il y a donc, dans la géopolitique de la Palestine, simultanément, un aspect géopolitique anti-occidental, un aspect social visant à promouvoir la lutte des classes populaires contre la bourgeoisie de « l’Occident collectif » et un aspect symbolique et identitaire qui peut se décliner sous la forme du nationalisme arabe, du socialisme arabe, d’un nationalisme palestinien plus spécifique ou d’un islam vécu comme élément d’affirmation face au colonisateur. Car, comme l’avait déclaré Thomas Sankara, «  On ne lit pas la Bible ou le Coran de la même manière si l’on est riche ou si l’on est pauvre, sinon il y aurait deux éditions de la Bible et deux éditions du Coran ». Ce qu’a d’ailleurs amplement prouvé la période qui a succédé au démantèlement du camp socialiste et de l’Union soviétique.

 

La Palestine au centre des contradictions géopolitiques du monde contemporain

Cet aspect central de la question palestinienne, à la fois géopolitique, politique et identitaire, explique pourquoi il existe une opposition particulièrement violente entre les bourgeoisies compradores arabes à la tête de régimes peu légitimes et pour cette raison particulièrement autoritaires, et la « rue arabe », terme désignant les masses arabes, palestiniennes tout particulièrement, y compris les masses palestiniennes réfugiées dans les pays voisins, Jordanie, Liban, Syrie, Irak, pays du Golfe. Cette situation explique aussi pourquoi tous les conflits en Asie occidentale, en Afrique septentrionale mais généralement aussi ailleurs dans le monde, ont un lien plus ou moins direct avec la question palestinienne. On le perçoit très clairement dans l’aire culturelle arabo-islamique, mais on en voit aussi les manifestations en Afrique subsaharienne, dans les pays socialistes, en Amérique latine et au sein des différentes couches de populations marginalisées en Occident. La mobilisation exceptionnelle visible aujourd’hui et dans le passé des Irlandais en faveur de la Palestine apparaît dès lors comme extrêmement symptomatique des raisons objectives et subjectives mentionnées plus haut, en liaison avec la lutte de libération nationale du peuple irlandais, car l’Irlande a été géopolitiquement confrontée à l’impérialisme britannique comme elle l’est encore aujourd’hui dans le cadre du monde unipolaire centré sur les puissances anglo-saxonnes ( https://www.youtube.com/watch?v=87T8OprliCU ).

 

Palestine et luttes de libération nationale

La géopolitique palestinienne est marquée par la tentative faite par les sionistes depuis le début de la colonisation de la Palestine de « déterritorialiser » le peuple autochtone pour le remplacer par un peuplement colonial d’importation censé devoir se « territorialiser » à sa place. Et, aujourd’hui dans le monde, tous les conflits autour de la question de la mondialisation posent en fait la question du territoire et de son rôle dans les politiques de droit au développement face aux politiques de délocalisations des productions et de promotion de choix stratégiques et économiques « supranationaux ». Ce qui explique pourquoi « Israël » a été et reste perçu par l’ensemble des peuples arabes comme un « corps étranger » bloquant toute possibilité d’intégration régionale et de développement. Cette situation explique aussi pourquoi en toute logique jusqu’à la disparition de l’URSS, les Palestiniens ont pu en général s’appuyer sur les pays socialistes et les pays non alignés et décolonisés. Après la crise puis la fin de ce monde « bipolaire », les Palestiniens se sont retrouvés esseulés dans un environnement où, tout naturellement, ce sont les bourgeoisies compradores du Golfe, d’Egypte, du Liban et de Jordanie qui ont eu tendance à dominer la région. Mais plus largement, tous les peuples du monde perçoivent la cause palestinienne comme emblématique de leur propre rapport à la question du droit au développement reconnu dans les années 1970 par l’ONU, du capitalisme mondialisé, du néocolonialisme et de l’impérialisme. La révolution iranienne, la montée en puissance de la Chine populaire puis le retour dans la politique mondiale d’une Russie où s’est affirmée en partie une bourgeoisie nationale opposée aux « oligarques », en fait à la bourgeoisie compradore locale, ont été la cause du développement du processus d’intégration eurasiatique qui a entraîné la formation du BRICS et de l’Organisation de Coopération de Shanghaï. Ces organismes constituent un contrepoids contribuant à dé-serrer l’étau impérialiste en particulier sur l’Asie occidentale et l’Afrique. Et au fur et à mesure que l’impérialisme euro-atlantique est entré dans une crise profonde, en particulier à partir de 2008, des fractions de la bourgeoisie des pays clefs comme les pays du Golfe, la Turquie, l’Indonésie, le Pakistan, le Venezuela, etc. ont été de plus en plus tentées de prendre leur distance avec le centre unipolaire pour tendre vers « l’aventure multipolaire ». Le dernier épisode en date étant l’accession de pays comme l’Arabie saoudite ou l’Egypte aux BRICS. Et dans ce contexte marqué par de multiples contradictions planétaires et sociales on peut constater que, objectivement et indirectement, les processus d’affirmation de contre-pouvoirs dans le monde ont permis de redonner un nouveau souffle à la résistance du peuple palestinien comme conséquence de l’affaiblissement du pôle occidental. Aujourd’hui, les Palestiniens, grâce à l’aspect militaire de l’action du 7 octobre 2023, et après les défaites américano-européennes en Irak, en Syrie, en Afghanistan et en partie au moins en Ukraine, ont pu reprendre leur place centrale sur la ligne de clivage entre « Occident collectif » et « Sud global », nouveau facteur contre-hégémonique vers lequel tendent aussi les « pays de l’Est européen » les plus indépendants. Ce que la Chine, jusque-là très prudente sur la question palestinienne, vient de souligner de façon particulièrement remarquée devant la Cour de justice internationale puisque pour la première fois depuis les années 1970, elle justifie la lutte armée comme moyen légitime et reconnu internationalement de lutte d’un peuple colonisé ( < https://www.youtube.com/watch?v=gf8rJiVB7po >).

 

La nouvelle étape de la lutte des peuples, des pays et des Etats tendant vers la souveraineté

Les délocalisations et la désindustrialisation des pays du bloc OTAN centré sur les Etats-Unis, les « Five Eyes » anglo-saxons, l’UE et le Japon, ayant Israël comme avant-poste colonial de peuplement placé au carrefour afro-asiatique, ont renforcé chez eux le poids du seul secteur productif non délocalisé, le complexe militaro-industriel. Les puissances contre-hégémoniques émergentes sont tentées de leur côté de promouvoir une politique de développement économique plus productive et donc plus pacifique. Ce qui explique pourquoi la Russie a attendu de 2014 à 2022 avant de réagir face à la poussée vers l’Est de l’OTAN la menaçant en Ukraine, et que la Chine ou l’Iran privilégient la diplomatie et les liens économiques sur l’usage de la force pour modifier les rapports de force internationaux. Ce qui correspond aux intérêts des bourgeoisies nationales locales, par ailleurs organiquement réticentes devant toute tension internationale qui pourrait pousser les masses populaires à prendre directement en main la lutte pour la souveraineté nationale et donc pour la souveraineté populaire et la démocratisation des rapports sociaux et économiques, et des systèmes politiques.

La différence entre la bourgeoisie nationale et la bourgeoisie compradore dans les pays du Sud global est clairement perceptible quand on observe la peur du peuple qui taraude cette dernière tandis que la première cherche à garder l’appui de son peuple tout en souhaitant conserver le monopole du pouvoir. Trahison d’un côté et tendance à un certain opportunisme de l’autre. Dans le contexte où les tensions sociales tendent à exploser partout dans le monde à cause de l’appauvrissement relatif et souvent absolu des masses, la Palestine, et Gaza en particulier, constitue la « cocotte minute » du monde qui ne pouvait qu’exploser suite aux tentatives faites par les puissances occidentales et les régimes conservateurs arabes et africains visant à enterrer la question palestinienne en mettant de l’avant des questions moins brûlantes. C’est donc là que l’on trouve une des raisons qui explique pourquoi la direction militaire du Hamas palestinien a pris la décision de répondre par un acte volontariste au désespoir du peuple de Gaza et de Palestine, mais aussi des pays voisins et plus lointains qui se sentent humiliés. Elle a en effet préparé de longue date le coup de force du 7 octobre qui, quoi qu’on en pense dans le détail, a fondamentalement modifié le rapport de force international. Ce qui explique dès lors l’écho extraordinaire que Gaza a rencontré chez les peuples partout dans le monde, y compris dans les pays occidentaux. Aux Etats-Unis par exemple, les mobilisations en faveur des Palestiniens représentent les manifestations les plus massives qui se sont produites dans ce pays au cours des deux dernières décennies, au point où 40 % des juifs des USA se désolidarisent d’Israël et où 30 % des néo-évangélistes se prononcent désormais en faveur des Palestiniens. Ce qui démontre que les préjugés visant à essentialiser un groupe religieux ou un autre sont contre-productifs. En France, l’interdiction par le gouvernement Macron des manifestations dénonçant le génocide en cours à Gaza, les agressions répétées visant le Liban, la Syrie, la Cisjordanie, ne témoignent pas de la force du pouvoir, mais bien au contraire, de sa faiblesse. Les autorités conservatrices françaises se voient obligées de faire montre d’un autoritarisme particulier renouant avec ce qui s’était vu pendant la guerre d’Algérie puis progressivement à partir du mouvement de masse des Gilets jaunes dans le but d’éviter une possible « convergence des luttes » entre « pro-palestiniens », quartiers populaires largement peuplés de populations issues de l’immigration, mouvement pour des retraites dignes, agriculteurs, villes périphériques, Gilets jaunes, syndicalistes, militants associatifs, militants politiques radicaux, musulmans, marxistes, prêtres ouvriers, etc. Pour tout progressiste en France comme ailleurs dans le monde, et indépendamment de ce que certains peuvent penser de l’outil palestinien que constitue le Hamas (appuyé par ses alliés laïcs ou marxistes en Palestine, au Liban, au Yémen, en Irak), cet outil a su prendre en compte les contradictions locales et mondiales du moment. Bond qualitatif qui explique d’ailleurs pourquoi aucune organisation palestinienne, y compris même l’Autorité palestinienne de Ramallah, n’a cru pouvoir critiquer cette action. Si l’on doit toujours éviter le fétichisme qui mène à aduler certaines organisations ou, au contraire, à en diaboliser d’autres, il faut aussi être en état d’observer en quoi elles sont capables ou incapables de modifier le rapport de force sur le long terme. Les organisations ne sont que des outils qui, parfois consciemment parfois moins consciemment, peuvent de temps à autre déclencher un processus nouveau de lutte faisant basculer les choses en aboutissant à la délégitimation de tout un bloc de puissances. C’est ce qui explique l’immense joie de la « rue arabe », et plus largement des quartiers et couches populaires du monde entier, devant la vision de jeunes « vanupieds » palestiniens prenant d’assaut des tanks derniers cris israéliens. Au moment où, en Ukraine, des tanks envoyés par les puissances occidentales sont détruits. On nous a donc parlé, pour faire oublier ces extraordinaires faits d’armes, des horreurs commises par ces nouveaux fedayins, et cela même depuis que certains témoins israéliens et certaines enquêtes des rares médias israéliens encore libres ont commencé à les au moins en partie mettre en doute ( voir : < https://www.middleeastmonitor.com/20231030-report-7-october-testimonies-strikes-major-blow-to-israeli-narrative/ > ; < https://www.youtube.com/watch?v=kkHs7ZG7rFY > ; < https://www.chroniquepalestine.com/wp-content/uploads/2024/01/Hamas_our_narrative.pdf >).

Tout cela nous rappelle l’article écrit par Karl Marx dans le New York Daily Tribune (< https://www.monde-diplomatique.fr/2007/08/MARX/15001 > ) décrivant les violences commises par les insurgés cipayes indiens contre les colons britanniques responsables de violences de situation et d’humiliations antérieures bien plus douloureuses. Alors, même si la douleur extrême que nous ressentons devant le martyre de Gaza qui nous rappelle d’autres martyres de l’histoire, la Commune de Paris, le ghetto de Varsovie, les milliers de villages soviétiques, yougoslaves, polonais, chinois, grecs, algériens, vietnamiens, coréens, etc. dont la population fut exterminée pour la punir d’avoir enfanté des rebelles ayant pu eux-aussi commettre des actes de violences contestables voire condamnables, l’essentiel au regard de l’histoire est que la question palestinienne dépasse largement la question du seul Hamas qui n’est qu’un outil du peuple palestinien à un moment donné de l’histoire. Mais l’action du Hamas a en revanche permis de replacer au centre de la contradiction mondiale la question palestinienne, la question pivot dans les rapports de force entre le pôle impérialiste et les divers courants contre-hégémoniques se manifestant dans le monde. C’est cela que les peuples du monde ont déjà retenu, et c’est donc cela que l’histoire mondiale retiendra. Pour réfléchir sur l’avenir possible de la Palestine réunifiée et multi-ethnique après la faillite de « la solution à deux Etats », voir mon article dans la revue Géostratégiques de 2020 : < https://www.academiedegeopolitiquedeparis.com/palestine-historique-inventer-deux-citoyennetes-sur-un-meme-territoire-comme-etape-vers-une-citoyennete-commune-2/ >.

La situation de « guerre mondiale hybride » actuelle démontre donc que la géopolitique constitue une méthode d’analyse utile, à combiner avec l’analyse des rapports sociaux et des rapports économiques. Il devient indispensable, à notre étape de l’histoire humaine, de faire un effort intellectuel pour être en état de comprendre le monde dans sa globalité et relier le drame que vivent aujourd’hui les Palestiniens avec celui que vit l’Ukraine, la Syrie et aussi tous les autres pays en guerre ou sous blocus économique, face à un monde capitaliste dominant dont le caractère vermoulu nous apparaît de plus en plus nettement.

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18 février 2024 7 18 /02 /février /2024 20:01

La guerre contre Gaza continue semaine après semaine, chose qui témoigne que la résistance palestinienne a réussi dans la durée, et malgré les massacres de masse, à faire encore plus que n’importe quelle armée arabe depuis 1948. Et donc à démontrer que plus le temps passe plus la position de l'entité coloniale créée en 1948 se heurte à un défi grandissant. Mais les événements de Gaza contribuent parfois à nous faire oublier les tueries qui se déroulent en Cisjordanie mais aussi au Liban où, là aussi la résistance n’a pas baissé les armes. Pour comprendre pourquoi Tel Aviv ne se limite pas à mener la guerre à Gaza, il faut redécouvrir ce qui est enfui depuis le début du projet sioniste, ses objectifs territoriaux à long terme que nous rappelle ici une dirigeante libanaise.

