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  • : Le blog de la-Pensée-libre
  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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  • Cette revue de Philo-socio-anthropo-histoire est éditée par une équipe de militants-chercheurs. Elle est ouverte à tout auteur développant une pensée critique sur la crise de civilisation du système capitaliste occidental.
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24 février 2023 5 24 /02 /février /2023 20:23

Depuis que nous observons la multiplication des « révolutions colorées » nous pouvons remarquer que non seulement elles n’ont en général jamais abouti à renverser le pouvoir et l’influence des élites dominantes et conservatrices mais qu’elles ont entraîné très souvent des guerres. Ce phénomène s’est répété si souvent qu’il devient aujourd’hui impossible de prétendre qu’il ne constitue pas une règle. Et s’il constitue une règle alors il faut poser la question qui a établi ces règles et qui en profite ? L’objectif de cet article est donc de voir les liens entre ladite société civile, ses organisations et les centres de pouvoir locaux et internationaux.

La Rédaction

 

 

Des « non gouvernementaux » soumis au système : Analyse d’une nouvelle couche moyenne tributaire

-

 

Février 2023

 

Bruno Drweski

 

Jusqu’à récemment ce qu’on appelait la gauche se divisait en gauche réformiste et en gauche révolutionnaire et ce concept de « gauche », utilisé par rapport à la « droite », gardait un sens a priori car il semblait rassembler, au moins formellement, tous ceux qui voulaient en finir en principe avec le capitalisme et imposer la propriété sociale des moyens de production et d’échange. Même si les uns pensaient pouvoir y arriver par des réformes dans le cadre du système dominant et d’autres par une rupture révolutionnaire, tous disaient encore au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et en France jusqu’au début des années 1980, avoir en vue une rupture ultime avec le système capitaliste dominant la planète. Le rapport à l’impérialisme et au colonialisme, et donc aux guerres impérialistes, avait certes opposé le plus souvent réformistes et révolutionnaires, mais toute la gauche semblait au moins en principe d’accord sur les objectifs d’une égalité humaine à atteindre, malgré les compromis et compromissions des uns ou des autres censés n’être acceptés qu’à titre provisoire, les fameuses concessions tactiques. Face à ces gauches, on trouvait les droites, c’est-à-dire les partisans de la conservation du système social existant, la droite conservatrice, et les partisans du mythe d’une possible régression archaïsante vers des « valeurs » anciennes idéalisées, la droite réactionnaire. Tout semblait donc à peu près clair, les repères étaient là, au moins sur le plan théorique.

Aujourd’hui les choses sont bien plus confuses. Elles ont évolué au point où l’on trouve des « réactionnaires de droite » qui critiquent durement le capitalisme et qui refusent les aventures guerrières du camp USA-pro-occidental et des militants se déclarant de gauche, voire parfois d’extrême gauche, qui prennent parti pour les guerres de l’OTAN, ce qu’on a pu observer en Afghanistan, en Libye, en Syrie ou en Ukraine. Il est loin le temps des années 1970 où un Maurice Duverger pouvait dénoncer dans Le Monde le « fascisme extérieur » des démocraties libérales ! Aujourd’hui les nouveaux propriétaires du Monde dénoncent les pays menant des politiques contre-hégémoniques, en particulier ceux qui mènent des politiques limitant réellement le pouvoir du capital et de l’impérialisme. Cette gauche a aussi très souvent déserté la lutte pour la conquête du pouvoir par la majorité, celle des travailleurs, des producteurs, des créateurs, pour lui préférer une lutte qui se veut en faveur des femmes et des minorités, ethniques, religieuses, sexuelles et autres, au nom d’une « intersectionnalité » qui fait perdre de vue le plus souvent l’axe central de la vie sociale, le conflit entre le capital et le travail, y compris donc pour les femmes et les membres des minorités qui sont tous partagés par des barrières de classe. Et a fortiori ils négligent le conflit entre les intérêts concentrés dans les Etats du « centre » du capitalisme et les peuples des « périphéries » avec les Etats « émergents » comme contrepoids face à l’impérialisme unipolaire. Mais c’est au nom de ce soutien aux minorités que cette gauche continue en principe à concentrer ses dénonciations contre une extrême droite souvent plus fantasmée que réellement influente et cohérente, alors même qu’au sein de sa base électorale et sociale, on perçoit la formation d’une sensibilité opposée aux aventures guerrières et parfois même à la destruction des liens sociaux. Ce n’est certes qu’une sensibilité la plupart du temps démentie dès lors qu’il faut prendre parti pour un mouvement de contestation visant le capital, mais il n’en reste pas moins que l’autoritarisme grandissant que nous constatons dans nos sociétés vient plus souvent de « l’extrême centre » bien réel que d’une « extrême droite » n’ayant la plupart du temps pas les moyens qu’avaient reçus en leur temps les partisans d’Hitler ou de Mussolini. Chose qui peut éventuellement changer mais qui ne semble pas constituer pour le moment le principal défi de l’heure. Celui-ci est lié surtout aux guerres sans fin concoctées par le système mondialisé depuis la fin de l’URSS, aujourd’hui il y en a une quarantaine sur la planète. L'utilisation de l'expression "extrême centre" a tendance à s'introduire dans le langage politique pour caractériser la politique de fait extrémiste et totalisante imposée par les puissances dominantes qui proclament de façon récurrente des "valeurs" qui se veulent consensuelles, pluralistes et démocratiques entrant de fait en contradiction avec leurs proclamations vertueuses.

Cette situation de perte de repères et de confusion généralisée ne peut être simplement critiquée sur une base morale ou strictement descriptive, il faut en effet, pour la saisir, poser la question de la base sociale de ces évolutions, donc de leur base de classe, ce qui nécessite de reprendre la méthode d’analyse du socialisme scientifique. Vu la clameur qui caractérise les « médiocrates », les « classes moyennes » et les militants de la plupart des dites « Organisations non gouvernementales », des partisans des « révolutions colorées », c’est sur ce milieu que nous allons concentrer ici notre analyse et émettre nos hypothèses. A quelle classe appartiennent tous ces relais des intérêts stratégiques de nos Etats et de nos élites possédantes,  et quels intérêts défendent-ils ?

 

Colonialisme et impérialisme

Avec l’émergence du colonialisme mais plus encore depuis le début du processus de décolonisation lancé par le Congrès des peuples d’Orient de Bakou en 1920, les forces anticoloniales avaient largement basculé dans le camp de la gauche révolutionnaire, généralement marxiste mais pas forcément, on l’a vu avec le non alignement, le panarabisme, le panafricanisme ou la théologie de la libération. En tous cas, le capitalisme depuis cette époque est indissociable de son produit, l’impérialisme, qui a créé le colonialisme puis les guerres mondiales pour le partage et le repartage du monde, afin de faire face à la baisse tendancielle des taux de profits. Il en va de même encore aujourd’hui, quand l’impérialisme s’est certes centralisé autour du pôle anglo-américain en même temps que le processus de concentration de la propriété et du pouvoir se développait, si bien que les vieux impérialismes européens ou japonais plus faibles ont été amenés à se réfugier sous les ailes protectrices de l’oncle Sam et de l’OTAN, quitte à émettre, au début de ce processus, quelques réticences devant cet asservissement, comme cela a pu être le cas de la France du général de Gaulle.

Tout anticapitalisme conséquent doit donc être anti-impérialiste mais également tout anti-impérialisme conséquent doit être anticapitaliste. Dans les « corps intermédiaires » pourtant, l’heure n’est plus aux réticences envers la domination US sur le camp du vieil impérialisme, bien au contraire, ce qu’on peut constater avec l’alignement servile des puissances européennes ou du Japon sur les injonctions les plus maladroites de l’oncle Sam; comme on l’a vu lors des guerres visant la Libye, la Syrie, l’Afghanistan et maintenant avec le ciblage systématique de l’Iran et de la Russie, ce qui a provoqué la guerre en Ukraine et demain peut-être une autre autour de Taïwan.

Le nouvel impérialisme mondialisé concentre dans ses métropoles l’industrie militaire, la gestion financière et il tente de monopoliser « l’intelligence artificielle » pour laisser aux pays de la périphérie ses filiales et ses industries produisant pour ses compagnies transnationales. Alors que simultanément sont apparues malgré cela dans les pays de la périphérie des économies émergentes dynamiques capables de concurrencer les puissances dominantes, y compris dans le domaine des technologies avancées.

Dans le but de maximiser ses profits et de lutter contre la baisse tendancielle des taux de profits, les plus grosses compagnies transnationales sont dès lors poussées à s’orienter vers une politique de reconquête des marchés, donc de guerre, ce qui menace les intérêts des travailleurs et ceux des pays périphériques, qu’ils soient dominés par le centre ou en phase d’émergence en rivalité avec lui. Dans ce contexte mondialisé, le processus de concentration de la propriété ayant abouti à la création de monopoles, le nombre de travailleurs salariés et précarisés a augmenté au dépens des petits propriétaires, paysans, artisans, petits commerçants, moyenne bourgeoisie, etc. Les classes moyennes ne sont plus aujourd’hui qu’en partie constituées par une petite bourgeoisie résiduelle ou des professions libérales, mais de plus en plus par des professions salariales occupant une position d’intermédiaire et de gestionnaire entre le monde de la production, qui peut être repoussé très loin hors d’Occident, et le monde de la propriété qui est surtout concentré dans les centres de l’impérialisme américano-occidental. Peu en effet d’entreprises qui ne sont pas basées en Occident occupent le « top 50 ».

Une couche sociale salariée a donc émergé dans les pays impérialistes et elle a intérêt à préserver son niveau de vie souvent lié au maintien de l’impérialisme. Il ne s’agit plus seulement des hauts fonctionnaires, des militaires, des diplomates, des journalistes, des chercheurs d’un Etat impérialiste. Il ne s’agit pas non plus des professions exercées par des classes moyennes indispensables à la vie sociale, professions de la santé, de l’enseignement, de la science, des services nécessaires à la vie collective, il s’agit ici de tout l’appareil de propagande, de « soulagement social » et de diffusion des politiques impérialistes, financé par des fonds publics ou privés au service de l’impérialisme, ce qui comprend une grande partie de ce qu’on appelle la « société civile » biberonnée aux subsides des fondations, des instituts et des « think tanks » « publics-privés ». Il s’agit en particulier de la plupart des sciemment mal nommées « organisations ‘non’ gouvernementales » qui se font le plus souvent le relais des politiques gouvernementales impérialistes, sous couvert d’idéaux humanitaires voire de principes politiques issus de la gauche réformiste et parfois même révolutionnaire, mais, de fait, retournés en leur contraire.

 

La mondialisation, c’est l'impérialisme arrivé à son stade accompli. Elle est la conséquence du développement du capitalisme, et des effets ultimes de la libre concurrence qui a abouti à la concentration de la propriété à un niveau mondialisé et à la création de monopoles contrôlant ce marché mondialisé, en ayant éliminé peu à peu la petite propriété des moyens de production et d’échange ou en l’ayant vassalisé dans un système d’auto-exploitation de type « uberisation ». Ce capitalisme-là s’appuie sur le complexe militaro-industriel toujours principalement concentré à l’Ouest et qui a besoin de sécuriser les marchés conquis, de multiplier les guerres pour lutter contre la baisse tendancielle de ses taux de profits, de concentrer les fortunes dans l’activité financière et de délocaliser les autres industries pour maximiser les profits en capitalisant sur une main-d'œuvre mal payée et sur le pillage des ressources naturelles par le biais de prix fixés à Wall Street s’appuyant sur le monopole du dollar US, monnaie virtuelle par excellence, comme moyen de paiement des échanges internationaux. Dans ce contexte, les classes sociales intermédiaires qui caractérisaient le capitalisme de l’époque de la concurrence se métamorphosent ou disparaissent, alors que d’autres couches tributaires émergent à leur place.

 

L’impérialisme néocolonial : L'impérialisme qui avait commencé par le colonialisme, puis accepté la décolonisation politique et souvent purement formelle, a abouti, dans le cadre de l’impérialisme mondialisé et concentré autour des Etats-Unis, à diverses formes de néocolonialismes gérés par les anciennes puissances coloniales et leurs maîtres anglo-américains.

 

Les classes organiquement liées à l’impérialisme : La généralisation de l’impérialisme a multiplié les mécontentements et les luttes anti-impérialistes, mais les bourgeoisies coloniales ont en même temps souvent été de plus en plus liées puis asservies à l’impérialisme, ce qui a entraîné l’apparition de multiples groupes et classes organiquement liées à l’impérialisme dans les pays dominés.

 

L’unification des forces de domination et d’exploitation et la fragmentation des oppositions : Les forces conservatrices et réactionnaires les plus puissantes et influentes dans le monde, ce ne sont pas les vieilles bourgeoisies décaties ou les fascismes traditionnels, ce sont aujourd’hui des forces néoconservatrices et néolibérales utilisant différents moyens de « smart power », le « hard power » et le « soft power » en alternance et en complémentarité, pour jouer sur les contradictions existantes et perpétuer le système d’exploitation qui n’hésite pas, mais de façon sélective, à utiliser des relais néofascistes tout en continuant à prétendre répandre « les valeurs de la démocratie, du pluralisme et du libre marché ». D’où le développement simultané de courants issus de la gauche mais de fait néoconservateurs, et de courants néofascisants d’un type nouveau. Au cours des années de la contre-révolution mondialisée et du néocolonialisme, qui ont commencé à partir de la fin des années 1970 avec la crise du capitalisme et qui se sont poursuivies avec une force renouvelée avec le démantèlement du camp socialiste et d’une grande partie du mouvement communiste et ouvrier international, a émergé un nouveau capitalisme plus « globalitaire » que le précédent, plus centralisé mais aussi plus habile dans sa capacité à jouer sur toutes les forces politiques existantes, de l’extrême droite à l’extrême gauche, pour les prendre en main, les contrôler et les utiliser le plus souvent contre les intérêts des masses qui les suivaient, et contre, au départ au moins, l’opinion de leurs militants. Pour ce faire, il a fallu marginaliser, disperser, fragmenter les classes objectivement anticapitalistes, en particulier la classe ouvrière de la grande industrie, et réorganiser les structures sociales en favorisant la naissance et le développement de courants politiques, sociaux, syndicaux se référant à tout l’arc-en-ciel traditionnel de la vie politique moderne mais où toutes les couleurs étaient vidées de leurs contenus réellement contestataires pour n’en garder que l’apparence, dans un but de diversion et de conservation du système existant.

 

Anciennes contradictions et nouveaux styles

La contradiction sociale fondamentale entre le capital et le travail a bien sûr perduré et elle s’est même exacerbée après 1989/91, puisque le capitalisme sans limite, sans contrôle, sans frontières et sans contrepoids communiste, non aligné ou anticolonialiste s’est retrouvé en position de force et donc en capacité de rogner une à une les conquêtes sociales et de libération nationale pour augmenter ses taux de profits tout en multipliant les guerres. Il en est allé de même pour la contradiction entre pays du centre et pays de la périphérie, entre pays où se trouvent les centrales décisionnaires entrepreneuriales, financières et politiques mondialisées et ceux où est concentrée la plus grande partie de la main-d'oeuvre ouvrière et artisanale grandissante. L'exploitation des travailleurs par le capitalisme a atteint dès lors une dimension internationale globalisée dépassant largement sa dimension nationale d’origine. Un système de domination économique, social, culturel et idéologique s’est développé en cercles concentriques à partir du triangle Wall Street-CIA-Pentagone vers les élites possédantes anglo-saxonnes des pays des Five Eyes, puis les pays du bloc OTAN/UE/Japon, puis les pays de la périphérie (85 % de l’humanité). Ce système a commencé à se développer à partir de la colonisation puis s’est généralisé avec le néocolonialisme dans lequel les Etats-Unis se sont moulés et il a enfin atteint son sommet avec l’impérialisme mondialisé « sans frontière ». Dans ce contexte, les classes populaires salariées, exploitées et précarisées, ont englobé de plus en plus de petits propriétaires poussés à la faillite alors que se maintenaient et se développaient en contradiction par rapport à ce processus de nouvelles bourgeoisies nationales tentant de protéger et de développer un marché national, et qui luttent toujours contre la bourgeoisie impérialiste et ses agents dans les pays dominés.

Face à cela, les bourgeoisies compradores actuelles de leur côté sont issues en partie de leurs prédécesseurs, mais aussi en partie des anciennes bourgeoisies nationales « rachetées ». C’est ce qui explique pourquoi des régimes des bourgeoisies nationales relativement progressistes ont opéré un retour en arrière ou produit des gouvernements réactionnaires, de Soekarno à Suharto, de Nasser à Sadate, de Boumediene à Chadli, et que des partis autrefois révolutionnaires ou de libération nationale sont devenus des partis conservateurs associés au centre impérialiste. Et, last but not least, avec l’émergence d’une bourgeoisie au sein des partis communistes et ouvriers du bloc soviétique, on a assisté au basculement compradore et oligarchique d’une masse de cadres de ces partis.

Aujourd’hui, ce système mondialisé s’est transformé, s’est hiérarchisé et s’est sécurisé par la biais du contrôle médiatique, du contrôle culturel et idéologique avec des structures fonctionnant selon un système de financement et de cooptation de nouvelles couches tributaires et compradorisées, pouvant reprendre en apparence une partie du discours émancipateur antérieur, au point où certains peuvent même prétendre reprendre des éléments de marxisme, de socialisme, de nationalisme anticolonial ou de religions et traditions locales opposées à l’impérialisme mais, dans tous les cas, vidés de leurs fondements « justicialistes » et opposés au système de domination impérialiste mondialisé.

 

Nouveaux compradores

Les colonies des puissances ouest-européennes se sont presque toutes effondrées ou effritées sous les coups de boutoirs des mouvements de libération nationale anticoloniaux qui furent soutenus par le camp socialiste issu de la Révolution d’Octobre 1917 et du Congrès des peuples d’Orient de Bakou en 1920 puis de l’insurrection d’Abd el Krim dans le Rif. L'impérialisme USAnien, qui a émergé lentement au cours du XXe siècle, a su faire montre de son côté au départ de plus de souplesse par rapport aux vieilles puissances coloniales car il a soutenu en apparence certains courants anticoloniaux pour pousser vers la marginalité et la dépendance à son égard les anciennes puissances coloniales appartenant au second cercle impérialiste (Grande-Bretagne, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) ou au troisième (France, Allemagne et pays de l’Union européenne, Japon). Du coup, l'impérialisme US a succédé au colonialisme comme régime dominant international mondialisé d'exploitation systématique et systémique, en sachant parfois jouer sur des réflexes, en apparence au moins, anti-européens, anticoloniaux, voire antiracistes. En même temps que dans les pays du centre, les courants antimilitaristes, anti-impérialistes, anticapitalistes étaient poussés à passer d’une lutte de classe pour l’abolition du capitalisme et la socialisation des moyens de productions et d’échange à une focalisation sur la lutte pour le droit de minorités éparpillées, divisées, juxtaposées et donc politiquement en grande partie stérilisées. Cette stratégie a rencontré des succès inégaux selon les pays. Les tactiques colonialistes d'hégémonie directe trop visibles ont été remplacées par des nouvelles méthodes.

L'impérialisme avait toujours cherché à consolider des structures sociales inégalitaires, voire des régimes indigènes inégalitaires qui leur étaient subordonnés en favorisant l’émergence d’une bourgeoisie locale (et/ou des seigneurs féodaux, voire des seigneurs de la guerre) compradore présentant des affinités étroites, sociales, économiques et culturelles, avec les anciens colonisateurs mais aussi de plus en plus en liaison avec le système basé aux Etats-Unis, ses élites, ses mythes, ses rituels, ses « valeurs ». Cette formule de gouvernance a permis aux colonisateurs désormais protégés et vassalisés par l’impérialisme US de préserver une partie au moins de leurs intérêts dans leurs anciennes colonies, derrière une façade d'autodétermination.

En même temps que ce « tiers monde » était poussé après 1991, avec la désagrégation du « second monde » soviétique, à renoncer à son combat pour le non alignement et le droit au développement, des masses de travailleurs de ces pays précarisés affluaient vers les pays du centre où ils entraient en concurrence sur le marché du travail avec les travailleurs autochtones. Ce système allait permettre de multiplier les mises en concurrence entre les populations d’un même territoire par la manipulation des racismes d’un côté, et des minorités, nationales, raciales, religieuses, régionales, de « genre » et plus tard d’orientation sexuelle d’un autre côté. Tous ces groupes étaient poussés à s’opposer les uns aux autres dans un marché du travail en déshérence où la lutte de tous contre tous pour la survie redevenait la règle comme avant la période de l’État social des années 1945-1975. En même temps, ce système migratoire contribuait à vider les pays de la périphérie d’une trop grande partie de leur main-d’oeuvre éduquée, jeune, énergique, ce qui contribuait à affaiblir chez eux la force des courants anti-impérialistes tout en renforçant le poids de ceux qui allaient s’identifier à l’idéologie de la classe dominante. Malgré ces tendances toutefois, dans plusieurs pays, des courants anti-impérialistes allaient renaître en même temps qu’on assistait à la réémergence de forces qu’on peut qualifier de nationales bourgeoises.

En Asie orientale, les partis communistes au pouvoir depuis la Seconde Guerre mondiale ont évolué mais ils ont refusé de se laisser désintégrer comme ce fut le cas en Europe orientale et, face à eux, les USA ont été longtemps obligés de tolérer des politiques d’interventionnisme d’État dans les pays qu’ils contrôlaient, ce qui a favorisé la naissance de bourgeoisies nationales dynamiques et tendant aujourd’hui vers plus ou moins d’indépendance par rapport à l’impérialisme US.

En Amérique latine, l’existence de Cuba, de mouvements de masse, de militaires méfiants envers les Etats-Unis et la nécessité pour eux de combattre le communisme en relevant ce défi ont créé des espaces de liberté où a pu germer aussi une bourgeoisie nationale.

En Afrique sub-saharienne, malgré le retournement de la plupart des Etats militants lors de la décolonisation, le mécontentement des masses mais aussi d’une partie des élites dirigeantes a permis de profiter de l’espace de liberté créé par la chute de l’apartheid pour provoquer l’émergence d’Etats plus portés vers le développement et la souveraineté (Afrique du sud, Zimbabwe, Mozambique, Erythrée, Namibie, Nigeria, etc.)

Le développement fulgurant de la Chine populaire puis la renaissance de la puissance russe ont contribué dans ce contexte à montrer aux peuples du monde la voie vers une possibilité de desserrer les liens imposés par l’impérialisme dans le cadre du monde unipolaire post-1991.

Au début des années 2010, c’est néanmoins dans l’espace situé à la jonction de l’Afrique, de l’Asie et de la Méditerranée, l’espace arabo-musulman, que l’axe des contradictions nord/ouest-sud/est s’est manifesté avec une violence particulière due à la politique interventionniste des Etats-Unis secondés par Israël dans la zone. Si la Syrie a pu assez largement se libérer non seulement du colonialisme mais de la bourgeoisie locale liée au colonisateur, au Liban la fin de la colonisation française a laissé au pouvoir une poignée de familles bourgeoises issues de divers clans. Une partie de ces oligarchies était particulièrement liée aux colonisateurs français en raison d'affinités religieuses, de liens claniques et d'intérêts communs, ce qui explique que le pays soit longtemps resté une chasse gardée française, surveillée de loin seulement par les Etats-Unis et Israël. En Irak et en Jordanie, les colonisateurs britanniques ont placé au pouvoir des membres de la dynastie hachémite, alors même qu’ils avaient laissé les Saoud s’emparer du Hedjaz, fief des hachémites depuis la période prophétique. Officiellement l'Arabie, sauf la côte du Golfe, et la Perse n'ont pas été colonisées, mais l'Arabie a été attribuée par les Britanniques à la famille des Saoud qui s’est révélée d’emblée prête à remplir le rôle de compradores indigènes, d’abord pour le compte des Britanniques puis ensuite des Etats-Unis. Le clan des Saoud s'est consolidé au nom d’une version rigide de l’islam somme toute assez proche du néo-protestantisme anglo-saxon puritain et usuraire, en tant que pôle dirigeant de la majeure partie de l'Arabie. Il a brisé et massacré les différentes tribus de la péninsule qui auraient pu le contester. Les Saoud ont conclu avec les Britanniques puis avec les USA des accords pour extraire et exporter le pétrole et obtenir de leur part des garanties de sécurité. Sur la côte du Golfe arabo-persique, les Britanniques avaient créé des confettis d’émirats qui allaient devenir des Etats donnant aux pétromonarchies un nombre clef de votes de blocage à la Ligue arabe. Mais en Iran, la dynastie Pahlavi avait été mise en place par le colonisateur britannique pour régner sur ce pays d'Asie occidentale riche en pétrole et occupant une position stratégique au sud de la jeune Union soviétique. Comme pour les autres pays de la région, le pays est passé ensuite dans une allégeance de fait aux Etats-Unis avant de connaître la révolution islamique qui a mis au pouvoir des groupes d’intérêts liés à la bourgeoise nationale ou aux classes travailleuses.

 

Le poignard colonial et l’émergence du « soft power »

Les accords Sykes-Picot ont permis à la Grande-Bretagne de tailler sur mesure un territoire allant de la mer Méditerranée à la mer Rouge pouvant bloquer les communications interarabes et les processus d’unification arabe. Pour cela, il ne leur suffisait plus de créer une entité soumise à une bourgeoise compradore mais il leur fallait une colonie de peuplement attribuée à de colons venus d’Europe pour confisquer les biens des autochtones et les expulser. Le sionisme a donc ainsi pu s’implanter pour succéder au colonialisme britannique et régner sur ce poignard au coeur du monde arabe qu’est la Palestine devenue « Israël ». Cette entité coloniale a succédé au régime colonial européen à une époque où l'impérialisme de la Pax Americana prenait en charge le destin des Etats postcoloniaux. En Palestine, une bourgeoisie d’origine juive implantée dans les pays euro-atlantiques a pu pousser une partie des masses juives est-européennes jusque-là potentiellement révolutionnaires vers la Palestine tout en plaçant à la tête de cette entité politique israélienne une bourgeoisie compradore bénéficiant de l'exploitation de cette colonie de peuplement. « Israël » constitue en fait une sorte de « base militaire américaine avancée » au Levant, chargée de surveiller les populations arabes pour qu’elles ne puissent s’engager dans un processus d’unification panarabe.

L'impérialisme a donc succédé au colonialisme et les États-Unis ont hérité de la majorité des domaines de leurs prédécesseurs européens, d’abord en Amérique latine puis en Asie après 1945 et en Afrique à partir de la fin des années 1950, même s’ils ont souvent toléré par la suite des « délégations de pouvoir » aux anciennes puissances coloniales elles-mêmes soumises par le biais du système de domination euro-atlantique. C’est en particulier le cas de la « Françafrique », tout au moins jusqu’à récemment, quand la présence des Etats-Unis ou de l’Allemagne en Afrique restait peu visible.

La classe bourgeoise compradore, dans son sens classique, est la classe bourgeoise qui a été cooptée par les anciens colonisateurs puis les impérialistes contemporains pour agir à leur place et dans leur intérêt. Issus souvent de familles féodales ou claniques, ces compradores étaient naturellement riches et influents. Leur autorité issue la plupart du temps de la tradition locale a été consolidée par le colonisateur grâce à leur enrichissement, leur éducation et leurs engagements. Si toutefois cette couche est une couche de propriétaires, elle peut rester fidèle à ses géniteurs mais elle peut parfois rêver de s’en émanciper pour rejoindre les rangs de la bourgeoisie nationale.

Pour garantir son pouvoir néanmoins, l’impérialisme a aussi besoin d’une classe de « mercenaires salariés » enrichis mais non propriétaires des moyens de production et d’échange et dès lors totalement dépendants de leur employeur ou de leur financeur qui leur garantit un niveau de vie nettement au-dessus de la moyenne de leurs compatriotes salariés, précarisés ou petits propriétaires. On peut qualifier cette couche sociale, qui n’est pas vraiment une classe en soi et pour soi, de néo-compradores. Cette couche sociale ne doit pas être confondue avec les couches moyennes salariées liées à des fonctions socialement utiles (personnel des services publics, de la santé, de la culture, de l’éducation, etc.), car ce sont des individus, des familles, des groupes qui grimpent dans la hiérarchie sociale grâce à la distribution de capitaux étrangers, qui se mettent au service des propriétaires de ces capitaux ou des financeurs de différentes initiatives publiques, sociales ou politiques utiles pour ces capitalistes ou bien encore sont liés à des hauts fonctionnaires des Etats impérialistes.

Ces milieux, on les trouve dans les pays de la périphérie orientale ou méridionale du centre impérialiste mais aussi dans le centre occidental lui-même, avec des revenus bien entendus différents selon les cas et les pays. Ce sont les employés des fondations, des « think tanks », des instituts privés ou public-privés, des associations, des partis politiques, des syndicats, des organisations religieuses, des organisations « non » gouvernementales et, plus généralement, d’une grande partie de ce qu’en Occident on appelle la « société civile », c’est à dire le personnel salarié d’organisations faisant par ailleurs une large place au bénévolat, organisant des stages de formation, des collectes de fonds, mais dont on sait que ces derniers ne constituent qu’une partie infime des revenus réels de ces organismes car le gros provient de riches donateurs privés ou étatiques, la plupart du temps basés dans les pays du centre de l’impérialisme. C’est sans doute d’ailleurs à cela que, par-dessus leurs différences de « créneaux d’activités » ou d’opinion, on distingue une organisation « compradore » d'une organisation plus indépendante, mais en général beaucoup plus précaire. Car il faut aussi prendre en compte le fait que dans ces « organisations de la société civile », on constate qu’il en existe qui sont intrinsèquement liées à des gros donateurs dont les liens avec l’impérialisme ne font aucun doute et d’autres qui refusent de se laisser aller à « l’argent facile » et se maintiennent péniblement grâce à des seuls dons provenant de la base de la société. Ces dernières refusent de recevoir l’argent de gros donateurs, privés ou publics mais étrangers, quelque soient leurs intentions, car ce serait mettre le doigt dans l’engrenage de la dépendance économique envers des institutions dont personne n’est en état de garantir l’honnêteté actuelle ou future. Mais de telles organisations effectivement non gouvernementales et non biberonnées aux subsides des grandes bourgeoisies impérialistes vivent dans la précarité permanente et ne peuvent que très difficilement rivaliser avec leurs concurrentes qui ont pignon sur rue.

On peut trouver pêle-mêle dans la couche sociale liée directement ou indirectement à des financements importants, connus ou occultes, des adeptes de sectes de toutes obédiences, néo-protestante, takfiriste islamiste, juive sioniste intégriste, des partisans de la « lutte pour le climat », pour les droits de l’homme, pour la démocratie, pour des « révolutions colorées », « non violentes » ou pas, pour la cause d’une minorité ou d’un peuple opprimé, réellement ou pas, etc. On a vu émerger des activités de ce type partout sur la planète, des grands lacs d’Afrique centrale à la Serbie, de la Libye à l’Ukraine, de la Russie à la Bolivie, de la Biélorussie à Hong Kong, du Xinjiang à la Syrie, etc. Le groupe serbe « Otpor » représente un des éléments phares de cette nébuleuse. A ne pas confondre donc avec des initiatives sociales partant de la base de la société et menant une activité souvent exemplaire dans des conditions particulièrement difficiles.

Face à tous ces groupes et activités militantes, il faut donc toujours commencer par poser la question d’où vient leurs moyens, leur argent, leurs relations et leurs appuis. Des fondations privées comme la fondation Soros (« Open Society Foundation ») ou la fondation Ford, mais aussi des fondations étatiques comme les fondations allemandes issues de tous les partis politiques représentés au Bundestag, des donateurs publics comme le National Endowment for Democracy (NED), le National Democratic Institute, l'International Republican Institute, l'Agence américaine pour le développement international, le Middle East Policy Institute et leurs versions européennes comme le European Endowment for Democracy qui servent en fait de façade pour un financement gouvernemental secret combiné avec un financement de riches compagnies privées.

Le NED a été créé à l’origine par le président américain Lyndon Johnson dans les années 1960, pendant la guerre culturelle et idéologique entre les États-Unis et l'URSS. Il apparut d’emblée comme une alternative au financement secret de la CIA, ce que Ronald Reagan allait plus tard publiquement reconnaître à un moment où les actions criminelles de la CIA commençaient à soulever de plus en plus de réticences partout dans le monde. Après qu'il ait été révélé que des journaux privés et des organisations en Europe de l'Est et ailleurs recevaient des fonds de la CIA, et pour éviter des désagréments diplomatiques dans les forums internationaux, les dirigeants des Etats-Unis ont choisi de recadrer la relation commanditaire-bénéficiaire par ce mécanisme en principe privé-privé mais de fait public-privé, par le biais du NED entre autre. Au même moment où à peu près, le fondateur de l'Open Society Foundation, le « philanthrope » Georges Soros, a joué un rôle essentiel dans l'ingénierie sociale qui a permis de faire passer les pays socialistes d’Europe de l’Est vers le capitalisme néo-libéral imprévu sur le moment, puis, la situation de ces pays ne se stabilisant pas vraiment, il a soutenu des « révolutions colorées » qui ont empêché, ou au moins freiné, la renaissance en Europe orientale de pôles de pouvoir étatiques échappant à la domination du centre impérialiste. Le plus grand échec de cette politique fut le retournement de la Russie une dizaine d’années après que celle-ci ait capitulé à plate couture devant l’oncle Sam avec la promesse non écrite que l’OTAN n’allait pas s’étendre vers l’Est. Mais la mouvance démocratique néolibérale « droidelommiste » n’en a pas moins gardé, même là où elle s’est trouvée mise en échec, une réelle hégémonie culturelle sur lesdites classes moyennes, voire parfois aussi sur les classes travailleuses.

On peut donc considérer qu’un « système ONG » est né qui est formé d’une couche compradorisée salariée au service d’intérêts étrangers à la société locale et se sentant à l’aise dans la libre circulation des capitaux bien plus que dans libre circulation des hommes et des idées, qui reste toutefois un slogan qu’on peut agiter ici ou là, mais de façon sélective, en fonction du pays qu’il faut affaiblir ou de celui qu’il faut renforcer dans l’intérêt des grands groupes économiques transnationaux. Ces ONG, dont les dirigeants constituent une couche dépendante néo-compradore, peuvent être engagées dans la formulation d’un « narratif », dans la propagation d’activités anti-gouvernementales ou dans la formation de « militants » aptes à élaborer un programme politique ou idéologique compatible avec le « capitalisme sans frontière ». Cela peut aller d’organisations de type parti, de type média, écrit ou internet, de groupes de réflexion, ou de groupes « humanitaires ». A ne pas confondre avec des associations qui s’engagent activement en faveur d’une société donnée et qui refusent de se laisser financer par des donateurs dont les intérêts sociaux et politiques sont contradictoires avec ceux des populations concernées.

