Depuis que nous observons la multiplication des « révolutions colorées » nous pouvons remarquer que non seulement elles n’ont en général jamais abouti à renverser le pouvoir et l’influence des élites dominantes et conservatrices mais qu’elles ont entraîné très souvent des guerres. Ce phénomène s’est répété si souvent qu’il devient aujourd’hui impossible de prétendre qu’il ne constitue pas une règle. Et s’il constitue une règle alors il faut poser la question qui a établi ces règles et qui en profite ? L’objectif de cet article est donc de voir les liens entre ladite société civile, ses organisations et les centres de pouvoir locaux et internationaux.
La Rédaction
Des « non gouvernementaux » soumis au système : Analyse d’une nouvelle couche moyenne tributaire
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Février 2023
Bruno Drweski
Jusqu’à récemment ce qu’on appelait la gauche se divisait en gauche réformiste et en gauche révolutionnaire et ce concept de « gauche », utilisé par rapport à la « droite », gardait un sens a priori car il semblait rassembler, au moins formellement, tous ceux qui voulaient en finir en principe avec le capitalisme et imposer la propriété sociale des moyens de production et d’échange. Même si les uns pensaient pouvoir y arriver par des réformes dans le cadre du système dominant et d’autres par une rupture révolutionnaire, tous disaient encore au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et en France jusqu’au début des années 1980, avoir en vue une rupture ultime avec le système capitaliste dominant la planète. Le rapport à l’impérialisme et au colonialisme, et donc aux guerres impérialistes, avait certes opposé le plus souvent réformistes et révolutionnaires, mais toute la gauche semblait au moins en principe d’accord sur les objectifs d’une égalité humaine à atteindre, malgré les compromis et compromissions des uns ou des autres censés n’être acceptés qu’à titre provisoire, les fameuses concessions tactiques. Face à ces gauches, on trouvait les droites, c’est-à-dire les partisans de la conservation du système social existant, la droite conservatrice, et les partisans du mythe d’une possible régression archaïsante vers des « valeurs » anciennes idéalisées, la droite réactionnaire. Tout semblait donc à peu près clair, les repères étaient là, au moins sur le plan théorique.
Aujourd’hui les choses sont bien plus confuses. Elles ont évolué au point où l’on trouve des « réactionnaires de droite » qui critiquent durement le capitalisme et qui refusent les aventures guerrières du camp USA-pro-occidental et des militants se déclarant de gauche, voire parfois d’extrême gauche, qui prennent parti pour les guerres de l’OTAN, ce qu’on a pu observer en Afghanistan, en Libye, en Syrie ou en Ukraine. Il est loin le temps des années 1970 où un Maurice Duverger pouvait dénoncer dans Le Monde le « fascisme extérieur » des démocraties libérales ! Aujourd’hui les nouveaux propriétaires du Monde dénoncent les pays menant des politiques contre-hégémoniques, en particulier ceux qui mènent des politiques limitant réellement le pouvoir du capital et de l’impérialisme. Cette gauche a aussi très souvent déserté la lutte pour la conquête du pouvoir par la majorité, celle des travailleurs, des producteurs, des créateurs, pour lui préférer une lutte qui se veut en faveur des femmes et des minorités, ethniques, religieuses, sexuelles et autres, au nom d’une « intersectionnalité » qui fait perdre de vue le plus souvent l’axe central de la vie sociale, le conflit entre le capital et le travail, y compris donc pour les femmes et les membres des minorités qui sont tous partagés par des barrières de classe. Et a fortiori ils négligent le conflit entre les intérêts concentrés dans les Etats du « centre » du capitalisme et les peuples des « périphéries » avec les Etats « émergents » comme contrepoids face à l’impérialisme unipolaire. Mais c’est au nom de ce soutien aux minorités que cette gauche continue en principe à concentrer ses dénonciations contre une extrême droite souvent plus fantasmée que réellement influente et cohérente, alors même qu’au sein de sa base électorale et sociale, on perçoit la formation d’une sensibilité opposée aux aventures guerrières et parfois même à la destruction des liens sociaux. Ce n’est certes qu’une sensibilité la plupart du temps démentie dès lors qu’il faut prendre parti pour un mouvement de contestation visant le capital, mais il n’en reste pas moins que l’autoritarisme grandissant que nous constatons dans nos sociétés vient plus souvent de « l’extrême centre » bien réel que d’une « extrême droite » n’ayant la plupart du temps pas les moyens qu’avaient reçus en leur temps les partisans d’Hitler ou de Mussolini. Chose qui peut éventuellement changer mais qui ne semble pas constituer pour le moment le principal défi de l’heure. Celui-ci est lié surtout aux guerres sans fin concoctées par le système mondialisé depuis la fin de l’URSS, aujourd’hui il y en a une quarantaine sur la planète. L'utilisation de l'expression "extrême centre" a tendance à s'introduire dans le langage politique pour caractériser la politique de fait extrémiste et totalisante imposée par les puissances dominantes qui proclament de façon récurrente des "valeurs" qui se veulent consensuelles, pluralistes et démocratiques entrant de fait en contradiction avec leurs proclamations vertueuses.
Cette situation de perte de repères et de confusion généralisée ne peut être simplement critiquée sur une base morale ou strictement descriptive, il faut en effet, pour la saisir, poser la question de la base sociale de ces évolutions, donc de leur base de classe, ce qui nécessite de reprendre la méthode d’analyse du socialisme scientifique. Vu la clameur qui caractérise les « médiocrates », les « classes moyennes » et les militants de la plupart des dites « Organisations non gouvernementales », des partisans des « révolutions colorées », c’est sur ce milieu que nous allons concentrer ici notre analyse et émettre nos hypothèses. A quelle classe appartiennent tous ces relais des intérêts stratégiques de nos Etats et de nos élites possédantes, et quels intérêts défendent-ils ?