La Rédaction


 

Le projet impérialiste – sioniste

 

Et la guerre qui s’étend de Gaza au Sud Liban

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Février 2024

 

 

*Marie Nassif-Debs

 

Le 18 janvier 1919, les « Alliés », vainqueurs de la Première Guerre mondiale, tinrent la « Conférence de paix de Paris »1, dans le but, disaient-ils, de négocier les traités de paix avec les vaincus, mais aussi et surtout afin de redessiner la nouvelle carte du monde en distribuant officiellement les parts entre les vainqueurs, surtout que la Grande-Bretagne et la France (avec la Russie tsariste) s’étaient déjà mises d’accord en 1916, avant la fin de cette guerre, sur la manière de partager l’héritage de « l’homme malade » ottoman sous le nom « Accords de Sykes-Picot », et que le ministre britannique des Affaires étrangères, James Balfour, avait présenté un an plus tard, en 1917, une promesse au mouvement sioniste, par l’intermédiaire de son représentant, le banquier Rothschild, de lui céder une partie de la Palestine et d’accroître le taux de l’immigration juive vers ce pays, vu que cette immigration n’avait pas donné les fruits espérés par le mouvement sioniste, puisque la proportion des juifs par rapport à la population indigène en Palestine ne dépassait pas, en 1919, les 8 %. Voilà pourquoi, aucun des représentants des vingt-sept pays présents à la conférence n’a été surpris qu’il y ait parmi eux une délégation de l’Organisation sioniste mondiale, ni que cette délégation ait présenté un document contenant des propositions parmi lesquelles nous citons : Premièrement, la reconnaissance du « droit historique du peuple juif » en Palestine, et de son droit à reconstruire « sa patrie nationale » sur son territoire… Deuxièmement, le traçage des frontières de cette entité se prolongerait jusqu’au fleuve libanais Litani, au nord, à l’est jusqu’à la ligne ferroviaire du Hedjaz saoudien et au sud jusqu’à la région égyptienne du Arich2.

Toutes les propositions, ou presque, furent acceptées ; et la Grande-Bretagne, désignée par la SDN puissance mandataire sur la Palestine, ce qui voulait dire qu’elle avait la décision exclusive d’accorder la citoyenneté palestinienne à qui elle voulait, allait faciliter, avec l’accord des autres puissances capitalistes, dont la France, l’expansion de l’émigration juive vers la Palestine. Et, c’est ainsi que le nombre des Juifs est passé, en 22 ans, de moins de cent mille à quelques cinq cents mille (presque le tiers de la population). Cet événement fut célébré par la « Conférence Biltmore » qui s’était tenue en 1942 à New York et qui annonça que les émigrés juifs ont contribué à « faire fleurir le désert » et que le moment était venu pour que l’émigration juive se développe sans aucune condition, y compris en dehors des prérogatives de l’Etat mandataire. A noter que Ben Gourion, non satisfait du fait que les Juifs ne représentaient encore que le tiers de la population palestinienne, avait déclaré alors, qu’il acceptait temporairement de construire son Etat sur une partie de la Palestine, à partir de deux critères : le premier, dépendant de la capacité du mouvement sioniste à assurer rapidement une présence décisive pour les Juifs dans la zone qu’il souhaitait contrôler ; le second, relevant de l’influence que le mouvement sioniste devait exercer sur les grandes puissances afin de les pousser à accepter les frontières du « Grand Israël »3.

 

« La terre et le force » : mots d’ordre sionistes

Dans la bande de Gaza et en Cisjordanie

Ce que nous essayons de mettre au clair, c’est que tous les projets proposés par le mouvement sioniste et adoptés par la Grande-Bretagne, puis par les Etats-Unis devenus « puissance mandataire » après la Seconde Guerre mondiale, n’étaient que des projets partiels au sein du projet de base qui s’étend du Nil à l’Euphrate et dont « la Palestine historique », invoquée par le mouvement sioniste lors de la Conférence de Paris, devait constituer le cœur de ce projet. Et, c’est pour réaliser ce projet de base que le mouvement de colonisation des territoires s’est toujours poursuivi sans relâche, à commencer par les territoires palestiniens occupés en 1948, et, surtout, après la guerre de 1967 et le texte de la résolution internationale 242 qui avait donné à l’entité sioniste la possibilité d’éviter le retrait de tous les territoires occupés (dont Al-Quds (Jérusalem) et la Cisjordanie palestiniennes, le Golan syrien, les fermes de Chebaa et les hauteurs de Kfarchouba libanaises) sous prétexte que la version anglaise de cette résolution parlait « de certains» et non de tous territoires occupés… Il faut dire que le ministre des Affaires étrangères britannique, qui avait rédigé le texte de la résolution, a réussi, une fois de plus, à donner à cette entité la capacité de s’armer du pouvoir international afin de mettre la main sur la presque totalité de la Palestine, et sur une grande partie des hauteurs syriennes et libanaises qui surplombent la plaine de Houleh, et d’amener de nouveaux émigrants pour remplacer la population d’origine soumise, depuis 1948, à de multiples transferts forcés4.

Il convient de noter que l’accélération du mouvement de colonisation, après la signature des accords d’Oslo en 1993, est venue réduire les pertes résultant du retrait de l’occupation sioniste de la bande de Gaza, du démantèlement des colonies qu’elle avait implantées à l’intérieur de celle-ci, tout en gardant la partie dite « Zone de couverture » qui encercle le territoire gazaoui, le transformant en une vaste prison à ciel ouvert où vivotent plus de deux millions de personnes menacées soit par une lente tuerie, soit par le déracinement. A cela s’ajoutent la saisie d’une grande partie des terres palestiniennes en Cisjordanie occupée et le déploiement, par dizaines, de nouvelles colonies, ce qui fait que les Palestiniens vivent actuellement sur seulement 12% de leur territoire national originel, tout en rendant impossible la mise en œuvre de la résolution 181 du Conseil de sécurité de l’ONU concernant la partition de la Palestine et la constitution d’un nouvel Etat palestinien, si minime soit-il. Enfin, il ne faut pas oublier toutes les attaques qui ont eu lieu contre les camps des réfugiés, notamment au Liban, les guerres et les opérations « punitives » contre l’OLP, en particulier contre les forces de la gauche qui en font partie, et les assassinats qui ont été perpétrés, et le sont encore, contre les dirigeants et les cadres palestiniens.

D’ailleurs, si nous examinons de près l’histoire des trente dernières années, nous pouvons nous rendre compte de ce plan, élaboré par le mouvement sioniste, dans le but d’achever la saisie de tout le territoire de la Palestine « historique »5. Il convient aussi de noter, ici, que ce plan reposait, et repose toujours, principalement sur le slogan « La terre et la force », c’est-à-dire s’emparer des terres appartenant aux Palestiniens tout en commettant les crimes de déplacement forcé et de génocide par la force des armes, notamment l’armée de l’air usant toujours des nouvelles technologies de pointe US.

 

Le pourquoi de toutes ces tentatives et tout ce déploiement de la force?

Parce que le facteur démographique, prôné par certains sionistes extrémistes au pouvoir depuis Ben Gourion, n’a pas jusqu’à ce jour réussi à faire pencher la balance en faveur de l’occupant. Bien au contraire ; à fin de chaque guerre d’agression, la fuite parmi les anciens colons et les nouveaux venus est prédominante. Par contre, le mouvement de l’immigration des Falachas6 n’a pas réussi à inverser la tendance : les nombre des sionistes en Palestine occupée va décroissant7.

C’est pourquoi, il est devenu nécessaire, pour les sionistes israéliens, de pratiquer un nouveau transfert, à Gaza cette fois, et aussi de massacrer toutes celles et tous ceux qui refusent de partir. Mais pour aller où ? Les avis des criminels vont de l’Egypte à une ile proche que l’on peut louer ; seuls seront tolérés, selon certains responsables sionistes, quelques deux cents mille nécessaires pour les bas travaux que les colons refusent de pratiquer8.

En plus de ce qui précède, nous devons aussi citer deux facteurs importants qui font de Gaza un centre économique essentiel pour l’entité sioniste et pour les Etats-Unis.

Le premier de ces facteurs concerne les gisements de Gaz présents dans les eaux territoriales de Gaza et évalués à plusieurs mille milliards de dollars9.

Le deuxième est que cette région est considérée, depuis le début des années 1960, notamment à la suite de la nationalisation du canal de Suez par Nasser et de l’agression tripartite qui l’a suivie, comme l’emplacement idéal pour construire un nouveau canal reliant le golfe d’Aqaba à la Méditerranée.

Ce projet, reporté à plusieurs reprises en raison de son coût élevé et de la différence de longueur avec le Canal de Suez, vient d’être renouvelé et redessiné dernièrement en collaboration avec Washington : il devrait passer par Gaza qui constituera la route la plus courte, la plus large (deux voies de navigation) et la moins chère… donc, une alternative plus lucrative, surtout que Washington en a impérieusement besoin pour faire face au projet chinois de la « Route de la soie ».

 

« Le projet du « Grand Israël

Mais ce projet visant à s’emparer de la bande de Gaza et à déplacer sa population vers l’inconnu marquera-t-il la fin de la colonisation en Cisjordanie et aussi la fin de l’expansion sioniste vers les pays alentour ?

La réponse à cette question est non.

En effet, le mouvement sioniste continuera, sauf en cas de dissuasion musclée, à vouloir aller de l’avant dans son projet expansionniste, présenté en partie à la Conférence de paix de Paris…

Rappelons que l’entité sioniste, non contente d’avoir soutiré au Liban, en octobre 2022, 1 420 kilomètres carrés de nos eaux territoriales gorgées de gaz, vient de poser le problème de la révision des frontières terrestres, mais aussi de l’application de la résolution 1 701 prise par le Conseil de sécurité à la suite de l’agression de 2006 contre le Liban et stipulant le retrait de toute résistance armée jusqu’à quarante-cinq kilomètres des frontières avec la Palestine occupée… Ce qui veut dire repousser les frontières libanaises jusqu’au fleuve Litani présenté en 1919 par la délégation sioniste comme étant la frontière nord de son entité grandissante.

D’ailleurs, le sud du Liban subit, depuis le début de l’agression sioniste contre la Bande de Gaza, des agressions quotidiennes. La bande frontalière, mais aussi des villes et des localités du Sud profond, sont bombardées avec des armes interdites, dont le phosphore blanc ; plus de cent mille personnes ont été obligées de quitter leurs villages et leurs biens et quelques trois cents civils, dont des femmes et des enfants surtout, ont trouvé la mort. Le gouvernement Netanyahu ne se prive pas, non plus, de menacer la capitale Beyrouth…

Tous ces crimes, qui se poursuivent depuis plus de quatre mois contre les peuples palestinien et libanais, se déroulent à l’ombre du silence officiel arabe et international… à l’exception de la position honorable de la République de l’Afrique du Sud et de la Cour internationale de Justice visant à protéger les Palestiniens de Gaza et de prévenir le génocide que les sionistes préparent à leur encontre.

Enfin, il ne faut pas oublier la mainmise sioniste sur le Golan syrien occupé, avec la bénédiction de l’administration de Donald Trump, ni les tentatives d’expansion vers la Jordanie et l’Egypte, ni la forte présence israélienne dans le Kurdistan irakien.

Voilà pourquoi la seule solution possible réside dans la création d’un mouvement international de résistance. Un mouvement global et uni face aux plans colonialistes impérialistes et sionistes, quel que soit le nom sous lequel ils se présentent.

 

NB : Ce texte est basé sur un article en langue arabe paru, le 2 février, dans la revue « Taqaddom ».

Le 16 février 2024

 

* Dirigeante du Parti communiste libanais


Notes :

1 La Conférence de paix de Paris dura une année, au cours de laquelle plusieurs accords furent signés, dont, principalement, l’Accord de Sèvre considéré comme une mise en œuvre de l’Accord de Sykes-Picot. La Société des Nations, alors créée, accepta le mandat de la Grande-Bretagne et de la France sur le Sultanat ottoman. On sait que la révolution bolchévique dévoila auparavant le contenu de l’Accord de Sykes-Picot, signé aussi par le ministre des Affaires étrangères du tsar, Sergueï Sazonov.

2 Cf. Les études et les livres parus à la fin du siècle dernier.

3 Cf. Le livre d’Anita Shapira « Land and Power », publié par l’Université de Stanford-Californie en 1999. Il nous faudra ajouter que l’appellation « Le Grand Israël » du projet sioniste fut utilisée pour la première fois, à la suite de la « Guerre des six jours » en 1967.

4 Il nous faut préciser que le premier point de la résolution 242 (signée le 22 novembre 1967, c’est-à-dire presque six mois après la guerre) stipulait ce qui suit : « Withdrawal of Israeli forces from territories occupied in the recent conflict », ce qui fut interprété « quelques territoires » vu l’absence de l’article défini « the » devant les « territoires occupés ». De plus, Lord Caradon avait ajouté une clause qui stipulait que la résolution serait votée telle quelle sans aucun amendement, de sorte qu’elle serait soit acceptée sans changement, soit rejetée. Seuls la Syrie et le mouvement Fath avaient déclaré leur refus…

5 Cf. La déclaration de l’entité sioniste comme « Etat des Juifs dans le monde », les tentatives poursuivies dans le but de « judaïser » Al-Quds (Jérusalem) et d’en faire la capitale de cet « Etat », le soi-disant « Accord du siècle » suivi par la Conférence de Manama au Bahreïn, l’extension du mouvement de normalisation des relations avec les pays du Golfe arabique et le Soudan afin de redonner vie à l’Accord de Camp David, les discussions incessantes concernant la création de l’Etat palestinien… Tout cela sous l’égide de l’administration étasunienne ‘républicaine ou démocrate’ qui use et abuse du droit de veto afin de protéger ce qu’elle appelle sa « base avancée » au Moyen-Orient. Il ne faut pas oublier, non plus, le régime préférentiel accordé par l’Union européenne à l’entité sioniste.

6 Juifs noirs d'Éthiopie, qui se disent les descendants des Hébreux venus de Jérusalem en Éthiopie sous la conduite de Ménélik, fils de Salomon et de la reine de Saba. On dit que près de 70 000 d'entre eux ont été accueillis en Israël au cours des opérations « Moïse » (1985) et « Salomon » (1991), après la reconnaissance officielle de leur appartenance au judaïsme.

7 Cf. le livre d’Ammon Safer « The Separation Barrier », deuxième partie, Université de Haïfa, 2004.

8 Revoir les déclarations de certains ministres du gouvernement Netanyahu, dont, en particulier, celles des ministres de la sécurité et des finances, Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich.

9 Les eaux au large de la bande de Gaza comprennent deux principaux gisements de gaz : le premier est situé à 35 kilomètres à l’ouest de la ville de Gaza, et le second s’étend entre les eaux territoriale de cette région et celles des territoires palestiniens occupés.

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9 février 2024 5 09 /02 /février /2024 17:17

Cet article est en fait un compte-rendu de quelques articles traduits et choisis d’un livre qui est paru en Biélorussie où plusieurs auteurs analysent une vingtaine de « révolutions colorées » qui, à leur avis, ont été plus ou moins orchestrées sous l’égide d’organisations « non » gouvernementales visant des gouvernements ne plaisant pas au gouvernement des Etats-Unis. Il s’agit dans cet ouvrage d’essayer de comprendre la trame générale qui permet de constater la répétition d’un scénario plus ou moins bien huilé selon les cas d’opérations qui ont l’apparence de révolution tout en étant l’exact contraire d’une vraie révolution, qui nécessite un bouleversement politique visant à changer fondamentalement la structure sociale et économique d’un pays. Nous avons ici affaire à une tentative de réflexion dans un des pays qui a été visé en 2020 par une tentative non réussie de « révolution colorée ».

La Rédaction


 

« Le goût des révolutions de couleur » : éléments d’analyse

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février 2024


 

Odette Auzende

« Le goût des révolutions de couleur »1 (2013) est un projet international du centre d'analyse ECOOM2 et de la maison d'édition « Belarus Aujourd’hui ». Des auteurs de plus de 20 pays montrent leur vision du phénomène des « révolutions colorées », autour d’une idée centrale : « une « révolution de couleur » n'est pas une révolte sociale, ni un phénomène spontané ni une protestation politique, mais une « technologie », typiquement américaine ou britannique, qui permet de manipuler une société dans l'intérêt d'atteindre certains objectifs ». C’est cette vision qui est mise de l’avant dans cet ouvrage dans la vingtaine de pays étudiés.

