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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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  • Cette revue de Philo-socio-anthropo-histoire est éditée par une équipe de militants-chercheurs. Elle est ouverte à tout auteur développant une pensée critique sur la crise de civilisation du système capitaliste occidental.
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12 octobre 2023 4 12 /10 /octobre /2023 20:11

Retour de Chine

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Compte rendu d’un périple en Chine à l’invitation du département international du Comité central du Parti communiste chinois (ID CPC)

(05/9/2023 – 17/9/2023)

 

Bruno Drweski (texte relu et complété par les apports des autres membres de la délégation française à partir de leurs propres notes)

 

J’ai été invité dans le cadre d’une délégation d’Europe occidentale reçue par le département international du Comité central du Parti communiste chinois (ID CPC) et organisée par la section « Europe occidentale » de ce département. Cette délégation était intégrée dans le cadre d’un programme plus vaste de délégations venues d’autres parties du monde et devant toutes participer à la rencontre « Réalisations du Qinghai dans la pratique de la pensée de Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises pour l’ère nouvelle ». Nous avons donc été reçus par le département international du PCC à Beijing qui a organisé pour nous des rencontres et discussions, puis nous avons été reçus à Xining, capitale de la province du Qinghai, et dans sa région pour participer à cette rencontre internationale, effectuer plusieurs visites et participer à plusieurs rencontres, et enfin nous sommes partis pour Chengdu, la capitale de la province du Sichuan, où nous avons aussi effectué plusieurs visites et participé à plusieurs rencontres.

Notre délégation européenne était présidée par un membre du Bureau politique du Parti progressiste des travailleurs de Chypre (AKEL, communiste) et la délégation française était dirigée par Carole Bureau-Bonnard, au titre de son rôle « d’amie du peuple chinois » comme ancienne député de LREM, qui fut Présidente de la délégation chargée des activités internationales et membre du groupe d’amitié France-Chine. Participaient donc à cette délégation donc des communistes chypriotes, des membres de la Fondation Rosa Luxemburg d’Allemagne, deux chercheurs italiens se réclamant du communisme mais représentant la fondation italianieuropei de tendance social-démocrate. Parmi les Français, il y avait, outre la personne déjà citée et moi, le représentant de l’association Solidarité et Progrès qui a été une organisation prônant la coopération eurasiatique dès la fin des années 1980, ce qui en a fait « des vieux amis du peuple chinois », et un représentant d’un fond d’investissement français. Cette délégation peut paraître très hétéroclite dans sa composition, mais il faut savoir que le PCC considère qu’il lui faut développer des relations avec tous les partis, groupes ou individus pouvant être classés dans la catégorie des « amis du peuple chinois » ou prêts à s’engager dans l’objectif mondial prôné par le PCC à l’heure actuelle, à savoir la création d’une « civilisation d’avenir partagée pour l’humanité dans le respect de la souveraineté des peuples et des États ». La question du socialisme et du communisme étant considérée par le PCC comme l’avenir ultime de l’humanité, mais selon un rythme qui doit être adapté aux conditions des différents peuples et en fonction de leur propre niveau de développement. A cet effet, le PCC cherche à entretenir des liens particuliers avec les organisations marxistes-léninistes du monde entier au niveau des échanges politiques et idéologiques mais sans exclusive à l’égard des autres courants politiques représentatifs des différents peuples.

Du coup, notre délégation française était présidée par une ancienne députée aujourd’hui membre du groupe politique Horizons et qui a été jugée par les Chinois comme une personne acquise à l’idée d’un rapprochement entre la France et la Chine malgré les vicissitudes des rapports entre les deux pays et les hésitations manifestées sur le sujet par Macron.

 

Musée de la science médicale chinoise :

Le musée fait partie de l’Académie chinoise des Sciences médicales. Cette visite a permis de découvrir l’ancienneté et le souci des autorités chinoises pour le développement de la médecine traditionnelle chinoise (acupuncture, moxibustion et massages), non seulement en Chine mais partout dans le monde. La médecine chinoise traditionnelle s’attache depuis des millénaires à connaître la nature, le processus vivant, à prévenir et traiter les maladies afin de rester en forme et prolonger l’existence.

L’accent est mis sur la personne, chacun ayant sa propre façon de s’adapter à un environnement donné. Dans la médecine occidentale on s’intéresse souvent uniquement à la bactérie ou au virus. Ces organismes invisibles à l’œil nu sont là quoi qu’il arrive. Comment se fait-il qu’à un certain moment ils deviennent nocifs, quel déséquilibre s’est installé dans le corps (notion taoïste du Yin et du Yang) ? Il faut traiter la vraie cause qui n’est pas le virus, mais le déséquilibre. C’est comme l’entente entre mari et femme nous précise-t-on: avant tout rétablir l’harmonie, faute de quoi l’un ou l’autre décroche. La médecine traditionnelle s’intéresse pareillement à chaque personne, sans distinction, traiter chacun « avec un cœur bon ». 

Nos interlocuteurs font preuve sur ce sujet d’un véritable esprit missionnaire. Nous avons nous mêmes tous subi un examen médical et chacun des membres de la délégation a ensuite été soumis à un traitement après une analyse de son pouls et des éventuels soucis de santé qu’il avait signalé.

 

Séminaire avec la cheffe du Bureau des affaires ouest-européennes de l’ID CPC :

Rappel des objectifs des communistes chinois depuis leur prise du pouvoir en 1949 :

 

1 – Réaliser la libération nationale par la coalition des quatre classes progressistes et anti-impérialistes chinoises, la classe ouvrière, la paysannerie, la petite bourgeoisie et la bourgeoisie nationale (opposée à la bourgeoisie compradore au service de l’impérialisme).

2 – Convaincre la nation chinoise de la justesse de poursuivre la lutte dans l’objectif de passer à une société socialiste puis communiste.

3 – Développer les forces productives pour atteindre et dépasser les grandes puissances capitalistes.

 

Le premier objectif a été atteint et le PCC veille en principe à ce qu’il ne puisse y avoir ni renaissance d’une bourgeoisie compradore au service de l’impérialisme des puissances occidentales ni naissance d’une bourgeoisie impérialiste chinoise. D’où la nécessité de maintenir le rôle dirigeant du Parti communiste et la dictature démocratique populaire inscrite dans la constitution.

Le second objectif reste à atteindre, car la Chine n’a fait que bâtir les bases pour un futur système socialiste développé qui devrait être atteint vers 2049. Pour le moment, le caractère socialiste de la Chine est dû selon ses dirigeants au fait que le Parti communiste chinois mène une politique de lutte contre la pauvreté. Cette politique a abouti à l’élimination de la grande pauvreté en 2021, au résultat que plus de 800 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté (200 millions ont rejoint les « classes moyennes » ou supérieures) et que les 400 millions de pauvres restant sont désormais en voie de sortir de la pauvreté au cours des vingt prochaines années. Le fonctionnement du socialisme aux caractéristiques chinoises a permis, disent les dirigeants, d’éliminer en grande partie les contradictions de classe antagoniques et de régler pacifiquement les contradictions non antagoniques.

Le troisième objectif est de développer les forces productives, ce qui nécessite de permettre aux capitalistes de jouer un rôle pionnier dans certains domaines délimités, tant que ce système gardera ses caractéristiques dynamiques, efficaces pour le progrès économique, tout en veillant à ce que le Parti et le gouvernement gardent le contrôle des secteurs stratégiques de l’économie et insèrent le capitalisme en Chine dans un système de planification à visée socialiste. La période 1949-1978 a permis de créer les bases de l’industrialisation de la Chine en utilisant les méthodes de planification et la structure de propriété empruntée à l’Union soviétique puis, en 1978, sur la base de ces acquis, a été lancée une politique d’ouverture et de réformes, au moment du retour au pouvoir de Deng Xiaoping, dans l’objectif de créer un secteur capitaliste utilisable dans l’intérêt du peuple pour accélérer le développement qualitatif de l’économie chinoise encore sous-développée.

Après ces discussions et ma visite en Chine, je pense pouvoir personnellement définir le système chinois ainsi : « un système de démocratie consultative et de planification étatique d’économie mixte, développementaliste, redistributif, à visée communiste ». C’est-à-dire en fait, un système qui n’est pas caractérisé par ce que les marxistes appellent la « démocratie formelle », un système d’élections périodiques donnant la totalité du pouvoir à ceux qui ont réussi à obtenir la majorité absolue au parlement ou à la tête de l’État. Les Chinois préfèrent une démocratie consultative, c’est à dire un système où les élections directes n’ont lieu qu’au niveau du village ou du quartier, à partir de quoi chaque échelon supérieur est élu par les élus de l’échelon inférieur. Simultanément le Parti communiste, les partis associés et les organisations de masse (syndicats, organisations de jeunes et de femmes, personnalités reconnues) au sein de la Conférence consultative du Peuple chinois sont systématiquement consultées à tous les échelons avant de prendre les décisions. Les projets sont aussi mis en consultation publique par le Parti communiste, et les organisations de base du Parti font parvenir au sommet par un canal parallèle au canal administratif (gouvernemental) les opinions recueillies auprès de la population. Ce système est censé permettre une circulation des informations et de larges débats, plus démocratiques que le vote strictement formel tous les cinq ans de nos démocraties. J’ai vu l’interview de l’ancien dirigeant d’un parti taïwanais qui avait obtenu 14 % des voix aux élections et qui déclarait qu’il y avait plus de démocratie sur le continent chinois qu’à Taïwan, car il disait que le système appliqué sur le continent aurait donné à son parti la possibilité d’être systématiquement consulté sur les décisions politiques tandis que dans le système taïwanais (et occidental) celui qui a "pendant cinq minutes tous les cinq ans" 50 % plus une voix a un pouvoir absolu pendant cette période alors que lui, à Taïwan, aurait dû au moins avoir 14 % du pouvoir. Au lieu de quoi il a eu 0 % d’influence sur les décisions. Reste à savoir si ces principes du système chinois fonctionnent exactement comme prévu dans la réalité.

Sur le plan économique, le système chinois est un système d’entreprises publiques, mixtes et privées, orientées par le plan central étatique, menant dans le cadre d’une économie « développementaliste » (pour un pays du tiers-monde), une politique redistributive, que l’on peut considérer comme étant de type social-démocrate en faveur des classes populaires et des régions arriérées. Ceci, en gardant le contrôle de la superstructure et donc d’une éducation prônant la supériorité des comportements collectivistes sur les comportements individualistes avec visée ultime d’arriver à la société communiste. Voilà pour les principes tels qu’on pourrait les formuler dans un langage occidental et qui guident le fonctionnement du système chinois à l’heure actuelle. Ce qui ne veut pas dire que ces principes ne donnent pas lieu à des contradictions entre logique capitaliste et logique socialiste, aussi bien dans le domaine de l’économie, des rapports sociaux que de l’idéologie et des comportements quotidiens. En particulier, les capitalistes et les jeunes subissent l’attrait des clinquants consumérismes et individualismes de type occidental, capitaliste et bourgeois. Et dans les discussions que j’ai eues, j’ai bien senti que ces débats agitent la société chinoise et les membres du PCC.

Ce qui est censé garantir le caractère socialiste de la Chine, selon ses dirigeants et ses cadres, c’est le fait que le Parti communiste reste omniprésent par le biais de ses cellules de base, qu’il est censé surveiller et contrôler le développement de tendances néfastes, en son sein et dans la société, envers l’objectif socialiste, qu’il mène avant la prise de chaque décision politique ou la nomination de cadres une politique de consultations systématiques des masses, des organisations de masse et des partis politiques qui lui sont associés, qu’il possède des commissions de contrôle aux pouvoirs étendus pour surveiller l’honnêteté de ses membres et qu’il pratique systématiquement des séances de critique et d’autocritique qui sont censées permettre de déceler les comportements asociaux qui pourraient se développer en son sein et empêcher son « auto-révolution » permanente, terme très répandu récemment par la propagande du Parti. On dit aussi que le système chinois du « crédit social », si critiqué en Occident, vise avant tout à la dénonciation de cadres corrompus ou au comportement peu social plutôt qu’à contrôler la masse de la population. J’ai pu mesurer qu’il existe un consensus assez large en Chine sur la justesse du fonctionnement du régime politique actuel et de la capacité de son noyau dirigeant à impulser des débats, des changements et des consultations prenant réellement en compte les opinions du peuple selon le slogan de Xi Jinping « en toute chose, mettre le peuple en premier ! »

Par exemple, le premier jour de mon arrivée, j’ai dîné avec des amis chinois hors du cadre de ma visite. J’ai pu entendre de leur part que la suppression des médecins aux pieds nus créés dans les campagnes pendant la révolution culturelle a été une erreur qui pousse les ruraux chinois à venir se soigner en ville à l’invitation de leurs enfants qui y ont migré. Et qu’à ce sujet, il y a un débat dans les médias chinois aujourd’hui sur le fait que la médecine chinoise coûte trop cher à la collectivité et qu’on pourrait la rendre tout aussi efficace en diminuant les dépenses de santé de moitié si l’on acceptait de se heurter frontalement aux lobbies de l’industrie privée pharmaceutique. Aujourd’hui, la quasi-totalité des Chinois a accès à la sécurité sociale, alors que jusqu’à récemment cela ne concernait que les employés des entreprises publiques. La Chine est donc le pays au monde qui compte le plus grand nombre d’assurés sociaux, ce qui mérite d’être souligné vu que ce pays reste encore un pays en développement et, malgré les critiques de ce système mentionnées plus haut, cela reste évidemment une grande réalisation.

Un autre débat médiatique en Chine porte sur les comportements individualistes et égocentriques répandus chez les jeunes Chinois qui sont accrocs aux modes, styles et musiques venues d’Occident et qui participent de la « pollution spirituelle » de la société chinoise. Ces réalités expliquent le développement de tendances conservatrices, en réaction à ces phénomènes dans la société chinoise. Au lieu de poursuivre dans la voie du développement d’une morale socialiste, on voit donc se développer en Chine, m’a dit mon interlocuteur, des courants prônant le retour aux valeurs morales, sociales et familiales traditionnelles d’avant la révolution, ce qui peut parfois être positif, parfois moins car la morale traditionnelle avait beaucoup d’aspects contraignants dont les Chinois s’étaient libérés.

Il devient à la mode de prôner chez certains « quatre générations sous un même toit » pour remplacer la tendance des jeunes à chercher un logement séparé de leurs parents, grands-parents et arrière-grands-parents. ...il faut dire que le prix de l’immobilier à Beijing est quasiment le même qu’à Paris, pour des salaires inférieurs. En fait, l’idéal pour un Chinois reste de travailler pour une entreprise publique ou tout au moins pour une entreprise privée ayant les moyens d’assurer un logement à ses employés. J’ai pu visiter des quartiers ou des entreprises modèles qui réalisent ce type de politique et on peut espérer que cela s’étendra à l’avenir à l’ensemble du pays. Nos accompagnateurs ne cachaient pas le fait que ces entreprises ou quartiers modèles n’étaient pas généralisés et que les problèmes d’inégalités sociales, régionales, villes/campagnes persistaient. Mais le Parti cherche à montrer le chemin grâce à ces exemples modèles, à généraliser ensuite à tout le pays. Plus bas je décrirai ces visites.

Au cours de son intervention, la directrice de la section Europe occidentale de l’ID CPC a d’abord tenu à nous remercier pour notre courage d’avoir accepté d’être reçus, par le PCC, alors qu’elle est consciente du fait que nous subissons dans nos pays des pressions pour éviter tout contact avec la Chine et que, malgré cela, nous sommes venus pour écouter le point de vue chinois sur les questions intérieures et internationales. Le département international du PCC entretient à l’heure actuelle des contacts avec plus de 600 partis politiques dans 160 pays du monde. Ce parti considère que nous venons d’entrer dans « une nouvelle ère » de l’histoire de l’humanité, qui nécessite une compréhension mutuelle entre des sociétés ayant des expériences différentes et des niveaux de développement différents. Si le gouvernement chinois mène des relations d’État à État, le Parti communiste chinois mène des relations de peuple à peuple, ce qui explique son souci de développer désormais des relations avec tous les partis politiques représentatifs de chaque pays et de ne plus se limiter aux seuls partis marxiste-léninistes. L’objectif du PCC est ainsi de prôner la compréhension mutuelle entre les peuples tels qu’ils sont, à développer des réseaux d’amitié entre les peuples et d’aider à promouvoir partout la promotion de la partie de chaque société tournée vers le progrès social et scientifique.

La ligne directrice du PCC dans les relations internationales a trois objectifs : faciliter le développement global de l’humanité, créer les bases d’une nouvelle civilisation humaine et assurer la sécurité pour tous les peuples. Le PCC considère que tout recul d’un pays est néfaste pour l’humanité entière et pour le peuple chinois en particulier. Donc, malgré le caractère impérialiste des politiques européennes, l’objectif du PCC est de favoriser non pas l’affaiblissement de l’Europe, mais sa stabilité et sa prospérité, avec l’idée d’en faire à terme un partenaire stratégique. En particulier, la Chine souhaite faire le maximum d’efforts pour arriver à la paix en Ukraine. Le manque de compréhension entre la Chine et les pays européens qui règne aujourd’hui est jugé néfaste pour les deux parties. L’actuelle stratégie mise de l’avant par les dirigeants de l’UE sous la formule « derisking strategy » à l’égard de la Chine et de ce qu’on appelle en Europe le « risque chinois » ressemble trop aux yeux des Chinois à la stratégie des USA de « découplage d’avec la Chine ». « Nous devons chacun de notre côté évaluer correctement les risques en se basant sur les faits et pas sur les suppositions » ont-ils martelé. La surpolitisation de toutes les questions a abouti à ce que le thème sécuritaire pollue toutes les autres considérations. Les autorités chinoises ne comprennent pas les accusations d’espionnage régulièrement portées contre la Chine (espionnage allégué des étudiants chinois par exemple, ou de responsables d’entreprise comme Huawei). On ne peut souhaiter en effet que l’Europe soit stratégiquement plus autonome d’un côté, et l’espionner de l’autre, cela n’a pas de sens.

Le PCC considère avec étonnement la perte des repères au sein des partis politiques européens, le cas le plus marquant étant celui des partis au départ antimilitaristes comme les Verts qui sont devenus, en particulier avec la guerre en Ukraine, les avant-gardes du militarisme. Nous nous trouvons a dit le directeur adjoint de l’ID CPC dans une situation où il arrive que des partis d’extrême droite disent des choses sensées alors que des partis plus progressistes tombent dans l’irrationalisme. Cela étant, jamais le PCC ne souhaitera que ce soient les partis les plus rétrogrades qui prennent le dessus sous prétexte qu’ils peuvent dire ici ou là des choses justes. Mais on doit regretter que des partis progressistes disent des choses clairement fausses.

Après ces déclarations, les membres de la délégation ont pu intervenir. Michael Brie de la fondation Rosa Luxemburg a parlé du déclin des USA, de la montée de la Chine, de l’importance montante des BRICS et du fait que les USA ayant des ressources limitées avaient besoin de l’Europe pour garder leur statut de puissance dans l’objectif de rester compétitifs vis à vis de la Chine. La guerre en Ukraine est donc pour eux un catalyseur qui freine l’intégration eurasiatique et rend les pays de l’UE dépendants de Washington sur le plan énergétique, géopolitique, et des intérêts des complexes militaro-industriels. Dans ce contexte, il faut chercher des alternatives, alors qu’on constate qu’il existe objectivement un conflit d’intérêt entre les USA et les pays de l’UE sur l’Ukraine. La politique des USA contribue à déstabiliser l’Europe et l’Afrique dans une situation de découplage grandissant entre les élites européennes et les masses. Cela porte sur l’Ukraine mais aussi par exemple sur la perception de ce qu’est réellement la Chine.

Réponse ID CPC : Il existe un consensus entre les dirigeants chinois et européens visant à terminer la guerre en Ukraine le plus rapidement possible, la question portant désormais sur les méthodes pour y arriver. Cette guerre a été autant un choc pour les Chinois que pour les Européens. Personne ne souhaite une guerre prolongée en Ukraine, hormis le secteur des industries d’armement des USA. La Chine considère que la vieille architecture de sécurité a été un échec pour l’Europe et qu’il faut donc bâtir une nouvelle architecture de paix durable. Le projet de la nouvelle route de la soie, « une ceinture, une route » (BRI), participe pleinement de cette construction d’une nouvelle architecture de paix, de coopération et de sécurité mutuelle.

Le Président de la délégation (du parti AKEL de Chypre) a proposé de constituer des groupes de travail Chine/Europe sur des points précis : éducation, défense, lutte contre la drogue, nouvelles routes de la soie, etc.

Le représentant de Solidarité et progrès a souligné que le défi pour les Européens est de savoir comment réagir aux objectifs poursuivis par les Etats-Unis en ce qui concerne l’Europe. Le problème en effet n’est pas tant la politique américaine – certes problématique - que celle de l’Europe qui se soumet. En l’occurrence, il nous faut commencer par quitter l’OTAN affirme-t-il au nom de Solidarité et Progrès. C’est à dire rééditer le choix fait par de Gaulle en 1966, après qu’il ait été l’un des premiers chefs d’Etats occidentaux à reconnaître la République populaire de Chine, en 1964. Dans l’esprit du Traité de Westphalie qui prend en compte « l’avantage de l’autre », il faut remettre en avant la politique « d’entente, détente, coopération », leitmotiv du Général. Une des grandes difficultés en Europe est la montée de l’individualisme, en particulier chez les jeunes. L’idée qu’il existe un bien commun tend à disparaître, tant est favorisée par les gouvernements eux-mêmes la poursuite avant tout de leur intérêt personnel. L’idée même de nation est vidée de sa substance. La population française par exemple se dissout en une myriade d’identités réductrices selon l’ethnie, le genre, les croyances ou les groupes d’intérêt particuliers, dans une quête d’épanouissement individuel. Comme si l’on pouvait être « heureux » chacun dans son coin, indépendamment de ce qui se passe au-delà de notre quartier ou de notre pays. Le point de vue néolibéral pénètre ainsi tous les aspects de la vie, bien au-delà des échanges économiques. Les liens entre les gens, qu’ils soient sociaux ou citoyens, se désagrègent peu à peu. Fragmentée, la nation s’affaiblit. Le représentant de SetP a finalement évoqué la possibilité d’échanges entre jeunes Chinois et jeunes Européens sur le modèle de l’Office franco-allemand pour la jeunesse créé en 1963 sous l’impulsion de de Gaulle et du Chancelier Adenauer, contribuant à l’émergence, des deux côtés du Rhin, d’une génération de jeunes bien disposés les uns envers les autres et prêts à œuvrer pour le bien commun.

La représentante d’Horizons, ex-députée et membre du Groupe d’amitié France-Chine, a appuyé cette idée d’échanges de jeunes et souligné de son côté la continuité de la politique française vis-à-vis de la Chine. Dans le sillage de l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, qui est depuis 2018 le représentant spécial du ministère des Affaires étrangères pour la Chine, elle en a rappelé les grandes lignes, avec la métaphore du feu tricolore pour réguler la circulation :

- Feu rouge : points de blocage, notamment liés au respect des droits de l’homme

- Orange : points de coopération économique possible, à étudier au cas par cas

- Vert : points d’entente et de rapprochement, avec la coopération culturelle et les sujets internationaux d’intérêt commun (environnement, patrimoine..)

Pour ma part, j’ai concentré mon intervention sur le fait que la droite en Europe présentait la Chine comme un pays communiste et agressif, alors que la plupart des grands partis de gauche la présentait comme un pays trop capitaliste, voire impérialiste, ce à quoi la directrice a répondu que ces jugements étaient effectivement erronés : la Chine est bien un État socialiste, car aucun État capitaliste sous-développé et soumis à l’impérialisme n’avait réussi à réduire la pauvreté, ce qu’a fait la Chine. Le socialisme se mesure d’abord à ses résultats, et si le résultat est l’élimination de la grande pauvreté et la diminution de la pauvreté, comment peut-on considérer un tel Etat comme capitaliste ? Il ne faut pas confondre capitalisme et économie de marché. L’économie de marché peut fonctionner en faveur du socialisme.

Il est clair qu’il faut toujours commencer à poser la question de savoir pour qui sont élaborés les objectifs politiques. En Chine, ils sont élaborés à partir des intérêts du peuple, pour servir le peuple. Le PCC ne travaille pas en faveur du capital comme cela se passe au niveau des gouvernements dans l’UE. La politique du PCC est orientée vers la paix et l’élaboration de solutions pacifiques, ce qui est une autre caractéristique du socialisme. Nous savons que notre propre développement ne pourra vraiment aboutir sans le développement commun du monde entier, ce qui est un autre critère de socialisme. La tradition chinoise est collectiviste et non individualiste. Cela commence avec nos rapports avec nos voisins puis cela s’élargit au pays et enfin au monde. Les Chinois sont depuis toujours conscients par leur philosophie traditionnelle que toute l’humanité vit « sous le même toit » et partage donc un destin commun.

Rencontre et dîner avec le vice-directeur de l’ID CPC

Le vice-directeur nous a reçus en s’excusant de l’absence du directeur qui était en délégation auprès du Parti communiste du Vietnam et du Parti populaire révolutionnaire du Laos. Il a commencé son intervention en soulignant que le PCC voulait être humble et que chacun doit pouvoir apprendre de l’autre. Le but de notre visite et les régions que nous allions visiter ont été décidés après une longue réflexion. Notre délégation est la première délégation étrangère reçue par le PCC après la réouverture du pays suite à la crise du covid ce qui témoigne de l’intérêt de la Chine pour les pays et les partis d’Europe et d’Asie qui sont accueillis à cette occasion. Après notre visite et nos rencontres dans la capitale, il a été décidé de nous envoyer au Qinghai, région montagneuse du plateau Tibet-Qinghai car c’est la province la plus pauvre de Chine, donc celle où la lutte contre la pauvreté est la plus acharnée, celle qui est pionnière en terme de construction d’une civilisation écologique, celle où cohabitent plusieurs ethnies et qui doit donc être aussi pionnière en terme de cohabitation inter-ethnique. Par ailleurs, Xining, la capitale du Qinghai, et Chengdu, la capitale du Sichuan que nous allions aussi visiter, sont les deux têtes de ligne de chemin de fer du projet « une ceinture, une route » (Belt and Road Initiative) d'où partent les trains vers l’Europe à travers le Xinjiang, le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie pour atteindre la Pologne, à partir de quoi ils partent vers toute l’Europe occidentale.

Le XXe congrès du PCC a lancé un plan de développement devant faire d’ici 2050 de la Chine un pays de civilisation socialiste moyennement développée, ce qui permet aux partenaires de la Chine de voir en elle un pays prévisible dans ses principes et ses réalisations. La Chine peut être comparée à un train, c’est un attelage qui a des objectifs clairs, il peut rouler plus vite ou plus lentement mais sa direction est connue. La Chine est un Etat stable affichant clairement ses objectifs. Au cours du premier semestre 2023, le PIB de la Chine a progressé de 5,5 %, ce qui en fait l’économie ayant la croissance la plus rapide au monde. La Chine se heurte néanmoins à plusieurs problèmes, le plus grave étant que l’environnement économique du pays est en mauvais état, ce qui provoque des problèmes opérationnels et aussi que le développement de la consommation est du coup trop faible. Les médias occidentaux sont néanmoins selon lui trop pessimistes dans leurs analyses de l’économie chinoise et nous ne sommes pas inquiets pour l'avenir. Les médias occidentaux parlent du ralentissement de l’économie chinoise à cause des pressions extérieures que le pays subit, mais la Chine reste un des plus grands partenaires économiques mondiaux avec 140 pays qui commercent avec elle, et il est clair pour les dirigeants chinois que les pays occidentaux ne sont pas en état de se « découpler » de l’économie chinoise comme le soutiennent les dirigeants des USA. La Chine possède le système industriel le plus complet au monde et son marché intérieur est en augmentation constante par rapport à ses marchés extérieurs.

Dans les dix prochaines années 10 millions de Chinois devraient se déplacer vers les villes, ce qui devrait permettre le développement de la consommation et doper la croissance du pays. Le taux d’urbanisation est déjà de 75 % dans l’est du pays, en particulier dans les régions côtières, et de 65 % à l’échelle de tout le pays. Donc les dirigeants chinois estiment pouvoir faire preuve « d’optimisme raisonnable ». Le peuple chinois sait bien que le progrès du pays est dû à la direction du pays par le PCC et que le Parti doit maintenir son cap d’un parti mettant la compétence de ses cadres de l’avant. Après 100 ans d’existence et 70 ans au pouvoir, le PCC constitue un exemple étudié dans le monde, en même temps qu’au PCC on étudie l’histoire des partis politiques dans le monde. Chaque parti rencontre des problèmes, en particulier un parti comme le PCC qui approche les 100 millions de membres. Le PCC a sélectionné six grands problèmes auxquels le Parti est confronté :

1/ Ne jamais oublier ses fondements et des objectifs fondateurs. Si l’on analyse l’histoire des religions, on se rend compte que ce qui les rend attrayantes, c’est le fait que leurs règles fondamentales ne changent pas, aussi le PCC doit faire de même en n’oubliant jamais les buts à atteindre qui ont été formulés lors de sa fondation. Le PCC ne renoncera donc pas au marxisme-léninisme et à la pensée Mao Zedong comme fondement idéologique.

2/ Maintenir à tout prix l’unité du Parti, dans sa pensée, dans son action et dans sa volonté. L’idée qu’il puisse y avoir des factions constituées à l’intérieur du Parti est exclue. Le Parti encourage les discussions et les différences d’approche mais une fois que la décision est prise après larges débats, tous les membres du Parti doivent l’appliquer.

3/ Le PCC doit faire preuve d’une capacité à gouverner et à se développer tout le temps. Il doit savoir ce qui change dans un pays aussi grand que la Chine. Il doit être un parti compétent, où l’on connaît les langues étrangères, l’économie, la science et l’art militaire.

4/ Le PCC doit faire en sorte que ses membres soient des citoyens et des travailleurs politiquement et socialement actifs. Il ne peut accepter d’avoir des membres passifs et donc inutiles.

5/ Faire en sorte que le Parti trouve toujours des solutions aux problèmes.

6/ Mener en permanence une lutte contre la corruption par la méthode de l’auto-révolution. C’est ainsi que le PCC restera un parti populaire et efficace.

Tout le PCC et toute la Chine sont engagés dans un combat pour la paix et pour le progrès de l’humanité. Bon but, bonne compétence, bonne vision du monde à venir !

Après cette rencontre, nous sommes allés dîner avec la direction du département international. On remarquera qu’il nous avait été demandé de venir à la rencontre en cravate, mais quand le repas a commencé, le vice-directeur a retiré sa cravate, ce qui était le signe du fait que nous avons été reçus comme des officiels avant d’être admis comme des « amis ».

Lors du repas, un cadre du Parti répondant à la question de la guerre ou de la paix a déclaré « pourquoi y a-t-il des tensions autour de Taïwan alors que la Chine populaire a prouvé depuis des décennies qu’elle maintenait une politique pacifique dans la région ? » ce qui était une façon de montrer que ce sont les USA qui constituent là comme ailleurs le facteur de tensions, et pas la Chine.

 

Séminaire avec la directrice de l’Institut d’économie de l’Académie de macro-économie et de recherches

La directrice Guo Chenli a d’emblée souligné que pour les Chinois l’économie était, dans son fonctionnement, « macro-logique » et qu’elle allait nous présenter cinq points caractéristiques de la politique économique chinoise :

 

1° La modernisation chinoise

2° Les théories économiques

3° l’expérience économique depuis 1978

4° les réalisations obtenues depuis 2013

5° la signification globale des résultats de la Chine

 

La Chine a essayé tous les systèmes politiques et économiques inventés en Occident avant 1949, mais aucun n’a marché et ce n’est qu’avec la proclamation de la République populaire de Chine que le pays a commencé à sortir de l’arriération et de la pauvreté. De 1949 à 1978, le pays a construit sous l’initiative du Parti et de l’État les bases nécessaires à sa sortie du sous-développement par l’industrialisation de tous les secteurs économiques. Après quoi, la Chine a été en état de passer au développement qualitatif de ses forces productives dans le cadre de la politique de l’économie socialiste de marché et de l’ouverture. En 2012, le Congrès du Parti a lancé la nouvelle stratégie sous la direction de Xi Jinping et le XXe congrès de 2022 a lancé le projet d’unir le peuple dans la construction d’un pays socialiste moderne, objectif qui devrait être accompli en 2049 pour le centième anniversaire de la RPC.

La politique de modernisation socialiste prend en compte la situation générale et les spécificités chinoises. Il y a cinq caractéristiques distinctes :

 

1. La politique de modernisation se réalise dans le cadre d’un pays ayant un nombre gigantesque d’habitants,

2. Le principe de base est d’arriver à une « prospérité commune », sur la base de l’équité et de la justice,

3. Il faut mener une avancée simultanée dans les domaines à la fois matériels et spirituels. Renforcer la foi dans les objectifs du socialisme et tenir compte des traditions chinoises,

4. Progresser en faisant coexister pacifiquement l’homme et la nature par un développement soutenable. Atteindre la prospérité pour tous et pour l’équilibre environnemental,

5. Le développement de la Chine doit être pacifique, ce qui veut dire qu’il doit être assuré sans aller piller les pays étranger comme l’ont fait les colonialistes. La Chine doit apporter sa contribution au développement du monde entier.

 

- Mettre le socialisme de l’avant

- Assurer un développement partagé pour l’humanité

- Atteindre l’objectif d’un pays socialiste moderne et fort entre 2021 et 2049 ; atteindre en 2025 un niveau de modernisation modéré et passer à partir de 2025 à la construction d’un pays socialiste, prospère, démocratique, harmonieux et beau.

- Garder le rôle dirigeant du Parti et l’esprit de lutte.

 

Secteur par secteur, étape par étape, région par région, il faut lancer des innovations qui pourront ensuite être reproduites dans d’autres parties du pays. Savoir mener le développement en tenant compte de la tactique et de la stratégie. La stratégie générale est adoptée par la Conférence consultative politique du peuple chinois (assemblée du PCC, des autres partis politiques chinois et des organisations de masse) et la tactique doit être flexible et adaptée aux niveaux locaux.

Équité et efficacité. L’augmentation de la productivité doit donner des résultats bénéfiques et perceptibles pour tous.

Indépendance et ouverture dans le cadre de la division internationale du travail.

Servir le peuple et mettre toujours le peuple en avant !

Les innovations théoriques doivent être basées sur la pratique, sur une politique basée sur les réalités et qui ne copie pas passivement l’analyse marxiste arrivant de l’étranger sans tenir compte des spécificités chinoises. Développement coordonné, prospérité commune et empêcher la polarisation de la richesse.

La politique de réforme et d’ouverture se base sur des accords de libre échange (il y en a 93 actuellement), la création de zones franches et le développement du projet « une ceinture, une route » BRI.

S’appuyer sur la confiance et le courage de tous les groupes ethniques du pays.

La Chine a développé une économie efficace et productive soucieuse non plus seulement de la quantité mais aussi de la qualité. Aujourd’hui, le secteur des services représente 52,8 % de l’activité économique et il est donc devenu le principal moteur de l’économie, en particulier grâce aux innovations. L’industrie s’oriente de plus en plus vers la haute technologie, les équipements et l’industrie manufacturière. La structure de consommation s’oriente de plus en plus vers la satisfaction des besoins du marché intérieur. Le PIB est passé d’un facteur 1 à un facteur 20 depuis 1978. La Chine contribue à hauteur de 18,4% au PIB mondial. La productivité du travail augmente encore plus vite que le PIB.

Souci pour l’amélioration constante du bien-être social, des services publics, de la culture et de la sécurité sociale. L’espérance de vie en Chine a atteint 72 ans en 2022, ce qui donne à la modernisation chinoise un rôle mondial ; l’apport du Parti communiste chinois au développement de la civilisation mondiale est basé sur une politique de développement prenant le peuple comme point central de référence.

 

Question des invités : Quels sont les principaux obstacles rencontrés à l’étranger ?

- La situation internationale est redevenue complexe et nous devons tenter de maintenir la stabilité et se concentrer sur notre propre développement.

 

Question des invités : Pourquoi utiliser la notion de PIB sans inclure la notion de PPP qui, pour la Chine, est bien plus élevé que le simple PIB ? Et pourquoi continuer à communiquer les statistiques en fonction du taux de change du dollar ? Comment résoudre les inégalités ? Votre croissance est-elle due au capitalisme ou au socialisme ?

- L’évaluation par le PIB dans le cas chinois est beaucoup plus signifiante que dans d’autres pays car notre économie est basée sur une production réelle. Notre politique a permis d’éradiquer la grande pauvreté et de diminuer les écarts entre la ville et la campagne, entre les régions et entre les revenus, par le biais de transferts d’investissements, d’amélioration des infrastructures et d’aides directes. La poursuite de l’urbanisation, l’intégration entre les zones rurales et les villes environnantes, la construction de nouvelles infrastructures dans les zones rurales devraient continuer à réduire la polarisation. Par ailleurs, nous avons un système fiscal progressif, une assurance sociale et un système d’aides pour les plus pauvres, en particulier au cours de la période des restrictions dues au covid. Tout cela contribue à diminuer les différences mais nous devons introduire toutes ces mesures de façon telle que cela ne provoque pas en retour un développement de la paresse.

Pour ce qui est du marxisme, les politiques du PCC sur les questions propriété et de distribution montrent que le PCC est strictement marxiste. En Chine, c’est la propriété publique qui est dominante et elle joue également un rôle indirect par le biais des propriétés mixtes, qui permettent d’insérer l’économie privée au sein des mécanismes de l’économie publique. Tous les secteurs stratégiques en Chine appartiennent à l’État et le système de distribution est bâti en fonction du travail, de la protection des droits des travailleurs et de la redistribution de la richesse. Il y a interaction entre le plan et le marché.

Jiang Yigao (Chinese Civil Engineering Construction corp. Entreprise née en 1979, au tout début de la politique d’ouverture). Elle possède 111 filiales dans le monde entier avec 38 000 employés. Construction, design, consulting, financements, investissements, chemins de fer. Elle a formé 31 000 employés dans les pays où elle est présente. Construction de chemins de fer en Afrique, d’une université au Nigeria, etc. Elle a construit 9 000 km de chemins de fer à l’étranger (Afrique, EAU, Asie, etc). En Ethiopie la construction de la ligne de chemin de fer a permis la création le long de la ligne de 100 000 emplois et de six parcs industriels. Projets hydrauliques financés par la Banque africaine de développement, autoroutes, ponts, centres médicaux, logements, stades, aéroports, centrale d’énergie, tramways. La société est aussi présente en Europe, en particulier en Europe orientale et en Allemagne où elle construit des chemins de fer, des routes, organise le système de drainage des mines, des logements et des écoles, des formations. Elle s’est lancée en partenariat avec des Européens dans des projets en Afrique.

Contemporary World Magazine (édité par l’ID CPC www.ddsjcu.com) : pour la promotion d’un développement plus équitable en faveur des régions les plus pauvres. Pour la promotion du développement international. Appel à des contributeurs étrangers, chercheurs ou politiciens. Aujourd’hui, la situation internationale est devenue imprévisible. Promotion d’une version digitale du magazine qui atteint 7 millions d’abonnés.

Gao Yang : il vient de revenir à Beijing après trois années passées dans la politique de développement régional au Xinjiang. Son intervention avait pour titre « Pour la promotion d’une communauté humaine d’avenir partagé ». Les gens de tous les pays réalisent que ce à quoi aspirent toutes les sociétés c’est l’abondance matérielle, la paix, la stabilité et la prospérité culturelle. Pour atteindre ces objectifs, nous avons besoin de croissance, de sécurité et de civilisation, chaque aspect est complémentaire des autres et le tout se renforce mutuellement. Le Président Xi Jinping a en effet proposé en mars de cette année une initiative globale de civilisation, la troisième initiative globale donc qui vient compléter l’initiative du développement global et celle de sécurité globale. La croissance est à la base de la sécurité et de la civilisation. C’est seulement quand les pays prospèrent que la paix peut durer et la civilisation s’épanouir. Pour avoir la paix, il faut des gens bien nourris et bien habillés. Réciproquement, il ne peut y avoir de développement économique sans stabilité et sans sécurité.

Ces trois initiatives globales, qui mettent l’accent sur les enjeux fondamentaux dans un contexte de changements profonds et inédits dans le dernier siècle, tracent des chemins praticables pour qu’à l’échelle du monde se bâtisse une communauté humaine avec un futur partagé. Entrant dans une période de turbulence et de transformation, l’humanité a, une fois de plus, atteint un carrefour de l’histoire. Son futur dépend du choix de tous les peuples de par le monde. L’initiative de développement global (IDG) c’est d’abord l’aspiration et le besoin urgent, particulièrement pour les pays en voie de développement, d’une croissance économique plus rapide. Il faut résoudre le problème du développement inégal et impropre à l’intérieur même des nations et entre les nations. Pour toutes les questions liées aux conflits, aux guerres, à la stabilité et à la paix, l’IDG met en évidence la voie pratique pour arriver à l’initiative globale de sécurité (IGS) qui consiste aussi à traiter les points chauds régionaux et les conflits géopolitiques. Le succès que la Chine a obtenu en réalisant la médiation entre l’Arabie saoudite et l’Iran ainsi que son engagement à promouvoir un accord politique dans la crise ukrainienne à travers des pourparlers de paix, sont des exemples de la façon dont nous adressons les dilemmes sécuritaires dans le cadre de l’IGS.

L’initiative globale de civilisation (IGC) vise quant à elle à achever l’unité dialectique basée sur ce qui rassemble les civilisations au-delà de leur diversité, en recherchant les points communs entre elles tout en respectant intégralement leurs identités propres. D’un côté l’ICG souligne l’importance pour chaque civilisation de bien cultiver son héritage unique, en maîtrisant au mieux son histoire présente et passée, comme un miroir pour comprendre le présent et le futur. En même temps l’IGC appelle à un dialogue inter-civilisationnel et à des échanges soutenus de peuple à peuple afin de mieux se découvrir mutuellement et de nouer des liens d’amitié. Les outils du matérialisme dialectique et historique sous-tendent la vision des trois initiatives, révélant les lois qui gouvernent le développement de la société humaine et sa direction future. Le peuple y est toujours au centre. La civilisation chinoise a toujours prôné les liens de parenté entre toutes les créatures. Nous sommes à la veille d’une ère nouvelle pour toute l’humanité et cela pose la question de la guerre ou de la paix. Pour garantir la paix, il faut pouvoir imposer par la force la renonciation à la violence, ce qui permettra de déboucher sur une coexistence pacifique. Non pas sur la base d’une politique de force et de clash des civilisations, mais sur la base d’un futur partagé. La Chine ne va jamais rechercher l’hégémonie car nous recherchons la paix et le développement, ce qui est à la fois notre intérêt et celui de toute l’humanité, il n’y a aucune contradiction entre les deux.

Question : la guerre contre la pauvreté, l’unité et la diversité, le bien et l’intérêt commun contre l’individualisme, tout cela entre en opposition avec la financiarisation de l’économie qui s’oppose à l’économie physique. Or qu’en est-il de la spéculation immobilière en Chine ? Et pour l’Afrique, est-ce que la Chine ne contribue pas à l’endettement de ces pays ?

- La construction des infrastructures en Afrique aboutissent à la diminution constante de la main-d’oeuvre chinoise au profit de la formation d’employés locaux réalisant des projets décidés par les Africains. La construction par les Chinois de centres de formation devrait aboutir au résultat d’avoir aujourd’hui dans les projets chinois en Afrique, un Chinois pour 15 locaux. Si cela n’a pas toujours été le cas, désormais embaucher un Chinois revient plus cher. Mieux vaut embaucher des locaux et les former. L’objectif de la Chine dans son aide au développement est à long terme, il s’agit d’investissements qui doivent créer un cercle vertueux entre la Chine et les pays partenaires. La Chine forme des étudiants étrangers, elle permet la création de parcs industriels le long des chemins de fer qu’elle construit et cette expérience a d’ailleurs été réutilisée en Chine même, au profit des régions les plus pauvres du pays.

Sur la question de la rentabilité des investissements en infrastructure : « si tu veux devenir riche, construis une route » dit le proverbe chinois. On ne doit pas considérer ce que rapporte un chemin de fer par exemple, par le seul revenu venant des tickets vendus ou du règlement des factures de transport de marchandises. La vente des billets couvre les coûts d’exploitation (coûts de fonctionnement au jour le jour : énergie, salaire des personnels), pas les coûts liés aux investissements initiaux (les voies, les matériels ferroviaires). Il faut prendre en compte les revenus qui dérivent de l’activité induite par l’existence même de ce moyen de transport, en particulier les activités générées au sein des parcs industriels le long du chemin de fer. Si les retombées pour l’économie du pays sont toutes prises en compte, on estime qu’un dollar investi dans le chemin de fer, créé 9 dollars d’activité induite.