Colonialisme et impérialisme
Avec l’émergence du colonialisme mais plus encore depuis le début du processus de décolonisation lancé par le Congrès des peuples d’Orient de Bakou en 1920, les forces anticoloniales avaient largement basculé dans le camp de la gauche révolutionnaire, généralement marxiste mais pas forcément, on l’a vu avec le non alignement, le panarabisme, le panafricanisme ou la théologie de la libération. En tous cas, le capitalisme depuis cette époque est indissociable de son produit, l’impérialisme, qui a créé le colonialisme puis les guerres mondiales pour le partage et le repartage du monde, afin de faire face à la baisse tendancielle des taux de profits. Il en va de même encore aujourd’hui, quand l’impérialisme s’est certes centralisé autour du pôle anglo-américain en même temps que le processus de concentration de la propriété et du pouvoir se développait, si bien que les vieux impérialismes européens ou japonais plus faibles ont été amenés à se réfugier sous les ailes protectrices de l’oncle Sam et de l’OTAN, quitte à émettre, au début de ce processus, quelques réticences devant cet asservissement, comme cela a pu être le cas de la France du général de Gaulle.
Tout anticapitalisme conséquent doit donc être anti-impérialiste mais également tout anti-impérialisme conséquent doit être anticapitaliste. Dans les « corps intermédiaires » pourtant, l’heure n’est plus aux réticences envers la domination US sur le camp du vieil impérialisme, bien au contraire, ce qu’on peut constater avec l’alignement servile des puissances européennes ou du Japon sur les injonctions les plus maladroites de l’oncle Sam; comme on l’a vu lors des guerres visant la Libye, la Syrie, l’Afghanistan et maintenant avec le ciblage systématique de l’Iran et de la Russie, ce qui a provoqué la guerre en Ukraine et demain peut-être une autre autour de Taïwan.
Le nouvel impérialisme mondialisé concentre dans ses métropoles l’industrie militaire, la gestion financière et il tente de monopoliser « l’intelligence artificielle » pour laisser aux pays de la périphérie ses filiales et ses industries produisant pour ses compagnies transnationales. Alors que simultanément sont apparues malgré cela dans les pays de la périphérie des économies émergentes dynamiques capables de concurrencer les puissances dominantes, y compris dans le domaine des technologies avancées.
Dans le but de maximiser ses profits et de lutter contre la baisse tendancielle des taux de profits, les plus grosses compagnies transnationales sont dès lors poussées à s’orienter vers une politique de reconquête des marchés, donc de guerre, ce qui menace les intérêts des travailleurs et ceux des pays périphériques, qu’ils soient dominés par le centre ou en phase d’émergence en rivalité avec lui. Dans ce contexte mondialisé, le processus de concentration de la propriété ayant abouti à la création de monopoles, le nombre de travailleurs salariés et précarisés a augmenté au dépens des petits propriétaires, paysans, artisans, petits commerçants, moyenne bourgeoisie, etc. Les classes moyennes ne sont plus aujourd’hui qu’en partie constituées par une petite bourgeoisie résiduelle ou des professions libérales, mais de plus en plus par des professions salariales occupant une position d’intermédiaire et de gestionnaire entre le monde de la production, qui peut être repoussé très loin hors d’Occident, et le monde de la propriété qui est surtout concentré dans les centres de l’impérialisme américano-occidental. Peu en effet d’entreprises qui ne sont pas basées en Occident occupent le « top 50 ».
Une couche sociale salariée a donc émergé dans les pays impérialistes et elle a intérêt à préserver son niveau de vie souvent lié au maintien de l’impérialisme. Il ne s’agit plus seulement des hauts fonctionnaires, des militaires, des diplomates, des journalistes, des chercheurs d’un Etat impérialiste. Il ne s’agit pas non plus des professions exercées par des classes moyennes indispensables à la vie sociale, professions de la santé, de l’enseignement, de la science, des services nécessaires à la vie collective, il s’agit ici de tout l’appareil de propagande, de « soulagement social » et de diffusion des politiques impérialistes, financé par des fonds publics ou privés au service de l’impérialisme, ce qui comprend une grande partie de ce qu’on appelle la « société civile » biberonnée aux subsides des fondations, des instituts et des « think tanks » « publics-privés ». Il s’agit en particulier de la plupart des sciemment mal nommées « organisations ‘non’ gouvernementales » qui se font le plus souvent le relais des politiques gouvernementales impérialistes, sous couvert d’idéaux humanitaires voire de principes politiques issus de la gauche réformiste et parfois même révolutionnaire, mais, de fait, retournés en leur contraire.
La mondialisation, c’est l'impérialisme arrivé à son stade accompli. Elle est la conséquence du développement du capitalisme, et des effets ultimes de la libre concurrence qui a abouti à la concentration de la propriété à un niveau mondialisé et à la création de monopoles contrôlant ce marché mondialisé, en ayant éliminé peu à peu la petite propriété des moyens de production et d’échange ou en l’ayant vassalisé dans un système d’auto-exploitation de type « uberisation ». Ce capitalisme-là s’appuie sur le complexe militaro-industriel toujours principalement concentré à l’Ouest et qui a besoin de sécuriser les marchés conquis, de multiplier les guerres pour lutter contre la baisse tendancielle de ses taux de profits, de concentrer les fortunes dans l’activité financière et de délocaliser les autres industries pour maximiser les profits en capitalisant sur une main-d'œuvre mal payée et sur le pillage des ressources naturelles par le biais de prix fixés à Wall Street s’appuyant sur le monopole du dollar US, monnaie virtuelle par excellence, comme moyen de paiement des échanges internationaux. Dans ce contexte, les classes sociales intermédiaires qui caractérisaient le capitalisme de l’époque de la concurrence se métamorphosent ou disparaissent, alors que d’autres couches tributaires émergent à leur place.