Nous allons dans un premier temps examiner la notion de « révolution de couleur » telle que la considèrent les auteurs des divers chapitres du livre, puis étudier quelques exemples et voir si ces exemples sont, ou non, des « révolutions de couleur », selon la définition donnée plus haut par les auteurs du travail eux-mêmes.

 

Qu’est-ce qu’une « révolution de couleur » ?

Une « révolution de couleur » apparaît dans un contexte bien précis ; il y a des principes de mise en œuvre, des modes de déclenchement, des conditions qui la favorisent. Nous allons étudier successivement chacune de ces rubriques.

 

Le contexte nécessaire à une « révolution de couleur »

Une « révolution de couleur » ne peut se mettre en place que dans la sphère spirituelle et morale, ce qui est irréalisable dans un espace qui rassemble les gens en une seule communauté politique unifiée consciente, un seul peuple donc, par opposition à une situation où s’est réalisé un processus d'atomisation de la société et où les intérêts personnels prévalent sur les intérêts publics.

De nos jours, dans nos sociétés, les jeunes sont plongés dans des formes ludiques et divertissantes de perception de la réalité où le plus grand pouvoir appartient aux médias et aux moyens de communications de masse, où l’utilisation créative des réseaux sociaux en ligne revêt une importance cruciale. Cela peut permettre, par la création de conditions propices à une aggravation de la situation intérieure, d’exalter le potentiel de protestation nécessaire et ne nécessite finalement que des coûts minimes. On remarquera que les auteurs de l’ouvrage analysé ici n’accordent pas trop d’importance aux facteurs économiques et aux différences de classes existant dans la société.

 

Principes de mise en œuvre

La théorie des « structures virtuelles » est mise en œuvre. Son essence consiste en la transmission à l'individu de messages créant artificiellement des besoins, au détriment de ses propres intérêts fondamentaux et de ceux de l'État. Cela se fait en transformant les valeurs historiques dans diverses couches de la société, et en créant, par l’utilisation généralisée des technologies numériques, une dissonance cognitive, lorsque la vérité et le mensonge deviennent indiscernables.

En conséquence, certains citoyens perdent la capacité d'analyser l'information, ont une vision simplifiée de la réalité, créent une pensée en essaim, donc ce sont des conditions idéales pour gérer et manipuler la conscience publique et individuelle. C’est ce phénomène de la société post-moderne surmédiatisée qui constitue la base du potentiel de protestation indispensable à une « révolution colorée ».

Un système à long terme d'influence, sur les jeunes en particulier, peut alors être formé, à travers divers fonds, programmes et projets éducatifs, l'introduction du processus de Bologne et le culte de l'individualisme. Des chaînes Telegram spéciales sont créées, le potentiel des « opinions alternatives » et les projets de réseau sont activement utilisés, leur financement étant assuré par un réseau de divers types d’organisations internationales « non gouvernementales », de fondations et de structures privées, de centres d’information et d’analyse situationnelle déployés à l’étranger.

Ces structures d'information alternatives travaillent à discréditer le gouvernement et ses représentants. Une « révolution de couleur » ne présuppose pas la présence d'une idéologie, mais repose au contraire uniquement sur des slogans critiques envers le gouvernement sans proposer de projet social alternatif.

Des dirigeants promus « artificiellement » peuvent être proposés. Ils ne sont généralement associés à aucun parti mais se considèrent comme les principaux porteurs des « valeurs nationales » ou « universelles ». Internet peut alors être monopolisé par les opposants politiques à l'État : il fournit des canaux de contrôle de réseau fiables et crée l'illusion d'une protestation générale. Les manifestations antigouvernementales sont grossies par des techniques de filmage sélectionnées et les groupes s’y opposant sont ignorés ou minimisés.

Des campagnes de propagande et de désinformation à grande échelle, visant à attiser les sentiments antigouvernementaux et à lancer des manifestations de masse, convainquent une partie importante de la population de la « nécessité d’un changement révolutionnaire ». Une opinion publique négative se forme alors, créant l'illusion d'une protestation générale.

 

Déclenchement d’une « révolution de couleur »

C’est le vote aux élections qui devient généralement le point de départ de la « révolution colorée ». L'algorithme mis en œuvre suppose les étapes traditionnelles suivantes : agitation dans les bureaux de vote ; enregistrement de « violations » ; décompte « alternatif » des votes ; désaccord avec les résultats ; accusation de falsification envers les autorités ; organisation de provocations ; impact massif de cette information sur les citoyens ; création d’une image de protestation générale ; appel à la « communauté internationale » pour demander la non-reconnaissance des résultats ; défilés de partisans de l’opposition dans la rue ; affrontements avec les agents des forces de l'ordre ; émeutes de masse ; déclaration de victoire du chef de l'opposition ; prise du pouvoir par le « carré » ; soutien des pays « démocratiques » ; passage de représentants des forces de l'ordre aux côtés des opposants aux autorités ; légitimation des résultats du choix du « peuple » ; tentative de créer un « sacrifice ».

Comme incitation supplémentaire, on peut éventuellement voir apparaître un groupe militaire aux frontières de l'État et une déclaration de volonté de soutenir les forces « démocratiques »…

 

Conditions favorisant une « révolution de couleur »

Un certain nombre de conditions favorisent la réussite d’une « révolution de couleur » :

  • l'existence d’une opposition radicale qui veut se venger, sous couvert de soutenir un candidat indépendant,

  • l’absence d'une structure hiérarchique centralisée des opposants, pour gérer le potentiel de protestation de citoyens ayant des opinions politiques et socioculturelles différentes, entraînant une idée commune : l’exigence de la destitution du pouvoir,

  • une présence faible dans l'espace d'information d’opposants « traditionnels » au pouvoir, abordant les questions d'actualité de la vie socio-politique,

  • l’utilisation massive des canaux numériques pour mobiliser les citoyens, notamment les jeunes (étudiants universitaires, jeunes informaticiens, « yuppies », lycéens et étudiants),

  • l’application de méthodes du suivi de la conscience sociale des citoyens, tenant compte de leur niveau d'activité politique, de leur potentiel de protestation et de leur état émotionnel,

  • l’analyse opérationnelle de toute initiative des structures de pouvoir, suivie d’une réponse rapide aux changements de situation et de la mise en œuvre de contre-mesures utilisant les ressources de communication, qui permettent la domination dans l'espace d'information,

  • la combinaison de ces composantes et le pouvoir de la « protestation sociale », qui peuvent intensifier constamment le niveau de protestation à travers la production continue d'informations et leur transmission aux consommateurs en temps réel.

 

Exemples de révolutions

Une vingtaine de révolutions colorées sont présentées dans le livre, mais toutes ne sont pas, à notre avis, des « révolutions de couleur » ou n’en présentent qu’une partie des caractéristiques. Certaines ont réussi, d’autres pas. Nous en étudions quelques-unes, par ordre chronologique.

 

La France : les événements de mai 1968

La France de 1968 était un pays prospère où personne ne s’attendait à une révolution. Le développement était associé à une transformation profonde et très rapide de la société, principalement avec l’exode des zones rurales et l’arrivée de masses ouvrières dans les usines. L’opinion publique était agitée par la guerre du Vietnam, à laquelle s’opposaient les jeunes Américains. L'extrême gauche pro-nord-vietnamienne et l'extrême droite pro-sud-vietnamienne et pro-américaine s’opposaient, tandis que de Gaulle souhaitait organiser des négociations de paix. Enfin, c’était une période d’affrontement entre forces prosoviétiques et pro-chinoises à l’intérieur de la gauche révolutionnaire.

Sartre peut être considéré comme l'un des inspirateurs de Mai 68. Il encouragea les jeunes cercles de la bourgeoisie parisienne à déclarer leur « révolutionnisme3 », leur internationalisme et leur libertarisme. Mai 1968 fut de fait constitué de deux mouvements presque indépendants : le mouvement étudiant, inégalement politisé, hédoniste et extrémiste de gauche, qui commença à l’université de Nanterre, et le mouvement ouvrier, issu de différents groupes de travailleurs, y compris les non syndiqués, dont beaucoup étaient des paysans mal intégrés et mal protégés, d’où sont sortis les grévistes les plus déterminés luttant pour des droits sociaux encore inexistants. Ces deux mouvements n’avaient rien de commun, cependant, ils se sont produits presqu’au même moment et le mouvement étudiant a tenté de diriger les travailleurs à l’aide de slogans de gauche.

De Gaulle craignait une prise de pouvoir imminente par la CGT et le PCF, ce qui explique son déplacement à Baden-Baden pour négocier avec l'URSS. L’auteur affirme que le Parti communiste y croyait également, mais qu’il ne voulait pas renverser l'ordre socio-politique dans lequel il commençait à s'intégrer et à peser sur toutes les questions politiques.

D’après l’auteur, il s’agissait essentiellement d’une lutte anti-culturelle, visant à détruire la culture traditionnelle telle qu’elle existait encore en 1968, mais le mouvement de contestation n’offrait de fait aucun renouveau culturel : il n’y avait que « moquerie – déconstruction – destruction » des valeurs sociales, morales et culturelles. Aucun des slogans étudiants n’était positif. C’était une bataille contre les racines et les fondements de tout ordre. La création d’un tel vide culturel a logiquement ouvert la porte à une américanisation cosmopolite de la société.

Les accords de Grenelle du 27 mai, négociés entre Pompidou, le patronat et les syndicats, donnèrent de nouveaux droits syndicaux dans les entreprises, l’augmentation du salaire minimum de 35 %, le paiement des jours de grève à 50 %, etc. De Gaulle organisa ensuite des élections législatives anticipées. Les élections des 23 et 30 juin s'achevèrent sur un raz-de-marée électoral pour les gaullistes, dont le groupe emporta la majorité absolue à l'Assemblée nationale.

Mais en avril 1969, lors d’un référendum proposé par de Gaulle, la campagne du « Non » coalisa toutes les forces antigaullistes. Le non l’emportant par 52,41% des voix, de Gaulle démissionna le soir même de la Présidence de la République.

Les leaders des masses adolescentes devinrent des semi-intellectuels médiatisés, des journalistes de mode, des hommes politiques et des hommes d'affaires qui vinrent surtout au final grossir les rangs du Parti socialiste de Mitterrand, leur ancien partenaire. Et c’est ce parti qui gouverna par la suite la France de 1981 à 1995 et de 2012 à 2017 et conserva, selon l’auteur, un « internationalisme » sans limites, un européisme, une hostilité envers la Russie, une sympathie pour le sionisme ainsi qu’un mépris pour l'histoire et l'État national.

Malgré l'ouverture des archives, mai 68 reste un événement plein de mystères : d’après l’auteur, il y eut participation notable de groupes transnationaux, Israël joua un rôle dans leur formation, ainsi que la Grande-Bretagne avant et après les événements par ses liens étroits avec Pompidou, l'École de Francfort y participa aussi… Mais si on a pu parler du rôle des USA, et certains même de la Chine, l’auteur n’en parle pas. Les preuves manquent. Cependant la chute de de Gaulle était souhaitée par ces puissances et d’autres. Cela est d’autant plus évident que le mouvement étudiant de mai 1968 était en fait faible et plutôt mal organisé. Et le fait que cela ait d’une certaine façon réussi en 1969 est déroutant.

Il semble donc difficile, selon nous, de classer les événements de mai 1968 comme une « révolution de couleur ». Les USA ont certainement analysé ces événements pour en tirer des leçons, mais pour nous, ce ne sont pas eux, empêtrés dans les manifestations anti-Vietnam, qui les ont provoqués et dirigés. Il est par contre indéniable que c’est le mouvement des jeunes Américains contre la guerre du Vietnam qui a provoqué une réaction auprès des jeunes Européens.

 

Le Portugal : la « révolution des œillets » de 1974 à 1976

Depuis 1932, le Premier ministre António Salazar avait créé un régime politique original au Portugal avec le soutien des Britanniques, de la bourgeoisie catholique et de l'armée. C’était un régime mixte, très conservateur, soutenu par les classes qui l’avaient porté au pouvoir. L'empire colonial (Cap Vert, Guinée-Bissau, Angola, Mozambique, etc.) servait de base pour restaurer la puissance portugaise.

Menacé dans ses colonies à la fois par l’URSS et par l’Angleterre néocoloniale (et qui ont soutenu les combattants pour l'indépendance africaine) et des États africains indépendants, le Portugal fut contraint d'envoyer de plus en plus de troupes dans les territoires d'outre-mer, ce qui conduisit à un rôle croissant des soldats dans le régime politique et dans la société. L'enlisement après plus de dix années de guerre fit de plus en plus de victimes parmi les jeunes enrôlés par la conscription et parmi les officiers engagés. Les guerres coloniales devinrent ainsi l'un des terreaux de la révolution.

En 1968, António Salazar fut remplacé par Marcelo Caetano et le régime entra dans une phase d'affaiblissement. Les affrontements commencèrent, les gouvernements se succédèrent, une crise économique et financière commença. En 1973, cette opposition s'organisa : des officiers de carrière créèrent le Mouvement des Forces Armées (MFA).

Le 25 avril 1974 eurent lieu les opérations de coup d’état pour renverser le régime, notamment sous l'impulsion et l'organisation du capitaine Otelo de Carvalho. En quelques heures, le pouvoir s'effondra. Durant ces opérations, des milliers de Portugais descendirent dans la rue, se mêlant aux militaires insurgés. L'un des points centraux de ce rassemblement fut le marché aux fleurs de Lisbonne, à ce moment-là richement fourni en œillets. Certains militaires insurgés mirent cette fleur dans le canon de leur fusil, donnant ainsi un nom et un symbole à cette révolte. Marcelo Caetano remit le pouvoir au général Spínola, qui s’était rapproché du MFA et avait manifesté avant les événements sa tendance à critiquer la conduite du pouvoir précédent, sans toutefois rompre de façon claire avec les politiques conservatrices.

Le premier gouvernement provisoire dura du 15 mai au 6 juillet, le deuxième gouvernement fonctionna du 17 juillet au 30 septembre, déjà opposé à Spinola. Le 21 septembre, le principe de l'indépendance des colonies africaines fut accepté contre son gré par le général Spinola, une guerre civile éclata entre le MFA et la droite de Spinola, qui appela à l'écoute de la « majorité silencieuse » contre la radicalisation politique en cours. En raison de l'instabilité politique, une crise économique et financière commença.

Le gouvernement s’orienta vers l’extrême gauche et on assista à une radicalisation et à une nationalisation de l’économie. Il y eut des arrestations de personnalités d’extrême droite, une foule attaqua l'ambassade américaine à Lisbonne. En mai 1975 et presque tout l'été, l’auteur affirme que des combats de rue eurent lieu au Portugal, l'effondrement économique s’intensifia et l'autorité gouvernementale fut ignorée dans les provinces. Cela dura deux ans et s'aggrava progressivement au fil du temps, « en partie à cause des oscillations entre le communisme, l'extrême droite et le socialisme, ainsi que de décisions hâtives : l'empire colonial était laissé au dépourvu, l'économie était désorganisée, le pays était divisé, les troubles civils étaient partout. » précise l’auteur.

Membre de l’OTAN, le Portugal était en effet associé à la « stratégie de tension » développée en Europe occidentale dans les années 1970. Les États-Unis et l’Angleterre le considéraient comme l’un des États les plus menacés par l’expansion communiste. Ainsi, le Portugal, comme l'Italie, a-t-il été l'objet de la plus grande attention dans le cadre d'une éventuelle guerre contre l'insurrection, connue en Italie sous le nom d'Opération Gladio, qui visait à déstabiliser tout gouvernement proche du Parti communiste en attisant des groupes d'extrême gauche incontrôlables ou des mouvements d'extrême droite.