Pour ce qui est du secteur immobilier, il faut d’abord noter le développement réel de ce secteur. L’intervenant lui-même mentionne qu’il est originaire de la campagne et qu’il a pu ainsi mieux mesurer l’amélioration réelle de la qualité de vie dans les campagnes. Il y a une crise en Occident, mais il n’y a pas de crise en Chine. Suite à l’augmentation excessive des prix notamment dans les villes, la crise immobilière en Chine est le résultat du changement de politique décidé par les pouvoirs publics visant à provoquer un déclin relatif des investissements dans ce secteur. Le problème du secteur immobilier a été détecté par nous-mêmes et nous l’avons fait porter sur le dos des spéculateurs, dans le but de diminuer l’importance de ce secteur et tout particulièrement de la partie de ce secteur orientée vers les plus riches. L’État a planifié cette « crise » qui a servi d’avertissement.

 

Visite des Archives nationales chinoises pour les publications et la culture

Un énorme complexe de bâtiments construits à flanc de montagne avec le gros des collections sous terre. La partie visible est en partie ouverte aux visiteurs et a pour objet de montrer l’histoire de l’écrit en Chine. Chaque époque est traitée en montrant des œuvres de l’époque, choisies en fonction des priorités politiques actuelles. Montrant par exemple des documents anciens soulignant le caractère anciennement chinois de territoires contestés en mer de Chine, etc. Une importante section est dédiée aux études des œuvres du marxisme-léninisme sous le titre « La voie vers la vérité », une autre à la pensée de Mao Zedong puis d’autres aux théories de Deng Xiaoping, Jiang Zemin, Hu Jintao et Xi Jinping.

 

Soirée dans un grand centre commercial à ciel ouvert de Beijing

Nous y avons été amenés par trois employés de l’ID CPC qui aiment y venir. Musique rock chinoise avec refrains en anglais, look « mondialisé anglo-saxon ». Lieux de rencontre de jeunes « branchés » qui aiment boire de la bière locale « faite maison ». Je demande à l’une de nos accompagnatrices qu’elle me traduise le texte de la chanson (techniquement assez bien faite d’ailleurs), elle me répond que c’est une des chansons les plus populaires dans la jeunesse chinoise aujourd’hui, mais qu’elle ne connaît pas les paroles.

Le lendemain, longue conversation avec une jeune employée de l’ID CPC qui connaît l’Europe. Elle parle de la jeunesse chinoise, du prix élevé des logements, des distances à parcourir entre son logement et son travail, du fait que les jeunes ne savent plus s’ils vivront mieux que leurs parents, que leurs parents avaient un avenir prévisible, que ce n’est plus le cas pour les jeunes et que la crise du covid a été un choc car ils ont soudainement compris que l’avenir n’était pas écrit d’avance. Globalement, elle pense que ses parents ont peut-être eu une vie meilleure qu’elle, que la jeunesse chinoise remet en avant par individualisme grandissant la centralité du travail comme valeur dominante en Chine et que le collectif et les entreprises devraient penser un peu plus aux intérêts des individus. Elle pense qu’avoir un enfant aujourd’hui coute cher à élever, à nourrir et à éduquer, que beaucoup de jeunes ne veulent pas avoir d’enfants car c’est une trop grande contrainte, et que s’ils en ont, ce sera rarement plus d’un enfant. Bref des questions qui ressemblent beaucoup à celles des jeunes des « classes moyennes » occidentales. Cela étant, elle nous dira par la suite très honnêtement qu’elle a demandé son adhésion au Parti « comme presque tous les jeunes des meilleures universités » par conformisme et parce que cela pouvait « un peu » aider dans sa carrière mais qu’après quelques années d’appartenance, de réunions de formation sur l’histoire du Parti et sa philosophie et de sessions de critiques et d’autocritiques visant à améliorer sa moralité et son comportement elle a été convaincue que le Parti était réellement là pour « servir le peuple » et qu’elle est contente de travailler à cette mission.

Visite de la Cité interdite, de la place Tien an Men et du temple du Ciel

Visite de la cité interdite sous la pluie, un lieu très fréquenté par les touristes, d’une grande beauté, très bien entretenue, mais palais et temples assez vides car la plupart des pièces ont été emportées par le Kuomintang à Taïwan au moment de sa débâcle et de la libération de Beijing. Elles sont exposées à Taipei dans un immense musée du palais impérial bâti là-bas à cet effet ...et qui prouve bien que Taïwan se considère comme chinoise et en est fière !

Les Chinois sont très fiers de leurs traditions mais la société semble en même temps très laïcisée, voire athéisée. Je constaterai tout au long de mon voyage que peu de Chinois comprennent ce qu’est la foi et la religiosité telle qu’elle peut être vue dans les pays de tradition monothéiste, ou même dans les autres pays de tradition bouddhiste. J’ai noté un moment particulier. Lors de la visite du temple du Ciel, il y a une pierre sur laquelle l’empereur se plaçait chaque année pour accomplir une prière demandant de bonnes récoltes et où il était censé avoir alors le lien direct avec le ciel pour que sa prière soit exaucée. Une masse de touristes chinois se font photographier sur cette pierre et font des vœux au ciel. Cela ressemble plutôt à une rigolade qu’à un acte sérieux et je demande aux cadres du Parti pourquoi ils ne font pas comme eux et je reçois la réponse, « ce sont des superstitions, nous devons les combattre ». A ce moment-là arrive un groupe organisé d’hommes et de femmes portant tous les mêmes chemises et un badge avec une étoile rouge, certains en plus un badge de Mao Zedong et certains même un troisième badge communiste. Et les uns après les autres, ils vont sur cette pierre en rigolant et en se faisant photographier. Je dis à la cadre qui venait de me parler des superstitions « Vous voyez, vous ne pouvez pas dire que eux ce ne sont pas des communistes et pourtant ils vont sur cette pierre comme les autres », ce à quoi elle me répond « ce ne sont visiblement pas de vrais communistes, tout au moins pas des cadres communistes ! On ne doit pas rigoler de la religion, on doit la traiter sérieusement et la combattre sérieusement ». Je lui demande alors si on peut être membre du PCC et croyant, elle me répond que non, les croyants peuvent adhérer aux autres partis politiques chinois associés au PCC mais ne peuvent pas adhérer au PCC. Les membres du Parti communiste peuvent entrer dans des temples religieux mais ils n’ont pas le droit d’y faire de rituels religieux. Ce qui explique pourquoi, par exemple, les Ouïghours qui font le Ramadan ne peuvent être membres du PCC (et ce qui a donné en Occident la version médiatique qu’on traque en Chine les fonctionnaires pratiquant l’islam, mais en fait on les exclut du Parti comme tous les autres pratiquants). Mais elle reconnaît que dans le Parti on trouve des gens qui camouflent leurs croyances.

J’ai eu aussi une longue discussion avec un cadre de l’ID CPC sur la question de savoir comment empêcher la dégénérescence du pouvoir populaire. Il m’a parlé du rôle très important de la Commission de contrôle au niveau central et à chaque niveau de l’organisation. Elle a plus de pouvoir que le Comité central et peut enquêter sur n’importe quel membre de la direction du Parti. Le Parti avance, selon lui, selon le principe « d’auto-révolution » qui vise à ce que chaque membre et chaque organisation du Parti s’améliore et surveille son propre comportement et celui de ses camarades. Chaque membre du Parti doit contrôler la discipline et l’honnêteté de chaque camarade, à quoi s’ajoute la formation théorique par la lecture des œuvres du marxisme-léninisme et de Mao Zedong. Le Parti à chaque niveau consulte les masses à propos du comportement des membres du Parti. Chaque promotion se fait après avoir envoyé le membre promu dans différentes missions et enquêté auprès des masses de chaque lieu d’activité sur l’opinion qu’elles ont du militant en question. Si les opinions concordent dans ces différents lieux, le militant est élu cadre à un niveau de base et ainsi de suite jusqu’au niveau national. Donc chaque cadre du Parti a d’abord « tourné » à différentes missions dans son entreprise puis son quartier, puis ensuite au niveau de son district, puis de sa province et finalement au niveau de tout le pays. Et c’est donc après ce processus qu’il peut être élu au Comité central où il reste sous la surveillance de la Commission de contrôle et « des masses » parmi lesquelles il est en mission.

Un autre point que j’ai remarqué en Chine c’est que le noyau dirigeant chinois est très masculin mais que les femmes sont particulièrement nombreuses à l’échelon immédiatement inférieur, dans le Parti comme hors du Parti (direction des départements au Parti, des hôpitaux, etc.)

Le hasard a fait que, à la table d’à côté du restaurant de l’hôtel où nous étions, j’ai remarqué une délégation syrienne (que j’allais recroiser d’ailleurs au Qinghai) et je suis allé vers eux. Cette délégation était nombreuse et pour moitié composée de femmes, c’était une délégation officielle du Baath socialiste arabe syrien (le parti du président Assad), ce qui montre l’étroitesse des relations de ce parti avec le PCC. J’ai donc discuté avec eux un long moment. La discussion a été très chaleureuse, ils m’ont dit que la Syrie n’avait pas cédé et que maintenant, même si la situation économique du pays sous blocus était catastrophique, la partie était gagnée, les Occidentaux n’ayant pas réussi à casser la colonne vertébrale du peuple syrien. J’ai expliqué que j’avais été deux fois en Syrie avant la guerre et que j’y avais même rencontré le président Assad dans le cadre d’une visite organisée par l’Appel franco-arabe et les éditions Le temps des cerises (dirigée alors par Francis Combes). Je garde de cet échange ce qu’ils m’ont dit lors de notre conversation, à savoir qu’en Syrie on fait la différence entre le peuple de France et ses élites, qu’un sentiment de solidarité très fort existe chez les baathistes envers la Russie, la Chine et l’Iran et qu’ils sont persuadés que l’intégration de toute l’Eurasie est en route alors que les USA sont sur le déclin. « Malgré le fait qu’ils détruisent notre monnaie, qu’ils nous affament, qu’ils volent notre pétrole et qu’ils bloquent même l’importation de médicaments, nous restaurons nos capacités productives, nous sommes un peuple patient, nous avons le temps et la ténacité et nous avons déjà gagné. La Russie n’a jamais été défaite dans l’histoire et, en s’attaquant à elle, les USA se sont condamnés, les Européens doivent comprendre que la guerre que les USA ont lancé contre la Russie est encore plus une guerre contre les Européens ».

 

Visite de la communauté de résident de Wentingxiang à Xining (Qinghai)

La première journée de séjour à Xining, la capitale de la province la plus pauvre du pays, le Qinghai, nous nous sommes promenés sans programme dans la ville. Une ville très moderne qui a connu un agrandissement très récent et où habite presque la moitié de la population de la province (la plupart des constructions remontent à moins de 15 ans). C’est une ville à majorité han dans une province où les minorités nationales représentent la moitié de la population (Tibétains, Mongols, Houeï-musulmans, Ta et autres).

Nos hôtes ne cachent pas qu’ils ont voulu nous montrer leurs réalisations dans cette région pauvre, pluriethnique et encore écologiquement préservée et que c’est la raison pour laquelle c’est une province pilote. Ce que nous verrons seront des réalisations modèles qu’il faudra ensuite généraliser à l’ensemble de la province et du pays. L’expérience acquise par les Chinois en Afrique et ailleurs à l’étranger leur a servi, disent-ils, pour faire de même dans les régions intérieures défavorisées de la Chine. C’est donc à partir d’une expérience extérieure que les Chinois se sont mieux attelés à une tâche comparable chez eux.

Notre visite de Xining a donc commencé par la visite de la communauté de résidents de Wentingxiang construite récemment et qui est un quartier modèle récemment visité par Xi Jinping. Il y a dans cette communauté de logements 7 232 logements construits en hauteur pour 22 000 habitants. La communauté est divisée en petites cités, chacune ayant son propre comité de résidents. L’organisation du Parti de la communauté compte six cellules avec 952 membres. La majorité des habitants appartient à l’ethnie han mais les minorités nationales sont regroupées dans une cité afin de faciliter la préservation de leurs langues et de leurs traditions culturelles. L’objectif affiché est donc de faciliter l’intégration pluri-ethnique par une cohabitation au sein de la communauté de résidents, tout en préservant simultanément les traditions culturelles des minorités nationales. Chaque minorité nationale peut cultiver ses traditions et les faire partager aux habitants de toute la communauté. C’est ainsi que pour les fêtes lamaïstes tibétaines, le nouvel an tibétain ou l’Aïd musulman, tous les habitants sont sollicités pour assister à des manifestations artistiques et goûter à des plats spécifiques. J’ai pu remarquer que, en Chine, le port du foulard islamique pour les femmes ou de la chechia pour les hommes est assez répandu et ne semble poser aucun problème, il est considéré comme une tradition culturelle ethnique tout aussi respectable que les habits traditionnels des autres minorités, y compris à l’école où la tendance dominante reste cependant l’uniforme commun à tous les élèves de chaque établissement, et se différenciant des uniformes d’autres établissements. On peut remarquer que beaucoup d’élèves portent aussi le foulard rouge de l’organisation des pionniers de la jeunesse communiste.

Une partie des activités sociales de la communauté est déléguée à des bénévoles. Les personnes âgées habitent avec les plus jeunes ou dans des logements où elles sont mélangées avec des plus jeunes. Chaque personne âgée doit pouvoir avoir à moins de quinze minutes de marche un accès à un club où elle pourra exercer des activités sociales permettant aussi de mieux irriguer leur cerveau (calligraphie, chant, broderie, peinture, lecture, etc.). Un local existe pour des consultations médicales et psychologiques. Le vivre ensemble est favorisé par le biais d’activités communes et d’activités de dialogue visant à éliminer les sources de tensions ou de violences. Des activités de formation sociales, artistiques, politiques, etc. sont proposées. Les habitants modèles sont proposés en exemple à leurs voisins et les personnes âgées ayant eu un parcours de vie intéressant sont sollicitées comme exemple pour parler de leurs vies aux plus jeunes. Tous les samedis ont lieu des rencontres de voisinage pour promouvoir « l’auto-gouvernance » et « l’harmonie collective », et éliminer à la base les problèmes d’insécurité et d’incivilité, afin qu’ils soient réglés avant d’avoir besoin de faire appel à la police. Le commissariat local de la « police du peuple » est en relation directe avec les comités de résidents pour prévenir les tensions et mener des activités d’éducation au droit. L’objectif affiché par les élus de la communauté est de ne laisser personne seul ou inactif, quel que soit son âge, ce qui passe par l’encouragement au bénévolat pour bâtir le lien social. Cette communauté est évidemment joliment construite, très verte, et fait figure de modèle à suivre. On peut penser que c’est une communauté exceptionnelle et que son rôle est de servir d’exemple à ce que le pouvoir cherche à propager sur tout le territoire. J’ai pu toutefois remarquer que partout où je passais en Chine, les allées étaient fleuries, les autoroutes bordées de larges espaces boisés, que les immeubles d’habitations ont tous un style spécifique, que les éclairages sont tous disposés la nuit de manière artistique, ce qui nécessite sans doute de fortes dépenses en électricité, et que toutes les constructions nouvelles sont faites en tenant compte de critères écologiques visant à l’autosuffisance de chaque unité en matière d’autonomie énergétique (panneaux solaires sur les toits, etc.).

 

Visite du Musée des ressources naturelles du Qinghai

Toute la province a été érigée en territoire pilote pour la Chine en raison de son caractère pauvre, pluri-ethnique et écologique. La province est la source des trois plus grands fleuves chinois et de l’Asie du sud-est (Le Mekong, le Yangtzé et le fleuve jaune), à cause de ses glaciers, qualifiés de « troisième pôle glaciaire » de la terre (derrière cette expression se profilent des revendications chinoises pour intégrer le processus de gouvernance de l’Arctique). C’est donc pour cela qu’elle a été choisie comme province pilote pour le développement d’une « civilisation écologique ». Xining est par ailleurs, à côté de Xian et de Chengdu que nous allons aussi visiter, la tête de la ligne de chemin de fer du projet « Une ceinture, une route » BRI en direction du Xinjiang, du Kazakhstan, de la Russie, de la Biélorussie et du port sec polonais de Malaszewicze, tête de ligne pour les trains de marchandises chinois en direction d’Europe occidentale.

A côté de cela, le Qinghai est le symbole du retour de la politique de l’État chinois vers le marché intérieur et les régions occidentales de la Chine, contrairement à la première phase des réformes de 1978 quand ce sont les régions maritimes qui jouaient un rôle pionnier dans le développement de l’économie nationale et internationale.

 

Visite du monastère bouddhiste tibétain (lamaïste) Kumbum de Ta’er

C’est un très vaste monastère avec une architecture extrêmement riche et bien entretenue qui permet de voir dans cette région multi-ethnique des caractéristiques tibétaines mélangées à une influence de l’architecture des régions hans et mongoles. L’impression générale que j’ai retenue est que les moines locaux ne faisaient pas grand-chose si ce n’est de nous regarder, de loin, ce qui m’a donné un peu l’impression d’être touriste découvrant une réserve indienne, d’autant plus que le guide nous expliquant la religion tibétaine n’était pas un moine mais une guide han. Ce monastère qui a semble-t-il joué un rôle fondamental dans la naissance du bouddhisme tibétain est censé nous montrer la politique de tolérance et d’aide aux activités religieuses et culturelles mise en place par l’État chinois mais j’ai quand même eu l’impression que si, sur le plan du décorum et du respect strict des règles du rituel, on a effectivement affaire à une protection du patrimoine historique et religieux tibétain, le volet « foi authentique » ne semble pas évident. Hormis les moines, c’est à une masse de touristes que l’on a affaire, un peu comme au mont St Michel, mais je n’ai vu en tout et pour tout au long de cette longue visite qu’une seule fidèle faire un acte de dévotion, les moines eux-mêmes donnant l’impression d’être désœuvrés ou se livrant sur la place centrale du monastère à quelque chose qui ressemblait plus à un jeu qu’à des discussions théologiques, même si on m’a expliqué qu’ils « jouaient » ainsi en se tapant les mains dans un rituel coutumier pour prendre la parole et contredire l’autre moine qui venait de donner son interprétation de ce que les moines avaient lu pendant la matinée. La majorité des moines ne participaient à aucune activité et on m’a dit que l’après-midi était le moment de pause après les études des textes sacrés du matin. Comme pause, j’avais plus l’impression de les regarder comme des animaux de zoo et eux aussi nous regardaient comme des bêtes étranges. Pendant ce temps-là, la guide han nous expliquait dans le détail les fondements théologiques de la religion lamaïste, sans oublier de mentionner en passant les inscriptions permettant de voir le rôle des empereurs de Chine dans le développement du monastère. Impression ambiguë. Mais, en ce qui concerne le nombre de moines, il faut constater qu’ils sont très nombreux et qu’on peut se demander qui les fait vivre.

 

Visite de l’usine de production de tapis traditionnels tibétains de Shengyuan à Xining (Shengyuan Carpet Co, Ltd.)

Le lendemain nous avons visité une usine de tapis traditionnels tibétains qui a été créée en 2007 en se basant sur les savoir-faire ancestraux, par un propriétaire han et sa fille. C’est aujourd’hui une usine qui produit des tapis pour le monde entier. Certains continuent à être produits à la main par des maîtres du détail et de la perfection, d’autres utilisent des machines modernes conçues pour produire des tapis aux motifs divers mais découlant de la tradition tibétaine et de solidité aussi proche que possible des tapis faits à la main. Les clients peuvent aussi commander des tapis « mixtes », avec une base industrielle et une finition faite main. Les machines ont été importées de Belgique et du Royaume-Uni et la fille du propriétaire a fait à cet effet un long stage dans l’entreprise belge les produisant. L’entreprise familiale coopère avec les éleveurs de Yak de la région, elle a construit des logements à bas loyers pour ses employés, ce qui est une forme de salaire différé pour les ouvriers et surtout ouvrières non originaires de la ville. Il existe un syndicat et une cellule du Parti dans l’usine. Un des principaux rôles du Parti est d’aider à la formation politique et professionnelle des ouvriers membres, pour les promouvoir ensuite à des postes de responsabilité.

J’ai profité de cette visite et de la visite dans d’autres entreprises pour essayer de comprendre le rôle des organisations du Parti dans les établissements publics ou privés. J’ai noté qu’il n’y a pratiquement jamais de grèves dans les entreprises publiques où les conditions de travail semblent nettement supérieures à celles des autres entreprises, ce qui explique qu’un Chinois préfère travailler dans une entreprise publique d’autant plus qu’à l’école il apprend que les entreprises d’État sont synonyme de socialisme et d’avant-garde alors que les entreprises privées sont des concessions provisoires faites au capitalisme dans le but d’accélérer le développement des forces productives tant que les entreprises publiques n’auront pas appris à être aussi efficaces que l’initiative privée, et qu’une concession au capitalisme est nécessaire pour sortir la Chine du sous-développement. Au départ, les grèves étaient extrêmement fréquentes dans les entreprises à capitaux étrangers, mais le Parti a finalement imposé la création d’organisations syndicales et du Parti dans ces établissements ce qui a abouti à la généralisation de l’application du code du travail et à la baisse radicale du nombre de grèves dans ces entreprises. Ce sont donc aujourd’hui surtout les entreprises privées à capitaux chinois qui sont touchées par des conflits sociaux de grandes ampleurs, d’où le souci, comme dans l’entreprise décrite plus haut, d’établir aussi dans ces entreprises des syndicats et des organisations du Parti qui permettent une meilleure éducation politique des travailleurs et une meilleure conscience de leurs droits. En général, m’a-t-on dit, une entreprise où il n’y a pas d’organisation syndicale ou du Parti est plus suspecte et plus souvent visitée par les inspecteurs du travail.

D’une façon générale, le Parti est un lieu où sont censés se retrouver les éléments les plus actifs, les plus éduqués et les plus utiles à la collectivité. C’est donc un lieu de formation et de promotion sociale. Mais pour éviter qu’il ne devienne un lieu de carriérisme, le candidat à l’adhésion doit obtenir une opinion positive de l’organisation du Parti qui vérifie sa motivation et son niveau de formation politique et idéologique et qui vérifie aussi auprès de ses collègues de travail l'opinion qu'ils ont de lui. Avant d’être accepté comme membre du Parti, il faut passer par l’étape du candidat à l’adhésion au cours de laquelle le postulant doit assister aux réunions, participer aux activités de l’organisation, réaliser les missions qu’on lui assigne, respecter les secrets internes à l’organisation, mais sans droit de vote aux réunions. Chaque candidat au Parti est suivi par deux membres de l’organisation qui le conseillent, le forment et l’évaluent. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps que l’organisation du Parti prend une décision sur son admission, le prolongement de son stage de candidat ou sa non admission. Le même processus se répète à chaque promotion interne à un niveau supérieur en partant de la cellule de base d’entreprise ou de quartier jusqu’au niveau de la direction nationale. A chaque fois on recueille les opinions concernant le candidat de la part des membres du Parti et « des masses » auprès desquelles il a travaillé.

 

Visite de l’usine de panneaux solaires Trina Solar de Xining

C’est une énorme entreprise privée de production de panneaux solaires très largement automatisée et dont 2/3 du chiffre d’affaires provient des ventes faites à l’étranger. Elle possède un syndicat et une cellule du Parti. Dans cette usine comme dans celle des tapis, nos interlocuteurs insistent sur le rôle crucial de la Recherche/Développement et de la technologie.

 

Visite de l’exposition sur les « Réalisations du Qinghai dans la pratique de la pensée du Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises pour l’ère nouvelle »

L’exposition a montré les détails des initiatives prises pour lutter contre la pauvreté, éliminer la grande pauvreté, développer une économie productive et écologique et faire du Qinghai une base du projet « Une Ceinture, une route » en direction de l’Asie centrale, de l’Asie occidentale et de l’Europe.

 

Participation au meeting international sur les « Réalisations du Qinghai dans la pratique de la pensée du Xi Jinping sur le socialisme aux caractéristiques chinoises pour la nouvelle ère de l’humanité » et « la modernisation chinoise visant à l’harmonie entre l’homme et la nature »

Notre délégation a été conviée à cette grande conférence de 150 représentants de partis politiques venus de 30 pays d’Europe occidentale et d’Asie, et avec lesquels le département international du PCC entretient des relations. Pour l’Europe occidentale, c’était notre délégation qui était présente, pour l’Asie-Pacifique, j’ai pu noter la présence de représentants du Pakistan, de Syrie, de Turquie, d’Iran, du Népal, des îles Fidji et sans doute d’autres pays encore.

La rencontre a été présidée par Liu Jianchao, directeur de l’ID CPC, de retour du Vietnam et du Laos. Il a axé son intervention sur les questions environnementales en soulignant qu’après de multiples études, le PCC avait décidé de lutter contre l’habituel « polluons d’abord et traitons ensuite » pour revenir à des principes contenus dans la culture chinoise traditionnelle d’harmonie avec la nature, en même temps qu’on procède au développement économique. La décision a été donc prise lors du XVIIIe congrès du Parti en 2012 de bâtir une « civilisation écologique » visant à multiplier les efforts de la Chine dans ce sens à l’échelle mondiale. L’écologie étant le point clef correspondant à l’intérêt ultime de tous les peuples, de tous les pays, de tous les groupes sociaux et de toutes les orientations politiques, elle peut permettre de bâtir cette entente minimum entre les pays nécessaire pour préserver la paix et faciliter les coopérations économiques. La Chine est donc devenue en dix ans le pays qui s’est le plus développé dans le domaine de l’amélioration de la qualité de l’air, qui a réussi à garantir que 87 % de ses cours d’eau soient sains et qu’elle représente le quart des étendues reboisées dans le monde. La Chine est arrivée à cela en utilisant une approche holistique des questions économiques et écologiques, elle a décidé de favoriser un tourisme écologique et de faire du projet « une ceinture, une route » un axe de « développement vert » à l’échelle du monde. Le XXe congrès du Parti a poursuivi dans cette ligne de développement les concepts novateurs de Xi Jinping en matière d’écologie visant à bâtir un pays socialiste moderne contribuant à la construction d’une nouvelle civilisation pour l’humanité entière. L’intervenant a souligné la responsabilité des partis politiques du monde entier dans cette tâche visant à inaugurer une nouvelle ère de progrès pour toute l’humanité.

La parole a ensuite été prise par Chen Gang, premier secrétaire du PCC de la province de Qinghai. Ce dernier vient d’être élu à ce poste depuis huit mois et est un nouveau venu dans la province. On lui avait dit avant qu'il vienne que c’était une province difficile, pauvre, éloignée, au climat et à l’altitude (3000 m et plus) rudes mais il a tout de suite été charmé par sa « magnificence » et le fait que sa tâche était concentrée, selon les documents de l’ONU, dans « une des quatre régions les plus propres du monde » ce qui devrait lui permettre de faire du Qinghai une province modèle pour la civilisation écologique chinoise en construction et pour le monde. Le Qinghai fait en effet partie du plateau Tibet-Qinghai encore peu touché par le changement climatique mondial, devant permettre plus aisément de passer de la théorie à la pratique. La mission qu’il a reçue du Parti pour appliquer la loi de la protection de la nature adoptée par la Chine et créer une région écologique modèle basée sur une vision innovante holistique de développement vert, est donc exaltante. Il faut protéger et en même temps utiliser pour le développement le troisième pôle glacier de la terre. En développant le nombre de parcs nationaux et en assurant la croissance des espèces naturelles locales, végétales et animales. L’humanité a-t-il dit ne peut se permettre de perdre la bataille contre les changements climatiques. La Chine atteindra en 2030 son pic carbone à partir de quoi il déclinera pour atteindre en 2060 la neutralité carbone. Au Qinghai, 84,5 % de l’énergie produite et consommée localement ou exportée dans d’autres régions du pays est une énergie propre.

L’objectif décidé par le Parti est de construire « une belle patrie » respectueuse de ses traditions culturelles et ethniques et propageant un éco-tourisme réfléchi à la place du tourisme de masse abrutissant en vigueur dans les pays capitalistes. Au Qinghai, 146 000 éleveurs ont été formés pour être également des protecteurs de l’environnement selon la philosophie chinoise traditionnelle, qui pourrait aider à promouvoir un futur commun pour toute l’humanité « tous sous un même ciel ».

A ces deux interventions de cadres du Parti ont succédé six interventions d’acteurs de terrain décrivant leurs activités régulières dans le domaine de l’écotourisme, de logement pour touristes chez l’habitant, de guides touristiques et de protecteurs de l’environnement.

Un intervenant est un éleveur qui a pu élargir ses activités, augmenter son niveau de vie, apprendre le chinois littéraire (« mandarin ») et établir des contacts et des coopérations mutuellement avantageuses avec les touristes qu’il a reçus, accompagnés et avec lesquels il a établi des contacts réguliers utiles au lancement d’initiatives économiques transrégionales.

Un autre intervenant est un « navigateur » qui a créé dans le désert du Gobi « une mer de panneaux solaires » à partir desquels s’est développée « une mer d’industries vertes » aidant aussi au développement de la faune locale.

Un autre intervenant a développé des activités de recherches des changements climatiques et des conditions atmosphériques, un « ranger du parc national » chargé de surveiller l’environnement, un acteur du grand lac salé du Qinghai contenant du lithium et du sel. 70 % du lithium se trouve dans les lacs salés et 43 % du lithium en Chine se trouve dans le grand lac salé du Qinghai, ce qui a permis la création du groupe industriel du grand lac salé permettant de produire du lithium sans créer de problèmes environnementaux, à un coût moindre et de construire sur les rives du lac un parc industriel écologique.

Une autre intervenante a décrit l’école pour enfants de nomades établie depuis 1958 et qui est devenue en 2004 l’école pour les enfants des éleveurs, désormais rassemblés dans un nouveau village pour anciens nomades devenus à la fois éleveurs et gardiens de la nature, collectant les informations sur l’évolution de la flore et de la faune locales.

Ont suivi deux interventions des représentants étrangers présents à cette rencontre. La délégation des pays d’Asie était représentée par le Parti communiste du Népal d’Unité marxiste-léniniste dont le représentant a parlé de la modernisation de la Chine, de la crise écologique menaçant la vie des peuples. Il a parlé de l’expérience gouvernementale de son parti qui a donc été confronté à la question du développement économique et écologique, dans la situation d’une compétition géopolitique mondiale freinant le développement d’un consensus minimum pour l’humanité. Il a souligné l’importance de quatre idées : la modernisation verte, la sécurité écologique, la solidarité coordonnée, l’initiative chinoise pour la promotion d’une civilisation écologique mondiale. La Chine et le Népal, a-t-il dit, sont de bons voisins tant au niveau des relations d’État à État que de Parti à Parti. La délégation d’Europe occidentale était représentée par le membre du bureau politique d’AKEL qui a parlé de son observation de la société chinoise et de la nécessité de développer des canaux de communication avec la Chine pour mieux connaître ce pays, malgré la pression médiatique des pays menant une politique impérialiste allant à l’encontre des politiques honnêtes promues par la Chine en direction de la paix et de bénéfices mutuels. Il a parlé de la politique dialectique d’égalité, de paix, de démocratie et de modernisation socialiste promue dans un environnement mondial difficile nous forçant à reposer la question « socialisme ou barbarie ». Il a mentionné la politique impérialiste des États-Unis contre le peuple chypriote, faisant contraste avec la politique de la Chine visant à redessiner une gouvernance mondiale qui explique pourquoi le monde entier attend beaucoup de la Chine qui avance de façon régulière grâce à ses plans quinquennaux et sa politique d’harmonie avec la nature.

 

Visite du parc écologique Kanbula, du parc écologique Nan Zong et du réservoir Lijiaxia dans la préfecture autonome tibétaine de la province du Qinghai

Ce parc écologique a été créé dans une région de haute montagne très spectaculaire. Le touriste ne peut s’aventurer n’importe où dans le parc mais marche sur un large ponton de quelques kilomètres en bois placé à un mètre environ au-dessus du sol ce qui lui permet de passer par tous les endroits intéressant du parc sans interférer avec la faune et la flore locales. C’est un endroit vénéré par les Tibétains et une de ses montagnes est ornée d’une gigantesque statue de Bouddha où les croyants viennent se prosterner.

A la fin de la visite, les délégations ont eu droit à un repas dans une immense tente construite près du parking de sortie. Des artistes des différents groupes ethniques habitant la province ont exécuté des chants et des danses, ce qui a poussé les Pakistanais présents et très réactifs à ces incantations himalayennes et comparables aussi aux incantations islamiques (le Pakistan est à la fois himalayen et islamique) à se joindre aux danseurs et à exécuter avec eux des danses pakistanaises, créant ainsi une ambiance d’amitié qui a poussé les Fidjiens présents à rejoindre la piste de danse et finalement tout s’est terminé dans une immense danse improvisée sino-tibéto-pakistano-fidjo-européenne aux sons d’un orchestre tibétain donnant le « la » ...Une ambiance extraordinaire de fraternité et d’amitié spontanée entre les peuples. Ce qui est d’autant plus notable que les Pakistanais qui ont joué un rôle moteur dans cette « déformalisation » de l’événement représentaient des partis différents allant de partis laïcs socialisant à la Ligue musulmane et que tout le monde, y compris un mollah, s’est retrouvé à danser dans une danse plurinationale et mixte. Le mollah en particulier, le jour précédent, m’avait été signalé par un des Pakistanais comme un homme rigide refusant la danse, la musique, la mixité et tout ce qui rend sur terre la vie agréable. Cette fois-ci, ses compatriotes ont réussi à le pousser vers la piste de danse ...en l’entourant toutefois un peu pour qu’il ne touche pas par inadvertance une femme en train de danser. Délicatesse réussie et remarquable de leur part qui augure de la possibilité d’un monde meilleur, là où certains s’y attendraient le moins. D’une façon générale, j’ai été impressionné par la grande politesse, la grande délicatesse et la grande capacité des Chinois à créer, par petites touches, des liens entre personnes venues d’horizons très différents, ce qui m’a poussé à croire qu’ils souhaitent réellement un monde de paix, de coopération et de relations humaines et commerciales stabilisées, confiantes et mutuellement avantageuses.

 

Visite du village de Deji

Ce village modèle a été bâti pour des anciens nomades tibétains qui ont accepté de se sédentariser. Le village fait un peu carte postale avec tous les bâtiments, objets et monuments censés montrer la sollicitude des autorités envers la culture tibétaine. Nous avons donc eu droit à la visite de la très belle salle d’exposition de la culture locale, d’une danse traditionnelle « spontanée » au bord de l’eau, de stands où l’on pouvait acheter tous les produits de l’artisanat local et d’une visite dans une maison d’hôtes modèle où l’on nous a fait déguster le beurre tibétain mélangé à des herbes et quelque chose qui m’a semblé être une sorte d’orge local. Le village est en principe tibétain mais j’y ai croisé quelques femmes houeï en foulard islamique et nous avons pu échanger par l’intermédiaire de notre interprète avec deux délicieuses petites filles tibétaines rencontrées au bord du trottoir et qui nous dévisageaient avec intérêt. Elles devaient avoir six ou sept ans et pouvaient nous parler en chinois, qu’elles apprenaient à l’école. Elles nous prenaient pour des Américains, le seul pays « blanc » dont elles avaient connaissance, le mot France ne leur disant rien.

 

Visite de l’Institut d’art bouddhique tibétain de Tongen

Nous sommes ensuite arrivés dans la ville de Tongen, capitale d’une préfecture autonome tibétaine où nous avons visité un institut d’exposition d’art bouddhique et de peinture Thangka. Nous avons été accueillis par le fondateur et directeur de cet institut, accompagné de deux cadres portant un badge rouge avec la faucille et le marteau. Ce directeur a visité plusieurs pays du monde et y a organisé des expositions du travail de ses élèves. Impressionnant de voir ces élèves peindre, détail ultra-minutieux après détail ultra-minutieux, chaque élément de ce tableau sacré qui prendra quelques mois voire plus avant d’être réalisé. J’avais au départ l’impression qu’il s’agissait d’un travail à but lucratif pour riches touristes ou pour lieux de cultes en demande, mais sans grande consistance mystique. Mais notre interprète chinoise nous a expliqué qu’un tel travail était impossible à exécuter sans une foi profonde, non seulement parce que le souci du détail rendrait n’importe quel « mécréant » impatient et incapable de poursuivre l’œuvre jusqu’au bout mais parce que chaque artiste, qui a passé des années à apprendre ce travail, doit donner sa propre interprétation du verset sacré qu’il a choisi de décrire par sa peinture, ce qui nécessite une très bonne connaissance de la croyance et une conviction intime devant transparaître dans l’œuvre et être convaincante pour les croyants, en particulier pour les maîtres du bouddhisme lamaïque avec lesquels on ne peut pas tricher. Cette explication m’a paru crédible, même si j’ai à cette occasion pu ressentir à quel point le mysticisme tibétain, et sans doute plus largement asiatique est très éloigné du mysticisme de nos monastères chrétiens.

 

Visite au Sichuan

Après le périple au Qinghai, région rocailleuse et grandiose de haute montagne, nous nous sommes envolés vers Chengdu la capitale du Sichuan verdoyant. Le Sichuan est une des provinces chinoises les plus engagées dans les innovations et la recherche de nouvelles méthodes économiques, sociales et politiques. C’est aussi une province que les Chinois considèrent comme un endroit où l’on est plus détendu et où l’on peut mieux s’amuser et passer du bon temps. C’est une des provinces ayant ses propres services de relations internationales et qui est très fière d’avoir un des aéroports internationaux de Chine. Nous avons été accueillis à l’aéroport par le délégué aux relations internationales du PCC de la province. La première rencontre que nous avons faite était en présence de nombreux dignitaires sous la présidence du chef des ONG de relations internationales du Sichuan. En fait nous allions comprendre que c’était un ancien dirigeant du Parti et de l’administration provinciale, ce qu’on peut appeler en Chine une « éminence grise », une personnalité qui, par son âge, son expérience et son autorité morale jouit dans la société d’une autorité informelle, mais autrement plus importante que beaucoup de hauts fonctionnaires « en activité ». La Chine est une société qui respecte profondément l’âge.

Le Sichuan est une région d’expérimentations économiques qui nous a reçus de façon princière et très amicale. Nous avons eu, au cours des banquets, beaucoup de conversations informelles sur le monde, l’Europe, la Chine, etc. Cela a beaucoup aidé à comprendre « la Chine de l’intérieur ».

Le soir nous sommes allés dans un club « underground » pour la jeunesse très branchée de Chine, chansons anglo-saxonnes, rythme ultra-bruyant, jeunesse qui se saoule un maximum et tout cela avec de jeunes membres du Parti en visite au Sichuan et enchantés de se retrouver dans un lieu aussi ...branché. Le Parti aura à lutter contre ce qu’il appelle la « pollution spirituelle » venant de l’Ouest ! Les jeunes des classes moyennes en Chine semblent parfois plus proches des jeunes d’Europe ou d’Amérique que de leurs grands-parents. En est-il autrement chez les jeunes des classes populaires ?

 

Rencontre avec les économistes du comité provincial du PCC

Deux économistes, un homme et une femme du Parti local, se relayaient lors de cette séance. Le premier a fait son intervention et la seconde répondait aux questions ou donnait des conseils à son collègue pour répondre aux questions (le professeur Xu Yan, directeur du département d’enseignement et de recherche économique pour l’école du parti du comité provincial du Sichuan et la professeure Guo Xianfeng, directrice adjointe)

L’intervention a commencé par une explication sur la manière dont on a cherché à trouver le moyen juste pour répondre aux spécificités locales de la province du Sichuan. Pour cela il a fallu trouver les atouts de la province pour la rendre compétitive par rapport aux provinces plus riches. Ce qui est passé par :

1°/ La compétitivité des industries traditionnelles sichuanaises d’avant la période de réforme et d’ouverture (1978)

2°/ La prise en compte du fait que le Sichuan était riche en énergies propres

3°/ Le potentiel de cohérence des industries d’importance stratégique en combinant les vieilles usines avec la création de nouvelles usines

Les industries traditionnelles au Sichuan étaient l’électronique, l’automobile, la nourriture, le textile, la production de machines, la production d’énergie, l’industrie pharmaceutique. Les investissements ont donc été concentrés dans l’amélioration du potentiel de ces secteurs. Dans la foulée on s’est lancé dans la construction d’industries vertes et le Sichuan est devenu le « hub propre » de la Chine, en particulier grâce à ses ressources hydro-électriques, ses réserves de gaz naturel et de gaz de schiste. Le Sichuan s’est aussi lancé dans la production de batteries au lithium et il profite du fait qu’il possède 14 ressources minières d’importance stratégique.

Le Sichuan a su combiner tradition et innovation, ce qui a boosté sa productivité. Il est en train de construire, dans deux villes de la province, un « hub » scientifique, technologique et informatique, ce qui devrait accroître la compétitivité de la province. Le Sichuan est enclavé, ce qui constitue un handicap, c'est pourquoi il a beaucoup investi dans les infrastructures de transport, désormais ouvertes sur le monde par l’aéroport international et par le chemin de fer qui relie Chengdu au réseau « une ceinture, une route » BRI.

Une politique de développement intégré des villes et des campagnes a été lancée dans le but de diminuer l’écart entre ces deux espaces. Vu la configuration du Sichuan, une agriculture de grandes exploitations comme en Europe ou aux USA est impossible à introduire dans la province, ce qui implique la construction d’un système d’agriculture socialisé permettant une synergie entre exploitations et marchés urbains. Les développements urbains ont été élaborés en cercles concentriques à partir du centre-ville vers les banlieues et les campagnes environnantes. Les intervenants concluent en soulignant que l’Europe est pour eux un partenaire de premier plan et que par ailleurs le développement de la Chine contribue au développement de toute l’économie mondiale.

Les questions posées portaient surtout sur la polarisation ville campagne et l’aspect social. Une des questions soulignait que la Chine, pour développer ses forces productives, avait à partir de 1978 fait appel au secteur privé comme élément nécessaire pour construire les bases du futur socialisme mais que, à terme, pour arriver au socialisme, le secteur privé devrait être socialisé. L’économiste a répondu en disant, certes, mais que Deng Xiaoping avait dit que la période de développement des forces productives nécessitant le maintien d’un secteur privé serait longue et que, pour le moment, ce qui donnait à la Chine son caractère socialiste, c’est le fait qu’elle menait une politique résolue de lutte contre la pauvreté.

 

Visite de Haite group aviation

On nous a montré cette entreprise en nous disant que nous étions des amis du peuple chinois et qu’on nous la montrait pour cette raison mais que nous ne pourrions pas photographier car on nous montrerait des choses confidentielles. Cette entreprise, lancée au départ par un père et son fils, aujourd’hui cotée en bourse, s’occupe de la production de pièces et moteurs pour avions, de la maintenance et plus récemment de la diffusion de la 5G. Elle a des accords de coopération avec Airbus, Boeing, Thales, Israel defense industry et beaucoup de compagnies aériennes de par le monde. C’est une entreprise privée de pointe qui a connu un développement ultra-rapide et où il existe une organisation syndicale et une cellule du PCC.

 

Visite du parc d’exposition Tianfu

C’est en fait un parc modèle pour habitants avec, en dessous du parc et des lacs à l’eau pure, sous terre, une immense station d’épuration d’eau, et autour, un quartier résidentiel avec des immeubles et services ultra-modernes. Autre cité modèle.

 

Panda park

Dans la campagne assez loin de Chengdu, on a visité le parc zoologique qui abrite l’animal fétiche du Sichuan renommé dans toute la Chine, le panda. On trouve dans ce parc des pandas noirs et des pandas rouges. Le panda était une espèce menacée à cause de la disparition de son habitat, mais il est en train de reprendre vie avec les mesures de protection de l’environnement qui ont été prises. Sur les 1 500 pandas vivants, un millier est aujourd’hui en liberté et 500 en captivité. Le problème des pandas est qu’ils sont lents et donc voudraient bien manger de la viande mais ont rarement la rapidité nécessaire pour chasser leurs proies et doivent se replier sur le bambou dont ils n’assimilent que 20 % de ce qu’ils mangent, ce qui les oblige à dormir très longtemps pour digérer. En captivité ils sont mieux nourris ce qui explique qu’ils y vivent en moyenne dix ans de plus, l’objectif étant de les renvoyer dans leur milieu naturel tout en les aidant à se procurer de la viande. En captivité, ils ont tendance à ne pas se reproduire mais les chercheurs ont eu l’idée de leur projeter des films avec des ébats mâles/femelles, ce qui leur a redonné l’idée de se reproduire.