L’impérialisme néocolonial : L'impérialisme qui avait commencé par le colonialisme, puis accepté la décolonisation politique et souvent purement formelle, a abouti, dans le cadre de l’impérialisme mondialisé et concentré autour des Etats-Unis, à diverses formes de néocolonialismes gérés par les anciennes puissances coloniales et leurs maîtres anglo-américains.
Les classes organiquement liées à l’impérialisme : La généralisation de l’impérialisme a multiplié les mécontentements et les luttes anti-impérialistes, mais les bourgeoisies coloniales ont en même temps souvent été de plus en plus liées puis asservies à l’impérialisme, ce qui a entraîné l’apparition de multiples groupes et classes organiquement liées à l’impérialisme dans les pays dominés.
L’unification des forces de domination et d’exploitation et la fragmentation des oppositions : Les forces conservatrices et réactionnaires les plus puissantes et influentes dans le monde, ce ne sont pas les vieilles bourgeoisies décaties ou les fascismes traditionnels, ce sont aujourd’hui des forces néoconservatrices et néolibérales utilisant différents moyens de « smart power », le « hard power » et le « soft power » en alternance et en complémentarité, pour jouer sur les contradictions existantes et perpétuer le système d’exploitation qui n’hésite pas, mais de façon sélective, à utiliser des relais néofascistes tout en continuant à prétendre répandre « les valeurs de la démocratie, du pluralisme et du libre marché ». D’où le développement simultané de courants issus de la gauche mais de fait néoconservateurs, et de courants néofascisants d’un type nouveau. Au cours des années de la contre-révolution mondialisée et du néocolonialisme, qui ont commencé à partir de la fin des années 1970 avec la crise du capitalisme et qui se sont poursuivies avec une force renouvelée avec le démantèlement du camp socialiste et d’une grande partie du mouvement communiste et ouvrier international, a émergé un nouveau capitalisme plus « globalitaire » que le précédent, plus centralisé mais aussi plus habile dans sa capacité à jouer sur toutes les forces politiques existantes, de l’extrême droite à l’extrême gauche, pour les prendre en main, les contrôler et les utiliser le plus souvent contre les intérêts des masses qui les suivaient, et contre, au départ au moins, l’opinion de leurs militants. Pour ce faire, il a fallu marginaliser, disperser, fragmenter les classes objectivement anticapitalistes, en particulier la classe ouvrière de la grande industrie, et réorganiser les structures sociales en favorisant la naissance et le développement de courants politiques, sociaux, syndicaux se référant à tout l’arc-en-ciel traditionnel de la vie politique moderne mais où toutes les couleurs étaient vidées de leurs contenus réellement contestataires pour n’en garder que l’apparence, dans un but de diversion et de conservation du système existant.
Anciennes contradictions et nouveaux styles
La contradiction sociale fondamentale entre le capital et le travail a bien sûr perduré et elle s’est même exacerbée après 1989/91, puisque le capitalisme sans limite, sans contrôle, sans frontières et sans contrepoids communiste, non aligné ou anticolonialiste s’est retrouvé en position de force et donc en capacité de rogner une à une les conquêtes sociales et de libération nationale pour augmenter ses taux de profits tout en multipliant les guerres. Il en est allé de même pour la contradiction entre pays du centre et pays de la périphérie, entre pays où se trouvent les centrales décisionnaires entrepreneuriales, financières et politiques mondialisées et ceux où est concentrée la plus grande partie de la main-d'oeuvre ouvrière et artisanale grandissante. L'exploitation des travailleurs par le capitalisme a atteint dès lors une dimension internationale globalisée dépassant largement sa dimension nationale d’origine. Un système de domination économique, social, culturel et idéologique s’est développé en cercles concentriques à partir du triangle Wall Street-CIA-Pentagone vers les élites possédantes anglo-saxonnes des pays des Five Eyes, puis les pays du bloc OTAN/UE/Japon, puis les pays de la périphérie (85 % de l’humanité). Ce système a commencé à se développer à partir de la colonisation puis s’est généralisé avec le néocolonialisme dans lequel les Etats-Unis se sont moulés et il a enfin atteint son sommet avec l’impérialisme mondialisé « sans frontière ». Dans ce contexte, les classes populaires salariées, exploitées et précarisées, ont englobé de plus en plus de petits propriétaires poussés à la faillite alors que se maintenaient et se développaient en contradiction par rapport à ce processus de nouvelles bourgeoisies nationales tentant de protéger et de développer un marché national, et qui luttent toujours contre la bourgeoisie impérialiste et ses agents dans les pays dominés.
Face à cela, les bourgeoisies compradores actuelles de leur côté sont issues en partie de leurs prédécesseurs, mais aussi en partie des anciennes bourgeoisies nationales « rachetées ». C’est ce qui explique pourquoi des régimes des bourgeoisies nationales relativement progressistes ont opéré un retour en arrière ou produit des gouvernements réactionnaires, de Soekarno à Suharto, de Nasser à Sadate, de Boumediene à Chadli, et que des partis autrefois révolutionnaires ou de libération nationale sont devenus des partis conservateurs associés au centre impérialiste. Et, last but not least, avec l’émergence d’une bourgeoisie au sein des partis communistes et ouvriers du bloc soviétique, on a assisté au basculement compradore et oligarchique d’une masse de cadres de ces partis.