L'adoption de l'actuelle constitution portugaise, le 2 avril 1976, et l'élection de Ramalho Eanes à la tête de l'État stabilisèrent la situation. C'est durant ces deux années que les colonies portugaises devinrent indépendantes à la suite d'un vote du 10 juillet 1974 reconnaissant leur droit à l'autodétermination. Un flot de réfugiés coloniaux afflua alors au Portugal et, en 1976-1977, le pays connut une pénurie alimentaire.

En quoi n’est-ce pas une « révolution colorée » ? A part le lien avec l’opération Gladio, qui visait à déstabiliser tout gouvernement proche du Parti communiste en attisant des groupes d'extrême gauche incontrôlables ou des mouvements d'extrême droite, mais n’affecta pas réellement la population, il n’y eut pas d’intervention massive et visible des USA auprès des Portugais, pas d’interventions via des réseaux alors inexistants, pas de prise d’influence sur les mentalités. La révolution fut menée par des militaires, et le peuple y assista pacifiquement, en l’appuyant dans de gigantesques meeting et débats publics. La « révolution des œillets » a en fait été une guerre civile... sans presqu’aucun mort.

 

La Pologne : Solidarność dans les années 1980

Solidarność a été l’une des premières véritables « révolutions de couleur » : elle reposait sur un véritable mécontentement social exigeant plus de socialisme et de démocratie mais aussi sur des slogans rapidement repris et canalisés par des intellectuels liés aux puissances occidentales.

Les États-Unis étaient actifs en Pologne depuis longtemps, entretenant des contacts secrets dans les cercles intellectuels d’opposition depuis au moins les années 1970. Solidarność s'est néanmoins développée d'abord sur la vague de grèves puis de slogans qui cherchaient à construire une « République autogérée de Pologne » basée sur un système d'administration autonome des travailleurs, tout en détruisant la légitimité des partis communistes trop centralisés et trop bureaucratiques et de leurs syndicats. Ce processus a été interrompu par la proclamation de la loi martiale en décembre 1981. Celle-ci allait casser le mouvement de masse, laissant des groupes minoritaires se constituer dans la clandestinité avec l’appui des puissances occidentales et d’organisations syndicales anticommunistes.

Dès le début de sa fondation jusqu'en 1989 et par la suite, la direction de Solidarność n'a montré aucun intérêt pour les mouvements de libération, ouvriers, de gauche, de classe, de libération nationale, réformistes ou révolutionnaires dans les pays capitalistes de l'Ouest ou du Sud ; elle limitait ses contacts avec des organisations syndicales plus riches ou des organisations politiques associées à des cercles occidentaux officiellement ou réellement conservateurs. C’est pourquoi, malgré le caractère incontestablement socialiste des revendications des grévistes d’août 1980, les structures de Solidarność ont progressivement été de plus en plus proches des propositions politiques, économiques et idéologiques de Washington, en train de passer des conceptions keynésiennes de la période des « trente glorieuses » à celles du néolibéralisme. Le syndicat a d’abord survécu dans la clandestinité, approvisionné et nourri en grande partie par les réseaux créés sous les auspices de Ronald Reagan et de Jean-Paul II, et recevant des conseils à travers ce réseau.

Le syndicat fut d’abord légalisé après l'accord de Gdansk du 31 août 1980. Il bénéficia du parrainage de l’Église catholique et les adhésions affluèrent : le nombre total de membres atteignit 10 millions, soit moins d’un tiers de la population totale de la Pologne, mais presque 80 % des salariés.

Mais dès la fin de 1981 et pendant la loi martiale, proclamée en décembre 1981, Solidarność fut « suspendu » par décret du général Jaruzelski, avant d'être interdit quelques mois plus tard. Cette loi martiale reçut l’appui passif d’une partie importante de la société, déçue par les tergiversations des chefs de Solidarnosc au cours de l’année 1981 et effrayés par la crise grandissante de l’économie. Subsistant comme mouvement clandestin, le syndicat perdit une partie importante de son ancienne base sociale et de son soutien. Le syndicat n’avait pas osé proclamer un programme de « construction du capitalisme » en Pologne, de sorte que le terme vague « économie de marché » fut rapidement inventé à la fin des années 1980 sans que cela ne permette de clairement voir qu’il s’agissait non plus d’une amélioration du socialisme mais du passage au capitalisme. Cela permit de ne pas aborder publiquement la question fondamentale de la propriété des moyens de production, alors que dans les accords sociaux de la table ronde conclus au printemps 1989, on promettait un grand débat national sur la question après les élections. Il s’agissait donc d’une manipulation externe massive, puis réussie, des masses sans conscience de classe par les dirigeants du socialisme réel, qui eux-mêmes étaient souvent sous l’influence des idées venant de l’Occident.

Le soutien non officiel de la CIA aux structures de l'opposition polonaise se poursuivit de 1981 à 1990, date à la fin de laquelle il a pris fin de jure car Solidarność fut légalisé après l’accord de la Table ronde en 1989, et put participer aux élections parlementaires. Un gouvernement de coalition mené par Solidarność fut formé. De nombreux conseillers américains avaient investi de nombreux ministères et départements supérieurs polonais, ainsi que certains dirigeants politiques, journalistes, hauts fonctionnaires, officiers militaires et agents des renseignements polonais formés aux États-Unis, notamment au siège de la CIA.

D'un État qui avait activement participé au développement économique et culturel de l'Irak, de l'Algérie, de la Libye, de la Syrie et d'autres pays, la Pologne s'était transformée en vassal au service des puissants. Aux yeux du monde, ou au moins dans les pays du Sud et de l’Est, la nouvelle Pologne est encore moins souveraine que celle qui s’est développée sous « souveraineté limitée » pendant l’existence du camp soviétique. Mais en Pologne, le discours dominant acclamait « le retour de la souveraineté ».

 
 

 

La Serbie et « Otpor » : une révolution réussie en 2000, mais une jeunesse trompée, mise au rebut

Le 5 octobre 2000 s’engagea en Serbie une des premières véritables « révolutions colorées » au monde, qui par des mouvements pacifiques, en utilisant les nouveaux outils techniques comme le téléphone mobile et internet, permit, en quelques jours, la chute du régime en place.

La Serbie intéressait depuis longtemps les acteurs étrangers et constituait l’un des enjeux de nombreuses organisations internationales. Dans les années 1980, des sociologues américains envisageaient la possibilité d’un changement de régime dans ce qui était alors la Yougoslavie socialiste (RFSY). Elle était considérée comme un « mauvais exemple » qui pourrait inciter d’autres pays à suivre une voie différente de celle de l’Occident, sans pour autant suivre l’Union soviétique. Les experts avaient conclu que la meilleure manière de détruire la Yougoslavie était de recourir aux institutions culturelles : films, musique et mode de vie américain, notamment en influençant la jeunesse. Malheureusement, l’effondrement de la Yougoslavie fut définitif et le démantèlement fut sanglant.

Utilisant les problèmes économiques et politiques objectifs de la Serbie devenue indépendante suite à l’effritement de la fédération yougoslave et sa plongée dans les guerres, les puissances étrangères, principalement la Grande-Bretagne, l'Allemagne et surtout les États-Unis, ont cherché à la déstabiliser, à remplacer le gouvernement en place et à amener aux postes de direction ceux qui feraient du pays une partie de l’Occident. Car le gouvernement serbe de l’époque avait refusé de s’aligner sur les puissances occidentales et d’ouvrir son marché sans condition. Il continuait par ailleurs à vouloir mener la politique de non alignement héritée de la période Tito.

Presque tout indique qu'entre décembre 1998 et le 24 mars 1999, lorsque les bombardements lancés par l’OTAN ont commencé, le Département d'État américain et finalement l'administration Clinton ne voulaient rien d'autre que le renversement de Milosevic. Aucune sanction n'a été imposée aux pays et aux participants à l'agression barbare des États-Unis et de l'OTAN, la question du Kosovo a été instrumentalisée à l’occasion. L'agression a été condamnée, entre autres, par la Russie, la Chine, l'Inde, le Brésil, l'Espagne, Chypre, la Grèce, la Roumanie et la Biélorussie.

En Serbie, l’organisation « Otpor »4 (« Résistance ») avec l’opposition unie, qui comprenait plus de 20 partis politiques, et le DOS (Opposition Démocratique de Serbie) sont devenus les principales composantes de la « révolution des couleurs ».

Le « soft power » s’est mis en place. C’est un « pouvoir attractif » basé non seulement sur la persuasion ou la capacité de motiver raisonnablement les gens à faire quelque chose, mais aussi sur les « atouts » qui produisent son attractivité. Dans la foulée des défaites serbes dans les guerres de Yougoslavie, le vieux nationalisme serbe, en même temps que le socialisme yougoslave, ont été déconsidérés aux yeux de certains groupes, en particulier de jeunes, ce qui a créé un vide qui a permis à l’opposition pro-occidentale de s’imposer dans la rue et la vie publique, en agitant le mythe d’une Europe riche et prospère censée offrir une alternative à la pauvreté grandissante.

Une révision radicale du « capital symbolique » s’est réalisée. Le changement des hiérarchies symboliques se déroule approximativement selon le schéma suivant5 :

- il y a un changement dans la zone sacrée : une partie de la société plus mobilisée renonce à défendre « divinités » passées - la critique se développe, qui fait la place à de nouveaux « dieux » ;

- le caractère du nouveau sacré s'incarne dans la sélection précise des symboles - les noms des villes et des rues sont modifiés, les monuments sont remplacés ;

- à la suite des étapes précédentes - un changement dans la zone constituée d’ennemis : la société change sa hiérarchie dans le système « ami-ennemi » ;

- les textes anciens perdent de leur pertinence, un grand nombre de nouveaux textes idéologiques sont produits, destinés à justifier un changement de paysage politique. L’attrait du « neuf » dans un paysage saccagé par la défaite et le sentiment d’isolement touche une masse de jeunes sans perspectives.

Le premier ingrédient de cette évolution fut la création d’une mentalité de consommation, car un consommateur est avant tout une personne insatisfaite, que l’on peut diriger dans n'importe quelle direction si on a assez de fonds (financier, idéologique). Il fallut ensuite présenter l'ennemi sous un si mauvais jour qu'il devint presque impossible de le soutenir. Ainsi, les représentants d'Otpor et du DOS, critiquant constamment la restriction de la liberté des médias en Serbie, ont ouvert de manière incontrôlée divers types de « médias libres » et d'organisations non gouvernementales (des jeunes aux retraités) et se sont plaints haut et fort de la violation des libertés personnelles et politiques, sans que personne n’ose publiquement poser la question du financement de ces médias, et donc de leur caractère en fait dépendant eux-aussi.

Otpor était devenu un grand mouvement social et politique d'un nouveau type, bien organisé, discipliné et très efficace. Il a pu jouer un rôle décisif en surmontant la peur et l’apathie, en discréditant et en affaiblissant le régime et en mobilisant un électorat fatigué et désillusionné en Serbie qui à cette époque décidait de son sort politique.

Mais après le renversement du régime de Milosevic à la fin de l’année 2000, la réalisation du principal objectif politique de l’opposition serbe unie et d’Otpor, la régression incontrôlable du mouvement a commencé, par manque de projet social alternatif autre que d’ouvrir le pays aux capitaux et à la fuite de capitaux, et donc à un appauvrissement encore plus accéléré. Après une période de crise croissante, il a tenté de se transformer en parti politique, mais a immédiatement échoué aux élections parlementaires, obtenant moins de voix qu'il ne comptait autrefois de membres. "Otpor" a disparu de la scène politique serbe en septembre 2004, pour rejoindre le Parti démocrate (le composant principal du DOS) qui, lui aussi, allait difficilement maintenir son existence.

Quant aux résultats, la Serbie, plus de 20 ans après le renversement de Slobodan Milosevic, elle est confrontée aux mêmes problèmes qu’à l’époque : institutions démocratiques fragiles, intolérance à l’égard de la parole publique, divergences politiques irréconciliables, médias non libres, corruption, justice médiocre, etc.

 

L’Ukraine : deux « Maïdans », en 2004 et 2013, vers la décomposition du pays

Depuis 2004, le mot « Maidan » est devenu synonyme de « révolutions de couleur » ukrainiennes, car les principaux événements associés aux tentatives de changement des processus politiques par la pression de la rue ont eu lieu sur la place principale de Kiev, la place de l'Indépendance. Un premier « Maïdan » en 2004, un deuxième en 2013-2014.

Le Maïdan 2004 n’était pas antirusse par essence. Il a été véritablement non-violent, il n'y a pas eu ensuite de persécutions sérieuses contre les représentants de l'ancien régime. Il s'est terminé par un compromis entre les élites, qui a abouti à des modifications de la Constitution et à la transformation du pays en une république parlementaire-présidentielle avec une limitation différée des opportunités politiques du président victorieux. Le pouvoir arrivé en 2004 n’était pas de nature compradore et n'a pas conduit au démantèlement des fondements de la souveraineté et de l'intégrité de l'Ukraine. Un an et demi plus tard, les problèmes sociaux et économiques du pays n’ayant pas été résolus, les partisans de Viktor Ianoukovitch ont pu revenir au gouvernement et, en 2010, ils ont pris les pleins pouvoirs.

Si on a parlé de « justice », de « choix européen », de « progrès », etc., le Maïdan 2013-2014 (l’« Euromaïdan ») était lui antirusse dès le début. Il a représenté l'activation des forces compradores internes ukrainiennes qui, sous de nobles slogans, voulaient introduire un système de contrôle externe en Ukraine et assurer la position dominante des sociétés transnationales basées dans les puissances occidentales. Conformément aux principes des « révolutions de couleur », ce Maïdan n’était pas un processus spontané, mais un processus bien préparé, soigneusement planifié, structuré et financé par des fonds étrangers, précédé par plusieurs étapes : développement en Ukraine du réseau de la Fondation Soros et d'autres fondations occidentales, qui développèrent une vision du monde unifiée, des définitions communes ; insertion de ces principes et valeurs dans le courant dominant, y compris au niveau des institutions politiques et des institutions de pouvoir ; stages et formations à la « croissance personnelle », qui impliquaient l'identification de dirigeants potentiels, puis des formations sur la construction de réseaux de communication ; création d'associations gérées de médias, de journalistes, d'étudiants et d'autres intellectuels, d'un réseau d'organismes publics et d'une communauté d'experts.

L'accent était mis sur la nature exclusivement « pacifique » des manifestations, avec une tentative d'inciter les partisans du régime à recourir à la force pour disperser les manifestants. Mais ce Maïdan de 2014, qui n'avait pas de dirigeants, a fait des dizaines de victimes, dont le nombre exact est inconnu à ce jour. Victimes qui semblent, d’après les témoignages et les enquêtes journalistiques, provenir de provocations bien orchestrées par des groupes armés, sollicités par des groupes d’extrême droite ukrainiens n’hésitant pas à faire appel à des mercenaires étrangers formés à la provocation. Il a été déclaré que « les autorités avaient battu des étudiants, presque des enfants », ce qui a provoqué une vague d'indignation parmi les gens ordinaires et le régime a commencé à être détesté. Ensuite l'Ukraine a reçu sur le Maïdan la visite d'un grand nombre d'hommes politiques, de personnalités publiques et de personnalités culturelles, qui ont renforcé idéologiquement le Maïdan, le rendant populaire parmi les jeunes et l'intelligentsia libérale pro-occidentale ou nationaliste, en particulier en Ukraine occidentale.