 

Des improductifs inutiles au service de l’empire

James Petras constate que « Les dirigeants des ONG peuvent être considérés comme une sorte de groupe néo-compradore qui ne produit aucun bien utile mais fonctionne pour produire des services pour les pays donateurs - principalement en échangeant la pauvreté intérieure contre des avantages individuels »1. Selon lui, il s’agirait même d’une classe sociale alors qu’il nous semble que ce milieu n’est pas aussi cohérent qu’une classe sociale, qu’il est divisé entre secteurs liés à des puissances étrangères et secteurs plus implantés localement et qu’il ne présente pas les caractéristiques des classes sociales. Ces groupes surgissent surtout en temps de crise, spontanée ou préparée, pour développer des argumentaires opposés à ceux du gouvernement lorsque celui-ci gêne les puissances impérialistes en refusant le plus souvent d’ouvrir ses frontières à la circulation incontrôlée des capitaux. Ils vont donc pousser à la création de mouvements sociaux contestant le gouvernement local, le plus souvent sous prétexte de lutte pour la démocratie et contre la corruption, mais qui, si l’on observe bien, façonnent un « narratif » qui sert les intérêts économiques, politiques et sécuritaires de leurs financeurs liés aux intérêts des puissances dominantes d’Occident, en particulier les Etats-Unis passés maîtres dans l’usage de ce « smart power » sachant combiner le « hard power » des régimes répressifs et le « soft power » de ceux qui soit donnent d'eux une image acceptable soit se présentent comme une alternative, de fait illusoire. D’autres Etats liés aux Etats-Unis comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni savent désormais aussi utiliser ces techniques, souvent d’ailleurs en faveur des Etats-Unis dans les pays où Washington n’a pas bonne presse. La France sur ce plan semble moins douée tandis que les puissances contre-hégémoniques comme la Russie, la Chine ou d’autres puissances émergentes et contre-hégémoniques semblent toujours réticentes ou incapables d’utiliser de telles techniques.

Les néo-compradores peuvent produire des figures charismatiques mises en scène par des médias d’opposition ou les grands médias occidentaux, mais d’autres seront plus discrets et se cantonneront dans le rôle d'informateur ou d’agitateur natifs. Les droits de l’homme, les droits des femmes, les droits des minorités, les droits LGTBQ+ ou l'antiracisme sont les domaines privilégiés de ces « activistes » dans la mesure où ils contribuent à fragmenter les sociétés existantes et à délégitimer sur une base individualiste tout mouvement collectiviste, ce qui permet de rejeter la lutte des classes et l’anti-impérialisme comme axe central de toutes les luttes émancipatrices. Ce milieu néo-compradore aussi structuré soit-il ne forme cependant pas une classe car c’est un groupe hétérogène, opportuniste et tributaire, sans revendications qui lui seraient propres et sans ambition sur la propriété des moyens de production et d’échange. Ils ont été formés au cas par cas et constituent ce qui n’est qu’un sous-produit de l'impérialisme tardif au moment où le capitalisme néolibéral, néoconservateur et mondialisé n’arrive plus à stabiliser son pouvoir.

Face aux compradores "le financement occidental des ONG en tant que critiques était une sorte d'achat d'assurance au cas où les réactionnaires en place faibliraient"2. En fait, l’impérialisme avance sur deux jambes, d’un côté il n’hésite pas à s’appuyer sur des milieux réactionnaires traditionalistes, extrême droite, sectarismes religieux, tribalismes, etc., et d’un autre il s’appuie simultanément sur des groupes issus des courants contestant au départ le capitalisme, l’impérialisme, le racisme et le traditionalisme etc. Mais, séparés d’une base de classe cohérente, ces mouvements ne prônent aucune alternative réelle au système dominant, ce qui permet d’ailleurs d’utiliser les deux variantes de ces mouvances, toutes deux objectivement conservatrices, sous une forme réactionnaire ou prétendument « progressiste », utilisant les mêmes méthodes de gestion et les mêmes techniques de propagande, voire les mêmes rêves consuméristes pour leurs militants.

Les néo-compradores ne défendent pas des intérêts acquis et des propriétés, ce sont leurs conditions économiques et sociales précaires et même parfois désastreuses, mais aussi le « rêve américain » qui les poussent à devenir les mercenaires du système impérialiste. Ils sont de fait eux-mêmes des victimes consentantes et inconscientes de l'impérialisme et du modèle économique capitaliste néolibéral mondialisé qui les rend dépendants et, potentiellement au moins, précaires. Ils fuient l'angoisse produite par les politiques néo-libérales en se soumettant à qui dirige ce système mais qui leur semble en état de leur garantir une position sociale stable et une bonne conscience rodée par toutes les techniques psychologiques modernes de la persuasion et de l’auto-persuasion, sans avoir à risquer une activité révolutionnaire. Les bourgeois compradores font partie de la classe bourgeoise, c'est-à-dire qu'ils possèdent des moyens de production ou d’échange alors que ces mercenaires néo-compradores ne possèdent rien, leur principale source de revenus provient de leurs commanditaires situés à l'étranger.

Les compradores et les néo-compradores agissent tous deux par contre comme agents de l'impérialisme. Tous deux aspirent à réaliser les objectifs économiques et de sécurité de l'impérialisme. Le premier le fait par l'intermédiaire de l'appareil d'État tandis que le second le fait au départ en opposition à l'appareil d'État. Les compradores emploient généralement des tactiques autoritaires pour discipliner la population conformément aux objectifs de l'impérialisme tandis que les néo-compradores emploient une forme de populisme sans but social alternatif pour neutraliser toute révolution anticapitaliste et anti-impérialiste potentielle, en cooptant la dissidence nationale dans des structures locales compatibles avec les objectifs impérialistes.

Le rôle des néo-compradores est de prendre en main une partie de l’opinion contre un gouvernement qui ne soumet pas l’économie de son pays aux intérêts étrangers ou, quand un gouvernement soumis aux intérêts étrangers devient trop impopulaire, de prendre en main le mécontentement dû au pillage du pays par ces intérêts, de le fragmenter pour empêcher une vraie révolution afin de « tout changer pour que rien ne change ». C’est ce qu’on a vu avec la chute du vieux Marcos aux Philippines et de Ben Ali ou Moubarak lors du « printemps » arabe. Ce fut aussi le cas en Iran où Mohammad Reza Pahlavi, le dernier Shah d'Iran, avait été au service des États-Unis pendant la guerre froide, avec une des plus grandes armées chargée de surveiller le Moyen-Orient contre l'influence communiste et le nationalisme socialiste arabe. Le shah avait alors envoyé des troupes en Oman pour réprimer la révolution socialiste locale. Mais ensuite, il avait commencé à vouloir conserver pour lui-même une partie grandissante des ressources de son pays, et on peut penser que les Etats-Unis n’ont pas vu au départ d’un mauvais œil une révolution islamique au sein de laquelle ils pensaient pouvoir garder de l’influence. Mais ce sont les éléments radicaux et nationalistes qui ont au final pris le dessus dans la foulée de cette révolution, rejetant les agents pro-américains hors du pays. Et depuis, l'impérialisme USAnien a incité les « organisations de la société civile iranienne » à saper le gouvernement désormais anti-impérialiste, au nom des droits de l’homme et/ou de la femme et des minorités ethniques.

Au Liban, on notera que les ONG ont commencé à proliférer après la victoire de juillet 2006 du Hezbollah contre Israël. Contre le Hezbollah et le droit de la résistance libanaise à posséder des armes pour faire face à une nouvelle invasion on a vu donc apparaître d’abord les partis de la coalition du 14 mars constituée de compradores traditionnels, de leaders claniques influents depuis l’époque coloniale. Mais comme la coalition du 14 mars n'a pas réussi à désarmer le Hezbollah, en 2019, les ONG pro-occidentales ont soutenu les manifestations à grande échelle qui ont éclaté dans tout le Liban contre les politiques néolibérales d'exploitation employées par le gouvernement et les banques libanaises. Ces protestations étaient expressément dirigées contre «l'establishment» dans son ensemble, ce qui atteignait aussi du coup le Hezbollah qui n’était pourtant pas lié aux clans compradores et mafieux traditionnels. Et le mouvement a été déformé par les partis, associations et médias financés par l'Ouest appelant au désarmement du Hezbollah.

Même dans les rares cas où ils coexistent au pouvoir, néo-compradores et compradores sont présentés comme des rivaux, les uns étant centrés sur l'élite possédante dirigeante, tandis que les autres sont organisés en ONG, petits groupes d'opposition ou médias alternatifs « de la société civile ». Beaucoup d’intellectuels lassés par leur précarité, par le maintien au pouvoir des vieux clans corrompus et désorientés par l’affaiblissement et la fragmentation des partis et syndicats représentant les classes travailleuses, en arrivent à faire montre d’opportunisme et à se rapprocher de ces pseudo-opposants sans plus trop poser la question de leurs liens avec des fondations étrangères voire avec des ambassades étrangères dont les intérêts sont opposés à ceux du développement autocentré de leur pays.

Il faut donc chaque fois qu’on voit poindre un mouvement de mécontentement de masse, ne pas se limiter à observer les manifestants et la cause sociale et économique de leur mobilisation, mais il faut analyser les slogans et surtout l’évolution des slogans répandus, ainsi que les moyens matériels utilisés, leurs financements, leurs origines, et déceler la présence de toutes les organisations participant à ce mouvement, visiblement ou pas. Les événements du « printemps arabe » puis du maïdan ukrainien constituent à cet égard des exemples éclairants qui n’ont été que très peu analysés par des médias, des chercheurs ou des activistes politiques trop heureux de croire avoir trouvé des mouvements populaires purs, « indépendants » (par rapport à qui?) et ne menaçant surtout pas leurs positions acquises dans leurs cercles professionnels. Ce qui vaut aussi bien pour les militants locaux biberonnés aux subsides envoyés de l’extérieur que pour ceux qui les encouragent à partir de leur centrale à l’étranger.

1 James Petras, « NGOs: In the service of imperialism », Journal of Contemporary Asia,Volume 29, 1999, Issue 4, p. 430

 

2 Idem, p. 432.

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19 juillet 2022 2 19 /07 /juillet /2022 14:30

Les événements qui viennent de se produire à Sri Lanka ont bien sûr leur origine dans la faillite des élites locales, mais on ne peut pas pour autant les isoler des processus internationaux en cours. On a assisté, en effet, partout dans le monde au cours de décennies précédentes à la multiplication des mécontentements provoqués par la mondialisation des politiques néolibérales, d’où les tentatives de manipulation faites par le camp conservateur et néoconservateur visant à empêcher par de pseudo-révolutions, des contre-révolutions en fait, toute remise en cause du système dominant en voie d’épuisement. Dans la foulée, on a donc pu observer partout sur la planète la multiplication des ingérences des puissances dominantes, des conflits, des tensions, des guerres et des « révolutions colorées » soutenues ou même parfois orchestrées directement de l’étranger.

L’Asie méridionale, aujourd’hui englobée par les USA sous le concept d’ « Indo-pacifique », a été englobée dans la zone de leur affrontement avec la Chine. Cette région subit donc ce que subissent l’Ukraine, la Syrie et bien d’autres pays du versant occidental de l’Eurasie. C’est en fait tout le noyau continental eurasien « sino-russe » qui est entouré par des bases militaires des États-Unis et de l’OTAN, à l’ouest, au sud, à l’est et au nord. Sri Lanka le voudrait elle, qu’elle ne pourrait échapper à cette situation, et ses problèmes intérieurs sont donc par la force des choses directement insérés dans cette évolution.

On a déjà pu constater cette réalité convergente dans toute l’Asie méridionale, en particulier avec le coup de force visiblement orchestré avec l’accord de l’ambassade US à Islamabad qui a entraîné la chute d’Imran Khan au Pakistan. On doit donc aussi analyser la crise sri lankaise, en la replaçant dans son contexte international, ce que fait ici notre rédacteur, connaisseur averti de ce pays. Mais si, aujourd’hui au Pakistan, les toutes dernières élections au Pendjab viennent de sonner le retour en fanfare d’Imran Khan, ce signal témoigne du fait qu’au final, c’est toujours le peuple qui a le dernier mot dès lors qu’il décide d’agir par lui-même. On peut donc supposer qu’il en ira de même dans le cas sri lankais où la crise politique ne fait que commencer.

La Rédaction

 

 

Maïdan, bis repetita au Sri Lanka ?

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juillet 2022

 

 

par Jean-Pierre Page

 

Pour avoir vécu une quinzaine d'années au Sri Lanka, je pense connaître un peu ce pays dont Octave Mirbeau disait « qu'il était le paradis sur terre ». Une chose est certaine, la violence à Colombo est loin de correspondre à la philosophie du Bouddha, même si l’ile aux épices et aux saphirs demeure belle, riche de par ses nombreux atouts, ses ressources naturelles et son peuple dépositaire d’une culture millénaire.

 

L’enjeu stratégique sri lankais

Sans doute ce constat n’est pas sans expliquer pourquoi « la perle de l'Océan indien » est un endroit qui, de par sa position géographique et ses richesses, a suscité et suscite toujours fascination et convoitises, et cela depuis des temps immémoriaux. En fait, depuis les Grecs anciens ! Ceylan de par son nom d’origine a connu 450 années de colonisation hollandaise, portugaise, britannique. Napoléon qui avait un sens aigu des enjeux géopolitiques affirmait: « celui qui contrôlera cette ile contrôlera l'Océan indien ». Il installa au moment du 1er Empire un avant poste d’observation sur la côte est, avant d’en être chassé par l’Angleterre, son ennemi irréductible.

 

Sri Lanka est en effet un carrefour et une plaque tournante des corridors maritimes de l'Asie, et donc de la Chine avec ses routes de la soie, vers l'Afrique, le Proche et le Moyen-Orient, l'Europe et au delà. 50% du trafic pétrolier et 75% du trafic international des containeurs passent près de ses côtes. Outre ses infrastructures portuaires parmi les plus modernes et les plus importantes au monde, comme celle d’Hambantota construites par la Chine, Sri Lanka dispose du plus grand port en eau profonde de l’Asie du Sud-Est : Trincomalee. Depuis longtemps, les États-Unis rêvent d’en faire une base pour leur 7e flotte et le vaisseau amiral de l’US Navy. L’Inde n’est pas en reste, soucieuse de pouvoir contrôler ce qu’elle considère comme son pré-carré. C’est dire combien aux yeux de tels parrains, l’ile aux 22 millions d’habitants ne manque pas d’atouts. Elle se situe également, selon l’indice 2019 de la Banque mondiale parmi les pays les plus avancés en Asie avec un taux de scolarisation de 91%, une moyenne d’alphabétisation de 92,3%, une espérance de vie de 77 ans et un haut niveau de compétence professionnelle et artisanale, sa médecine ayurvédique vieille de 5000 ans, et dont 80% de la population bénéficie, est réputée mondialement. Pour l’impérialisme cette réalité inhabituelle pour un pays du Sud n’est pas un de ses moindres attraits, d’autant que le tableau doit être complété par d’importantes ressources naturelles: terres rares, production hydraulique abondante, pêche, pétrole, gaz, zones franches à la liberté fiscale très laxiste ainsi que toutes les richesses issues d’une nature luxuriante et généreuse. Seulement, pour Washington tout cela n’est pas sans problèmes.

 

Car ce pays qui se nomme toujours République socialiste et démocratique du Sri Lanka dispose encore d’un secteur public très développé, et ce malgré les privatisations. Il fut l’un des cinq fondateurs du Mouvement des États Non Alignés. L’indépendance, le respect de sa souveraineté, de son unité comme de sa diversité a rendu possible la cohésion d’un peuple qui a su forger par de grands sacrifices un sentiment national fort. Celui-ci demeure un repère et un principe intangible. A Colombo, on honore chaque année l’Arbre de l’Amitié que planta Ernesto Che Guevara, car dès juillet 1959, le Che visita Sri Lanka, alors encore appelée Ceylan, qui avait rompu avec le dictateur Batista et qui fut un des tous premier pays en Asie à reconnaître le gouvernement issue de la Révolution cubaine. Il signa le premier accord commercial entre les deux pays, sucre contre caoutchouc. A Colombo comme à La Havane l’amitié des deux iles, comme on les appellent, est toujours aussi vivace. Par ailleurs, Sri Lanka s’est toujours situé aux côtés de la cause palestinienne comme d’autres peuples en lutte pour leur émancipation. Zhou Enlai, Mao Zedong, Yasser Arafat, Hugo Chavez comme Fidel et Raoul Castro ont toujours entretenu une relation forte avec les dirigeants progressistes sri-lankais. Tout cela compte et constitue un patrimoine qui n’est pas sans influencé chaque Sri Lankais, même si les souvenirs de cette époque tendent à s’effacer.

 

Longtemps point d’appui pour les luttes anti-impérialistes, Sri Lanka, plus récemment et comme beaucoup d’autres pays du Sud, s’est ainsi abstenu dans le vote de l’Assemblée générale des Nations-Unies au sujet de la crise ukrainienne en refusant de condamner l’action de la Russie et en refusant l’application des sanctions politiques, économiques et financières par ailleurs illégales voulues par les Occidentaux et qui sont la cause principale de la hausse des produits alimentaires sur le marché mondial. Au Sri Lanka on se souvient positivement et encore aujourd’hui des relations de solidarité importantes qui existaient avec l’URSS.

 

Avec sa singularité politique malgré bien des contradictions souvent dérangeantes, son histoire et surtout sa géographie, Sri Lanka est un enjeu stratégique majeur. L’impérialisme US et les anciennes puissances coloniales ne peuvent être indifférentes et ignorer la place originale de ce pays dans la région. Cela n’est pas sans expliquer l’acharnement mis ces vingt dernières années pour déstabiliser Sri Lanka, le diviser, contribuer directement à des changements de régime et remettre en selle les forces de l’oligarchie locale dépendante de Londres, Bruxelles et Washington.

 

Pour ces raisons et modestement, je dois avouer que je ne suis pas surpris par les évènements actuels. J’ai quitté Colombo récemment et je constate, vu d’Europe, toujours la même hargne qu’hier à l’égard d’une nation à qui on ne pardonne pas d’être invariablement soutenue par la Chine, la Russie, Cuba, l’Iran, le Venezuela et beaucoup d’autres. Mais surtout, d’avoir à ce jour été le seul pays qui, par ses propres moyens, a tenu en échec politiquement et militairement l’organisation séparatiste des Tigres du LTTE dont on disait qu’elle était la plus impitoyable des organisations terroristes.

 

Ignorance et mensonges, les médias se surpassent

Je viens ainsi de lire plusieurs textes parus dans la presse et sur les réseaux sociaux sur la crise qui secoue Sri Lanka. Sur la forme et le fond, je constate toujours la même agressivité. Ainsi, pour la grande majorité des medias mainstream les commentaires sont marqués par cette forme d’ignorance crasse, de simplification et d’arrogance qui est leur lot commun. Les mensonges, l'unilatéralisme etune hostilité qui frise souvent le racisme complète des descriptions qui ont plus à voir avec les fantasmes qu’avec la réalité. Un jour, je m’en suis étonné auprès du correspondant de l’AFP qui couvre Sri Lanka depuis l’Inde. Il m’a raconté ne pas aller sur place, n’en ayant pas le temps, mais préférant rédiger ses dépêches depuis son bureau de Delhi en lisant la presse locale, anglophone de surcroit, puisqu’il n’est pas familier ni du cingalais ni du tamoul. Visiblement, il n’est pas le seul à faire ainsi. En d'autres termes, il est plus facile pour la presse de nous jouer et rejouer chaque fois « le fardeau de l'homme blanc » dont parlait R.Kipling. (The white men's burden), d’un appartement parisien.

 

Généralement, ces articles très éloignés du terrain font l'impasse sur les enjeux géopolitiques véritables sinon pour s’en prendre à la Chine déclarée coupable de tous les maux qui assaillent les Sri Lankais. Pour Washington, cette relation entre Beijing et Colombo est insupportable et donne lieu à ces campagnes internationales de dénigrement sur la complicité des dirigeants sri lankais et Chinois. La presse de gauche ou de droite ne s’en prive pas puisque c’est dans l’air du temps. Au besoin, on peut même y associer « l’infatigable et prolifique » Zelinsky qui a déclaré récemment voir la main de Moscou tirant les ficelles de la crise sri lankaise.

 

En fait, on se moque de la réalité concrète d’un pays qui demeure encore méconnu à l’exception des images de magazines touristiques que l’on aime à nous présenter.

 

Ainsi, les causes de la crise présente qui sont la conséquence des choix politiques économiques et sociaux des gouvernements libéraux qui se sont succédés ces dernières années sont systématiquement ignorées.  Les medias et leurs faux experts veillent à ne jamais évoquer par ailleurs la responsabilité des gouvernements libéraux et plus encore l'implication directe et omniprésente des pays occidentaux dans les affaires intérieures du pays ! Pourtant, l’ingérence US est une réalité devenue presque caricaturale tant elle est grossière. Julie Chung est l’ambassadrice américaine à Colombo. Comme ceux qui l’ont précédée, elle conseille, juge, déclare, décide, convoque, recommande, dicte à toute la classe politique sri lankaise qui ne trouve rien à redire, comme si le pays n’était qu’une république bananière. C’est le cas, y compris du parti « marxiste-léniniste » le JVP, une formation politicienne et électoraliste avec laquelle elle entretient d’excellents rapports, d’autant qu’il est l’allié des partis libéraux et pro-occidentaux. Pour elle, la mission est simple et l’opinion du peuple sri lankais importe peu ! Il faut installer à Colombo un gouvernement docile, un vassal qui permettra aux États-Unis et ses partenaires de la Quadrilatérale (Quadrilateral Security Dialog qui comprend les USA, l’Inde, l’Australie, le Japon) et de l’Aukus USA, Grande-Bretagne, Australie) de faire de Sri Lanka une plate-forme d’agression contre la Chine. 

 

Le défi n’est autre que celui-là et les Nord-américains y consacrent depuis longtemps d’importants moyens. Dès 2009, John Kerry, qui devint plus tard le Secrétaire d’état de Barack Obama, n’avait-il pas déclaré que « les États-Unis ne pouvaient se payer le luxe de perdre Sri Lanka à cause de son importance géostratégique dans le combat contre la Chine » (Recharting US strategy after the war- The Kerry-Lugar report). Mais, on ne vous en a jamais parlé et on ne vous en parlera pas !

 

La plupart des reportages dans la presse occidentale sont par ailleurs d’une négligence à tomber par terre et font ainsi fréquemment état d'informations erronées ou caricaturales  comme par exemple ces jours-ci où l’on évoque « la fuite de Ranil Wrickremensighe » alors que ce dernier, ex-premier ministre libéral, venait d’être désigné par Gotabaya Rajapaksa pour lui succéder comme nouveau Président par interim de Sri Lanka.

 

D’ailleurs, pour donner une apparence de constitutionalité, « le deal » entre les deux hommes va être soumis dans les prochains jours au vote des membres du parlement. On n’en saura pas plus sur les rivalités, les coups tordus et les ambitions déclarées ou non de tel ou tel protagoniste. Ainsi, on compte actuellement quatre candidats pour occuper le fauteuil de Gotabaya dont le JVP qui, lui, se prononce pour une candidature commune et un gouvernement d’union nationale de tous les partis.

 

Ranil qui fait figure de favori a pourtant été battu aux dernières élections législatives, sa légitimité est inexistante, sa base sociale est dérisoire et son parti est en lambeaux, mais il a l’avantage d’être l'homme des intérêts nord-américains et britanniques! Son parcours est intéressant ! Plusieurs fois au pouvoir comme premier ministre, il est un  leader conservateur inamovible à la tête de son parti UNP depuis près de cinquante ans. Ultra-libéral, il est membre actif du club très fermé de la Société du Mont Pèlerin (Hajek, Popper, Milton Friedman) où il aime retrouver son ami Georges Soros. De ça personne n’en saura rien !

 

En fai,t installer Ranil à la tête du Sri Lanka est totalement anticonstitutionnel et ce n’est rien d’autre qu’un coup d’état. Pour contribuer à cette désignation qui doit se faire dans l’ordre, les organisateurs de la contestation qui a pris le nom de « Aragalaya » (la lutte) ou de « Gota go home », originaires le plus souvent des beaux quartiers, ont appelé à ranger les pancartes et les banderoles, à libérer les bâtiments occupés, passant à une trahison en règle de leurs engagements. Pour Amita Arudpragasam, une des porte-paroles de la contestation, diplômée d’Harvard et Princeton, dont l’ONG « Vérité research », est considérée comme un département de travail de l’Ambassade US de Colombo et a été financée par le NED à hauteur de 75 000 dollars, la reconstruction libérale du pays prendra entre dix et quinze ans grâce à l’aide du FMI. Certes, dit-elle « il y aura des sacrifices à faire, il faudra être patient »! Quand on lui demande si cela veut dire que l’on ajoutera de la souffrance à la souffrance du peuple, elle l’admet en précisant toutefois « oui, mais c’est pour son bien, et il croira ses dirigeants si ces derniers savent lui expliquer et se comporter honnêtement ». Pour déjà anticiper, Ranil, président par interim, a cette fois ordonné à l’armée et la police de faire usage de leurs armes contre les manifestants irréductibles, l’heure est maintenant à la répression.

 

Quant à Gotabaya Rajapakasa qui vient de démissionner comme chef de l’État et de s’enfuir courageusement vers l’Arabie Saoudite où il a croisé Joe Biden, il est le frère de l'ancien président, le charismatique Mahinda Rajapaksa. Après l’avoir pressé comme un vulgaire citron, les Américains vont décider de son sort et sans doute continuer à pratiquer sur lui un chantage cynique sur la sécurité de sa famille qui réside aux États-Unis. A ce stade,  il est bon de rappeler que fin 2019,  Gotabaya été porté au pouvoir par un soutien populaire d'une ampleur exceptionnelle et même historique, succédant ainsi à un gouvernement ultra-libéral de nul autre que Ranil. Au Parlement, le parti présidentiel du très beau nom de « bouton de lotus » a donc disposé  d'une majorité de députés de plus des 2/3, y compris avec le soutien et la participation de la gauche à son gouvernement, à travers des membres de la mouvance trotskyste, Parti communiste et nationalistes de gauche).  

 

Or malgré de tels atouts, Gotabaya a fait le choix de revenir sur ses engagements en cédant aux pressions de l'Inde, mais surtout à celles des  USA pour la mise en place des programmes SOFA, ACSA, MCC consistant à abandonner une grande partie des terres appartenant à l'État en faveur des groupes multinationaux et surtout d'intérêts militaires US, leur permettant de créer les conditions d'une partition du pays en vue de transformer celui-ci en une vaste base militaire. 

 

Pour éviter toute confusion, il faut également savoir qu'avant l'élection présidentielle, Gotabaya était aussi citoyen des États-Unis, tout comme son frère Basil, le ministre de l'économie. Naturellement, on devrait donc se poser la question de savoir s’il n’y a pas une relation de cause à effet, d’autant que les capitulations successives du Président et de son frère ministre ont entraîné le pays vers l’abime. En fait n’était-ce pas là, le but recherché et la mission impartie au Président élu ? Pour l’heure, on n’en saura pas plus, silence et bouche cousue !

 

Qu’en est-il de Gotabaya Rajapaksa et des causes de la crise ?

Quand les objectifs véritables de la nouvelle administration sri lankaise ont commencé à se clarifier, cette évolution pourtant prévisible aux yeux d’un grand nombre de gens a provoqué stupeur, déception, mécontentement puis exaspération. Les conséquences matérielles sur la vie sociale des gens ont commencé à peser très lourd : coupures fréquentes d’électricité, plus de gaz domestique, plus d’essence pour les transports notamment publics, rationnement des vaccins et des médicaments, et même plus de cahiers pour les élèves. Ni le Président ni le gouvernement n'ont évidemment voulu en mesurer les suites désastreuses, ce n’était pas leur mission ! Ils ont donc refusé de modifier une politique économique  toute orientée vers l'export et non sur le développement du marché intérieur. On a donc persisté dans la même direction, celle de la crise !

 

Dans les conditions de la crise pandémique, la chute du tourisme de masse et la diminution spectaculaire des envois d’argent des travailleurs sri lankais migrants, en particulier ceux exploités dans les pétromonarchies du Golfe, ont eu simultanément des effets dévastateurs sur les ressources du pays provoquant des effets en chaine, la dette s'est creusée, la roupie s’est effondrée, la hausse des denrées de base s’est accrue spectaculairement, alors que le non approvisionnement en pétrole et gaz a fragilisé plus encore l’économie du pays, et la vie quotidienne des gens est vite devenue insupportable. Cette situation a par ailleurs contribué à l'explosion des inégalités et à des injustices de toutes sortes. Il est bien connu que la crise n’est pas la même pour tout le monde.

 

De cette situation trop longtemps et volontairement ignorée sont nées des frustrations et une colère légitime des secteurs les plus défavorisés de la société. D’autant que la corruption et l’impunité dont bénéficie dans le même temps toute la classe politique sri lankaise est un fait avéré. Ce ressentiment a commencé à s'exprimer entre autre par des grèves massives dans le secteur public. Mais on n’en a pas tenu compte et on a continué à persévérer dans la même direction, au besoin en recourant aux menaces et à la répression !

 

Par ailleurs et alors qu'il existait de larges possibilités d'avoir de la part de la Russie mais aussi de l'Iran une contribution importante pour suffire aux besoins énergétiques du pays, le gouvernement a refusé cette aide aux conditions financières très avantageuses, afin de ne pas mécontenter Washington. Il en a été de même avec le soutien que la Chine a proposé de son côté. Le gouvernement s'est ainsi engagé dans une prétendue négociation avec le FMI qui a annoncé qu'il conditionnerait sa contribution à des contreparties politiques, économiques et sociales. Les États-Unis ont pris l’engagement de soutenir ce plan dont l’adoption et le contenu dépend d’eux. Malgré cela, on s’est précipité vers cette imaginaire planche de salut. Pourtant et comme partout ailleurs, le résultat était connu par avance. Celui-ci ne pourra qu'aggraver plus encore la crise dans laquelle le pays est plongé et la détresse sociale des gens déjà lourdement pénalisés

 

Ce sont dans ces circonstances de crise aggravée que certaines forces politiques sont entrées en scène. Des professionnels des révolutions colorées sur le modèle du serbe OTPOR, comme Chameera Dedduwage chef stratégiste chez Ogilvy Digital ou encore Pathum Kerner présenté comme l’architecte de la contestation et qui lui trouve ses soutiens dans les think tanks néolibéraux comme Advocata, Vérité Research et chez le protégé de Ranil, le Dr. Harsha de Silva, ancien ministre des réformes économiques formé à Harvard à partir d’un programme de jeunes leaders financés par l’administration US. Chameera et Pathum le sont de leur côté directement par le N.E.D, cette fondation US dont Ronald Reagan disait qu’elle faisait ce que la CIA ne pouvait faire. Ce dispositif préfabriqué depuis Washington, Londres et Canberra a immédiatement été relayé par des ONG et par les médias dont la chaine de télévision Newsfirst du groupe financier tentaculaire Maharajah. Cette « sainte alliance » a su faire monter l'exaspération populaire en la faisant se cristalliser par des actions spectaculaires non pas sur les causes véritables de la crise mais sur la famille Rajapaksa, son incompétence, sa corruption, son népotisme. C’est ainsi qu’est né le mouvement « Gota go home », ou encore le « Aragalaya » (la lutte).

 

Cette radicalisation des actions, y compris violentes, s’est surtout manifestée vis-à-vis de la personne de l’ancien président Mahinda Rajapaksa dont la résidence familiale a été incendiée grâce à l’inertie des forces de police. Ce dernier et son fils sont depuis en fuite mais toujours présents dans le pays. Ils font figure pour Washington d'hommes à abattre à n’importe quel prix tant ils peuvent toujours représenter un risque de recours. Il est vrai qu’habile manœuvrier politique, Mahinda a su chaque fois au cours de sa longue carrière politique mettre en échec les différentes tentatives de « regime change made in USA ». Celles-ci ont toutes échoué à cause du soutien populaire dont Mahinda bénéficiait et bénéficie encore. La haine de l’Ambassade US à Colombo à son endroit fait rêver celle-ci de lui réserver le même sort qu'à Mouammar Kafhafi ou Saddam Hussein.

 

Le voyage de Victoria Nuland

Enfin, il faut aussi dans toute cette mobilisation à la spontanéité très relative noter le rôle actif du JVP, cette organisation qui se proclame d’extrême gauche et qui en réalité est pilotée et financée depuis l'ambassade des États-Unis et les bureaux de l’US Aid où elle a porte ouverte, le gite et le couvert. Enfin, la multiplication sur place des ONG soutenues et financées par les gouvernements occidentaux, par le NED nord-américain et la Fondation Soros très présente au Sri Lanka sont d’autres aspects à prendre en compte pour comprendre ce qui a permis la réalisation concrète et rapide de ces mobilisations populaires d’un type nouveau. Toutes ces forces, chacune jouant sa partition, ont recours à des méthodes éprouvées à Hong Kong avec la « révolution des parapluies » ou encore pendant le « printemps arabe » de décembre 2010. Ainsi, à Colombo, le noir est devenu la couleur de rigueur pour les vêtements des manifestants et le poing qui figure sur les affiches est la copie conforme de celui du mouvement OTPOR artisan connu grâce aux subsides du NED et de Freedom House de la chute de Milosevic et qui a ensuite essaimé en Géorgie, aux Maldives, en Algérie, en Ukraine, au Venezuela, en Biélorussie, etc… On trouve donc là, tous les ingrédients qui ont permis non pas une révolution mais une contre-révolution, un coup d'état en forme de révolution de couleur sur le modèle Maïdan.