Aujourd’hui, ce système mondialisé s’est transformé, s’est hiérarchisé et s’est sécurisé par la biais du contrôle médiatique, du contrôle culturel et idéologique avec des structures fonctionnant selon un système de financement et de cooptation de nouvelles couches tributaires et compradorisées, pouvant reprendre en apparence une partie du discours émancipateur antérieur, au point où certains peuvent même prétendre reprendre des éléments de marxisme, de socialisme, de nationalisme anticolonial ou de religions et traditions locales opposées à l’impérialisme mais, dans tous les cas, vidés de leurs fondements « justicialistes » et opposés au système de domination impérialiste mondialisé.
Nouveaux compradores
Les colonies des puissances ouest-européennes se sont presque toutes effondrées ou effritées sous les coups de boutoirs des mouvements de libération nationale anticoloniaux qui furent soutenus par le camp socialiste issu de la Révolution d’Octobre 1917 et du Congrès des peuples d’Orient de Bakou en 1920 puis de l’insurrection d’Abd el Krim dans le Rif. L'impérialisme USAnien, qui a émergé lentement au cours du XXe siècle, a su faire montre de son côté au départ de plus de souplesse par rapport aux vieilles puissances coloniales car il a soutenu en apparence certains courants anticoloniaux pour pousser vers la marginalité et la dépendance à son égard les anciennes puissances coloniales appartenant au second cercle impérialiste (Grande-Bretagne, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) ou au troisième (France, Allemagne et pays de l’Union européenne, Japon). Du coup, l'impérialisme US a succédé au colonialisme comme régime dominant international mondialisé d'exploitation systématique et systémique, en sachant parfois jouer sur des réflexes, en apparence au moins, anti-européens, anticoloniaux, voire antiracistes. En même temps que dans les pays du centre, les courants antimilitaristes, anti-impérialistes, anticapitalistes étaient poussés à passer d’une lutte de classe pour l’abolition du capitalisme et la socialisation des moyens de productions et d’échange à une focalisation sur la lutte pour le droit de minorités éparpillées, divisées, juxtaposées et donc politiquement en grande partie stérilisées. Cette stratégie a rencontré des succès inégaux selon les pays. Les tactiques colonialistes d'hégémonie directe trop visibles ont été remplacées par des nouvelles méthodes.
L'impérialisme avait toujours cherché à consolider des structures sociales inégalitaires, voire des régimes indigènes inégalitaires qui leur étaient subordonnés en favorisant l’émergence d’une bourgeoisie locale (et/ou des seigneurs féodaux, voire des seigneurs de la guerre) compradore présentant des affinités étroites, sociales, économiques et culturelles, avec les anciens colonisateurs mais aussi de plus en plus en liaison avec le système basé aux Etats-Unis, ses élites, ses mythes, ses rituels, ses « valeurs ». Cette formule de gouvernance a permis aux colonisateurs désormais protégés et vassalisés par l’impérialisme US de préserver une partie au moins de leurs intérêts dans leurs anciennes colonies, derrière une façade d'autodétermination.
En même temps que ce « tiers monde » était poussé après 1991, avec la désagrégation du « second monde » soviétique, à renoncer à son combat pour le non alignement et le droit au développement, des masses de travailleurs de ces pays précarisés affluaient vers les pays du centre où ils entraient en concurrence sur le marché du travail avec les travailleurs autochtones. Ce système allait permettre de multiplier les mises en concurrence entre les populations d’un même territoire par la manipulation des racismes d’un côté, et des minorités, nationales, raciales, religieuses, régionales, de « genre » et plus tard d’orientation sexuelle d’un autre côté. Tous ces groupes étaient poussés à s’opposer les uns aux autres dans un marché du travail en déshérence où la lutte de tous contre tous pour la survie redevenait la règle comme avant la période de l’État social des années 1945-1975. En même temps, ce système migratoire contribuait à vider les pays de la périphérie d’une trop grande partie de leur main-d’oeuvre éduquée, jeune, énergique, ce qui contribuait à affaiblir chez eux la force des courants anti-impérialistes tout en renforçant le poids de ceux qui allaient s’identifier à l’idéologie de la classe dominante. Malgré ces tendances toutefois, dans plusieurs pays, des courants anti-impérialistes allaient renaître en même temps qu’on assistait à la réémergence de forces qu’on peut qualifier de nationales bourgeoises.
En Asie orientale, les partis communistes au pouvoir depuis la Seconde Guerre mondiale ont évolué mais ils ont refusé de se laisser désintégrer comme ce fut le cas en Europe orientale et, face à eux, les USA ont été longtemps obligés de tolérer des politiques d’interventionnisme d’État dans les pays qu’ils contrôlaient, ce qui a favorisé la naissance de bourgeoisies nationales dynamiques et tendant aujourd’hui vers plus ou moins d’indépendance par rapport à l’impérialisme US.
En Amérique latine, l’existence de Cuba, de mouvements de masse, de militaires méfiants envers les Etats-Unis et la nécessité pour eux de combattre le communisme en relevant ce défi ont créé des espaces de liberté où a pu germer aussi une bourgeoisie nationale.
En Afrique sub-saharienne, malgré le retournement de la plupart des Etats militants lors de la décolonisation, le mécontentement des masses mais aussi d’une partie des élites dirigeantes a permis de profiter de l’espace de liberté créé par la chute de l’apartheid pour provoquer l’émergence d’Etats plus portés vers le développement et la souveraineté (Afrique du sud, Zimbabwe, Mozambique, Erythrée, Namibie, Nigeria, etc.)
Le développement fulgurant de la Chine populaire puis la renaissance de la puissance russe ont contribué dans ce contexte à montrer aux peuples du monde la voie vers une possibilité de desserrer les liens imposés par l’impérialisme dans le cadre du monde unipolaire post-1991.