En 2014, les vainqueurs ont agi selon le principe du « malheur aux vaincus » : pas de compromis avec les représentants du gouvernement précédent, lustration stricte, persécution des dissidents, imposition de leur doctrine politique comme la seule correcte. Le mouvement déboucha le 22 février 2014 sur la fuite puis la destitution du président pro-russe Viktor Ianoukovitch et la mise en place d'un nouveau gouvernement.

Ces événements ont réellement ralenti le développement des processus socio-économiques dans la société, ont miné le système d’équilibres (tant de la politique étrangère que de la politique intérieure), ont semé la confusion et ont conduit à une perte partielle de la souveraineté de l’Ukraine. Ils ont fini par provoquer des violences et des protestations et finalement la sécession de la Crimée et la guerre du Donbass au début de 2014

 

La Biélorussie : l’échec de la révolution colorée de 2020

En Biélorussie, le potentiel de protestation nécessaire existait ; la création des conditions propices à l'escalade de la situation intérieure ne nécessitait alors que des coûts minimes.

L’accent a été mis sur l’intelligentsia libérale, les entrepreneurs privés, les artistes, les athlètes, les prestataires de services informatiques privés et la jeunesse. Les promoteurs de la future « révolution de couleur » visaient essentiellement un reformatage délibéré de la conscience publique grâce à l’utilisation généralisée des technologies virtuelles. Des canaux Telegram spéciaux ont été créés, le potentiel des « opinions alternatives » et les possibilités de projets de réseau ont été activement utilisées.

Le financement de la « révolution de couleur » dans le pays devait être assuré par un réseau de divers types d’organisations internationales non gouvernementales, de fondations et de structures privées. Les ambassades et consulats étrangers ont été impliqués, en résolvant les problèmes de mouvement d'argent liquide. Sous les auspices des services de renseignement occidentaux, des centres d'information et d'analyse situationnelle ont été déployés en Lituanie, en Pologne et en Ukraine, composés de stratèges politiques, de spécialistes des relations publiques, de psychologues et d'informaticiens.

 

Notes :

1 Sergueï Musienko (Dir.), Le goût des révolutions de couleur, Ecoom, Minsk 2023, 400 p.

2 ECOOM : Centre d'analyse EcooM™ Mediafact-Eco LLC (Minsk, Biélorussie) créée en 2003 ; société privée indépendante, spécialisée en sociologie et marketing conseil en matière de recherche, de politique et de gestion. file:///C:/Users/33607/Downloads/Ecoom_UPR22_BLR_R_Main.pdf

3 Comportement révolutionnaire

4 Organisation politique, créée en 1998, avec le soutien de l'organisation américaine National Endowment for Democracy.

5 Travaux de la psychologue russe Maria Kholkina

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17 novembre 2023 5 17 /11 /novembre /2023 16:50

Nous livrons à nos lecteurs ici une suite d’interventions qui ont été faites lors d’une récente rencontre internationale qui s’est tenue en Afghanistan et qui nous apporte des informations sur ce qui se passe en ce moment dans ce pays. Elles divergent avec ce que nous communiquent (ou ne nous communiquent pas) les gros médias occidentaux et méritent à ce titre d’être examinées quoiqu’on puisse penser du système au pouvoir dans les vallées de l’Hindou Kouch. Avant de vous livrer ces interventions, nous vous présentons un court rappel des événements qui se sont succédé dans ce pays depuis plus de quarante ans et que beaucoup de ceux qui prononcent des opinions catégoriques sur le régime au pouvoir aujourd’hui à Kaboul ont tendance à oublier.

Le lecteur doit donc se rappeler tout d’abord que l’Afghanistan a connu en 1978 un coup d’état qui a amené au pouvoir les communistes du Parti démocratique populaire d’Afghanistan. Ce parti était divisé en plusieurs factions révolutionnaires représentant des lignes et des intérêts divergents dans une société marquée encore par de grandes différences entre milieux urbains et campagnes reculées, comme entre couches populaires rurales, couches populaires urbaines et milieux intellectuels. Ce qui explique pourquoi les réformes sociales ou en matière de traitement de la religion islamique introduites successivement par les différentes factions au sein du nouveau gouvernement n’ont pas toujours correspondu aux intérêts ou aux sensibilités des populations locales. Ce que les Etats-Unis ont su exploiter en implantant dans le pays et le long de la frontière pakistanaise une série de bases secrètes de la CIA qui allaient entraîner des militants contre-révolutionnaires souvent soutenus et formés par les monarchies absolutistes arabes. Et c’est pour contrer ces groupes armés et éliminer en même temps les factions communistes qui déplaisaient à Moscou qu’un groupe étroit de dirigeants soviétiques imposa au Kremlin le coup de force de décembre 1979 qui permit d’envoyer l’armée soviétique dans le pays. Cette irruption de troupes étrangères allait entraîner le pays dans une longue guerre opposant l’URSS, l’armée afghane et les différentes factions de supplétifs de la CIA et des monarchies arabes. Pour beaucoup d’Afghans peu au courant du fait que l’intervention des Etats-Unis avait précédé celle de l’Union soviétique, c’est cette dernière qui faisait figure d’envahisseur, ce qui contribua à leur faire apparaître la lutte des « moudjahidines afghans » comme une lutte de libération nationale.

C’est finalement la formation d’un nouveau gouvernement communiste, sous l’égide de Najibullah qui allait stabiliser un temps le pouvoir de Kaboul, y compris après le départ des troupes soviétiques. Et ce n’est donc qu’en 1992, suite à la rupture des approvisionnements et des relations commerciales de l’Afghanistan avec la Russie, après une décision du gouvernement Eltsine, que le gouvernement afghan se retrouva aux abois, alors qu’un de ses chefs militaires, le général Dostom, se rebellait contre lui pour se rapprocher de différentes factions de la rébellion pro-occidentale. Le gouvernement Najibullah s’effondra alors et le pays entra dans une guerre civile prolongée entre les différentes factions qui prirent Kaboul et qui avaient été formées au départ sous l’égide des Etats-Unis et de leurs alliés. Washington se désintéressa dès lors du sort du pays détruit qui sombra dans la misère et dans les guerres. Une partie des anciens rebelles antisoviétiques se sentirent alors trahis par l’Occident, ce qui procura des recrues au réseau désormais mondialisé d’« Al Qaïda ».

C’est alors qu’une partie des anciens élèves en religion formés dans les écoles religieuses au Pakistan dans le cadre de la lutte antisoviétique, les talibans, décidèrent de se rebeller contre tous les chefs de factions qui s’entredéchiraient et de prendre entre 1994 et 1996 le contrôle du pays pour y restaurer l’ordre, éliminer la corruption et le commerce de la drogue. Ils parvinrent vite au pouvoir avec l’appui d’une partie importante de la population opposée aux seigneurs de la guerre, ce qui leur permit d’instituer un gouvernement et un régime politique théocratique particulièrement dur s’appuyant sur la loi coutumière pachtoune, la « pushtunwali », combinée avec une interprétation rigoriste de la loi islamique.

En 2000-2001, l’Afghanistan des talibans refusa les conditions mises par Washington pour la construction d’un gazoduc devant relier l’Asie centrale à l’Océan indien, ce qui, outre des bénéfices pour leurs entreprises, aurait permis aux Etats-Unis d’étendre leur influence sur l’Asie centrale post-soviétique et futur nœud des communications du projet chinois « une ceinture, une route ». C’est dans ce contexte que les attentats du 11 septembre 2001 à New York ont servi de prétexte à l’invasion puis à l’occupation du pays par les Etats-Unis et l’OTAN. Une nouvelle guerre allait se dérouler entre les occupants et les talibans qui entrèrent dans la clandestinité et menèrent avec succès ce qu’ils considéraient comme une guerre de libération nationale. Celle-ci se termina par la déroute des occupants et l’instauration d’un nouveau pouvoir taliban sur le pays réunifié, et cela malgré la présence de groupes armés d’ ISIS (« Daech ») transportés dans le pays à partir de certains pays arabes, avec sans doute l’aval de certaines puissances occidentales au moment de leur défaite.

L’Afghanistan actuel est un pays gouverné par une sorte de « double pouvoir ». D’un côté les anciens dirigeants de la guérilla basés à Kandahar et d’un autre le gouvernement à Kaboul. Les premiers, comme partout en Asie, jouissent du respect dû aux anciens, d’autant plus que c’est eux qui ont animé ce qu’on considère comme la lutte de libération nationale. Ils ont donc la prééminence formelle sur le gouvernement. D’un autre côté, les gestionnaires plus jeunes, plus modernes et sans doute plus compétents dans leurs domaines, sont prêts à des réformes sociales et de mœurs qui devraient venir avec le temps. En Asie et dans l’aire musulmane, il faut savoir qu’on ne compte pas le temps comme on le fait en Occident, la patience est une vertu cardinale, et les autorités de Kaboul savent donc que le temps travaille pour elles mais qu’on n’a pas le droit d’accélérer la marche de l’histoire en engageant un conflit de générations et de compétences qui briserait la légitimité d’un régime acquise de longue guerre et qui remettrait peut-être en cause la paix si chèrement acquise.

La Rédaction

 

 

Afghanistan : Cap sur une

reconstruction heureuse

-

Novembre 2023

 

Karel Vereycken*

 

 

« Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » – Mark Twain.

 

 

L’Afghanistan, un pays de la taille de la France peuplé de plus de 39 millions d’habitants a été ravagé par 40 ans de guerre soviétique et américaine. Or, la « communauté internationale » en a fait un pays paria, hors la loi. Estimant que l’arrivée au pouvoir des talibans le 15 août 2021 constituait un « coup d’état terroriste », Washington a jugé bon de confisquer 9,5 milliards de dollars des avoirs de la Banque centrale afghane à l’étranger et de suspendre, du jour au lendemain, toute aide extérieure (qui représentait jusqu’à 60 % du budget afghan), à un moment où le pays doit affronter la pire crise alimentaire, sanitaire et sécuritaire de son histoire, résultant des guerres d’occupation et non du nouveau régime.

 

Je reviens de Kaboul avec 1 000 idées et autant d’anecdotes. J’ai eu le plaisir d’y intervenir début novembre à un événement hors normes. Préparée depuis un an et financée exclusivement par des citoyens afghans de la diaspora à l’étranger, une belle conférence dans un grand hôtel à Kaboul a réuni trois jours de suite plus de six cent personnes, dont une bonne centaine de femmes, afin de dessiner les contours d’un nouveau départ pour le pays. Toute la première journée a été transmise en direct par la télévision nationale qui l’a repassée plusieurs fois les jours suivants, suscitant des milliers de commentaires et de likes sur les réseaux sociaux.

 

A la tribune des plénières, plusieurs ministres adjoints (dont celui des Affaires étrangères), secrétaires d’État et haut responsables de tous les ministères clés (Mines, énergie, eau, agriculture, éducation, finance, culture, etc.) ont montré un gouvernement décidé à s’affranchir des manœuvres géopolitiques à l’origine des conflits dans la région. En proclamant un pardon des offenses et une amnistie pour ceux ayant collaboré avec l’ancien régime, l’esprit était totalement « westphalien ». Tout Afghan et tout étranger de bonne volonté qui vient, en rangeant ses armes au vestiaire (guns down), est le bienvenu pour aider à la reconstruction, y compris les 1,3 millions d’Afghans que le Pakistan (avec une population de 230 millions) a décidé de lui renvoyer ! Les Afghans ont un cœur en or et savent accueillir l’étranger avec leur plus beau visage.

 

Pour tous, l’heure n’est plus à faire la guerre « par procuration » au service des autres (Londres, Moscou ou Washington). Fini l’époque où des ministres imposés par Washington possédaient 64 appartements dans la capitale alors que le peuple croupissait dans la saleté et la misère. « Un parlement, source permanent de corruption ? Non merci, on veut de l’eau ! »

 

L’Afghanistan a décidé d’éradiquer le mot « donateur » des esprits. Dans des conditions franchement cauchemardesques, il se prend en main, se retrousse les manches et construit, à la force du poignée et avec les moyens du bord, les infrastructures de base dont le pays a grand besoin. Les projets et les solutions sont connus. Carrefour historique sur les Routes de la soie depuis la nuit des temps, l’Afghanistan, en se connectant à initiative chinoise « Une ceinture, une route » et aux BRICS retrouvera la place qu’il mérite.

 

La question des femmes

Huit tables rondes thématiques (eau, agriculture, transport, héritage culturel /voir plus loin/, travail, éducation, santé et finance) ont été animées en présence d'experts étrangers venus des États-Unis, d’Allemagne, de Chine et de France, de responsables locaux et de représentants de la société civile.

 

Réellement historique, le fait que pour la première fois depuis la prise de Kaboul il y a deux ans, des responsables talibans et des mouvements de femmes, ont accepté de se parler dans une même enceinte, estimant que dans un élan général de reconstruction, le sectarisme cédera bien plus vite qu’on ne le pense. La bonne volonté, l’optimisme et le sourire étaient sur tous les visages, chacun sachant qu’il s’agissait d’un moment historique. Alors que 300 personnes s’étaient inscrites aux groupes de travail, 350 sont venues ! Avec 120 personnes dans l’assistance (dont 60 femmes), c’est le groupe de travail sur l’éducation qui a attiré les plus de monde. Ces femmes, qui occupent déjà 70 % des emplois dans le pays, réclament de l’eau, de l’électricité, un revenu et une formation professionnelle permettant cette émancipation dont tout le monde parle en Occident.

 

Le canal de la concorde

Et ça marche ! En août, Kaboul a fièrement annoncé l’achèvement des 108 km de la première phase du canal Qosh Tepa (aussi long que notre canal Seine Nord, le plus grand projet européen dans ce domaine) qui permettra l’irrigation de quelque 500 000 hectares supplémentaires des terres les plus fertiles au nord du pays. Jusqu’ici largement déficitaire en céréales, l’Afghanistan projette de devenir exportateur dans les années à venir !

 

Le projet du canal a suscité un véritable engouement national. Plus de 7 000 chauffeurs de camions de tout le pays se sont précipités sur le chantier pour y travailler jour et nuit sans se reposer un instant, achevant le chantier bien avant les délais. Le projet, qui va surtout permettre aux paysans d’origine tadjik et turkmène de reprendre une activité productive, met en pièce le « narratif » qui présente les Pachtounes (qui représentent 57 % de la population totale et non 37 % comme l’affirme wikipedia) comme une « minorité ethnique » n’agissant que pour son propre intérêt. Pour Le Figaro, il s’agit du « Canal de la discorde » car l’eau « détournée » par l’Afghanistan, n’irait plus remplir la mer d’Aral et priverait ses voisins (Ouzbékistan, Turkménistan) d’eau précieuse. En réalité, l’Afghanistan, de concert avec les pays voisins, travaille à rendre plus efficace (et donc moins consommatrice d’eau) les techniques d’irrigation permettant un partage plus équitable de la ressource.

 

Cette conférence est une belle leçon pour nous en Europe qui cédons si facilement au renoncement et finissent par préférer l’impuissance à la joie d’agir pour le bien commun.

 

*-*-*-*

Les Etats-Unis ont protégé les seigneurs de la guerre et la production du pavot mais les talibans ont publié récemment un décret ordonnant l’éradication du pavot d’opium et la production d'opium a été réduite de plus de 90 % ! C’est un résultat considérable, non seulement pour l'Afghanistan, mais aussi pour le reste du monde. En effet, près de 100 % de l'héroïne consommée en Europe est d’origine afghane. L'Europe compte plus d'un million d'héroïnomanes. Le reste du monde doit être reconnaissant aux talibans pour ce qu'ils ont fait.