 

Visite du plus vieux système d’irrigation du monde à Chengdu

Il y a 2200 ans, le gouverneur de la ville de Chengdu a eu l’idée d’organiser avec l’aide d’un ingénieur un réseau de distribution et d’épuration d’eau à partir du fleuve en créant des ramifications multiples qui amènent l’eau à tous les quartiers de la ville jusqu’à aujourd’hui. Ce système nécessite simplement d’être nettoyé et rénové tous les dix ans, ce qui a été réalisé jusqu’à aujourd’hui. Quelques investissements supplémentaires seulement ont été faits dans les années 1950 et 1970. Le président Mao en personne était venu examiner cette réalisation extraordinaire et a donné quelques conseils pour son élargissement. C’est en fait un gigantesque parc, le long du fleuve et de ses ramifications artificielles, avec de très nombreux temples sur les collines ou dans le parc et des statues des ingénieurs qui ont travaillé à sa construction et à son développement. Encore aujourd’hui les Chinois viennent se faire photographier à côté de ces statues d’ingénieurs qui font l’objet d’un véritable culte, au point où la statue du premier ingénieur du lieu est systématiquement caressée par les visiteurs, car cela est censé leur apporter la chance et le savoir. C’est presque un lieu de promenade et presque de pèlerinage scientifique, culturel, historique, patriotique.

 

Musée municipal de Chengdu

Chengdu est une ville au passé glorieux avec un très fort patriotisme provincial et local ; son musée est le témoignage imposant et grandiose de cette longue histoire et de la fierté de ses habitants depuis la plus haute Antiquité jusqu’à nos jours. Beaucoup d’articles exposés de grande beauté et demandant une grande habileté témoignent de la grandeur de la civilisation chinoise et de la puissance en son sein de la province du Sichuan à la très forte personnalité. Ce qu’on avait d’ailleurs pu voir lors d’un repas « princier » d’où nous pouvions voir la scène où l’on voyait des spectacles de l’opéra Sichuanais qui est assez différent de la tradition de l’opéra de Pékin.

Du musée j’ai remarqué au loin la statue du président Mao et j’ai demandé à la guide si nous avions le temps d’aller la voir, ce qui a été possible. La statue de Mao se trouve devant le Musée de la science et de la technologie du Sichuan, ce qui explique pourquoi sous la statue il y a une citation du président Xi Jinping sur l’importance de la science et de la technologie. Nous avons pris des photos sous la statue du président Mao et, à cette occasion, j’ai dit aux cadres du Parti qui m’accompagnaient la seule phrase en chinois que je connais « vive le président Mao ! » ce qui a provoqué leur étonnement, les ont amenés à discuter avec moi sur ce que je connaissais de la révolution chinoise et de la pensée Mao Zedong, et le cadre de la province délégué aux relations internationales a manifesté son admiration pour ma connaissance du président Mao si bien que le lendemain, au pied de l’avion me ramenant en Europe, en me disant au revoir il a levé son poing et m’a dit « vive le président Mao ! ». J’ai en effet remarqué que les Chinois éprouvaient toujours beaucoup d’admiration, voire de tendresse, pour Mao Zedong et son héritage, sa capacité à avoir restauré l’État chinois. Mais ce phénomène semble surtout observable chez ceux qui sont particulièrement attachés à l’égalité sociale et on peut sentir que le clivage droite/gauche existe bien en Chine, même si aujourd’hui il se manifeste en douceur et par la façon dont les cadres mettent l’accent sur certaines périodes de l’histoire du communisme ou sur certains anciens dirigeants communistes. La question des classes sociales en Chine existe donc comme partout ailleurs dans le monde, mais elle est visiblement traitée autrement dans le régime chinois que dans les pays capitalistes ou dans les autres pays socialistes, du passé ou actuels. Tout cela dans le cadre d’une société gigantesque et diversifiée, aux fortes traditions collectivistes et étatiques mais confrontée aujourd’hui au défi de la culture capitaliste mondialisée apportant individualisme et esprit de compétition tendant à concurrencer l’émulation socialiste des démocraties populaires d’après 1945.

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16 août 2023 3 16 /08 /août /2023 18:53

La pensée des Lumière a constitué dans la longue marche de l'humanité vers le progrès technique, scientifique mais aussi social et humain une moment de rupture clef qui a toujours été contesté par les tenants de l'ordre hiérarchique et inégalitaire antérieur. Avec le post-modernisme et l'émergence de revendications "sociétales", on est toutefois passé en apparence à une nouvelle étape puisque c'est de l'intérieur même des forces "de gauche", du camp du progrès en principe donc, qu'ont surgi les forces contestant les fondements même de ce camp. Conséquence sans doute du basculement vers un néo-conservatisme des couches sociales qui avaient profité de l'ascension produite par les révolutions issues des Lumières. Déconstruire ce qui justifie les idéologies de la "fin de l'histoire" et de l'immobilisme permanent constitue donc une mesure d'hygiène sociale pour les forces pour qui le progrès humain et social est indispensable et donc possible.

La Rédaction

 

 

Reprendre l’offensive idéologique : renouer avec les idéaux des Lumières, combattre la postmodernité

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Août 2023

 

Pierre Lenormand*

 

 

Pour perpétuer son pouvoir et s’opposer aux revendications populaires, la bourgeoisie dispose de plusieurs armes : législations réactionnaires et liberticides, répression patronale et policière, recours aux formes autoritaires de pouvoir et si besoin est à la violence fasciste. Mais dans tous les cas, elle sait opposer aux aspirations émancipatrices des peuples et aux conquêtes du mouvement ouvrier un combat idéologique de tous les instants. Il s’agit pour l’essentiel de gagner les esprits à renoncer aux luttes et accepter la dictature du capital et ses projets régressifs. On peut d’ailleurs faire l’hypothèse que les difficultés actuelles du mouvement social à obtenir des succès tiennent au recul des idées émancipatrices et révolutionnaires.

 

La pensée bourgeoise occidentale a d’abord recours à l’inusable levier de la promotion de l’individualisme, agrémenté de nouveaux atours, apparus dans le dernier demi-siècle. Cet individualisme exacerbé reste l’élément central d’un nouvel état d’esprit, d’un nouveau courant de pensée, commodément appelé ‘postmoderne’. Le Larousse en donne la définition suivante : « concept utilisé par certains sociologues pour caractériser l’état actuel de la civilisation occidentale, dans la mesure où elle aurait perdu la confiance dans les valeurs de la modernité (progrès, émancipation) qui ont pvalu depuis le XVIIIème siècle » (1).

 

Cette nouvelle phase de l’idéologie bourgeoise prend en effet pour cible les valeurs de la modernité portées par lesLumières’, ensemble d’idées novatrices qui, du 17ème siècle de Descartes au 18ème siècle de Voltaire, Diderot, Rousseau et quelques autres, préparèrent la grande Révolution française, et ont marqué depuis plus de deux siècles une pensée d’abord européenne et occidentale, mais ouverte au monde et tournée vers l’avenir. Portée par tous les conservatismes, la critique des ‘Lumières’ est ancienne. Elle emprunte aujourd’hui de nouvelles voies, présentées cette fois comme issues de la gauche et de l’extrême gauche (2), typiques de cette mouvance postmoderne. La lutte contre cette offensive idéologique réactionnaire s’en trouve ainsi compliquée mais plus que jamais indispensable.

 

Je voudrais ici soumettre à la réflexion collective une rapide analyse critique de ce courant postmoderne, dirigé - explicitement ou non - contre l’héritage émancipateur des Lumières. Quatre points seront présentés successivement, brièvement développés pour appeler remarques, critiques et suggestions de qui voudra bien apporter sa pierre pour construire ensemble, contre l’étouffoir postmoderne, la contre-offensive nécessaire.

 

 

1. J’essaierai d’abord de montrer comment le premier pilier des Lumières, l’affirmation des droits et libertés de la personne humaine, a pu d’un côté apporter un principe essentiel dans l’histoire humaine, et avoir été de l’autre, manipulé, retourné, perverti par l’idéologie bourgeoise.

 

Au coeur de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, la proclamation des droits et libertés de la personne humaine marque le début de l’histoire contemporaine : elle signifiait la libération de l’Ancien régime, la fin de la société divisée en ordres, de l’économie organisée en corporations et de la royauté de droit divin. Son retentissement fut immense, pour aboutir à la Déclaration Universelle de 1947, qui à son tour place l’individu au centre d’un ensemble de droits et de libertés.

 

Il y a plus d’un siècle, le père fondateur de la sociologie française Emile Durkheim distinguait cependant l’individualisme des Lumières, « républicain et humaniste où tout individu humain est lié à des notions morales, doté d’une raison individuelle qui le relie à un ensemble social », et l’individualisme corrélatif au capitalisme, « valorisé par les libéraux, à savoir l’égoïsme utilitaire, l’apothéose du bien-être privé, le culte égoïste du moi. Chaque citoyen n’est alors plus relié aux autres par des propriétés morales mais par un individualisme concurrentiel : chacun cherche son intérêt particulier ».

 

- Pour l’individu producteur, et l’ensemble des travailleurs, les luttes ouvrières ont su proposer et imposer des droits collectifs, susceptibles d’assurer l’émancipation de chacun. Les derniers siècles ont été jalonnés par ces conquêtes sociales, inlassablement remises en cause par la logique capitaliste de l’exploitation, tendant à laisser l’individu isolé, démuni, jusqu’à la tentative contemporaine de liquidation du salariat organisé au profit de l’auto-entrepreneuriat et du télé-travail.

 

- A l’inverse, et comme par compensation, ce qu’on a pu appeler un ‘capitalisme de la séduction’ a conduit à lexaltation, à la glorification du ‘moi’ alimentant un individualisme envahissant. Pour répondre aux désirs de chacun, de nouveaux comportements, de nouvelles pratiques de consommation affectent désormais tous les domaines de la vie quotidienne, jusqu’à la vision de l’avenir.

 

Ce double paradoxe montre bien la place contradictoire que la société et l’idéologie bourgeoises assignent à l’individu en ce début du XXIème siècle. La numérisation générale a permis d’atteindre un degré jamais vu dans les raffinements de l’individua-lisation, dans l’éparpillement des aspirations et des consommations : vogue des chantres et du business du développement personnel, multiplication d’anciens et nouveaux problèmes de santé appelant une panoplie sans précédent de traitements et thérapies, développement et diversification des modes alimentaires, avec leurs adeptes et leurs tribus : d’innombrables campagnes, revendications et actions publiques minoritaires passent ainsi au premier plan de l’actualité médiatique avec un double effet de diversion et de division, brisant de l’intérieur les nécessaires combats collectifs émancipateurs. Ce trait permanent de l’idéologie bourgeoise, ainsi étendu et mis au goût du jour pour mieux atteindre chacun d’entre nous reste un élément central de l’esprit postmoderne.

 

 

2. La modernité reçue en héritage des Lumières accorde une place centrale à l’universalisme, conception selon laquelle les idées et les valeurs sont indépendantes du temps et du lieu’ (le Larousse). Ce second pilier de la modernité repose sur l’idée d’une unité fondamentale, ni divine, ni animale, de l’espèce humaine, fondatrice des ‘droits de l'homme’. L’universalisme, qui s’oppose au différentialisme et à l’identitarisme, a toujours été contesté. Dans la dernière période sa remise en cause a emprunté de nouvelles voies, avec le développement didentités particulières et d’appartenances personnelles multiples, parmi lesquelles la race et le sexe occupent une place démesurée.

 

La question de la race, que l’on croyait réglée, refait surface au travers d’un nouveau ‘racialisme’ sous une forme légitimée par les études ‘post-coloniales’ et leurs dérives ‘décoloniales’, qui accordent une place exorbitante aux ‘différences visibles’ et à la couleur de peau, dénoncent le ‘privilège blanc’ et valorisent les appartenances ethniques.

 

Mises en avant par la théorie du genre, les questions touchant à la sexualité se sont multipliées : dénonciations légitimes du viol, de l’inceste et des agressions sexistes, liberté de choix de multiples orientations sexuelles, mais aussi mise en avant de questions plus controversées comme les changements de sexe et une approche malthusienne de la reproduction humaine.

 

Ainsi se trouvent relégués à l’arrière plan, ignorés ou niés, les rapports sociaux et les luttes de classe. Partie des campus universitaires états-uniens, la dénonciation des discriminations de toute nature, et en premier lieu celles de sexe et de race, a gagné l’Europe occidentale et de nombreuses autres parties du monde. Cette nouvelle approche pénètre désormais profondément l’enseignement supérieur, la recherche scientifique, les médias, le monde politique. Ce mouvement est souvent présenté, pour le dénigrer comme pour l’encenser, comme relevant du ‘wokismeterme désignant à l’origine ceux qui se déclarent ‘éveillés’. Cet avatar américain de la post-modernité affirme l’importance et la multiplicité des dominations et des oppressions, et s’appuie sur une nouvelle méthode d’analyse, l’‘intersectionnalité’, devenue une véritable théorie appelant à l’approche croisée des discriminations de toute nature. La ‘cancel culture, pratique de la dénonciation et de la mise à l’écart, est le troisième terme de ce qui apparaît comme une offensive idéologique de grande ampleur, à juste titre très inquiétante. On en retiendra pour l’instant qu’on est passé de la reconnaissance légitime des différences à l’affirmation d’identités concurrentes, souvent intolérantes, voire agressives. Luniversalisme fait ainsi place au différentialisme, aux identitarismes qui ont nourri le passage du social au sociétal et de l’internationalisme au mondialisme, typique de la pensée post-moderne, avec le vocabulaire et le discours qui lui est propre.

 

Je renverrai pour conclure - provisoirement - ce premier point au philosophe Francis Wolff : « Il est vrai que les idées universalistes ont souvent servi de prétexte à la domination mais ce n’est pas toujours le cas. Même lors des entreprises de colonisation, il y avait toujours de l’ambiguïté. Par ailleurs, les pires entreprises de domination et d’extermination n’ont jamais été faites au nom de l’universel, le but était toujours d’exterminer les autres, les sous-hommes, la vermine. () D’un point de vue éthique ou politique, l’universel doit toujours être l’horizon visé, il n’y en a pas d’autre. Sinon on retombe sur le cercle infernal de l’asservissement ou de la domination. Il faut donc redonner à l’universel toute sa force émancipatrice ».

 

 

3. La remise en cause du troisième pilier, que forment la raison et la science est un autre front d’attaque de l’héritage des Lumières : l’affirmation d’un irrationalisme multiforme conduit à un relativisme absolu, la vérité même n’aurait pas d’existence.

 

On a pu mesurer récemment les multiples formes d’irrationalisme , répandues notamment parmi la jeunesse, mais qui marquent tous les âges et tous les milieux. Les Encyclopédistes avaient mis la science au coeur de la modernité. Sa contestation aujourd’hui retrouve de vieux chemins mais en emprunte de nouveaux, entre lesquels la science se trouve comme écartelée : à l’appel incessant et à la glorification des scientifiques, censés apporter les solutions aux problèmes contemporains s’opposent les pourfendeurs de la science et de la technique, qu’ils rendent responsables de ces mêmes maux. Orchestrée par les multinationales californiennes, la fuite en avant dans le tout numérique et l’intelligence artificielle n’est pas sans rappeler les utopies scientistes qui avaient prospéré au début du siècle dernier. Au centre de gigantesques programmes, érigées en politiques globales par les états, ces nouvelles technologies suscitent à juste titre suspicion sur leur véritable finalité où l’humain disparaîtrait derrière la machine. La science du vivant qu’est la biologie est ainsi devenue une cible pour les divers courants de la postmodernité.

 

Mais la critique de la science a été portée à un nouveau paroxysme par les philosophes de la déconstruction des savoirs Jacques Derrida et Michel Foucault qui, dans les années cinquante et soixante ont réduit la connaissance scientifique à une pure construction sociale, sans rapport avec le réel. Ce que la confusion croissante entre réel et virtuel ne fait qu’amplifier de nos jours. Allant plus loin, la vérité même n’aurait pas d’existence, puisque dépendant de l’expérience voire de l’opinion ou des croyances de chacun, débouchant sur un relativisme général, n’épargnant aucune domaine de la pensée. On notera à cet égard les dégâts opérés par le développement de vérités officielles, touchant aussi bien l’histoire que les questions de santé ou le climat, à l’opposé d’une véritable démarche scientifique, critique par définition. Un comble est aujourd’hui atteint avec la propagande de guerre diffusée par tous les grands médias.

 

Cet effacement de la raison nourrit une incertitude générale, où rien de solide, de durable ne serait acquis, la perte de la plupart des repères engendrant un sentiment d’impuissance et un réflexe de repli chez nos contemporains.

 

 

4. L’idée de progrès a été dès le XIXème siècle la cible de tous les conservatismes. Ce quatrième pilier est depuis un demi-siècle l’objet de nouvelles et vigoureuses contestations, portées par les diverses tendances de la ‘mouvance’ postmoderne.

 

Le progrès était au coeur du projet politique d’émancipation des Lumières. Sa remise en cause est le troisième volet - découlant logiquement du second - de l’offensive anti-lumières. La dénonciation, ancienne, du ‘culte du progrès’ prend aujourd’hui la forme d’innombrables récits apocalyptiques emplis de monstres et d’extra-terrestres. ‘Effondristes’ et autres ‘collapsologues’ contribuent à répandre de multiples peurs dans la société toute entière. Il conviendrait désormais de substituer à l’optimisme lié aux ‘méta-récits’ émancipateurs un pessimisme réactionnaire, à l’invention de l’avenir le retour au passé. Jusqu’à renoncer à l’idée même d’humanité, désormais contestée entre animalisme et transhumanisme.

 

On est là bien loin de ce qu’écrit Stéphanie Roza, qui souligne combien ce principe de progrès avait été repris et développé par toute la pensée marxiste. En se disant souvent post-marxistes’, les postmodernes se révèlent clairement anti-marxistes, opposés à donner un sens à l’histoire, et à la nécessaire sortie du capitalisme. Dans un livre récent Loïc Chaigneau revient sur ce qui oppose radicalement marxisme et intersectionnali. En soulignant d’abord que les marxistes, Marx lui-même, ou plus près de nous Angela Davis, ont su analyser les discriminations, dominations et oppressions dans leur complexité, sans jamais les séparer des rapports de classe qui sont l’axe central des inégalités. Pour les tenants de l’intersectionnalité, au contraire, la question de la classe, parfois ignorée, est toujours minorée, simple variable parmi toutes les autres. Or, écrit Chaigneau, « nous devons impérativement reconnaître la détermination de classe comme première, non pas pour le plaisir de hiérarchiser les luttes mais justement pour les conduire correctement à leurs fins.» En s’en prenant aux effets, aux conséquences et non pas aux causes d’un système économique et social qu’ils se refusent même, souvent, à nommer, les postmodernes de toute obédience se condamnent à ne rien résoudre. Pour nombre d’entre eux, c’est le but recherché.

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Il faut bien prendre la mesure de cette attaque en règle - multiforme, ouverte ou camouflée - contre les valeurs héritées des Lumières. La défaite du soviétisme et le recul des forces communistes ont enfin, depuis plus de trente ans, nourri ce climat de désespérance et en quelque sorte ‘achevé la travail’. La postmodernité, avec ses mots et ses idées, a touché en premier lieu des cercles intellectuels restreints et une bourgeoisie éloignée des réalités du monde du travail. Mais ne nous voilons pas la face : ces idées, ces mots nouveaux ont pénétré profondément les médias, les arts, le monde politique, la jeunesse de tous les milieux. Les mouvements pour ‘sauver la planète’, les combats des LGBT, les manifestations pour la ‘justice climatique’ rassemblent une part de la jeunesse scolarisée, des étudiants et de la nébuleuse écologiste, avec leur illusions et leurs excès. Faut-il rejeter ces mobilisations sociétales ? Faut-il voir dans la recherche de tout nouveau droit un déni de l’universalité ? Nous nous en garderons. Mais avec une grande partie de l’opinion et de l’électorat populaires, nous nous interrogerons sur leur finalité : faut-il nous satisfaire de l’obtention de quelques nouveaux droits compatibles avec l’ordre existant, quand les gouvernements de gauche et de droite s’acharnent depuis un demi-siècle, à revenir sur tous les acquis sociaux du mouvement ouvrier ? N’y a-t-il pas urgence à revenir à l’essentiel, c’est à dire la guerre au capitalisme ? Est-il désormais dépassé, comme nous le serinent les postmodernes, d’en appeler à la révolution ? Cette question traverse les communistes et le peuple militant, de la CGT à la France Insoumise, pénétrés à leur tour par les mots, les idées et les pratiques postmodernes. Un nouvel arsenal idéologique imprègne désormais notre quotidien, de manière d’autant plus insidieuse qu’il se présente non pas comme une nouvelle offensive réactionnaire, venue de la droite, mais comme inspiré par les idéaux de lutte qui ont fait les beaux jours de la gauche et de l’extrême gauche. Et qui pour s’imposer n’hésite pas à recourir aux accusations, aux mises à l’index, voire aux exclusions. Comme l’écrit Brigitte Bouzonnie, l’offen-sive postmoderne a pour effet, voire pour objectif, de « diviser la ‘gôche’ et le peuple français, afin de le rendre moins dangereux pour les intérêts du capital. Et faire que ces luttes ne soient jamais victorieuses. Et plus gravement, les livrer aux réflexes de sécurité et aux formes de résistance qui subsistent, la famille, le local, la religion. »

 

Nombre d’analyses relient étroitement cette idéologie du renoncement aux besoins du capitalisme contemporain dans sa phase néo-libérale, puis mondialisée. Ceci nous impose de combattre pied à pied, compartiment par compartiment, thème par thème, cette idéologie de la résignation. Il est donc utile et nécessaire, à un moment où de puissants mouvements sociaux doivent se développer, de mener sur le terrain idéologique la lutte contre une entreprise de dépolitisation globale. On évitera d’entrer dans les débats très vifs, et fort complexes, qui agitent les spécialistes en sciences humaines (philosophes, sociologues, psychologues) ‘postmodernes’ ou ‘réalistes’. (3) Il nous revient par contre de sortir le nouveau vocabulaire - souvent emprunté à l’anglo-américain - et les idées qu’il porte du cercle étroit des spécialistes, des experts, pour les mettre, avec leurs contradictions, à la connaissance et à la critique du plus grand nombre. Essayer en somme, sous l’écume des mots, de définir et analyser de la manière la plus claire possible les divers aspects, les différents thèmes diffusés par cette mouvance ‘postmoderne’. Car nul ne doit être tenu hors de questions qui touchent aussi profondément notre présent et notre avenir. Véhiculés par des auteurs et des politiques se revendiquant de la gauche, ces thèmes ont grandement contribué à l’effacement du clivage gauche-droite, à la confusion entre progressisme et conservatisme. Bruyamment célébrés et promus par les médias dominants, ils viennent décrédibiliser toute issue révolutionnaire, interdire par avance toute construction collective d’une véritable alternative politique, condamnant la majorité du peuple, et en premier lieu les classes populaires, à continuer à subir. A vous, à nous de relever le défi.

 

Pierre Lenormand

16 août 2023

* Géographe

NOTES :

(1) Fait d’éléments a priori disparates et sur plusieurs plans, cet esprit du temps ‘postmoderne’ n’est pas une idéologie constituée. Il n’en fait pas moins ‘système’. Aux origines du mot on trouve l’ouvrage ‘fondateur’ du philosophe français Jean-François Lyotard, qui à partir d’un rapport sur les savoirs au XXème siècle, a écrit ‘la condition post-moderne’ (1979). Une des premières critiques de cet ensemble flou est anglaise (Alex Callinicos : ‘Against postmodernism’ : a marxist critique’ (1989). Pour Alan Sokal et Jean Bricmont (Impostures intellectuelles, 1998) la postmodernité est clairement dénoncée comme une contre-modernité.

Présenté comme spécialiste des ‘questions sociétales et de la postmodernité’, le sociologue Michel Maffesoli évoque pour sa part, de façon ramassée mais à mon sens éclairante « comment s’opère le passage de la modernité à la post-modernité : ce sont au moins trois renversements : le souci du présent, de l’immédiat, est préféré au sens du futur, (…) la posture à l’utilité de l’acte, l’émotion à la raison.»

L’historien Pierre Vilar, de son côté, a su reconnaître dès 1987 les principaux traits de la postmodernité, ce dernier ‘snobisme intellectuel’ en date : confusions entre les causes et les conséquences, entre le particulier et le général, entre l’imaginaire et le réel ; refus de penser historiquement l’ensemble des faits sociaux, rendant ainsi inintelligible l’évolution de l’humanité.

 

(2) Je dois au départ de cette réflexion reconnaître une dette particulière à l’ouvrage de Stéphanie Roza « la gauche contre les Lumières » (Fayard, 2021). Elle prend soin de préciser (p. 14) ce qu’elle entend par ‘gauche’ : « ce produit de la révolution française » désignant « l’ensemble des prises de position explicitement porteuses de projets de subversion de l’ordre existant (social, politique, économique) au profit des dominés.»

 

(3) Cette contribution pour ouvrir le débat s’est nourrie de la consultation d’un certain nombre d’ouvrages, donnés en annexe. Je n’ai évidemment pas lu tout ce qui a pu s’écrire sur le sujet. Il y a donc d’énormes lacunes, mais aussi des raccourcis, des approximations, des erreurs, que tous ceux qui le souhaitent voudront bien me signaler. Un tel exercice de ‘vulgarisation’ de la part d’un non-spécialiste de l’histoire des idées est forcément simplificateur, voire simpliste. Le point de vue résolument critique adopté sera sans doute tenu pour superficiel et partial. Mais je l’assume. A vous la parole !

 

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Un point de vue cubain…

« L’homme postmoderne est devenu un homme détaché de presque tout ce qui l’entoure, à l’exception de son smartphone et d’une dizaine de produits qu’il consomme avec voracité. Immergé dans sa bulle, esclave des gadgets, entouré de capteurs et de logiciels qui en savent plus sur sa vie que sa famille. En d’autres termes, un individu réduit à la catégorie de chose. Il ne vit que pour lui-même, désireux d’un plaisir sans limite, trivial et éphémère. Un encyclopédiste du savoir inutile, qui vit au milieu d’une avalanche d’informations qui le déculturent et le désinforment.  L’objectif est d’annihiler tout ce qui pourrait contredire, interpeller, déranger, le difficile, le profond et le social. »

Raul Antonio Capote

Granma, 13 janvier 2022, article « le capitalisme au XXIème siècle »

 

Quelques autres citations :

Laïnae & Alep (conclusion)
« Refusons la numérisation, la réduction numérique. Brisons nos chaînes - ces câbles et ces ondes qui atrophient les relations humaines, la Terre, le vivant. Déconnectons-nous, ensemble. Décâblons le monde. » 
Cohen (ccl)
« C’est contre la double dissolution numérique du rapport à autrui et au monde réel qu’il faut lutter. Nous ne ressusciterons pas les morts et ne migrerons pas vers une autre galaxie : c’est avec les vivants et sur cette planète qu’il faut accepter de vivre. »

 

Ouvrages consultés (par ordre alphabétique) :

Beaud Stéphane & Noiriel Gérard 2021 : Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie (Agone, Marseille).

Chaigneau Loïc 2021 : Marxisme et intersectionnalité (Delga, 125 pages)

Clousclard Michel 2020 : Capitalisme de la séduction (1981, réédition Delga)

Cohen Daniel 2022 : Homo Numericus, la « civilisation » qui vient (Albin Michel, 238 pages)

Couturier Brice 2021 : OK Millenials. Puritanisme, victimisation, identitarisme, censure … L’ enquête d’un baby-boomer sur les mythes de la génération woke. (l’Observatoire, 333 pages)

Laïnae Julia & Alep Nicolas 2023 : Contre l’alternumérisme (La lenteur, 141 pages)

Morel Martine & Prône André 2020 : nouveaux modes de consommation. développement du e-commerce et contre-culture sociale (France Libris, collection Indecosa Var)

Policar Alain 2021 : «L’inquiétante familiarité de la race. Décolonialisme, intersectionnalité, universalisme». (Editions du bord de l’eau, 144 pages)

Rennes Juliette (coord.) 2021: Encyclopédie critique du genre (édition revue et augmentée, la découverte, 895 pages)

Roza Stéphanie 2020 : La gauche contre les lumières (Fayard, 203 pages)

Todd Emmanuel 2022 : Où en sont-elles ? Une esquisse de l’histoire des femmes (Seuil,377 p.

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19 juin 2023 1 19 /06 /juin /2023 20:11

Notre collègue de rédaction Jean-Pierre Page est cofondateur de notre revue. Il a longtemps été l’un des responsables des relations internationales du syndicat CGT et a également été membre du comité central du PCF quand ce parti luttait pour l’établissement d’une société socialiste visant à abolir le capitalisme.

Il a participé les 14 et 15 juin dernier au colloque international qui a eu lieu en Chine, à Pékin, avec pour titre : « Coopération internationale et gouvernance mondiale des droits de l’homme ». Nous reproduisons ici le texte de son intervention ayant pour titre : « La Charte des Nations-Unies comme but et moyen de la coopération internationale ».

Il vise à dénoncer la tentative de réécriture du droit international qui repose sur la Charte des Nations Unies de 1945. Lancée à partir 1989, cette tentative vise à garantit l’hégémonie, le « leadership », planétaire des États-Unis par le biais de ce qu’ils appellent un ordre international « basé sur des règles » qu’ils n’ont jamais définies, mais qui leur réserve un droit de veto sur toutes les affaires du monde, ce qui soulève une opposition grandissante de pays menant une politique contre-hégémonique. Celle-ci vise de son côté à promouvoir un monde multipolaire remettant en cause l’hégémonie du dollar US devenu une monnaie virtuelle au service du financement des dettes de l’hyperpuissance financiarisée et la formation d’un nouvel équilibre international pacifique fondé sur la souveraineté des États.

La Rédaction


 

International Cooperation

and

Global Human Rights Governance

 

Beijing, 14/15 juin 2023

                                                              ______________

  La Charte des Nations-Unies comme but

et

moyen de la  coopération internationale


 

Jean-Pierre Page* 

Il n’est jamais inutile de rappeler les textes fondateurs. La modernité et la pertinence de la Charte des Nations Unies constituent la référence essentielle de la coopération internationale, celle fondée sur le multilatéralisme, il n’en est nul autre. C’est ce qu’exprime avec une grande clarté le chapitre 9 et les articles 55 et 56 sur la Coopération économique et sociale internationale. Que disent-ils:

Article 55:   En vue de créer les conditions de stabilité et de bien-être nécessaires pour assurer entre les nations des relations pacifiques et amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité des droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes, les Nations Unies favoriseront :

  1. le relèvement des niveaux de vie, le plein emploi et des conditions de progrès et de développement dans l’ordre économique et sociale

  2. la solution des problèmes internationaux dans les domaines économique, social, de la santé publique et autres problèmes connexes, et la coopération internationale dans les domaines de la culture intellectuelle et de l’éducation

  3. le respect universel et effectif des droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion.

Article 56: Les Membres s’engagent, en vue d’atteindre les buts énoncés à l’Article 55, à agir, tant conjointement que séparément, en coopération avec l’Organisation.

L’adoption de la déclaration de Vienne et son programme d’action sur les droits humains a été rappelons le marqué par la décision très politique de créer un bureau du Haut Commissaire pour les droits de l’homme, l’OHCHR, décision inséparable de la réforme des Nations Unies engagée à cette époque. 

Après la destruction de l’URSS, tenant compte du nouveau rapport des forces international, l’objectif des Etats-Unis et de ses vassaux était d’en finir avec le multilatéralisme obstacle à sa vision unilatérale d’un monde unipolaire. Cet objectif poursuivi hier, l’est tout autant aujourd’hui. Celui-ci n’a pas changé, même si le rapport des forces n’est plus le même. En 1993, au nom de la promotion déclarée des droits de l’homme  il fallait en finir  avec les prérogatives et le fonctionnement du Centre de l’ONU pour les droits de l’homme qui avait précédé la création de l’OHCHR.  Les prérogatives du Centre étaient alors  limitées à un rôle de secrétariat administratif auprès de la Commission intergouvernementale des Droits de l’Homme. Avec la mise en place du Haut Commissaire il en fût autrement, on dota celui-ci d’une fonction politique.

Tenir compte de la réalité internationale nouvelle exigeait pour les occidentaux de faire coïncider le but et les moyens afin de se distancer de la Charte des Nations Unies qui à leurs yeux était obsolète et incompatible avec leurs ambitions de refaçonner le monde. 

Pour ce faire, l’OHCHR créé à cette occasion allait donc disposer de moyens politiques et financiers étendus permettant de faire ainsi de la « défense des droits de l’homme » une arme à disposition de l’impérialisme pour soumettre le reste du monde. Aujourd’hui environ 1300 employés travaillent à Genève et New York avec un budget en 2019 de plus de 200 millions de dollars US et l’usage croissant des fonds volontaires dont les financements constituent un autre moyen de pression des pays occidentaux pour la mise en œuvre de leurs stratégies à l’égard de pays dont les orientations politique ne coïncident pas avec les leurs.
 

1- La vision unilatérale d’un État

Faire ce rappel est indispensable si l’on veut comprendre ce qu’était l’objectif véritable de cette époque et là où nous en sommes dorénavant. Ainsi, on a voulu substituer à la vision multilatérale, à la finalité et au principe essentiel de la fondation des Nations Unies, la vision unilatérale d’un Etat, en l’occurrence celle des Etats-Unis, qui n’ont jamais caché qu’à leurs yeux le système onusien demeurait la survivance d’un passé révolu, une sorte d’anachronisme condamné à évoluer ou à disparaître. C’est ce qui les a conduit à insister sur la mise en place d’un nouvel ordre fondé sur de nouvelles règles (« rule based order »), ce qui a entraîné la réforme des Nations Unies, l’usage du concept de R2P (« right to protect »), les missions et la finalité accordées à l’OHCHR, ou par exemple aussi le cas concret de la circulation maritime à travers une interprétation dangereuse et fausse sur la liberté de navigation (« freedom of the seas ») permettant aux USA et à leurs alliés de multiplier leurs provocations en mer de Chine, en particulier dans le détroit de Taïwan.

A ce stade, et à travers les pressions qu’ils exercent par l’instrumentalisation du système des Nations-Unies, l’objectif des Etats-Unis est toujours de disposer d’un outil permettant d’assurer leur suprématie globale, en s’octroyant une légitimité pour toutes les actions et désordres dont ils prennent l’initiative. Ceci est indispensable à leurs yeux pour mener les guerres préventives, pour leurs supposées actions contre le terrorisme, ainsi que pour la promotion des lois du marché garantissant la propriété privée. Il leur faut ainsi en matière de droits humains imposer « une gouvernance » afin de légaliser l’imposition de conditions par les États riches sur les pays pauvres, les plus faibles et en voie de développement, à travers l’usage et la systématisation des plans d’ajustements structurels au nom du respect des droits humains. L’objectif étant de déresponsabiliser des gouvernements démocratiquement élus par des systèmes politiques de leurs choix, en  transférant leurs compétences et les gouvernances de l’intérieur vers l’extérieur afin de les confier aux sociétés transnationales et aux institutions financières. Cela permettant ainsi de faire renoncer des États indépendants à leurs institutions propres en les forçant à adopter un seul modèle économique, social et politique permettant leur intégration dans le processus de  globalisation capitaliste.

A la fin des années 90 et au nom de la mondialisation néolibérale cette approche a permis de réviser radicalement le rôle de l’Assemblée générale de l’ONU en limitant son autorité et ses prérogatives. Ce fut le cas également avec la dévitalisation de l’action de la CNUCED, de l’UNESCO et de l’OIT en faisant valoir l’idée d’un nouveau partenariat avec les entreprises, idée qui avait été soutenue au Forum Economique Mondial de Davos. On a donc mis en place un groupe de travail consultatif de 15 chefs d’entreprises transnationales prenant la forme d’un conseil de sécurité économique, comme en d’autres temps l’avait été au niveau européen « la table ronde des industriels »(ERT).

Comme illustration de cela, on peut prendre la référence obsessionnelle qu’est devenu l’usage de sous-traitants pour mener à bien des programmes et des activités de l’ONU, comprenant la recherche de « partenariats stratégiques » avec des acteurs non-étatiques et provenant de ce qu’on appelle la « société civile » (les « ONG ») ou du secteur privé (les entreprises transnationales) dont par exemple le groupe Merry Lynch chargé en son temps de piloter la réforme des Nations-Unies elle-même. Une telle rupture radicale exigeait donc l’élimination des valeurs restantes, des principes et de l’éthique même qui est liée au système multilatéral.

Cela a d’ailleurs été poursuivi par des applications plus récentes des mêmes politiques. Par exemple en recourant aux consultant et cabinets d’experts privés dans le domaine de la santé. En France, ce fût le cas avec la gestion de la crise du Covid qui a été confiée à la multinationale Merry Lynch ou la contre-réforme de notre système de retraites confiée au groupe financier d’investissements US Blackrock, le plus important gestionnaire d’actifs au monde spécialisé dans la gestion des fonds de pensions. On pourrait multiplier les exemples qui mettent ainsi directement en cause la fonction publique des États.

En fait, les États-Unis ne sont pas seulement à la recherche de l’acceptation de leur vision néolibérale et impérialiste de la part des États membres, mais plutôt de les enrôler dans leur application et dans l’acceptation de leurs conséquences au nom de la « communauté internationale ». C’est ce que cette contribution doit traiter plus loin à travers les « Sommets pour la Démocratie » organisés par Joe Biden et qui ont permis d’atteindre de nouveaux sommets d’hypocrisie.

S’agissant des droits de l’homme on a donc assisté progressivement à une rupture nette avec le passé. La nouvelle orientation impliquant de nouveaux organes, de nouvelles procédures, de nouvelles méthodes de travail, et un nouveau type de personnel ayant plus à voir avec les mercenaires diplomatiques qu’avec le service civil international.

Comme cela était prévisible, l’OHCHR est très vite apparu comme une arme utilisée unilatéralement par les pays occidentaux, « un cheval de Troie » en quelque sorte, avec comme but d’en finir avec la finalité même de la Charte des Nations Unies, c’est-à-dire avec le principe fondamental de l’égalité souveraine, le règlements des différents internationaux par des voies pacifiques, la coopération par le respect de la souveraineté des États, le respect de l’intégrité territoriale, la liberté des peuples et de leur libre choix. Autant de principes dont la modernité et la pertinence permettent de défendre le multilatéralisme en tournant le dos à l’unilatéralisme direct dans les affaires d’un État jusqu’à l’interventionnisme, l’ingérence, les sanctions et autres mesures de coercition, y compris la guerre. 

Par conséquent, 30 ans après la Conférence de Vienne, le bilan est donc des plus discutable. On nous avait promis un monde de paix, de coopération, de développement et de progrès social, on a eu droit aux guerres, aux actions en faveur de changements de régime, à la généralisation des sanctions, à la mise en cause directe de la souveraineté des États, et a un recul social qui selon certains pays prend la forme d’un recul de civilisation. En fait, cette contestation occidentale des finalités de la Charte, le non respect de ses recommandations, a fait naître un chaos qui a fait régresser les droits humains. Le monde est devenu plus instable, plus dangereux et moins sûr. La crise du capitalisme et de son système néolibéral a fragilisé la plupart des nations, leur économie, leurs institutions. Leurs services publics ont été dévastés, la pauvreté de masse s’est accrue en même temps que nous assistons à l’accumulation sans précédent de richesses, de privilèges, en faveur d’une oligarchie parasitaire et corrompue qui entend diriger le monde.

A mes yeux, l’utilité de ce Forum doit donc permettre de nous aider à faire le point en prenant en compte cette évolution du système international tout comme la signification des résistances et des oppositions qui grandissent face à ce qui demeure une volonté d’instrumentaliser unilatéralement le système des Nations Unies. Il s’agit de clarifier les choses afin de permettre de surmonter ce qui doit l’être et ouvrir des perspectives crédibles en faveur d’alternatives. Nous avons pour cela besoin de prendre en compte un monde qui change vite, un monde paradoxalement au devenir prometteur mais aussi et contradictoirement incertain. On ne saurait se contenter d’avoir le regard figé sur l’horizon nous devons anticiper et voir au delà de celui-ci, c’est là une ambition autant qu’une grande responsabilité.
 

2- Le monde change vite?

La situation internationale est fondamentalement caractérisée par le tournant géopolitique mondial en cours. Un changement de paradigme donnant lieu tout à la fois à des dangers inédits et inquiétants et dans le même temps au renouveau d’un mouvement d’émancipation, universel et prometteur, fondé sur le choix du développement, de la coopération, du respect de la souveraineté. Cette évolution est caractérisée par le mouvement ascendant d’États qui partant de leurs besoins propres et ceux de leurs peuples, s’unissent, se rassemblent et font entendre leur voix de manière autonome et indépendante. Cette situation inédite est illustrée par des alliances anti-hégémoniques économiques, financières, monétaires, sociales et culturelles, permettant de redonner du sens à la Déclaration sur le droit au développement et à la réponse aux besoins fondamentaux des hommes. 

Sur ce point, les attentes sont immenses, et sur tous les continents. Ainsi le début de mouvement de dédollarisation auquel nous assistons et qui contribue à se dégager de la tutelle étouffante du dollar dans les échanges fait souffler un vent de panique à Washington et dans les capitales occidentales, et un vent d’espoir dans le reste du monde. Cette évolution dans le cadre de laquelle la Chine joue un rôle déterminant aux côtés d’autres pays comme ceux des BRICS contribue à un nouvel état d’esprit « gagnant/gagnant ». Il est donc normal qu’il suscite soutien et intérêts, mais aussi des attaques de la part des gouvernements occidentaux et des certaines institutions internationales qui font face à une crise structurelle profonde.

Ce seul fait incontestable témoigne que les moyens existent pour échapper à la logique mortifère que les Etats-Unis persistent à vouloir imposer. Au fond, tout est affaire de vision et de volonté politique.  Pour ces raisons, les obstacles mis en avant par les dirigeants occidentaux conjointement avec les forces aveugles de la finance constituent non seulement un frein, mais un barrage forcené de la part de ceux qui entendent et à n’importe quel prix maintenir leur suprématie sur le reste du monde. Ces orientations ont un caractère délibéré d’autant qu’il s’agit de maintenir et sauver le système néolibéral qui a prévalu jusqu’à maintenant. Les réunions du G7 et d’autres institutions internationales ou régionales en sont la preuve, l’inquiétude n’a cessé de croire devant le gonflement des dettes publiques comme de celles liées à l’éducation, à la santé, au logement. L’inflation qui se développe très vite et la stagnation du pouvoir d’achat des travailleurs et de leurs familles font craindre de véritables ruptures sociales. Vouloir, comme on le fait, faire diversion sur d’autres sujets comme ce que l’on appelle les problèmes sociétaux ne résoudra pas la crise profonde des pays qui font le choix de sacrifier les besoins sociaux de leurs peuples, de leur économie, pour préserver les prétentions totalitaires de Washington. Il est difficile de faire tourner la roue de l’histoire autrement.

Par exemple, l’état moribond de l’industrie manufacturière aux Etats-Unis comme dans de nombreux pays européens est une réalité. La désindustrialisation s’est accélérée et généralisée. Elle a précipité au chômage et dans la misère des millions de gens, et contribué à freiner la mise en œuvre du droit au développement. Elle a détruit des communautés, mis en faillite des villes et des villages.  La récente crise épidémique en a été le révélateur. Les diversions n’ont pas pu résoudre le problème de leurs capacités à résister efficacement au Covid19 et encore moins à détourner l’attention des gens de la crise intérieure de nombreux pays développés. Comment ce seul fait ne ferait pas réfléchir la large majorité de la population mondiale quand en France, pays de Pasteur et des vaccins, on a fait le choix de capituler devant les Big pharma US et que l’on a  été incapable de produire des vaccins et même de se donner  les moyens de lutter efficacement contre l’épidémie par manque de masques et de respirateurs.