Au début des années 2010, c’est néanmoins dans l’espace situé à la jonction de l’Afrique, de l’Asie et de la Méditerranée, l’espace arabo-musulman, que l’axe des contradictions nord/ouest-sud/est s’est manifesté avec une violence particulière due à la politique interventionniste des Etats-Unis secondés par Israël dans la zone. Si la Syrie a pu assez largement se libérer non seulement du colonialisme mais de la bourgeoisie locale liée au colonisateur, au Liban la fin de la colonisation française a laissé au pouvoir une poignée de familles bourgeoises issues de divers clans. Une partie de ces oligarchies était particulièrement liée aux colonisateurs français en raison d'affinités religieuses, de liens claniques et d'intérêts communs, ce qui explique que le pays soit longtemps resté une chasse gardée française, surveillée de loin seulement par les Etats-Unis et Israël. En Irak et en Jordanie, les colonisateurs britanniques ont placé au pouvoir des membres de la dynastie hachémite, alors même qu’ils avaient laissé les Saoud s’emparer du Hedjaz, fief des hachémites depuis la période prophétique. Officiellement l'Arabie, sauf la côte du Golfe, et la Perse n'ont pas été colonisées, mais l'Arabie a été attribuée par les Britanniques à la famille des Saoud qui s’est révélée d’emblée prête à remplir le rôle de compradores indigènes, d’abord pour le compte des Britanniques puis ensuite des Etats-Unis. Le clan des Saoud s'est consolidé au nom d’une version rigide de l’islam somme toute assez proche du néo-protestantisme anglo-saxon puritain et usuraire, en tant que pôle dirigeant de la majeure partie de l'Arabie. Il a brisé et massacré les différentes tribus de la péninsule qui auraient pu le contester. Les Saoud ont conclu avec les Britanniques puis avec les USA des accords pour extraire et exporter le pétrole et obtenir de leur part des garanties de sécurité. Sur la côte du Golfe arabo-persique, les Britanniques avaient créé des confettis d’émirats qui allaient devenir des Etats donnant aux pétromonarchies un nombre clef de votes de blocage à la Ligue arabe. Mais en Iran, la dynastie Pahlavi avait été mise en place par le colonisateur britannique pour régner sur ce pays d'Asie occidentale riche en pétrole et occupant une position stratégique au sud de la jeune Union soviétique. Comme pour les autres pays de la région, le pays est passé ensuite dans une allégeance de fait aux Etats-Unis avant de connaître la révolution islamique qui a mis au pouvoir des groupes d’intérêts liés à la bourgeoise nationale ou aux classes travailleuses.
Le poignard colonial et l’émergence du « soft power »
Les accords Sykes-Picot ont permis à la Grande-Bretagne de tailler sur mesure un territoire allant de la mer Méditerranée à la mer Rouge pouvant bloquer les communications interarabes et les processus d’unification arabe. Pour cela, il ne leur suffisait plus de créer une entité soumise à une bourgeoise compradore mais il leur fallait une colonie de peuplement attribuée à de colons venus d’Europe pour confisquer les biens des autochtones et les expulser. Le sionisme a donc ainsi pu s’implanter pour succéder au colonialisme britannique et régner sur ce poignard au coeur du monde arabe qu’est la Palestine devenue « Israël ». Cette entité coloniale a succédé au régime colonial européen à une époque où l'impérialisme de la Pax Americana prenait en charge le destin des Etats postcoloniaux. En Palestine, une bourgeoisie d’origine juive implantée dans les pays euro-atlantiques a pu pousser une partie des masses juives est-européennes jusque-là potentiellement révolutionnaires vers la Palestine tout en plaçant à la tête de cette entité politique israélienne une bourgeoisie compradore bénéficiant de l'exploitation de cette colonie de peuplement. « Israël » constitue en fait une sorte de « base militaire américaine avancée » au Levant, chargée de surveiller les populations arabes pour qu’elles ne puissent s’engager dans un processus d’unification panarabe.
L'impérialisme a donc succédé au colonialisme et les États-Unis ont hérité de la majorité des domaines de leurs prédécesseurs européens, d’abord en Amérique latine puis en Asie après 1945 et en Afrique à partir de la fin des années 1950, même s’ils ont souvent toléré par la suite des « délégations de pouvoir » aux anciennes puissances coloniales elles-mêmes soumises par le biais du système de domination euro-atlantique. C’est en particulier le cas de la « Françafrique », tout au moins jusqu’à récemment, quand la présence des Etats-Unis ou de l’Allemagne en Afrique restait peu visible.
La classe bourgeoise compradore, dans son sens classique, est la classe bourgeoise qui a été cooptée par les anciens colonisateurs puis les impérialistes contemporains pour agir à leur place et dans leur intérêt. Issus souvent de familles féodales ou claniques, ces compradores étaient naturellement riches et influents. Leur autorité issue la plupart du temps de la tradition locale a été consolidée par le colonisateur grâce à leur enrichissement, leur éducation et leurs engagements. Si toutefois cette couche est une couche de propriétaires, elle peut rester fidèle à ses géniteurs mais elle peut parfois rêver de s’en émanciper pour rejoindre les rangs de la bourgeoisie nationale.
Pour garantir son pouvoir néanmoins, l’impérialisme a aussi besoin d’une classe de « mercenaires salariés » enrichis mais non propriétaires des moyens de production et d’échange et dès lors totalement dépendants de leur employeur ou de leur financeur qui leur garantit un niveau de vie nettement au-dessus de la moyenne de leurs compatriotes salariés, précarisés ou petits propriétaires. On peut qualifier cette couche sociale, qui n’est pas vraiment une classe en soi et pour soi, de néo-compradores. Cette couche sociale ne doit pas être confondue avec les couches moyennes salariées liées à des fonctions socialement utiles (personnel des services publics, de la santé, de la culture, de l’éducation, etc.), car ce sont des individus, des familles, des groupes qui grimpent dans la hiérarchie sociale grâce à la distribution de capitaux étrangers, qui se mettent au service des propriétaires de ces capitaux ou des financeurs de différentes initiatives publiques, sociales ou politiques utiles pour ces capitalistes ou bien encore sont liés à des hauts fonctionnaires des Etats impérialistes.