Si vous mettez ensemble le grand succès remporté contre le terrorisme et contre les stupéfiants, le nouvel Afghanistan peut être présenté au monde d'une manière très positive.

*-*-*-*

Invité par le Centre de recherche et de développement Ibn-e-Sina, Karel Vereycken est intervenu le 7 novembre à la conférence sur la reconstruction du pays. Son propos introductif, dont voici un résumé, devant un groupe de travail composé d’historiens, d’archéologues et de membres de l’Académie des sciences d’Afghanistan, a donné lieu à un long après-midi d’échanges sur le rôle de l’art, la méthodologie scientifique et les combats à mener pour sortir l’Afghanistan de son isolement et préserver son héritage culturel qui est certes afghan mais appartient à toute l’humanité.

 

L'Afghanistan est un pays fascinant. Sa réputation de « tombeau des empires » a capté mon imagination. Récemment, le pays s’est émancipé de l’occupation américaine et de l'OTAN. Une poignée de combattants déterminés a mis en déroute un immense empire déjà en train de s’autodétruire et, il y a vingt ans, le pays avait chassé l’occupant russe. Avant cela, au XIXe siècle, il avait déjà résisté à l'Empire britannique au cours des trois guerres anglo-afghanes (1839, 1878 et 1919), lorsque Londres, engagé dans le « grand jeu » tentait d’empêcher que la Russie puisse accéder aux mers chaudes. Cette capacité de résistance et ce sens de dignité découlent, j’en suis convaincu, du fait que votre pays a su assimiler les diverses influences qui s’y sont rencontrées. Voilà ce qui est devenu au fil des siècles le socle d’une forte identité afghane, totalement à l’opposé de l’étiquette tribale que les colonisateurs cherchent à vous coller.

 

J’aborderai aujourd’hui uniquement l’influence grecque. Elle a été majeure dès le moment où Alexandre le Grand a traversé le Hindou Kouch en 329 avant J.-C. A partir de là, des dizaines de milliers de colons grecs, appelés « les Ioniens », se sont installés en Asie centrale. En 256 av. JC, Diodote Ier Soter fonde en Afghanistan le « Royaume gréco-bactrien », connu comme la « Bactriane », et dont le territoire englobait une grande partie de l'Afghanistan, de l'Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Turkménistan actuels, ainsi que certaines parties de l'Iran et du Pakistan.

 

De nombreuses fouilles archéologiques confirment un développement urbain, économique, social et culturel sans précédent. L’historien grec Strabon qualifie alors la Bactriane, extrêmement fertile et prospère, de « Terre des mille cités ». Sa capitale Bactra (aujourd'hui Balkh, à quelques kilomètres à l'est de Mazar-e-Shariff en Afghanistan) figure parmi les villes les plus riches de l'Antiquité. C’est là qu’Alexandre le Grand a épousé Roxana et adopté l’habit perse pour pacifier son Empire. C’est également là où allait naître le père du grand médecin et philosophe Ibn-Sina (Avicenne) avant de se rendre à Boukhara (Ouzbékistan actuel).

 

Au fil du temps, la Bactriane allait être le creuset des cultures et des civilisations où se mélangèrent, sur le plan artistique, architectural et religieux, les traditions grecques et les cultures locales. Le grec y fut la langue de l’administration mais les langues locales y foisonnaient. Rien que les noms des villes démontrent la prédominance de la culture hellénique. Car Ghazni s’appelait « Alexandrie en Opiana », Bagram « Alexandrie au Caucase », Kandahar « Alexandrie Arachosia » et Hérat « Alexandria Ariana », et la liste est longue.

 

Aï Khanoum, la Grecque

Si certaines villes ne firent alors que changer de nom, d’autres furent construite ex nihilo. C’est le cas d’Aï Khanoum, citée érigée au confluent de l’Amou Daria (l’Oxus des Grecs) et la rivière Kokcha. En 1961, le roi d'Afghanistan, voulant alors marquer son indépendance vis-à-vis des Soviétiques et des Américains, invita la France à participer aux fouilles. C’est le Département des archéologues français en Afghanistan (DAFA), qui a mis à jour les vestiges d'un immense palais dans la ville basse, ainsi qu'un grand gymnase, un théâtre pouvant accueillir 6 000 spectateurs, un arsenal et deux sanctuaires. Une stèle y rappelle les maximes grecques : « Dès l'enfance, apprenez les bonnes manières ; dans la jeunesse, maîtrise tes passions ; dans la vieillesse, sois de bon conseil ; dans la mort, n'ayez pas de regrets ». A une jetée d’Aï Khanoum, Shortugai, un avant-poste commercial et minier (étain, or et lapis lazuli) de la fameuse civilisation de l’Indus qui, au 3e millénaire avant notre ère, était à l’avant-garde sur le plan de l’irrigation et de la maîtrise de l’eau. En 144 av. JC, la Bactriane s’effondrait et fit face à l’invasion des nomades. Aï Khanoum fut pillée une première fois en 145 av. JC par les Saka, des tribus iraniennes d'origine scythe, suivis quinze ans plus tard par les nomades chinois Yuezhi.

 

Empire Kouchan

Les Yuezhi se sédentarisèrent et créèrent au début du Ier siècle « l'Empire kouchan » qui englobait une grande partie de ce qui est aujourd'hui l'Ouzbékistan, l'Afghanistan, le Pakistan et l'Inde du Nord. C’est sous le règne Kanishka le Grand (vers 127-150) que cet empire allait devenir célèbre pour ses réalisations militaires, politiques et spirituelles. Kanishka échangea des ambassadeurs avec l'empereur romain Marc Aurèle (161-180) et l'empereur Han de Chine. Il noua des contacts diplomatiques avec la Perse sassanide et le royaume d'Axoum (dans le Yémen, l'Arabie saoudite, l’Erythrée et l’Ethiopie d'aujourd'hui). Pendant 200 ans régna la « Pax Kouchana ». Si la dynastie kouchane reprit la tradition gréco-bactrienne, elle forgea peu à peu sa propre identité. Kaniskha, en 127, remplaça le grec par le bactrien, une langue moyenne iranienne rédigée au moyen de l’alphabet grec. Les Kouchans jouèrent également un rôle majeur dans la transmission du bouddhisme. Venue des rives du Gange, cette religion allait rayonner de l’Afghanistan vers la Chine et même Sri Lanka, favorisant au même temps l'expansion globale des Routes de la soie. Y compris après la chute de l’Empire kouchan à la fin de IIIe siècle, le bouddhisme allait poursuivre son expansion comme en témoignent les bouddhas géants de la Vallée de Bamiyan.

 

Le Musée national de Kaboul abrite des belles pièces, mais une grande partie du riche patrimoine a subit un pillage à une échelle quasi-industrielle. Rappelons que Daech, souvent encouragé en cela par des agences de renseignement étrangères, se finance par la vente d’objets d’art. Tout cela est maintenant derrière nous. Votre pays n’est pas seulement un gisement de métaux nécessaires à la prospérité du monde mais une mine de culture et d’inspiration. Merci.

 

Le 10 novembre à Kaboul, un éminent archéologue afghan nous a confié une excellente nouvelle mettant à mal ce qu’on peut lire chez nous dans la presse dominante. Ayant participé depuis une décennie aux fouilles de Mes Aynak, où un site archéologique en surface complique l’exploitation d’une énorme mine de cuivre, cet expert sait de quoi il parle. Aujourd’hui, suite aux dernières discussions fin octobre ayant été commencées entre les autorités afghanes et la Metallurgical Corp of China (MCC), cet expert est heureux de pouvoir annoncer que le dossier a trouvé enfin une issue favorable.

 

La richesse de son sous-sol fait de Mes Aynak (littéralement « petite mine »), à 35 km au sud de Kaboul, le deuxième plus grand gisement de cuivre du monde. Alors que la Chine et les autres pays du BRICS ont besoin de ce précieux métal pour leur développement industriel, l’exploitation de la mine pourrait fournir une manne conséquente, jusqu’à 300 millions de dollars par an, dont l’Afghanistan, un pays dévasté par 40 ans de guerre et de pillages, a urgemment besoin pour financer sa reconstruction.

 

En 2008, un premier contrat fut signé entre le gouvernement afghan et l’entreprise d’Etat chinoise MCC. Cependant, suite à des incidents de sécurité, le projet a été suspendu. Profitant de l’occasion, les archéologues qui soupçonnaient la richesse archéologique du site, ont pu fouiller le site et ont mis à jour un vaste complexe bouddhiste (IIIe-VIIe siècle) datant de la période kouchane et d’ores et déjà considéré comme un site majeur du bouddhisme à l’échelle mondiale. Le site comporte des monastères, des stupas (temples), des forteresses, des édifices administratifs, des habitations, des sculptures et des fresques. Des milliers d’artefacts ont été trouvés sur place.

 

Il est vrai que le contrat de 2008 n’envisageait de conserver qu’une toute petite partie du site et de transformer le reste en mine à ciel ouvert comme cela se fait au Chili. Or, selon notre interlocuteur qui a assisté fin octobre aux dernières discussions entre les différentes parties impliquées dans le projet, les choses ont radicalement changé : la société chinoise accepte désormais d’exploiter l’ensemble du site, et non pas une petite partie, par des méthodes d’exploitation minière souterraine. Par conséquent, et c’est vraiment une bonne nouvelle, c’est l’ensemble des vestiges historiques en surface qui se trouve désormais préservés de la destruction.

 

Alors qu’en 2001, le monde avait été choqué par le dynamitage des deux bouddhas géants de la vallée de Bamiyan, cet accord heureux marque un véritable tournant. Aussi bien l’Afghanistan que la Chine s’érigent en défenseur du patrimoine culturel de l’humanité tout en continuant, par le biais du développement économique et industriel, à apporter la prospérité à tous.

 

* Directeur de la publication Nouvelle Solidarité

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11 novembre 2023 6 11 /11 /novembre /2023 14:12

Palestine :

 

Géopolitique

et

relations internationales

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11 novembre 2023

 

 

Bruno Drweski

 

 

La géopolitique est au départ une méthode d’analyse bourgeoise qui s’est développée dans les milieux des chercheurs au service de certaines puissances impérialistes pour analyser, à partir des données géographiques et du territoire, les intérêts fondamentaux de chaque Etat censé être opposé ou au contraire partenaire d’autres Etats en fonction de critères géographiques. Cette méthode tendait à déterminer de façon mécanique les luttes vécues comme quasi « naturelles » et inévitables pour conquérir un « espace vital ». Ce qui a amené dans sa forme la plus extrême à justifier le nazisme et sa politique d’extermination des populations placées sur le chemin de la conquête de « l’espace vital nécessaire au peuple allemand ». Ce qui a délégitimé la géopolitique après 1945 comme science bourgeoise avant qu’on ne redécouvre progressivement dans l’URSS des années 1970 mais aussi aux Etats-Unis des éléments pertinents contenus dans cette méthode, surtout si on les rend dynamiques en recourant à une analyse de classe de la politique des Etats.

 

Géopolitique et lutte de classe internationale

Pour utiliser de façon progressiste la géopolitique, il faut d’abord déterminer la base de classe de chaque Etat tout en sachant qu’à notre époque, celle du passage du capitalisme au socialisme, il n’existe aucun système « chimiquement pur » car tout Etat est confronté à des tendances le repoussant soit vers le capitalisme soit, au contraire, le poussant à en sortir, ce qui s’appelle le socialisme, comme phase transitoire vers le communisme. Car, dans une société capitaliste, il existe toujours en compétition des forces bourgeoises et des forces prolétariennes, mais aussi toute une gamme de couches intermédiaires pouvant pencher tantôt vers le capitalisme tantôt vers le socialisme. Et c’est dans ce contexte que la place occupée par chaque pays à l’époque de la mondialisation de l’impérialisme dans « la division internationale du travail » se combine avec le territoire qu’il occupe et les potentialités économiques que cela lui donne. En sachant donc que les puissances dominantes sont contrôlées par des bourgeoisies impérialistes pouvant piller le monde, décider des prix des marchandises (« Terms of trade ») et en tirer des richesses qui peuvent, entre autre, leur servir à corrompre leurs classes locales nationales qui ont globalement intérêt à rompre avec le capitalisme. Alors que dans les pays dominés, on a affaire à une bourgeoisie compradore qui profite de son rôle de relais local des bourgeoisies impérialistes étrangères. Face à elle, on trouve aussi des bourgeoisies nationales qui cherchent à défendre leur marché national, leur territoire, et à lancer des politiques de développement autocentré pour faire face aux poussées de la concurrence des bourgeoisies impérialistes plus puissantes.

Les masses des pays dominés et surexploités, prolétarisées ou semi-prolétarisées, quand elles n’ont pas pris directement le pouvoir par le biais d’un parti révolutionnaire, jouent un rôle d’aiguillon poussant leurs bourgeoisies nationales à faire preuve d’une plus grande indépendance et d’une plus grande fermeté envers les bourgeoisies compradores locales. Dans ce combat, les forces prolétariennes et les bourgeoisies nationales s’appuient sur les atouts que leur donnent leur territoire national, en terme de ressources ou de position géostratégique. Avec comme objectif, celui de conquérir des espaces d’autonomie leur permettant de lancer des politiques de développement, d’industrialisation et de réformes socialement progressistes. C’est pour cela que la géopolitique peut devenir une science utile si elle combine l’analyse de la situation territoriale de chaque entité politique, sur le plan de la stratégie, des ressources, des liens historiques avec son voisinage (« géo-économie » et « géo-culture »), etc avec l’analyse de la base de classe de chaque formation étatique à laquelle appartiennent les populations de chaque entité.

 

Géopolitique de la Palestine

Si nous observons la carte de la Palestine et de l’entité israélienne qui en a pris le contrôle total entre 1948 et 1967, une première chose saute aux yeux, c’est le fait que ses frontières ont été dessinées lors des accords anglo-français Sykes/Picot de telle façon qu’elle englobe tout le désert du Sud (Negev ou Naqab), ce qui permet à ce territoire de s’étendre jusqu’à la mer Rouge, ce qui, par le fait même, donne à celui qui contrôle la Palestine un « poignard » coupant en deux la nation arabe, le monde islamique et l’espace afro-asiatique. Ces deux parties situées de part et d’autre du territoire palestinien redessiné par le colon anglais ne peuvent plus communiquer directement sans passer par le territoire palestinien (« israélien »). En conséquence, chaque Arabe, chaque musulman et aussi chaque militant anticolonial d’Afrique ou d’Asie voit son espace territorial, national, culturel, religieux ou de solidarité anticoloniale, donc autant son espace imaginaire que politique, bloqué ou sous le contrôle de celui qui possède le territoire palestinien. Cette réalité a déjà dans l’histoire, été celle de l’État des croisés au moyen-âge et, géopolitiquement parlant, c’est exactement la même position qu’occupe l’entité israélienne créée par le sionisme sous la protection de l’impérialisme anglais puis anglo-américain ( voir le contexte géostratégique et historique du sionisme à partir du développement de l’impérialisme anglais : https://www.youtube.com/watch?v=_DgeL2DDtmY&t=3897s ).