La crise en Ukraine est un autre exemple significatif. Une large majorité de pays dans le monde a refusé de s’aligner et de céder aux menaces, aux sanctions, aux exigences des Etats-Unis et de l’Union européenne devant les conséquences pitoyables et le prix social élevé du fait de l’alignement aveugle de Londres, Bruxelles et Paris sur les sanctions de Washington qui prétendaient mettre l’économie russe à genoux. Le défaut de paiement pour les USA, l’effondrement ou la fragilisation extrême de nombreuses banques régionales comme c’est le cas aux USA et en Europe sont aujourd’hui bien réelles. L’Allemagne est entrée en récession, la Grande-Bretagne voit son économie s’effondrer et la France surendettée voit sa notation internationale déclassée alors qu’elle doit par ailleurs faire face à un mouvement social depuis cinq mois jamais encore vu depuis 50 ans. Par conséquent, il n’est pas excessif d’affirmer que le déclin de l’autorité politique des pays occidentaux suivant aveuglément les instructions de Washington a contribué à l’aggravation de leur crise économique, sociale, financière et monétaire qui n’avait pas attendu la crise ukrainienne. Ces faits sont difficilement contestables ! 

Aussi, ceux qui aux lendemains de la chute du mur de Berlin avaient, comme Francis Fukuyama, prophétisé « la fin de l’histoire » en sont aujourd’hui à admettre qu’ils se sont trompés. Depuis, le même Fukuyama affirme dans une sorte de fuite en avant « si nous baissons la garde, le monde libéral disparaitra ». Cette fébrilité est significative. Disons qu’à l’échelle de l’histoire ce revirement assez spectaculaire signifie que les choses changent.

Par conséquent, il faut se féliciter et encourager les initiatives inédites bilatérales ou multilatérales qui cherchent à se dégager du despotisme des donneurs d’ordre qui demeurent cramponnés à l’étalon dollar ou à l’euro en fâcheuse posture et provisoirement sauvé par la restriction du crédit. En fait, le moment est venu de réviser totalement l’héritage désuet des accords de Bretton Woods. Le monde a besoin de  coopérations qui soient porteuses d’un renouveau de l’architecture internationale. Le moment est venu de mettre fin à la dictature du dollar et aux tentatives de recolonisation, comme aux pillages qu’entraîne ce système conçu par les Etats-Unis à travers leur vision néolibérale ancrée depuis trop longtemps dans le Consensus de Washington.

C’est pourquoi il n’est plus possible de reporter la réforme de l’architecture financière internationale.

Nous devons renforcer la voix et la participation des pays en développement à la prise de décision économique internationale. Afin de favoriser le développement durable dans ses trois dimensions et la pleine mise en œuvre de l’agenda 2030.

Il est urgent d’assurer la promotion des transferts de technologies et du renforcement des capacités, ainsi que la coopération technologique et scientifique des pays développés vers les pays en développement. 

Il s’agit là d’actions urgentes possibles et donc crédibles. Mais il faut aller plus loin, il y a également besoin de réformes en profondeur du système commercial afin de promouvoir la croissance économique ; investir dans des projets durables, lutter contre le changement climatique et ses effets négatifs, modérer les prix des denrées alimentaires en augmentant la production alimentaire afin de construire un système mondial dans lequel aucun pays n’est laissé pour compte. 

Afin de revenir sur la bonne voie, il est crucial de mettre en place un système solide et efficace de commerce et d’investissement. Ainsi, comme on le voit, il existe des solutions concrètes qui peuvent permettre de rassembler très largement la communauté internationale.

Par conséquent, si ce qui émerge est fait de potentiels et d’opportunités, la lucidité nous commande également de voir qu’il existe des risques majeurs pour le devenir de l’humanité. Il nous faut admettre que le monde unipolaire conséquence du changement de rapport des forces à en fait produit l’instabilité mondiale, une forme de chaos, la multiplication des crises dont celle en Ukraine en est le témoignage, l’explosion des inégalités sociales, les mesures coercitives comme mode de gouvernance, les dérangements climatiques, le drame des réfugiés, l’intolérance et la montée en puissance des extrêmes là où l’on pensait qu’elles avaient été éradiquées. 

S’il est vrai qu’il n’y a de fatalité en rien et que tout est fonction de la volonté politique dont on fait preuve, il faut  avoir le courage de confronter les causes qui caractérisent la crise systémique internationale actuelle, les 16 crises dont parlait l’ancien ministre nicaraguayen des affaires étrangères Miguel D’Escotto Brockman. Elle sont toutes interdépendantes les unes des autres et déterminent le contenu des droits humains fondamentaux et par conséquent du niveau des solutions et des réformes qu’il faut entreprendre.

Les peuples ne sont pas dépourvus d’instruments leur permettant de faire face à ces défis! Le monde n’est pas condamné à voir son développement régresser ou condamner à résoudre ses problèmes par le seul recours à la force. Le débat, l’échange, le partage en faveur de décisions créatrices, de propositions répondant à des besoins concrets peuvent contribuer à la recherche d’issues à des situations de crise grave comme nous les connaissons, d’alternatives permettant la coopération pour le développement de tous. Il faut pour cela se libérer de l’unilatéralisme, des ostracismes, des sanctions, des conditionnalités et même des fantasmes de certains. Cela exige un état d’esprit nouveau dégagé des conservatismes qui figent et divisent. L’objectif qui doit dominer doit être le choix de se rassembler autour de principes et de valeurs dans le respect des différences et des souverainetés de chaque peuple et de leur libre choix. C’est là une condition essentielle. Il faut remettre en valeur les principes mêmes de la Charte des Nations-Unies et agir pour les faire vivre concrètement.

Par conséquent, nous sommes entrés dans une période de choix importants à assumer, décisifs tant les enjeux et les défis auxquels les hommes doivent faire face sont considérables. Le contenu des décisions et des orientations prises déterminera l’avenir des prochaines générations.
 

3- Autocratie et démocratie selon les Sommets de Joe Biden.

En décembre 2021 puis en mars 2023, Joe Biden a convoqué successivement deux sommets « pour la démocratie » dont l’impact est resté au fond assez confidentiel. Loin de convaincre, ces deux initiatives devaient légitimer le leadership incontestable des Etats-Unis. Il en a été autrement ! 

Sans doute parce que la démocratie n’est pas une référence nord-américaine mais un bien commun qui s’est forgé à travers les siècles et les siècles au sein de toutes les communautés humaines et dans le respect de celles-ci, un droit universel et tangible, qui existe et représente un patrimoine de principes, de valeurs admises par la quasi-totalité des pays du monde. Ainsi, et encore une fois en va t-il de l’exigence forte que représente la Charte des Nations Unies dont le contenu est cohérent avec ce qui doit ou devrait dominer l’architecture des relations internationales. 

C’est à travers le respect de la Charte, des règles et des engagements précis, des conventions, des résolutions comme le pacte sur les droit socio-culturels, sur le droit au développement, sur les droits civils et politiques dont une des pré-conditions est le respect du droit des peuples à l’auto-détermination, à l’indépendance, que l’humanité a pu après deux guerres mondiales et bien d’autres conflits poursuivre sa marche en avant. Or, Joe Biden continue et persiste à défendre une vision anachronique du monde qui repose sur une opposition entre blocs au détriment du multilatéralisme. On en revient donc, avec les deux « Sommets » successifs organisés par Washington au coût de centaines de millions de dollars US, au début des années 60 et à cette vision du bien et du mal qui rappelle “l’Empire du mal”, “l’axe du mal” et de biens mauvais souvenirs. Faut-il ajouter que parler du bien et du mal comme le fait Joe Biden est une catégorie morale, de mauvaise morale et de mauvaise politique! En fait, il s’agit  d’un discours de « guerre sainte ». Les Etats-Unis adorent appliquer aux autres ce qu’ils refusent de s’appliquer à eux-mêmes comme c’est le cas flagrant avec l’usage d’une juridiction universelle dont celle du Tribunal pénal International qu’ils refusent de suivre pour eux-mêmes.

L’avenir du monde ne peut se concevoir à partir d’une vision dominatrice et arrogante. Or, depuis plus de deux siècles, les Etats-Unis sont persuadés et ont cherché à persuader l’humanité toute entière de leur exceptionnalité et donc de leur mission divine à diriger toutes les activité humaines sur terre.  A Washington contre vents et marées, c’est toujours le cynisme et l’arrogance qui prévaut. Celui qui en son temps faisait dire à la Secrétaire d’Etat Madeleine Albright Si nous devons utiliser la force, c’est parce que nous sommes l’Amérique. Nous sommes la nation indispensable. Nous sommes grands et nous voyons plus loin que d’autres pays dans l’avenir”. 

C’est cette vision archaïque qui s’est exprimée à l’occasion de ces deux « Sommets pour la Démocratie » de 2021 et 2023 et qui continue à influencer la politique étrangère des Etats-Unis en se manifestant à travers le consensus bi-partisan des républicains et démocrates de ce pays. Ce qui les conduits à vouloir s’imposer en leader naturel et incontesté, en charge d’un “apostolat”.  Selon eux, dorénavant et pour le plus grand bien de l’humanité, ce qui doit prévaloir est une seule et unique interprétation de la démocratie comme de la défense des libertés: la leur! C’est à dire “made in USA” exclusive et inclusive. 

Pour Washington, il faut dépasser ce qu’ils considèrent comme le caractère obsolète des principes qui ont prévalu pour y substituer de nouvelles règles, leurs règles. On se souvient comment devant le parlement australien Barack Obama avait déclaré en novembre 2011, pour expliquer la réorientation stratégique des Etats-Unis, «  si nous ne fixons pas les règles, c’est la Chine qui les fixera ».  Cette cause prétendument universelle, mais à l’interprétation élastique et unilatérale appartient aux seuls Etats-Unis et justifie à leurs yeux le ralliement de tous les États de la planète à l’exception de ceux qui ont la prétention de voir le monde autrement. Elle a dorénavant été conceptualisée à travers la notion de « démocratie opposée à l’autocratie ». Cette classification arbitraire en forme de proclamation est typique de la manière de voir et de faire des Etats-Unis, et c’est également là leur manière de réécrire l’histoire. Le fameux écrivain et dramaturge irlandais avait raison de dire : « Les Etats-Unis forment un pays qui est passé de la barbarie à la décadence sans avoir connu la civilisation. »

Ainsi, concernant la Chine et la Russie, Joe Biden et la nouvelle administration les considèrent dorénavant comme des adversaires influençant et agissant directement sur la politique intérieure américaine.  Ce qui témoigne de la vision paranoïaque d’un empire affaibli qui voit partout des États dûment désignés profiter de ses faiblesses et même des oppositions régnant à l’intérieur de ses frontières.

Par exemple, Jake Sullivan, le secrétaire national à la sécurité des USA pointe du doigt avec effarement les dysfonctionnements et les divisions aux Etats-Unis. Mais en fait, ce qui est pour lui visiblement incompréhensible c’est que cela arrive dans un pays où le peuple a été élevé depuis deux cents ans dans la certitude de son invincibilité, de son exceptionnalité, de sa mission planétaire divine et de sa “destinée  manifeste”.

C’est pourquoi les Etats-Unis veulent remplacer le droit international par leurs propres règles. Evidemment celles-ci n’ont rien à voir avec les principes fondamentaux du droit au niveau mondial, à l’échelle universelle. Il conduit à une polarisation drastique. Cette polarisation des relations internationales est une chose dangereuse. L’histoire démontre qu’au XIXe comme au XXe siècle, cela s’est toujours terminé par des guerres. C’est pourquoi les Américains inquiets de voir régresser leur domination mondiale, veulent créer (ils l’ont déjà annoncé) une nouvelle “alliance des démocraties contre les autocraties”. Entendons par là créer des alliances américaines et pro-américaines obligeant tous les autres à faire leur choix c’est à dire : « vous êtes avec nous ou vous êtes contre nous ». Les doubles standards et l’hypocrisie devenant la norme visant à justifier leurs propres obsessions de « full spectrum dominance ». Si vous refusez de reconnaître cette prétention arrogante, vous n’avez dès lors plus aucune autorité morale pour parler, proposer, décider. Ce monde revu et corrigé par les Etats-Unis est en fait un monde parfaitement totalitaire. 

Avec une centaine d’États triés sur le volet, et quelques faire valoir de la prétendue “société civile”, les deux Sommets pour la Démocratie ont donc exclu les “autocrates” et tout spécialement “la plus grande menace pour la démocratie et la liberté dans le monde depuis la seconde guerre mondiale” que sont la Chine et son partenaire moscovite. Les deux initiatives pourtant promues par les médias main stream et leurs experts au rang d’évènement mondial n’ont pourtant pas convaincu! “La montagne a accouché d’une souris” au point que de nombreux observateurs se sont de nouveau interrogé sur les capacités des USA à se revendiquer leader éclairé du monde libre. Certains ayant même l’audace de s’interroger publiquement sur l’amateurisme de l’équipe en place et même sur la sénilité précoce de celui qui a été baptisé sleepy Joe”.

Si l’on suit Joe Biden et les recommandations de son “Sommet pour la démocratie”, une seule conclusion logique devrait s’imposer, il faut réécrire cette Charte de 1945 qui définit les buts et les principes de l’ONU au nom d’un fait qui à leurs yeux ne saurait être contesté, à savoir: les “Etats-Unis sont les premiers  défenseurs de la démocrate mondiale”. Ils en sont donc les dépositaires exclusifs et la référence autorisée. Voilà pourquoi ils veulent réécrire les règles dans ce sens.  L’objectif de ces deux  “conclaves” étant de fournir un cadre en faveur d’une action collective permettant aux “démocraties” de faire face en étant plus réactives et résilientes face à la Chine, Washington a proposé de “construire une communauté de partenaires engagés dans la rénovation démocratique mondiale.

Par conséquent, les gouvernements qui ont été  invités l’ont été en fonction de leur soutien à la politique étrangère américaine, en particulier à la guerre par procuration menée par les États-Unis et l’OTAN contre la Russie, ou au renforcement militaire des États-Unis contre la Chine.

Taiwan a ainsi été invitée, bien qu’il ne s’agisse pas d’un pays mais d’une partie de la Chine, qui est reconnue comme une province chinoise quasi unanimement par les pays du monde, et même par les États-Unis eux-mêmes. Cette présence a constitué une nouvelle provocation à l’encontre de la Chine et s’est inscrite dans la recherche d’un conflit militaire en Asie de l’Est. 

Quelles sont les priorités adoptées par ces deux “Sommets”: 1- “Aider les médias indépendants dans le monde”, autant dire les médias mainstream et leurs affidés à travers le contrôle par Google, Facebook et d’autres, pour rechercher les auteurs de commentaires hostiles aux USA qui se manifestent sur les réseaux sociaux. 2- “Mettre en place des outils permettant des élections libres et équitables” dont a eu un avant goût dans certains pays, notamment aux USA. 3- “Lutter contre la corruption” à travers les réseaux nationaux, internationaux et des ONG téléguidés depuis Washington. 4- « Faire pression sur les retardataires” afin qu’ils procèdent à des réformes pro-démocratie. 5- “Prévenir les coups d’état avant qu’ils ne se produisent” et “veiller dans les périodes de transition à garantir l’influence des Etats-Unis, en sachant montrer qu’elle est son “pouvoir d’exemple et sa solidarité avec les acteurs démocratiques”. Au vu d’évènements récents, on croit rêver. 6-“Faire pression sur les États qui ont utilisé la pandémie de Covid19 pour restreindre les libertés de manière draconienne sans justification de santé publique”. Enfin, et en conclusion de cet inventaire 7-“Lutter contre l’influence anti-démocratique de la Chine et de la Russie afin d’endiguer la vague anti-démocratique mondiale”. La mise en oeuvre de ses orientations dont les finalités sont de faire échec et avant tout autre chose à la Chine devra reposer sur la mise en place d’un “partenariat pour la démocratie”

Ainsi, les Etats-Unis cherchent à se réorganiser sur leur pré-carré, avec ceux qu’ils considèrent non pas comme des États indépendants, mais comme des vassaux. Par ailleurs et comme toujours il s’agit pour les Etats-Unis d’instrumentaliser la référence aux droits de l’homme. Par conséquent, oui les Etats-Unis, en dépit de toute leur rhétorique hypocrite, de tous leurs sourires, mensonges et diffamations cyniques, constituent le plus grand problème au niveau global et le plus grand défi pour la vie, la démocratie, la justice et la paix universelle.
 

4-Le renouveau nécessaire des Nations-Unies

Ceux qui ont compris à quel point les Etats-Unis sont un désastre et représentent un danger beaucoup plus fort, doivent être clairs dans leur action de défense effective de la vie sur terre, ce qui exige inévitablement l’existence d’un forum mondial, indépendant et démocratique engagé dans la protection réelle et effective des droits de l’humanité. C’est pourquoi il faut insister et répéter que les Nations Unies, si elles veulent bénéficier de la confiance et faire preuve de crédibilité, ne peuvent être un instrument des Etats-Unis. 

Des institutions de coordination et de coopération régionales, et de coordination et de coopération mondiales, sont essentielles pour la défense effective de la vie des gens. Les gouvernements, y compris beaucoup de ceux parmi les plus progressistes, n’en sont pas suffisamment convaincus. Pour ceux qui désirent conquérir le contrôle total et absolu de la planète, la guerre est déjà déclarée. Cela est si sérieux que l’on peut affirmer sans aucun doute que si l’ONU ne change pas radicalement, si elle n’est pas réinventée, elle peut disparaître. C’est pourquoi les peuples doivent se la réapproprier de la part de ceux-là même qui ont usurpé son nom, afin que ceux qui sont sincèrement intéressés par d’autres relations internationales puissent injecter une nouvelle vie, une nouvelle pertinence et une nouvelle efficacité à notre organisation mondiale.

Notre survie dépendra du degré de détermination que nous engageons pour la défense de la vie et de la vitesse avec laquelle nous remplissons notre devoir urgent visant à créer une ONU indépendante des Etats-Unis, et capable de lutter efficacement contre les différentes crises convergentes qui nous assaillent, et par dessus tout, contre cette prétention absolue à la domination de notre planète.

Voilà pourquoi nous insistons pour que les Nations Unies soient réinventées, aussi rapidement que possible, en tant qu’organisation de lutte, de défense effective pour la survie des espèces humaines et de la plus grande partie de la vie sur terre, menacée comme cela n’a jamais été le cas dans l’histoire. En fait, ce qui devrait dominer, en particulier dans le domaine des relations internationales, c’est le respect de l’intégrité des peuples, leur libre choix, la réponse à leurs revendications sociales, en particulier celle de la jeunesse, leur souveraineté, leur dignité, mettre un terme aux menaces, à l’ingérence, aux mesures coercitives inhumaines, à la déstabilisation ou à la recherche de changements de régime. Pour chaque État et chaque gouvernement, il faut donc décider, prendre position et rejeter les fausses solutions. 

Il est inacceptable de violer le droit international ou de le remplacer par des règles rédigées en secret comme le font les USA et leurs vassaux, de s’ingérer dans les affaires intérieures d’autres pays et, en général, de tout ce qui contredit la Charte des Nations unies. A l’inverse, constatons que les documents signés par les dirigeants de la Russie et de la Chine avec d’autres nations soulignent toujours le fait que l’interaction stratégique bilatérale et le partenariat multiforme ne sont dirigés contre personne, mais se concentrent exclusivement sur les intérêts des peuples et des pays concernés. Ils reposent sur une base claire et objective d’intérêts qui se chevauchent et se complètent.

Dans les années à venir cette démarche sera  décisive. Ce sont les réponses politiques à apporter au choix de développement comme à la préservation de notre environnement, ceux qui adressent la réponse aux besoins sociaux du plus grand nombre, de la lutte contre la pauvreté de masse et surtout de l’action contre l’explosion des inégalités, les gâchis et la corruption. 

Comme on peut le constater, on continue à s’accommoder de la spéculation financière, alors qu’elle est devenue irrationnelle, mafieuse, qu’elle gangrène toutes les activités humaines et se fait toujours au détriment de l’économie réelle et des besoins des peuples. Peut-on décemment laissez-faire?  Il ne faut pas seulement le constater, il faut passer de la parole aux actes. Tout est affaire de volonté !

Dans ce cadre, le rôle et la place des médias sont un autre sujet révélateur. C’est le cas à l’égard de la Chine. Ainsi,  dans les déclarations officielles et celles des médias, on interprète l’aide au développement de la Chine en faveur des pays du tiers monde comme si celle-ci avait pour objectif de rendre ces pays dépendants à travers des pratiques usuraires, ce qui est faux, alors que dans le même temps les Etats-Unis conditionnent leur coopération à des exigences politiques unilatérales et des conditionnalités, ce qui est vrai. C’est le cas par exemple d’un pays comme le Sri Lanka où l’aide la Chine a été internationalement caricaturée pour permettre aux Etats-Unis, avec l’aide de complicités locales, d’orienter dorénavant ce pays fondateur du Mouvement des Etats non alignés dans le sens de la conflictualité avec la Chine.  On se souvient que  John Kerry, alors Président du « Committe on Foreign Relations », avait déclaré dans un fameux discours devant le Sénat US : « Les Etats-Unis ne peuvent pas se permettre de perdre le Sri Lanka ». A l’époque, cette affirmation péremptoire s’accompagnait d’une appréciation critique de la politique des Etats-Unis face à la Chine. Celle-ci disait-il et contrairement à nous n’impose « aucunes conditionnalités politiques à Colombo. Or, pour ce qui concerne nos intérêts il en va autrement, nous fixons des préalables ! De ce fait nous avons grandement sous-estimé l’importance géostratégique de cette ile. C’est ainsi que le Sri Lanka s’est éloigné de l’Ouest ». 

Le contrôle et la mise sous tutelle du Sri Lanka sont devenus un enjeu stratégique majeur pour l’impérialisme US, l’OTAN et les anciennes puissances coloniales qui ne peuvent ignorer la place originale de ce pays situé de surcroit à quelques encablures de l’Inde, son puissant voisin. 

Ce constat n’est pas sans expliquer l’acharnement mis ces vingt dernières années pour déstabiliser, diviser, contribuer ouvertement à des changements de régime et remettre en selle les forces de l’oligarchie locale dépendante de Londres, Bruxelles et Washington. On ne pardonne pas au Sri Lanka d’être invariablement soutenu par la Chine, la Russie, Cuba, l’Iran, le Venezuela et beaucoup d’autres mais surtout, d’avoir à ce jour été le seul pays qui par ses propres moyens a tenu en échec politiquement et militairement l’organisation séparatiste des Tigres du LTTE dont on disait qu’elle était la plus impitoyable des organisations terroristes au monde.

 

6- Quelles perspectives?

La régression sociale dans tous les domaines. Le système capitaliste libéral s’acharne à faire reculer les droits sociaux conquis souvent par de grands sacrifices. La crise actuelle est significative, il faut réduire par tous les moyens ce que l’on nomme abusivement le coût du travail.

Il existe dans le monde une guerre d’ampleur majeure qui a été déclarée et qui connait un développement constant, celle qui s’attaque aux milliards de pauvres, d’affamés, de sans logis, de personnes privés de santé, d’emploi et d’éducation, mais il y a aussi une guerre contre les Arabes, contre les descendants d’Africains, d’Asiatiques et de Latino-américains qui sont les propriétaires de pétrole, de gaz ou de minéraux stratégiques.

« La Conférence mondiale des droits de l’Homme affirmait voici 30 ans que l’extrême pauvreté et l’exclusion sociale constituent une violation de la dignité humaine et que des mesures urgentes sont nécessaires pour parvenir à une meilleure connaissance de l’extrême pauvreté et de ses causes, y compris celles liées au problème de développement afin de promouvoir les droits des plus pauvres et de mettre fin à l’extrême pauvreté et l’exclusion sociale et de promouvoir la jouissance des fruits du progrès social ». Or ce qui domine aujourd’hui, c’est la régression sociale dans tous les domaines. 

Comme il y a 30 ans, le contexte dans lequel nous nous trouvons n’est pas neutre.  En 1993, cette conférence des Nations Unies à Vienne intervenait peu de temps après la destruction de l’URSS et celle d’une expérience historique unique. Court-circuitant les Nations-Unies les pays membres du directoire de l’OTAN allaient pousser leurs pions et se préparer à intervenir militairement en Yougoslavie au nom de la morale, de la démocratie, des droits de l’homme et de « l’humanitaire » pour régler des questions nationales aux racines complexes. Le choix allait être de généraliser « le droit d’ingérence » théorisé depuis sous la forme du concept de R2P ou de « droit à protéger », y compris par la guerre. 

On en connaît les résultats : la Yougoslavie démantelée, l’Irak aux millions de morts et à l’immense patrimoine culturel détruit, la Libye livrée à la misère, au pillage et la violence, la Syrie soumise aux pires exactions, et que dire du Soudan et de près de 60 pays du monde qui connaissent les guerres et la pauvreté extrême. Ce sont également les drames de millions de réfugiés qui fuient les conflits et les destructions de leurs communautés et qui, lorsqu’ils recherchent un lieu de vie, sont rejetés au delà des côtes des pays européens ou des frontières nord-américaines par ceux-là mêmes qui invoquent le respect des droits humains comme l’étendard de leur action. Pourtant, au détriment du progrès social et de la solidarité la plus élémentaire, les crédits d’armements sont en augmentation exponentielle. C’est le cas aux USA, au point d’atteindre pour cette année la somme sans précédent de 813 milliards de dollars quand dans le même temps plus de 30 millions d’Américains ne bénéficient d’aucune assurance maladie, dont un grand nombre d’Afro-américains.

Ainsi, autre exemple, en France le gouvernement entend mettre en œuvre un arsenal répressif sans précédent à travers sa nouvelle politique migratoire aux accents racistes. Mais ce n’est pas tout, dans ce pays qui se revendique de la libre pensée et des droits humains, on assiste à un recul inquiétant de l’esprit critique, la vie intellectuelle y est encadrée, normalisée, complaisante, elle accompagne la pensée dominante. On criminalise l’action syndicale, sociale et environnementale.

Tout cela illustre la gravité des atteintes aux libertés publiques, au viol systématique des prérogatives du Parlement, à l’usage d’une répression policière aveugle vis-à-vis de ceux qui par exemple contestent pacifiquement la mise en œuvre d’une contre-réforme de notre système de retraites condamné par près de 80% de la population française. 

En fait, ce qui devrait dominer en particulier dans le domaines des relations internationales, c’est le respect de l’intégrité des peuples, leur libre choix, la réponse à leurs revendications sociales, en particulier celle de la jeunesse, leur souveraineté, leur dignité, mettre un terme aux menaces, à l’ingérence, aux mesures coercitives inhumaines, à la déstabilisation ou à la recherche de changements de régime. Pour chaque État et chaque gouvernement, il faut donc décider, prendre position et rejeter les fausses solutions.

Dans les années à venir, cela sera décisif, car certaines décisions ne peuvent être différées. Ce sont les réponses politiques à apporter au choix de développement comme à la préservation de notre environnement, ceux qui adressent une réponse aux besoins sociaux du plus grand nombre, de la lutte contre la pauvreté de masse et surtout de l’action contre l’explosion des inégalités, les gâchis et la corruption.

Or cette réalité fait l’objet d’un rejet qui grandit, non seulement dans les paroles mais dans les actes. Il faut prendre appui sur cette dynamique et l’encourager. Il y a donc là, une exigence à laquelle personne n’est dispensé de réfléchir : être capable d’anticiper les contours autant que le contenu d’une « communauté de destin » humaine, contribuant à donner confiance dans une alternative crédible et une ambition pour tous les peuples sans exclusive. N’est-ce-pas Sun Tzu qui disait que « celui qui n’a pas d’objectifs ne risque pas de les atteindre ».

Texte repris de Vu du droit


* Jean-Pierre Page est un ancien dirigeant syndical de la Confédération Générale du Travail (France), Responsable de son département international. Auteur de plusieurs articles et livres sur la crise du syndicalisme, la Chine, la crise en Ukraine et le tournant géopolitique mondial.

 

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11 juin 2023 7 11 /06 /juin /2023 18:42

Face à la guerre mondiale, le monde entier est concerné par la recherche de la paix *

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Juin 2022

 

Bruno Drweski

Préliminaire

Le capitalisme a besoin d'expansion : depuis le début de l'ère impérialiste, guerres et conquêtes ont presque toutes été liées au processus d'expansion du capitalisme et à son besoin vital de conquérir de nouveaux marchés afin de lutter contre la baisse tendancielle des taux de profit. Ceci explique les deux guerres mondiales du XXe siècle et aussi le caractère global de la soi-disant « guerre froide » opposant le camp impérialiste aux pays socialistes et non alignés.

L’impérialisme et la politique de « roll back » : depuis le démantèlement de l'URSS, l'impérialisme, centré depuis 1945 sur les États-Unis, leurs vassaux impérialistes et leurs valets, s'est engagé dans une politique de « roll back » tendant à prendre le contrôle de tous les marchés qu'ils ne contrôlaient pas encore, ceux des pays socialistes subsistants comme ceux dépendant d'une bourgeoisie nationale plus ou moins autonome et développementaliste, et cela au moyen de la guerre, au moyen de pressions militaires, au moyen de sanctions et de blocus ou au moyen de soi-disant « révolutions colorées ». D'où la quarantaine de guerres qui se déroulent actuellement dans le monde et qui sont presque toutes liées les unes aux autres. De la Palestine à l'Afghanistan, de l'Irak à la République Démocratique du Congo, de la Libye à la Syrie, du Sahel au Yémen et de la Yougoslavie à l'Ukraine, tous ces conflits et bien d'autres, malgré leur spécificité, ont eu et ont une seule et même cause principale, l'impérialisme. Il en va de même pour les tentatives de blocus visant des États indépendants comme l'Iran ou Cuba, le Venezuela ou la Syrie, la République Populaire Démocratique de Corée (RPDC) ou la Russie, le Zimbabwe ou la Biélorussie, etc., et cela s'applique également aux pressions militaires frisant la guerre ouverte en Corée, à Taïwan, au Caucase, en Asie centrale, etc.

    Le choix de mener une politique de pression militaire, une politique de guerre ouverte ou une politique de blocus criminels dépend du rapport de force local qui permet ou non de s'engager dans un conflit ouvert, lequel peut s'avérer possible ici, mais dangereux pour l'impérialisme ailleurs. Cela explique pourquoi, jusqu'à aujourd'hui, les USA et leurs alliés de l’OTAN ou d’ailleurs n'ont pas osé relancer la guerre de Corée « gelée » depuis 1953, alors qu'en même temps ils n'hésitaient pas à intervenir contre l'Irak, la Libye ou la Syrie. Ces pays ont été attaqués parce qu’ils ne possédaient ni « armes de destruction massive » ni armes chimiques, même si la résistance de l'État syrien s'est révélée, à la toute fin, d'une efficacité inattendue. Mais il est également clair que c'est l'équilibre des forces existant dans la péninsule coréenne qui a empêché l'impérialisme d'y relancer la guerre après 1953.

La paix doit être imposée par un rapport de force provenant des pays en développement, lesquels ont intérêt à se développer

     Aujourd’hui, la politique américaine vise en particulier à détruire la Russie et l’Iran, afin d'atteindre, finalement, la Chine. L'impérialisme doit tout d'abord rechercher les « points faibles » : c'est donc en Ukraine, entité inconsistante et notoirement corrompue quasiment depuis 1991, que l'OTAN a exercé sa principale pression, en 2014 d’abord, puis avant 2022, avec pour principal objectif d'empêcher la renaissance d'un État russe stable et développé, et d'empêcher en même temps la Russie de pouvoir aider la Syrie face à l'intervention de mercenaires de plus d'une centaine de pays, financée par les USA et leurs supplétifs monarchistes arabes, tout en affaiblissant les puissances européennes potentiellement concurrentes. Ce qu’a d’ailleurs reconnu plus tard George Friedman, l’homme de Stratfor et stratège de la CIA : < https://www.youtube.com/watch?v=QeLu_yyz3tc >.

     Éliminer et démanteler la Russie aurait effectivement déconnecté la Chine de son arrière-pays stratégique eurasien et coupé son accès à des ressources énergétiques vitales, tout en confortant simultanément la domination des États-Unis sur le soi-disant « grand Moyen-Orient », ce qui devait lui permettre d'achever ce mouvement de tenaille contre la Chine, depuis le Sud. Cela explique aussi pourquoi les États-Unis ont longtemps donné l'impression de tolérer le développement de la Chine, censée à leurs yeux se noyer à la fin dans le capitalisme mondialisé. Mais les dirigeants chinois ont, dès le début, vu les choses différemment, formés comme ils l'avaient été par l'expérience douloureuse subie par la Chine pendant la période coloniale, et toujours conscients de l'impact de la révolution de 1911 et des libérations de 1945 et 1949. Après 1989, les dirigeants chinois refusèrent d'attendre indéfiniment, comme l’avaient fait les derniers dirigeants soviétiques et post-soviétiques, qu’on les accepte dans l'antichambre de l'impérialisme.

       Maintenant, une grande partie des élites russes a également compris que son espoir était vain. Il faut donc être conscient que les tensions en Ukraine, en Asie occidentale et en Asie orientale sont liées. Les tensions provoquées à Taïwan, Hong Kong, au Xinjiang, dans la péninsule coréenne ou dans la mer de Chine méridionale, sont liées aux tensions provoquées en Europe de l'Est et dans le « grand Moyen-Orient ». Et cela crée un nouvel équilibre mondial des forces donnant sa chance à la diplomatie, notamment à la diplomatie chinoise, pour en finir avec les politiques bellicistes des USA et de l'OTAN.

       Il est donc clair que, si du point de vue asiatique, la guerre en Ukraine peut sembler à première vue lointaine, elle n'en est pas moins directement liée à l'un des objectifs centraux de l'impérialisme depuis 1949 : faire disparaître la Chine populaire et les autres États socialistes et/ou souverains d'Asie, afin d'assurer l'hégémonie mondiale des États-Unis et de profiter des ressources et de la main-d'œuvre de tous ces pays. Et c'est parce que la résistance des pays et peuples indépendants du Moyen-Orient et de la Russie s'est avérée beaucoup plus dure que prévu, que l'impérialisme tend désormais ouvertement à faire pression simultanément sur l'Iran, la Russie, la Chine, la RPDC et quelques autres pays. D'où les tensions qui se sont réactivées à Taïwan, dans la péninsule coréenne, après des tentatives d'en provoquer d'autres au Tibet, au Xinjiang et à Hong Kong, tout comme on observe actuellement des pressions accrues exercées par les États-Unis et les pays du G7 sur des pays comme l'Indonésie, la Thaïlande, le Myanmar, le Vietnam, les Philippines, le Pakistan ou Sri Lanka afin qu'ils ne rejoignent pas les pays en voie de rompre avec l'hégémonie du dollar nord-américain.

       Cette politique de fuite en avant tous azimuts des USA et de leurs partisans témoigne de leur incapacité d’aujourd'hui à sélectionner un à un leurs adversaires et à poursuivre une politique d'expansion à long terme. L'impérialisme actuel repose en effet sur un système capitaliste désormais dégradé, qui n'a plus les réserves nécessaires pour mener une politique de long terme, comme ce fut le cas après 1945. Le processus de concentration de la propriété capitaliste sur une échelle mondiale ainsi que ses corollaires, délocalisation et désindustrialisation dans les pays du « centre impérialiste », ont rendu les mouvements commerciaux rapides de plus en plus risqués et de plus en plus dépendants de pays qui, de ce fait, ont pris conscience qu'ils disposaient d'atouts leur permettant de mener une politique de développement autonome. C'est évidemment le cas de la Chine, qui a su jouer magistralement du capitalisme mondialisé pour importer et apprendre à maîtriser un savoir-faire assurant son développement, et mener une politique sociale de réduction massive de la pauvreté servant d'exemple à tous les pays victimes du pillage impérialiste, y compris aujourd'hui encore auprès des classes exploitées et défavorisées des pays du « centre impérialiste ».

       Si le capitalisme mène à l'impérialisme et à la guerre, et a besoin de la guerre pour survivre, les pays opposés, engagés dans une politique de développement et de progrès social et national peuvent désormais changer l'équilibre mondial des forces et commencer à imposer une politique de paix, de développement et de désarmement. La Russie a entrepris trop tard le processus de recouvrement de sa dynamique économique pour pouvoir éviter les pressions et les guerres focalisées désormais sur l'Ukraine, mais, à l'échelle mondiale, le rapport de force est en train de changer de façon accélérée, en partie à cause de cette guerre. Désormais, la lutte pour la dé-dollarisation de l'économie mondiale et la multipolarité politique menée par les BRICS et l'Organisation de Coopération de Shanghaï crée une alternative au monde unipolaire centré sur les États-Unis. C'est donc tout l'équilibre international, stratégique, politique et économique qui est en train de basculer aujourd'hui, et la guerre, qui a commencé en 2014 en Ukraine et s'est intensifiée en 2022, a permis de découvrir clairement que de nombreux pays, non seulement n'avaient aucun intérêt à continuer à dépendre de « l'empire du dollar », mais pouvaient désormais s'en affranchir. Cela explique la panique actuelle des États-Unis, de leurs alliés et de leurs agents qui découvrent que leur empire s'effrite bien plus vite qu'on ne pouvait l'imaginer et qu'il leur reste très peu de temps pour tenter de le préserver. D'où leur marche folle vers la guerre en Ukraine depuis 2014, vers des tentatives de multiplication de tensions, de coups d'État et de « révolutions colorées » dans l'espace eurasien et en Afrique, avec simultanément des provocations visant la Chine au Xinjiang, à Hong Kong ou vers sa province insulaire de Taïwan, et aussi avec des exercices militaires américains provocateurs en Corée du Sud, récemment complétés par la menace d’y réintroduire des armes nucléaires nord-américaines.

 

Le combat pour la paix doit reposer sur un rapport de force capable d'imposer des négociations

Dans ce contexte, les peuples du monde doivent comprendre que leur propre destin est lié à celui de tous les autres peuples et que les foyers de la guerre sont devenus quelque peu « nomades ». Une guerre peut désormais éclater n'importe où sur la planète avec les mêmes causes mondiales fondamentales, et la seule réponse possible est que les pays et les peuples indépendants ou qui luttent pour retrouver leur souveraineté créent, par la mobilisation, des rapports de force capables de menacer les fauteurs de guerre, ce qui donne à la Chine et aux autres pays souverains un rôle clé. La diplomatie chinoise met en œuvre des négociations et des initiatives de paix pour l'Ukraine ou l’Asie occidentale, basées sur le principe de négociations entre égaux. Une solution pacifique à la guerre en Ukraine nécessite donc :

1/ de prendre en compte le besoin de sécurité de chaque pays, incluant bien sûr la Russie qui se sentait menacée par les élargissements de l'OTAN,

2/ de tenir compte du fait que les États post-soviétiques sont le résultat de compromis faits à l'époque soviétique selon deux axes fondamentaux :

- les frontières des républiques soviétiques étaient des frontières intérieures créées sur la base de compromis fonctionnant au sein d'une fédération unie,

- ces frontières étaient légitimes dès lors que chaque nationalité à l'intérieur de chaque république soviétique était reconnue et avait dès lors des droits en principe reconnus.

       Ce type de compromis était censé continuer à fonctionner après le démantèlement de l'Union soviétique, à l'intérieur de chaque entité indépendante conservant des liens particuliers avec les autres au sein de la Communauté des États indépendants (CEI). Mais en Ukraine, ce compromis a été définitivement rompu en 2014, même si les accords de Minsk auraient pu régler en partie le problème pour les deux régions du Donbass.

Une solution politique en Ukraine doit donc maintenant :

1/ tenir compte de la réalité des liens particuliers qu’ont entre elles les anciennes entités soviétiques pour des raisons historiques, géographiques, économiques et culturelles,

2/ tenir compte du fait que toute « l'Eurasie centrale » (« ex-URSS ») se trouve sur la route reliant l'Asie de l'Est à l'Europe de l'Ouest ; cela signifie qu'un projet tel que l'Initiative une Ceinture et une Route (BRI) ouvre des perspectives de développement pacifique, en particulier sur l'axe intégrant la Russie, l'Ukraine et leurs voisins,

3/ tenir compte de la réalité de chaque nationalité vivant dans chaque entité ex-soviétique,

4/ tenir compte du fait que les questions frontalières et même les lignes de cessez-le-feu, dans le cas de la Transnistrie, de l'Abkhazie, de l'Ossétie du Sud ou du Karabagh, peuvent être résolues étape par étape, dès lors que des contacts ouverts se reconstituent dans l'ensemble de l'espace post-soviétique et de la zone eurasienne,

5/ tenir compte du fait que le rôle de pays comme la Chine, la Turquie ou les pays africains, réellement indépendants, non directement liés aux USA ou à l'Ukraine, mais intéressés par le développement pacifique, est d'une importance capitale pour promouvoir les négociations et les nouvelles perspectives économiques,

6/ tenir compte du fait que négociations et cessez-le-feu constituent la première étape pour affaiblir les tendances pro-guerre et les interventions étrangères dans le conflit,

7/ à la toute fin, parce que l'Ukraine était et reste une entité multinationale créée comme un compromis au sein de l'URSS, mettre éventuellement en œuvre le principe d'autodétermination ; mais, d'abord, il faut prendre en compte le fait qu'un Etat aussi instable que l'Ukraine et son élite ne pourra pas survivre sans négociations et sans un minimum de souveraineté. Ce que ni les Etats-Unis ni les pays de l’OTAN ne peuvent ou ne veulent prendre le risque de garantir, pas plus qu’ils n’ont voulu le faire pour la création étatique présidée par Ngo Dinh Diem d’abord puis Nguyen Van Thieu ensuite. Aussi stratégiquement, pour que la paix puisse prévaloir, la question fondamentale pour l’Ukraine est de reconnaître simultanément, dans le cadre de l'intégration économique à long terme de toute l'Eurasie, de l'Asie de l'Est à l'Europe de l'Ouest, la multiethnicité et la coopération eurasienne, qui doivent être soulevées, développées et réalisées en tant qu'objectifs à long terme. Cette « politique d'intégration de la « grande Eurasie » est dans l'intérêt de toutes les nations post-soviétiques et de toutes les nations d'Europe occidentale.

       La paix et les négociations doivent s'imposer pas à pas pour favoriser à terme le développement d'un monde multipolaire dans lequel chaque pays aura les mêmes droits et pourra ainsi participer à une coopération internationale gagnant-gagnant mutuellement avantageuse, tendant à marginaliser la puissance de la seule superpuissance encore dominante aujourd'hui, même si cette superpuissance semble être de plus en plus atone, et donc imprévisible et violente car c'est une bête blessée sentant le danger d'un monde difficilement imaginable où elle ne serait qu'un grand pays parmi d'autres.

 

* Intervention faite à une conférence internationale organisée par un institut de recherche international chinois : « Road to Peace: Prospects for a Political Solution to the Ukraine Crisis ».

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11 juin 2023 7 11 /06 /juin /2023 18:34

War is global and the fight for peace is then indivisible all over the world *

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June 2013

 

Bruno Drweski

 

INTRODUCTION

- Capitalism needs expansion for its vital need to conquer new markets in order to combat the downward trend in profit rates.

- Since the dismantling of USSR, USA and their allies have embarked on a policy of « roll back » to take control of all the markets they still did not control :

- by means of war,

- by means of military pressures,

- by means of sanctions and blockades,

- by means of so called « coloured revolutions ».

 

Peace needs a balance of power imposed by developing countries

US policy is aimed to destroy especially Russia and Iran so to reach China at the very end. USA and NATO structures are looking first for « weak points » and that was the case of the notoriously inconsistant and corrupt Ukraine in 2014. After 1989, Chinese leadership did not accept the strategy to wait indefinitely, as did the Soviet and post-Soviet leaders, to be introduced to the antechamber of Western powers. And now a large part of the Russian elites finally did understand that their hope was in vain. We have then to be conscious that tensions in Ukraine, Western Asia and Eastern Asia are linked. Tensions provoked in Taïwan, Hong Kong, Xinjiang, Korean peninsula or South China sea are linked with tensions provoked in Eastern Europe and « greater Middle East ».

Now the fight for dedollarisation of world economy and political multipolarity lead by BRICS and Shanghaï Cooperation Organisation creates an alternative to the unipolar and US centred world. In this context, the fight for peace and development must be based on a balance of power able to impose negociations, what gives China and other sovereign countries a key role. A peaceful solution to the war in Ukraine needs then :

1/ To take into account the need of security of every country, including then of course Russia that felt threathened by the NATO enlargments,

2/ To take into account the fact that post-Soviet states are the result of compromises made during the Soviet times along two fundamental lines :

- Borders of Soviet republics were internal borders created on the base of compromises functioning within a united federation,

- Those borders were legitimate as soon as every nationality inside each Soviet republic was recognised and had then recognised rights.