Ces milieux, on les trouve dans les pays de la périphérie orientale ou méridionale du centre impérialiste mais aussi dans le centre occidental lui-même, avec des revenus bien entendus différents selon les cas et les pays. Ce sont les employés des fondations, des « think tanks », des instituts privés ou public-privés, des associations, des partis politiques, des syndicats, des organisations religieuses, des organisations « non » gouvernementales et, plus généralement, d’une grande partie de ce qu’en Occident on appelle la « société civile », c’est à dire le personnel salarié d’organisations faisant par ailleurs une large place au bénévolat, organisant des stages de formation, des collectes de fonds, mais dont on sait que ces derniers ne constituent qu’une partie infime des revenus réels de ces organismes car le gros provient de riches donateurs privés ou étatiques, la plupart du temps basés dans les pays du centre de l’impérialisme. C’est sans doute d’ailleurs à cela que, par-dessus leurs différences de « créneaux d’activités » ou d’opinion, on distingue une organisation « compradore » d'une organisation plus indépendante, mais en général beaucoup plus précaire. Car il faut aussi prendre en compte le fait que dans ces « organisations de la société civile », on constate qu’il en existe qui sont intrinsèquement liées à des gros donateurs dont les liens avec l’impérialisme ne font aucun doute et d’autres qui refusent de se laisser aller à « l’argent facile » et se maintiennent péniblement grâce à des seuls dons provenant de la base de la société. Ces dernières refusent de recevoir l’argent de gros donateurs, privés ou publics mais étrangers, quelque soient leurs intentions, car ce serait mettre le doigt dans l’engrenage de la dépendance économique envers des institutions dont personne n’est en état de garantir l’honnêteté actuelle ou future. Mais de telles organisations effectivement non gouvernementales et non biberonnées aux subsides des grandes bourgeoisies impérialistes vivent dans la précarité permanente et ne peuvent que très difficilement rivaliser avec leurs concurrentes qui ont pignon sur rue.
On peut trouver pêle-mêle dans la couche sociale liée directement ou indirectement à des financements importants, connus ou occultes, des adeptes de sectes de toutes obédiences, néo-protestante, takfiriste islamiste, juive sioniste intégriste, des partisans de la « lutte pour le climat », pour les droits de l’homme, pour la démocratie, pour des « révolutions colorées », « non violentes » ou pas, pour la cause d’une minorité ou d’un peuple opprimé, réellement ou pas, etc. On a vu émerger des activités de ce type partout sur la planète, des grands lacs d’Afrique centrale à la Serbie, de la Libye à l’Ukraine, de la Russie à la Bolivie, de la Biélorussie à Hong Kong, du Xinjiang à la Syrie, etc. Le groupe serbe « Otpor » représente un des éléments phares de cette nébuleuse. A ne pas confondre donc avec des initiatives sociales partant de la base de la société et menant une activité souvent exemplaire dans des conditions particulièrement difficiles.
Face à tous ces groupes et activités militantes, il faut donc toujours commencer par poser la question d’où vient leurs moyens, leur argent, leurs relations et leurs appuis. Des fondations privées comme la fondation Soros (« Open Society Foundation ») ou la fondation Ford, mais aussi des fondations étatiques comme les fondations allemandes issues de tous les partis politiques représentés au Bundestag, des donateurs publics comme le National Endowment for Democracy (NED), le National Democratic Institute, l'International Republican Institute, l'Agence américaine pour le développement international, le Middle East Policy Institute et leurs versions européennes comme le European Endowment for Democracy qui servent en fait de façade pour un financement gouvernemental secret combiné avec un financement de riches compagnies privées.
Le NED a été créé à l’origine par le président américain Lyndon Johnson dans les années 1960, pendant la guerre culturelle et idéologique entre les États-Unis et l'URSS. Il apparut d’emblée comme une alternative au financement secret de la CIA, ce que Ronald Reagan allait plus tard publiquement reconnaître à un moment où les actions criminelles de la CIA commençaient à soulever de plus en plus de réticences partout dans le monde. Après qu'il ait été révélé que des journaux privés et des organisations en Europe de l'Est et ailleurs recevaient des fonds de la CIA, et pour éviter des désagréments diplomatiques dans les forums internationaux, les dirigeants des Etats-Unis ont choisi de recadrer la relation commanditaire-bénéficiaire par ce mécanisme en principe privé-privé mais de fait public-privé, par le biais du NED entre autre. Au même moment où à peu près, le fondateur de l'Open Society Foundation, le « philanthrope » Georges Soros, a joué un rôle essentiel dans l'ingénierie sociale qui a permis de faire passer les pays socialistes d’Europe de l’Est vers le capitalisme néo-libéral imprévu sur le moment, puis, la situation de ces pays ne se stabilisant pas vraiment, il a soutenu des « révolutions colorées » qui ont empêché, ou au moins freiné, la renaissance en Europe orientale de pôles de pouvoir étatiques échappant à la domination du centre impérialiste. Le plus grand échec de cette politique fut le retournement de la Russie une dizaine d’années après que celle-ci ait capitulé à plate couture devant l’oncle Sam avec la promesse non écrite que l’OTAN n’allait pas s’étendre vers l’Est. Mais la mouvance démocratique néolibérale « droidelommiste » n’en a pas moins gardé, même là où elle s’est trouvée mise en échec, une réelle hégémonie culturelle sur lesdites classes moyennes, voire parfois aussi sur les classes travailleuses.