 

Il est d'ailleurs significatif de souligner que la sous-secrétaire d'état US et interventionniste forcenée Victoria Nuland était en mission au Sri Lanka avant le début des évènements. Celle qui joua un rôle déterminent dans le coup d’état ukrainien, dans l’usage cynique de groupes néo-nazis comme dans le choix des membres du nouveau gouvernement à Kiev en 2014 n’est pas étrangère aux évènements qui ont eu lieu à Colombo. De combien sera le retour sur investissement au Sri Lanka pour les USA, tel était le but de la visite de la « dame aux petits pains de la place Maïdan ».

 

Quant aux manifestations et rassemblements à Colombo, leur composition a été très hétéroclite et autrement plus complexe que la photographie très simpliste que l'on en donne en Occident. On y trouve pèle mêle l'élite locale, leurs enfants des écoles privées, parfois accompagnés de leurs gens de maison, ceux que l’on appelle communément les Colombo seven (c.a.d le triangle « Passy/ Neuilly/Auteuil » sri lankais) totalement acquise à travers leur statut social aux pays occidentaux, puis les classes moyennes, les professions libérales, en particulier l'ordre des avocats lié organiquement à l'ambassade US, les étudiants, une partie du lumpen, et les gangs criminels impliqués dans le commerce de la drogue, des armes et du blanchiment d’argent domaine ou Sri Lanka se distingue.

 

La contestation a pris place au « Galle Face Green », un des espaces face au palais présidentiel. C’est de là que se sont  déchainés les provocateurs, souvent violemment, y compris en vandalisant et en pillant une partie du patrimoine culturel. L’armée est restée dans les casernes et la police a laissé faire ! Par contre, il y a eu très peu de manifestations dans le reste du pays où l’on est loin des débordements de la capitale, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas dans les provinces un mécontentement et une colère réelle, en particulier chez les paysans. Ces derniers ont subit le désastre du choix gouvernemental des engrais organiques au détriment des engrais traditionnels, ce qui a entraîné une chute spectaculaire de la production agricole car aucune préparation n'avait été faite en amont pour se préparer à cet important changement pour les cultures traditionnelles sri lankaises. Cette décision a provoqué la ruine de petits exploitants permettant ainsi toutes les  manipulations possibles pour acquérir les titres de propriétés par différents groupes liés à l’agrobusiness. En 2022, Sri Lanka, hier exportateur de riz, devra importer 30 % de sa consommation.

 

Dans la presse mainstream occidentale et afin de noircir un peu plus le tableau, on retrouve de nouveau les références éplorées à la cause tamoule, aux trente années de guerre, au séparatisme et aux Tigres du LTTE dont le supporter fût Bernard Henry Lévy. Il est utile de rappeler que cette  organisation fascisante et anti-communiste dont l'objectif était la partition du pays pratiquait un terrorisme aveugle, entre autre autre dans les transports publics, utilisant des enfants soldats et des handicapés comme kamikazes, massacrant l'opposition marxiste tamoule et organisant ses relais mafieux à travers les capitales européennes avec le soutien et le laisser-faire des gouvernements occidentaux, et des partis de gauche comme de droite. Il faut toujours rappeler que ces derniers ont soutenu à bout de bras ce groupe extrémiste qui aura tué plus de Tamouls que nul autre. Ce conflit a bouleversé et traumatisé le pays et on a compté près de 100 000 victimes de cette guerre. A cette époque, l'objectif  géopolitique de l'impérialisme à travers l'action de Hilary Clinton, Bernaard Kouchner, David Miliband étaient de contribuer à la partition de Sri Lanka afin de s'accaparer, avec l'aide du LTTE, de Trincomalee et d’en faire une position avancée dans les conflits à venir.

 

Enfin s'agissant de la gauche: le Parti communiste, le LSSP (trotskyste, Sri Lanka est le seul pays où une force trotskiste était encore récemment au pouvoir), la Gauche nationaliste sont hors jeu. Ils ont quitté le gouvernement avec fracas six mois avant les évènements mais sont dans l'incapacité d'exprimer une analyse cohérente, un programme, une orientation, une direction politique. Seules quelques personnalités indépendantes mais isolées ont une vision lucide des choses. Quant aux autres partis institutionnels totalement divisés et éclatés en de multiples tendances, ils sont essentiellement occupés par la chasse en monnaie sonnante et trébuchante pour des postes ministériels et parlementaires qui seront disponibles, si toutefois il y aura des élections.

 

Quelles perspectives ?

Loin de se résoudre, la crise sri lankaise ne peut que s'aggraver dans une situation de confusion délibérée, de chaos organisé et d'anarchie. Elle permettra aux États-Unis de  faire avancer même provisoirement leurs intérêts  stratégiques dans la région face à la montée de l'influence de la Chine. Pour autant le retour des libéraux au pouvoir, l’impuissance des partis institutionnels et la perspective d’un prêt du FMI aux conditionnalités écrasantes pour le pays ne pourra résoudre l’importance de la crise et l’ampleur systémique, qui la caractérise, mais par dessus tout, elle n’apportera aucune réponse aux attentes sociales.

 

Que feront alors les nouveaux dirigeants sri lankais totalement discrédités et à la tête d’un système politique arrivé en fin de course. Il est intéressant de rappeler ici que la constitution sri lankaise est pour l’essentiel calquée sur la constitution française de la 5e république. Mais, par dessus tout, on doit poser la question de savoir quels seront les choix du peuple, lui qui devra compter sur ses seules propres forces. De cette crise et des leçons à en tirer, devra émerger une nouvelle force sociale et politique. Cela ne pourra pas être celle de l’oligarchie, ou celle d’un mouvement au spontanéisme préfabriqué qui est en fait arrimé aux intérêts des classes dirigeantes, elles-mêmes au service des objectifs impérialistes. Leur objectif commun étant de conduire le mouvement populaire dans une impasse. Pour autant le peuple sri lankais sait faire preuve d’une grande intelligence collective face aux épreuves, ce qu’il a montré dans le passé ! Tôt ou tard donc, il trouvera la voie qui lui permettra de nouvelles avancées sociales et politiques, comme ce fut le cas quand il fut capable de mettre en échec les tentatives de division d’une guerre barbare qui ne fut jamais une guerre civile, mais une guerre contre la barbarie fascisante du séparatisme.

 

Dans ce contexte, les responsabilités de l’Inde et de la Chine sont très importantes. Il conviendra de suivre la politique indienne, si son attitude constructive à l'égard de la Russie, si sa résistance aux pressions US, si son dialogue actif avec la Chine et si son rôle positif au sein des BRICS se poursuivra. Interviendra-t-elle militairement au Sri Lanka comme ce fut le cas en 1987 et comme le revendique l’antenne sri lankaise du BJP, le parti de Narendran Modi, le premier ministre indien, prenant ainsi le risque de voir se reconstituer comme dans le passé une unité nationale sri lankaise anti-indienne?

 

Il en va de même après les changements négatifs au Pakistan et la poursuite du combat d’Imran Khan ou s'agissant des suites des pressions qui s’exercent sur le Bengladesh  qui l'ont fait céder jusqu’à ce jour en faveur d'un soutien aux positions US. Par ailleurs, les évolutions politiques qui viennent de se produire en Australie avec le retour des travaillistes ne devraient pas modifier la politique agressive de ce pays vis-à-vis de la Chine, du moins dans l’immédiat.

 

Dans ces conditions, la réunion du G20 à Bali, Indonésie, qui sera marqué par la présence de Vladimir Poutine sera un événement et une étape qui conduira sans aucun doute à dynamiser les ardeurs de certains en Asie où l’interventionnisme brutal de Washington, la militarisation et la nucléarisation de la région Asie-Pacifique sont des orientations de plus en plus ouvertement contestées. En novembre, les élections des mid-term aux États-Unis ne seront pas sans incidence non plus sur l’évolution de cette situation.

 

Quid de la Chine ?

Quant à l'argument qui consiste à prétendre que la Chine serait responsable de l'endettement du Sri Lanka, ce qui serait la cause principale de sa crise, c’est un mensonge éhonté. En fait, cette dette représente moins de 10% du total de la dette du pays, les 90% restant étant ceux des pays occidentaux et de leurs institutions financières. Par contre et comme elle l'a toujours  fait, la Chine, qui a beaucoup contribué dans le passé au développement des infrastructures du Sri Lanka (Ports, Aéroports, routes, etc.) s’est engagée à continuer à  apporter, et cela sans conditionnalités, son soutien politique, économique et financier au Sri Lanka. 

 

Enfin, ces évènements ne sauraient être isolés de ceux qui sont liés à la crise ukrainienne, au climat de russophobie et de divagations antichinoises dans lequel nous baignons. Le nouvel ordre mondial qui se met en place va se faire dans la douleur et les crises à répétition. On ne saurait sous-estimer les risques mais il serait aberrant de ne pas voir dans les contradictions qui se nouent la poursuite du déclin US dont la dédollarisation en cours constitue une manifestation évidente.

 

Pour Francis Fukuyama « Si nous baissons la garde, le monde libéral disparaitra ». On ne saurait mieux définir l’enjeu de cette période. La recherche d'alternatives et l'aspiration à une nouvelle architecture mondiale fondée sur un monde multipolaire, le multilatéralisme, la non ingérence, la non intervention, le respect de la souveraineté sont en effet à l’ordre du jour. C'est à dire tout à la fois la charte des Nations-Unies, les principes de Bandung  et ce que l'on retrouve dans cette formule de Xi Jiping en faveur d'une « communauté de destin ». D’une certaine manière, la radicalisation des évènements à Sri Lanka peuvent réserver des retournements de situation inattendus.

 

Il y a quelques mois, j’évoquais dans l’émission « Michel Midi » de mon ami Michel Collon «  Sri Lanka sera la prochaine explosion ». Et l’explosion a eu lieu ! Elle est révélatrice de la situation générale, et il y en aura d’autres, ailleurs et pas exclusivement dans les pays du tiers-monde. Les causes principales en sont les politiques barbares des puissances occidentales, leur hégémonisme en faillite, au premier rang desquels celui des États-Unis entrés dans la phase de leur déclin. Au fond, le système capitaliste et de domination impérialiste sont devenue anachroniques, incapables qu’ils sont de répondre aux défis qui sont ceux de l’humanité toute entière. Ce système épuisé doit céder la place. Voici venir le temps des révolutions, les vraies, celles qui doivent être conduites à leurs termes par les peuples, en assumant leurs responsabilités à travers la solidarité et un internationalisme de notre temps.

 

Jean-Pierre Page

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23 avril 2022 6 23 /04 /avril /2022 19:54

Depuis le début de la guerre en Ukraine le public occidental est abreuvé d’images spectaculaires rarement recoupées et vérifiées, mais il ne sait rien ni de la situation économique de l’Ukraine ni du fonctionnement de ses institutions politiques. Le pouvoir kiévien est très largement supervisé par des experts anglo-saxons (USA et Royaume-Uni), ce qu’on observe aussi au niveau de sa propagande de guerre. Il nous a donc semblé intéressant de nous pencher sur un homme clef à cet égard, qui a certes pénétré de longue date les milieux nationalistes ukrainiens mais qui semble dépourvu de toute attirance nationaliste, ses choix allant plutôt vers le mondialisme capitaliste. Son émergence dans l’entourage du président Zelensky est opaque mais c’est lui qui semble jouer le rôle d’acteur principal de la propagande kiévienne reprise en Occident. Ce qui permet de poser la question des liens entre celle-ci, les milieux oligarchiques ukrainiens et leurs appuis occidentaux. Et de découvrir un personnage clef dans le montage de la propagande anglo-américano-ukrainienne qui a conquis le public occidental. Où l’on voit qu’il n’y a aucune question de principe qui vaille mais simplement un opportunisme « pragmatique » permettant d’alimenter la propagande de guerre en faisant la promotion d’un monde virtuel sans liens obligatoires avec le monde réel.

L’article que nous livrons ici est traduit du polonais avec l’accord de l’auteur.

La Rédaction

 

 

Les visages du pouvoir kiévien:

un metteur en scène et un acteur

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Avril 2022

 

Mateusz Piskorski*

 

La Russie est à bout. La Biélorussie va entrer en guerre. Les Russes violent les enfants. Les cadavres humains sont minés par les soldats russes. Les abeilles s’attaquent aux agresseurs russes. La Russie fera bientôt la paix en se soumettant aux conditions de Kiev. La paix est juste au coin de la rue, ou peut-être un peu plus tard. Des milliers de messages souvent contradictoires sont diffusés en Ukraine et dans le monde par Alexei Arestovitch, le conseiller de Volodymyr Zelensky, qui s'impose désormais comme le principal directeur de la propagande des autorités de Kiev. Les médias polonais et occidentaux présentent chaque information fournis par cet homme avec un dévouement inébranlable, comme s'il s'agissait d'une vérité révélée. Alors qui est ce réalisateur et pourquoi rencontre-t-il un tel succès manipulateur aujourd'hui ?

 

L’Acteur

Il est né le 3 août 1975 dans un petit village géorgien, Dedoplis Tskaro. Sa biographie officielle précise qu'il n'est pas d'origine ukrainienne. Il s'agit plutôt d'un enfant des vastes espaces et des nationalités mélangées de l'Union soviétique - moitié biélorussien, moitié polonais. On sait que son père était un militaire, un officier de l'armée soviétique. Des années plus tard, sa famille a quitté la Géorgie pour s’installer en Ukraine. C'est là qu'Alexei Arestovitch a obtenu son bac au lycée n° 178 de Kiev, puis qu’il a passé les examens d'entrée en biologie à l'Université nationale Taras Chevchenko de la capitale.

 

Cependant, il a préféré s'adonner à un autre type d'activité, plus proche de l'âme d'un artiste - l'improvisation. Il a interrompu ses études et en 1992, il a commencé à jouer en tant qu'acteur au théâtre de Kiev « le Quadrilatère noir » (la dernière fois qu'il est apparu sur sa scène, c'était en 2020).

 

L'Espion

Cependant, Arestovitch n'était pas seulement intéressé par le métier d'acteur. Il était aussi attiré par une carrière militaire, ou plus précisément par une carrière dans le renseignement. C'est pourquoi il s'est inscrit à l'Institut des forces terrestres d'Odessa, dont il est sorti diplômé en tant que traducteur militaire de langue anglaise. Les traducteurs de l'armée sont, bien sûr, généralement des officiers du renseignement ou du contre-espionnage militaire.

 

En 1999 (pendant la présidence de Leonid Koutchma), il a commencé son service en tant qu'officier à la Direction principale du renseignement des forces armées ukrainiennes. Le chef des renseignements militaires était alors le général Igor Smichko, Chef du service de sécurité de l'Ukraine (SBU) de 2003 à 2005, puis conseiller du président Petro Porochenko et candidat à l'élection présidentielle et à l'élection du maire de Kiev. Smiechko est d'ailleurs un exemple assez intéressant de l'interpénétration du monde de la politique, des affaires et des services secrets sur les bords du Dniepr.

 

Arestovitch a quitté le service de renseignement militaire en 2005. Il a présenté les motifs de cette décision dans des interviews ultérieures. « J'ai servi dans le département de la recherche stratégique du ministère de la défense. Les rapports que nous préparions allaient directement sur les bureaux du président, du premier ministre, du ministre de la défense, du président du Conseil suprême, etc. La situation dans le pays a changé après la ‘révolution orange’. Il était devenu absurde que d'anciens directeurs d'usines sucrières commencent à donner des ordres et à instruire les officiers d'active sur la manière de faire leur devoir, ce que j'ai dit une fois directement au commandement. En réponse, j'ai entendu : - Où pensez-vous aller ? Vous continuerez à servir. Le lendemain, je ne suis pas revenu travailler et, après de nombreuses hésitations, j'ai finalement décidé de partir », s'est-il souvenu dans une interview.

 

Le Politicien et heureux élu

Après avoir quitté les services de renseignement, Arestovitch s'est jeté dans le tourbillon chaotique de la politique ukrainienne. Pour une raison quelconque (peut-être un malentendu avec ses supérieurs dans l'armée), il a pris une position clairement critique à l'égard du premier Maïdan, celui de 2004 à Kiev, appelée la « révolution orange ». Il a rejoint le Parti de la Fraternité dirigé par Dmytro Kortchynsky. Idéologiquement, ce groupe est qualifié de nationaliste-anarchiste, bien que ses couleurs et son symbolisme fassent directement référence au camp noir et rouge, celui du nationalisme d’extrême droite ukrainien. Son chef et fondateur était auparavant connu principalement pour son implication dans la guerre civile tchétchène où il a combattu contre Moscou, ainsi que dans la guerre en Abkhazie – où il s’est battu contre les militants indépendantistes abkhazes du côté géorgien. Il était également un militant de l'Assemblée nationale ukrainienne - Autodéfense du peuple ukrainien (UNA-UNSO), un parti sans équivoque de type néo-banderiste fasciste, au sein duquel on trouve dans sa direction le fils de l’idéologue du fascisme ukrainien Roman Choukhevitch, Youry Choukhevitch. Kortchinsky n'a pas rencontré beaucoup de succès en politique, contrairement à de nombreux autres nationalistes extrêmes. Cependant, il a continué à être présent dans les médias ukrainiens. En 2016, il a dit ceci à propos de la Pologne : « Actuellement, le nationalisme polonais se développe en Pologne et cela se fait au détriment des Ukrainiens. Les revendications historiques et territoriales à notre encontre s'y multiplient... Nous serons donc en état de guerre ou de préparatifs de guerre pour les cent prochaines années, c'est certain. »

 

Kortchynsky, malgré son insignifiance politique, a fait de bonnes affaires dans la politique ukrainienne qui est extrêmement commercialisée. Son « personnel militant » pouvait être engagé par pratiquement n'importe qui, pour n'importe quel but, pour organiser n'importe quelle manifestation. Bien sûr, cela n’était pas gratuit. En 2005, Arestovich, qui est rapidement devenu le vice-président de sa confrérie, se tenait toujours à ses côtés. En 2009, c'est lui qui a mené l'action de protestation anarchiste de son parti sous le slogan « A bas tout le monde ! ». Dans le même temps, avec Kortchinsky, Arestovitch a commencé à annoncer des travaux sur des plans visant à défendre la Crimée contre une éventuelle agression russe.

 

Mais, au départ, les relations de ces deux hommes avec Moscou sont assez complexes. En 2005, Arestovitch, critique de la révolution orange, s’est rendue aux réunions du Mouvement eurasien d'Alexandre Douguine à Moscou. Là, avec Kortchinsky, ils ont appelé au développement de tactiques communes et efficaces contre les révolutions de couleur dans l'espace post-soviétique. Aujourd'hui encore, certains opposants le soupçonnent d'avoir gardé des liens « d'agent » avec le Kremlin, bien que - étant donné la position réelle de Douguine - cela soit peu probable.

 

La dernier épisode du lien politique d'Arestovitch avec Kortchinsky et sa confrérie a été la protection que ce dernier lui a accordée pour trouver un emploi. En 2009, il est devenu chef adjoint de l'administration de la région d'Odessa. À l'époque, le maire de cette ville était un ami de Kortchynsky, Eduard Gourvitch, un politicien et homme d'affaires anticommuniste d'origine juive, qui est devenu célèbre en 1999 pour avoir renommé une des rues d'Odessa en l'honneur de l'écrivain Alexandre Griboyedov, au profit de l'ultranationaliste Choukhevitch. Arestovitch a ensuite quitté son emploi à Odessa, après quelques mois. Et il a alors disparu de l'espace public pendant un certain temps.

 

Le Psychologue

Pendant ce temps, l'actuel conseiller de Zelensky a suivi un cours de psychologie assez particulier dispensé par le gourou russe Alexander Kamensky (alias Avessalom le Sous-marin). Kamensky pratique une synthèse exotique de la psychologie, des pratiques ésotériques inspirées du courant New Age et des méthodes thérapeutiques de la psychanalyse. Arestovitch a concentré ses études principalement sur les techniques d'influence et de manipulation. Cela lui a permis d'ouvrir sa propre entreprise en tant que « coach » et conseiller psychologique. Il a commencé à développer une entreprise privée dans ce domaine, mais il semble toujours avoir voulu utiliser ses compétences non pas dans les affaires, mais plutôt dans l'armée, les services secrets et la politique.

 

l'Expert et l'« anti-terroriste »

En 2014, après le début de la guerre civile dans le Donbass, Arestovitch a commencé à développer des activité de commentateurs sur les médias sociaux. Il a commencé à être invité en tant qu'expert par les médias traditionnels ukrainiens. Il a tenté de prévoir des scénarios pour la suite du conflit. Il convient toutefois de noter que toutes ses prédictions sont formulées de manière à ce que leur véracité puisse être vérifiée positivement au premier coup d'œil. En fait, ces prédictions sont généralement très vagues ou multivariables. Toutefois, cela fait partie de la promotion de sa propre image, à laquelle Arestovitch a commencé à se livrer avec succès.

 

Un élément similaire de ce type a probablement été sa décision de participer en tant que soldat contractuel à l'opération antiterroriste (ATO) contre les habitants du Donbass. Il a utilisé cette présence sur le front de deux manières. Tout d'abord, il a commencé à se présenter de plus en plus largement comme un expert et un analyste militaire hors pair (sa présence dans la zone de conflit armé était censée crédibiliser son statut). Deuxièmement, il a créé une légende sur sa propre présence dans la zone de conflit, racontant, par exemple, qu'il a traversé la ligne de front 33 fois. Le problème, c'est qu'il n'était pas stationné sur cette ligne, mais à Kramatorsk, c’est-à-dire loin du front.

 

En conséquence de ses activités sur les « médias sociaux », des centaines de milliers d'abonnés ont commencé à regarder le profil Facebook d'Arestovitch et ses vidéos sur sa chaîne YouTube. À un moment donné, surfant sur le vague qui le caractérise, il a même pu prédire le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne. Il continuait simultanément à dispenser des formations en psychologie, aidé en cela par sa reconnaissance médiatique croissante.

 

Le visage de Zelensky

En 2019 et dans la première moitié de 2020, il dénonçait le président Zelensky récemment élu en des termes peu flatteurs. À l'automne 2020, il a soudainement commencé à faire l'éloge du président, après quoi il est devenu rapidement le porte-parole de la délégation ukrainienne au sein du groupe de contact tripartite sur les accords de Minsk. Cela lui a permis d'être reconnu au niveau international ; c'est lui qui présente la position de Kiev dans les négociations sur le Donbass discutées par tous les médias.

 

Il a insisté de plus en plus sur le fait qu'il ne pouvait être question pour Kiev de mettre en œuvre un quelconque accord. Dans une interview accordée en 2021, il déclarait sans ambages qu'au Donbass, la « guerre ukraino-russe » se poursuivra pendant très longtemps. Lorsqu'il devint conseiller supplémentaire du chef du bureau d’Andrei Yermak, en septembre 2021, il a carrément déclaré que la réintégration du Donbass au sein de l'Ukraine est un plan qui sera mis en œuvre au cours des 25 prochaines années, et que toute discussion entre Kiev, Donietsk et Lugansk est inutile.

 

Le Propagandiste professionnel

Pendant son service armé dans le Donbass, Arestovitch s'est entraîné à utiliser les instruments de la propagande de guerre. En 2015, lors de l'encerclement des unités ukrainiennes par les séparatistes près de Debaltsevo, il a soutenu - contrairement aux faits et aux chiffres - que les pertes de Kiev étaient insignifiantes. Mais en 2017, il a déclaré carrément dans une interview : « Chers amis ! Je vous ai beaucoup trompé depuis le printemps 2014. Les fausses informations que j'ai fournies concernaient deux domaines principaux : - la création d'une illusion patriotique selon laquelle ‘nous sommes tous unis, nous nous respectons les uns les autres et nous sommes des héros’, et qu'un avenir brillant attend l'Ukraine ; - une propagande noire contre la Fédération de Russie. Il s'agissait d'activités purement de propagandiste, qui se sont développées face à l'agression militaire de la Russie contre l'Ukraine. Après trois ans, je suis arrivé à la conclusion que la propagande fait partie de la guerre, qu'elle est possible et même nécessaire (malheureusement) sur une base anonyme, c'est-à-dire à condition de ne pas y apposer son propre nom ».

 

Alexei Arestovitch est un magicien de l'image qui réalise ses tours sur commande et pour sa propre satisfaction. Malgré son passé partisan et ses déclarations agressives et théâtrales, il n'est en fait pas le moins du monde un nationaliste ukrainien. « Je ne suis pas un patriote. Pas seulement de l'Ukraine, mais de tout État-nation. Je suis un patriote du "projet n° 5", le projet d'une Terre unie dans l'esprit de Pierre Teilhard de Chardin et de Vladimir Vernadsky. Parmi les figures de nos contemporains, je suis le plus proche d'Elon Musk, l'homme qui incarne avec le plus de constance et d'activité le projet de reconstruction du système social 'Humanité' dans une dimension polyglobale... Sur les questions de reconstruction de la mémoire historique, de justice, de luttes, de victoires et de défaites, d'émergence des nations, de langues, de blessures historiques, je ressemble à un soldat sur le pou. Je crache sur tout cela depuis la haute tour du noosphérisme. Je peux même reconnaître leur importance, mais pour moi, tout cela est simplement inintéressant. C'est pourquoi je parle la langue dans laquelle je suis le plus à l'aise. Si vous êtes patriote, je respecte cela. Mais je n'aime pas du tout la variété de patriotisme qui nous a tous séduits ici. Si, en mon nom, nous devons garder le silence sur certaines choses et faire pression sur quelqu'un, alors je ne participe pas à un tel patriotisme », a-t-il déclaré dans un interview. Sur sa chaîne YouTube, il souligne qu'il utilisera le russe pour deux raisons : parce que c'est la langue qu'il utilise pour communiquer avec sa famille à la maison et parce qu'il veut pratiquer une propagande efficace visant un plus grand nombre de personnes.

 

Il est intéressant de noter qu'Arestovitch a aussi honnêtement admis - et il l'a dit dans le contexte du retrait américain d'Afghanistan - que l'introduction de normes démocratiques uniformes et universelles dans différents pays ne fonctionnait pas. Et cela inclut l'Ukraine. Toutefois, avant même le déclenchement de la guerre, il a proposé de rebaptiser l'Ukraine en Ukraine-Ruthénie. Bien qu'il ait déclaré par la suite qu'il s'agissait d'une plaisanterie, il s'agissait certainement d'une tentative ambitieuse d'introduire la question de la rivalité autour de l'héritage de la Ruthénie de Kiev dans le débat public au profit de l’Ukraine.

 

Un chef-d'œuvre d'images

Aresovitch, qui a toujours rêvé d'influencer les gens, exerce aujourd'hui de fait son influence à l'échelle mondiale. Les récits et la désinformation qu'il formule sont diffusés non seulement en Ukraine, mais aussi dans tout ce qu’on appelle l’Occident et même partiellement aussi dans l'espace post-soviétique. Il s'agit sans aucun doute d'un homme d'une grande créativité et d'un talent de manipulateur.

 

En face de lui, le général en uniforme Igor Konachenkov, porte-parole du ministère russe de la Défense, avec ses messages secs et raides n'éveillent pas l'imagination des gens. Konachenkov vient d'une époque antérieure, celle d’avant les médias sociaux. Ce problème est de plus en plus reconnu en Russie, mais il est trop tard pour reprendre l'initiative sur la ligne de front de la lutte pour imposer sa narration.

 

Arestovich n'est certainement pas un génie solitaire. Il est assisté par les meilleurs cabinets de relations publiques des États-Unis et du Royaume-Uni. Cependant, c'est lui qui joue le rôle d'un des des plus importants visages du pouvoir de Kiev. Il est acteur et metteur en scène, apparemment beaucoup plus indépendant que son directeur officiel Zelensky. Pour l'instant, y compris en Pologne, son influence sur l'opinion publique est bien plus grande que celle des politiciens locaux. Va-t-il un jour, comme il l'a fait en 2017, dire à quels mensonges il a recouru et révéler les techniques de la très efficace propagande de guerre ukrainienne ?

 

Mateusz Piskorski*

 

* Universitaire, politologue, ancien député d'un parti de gauche patriotique, partisan d’un rapprochement de la Pologne avec les pays d’Eurasie, opposé à l’OTAN. Il a été interné pendant trois ans sous l’accusation d’espionnage au profit de la Russie et de la Chine, sans qu’aucun élément sérieux ne soit produit pour soutenir cette accusation. Il a été finalement libéré sous caution à la suite des pressions du Bureau des Nations Unies sur les internements abusifs. Mais l’enquête le visant se poursuit de façon à ce qu'elle soit interminable et, en attendant, il est interdit de sortie du territoire polonais et ne peut pas non plus retrouver un emploi stable dans son pays.

 

 

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5 février 2022 6 05 /02 /février /2022 18:38

Une association polonaise se référant au roi Sigismond le vieux, l’un des plus grand roi de Pologne au XVIe siècle, qualifié dans ce pays de « siècle d‘or », a lancé en Pologne une enquête sur l’utilité de l’État polonais, à laquelle l’auteur a répondu. L’auteur qui habite Cracovie soulève plusieurs questions fondamentales qui intéresseront les Polonais mais il aborde aussi, au travers du cas polonais, différentes questions comme celle du capitalisme, du socialisme réel, des migrants, de l’Union européenne, du libéralisme, de la culture, des rapports entre pays périphériques et pays dominants, bref de plusieurs thèmes qui intéressent aussi bien un habitant de l’Europe orientale que occidentale, d’un pays développé que d’un pays sous- ou moins développé. Mélanges de situations qui peuvent apparaître sans doute plus crument aujourd’hui à cause de la mondialisation capitaliste qui a abouti à « mixer » les problématiques qui, jusque là, pouvaient paraître plus distinctes. Son jugement est pessimiste car, en cette période de crise civilisationnelle généralisée, il faut avoir le courage d’apporter un diagnostic sévère si l’on veut comprendre la réalité d’un monde qui s’effiloche, même si on souhaitait voir les patients se porter mieux.

Bruno Drweski

 

A quoi nous sert la Pologne ?

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Février 2022

 

Jarosław Dobrzański*

 

Compte tenu de l'état général actuel de l'État polonais, du niveau de sa culture politique, de celui de sa couche dirigeante, de celui des normes de coexistence sociale en vigueur aujourd’hui, ainsi que d'un certain nombre d'indicateurs économiques, démographiques et sociaux objectifs, on pourrait facilement se moquer de cette question, voire la rejeter d'emblée, l’État polonais étant de fait un pays inutile pour la plupart d' « entre nous ». S’il n’y avait pas cette circonstance significative qui nous fait modérer la sévérité de cet avis. Cette circonstance, c’est le fait que les citoyens de nombreux pays autrefois riches d'Europe occidentale, ainsi que les habitants de la mère patrie de la prospérité et de la démocratie - les États-Unis - qui vivent de plus en plus dans de véritables villes de tentes dispersées le long des principales artères des grandes métropoles, expriment de plus en plus souvent leur profonde insatisfaction à l'égard de leur pays. Le monde a changé pour le pire sous nos yeux, et dans un nombre croissant de pays qui, jusqu'à récemment, étaient considérés comme riches et modernes, une proportion croissante de la population qui y vit ne se sent plus chez elle et ne voit aucune chance de mener une existence agréable. À cet égard, la Pologne ne fait donc malheureusement pas exception, même s'il existe encore des endroits situés dans son voisinage où de nombreux Polonais estiment qu’ils seraient plus propices pour y vivre.

 

Malgré cela, ou peut-être à cause de l'absence de perception de cette circonstance, une partie considérable des citoyens polonais, bien qu'ils ne le disent pas explicitement, répondent à la question posée en intitulé de façon négative - par les choix qu’ils font. En effet, le taux d'émigration n'a cessé d'augmenter depuis que les citoyens de la « Pologne libre » sont libres de partir à l'étranger. Rien ne fait plus appel à mon imagination que l'exode massif qui a commencé lorsque la Pologne a rejoint l'Union européenne, ce que j'interprète comme le constat que des millions de migrants renoncent de fait à leur citoyenneté polonaise. Si les différents obstacles qui empêchent encore l'installation facile de ces « ex-Polonais » dans des pays étrangers n’existaient pas, malgré la déclaration du principe de libre circulation des personnes dans l'UE, il y aurait encore plus de personnes qui quitteraient le pays situé sur les bords de la Vistule. Et aujourd’hui, non seulement le pourcentage de ceux qui déclarent leur intention de quitter la Pologne ne diminue pas, mais il augmente encore parmi les tranches d'âges les plus jeunes. Et pourtant, ce ne sont pas seulement ceux-là qui partent, mais aussi des personnes dans la force de l'âge qui estiment avoir encore quelques chances d'améliorer leur sort. Ce problème touche donc toutes les tranches d'âge, sauf les personnes âgées, car il est difficile de replanter un vieil arbre. J’appelle ces gens là des « ex-Polonais » en terme de citoyenneté même si je sais que nombre d'entre eux détiennent encore des documents de voyage polonais, mais je ne doute pas non plus que la principale raison de cet état de fait réside dans les exigences formelles et juridiques onéreuses, parfois difficiles, et les longues procédures permettant de changer et d'acquérir le permis de résidence permanente et la citoyenneté d'autres pays. Bref, la plupart de ces personnes renonceraient immédiatement à leur passeport polonais en échange d'un document analogue du pays où elles essaient de se rendre, si seulement cette possibilité leur était offerte.

 

Que retire la Pologne de ses émigrés ?

Le seul avantage que l'État polonais peut tirer de cette situation d’émigration massive et qui devrait être perçue comme une grave maladie sociale, est que ces migrants lui permettent de maintenir plus facilement un taux de chômage bas dans le pays et d'injecter de l'argent provenant de l’étranger dans le système monétaire et économique polonais, en particulier dans le secteur du logement, grâce aux apports financiers provenant de l'extérieur de la part de ces ex-Polonais qui - en achetant des appartements en Pologne - veulent faire de l'argent spéculatif sur un marché prometteur ou qui investissent dans un havre de paix pour leurs vieux jours « juste au cas où ». Mais il s'agit ici en fait d'avantages à court terme qui sont dans les faits illusoires pour la Pologne. L'émigration en temps de paix doit être considérée comme un fléau social ruinant le pays, et ses effets différés affligeront un jour cet État insouciant, alors que son comportement envers le phénomène d’émigration donne l'impression qu'il n'y voit aucun problème.