This type of compromises were supposed to still function after the dismantling of Soviet Union inside each independent entity with special connections within the Community of Independent States (CIS).

In Ukraine, this compromise was definitely broken in 2014, even if the Minsk agreements could have partly solved the problem for the two Donbass regions.

 

A political solution in Ukraine must then now,

1/ Take into account the reality of special connections of former Soviet entities because of historical, geographical, economical and cultural reasons,

2/ Take into account that the whole « Central Eurasia » (former USSR) lies on the road linking Eastern Asia with Western Europe, and this means that such project like the Belt and Road Initiative (BRI) opens perspective for peaceful development, especially on the axis integrating Russia with Ukraine and their neighbours,

3/ Take into account the reality of each nationality living in each former Soviet entity,

4/ Take into account the fact that border issues, or even cease-fire lines like in the case of Transnistria, Abkhazia, South Ossetia or Karabakh, can be solved step by step as soon as open contacts begin to be reconstructed all over the post-Soviet and Eurasian area,

5/ Take into account that the role of really independent countries not directly linked with USA or Ukraine like China, Turkey or African countries but interested by peaceful development is of key importance to promote negociations and new economic perspectives,

6/ Take into account that negociations and cease-fire constitute the first step to weaken pro-war trends and foreign interventions in the conflict,

7/ At the very end, because Ukraine was and is a multinational entity created as a compromise within USSR, the principle of self-determination could be implemented but, first, strategically, the basic question is to recognise first the simultaneous multi-ethnicity and Eurasian cooperation by Ukraine, within long term economic integration of the whole Eurasia, from Eastern Asia up to Western Europe that have to be raised, developed and realized as long term goals so peace can prevail. This « great Eurasia integration policy » is in particular in the interest of all post-Soviet nations and all Western European nations.

 

UKRAINE / WAR OR PEACE ?

Since the beginning of the imperialist era, wars and conquests have almost all been linked to the process of capitalism's expansion and its vital need to conquer new markets in order to combat the downward trend in profit rates. This explains the two world wars in the twentieth century and also the global nature of the so-called « cold war » opposing the imperialist camp to socialist and non aligned countries. Since the dismantling of the USSR, imperialism, centred since 1945 on the United States, their imperialist vassals and their lackeys, has embarked on a policy of « roll back » tending to take control of all the markets they still did not control, those of the remaining socialist countries as well as those which depend on a more or less autonomous and development-oriented national bourgeoisie. Hence the forty wars currently waged in the world by now and which are almost without exception linked to each other. From Palestine to Afghanistan, from Iraq to the DR of Congo (Kinshasa), from Libya to Syria, from the Sahel to Yemen and from Yugoslavia to Ukraine, all these conflicts and many others, despite their specificity, had and have one and the same main cause, imperialism. The same applies to blockade attempts targeting independent states such as Iran or Cuba, Venezuela or Syria, the Democratic People’s Republic of Korea (DPRK) or Russia, Zimbabwe or Byelarus, etc., as it also applies to military pressures bordering on open war, in Korea, in Taiwan, in the Caucasus, in Central Asia, etc.

 

Peace must be imposed by a balance of power

The choice to conduct a policy of military pressure, a policy of open war or a policy of criminal in fact blockades depends at the very end on the local balance of power which makes it possible to engage in an open conflict which may turn out to be possible here, but dangerous for imperialism there. This, for example, explains why until today USA and their supporters have not dared to relaunch the « frozen » Korean War since 1953 when simultaneously they did not hesitate to intervene against Iraq, Libya or Syria. It is clear that it is because Iraq, Libya or Syria possessed neither « weapons of mass destruction » nor chemical weapons that these countries were attacked, even if the resistance of the Syrian state proved to be at the very end unexpectedly efficient. But it is also clear that it was the balance of power existing on the Korean peninsula that prevented imperialism from returning there to war after 1953.

 

Destroy Russia and Iran to reach China

This situation explains why imperialism must be looking first for « weak points » and why it is in the inconsistent and notoriously corrupt Ukraine that NATO has exerted its main pressure before 2014, in 2014 and after. With its main objective to prevent the rebirth of a stable and developped Russian statehood, and also to prevent Russia from being able to help Syria against the intervention of mercenaries from more than a hundred countries and financed by the USA and their Arab monarchist auxiliaries. This has been reciognized later by George Friedman, the man of Stratfor and CIA strategist : < https://www.youtube.com/watch?v=QeLu_yyz3tc >. Eliminating and breaking up Russia would have effectively stripped China of its Eurasian strategic hinterland and cut off its access to vital energy resources. Simultaneously with the domination of the United States over the so-called « greater Middle East » which was supposed to make possible to complete this pincer movement against China from the South. This also explains why the United States has long given the impression of tolerating the development of China, which in their eyes was supposed to drown at the very end within the globalized capitalism. But obviously, the Chinese leadership saw things differently from the very beginning, formed as it had been by the painful experience suffered by China during the colonial period and always aware of the impact of the 1911 revolution and the liberation of 1945 and 1949. China was therefore not going to wait indefinitely, as the last Soviet and then post-soviet leaders did, to let them enter the antechamber of imperialism. A large part of the Russian elites have now finally also understood that this hope was in vain. And this creates a new world balance of forces giving its chance to diplomacy, especially to Chinese diplomacy, so to end warmongers policies originating from USA and NATO.

 

Ukraine and Eastern Asia

It is therefore clear that if from the Asian point of view war in Ukraine could seem at the first glance far away, it is still directly linked to one of the central objective of imperialism since 1949, to make the People's China and the other Asian socialist and sovereign states disappear in order to ensure US global hegemony so to take advantage of the resources and labor of all countries. And it is because the resistance of the independent countries and peoples of the Middle East and Russia has proved much tougher than expected, that imperialism is now tending openly to put pressure simultaneously on Iran, Russia, China, the DPRK and a some other countries. Hence the tensions that have been reactivated in Taiwan, in the Korean peninsula, after attempts made to provoke others in Tibet, Xinjiang and Hong Kong. Just as we are currently observing increased pressures exerted by the United States and the G7 countries on countries such as Indonesia, Thailand, Myanmar, Vietnam, the Philippines, Pakistan or Sri Lanka so that they do not join the trend of the countries in the process of breaking with the hegemony of the US dollar.

This policy of all-out headlong rush by USA and their supporters bears witness to their inability now to select their adversaries one by one and to pursue a policy of long-term expansion. Current imperialism, in fact, is based on a now degraded capitalist system, which no longer has the necessary reserves to be able to carry out a long-term policy, as it was the case after 1945. The process of concentration of capitalistic property on a global scale and their corollaries, delocalization and deindustrialization in the countries of the « imperialist centre » have made speedy trade movements more and more risky and more and more dependent on countries which, as a result, became aware of the fact that they had assets enabling them to carry out an autonomous development policy. This is obviously the case in particular for China, which has been able to play masterfully on globalized capitalism to import and learn to master a know-how ensuring its development; and to carry out a social policy of massive poverty alleviation serving as an example for all the countries victims of imperialist plunder, including even now the exploited and disadvantaged classes of the countries of the imperialist centre.

 

Dedollarization and multipolarity

If capitalism leads to imperialism and to war, and needs war to survive, the opposite progressive forces can now change the world balance of power and begin to impose a peace and disarmament policy. Russia took in fact too late the process to recover its economical dynamics so to avoid pressures and wars based now in Ukraine, but on the world scale, the balance of power is changing, what gives peace a chance, especially due to the economic and military force of sovereign countries regrouped in the BRICS and the Shanghaï Cooperation Organisation, especially China. It is therefore the entire international, strategic, political and economic balance of power which is in the process of shifting today, and the war that began in Ukraine in 2014 and escalated in 2022 has made possible to openly discover that numerous countries had not only no interest in continuing to depend on the « empire of the dollar » but that they could now free themselves from it. This explains the current panic of the United States, their allies and their agents that discover that their empire is crumbling much faster than one could imagine, and that they have very little time left to try to preserve it. Hence their mad march towards war in Ukraine since 2014, towards attempts to multiply tensions, coups and « coloured revolutions » in the Eurasian space and in Africa simultaneously with provocations aimed at China in Xinjiang, Hong Kong or from its island-province of Taiwan and with provocative US military exercises in South Korea, recently supplemented by the threat to reintroduce North American nuclear weapons there.

 

The fight for peace must be based on a balance of power able to impose negotiations: the key role of China and other sovereign countries

In this context, the peoples of the world must understand that their own destiny is linked to that of all other peoples, and that the hotbeds of war have become somewhat « nomadic ». A war with the same fundamental global causes can now break out anywhere on the planet, and the only possible response is for countries and peoples who are independent or struggling to regain their sovereignty to create, through mobilisation, balance of power capable to threaten warmongers. Chinese diplomacy is implementing negociations and peace initiatives for Ukraine or in Western Asia, based on the principle of negotiations between equals. Taking into account the fact that such unstable State like Ukraine and its elites will not be able to survive at the very end without negociations and a minimum of sovereignty. And USA and NATO cannot and do not want to take any risk so to protect at the very end their agents put now in power in Ukraine. Kiev’s government situation seems in fact quite similar to the one experienced earlier first by Ngo Dinh Diem and then by Nguyen Van Thieu in Vietnam. Peace and negotiations must then be imposed step by step so to promote at the very end the development of a multipolar world in which each country will have the same rights and will therefore be able to take part in mutually advantageous international win-win cooperation tending to marginalise the power of the only superpower still dominant today. Even if this superpower seems to be a more and more sluggish, and therefore unpredictable and violent because it is a wounded beast feeling the danger of a difficult for it to imagine world where it would be just a surviving big country among other big and small but equal countries.

 

* Intervention made at an international seminar organised by a Chinese institute under the title : « Road to Peace: Prospects for a Political Solution to the Ukraine Crisis »

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11 juin 2023 7 11 /06 /juin /2023 18:16
Se positionner en temps de guerre
soulève des questions problématiques

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Questions posées à Bruno Drweski

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juin 2023

OA1 : Nous sommes en pleine guerre, même si ici où là nous n’entendons pas (encore?) le canon tonner. Alors, écouter, comparer, puis choisir une position politique…? Si l’on écoute les différents avis à propos de cet affrontement, on trouve souvent que chaque « camp » a des arguments a priori valables ; on devrait pouvoir, pour réellement comparer, se mettre « dans la peau » des uns et des autres. Or la synthèse et/ou les compromis sont de moins en moins possibles puisque nous sommes dans une logique de guerre, donc de victoire ou de défaite : le monde se polarise autour de positions très tranchées, définitivement déclarées incompatibles de part et d’autre, et chacun est invité à, voire contraint de, choisir un « camp ».

BD : Oui, ce conflit est en fait un conflit mondial portant désormais sur la prolongation ou la suppression de l’hégémonie unipolaire mondialisée des Etats-Unis et de leur dollar virtuel ; donc en comprendre les causes permet de saisir les intérêts non seulement de la Russie et de l’OTAN, mais plus largement de l’ensemble des pays de la planète dans ce « grand jeu » où l’Ukraine n’est, malheureusement pour les Ukrainiens, qu’un « terrain de jeu ». J'écoute dans ce contexte les avis opposés, j’essaie de recouper les informations et j'essaie de me mettre dans la peau de chaque camp, et c'est pour cela que je ne veux juger moralement et individuellement personne. Et quand je dénonce ou quand je m'oppose à l’un ou l’autre, je me pose avant toute chose la question de ses intérêts. J'ai compris, en effet, qu'il y a dans les conflits des camps (politiques, sociaux, culturels, nationaux, religieux, philosophiques, claniques, etc.) qui divisent les sociétés et l'humanité, non pas parce que les gens choisissent librement par sympathie un camp, mais parce qu'ils sont liés involontairement à un camp, par leur fonction sociale, ce qu'on appelle une classe sociale, qui leur dicte leurs intérêts fondamentaux, et donc au final leurs choix, même si parfois (et même souvent!) ils peuvent en route être aveuglés et manipulés par des promoteurs d’intérêts contradictoires aux leurs. C'est ce que le marxisme m'a appris, mais contrairement à beaucoup de marxistes « patentés religieusement » si je puis dire, je ne considère pas le marxisme, le socialisme scientifique en fait, comme une analyse qui donnerait « clef en main » toutes les réponses à toutes les questions que se pose l'humanité, mais comme une méthode d'analyse des rapports sociaux et économiques. Une méthode donc, qui n'aborde d’ailleurs pas vraiment les questions ultimes de « conception du monde » sur le pourquoi de la création de l'humain et des processus humains - ce qui reste du coup du domaine de la spiritualité. Là, ce sont les prophètes qui fournissent des visions, des ouvertures, qui complètent ce que l’observation rationnelle apporte, et ce sont également eux qui ont annoncé, qui ont préparé au cours des siècles en fait, les esprits à l'analyse des conditions matérielles faite depuis grâce aux marxistes. D’ailleurs Marx lui-même a écrit que « l’humanité ne se pose jamais que les problèmes qu’elle peut résoudre, car, à regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne se présente que lorsque les conditions matérielles pour le résoudre existent ou du moins sont en voie de le devenir ».

       Donc, tant que nous ne sommes pas arrivés à l’étape où l’on peut se poser les questions finales de l’humanité, on ne peut poser ces questions à partir de la base et on ne peut donc y répondre rationnellement, ce qui laisse ce champ aux prophètes et aux mystiques. Ce qui explique donc aussi pourquoi, à chaque étape où les réponses matérialistes connues arrivent à un degré d’usure les rendant moins opérantes, on assiste à « un retour du religieux », ce que nous expérimentons à nouveau de nos jours, en même temps que le matérialisme vulgaire et mécaniste continue à se déliter.

        Montrer un esprit critique envers ce qui peut ressembler à un dogme, une croyance, figée ou magique, y compris quand on analyse des questions strictement liées à des contradictions entre intérêts matériels, amène à poser la question sur le sens de l’histoire humaine. C’est observer que l’histoire humaine fonctionne selon une trajectoire logique incluant différentes étapes religieuses tendant au final vers une analyse matérialiste mais qui n’exclurait pas pour autant a priori que l’évolution ait une origine et un but dépassant les seules contingences matérielles. Ce qui réintroduit autrement la question de la spiritualité et de la religion. Et donc, après deux siècles de matérialisme, bourgeois comme révolutionnaire, nous voilà « revenus », mais sous une forme plus élevée, au « pari pascalien » : le matérialiste n’a pas (encore?) de réponse sur l’origine et le but de la création, et le mystique (croit ?) a(voir) saisi.

     Ce que j’exprime ici est le fruit d’une réflexion perturbatrice visant à pousser les gens à remettre en cause les idées reçues et à être prêts à tout réexaminer en permanence, dans le contexte actuel d’une crise civilisationnelle et de ce qui me semble être un basculement généralisé de la destinée humaine. Tel est mon but, mon rôle et donc ce qui me semble aussi être mon « destin ».

Je pratique en fait un « jeu » auquel j’ai été habitué très tôt et où j’ai dû inconsciemment assimiler ce que j’entendais ou voyais dans mon entourage proche et dans mon voisinage plus éloigné, et même de ma fenêtre. Je suis originaire d’un milieu laïc d’origine catholique, polonais d’un côté, français de l’autre, et je me souviens que j’observais inconsciemment dans mon quartier d’Outremont à Montréal, entre autres, les papas juifs religieux pousser leurs fils à devenir « juif » par la critique (pour les femmes c'était autre chose). « Juif » (ou plutôt « israélite » en fait) au sens religieux, en leur faisant lire le texte religieux, en le reprenant, en poussant l'enfant à le contester dans un « jeu de rôle », pour mieux s'y coller et finalement l'accepter après avoir dépassé ses contradictions apparentes. Ce que Marx, il me semble, allait reprendre à sa façon en le développant plus tard, dans la foulée de Hegel, la « dialectique », la vision dialectique de l’histoire humaine, ce qu’il a appelé « l’unité des contraires ». Marx, le petit-fils de rabbin et le fils d’un converti au christianisme qui fit, en partie inconsciemment car il était volontairement ancré dans le réel du moment, le lien entre judéité-« Lumière parmi les nations », universalisme christique et philosophie des Lumières, tout cela dans le cadre d'une nouvelle étape historique incarnée du messianisme, le communisme.

En pratiquant l’analyse concrète des situations concrètes, la méthode matérialiste tout à la fois succédait au souffle prophétique et le prolongeait de fait, en reprenant l’épopée mosaïque condamnant les adorateurs du veau d’or qui s’étaient emparés des israélites à peine libérés de l’esclavage, ou Jésus jetant les marchands hors du temple. Processus historique prophétique « allant d’Abraham à Muhammad », processus d’appel, de rappel, de décollages, d’envolées et de retombées qui s’est répété tout au long des vagues religieuses successives pour ensuite se prolonger dans le cadre des idéologies messianiques progressistes utilisant la méthode d’analyse matérialiste. Marx s’est dressé contre tout fixisme réducteur et donc réactionnaire, qu’il fût juif, chrétien, féodal, bourgeois, capitaliste ou « socialiste vrai ».

     Moses Hess qui allait devenir plus tard un des futur théoricien du sionisme, était au départ soucieux de transformer la philosophie de Hegel en philosophie de l'action, et il a développé à cet effet une pensée socialiste préconisant l'instauration d'une société sans propriété privée qui serait une « nouvelle Jérusalem ». La tendance de Hess — que Marx allait surnommer par la suite, de manière ironique, le « socialisme vrai », ou aussi « socialisme allemand » — s’est répandue en Allemagne après 1844, en témoignant de l'intérêt des milieux intellectuels allemands pour les questions sociales ; mais sous une forme trop abstraite et finalement trop tournée vers un mythe moraliste de fait passéiste et post-féodal pour avoir un quelconque impact sur le réel et ouvrir des perspectives d’avenir. Marx et Engels allaient réussir à imposer leur conception révolutionnaire face à ce courant utopiste dans le socialisme, mais ce dernier allait réapparaitre systématiquement quoique sous des formes différentes à chaque étape de régression historique. Dans le Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels ont fait une critique toujours actuelle des courants socialistes qui s’opposaient à une analyse scientifique et matérialiste des relations sociales, notamment du courant issu de Hess et des penseurs allemands du « socialisme vrai ». Ils ont expliqué que les théoriciens allemands du socialisme avaient importé les idéaux socialistes nés en France dans une lutte sociale concrète, pour en faire des idéaux abstraits et donc impuissants à cause de leur humanisme idéaliste. Il fallait d’abord remettre les choses sur leurs pieds pour repartir à l’assaut du monde avant d’atteindre encore une fois l’étape dans laquelle se trouve aujourd’hui l’humanité, passée du modernisme à un post-modernisme sans perspectives, et qui ouvre, à droite, la voie vers les tendances réactionnaires et, à gauche, la voie vers une utopie socialisante rappelant le « socialisme vrai » dont la stérilité passéîste avait été si bien analysée par Marx et Engels.

J'ai découvert plus tard que le « jeu de rôle » des pères dans le judaïsme provenait d’une gymnastique intellectuelle développée dans les communautés juives de Pologne depuis le XVIe siècle, le « siècle d’or » de la civilisation polono-ruthéno-lithuanienne, s'appelait le “pilpoul”. Son but était de renforcer la conscience judaïque par ce jeu des contradictions, des critiques et des autocritiques, à partir de l’analyse du texte visant à renforcer la foi... avec quand même, en route, beaucoup de « pertes » pour le judaïsme... Car, au final, cela a entre autre permis d'aboutir à une universalisation de l'esprit biblique sous une forme laïcisée, en opposition à la bigoterie, à la rigidité religieuse et à l’hypocrisie commerçante si bien expliquée par Marx dans sa critique acerbe du « judaïsme réel » de son époque... Rigidité et ritualisme qui représentaient le second volet du même judaïsme que j’observais dans mon voisinage et qui coïncidait aussi avec une autre rigidité que je subissais, celle de l’Église catholique canadienne française de l’époque qui régnait alors en maître sous la protection de sa gracieuse majesté britannique pour encore quelques années suivant un modèle qu’on appellerait aujourd’hui intégriste.

C'est pour une part au moins, cette éducation à la critique faite à partir du talmud qui a produit ce que les antisémites allaient appeler la « judéo-maçonnerie » puis le « judéo-bolchevisme », c'est-à-dire, entre autres, « l'a-théisme », autrement dit la remise en cause fondamentale de tout ; une contestation iconoclaste à but révolutionnaire et universaliste. En ce sens, de leur point de vue, les antisémites n'avaient pas tort car, effectivement, c'est « l'esprit sémitique » qui « corrompait » en grande partie leur monde traditionnel issu de la combinaison des effets de la conquête romaine et des « invasions » germaniques sur le versant nord de la civilisation méditerranéenne. « L’esprit sémitique » a en effet introduit et finalement imposé à l’humanité un souffle nouveau remettant en cause étape après étape les « fondements » de la civilisation européenne traditionaliste, romaine, chrétienne, trinitaire, iconodule, en l'ouvrant à des courants issus de la « pureté adamique venue des déserts ». Ce qui explique sans doute aussi aujourd’hui, par extension, le développement de la phobie de l’islam chez certains, et ce que j’appelle l’« antisémitisme islamophobe » pour ma part plutôt que l’ « islamophobie ». Les antisémites avaient donc raison d'être pour leur part effrayés par « l'esprit sémitique » qui, tôt ou tard, allait détruire la maison immobile, fixiste et solidifiée dans laquelle ils avaient cru pouvoir s'abriter des contradictions dynamiques du monde... C'est le juif sorti du « ghetto » qui les poussait à sortir de leur propre « ghetto » mental, et à s’ouvrir au monde et au questionnement, en re-questionnant les sources de leur chrétienté romanisée, hiérarchisée, et de ses effets... Les musulmans disent que Dieu fait montre d’un profond sens de l'humour... et cela semble très vrai, au sens second bien sûr comme tout humour.

En fait, il n'y aurait pas eu d' « antisémitisme » s'il n'y avait pas eu d’abord, c’est de la pure logique, du « sémitisme », du souffle sémitique... Cela personne n'ose le dire et même le penser, au point où le concept n’existe pratiquement pas. Le souffle sémitique, c'est une suite de vagues qui ont « submergé » au final le monde entier : monothéisme abrahamique, judaïsme mosaïque, christianisme, islam, Renaissance, Réforme, Lumières et enfin socialisme scientifique. Vagues liées en fait les unes aux autres et qui ont bien évidemment et tout naturellement provoqué des réactions de rejet en retour, en « ressac », à chaque fois. La dialectique de toutes ces idées et la succession de toutes ces vagues et courants proviennent en fait du « sémitisme » originel, du souffle unicitaire (monothéiste), iconoclaste, dialectique, messianique, téléologique et finalement ouvertement progressiste... Et dans cette épopée, la question de savoir où est Dieu et s'il existe deviendrait (presque) secondaire car cette question devient trop souvent le reflet d’un souhait « fixiste » dans un monde en transformation permanente ; d’où la nécessité de l’athéisme comme contrepoids, au moins à une certaine étape. Or finalement, « Dieu » est partout, l'essentiel est de le chercher, même s'il n'existe pas (comme nous l'imaginons ?), car, en mathématique, la définition d’une ligne est qu’elle est infinie, et c'est sur une ligne, dans une lignée, que se trouve l’être humain. Donc infini...

C'est pour cela que les douleurs du monde m'émeuvent profondément mais ne me perturbent pas comme elles perturbent ceux qui ont décidé de se fixer là où ils ont cru pouvoir s’enraciner définitivement, alors que chaque plante doit mourir un jour pour nourrir la terre qui, elle, bouge constamment. Les douleurs comme le changement et l’évolution font partie de la vie, de la naissance, de la croissance et de la mort. Il faut bien sûr combattre les douleurs, telle est la loi de la vie, mais si nous n'avions pas de douleurs nous ne saurions pas que nous existons, que nous vivons et que nous aimons vivre, produire, développer, créer. Ce qui est vrai à la fois individuellement et collectivement. Il faut un axe car, comme le disait Archimède, « Donnez-moi un point fixe et un levier, et je déplacerai la terre ». Trop d’humains se concentrent sur le levier sans chercher le point fixe, mais bien plus encore, quand ils ont été amenés à découvrir le point fixe, ils ont alors peur de déplacer la terre entière. Comme le dit le poète mystique Roumi « Ô êtres humains, pourquoi rampez vous sur terre alors que Dieu vous a créé avec des ailes ! »

Donc il faut le mal et le mauvais pour que le bien et le bon puissent se développer. Il faut le point fixe, le statique, le basique, le fondement, le conservatisme, le conformisme, le froid, le reptilien, pour que le progrès humain et humaniste puisse se développer en contrepartie. Processus d’hominisation et d’humanisation progressif à partir du cerveau « reptilien » pour les siècles des siècles. C'est pour cela que, « marxiste », je me reconnais aussi en fait dans toutes les « religions » dont je suis un héritier, donc dans toutes les étapes de la croyance dans « l’Être suprême », en fait dans toutes les étapes d’un seul et même processus historique de développement intellectuel, spirituel et idéologique allant jusqu’au matérialisme car, au final, toutes ces étapes ne sont que des phases au sein d’un seul et même processus de progrès continu de la vie et de l’humain tendant vers la progression, vers le progrès, vers l’élévation continuelle ; dès lors que l'on perçoit notre « programmation originelle », notre « disposition première », notre « nature innée », notre « étincelle divine », ou comme on le nomme en islam notre « fitrah », chacun trouvera le mot qui lui convient le mieux pour être comblé. Dès lors donc que l’on perçoit ce qui se trouve au plus profond de chacun d’entre nous et qui nous appelle vers l’Infini et l’Éternel, on saisit le langage des mystiques et des prophètes, connus ou méconnus, estampillés ou décriés, choisis ou reçus, patentés par leurs semblables, « croyants » ou « mécréants ». On voit alors leur message et leurs actions comme une ouverture vers un voyage individuel et collectif en compagnie des humains de bonne volonté.

 

OA : Marx parle de l’« unité des contraires » (ou de l’« identité » des contraires ?), une situation ne pouvant pas exister sans l’existence de son contraire. Dans la lutte qui les oppose, il arrive que leurs rôles soient échangés. Comment voyez-vous les choses ?

BD : Les compromis, en politique ou ailleurs, ne sont que des moments dans une lutte à mort des contraires qui mène au dépassement de chaque lutte par la victoire d’une partie et la défaite de l’autre.  Car le monde fonctionne ainsi, le conflit fait partie de la vie, il est la vie. C’est ce que Marx appelle "l'unité des contraires". L'unité se fonde d'abord sur l'opposition qui permet dans la lutte de passer dialectiquement à une étape historique supérieure… parfois sur des monceaux de cadavres… car une civilisation nait sur la destruction de la précédente, dont elle ne reprend que ce qui lui est utile pour se construire elle-même, en partant de ce qui se révèle durable. Tout cela se passe dans une lutte de classes entre entités politiques représentant des intérêts sociaux divergents et donc irrémédiablement opposés, l'un avançant des réponses nouvelles face à l'autre qui défend des intérêts acquis… et du coup de plus en plus stériles. Donc, tout est question d'intérêts au départ… et seulement ensuite de vision d'avenir, de morale, de réponse ou retour vers l’appel spirituel.

OA : Quelle peut être la position de l’individu dans cette « lutte des contraires » ?

BD : En tant que travailleur salarié ne possédant pas les moyens de production, mon intérêt personnel et donc lié à un collectif, est de me joindre à celui de tous les travailleurs salariés qui ne possèdent rien… hormis leurs chaînes. C’est cela la définition du prolétaire moderne, un terme romain qualifiant ceux qui n’avaient aucune propriété et qui ne laissaient sur terre à leur disparition que leurs enfants. Mais la fonction relativement privilégiée que me donne le fait d'être un salarié intellectuel dans un pays qui profite du pillage capitalistique des pays plus faibles fait que j'aurai toujours une tendance à l'opportunisme, c'est à dire à exagérer l'importance des questions de morale, d’idées et de droits individuels (les fameux "droits de l'homme" revus et corrigés à l'ère coloniale) pour ne pas bien voir que je suis matériellement un privilégié relatif qui est objectivement un ouvrier et pas un bourgeois. C’est là le sens profond du mot prolétaire, celui qui ne « possède » rien d’autre que ses enfants qu’il laissera au monde. La situation objective que je viens de décrire, les marxistes l’appellent "l'opportunisme petit-bourgeois", l'entre-deux qui permet aux gros bourgeois de diviser leur adversaire entre opportunistes et opprimés directs.

OA : Aucun salarié, donc aucun ouvrier… nulle part, ne possède les moyens de production, qui sont entre les mains soit de compagnies nationales ou multinationales, soit d’États, lesquels en profitent pour exercer leur hégémonie sur des populations faibles qui ne peuvent espérer que des miettes. Leur situation n’est donc guère enviable, mais le résultat de leur travail est indispensable, et cela quel que soit le régime politique en place.

BD : La propriété privée, c'est une chose, et il faut ici faire aujourd’hui la différence entre les entreprises transnationales mais toujours basées dans un pays précis, menant une politique précise d'expansion des intérêts de ces firmes et qui concentrent de plus en plus de parts de marchés à l’échelle mondiale, aux dépens des petites entreprises privées basées parfois dans le même pays ou dans des pays n'abritant pas d'entreprises privées transnationales. Pour les Etats, c'est la même chose, les Etats ne sont pas une institution en soi, ils sont sous l'influence d'intérêts particuliers, ceux des entreprises capitalistes transnationales, ceux des entreprises privées "nationales", ceux des couches non possédantes, etc. Donc quand on analyse les Etats, il ne faut pas s'intéresser d'abord à leurs comportements (même si cela a son importance) et aux "règles morales" qu'ils pratiquent, mais d'abord se poser la question de savoir quels sont les cercles qui sont influents au sein d'un Etat donné, c'est à dire quel groupe social, quelle classe sociale, y exerce une influence dominante. Ensuite seulement peut se poser la question de la méthode utilisée pour exercer cette politique, mais c'est une question secondaire par rapport à la première. Ainsi la question des droits de l'homme est seconde par rapport à la question de savoir quels intérêts sert l'Etat en question... qui estime nécessaire, à juste titre ou pas, de violer ou de promouvoir ici ou là ces droits de l'homme. Il peut décider d'exécuter, d'emprisonner ou de tolérer ceux qui s'opposent à ses intérêts, mais il faut d'abord poser la question non pas des choix qu'il fait ici, mais des intérêts qu'il sert. Ensuite seulement on peut poser la question de savoir si exécuter un opposant (ou une personne soupçonnée à tort ou à raison d’être opposante) est une bonne méthode ou s'il serait préférable d'en utiliser une autre pour servir les mêmes intérêts. L'Angleterre en 1942 exécutait les traitres, le 3e Reich exécutait les traitres, l'URSS exécutait les traitres... et pourtant ces trois Etats n'étaient pas au service des mêmes intérêts et il fallait "choisir son camp" même si on pouvait en théorie considérer que l'exécution de telle ou telle personne était regrettable, voire condamnable... ou voire justifiée.

En période de paix, les choses semblent plus simples, mais en fait la paix n'existe pas dans un monde où il y a opposition entre Etats forts et Etats faibles, classes sociales possédantes et classes sociales exploitées. Le dominant a plusieurs moyens d'influer les choses, le dominé n'a souvent que la violence crue pour imposer un rapport de force qui lui soit moins défavorable. C'est pour cela entre autres qu'on ne peut pas comparer le goulag aux camps de concentration nazis. Les nazis étaient à la tête d'un Etat industrialisé, puissant, riche, capable d’exporter des capitaux et d’exploiter une main-d’oeuvre étrangère alors que les bolcheviks dirigeaient un Etat faible, pauvre en situation de rattrpage, en état de mobilisation pour s'industrialiser. Je ne justifie pas pour autant toutes les méthodes utilisées en Union soviétique pour réprimer ses adversaires extérieurs ou intérieurs, je ne fais qu’essayer de comprendre les causes qui expliquent que cet Etat ait pris de telles décisions. D'abord, il faut comprendre sa faiblesse et l’énergie double qu'il devait développer par rapport aux puissances impérialistes pour mobiliser sa population face aux Etats développés, et ensuite seulement se demander si les méthodes répressives utilisées étaient 1/efficaces pour le renforcement de cet Etat 2/proportionnées au défi, et donc "morales" en fait, ou disproportionnées, et donc "immorales".

OA : Mais est-il possible d'imaginer un monde différent ? Même si les moyens de production appartiennent aux ouvriers... ils restent quand même enchaînés à leurs chaînes, non ? Même s'ils sont convaincus qu'ils doivent le faire pour le bien collectif... Les hommes, à part les dirigeants (quoique...), sont-ils dès lors condamnés à n'être, partout, que des prisonniers accrochés à leurs chaînes ? Je pense qu'il y a, quelque part, quelque chose de bien plus positif : la satisfaction personnelle de l’œuvre accomplie, la fierté d'être utile... ce peut être la justification d'une vie...

BD : Travailler n'est pas en soi ici la question première, même s'il y a des travaux plus agréables à faire que d'autres. La question première, c'est d'abord travailler pour qui ? Est-ce que le fruit du travail de chaque travailleur profite au groupe social auquel il appartient et en définitive lui profite, ou pas, ou peu ? A-t-il son mot à dire dans la gestion de son entreprise ? A-t-il une influence sur son Etat ? C'est une question de rapport de force entre groupes sociaux, classes sociales, ayant des intérêts contradictoires par la force des choses dans le cadre du capitalisme... mais aussi du socialisme, ce que beaucoup de communistes ont négligé. Ensuite, l’idéal à atteindre dans une société égalitaire serait une rotation des fonctions, de telle manière que les anciens privilégiés accomplissent aussi des taches plus désagréables et que les anciens dominés accomplissent aussi des taches plus agréables. Au final, c’est le fameux « rêve » de Lénine annonçant les temps où ce sera la cuisinière qui gouvernera. Concept qui devrait plaire non seulement aux prolétaires mais aussi aux féministes, mais citation « comme par hasard » absente des contes de fée véhiculés par les partisan(e)s bourgeois(e)s de la parité.

OA : En tant qu’enseignant-chercheur universitaire, dans un champ de recherche ne dépendant pas étroitement d’un financement étatique, vous disposez de la liberté de la recherche, personne ne peut diriger votre travail… et vous n’exploitez personne. Pourquoi alors vous considérez-vous comme potentiellement opportuniste ?

BD : La liberté de recherche est largement une illusion puisque l'Etat (et parfois des entreprises privées par son biais ou pas) financent la recherche, et donc les lignes directrices sont fixées en-dehors du choix du chercheur, qui soit s'y adapte soit, au mieux, se cantonne dans la marginalité, voire subit des répressions, voilées ou pas. En France, il reste une marge de manœuvre, de plus en plus faible en fait, héritée de la période de la résistance et de l'après-guerre quand il existait un rapport de force "droite-gauche" et "souveraineté nationale-OTAN" qui permettait des espaces de libertés plus grands entre forces politiques et sociales opposées. Ce rapport de force existait aussi à l'échelle mondiale entre les deux blocs si bien que chaque bloc devait faire des concessions aux principes développés par son adversaire, ouvrant la voie à plus de libertés ici et plus de justice sociale là. Dans une compétition dialectique planétaire entre « liberté » et « justice » qui opposait « le camp impérialiste et démocratique » au « camp de la paix et du socialisme ».

Les intellectuels sont de fait des salariés, donc ils n'exploitent en soi personne, c'est vrai. Mais ils ont une position privilégiée dans l'ordre social par rapport aux ouvriers, paysans, artisans, employés de service, etc., et cela est dû au fait que la couche sociale des intellectuels est indispensable pour les intérêts des dominants, et différemment que celle des travailleurs manuels ou de service, donc soit pour aider le pouvoir à disposer d’analyses, de réflexions, de découvertes qui lui sont utiles, soit pour aider les forces qui ne sont pas au pouvoir à trouver des analyses, des réflexions, des découvertes utiles pour renforcer leurs positions dans le rapport de force national ou international. Mais un Etat appartenant aux classes possédantes ne va pas financer sans fortes pressions venues de la base des recherches qui favoriseraient le renversement de l’ordre social dominant. Et bien sûr il est plus facile, plus rentable et plus tentant, pour un intellectuel, de se soumettre aux demandes du dominant pour avoir accès aux fonds d'Etat ou aux "grant" d’entreprises ou de fondations privées, et c'est aussi plus facile pour obtenir des avancements. Après 1945 par exemple, le patronat français était délégitimé par sa collaboration massive avec l’occupant, alors que les classes travailleuses s’étaient mobilisées dans la résistance en grande partie dans le cadre des organisations communistes, donc le programme du Conseil national de la Résistance à visée de fait socialisante, était en état de s’imposer comme compromis provisoire entre le capital et le travail - d’autant plus que le rapport de force entre le camp socialiste et le camp capitaliste impérialiste à l’échelle mondiale poussait tous les pays dans la même direction.

La position du chercheur est, caricaturalement, la position du "kapo" dans un camp de concentration. C’est un prisonnier, il ne "possède pas son camp" ni n'a aucun pouvoir de décision dans ce camp, mais le pouvoir du camp (les SS) lui a accordé une position relativement privilégiée pour diviser les prisonniers et gérer le camp à son avantage. Le kapo est dans une position ambiguë, il peut exécuter, avec zèle ou pas, les ordres des SS pour maintenir ses petits privilèges et ne pas risquer d’être rétrogradé dans un enfer bien réel, mais il peut prendre le risque de faire semblant de se soumettre tout en aidant dans une certaine mesure ses co-détenus, pour essayer d'améliorer comme il le peut la situation de ceux qu'il est censé diriger, contrôler et réprimer. La morale se situe toujours à la jonction entre les intérêts du dominant et du dominé, elle n'est pas indépendante et "idéale", elle n'est que le résultat d'un rapport de force entre puissances opposées, montantes ou descendantes.

      Je reste en fait en tant qu’intellectuel ayant un contrat stable, objectivement, en position de kapo, donc toujours un prisonnier dans le cadre du système social dans lequel je vis. Mais je sais aussi que je reste malgré tout marqué par le désir de ne pas trop risquer, car je suis un prisonnier privilégié et candidat du système à dominer les autres prisonniers. Je résume évidemment de façon très caricaturale ma situation et celle de tous mes semblables, mais c'est ce que font toutes les "classes moyennes" occidentales, sauf que la majorité d'entre elles a renoncé aujourd’hui à admettre, à cause de la propagande ambiante, ce qui crève les yeux, à savoir qu'elles vivent dans un camp de concentration mondialisé où règne la division internationale du travail au profit de l’ordre impérialiste (mondialisé) dominant, et qu'elles y occupent la place du kapo... enjolivé par des discours "humanitaristes" hypocrites si l'on compare avec le kapo "cru" d'Auschwitz qui ne pouvait pas aussi facilement se mentir à lui-même sur son rôle réel.

OA : Le pillage des pays de la périphérie est avéré. Comment y remédier ? Pour que le collectif prime sur l’individuel, la seule solution est-elle une société martiale que l’on voit apparaître un peu partout ? Est-il possible d’imaginer une adhésion spontanée à une idée généreuse de partage, de construction de valeurs collectives en commun ? Cela a-t-il fonctionné dans le passé, quelque part, sans avoir eu besoin de recourir à la coercition ?

BD : Même les classes populaires des pays occidentaux, et même les migrants arrivés dans les pays occidentaux pour récolter quelques miettes du pillage de leur pays, profitent du pillage des pays de la "périphérie" du système qui, là-bas, ne donne pas d’autres choix pour essayer de se développer que de créer une société "martiale" à l’abri d’un protectionnisme étatique où l'individu n'est qu'un élément secondaire dans la cause du développement collectif des pays et de l'humanité. C’est le fameux grain de sable de Sun Yatsen qui doit accepter de se fondre dans le béton pour former un bloc capable de résister à la domination des centres financiers, industriels et intellectuels des pays du centre impérialiste dans le but de reconstruire une Chine libre et en voie de développement. D'où la révolution de 1911, puis 1927 et enfin le choix en 1949 fait, en autre par l’épouse de Sun Yatsen en faveir des communistes et contre le parti fondé par… Sun Yatsen qui avait entre-temps dérivé vers la collaboration/soumission avec l'impérialisme en Chine continentale puis à Taïwan.

OA : Pourquoi le discours sur les droits de l’homme, essentiellement occidental, vous semble-t-il aller à l’encontre de la nécessaire transformation des pays de la périphérie ?

BD : J'ai tendance à regarder tout le discours sur les droits de l'homme et leur application sélective par les pays occidentaux comme de la moraline2 hypocrite. Je sais qu'être emprisonné injustement, individuellement parlant, est une tragédie pour n'importe quel être humain, mais un Assange ou un Peltier sont emprisonnés parce qu'ils ont fait découvrir la face cachée des expansionnismes impérialistes, alors qu'un Navalny est emprisonné ou qu'un Nemtsov est tué (par qui ? Cela reste une énigme) parce qu'ils travaillent pour que l'empire vienne dans leur pays renverser le gouvernement qui tente (très mal et de façon très opportuniste, voire hypocrite dans le cas russe) de relancer le développement autonome de leur pays pillé après 1991 par l'impérialisme. Je ne juge pas moralement les Navalny ou les Nemtsov, je n'en ai pas le droit, mais leur vie est objectivement au service de l'oppression mondiale, de l'inégalité des rapports internationaux, et nationaux. Cela, c'est Marx, Lénine, Mao (et Staline, il faut aussi le dire) qui me l'ont appris.

OA : Mais pas Assange et Peltier ! Faut-il alors les mettre tous dans un même panier et renoncer à faire appliquer les droits les plus élémentaires ?

BD : C’est la même chose entre les prisonniers politiques en Corée du Sud par rapport à ceux de la Corée du Nord. Les deux souffrent, c'est clair, les deux sont subjectivement des victimes, mais les premiers souffrent objectivement pour libérer leur pays d'un empire qui occupe leur pays, alors que les seconds s'opposent au "bloc de béton" créé pour développer leur société de façon indépendante, dans l'espoir futile de se "libérer" du bloc de béton pour redevenir un grain de sable libre, et donc pour en fait asservir leur pays qui tente collectivement de se libérer des contraintes imposées en se lançant dans une politique dictatoriale de développement autonome, donc militarisé et collectiviste. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas poser la question de savoir si le régime de la Corée du nord utilise les moyens les plus efficaces pour aboutir à l’objectif déclaré qu’il s’est donné, mais cette question ne peut pas être posée en premier, mais seulement en second.  Les régimes des pays faibles qui veulent se développer ne peuvent échapper à l'étape du "bloc de béton" et ne peuvent tolérer les "grains de sable" qui vagabonderaient « librement » au vent aux dépens de la cohésion de l'ensemble.

      C'est un peu plus compliqué que cela ensuite, car dans les rapports de pouvoir, les dirigeants du système "collectiviste" peuvent avoir des intérêts individuels cachés et les victimes de ce système peuvent croire représenter les intérêts de leur collectivité ; mais cela, c'est quand le subjectif camoufle l'objectif, de part ou d'autre. C’est d’ailleurs ces contradictions internes des systèmes socialistes qui expliquent l’émergence en leur sein d’une nouvelle bourgeoisie qui allait dans le cas de l’Europe orientale mener une lutte de classe réussie pour démanteler l’État post-révolutionnaire et s’accaparer les moyens de production et d’échange.

OA : Selon vous, il est donc nécessaire de passer par le « bloc de béton » pour mettre en place une direction collective qui œuvre pour le bien de la collectivité. Lorsque l’expérience a été tentée, a-t-elle abouti à des résultats probants ? Je ne parle pas de la Corée du Nord en état de « forteresse assiégée, où il faudrait pouvoir enquêter sur place, librement, mais ailleurs ?