On peut donc considérer qu’un « système ONG » est né qui est formé d’une couche compradorisée salariée au service d’intérêts étrangers à la société locale et se sentant à l’aise dans la libre circulation des capitaux bien plus que dans libre circulation des hommes et des idées, qui reste toutefois un slogan qu’on peut agiter ici ou là, mais de façon sélective, en fonction du pays qu’il faut affaiblir ou de celui qu’il faut renforcer dans l’intérêt des grands groupes économiques transnationaux. Ces ONG, dont les dirigeants constituent une couche dépendante néo-compradore, peuvent être engagées dans la formulation d’un « narratif », dans la propagation d’activités anti-gouvernementales ou dans la formation de « militants » aptes à élaborer un programme politique ou idéologique compatible avec le « capitalisme sans frontière ». Cela peut aller d’organisations de type parti, de type média, écrit ou internet, de groupes de réflexion, ou de groupes « humanitaires ». A ne pas confondre avec des associations qui s’engagent activement en faveur d’une société donnée et qui refusent de se laisser financer par des donateurs dont les intérêts sociaux et politiques sont contradictoires avec ceux des populations concernées.
Des improductifs inutiles au service de l’empire
James Petras constate que « Les dirigeants des ONG peuvent être considérés comme une sorte de groupe néo-compradore qui ne produit aucun bien utile mais fonctionne pour produire des services pour les pays donateurs - principalement en échangeant la pauvreté intérieure contre des avantages individuels »1. Selon lui, il s’agirait même d’une classe sociale alors qu’il nous semble que ce milieu n’est pas aussi cohérent qu’une classe sociale, qu’il est divisé entre secteurs liés à des puissances étrangères et secteurs plus implantés localement et qu’il ne présente pas les caractéristiques des classes sociales. Ces groupes surgissent surtout en temps de crise, spontanée ou préparée, pour développer des argumentaires opposés à ceux du gouvernement lorsque celui-ci gêne les puissances impérialistes en refusant le plus souvent d’ouvrir ses frontières à la circulation incontrôlée des capitaux. Ils vont donc pousser à la création de mouvements sociaux contestant le gouvernement local, le plus souvent sous prétexte de lutte pour la démocratie et contre la corruption, mais qui, si l’on observe bien, façonnent un « narratif » qui sert les intérêts économiques, politiques et sécuritaires de leurs financeurs liés aux intérêts des puissances dominantes d’Occident, en particulier les Etats-Unis passés maîtres dans l’usage de ce « smart power » sachant combiner le « hard power » des régimes répressifs et le « soft power » de ceux qui soit donnent d'eux une image acceptable soit se présentent comme une alternative, de fait illusoire. D’autres Etats liés aux Etats-Unis comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni savent désormais aussi utiliser ces techniques, souvent d’ailleurs en faveur des Etats-Unis dans les pays où Washington n’a pas bonne presse. La France sur ce plan semble moins douée tandis que les puissances contre-hégémoniques comme la Russie, la Chine ou d’autres puissances émergentes et contre-hégémoniques semblent toujours réticentes ou incapables d’utiliser de telles techniques.
Les néo-compradores peuvent produire des figures charismatiques mises en scène par des médias d’opposition ou les grands médias occidentaux, mais d’autres seront plus discrets et se cantonneront dans le rôle d'informateur ou d’agitateur natifs. Les droits de l’homme, les droits des femmes, les droits des minorités, les droits LGTBQ+ ou l'antiracisme sont les domaines privilégiés de ces « activistes » dans la mesure où ils contribuent à fragmenter les sociétés existantes et à délégitimer sur une base individualiste tout mouvement collectiviste, ce qui permet de rejeter la lutte des classes et l’anti-impérialisme comme axe central de toutes les luttes émancipatrices. Ce milieu néo-compradore aussi structuré soit-il ne forme cependant pas une classe car c’est un groupe hétérogène, opportuniste et tributaire, sans revendications qui lui seraient propres et sans ambition sur la propriété des moyens de production et d’échange. Ils ont été formés au cas par cas et constituent ce qui n’est qu’un sous-produit de l'impérialisme tardif au moment où le capitalisme néolibéral, néoconservateur et mondialisé n’arrive plus à stabiliser son pouvoir.
Face aux compradores "le financement occidental des ONG en tant que critiques était une sorte d'achat d'assurance au cas où les réactionnaires en place faibliraient"2. En fait, l’impérialisme avance sur deux jambes, d’un côté il n’hésite pas à s’appuyer sur des milieux réactionnaires traditionalistes, extrême droite, sectarismes religieux, tribalismes, etc., et d’un autre il s’appuie simultanément sur des groupes issus des courants contestant au départ le capitalisme, l’impérialisme, le racisme et le traditionalisme etc. Mais, séparés d’une base de classe cohérente, ces mouvements ne prônent aucune alternative réelle au système dominant, ce qui permet d’ailleurs d’utiliser les deux variantes de ces mouvances, toutes deux objectivement conservatrices, sous une forme réactionnaire ou prétendument « progressiste », utilisant les mêmes méthodes de gestion et les mêmes techniques de propagande, voire les mêmes rêves consuméristes pour leurs militants.