 

L’effondrement du système de santé comme indice

En Pologne, nous sommes confrontés depuis longtemps à l'inefficacité du système de soins de santé (si l'on peut appeler par ce terme le chaos et le désordre régnant aujourd’hui dans ce domaine). Permettez-moi de vous rappeler que depuis 1989, le « service public de santé » de cette ère « communiste » supposément criminelle a été progressivement remplacé par diverses inventions, en commençant par les caisses de maladie, puis en passant par la « commercialisation », la privatisation, les fonds divers, pour finir par les « évaluations des procédures médicales » concernant le moloch notoirement sous-investi et inefficace appelé « système de soins ». L'objectif commun de tous ces efforts de déformation était de réduire et d'alléger le système de soins médicaux hérités du socialisme et estimés trop généreux selon les dévastateurs néolibéraux. Il fallait dissimuler la vérité gênante d’un pays qui a été fondamentalement privé de toute chance de construire un système fonctionnel, cohérent et égalitaire permettant de garantir les besoins médicaux de base d'une population vieillissante. On a laissé les gens seuls face à leurs problèmes de santé.

 

Au moment où j'écris ces mots, la pandémie du coronavirus a impitoyablement mis en évidence toutes les lacunes et les pathologies de ce mécanisme qui survit avec peine. Je ne souhaite pas politiser cette question et je suis loin de dire que la responsabilité de la protection insuffisante des citoyens soumis à l’épidémie et l'incompétence de la lutte contre celle-ci incombe uniquement à l'équipe actuellement au pouvoir à Varsovie. Cette question est en effet directement reliée à la question bien plus ancienne de l'émigration, que j'ai évoquée plus haut. L'exode des médecins de Pologne a commencé dans les années 1990, bien avant que la Pologne ne rejoigne la « communauté » européenne, en raison du sous-investissement scandaleux dans ce secteur socialement important. Outre l'émigration individuelle, le pays a été dépouillé de son personnel médical hautement qualifié, dont la formation et la spécialisation ultérieure avaient été financées par la République populaire de Pologne, c'est-à-dire par la société dans son ensemble, sous ce régime politique détesté par les autorités et les médias d'aujourd'hui. Depuis 30 ans, des sociétés spécialisées dans l'exportation des médecins, des dentistes et des infirmières vers les pays riches de l'Ouest opèrent légalement en Pologne. Afin d'augmenter leurs profits, ces sociétés ont eu en plus l'idée diabolique de diriger un flot de riches patients provenant des pays occidentaux dans la direction opposée, vers la Pologne. Ces patients, qui payaient pour des « services et soins » médicaux bon marché, ont forcé les malades âgés, retraités et pensionnés invalides polonais à être exclus des files d'attente menant vers les sanatoriums, pour qu’on les envoient recevoir des traitements de second ordre, payés chichement par la sécurité sociale polonaise.

 

Et l'État polonais n'a rien fait pour mettre un terme à ces pratiques scandaleuses d'exportations et d'importations médicales prédatrices, et pour fermer ces sociétés de gangsters. Au lieu de cela, avec un empressement fou, l’Etat a liquidé les hôpitaux publics en les forçant à s'endetter et à faire faillite, en transférant leurs actifs sociaux qui avaient été accumulés pendant de nombreuses années à divers pilleurs qui se sont constitués un butin à partir des privatisations effectuées. Il n'est pas vrai d’affirmer que, comme on l’a dit, l'État ne pouvait rien faire. Il s'est en effet dit à lui-même et à toute la société qu'il ne possédait « aucun bouton » à sa disposition pour améliorer ou même pour ne pas détériorer la qualité de vie, et que le processus d'érosion forcée allant du haut vers le bas du tissu des soins hospitaliers et ambulatoires construit au fil des décennies était naturel et constituait même le début d'un renouveau du système construit sur les ruines de l'ancien, cette fois sur la base de principes commerciaux solides. D’autres États libéraux n'ont pas été aussi passifs et ils ont pu défendre leurs intérêts, même s'il s'agissait de protéger les intérêts du plus fort contre celui du plus faible.

 

Les conditions d’accès au marché du travail dans l’UE et leurs effets

Lorsque nous, les Polonais, avons été admis dans l'UE, les pays occidentaux ont négocié des conditions favorables pour leurs économies, reportant de sept ans l'octroi de l'égalité des droits aux Polonais sur leur propre marché du travail, et cela malgré les annonces grandiloquentes et les déclarations creuses sur l'Union européenne comme espace de libre circulation des personnes et des travailleurs. Le flux était - non seulement libre, mais aussi fortement encouragé - mais dans un seul sens ! Il s'agissait d'organiser une fuite des cerveaux et de main-d'œuvre dans des domaines clés de l'emploi dans les pays occidentaux, là où il y avait une pénurie de personnel. l’UE a aidé les pays occidentaux frappés par la crise qui, dans une période difficile, ont gagné une armée de personnes instruites et prêtes à y travailler pour presque rien. L'admission des Polonais sur le marché du travail britannique n'est pas le résultat d'une bonne volonté ou d'une charité exceptionnelle de la part des Britanniques à l'égard des Polonais. C'était le résultat d'un égoïsme bien calculé qui correspondait à la nécessité du moment. Les employeurs britanniques n'ont pas eu à payer pour l'éducation et la formation des travailleurs polonais immigrés en Grande-Bretagne, ni à investir dans l'amélioration de la productivité de leur propre main-d'œuvre. Ils ont gagné immédiatement, en engageant une multitude de personnes qui pouvaient être payées beaucoup moins que ce que le marché local exigeait. Par conséquent, si nous parlons aujourd'hui de l'effondrement des services de santé en Pologne, du manque de personnel, du vieillissement des médecins et des infirmières et de la pénurie de médecins qui se chiffre par milliers, nous devons être conscients que cela n’est pas advenu du jour au lendemain par décret divin ou catastrophe naturelle, mais que c’est le résultat d’une mauvaise stratégie à long terme ou d’un manque de stratégie, d’une apathie, d’une suite de mauvaises décisions ou de manques de décisions de la part des responsables de l’État polonais et de la qualité de sa politique.

 

Certaines des personnes que nous avons perdues par l'émigration, en dehors des professions médicales et d'autres professions recherchées exigeant des connaissances spécialisées, constituaient une armée de main-d'œuvre excédentaire et superflue, que le marché du travail polonais, dévasté par la période post-récession d’après les changements systémiques de 1989, était incapable d'absorber. Il est peut-être utile de rappeler le fait gênant et oublié depuis longtemps qu'en 2004 encore, le taux de chômage des jeunes en Pologne était de 50 %. Après l'adhésion de la Pologne à l'UE, ces jeunes ont quitté le pays. Ils vivaient dans les villes, ils étaient relativement bien éduqués, et culturellement préparés à émigrer. Il ne s'agissait plus comme auparavant de migrants saisonniers quittant la campagne pour travailler dans l'agriculture allemande. La plupart d'entre eux ont intégré de manière permanente les marchés du travail, les systèmes fiscaux et les régimes de retraite du pays d’accueil et ils ne reviendront jamais en Pologne. L'absence d'une population aussi importante, qui s'ajoute à un fossé intergénérationnel, laissera certainement sa marque sur la réalité polonaise dans de nombreux endroits à l'avenir. En résumé, la Pologne a été durement touchée par ces choix et les effets différés de cette abdication scandaleuse du rôle de l'État en matière de régulation et de correction des fluctuations du marché du travail ne se sont pas encore fait pleinement sentir.

 

Aujourd'hui, c'est presque un truisme de dire que le capital a une patrie et que les investissements étrangers ne sont pas de la philanthropie, mais lorsque j'ai parlé et écrit sur ce sujet il y a une douzaine d'années, les fanatiques libéraux que je connaissais se frappaient le front et m'envoyaient en Corée du Nord. Il est bon qu'une goutte puisse percer un roc et que les opinions anachroniques à la Balcerowicz-Petru1 soient désormais considérées comme une curiosité historique fossilisée, mais nous payons encore l'hégémonie de 30 ans d'une fausse idéologie qui était alors considérée comme le dernier mot de la science, et nous le paierons encore longtemps.

 

Un pays de pathologie sociale

Une telle Pologne, passive face à la pathologie et à la catastrophe sociale, était-elle et est-elle nécessaire à quiconque ? Peut-être vaut-il la peine, pour rafraîchir la tête de ceux qui sont imprégnés de propagande anticommuniste, de confronter les indicateurs démographiques de la « Pologne libre » aux données historiques pertinentes de la période du « communisme criminel », moqué et condamné. Lorsque nous avions une croissance démographique régulière et réelle (positive, garantissant le remplacement des générations), des taux de natalité impressionnants et une espérance de vie qui s'allongeait. Entretemps, après la « reconquête de l'indépendance », les tendances se sont inversées (à l'exception de ce dernier indicateur, mais à cet égard, nous nous distinguons par le bas de l'Occident), et après l'adhésion de la Pologne à l'UE, les jeunes issus du dernier baby-boom de la Pologne populaire des tournants des années 1970 et 1980 ont quitté le pays en grand nombre.

 

Qui participe du coup à ce « nous » ?

Un autre doute est soulevé par le destinataire collectif supposé de cette question - pourquoi « nous » et la Pologne ? Pour nous, c'est-à-dire, pour qui en fait ? Nous savons déjà que plusieurs millions de migrants n'ont plutôt besoin de rien en Pologne, car ils ont fait d'un autre pays le centre de leur vie. Et si nous examinons l'engagement social des personnes qui restent dans le pays, nous pouvons constater une énorme apathie et anomie sociale. Non seulement la Pologne n'est pas un État bien ordonné. Ce n'est pas non plus une société, et encore moins une communauté. Ce qui frappe le plus un observateur extérieur, c'est le manque général de respect d’objectifs situés au-delà des besoins égoïstes réduits au cercle de la famille immédiate. En Pologne, il n'y a pas d’esprit de communauté, à quelque niveau social que ce soit, que ce soit au niveau du quartier, en passant par le pouvoir communal, jusqu'au sens plus large au niveau régional, territorial et enfin national. Nous sommes une population, mais nous ne formons pas une société. Si nous nous organisons, c'est sous une forme quasi tribale-clanique. Les catégories qui font exceptions à cette règle sont, elles, très conscientes de leurs intérêts, bien équipées en ressources politiques, ce sont de petits groupes d'intérêt concentrés principalement dans les grands centres urbains et luttant non pas pour le bien commun, mais pour obtenir des privilèges spéciaux pour eux-mêmes.

 

Le faible taux de participation des Polonais aux élections - si on y voit une façon de mesurer le niveau d'acceptation du système politique, d'identification à des communautés sociales et l'implication dans les questions supra-individuelles et supra-particularistes – nous conduit à une conclusion similaire : nous ne formons pas une communauté. Dans l'arène politique, les modèles les plus destructeurs de comportement sectaire-tribal se révèlent. En commençant par la sélection négative du personnel, en éliminant tout véritable débat et toute participation à la vie publique, et en terminant cette observation par la façon dont sont attribués les postes les plus élevés de l'État qui s’obtiennent d'une manière ostensiblement instrumentalisée et cynique, sans tenir compte de l’effet démoralisant produit par les personnes au pouvoir sur les gouvernés, et de l'offense faite à leur sens de la dignité. Après tout, c'est une chose d'être dirigé par des étrangers envoyés de l'extérieur qui, par définition, représentent des intérêts étrangers, et c'en est une autre de se sentir dépendant d'un pouvoir manifestement incompétent, et parfois extrêmement irresponsable et stupide, mais qui est nominalement le vôtre.

 

Quelle démocratie ?

Au cours des trente dernières années, la « démocratie » polonaise, grossière à ses origines, a pris l'avantage sur la société, maîtrisant presque à la perfection l'art d'organiser des plébiscites et des votes sans véritables choix, sans pluralisme et sans véritable représentativité. Il n'est pas surprenant que dans cette situation, sauf en des occasions exceptionnelles, la population fasse massivement fi de toutes sortes de « devoirs civiques » périodiques et ne participe pas aux élections, qu'elles soient locales ou nationales, puisque personne d’entre eux ne peut guère influencer sur le résultat. Si, comme le soutenait Tocqueville se basant sur l'exemple des Etats-Unis du XIXe siècle, la démocratie fonctionne principalement au niveau local, la Pologne du XXIe siècle contredit cette thèse : nulle part ailleurs plus qu'au niveau local, que ce soit dans les communes et les villes enfouies dans les provinces profondes ou dans le agglomérations urbaines plus grandes, on ne trouve une distorsion plus flagrante de l'idée de pluralisme et de participation. Tout en bas de l'échelle, le système s'est pétrifié ; dans les petites comme dans les grandes villes, on a des maires qui restent trente ans en place, retranchés comme des satrapes sur leurs domaines, ce qui est devenu la norme. Des groupes d'influence bien organisés et très soudés, rassemblés autour d'un réseau de connexions entre les magistrats, les multiples services des administrations locales, les entreprises municipales et leurs sous-traitants, ont effectivement privatisé des villes entières et les ont subordonnées à des intérêts particuliers. Ces conglomérats sont constitués, y compris les familles ramifiées, d'importantes armées de personnes liées par une communauté d'intérêts privés. Si l'on ajoute à cela les abondantes ressources économiques, politiques et de savoir-faire dont ils disposent, leur supériorité sur la majorité apathique et passive devient évidente, et l'issue de la confrontation une fatalité.

 

Et qu’en est-il de la justice ?

Je pourrais ajouter bien d'autres éléments à cette liste de défauts et d'erreurs structurelles de l'État polonais existant aujourd’hui, dont l'un des plus importants serait l'organisation pathologique du système judiciaire, que Montesquieux, dans sa naïveté, considérait comme inexistant parce que dépourvu de sanctions. Dans la Pologne d'après 1989, ce pouvoir a eu une portée, une influence et une audience énormes, et il a causé par ses décisions une quantité incalculable de maux, guidé par une idée faussement conçue de justice compensatoire historique due à un esprit de « revanche » contre le régime précédent et qui a profité aux cliques d’intérêts particuliers qui se sont formées dans l’opposition comme au sein des structures officielles du régime précédent. En même temps, malgré ses origines ostensiblement démocratiques, ce « nouveau régime » n'a jamais pu se défaire de son mépris supra-systémique séculaire pour le citoyen ordinaire et provenant du féodalisme antérieur. Il n'est pas possible ici d'explorer les raisons de cette situation. Toutefois, si quelqu'un croit que les problèmes dans ce domaine n'ont commencé que lorsque le parti actuellement au pouvoir a tenté de prendre le contrôle total des tribunaux, et qu'auparavant nous étions censés avoir affaire à une machine bien huilée d'un État de droit démocratique, cela signifie qu'il ou elle n'a rien compris à ce qui s'est passé dans le pays au cours des trente dernières années. Tout comme les libéraux n'ont rien compris à ce qui s’est passé, car ils s'étonnent toujours du soutien indéfectible de la majorité désespérée de la société encore active sur le plan électoral à l'option au pouvoir actuellement, option dite « populiste » ou « illibérale ». Je n'écrirai pas sur la pathologie du système des partis mais il faut savoir qu’un cheval ressemble à un autre.

 

Culture et science

En répondant à la question sur la nécessité de préserver la polonité, je ne peux cependant pas ne pas mentionner deux questions dont l'importance de ce point de vue ne peut être surestimée. Ce sont les domaines de la culture et de la science. Je pense qu'il suffit de signaler l'énormité des problèmes que nous avons rencontrés en tant que communauté nationale dans ces domaines au cours des trente dernières années. La « Pologne libre » peut-elle se targuer d'un niveau de culture, allant de l'enseignement de masse à l'enseignement supérieur, qui égale ne serait-ce qu'un peu les réalisations de la période de la Pologne populaire ? Je sais que les anticommunistes fanatiques ont une explication toute prête à portée de main et affirment que les réalisations culturelles et scientifiques de la période de la Pologne socialiste ont été créées en dépit de l'ancien régime, et non grâce à lui. Or, même si l'on acceptait cette démagogie bizarre au pied de la lettre, comment expliquer alors la dégénérescence culturelle de la société actuelle, comment expliquer la colonisation progressive et la brutalisation de la culture de masse, quand la langue polonaise est soit éliminée, soit rabaissée à un niveau primitif ? Dans le domaine de la science, on a assisté à une explosion du nombre de facultés dans les universités d'État et à une croissance rapide des universités privées et du personnel scientifique, qui non seulement n'a pas été suivie de réalisations scientifiques observables, mais qui a eu pour conséquence une baisse du niveau de l'enseignement, du rang de la science, du statut social des scientifiques, du respect et de la confiance dans les représentants des professions académiques et - last but not least - d’une soumission impuissante des milieux scientifiques à la tutelle politique dans les conditions de concurrence pour les postes et les subventions.

 

Les seuls effets visibles des pseudo-réformes incessantes et dévastatrices sont que la Pologne compte le plus grand nombre de serveurs de restaurants et de coursiers des bureaux au monde possédant dans leur poche des diplômes « universitaires » inutilisables et un nombre toujours croissant de professeurs d'université rongés par le cancer de l'expansion administrative et une épidémie de termes ronflant et vides de sens réel. Pour dire les choses crûment, dans la nouvelle division internationale du travail, la Pologne n'a clairement aucun rôle à jouer dans le domaine scientifique au sens large. Mais la science n'est pas seulement un échange et une compétition internationale, mais ce sont aussi des tâches importantes à l'intérieur du pays, dans le domaine de la culture nationale. À cet égard, le bilan est tout aussi mauvais - la science a cessé de jouer un rôle sur ce plan.

 

Quant à la culture, au sens étroit du terme, les autorités qui en sont chargées ont décidé de se concentrer sur deux tâches : investir des sommes gigantesques dans les relations publiques internationales, ce qui consiste à exiger la reconnaissance universelle des prétendus mérites historiques de la culture polonaise dans le monde, et fournir au pays des jeux d'un niveau tellement bas que les autorités les évaluent en fonction de leurs propres capacités de perception et de chantage envers le « bas peuple ». Le résultat des activités dans ce dernier domaine est une primitivisation sans précédent des goûts et une commercialisation de pacotille de la culture de masse, qui ne peut susciter que dégoût et mépris chez des personnes élevées dans des conditions décentes. Si cela a été fait jusqu'à présent principalement par des entités privées, des stations de télévision et de radio commerciales, des agences « artistiques » et des journaux, cela aurait pu être expliqué par la réalisation de l'inventaire habituel de ce qu’est capable de faire le capitalisme privé. Mais quand l'argent et les institutions publiques sont impliquées dans ce même marécage, et cela à grande échelle qui plus est, alors on franchit les limites de sa raison d'être et on détourne le pays du bien commun.

 

Qui a donc besoin de la Pologne ?

Nous arrivons donc ici à la question de savoir qui a le plus besoin de la Pologne. En premier lieu, elle est nécessaire à la classe dite politique, c'est-à-dire à l'élite qui s'auto-sélectionne. Eux, ils ont besoin de nous tous, en tant que serviteurs et contribuables qui maintiennent matériellement les fondations de cet édifice branlant, qui servent de public impassible au mauvais théâtre politique et de toile de fond à la façade de cet État faible, et enfin ils ont besoin de « nous » en tant que recrues qui défendront les vies et les biens de cette élite contre d'éventuelles menaces physiques venant de l'extérieur, jusqu'au moment où, comme pour son prédécesseur de 1939 sur lequel l’État polonais actuel se modèle d’ailleurs, ils devront quitter le pays en empruntant le chemin le plus court vers l'exil. En contrepartie, l'État-providence nous versera une pension - pour ceux qui seront chanceux, environ 1 600 zlotys en moyenne, et pour les malchanceux, 40 groszy. À cet égard, l'histoire de la Pologne n'a donc pas beaucoup changé depuis l’entre-deux-guerres ou les siècles de décadence précédent. Le paradoxe de cette histoire est que la seule période de l'histoire moderne de la Pologne où cette relation n'a pas été complètement renversée, c'est-à-dire où l'État était au service de la société et non l'inverse, a été la période de la République populaire de Pologne, c'est-à-dire la période que les historiens d'aujourd'hui considèrent collectivement comme la période où dominait un pouvoir illégal et en manque de légitimité nationale. Je n’ai pas l’intention de convaincre les enthousiastes fanatiques de cette création infructueuse et éphémère des puissances étrangères que fut la Pologne de l’entre-deux-guerres désormais glorifiée sur le fait que les relations sociales y étaient perverties. Ceux qui ont l'esprit ouvert comprendront par eux-mêmes ce qu'était et pour qui a existé le mythe d’une Pologne devant s’étendre d’une mer à l'autre, de la Baltique à la mer Noire.

 

La Pologne ne sera donc utile à personne tant que persisteront les anachronismes de la fameuse tradition nationale de la « tête brûlée » et de l'anarchie, tant qu'elle ne sera pas capable d'assimiler les acquis les plus précieux de la culture européenne, y compris l'héritage jamais bien réparé des Lumières européennes, tant qu'elle ne sera pas capable de développer - malgré la réticence de certains milieux modernes à adhérer à cette terminologie - l'idée d'une nation civique cohérente (à ne pas confondre avec une nation ethnique), par opposition à l'erreur pars pro toto qui s'est répétée au fil des siècles dans la perception de la nation : la nation n'a jamais été majoritaire, elle n’a pas même inclus la noblesse sensu largo, qui par son statut de propriété, son mode de vie et sa culture ne différait souvent pas de la paysannerie ordinaire, mais la Pologne était réduite à la noblesse au sens le plus étroit : les possédants et les magnats. Contrairement aux États impériaux qui opprimaient les peuples vivant à l'étranger et situés loin du centre colonial, la Pologne a été pendant des siècles l'oppresseur de sa propre population, qu'elle ne voulait même pas élever au rang de nation. Même l'abolition du servage accordé aux Polonais l’a été par le biais des puissances étrangères s’étant partagé le pays (et il est ici indifférent de savoir dans quelle mesure ces décisions étaient doublées d'un calcul politique de leur part). Et avec le recouvrement de l'indépendance, l'État polonais de papier a restauré certaines de ses formes issues de la Pologne nobiliaire, formes qui ont survécu en son sein jusque dans les années 1930. Et après le soi-disant rétablissement de l'indépendance, en 1989, la Pologne est devenue un État d'élites compradores qui ont lié leur destin aux intérêts de mandants étrangers.

 

Si les Polonais ont voté massivement pour l'adhésion à l'UE, ce choix était avant tout motivé par leur désir d'être soumis non pas à telle ou telle autorité nationale personnalisée, mais à des principes rationnels d'organisation de la société et de l'État, ainsi qu'à des normes équitables de coexistence sociale. Les Polonais voulaient simplement se libérer de l'emprise des oppresseurs et des dictateurs nationaux, vivre comme des Européens et obtenir une autorité pour régler leurs inévitables différends futurs avec la puissance nationale dont ils souhaitaient ainsi limiter la portée et l'omnipotence.

 

Malheureusement, deux changements importants sont intervenus entretemps. Premièrement, l'Europe a abdiqué sa fonction d'arbitre supranational, considérant que la tâche d'organiser la vie à l'intérieur des frontières nationales des membres nouvellement admis dans la « communauté » dépassait ses capacités. Si elle intervient dans les affaires nationales, l’UE ne le fait non pas du haut de normes juridiques abstraites et de standards européens supranationaux, mais à partir de positions partisanes, préférant les gouvernements ou les oppositions alliés à l'establishment dominant de Bruxelles et punissant ceux qui, à tort ou à raison, se rebellent contre lui. Elle n'a jamais cessé non plus d'intervenir violemment pour défendre la logique mondialiste de l'orthodoxie économique néolibérale, quels que soient les dommages que cette ingérence ont causés dans le passé ou menacent de causer à l'avenir. Peu de gens se souviennent encore de l'implacable commissaire européenne Neelie Kroes et de sa croisade contre les chantiers navals polonais, mais les successeurs dignes de son nom ne manquent pas à Bruxelles aujourd'hui, avec le même niveau d'arrogance.

 

Deuxièmement - et c'est là que réside la cause du problème - l'idée même d'une Europe commune et son incarnation matérielle ont profondément évolué au cours des quarante dernières années, passant du concept d'État-providence à une utopie néolibérale mondialisée et à une concurrence inégale entre le centre et la périphérie. En 2004, nous sommes entrés dans une Europe différente. Pas l'Europe dont la meilleure période de prospérité d'après-guerre est désormais décrite dans la littérature comme les « trente glorieuses ». Pourtant, pendant longtemps, l'élite politique polonaise n'a pas abordé la question de savoir à quoi cette Europe commune devrait ressembler, ce qu'elle devrait être, se contentant de l'axiome selon lequel la raison d'être de la Pologne est d'appartenir à l'Union européenne, indépendamment de ce que cela signifiait en pratique. En réponse à la négligence et aux omissions de l'élite compradore, une bourgeoisie nationale a surgi aujourd’hui, qui tente de réveiller les démons du vieux nationalisme polonais, le chauvinisme, le cléricalisme, l'histoire mythifiée, le statut de superpuissance et la phobie de ses voisins les plus proches. Elle se crée des ennemis dans des pays très proches de ses propres frontières, souvent des pays plus puissants, tandis qu'elle cherche des amis parmi des pays éloignés et qui ne s'intéressent à la Pologne que de manière instrumentalisée, temporaire ou ostensible. Personne n'a besoin d'être convaincu que le monde peut se passer de la Pologne, car cette affirmation est un truisme. Il suffit de chercher sur internet (je m'adresse à ceux qui ont été privés de cours d'histoire à l'école) des cartes historiques de l'Europe quand la Pologne n'était pas présente pendant très longtemps et de réfléchir à la répétitivité des événements historiques.

 

Tant que des élites parasites vivront et prospéreront en Pologne, et que la citoyenneté ne sera pas véritablement représentée, presque personne n'aura donc besoin de la Pologne.

Jarosław Dobrzański


* Philosphe, Historien des idées. Maîtrise de philosophie de l’Université Jagellonne de Cracovie, Maîtrise et Doctorat d’histoire de la Russie et de l’URSS à l’Université Notre-Dame aux Etats-Unis. Expérience professionnelle : Université de Cracovie, Maître d’hôtel en France, Instructeur à l’Université Notre-Dame, Stagiaire à University of Illinois, Urban-Champaign, puis dans des entreprises transnationales du pétrole en Pologne. Traducteurs de plusieurs ouvrages scientifiques en polonais. Auteur de nombreux articles scientifique et de réflexion sur la société.

Note :

1 Deux réalisateurs et idéologues phares des politiques néolibérales prônées et lancées sous l’impulsion de George Soros et de Jeffrey Sachs en Pologne à la fin de 1989.

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22 décembre 2021 3 22 /12 /décembre /2021 00:05

Le capitalisme tardif s'est imposé au monde, mais comme il n'a plus de champ d'expansion possible, la guerre mondiale est logiquement devenue inéluctable, ce qui toutefois signifierait la fin de l'humanité qui n'a donc plus aucune possibilité que d'imposer une logique de paix, donc de développement, donc de sortie du système dominant. Alors que la classe ouvrière a été cantonnée dans une posture défensive mais que l'immense et ardue victoire des travailleurs indiens d'il y a quelques jours semble montrer l'arrivée de la relève. ...Ce qui explique sans doute pourquoi les médias dominant se refusent à parler de la plus grande grève de l'histoire de l'humanité. Espoir..La Rédaction
 

 

 

Renoncer à la défensive : 

Évolution du capitalisme, situation de la France et défi pour la classe ouvrière-

décembre 2021

 

Badia Benjelloun

 

Partie I

Les transformations du capitalisme en quarante ans.Depuis quarante ans, en raison des avancées du ‘libéralisme dérégulé’, la classe ouvrière du monde occidental est sur la défensive, elle a perdu quasiment toutes les batailles pour la conservation de l’emploi et contre la fermeture des unités de production, le plus souvent délocalisées dans des pays où le ‘coût du travail’ est avantageux pour les capitalistes et où des régimes autoritaires peuvent empêcher et réprimer des revendications portant sur les conditions de travail, la sécurité et les salaires quand elles parviennent à être exprimées.

 

Le capitalisme est destructeur, il raffole du militarismeLa crise du capitalisme des années soixante-dix, liée à celle des Usa, pilote de l’économie mondiale par le crédit peu onéreux, la planche à billets et les déficits publics, a été marquée par une crise monétaire en 1970-1971 puis une récession nette en 1974.

 Le budget de la « défense » a représenté 45 % à 50 % du Budget fédéral, passant de 53,2 milliards de dollars en 1965 à 87,2 milliards en 1970, dont 20 à 25 milliards annuels étaient absorbés par le Viet-nam. Les énormes dépenses militaires (jamais chiffrées clairement) ont créé une situation inflationniste. Il a été estimé en 1968 que la guerre a permis la création de 185 000 emplois civils et 1 472 000 emplois liés à la Défense, outre l’entretien de 760 000 hommes dans l’armée. Le plein emploi a créé une augmentation des salaires et donc une réduction des profits des entreprises qui se sont endettées et ont licencié, d’autant qu’elles subissaient la concurrence européenne et japonaise. La crise pétrolière de 1974 va aggraver sérieusement une inflation qui avait atteint 6,2% en 1973.

C’est alors qu’a commencé le déficit de la balance commerciale étasunienne, la baisse des exportations a inondé le monde de dollars dont la convertibilité en or ne pouvait plus être assurée. De plus, les capitaux américains sont allés en Europe chercher des investissements plus rentables. La détérioration de l’économie étasunienne a conduit l’équipe de Nixon à exiger des avantages commerciaux sous peine du retrait des bases américaines en Europe. La guerre froide va donc s’intensifier, la CIA recrute de plus en plus des intellectuels européens mercenaires, le socialisme réel de l’URSS et des pays satellites doit être vu comme instaurant des régimes autoritaires ‘ennemis de la Liberté’.

Au total, la guerre entreprise contre le Vietnam censée maintenir à flot l’économie par une politique keynésienne, en raison de sa durée inattendue, la résistance vietnamienne vigoureuse n’a pas failli, a affaibli l’hégémonie étasunienne.* De plus, la ‘rébellion’ des pays producteurs de pétrole menée par l’Arabie saoudite, l’Iran du shah et l’Algérie en réclamant un prix plus juste pour leurs exportations a fini par transformer l’ordre économique mondial. Peu après, la récession mondiale entraînera une surproduction des pays producteurs de pétrole.*

Par ailleurs, les pays du tiers-monde ont commencé à sombrer devant l’augmentation des taux d’intérêt pour une dette le plus souvent odieuse. Leurs économies seront désormais dirigées par le FMI.

 

C’est l’ouvrier qui crée le capitalisme et l’oblige à se transformerLa combativité de la classe ouvrière pendant les mouvements sociaux qui ont agité le monde occidental à la fin des années soixante et au cours des années soixante-dix a permis une augmentation appréciable des salaires. La bourgeoisie réagira de trois façons :

- Elle va fractionner les unités de productions pour disperser les grands ensembles où se concentrent les ouvriers, interdisant la coopération massive et souvent triomphante des ouvriers sur leurs lieux de travail.

- Elle va investir dans la machinerie (automatisation dans de nombreux processus industriels), augmentant la part du capital mort et accroissant la productivité, lequel gain va réduire le « coût du travail » et augmenter la masse des chômeurs. Enfin,

- elle va « délocaliser » dès les années quatre-vingt, et cette tendance pour l’Europe et particulièrement la France va d’abord concerner l’industrie du textile, du vêtement qui va s’adresser à la Turquie et le Maghreb puis de l’automobile. Plus tardivement, en 2007, alors que les différences de salaires se réduisaient, le ‘coût’ horaire du travail dans le textile est de 21,61 dollars US en France contre 2,96 $US en Turquie et 0,85 $US en Chine côtière, non incluses les charges sociales du travail. En 2008, la comparaison est très parlante sur ce graphique établi selon Werner International.

 Au début  des années quatre-vingt, la faiblesse du dollar menace d’implosion le système monétaire international. La hausse des taux d’intérêt (18% en 1979) et du dollar, du déficit commercial et l’expansion de la masse monétaire (+13% entre 1982 et 1983) sont les mesures prises pour ramener vers les USA les masses de dollars déversés dans le monde. La récession pointe et les taux d’intérêt furent abaissés à 11% pour permettre aux entreprises de s’endetter à nouveau. Des mouvements de concentration des capitaux s’effectuent par des opérations de fusions et acquisition principalement dans les secteurs pétroliers et du bâtiment. Le chômage se développe alors de façon accélérée, traduction sur le plan social de la tendance au monopole, accroissement de la réserve de main-d’œuvre vouée à l’inemploi à chaque fois qu’a lieu un gain de la productivité.

La politique néolibérale étasunienne initiée sous Reagan serait opposée à la keynésienne. L’endettement des pays développés comme des pays ‘en voie de développement’ s’est multiplié par 2 ou 3 ces années-là. En réalité, ce sont les commandes militaires qui éloignent le péril de la récession de 1981-1982. Le renforcement de la puissance militaire étasunienne a été une priorité pour l’administration Reagan. L’aide au développement distribuée aux pays du tiers monde est convertie en achat d’armements.

L’effondrement de l’URSS a permis aux capitalistes européens de préférer la main-d’œuvre des anciennes républiques socialistes. Jacques Delors promet en 1985 de faire tomber les barrières commerciales en Europe et lancera un programme d’infrastructures pour rendre plus rapide et moins coûteuse la circulation en Europe. Les salaires en Slovaquie étaient dix fois plus faibles qu’en France ou en Belgique. Plus de trente ans ans plus tard, en 2006, les salaires faibles, comparables à ceux pratiqués en Inde, continuent d’être attractifs pour les capitalistes de l’Europe de l’Ouest.

La création de l’OMC en 1994 est une extension de l’effacement des frontières pour les capitaux et les marchandises pour les 123 Etats signataires, c’est le triomphe absolu des multinationales qui ont besoin d’un monde sans entraves douanières ou réglementaires pour leur activité. Le marché mondialisé est  ainsi consacré.

Seuls les travailleurs (des pays pauvres) ne jouiront pas de l’abolition des frontières. La nouvelle forme du capitalisme, impérialiste depuis ses débuts en Angleterre, sera la surexploitation de la classe ouvrière assignée à résidence dans les pays à faibles salaires, sans protection sociale et sans réglementation des risques liés au travail (locaux insalubres, très longues journées de travail sans un minimum de repos, aucune sécurité en cas de manipulation de produits dangereux, etc.).