La question palestinienne, à cause de cela, est devenue par excellence la cause emblématique de tous les mouvements anticoloniaux, islamiques ou de libération nationale arabe. Selon les sensibilités politiques et culturelles des uns ou des autres et selon les clivages de classe, les militants s’identifiant à chacune de ces causes ont pu accentuer la composante anti-impérialiste, nationaliste, culturelle ou religieuse de cet état de fait. Il y a donc, dans la géopolitique de la Palestine simultanément, un aspect géopolitique anti-impérialiste, un aspect social visant à promouvoir la lutte des classes populaires contre la bourgeoisie impérialiste de « l’Occident collectif » et de sa variante locale, la bourgeoisie sioniste, un aspect symbolique et identitaire qui peut se décliner sous la forme du nationalisme arabe, du socialisme arabe, d’un nationalisme palestinien plus spécifique ou d’un islam vécu comme élément de différenciation d’avec le colon et d’affirmation face à lui. D’autant plus que, comme l’avait déjà signalé Thomas Sankara «  On ne lit pas la Bible ou le Coran de la même manière si l’on est riche ou si l’on est pauvre, sinon il y aurait deux éditions de la Bible et deux éditions du Coran », manière de dire que la lutte des classes se déroule aussi au sein de la religion comme de tout courant philosophique laïc, marxisme et socialisme scientifique compris. Ce qu’a prouvé le démantèlement de l’Union soviétique où il y avait bien une lutte des classes à l’intérieur du socialisme et donc aussi à l’intérieur des partis communistes, ce qui a abouti à la victoire des fractions politiques bourgeoises en leur sein.

 

La Palestine au centre des contradictions géopolitiques du monde contemporain

Cet aspect central de la question palestinienne, à la fois géopolitique, politique et identitaire, explique pourquoi il existe un clivage particulièrement violent entre les bourgeoisies compradores arabes à la tête de régimes peu légitimes, donc faibles et pour cette raison particulièrement autoritaires, qui font face à la « rue arabe », terme désignant les masses arabes, palestiniennes tout particulièrement, y compris les masses palestiniennes réfugiées dans les pays voisins, Jordanie, Liban, Syrie, Irak, pays du Golfe. Cette situation explique aussi pourquoi tous les conflits en Asie occidentale, en Afrique septentrionale mais généralement aussi ailleurs dans le monde, ont un lien plus ou moins direct avec la lutte du peuple palestinien. On le perçoit très clairement dans l’aire culturelle arabe et islamique mais on en voit aussi les effets en Afrique subsaharienne, dans les pays socialistes, en Amérique latine et au sein des populations marginalisées en Occident. La mobilisation exceptionnelle visible aujourd’hui et dans le passé des Irlandais en faveur de la Palestine apparaît dès lors comme extrêmement logique pour les raisons objectives et subjectives mentionnées plus haut et en liaison avec la lutte de libération nationale du peuple irlandais, mais aussi parce que l’Irlande est géopolitiquement confrontée à l’impérialisme britannique comme l’a été le peuple palestinien, et comme il l’est encore aujourd’hui dans le cadre du monde unipolaire centré sur les puissances anglo-saxonnes ( https://www.youtube.com/watch?v=87T8OprliCU ).

 

Palestine et luttes de libération nationale

La géopolitique palestinienne est marquée par la tentative faite par les sionistes depuis le début de la colonisation de la Palestine de « déterritorialiser » le peuple autochtone pour le remplacer par un peuplement colonial d’importation censé devoir se « territorialiser » à sa place. Ce qui explique pourquoi « Israël » a été et reste perçu par l’ensemble des peuples arabes comme un « corps étranger » bloquant toute possibilité d’intégration régionale et de développement. Cette situation explique aussi pourquoi tout naturellement jusqu’à la disparition de l’URSS, les Palestiniens ont pu en général s’appuyer sur les pays socialistes, anti-impérialistes par nature de classe, et les pays non alignés décolonisés. Après la crise puis la fin de ce monde « bipolaire », les Palestiniens se sont retrouvés esseulés dans un environnement où, tout naturellement, ce sont les bourgeoisies compradores du Golfe, d’Egypte, du Liban et de Jordanie qui ont eu tendance à dominer la région. La révolution iranienne, la montée en puissance de la Chine populaire puis le retour dans la politique mondiale d’une Russie où s’est affirmée en partie une bourgeoisie nationale opposée à la bourgeoisie compradore locale, ont expliqué le développement du processus d’intégration eurasiatique qui a entraîné la formation du BRICS et de l’Organisation de Coopération de Shanghaï qui ont constitué peu à peu un contrepoids contribuant à déserrer l’étau impérialiste sur l’Asie occidentale et l’Afrique. Et au fur et à mesure que l’impérialisme euro-atlantique est entré dans une crise profonde, en particulier à partir de 2008, des fractions de la bourgeoisie des pays clefs pour l’ordre impérialiste comme les pays du Golfe, la Turquie, l’Indonésie, le Pakistan, le Venezuela, etc ont été de plus en plus tentées à prendre leur distance avec le centre unipolaire pour se rapprocher de l’aventure multipolaire. Le dernier épisode en date étant l’accession de pays comme l’Arabie saoudite ou l’Egypte aux BRICS, ce qui a objectivement et indirectement permis de redonner un nouveau souffle à la résistance du peuple palestinien par affaiblissement du pôle occidental. Aujourd’hui, les Palestiniens, grâce à l’aspect militaire de l’action du 7 octobre 2023, et après les défaites de l’impérialisme américo-européen en Irak, en Syrie, en Afghanistan et en partie au moins en Ukraine, ont pu reprendre leur place centrale sur la ligne de clivage entre impérialisme et anti-impérialisme.

 

La nouvelle étape de la lutte du peuple palestinien comme ouverture vers des luttes objectivement révolutionnaires

Alors que les délocalisations et la désindustrialisation des pays du bloc OTAN centré sur les Etats-Unis, les « Five Eyes » anglo-saxons, l’UE et le Japon, et ayant Israël comme avant-poste placé au carrefour afro-asiatique, ont renforcé chez eux le poids du seul secteur productif non délocalisé, le complexe militaro-industriel. Les puissances contre-hégémoniques émergentes sont tentées de leur côté de promouvoir un développement économique pacifique. Ce qui explique pourquoi la Russie a attendu de 2014 à 2022 avant de réagir à la poussée vers l’Est de l’OTAN la menaçant en Ukraine, et que la Chine ou l’Iran privilégient la diplomatie et les liens économiques sur l’usage de la force pour modifier les rapports de force internationaux. Ce qui correspond entièrement aux intérêts des bourgeoisies nationales locales, par ailleurs organiquement réticentes devant toute tension internationale qui pourrait pousser les masses populaires à prendre en main la lutte pour la souveraineté nationale et donc pour la souveraineté populaire et la démocratisation des rapports sociaux et des systèmes politiques. Les choses se passent évidemment différemment dans les pays à visée socialiste où ce sont les forces populaires qui contrôlent au moins en partie les outils politiques et idéologiques, et les pays où ce ne sont les bourgeoisies nationales patriotiques qui dirigent seules les choses.

La différence entre la bourgeoisie nationale et la bourgeoisie compradore dans les pays du Sud global est clairement perceptible quand on observe la peur du peuple qui taraude cette dernière tandis que la première cherche à garder l’appui de son peuple tout en souhaitant conserver le monopole du pouvoir. Trahison d’un côté et tendance à un certain opportunisme de l’autre. Dans le contexte où les tensions sociales tendent à exploser partout dans le monde à cause de l’appauvrissement relatif et souvent absolu des masses, la Palestine, Gaza en particulier, constitue la « cocotte minute » du monde qui ne pouvait qu’exploser à cause des tentatives faites par les puissances occidentales et les régimes conservateurs arabes et africains visant enterrer la question palestinienne en mettant de l’avant des questions moins brûlantes. Et c’est donc là une des raisons qui explique pourquoi la direction militaire du Hamas palestinien a pris la décision de répondre aux aspirations du peuple jusque là désespéré de Gaza et de Palestine, mais aussi des pays voisins et plus lointains humiliés, en préparant de longue date le coup de force du 7 octobre qui, quoiqu’on en pense dans le détail, a fondamentalement modifié le rapport de force international. Ce qui explique dès lors l’écho extraordinaire que Gaza a rencontré chez les peuples partout dans le monde, y compris dans le centre impérialiste. Aux Etats-Unis par exemple, les mobilisations en faveur des Palestiniens représentent les manifestations les plus massives qui se sont produites dans ce pays au cours des deux dernières décennies, au point où 40 % des juifs des USA se désolidarisent d’Israël et où 30 % des néo-évangélistes se prononcent désormais en faveur des Palestiniens. Ce qui démontre que les préjugés visant à essentialiser un groupe religieux ou un autre sont contre-productifs car même la vie des religions reflète, d’une façon plus ou moins claire ou plus ou moins déformée, l’évolution réelle des rapports de classe et des rapports impérialisme/mouvements de libération nationale ou sociale. En France, l’interdiction par le gouvernement Macron des manifestations dénonçant le génocide en cours à Gaza, mais aussi les agressions répétées visant le Liban et la Syrie et la terreur répandue en Cisjordanie, ne témoigne pas de la force du pouvoir, mais bien au contraire, de sa faiblesse. Les autorités se voient obligées de faire montre d’un autoritarisme particulier et jamais vu depuis la guerre d’Algérie dans le but d’éviter ce qui les terrorise en fait, la possible « convergence des luttes » entre « pro-palestiniens », quartiers populaires, mouvement pour des retraites dignes, campagnes et petites villes périphériques, Gilets jaunes, syndicalistes, militants associatifs, militants politiques radicaux, etc. Pour tout progressiste en France ou dans le monde, et indépendamment de ce que certains peuvent penser de l’outil palestinien que constitue le Hamas (suivi d’ailleurs de ses alliés laïcs ou marxistes en Palestine, au Liban, au Yemen, en Irak), cet outil a su prendre par son action à bras le corps les contradictions du moment, ce qui a permis un bond qualitatif de la lutte palestinienne. Bond qui explique d’ailleurs pourquoi aucune organisation palestinienne, y compris même l’Autorité palestinienne de Ramallah, n’ont pensé pouvoir critiquer cette action. Les progressistes doivent toujours éviter le fétichisme qui mène parfois à aduler certaines organisations ou, au contraire, à en diaboliser d’autres. Les organisations ne sont que des outils qui, parfois consciemment parfois moins consciemment, servent parfois les ennemis du peuple et des peuples, parfois déclenchent un processus nouveau de lutte servant objectivement le peuple et les peuples. C’est ce qui explique l’immense joie de la « rue arabe », et plus largement des quartiers et couches populaires du monde entier, devant la vision de jeunes « vanupieds » palestiniens prenant d’assaut des tanks derniers cris israéliens ou arrêtant dans son lit le général dirigeant tout le front sud d’Israël. On nous a donc parlé pour faire oublier ces extraordinaires faits d’armes des horreurs commises par ces nouveaux fedayins (ou « moudjahidins »), même quand certains témoins israéliens ou certaines enquêtes des rares médias israéliens encore libres ont commencé à les mettre en doute, au moins en partie ( voir : https://www.middleeastmonitor.com/20231030-report-7-october-testimonies-strikes-major-blow-to-israeli-narrative/ ou https://www.youtube.com/watch?v=kkHs7ZG7rFY ). Il va falloir pouvoir mener des enquêtes indépendantes avant de répondre à la question de l’étendue des (« éventuelles » ?) violences palestiniennes commises contre des éléments israéliens non armés mais il est en revanche sur que des violences « disproportionnées », pour utiliser le langage de « nos » médias, visent massivement les habitants de Gaza.

Tout cela nous rappelle l’article écrit par Karl Marx dans le New York Daily Tribune ( https://www.monde-diplomatique.fr/2007/08/MARX/15001 ) décrivant les violences commises par les insurgés cipayes indiens contre les colons britanniques responsables de violences et d’humiliations antérieures bien plus douloureuses. Alors, même si la douleur extrême que nous ressentons devant le martyre de Gaza qui nous rappelle d’autres martyres de l’histoire, la Commune de Paris, les milliers d’Oradour, de villages soviétiques, yougoslaves, polonais, chinois, grecs, algériens, vietnamiens, coréens, etc dont la population fut exterminée pour la punir d’avoir enfanté des rebelles ayant pu eux-aussi commettre des actes de violences contestables ou condamnables, l’essentiel au regard de l’histoire est que la question palestinienne dépasse largement la question du seul Hamas qui n’est qu’un outil du peuple palestinien à un moment donné de l’histoire. Mais l’action du Hamas a en revanche permis de replacer la question palestinienne, la question pivot dans les rapports entre le pôle impérialiste et les divers courants contre-hégémoniques se manifestant dans le monde, au centre de la contradiction mondiale. C’est cela que les peuples du monde ont déjà retenu et c’est donc cela que l’histoire mondiale retiendra.

 

Bruno Drweski

 

PS. Pour réfléchir sur l’avenir possible de la Palestine réunifiée et multi-ethnique après la faillite, par la faute d’Israël, de « la solution à deux Etats », voir mon article dans la revue Géostratégiques de 2020 : < https://www.academiedegeopolitiquedeparis.com/palestine-historique-inventer-deux-citoyennetes-sur-un-meme-territoire-comme-etape-vers-une-citoyennete-commune-2/ >

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3 novembre 2023 5 03 /11 /novembre /2023 17:09

Depuis la fin du « monde bipolaire » opposant le bloc capitaliste occidental aux pays socialistes et non alignés, le nombre de guerres, de conflits et de blocus s’est multiplié à un rythme effréné, démontrant au monde que, dès qu’il se retrouve sans garde-fou, « le capitalisme porte la guerre comme la nuée porte l’orage » (Jean Jaurès). Les conflits s’étendent donc aujourd’hui partout sur terre à un rythme effrayant. Ils s’étendent aussi dans le ciel, dans l’espace même et donc bien sûr aussi sur mer. Partout le droit au développement est bafoué par un système voulant imposer les règles du profit au dépens des coopérations internationales, des nations et de leur développement. Au dépens aussi de leur souveraineté et de leur droit à exploiter leurs ressources sur terre comme sur mer et au dépens du droit de toutes les nations à participer à l’exploitation sur une base égalitaire à l’exploitation des grands fonds marins et des hautes mers.

La Chine qui, après avoir dû se refermer pendant la pandémie du covid, reprend son rôle pionnier dans les grandes rencontres internationales porteuses d’innovations a organisé récemment plusieurs grandes réunions de ce type, comme l’a montré l’article de notre numéro précédent. Cette fois ci, il s’agissait d’une conférence internationale sur le développement, l’écologie marine et les droits de l’homme qui a permis de relancer la dynamique en faveur du droit au développement que les puissances occidentales capitalistes ont tenté de faire oublier depuis la fin des années 1980 et l’émergence d’un éphémère ordre unipolaire. Nous présentons ici le discours d’ouverture de cette conférence présenté à Beijing par une des membres de notre conseil scientifique.

La Rédaction

 

 

Conférence internationale sur

« l’environnement, le développement et les droits de l'homme :

 

La protection de l'écologie marine dans le processus de modernisation »

-

Beijing, 26 septembre 2023

 

Tamara Kunanayakam *

 

Discours d'ouverture

 

Je remercie les organisateurs de m'avoir donné l'occasion de partager mes réflexions sur le projet ambitieux de la Chine de construire une communauté maritime avec un avenir commun, à un moment où la coopération internationale est indispensable pour relever les défis d'une crise systémique sans précédent, d'une ampleur épique, qui menace l'ensemble de l'humanité.