BD : L'esclave dans le système esclavagiste préparait pierre par pierre l'enrichissement de ses maîtres mais aussi sur le plus long terme celui des sociétés qui allaient au bout de quelques siècles, grâce à son travail de forçat, se développer… au point de pouvoir à une étape donnée continuer à se développer sans plus avoir besoin d'esclaves et donc en les libérant ...pour les exploiter plus efficacement sous forme de travailleurs salariés. Et le désir de construire une société socialiste dans les pays pillés de la périphérie du monde capitaliste (Russie de 1917 puis ensemble des pays ayant choisi une "voie non capitaliste de développement"), a eu besoin, de fait, à côté de lois sociales progressistes pour la masse des travailleurs, d'un travail forcé ou quasi-forcé pour créer les bases d'un développement de plus en plus humain pour tous. Bien sûr, le système soviétique a été, par comparaison avec l'esclavage traditionnel et celui des pays capitalistes coloniaux, un développement "en douceur", qui plus est en accéléré, puisqu'il y avait un minimum de lois sociales impensables dans une société esclavagiste pure, et que le nombre d'esclaves réels (l’effectif du goulag) était bien moindre que celui qui a permis l'enrichissement des puissances coloniales capitalistes. On oublie trop souvent le fait que le quart des prisonniers dans le monde aujourd’hui se trouvent aux USA, un taux inimaginable même en URSS lors des années du pic du goulag, et que les prisonniers dans cette Amérique du nord « démocratique » sont désormais plus rentables pour les firmes capitalistes que les ouvriers « libres » des maquiladores mexicaines travaillant pour les mêmes transnationales. Le "socialisme réel" aura donc été un passage accéléré et relativement en douceur à une société développée… de type capitaliste en Europe orientale. La question du socialisme, et a fortiori du communisme, n'y a en fait plus été posée à titre théorique après 1991, alors qu'elle continue à l’être en Chine, à Cuba, en Corée, au Laos ou au Vietnam, sans parler du Venezuela, de la Bolivie, du Nicaragua, etc. car, pour le moment, ce sont des rapports capitalistes qui dominent les relations de ces pays au monde extérieur et dominent au moins en partie les relations sociales à l'intérieur même. Est-ce que cela leur permettra de sortir un jour de ces logiques pour inventer une nouvelle civilisation, c'est la question !

OA : Si dans certains cas, au cours de l’histoire, il n’y a pas eu de doute sur la position à prendre (la résistance face à l’hitlérisme par exemple, même si elle n’a pas fait l’unanimité, elle était « morale », « légitime »), la situation est bien moins claire aujourd’hui, où la guerre de l’information fait rage entre les différents « camps » et où trouver la vérité devient une gageure.

BD : Il n'y a pas "la" vérité mais il y a d'abord "des" vérités, chacune représentant des intérêts de classes possédantes ou non possédantes, et aussi d'Etats dominants (pilleurs) et d'Etats dominés (pillés) dans le cadre du système "mondialisé". "La" vérité, c'est d'être d'abord conscient que chaque partie de la vérité est « vraie » (d'où la nécessité de comprendre d'abord le point de vue de chacun… mais aussi, du coup, les intérêts que chacun sert, consciemment ou non)… et que toutes ces vérités-là sont dépendantes d'un contexte global où chaque vérité partiale prend sa place dans une "grande vérité" où il y a conflit entre ceux qui luttent pour la conservation de l'ordre existant face à ceux qui n'en profitent pas ou peu et qui tendent vers un développement général pour ceux qui en profiteront (mais qui n'en profitent pas encore la plupart du temps, car c'est une tâche à long terme). 

OA : Dans un article russe portant sur les Coréens du Nord venus en Corée du Sud, que vous avez signalé, (https://histoireetsociete.com/2023/05/11/transfuges-de-la-rpdc-le-business-des-droits-de-lhomme/), on trouve l’exemple de double discours concernant une même situation. Que croire ? Cet article arguant que les « réfugiés » sont conditionnés à dire ce que les autorités sud-coréennes veulent ou les multiples témoignages dont nous sommes abreuvés depuis des lustres ? Vous dites « recouper, sinon douter », mais est-il possible de recouper ? Comment ? Deux, trois témoins ne suffisent pas, on en trouve toujours. Non, ce qu’il faudrait, c’est un témoignage massif… et on ne l’a que rarement.

BD : Celui qui paie l'orchestre dicte la musique. C'est la seule règle immuable que nous devons constater. Personne ne finance personne pour ses beaux yeux, on ne finance que ce qui répond à ses goûts ou à ses intérêts, individuels ou collectifs. Il est donc clair que nous ne pouvons "croire" a priori AUCUN réfugié de Corée du Nord puisqu'il est sous contrôle d'une politique étatique, et cela tant qu'il ne peut aller dans un pays qui serait totalement indépendant de la donne coréenne, bénéficiant d’une indépendance totale et nationale par rapport aux entités présentes sur la péninsule coréenne. Mais est-ce qu'il y a un seul pays au monde où cela existe ? Qui serait "hors camp". Tous ces récits ne sont donc que mensonges, au pire, ou tendancieux, au mieux. Indépendamment du fait que celui qui le tient n'a pas le choix de tenir un autre discours. Cela étant, le simple fait que certains réfugiés du nord retournent au nord est aussi révélateur du fait qu'il y a du mensonge dans la propagande du sud, ce qui soulève déceptions, et aussi que ceux qui retournent au nord savent qu'ils ne seront pas (trop) punis, comme on le leur dit au sud et dans nos pays. Je ne sais pas si vous avez vu sur Youtube la scène des artistes de la Corée du Nord venus en Corée du Sud lors des Olympiques à l'époque de la tentative de rapprochement nord-sud sous le précédent président, et qui se sont trouvés interpellés en entrant dans la salle de concerts par des réfugiées de Corée du Nord qui s'adressaient à leurs compatriotes artistes du nord, en disant leur profond regret d'avoir émigré au sud et leur supplique pour qu'ils fassent parvenir à leur retour au nord des informations sur le fait que fuir au sud n'est pas la solution car on y est selon eux bien plus malheureux encore au sud qu'on n'a jamais pu l'être au nord. Les artistes du nord écoutent et baissent le regard car ils ne savent pas comment réagir. Visiblement, la cellule du Parti qui les a briefés sur ce qu'elles devaient faire et ne pas faire au sud, n'avait pas prévu cette situation et ne leur a pas dit comment elles devraient réagir devant une telle situation. Donc elles ne savent pas que faire devant cette situation surprenante, tant pour les polices politiques du nord que pour celles du sud.

       Si nous avions, comme on nous le dit, des médias libres dans les pays occidentaux, les journalistes occidentaux présents à cette scène auraient accouru vers les réfugiées du Nord critiquant le Sud pour les interviewer sur leurs drames intérieurs... en les sauvant d'ailleurs ainsi de la répression qui ne manquera pas de s'abattre sur elles dès que la scène filmée sera terminée... car je suppose que la police du sud a dû les arrêter immédiatement après pour les envoyer en « rééducation ». Je ne sais pas si elles ont eu conscience des risques qu'elles prenaient en allant vers les artistes du nord mais, en tous cas, comme d'habitude, depuis la fin de la guerre du Vietnam et le début de la guerre d'Irak, les journalistes occidentaux n'ont pas (plus) fait ici leur boulot de journalistes mais ils ont simplement fait celui de gardes-chiourmes (certes ici surpris) du système. Ils ont diffusé une scène médiatiquement rentable, sans oser aller jusqu'au bout de ce qu'elle implique moralement et politiquement.

OA : Mais les témoignages sur les camps nazis ont quand même permis de savoir ce qui s’y est passé et cela n’est pas contestable et ne dépend pas des injonctions des pouvoirs ?

BD : Certains continuent quand même à nier l'extermination nazie ici ou là, mais non pas parce que c'est contestable en fait, je suis bien d’accord, mais parce que les sionistes ou d’autres anticommunistes tentant eux de réhabiliter la lutte des nazis contre les communistes se sont emparés de ce moment dramatique de l’histoire pour bâtir leur propre récit. Et, dans ce contexte, ceux qui voient bien la manipulation des morts faites par ces derniers n'ont pas tous la force d'en comprendre les causes et, comme réaction binaire, ils préfèrent croire que tout ce récit sur l'holocauste n'est que mensonge... tombant ainsi, au moins pour ceux qui ne sont pas néonazis, dans le piège de ceux-là même qu'ils sont censés vouloir éviter. Certains allant, en réaction, jusqu'à devenir nazis ou proto-nazis comme Faurisson qui, au départ, ne venait pas de l'extrême droite. A qui la faute ? 

       La question n'est donc pas de nier l'extermination nazie, vu les recoupements sur cette question qui ont été effectués, mais d'en découvrir les causes profondes, et qui exactement en a profité. Car le nazisme, c'est d’abord une question de profits et non pas une question de morale (celle-ci vient en seconde place, après les profits). Les SS n'étaient que des exécutants d'un système qui avait intérêt, économique comme politique, à surexploiter et/ou à exterminer des bouches à nourrir potentiellement dangereuses ou pour lui devenues « inutiles ». Cela dépassait largement le cadre de l'Allemagne, car ce sont toutes les populations des périphéries du capitalisme-impérialisme qui représentaient un danger de potentiel révolutionnaire mais aussi de main-d’œuvre quasi-gratuite. Certaines étaient plus portées à être dangereuses pour l'ordre dominant, en particulier les juifs issus d'Europe de l'Est, urbanisés, plus éduqués et bloqués dans leur ascension sociale dans leur pays d'origine par un système post-féodal vermoulu arc-bouté sur les légitimités religieuses d’un autre temps. Les « juifs de l’Est » étaient dans l’ensemble plus susceptibles d'entendre les discours révolutionnaires internationalistes, d’où ce que les antisémites allaient appeler le « judéo-bolchevisme » qui n’avait bien sûr pas une cause « raciale » mais une cause socio-économique renforcée par un héritage culturel, le fameux « pilpoul » en particulier. Aujourd’hui, ce sont d’autres populations qui occupent la place des « Sémites européens » d’avant 1945 (défaite du nazisme) et d’avant 1948 (victoire du sionisme qui a « retourné » en faveur du conservatisme et de l’impérialisme une partie des juifs).

OA : Comment le système capitaliste gère-t-il le danger révolutionnaire engendré par les populations rebelles ?

BD : Le système capitaliste impérialiste colonial et néocolonial existant jusqu'à nos jours a trouvé trois "réponses" pour "traiter" les masses de populations potentiellement rebelles : 1/ exterminer une masse pour terroriser le reste, 2/ diriger "les meilleurs", les plus "rentabilisables", vers l'émigration en Amérique du Nord ou d'autres pays développés et 3/ retourner le reste vers une cause perverse au service du colonialisme anglo-américain, par exemple le sionisme, mais aussi les nationalismes de l’Europe périphérique ex-socialiste. Cela a concerné les juifs sionisés, mais aussi des Slaves, des Grecs, des peuples "périphériques" des pays post-coloniaux. Les massacres et répressions systématiques des Herreros par les Allemands, des Congolais par Leopold 1er, des Algériens et Camerounais par la France coloniale, des Cipayes ou des Kurdes par les Anglais, des Palestiniens par les sionistes, des Indiens par les USA etc. ne sont que des variations avant ou après et plus ou moins extrêmes de ce que les nazis ont fait aux juifs. Mais les juifs avaient en plus la spécificité de vivre en Europe, d'être des "blancs", et de vivre sans territoire précis, et ils étaient donc beaucoup plus semblables aux maîtres que les autres "peuples périphériques", d'où la violence de l'antisémitisme qui était aussi une violence contre son propre "miroir". D'autant plus qu'on avait le prolétaire juif, le lumpenprolétariat juif mais aussi le banquier juif et l'intellectuel juif ; la "société" juive était donc plus le miroir du monde développé que les sociétés strictement périphériques et donc structurellement moins "complètes", n’ayant pas ou peu de banquiers (polonais, grecs, russes, vietnamiens ou kenyans, etc.) ! Tant qu'on n'a pas déplacé, avec le sionisme, le "problème juif" pour le retourner vers la périphérie moyen-orientale des pays colonialistes, la "question juive" menaçait l'ordre colonial mondial.

       Le "génie" du sionisme a été de faire progressivement des juifs au Moyen-Orient l'équivalent de ce qu’ont expérimenté les Allemands des années 1871-1933. Alors, les juifs ont pu devenir "des proto-fascistes comme les autres" au service du même impérialisme, et l'antisémitisme visant les juifs est devenu "inutile" pour le système, au contraire, on a pu l'utiliser comme "objet mort" en faveur de la moraline du système dominant. Le sommet de l'abject étant quand le président Bush est arrivé à Auschwitz pour pleurer en 2003 sur les victimes de l'holocauste… alors que la fortune de sa famille, de son grand père Prescott Bush, provenait de la Silesia steel corp. qui a exploité les esclaves d'Auschwitz de 1940 à 1942. Qui parmi nos journalistes a osé en parler ?

OA : Comment s’orienter alors dans le monde actuel ? Faut-il cracher sur les droits de l’homme pour aboutir à un Etat collectiviste… « humaniste » ? Je pense à Memorial en Russie, aux organes de presse interdits dans le monde, à l’expression individuelle menacée partout...

BD : Memorial est, qu'il le veuille ou non, et je ne juge pas moralement ses participants qui peuvent être des êtres limpides quoique naïfs à mon avis, un instrument de l'impérialisme anglo-américano-européen de dénonciation de la voie accélérée (et donc brutale par la force des choses) vers le développement choisi par les dirigeants soviétiques depuis les années trente. Individuellement, que ses militants soient tendancieux ou objectifs, qu'ils décrivent des faits réels ou qu'ils les surestiment, ils prennent place dans un processus d'agression du monde développé contre le monde tentant de se développer, et qui se heurte au pillage, aux sanctions et au blocus, voire à la guerre, de la part du premier ; c'était déjà le cas sous les tsars avant 1917, comme à l'époque soviétique, comme, et Poutine l'a découvert sur le tard, depuis 1991. Comme l'a annoncé publiquement Staline en 1931, l'URSS avait dix ans pour industrialiser le pays (réaliser en 10 ans ce que les pays occidentaux avaient fait en plus de 100 ans !) faute de quoi le pays disparaitrait devant l’agression des puissances industrielles et donc militaires plus fortes, en particulier l’Allemagne… Donc il a fallu instituer un régime quasi-militaire d'embrigadement économique et de répressions politiques pour faire travailler au mieux, tout en faisant profiter les populations concernées de certains progrès sociaux de base. On peut... et on doit... détester ce dilemme tragique mais cela n'enlève en rien sa réalité et sa dureté implacable.

       On peut critiquer Staline "à la marge", moralement, mais la question fondamentale restait celle là : Comment produire à un rythme « dément », en mettant au travail des miséreux mal éduqués, pour que leur pays sorte en accéléré du sous-développement coûte que coûte... Coûte que coûte !!! Et donc comment faire pour que les citoyens soviétiques acceptent ce rythme démentiel au prix parfois de leurs propres conditions de vie et de leurs propres intérêts individuels, alors même que leur propre révolution avait réveillé en eux des espoirs pour partie irréalisables dans l’immédiat. Il fallait soit être doté d'une mystique quasi-religieuse, soit être encadré par un appareil policier/idéologique implacable (et composé d'êtres humains tout aussi marqués par le poids de centaines d'années de régime tsariste oppressif, et de religiosité mise au service du pouvoir). Le système soviétique, par comparaison avec le capitalisme dans sa phase première de développement aux XVIIIe et XIXe siècles, a néanmoins accordé aux travailleurs des allègements, jours de congés, salaire minimum, approvisionnement minimum, éducation pour les enfants, promotion sociale, accès à la santé, à la culture, à la science, etc. car ce système étant centralisé, il pouvait donc mieux gérer les services rendus à la population. Ce qui explique que, contrairement au régime nazi, il éveille toujours une nostalgie réelle dans les masses.

       Il en va de même de toutes les initiatives en faveur des "droits de l'homme" en cours dans les pays du centre dominant toujours aujourd'hui le monde. Car les premiers des droits de l'homme, ce sont les droits à se nourrir, s'éduquer, se soigner, et la question des autres droits individuels ne peut se poser qu'ensuite. Les pays occidentaux peuvent, eux, donner ces autres droits individuels à leurs sujets, car, à cause du pillage des ressources et de la fixation des prix au niveau mondial qu’ils imposent, ils ont déjà assuré dans l’ensemble les droits de se nourrir, éduquer et soigner, mais au dépens du reste du monde qu'ils pillent grâce aux "Terms of trade" (encore) dictés à Wall Street et à la City. Les autres pays ont le choix entre se soumettre ou choisir une dictature (sous une forme ou sous une autre) qui assure la production de nourriture, le développement de l'éducation et le développement des soins en grande partie AUX DEPENS des désirs individuels du moment des uns ou des autres. Ceux-là ne pourront être satisfaits que dans un second temps. En attendant, il faut une discipline de fer... ou d'acier ! C'est pour cela que les pays de la périphérie n'ont d'autre choix, s'ils veulent se développer, que d’opter pour un régime de coercition des individus qui voudraient échapper à la chape de plomb imposée mondialement par le rapport entre pays dominants du centre et pays dominés de la périphérie.

      Bien sûr, participer à une œuvre collective de construction peut procurer un sentiment exaltant qui compense dans une certaine mesure la grisaille du quotidien. D’où les succès chez certains de la mystique révolutionnaire qui a succédé à la mystique religieuse. Comme l’a souligné Berdaïev, le paysan russe bolchévisé voyait dans la révolution non pas les effets des thèses de Marx qu’il ignorait mais ceux d’un Jésus qu’il connaissait mieux, l’iconoclaste chassant les marchands du temple et le messie annonçant le règne de la justice.

On ne peut donc pas condamner les violations des droits humains, quel que soit le lieu où cela se passe, sans tenir compte du fait qu'il y a des pays en position de force et des pays en position de faiblesse. Et que le faible doit être mobilisé, discipliné face au fort, et donc que la liberté individuelle y disparait au moins en partie au profit d’un collectivisme décrété par le haut contre les individualismes, même si le pouvoir ayant été installé à la suite d’un processus révolutionnaire vient au départ de la base. C'est dur ce que j'écris, je le sais bien, et je suis bien conscient que si cela m'arrivait d'être dans une position défavorable en tant qu’individu, je ne tiendrais peut-être pas forcément, mais c'est une vérité qui est située bien au-dessus de moi ou de vous. C'est la règle implacable du développement inégal dans lequel toute l'humanité vit et qui impose de "choisir son camp", non pas sur une base morale mais sur une base d'intérêts économiques à long terme pour la collectivité à laquelle tout être humain appartient, qu'il le veuille ou non, puisque nous ne choisissons pas où nous naissons.

 

OA : En conclusion...

BD : Aller chercher chez l'adversaire des informations et des analyses alternatives, critiques, opposées, exige d'abord du temps, ce qu'on n'a en général pas vraiment, et ensuite il faut un désir d'aller à l'encontre de ce qu'on entend du matin au soir, et enfin il faut avoir le moyen d'y accéder. Le désir d’être libre et de pouvoir faire un choix en connaissance de cause, c'est le plus compliqué à avoir car cela exige de sortir d'une "zone de confort", car dès lors qu'on comprend "l'adversaire" et ses intérêts, ne serait-ce que partiellement, on se sent obligé de devoir, au moins en partie, prendre parti contre le pouvoir existant, ne serait-ce que verbalement et surtout vis à vis de sa conscience. Alors beaucoup préfèrent ne pas s'approcher de ces zones troubles.

      Des siècles d'éducation, juive, chrétienne, islamique ou autres, nous ont inculqué la "mauvaise conscience". Les prophètes voulaient avant tout que les puissants aient mauvaise conscience pour qu’ils soulagent quelque peu les faibles, dans un ordre social où les conditions économiques et techniques ne permettaient alors pas de renverser l'ordre inégalitaire. Mais les puissants ont très vite retourné la mauvaise conscience en direction des faibles, pour que ceux-ci aient mauvaise conscience sur des questions d’importance en fait secondaire... et cela fonctionne jusqu'à aujourd'hui. Alors un faible a le choix entre avoir mauvaise conscience car il sert le puissant... qui lui donne tous les arguments pour qu'il ait une simili bonne conscience... et, s'il a peur de se rebeller (et il a, légitimement, peur de se rebeller) préférer souvent ne pas rompre avec cette bonne conscience factice que lui apporte le dominant pour avoir la mauvaise conscience de continuer à servir le dominant tout en sachant que c'est un oppresseur au service de qui il est dans un premier temps piégé. Mais il a aussi le choix de prendre des risques et de relever la tête, ce qui est dangereux mais lui apporte une réelle bonne conscience. C’est ce sentiment de dignité et de solidarité des exploités qui permet de justifier l’acceptation des sacrifices dans les premiers temps qui succèdent à la révolution. Car au final, dans un conflit opposant deux parties, "la barricade n'a toujours que deux côtés", et il faut donc prendre parti ou essayer de trouver des compromis, et donc d'une façon ou d'une autre se "rebeller" quelque peu ou totalement par rapport au pouvoir qui nous domine. Et c'est difficile, voire parfois impossible, en tous cas de toute façon désagréable, "inconfortable". 

       Alors moi aussi je rêve de "concertation", mais la concertation entre le maître et l'esclave n'est possible que lorsque l'esclave a un couteau qu'il peut mettre sur la gorge du maître pour lui imposer cette concertation d'égal à égal... ou, pire, qu'il peut mettre sous la gorge de l'autre esclave qui est prêt à aller dire au maître que son confrère prépare son couteau pour le mettre sous la gorge du maître (ou sa bombe atomique dans le cas de la Corée du Nord)... pour le forcer à accepter la... concertation. Si Saddam Hussein ou Kadhafi, quoiqu’on pense de leur régime, avaient eu la bombe atomique, leur pays n'aurait pas été envahi, détruit et pillé. La Corée du Nord, quoiqu'on pense de son système, a compris cette vérité crue... et personne n'ose l'envahir.

       Si vous croyez encore possible de marier le feu et l'eau, ou l'eau et l'huile, moi je sais que tous ces éléments ont leur place dans l'univers mais qu'ils ne pourront pas fusionner. L'oppresseur et l'exploiteur ont leur rôle historique à jouer, pour que l'opprimé, l’exploité et le rebelle puissent jouer leur rôle... parfois l'opprimé, l’exploité et le rebelle changeant d'ailleurs de rôle quand ils se trouvent en position de pouvoir. Entre le Lénine de 1917 et le Yelstine de 1988, deux membres du « même » parti au départ, ce changement de rôle apparait crument, comme entre la France républicaine de Valmy et celle des massacres coloniaux.

       L'URSS, quoiqu'on pense de ses errements, était au sens propre du terme un pays "progressiste", c'est à dire tendant vers le progrès de son développement économique et social, alors que les USA et "notre camp" sont des pays "conservateurs" au sens propre du terme,  et qui veulent préserver des avantages acquis mais qui n'ont aucun intérêt à ce que d'autres pays les rattrapent... C'est pour cela qu'on a refusé à la Russie l'accès à l'OTAN qui a ainsi prouvé qu'elle n'est qu'un club fermé autour d'une seule et unique puissance qui ne peut en accepter une seconde à sa table, même affaiblie. La naïveté des dirigeants russes, Poutine compris, entre 1989 et 2000, est à cet égard "désarmante", dans tous les sens du terme. Ils sont le produit du ramollissement soviétique de troisième génération qui a été éduquée dans un cocon protecteur socialiste qui l’empêchait de sentir la violence des rapports internationaux dominés par la bourgeoisie mondialisée.

       Les Chinois ont fait presque la même erreur en ouvrant la porte aux capitaux et à la culture capitaliste après 1978, mais ils ont gardé des structures qui les ont empêchés de se dissoudre... grâce sans doute à l'avertissement qu'avait constitué pour le pouvoir chinois et le lent démantèlement de l’URSS depuis 1956, et la manifestation des étudiants-privilégiés de Tien an men, rêvant d'un Occident inaccessible en fait pour la masse des Chinois. Là encore, la potion à avaler a été amère mais, sans elle, peut-être que la Chine aurait terminé comme l'URSS, ouverte à tous les vents et à tous les pillages oligarchiques alors que les capitalistes chinois sont plus ou moins "sous contrôle" aujourd'hui. Le bilan de la « libéralisation », c’est que la Russie a vu son taux d’espérance de vie baisser de dix ans pendant la décennie 1990 alors qu’en Chine il a continué à s’allonger régulièrement. Alors, quand on nous parle du « caractère criminel du régime chinois », en particulier suite aux événements de Tien an Men, il faudrait peut-être penser aussi combien de vies il a sauvé... C’est d’ailleurs la même question qu’il faut poser pour tous les pays qui ont à un moment de leur histoire choisi « la voie non capitaliste de développement », et pour le reste wait & see, ou поживём – увидим !

1 Initiale d’une de mes étudiantes qui a rédigé ce dialogue mais qui a voulu rester inconnue.

2 Moraline : mot inventé ; morale à « la petite semaine », sans fondement sérieux.

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3 avril 2023 1 03 /04 /avril /2023 22:09

Pour ceux qui, obnubilés par le discours publics des politiciens polonais, pensent qu’en Pologne on est obsessivement et uniquement russophobe, cet article est utile, ne serait-ce que pour convaincre qu’une réflexion sur la société et la culture russes continue à exister dans ce pays ; par-dessus le brouhaha médiatique par la force des chose passager imposé par les pouvoirs du moment qui profitent de la guerre actuelle pour éliminer du discours public (mais aussi des postes) toute forme d’hétérodoxie et donc de pluralisme démocratique.

Cet article pourra étonner aussi nos lecteurs plus habitués à découvrir une vision progressiste qu’à analyser un retour vers la tradition, mais il nous a semblé nécessaire désormais, au regard de la grande guerre qui se développe aujourd’hui entre « l’Occident » et « le reste du monde », de comprendre les choses qui émergent « ailleurs ». Quoiqu’on en pense. Pour être aussi en état de percevoir en quoi ces choses pourraient rejoindre le grand fleuve du progrès et de la progression humaine qui a laissé un héritage et une dynamique échappant au contrôle de l’Occident bourgeois.

Il manque donc bien évidemment dans cet article la question de la dynamique et donc la question du passage du capitalisme au communisme qui, lui, a bien atteint la Russie et fait donc aussi partie de son héritage. Impossible donc de comprendre la Russie d’aujourd’hui et ses « retours en arrière » sans référence à Marx et à Lénine. Chose qui prend toute son importance au moment où d’autres pays, en particulier bien sûr la Chine, poursuivent l’objectif d’aller à travers la construction des bases du socialisme, vers le communisme. Et c’est dans ce contexte que l’on doit prendre en compte l’impact persistant sur les processus de progrès humain des traditions éradiquées par le capitalisme, ou malmenées par le socialisme réel.

Sur le plan religieux, il manque aussi dans cet article la prise en compte de la dynamique qui est allée de la foi d’Israël à l'islam en passant par les christianismes analysés, eux, isolément, dans cet article. Alors que judaïsme et islam mais aussi bouddhisme ne figurent pas par hasard dans la constitution russe comme ses « religions nationales ».

Cette notion de dynamique est ici absente en partie sans doute à cause de la régression qui est tombée sur les pays de l’Est dans les années 1980 et du blocage concomitant de la dynamique du capitalisme en Occident dans les mêmes années. Le cul de sac dans lequel est arrivée la dynamique occidentale antérieure doit d’ailleurs sans doute en partie être recherché aux origines même de ce qui allait devenir l’Occident, ce vers quoi nous incite à penser fort utilement cet article.

Mais en plus de cet aspect "photo du moment" que répercute l’auteur de ce mémoire, il y a la question des fondements philosophiques, et donc ici théologiques, nés au départ entre Rome et Constantinople. Ce qui est pertinent et qui doit être repris pour entrevoir ce qui pourrait, et devrait, arriver quand la dynamique inhérente à l’épopée humaine repartira, ce qu’on entrevoit déjà en Extrême-Orient, peut être en Asie occidentale, peut être en Afrique et en Amérique latine mais aussi en Russie. Quand donc nous sortirons du néo-malthusianisme dans lequel nous sommes englués par la force des choses et du phénomène réactionnaire encore en cours aujourd'hui, même si c’est avec une vigueur allant en diminuant, source des violences exacerbées et insensées, et de guerres récurrentes auxquelles nous assistons depuis plus de trente ans.

La Rédaction


 

Différences civilisationnelles sélectionnées entre la Russie et l'Occident

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Mars 2023

Małgorzata Rudnik*

 

Résumé

Le but de cet article est de montrer les différences civilisationnelles entre la Russie et l'Occident, et de répondre à la question de savoir quelle culture est la plus adaptée aux besoins du développement social au XXIe siècle. Le sujet de l'analyse est la sous-structure de conscience de l'être social, et la méthode de recherche adoptée se réfère au principe humaniste. L'article a pour effet de préciser les éléments qui distinguent la nation russe des nations adoptant dans leur pays des schémas capitalistes. La principale différence dans leur développement est le soborisme russe (‘sobornost’) qui s’oppose à l'individualisme occidental. Cela nous permet d'identifier la civilisation russe comme maintenant en vie certains éléments de la société traditionnelle, avec laquelle l'Occident a clairement rompu, exprimant des idées libérales et s'identifiant à la soi-disant modernité.

Mots-clés : civilisation, tradition, anthropologie, société, orthodoxie, protestantisme, conciliarisme, individualisme, idée russe, capitalisme, démocratie souveraine, marché libre.

 

Introduction

Le rôle de la civilisation dans l'histoire du monde fait l'objet de nombreuses études scientifiques. Parallèlement aux mutations qui s'opèrent sur la scène politique mondiale et aux progrès technologiques, la question du rapport domination - subordination ou coopération et harmonisation de leur développement, devient d'actualité. De nos jours, l'approche civilisationnelle se résume à la conviction que l'ordre international émergent sera déterminé par l'impact des civilisations coexistantes1. D'où le développement de l'interprétation civilisationnelle, dérivée de la science de la civilisation2. Un représentant important dans la réflexion scientifique polonaise était Feliks Konieczny, qui a créé une science comparée des civilisations. Cette approche est également soutenue par les normes applicables dans le monde des méthodologies des sciences sociales et humaines, qui révèlent des tendances, entre autres, à se retirer de la recherche factuelle au profit de synthèses théoriques ; se concentrer sur la nature dynamique et procédurale de la vie sociale; prendre en compte un horizon temporel long qui permet de percevoir le rôle de la tradition et de faire des prévisions ; s'éloigner des questions d'institutions et d'organisation de la société au profit des questions de culture, c'est-à-dire des systèmes de valeurs, de la mentalité collective, etc. ; assurer l’interdisciplinarité de la recherche, privilégiant les méthodes qualitatives et herméneutiques3.

Nous assistons à la crise de la civilisation occidentale, qui a non seulement perdu ses avantages et ses possibilités d'imposer ses valeurs au monde, mais est incapable d'offrir des réponses aux défis qui ont émergé au XXIe siècle. C'est pourquoi cela vaut la peine d'identifier et de comparer les civilisations russe et occidentale pour répondre à la question : laquelle est la plus adaptée aux besoins du développement social du XXIe siècle ? L'intérêt croissant pour la recherche d'une alternative au libéralisme occidental, exprimant l'idée du capitalisme, du marché libre et de la démocratie, est bien révélé par la chercheuse polonaise Barbara Krygier : «L'inefficacité du mondialisme, comme système dégénéré créé dans le courant de déclin de la civilisation occidentale, et surtout de l'américanisme, comme son efflorescence, est de plus en plus révélée »4. Dans l'article, je vérifie l'hypothèse selon laquelle la civilisation russe révèle des artefacts culturels qui contribuent à changer le monde en mieux.

Le sujet de l'analyse est la sous-structure de conscience de l'être social, qui comprend également la sous-structure politique, juridique et économique. Déterminer le rôle de chacun d'eux dans une société choisie permet de caractériser une civilisation donnée5, car c'est le système de valeurs qui motive l'action, provoque des conflits et est à la base de l'idéologie et des doctrines politiques6. Les trois structures de l'existence sociale sont en fait créées par le comportement humain. Adam Jan Karpiński souligne que "chaque sous-structure est (...) un produit de l'homme, grâce à ses spécificités biologiques, mentales, sociales et spirituelles"7. Le choix des objets comparés n'est pas accidentel. Le phénomène de « l'idée russe » conduit à penser que la Russie est une création diamétralement opposée aux autres pays, qui se soumettent souvent sans discernement aux tendances mondiales. Comme l'a écrit Piotr Chaadaev, philosophe russe du XIXe siècle : « Nous n'appartenons à aucune des grandes communautés de la race humaine ; nous n'appartenons ni à l'Occident ni à l'Orient, et nous n'avons aucune tradition de l'un ou de l'autre. Placés pour ainsi dire hors du temps, nous n'étions pas embrassés par l'éducation universelle de l'humanité »8. Cet isolement historique (souvent confondu avec un retard) dans les conditions de la crise mondialiste actuelle ne doit plus être perçu comme un trait négatif, mais comme un atout et une opportunité pour les Russes de proposer leur propre récit en augmentant la prise de conscience générale et l'humanitarisme de l'humanité. Comme l'a écrit Andrzej Piskozub9.

 

Les voies de divergence des civilisations d'Orient et d'Occident

Les origines du processus de séparation de la Russie de l'Occident remontent à l'Antiquité. Les pays d'Europe occidentale se sont développés dans la culture latine (qui a succédé à Rome), tandis que la Rus (« Ruthénie ») de Kiev était indubitablement corrélée aux coutumes du rite byzantin (qu'il faut comprendre comme une continuation de l'hellénisme), acceptant le baptême de Constantinople. Malgré l’assimilation de la Grèce antique avec Rome, sous le nom d’Antiquité, malgré de nombreux traits communs, il convient de prêter attention aux différences entre ces civilisations, car elles peuvent être la clé permettant de comprendre les différences entre les nations prenant pour modèles ces deux berceaux de civilisation distincts. Wojciech Klag attire l'attention sur cela lorsqu'il écrit sur les croyances des Grecs et des Romains10 :

Malgré l'acceptation de nombreuses divinités grecques par les Romains, la différence fondamentale entre les religions de la Grèce et de Rome consistait en une perception différente de la divinité. Les Romains traitaient des concepts abstraits tels que Victoria et Nike comme des divinités, tandis que les Grecs donnaient à chaque divinité une forme humaine, ce qui était propice à l'apothéose des peuples (...) Les Romains, en revanche, avaient tendance à succomber au syncrétisme religieux.

La religion joue sans aucun doute un rôle important dans le processus d'émergence de la civilisation. Elle crée des valeurs universelles de la vie sociale et de la compréhension de ce qui est caractérisé comme étant le bien. Même avant le schisme de 1054, quelques écarts peuvent être constatés entre les sociétés de rite chrétien oriental et occidental. Klag, analysant les réalisations scientifiques de Feliks Konieczny, définit la civilisation latine comme personnaliste, tandis qu'il qualifie le byzantinisme de collectiviste11. Dans la recherche des sources de l'essence communautaire du courant oriental, il convient de prêter attention au concept d'émanatisme, dérivé de l'hellénisme. L'une de ses hypothèses est le contact avec la divinité collectivement, et non individuellement. Cette vision du monde a trouvé son reflet dans le byzantinisme, puis a influencé la spécificité de la spiritualité russe. Le premier moment historique du processus de séparation des civilisations de l'Orient et de l'Occident fut la désintégration de l'Empire romain en 476. Dans le contexte de cet ouvrage, il convient de considérer cet événement du point de vue de Constantinople, comme l'écrit Dariusz Brodka12 :

Seule la partie occidentale de l'empire s'effondre, les Goths prennent le pouvoir à l'ouest, l'Occident est envahi par les barbares. L'Orient représente la permanence de l'Empire Romain. (...). En général, en Orient (...) l'opinion sur la continuité de l'Empire romain prévaut, l'Empire romain d'Orient est une continuation naturelle de l'ancien empire.

Des différences culturelles croissantes entre Constantinople et Rome au fil du temps ont été l’une des conséquences de la séparation. Cela était dû en grande partie au fait que le grec était parlé dans l'Empire d'Orient tandis que le latin était utilisé dans l'Empire d'Occident. Il était donc inévitable d'obtenir des informations de diverses sources, de reconnaître d'autres auteurs comme autorités religieuses, et donc de s'éloigner progressivement les uns des autres13.

Les événements de 1054, qui sont entrés dans l'histoire sous le nom de Grand Schisme d'Orient, ont été un autre accélérateur de la scission du christianisme entre le catholicisme et l'orthodoxie. Sa cause théologique était le débat entre les Églises d'Orient et l'Occident sur la doctrine latine de la descente du Saint-Esprit du Père et du Fils. L’enseignement basé sur les vues de St. Augustin et d'autres Pères latins, a conduit à un changement dans les mots du Credo de Nicée-Constantinople concernant le Saint-Esprit. Au lieu de "du Père qui s'en va" en Occident, les mots "du Père et du Fils" ont commencé à être utilisés. Selon les chrétiens d'Orient, l'expression « procède du Père » est indiscutable car elle se fonde sur les paroles du Christ lui-même14. Il est intéressant de noter que les débuts de l'identification de toute l'Europe occidentale avec le protestantisme, qui sont apparus dans la conscience russe au cours des siècles suivants et qui sont encore visibles aujourd'hui, remontent au Grand Schisme d'Orient15 :

Dans la scission du XIe siècle, l'orthodoxie a vu l'arrogance inhérente à l'esprit du protestantisme, le mépris de la communauté de l'Église, l'arbitraire dans les jugements dogmatiques, la perte de la vision spirituelle de l'Église et son agencement à la manière d'une communauté laïque soumise aux lois et aux gouvernants.

Alexeï Khomyakov, penseur russe du XIXe siècle, désigne la Réforme luthérienne comme une conséquence de l'arbitraire occidental16. C'est cela, malgré de nombreux événements historiques qui ont influencé la formation de l'idée russe, que Sergei Kara-Murza considère comme un tournant dans le processus de séparation de la Russie de l'Occident. Il décrit le discours de Martin Luther et ses conséquences comme « une rupture avec l'idée du salut collectif de l'âme (et donc aussi avec l'idée de la fraternité religieuse) »17. Son opinion prouve que, le monde occidental se détournant de la perception communautaire de la religion, cette division a pris une forme irréversible et prouve la fondamentalité attribuée par la société russe à l'idée de soborisme. Un promoteur contemporain de ce concept est le philosophe et géopolitiste russe Alexandre Dugin18 :

Les protestants ont remplacé l'identité collective de l'Église au sens du catholicisme (et plus encore de l'orthodoxie) par des individus séparés qui pouvaient désormais interpréter l'Écriture à partir de leur propre raison, rejetant toute tradition. Ainsi, de nombreux aspects du christianisme, tels que les mystères, les miracles, les anges, la récompense après la mort, la fin du monde, etc., ont été revus et rejetés comme ne répondant pas aux "critères rationnels".

L'émergence d'une telle manière de percevoir le monde a jeté les bases de l'octroi généralisé de la propriété privée et du développement du capitalisme et, ce qui est extrêmement important, a contribué à l'ouverture de l'art à l'art abstrait. Cette tendance s'est manifestée dans le protestantisme par l’abandon du sacré et du contenu - les valeurs clés de l'orthodoxie. C'est pourquoi l'Orient accuse l'Europe de rejeter la nature divino-humaine de la réalité rachetée par le Christ19. L'idée de dieu-humanité, initiée par Vladimir Soloviev, explorée par les penseurs orthodoxes, est devenue l'une des théories les plus importantes de la spiritualité russe. Le concept protestant de "Seul Dieu est divin, il est au-dessus de tout ce qui est humain"20 est à l'opposé.

Dans le contexte de la condamnation globale de l'Occident par l'Orient pour cause de protestantisme, Wojciech Błaszczyk ajoute21 :

Les théologiens orthodoxes affirment que l'orthodoxie a un remède contre les maux internes à l'Occident, qu'un retour aux enseignements orthodoxes peut empêcher une crise de la foi en Occident (A. Khomiakov, P. Evdokimov. O. Clément). Cette théorie est très discutable, bien que non dépourvue d'intuitions profondes.

Le problème de la compréhension de l'œcuménisme dans le contexte des trois branches les plus importantes du christianisme, visibles dans la question discutée, est mieux illustré par les mots suivants22 :

L'orthodoxie et le catholicisme aspirent à l'unité de l'Église parce qu'ils croient que l'Église est une, indivisible par nature, comme le Christ l'a voulue. Chaque scission apparaît comme une véritable blessure intérieure, un mal qui dénature l'image même du christianisme. L'unité est un attribut inaliénable de l'Église. Le protestantisme, d'autre part, comprend l'unité d'une manière plus pratique. Le protestantisme ne cherche pas l'unité pour elle-même, mais considère quelle situation est la plus propice à l'accomplissement des objectifs et des tâches qu'il se fixe.

Il convient de noter que cette question a également été soulevée à plusieurs reprises par Jean-Paul II. Concernant l'Orient, il écrit23 :

Certaines valeurs essentielles à la vie humaine y ont été moins dévalorisées qu'en Occident. Il y a une vive (...) conviction que Dieu est le plus haut garant de la dignité humaine et des droits de l'homme. Quel est le risque alors ? Elle consiste à succomber sans discernement à l'influence des schémas culturels négatifs répandus en Occident.

L'orthodoxie et le catholicisme ont préservé la perception de Dieu de manière concrète et abstraite, reconnaissant la valeur des réalités terrestres qui servent à obtenir le salut. Cela a été confirmé par le Concile Vatican II : « Car toutes choses, par le fait même qu'elles sont créées, ont leur propre permanence, vérité, bonté, et en même temps leurs propres lois et ordre, que l'homme doit respecter, reconnaissant les méthodes propres des diverses sciences ou arts »24. D'autre part, la théologie protestante, au contraire, comprend le sacré en termes abstraits, ce qui conduit à un trouble de l'intégrité caractéristique de l'Occident. En témoignent les paroles suivantes : "Luther arrive à la conclusion que la loi de Dieu ne concerne que la vie religieuse de l'homme, et que la loi de l'homme ne concerne que la dimension de sa vie naturelle"25.

 

Anthropologie au regard des civilisations d'Orient et d'Occident

Les réflexions sur la spécificité de la culture russe, souvent qualifiée plus largement d'orthodoxe ou de slave, font référence à la figure mythologique du Sphinx. Le monstre à corps de lion, ailes d'aigle, queue de serpent et tête de femme de la tragédie de Sophocle pose au titre d'Œdipe une question célèbre, à laquelle la réponse est : l'homme. Le sphinx symbolise le sens et l'image de la mort, la soumission au destin. Selon Maciej Broda, cette création « génère des attitudes ambivalentes, caractéristiques de l'expérience du sacré, qui suscite à la fois la fascination et la peur, qui peut sauver, libérer, mais aussi tromper et perdre. (...) oriente le monde vers la Divinité »26. Le Sphinx est identifié par Friedrich Nietzsche à la « volonté de vivre » et à la « volonté de se questionner davantage »27. En essayant d'explorer le mystère de l'âme russe, il est impossible de ne pas se référer à la tradition philosophique locale. Evoquant le problème de la différence de la nation russe28 par rapport aux nations occidentales, Dostoïevski écrit : « Pour l'Europe, la Russie est l'un des mystères du Sphinx. L'Occident inventera plutôt un perpétuel mobile ou un élixir de vie que d'explorer l'essence de la russité, l'esprit de la Russie, son caractère et son attitude »29. Cette citation illustre pleinement la complexité de la compréhension de l'identité russe, clairement orientée vers des valeurs polémiques telles que l'unité, l'intégralité et la finalité.

Les raisons de l'impossibilité de comprendre sa nation en termes rationnels ont également été recherchées par l'éminent philosophe russe Soloviev. A son avis30 :

Ce qui est personnel et ce qui est social, ce qui est historique et ce qui est universel, ce qui est terrestre et ce qui est cosmique, ce qui est terrestre et ce qui est extra-terrestre se sont unis chez le Russe en un tout, le faisant en partie à la frontière et en partie au-delà des frontières de l'existence.

Nikolai Gogol était d'un avis similaire, qui croyait que la mentalité russe se caractérisait par un désir de s'élever au-dessus de la vie, dans les dimensions les plus élevées des sphères idéales31. Nous arrivons ici au problème de l'incompréhension de la russitude par l'Occident, dont les idées sont basées sur les Lumières, qui font passer la raison avant tout. En se référant à la pensée de Huntington, notons que la Russie, du fait de l'esclavage tatar, n'a eu aucun contact avec les conceptions qui prévalaient en Europe32. Dans la compréhension de l'Occident, c'est une sorte de pénurie. L'opinion s'est répandue que la Russie est trop sous-développée pour égaler le monde capitaliste au niveau de la modernisation. Pendant ce temps, les Russes eux-mêmes présentent cette situation différemment ; à l'époque où les idées des Lumières prévalaient en Europe, Fiodor Tyoutchev écrivait33 :

Vous ne pouvez pas comprendre la Russie avec votre esprit

Et vous ne pouvez pas le mesurer avec une mesure ordinaire

Elle a un caractère spécial

Que vous ne pouvez croire qu'en Russie.