Cette globalisation va se traduire par la désindustrialisation des pays dominants avec son cortège incessant de fermeture d’usines et d’augmentation de l’armée de réserve à savoir les chômeurs intégrés dans le système et y ayant la fonction de ne pas avoir d’emploi.

Si les délocalisations pendant longtemps ne concernaient que les secteurs à forte intensité de travail non qualifié, les multinationales délocalisent leurs ingénieurs. Le taux de l’offshoring de l’ingénierie est de 6% en France, de 35% aux Usa et au Royaume-Uni dont les front-office sont indiens de préférence. Les banques anglaises et étasuniennes externalisent depuis une vingtaine d’années leurs analystes financiers c’est-à-dire le coeur de leur activité. Cette dépendance des banques anglo-saxonnes a été mise en relief lorsqu’il a fallu passer au télétravail en Inde pendant une vague de la Covid 19, les ingénieurs indiens ne peuvent disposer chez eux des données stockées dans les ordinateurs de leurs bureaux.

 

Il n’est que contradictions et a contaminé toute la planète.

Le capitalisme en raison de ses contradictions intrinsèques évolue de crise en crise en concentrant et centralisant les capitaux pendant qu’il accentue son expansion. Ayant inclus la totalité de la planète, l’expansion ne lui est désormais plus possible. Parce qu’il s’est généralisé et qu’il a fait disparaître les résidus des modes antérieurs qui pouvaient subsister ça et là, ce système totalitaire est devenu invisible.

Il a atteint ses limites, celui du monde, perturbant des animaux sauvages dans leur niche écologique auparavant isolée, faisant surgir des zoonoses dont on ne sait comment se débarrasser mais qui sont l’occasion d’une concentration supplémentaires des capitaux avec apparition de monopoles. Le Comirnaty de Pfizer BioNtech, quel que soit sa pertinence et son efficacité, a transformé le groupe en un vampire des ressources financières qui a fait de lui le grand bénéficiaire de la pandémie. Pfizer a obtenu l’autorisation de mise sur le marché au Royaume-Uni sur la foi d’un essai qui testait l’efficacité contre la contamination à 2 mois après la seconde injection, l’établissant à près de 90%. Si les autorités sanitaires avaient exigé cette mesure 4 à 5 mois après la deuxième dose, on aurait eu le chiffre moins flatteur de 43%. Les énormes moyens mis en place par Pfizer pour la course à la publication de la phase 3 lui a assuré une place de leader mondial.
Les épidémiologistes et les virologues avaient attiré l’attention sur la haute probabilité de la multiplication des zoonoses avec risque pandémique après les signaux du Sars Cov de 2002, du Mers Cov, d’Ebola. En vain, du moins en ce qui concerne les directions politiques des pays occidentaux qui ont mis du temps à comprendre la réalité et la gravité de la pandémie SARS CoV 2.

 

Partie II

La France et ses multinationales

 

Que fait la classe ouvrière depuis quarante ans en France?

Quels moyens s’est-elle donnée pour combattre sa disparition et la perte des acquis engrangés par les luttes syndicales du début du 20ème siècle et par le Parti communiste. Le PCF a créé lors de la construction du Programme du Conseil national de la Résistance une avancée sociale majeure, la création de la Sécurité Sociale. Le rapport de forces était en leur faveur, le patronat dans son ensemble était collaborationniste et nul ne pouvait ignorer à l’époque que c’est l’Union soviétique qui a mis fin au nazisme moyennant des destructions et 27 millions de morts. La SS d’Ambroise Croizat appliquait concrètement l’aphorisme du socialisme en construction ‘à chacun selon son besoin, de chacun selon ses moyens’.

Les attaques de la Sécurité Sociale vont commencer dès l’éviction des ministres communistes en mai 1947. Pour le CNPF puis le Medef, la SS met en péril l’économie du pays. Pour Ambroise Croizat qui l’avait instituée « Désormais, nous mettrons définitivement l’homme à l’abri du besoin. Nous en finirons avec l’angoisse du lendemain ». En avril 1947, la CGT qui comptait 5 millions d’adhérents est majoritaire dans les Conseils d’Administration pour les premières élections.

 

Ce qu’elle doit à la position impérialiste néocoloniale

Le pillage des ressources du tiers-monde a bénéficié aux pays impérialistes et à sa classe possédante mais il a aussi contribué au bien-être de sa classe ouvrière qui accédait à la consommation de produits peu onéreux. L’importance pour les économies capitalistes dominantes que les matières premières et en premier le pétrole et les ressources énergétiques comme l’uranium doivent être maintenues à la limite de la gratuité a été démontrée de façon implacable par les ‘chocs pétroliers’ de 1973 et 1979. Le baril du brut à 2,50 dollars américains, dollar très affaibli dont la valeur dans le marché des changes est très basse, engraisse les majors qui le transforment mais pas les pays producteurs qui tentent de se réapproprier les richesses de leurs sous-sol.

Le système de la FrançAfric est consolidé par la présence militaire de la France dans de nombreux pays de l’Afrique de l’Ouest. La France désigne ses valets comme chefs d’Etat et organise des coups d’Etat ou des assassinats de leaders voulant rompre avec cette relation néocoloniale. Le prix de l’uranium du Niger, ressource minière d’un volume fini et épuisable, serait bien plus important pour Areva sans la mise au pas des différents régimes africains. Le prix de l’électricité fournie à l’usager français, principalement d’origine nucléaire, s’en ressent et bénéficie donc à la classe ouvrière française.

 

Les avantages perdus avec la globalisation et la désindustrialisationLe 7ème plan (1976-1980) de développement économique et social avait confirmé l’orientation ‘libérale’ de l’économie. L’Etat ne soutient plus l’industrie des biens de consommation qui fait appel à une main-d’œuvre abondante et peu qualifiée, l’industrie du textile, de la confection, de la chaussure, du petit matériel électrique et électronique. Elles subissent la concurrence des pays à faible salaire. (Livre I, Chapitre 1, page 21). Dans les pages introductives de ce plan, on rencontre la notion curieuse du ‘chômage d’incohérence’. Il aurait existé une distorsion entre une offre d’emplois non qualifiés et répétitifs dans l’industrie comme dans le tertiaire alors que du côté de la demande, les jeunes disposent d’un niveau élevé en culture générale et en connaissances techniques. La résorption de la récession ne résoudra pas ce déséquilibre (pages 2 et 3). Le système éducatif aurait créé une jeunesse plutôt qualifiée et inemployable pour cette raison, elle devra être versée dans la masse de la réserve des travailleurs au chômage structurel et insoluble.

 

La désindustrialisationTous les pays capitalistes dominants se sont désindustrialisés mais la France plus vite et plus profondément que les Usa et l’Allemagne par exemple. La part de l’industrie manufacturière dans le PIB a baissé de moitié de 22,3% au milieu des années soixante-dix à 11,2%. L’industrie emploie 2,7 millions de salariés contre 5,7 en 1970.

Un énorme gain de productivité, supérieur à ceux de l’Allemagne et de l’Italie dans les années 2000 a compensé le coût salarial des 35 heures. L’écart de productivité dans la zone euro a atteint 13 points en 2018. Contrairement à une opinion répandue par le patronat, le coût horaire de la main-d’œuvre dans l’industrie manufacturière, 39,1 (salaires, charges, taxes nettes des subventions) est inférieur à celui de l’Allemagne, 39,8 **.

 

Ni le coût horaire ni l’impôt de production n’expliquent le désastre de l’industrie en France.

Le poids des multinationales du CAC 40 dans l’économie française et leur empressement à détruire des emplois en France tout en augmentant les effectifs à l’étranger peuvent en partie l’expliquer. Entre 2008 et 2018, 150 000 emplois ont été supprimés en France contre une création de 466 000 emplois dans le monde, près de la moitié dans les pays émergents. De plus un emploi sur trois dans l’industrie manufacturière dépend de multinationales étrangère.

L’annonce de la fermeture de l’usine Bridgestone (multinationale nippone) à Béthune, en septembre 2021 a suscité le désespoir des 863 salariés et l’indignation des responsables politiques qui reconnaissent avoir versé des aides publiques à la fabrique des pneus sans contrepartie. Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT a joint sa voix à la déploration impuissante.

Le système capitaliste ainsi globalisé est indifférent à toutes les formes de résistances que l’on peut imaginer. Un grand nombre de mouvements semblent déstabiliser un système fortement ébranlé depuis la crise de 2007-2008, les  Indignés, Occupy Wall Street, les révoltes des peuples arabes, Nuit debout, les zapatistes. Autant de points de vue sur le système avec une appréciation confuse de ce qu’il est, massif et totalitaire.

La notion même de résistance renvoie à une attitude défensive sans vision stratégique active. Tout le spectre politique de la social-démocratie, avec des velléités d’autoritarisme qui répondent aux manifestations massives contestataires, se propose au mieux de réparer le système afin de le rendre moins injuste, plus ‘humain’. Il est irréparable. A chaque réforme, il se renforce et devient plus puissant et plus dévastateur avec l’union de son expansion et du chômage.

Les armées qui disposent d’Etats, c’est le cas de la plupart des puissances occidentales, se proposent d’une manière ou d’une autre de détruire la suraccumulation en déclenchant une nouvelle guerre mondiale. Les trente glorieuses, le dernier âge d’or de la fin de la guerre mondiale au premier choc pétrolier en gros, ont correspondu aux énormes dépenses publiques de la reconstruction et à l’élimination de la paysannerie dans les pays occidentaux soit la production d’une nouvelle main-d’œuvre au service de l’industrie. En 1950, 31% de la force de travail en France était employée dans l’agriculture, en 2000 elle est réduite à moins de 5%. Quant aux chômeurs, la planète est saturée, on ne peut plus les envoyer fonder des colonies, exception faite d’Israël qui prétend chasser les occupants de Palestine en faisant mine qu’ils n’existent pas tout en les opprimant et en les expulsant.

Les USA et l’entité sioniste ne se contentent plus de créer chaos et ruine dans des pays périphériques, ils tâtonnent et provoquent plus forts qu’eux militairement.

 

Partie III : Ce que doit faire la classe ouvrière.

 

Faire et ne pas subir

Attendre le moment idéal pour déclencher la révolution ? La provoquer en considérant que les conditions sont déjà mûres et éviter non la barbarie mais la disparition de l’humanité ?

Le stock d’adhérents de l’appareil syndical de la CGT sclérosé a fondu depuis l’échec du Programme Commun. Un courant est en train de naître qui prend en compte l’évolution du capitalisme qui est parvenu à inscrire dans le droit du travail la précarité et à rendre naturelle et acceptable la privatisation du secteur public. La porosité entre l’Etat et les capitalistes est totale. L’obligation des employeurs d’affilier leurs salariés à une mutuelle, le plus souvent une assurance privée, est une mesure préparatoire à la disparition de la Sécurité Sociale au profit des privés. La réforme des retraites est aussi une mesure qui tend à privatiser le régime vieillesse et le confier à des fonds de pension. Cette fusion entre le régime parlementaire et le capital a rendu le pseudo-concept de démocratie caduque. C’est une illusion bien commode avec son rituel sacré des élections de représentants qui jouent à merveille les pantins dociles des forces économiques supranationales. Macron au cours de son mandat de chef de l’exécutif français applique les recommandations de la commission pour libérer la croissance française confiée par Nicolas Sarkozy en 2007 à Jacques Attali, Macron en fut le rapporteur général adjoint. Attaquer le chômage, les retraites, transférer une part des cotisations patronales à la TVA est un programme « ni de droite ni de gauche », il est fait pour les intérêts du patronat.

Les mutations du capitalisme et ses conséquences sociales doivent impulser une vision politique du syndicalisme qui tienne compte de ses traductions locales et internationales. Les militants syndicaux devront proposer des formes de lutte inédites et révolutionnaires et pas seulement se contenter de revendications pour conserver des ‘acquis conquis’ alors que le patronat a édifié des parades pour les contourner.

Il lui faut enfourcher un opportunisme politique et tirer profit de toute occasion pour déployer la part utopique du marxisme et en faire un réel à la portée de tous et de chacun.

L’auto-organisation des travailleurs de Scop Ti à Géménos lorsque Lipton a décidé de transférer son activité en Roumanie a été payante au terme de 1 336 jours d’occupation de l’usine. Ils se la sont appropriée, ont maintenu la production et tous les emplois avec des salaires décents. Les bénéfices sont investis dans la recherche et le développement avec une part réservée au marketing. C’est ce qui aurait dû inspirer les travailleurs de Bridgestone à Béthune, une alliance des ouvriers et des cadres pour maintenir une production locale tout à fait viable quand il n’y a pas de dividendes à distribuer aux actionnaires.

Plus près de nous, des ouvriers refusent la fermeture de leur usine à Gardanne décidée en 2017 par Macron dans le cadre de la disparition programmée des centrales à charbon. La validation du plan de sauvegarde de l’emploi validé par le tribunal administratif  prévoit la suppression de 98 emplois sur 194 avec l’arrêt de l’activité charbon. L’unité ‘biomasse’ censée remplacer la production d’énergie d’origine carbonée ne représente que 80 emplois directs et ne compensera pas la perte des 700 emplois indirects de la filière charbon.

Après deux ans et demi d’arrêt, la centrale biomasse a repris son activité à la mi-juillet, les travailleurs l’ont suspendue parce que les notifications de licenciement ont débuté, désorganisant le travail et instaurant des risques pour l’outil de production. Depuis octobre, les travailleurs occupent le site jour et nuit pour sécuriser le site. La CGT oppose son projet biomasse avec production additionnelle de méthane et d’hydrogène ce qui permettrait de réintégrer les licenciés et de rendre pérenne le site biomasse à celui de l’actuel propriétaire, Kretinsky un milliardaire tchèque à la tête d’un important groupe de presse en France et en Tchéquie. Il envisage d’en retirer du méthanol et du kérosène. Daniel Kretinsky, juriste de formation, est connu pour acquérir dans le secteur énergétique des centrales destinées à l’abandon mais rentables en peu de temps car payées à bas prix, le profil type de son acquisition de la centrale de Gardanne auprès de l’allemand Uniper.

Les travailleurs de Gardanne sont décidés à conserver l’activité du site qui fournira de l’énergie localement. En s’appropriant le moyen de production, la région et le pays reconquièrent une souveraineté énergétique, affranchie de la boulimie des profits des multinationales. Une énorme solidarité s’organise autour des travailleurs CGT de la centrale de Gardanne. Il faut l’étendre nationalement en insistant sur le fait que le savoir-faire ouvrier et des ingénieurs les dispense d’une direction uniquement préoccupée à placer et déplacer ses capitaux là où c’est vite rentable.

La pandémie de la Covid 19 nous aura confirmé que les patrons sont superflus voire néfastes au bon fonctionnement d’une unité de soin comme à celui d’une usine ou d’un centre de logistique. Les travailleurs se sont auto-organisés avec efficacité quand les managers sont allés avec leur famille se confiner dans leurs résidences secondaires. « On sait faire mieux et ça marche » peuvent-ils dire, et c’est normal car qui mieux qu’eux perçoit ce qui est perfectible et ce qui est nuisible à la coopération libre en vue d’un résultat optimal ?

Les travailleurs devront arracher à l’Etat responsable de l’abandon de la filière charbon les aides pour parfaire l’exploitation énergétique de la biomasse, sauvegarder les emplois directs et indirects et rompre avec l’acquiescement forcé à accroître l’armée de réserve du capital. Il faut rompre avec les attitudes morales et éthiques qui n’aboutissent qu’à des révoltes ponctuelles sans toucher au fonctionnement du capitalisme. En autonomisant le travail et les travailleurs, en expulsant le fondement du profit par l’exploitation ici et là, on redynamise l’avenir en interdisant l’oisiveté forcée des populations livrées aux associations caritatives et aux milices payées pour perpétuer les divisions stériles, religieuses, ethniques ou claniques.

 

Au niveau mondial, une victoire sans précédent.L’alliance paysannerie et classe ouvrière en Inde a triomphé du gouvernement aux mains d’un parti suprématiste et néolibéral en faisant abroger les réformes néolibérales adoptées en septembre 2020 qui attaquaient les petits agriculteurs et les éleveurs. Ils allaient tout simplement disparaître sous le poids des dettes et grossir la masse des humains inemployés et inemployables. Cette victoire a été obtenue au terme d’une année de luttes incessantes et malheureusement avec 700 morts, assassinés.

Ces réformes les livraient à l’agrobusiness et à terme, elles aggraveraient l’exode rural en les dépossédant de leur lopin de terre. Un prix minimum des céréales continuera d’être garanti mais la lutte poursuivie a obtenu qu’un prix minimum de soutien établi par l’Etat et les organisations syndicales paysannes soit étendu à tous les produits agricoles et à tous les paysans. Jusque là, seulement 30% des paysans en bénéficiaient. Le travail de la terre et l’élevage concernent directement 60% de la population. Le paysan indien est endetté à hauteur de 4 fois son revenu annuel. En une dizaine d’années, 300 000 se sont suicidés, incapables de faire face à leurs charges. La loi qui privatisait l’électricité sera abrogée.

L’organisation des campements autour de la capitale New Delhi regroupant en permanence 300 000 paysans et leurs soutiens a effacé efficacement les différences de religion et de caste, aiguisées et manipulées par le parti au pouvoir pour diviser les classes populaires.

Les syndicats ouvriers ont organisé avec les syndicats paysans deux journées de grève générale, celle du 29 novembre 2020 avec une participation de 250 millions de personnes et celle du 8 janvier 2021 qui a paralysé le pays. La radicalité et les sacrifices consentis ont abouti à une victoire engrangée par le prolétariat, les transporteurs et leurs syndicats ont très tôt emboîté le pas à la masse des protestataires, alliée à la paysannerie pauvre qui est aussi une victoire pour tous les exploités dans le monde.

C’est une victoire du prolétariat mondial, une déchirure dans le voile épais des renoncements, du désespoir, de l’abdication du prolétariat à émanciper l’humanité.

Elle doit fertiliser l’imaginaire et la combativité.

Elle doit mener à la fin de l’exploitation de l’homme, qu’il travaille ou qu’il fasse partie de l’armée de réserve, comme de la Terre et des ressources naturelles.

La situation historique le permet, le capitalisme à l’ère de la globalisation n’est plus capable d’accomplir sa tâche positive du développement des forces productives.

Il ne peut plus se régénérer par une guerre mondiale car s’il versait dans cette solution, l’humanité disparaîtrait. Les travailleurs, les réels producteurs encore séparés de leur produit, éviteront le piège d’un nationalisme belliciste en étendant leur champ de lutte au niveau internationaliste, les exploiteurs, bien avant eux, ont abattu les frontières pour leur profit.

Badia Benjelloun

20 décembre 2021

*(Négation de la négation ?)** chiffres de l’Eurostat enquête de 2012

 

Notes :

https://www.humanite.fr/inde-les-paysans-ont-fait-plier-modi-la-plus-grande-greve-de-lhistoire-debouche-sur-une-victoire

https://www.anti-k.org/2021/11/21/inde-le-19-novembre-2021-victoire-historique-des-paysans-indiens/

 

https://www.cairn.info/revue-de-l-ires-2009-3-page-99.htm

 

https://www.facebook.com/Werner-International-Enterprises-258920197569597/

 

https://www.zdnet.fr/actualites/delocalisations-l-europe-de-l-est-toujours-promise-a-un-bel-avenir-39365563.htm

 

https://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1984_num_49_4_3410

 

https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/opinion-delocalisations-apres-les-cols-bleus-les-cols-blancs-1313152

 

https://www.lesechos.fr/2003/03/banques-daffaires-externaliser-en-inde-son-analyse-financiere-661520

 

https://www.insee.fr/fr/statistiques/5542371

 

https://www.insee.fr/fr/statistiques/5544334

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Commission_pour_la_lib%C3%A9ration_de_la_croissance_fran%C3%A7aise#Premi%C3%A8re_urgence_:_la_ma%C3%AEtrise_des_finances_publiques,_socle_de_la_croissance

 

https://www.scop-ti.info/

 

https://www.entreprendre.fr/qui-est-vraiment-daniel-kretinsky/

https://www.facebook.com/Travailleurs-de-La-Centrale-de-Gardanne-en-lutte-pour-d%C3%A9fendre-lemploi-177309923155863/

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22 novembre 2021 1 22 /11 /novembre /2021 10:37

Les capitalistes chinois présentent pour le monde et pour leur pays les mêmes risques que tous les autres capitalistes, au moment où le système est arrivé à l’échelle mondiale à un degré poussé de complexité et de concentration. Mais l’absence de réflexion théorique des analystes conservateurs liés au système les a empêchés de prévoir par exemple que la Chine, en ouvrant ses portes au marché, n’irait pas inéluctablement dans la direction pré-établie par les penseurs-automates du néolibéralisme car elle garde un système politique et social différent. Du coup, certains ont assimilé, et craint, que la crise du groupe chinois Evergrande aurait des conséquences comparables et pires que celles de la crise de Lehman & Brothers. Contresens, car la vie est toujours plus riche et surprenante que ne le sont les pensées toutes faites des idéologues conservateurs à la fois toujours surexcités et pessimistes…

La Rédaction

 

 

 

Le risque systémique chinois

-

automne 2021

 

 

Badia Benjelloun

 

 

Comparaison abusive

Les échotiers et plumitifs de la presse spécialisée ou non se sont émus ces dernières semaines pour les difficultés du groupe chinois Evergrande, craignant en cas de faillite des évènements en cascade qui affecteraient l’économie chinoise, et par là-même l’économie mondiale.

 

La faillite de Lehman Brothers (LB) hante encore le ‘monde de la finance’ qui est tenté d’assimiler la disparition d’une banque qui a prospéré sur la spéculation et la vente de produits dérivés très risqués à celle d’une firme de construction et de promotion immobilière aux activités très diversifiées. Evergrande est certes très endettée mais productrice de biens concrets, ses emprunts sont adossés à des actifs qui ne doivent rien à la magie de l’ingénierie financière. Au moment de déposer le bilan et de se déclarer en faillite en 2008, la banque LB était endettée pour 617 milliards de dollars. Elle empruntait 30 dollars pour un dollar de capital quand les banques étasuniennes les plus audacieuses se contentaient de 25 pour un. En 2007, elle avait enregistré 7 milliards de bénéfices grâce aux opérations juteuses et risquées de titrisation des dettes incluant des dettes hypothécaires de mauvaise qualité. Les emprunteurs insolvables n’ont plus pu rembourser les échéances de leur prêt alors que le prix de l’immobilier qui avait progressé régulièrement s’est infléchi puis s’est mis à chuter abruptement. Ce phénomène dont l’origine est localisée aux Usa a contaminé toutes les institutions financières qui ont investi dans les produits structurés dérivés de crédits hypothécaires à risque. Les pertes massives des investisseurs ont induit une récession mondiale qui a été tempérée par la Fed puis par la BCE qui ont renfloué les institutions défaillantes. Lehman Brothers n’a pas été sauvé par la Fed, contrairement à Citigroup qui a reçu une injection de 100 milliards de dollars et une garantie pour les 300 milliards d’actifs toxiques et à l’assureur AIG qui a été ‘nationalisé’ puisque la banque centrale a pris le contrôle de son capital à 79,9%. AIG, outre les activités traditionnelles d’un assureur, garantissait pour 400 milliards de titres obligataires pour plusieurs banques et donc fonctionnait comme une banque d’investissement. C’est la filiale britannique AIG Financial Products qui a été le point de départ de la débâcle au travers de sa succursale française qui avait émis 687 milliards d’instruments financiers à terme soit 1 200 fois son capital.

 

L’intervention non conventionnelle de la Fed illustre l’adage du capitalisme ’nationaliser les pertes et privatiser les profits’ et contredit le dogme du néolibéralisme qui se réclame de toujours moins d’État. L’assimilation de la situation de l’immobilier chinois à la crise des subprime indique le degré d’ignorance ‘du monde de la finance’ très doué pour fabriquer de curieux objets très sophistiqués d’un contenu virtuel qui se vendent et s’achètent mais ne comprend même plus le Réel. Son propre réel consiste en une captation de la plus-value générée par l’exploitation de l’ouvrier chinois et bangladais. Son environnement, taux d’intérêt négatifs, abondance d’argent facile qui fait grimper les valeurs boursières à des valeurs stratosphériques, ne lui permet pas une analyse concrète de conditions différentes et exotiques qu’un socialisme en voie de construction dans l’énorme continent chinois. Il ne reconnaît d’ailleurs ses propres bulles boursières qu’une fois celles-ci éclatées.

 

Une toute autre configuration

Après quatre décennies d’expansion du marché immobilier chinois, les deux dernières années de pandémie combinées à des mesures de restriction au recours à l’emprunt sous forme de ratios prudentiels prises dès août 2020 par le gouvernement l’ont ralenti.

 

Près d’un logement sur cinq ne trouve pas acquéreur et reste inoccupé. L’immobilier est devenu trop cher pour la majorité des travailleurs (40% des salaires atteignent à peine 1 000 yuans soit 135 euros). Alors que les besoins sont importants car si le taux d’urbanisation de la Chine est de 60%, l’Académie chinoise des sciences sociales prévoit que ce taux atteindra 70% en 2035.

 

Le Secrétaire Général du Parti communiste chinois compte prendre des mesures pour que les prix des logements deviennent abordables et faire cesser la spéculation sur l’immobilier. C’est dans ce contexte de récession dans le marché de l’immobilier que Evergrande, la deuxième firme en importance dans ce secteur, est confrontée à un problème de manque de liquidités et éprouve des difficultés à honorer le paiement des coupons obligataires qu’elle a émis et les intérêts de ses emprunts bancaires. Son endettement vis-à-vis des banques chinoises, les banques publiques chinoises sont le premier créancier, loin devant les investisseurs étrangers, a été estimé à 300 milliards de dollars, dont 80% à court terme.

 

Les analystes de Goldman & Sachs déclarent éprouver quelques difficultés à évaluer les risques de défaut de paiement d’Evergrande tant l’architecture de ses filiales est complexe et opaque. En effet, la firme a investi dans les véhicules électriques, l’embouteillement d’eau minérale, l’agro-alimentaire, le sport et la gestion immobilière. Elle tente de lever des fonds en cédant une partie de ses actifs, de ses propriétés aux participations dans des filiales, aussi bien en Chine continentale qu’à Hong Kong. Evergrande a même contraint ses employés à lui prêter de l’argent, les menaçant de leur supprimer leurs primes et présentant cet emprunt forcé comme un investissement à intérêts élevés. Les autorités chinoises surveillent ses comptes bancaires pour s’assurer que les fonds sont bien utilisés pour achever les projets de logement d’un million six cent mille acheteurs qui ont déjà versé des acomptes. Le gouvernement chinois a demandé au fondateur de la société de puiser dans sa fortune personnelle pour solder les dettes.

 

Evergrande rembourse ses dettes in extremis mais à temps

En octobre, la société a payé des intérêts en souffrance aux détenteurs d’obligations offshore. En novembre, elle a évité des défauts de paiements après avoir levé 273 millions de dollars en vendant en plusieurs fractions sa participation dans une société Internet. Sa cotation boursière s’est alors relevée de plus de 8% dans les échanges de la bourse de Hong Kong. Le cours des actions avait baissé de 80% depuis le début de l’année.

 

Par ailleurs, les autorités chinoises ont assoupli les conditions d’accès aux prêts bancaires pour faciliter la levée de liquidités pour les sociétés immobilières. Evergrande emploie 200 000 personnes et assure plus de 3,8 millions d’emplois indirects.

 

Hormis les difficultés de ce groupe, le deuxième en importance et en volume de surfaces construites, au moins six promoteurs immobiliers ont fait défaut sur des obligations détenues par des étrangers ces dernières semaines. En tenant compte de la construction et des services et autres biens liés à l’immobilier, l’activité immobilière représente environ 30% du PIB chinois. Dans la plupart des pays dits développés, elle représente 10 à 20% du PIB. Cette dépendance en cas de récession immobilière peut fragiliser l’économie chinoise.

 

Les observateurs et analystes économiques redoutent un ralentissement de la croissance du PIB chinois, toujours scruté de près en raison du poids du pays dans l’économie mondiale, dû à des coupures de courant, à la reprise épidémique, aux perturbations des chaînes d’approvisionnement et à la situation de l’immobilier. Au deuxième trimestre, le PIB a enregistré une hausse de 7,9% puis il a accusé un essoufflement au 3ème trimestre à 4,9%. La forte hausse du coût des matières premières, en particulier du charbon importé pour alimenter les centrales électriques qui tournent au ralenti, fait que l’électricité est rationnée, faisant bondir les coûts de production. Les ventes au détail ont progressé de façon substantielle et le taux de chômage a reculé en septembre, s’affichant à 4,9% versus le record de 6,2 % enregistré en février 2020. Le FMI prévoit une croissance de 8% pour 2021 quand le gouvernement chinois table sur un objectif de 6%.

 

Les publications du Bureau national des statistiques (BNS) chinois indiquent que les ventes dans l’immobilier résidentiel ont augmenté de 7,1% dans les dix premiers mois par rapport à la même période de l’année précédente. Les prix des logements neufs ont chuté de 0,2% pour le mois d’octobre mais sur l’ensemble des dix premiers mois de l’année, ils ont augmenté de 3,4%. Nous sommes donc très loin à ce jour d’un effondrement du secteur de l’immobilier, d’autant que les investissements ont augmenté de 7,2% par rapport à 2020 pour la même période.

 

Nouveau plan quinquennal

Les autorités chinoises attentives aux firmes qu’elles financent ont restreint l’accès de la société immobilière au crédit, jugeant son niveau d’endettement trop dangereux et l’ont donc placée en situation d’illiquidité. Quand cette mise au pas l’a mise en danger de faillite imminente, elles ont décidé de relâcher le resserrement du crédit en lui imposant des règles de fonctionnement rigoureuses. Ce renflouement assorti de conditions, ce n’est ni plus ni moins que ce qu’avaient pratiqué le Trésor étasunien et la Fed au cours du sauvetage d’AIG avec pour l’instant la nationalisation en moins.

 

Parmi les conditions du crédit, il est fait obligation prioritairement de livrer les logements aux acquéreurs qui avaient versé un acompte, les créanciers passant au second rang. Nous avons affaire ici à une crise provoquée et contrôlée par les autorités. Evergrande est le cas de figure qui illustre des réformes financières profondes du système chinois. Les responsables politiques ont décidé d’assurer une stabilité financière, or les emprunts excessifs sont un risque qui peut mettre en péril la sécurité économique de la Chine, voire mondiale, car des investisseurs étrangers se sont ravitaillés sur le marché des obligations émises par les entreprises (près de 1 000 milliards de dollars).

 

Cette démarche rentre dans le cadre de l’orientation imprimée par le Parti communiste qui a jugé trop importante l’influence des gros groupes privés, éloignés des principes communistes. L’Etat y prend des participations, parfois minimes, limitées à 1%, ce qui lui donne le droit de nommer des membres au Conseil d’administration et d’orienter les projets et les orientations. Les entreprises privées avec des investisseurs liés à l’Etat sont passées de 14,1% en 2000 à 33,5% en 2019, cela correspond à 130 000 entreprises privées organisées en co-entreprises en 2019 contre 45 000 en 2000. A cela s’ajoute désormais la création de cellules du PCC dans les entreprises privées avec pour fonction de veiller à la cohérence de la politique de l’entreprise avec les objectifs macro-économiques fixés par l’État et le Parti, leurs représentants pouvant assister aux réunions de la direction.

 

Les ‘fonds d’orientation’, énormes véhicules d’Etat, investissent de plus en plus ($ 9,4 milliards en 2016 contre $ 125 en 2020) mais de façon préférentielle et soutenue dans le secteur de technologie de pointe et des semi-conducteurs. Le domaine des puces de l’Intelligence Artificielle, la robotique l’informatique quantique et les blockchain a été considéré comme une priorité dans le 14ème plan quinquennal. Les investisseurs étrangers qui ont volontiers pris des parts dans ce secteur en plein essor hésiteront désormais dans ce contexte d’un contrôle étroit. Ce découragement, effet secondaire bienvenu, garantit la souveraineté dans un domaine de première importance pour lequel est interdite une croissance désordonnée du capital.

 

Les magnats de la technologie sont en voie d’être maîtrisés, ce qui modifie le paysage industriel et stabilise son arrière plan financier. Sans même attendre une intervention dirigiste de l’Etat, les dirigeants des firmes technologiques privées ont réduit les plages horaires travaillées, comme le recommande le PCC. Cette forme de capitalisme d’Etat ne prend que des risques limités et n’exige pas un rendement exorbitant, positions de principe inaccessibles à l’intellect des gérants des fonds spéculatifs, espèce très répandue à Wall Street et à la City.

 

Autonomie et découplage

Dans le contexte complexe de la pandémie du Sars-Cov-2, la vitalité de l’économie chinoise et l’accroissement du marché chinois a permis la création de 700 millions d’emplois. Ces dernières années, le modèle économique a évolué, le déploiement se fait selon une plus grande autonomie et une meilleure qualité de développement avec un renforcement de l’innovation scientifique et technologique et une amélioration de la chaîne d’approvisionnement pour l’industrie. La dynamique du développement s’appuie sur la libération du potentiel de la demande intérieure avec un accroissement de l’offre.

 

Le marché international n’est pas négligeable quand il permet un partage d’opportunités mais le glissement se fait irrémédiablement vers un découplage d’avec le marché étasunien. Dès que l’échange des matières premières ne sera plus libellé en dollar mais dans une monnaie (ou un panier de monnaies) adossée à l’or, on peut espérer que les pays européens sortiront de leur état de vassalité assumée vis-à-vis des Usa.

 

L’administration actuelle à la Maison Blanche poursuit avec assiduité la politique de la précédente. En finir avec des guerres coûteuses, c’est le sens de l’abandon de l’Afghanistan et ce sera le cas pour l’Irak bientôt. Ramener des emplois sur le territoire des Usa, c’est l’objectif des travaux d’infrastructure non délocalisables par définition. La seule guerre menée avec une rigueur implacable est la guerre économique à l’encontre des pays de la vieille Europe. L’annulation de la commande des sous-marins français par l’Australie rentre dans ce registre. Les sanctions imposées par les Usa contre la Russie ont réduit ses échanges commerciaux avec tous les pays, sauf le commerce avec les Usa.