 

Je me sens particulièrement concernée car je viens d'une île stratégiquement située dans l'océan Indien – le Sri Lanka – qui a dû payer un lourd tribut pour avoir résisté aux pressions visant à l'amener à suivre le camp d'un hegemon mondial (les États-Unis) de plus en plus agressif et sur le déclin. Les ingérences extérieures dans nos affaires intérieures, les sanctions unilatérales, la déstabilisation politique, le ciblage sélectif au Conseil des droits de l'homme des Nations unies et une longue guerre séparatiste soutenue par l'étranger ont été notre lot au cours des quatre dernières décennies.

 

Nous sommes dans une situation d'urgence. Il est temps de traiter la crise de l'humanité à la racine. Identifier les responsabilités n'est plus une possibilité parmi d’autres, c'est une nécessité, car les décisions politiques ne sont jamais neutres. Elles reflètent une certaine vision de la société et du monde – et lorsque les visions sont inconciliables, il faut faire des choix – et les assumer !

 

Ma vision sera une approche du droit au développement – multidimensionnelle et systémique –, une approche alternative qui rejette l'idée que la civilisation occidentale définit le progrès et le développement. Elle appelle à une stratégie de développement dans laquelle les personnes sont les sujets centraux du développement et non des objets, la force motrice et les architectes de leur destin. Il n'existe pas de modèle unique ; il ne peut être imposé de l'extérieur. La déclaration des Nations unies sur le droit au développement de 1986 appelle à un développement fondé sur la justice sociale et l'égalité, et non sur les marchés, les profits ou la croissance, un développement dans lequel le progrès social n'est pas obtenu par la concurrence, mais par la solidarité et la coopération. L'approche du droit au développement cherche à s'attaquer aux causes des inégalités et des injustices à la racine, en les identifiant, puis en les éliminant, comme condition préalable à la réalisation du développement pour tous, sans discrimination.

 

À l'origine de la crise qui se manifeste sous diverses formes – économique, sociale, politique, environnementale, géopolitique, y compris au cœur de l'Occident capitaliste – se trouvent le modèle économique dominant, le capitalisme, et l'ordre mondial fondé sur l'hégémonie américaine, dont l'objectif est d'abattre les barrières nationales à l'expansion du capital en quête de profit. La souveraineté est le principal ennemi du capitalisme et de l'hégémonie américaine – d'où l'importance de relever le défi de la sécurité et de la paix maritime pour une protection écologique marine efficace. La défense de la souveraineté – et de son droit intrinsèque à l'intégrité territoriale – est également la pierre angulaire de l'ordre international fondé sur la Charte des Nations unies, sans laquelle la coopération entre États souverains, indispensable à la résolution de problèmes aux ramifications mondiales, serait impossible.

 

Toute discussion sur la construction d'une communauté avec un avenir commun ne peut donc ignorer les interrelations entre (a) le système économique dominant, le capitalisme ; (b) l'hégémonie américaine et la force militaire – elles vont de pair ; (c) la sécurité maritime ; et (d) le défi environnemental. La progression mondiale du capital s'accompagne toujours d'une idéologie visant à légitimer une expansion sans entrave et le recours à des mesures coercitives unilatérales, y compris les conditionnalités du FMI et de la Banque mondiale, les sanctions et la menace ou l'utilisation de la force militaire.

 

En ce qui concerne le défi maritime, comment se manifeste la vision unilatérale des États-Unis et de leurs vassaux, le Royaume-Uni et la France en particulier ?

 

La stratégie militaire américaine dite « Indo-Pacifique libre et ouvert » qui se joue en mer de Chine méridionale, le nébuleux « ordre fondé sur des règles » qu'elle cherche à imposer et la domination des précieuses ressources des fonds marins par l'idéologie du marché libre représentent la principale menace pour la construction d'une communauté maritime à l'avenir partagé.

 

J'aborderai chacun de ces points séparément :

 

      a. La stratégie militaire de l’« Indo-Pacifique libre et ouvert »

 

La stratégie de l'Indo-Pacifique libre et ouvert n'est pas différente de la logique qui a propulsé l'expansion coloniale occidentale. Il s'agit d'une stratégie militaire dont l'objectif est de combattre la Chine, de s'emparer des précieuses ressources des océans au nom d'une minuscule oligarchie et d'annuler la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982 qui limite sa domination.

 

La Convention des Nations unies sur le droit de la mer a imposé certaines restrictions à la liberté des puissances maritimes occidentales dominantes de parcourir librement les mers. Un compromis conclu entre ces puissances et les pays en développement a considérablement réduit la zone de l'océan qu'elles avaient autrefois dominée en utilisant la politique illimitée de la liberté des mers du XVIIe siècle. Il a également élargi les espaces relevant de la juridiction nationale des États côtiers. Les eaux territoriales sous la souveraineté de l'État côtier sont passées de 3 à 12 milles nautiques, et une nouvelle zone économique exclusive (ZEE) de 200 milles nautiques a été créée, sur laquelle l'État côtier jouit de droits souverains et d'une juridiction. Les zones situées au-delà de la juridiction nationale ont été limitées à la haute mer, et une nouvelle politique de « liberté de la haute mer » a été mise en place, imposant des restrictions à son utilisation, y compris des dispositions prévoyant qu'elle soit réservée à des fins pacifiques.

 

Ce n'est pas une coïncidence si le pivot d'Obama vers l'Asie-Pacifique de novembre 2011 a vu la Chine comme la menace principale à un moment où le capitalisme occidental affrontait la Grande Récession de 2008 et où l'hégémonie américaine était remise en question par de nouvelles puissances émergentes, parmi lesquelles la Chine et ses partenaires stratégiques jouaient un rôle important. Dès cette époque, la supériorité du socialisme chinois et sa capacité à répondre aux besoins de l'humanité sont devenues évidentes.

 

L'Indo-Pacifique libre et ouvert est un sinistre système de sécurité en réseau conçu pour dominer deux océans et continents distincts, ainsi que leur espace aérien, leur cyberespace et leurs précieuses ressources marines. L'ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale des États-Unis, Matt Pottinger, a décrit l'Indo-Pacifique comme une zone s'étendant « de la Californie au Kilimandjaro ». En d'autres termes, une zone couvrant toute l'étendue des terres et des eaux – de la côte Pacifique occidentale des États-Unis, en passant par la mer de Chine méridionale et l'océan Indien, jusqu'à la côte orientale de l'Afrique, l'Asie occidentale, le golfe Persique et le Moyen-Orient !

 

       b. « L'ordre fondé sur des règles »

 

En juillet 2010, l'administration Obama a déclaré que les opérations dites de « liberté de navigation » menées par des navires de guerre et des avions militaires américains en mer de Chine méridionale constituaient une priorité d'intérêt national. Ces opérations s'inscrivaient dans une stratégie de fait accompli visant à annuler la CNUDM et à imposer un nébuleux « ordre fondé sur des règles » en pénétrant de force dans les mers territoriales et les zones économiques exclusives des États côtiers qui fixent des restrictions à l'utilisation militaire des eaux relevant de leur juridiction. Dans le cas des mers territoriales, sur lesquelles l'État côtier exerce sa souveraineté, Washington prétend cyniquement que la disposition de la CNUDM autorisant le « passage inoffensif » s'applique également aux navires de guerre, et pas seulement aux navires commerciaux. Dans le cas des zones économiques exclusives, il rejette les droits souverains et la juridiction nationale accordés aux États côtiers, les qualifiant d'« eaux internationales » auxquelles s'applique une « liberté des mers » illimitée. Il convient de noter que les termes « eaux internationales » et « liberté des mers » n'existent que dans les documents militaires américains, et non dans le droit international.

 

     c. L'idéologie du marché libre et les ressources de l'océan

 

Quant à la facilitation du pillage par les grandes sociétés des précieuses ressources des fonds marins, les États-Unis et leurs alliés occidentaux ont cyniquement manœuvré pendant les négociations de l'ONU sur le droit de la mer pour obtenir le contrôle des entreprises sur la zone des océans située au-delà de la juridiction nationale et reconnue comme patrimoine commun de l'humanité. Lors des négociations sur l'exploitation minière des grands fonds marins dans cette zone, les pays en développement ont plaidé en faveur d'une Autorité internationale des fonds marins multilatérale jouissant du monopole de l'exploitation des ressources des fonds marins. Ils étaient opposés à un modèle de marché libre qui ramènerait la valeur des ressources de ces fonds aux prix du marché libre, mesurerait l'efficacité en termes de concurrence et de viabilité commerciale et se fonderait sur des décisions prises sur la base de considérations techniques plutôt que sur des jugements politiques. L'Occident, quant à lui, a insisté sur la viabilité commerciale et les incitations pour les entreprises privées, assimilant le marché libre à la « liberté des mers ». Pour résoudre le conflit, les États-Unis ont proposé un « système parallèle » de compromis permettant aux deux modèles de fonctionner simultanément. Cependant, après avoir acculé les pays en développement à accepter le système parallèle, les États-Unis et leurs alliés occidentaux sont revenus sur les concessions qui avaient permis d'obtenir le système parallèle. Une fois ces concessions annulées, les États-Unis ont rejeté le régime pourtant déjà réduit et ont refusé de signer le traité.

 

Le résultat de cette trahison a été un accord de mise en œuvre sur le modèle commercial, avec le report du monopole de l’entreprise jusqu'à ce qu'elle puisse fonctionner sans subventions – ce qui veut dire jamais – ou du moins pas tant que nous n’aurons pas un nouvel ordre international juste ! Cet accord pourrait avoir des conséquences considérables sur les futurs accords juridiques portant sur des questions aussi importantes que le transfert de technologie et l'utilisation de l'espace extra-atmosphérique.

 

Comment négocier avec un adversaire dont l'histoire est faite de duplicité et de trahison ?

 

Conclusion

 

Compte tenu des obstacles considérables qui se dressent sur notre route, comment avancer vers la construction d'une communauté maritime avec un avenir commun ?

 

Nous ne pouvons plus nous contenter d'approches fragmentaires qui, dans le meilleur des cas, ne traitent que les conséquences, et encore de manière partielle ou temporaire. La situation exige que nous relevions le défi, que nous identifiions les causes avec honnêteté, que nous analysions la situation avec lucidité et que nous prenions des mesures courageuses.

 

Il est évident que le capitalisme, motivé par la recherche du profit, est incapable de répondre aux besoins et aux aspirations de la majorité de la population mondiale, ainsi qu’à la capacité de notre terre à maintenir la vie. Il est clair que l'hégémonie américaine, facilitée et protégée par le capitalisme, et dont la vision est un ordre mondial unilatéral basé sur l'idéologie de l'exceptionnalisme américain et de la destinée manifeste, s'oppose au multilatéralisme basé sur la Charte des Nations unies. Elle s’oppose donc aussi au besoin urgent de coopération internationale, fondé sur le respect du principe de souveraineté et d'égalité souveraine des États. Le capitalisme et l'hégémonie américaine constituent l’obstacle principal au développement, à la paix, aux droits de l'homme et à la vie sur Terre.

 

Ce qu'il faut, c'est la volonté politique de clarifier les concepts, de s'engager dans une bataille d'idées, de faire des choix et de traduire les paroles en actions concrètes. En fin de compte, c'est l'équilibre des forces qui déterminera quelle interprétation des concepts prévaudra, quelles idées s'enracineront et sous quelle forme les actions se concrétiseront.

 

Au cœur de la crise et de l'intensification des conflits géopolitiques et des guerres, y compris la guerre par procuration de l'OTAN contre la Russie en Ukraine, nous assistons déjà à un changement dans l'équilibre des forces – l'émergence d'un nouvel ordre mondial multipolaire sous l'impulsion de la Chine, qui promeut une vision d'une nouvelle forme de coopération où il n'y a pas de perdants, seulement des gagnants. Nous observons également une accélération des processus émancipateurs, tels que la dédollarisation, l'expansion des BRICS et le succès de l'initiative de « la Ceinture et la Route », qui fêtera bientôt son 10e anniversaire et implique plus de 150 pays et plus de 30 organisations internationales, touchant plus de 60 % de la population mondiale et environ 35 % de l'économie mondiale. Nous assistons également à une nouvelle vague de mouvements cherchant à se libérer des formes insidieuses de domination et de contrôle étrangers, comme c'est le cas au Sahel.

 

Avec les bouleversements sociaux et politiques qui affectent le monde capitaliste, la menace la plus importante pour « l'ordre fondé sur les valeurs » et les modèles institutionnels occidentaux est désormais le socialisme chinois, qui a réussi à réaliser ce qui a été décrit comme le miracle du XXIe siècle : l'élimination de l'extrême pauvreté en 2020, sortant 800 millions de personnes de la misère.

 

En comparaison, la pauvreté a continué de croître dans les régions les plus riches du monde capitaliste. Aux États-Unis, selon les chiffres officiels, la pauvreté a augmenté de 4,6 % en 2022, et la pauvreté des enfants a plus que doublé, augmentant de 7,2 %. Selon Oxfam, dans ce pays, le plus riche du monde, près de 40 millions de personnes (11 %) vivent dans la pauvreté. Une enquête récente du Wall Street Journal a révélé que chaque année, des centaines d'enfants meurent ou sont gravement blessés dans les services d'urgence des États-Unis, dont seulement 14 % sont certifiés comme prêts à traiter les enfants. L'Europe a également connu une augmentation alarmante du nombre d'enfants et de familles vivant dans la pauvreté. Selon un rapport du FMI, le nombre d'enfants souffrant de pauvreté dans l'UE a augmenté de 19 % en 2020, soit près d'un million. En Allemagne, l'un des pays les plus riches du monde, le nombre d'Allemands vivant dans l'extrême pauvreté a même augmenté de 40 % en 2019 pour atteindre 11,1 % de la population totale ; 13,8 millions d'Allemands vivent dans la pauvreté ou risquent de passer sous le seuil de pauvreté. En France, selon Oxfam, au moins 17 % de la population vit sous le seuil de pauvreté monétaire (alimentation et énergie).

 

Même la Banque mondiale a admis que la Chine est devenue le plus grand contributeur à la réduction de la pauvreté dans le contexte mondial. Selon ses chiffres de 2022, la Chine a contribué à environ trois quarts de la réduction de la pauvreté dans le monde.

 

La forme que prendra le nouvel ordre mondial qui se dessine reste à déterminer. Il existe déjà des instruments juridiques internationaux qui peuvent donner un sens à l'action collective en faveur d'un changement radical, notamment la Déclaration sur le droit au développement des Nations unies de 1986.

 

Dans quelques jours, nous commémorerons le 74e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine. Le 1er octobre 1949, à 15 heures, dans son discours de proclamation, le président Mao Zedong a déclaré : « Nous, les 475 millions de Chinois, nous sommes maintenant debout et l'avenir de notre nation est infiniment lumineux ». Lors de notre visite à Qingdao ce week-end, nous avons pu constater par nous-mêmes les réalisations spectaculaires du peuple chinois et nous avons été frappés par la confiance que votre dirigeant fondateur avait en son peuple.

 

En retournant demain dans nos pays respectifs, nous emporterons avec nous l'image inspirante d'un peuple qui a une vision humaine et s'est engagé à construire une communauté maritime avec un avenir commun. Il nous appartient maintenant de veiller à ce que l'équilibre des forces penche en faveur de l'humanité ! Celui qui n’a pas d’objectifs ne risque pas de les atteindre.

 

* Ancienne Présidente du Groupe de Travail intergouvernemental de l'ONU sur le Droit au Développement et ancienne Ambassadrice, Représentante permanente de Sri Lanka auprès des Nations Unies.

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