Ces strophes amènent à réfléchir sur la question de savoir comment comprendre la Russie, puisque ce n'est pas possible avec l'aide de la raison. Le sujet lyrique désigne la foi comme un élément clé du processus cognitif, qui est basé sur la confiance et nécessite une implication émotionnelle. Le caractère particulier de la Russie la rend au-delà de la compréhension rationnelle, elle ne peut donc pas être limitée par des schémas logiques. Comme on peut le voir, le poème promeut des valeurs opposées aux concepts des Lumières européennes d'alors.

Dans ses recherches sur les différences civilisationnelles anthropologiques, Kara-Murza identifie deux types de sociétés : traditionnelle et moderne. Le premier d'entre eux se caractérise par une approche de la vie dans laquelle la valeur d'une personne n'est pas dictée par la quantité de biens matériels qu'elle a accumulés, mais par sa réputation dans sa communauté d'origine. Ainsi, en naissant dans une communauté donnée, les gens en font partie et cela donne un sens à leur vie. En revanche, les éléments de base de la société moderne sont des individus dont la réputation dépend de leurs possessions. Comme l'écrit Kara-Murza34 :

Un petit homme dans cette société est transformé en spectateur pour qui une "réalité virtuelle" est créée, de sorte qu'il n'est plus capable de la distinguer de la "réalité réelle" et perd son libre arbitre.

Selon le chercheur russe, une telle tendance est visible dans les pays occidentaux, alors qu'en Russie, qu'il identifie à la société traditionnelle, c'est l'inverse : « l'homme n'est pas un individu, mais un membre d'une communauté »35. L'appartenance de la civilisation russe à la catégorie de la société traditionnelle est confirmée par la foi dans les possibilités illimitées de l'homme. Cela est particulièrement évident dans la philosophie de cette nation. Des tendances telles que l'humanité divine ou le cosmisme peuvent être citées en exemple. Leurs hypothèses sont basées sur la poursuite du bonheur pour tous. Comme l’écrit Gracjan Cimek36 :

L'idée russe résulte d'une vision holistique de la réalité, reconnaissant l'homme comme un microcosme concentrant le tout en lui-même - le macrocosme. Le lien entre l'homme et le monde est la religion - une structure à l'intérieur du monde, pas à l'extérieur, qui en fait partie intégrante.

La société moderne, d'autre part, limite l'homme à la réalisation de certains biens matériels, indépendamment du mal fait à d'autres personnes. Selon Kara-Murza, l'Occident a prouvé son appartenance à cette catégorie en procédant à une expansion et à une colonisation au sens large au tournant du siècle. Les effets de ces activités incluent : la mort de membres de différents groupes ethniques, la destruction de leurs cultures et l'imposition d'un mode de vie occidental. L'Occident percevait les gens qui, au lieu d'adhérer à la théorie de la propriété privée, vivaient selon le principe du « un pour tous, tous pour un » comme des sauvages qu'il fallait coloniser. Une manifestation révélatrice de cette attitude a été l'extermination de millions d'Indiens par des immigrants anglo-saxons en Amérique du Nord. Ainsi, la société civile, si valorisée dans l'idée, a en fait engendré le racisme. Les facteurs mentionnés ci-dessus sont devenus la prémisse pour identifier les attitudes de la société russe avec le soborisme et la civilisation occidentale avec la vente de soi comme un produit, ce qui a conduit à la création d'une population d'atomes caractérisée par l'individualité.

La culture est un élément important de l'identité nationale. Il vaut donc la peine de considérer ses manifestations dans le contexte de la nature d'une société donnée. Nietzsche a défini l'art comme un domaine dans lequel l'homme "se complaît comme perfection"37. On retrouve ici une convergence avec l'humanisme esthétique, dont les valeurs sont liées à de nombreux courants de la philosophie russe, montrant l'homme comme un individu ayant le pouvoir de créer. C'est l'idéalisme nietzschéen qui s'est intégré au système collectiviste, dans lequel le rôle dominant de la culture était l'expérience mystique des masses et de la communauté38. Cette tendance reflète le soborisme russe. La signification de ce terme est mieux véhiculée par les mots39 :

La plénitude de la vie est la communauté (sobornost') dans laquelle la personne trouve son épanouissement ultime. La recherche de la vérité est un défi pour toute la communauté des croyants. Elle ne peut être connue individuellement, subjectivement, mais toujours en communauté.

Marcin Cielecki souligne qu'au fil des années le sens de ce mot a évolué grâce aux plus grands penseurs et théologiens russes (Berdiaïew, Khomyakov, Sergueï Boulgakov et Pavel Evdokimov)40. Les chercheurs contemporains soulignent également la nature communautaire et intuitive de la conscience russe, qui s'oppose à l'individualisme, au raisonnable.

L'idéologie occidentale, quant à elle, a rejeté les valeurs conciliaires au profit de l'individualisme. Ce processus a conduit à la création de l'aliénation ("aliénation"). Karpiński décrit ce phénomène comme suit41 :

L'homme crée « quelque chose », puis ce produit, devenant indépendant, s'aliène en subordonnant son producteur. Un exemple ici sont les produits du travail, qui échappent au contrôle rationnel de leurs producteurs et, les contrôlant, deviennent une force qui leur est hostile. Ce processus est soumis à la fois aux objets matériels, aux choses faites par l'homme, ainsi qu'aux résultats de son effort spirituel, c'est-à-dire un système de concepts, de valeurs, de systèmes idéologiques.

 

Conséquences de l'impérialisme romain

Selon Samuel Huntington, l'identité de l'Occident était définie par les caractéristiques suivantes : le catholicisme romain, le féodalisme, la Renaissance, la Réforme, l'expansion outre-mer et la colonisation, les Lumières et l'émergence de l'État-nation. L'auteur de Clash of Civilizations ajoute que la Russie n'a eu aucun contact avec les phénomènes historiques mentionnés en raison de la captivité tatare qui a duré du milieu du XIIe au milieu du XVe siècle42.

Les considérations des politologues et des sociologues qui étudient les doctrines contemporaines indiquent, entre autres, les raisons de l'expansion romaine, des facteurs tels que les avantages matériels, la nature psychologique obtenue grâce à des politiques agressives et les tendances ataviques de cette société à recourir à la violence43. Le débat médiéval sur les universaux était une sorte de fondation de la civilisation occidentale, à partir de laquelle le système libéral a ses origines. C'est alors que le courant opposé, appelé nominalisme, s'est développé sur l'idéalisme platonicien. Le différend est décrit avec précision par Dugin44 :

Cette dispute divisa les théologiens catholiques en deux camps, dont l'un reconnaissait l'existence de la généralité (genre, espèce, universaux), et l'autre croyait qu'il n'y avait que des objets séparés, spécifiques et individuels, dont les noms n'étaient traités qu'en termes de systèmes de classification externes, conventionnels, dépourvus de contenu interne.

Le propagateur de la première direction était Thomas d'Aquin, qui, avec toute la tradition de l'Ordre dominicain, se basait sur les hypothèses de Platon et d'Aristote45. En revanche, Jean Roscelin et William Ockham sont considérés comme les principaux représentants du nominalisme. La vision du monde des partisans de cette tendance est décrite par Gracjan Cimek comme suit : "les concepts d'homme, de Dieu, de moralité, de vérité ne sont pas considérés comme réels, donc leur existence est étroitement pragmatique"46.

Avec la vulgarisation de la théorie du nominalisme en Occident, le dualisme dans la sphère religieuse a commencé à être observé dans ce domaine. En revanche, à propos de l'Orient, Cimek note : « L'absence de cette révolution dans le cercle culturel et civilisationnel russe a permis de maintenir le « lien » avec l'Antiquité »47. Cette opinion est confirmée par les propos de Jadwiga Staniszkis48 :

C'est la survivance du platonisme dans le thomisme (qui est encore le fondement du catholicisme en Europe de l'Est et partout où la révolution intellectuelle nominaliste n'a pas eu lieu) qui le relie de manière cachée à l'orthodoxie et crée le terrain pour vivre différemment qu'en Europe occidentale de nombreux courants idéologiques.

Dugin appelle à juste titre le nominalisme « la matrice philosophique de la Modernité »49. Les relations individuelles entre l'homme et Dieu prouvent l'ingérence de ce courant de pensée dans la sphère religieuse du monde d'alors. En science, cette direction est devenue visible à travers l'atomisme et le matérialisme. La politique a commencé à pencher vers la démocratie bourgeoise. Dans l'économie, il a trouvé son expression dans le libre-échange et la propriété privée. L'éthique, quant à elle, était empreinte d'utilitarisme, d'individualisme, de relativisme et de pragmatisme50. On peut donc conclure que le nominalisme a inauguré le processus de désintégration du consensus jusque-là universel, comme en témoignent les propos suivants51 :

Le nominalisme est devenu le fondement du libéralisme dans l'idéologie et l'économie à l'avenir. Il ne traitait l'homme que comme un individu et rien de plus, et toute forme d'identité collective (religion, groupe social, etc.) devait être invalidée.

L'étape suivante dans l'histoire de l'expansion géopolitique des pays occidentaux fut sans aucun doute le colonialisme, entraînant, entre autres, l'assujettissement par les puissances européennes des cultures des sociétés conquises, qui a eu des résultats désastreux dans le domaine de l'anthropologie. Les réalisations de l'esprit humain ont été divisées en une culture dominante (européenne) et une culture dominée (non européenne)52. Comme l'écrit Cimek53:

Le commerce et l'argent sont devenus la force formatrice de la culture de la civilisation occidentale. (...) un système de valeurs spécifique est apparu, qui a été créé par : l'initiative, l'égocentrisme, la compétition, le capital, la richesse, le pouvoir, imprégnant la philosophie, la théologie et même la mode, l'art et le goût. La civilisation occidentale a donné une impulsion à l'ère moderne et, grâce au développement des sciences naturelles, de la technologie et du rationalisme, elle est devenue une civilisation de l'expérimentation, laissant à l'Orient le titre de pilier des valeurs humanistes. Les principaux États de la civilisation occidentale se sont identifiés comme le centre de la civilisation mondiale.

 

Liberté et droit

Selon Witold Kwaśnicki : "les définitions de la liberté et de l'égalité peuvent être manipulées librement, en fonction du système de valeurs adopté et de la volonté d'utiliser ces concepts pour démontrer des thèses prédéterminées"54. Selon le fondateur du libéralisme, Lock55 :

La liberté de l'homme dans la société est réduite à n'être soumise à aucun autre pouvoir législatif que celui établi par consentement dans la communauté, ni à l'empire de la volonté de personne, ni aux limitations d'aucune loi autre que celle que le législateur édicte conformément à la confiance placée en lui. La liberté du peuple sous le règne du gouvernement signifie vivre sous le règne de lois permanentes, universelles dans cette société et promulguées par la législature qui y est établie. C'est la liberté de suivre ma propre volonté dans toutes les matières où les lois ne l'exigent pas, et de ne pas être soumis à la volonté changeante, incertaine, inconnue, arbitraire d'un autre homme.

Dans le contexte des mots cités, il convient de considérer l'opinion exprimée par Berdiaïev56 :

Au plus profond du peuple russe s'enracine une plus grande liberté d'esprit que dans le peuple plus libre et les nations éclairées de l'Occident. Dans les profondeurs de l'orthodoxie, il y a plus de liberté que dans le catholicisme. Le pouvoir du sentiment de liberté est l'un des pôles de la nation russe sources auxquelles l'idée russe est liée.

Quelle est la différence d'interprétation de la catégorie de liberté entre l'Orient et l'Occident ? Chomiakow voit dans le catholicisme, dans le rationalisme occidental et dans la philosophie de Hegel l'avantage du monde matériel sur l'esprit57. Berdiaïev décrit la liberté intérieure des Russes comme "très développée"58. Błaszczyk59 fait des remarques intéressantes à cet égard :

Bien sûr, l'Orient parle de liberté à un niveau légèrement différent de celui de l'Occident, qui, soit dit en passant, n'a jamais perdu une telle vision spirituelle de la liberté. (...) Il a laissé la gestion des libertés naturelles à l'Etat. Aux temps des régimes les plus autoritaires, que ce soit à Byzance ou dans la Russie tsariste, la résistance des fidèles aux autorités était négligeable. Et pourtant, dans le cas des Russes, on ne peut pas dire qu'ils aient manqué de courage, ni même d'une certaine inclination au combat extrême. Dans ce cas, cependant, l'extrémisme s'est traduit par la capacité de supporter un régime parfois extrêmement despotique. A la racine de cette attitude se trouve certainement la notion orthodoxe de liberté.

Le concept orthodoxe de liberté dans son ensemble fait référence au commandement de l'amour du Nouveau Testament. Ce fait est le point de départ pour considérer les différences dans la compréhension du terme "loi" entre l'Orient et l'Occident. Comme le note Błaszczyk, la Russie a toujours fortement critiqué le juridisme occidental, dans lequel tout était réglé par la loi60. Cette opinion est confirmée par les paroles du slavophile du XIXe siècle Konstantin Aksakov61 :

En Occident, l'âme est tuée, contente de perfectionner les formes de l'État, le système policier ; la conscience est remplacée par la loi, les motivations intimes par des règlements, même la philanthropie devient une activité mécanique ; en Occident, seule la forme de l'État est concernée.

Dans une telle attitude, nous voyons une incohérence avec l'idée russe. Selon les Russes, les lois ne remplacent pas efficacement le lien de conscience et d'amour. Comme l'écrit Kara-Murza62 :

La notion de liberté dans une société traditionnelle est contrebalancée par une multitude d'interdictions qui, ensemble, génèrent un fort sentiment de responsabilité (c'est pourquoi une telle société ressemble à une société de non-droit - il n'y a pas d'urgence à formaliser les interdictions sous forme de lois). Dans la société occidentale, le contrôle de l'éthique commune a été remplacé par le contrôle de la loi. Dans une société traditionnelle, la loi est largement inscrite dans les normes culturelles, les interdictions et les traditions. Ces normes sont exprimées dans le langage de la tradition, transmis de génération en génération (traduction personnelle).

Il convient de noter qu'elle est à l'origine de nombreux malentendus, car elle perçoit la perception du droit au sens traditionnel par les sociétés occidentales comme illégale. Afin d'illustrer le problème toujours d'actualité des différents points de vue sur la liberté et les limites imposées par la législation, je voudrais citer les mots de l'écrivain russe contemporain Viktor Yerofeev63 :

En Europe, je vois toujours de plus en plus d'interdictions (même de fumer dans les lieux publics), la croyance que le sucre n'est plus souhaitable et que le sel est carrément interdit, qu'il faut porter un casque à un endroit et qu'un chapeau n'est pas autorisé à un autre. N'est-ce pas une sorte de castration d'un homme ? Bien sûr, l'homme a beaucoup de mauvaises habitudes, mais les interdire n'est pas le moyen de les briser.

 

La démocratie russe aujourd'hui

En essayant de déterminer le degré de fonctionnalité de la démocratie dans les conditions de la Fédération de Russie contemporaine, nous rencontrons de nombreuses contradictions. Une opinion intéressante est exprimée par Yerofeev, qui affirme que « la démocratie et la Russie sont deux phénomènes qui ne peuvent être combinés »64. Son point de vue rejoint les observations du diplomate polonais Jerzy Bahr, qui fut consul général de la République de Pologne à Kaliningrad (1992-1994), puis ambassadeur de Pologne en Russie (2006-2010). Dans ses mémoires, on lit le mythe existant dans la société russe des années 1990 concernant la possibilité de construire un État basé sur les idées de l'Occident, libéral et libertaire65, qui n'a cependant pas trouvé l'approbation des Russes66 :

Les années 1990 sont perçues par la plupart des Russes comme définitivement négatives, ce qui se reflète même dans la langue : le mot "démocratie" est remplacé par "diermokracja", c'est-à-dire "gouvernement de merde", et "privatisation" par "prichvatisation" de "prichwatit", signifiant attraper pour soi.

Par rapport au problème décrit, une hypothèse intéressante est avancée par Kara-Murza, qui ramène le problème de la démocratie à la question de ce qui est le plus humain : la manipulation par les autorités ou les moyens ouverts de coercition et de violence. Selon lui, l'Occidental choisira la première option, et la réponse du Russe sera la deuxième option. Pourquoi? Car la manipulation est cachée67. Le philosophe russe ajoute également que, selon ses compatriotes, les élections multipartites font plus de mal que de bien68. Dans ce contexte, les propos d'Erofeev sur son pays semblent faire sens : « La démocratie y est acceptée comme un moindre mal »69.

De plus, Erofeev exprime l'opinion suivante : "actuellement la Russie est un pays où la démocratie ne meurt pas, mais se développe et renaît"70. Ses paroles sont confirmées par l'élaboration du concept de « démocratie souveraine » par les autorités de la Fédération de Russie au début du XXIe siècle. Son objectif est de préserver l'identité culturelle et de réaliser le potentiel de l'État dans les conditions de la mondialisation. De cette façon, la Russie veut se protéger d'être subordonnée aux hégémonies occidentales dans la sphère politique, économique et culturelle, tout en préservant la liberté des individus et des sociétés71. Voici comment Cimek définit ce projet idéologique72 :

Le message principal est la reconnaissance de la suprématie de la "souveraineté" sur la "démocratie", ce qui signifie la fin du processus de démocratisation incarné par le président Eltsine. La nouvelle idéologie doit être le point culminant de la transformation du système russe : du tsarisme, en passant par le socialisme, au règne des oligarques. (...) La valeur fondamentale est la liberté de l'individu, inséparable de la liberté de la nation et de l'ordre juste du monde. (...) Le projet ne repose pas sur le concept de droits individuels enraciné dans le libéralisme occidental, mais rejette également la nation ethniquement comprise. Elle justifie la construction d'un système politique dans lequel les autorités ne sont choisies, formées et dirigées que par des membres de la nation russe. L'objectif était d'assurer le bien-être matériel, la liberté et la justice pour tous les citoyens, groupes sociaux et peuples de la Fédération de Russie. Parmi les priorités figurent : a) la solidarité civique, b) la "couche créative" comme première couche, c) la culture grâce à laquelle la Russie doit devenir co-créatrice de la civilisation européenne, d) la science et l'éducation comme condition de la compétitivité de l'économie fondée sur la connaissance.

Dans les conditions de la mondialisation, l'adoption par la Fédération de Russie de l'idéologie de la démocratie souveraine prouve une profonde conscience des dangers résultant de l'adoption sans critique des modèles occidentaux de systèmes politiques. Un tel comportement est la clé du maintien de l'identité nationale et est également l'un des éléments de la sécurité nationale.

 

Propriété privée

Une autre valeur montrant les différences entre la civilisation russe et occidentale est la propriété privée. Platon a affirmé que la propriété privée provoque des querelles et contribue au déclenchement des guerres, c'est pourquoi il a postulé son abolition. Aristote, d'autre part, croyait que ce n'était pas la valeur privée qui motivait la querelle, mais le désir de la posséder. Par conséquent, afin d'éliminer les conflits armés, il faudrait se débarrasser de ce sentiment, ce qui est pourtant impossible, compte tenu de l'éternelle cupidité de l'humanité73. La possession est l'élément le plus important du marché, sans elle il ne pourrait pas fonctionner. Selon Adam Smith, seul le souci de l'homme pour son propre bien, c'est-à-dire la propriété privée, est une garantie de gestion efficace. Selon lui, le devoir de l'État ne devrait être que de maintenir certaines institutions qui facilitent les échanges. En même temps, il était très sceptique quant aux efforts arbitraires des fonctionnaires pour le bien de l'État74.

Friedrich von Hayek, partisan autrichien des principes de l'économie de marché libre, a affirmé que le système de la propriété privée est le plus important garant de la liberté75. Le libéralisme dans la sphère économique consiste à considérer les biens comme des objets individuels pouvant être attribués à un propriétaire individuel. L'idée russe s'oppose à cette conception de l'économie, comme le confirment les propos de Berdiaev : « tout le monde espérait que la Russie éviterait le mensonge et le mal du capitalisme, qu'elle serait en mesure de parvenir à un meilleur système social, en contournant le stade capitaliste du développement économique»76. Cette opposition au capitalisme s'est intensifiée dans la pensée slavophile du XIXe siècle77 :

Les slavophiles croyaient que les voies de la Russie étaient particulières, que le capitalisme ne se développerait pas et qu'une bourgeoisie forte ne se formerait pas en Pologne, qu'il serait possible de préserver la communauté de l'être national russe, par opposition à l'individualisme occidental. La bourgeoisie triomphante en Occident leur répugnait.

L'attitude des Russes envers la propriété privée se reflète dans les mots de l'économiste Alexander Yakovlev78 :

Il n'y a jamais eu de propriété privée normale et libre en Russie... La propriété privée est la matière et l'esprit de la civilisation... La Russie n'a jamais eu de propriété privée normale, et donc elle a toujours été gouvernée par des personnes, pas des lois (traduction personnelle).

 

S'opposer au capitalisme

L'éminent penseur social russe du XIXe siècle, Alexander Herzen, a exprimé une pensée non conventionnelle sur le retard économique de sa nation. Il croyait que ce délai était bénéfique pour résoudre un problème social. Il présente la Russie comme un État capable de résister au capitalisme et à la bourgeoisie79. Son opinion est devenue une sorte de prophétie. La révolution russe du début du XXe siècle n'était pas bourgeoise, libérale, mais sociale. Berdiaev écrivait : "les socialistes rejetaient fermement les voies de développement occidentales, ils voulaient que la Russie évite à tout prix le stade du capitalisme"80.

Kara-Murza définit l'année 191781 comme le moment du rejet catégorique de l'idéologie du marché libre par les Russes, de la séparation de l'Occident, exprimant les principes du capitalisme82. Dans ce contexte, le philosophe russe pose la question de savoir pourquoi, après l'effondrement de l'Union soviétique, le concept d'identification de la Russie à l'Europe a émergé. Selon lui, la seule caractéristique commune est l'affiliation géographique. Selon les recherches contenues dans son livre, lorsqu'on leur a demandé si la Russie faisait partie de la civilisation occidentale, seulement 15% des personnes interrogées ont répondu par l'affirmative. D'autre part, l'écrasante majorité (70%) a exprimé l'avis que la Russie est une entité distincte (eurasienne ou de pure civilisation slave), qui ne correspond pas au type de développement occidental. À la lumière de ces recherches, la déclaration de l'actuel président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, à propos des États-Unis semble avoir du sens : « bien qu'ils pensent que nous sommes comme eux, nous sommes des gens différents, nous avons un code génétique et culturel différent »83.

 

La mondialisation sur le sol russe

Dans la recherche d'une réponse à la question de savoir pourquoi le capitalisme n'a pas été adopté en Russie autant qu'en Occident, il est crucial de remarquer les différences dans la sphère d'identité des deux nations (par exemple, la nature non marchande de concepts tels que la justice et la souffrance, qui sont à la base de la mentalité russe). Selon le principe de Smith de la main invisible du marché, le capitalisme harmonise et conduit à la réalisation du bien commun de la société partout dans le monde. Kara-Murza s'oppose à cette affirmation, remettant en cause les croyances des tenants du libéralisme : « L'économie de marché, qui est devenue le type dominant de l'économie occidentale, n'est pas quelque chose de naturel et d'universel. C'est la construction sociale la plus récente, née d'une mutation profonde de la culture spécifique de l'Europe occidentale » (traduction personnelle)84. Selon ce récit, le marché n'est pas en mesure de fournir aux Russes les valeurs fondamentales de cette nation.

La mondialisation impose le dogme du marché libre à tous les pays. Après l'effondrement de l'Union soviétique (1991), la nation russe, étrangère aux activités des grandes entreprises étrangères, a tenté de trouver sa place dans la nouvelle réalité, succombant en même temps à la culture occidentale. Le chaos qui régnait dans la société à cette époque a été très précisément présenté par Viktor Pelevine dans son livre Génération P. Sa publication est un commentaire sur la situation dans laquelle se trouvaient les jeunes Russes qui, selon la métaphore de l'auteur, "ont inconditionnellement choisi Pepsi", tout comme leurs parents "ont choisi Brejnev". La conséquence de l'accumulation des produits occidentaux sur le marché russe inadapté fut le règne de l'anarchie dans l'économie. Le livre de Pelevine, publié en 1999, ne perd pas sa pertinence. En abordant les questions polémiques de l'idéologie libérale, il reste un véritable commentaire sur le processus de mondialisation en marche, qui menace l'identité russe, et fait donc l'objet d'une réflexion sur la direction souhaitée du changement.

 

Matérialisme

Le matérialisme a trouvé sa place dans la culture pop libérale. Ces réalités sont précisément décrites par Mirosław Dzień, qui définit le sentiment de vide de l'homme moderne comme un « écart ontologique »85. Selon lui, l'humanité dans son édition libérale « est (…) une anthropologie dépourvue des fondements les plus élémentaires. (...) Alors c'est quoi? Un délire anthropologique, un impossible projet de bonheur, une nostalgie » d’abondance « dans l'abandon et la pauvreté spirituelle »86.

Le capitalisme donne à l'accumulation de choses une place centrale dans la vie humaine, et le succès de la vie dépend de la quantité de biens matériels accumulés. Par conséquent, selon le récit mondialiste contemporain, c'est l'argent qui est censé procurer aux gens un sentiment de bonheur et de satisfaction dans la vie. La contradiction de la pensée libérale avec l'idée russe a été soulignée par Berdiaïev dans les mots : « la protection de la vie et du bien-être peut être en contradiction avec la liberté et la dignité humaines »87. Il écrit aussi : « le matérialisme est une forme extrême de déterminisme, rendant l'individu humain dépendant du monde extérieur, il ne voit aucun principe à l'intérieur de l'individu qui pourrait s'opposer à l'influence de la réalité extérieure »88. L'augmentation des inégalités de richesse s'accompagne de phénomènes tels que l'exclusion sociale et le chômage. Piotr Wiatrowski cherche les raisons de l'émergence des partis populistes et nationalistes en Occident dans la violation de la cohésion sociale par le néolibéralisme, prenant parfois une forme similaire à ceux qui dans les années 1930 s'emparent de l'Italie, de l'Allemagne et de l'Espagne89. Il faut ajouter que dans les démocraties occidentales le problème n'est pas la faim et la pauvreté, mais la concentration excessive des richesses. Une caractéristique inhérente au marché libre est le fait que le taux de rendement du capital dépasse le niveau de croissance économique d'un pays donné90 :

Le capital se reproduit plus vite que la production économique ne croît. Les plus riches percevant des revenus d'investissement et d'héritage réalisent donc leur croissance plus rapidement que les salariés grâce à la rémunération du travail. Les rémunérations du travail sont taxées plus que les revenus du capital et les droits de succession sont supprimés.

La pensée philosophique russe non seulement s'oppose au matérialisme, mais présente souvent la Russie comme une nation dont la mission est de montrer aux autres pays la voie d'un développement digne de l'humanité. Ce sens de la mission dans l'histoire du monde se retrouve dans les œuvres des écrivains russes les plus remarquables. En témoigne l'opinion exprimée par Léon Tolstoï : « Résoudre le problème agraire en abolissant la propriété foncière et montrer aux autres peuples la voie d'une vie rationnelle, libre, heureuse - sans violence industrielle, industrielle, capitaliste et sans esclavage - telle est la mission historique du peuple russe. »91.

 

Conclusion - Résumé

L'impulsion pour aborder ce sujet a été les changements qui s'opèrent sous nos yeux du fait de la mondialisation, qui change la face du monde de manière de plus en plus irrésistible. Une conclusion importante est la définition du phénomène du capitalisme comme englobant toutes les entités contemporaines, malgré le fait que les nations du monde sont issues de berceaux civilisationnels différents (et donc grandissant dans des traditions différentes, des systèmes politiques et économiques différents). Il convient de souligner que l'adoption aveugle d'un modèle de comportement unique et libéral par la plupart des pays doit être perçue comme une menace pour la sécurité de l'ordre mondial en raison de l'inadéquation de certaines nations à l'idéologie du marché libre.

Une analyse comparative de certaines tendances russes et européennes occidentales révèle des caractéristiques divergentes de la conscience des deux sociétés. Il révèle également les prémisses de la supériorité de la civilisation russe dans la sphère spirituelle, la désignant comme correspondant (plus que l'occidentale) aux besoins du développement social du XXIe siècle. Dans ce contexte, les questions posées par Berdiaïev au XIXe siècle résonnent aujourd'hui92 :

La voie historique de la Russie est-elle la même que celle de l'Europe occidentale, c'est-à-dire la voie du progrès humain universel et de la civilisation universelle, et la particularité de la Russie réside-t-elle uniquement dans son retard, ou la Russie a-t-elle sa propre voie devant elle et sa civilisation est-elle fondamentalement d'un autre type?

L'anthropologie en termes d'Occident et de Russie montre des composantes convergentes, qui résultent du long processus d'évolution des deux entités, qui remonte à l'Antiquité, mais la différence fondamentale dans leur développement est le soborisme russe et son opposé, l'individualisme occidental. Ces éléments et d'autres mentionnés dans ce travail permettent d'identifier la civilisation russe comme mettant à jour certains éléments de la société traditionnelle, sur laquelle l'Occident exprime des idées libérales, s'identifiant avec la soi-disant modernité. En raison des différents systèmes de gouvernements, des types d'économies, des différentes compréhensions des mêmes concepts et des différentes valeurs au fil des siècles, je conclue que la Russie est une entité spirituellement différente de l'Occident. Les signes de la spiritualité de sa civilisation sont la communauté, la spontanéité, la créativité, qui sont une chance de maîtriser la domination de la rationalité instrumentale, de la personnalité technologique et de l'hédonisme imprégnant l'homme unidimensionnel de la mondialisation. Cet apport axiologique est une opportunité pour sortir des ornières de la civilisation scientifique et technologique et des valeurs marchandes comme déterminants jusqu'alors du développement de la civilisation mondiale dominée par l'Occident.

* Article rédigé à partir d’un mémoire de maîtrise soutenue à l’Académie de marine de guerre de Gdynia, Pologne.

 

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Notes :

1. G. Michałowska, Porządek międzynarodowy w perspektywie paradygmatu cywilizacyjnego, (w:)

R. Kuźniar (red.), Porządek międzynarodowy u progu XXI wieku, Warszawa 2005, s. 174–175; F. Gołębski, Geokulturowy model w badaniach stosunków międzynarodowych, „Stosunki Międzynarodowe — International Relations” 2009, t. 40, nr 3–4, s. 33–50.

2. Zob. A. Piskozub, Elementy nauki o cywilizacji, Gdańsk 1992.

3. Zob. A. Chodubski, Wstęp do badań politologicznych, Wydawnictwo Uniwersytetu Gdańskiego,

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4.B. Krygier, Czas dla słowiańskiej cywilizacji ducha, https://slowianowierstwo.wordpress.com/2014/06/03/czasdla-slowianskiej-cywilizacji ducha/?fbclid=IwAR0Ve7anQ8-GpVk8E2RO7OYA8joBX6aMOuM4 ghrNhwhzTI2UN9db_-bmguE (dostęp: 2.06.2021).

5. G. Cimek, Znaki cywilizacyjne na drodze stosunków polsko-rosyjskich, (w:) G. Cimek, M. Franz, K. Szydywar-Grabowska (red.), Współczesne stosunki polsko-rosyjskie. Wybrane problemy, Toruń 2012, s. 3–4.

6. G. Cimek, Rosja. Państwo imperialne?, Gdynia 2011, s. 175.

7. G. Cimek, Znaki cywilizacyjne…, s. 3.

8. M. Bierdiajew, Rosyjska idea, Warszawa 1999, s. 41.

9. Ibidem.

10. W. Klag, Cywilizacja łacińska w myśli Feliksa Konecznego (wybrane zagadnienia), „Racjonalista” 2014, nr 4, s. 68.

11. Ibidem, s. 73.

12. D. Brodka, Upadek Cesarstwa Rzymskiego w historiografii wieków IV–VI (zarys problemu), „Przegląd historyczny” 2006, nr 97/2, s. 141–142.

13. Schizma wschodnia, czyli wielki rozłam w kościele. Co za nim stało?, „Focus”, 03.06.2020, https://www.focus.pl/artykul/schizma-wschodnia-jakie-byly-jej-przyczyny-i-konsekwencje?page=1 (dostęp: 17.04.2021).

14. Ibidem.

15.W. Błaszczyk, Katolicki, prawosławny czy protestancki? Schizma trzech wizji świata, Kościoła i wieczności, http://archidiecezja.lodz.pl/czytelni/blaszczyk/2.html (dostęp: 25.03.2021).

16. Ibidem.

17. Tłumaczenie własne: „разрыв с идеей коллективного спасения души (а значит, и с идеей религиозного братства)”. C. Кара-Мурза, Россия и Запад: Парадигмы цивилизаций, https://www.rulit. me/books/rossiya-i-zapadparadigmy-civilizacij-read-201947-1.html, (dostęp: 6.04.2021), s. 44.

18. A. Dugin, Manifest Wielkiego przebudzenia, „Myśl Polska”, https://myslpolska.info/2021/03/17/dugin--manifest-wielkiegoprzebudzenia/?fbclid=IwAR0Ix6Eejw7N4y08mwJAn4qUpgl3Yo8dyzysfxtDnpeeT NeFSv4QdB6-d34 (dostęp: 30.03.2021).

19. W. Błaszczyk, Katolicki…

20. Ibidem

21. Ibidem

22. Ibidem

23. Jan Paweł II, Pamięć i tożsamość, Kraków 2005, s. 148

24. Groblicki J., Florkowski E., Konstytucja duszpasterska o Kościele w świecie współczesnym, (w:) Sobór Watykański II. Konstytucje. Dekrety. Deklaracje, Poznań 2002, s. 881.

25. T. Gałkowski, Teologia prawa, „Prawo kanoniczne” 2013, nr 2, s. 122.

26. M. Broda, «Zrozumieć Rosję?» O rosyjskiej zagadce-tajemnicy, Łódź 2011, s. 479.

27. T. Małyszek, Romans Freuda i Gradivy…, s. 133.

28. Warto zauważyć, że słowa russkij (русский) i rossijskij (российский) są paronimami. Pierwsze z nich opisuje zjawiska związane z Rusią, jej kulturą, językiem, historią, filozofią, Natomiast drugie dotyczy przynależności do Rosji (np. obywatelstwo, paszport, flaga).

29. F. Dostojewski, Dziennik pisarza, Warszawa 1982, t. 1, s. 47–48.

30. M. Broda, «Zrozumieć Rosję?»…, s. 474.

31. N. Kowalczuk, Archetyp sofijności w zakresie kultury Rusi Kijowskiej, „Wschodni Rocznik Humanistyczny” 2015, Tom 12, s. 10.

32. S. Huntington, Zderzenie cywilizacji i nowy kształt ładu światowego, H. Jankowska (tłum.), Warszawa, 1997, s. 199.

33.Умом — Россию не понять,

Аршином общим не измерить.

У ней особенная стать

В Россию можно только верить”,

http://www.ruthenia.ru/tiutcheviana/publications/trans/umomrossiju.html (dostęp: 22.04.2021).

34. „Маленький человек в этом обществе превращен в зрителя, для которого создается «виртуальная реальность», так что он уже не способен отличить ее от «реальной реальности» и утрачивает свободу воли”. (tłum. własne) C. Кара-Мурза, Россия и Запад…, s. 7.

35. „Человек является не индивидом, а членом общины”. Ibidem, s. 23.

36.G. Cimek, Rosja…, s. 123.

37. F. Nietzsche, Zmierzch bożyszcz, czyli jak filozofuje się młotem, s. 73.

38. T. Małyszek, Romans Freuda i Gradivy…, s.137–138

39. M. Cielecki, Najwspanialszy sen życia. Soborowość Mikołaja Bierdiajewa, http://cejsh.icm.edu.pl/cejsh/element/bwmeta1.element.desklight-edd099c3-d031-4378-8dd0-393a0fa18bb8 (dostęp: 25.03.2021).

40. Ibidem.

41. A.J. Karpiński, Alienacja, (w:) Słownik pojęć do przedmiotu globalizacja, Gdańsk 2011, s. 2.

42. S. Huntington, Zderzenie cywilizacji…, s. 199.

43. Ibidem, s. 99.

44. A. Dugin, Manifest…

45. Ibidem

46. G. Cimek, Rosja…, s. 86.

47. A. Dugin, Manifest…

48. Ibidem.

49. Ibidem.

50. Ibidem.

51. Ibidem.

52. W. Kruszelnicki, Antropologia i kolonializm, czyli o kulturowo-politycznym uwikłaniu reprezentacji, „Kultura i historia”, https://www.kulturaihistoria.umcs.lublin.pl/archives/1742 (dostęp: 25.03.2021).

53. G. Cimek, Podstawowe problemy geopolityki i globalizacji, Gdańsk 2016, s. 171.

54. W. Kawaśnicki, Historia myśli liberalnej…, s. 114.

55. J. Locke, Traktat drugi, 1992, s. 178.

56. M. Bierdiajew, Rosyjska idea…, s. 50–51.

57. Ibidem, s. 49.

58. Ibidem.

59. W. Błaszczyk, Katolicki, prawosławny…

60. Ibidem.

61. M. Bierdiajew, Rosyjska idea…, s. 48.

62. „Понятие свободы в традиционном обществе уравновешено множеством запретов, в совокупности порождающих мощное чувство ответственности (поэтому, в частности, такое общество выглядит как неправовое — в нем нет такой острой нужды формализовать запреты в виде законов). В западном обществе контроль общей этики заменяется контролем закона. В традиционном обществе право в огромной своей части записано в культурных нормах, запретах и преданиях. Эти нормы выражены на языке традиций, передаваемых от поколения к поколению” (tłum. własne). C. Кара-Мурза, Россия и Запад…, s. 21.

63. W. Jerofiejew, Kim są Rosjanie? Kultura polityczna Rosji, (w:) Jak daleko sięga demokracja w Europie? Polska, Niemcy i wschodni sąsiedzi Unii Europejskiej, Europejskie Centrum Solidarności, Gdańsk (b.d.w.), s. 23.

64. Ibidem, s. 17.

65. J. Sadecki, Ambasador, Warszawa 2013, s. 179.

66. Ibidem

67. C. Кара-Мурза, Россия и Запад…, s. 10.

68. Ibidem.

69. W. Jerofiejew, Kim są Rosjanie…, s. 17

70. Ibidem.

71. G. Cimek, «Suwerenna demokracja» — prawica czy specyfika rosyjska? Prawica w Polsce i na świecie w XX i XXI wieku, S. Chazbijewicz, M. Chełminiak, T. Gajowniczek (red.), „Studia politologiczne” 2013, Tom 3, Uniwersytet Warmińsko-Mazurski w Olsztynie, s. 270–271.

72. Ibidem, s. 272.

73. W. Kwaśnicki, Jakie skutki niesie za sobą prywatna własność?, „Acta Universitatis Wratislaviensis” 2010, nr 3398, s. 24.

74. K. Szarzec, Własność państwowa a wolny rynek — przykład krajów Europy Środkowo-Wschodniej, „Zeszyty Naukowe Uniwersytetu Ekonomicznego w Katowicach” 2018, nr 349, s. 221–222.

75. P. Leszek, Interpretacja własności w doktrynie Hayeka: ewolucyjny przypadek usankcjonowany korzyścią, „Studia Erasmiana Wratislaviensia” 2009, z. 3, s. 110.

76. M. Bierdiajew, Rosyjska idea…, s. 108.

77. Ibidem, s. 111.

78. „На Руси никогда не было нормальной, вольной частной собственности… Частная собственность — материя и дух цивилизации… На Руси никогда не было нормальной частной собственности, и поэтому здесь всегда правили люди, а не законы”. C. Кара-Мурза, Россия и Запад…, s. 1.

79. M. Bierdiajew, Rosyjska idea…, s. 113.

80. Ibidem, s. 109.

81. Rewolucja lutowa.

82. C. Кара-Мурза, Россия и Запад…, s. 2.

83. „Мы хоть они думают, что мы такие же, как они, но мы другие люди, у нас другой генетический и культурно-нравственный код” (tłum. własne). Путин указал на различие в генетическом коде россиян и американцев, „Известия” 18.03.2021, https://iz.ru/1138901/2021-03-18/putin-ukazal-narazlichie-vgeneticheskom-kode-rossiian-iamerikantcev?fbclid=IwAR1WrmGm3klrPJ1fbyXROMijRq9v7RI9RY3tjOD6BwxSCLDv1NK6nIvVJuQ (dostęp: 24.03.2021).

84. „Рыночная экономика, ставшая господствующим типом хозяйства Запада, не является чем-то естественным и универсальным. Это недавняя социальная конструкция, возникшая как глубокая мутация в специфической культуре Западной Европы”. C. Кара-Мурза, Россия и Запад…, s. 15.

85. M. Dzień, O zagubionym ojcu i niespokojnym mieście, „Topos” 2021, nr 1, s. 31.

86. Ibidem.

87. M. Bierdiajew, Rosyjska idea…, s. 145.

88. Ibidem, s. 144–145.

89. P. Wiatrowski, Nierówności społeczne…, s. 102.

90. Ibidem, s. 102–103

91. Ibidem, s. 148.

92. Ibidem, s. 45.

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26 mars 2023 7 26 /03 /mars /2023 18:58

Cet article a été écrit avant la décision du pouvoir macronien d’imposer via le 49.3 la fin du débat parlementaire sur la réforme des retraites1. La suite des événements n’a fait que confirmer ses anticipations. Il ne s’agit pas ici d’analyser seulement le gigantesque mouvement de protestation en cours en France, et aussi dans une certaine mesure dans les pays voisins, mais surtout de réfléchir sur l’émergence dans les masses d’une nouvelle conscience sociale, d’une nouvelle conscience de classe, d’une rupture idéologique avec quarante ans de domination de la pensée néolibérale et néoconservatrice. Quoiqu’il advienne donc de cette lutte, elle aura donné naissance à une réappropriation du réel par ceux qui sont les vrais producteurs des richesses. C’est donc un mouvement d’une ampleur inédite analysée ici dans ses profondeurs.

La Rédaction

 

L’heure de la revanche !

-

mars 2023

 

Jean-Pierre Page*

 

« Oui mais ! ça branle dans le manche les mauvais jours finiront

Et gare à la revanche

Quand tous les pauvres s’y mettront !

Quand tous les pauvres s’y mettront !

La semaine sanglante, 1871.

Jean-Baptiste Clément

 

« Tout est à nous, rien n’est à eux ! »

Chanson de manifestation

 

 

La France connaît une crise sociale et politique sans précédent. Elle fait penser à la fameuse anecdote du 14 juillet 1789. A son réveil Louis XVI, anxieux interpella le duc de la Rochefoucaud-Liancourt en lui demandant si la prise de la Bastille par le peuple de Paris était « une révolte » ? « Non sire, lui répondit-il, pas une révolte mais une révolution ! »2. Nous n’en sommes pas là ! Toutefois sans être identiques ces évènements historiques ne sont pas sans rappeler ceux que nous vivons aujourd’hui tant l’aiguisement de la contradiction entre le capital et le travail atteint son paroxysme. Jour après jour le mouvement de contestation sociale prend une ampleur sans précédent par son caractère de masse, sa diversité, un fourmillement d’initiatives de toutes sortes. On n’attend plus les mots d’ordre d’en haut, on s’assume, on s’organise, on se prend en charge, là où finalement c’est essentiel : c’est à dire depuis l’entreprise.

 

On le fait en grand en s’en donnant les moyens

Selon les sondages 82% des Français sont en colère dont 51% très en colère3. Plus de 90% des travailleurs rejettent la nouvelle réforme des retraites. Depuis l’abandon de la retraite à 60 ans et les 37,5 années de cotisations, « le sujet est au cœur de la conflictualité sociale depuis plusieurs décennies »4. C’est dire l’enjeu de ce défi qui fait l’objet des exigences imposées par Bruxelles mais aussi par Washington. Car dorénavant, il faut aussi assumer le prix de la guerre en Ukraine. Le surarmement coûte cher, tout comme les cadeaux aux entreprises et au système bancaire dorénavant dans le rouge. Le peuple doit payer pour les armes, pour les sanctions vis-à-vis de la Russie, il doit payer la récession, le déficit public, le surendettement, l’inflation, l’augmentation vertigineuse des prix des denrées alimentaires et de la santé. Pour épargner les superprofits et les cadeaux aux actionnaires, la note à payer est présentée aux travailleurs, aux chômeurs, aux jeunes et retraités sous la forme d’une régression sociale et environnementale en forme de recul de civilisation!