 

Pendant ce temps, alors que la France est rétrogradée dans le classement des pays selon le chiffre de son PIB, on agite devant un peuple médusé et/ou en colère le chiffon rouge du grand remplacement.

 

Badia Benjelloun

 

Notes :

 

https://www.bloomberg.com/news/articles/2021-10-26/china-urges-evergrande-founder-to-pay-debt-with-personal-wealth

 

https://www.yupnews24.com/2021/11/mises-jour-en-direct-les-marches-de.html

 

https://lexpansion.lexpress.fr/entreprises/wall-street-applaudit-le-sauvetage-de-citigroup-par-l-etat_1440980.html

 

https://www.lefigaro.fr/societes/2008/09/18/04015-20080918ARTFIG00300-washington-nationalise-aig-sans-calmer-les-inquietudes-.php

 

https://www.economist.com/business/chinas-communist-authorities-reinvent-state-capitalism/21806311?utm_campaign=the-economist-this-week&utm_medium=newsletter&utm_source=salesforce-marketing-cloud&utm_term=2021-11-18&utm_content=ed-picks-article-link-4&etear=nl_weekly_4

 

https://fr.sputniknews.com/20150415/1015671571.html

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10 octobre 2021 7 10 /10 /octobre /2021 20:35

Obsèques de Claude Karnoouh

 

Nous mettons en ligne ici, l’éloge funèbre prononcé par Nicolas Plagne devant la tombe de Claude Karnoouh le 22 septembre 2021, après les obsèques officielles auxquelles ses amis ont poliment assisté. Et qui ont pu étonner plus d’un participant, dans la mesure où, derrière un recueillement familial compréhensible accompagné des mots de réconfort prononcé par une pastoresse réformée rappelant son baptême originel, on a pu avoir aussi l’impression de vouloir faire oublier l’agnosticisme du défunt, son respect pour les rites funéraires populaires, son respect pour la parole du Christ, toutes choses qui allaient de pair chez lui avec son refus radical de toute récupération pouvant justifier les dérives ethnicistes à prétention « bibliques ». Toutes choses contre lesquelles Claude Karnoouh s’était élevé, et parfois violemment, en particulier dans ses analyses scientifiques, ses prises de positions acérées et son militantisme internationaliste, universaliste, anticolonialiste, antimilitariste et antisioniste.

 

Cet éloge funèbre fut fait oralement, à partir d’un long texte écrit tentant de résumer l’oeuvre de notre collègue et ami, à publier dans la suite des articles de la revue.

 

Au nom de toute la Rédaction de La Pensée libre

 

 

Cher Claude très cher Claude !

 

Tu aurais sûrement aimé, toi l'homme des expériences sociales, l'observateur psychologue et l'ami de l'amitié charismatique fédérateur, nous voir tous ensemble un jour réunis, nous, tes amis de différents âges, époques, lieux et nationalités, professions et éducation, types psychiques peut-être et caractères aussi, comme aujourd’hui nous le sommes auprès de toi, pour méditer la richesse et la cohérence fondamentale de ta vie, à travers cette espèce de résumé de tes voyages et de tes engagements dont nous offrons des images vivantes. Des images de liens amicaux, affectifs, mutuels choisis qui ont duré des années, parfois des décennies, relations solides, éprouvées par le temps et qui témoignent publiquement et ensemble, aujourd’hui, de l'importance de l'amitié dans ton existence, dans ton cœur. de l'importance de l'amour aussi bien sûr, et nous saluons très affectueusement ta compagne de tant d'années, Cristiana présente jusqu'au bout et si durement frappée par ta disparition soudaine, qui chérira ta mémoire pour toujours par delà la mort et qui pourra compter sur notre soutien sache le. Mais tu le savais !

 

Ici réunis tant d'amis que je ne connais pas tous, certains seulement de nom et que je ne peux pas tous nommer maintenant mais qui m’excuseront et se reconnaîtront. Parmi eux, je distinguerai pour marquer des compagnons particulièrement fidèles depuis très longtemps, ta chère Hélène, complice du séminaire de Marc Ferro et confidente de tant d’années. Remo, le grand interlocuteur dans la pensée qui a tenu à venir te saluer en signe d'admiration intellectuelle et d’affection. je mentionnerai aussi tes amis plus récents mais très proches, les compagnons de ta revue La Pensée libre, Bruno et Jean-Pierre et aussi Gilles cher à ton cœur. Parmi les présents, moi-même, le petit Nicolas comme tu disais, et à qui tu demandas autrefois de parler pour tes funérailles et que rien n'aurait empêché de le faire, rien ni personne parce qu’une promesse est une promesse et que la volonté des morts doit être respectée. J'aurais aimé signaler la présence parmi nous de tes filles que nous n'avons pas voulu exclure. Mais ce qui s'est passé à cet égard depuis deux semaines jusqu’à cet après-midi ne mérite pas d'être dit ici et maintenant, et surtout ne nous empêchera pas de te rendre l’hommage que nous leur avions annoncé. Un absent encore que je veux nommer mais présent par l’esprit, ton vieil ami Georges Corm retenu au Liban.

 

Claude ! Tu l'aurais voulu cette réunion disais je, car toi le fédérateur charismatique, l'homme de parole et de langage, tu aurais souvent souhaité, je crois, favoriser des rencontres et des dialogues que les circonstances, les lieux, les modes de vie ou les caractères des uns et des autres ne facilitaient pas forcément. Mais aussi parce que tu croyais, en anthropologue, à l'importance des rites et aux honneurs rendus comme il faut, quant il faut.

 

Si tu repose aujourd’hui auprès de tes parents et de ta sœur chérie, nous savons que t avait tenté une cérémonie traditionnelle paysanne au Maramures, avec ses déplorations féminines. A la place de ces thrènes immémoriaux chers à ton cœur, nos paroles d’amitié laïque, sincère surtout. Et nous savons que tu les aurais appréciées.

 

Cher Claude ! Je parle comme tu m'en avais prié pour célébrer en modeste porte-parole de cette assemblée réelle et virtuelle l'ami et l’intellectuel, le maître aussi. J’ai beaucoup médité ce discours que j’ai poli et réécrit depuis des jours, en repensant intensément à toi et à notre relation, avec parfois le sentiment de mieux dire enfin certaines choses, d'exprimer plus nettement, plus expressivement sentiments et pensées. Ce texte écrit que j'ai préparé aurait été trop long et sera donné ailleurs, n’en doute pas et d'abord dans la revue La Pensée libre. Mais la saison, les circonstances et la sagesse m'ont convaincu de faire plus court pour cette occasion et Cristiana, Bruno et Jean-Pierre avec qui je médite cette parole depuis dix jours parlent avec moi dans cet éloge trop bref et forcément incomplet.

 

Claude ! Tu fus pour nous d'abord un ami vivant, exigeant et fidèle, qui a marqué nos vies d'une façon indélébile et nous venons d'abord te remercier de cela. Souvent drôle et plein d'esprit pratique, toujours affectueux et attentif, sachant alterner légèreté et profondeur, capable de la plus grande délicatesse et de témoigner d'un vrai souci des autres, de partager leurs peines et leurs joies, tu t'es donné à nous, en homme entier, sincère, franc, loyal, pour qui l'amitié n'était pas un vain mot mais une façon de vivre et d'être au monde.

 

Pour nous, tu tenais table ouverte si j'ose dire. Très disponible à Paris dans ton bel appartement de la rue du Faubourg Poissonnière, dans tes restaurants préférés, italien ou vietnamien, ou dans tes villégiatures de vacances, par exemple dans les Cévennes. Nous gardons le souvenir marquant de ta conversation vive et amusante, de tes réparties savoureuses comme de tes questions sérieuses ou de tes conseils amicaux dans ces agapes ou devant un café ou quelques alcools balkaniques sortis des fagots de tes armoires.

 

Homme de parole tu restes pour nous un intarissable parleur à la conversation riche et variée nourrie d’une immense culture, raffiné et d'une grande expérience du monde et des hommes. Face à face, sous ton regard direct et perçant ou dans de grandes conversations téléphoniques, nous avons tellement parlé avec toi de musique, de littérature, de politique, de la vie aussi et de ses surprises, de ses mystères, de ses joies et de ses peines, parfois de l'intime, en confidents mutuels confiants de recevoir de toi écoute et compréhension, et parfois des conseils modestes. Il nous reste de cela les lettres que tu nous envoyais de ta petite écriture fine, et quelques courriers électroniques sauvegardés. Mais surtout, la mémoire d'une atmosphère de qualité dans l’art d'être ensemble.

 

Cet existant que tu étais Claude, ce bon vivant sachant apprécier le monde, la beauté de la nature, des monuments historiques ou des œuvres d’art, la bonne cuisine et les voyages, les gens simples, les animaux, les plantes même, nous ne pouvons oublier qu’il était pour nous aussi un intellectuel sérieux, radical et engagé, Si je puis utiliser ce mot d’intellectuel suspect à tes yeux. Car il désignait pour toi une catégorie sociale qui n’avait pas souvent brillé par la lucidité et le courage dans l’histoire. Disons alors que tu étais pour nous un vrai chercheur, un écrivain soigneux, soucieux du style, un professeur pédagogue et pour beaucoup, une sorte de maître.

 

Formellement, administrativement, bureaucratiquement, disais-tu, tu étais chercheur au CNRS ou enseignant du supérieur classé dans une case de nomenclature bien définie, apparemment selon des illusions disciplinaires du positivisme. Tu cherchais à comprendre le monde, à bien l’interpréter et tu prenais ton bien intellectuel partout où tu le trouvais, avec une sorte d’assurance, de certitude intérieure, sans te soucier du qu'en-dira-t-on, de ces juges aveugles qui voulaient expliquer le chemin. Plus qu’interdisciplinaire, ton esprit était libre, ouvert, plastique, souple, universel, nourri des philosophes et des grands anthropologues classiques comme des poètes voyants et des écrivains visionnaires. Tu aimais la pensée en actes, intense, attentive, le choc des esprits, des œuvres stimulantes « roboratives » disais tu, en somme puissantes. Ne comptait pour toi dans la pensée que la grandeur mais sans exclusive idéologique. La médiocrité, la prudence timorée, les timidités et illusions de scientificité par méthodologie conforme, cela t’ennuyait, et tu ne le cachais pas !

 

Agacé par les prétentions féodales de petits spécialistes de pas grand-chose, qui ne sont au fond spécialistes de rien parce qu'il leur manque le sens des liens essentiels transversaux, tu répondais volontiers être spécialiste des généralités, et pas seulement par boutade ! Si tu étais un vrai professionnel technicien de ta discipline, ne t’intéressait au fond que la pensée créative, avec ses risques interprétatifs, et l’honnêteté, la nécessité de les assumer. Et vraiment les critiques des petits maîtres inconscients du ridicule de leurs remontrances, cela suscitait en toi une ironie mordante, mêlée de mépris, ou un soupir et un haussement d'épaule, pour revenir vite à l'essentiel.

 

A vrai dire, l'université ou les institutions de recherche, tu n'en attendais pas grand-chose, convaincu de la faillite des institutions éducatives et culturelles faites par Nietzsche, Heidegger et ton maître Gérard Granel ; en marxiste aussi conscient de la puissance des biais idéologiques. Les institutions en général, tu ne les as pas fuies, mais c'était des cadres souvent obligés mais limités et décevants, parfois nocifs. C’est pourquoi ta carrière académique respectable n'a pas été ce qu'elle aurait pu être. Tu étais trop libre pour l'esprit du temps et les compromissions nécessaires. Et tu n'avais aucun remord, aucun regret de tes choix, aucun ressentiment de leurs conséquences. Inspiré par tes maîtres, soucieux de faire et de laisser une belle œuvre, tu faisais ton travail sereinement et disais ce que tu voulais dire parce que cela s'imposait à ton esprit, que c’était vrai et juste, même si cela dérangeait, que cela porte sur l'anthropologie en général, sur la Roumanie ancienne ou contemporaine, sur la société occidentale et le capitalisme tardif, sur le post-communisme ou sur la mondialisation.

 

Ton réalisme lucide tenté de sens tragique de l’histoire et ponctué d’ironie cruelle nous impressionnait et contrastait avec le wishfull thinking et le politiquement correct. Oui Claude ! Tu nous asmontré qu'un professeur, qu'un intellectuel, si ça mérite de parler et d'écrire, ne doit pas se payer de mots, mais doit dire ce qui est au moins ce qu'on peut voir. Il analyse sans accepter les pressions sociales et politiques quel que soit le sujet ! Mais aussi qu'il doit penser créativement, selon ses forces, à la suite de maîtres exemplaires par leur travail, car le sérieux du travail est la seule mesure de la grandeur, en inventant des concepts, des interprétations originales. Sans perdre de temps dans les modes intellectuelles dérisoires qui font les carrières artificielles. Claude ! Je ne dirai guère sur la politique, dimension essentielle de l'homme en toi, consciente depuis toujours. Elle ne se séparait pas de ta pensée et avait quelques rapports avec tes amitiés, même si tu n’as jamais exigé l’alignement sur tes positions du moment parce qu'il y avait honnêteté et franchise dans le dialogue. Tu étais conscient jusqu'au bout de vivre des temps très durs, d'exploitation de l'homme par le capital et l'impérialisme, et dans ton travail tu auras toujours voulu montrer l'homme en danger mais aussi dénoncer les mensonges idéologiques, racistes, colonialistes ou néocolonialistes et autres économistes fatalistes bien sûr, aussi le nihilisme technique. Tu appelais ton humanisme tragique marxisme, communisme et tu souhaitais la révolution qui, pour toi, était nécessaire, ici, tout de suite, et non pas lorsque les « conditions objectives » seraient réunies car elles le sont déjà, disais tu, et sous notre nez.

 

Les illusions réformistes et le cirque des politiciens professionnels qui recommence en ce moment, Tu y voyais l’éternel abus de confiance sur les naïfs.

 

Claude ! Tu nous as beaucoup apporté et tu continueras de nous inspirer par cette esquisse d’éloge, nous avons donné forme à notre peine, à notre deuil, pour mieux les maîtriser et en faire le départ d'une autre relation avec toi. Tu aurais voulu cela ! Que libres et fidèles, nous te fassions honneur, tout en faisant ce que chacun nous pourrons et voudrons pour la bonne cause, tant que, selon l'expression que tu utilisas récemment avec une amie, Dieu nous prête vie.

 

Aristote dit que c’est seulement à sa mort qu'on peut dire d'un homme s'il a été heureux. Claude nous t’envions ! Sans connaître le déclin physique ou mental que tu craignais, mourant dans la pleine possession de tes moyens, tu auras eu une vie merveilleuse. Riche, intense, remplie dans ce monde cruel, terriblement cruel disais tu, tu seras resté lucide, sensible et serein. Et tu nous auras permis d'y prendre une part à cette vie à chacun de nous, selon la logique mystérieuse des affinités électives. Cette pensée nous aide à dépasser le choc, la tristesse de ta disparition et à continuer d'habiter poétiquement cette terre. Dans le présent de l'action de la pensée, de l'amitié et de l'amour. Sans souci des honneurs ou des glorioles sociales, avec la mémoire du passé partagé, que personne ne peut nous prendre. Et ouvert à l’avenir, sans peur de la mort, disponible créativement.

 

Merci Claude !

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28 août 2021 6 28 /08 /août /2021 13:22

La dégénérescence environnementale accompagne partout la dégénérescence économique et morale du capitalisme tardif impérial, et donc mondialisé. L’Europe orientale est devenue, depuis « la chute du mur », le premier terrain d’expérimentation du « libéralisme réel », en s’appuyant sur la situation d’une population précarisée, appauvrie et donc abrutie qui ne voit d’autre perspective que d’assurer sa survie au jour le jour qu’au dépens des générations suivantes et de l’intérêt collectif.

L’état des forêts roumaines nous apportant du coup l’illustration tragique et caricaturale de cet état de fait ...mais il en va de même dans les pays voisins.

La Rédaction

 

 

Un crime écologique

 

sans précédent en

 

Europe :

 

les forêts roumaines

 

-

 

Septembre 2021

 

 

Claude Karnoouh

 

Tous les jours à toutes heures, apparaissent sur les réseaux sociaux les images des ravages causés par les massives coupes de bois effectuées dans toutes les forêts de Roumanie, y compris dans les forêts primaires, les dernières d’Europe1. Défrichage sans précédent dans l’histoire du pays, même les Soviétiques occupant la Roumanie entre 1945 et 1962 n’avaient pas agi de manière aussi systématiquement brutale.

 

Lorsque j’arrivai pour la première fois en Roumanie en 1971, je fus impressionné par l’immensité des forêts de toutes les régions de la Transylvanie, de la Bucovine et du nord de la Moldavie. Lorsqu’un peu plus tard sur le chemin menant du Maramures à la Bucovine je suivais la route empierrée passant par le col de Prislop, j’avais perçu la puissance de cette forêt de mélèzes et de sapins si densément plantés qu’il semblait quasi impossible de la pénétrer à pied. C’était un lieu encore protégé où les ours et les loups vivaient en paix, et plus avant, en altitude, dans les clairières d’alpages, les cerfs et les biches, les chèvres noires et les chevreuils gambadaient comme dans une sorte de Paradis terrestre oublié. Ayant vécu au Maramures entre 1973 et 1981, j’ai vu et constaté combien, en dépit des bakchichs, la politique de gestion du patrimoine forestier par les autorités communistes était sérieuse. On pouvait observer l’organisation des coupes et du replantage qui se déployaient d’années en années et ce que d’aucuns pouvaient témoigner à loisir. A cette époque, le souci écologique était peu développé, il s’agissait essentiellement d’une conception économique et technique rationnelle de l’usage des forêts sur le long terme.

 

Ayant beaucoup travaillé sur l’analyse phénoménologique de la poésie populaire (de fait un discours rituel rythmé beaucoup plus qu’une dessein poétique), j’avais entendu souvent cette phrase : « Românul e frate cu codru ». Voilà une phrase qui a priori semblait énoncer une symbiose harmonieuse entre l’homme et la nature-forêt. Toutefois, s’il en eût été ainsi, on eût pu conclure à une exceptionnalité roumaine du monde paysan ! Déjà en 1915, le journaliste étasunien John Reed, de passage en Roumanie, avait noté que dans le vieux royaume, les propriétaires de forêts sises sur le flanc méridional de l’arc carpathique y faisaient tailler à qui mieux-mieux les essences les plus rares pour les brader aux compagnies forestières étrangères. « Românul e frate cu codru » dans l’imaginaire des rituels certes, mais dans la pratique, Românul est aussi avide que les autres. De très nombreuses études historiques qui portent sur le Moyen-âge en Europe occidentale ont montré dès longtemps combien la paysannerie s’est acharnée à détruire, contre la volonté seigneuriale ou royale, les grandes forêts de chênes et de hêtres de France, d’Angleterre et d’Italie, voire aussi d’Allemagne de l’Ouest. Déjà au XIIIe siècle, la « Gallia comata » n’était plus en France qu’un très ancien souvenir rapporté par le De bello gallico. Et il fallut des politiques étatiques drastiques pour régulariser le défrisage des forêts, en particulier pour éviter qu’elles ne soient totalement détruites comme le fut la forêt de Valachie par les Ottomans. Aussi la construction des bateaux, des maisons et la fabrication du charbon de bois pour la fonte du minerai de fer étaient-elles sévèrement réglementées. Ainsi sont nées en France et en Angleterre les célèbres forêts domaniales gérées par une administration centrale et des antennes régionales tatillonnes. Il en allait ainsi en Roumanie sous le régime communiste qui malgré un certain coulage bien balkanique avait su conserver des forêts exploitables grâce à une politique de restauration, et simultanément à garder des forêts primaires intouchées depuis des temps immémoriaux. Cette gestion était organisée par des agronomes et des ingénieurs des eaux et forêts ayant autorité de police, avec un système d’amendes, voire plus, de condamnation à des peines de prison selon l’importance du vol.

 

La situation catastrophique dans laquelle se trouve actuellement les forêts roumaines tient à la synergie de deux dynamiques. La première concerne la perte totale d’autorité de l’Agence des eaux et forêts (Romsilva) minée par la corruption galopante de sa direction nationale et régionale, et celle des ministres successifs de l’environnement ; la seconde doit être cherchée dans la privatisation et les énormes rétrocessions de propriétés aussi inconséquentes que profondément démagogiques des espaces forestiers au profit d’anciens et nouveaux propriétaires, sans qu’aucune limite législative ne leur soit imposée. En bref, la mise à l’encan par le libéralisme sauvage dans un contexte néocolonial de ces joyaux de la nature (écosystème) dont les propriétaires, même petits, tirent sans aucun contrôle des revenus substantiels. En l’état actuel de la situation, le problème semble insoluble à moins d’y appliquer les méthodes drastiques que pratiquent les Rangers contre le braconnage dans les parcs nationaux d’Afrique australe – une balle dans la tête à toute personne surprise braconnant. Ainsi, chaque jour apporte son lot d’informations désolantes sur les défrichages massifs commis dans toutes les parties de la Transylvanie, voire encore dans des forêts proches de Bucarest comme celle de Baneasà. Négociants en bois autrichiens ou fabricants de meubles bon marché, tel IKEA, s’en donnent à cœur joie et réalisent des profits sans précédent.

 

Cet événement qui dure depuis plus de dix ans possède au moins une vertu, celle de nous montrer quelques traits constitutifs de la Roumanie postmoderne, en l’espèce celle du post-communisme. Le premier trait qui me paraît évident, c’est la totale absence de société civile lorsqu’il s’agit d’un authentique bien commun concernant tous les citoyens et le devenir de la nation. Les nouveaux petits-bourgeois urbains qui veulent jouer aux Occidentaux se mobilisent pour des friandises gadgétiques parfois sinistres, LGBTQ, woke et cancel culture, écriture inclusive, mais jamais pour des actes qui aideraient au bien général, la common decensy ; la couche petite-bourgeoise issue directement des cadres intellectuels ou techniques du Parti communiste roumain (PCR), mobilise les masses rurales et semi-rurales avec la BOR (Biserica ortyodoxa Române – Église orthodoxe roumaine) pour mettre en scène un nationalisme désuet sans jamais remettre en cause le fait que c’est le capitalisme néolibéral sans frein qui démolit systématiquement l’État-nation et sa culture. On a donc affaire à des clowns qui brandissent un simulacre comme effet de réel ; enfin et selon les moments, telle ou telle minorité revendique des avantages qui pourraient être tout aussi valables pour une autre minorité. On a donc un pays éclaté qui semble tenir en place grâce à sa police et ses services d’information et, last but not least, grâce à une grande apathie, à une grande lassitude du peuple, et… ce n’est guère nouveau, grâce à sa grande lâcheté collective.

 

Le second trait, c’est la quasi-inexistence de l’État en tant que sphère politique ayant une certaine autonomie selon le schéma hégélien. L’État roumain est même la caricature de l’État de classe, il est en-deçà. L’État roumain se réduit à un instrument politico-administratif permettant à des groupes politiques se succédant à divers postes ministériels de trouver des sources de revenus conséquents en siphonnant par diverses combines l’argent public. En d’autres mots, l’État est copartagé par des groupes mafieux qui, alternativement, permettent aux dirigeants des partis politiques et à leurs commensaux de faire fortune sous le regard complice de l’Occident qui ferme les yeux pourvu qu’on laisse à ses entreprises toutes les possibilités de commerce et d’appropriations des biens locaux. Ces richesses s’obtiennent par la vente frauduleuse du bien commun, par la corruption massive lors de l’attribution des marchés publics, par le détournement à des fins privées des subventions européennes, par les faveurs hors-la-loi accordées à des entreprises privées ad hoc qui, et c’est le moins que l’on puisse dire, ne travaillent pas du tout au bien commun.

 

Après plus de trente ans de postcommunisme, tout cet ensemble de dynamiques a conduit le pays à se trouver dans la situation d’une colonie postmoderne de l’Occident et des États-Unis, semblable à la plupart des pays africains ou à certains États d’Amérique latine. Les grandes entreprises stratégiques, la distribution de l’eau, du gaz, de l’électricité, la fabrication des armes, les industries mécaniques, les banques, et last but not least, les vastes forêts sont désormais aux mains du capital privé étranger. La grande politique est ainsi déterminée par les parrains US et UE, aussi les directives économiques, industrielles, scolaires ou les lois sociales du travail sont-elles dictées par Bruxelles et Washington.

 

Dans ce contexte institutionnel, et avec l’apathie générale qui domine la société, on ne voit pas comment cet auto-pillage forestier pourrait s’arrêter. En effet, il s’agit d’une catastrophe car la déforestation n’a pas pour seul effet de laver les sols lors de grandes pluies et donc d’engendrer des inondations, mais elle a un effet destructeur sur la faune. Aujourd’hui, l’habitat des ours est tellement réduit qu’ils descendent dans les villes pour vider les poubelles ou se tiennent au bord des routes pour mendier quelques nourritures aux touristes, ce qui les condamne à mort dès lors qu’ils montrent quelque agressivité, en particulier lorsque les mères sont accompagnées de leurs oursons. Il en va de même pour les grands prédateurs comme les loups et les lynx qui n’ont plus de retraite secrète dans des forêts qui ressemblent à une peau de chagrin. Or cela ne semble pas affecter les populations rurales ou semi-rurales, encore plongées dans des mentalités du Moyen-Âge et renforcées dans leur vision stupide du bénéfice immédiat par des politiciens démagogues et surtout intéressés par les prébendes, et une administration qui touche encore des dividendes illégaux sur toutes ces opérations.

 

Ici, il ne s’agit pas de spéculer dans le champ de la haute philosophie, de faire une gymnastique complexe de déconstruction afin de saisir l’espace-temps où se tient l’être de l’étant « Seinde » de la déforestation. Il est éclatant de visibilité, il est là, devant nous, dans la Lichtung défrichée du capitalisme sauvage où les bénéfices immédiats sont énormes, au détriment d’un bénéfice humain et animal à plus long terme. Un sociologue étasunien que j’apprécie hautement, Mike Davis, avait écrit il n’y a guère, un excellent petit livre roboratif intitulé, Le stade Dubai du capitalisme. Aujourd’hui, si la gauche roumaine avait un peu plus de courage que de s’occuper de gadgets intellectuels, elle devrait écrire un ouvrage intitulé Le Stade forestier du capitalisme roumain.


Claude Karnoouh,

Moresco (Le Marche) le 23 août 2021

 

Notes :

1 NDLR. La Biélorussie, la Pologne et la Russie estiment aussi avoir chez eux « la dernière forêt primaire d’Europe », à Białowieża (connue pour se bisons et tarpans et l’herbe de bison appréciée des amateurs de vodka) ou dans le Caucase et le nord russes, mais ces « titres de gloire » revendiqués pour la gloriole nationale perdent toutes leurs couleurs dès lors qu’on observe les politiques forestières réelles et comparables de Varsovie ou de Moscou avec celles en cours à Bucarest (ce n’est pas le cas de Minsk car il y existe toujours un ...Etat ...ce qui désole d’ailleurs l’Union européenne) à la lumière du capitalisme tardif.

2 « Le Roumain est le frère de la forêt. »

3 Il arrivait que les paysans pris sur le fait soient battus au poste de la Milice.

4 Voir la lutte qu’essaie de mener Agent green pour sauver le parc national de Retezat à l’Ouest de la Transylvanie.

5 Récemment, on a appris que l’Université de Harvard, haut lieu des voix écologiques aux USA, était propriétaire d’un vaste domaine forestier en Transylvanie qu’elle mettait en coupe réglée !!!

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18 août 2021 3 18 /08 /août /2021 15:49

Nous reprenons ici un article paru dans une autre revue, dans la mesure où vu l’urgence de la question des rapports de l’humain à son environnement, cette question mérite d’être envisagée dans tous les lieux et forums possibles. L’intérêt particulier de cet article à cet égard est non seulement de nous montrer l’étendue des effets négatifs qui se sont accumulés récemment en matière environnementale mais aussi les différences d’approche de la question en fonction du système politique, social et économique des différents Etats et le cas de la Chine est à cet égard particulièrement important car il force à poser autrement ces questions.

On remarquera en passant, au niveau du vocabulaire et des termes utilisés, que les communistes chinois ne fonctionnent pas comme le faisaient en leur temps les Soviétiques, c’est-à-dire en cherchant à imposer leur vocabulaire pour contrer celui de l’ordre dominant, mais en reprenant les termes de leurs concurrents qui sont désormais devenus à leur corps défendant leurs adversaires selon les partisans d’une nouvelle guerre froide. Mais tout en reprenant les termes dominant, les Chinois y introduisent souvent par petites touches un sens nouveau qui amène le lecteur sur leur propre terrain.

La Rédaction

 

Biodiversité,

 

une indispensable coopération


 avec la Chine


-
Août 2021


 
Élisabeth Martens*

 

Début septembre 2020, les Nations unies ont publié une évaluation révélant qu'aucun des 20 objectifs mondiaux en matière de biodiversité fixés en 2010 n'avait été pleinement atteint. Pire, entre 1970 et 2016, 68% de la faune sauvage a disparu. Dans beaucoup de régions du monde, des espèces vivantes disparaissent à une cadence de 100 à 1000 fois supérieure à la normale. Peut-on inverser cette tendance ? Qu'attendent les pays-phares dans les énergies vertes, ceux de l'UE, les États-Unis, le Canada, la Chine, pour coopérer en vue de préserver nos milieux naturels ?


 

Le Sommet des Nations unies sur la biodiversité

Le premier Sommet des Nations unies sur la biodiversité s'est tenu virtuellement en septembre 2020.1 Il rassemblait 88 pays répartis sur les cinq continents auxquels s'est rajoutée l’Union européenne. Une des plus importantes études consacrées à la biodiversité jamais menée jusqu'ici leur a été présentée. Il s'agit du second Millennium Ecosystem Assessment (ou « Evaluation des écosystèmes à l'aube du millénaire ») 2, une étude menée par 1 360 chercheurs de différentes organisations internationales dont cinq départements des Nations unies (WHO, FAO, UNESCO, UNEP, UNDP), la Banque mondiale et l'Union internationale pour la Conservation de la Nature (IUCN). Le verdict était clair : si la pollution et la disparition des habitats semblent être la cause première de l'extinction des espèces, en amont, c'est le réchauffement climatique qui est montré du doigt. C'est donc à lui qu'il faut s'attaquer en priorité pour sauver la biodiversité.
 

Les États-Unis furent les grands absents du Sommet de l'ONU. Quant au dirigeant chinois Xi Jinping, il a déclaré : « La Chine est prête à prendre des responsabilités internationales en proportion de son niveau de développement et à contribuer à la gouvernance environnementale mondiale. »3 Le numéro Un chinois faisait allusion à la fracture entre pays développés et pays en développement, les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) appelant les premiers à mettre à disposition plus de ressources financières à disposition des seconds, selon le principe de responsabilités communes, mais différenciées.

Le chef de l'ONU, António Guterres a exhorté les dirigeants du monde entier à mettre en place « des politiques et des objectifs plus ambitieux pour protéger  la nature et la biodiversité », en ajoutant que « la dégradation de la nature n'est pas une question purement environnementale, elle touche à l'économie, à la santé, à la justice sociale et aux droits de l'homme. »4

Le président français Emmanuel Macron a déclaré que « 2021 doit être l'année de l'action », tandis que la présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen a réaffirmé son engagement en faveur du nouveau cadre mondial pour la biodiversité qui devra être examiné par les 196 parties lors de la COP 15 à Kunming en octobre 2021.5


 

Le Pacte vert de l'Europe embrasse l'harmonie chinoise

« Le moment est venu pour les dirigeants mondiaux d'agir ensemble et l'UE est prête à montrer la voie. Le pacte vert pour l'Europe 6 est notre vision d'avenir et notre feuille de route. Nous invitons toutes les parties à s'associer à cet effort collectif pour le changement, afin d'assurer une relance verte, et de protéger et de restaurer notre planète, qui est notre seule patrie », a déclaré Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne.

Présenté le 14 juillet 2021 par la Commission européenne à Bruxelles, le pacte vert place l’Europe à l’avant-garde de la lutte contre le changement climatique. Les 27 États membres de l’UE sont tous résolus à faire de l’UE le premier continent neutre pour le climat d’ici 2050. Pour y parvenir, ils se sont engagés à réduire, dès 2030, leurs émissions de gaz à effet de serre d’au moins 55% par rapport aux niveaux de 1990. Avec ce programme ambitieux, l’Europe a fixé les grandes lignes d'une transformation économique et sociétale qui converge vers une « vie en harmonie avec la nature à l'horizon 2050 ».

Cet adage rejoint le discours de Xi Jinping qui à son arrivée à la présidence, en 2013, a fait de la « vie en harmonie avec la nature » l'objectif central du PCC. Dès 2005, Xi Jinping, qui était alors Secrétaire du comité du Parti pour la province du Zhejiang, a formulé ce qui allait être la ligne de conduite de la Chine sous sa direction : « de l’eau bleue et des montagnes vertes » 7. C'est en ce sens que Xi Jinping a décrété vouloir atteindre la neutralité carbone d'ici 20608, et c'est aussi en ce sens que le Conseil des affaires de l’État chinois s’est engagé à soutenir une « Route de la soie verte ».9 Les projets s’inscrivant dans le cadre de la « Belt and Road Initiative » (BRI) sont assortis de normes environnementales sévères.

La BRI rassemble 143 pays répartis sur les cinq continents, soit plus de deux tiers des pays dans le monde. Or les autorités chinoises ont pris des mesures pour favoriser la prise en compte des enjeux environnementaux. Une coalition d’acteurs (États, agence des Nations unies, institutions académiques et entreprises) – la BRI International Green Development Coalition – a été lancée en avril 2019 pour orienter les financements vers des investissements verts.10 27 institutions financières dont la China Development Bank et la China Exim Bank, les deux principales banques publiques octroyant des financements dans le cadre de la BRI, ont signé pour des investissements verts.