Les néo-compradores ne défendent pas des intérêts acquis et des propriétés, ce sont leurs conditions économiques et sociales précaires et même parfois désastreuses, mais aussi le « rêve américain » qui les poussent à devenir les mercenaires du système impérialiste. Ils sont de fait eux-mêmes des victimes consentantes et inconscientes de l'impérialisme et du modèle économique capitaliste néolibéral mondialisé qui les rend dépendants et, potentiellement au moins, précaires. Ils fuient l'angoisse produite par les politiques néo-libérales en se soumettant à qui dirige ce système mais qui leur semble en état de leur garantir une position sociale stable et une bonne conscience rodée par toutes les techniques psychologiques modernes de la persuasion et de l’auto-persuasion, sans avoir à risquer une activité révolutionnaire. Les bourgeois compradores font partie de la classe bourgeoise, c'est-à-dire qu'ils possèdent des moyens de production ou d’échange alors que ces mercenaires néo-compradores ne possèdent rien, leur principale source de revenus provient de leurs commanditaires situés à l'étranger.
Les compradores et les néo-compradores agissent tous deux par contre comme agents de l'impérialisme. Tous deux aspirent à réaliser les objectifs économiques et de sécurité de l'impérialisme. Le premier le fait par l'intermédiaire de l'appareil d'État tandis que le second le fait au départ en opposition à l'appareil d'État. Les compradores emploient généralement des tactiques autoritaires pour discipliner la population conformément aux objectifs de l'impérialisme tandis que les néo-compradores emploient une forme de populisme sans but social alternatif pour neutraliser toute révolution anticapitaliste et anti-impérialiste potentielle, en cooptant la dissidence nationale dans des structures locales compatibles avec les objectifs impérialistes.
Le rôle des néo-compradores est de prendre en main une partie de l’opinion contre un gouvernement qui ne soumet pas l’économie de son pays aux intérêts étrangers ou, quand un gouvernement soumis aux intérêts étrangers devient trop impopulaire, de prendre en main le mécontentement dû au pillage du pays par ces intérêts, de le fragmenter pour empêcher une vraie révolution afin de « tout changer pour que rien ne change ». C’est ce qu’on a vu avec la chute du vieux Marcos aux Philippines et de Ben Ali ou Moubarak lors du « printemps » arabe. Ce fut aussi le cas en Iran où Mohammad Reza Pahlavi, le dernier Shah d'Iran, avait été au service des États-Unis pendant la guerre froide, avec une des plus grandes armées chargée de surveiller le Moyen-Orient contre l'influence communiste et le nationalisme socialiste arabe. Le shah avait alors envoyé des troupes en Oman pour réprimer la révolution socialiste locale. Mais ensuite, il avait commencé à vouloir conserver pour lui-même une partie grandissante des ressources de son pays, et on peut penser que les Etats-Unis n’ont pas vu au départ d’un mauvais œil une révolution islamique au sein de laquelle ils pensaient pouvoir garder de l’influence. Mais ce sont les éléments radicaux et nationalistes qui ont au final pris le dessus dans la foulée de cette révolution, rejetant les agents pro-américains hors du pays. Et depuis, l'impérialisme USAnien a incité les « organisations de la société civile iranienne » à saper le gouvernement désormais anti-impérialiste, au nom des droits de l’homme et/ou de la femme et des minorités ethniques.
Au Liban, on notera que les ONG ont commencé à proliférer après la victoire de juillet 2006 du Hezbollah contre Israël. Contre le Hezbollah et le droit de la résistance libanaise à posséder des armes pour faire face à une nouvelle invasion on a vu donc apparaître d’abord les partis de la coalition du 14 mars constituée de compradores traditionnels, de leaders claniques influents depuis l’époque coloniale. Mais comme la coalition du 14 mars n'a pas réussi à désarmer le Hezbollah, en 2019, les ONG pro-occidentales ont soutenu les manifestations à grande échelle qui ont éclaté dans tout le Liban contre les politiques néolibérales d'exploitation employées par le gouvernement et les banques libanaises. Ces protestations étaient expressément dirigées contre «l'establishment» dans son ensemble, ce qui atteignait aussi du coup le Hezbollah qui n’était pourtant pas lié aux clans compradores et mafieux traditionnels. Et le mouvement a été déformé par les partis, associations et médias financés par l'Ouest appelant au désarmement du Hezbollah.
Même dans les rares cas où ils coexistent au pouvoir, néo-compradores et compradores sont présentés comme des rivaux, les uns étant centrés sur l'élite possédante dirigeante, tandis que les autres sont organisés en ONG, petits groupes d'opposition ou médias alternatifs « de la société civile ». Beaucoup d’intellectuels lassés par leur précarité, par le maintien au pouvoir des vieux clans corrompus et désorientés par l’affaiblissement et la fragmentation des partis et syndicats représentant les classes travailleuses, en arrivent à faire montre d’opportunisme et à se rapprocher de ces pseudo-opposants sans plus trop poser la question de leurs liens avec des fondations étrangères voire avec des ambassades étrangères dont les intérêts sont opposés à ceux du développement autocentré de leur pays.
Il faut donc chaque fois qu’on voit poindre un mouvement de mécontentement de masse, ne pas se limiter à observer les manifestants et la cause sociale et économique de leur mobilisation, mais il faut analyser les slogans et surtout l’évolution des slogans répandus, ainsi que les moyens matériels utilisés, leurs financements, leurs origines, et déceler la présence de toutes les organisations participant à ce mouvement, visiblement ou pas. Les événements du « printemps arabe » puis du maïdan ukrainien constituent à cet égard des exemples éclairants qui n’ont été que très peu analysés par des médias, des chercheurs ou des activistes politiques trop heureux de croire avoir trouvé des mouvements populaires purs, « indépendants » (par rapport à qui?) et ne menaçant surtout pas leurs positions acquises dans leurs cercles professionnels. Ce qui vaut aussi bien pour les militants locaux biberonnés aux subsides envoyés de l’extérieur que pour ceux qui les encouragent à partir de leur centrale à l’étranger.
1 James Petras, « NGOs: In the service of imperialism », Journal of Contemporary Asia,Volume 29, 1999, Issue 4, p. 430
2 Idem, p. 432.
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