Tant l’UE avec le « pacte vert » que la Chine avec la « BRI verte » se sont donné les moyens de créer une dynamique susceptible d’inciter les autres pays à rejoindre l’effort de préservation de la planète. Il est à espérer que leur collaboration scientifique et technique passera outre le « China bashing » qui fait rage actuellement dans nos médias et sur nos réseaux sociaux11 et qui ne fait qu'alimenter le risque qu'éclate une nouvelle guerre froide.12

 

Les préoccupations écologiques de la Chine ne sont pas neuves

Déjà en 1973, lors de la première conférence sur l'environnement, le premier ministre Zhou Enlai avait alerté le gouvernement de Mao Zedong des dangers d'une industrialisation trop rapide.13 D'où une loi chinoise sur la protection de l'environnement promulguée en 1989 qui précise que les règles de protection sont applicables dans les domaines suivants : atmosphère, eaux, ressources minérales, forêts, pâturages, faune sauvage, plantes sauvages, vie aquatique, sites historiques, sites touristiques, sources chaudes, stations climatiques, zones de conservation de la nature, zones résidentielles, milieux naturels, ressources naturelles, milieux d'habitat.14 La Chine a alors adopté des politiques de conservation de la nature, dont l’établissement de réserves naturelles, d'aires protégées et de parcs nationaux.15

Depuis, les textes se sont succédé afin de tenter de régler progressivement les problèmes environnementaux apparus au cours des réformes.16 En effet, sous l'ère de Deng Xiaoping, c'est l'éradication de l'extrême pauvreté qui était la priorité absolue. Le gouvernement s'est alors focalisé sur cet objectif et a conduit les populations chinoises vers une "aisance modeste", une "xiao kang", selon les termes utilisés par Deng lui-même. La lutte contre la pauvreté s’est révélée efficace17, mais hélas, au prix de lourdes répercussions sur les écosystèmes.

En raison de son développement économique ultra-rapide, la Chine est devenue le pays le plus pollueur de la planète, ce qu'elle est encore maintenant, en valeur absolue. Dans les années 2000, une prise de conscience écologique s’est réopérée, d'abord centrée sur les enjeux de la pollution urbaine et des eaux contaminées, puis, dans les années 2010, sur la gestion des écosystèmes et la protection de la biodiversité.


 

Une collaboration scientifique avec les « pays développés »

L'objectif-climat de la Chine est d'atteindre son pic d'émissions carbone en 2030 et la neutralité carbone en 2060. Cela exige de la Chine qu'elle passe du pic d'émission à la neutralité carbone en 30 ans, contre 60 ans pour la plupart des « pays développés ».

Il s'agit d'un objectif ambitieux qui concerne les nouvelles technologies vertes tant l'hydraulique que le solaire et l'éolien, la filtration des gaz à effet de serre issus des centrales électriques et autres18, le nucléaire « propres »19, la protection des espèces en voie de disparition20 et le contrôle du commerce des espèces sauvages21, les reboisements à grande échelle22, des mesures agricoles ciblées23, la restauration de l'écologie marine24 et fluviale25, des villes-forêts26 et des villes-éponges27, la mise en circulation des véhicules à hydrogène28, le recyclage des déchets29, une éducation à l'écologie dès le plus jeune âge30, etc.

Pour atteindre son but, la Chine n'a pas négligé l'aide internationale31 et a signé de nombreux projets de coopération dans le domaine des énergies vertes et de la protection des espèces menacées. Ils concernent plusieurs pays de l'UE, à commencer par le Danemark et l'Allemagne 32, puis la France, l'Angleterre, l'Italie, etc.33, mais aussi les États-Unis, le Canada, l'Australie34. Des équipes de scientifiques chinois ont rejoint des ONG, des universitaires et des partenaires économiques européens et nord-américains pour relever ensemble les défis posés par les énergies renouvelables et le développement durable.35

Ces échanges scientifiques et technologiques méritent d'être épinglés car ils représentent un réel espoir dans la lutte contre le réchauffement climatique qui intègre la lutte pour préserver la biodiversité. Le site www.chine-ecologie.org36 a été conçu spécialement pour informer les intéressés quant aux progrès fulgurants des technologies vertes en Chine et pour mettre en évidence les partenariats existants et potentiels entre la Chine et d'autres pays.
 

La « ligne rouge écologique » de la Chine

L'histoire de la Chine a démontré plus d'une fois que les dirigeants chinois se fixent un objectif, ils mettent tout en œuvre pour l'atteindre (exemple avec l'éradication de la pauvreté).37 Ils mobilisent la nation à tous les niveaux autour de politiques claires, de ressources concrètes, d'objectifs réalistes et d'une discipline rigoureuse. À cet égard, l'expérience de la Chine peut servir de ligne de conduite dans cette lutte qui devrait rassembler tous les peuples de la terre.
 

Aujourd'hui, les défis climatiques sont tels qu'au désir d'établir une « harmonie entre l’homme et la nature », la Chine prône aussi une « harmonie entre le développement économique et la protection de l’environnement ». Quand le président Xi déclare vouloir « progresser simultanément sur les fronts écologique et économique », des mesures claires soutenues par des financements précis sont prises en ce sens.38 Par exemple, en 2017, la Chine s’est munie d’un nouveau dispositif pour lutter contre la dégradation de son environnement. Elle l'a nommée la « ligne rouge écologique ».39 Il s'agit d'un indicateur de pollution qui vire au rouge dès que le développement économique s'emballe et menace l’environnement.40

Chaque province a tracé sa « ligne rouge écologique » autour des zones dont la fonction écologique est essentielle en matière de conservation de la biodiversité, des sols, de l’écosystème et des ressources forestières, maritimes ou en eau. Sont également visées les zones « écologiquement fragiles », les vastes territoires subissant une forte érosion des sols ou une salinisation en raison de la désertification.41 Les plus grandes régions urbaines, comme la conurbation Pékin-Tianjin-Hebei et les régions de la ceinture économique du fleuve Yangzi ont tracé leurs propres lignes rouges.42

« La Chine a pris ses distances avec l’obsession de l’expansion économique tous azimuts et a évolué vers un modèle plus durable qui fait primer la qualité sur la quantité », explique un haut dirigeant du Parti communiste chinois (PCC). Ce discours est désormais la norme de la part des autorités qui ont compris que si la Chine se mettait à hésiter dans ses objectifs climatiques, les coûts écologiques à long terme seraient écrasants, tant pour elle que pour le monde entier.


 

Éviter l'écueil du « productivisme »

Pour beaucoup d'observateurs, il devient de plus en plus évident que si la perte de biodiversité est due au réchauffement climatique, ce dernier est lui-même lié à ce qui peut être désigné sous le terme générique de « productivisme ». 43 Dans un système économique où la productivité est l'objectif essentiel, les sonnettes d'alarme des climatologues et autres scientifiques ne peuvent pas être entendues et les exigences écologiques passent à la trappe.

« Tout le monde veut sauver la nature et sauver le climat. Mais lorsqu'il s'agit d'agir concrètement, ils (les gouvernements) échouent à chaque fois », a fait remarquer Greta Thunberg dans un tweet récent.44 Et pour cause, dans nos « pays développés », les limites du développement économique ne sont jamais définies puisque le moteur même du libéralisme est de ne poser aucune limite à la productivité. Dans un tel système, il est impossible de faire progresser la croissance économique tout en protégeant l'environnement. Le capitalisme vert, ou l'écologie en mode capitaliste, est un rêve absurde qui, comme toute illusion, freine la réalisation de nos projets.

Si aujourd'hui la Chine déclare vouloir faire « primer la qualité sur la quantité », elle détient les outils pour atteindre ce but. Elle a les fonds, elle a les partenariats, elle a l'idéologie.45 De plus, 90% de sa population soutient les décisions gouvernementales.46 Grâce à ces atouts, tant idéologiques que matériels, la voix de la Chine porte loin. Ses engagements pour la protection de la planète ont une portée universelle ou, en tous cas, son écosocialisme réaliste47 s'avère plus universel que la « supériorité morale » de l’écologisme euro-américain. 48

Durant le Sommet de septembre 2020, le chef de l'ONU, António Guterres a insisté sur le fait que l'humanité doit cesser de « faire la guerre à la nature » car « cela ouvre la voie aux maladies émergentes, telles que le coronavirus ».49 La reconstruction économique post-covid de la Chine tient compte des enjeux climatiques.50

Son économie, parce qu'elle est socialiste, se permet de programmer une relance à long terme capable d'intégrer les énergies vertes et la protection de la biodiversité à un développement durable. Certes, il lui reste de nombreux défis à relever, par exemple en ce qui concerne les centrales au charbon qui restent une source d'énergie majeure.51 Mais la Chine peut d'ores et déjà revendiquer une position de leader mondial de la transition écologique.

Cela ne l'empêche nullement de maintenir une croissance économique – tant qu'elle est mesurée -, et de développer les technologies du numérique, tels que la 5G et la 6G, qui peuvent se montrer efficaces, voire indispensables, dans le déploiement des énergies renouvelables.52 Par contre, l'UE et les autres « pays développés » qui s'entêtent dans leur modèle de profit maximum en un temps minimum, risquent de rater le coche de la transition.

Nos pays asphyxiés par la loi du productivisme n'écoutent ni les scientifiques, ni les philosophes. Quand le philosophe marxiste Slavoj Zizek écrit qu'il est « plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme », seule la Chine le prend au sérieux. Or la transition écologique est un défi planétaire, elle est le souci de tous. C'est dire qu'il est urgent « d'imaginer la fin du capitalisme », sans quoi il ne vaudra plus la peine « d'imaginer la fin du monde ».53


 

Agenda international sur la biodiversité

Heureusement, quelques rendez-vous en matière de biodiversité sont à l'agenda international.

Le premier est le Congrès mondial de la nature de l'UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) programmé du 2 au 11 septembre 2021 à Marseille.54 Les nouveaux objectifs issus de ce congrès devraient être adoptés lors de la COP15-CDB (COP15 de la Convention sur la diversité biologique) qui aura lieu du 11 au 24 octobre 2021, à Kunming, en Chine.55 Le cadre mondial pour la biodiversité de l'après-2020 doit être décidé lors de la COP-15.56 Ces deux rendez-vous imminents réunissent la France et la Chine dans un désir commun d'agir concrètement pour la planète.
 

Puis, du 31 octobre au 12 novembre 2021, la COP26 accueillie par le Royaume-Uni en partenariat avec l'Italie se tiendra à Glasgow.57 En 2022 devrait se tenir un sommet de mise en œuvre après les trois COP de Rio, un Forum politique de haut niveau des ODD (objectifs de développement durable) qui pourrait faire avancer une vision intégrative de la transition écologique à un niveau planétaire, et le UNEA-5 ou 50ème anniversaire de la Conférence des Nations unies sur l'environnement humain qui devrait se tenir à Stockholm et devrait créer une traction politique supplémentaire à l'échelle mondiale.58

Un bilan mondial sur le climat, dans le cadre de l'Accord de Paris, est prévu en 2023. Il marquera une étape importante pour intégrer la biodiversité dans la responsabilité climatique mondiale en vue d'atteindre la neutralité carbone et les objectifs climatiques collectifs à long terme. Mais la question se pose à présent si l’humanité peut encore réduire suffisamment les émissions de gaz à effet de serre pour limiter le réchauffement climatique à 1,5°C. La communauté scientifique se montre divisée sur le sujet.

D'après certains experts du GIEC, la température mondiale atteindrait 1,5 ou 1,6°C autour de 2030, soit une décennie plus tôt qu’estimé il y a 3 trois ans. D’ici à 2050, le seuil de 1,5°C serait dépassé d’un dixième de degré dans le scénario le plus optimiste de réduction des gaz à effet de serre, mais de presque un degré dans le scénario du pire.59 Reste un espoir : dans le meilleur des scénarios, la hausse de la température serait ramenée à +1,4°C d’ici à 2100.60 Gageons que, tous unis pour une cause commune, nous parviendrons à réaliser cet objectif et que la biodiversité de notre étonnante planète sera préservée !


* Biologiste spécialisée en médecine chinoise, rédactrice en chef de www.chine-ecologie.org, pour la revue « Dialogue Chine-France n°9 », le 18 août 2021

 

URL de l'article original :

https://www.laroutedelasoie-editions.com/notre-catalogue/revue-dialogue-chine-france/

 

Notes :

* Biologiste spécialisée en médecine chinoise, rédactrice en chef de www.chine-ecologie.org, pour la revue « Dialogue Chine-France n°9 », le 18 août 2021

1 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement/faune-flore/268-sommet-de-l-onu-sur-la-biodiversite

2http://www.millenniumassessment.org/en/Article.aspx?id=61

3 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement/faune-flore/268-sommet-de-l-onu-sur-la-biodiversite

4 Ibid.

5 Ibid.

6 http://www.chine-ecologie.org/defis-climatiques/accords-internationaux/303-la-neutralite-carbone-en-chine-d-ici-2060-une-tache-ardue-mais-imperative

7 http://www.chine-ecologie.org/energies-renouvelables/energies-vertes/308-vers-une-chine-verte

8 http://www.chine-ecologie.org/defis-climatiques/accords-internationaux/303-la-neutralite-carbone-en-chine-d-ici-2060-une-tache-ardue-mais-imperative

9 http://www.chine-ecologie.org/107-accueil/0-4-biblio/274-la-chine-et-l-europe-seme-les-graines-d-une-croissance-mondiale-durable

10 http://www.chine-ecologie.org/energies-renouvelables/energies-vertes/263-en-chemin-vers-une-route-de-la-soie-plus-verte

11 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement-2/sante-publique/130-le-covid-19-du-china-bashing-dans-les-medias-francais-a-la-guerre-qui-s-annonce

12 http://www.chine-ecologie.org/defis-climatiques/accords-internationaux/370-l-avenir-de-notre-planete-depend-de-la-fin-de-la-nouvelle-guerre-froide

13 http://www.chine-ecologie.org/penser-l-ecologie-en-chine/dans-une-continuite-historique/89-la-protection-de-l-environnement-en-chine-un-texte-de-1980

14 http://www.chine-ecologie.org/energies-renouvelables/energies-vertes/308-vers-une-chine-verte

15/16 http://www.chine-ecologie.org/images/2020/2_2_Gaz_effet_de_serre/Law_of_the_Peoples_Republic_of_China_on_the_Prevention_and_Control_of_Atmospheric_Pollution.pdf

17 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement-2/sante-publique/380-la-lutte-contre-la-pauvrete-en-chine-a-grandement-contribue-a-la-reduction-de-la-pauvrete-dans-le-monde

18 http://www.chine-ecologie.org/defis-climatiques/gaz-a-effet-de-serre/328-la-chine-s-attaque-aux-gaz-nuisibles-a-la-couche-d-ozone

19 http://www.chine-ecologie.org/defis-climatiques/le-nucleaire/378-la-chine-s-apprete-a-activer-le-premier-reacteur-nucleaire-propre-au-monde

20 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement/faune-flore/295-la-liste-des-animaux-proteges-en-chine-une-mise-a-jour-attendue-depuis-32-ans

21 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement/faune-flore/359-promouvoir-une-gouvernance-multidimensionnelle-pour-la-conservation-des-especes-sauvages

22 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement/terres-arables-boises/289-la-chine-et-l-inde-contribuent-le-plus-au-verdissement-de-la-terre

23 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement/terres-arables-boises/341-le-plateau-de-loes-le-plus-grand-projet-de-regeneration-environnementale-au-monde

24 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement/lacs-rivieres-fleuves/321-les-projets-littoral-naturel-portent-leurs-fruits

25 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement/lacs-rivieres-fleuves/318-nanjing-protege-l-ecologie-du-fleuve-yangtse-et-favorise-le-controle-de-la-pollution

26 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement-2/urbanisme/141-chine-une-ville-foret-pour-combattre-la-pollution-dans-un-pays-asphyxie-par-le-smog

27 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement-2/urbanisme/239-la-chine-contruit-30-villes-eponges-pour-adoucir-le-choc-du-changement-climatique

28 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement-2/transport-communication/139-la-chine-vise-1-million-de-voitures-a-hydrogene-en-2030

29 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement-2/recyclage/349-le-recyclage-en-chine-de-zero-jusqu-a-devenir-un-heros

30 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement-2/education-a-l-environnement/205-l-ecole-primaire-de-qingqingdai-modele-d-education-a-l-ecologie

31 https://www.youtube.com/watch?v=SQrwfn-cvwo

32 http://www.chine-ecologie.org/energies-renouvelables/energies-vertes/159-la-chine-en-transition-energetique-un-virage-vers-les-energies-renouvelables

33 http://www.chine-ecologie.org/107-accueil/0-4-biblio/274-la-chine-et-l-europe-seme-les-graines-d-une-croissance-mondiale-durable

http://www.chine-ecologie.org/penser-l-ecologie-en-chine/dans-le-contexte-international/285-chine-europe-quel-partenariat

34 http://www.chine-ecologie.org/107-accueil/0-4-biblio/188-la-chine-sauvera-t-elle-la-planete-par-barbara-finamore-aux-editions-polity-2018

http://www.chine-ecologie.org/defis-climatiques/energies-fossiles/182-combiner-les-combustibles-fossiles-et-les-energies-renouvelables-une-collaboration-efficace-entre-la-chine-et-les-etats-unis

35 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement/faune-flore/359-promouvoir-une-gouvernance-multidimensionnelle-pour-la-conservation-des-especes-sauvages

36 http://www.chine-ecologie.org/

37 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement-2/sante-publique/293-la-chine-a-sorti-800-millions-de-personnes-de-la-pauvrete-en-40-ans

38 http://www.fao.org/3/p4150f/p4150f01.htm

39 http://www.chine-ecologie.org/penser-l-ecologie-en-chine/dans-l-actualite-eco-socialiste/231-pekin-veut-fixer-une-ligne-rouge-contre-la-pollution

40 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement/faune-flore/382-chine-conservation-ecologique-redlining

41 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement/faune-flore/264-pour-paul-leadley-co-auteur-du-giec-restaurer-la-biodiversite-c-est-possible

42 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement/faune-flore/340-l-importance-de-la-biodiversite-dans-l-agenda-urbain-de-la-chine

43 http://www.chine-ecologie.org/penser-l-ecologie-en-chine/dans-l-actualite-eco-socialiste/77-le-modele-chinois-devrait-inspirer-tous-les-defenseurs-du-climat

44 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement/faune-flore/268-sommet-de-l-onu-sur-la-biodiversite

45 http://www.chine-ecologie.org/penser-l-ecologie-en-chine/dans-l-actualite-eco-socialiste/74-la-marche-determinee-de-la-chine-vers-la-civilisation-ecologique

46 http://www.chine-ecologie.org/penser-l-ecologie-en-chine/dans-l-actualite-eco-socialiste/214-selon-deux-enquetes-nord-americaines-les-chinois-sont-plutot-satisfaits-de-leurs-dirigeants

http://www.chine-ecologie.org/penser-l-ecologie-en-chine/dans-l-actualite-eco-socialiste/261-protection-de-l-environnement-wechat-et-democratie-participative

47 http://www.chine-ecologie.org/107-accueil/0-4-biblio/187-l-ecologie-reelle-une-histoire-sovietique-et-cubaine-guillaume-suing-editions-delga-2018

48 http://www.chine-ecologie.org/penser-l-ecologie-en-chine/dans-l-actualite-eco-socialiste/275-les-realisations-de-la-chine-au-cours-des-cinq-dernieres-annees-attirent-l-attention-du-monde-entier

49 http://www.chine-ecologie.org/protection-de-l-environnement/faune-flore/268-sommet-de-l-onu-sur-la-biodiversite

50 http://www.chine-ecologie.org/defis-climatiques/accords-internationaux/185-les-espoirs-d-un-accord-sur-le-climat-entre-l-ue-et-la-chine-reposent-sur-une-relance-economique-verte

http://www.chine-ecologie.org/penser-l-ecologie-en-chine/dans-le-contexte-international/292-le-tournant-realiste-de-l-ecologie-politique

51 http://www.chine-ecologie.org/defis-climatiques/energies-fossiles/175-la-combustion-du-charbon-talon-d-achille-de-la-chine

52 http://www.chine-ecologie.org/defis-climatiques/accords-internationaux/266-la-5g-couvre-la-chine-qu-en-est-il-de-sa-neutralite-carbone

53 https://www.investigaction.net/fr/ludo-de-witte-lecosocialisme-est-la-meilleure-reponse-a-la-fin-du-mois-et-la-fin-du-monde/

54 https://www.actu-environnement.com/ae/news/congres-mondial-nature-uicn-marseille-2-11-septembre-2021-36720.php4

55 https://www.iddri.org/fr/publications-et-evenements/conference/replay-les-impacts-de-la-covid-19-sur-les-politiques-de

56 http://www.chine-ecologie.org/penser-l-ecologie-en-chine/dans-une-continuite-historique/381-les-politiques-de-protection-de-la-biodiversite-et-l-ecological-redlining-en-chine-quelles-implications-pour-la-cop15

57 https://www.rtbf.be/info/societe/detail_a-l-approche-de-la-cop26-youth-for-climate-se-remobilise-pour-le-climat-des-septembre?id=10821662

58 https://www.unep.org/fr/actualites-et-recits/video/le-pnue-celebrera-ses-50-ans-en-2022

59https://www.rtbf.be/info/monde/detail_sixieme-rapport-du-giec-sur-le- climat-le-seuil-des-1-5-c-sera-atteint-en-2030-soit-dix-ans-plus-tot-qu-estime-auparavant?id=10820767

60 https://www.journaldemontreal.com/2021/08/06/limiter-le-rechauffement-climatique-a-15c-mission-impossible

 

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2 août 2021 1 02 /08 /août /2021 22:50

La situation d’impuissance de la gauche roumaine étudiée dans cet article correspond, à quelques nuances près, à celle que l’on retrouve partout dans les anciens pays socialistes situés entre l’Allemagne et la Russie, si l’on fait exception de la Tchéquie, de l’Ukraine où il a fallu attendre la « révolution colorée » de 2014 pour éradiquer par la répression et la terreur les partis de gauche sociale et de la Biélorussie où, quoiqu’on pense de son gouvernement, c’est toujours une gauche sociale qui est aux manettes. Situation générale donc d’une gauche proclamée qui ne fait que répéter les gesticulations d’une gauche occidentale qui a capitulé en rase campagne en renonçant à la lutte des classes et en remplaçant le discours socialiste par un discours « sociétaliste ».

Même s’il est par moment caricatural, le cas roumain étudié ici est utile, justement par son côté excessif qui aide à saisir les causes de l’impuissance de toutes ces gauches devenues très « gauches ». Situation qui explique du coup, la vie ayant horreur du vide, la montée des « populismes » ou des forces de droite extrême qui posent au moins les problèmes auxquels ils ne répondent pas tandis que les gauches ne posent dans l’ensemble même plus les questions fondamentales. Cette gauche comme l’eût dit Adorno, se nourrit de « friandises intellectuelles ». Fin de partie...

La Rédaction

 

 

Pourquoi y a-t-il faillite

 

de la gauche politique

 

en Roumanie et… en Europe ?

 

-

Été 2021

 

À mes amis trop tôt disparus.

 

Claude Karnoouh

 

 

En apparence, ce qu’il y a de plus surprenant en Roumanie, ainsi que dans d’autres pays ex-communistes d’Europe de l’Est, c’est l’absence quasi totale d’une authentique gauche politique. Quarante ans de communisme, quarante ans de réunions de cellules du Parti, de mobilisations quasi permanentes sur les lieux de travail manuels ou intellectuels, de meetings, de programmes de télévision et radio et, à peine le régime tombé, en quelques mois, parfois en quelques heures, au mieux en quelques petites années, la gauche politique réelle a presque disparu du paysage politique. Mais a-t-elle jamais existé en Roumanie hormis dans la clandestinité et durant quelques trop courtes années après 1945 ?

 

En Roumanie, immédiatement après la fin du mois de décembre 1989, il était quasiment impossible de trouver une âme qui osait proclamer son appartenance au Parti communiste roumain (PCR). Ce genre de comportements avait des antécédents. Ainsi, comme le notait dans son journal un officier allemand présent à Bucarest lors du coup d’État du 22-23 août 1944 contre le maréchal Antonescu et son alliance avec le régime nazi : alors que le 20 août, écrivait-il, une majorité de gens chantait les louanges de l’Allemagne nazie, le 24 août 1944, plus personne n’était pro-allemand. Selon le journal de voyage d’Ilya Ehrenbourg, De la Volga à la Seine, tout le beau monde intellectuel, artistique et universitaire bucarestois défilait dans la suite qu’il occupait à l’Athénée Palace en novembre 1944, et chacun lui confessait que « jamais ô grand jamais » il n’avait été pronazi de cœur, il ne l’avait été que contraint et forcé ! En l’espace d’un demi-siècle, on constate que la population éduquée de Bucarest et de Roumanie en général est toujours loin d’accepter le décours de l’histoire avec ses crimes, ses échecs et parfois, plus rarement, ses réussites.

 

A la fin du XIXe siècle, un intellectuel roumain de talent, Titu Maiorescu, décrivait les institutions modernes roumaines – celles mises en place après l’avènement au pouvoir des Principautés unies puis du Royaume de la dynastie cadette des Hohenzollern – comme autant de « formes sans fondement ». Définition admirablement illustrée au théâtre par le plus important des dramaturges roumains, Ion Luca Caragiale, dont l’humour caustique et grinçant irritait tant ses contemporains qu’il dût s’expatrier en Allemagne. Tout au long de la courte histoire de la modernité roumaine d’avant le début de la Première Guerre mondiale de bons observateurs, aussi bien Trotsky journaliste pour un quotidien de Kiev que John Reed de passage à Bucarest en 1915 pour un hebdomadaire étasunien, avaient remarqué le style théâtral, poseur et inconséquent de la bonne société roumaine : boyards, bourgeois, fonctionnaires et militaires semblaient les acteurs d’une mauvaise pièce de théâtre se donnant dans les rues chics de la capitale. John Reed avait aussi remarqué que la célébrité et l’attrait de Bucarest tenait beaucoup à la quantité et la qualité de ses maisons closes autant qu’au pillage des essences rares des forêts parant les contreforts sudiques des Carpates (déjà !).

 

De semblables tableaux se répétant à travers le temps et les régimes politiques, apparurent tout au long du XXe siècle dans la société des élites politiques et culturelles, y compris à l’époque du communisme. Il suffit d’observer les obédiences imitatives aux grands pouvoirs étrangers pour en avoir une illustration assez claire : chronologiquement pro-français, pro-allemands, pronazis, prosoviétiques, aujourd’hui pro-étasuniens… et demain ? Cette soumission au pouvoir le plus fort, y compris en sacrifiant les intérêts minimaux du pays, se trouve parfaitement illustrée dans le texte de Neagoe Basarab, Învăţăturile lui Neagoe Basarab către fiul său Teodosie où le voïévode conseille à son héritier de se soumettre à la Sublime porte. Ces variations sur le thème de la soumission politico-culturelle se traduisent aussi et de manière parfaite dans la langue moderne avec ses massives importations de néologismes, montrant le refus manifeste des classes dirigeantes de rechercher dans le génie propre à la langue roumaine des solutions lexicales pour désigner les objets produits par la modernité. Plus encore, pour montrer que l’on est pronazi on appliqua systématiquement aux Juifs et aux Tsiganes les méthodes criminelles les plus radicales sans songer jamais à ce qui pourrait arriver le lendemain. La Finlande alliée de l’Allemagne nazie refusa toute politique antisémite alors que la Roumanie l’amplifia (cf., Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem ou la banalité du mal). Pour montrer que l’on est le fidèle adepte du communisme soviétique à l’époque de Staline, on ira jusqu’à forger des interprétations ineptes sur l’origine slave de la langue roumaine. Enfin aujourd’hui, pour manifester sa plus fidèle soumission à l’allié stratégique, les États-Unis, on appliquera les théories économiques de l’ultra-libéralisme (thérapies de choc et liquidation des richesses industrielles, ouverture du marché et mise au chômage massif de la classe ouvrière, privatisation de toutes les institutions à vocation sociale, la santé, l’enseignement, les assurances sociales), que certains dirigeants du G7 sont présentement en train de modérer tant ils craignent une explosion sociale. Ainsi l’élite politique et économique largement soutenue par une majorité d’intellectuels continue à brader pour une bouchée de pain le patrimoine écologique, culturel et naturel, la santé des terres, les ressources énergétiques, la santé des hommes, l’enseignement du pays, les forêts primaires et la masses des animaux qui en font leur richesse.

 

Lorsque l’on regarde froidement le pays profond et non simplement le centre des quelques grandes villes universitaires, on est saisi par le fossé rural/urbain qui s’étend de plus en plus alors que les plans d’aménagement du territoire national mis en œuvre par les communistes depuis les années 1962 avaient tenté de le réduire. Devant ce qu’il convient de comprendre comme un désastre, on assiste à la fuite des élites médicales, vétérinaires et des meilleurs ingénieurs informaticiens vers les pays d’Europe occidentale, l’Amérique du Nord, l’Australie. Que ce soient les écoles, les dispensaires, les institutions pour personnes handicapées, pour enfant retardés, les orphelinats, l’ensemble des institutions du monde rural tout est dans le même état de délabrement qu’à la veille du coup d’État de décembre 1989, et presque rien n’est fait pour y remédier malgré les sommes consistantes données par l’UE et diverses pseudo ONG caritatives. La pauvreté a massivement frappé les campagnes et les petites villes de province en dépit de quatre millions d’émigrés partis travailler en Occident comme sous-prolétaires de l’agriculture ou du bâtiment. Et jetons un voile pudique sur ce tabou, l’exportation ininterrompue de jeunes filles et de jeunes femmes pour alimenter les bordels d’Allemagne (cf., le film remarquable de Mungiu : Dupà dealuri), occuper les boulevards périphériques de Paris, de Milan ou de Rome, adorner les bobinards de Beyrouth et du Moyen-Orient où Ukrainiennes, Moldaves et Roumaines se font une concurrence acharnée. Des ONG ont même repéré des « envois de marchandise » jusqu’au Japon ! Oublions subséquemment les ravages psycho-sociaux chez les enfants abandonnés à la charge des grands-parents, des oncles et des tantes âgés restés au village. De ce point de vue, le regard des nouvelles classes moyennes urbaines sur ces gens traités de primitifs, de « sans dents », manifeste un mépris de classe que quarante ans de communisme n’ont pas réussi à estomper. Les comportements de classe de l’Entre-deux-guerres n’ont pas changé, ils se sont simplement étendus. En Roumanie, le moins que l’on puisse dire, est que la dialectique ne fonde pas l’histoire sociale, elle y est bien plus immobile qu’il n’y paraît, trait primitif de la société ! Primitivisme social sans pour autant les systèmes de protection collectifs des sociétés archaïques où les plus démunis et les marginaux sont pris en charge par le groupe. La société roumaine post-communiste est plutôt plongée dans l’anomie d’une lutte de tous contre tous. C’est pourquoi elle n’est pas comme certains naïfs l’assument « primitive », elle est tout simplement barbare. Les exemples abondent où des médecins, des infirmières, des enseignants, des vétérinaires se comportent comme de vulgaires voyous ou tortionnaires vis-à-vis des plus fragiles, hommes et femmes, enfants, animaux.

 

Et la « gauche » dans tout ça ?

Dès lors, pourquoi ce long préambule ? Il s’agissait pour commencer de faire un rapide état des lieux idéologiques, économiques et sociologiques du pays dessinant la réalité roumaine à laquelle la gauche devrait impérativement se confronter, et que, pour l’essentiel, elle évite d’aborder frontalement, sauf quelques exceptions notables à louer. La gauche dans sa majorité préfère les sujets sociétaux imposés par la volonté des Princes étrangers, comme autant de simulacres de critique sous le vocable grotesque de « gauche progressiste ». C’est pourquoi elle se trouve placée devant des impasses quand elle s’essaie à entrer dans le jeu politique comme ce fut le cas lors de la récente tentative Demos, orchestrée par quelques universitaires en mal de « gloire » politique. Cet échec politique ne manifeste que son impuissance sur bien des aspects théoriques et pratiques. D’un côté, il ne suffit pas de réciter certaines mantras du marxisme, du trotskysme ou d’importer les discours culturels de l’allié stratégique si l’on est incapable de véritablement saisir la logique des praxis, si l’on est juste bon à étaler un savoir de compilations académiques lors de séminaires universitaires, d’universités d’été se confondant avec de joyeuses vacances ou de colloques internationaux plus creux les uns que les autres. En bref, si l’on est incapable de se confronter à la banale et tragique réalité du pays sans y greffer artificiellement des problématiques qui ont peu ou rien à voir avec l’état réel de la société dans sa complexe multiplicité. Dans ce cas, il serait alors préférable de ne rien dire.

 

Ma première remarque sur l’impotence pratique de la gauche roumaine tient pour l’essentiel à son moralisme, ou mieux à sa moraline. Avec seulement des jeux culturels déclaratifs, tous les petits acteurs de la gauche veulent appartenir au camp du bien, mais d’un bien qui, à chaque fois, est défini par le pouvoir impérialiste des États-Unis et de l’Union européenne, c’est-à-dire par des politiciens qui ne regardent le pays et l’ensemble des pays de l’Est que sous deux angles : d’un côté celui d’un marché où faire le plus rapidement possible des plus-values importantes, et de l’autre comme une base militaire située aux portes de la Russie, de la Mer noire, non loin du Moyen-Orient et de l’Asie centrale, devenue après la chute de l’URSS une vaste zone de turbulences politiques et d’enjeux géo-économiques pour ses richesses en pétrole et en gaz.

 

Ce qui guide cette gauche culturelle fondamentalement antirusse, anti-palestinienne, anti-bolivarienne, anti-cubaine, et maintenant antichinoise, c’est qu’elle veut avoir toujours les mains blanches. A coup sûr elle a les mains blanches, mais, à y regarder de plus près, elle n’a pas de mains. Surprenante encore cette gauche qui se targue d’être fort cultivée et qui a oublié la leçon administrée par Sartre dans Les mains sales. Là, il est montré qu’il ne peut être de praxis politique réelle sans devoir se salir les mains dès lors qu’il s’agît de la violence consubstantielle à la lutte de classe.

 

Avant d’aller plus avant, je souhaiterais préciser qu’il existe ici et là des esprits appartenant à la traditionnelle gauche critique, gauche marxiste et aujourd’hui souvent mêlée de phénoménologie post-husserlienne qui ne se laissent pas imposer ses sujets d’indignation selon les modes et les intérêts momentanés des pouvoirs politiques et économiques occidentaux ou des ONG émargeant auprès de grands groupes financiers internationaux. Malheureusement, ce sont des voix isolées, rencontrées dans quelques villes universitaires et à l’évidence plus ou moins marginalisées.

 

Il y a, il est vrai, une autre gauche non-parlementaire et organisée en parti qui se présente comme le successeur du Parti communiste roumain, le PSR (Parti socialiste roumain). Et, quoique participant à toutes les élections, elle ne recueille jamais plus de 0,5% des voix. Pourquoi des résultats aussi lamentables ? D’abord parce ce parti tient un discours économique archaïque dans lequel il n’a pas intégré la révolution informatique et ses divers effets sur les formes nouvelles du travail et de la socialisation. Il s’adresse à des groupes sociaux en perdition, ce qui reste du prolétariat historique et de la petite paysannerie dans le postcommunisme ; en effet, le pays a perdu la plupart de ses industries grandes utilisatrices et productrices de prolétariat, et simultanément il a privatisé à des intérêts étrangers ses meilleurs terres agricoles et ses forêts.

 

Une « gauche occidentale » dans la Roumanie périphérique

La gauche non-parlementaire et non-communiste majoritaire sur les réseaux sociaux, ou mieux la gauche culturelle vocale sur ces réseaux ainsi que dans un journal quotidien n’est que la photocopie affadie de la pseudo-gauche occidentale qui lui donne les modèles de son prêt-à-penser. Disons qu’il s’agit d’une gauche culturelle subventionnée, celle des ONG européennes ou étasuniennes, d’une gauche d’universitaires qui n’aborde que les sujets permis par le « deep State », d’une gauche qui sait parfaitement quels sont les sujets licites et ceux « Ganz verboten ». D’une gauche qui lance des cris d’orfraie quand un arbitre de football roumain dit simplement d’un joueur noir, « le noir là-bas », mais qui maintient un silence assourdissant quand il s’agit de dénoncer les manigances racistes et la corruption des dirigeants de la FIFA quand ceux-ci organisent une coupe du monde au Qatar, pays où l’infrastructure footballistique est construite par des quasi-esclaves du tiers-monde. D’une gauche qui jamais ne critique l’OTAN, l’UE, la transformation des relations internationales en fonction de la monté en puissance de la Chine, de la politique impérialiste étasunienne au Moyen-Orient et du criminel apartheid israélien en Palestine occupée. Avec une telle autocensure, on comprend que la pensée politique critique en Roumanie ne vole pas très haut malgré pléthore de facultés de Science-po. Pour cela, il suffit de regarder les publications des auteurs locaux, lesquels préfèrent soit ressasser un localisme et un nationalisme académique mille fois répété ad nauseam, soit psalmodier par la grâce de Washington et de l’UE un antisoviétisme doublé aujourd’hui de mantras antirusses et antichinoises. En revanche, personne ne s’interroge sur le pourquoi des traditions rurales encore si riches sous le régime communiste qui, en un peu plus de trente ans, se sont transformées en marchandises folkloriques vendues aux touristes amateurs d’exotisme bon-marché dans des villages devenus des artefacts d’agences de voyage, une nouvelle forme du Disneyland. Pourquoi préfère-t-elle cette gauche s’enivrer des simulacres de contestations spectaculaires venus d’Occident (LGBTQ, BLM, discours de la décolonisation seulement dans les campus) plutôt que de regarder la réalité socio-économique dans le blanc des yeux : la désertion des campagnes, la favélisation des bourgs et des villes moyennes, le problème de la souveraineté nationale et de la maîtrise des domaines économiques stratégiques, l’exode massif des médecins, chirurgiens, infirmières, stomatologues et vétérinaires, l’arrivée d’un sous-prolétariat asiatique vivant en quasi esclavage. Hormis les Tsiganes soumis à un racisme féroce, les minorités sexuelles ne représentent ici quasiment rien par rapport aux besoins socio-économiques du pays, car le droit ayant changé en Roumanie, plus personne ne peut être inquiété ou condamné pour homosexualité. Il vrai que s’indigner à Bucarest et y défendre contre le harcèlement sexuel les vedettes hollywoodiennes (qui, faut-il le dire au risque de passer pour cynique, ont rapporté carrière et argent à celles qui s’en aperçoivent vingt ou trente ans après !) est beaucoup plus glamour que de travailler à mobiliser sur leur lieux de travail les employées des supermarchés, des grandes surfaces et des entreprises industrielles étrangères soumises aux diktats des patrons et des contremaîtres. Vociférer sur un campus ou lors d’une université d’été contre le racisme anti-noir ne coûte rien, pis, c’est du vide en ce qu’aucune relation historique existentielle ne relie le peuple roumain à l’expérience coloniale à très grande échelle des pays occidentaux ; cela n’engage en rien les participants, sauf à gagner des bourses de l’UE, des fondations US ou norvégiennes ou allemandes, des invitations à des colloques à Paris ou à Londres pour y réciter les mantras antiracistes sans effet sur le réel africain ou sud-américain du présent. En revanche, demander au gouvernement de rendre des comptes quant à l’envoi de soldats en Irak, en Afghanistan ? Silence ! Quant au pourquoi de la dernière loi militaire qui permet de projeter officiers et sous-officiers sur n’importe quel terrain d’opération extérieur à la demande, cela ne semble pas troubler cette gauche à propos des question de fonds sur le sens de la démocratie représentative et l’usurpation du pouvoir exécutif. Mais, lorsqu’il s’agit des pistes cyclables ou de ses petites subventions culturelles, cette gauche lève la voix haut et fort ! On ne l’a pas vue non plus cette gauche de cafés branchés ou de salons de thé protester lorsque le gouvernement roumain a dénoncé la représentativité de l’ambassadeur de la république bolivarienne du Venezuela, ce jour-là seuls quelques vieux communistes du PSR et de jeunes socialistes de Diem’25 faisaient le pied de grue devant le ministère des affaires étrangères ! C’est peu quand on se prétend appartenir au camp du bien !

 

Une copie de la gauche occidentale stérilisée

Toutefois relativisons notre critique de la gauche roumaine, écartons dans ce cas particulier toute illusion d’une spécificité roumaine comme certains intellectuels démagogiques se complaisent à le répéter ad nauseam. Même si parfois elle se montre un peu plus caricaturale, la gauche roumaine ou ceux qui se prétendent y appartenir, comme souvent la gauche de l’Ouest aujourd’hui, ne se solidarisent jamais avec les combats qui donneraient le ton d’un authentique engagement, c’est-à-dire qui engendrerait une praxis plus ou moins marxiste liée à un combat socio-politique d’envergure. En cela elle ressemble à ce qui est advenu à la majorité des intellectuels des diverses gauches européennes. Ni le Parti socialiste (PS) français, ni la France insoumise ou le Parti communiste français (PCF) ne lancent des critiques essentielles contre l’UE, ou l’OTAN, sur l’abandon de la souveraineté qui seule peut garantir la défense des classes laborieuses et une démocratie sociale réelle, incarnée dans une pratique politique de combat. Ce n’est pas tant que les partis de gauche se soient droitisés, ils le sont à l’évidence, et il suffit d’observer les dérives sociétales du PCF ou ce qui reste en Italie du PCI plus prompt à défendre les LGBTQ+ que les travailleurs et les employés, mais c’est aussi le peuple dans sa généralité qui s’est droitisé. L’effet des trente glorieuses prolongées et l’intensification sur tous les fronts politiques et culturels de la propagande anti-communiste ou anti-tiers-monde révolté ou révolutionnaire ont eu l’effet escompté par le deep State. L’effet d'endormement et d'engourdissement de la conscience politique et sociale en Europe est parfaitement saisissable pendant la crise de la pandémie du coronavirus-19, lorsqu’ensemble, des masses humaines ont accepté des restrictions à leur liberté inconnues auparavant en dehors de l’état de guerre. Quant aux partis marxistes de types refondateurs, PRCF en France, PCIR en Italie, malgré toute leur bonne volonté, ils sont incapables d’atteindre le minimum électoral pour placer quelques élus lors d’élections générales ou régionales. En Allemagne et en Grèce, c’est un peu mieux sans pour autant mettre en péril les coalitions politiquement correctes de droites et de « gauches ». En Roumanie, ni le PSR ni la tentative avortée Demos n’ont réussi à capter les votes des citoyens. Le premier, comme je l’ai déjà rappelé, parce qu’il traîne dans son discours culturel le pire de l’époque ceausiste (nationalisme naïf et historicisme de pacotille), le second parce que se voulant radicalement moderne, pro-occidental, pro-UE, pro-démocrate US, parlait publiquement comme s’il s’adressait aux habitants de Soho, de New-York down town, du Marais parisien ou des branchés de la mode à Milan, oubliant l’essentiel, à savoir que la Roumanie, hormis la nouvelle bourgeoisie urbaine, demeure encore à 70% peuplée de paysans ou d’habitants de petites villes et de villes moyennes aux mentalités rurales. Faire de la politique, c’est avant tout ne pas oublier la composition sociologique du pays où l’on vit et travaille, et parler son langage.

 

Semblable aux gauches européennes, la gauche roumaine se réfugie dans l’émotionnel, ou parfois dans la nostalgie d’un passé héroïque et dépassé, mais surtout dans les promesses d’un futur sans conflit, comme si la guerre était « une maladie », comme si ses incantations contre la violence dans l’histoire devaient changer l’essence même de l’histoire, le πόλεμος. Voilà où se tient l’origine de son comportement pusillanime dès lors qu’il est question de pratiques politiques présentes. La gauche roumaine, comme toutes les gauches européennes, s’est réfugiée dans la culture (croyant refaire du Gramsci) et le sociétal selon le schéma renouvelé de la prétendue « résistance par la culture » pratiquée sous le régime communiste. Or dans les faits réels on constate qu’elle se montre disponible à capter toutes les modes, toutes les micro-identités d’un individualisme ayant perdu de vue le sens de la collectivité dans sa généralité, toutes ces modes venues du racialisme d’outre-Atlantique. Il est là une captation jouant comme autant de signaux prouvant aux maîtres du mondialisme culturel son intégration au grand concert de la fin des nations et sa dignité postcommuniste d’être prise au sérieux. Elle en arrive même à faire sienne les exigences de repentance demandées aux blancs étasuniens, même à ceux qui luttèrent contre l’apartheid des États du Sud ! Comme si l’histoire de l’esclavage et du commerce triangulaire des noirs avait participé à son histoire. Or ce pays situé aux marges du développement de l’Europe dès le XVe siècle n’a guère connu d’autres esclaves que celui des Tsiganes, lesquels précisément, et pour révoltante que soit leur position, n’étaient pas néanmoins des hommes et des femmes voués à la production agraire. Les Tsiganes n’ont pas véritablement enrichi les boyards, ce fut le travail agraire de la paysannerie serve qui l’assurât.

 

Le discours importé de l’aile gauche de l’impérialisme américain

Venu des États-Unis, le discours prétendument décolonial a été capté par la gauche roumaine, mais à la différence des États-Unis où il engendre parfois de violentes manifestations de masse, ici sur les bords de la Dâmbovița ou du Somes, il s’est limité à des conversations de cafés, de salons de thé à la mode, lors d’universités d’été bien sages. Il ne mobilise personne, pas même les Tsiganes. Jamais cette gauche n’a organisé ou simplement participé à une manifestation où elle eût manifesté sa désapprobation des nombreuses opérations impérialistes de l’Occident. Par exemple, lors des soulèvements de villages contre le « fracking » des sols pour en extraire du gaz de schiste, la gauche était absente (le PSR aussi !) parce que dixit, elles étaient organisées par deux prêtres orthodoxes, aussi sa « pureté idéologique » l’empêchait-elle de s’allier à ces prêtres, comme si la théologie de la libération n’existait point pour légitimer de telles alliances de circonstances. Surtout ne jamais manifester contre les bombardements de la Libye, de la Syrie, contre l’apartheid israélien et les bombardements de Gaza à l’encontre des Palestiniens, surtout ne pas manifester le moindre soutien verbal à Cuba ou Caracas dans leur lutte contre l’embargo étasunien, et bien entendu ne pas manifester contre l’envoi de soldats roumains en Irak ou en Afghanistan, ces derniers étant rentrés aujourd’hui au pays, vaincus comme leurs maîtres étasuniens… Là, les vocalises semblent s’autocensurer de peur de gêner l’allié stratégique, tant et si bien que le silence est devenu assourdissant.

 

Que s’est-il donc passé ? Car les partis ou groupements politico-culturels locaux sont aussi le reflet d’un état idéologique des populations dont ils se prétendent être les représentants légaux au nom d’une « morale publique » dont nous aimerions saisir la légitimité a priori. Comprendre le naufrage de la gauche ici – car il s’agit bien d’un naufrage –, c’est reprendre précisément le devenir idéologique de la gauche non-communiste et communiste dans le contexte général de l’Europe depuis les événements de 1968-80 tant en France qu’en Allemagne ou en Italie. Il faut donc remonter aux temps où la gauche trotskiste tendance IVème internationale (en France Krivine, en Belgique Mandel) s’ouvrit aux propos situationnistes et, faut-il le souligner, quand toute l’Europe de l’Ouest était entrée dans une ère d’abondance et de bien-être matériel sans équivalent dans l’histoire de l’Occident, c’est-à-dire du monde, les trente glorieuses. A ce moment, certains théoriciens du marxisme commencèrent à secouer le joug d’un marxisme de parti jugé trop rigide. Mais, doit-on ajouter, le rôle de la gigantesque entreprise de propagande autour de l’ouvrage de Soljenitsyne, L’Archipel du Goulag (qui par la suite a été très relativisé par de nombreux travaux d’historiens, en particulier étasuniens autour de Moshe Lewin et l’école de Philadelphie puis lors de l’ouverture des archives du NKVD et des chemins de fer soviétiques, enfin, et non des moindres, après le déclassement des rapports internes de la CIA, qui ont contribué à nettement faire baisser les estimations des victimes des années 1930-50). Une propagande théorisée philosophiquement par Bernard-Henri Lévy et André Glucksman pour l’appliquer ensuite à déconstruire l’histoire nationale française. Ce fut le premier pas d’une déconstruction généralisée des nations européennes.

 

Délégitimation de l’idée nationale

L’idéologie politique générale qui était jusque dans les années 1970 articulée autour de la pensée de l’État-nation avec ses aspects positifs et ses aspects négatifs, devait être dépouillée de toute sa saga historique au nom d’une gauche libertarienne proposant l’hédonisme de 68 (« interdit d’interdire », « sous les pavés la plage », etc…) et qui simultanément avait la fâcheuse tendance à développer les thèmes spécifiques du néolibéralisme, de l’ultra-individualisme et de la mise en avant de toutes les minorités réelles ou forgées de toute pièce. Mis en commun, l’ensemble faisant exploser la solidarité générale et l’intégration culturelle si caractéristique de la République française si souvent copiées ailleurs. Le plus ancien État-nation européen dont les structures profondes avaient traversé sans coup férir sept siècles d’une histoire tumultueuse traversée de victoires et fracassée de défaites militaires, de la féodalité à la monarchie et à la république, se trouvait attaqué en ses fondements unitaires monarchiques et républicains « universaux ». L’idéologie de 1968 et son refus de tout ordre, « il est interdit d’interdire », avec ses nouvelles générations d’intellectuels et aussi d’ouvriers ou d’employés issus d’une société d’abondance, s’emploieront à désacraliser toutes les institutions qui faisaient tenir en bien et en moins bien l’État : l’Église, l’armée, la sphère politique, le service public, l’Université et l’enseignement en général. Aujourd’hui la désacralisation étant totale, nous en recueillons les fruits avec les versions françaises ou italiennes de cancel culture et de woke culture. La Roumanie toujours en retard d’un train historique y arrive lentement.

 

Plus encore, la philosophie s’en mêla en s’attachant systématiquement à déconstruire, à démanteler conceptuellement pourrait-on dire, les grandes narrations historiques et politiques qui légitimaient post factum la saga de l’État-nation en énonçant la destinalité d’un en-commun, d’un vivre ensemble pour le meilleur et pour le pire. Aussi doit-on le souligner une fois encore, la lutte de classe ne visait pas la démolition de cette communauté de destin, l’État-nation, au contraire. Ainsi, lors de la Commune, celle-ci affirmait qu’elle en était la meilleure servante, qu’elle était plus humaine et donc plus universelle. Ce que l’on oublie aujourd’hui, ou que l’on veut faire oublier pour masquer de nouveaux crimes, c’est que l’histoire des hommes, à la différence de celle des lions ou des éléphants, n’est pas un long fleuve tranquille, mais une succession de tragédies. L’homme étant Sein zum Krieg en son essence humaine spécifique.

 

En voulant faire d’une approche critique particulière une réalité empirico-théorique générale, celle de la société submergée par la science où toute métaphysique perdrait sa véracité, Jean-François Lyotard trouvait la fin de la pertinence des grands récits historiques englobant : Les Lumières, Hegel, Marx. Lyotard pratiquant du sous-Heidegger sans le reconnaître, ne faisait que constater un état des lieux, la fin de la société civile telle que l’avait conçue Hegel et l’État bourgeois triomphant, mais qui auparavant avait été cette communauté de destin où s’était construit le premier État-nation, la France, depuis Bouvines le 27 juillet 1214. Simultanément, André Glucksman « découvrit » que l’idéalisme allemand était à l’origine du totalitarisme nazi et Marx le « théoricien » du Goulag soviétique, pendant que Poliakov trouvait chez Kant, Herder et Nietzsche les « racines » de l’antisémitisme moderne ! Dès lors, toute pensée non-conforme à la doxa des temps post-Seconde Guerre mondiale était diabolisée ou simplement démonétisée comme valeur intellectuelle, avait-elle dû faire dès longtemps l’objet de critiques sérieuses et nuancées.11 Que reste-il à la fin des fins comme référents réels et symboliques pour les hommes vivants sur un territoire encore défini par des frontières, souvent plus symboliques que réelles en Europe ? La marchandise et donc l’argent, et le sport grand spectacle de l’argent. La prophétie de Marx devait ainsi rencontrer sa pleine vérité dans la modernité tardive, à savoir que le monde est la somme des marchandises du monde. Plus rien n’échappe à cette détermination ultime du capitalisme mondialisé et légitimé sur la base d’une idéologie de l’hyper-individualisme où n’importe quelle minorité devient un lobby pour faire admettre ses fantasmes ou ses intérêts exclusivistes comme vérité universelle et obtenir des avantages dérogeant à la règle générale.

Pour ce faire, il fallait construire des analyses où le marginal devenait l’acteur politique central. Ainsi Michel Foucault dans Surveiller et punir nous apitoie sur le sort des vagabonds, des pauvres, des homosexuels, mais son étude par ailleurs réellement passionnante qui se situe entre le XVIIIe et le XIXe siècle oublie le seul groupe social qui mène une authentique vie d’esclave comme beaucoup d’entre eux le proclamaient dans les cahiers de doléances de 1848. Ce groupe n’était autre que celui des ouvriers et des chômeurs, donc des prolétaires. Rétrospectivement, on le voit plus précisément, l’entreprise de Lyotard et de Foucault en direction de l’intelligentsia parisienne puis américaine (French theory) n’était qu’une énième mouture philosophique et historique destinée à subvertir la classe ouvrière, et dans le cas de Foucault de l’entreprendre via les marginaux, dans le cadre de cette alliance avec le lumpen, si caractéristique de la fausse conscience bourgeoise. Subversion reprise par Badiou le « marxiste maoïste » (!), ainsi que par tous les enfants de la bourgeoisie leaders de groupes de type « no border » ou « black block » qui envisagent le lumpen émigré le plus récent comme la planche de salut de la révolution. Or, plusieurs enquêtes ont montré que ces malheureux ne visent qu’un seul objectif, accepter sans discuter ce que leur propose le Capital, à savoir remplacer par des hommes corvéables à merci parce que précaires, la classe ouvrière locale quelle que soit son origine, avec ses syndicats, ses conquêtes sociales et ses lois de protection du travail. On comprend dès lors que ces agitateurs libertaires sont les alliés objectifs du Capital, tout comme l’étaient les discours de Lyotard et de Foucault qui étaient immédiatement repris par les idéologues du Capital pour démontrer l’inanité de toute référence révolutionnaire à la lutte de classe. Ainsi les idéologues du néolibéralisme se complaisait à paraphraser Lyotard et la fin des grands récits historiques. Pour un ancien dirigeant de Socialisme ou barbarie ce fut, me semble-t-il, une fin peu honorable ! Le grand hégélien étasunien Fukuyama qui avait décrypté 1989 comme l’accomplissement de la fin de l’histoire dut, par honnêteté à la suite de toutes les guerres menées par les États-Unis depuis 2001 (et perdues), remettre un peu de dialectique hégélienne dans son brouet philosophique. Oui, l’histoire continue à coup sûr, et non pour le meilleur.

 

A l’évidence, l’histoire comme dynamique des sociétés humaines (et non comme métadiscours sur ces mêmes dynamiques) continue son inexorable cheminement pour l’immense majorité d’hommes qui, à bien y regarder, ne semblent pas vraiment effrayés par les menaces d’une guerre nucléaire et ses conséquences pour l’ensemble de l’espèce, amis et ennemis confondus. Or cette dynamique renouvelée de l’histoire ou si l’on préfère de la politique se tient dans le cadre d’un nouveau paradigme, dût-il être en partie masqué par les tenants de l’anté, ceux dont les avantages immédiats sont protégés par le maintien de ce même anté. Malgré les discours apophatiques d’une majorité de politologues académiques, de sociologues tout autant académiques, le clivage politique droite versus gauche ne fonctionne plus véritablement, sauf dans la rhétorique politicienne et journalistique. Le nouveau rapport qui articule tant les choix politiques que les débats sociaux les plus âpres se tient dans le clivage souverainiste versus mondialiste. Certes les marxistes les plus orthodoxes continuent imperturbablement à proclamer la mantra politique de la Révolution française, Girondin/Montagnard, droite/gauche. Pourtant la pratique réelle des partis parlementaires dit de droite et de ceux dit de gauche se ressemble étrangement sur des points essentiels et ne mettent en scène que des clivages infinitésimaux pour amuser la galerie et faire accroire de véritables luttes politiques. Sauf quelques politiciens dissidents isolés et souvent rejetés, l’ensemble de la classe politique accepte ces pantalonnades, au point que lorsque l’exécutif en France vole le vote majoritaire contre la constitution européenne à l’occasion de l’adoption du traité de Lisbonne qui en est la copie quasi-conforme, personne parmi toute la gauche institutionnelle ne s’est levé pour mobiliser le peuple contre la forfaiture du pouvoir ! Ce déni de réalité ou de respect du vote majoritaire se manifeste désormais par les taux d’abstention ahurissants qui croissent au fur et à mesure qu’aucune contestation n’a d’effet sur la marche de la politique à Paris, en Italie, à Madrid ou Bucarest. Seuls les États de l’ex-Europe de l’Est qualifiés « d’illibéraux » ont des taux d’abstention relativement bas en ce qu’ils refusent certains diktats venus de la capitale belge qui leur conteste une souveraineté minimale dans des domaines que Bruxelles a défini comme relevant de sa seule compétence, et ce d’autant plus que la chambre des députés européens de Strasbourg/Bruxelles n’a, de fait, quasiment aucun pouvoir. Pourtant Marx puis Engels avaient insisté sur le fait que l’internationalisme ne se pouvait réaliser qu’entre pays souverains. Affirmation qui a été comprise par tous les mouvements communistes anti-impérialistes, anticoloniaux, affirmation qui exigeait a priori l’indépendance pour les uns, et le soutien des autres à cette indépendance. Mouvements qui engendreraient à termes des pays indépendants et totalement souverains, aptes du coup à mener des politiques internationalistes authentiques de coopération. Cette solidarité ne s’est pas réalisée sans contradictions avec par exemple la guerre entre la Chine et Vietnam après 1975 à propos du Cambodge, avec la rupture sino-soviétique, celle entre la Yougoslavie titiste et l’URSS, l’Albanie et l’URSS puis la Chine, et au début de la révolution castriste entre le mouvement de la Sierra Maestra et le Parti communiste cubain. Il avait fallu orienter tout le combat du mouvement communiste dans un sens nouveau, et ce dès la première Internationale, parce qu’a priori, comme l’avait souligné Marx, il n’y avait pas de solidarité entre les travailleurs européens et les travailleurs des colonies : les premiers ayant toujours perçu les seconds comme une menace pesant sur leur emploi : situation que les grands patrons du Capital avaient parfaitement compris et qu’ils utilisaient pour augmenter sans cesse la plus-value du travail.

 

En Europe occidentale, la mutation de la gauche politico-sociale combattive vers une gauche de posture culturelle, de spectacle, commence à la fin des années 1960, exactement dès les événements de mai 1968 et le divorce profond entre ce que l’on nommait à l’époque les « gauchistes » et qui rassemblait tous ceux qui n’étaient pas communistes, et les diverses instances dépendant du PCF, au premier titre l’UEC (Union des étudiants communistes), puis la CGT (Confédération générale du travail), enfin le PCF lui-même. Très vite, dès 1971, les leaders des divers mouvements contestataires d’extrême gauche (sauf Sauvageot vice-président de l’UNEF et Badiou, élève d’Althusser, et quelques dirigeants de la Gauche prolétarienne) furent récupérés par des institutions publiques ou privées pro-américaines en y mettant leur indéniable talent au service du système, après avoir pourfendu, souvent de manière outrancière, quasi surréaliste, le pouvoir gaulliste, par exemple en traitant des CRS (Compagnies républicaines de sécurité) de SS, ce qui était totalement faux. Comme l’avait compris Pasolini, face aux étudiants et aux intellectuels vociférant des slogans révolutionnaires devenus creux, les vrais prolétaires étaient justement les policiers.

 

En Italie ou en Allemagne une partie des mouvements gauchistes s’engagèrent dans une pratique bien plus tragique. Une partie du mouvement contestataire non liée au Parti communiste engendra des groupes armés ultra minoritaires (encore qu’on estime à 20 000 le nombre de militants de la lutte armée en Italie répartie en deux cent organisations) qui croyaient pouvoir forcer le destin en commençant par appliquer la violence révolutionnaire aux représentants de l’ordre : policiers, carabiniers, juges, et journalistes, et à quelques patrons. Ils pensaient que leur exemple ferait tache d’huile et que devant l’exemple d’une minorité d’avant-garde agissante, le peuple des travailleurs suivrait. Mais voilà, ils avaient fait une très mauvaise analyse sociologique de la classe ouvrière qui depuis une vingtaine d’années constatait les effets bénéfiques des trente glorieuses sur son niveau de vie quotidien. Ainsi, par une ruse de la pensée économique capitaliste, la classe ouvrière avait été intégrée (pour un temps) à la société de consommation massive. C’est pourquoi, en dépit de quelques jeunes ouvriers, la lutte des jeunes révolutionnaires italiens (brigades rouges en particulier) et allemands (Fraction armée rouge) se déroulait plus sur le mode de la tragédie individuelle que sur les prémisses d’une révolution dont le PCI (encore puissant) ne voulait pas et que le SPD rejetait violemment, ayant renoncé à toute mention de la lutte de classe dans ces textes propagandistes. Condamnés à de lourdes peines de prisons, voire « suicidés » de manière suspecte pour les Allemands, l’extrême gauche occidentale se réfugia dans les commentaires de séminaires ou l’hédonisme hippy, les rescapés de la lutte entrant dans les universités, et les ouvriers se cantonnant au sport et à la drogue dans une société où le chômage s’intensifiant massivement l’intégration par le travail ne fonctionnait plus et cédait la place à la communautarisation, au trafic de drogue et à la religion.

 

C’est sur ce terrain – de ce qui n’est autre que de l’asthénie politique – que les guerres néo-impérialistes en Afrique et au Moyen-Orient, engendrent d’énormes déplacements de populations. Aujourd’hui l’Europe, Est et Ouest, constate un afflux massif de réfugiés, devenus très rapidement et sous prétexte de charité humanitaire, une véritable marchandise pour des trafiquants de chair humaine et d’ONG complices, avides de subventions européennes et sorosiennes. La gauche (y compris les communistes occidentaux) sont ainsi tombés dans le piège que leur a tendu et le Capital et ce caractère de la bourgeoisie relevé par Hegel, la conscience malheureuse et impuissante. Dans le cours de la dynamique des trente glorieuses (qui sont en fait quarante), le prolétariat malgré quelques moments de secousses vite étouffées par les syndicats, y compris la CGT devenue trop dépendante des subsides de la Confédération européenne des Syndicats, se retrouvait dans une configuration sociétale et non plus sociale où les émotions servaient de paravent aux analyses de l’impérialisme réel du postcommunisme, et ce d’autant plus que la délocalisation de la production dans l’ensemble du tiers-monde mettait à portée de porte-monnaie des objets qui auparavant appartenaient au luxe. Cette défaite du combat social se doublait d’un tourisme mondialisé, y compris pour les petites classes moyennes qui s’aveuglaient ainsi sur leurs médiocres privilèges, et laissaient faire l’intensification de la politique néolibérale.

 

Du socialisme au sociétalisme ?

Voilà le contexte présent auquel se confronte la gauche roumaine, laquelle après quelques années pendant lesquelles elle se cherchait, et après avoir fait concessions sur concessions aux pouvoirs néolibéraux dominant les gouvernements de Bucarest, a fini comme au temps des communistes à se réfugier dans la culture souvent second-hand (pas tous les acteurs bien évidemment) et toutes les calembredaines étasuniennes (féminisme radical, anti-spécisme et véganisme radicaux, LGBTQ+++++++, no border, black block, art contemporain décomposé, etc.). Renonçant à des approches réellement critiques de la société dans son inclusion à l’économie-monde qui détermine aujourd’hui toutes les configurations sociales et psychologiques des hommes, renonçant même à déconstruire l’impérialisme criminel réel (et non les fadaises de campus) qui nous concerne tous, préférant tous les simulacres qui ne l’engage pas directement dans son socius, comme Black Lives Matter (BLM) ou décolonisation version campus, bref la gauche culturelle roumaine, à l’instar de très larges pans de la gauche européenne américanisée, en est réduite à applaudir l’un de ses membres devenu secrétaire d’État à la culture d’un gouvernement de la droite hyper-libérale dont le Premier ministre dénie les subventions à la recherche et à l’enseignement. Agissant dans un esprit de laquais, elle espère récupérer quelques miettes de subventions sans se battre pour ce qu’elle prétend défendre : les oubliés, les exploités, les abandonnés de la société mondialisée. Or aucun de ses actes culturels n’ont d’effet sur la politique gouvernementale et européenne, parce que justement elle agit culturellement et non politiquement.

 

Un de mes collègues roumains, professeur de Science politique respecté, me faisait remarquer que l’arrivée du gouvernement le plus hyper-libéral de la Roumanie postcommuniste a été rendue possible par le fait même qu’il n’y avait pas de gauche politique en Roumanie. Et que ce soit à propos de la santé, de l’enseignement, de la recherche, de l’écologie, de la chasse aux ours ou du défrichage des forêts, le gouvernement méprise toutes les critiques que quelques rarissimes ONG-istes sérieux (agent green par exemple) lui adressent, sachant qu’aucune coagulation politique ne suivra, car dans la gauche culturelle chacun poursuit des visées de réussites individuelles sans portée collective.

 

Rien de bien nouveau en fait. Il n’est là que le destin réitéré de tous les sociaux-démocrates tels qu’ils avaient été si bien dessinés par Gramsci et Karl Korch. En d’autres mots, la gauche culturelle se dénommant « progressiste » n’est que l’un des masques grimaçant ou souriant selon les moments du nihilisme métaphysique en tant qu’il incarne l’aboutissement de la Sainte trinité moderne : la techno-science-capital.

 

Claude Karnoouh

Bucarest, 31 juillet 2021

 

Notes :

1 Edit. Minerva, traduit de l’original en slavon, Bucarest, 1970. Écrit entre 1512 et 1521.

2 Un mien ami s’étant rendu pour une enquête sociologique dans des quartiers pauvres de Bistrita, en est revenu horrifié de l’état de pauvreté de ces zones abandonnées, enfants pieds nus sous une pluie froide vêtus de haillons, en état de sous-alimentation visible à l’œil nu.

3 Il est hautement comique d’écouter le Premier ministre hollandais et la présidente de l’UE accuser la Hongrie de ne pas respecter les « valeurs de l’UE » quand on sait depuis Herder et Rousseau que les seules valeurs qui motivent les Hollandais, c’est l’argent et le business : un pays d’épiciers et de banquiers.

4 Cf., tous les textes de l’économiste français Jacques Sapir (EHESS).

5 Cf., Alexis de Tocqueville, L’Ancien régime et la révolution, Paris, 1856.

6 La fin de l’armée de conscription qui, bon an mal an, mettait en contact des jeunes gens issus de tous les milieux sociaux et de toutes origines, des Français « de souche », des émigrés d’origine européenne, des Arabes d’Afrique du nord, des noirs d’Afrique ou des Antilles, de jeunes Vietnamiens, des Polynésiens et des Canaques.

7 La sphère politique qui n’était pas encore entrée dans le carnaval publicitaire.

8 Sans cesse réformées pour le pire et pour finir sous l’égide de l’UE.

9 Claude Karnoouh, « Une pensée philosophique de la guerre ou l’homme comme être-pour-la-guerre (Sein-zum-Krieg) » in La Pensée libre, N°167 cf., http://www.lapenseelibre.org/2019/02/n-167-une-pensee-philosophique-de-la-guerre-ou-l-homme-comme-etre-pour-la-guerre-sein-zum-krieg.html.

Je dois ajouter que le mouvement anti-spécisme est un ramassis d’ignorants caractéristique de la cancel culture, qui n’ont jamais lu un seul livre sérieux d’anthropologie préhistorique. Je le signale, mais me refuse à débattre avec des semi-doctes moi qui aime tant les animaux.

10 Georges Duby, Le Dimanche de Bouvines : 27 juillet 1214, Paris, 1974.

11 T. W. Adorno et M. Horkheimer, Dialektik der Aufklärung, Amsterdam, 1947.

12 Dès sa parution Surveiller et punir avait gagné le statut de vademecum du ministère de la justice.

13 Ceux de Derrida ou de Deleuze étant plus ésotériques et surtout plus éclectiques, il était donc plus malaisé de les instrumenter aussi directement. Dans ce que Derrida conserva de Marx, Les spectres de Marx, il rend Marx encore plus difficile à comprendre que ne l’est l’original et semble difficile d’en voir l’usage pour une quelconque politique pratique.

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