 

Macron et le verrou des retraites

Cela n’est pas nouveau mais cette fois cela prend des proportions qui semblent sans limites. Notre système de retraites est dans le viseur car ses principes constituent une sorte d’épine dorsale de toute notre protection sociale et de sa finalité qui est sa relation au travail! Le banquier Macron veut ouvrir celle-ci à la loi de la jungle et à la rapacité des fonds d’investissements. Au premier rang, Blackrock et son PDG Larry Fink. Il a multiplié les rencontres avec Emmanuel Macron et souhaite saisir les opportunités que représente la réforme des retraites. En bon lobbyiste il a donc influencé la réforme. Son représentant en France Jean-François Cirelli a été décoré de la légion d’honneur5 par Emmanuel Macron lui même sans doute pour avoir contribué au pillage de notre système de retraite par répartition. On comprend mieux pourquoi, quand l’on sait que Blackrock est le plus grand fond d’investissement au monde. Il pèse 6 000 milliards de dollars US, dont les deux tiers concernent l’épargne retraite. Par conséquent, « ce n’est pas d’abord le montant des pensions qui motive l’acharnement de la classe dirigeante, c’est d’abord leur nature. Nous savons tous que la pension relève du droit du travail : elle n’est ni patrimoine relevant du droit de propriété, ni une allocation relevant du droit de l’aide sociale. Quoi qu’il fasse le retraité est payé, sa pension ne peut être supprimée ou réduite »6. Macron veut faire sauter ce verrou !

 

Cette situation est insupportable au capital parce qu’à ses yeux elle menace sa survie. Voilà pourquoi, renoncer à cette énième réforme comme le sous-entend Olivier Véran, ministre de l’information serait « la fin du monde » alors qu’en fait c’est plutôt de « la fin du capitalisme » dont il s’agit. Là sont les causes profondes de cette obstination féroce dont fait preuve le gouvernement et ses parrains bruxellois ou d’outre Atlantique. Il doit défendre la survie d’un système condamné, tout en faisant face au « trop c’est trop » cause d’une explosion sociale qui se cristallise autour de mécontentements accumulés et d’exaspérations trop longtemps contenues.

 

Face à cette contestation en forme d’insoumission, Macron et son gouvernement s’obstinent dans une surdité, un aveuglement sectaire et dangereux. Ils refusent d’entendre, ils mentent, ils manipulent, ils menacent ! Aux prises avec cette fébrilité qui fait craindre le pire, ils s’agitent, multiplient les incohérences et les erreurs de jugement. Ce comportement désordonné n’est pas sans susciter des interrogations, d’autant que la crédibilité de la France est partout en recul.

 

Craindre la contagion de l’esprit rebelle !

Devant ces événements, la classe des riches au pouvoir, la bourgeoisie des beaux quartiers, fait preuve de nervosité et d’anxiété. Ce qui se passe, n’est pas sans lui rappeler les angoisses qu’elle a connues récemment pendant la lutte des gilets jaunes. Sauf que cette fois c’est pire et les choses sont d’une tout autre dimension. Ce sont des millions de travailleurs organisés qui sont mobilisés et qui s’expriment. On sait d’expérience que cela peut donner place à des développements inattendus. L’état d’esprit rebelle peut devenir contagieux, il peut même l’être au delà de nos frontières, c’est déjà le cas en Grande-Bretagne, en Grèce, au Portugal, en Allemagne et même aux Etats-Unis.

 

En fait, la France va mal et même très mal et l’Union européenne dont elle est dépendante sombre quant à elle dans la faillite, son euro en berne percuté par le crash de plusieurs banques américaines dont la Sillicon Valley Bank7. Fidèle à ses habitudes Bruno Le Maire de manière parfaitement irresponsable fait le choix de sous-estimer les conséquences. Pourtant depuis des mois l’annonce d’un tsunami financier8 est envisagée par les économistes, ils le décrivent comme bien plus dévastateur que celui de 2008/2009.9 Ainsi, la crise économique, financière et sociale s’accompagne également d’une crise politique d’autant plus importante que la légitimité d’Emmanuel Macron est en question. L’arrogance, l’autoritarisme et le mépris sont devenus des méthodes de gouvernement qui donnent lieu à un rejet massif de sa politique autant que de sa personne. Un parallèle pourrait être dressé avec la crise britannique et la violence sociale que l’oligarchie cherche à imposer face aux résistances populaires.10 Tout comme en Grande-Bretagne où le premier ministre Richi Sunak veut interdire le droit de grève, Macron et le patronat veulent limiter au maximum son exercice au point de vouloir généraliser la pratique des réquisitions ou encore en organisant comme précédemment les provocations violentes de la police lors des manifestations.

 

Tout est à nous, rien à eux !

Jusqu’où ira ce mouvement exemplaire dont l’ampleur est indiscutable et qui dure depuis presque deux mois sans s’essouffler ? En fait, il est sans précédent depuis plusieurs dizaines d’années et fait preuve d’une détermination remarquable. Cela est illustré quotidiennement et dans les faits par une multiplication d’actions dans de petites et grandes entreprises, dans le public comme dans le privé, des grèves de toutes sortes de courtes ou de longues durées, de rassemblements, de manifestations de masse, de retraites aux flambeaux, de blocages des ronds–points et des péages d’autoroutes, de fermetures de raffineries, d’installations portuaires et de trains à l’arrêt, de gares désertes, de non-ramassage des ordures, de délestage électrique mis en valeur par les actions « Robin des bois » dont la popularité est incontestable. Ces initiatives de « sobriété énergétique » pour les uns mais de solidarité pour les autres dont on rétablit l’électricité sont légitimes et illustrent parfaitement le contrôle par les travailleurs eux-mêmes de leur outil de travail. Ils sont les seuls producteurs de richesses et ils préfigurent ce qui doit être leur rôle dans toute la société. Ils font collectivement la démonstration des capacités de la classe ouvrière à se prendre en charge sans le secours de quiconque. Comme le dit cette chanson de manifestation : « Tout est à nous, rien à eux ! ». D’autres catégories se mobilisent, des artisans, des paysans, qui contribuent aux réseaux de solidarité qui se mettent en place par l’envoi de denrées de fruits et légumes aux travailleurs en grève11.

 

C’est tout un peuple qui est debout et qui relève la tête ! Il s’est mis en mouvement, qu’il soit en grève, qu’il manifeste dans la rue ou qu’il s’exprime sous d’autres formes. Par conséquent, on ne saurait réduire ces actions aux seules décisions de l’intersyndicale, c’est de tout autre chose dont il s’agit. Cette situation n’est pas née de rien, elle est la conséquence d’un lent travail de maturation et d’une prise de conscience dont la grève des travailleurs des raffineries avait donné le ton avant coureur. On peut donc sortir de la logique délétère et décourageante des journées d’actions saute-mouton et sans lendemains. Tout est affaire de volonté ! La preuve est faite que les forces existent ! Elles représentent l’alternative à la crise du syndicalisme. La lutte concrète a toujours des vertus pédagogiques. Par conséquent, on ne part pas de rien ! L’objectif est celui de la réappropriation de la conduite de l’action par les travailleurs eux-mêmes tout comme celle de leur organisation syndicale, et ce à tous les niveaux. Cela ne peut se faire qu’avec le souci prioritaire de l’implication du grand nombre, de l’unité de la CGT et du rassemblement de toutes ses forces. La démonstration est faite que c’est possible ! « La preuve du pudding c’est qu’on le mange »12.

 

Mettre l’économie à genoux!

Depuis la journée de grèves et de manifestations du 31 janvier 2023, l’appel de cinq fédérations de la CGT parmi les plus représentatives et combatives13 a en assumant ensemble et collectivement leurs responsabilités permis d’élever le contenu et la forme de la riposte engagée. Il fallait mettre la barre de l’action au juste niveau de l’affrontement, elles l’ont fait jouant un rôle déterminant dans la compréhension de ce que doit être la mobilisation. En contribuant concrètement au besoin nécessaire de coordination, de rassemblement et d’unité, en fait en confédéralisant l’action, mais cette fois par leur propre décision. Cette impulsion a été décisive. Elle est devenue un puissant accélérateur pour donner à la lutte l’ampleur nécessaire en faisant le choix de mots d’ordre justes pour gagner. Sans attendre les décisions de l’intersyndicale, la grève est ainsi devenue reconductible dans plusieurs branches conduisant progressivement à la paralysie et au blocage de l’économie en d’autres termes « en la mettant progressivement à genoux ».14

 

Cette démarche légitime est en effet la seule efficace. Or c’est d’efficacité et d’utilité dont il s’agit ! De tout temps, les travailleurs et sur tous les continents, à travers leur propre histoire frappent le capital là où ça fait mal, c’est à dire au portefeuille des capitalistes en faisant en sorte que ça leur coute le plus cher possible. S’en étonner comme certains dirigeants syndicaux le font c’est faire le choix de l’impuissance et de l’échec. C’est afficher hypocritement « des pudeurs de gazelle » quand il faut apporter un soutien sans concessions à ceux des militants qui sont en première ligne. Certains ont la mémoire courte et ont oublié ce qui n’est rien d’autre que la conséquence qu’entraîne une occupation d’usine comme ce fut le cas en 1936, en 1968 et depuis dans de nombreux cas. Ainsi dénoncer « les durs de la CGT » qui ne respectent pas les règles du jeu et veulent mettre « l’économie de la France à genoux » est devenu le leitmotiv de tous les commentaires des médias, des ministres et même de la première ministre. Face à de telles accusations haineuses comment peut-on se taire ? Il faut d’autant plus les dénoncer qu’elles visent toute la CGT et son unité. Ne pas le faire, c’est s’en rendre complice !

 

Chasse aux durs de la CGT

Ainsi, les médias qui d’habitude se fichent et contrefichent de la question syndicale, interprètent, accusent, prennent fait et cause, entendent détourner l’attention et faire diversion sur le fond et sur ce qui est essentiel! On encense certains syndicalistes raisonnables et responsables, on récuse les autres présentés tour à tour d’irresponsables, de pro-Poutine et de staliniens15. L’obsession du pouvoir, c’est de tout faire pour isoler et marginaliser ces empêcheurs d’exploiter en rond. Visiblement sans grande originalité BFM TV ou CNews tirent leur inspiration de ce qui se fait en Grande-Bretagne. Pour le Times, le Sun, le Daily Mail de l’oligarque Rupert Murdoch les grèves sont « la création d’agents russes » menée par un syndicat extrémiste qui « soutient les aventures meurtrières de Poutine en Ukraine ». Ainsi la centrale syndicale des transports RMT16 est décrite comme dirigée « par des larbins de Poutine » appartenant à « une cabale d’extrême gauche ». Dans le domaine de l’information sociale, c’est là sans doute un des résultats de « l’entente cordiale » qui prévaut de nouveau grâce à la complicité de l’homme de chez Rothschild avec l’homme de « Goldman Sachs ».17 Comme quoi, si les insultes ne varient pas d’un pays à un autre, l’adversaire de classe est bien le même partout.

 

L’objectif de cette campagne organisée de discrédit est de tenter de diviser les travailleurs en stigmatisant des syndicalistes courageux et clairvoyants. On veut les présenter comme des irresponsables, des quasi-terroristes, dans le but de faire diversion. Même si elle a trouvé un écho chez certains syndicalistes pour justifier leur immobilisme cette tentative n’a pas entraîné les résultats escomptés et loin s’en faut. Ces mots d’ordre combatifs ont contribué à donner et redonner confiance dans l’utilité de l’action par le tous ensemble. « Une idée devient une force lorsqu’elle s’empare des masses!18».

Une Idylle syndicale
Par ailleurs, on cherche à expliquer la réussite des manifestations et des grèves par l’existence d’une intersyndicale regroupant toutes les confédérations. Dans ce concert de louanges, seul Emmanuel Macron est constant, il ne recevra pas les syndicats. L’accent est ainsi mis sur la relation personnelle, voire complice, entre les secrétaires généraux de la CGT et de la CFDT. Elle aurait rendu possible aujourd’hui ce qui hier était présenté comme impossible. On ne cesse de se congratuler devant cette évolution inédite du syndicalisme français en forme de lune de miel. Il est d’ailleurs assez remarquable de constater que ce fait à lui seul fait l’objet d’un large consensus des représentants du gouvernement aux politiciens de tous bords et bien sûr aux médias débordés d’admiration pour la relation entre Laurent Berger et Philippe Martinez. Aussi, vidéo et photos énamourées à l’appui on ergote à longueur d’antenne sur celui des deux qui a le plus changé ou sur la longueur que va durer l’idylle.
Loin de finasser sur “ce qui ressemble s’assemble” ou de sous-estimer les décisions d’une intersyndicale qui est perçue positivement par de nombreux travailleurs il convient d’être lucide quant à la signification de cette “évolution” afin de ne pas être surpris par les développements ultérieurs qui interviendront. Il ne suffit pas de faire le constat que l’on est d’accord pour le retrait du projet de réforme pour en déduire qu’il en irait de même pour le reste. Ce conte de fées n’est évidemment pas innocent et la ficelle à la grosseur d’un câble! Il consiste à rallier les positions des uns avec les autres à partir d’un moins-disant permettant au moment opportun de tirer le rideau de la fin sur une bataille qui aurait été vaine mais où l’unité de l’intersyndicale aura été défendue et préservée. Du moins c’est ce que certains espèrent tant la recomposition du syndicalisme français est devenue une obsession ! Il a également pour but de taire en le masquant le formidable travail militant qui se développe en bas. On veut en fait ignorer la réalité en cherchant à déposséder les véritables acteurs de cette lutte du rôle décisif qui est le leur. Il est pourtant le fruit, de leur engagement quotidien militant, de leur haut niveau de conscience et de leur dévouement. Sans relâche ils organisent, expliquent, donnent confiance. Ils sont les héros véritables de cette lutte.
Ainsi contrairement à ce que l’on nous susurre, l’essentiel est ailleurs. Il est dans la construction depuis les réalités concrètes du terrain d’un vaste mouvement pour que le plus grand nombre de travailleurs passent de la conscience aiguë qu’ils ont de la nocivité de cette réforme à l’action, donc à la grève sous toutes les formes possibles. Mais on ne saurait s’arrêter en chemin si l’on veut s’en prendre aux causes véritables. Il s’agit d’inscrire toute cette démarche dans une vision plus vaste, un objectif de rupture avec l’ordre des choses. La réforme des retraites est l’expression de la guerre de classes que mène la bourgeoisie. Ce combat exige donc l’éradication du capitalisme lui-même et donc la lutte pour le socialisme. Il est heureux dans un tel contexte de constater à travers de très nombreux témoignages de travailleurs en lutte la relation qu’ils établissent dorénavant entre la nocivité de cette prétendue réforme et un système capitaliste aux abois qui cherche à s’imposer toujours plus brutalement. Aux yeux d’un plus grand nombre, celui-ci est devenu un obstacle au progrès de l’humanité, à la justice sociale, à la paix. En vitesse accélérée chacun prend conscience qu’il s’agit donc bien d’un affrontement majeur entre deux choix de sociétés.
Adhésions à la CGT
Par conséquent, rien ne peut remplacer ce travail de masse indispensable pour gagner. C’est cela la priorité et ce n’est donc pas l’attente angoissée des mots d’ordre d’en haut! C’est cette démarche qui contribue à donner cette ampleur au mouvement et aux progrès des consciences de millions de travailleurs quant au niveau comme au contenu de la riposte qui doivent être les leurs. Il est donc significatif, dans cette période inédite de prendre en compte la signification de milliers d’adhésions à la CGT19. Beaucoup de travailleurs trouvent ou retrouvent la CGT dont ils ont besoin pour lutter. Ils écoutent de sa part le discours qu’ils attendaient et celui-ci est un appel à s’organiser, débattre, décider de faire grève, ensemble. Il est donc naturel qu’ils se tournent vers une CGT à nouveau fidèle à ses principes de classe, une CGT présente, active, entreprenante, rassembleuse, à l’offensive. A la question « la CGT pour quoi faire » la réponse est claire. C’est d’une CGT de lutte de classes dont on a besoin, pas d’une CGT favorable au dialogue social, au partenariat euro-compatible, ou aux préoccupations sociétales dans l’air du temps!20 Là est la légitimité et la modernité du syndicalisme de classe.

 

A cette nouvelle étape de la lutte, c’est à travers une multitude d’initiatives de haut niveau qui se coordonnent, s’épaulent entre elles dans une grande diversité que s’exprime cette opinion partagée par toutes les générations : « cette fois c’est assez, on ira jusqu’au bout, jusqu’au retrait de cette réforme injuste et inacceptable! ». Il faut prendre la juste mesure de cet état d’esprit. Pour cette raison, il ne saurait y avoir de jugement de valeur sur les décisions d’actions, toutes sont utiles, il n’y a pas de petits combats ! Il s’agit de se saisir de toutes les opportunités en sachant anticiper, être disponible. Tout le monde est au pied du mur et en devoir de choisir. On ne choisit pas la période dans laquelle on vit, il faut se hisser à la hauteur de ce qu’elle exige!

 

Cette phase de la lutte est donc aussi celle de la clarification. L’adversaire ne la sous-estime pas. C’est pourquoi, face à cette mobilisation de la France profonde le pouvoir cherche à rassurer et à se rassurer.

 

Aussi, malgré la pensée unique dominante depuis des décennies, les campagnes effrénées médiatiques et politiques qui se taisent sur la réalité et qui nient les évidences à la manière du Dr. Coué ont fait le choix de pérorer sur l’essoufflement du mouvement comme sur les contraintes des règles qu’impose le calendrier parlementaire. Les experts s’emploient à faire diversion, on bavarde, on disserte sur la fermeté du gouvernement et du Président qui ne céderont pas à la rue. Rien n’y fait, mais il faut tout faire pour empêcher ce qui serait l’irréparable. Il y a d’ailleurs quelque chose de dérisoire dans le traitement d’une information qui met sur un pied d’égalité quelques poubelles que font brûler des provocateurs et ce que représentent des millions de manifestants.

 

Le seul agenda est celui de la lutte

Quel que soient les votes au Parlement, le mouvement doit se poursuivre et se poursuivra ! Pourquoi d’ailleurs devrait-il être dépendant des échéances parlementaires, du calendrier du gouvernement ? Pourquoi faudrait-il suivre les agendas concoctés par les politiciens de tous bords? Tout au contraire les travailleurs ne doivent compter que sur eux-mêmes, s’en tenir aux décisions qu’ils prennent et à nulle autre !

 

Une chose est évidente, l’action doit monter en puissance. Elle doit le faire sans tarder, a fortiori si le gouvernement fait le choix d’utiliser le 49.3. Ce sont ses règles, les siennes. Elles ne sont pas celles des travailleurs. Et pour eux, il n’y a aucune raison à se mettre en conformité avec les obligations de qui que ce soit. Pour gagner, ils doivent anticiper. Comme l’a souligné Olivier Mateu en faisant référence à l’arsenal antidémocratique du gouvernement « non seulement cette provocation ne sonnerait pas le glas du mouvement, mais cela conduirait à impliquer plus encore nos organisations dans la grève ».21 C’est déjà le sens donné par les dockers avec leur décision d’arrêter le travail 72h par leur opération « ports morts », ceux des raffineries pour lesquelles les chaines d’expédition des carburants seront bloquées, pour ceux de l’énergie, pour qui il n’y aura plus aucune limite à l’action, y compris en mettant la France dans le noir, par les cheminots. Tous ensemble il faut se préparer à frapper plus fort encore ! Il faut oser ! « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles, que nous n’osons pas ! C’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ».22

L’enjeu est simple, il s’agit de ne gagner non pas un aménagement mais un retrait définitif de cette prétendue réforme des retraites, qui est un véritable Cheval de Troie de destruction de nos conquêtes sociales. Il faut remettre au centre de cette bataille, l’exigence de retraite à 60 ans avec 37,5 années de cotisations. Là est le défi ! Assurer les retraites, mais en même temps conforter le pouvoir d’achat, travailler autrement, en finir avec l’uberisation et la souffrance au travail, imposer l’égalité des droits entre hommes et femmes, les libertés et la démocratie, s’attaquer au dérèglement climatique, qui sont des exigences exprimées depuis bien longtemps. Le moment est venu de régler les comptes, c’est le moment de la revanche. C’est donc bien de choix de société dont il s’agit. Comme le dit justement Monique Pinçon- Charlot : « Quand les êtres humains sont privés de leur avenir, de la possibilité de se projeter dans le futur, de construire une famille, on se dit « on a plus rien à perdre ». Cette réforme des retraites risque de constituer la goutte qui va faire déborder le vase ».23 Donnons-lui raison !
* Militant syndical ; Ancien responsable des relations international de la Confédération générale du Travail.
PS. Nous signalons que l’auteur vient de publier, après le passage en force du gouvernement par le biais de l’article 49.3 de la constitution, un nouvel article qui constate la montée des protestations dans le contexte d’une exacerbation des débats au sein de la CGT à l’occasion de son congrès prévu pour fin mars et qui verra s’affronter une ligne de «classe et de masse » internationaliste en opposition avec une ligne « d’accompagnement du mouvement social» et plus « européiste ». Article que nous conseillons vivement à nos lecteurs pour compléter celui-ci : < https://www.legrandsoir.info/de-quelle-cgt-avons-nous-besoin.html >

 

Notes :

1 Nous signalons à cet effet que l’auteur vient de publier, après le passage en force du gouvernement par le biais de l’article 49.3 de la constitution, un nouvel article qui constate la montée des protestations dans le contexte d’une exacerbation des débats au sein de la CGT, article que nous conseillons vivement à nos lecteurs pour compléter celui-ci : < https://www.legrandsoir.info/de-quelle-cgt-avons-nous-besoin.html >

2 « C’est une révolte, non sire c’est une révolution ! » Historia, janvier 2013

3 Selon un sondage C News du 10 mars 2023.

4 « Prenons le pouvoir sur nos retraites » B.Friot, La dispute, Paris 2023

5 « Le patron de Blackrock regrette une polémique infondée », La Tribune 3 janvier 2020

6 B. Friot, idem.

7 « Comment la Sillicon Valley Bank s’est effondrée », Les Echos, 10 mars 2023. En une semaine seulement, Silvergate, Silicon Valley Bank et maintenant Signature Bank s’effondrent…https://www.theverge.com/2023/3/12/23636780/crypto-collapse-fdic-treasury-shut-down-signature-bank

8 « Nous entrons dans la grande stagflation », Nouriel Roubini, Le Monde, 13 janvier 2023.

9 « SVB, pas d’alerte spécifique pour les banques française », Les Echos, 13 mars 2023

10 Depuis des mois, des luttes de masses et d’une grande combativité se poursuivent dans les télécommunications, la santé, les postes, chez les manutentionnaires d’Amazon, les dockers, les éboueurs et surtout les cheminots dont le syndicat RMT CGT affilié à la Fédération syndicale mondiale est à la pointe du combat.

11 Par exemple remarquable initiative de solidarité de paysan du Gers (La Ferme au Carreau) avec les cheminots de Versailles en grève reconductible.

12 Friedrich Engels (1820-1895) in Socialisme scientifique et Socialisme utopique (1880).

13 Les fédérations CGT des cheminots, Mines-Energie, Ports et Docks, Industries chimiques et verre et céramique

14 Selon la formule d’Emmanuel Lépine Secrétaire général de la fédération CGT des industries chimiques

15 On ne compte plus par exemple les mises en causes caricaturales par Pascal Praud de CNews ou Maxime Switek sur BFM TV contre Emmanuel Lepine de la FNIC-CGT, Olivier Mateu de l’UD CGT13 ou encore Sébastien Menesplier dirigeant de la fédération CGT mines-énergie.

16 Les cheminots du syndicat des transports RMT (The National Union of Rail of Transport Workers) sont à l’origine des grèves britanniques. Cette fédération combative qui syndicalise toutes les branches des transports y compris bus, métro, est forte de 83 000 adhérents. Elle est affiliée internationalement à la Fédération Syndicale Mondiale (FSM).

17 Rishi Sunak, ancien ministre de Boris Johnson, ultra libéral, est le nouveau premier ministre britannique, milliardaire, époux d’Ashkata Murti, 5 fortune indienne. Il a été analyste de la banque d’investissement US Goldman Sachs puis pour le hedge fund TCI Fund Managment.

18 Karl Marx (1818-1883)

19 Depuis le début du mouvement contre la réforme des retraites 12 000 adhésions à la CGT ont été enregistrées.

20 « Quelle CGT pour quoi faire » sur youtube avec Michel Gruselle, Cédric Liechti, Stéphane Sirot et Jean-Pierre Page. Séminaire « Marx au 21 siècle, années2022-2023 ». Equipe de recherche Phare Université Paris 1-Panthéon Sorbonne.

21 « Dans les Bouches du Rhône, la CGT annonce une montée en puissance de l’action » Libération, 13 mars 2023.

22 Sénèque

23 Monique Pinçon Charlot, sociologue, et Olivier Mateu, secrétaire général de l'Union départementale CGT des Bouches du Rhône, La Marseillaise, 04/03/2023

 

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10 mars 2023 5 10 /03 /mars /2023 19:08

Certains lecteurs pourront peut-être trouver de prime abord que cet article est trop engagé pour pouvoir être considéré comme scientifique. Mais nous considérons qu’il s’appuie sur des sources sérieuses et des travaux effectués selon les règles de la science. On peut aussi trouver maladroit l’usage de termes peu précisés comme « fascisme » ou « nazi » pour caractériser des mouvements ou des gouvernements n’entrant pas directement et formellement dans le cadre conceptuel de ce qu’on a appelé « fascisme » dans les années trente, en Italie, en Allemagne, en URSS et dans le monde. Mais force est de reconnaître aujourd’hui que, concrètement, contrairement à ce à quoi nous avait habitué l’usage de ces termes dans un « à peu près » conceptuel généralisé dans la foulée de la grande kermesse de 1968 dans les pays occidentaux (« CRS=SS »), la situation aujourd’hui a radicalement changé. Nous avons affaire aujourd’hui dans différents pays, en particulier à partir de l’Ukraine, à la renaissance de groupes, de mouvements ou de mouvances n’hésitant plus à se référer ouvertement à l’héritage du fascisme ou du nazisme des années trente. Même si dans aucun Etat, ces mouvances n’exercent un pouvoir exclusif et encore moins total. Ces raisons expliquent pourquoi nous avons trouvé utile de reprendre cet article traduit de l’espagnol car il remet les choses qui se passent aujourd’hui dans la continuité bien réelle des processus de développement et de crises récurrentes du capitalisme depuis 1930 jusqu’à nos jours. Processus qui tendent à généraliser, par le biais d’un anticommunisme systématique, la stigmatisation de toute perspective révolutionnaire et empêcher l’émergence dans le monde de contrepouvoirs, quelqu’ils soient, face à l’hégémonie du capital anglo-américain et de ses supplétifs en Allemagne, en Europe et au Japon.

La Rédaction

 

L'impérialisme anglo-saxon, l'OTAN

et le fascisme ou

Les deux faces d'une même médaille

-

Mars 2023

 

Ángeles MAESTRO*

 

I - L'objectif central du blanchiment de l'OTAN : assimiler le fascisme au communisme.

L'une des réalisations les plus importantes de l'offensive idéologique menée par l'impérialisme après la Seconde Guerre mondiale est d'avoir réussi à installer dans l'imaginaire collectif l’idée que le nazisme avait été liquidé avec le Troisième Reich, et que les États-Unis et la Grande-Bretagne, en tant que puissances victorieuses du Reich, n'avaient rien à voir avec le fascisme. Son appareil de propagande, de cooptation et de corruption des intellectuels - magistralement caractérisé par Frances Stonor Saunders (The Cultural Cold War: The CIA and the World of Arts and Letters) - a renforcé la persécution sauvage des artistes et des écrivains lors de l'ère Mc Carthy et l'ostracisme de ceux qui ne se soumettaient pas à ses desseins.

L'impérialisme anglo-saxon - suivi de près par ses élèves avancés d'Europe occidentale et ses dictateurs, « ses fils de putes » (NDLR. désignés comme tels par le président Roosevelt), de tout acabit imposés manu militari par « l'Occident » lors de centaines de coups d'État dans de nombreux pays - a réussi, au moyen de l'anticommunisme le plus féroce, à imposer trois objectifs liés entre eux : délégétimer l'URSS, effacer son rôle décisif et celui de la résistance antifasciste dans la victoire contre le nazisme, et faire apparaître les États-Unis comme la puissance qui a sauvé l'Europe du fascisme.

De là à la récente résolution du Parlement européen assimilant fascisme et communisme, il n'y avait qu'un pas. La résolution adoptée le 19 septembre 2019, alors que les tambours de la guerre de l'OTAN contre la Russie battaient son plein, utilise le fascisme comme prétexte, afin de forcer résolument la note contre le communisme. Mot pour mot : « Si les crimes du régime nazi ont été évalués et punis grâce aux procès de Nuremberg, il demeure urgent de faire connaître les crimes perpétrés par le stalinisme et d'autres dictatures [rien n’est dit d'autres dictatures fascistes], de les évaluer moralement et juridiquement, et de mener des enquêtes judiciaires à leur sujet ». On « exprime également sa profonde inquiétude face aux efforts déployés par les dirigeants russes actuels pour déformer les faits historiques et dissimuler les crimes perpétrés par le régime totalitaire soviétique, efforts qui constituent un élément dangereux de la guerre de l'information menée contre l'Europe démocratique dans le but de la diviser, et invite donc la Commission à les combattre fermement ». Cette résolution ignore des faits aussi incontestables que l'URSS a perdu plus de 27 millions d'habitants, soit plus de 10 % de sa population de l'époque, dans la lutte contre l'agression nazie ou que c'est ce même État qui a anéanti à lui seul, plus de 70 % de la machine de guerre d'Hitler.

L’une des bases de la résolution du Parlement européen est la signature du pacte Molotov-Ribbentrop en août 1939, signé entre l’URSS et l’Allemagne nazie, présenté comme le précédent immédiat au début de la Seconde Guerre mondiale. Cette affirmation s’écroule cependant si l’on tient compte des nombreux pactes antérieurs souscrits par les puissances européennes avec l’Allemagne nazie tels que ceux que l’académicien australien Tim Anderson a rassemblés dans son article "L’histoire fasciste de l’OTAN"[1] et que je reproduis ci-après :

 

- Concordat avec le Vatican. Reconnaissance mutuelle et non-ingérence

https://www.concordatwatch.eu/reichskonkordat-1933-full-text—k1211

- 1933, le 25 août. Accord de Haavara avec l’organisations des juifs allemands sionistes pour transférer des capitaux et des personnes en Palestine.https://www.jewishvirtuallibrary.org/haavara

- 1934, 26 janvier. Pacte de non-agression germano-polonais our s’assurer que la Pologne ne signe pas d’alliance militaire avec la France. https://avalon.law.yale.edu/wwii/blbk01.asp

- 1935, 18 juin. Accord naval anglo-allemand par lequel la Grande-Bretagne accepte que l’Allemagne augmente sa flotte jusqu’à 35 % de la taille de la flotte britannique. https://carolynyeager.net/anglo-german-naval-agreement-june-18-1935

- 1936, juillet. L’Allemagne nazie aide les frnaquistes en Espagne. Hitler envoie des unités aériennes et blindées pour aider le général Franco. https://spartacuseducational.com/SPgermany.htm

- Accord sur l’axe Rome-Berlin. Alliance fasciste et anticommuniste entre l’Italie et l’Allemagne. https://www.globalsecurity.org/military/world/int/axis.htm

- 1936, octobre-novembre. Pacte antikomintern. Traité anticommuniste initié par l’Allemagne nazie et le Japon en 1936 et qui a plus tard attiré 9 États européens : Italie, Hongrie, Espagne, Bulgarie, Croatie, Danemark, Finlande, Roumanie et Slovaquie.

- 1938, 30 septembre. Pacte de Munich. La Grande-Bretagne, la France et l’Italie cèdent aux prétentions allemandes sur les Sudètes (Tchécoslovaquie). https://www.britannica.com/event/Munich-Agreement

- 1939, le 22 mai. Pacte d’acier. Il consolide l’accord italo-allemand de 1936. https://ww2db.com/battle_spec.php?battle_id=228

- 1939, 7 juin. Pacte de non-agression germano-latin. Il stabilise les relations pacifiques avec l’Allemagne nazie. https://www.jstor.org/stable/43211534

- 1939, le 24 juillet. Pacte de non-agression entre l’Allemagne et l’Estonie. Il stabiliser les relations pacifiques avec l’Allemagne nazie. https://www.jstor.org/stable/43211534

- 1939, le 23 août Pacte de non-agression de l’URSS (Molotov-Ribbentrop). Il stabilise les relations pacifiques avec l’Allemagne nazie, le protocole définit les sphères d’influence. https://universalium.en-academic.com/239707/German-Soviet_Nonaggression_Pact

 

A cela on peut ajouter le Pacte de Non-intervention promu par la France et le Royaume-Uni, auquel ont adhéré 27 États européens, en vertu duquel il était convenu d’interdire toute aide au gouvernement légitime de la République espagnole, menacée par un coup d’État fasciste, soutenu résolument par toutes sortes d’aide, d’armement et d’intervention militaire directe des régimes fascistes d’Italie, d’Allemagne et du Portugal. Il était notamment établi dans ce pacte le principe visant à: « s’abstenir rigoureusement de toute ingérence, directe ou indirecte, dans les affaires intérieures de ce pays », tout en interdisant «l’exportation... la réexportation et le transit vers l’Espagne, les possessions espagnoles ou la zone espagnole du Maroc, de tout type d’armes, de munitions et de matériel de guerre ». Alors que les peuples de l’État espagnol se vidaient de leur sang à cause du manque d’armes, les frontières terrestres et maritimes du pays ont été scellées et le soutien militaire de l’URSS, seul pays qui lui offrait une aide militaire, a eu de grandes difficultés à arriver.

Ce pacte infâme a contribué de manière décisive à la victoire du régime franquiste et à l’anéantissement de la République espagnole. Peu après la fin de la guerre civile, en 1939, la France et l’Allemagne reconnurent d’ailleurs la dictature du général Franco. En 1953, le Vatican et les États-Unis ont fait de même, donnant lieu à l’établissement de bases militaires de ce dernier pays en Espagne.

(NDLR. Rajoutons à tout cela les décisions de la conférence militaire britannico-française d’Abbeville du 12 septembre 1939 qui permit à Londres de pousser Paris à renoncer à toute attaque sur le terrain ou aérienne visant le 3e Reich alors que ses troupes étaient déjà engagées sur le sol allemand et que le front ouest était, de l’avis même du général Jodl lors du procès de Nuremberg, totalement dégarni par la Wehrmacht car Berlin savait déjà que les Occidentaux n’interviendraient pas concrètement pour soutenir la Pologne dans le but de laisser à Hitler les mains libres à l’Est. Décision qui peut aussi contribuer à expliquer la réaction de l’URSS du 17 septembre 1939 quand ses dirigeants décidèrent d’élargir leur périmètre de défense stratégique en occupant les territoires orientaux de l’Etat polonais alors en phase d’effondrement et d’isolement diplomatique total. Voir : Bruno Drweski, “L’engrenage de la désillusion : l’alliance franco-polonaise au moment de l’heure de vérité”, in “La Pologne dans la Deuxième Guerre mondiale – archives, témoignages, oublis…”, Revue des études slaves, tome LXXV (2004), fascicule 2,pp. 257-270).

Rien de tout cela n’a été repris dans la résolution du Parlement européen qui restera dans l’histoire comme un exemple flagrant de manipulation au service d’une connivence mal dissimulée avec le fascisme, comme nous le verrons ci-dessous et dont l’expression la plus claire est le soutien manifeste de l’UE au régime nazi (NDLR fascisant) de l’Ukraine. Je n’entrerai pas dans l’analyse des récits sur la "distorsion des faits historiques" concernant l’époque de Staline, démontrée magistralement, entre autres, par Jean Salem[2] et Domenico Losurdo[3], ni de l’annihilation du droit à l’information par l’ « Europe démocratique » qui a bloqué l’accès aux médias russes et censuré les publications contredisant le discours impérialiste. À cet égard, il convient de noter que ce sont les mêmes mécanismes de censure et de dénigrement que ceux mis en place contre ceux qui ont contredit la version « officielle » de la pandémie Covid sont utilisés[4].

L’objectif de cet article est donc de montrer la continuité historique existant entre l’impérialisme anglo-saxon, avec l’UE comme laquais obéissant, et le fascisme, depuis le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce qui se reproduit maintenant dans toute sa splendeur en Ukraine.

 

1- La collaboration directe des entreprises américaines avec l’Allemagne fasciste.

Malgré l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Allemagne en décembre 1941 après l’attaque de Pearl Harbor, les grandes compagnies pétrolières américaines, notamment la Standard Oil Company propriété de la famille Rockefeller, avaient fourni à l’Etat nazi d’énormes quantités de pétrole, sans lesquelles il lui aurait été impossible d’attaquer l’URSS. En effet, l’importation allemande de produits pétroliers en provenance des États-Unis est passée de 44 % en juillet 1941 (l’opération Barbarossa contre l’URSS a commencé en juin 1941) à pas moins de 94 % en septembre de la même année [5].

La collaboration entre le régime nazi et la multinationale américaine IBM a commencé dès l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933, et s’est poursuivie jusqu’en mai 1945 et elle a fourni la base technologique indispensable pour mener à bien le génocide nazi[6]. IBM a facilité la production et la tabulation de cartes perforées à partir des données du recensement national de 1933 ce qui a permis l’identification et la répression massive des militants politiques et syndicaux et des minorités ethniques, en particulier la minorité juive. Dès 1933, 60 000 personnes furent ainsi identifiées et emprisonnées. De même, ces techniques ont été appliquées plus tard à la logistique militaire, à la gestion des ghettos et des camps, etc. Au fur et à mesure que la machine de guerre nazie occupait les nations successives d’Europe, la capitulation était suivie d’un recensement de la population de chaque nation subjuguée, en vue de son identification et de sa répression, en collaboration avec les filiales d’IBM en Allemagne et en Pologne d’IBM. L’Allemagne nazie est rapidement devenue le deuxième client le plus important d’IBM après le lucratif marché américain [7].

Ces deux exemples significatifs auxquels s’ajoutent les plus grandes entreprises américaines comme Coca-Cola, Ford, General Motors et d’autres, montrent le haut degré de collaboration économique des États-Unis avec le fascisme. De même, ces antécédents contribuent à expliquer comment – à l’égal de ce qui s’est produit pendant la Commune de Paris ou lors de l’attaque de toutes les nations en conflit dans la Première Guerre mondiale - les intérêts de la bourgeoisie unifient les ennemis de guerre contre les révolutions ouvrières.

 

II - Combattre « le mauvais ennemi ». L’Opération Impensable.

Le général Patton qui commandait la Troisième Armée des États-Unis, était un ferme partisan de la poursuite de la Seconde Guerre mondiale par l’attaque de l’URSS. Il a déclaré peu avant l’entrée de l’Armée rouge à Berlin : « Nous avons peut-être toujours combattu le mauvais ennemi. Mais tant qu’on y est, on devrait poursuivre ces bâtards maintenant, parce qu’on va devoir les combattre. Je dirai ceci : la Troisième Armée seule, avec très peu d’aide et très peu de pertes, pourrait anéantir ce qui reste des Russes en six semaines. Souvenez-vous de mes paroles. Ne les oubliez jamais”[8].

Patton a été démis de ses fonctions, mais sa proposition avait déjà trouvé refuge dans d’autres esprits. Le Premier ministre britannique Winston Churchill, considéré par la propagande officielle comme l’un des héros de la victoire contre le fascisme, a donné l’ordre à l’état-major de Planification de la Guerre du Royaume-Uni de concevoir dans le plus grand secret « l’Opération Impensable » pour attaquer l’URSS immédiatement après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce plan prévoyait d’envahir l’Union soviétique et de détruire totalement ses principales villes et ses installations industrielles en les bombardant avec des armes nucléaires. L'Opération devait être menée le 1er juillet 1945, avant que les plus grands contingents de troupes américaines ne se retirent d'Europe, et il prévoyait une attaque surprise, de Hambourg à Trieste. L'offensive devait être menée par les 64 divisions américaines stationnées en Europe, 35 divisions britanniques, 4 polonaises et 10 divisions allemandes. Ces divisions allemandes étaient maintenues à ce moment là par les « Alliés » dans le Schleswig-Holstein et le sud du Danemark, et elles étaient entraînées quotidiennement par des instructeurs britanniques pour être préparées pour la guerre contre l'URSS.

Cette opération a finalement été rejetée face à la supériorité de l'Armée rouge, qui disposait de 264 divisions en Europe, et de sa force blindée, avec des unités deux fois plus nombreuses et de meilleure qualité. La puissance aérienne soviétique était également écrasante : les Anglo-américains et leurs alliés disposaient de 6 714 chasseurs et 2 464 bombardiers contre respectivement 9 380 et 3 380 du côté soviétique [9].

À cet égard, il est essentiel de noter que les services secrets soviétiques qui opéraient à Londres, ont accédé à tous les plans de l’Opération Impensable. Le 18 mai 1945, le haut commandement politique et militaire de l’URSS reçut une information révélant les intentions des chefs de la Wehrmacht et de l’Allemagne nazie, ainsi que des alliés de la coalition « anti-hitlérienne ». On y rendait compte des négociations secrètes menées en Suisse par Allen Dulles, du Bureau des services stratégiques des États-Unis (renseignement militaire et politique), avec le général SS Karl Wolff [10].

Outre l'infériorité militaire anglo-saxonne, le moral de leurs troupes, lasses de la guerre et conscientes des crimes nazis, rendait extrêmement risqué de les convaincre qu'elles avaient combattu « le mauvais ennemi ». A tout cela, il faut ajouter l'importance de la résistance antifasciste qui luttait dans la plupart des pays européens, et l'énorme prestige de l'URSS auprès de la classe ouvrière de ces pays. Ces faits ont d’ailleurs été déterminants pour la victoire inattendue et écrasante du Parti travailliste britannique aux élections générales du 5 juillet 1945. Cependant, Churchill ne lâchait pas pour autant prise. L’historien américain Thomas Mayer, dans son livre When Lions Roar a révélé un document déclassifié du FBI selon lequel Churchill, en 1947, tenta de convaincre Truman, par l’intermédiaire du sénateur Styles Bridges, de lancer une bombe atomique sur le Kremlin et de détruire Moscou. De cette façon, « Il serait très facile de gérer l’équilibre de la Russie, qui n’aurait pas de direction »[11].

Les plans de l’Opération Impensable se préparaient alors même que le Kremlin recevait des félicitations publiques de Churchill pour « la brillante victoire que l’Armée Rouge et les peuples de l’URSS avaient remportée en expulsant les envahisseurs de leur terre et en vainquant la tyrannie nazie » tout en déclarant que « l’avenir de l’humanité dépend de l’amitié et de la compréhension entre les peuples britannique et russe ».

L’attaque contre l’URSS n’a donc pas eu lieu tout simplement parce que le rapport des forces, militaire et politique, ne l’a pas permis. C’était dû, entre autres, à l’occupation de Berlin par l’Armée rouge et parce que les États-Unis avaient besoin de l’URSS pour mener à bien la guerre contre le Japon, ce qu’il ne faut pas oublier. Mais immédiatement après la fin de la Conférence de Yalta au cours de laquelle il avait été convenu de respecter les zones d’intervention de chaque puissance, l’aviation anglo-saxonne, en violation flagrante de ses stipulations, rasait Dresde et les ponts sur l’Elbe pour bloquer l’avancée de l’URSS, comme elle l’avait fait pour la zone industrielle de Slovaquie - qui devait rester sous influence soviétique -, pour la ville roumaine de Ploești et ses champs de pétrole, alors que l’Armée rouge était à ses portes, et pour Postdam et Oranienburg, où les Allemands travaillaient déjà sur des gisements d’uranium.

Les bombes nucléaires larguées par les États-Unis sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki, probablement l’un des plus grands crimes contre l’humanité de l’histoire absolument impuni, devaient montrer au monde, et en particulier à l’URSS, qu’aucune considération morale n’arrêterait l’impérialisme anglo-saxon. Cet acte criminel mit fin à la Seconde Guerre mondiale. À partir de ce moment-là, les objectifs de domination des Etats-Unis allaient se développer essentiellement à travers l’OTAN.

1-Les crimes de guerre nazie et le Code de Nuremberg

En 1946, lors des procès de Nuremberg, le monde a appris avec horreur les atrocités commises par les nazis dans les camps de travail d’esclaves et d’extermination, ainsi que les crimes contre la santé publique commis par les médecins allemands - la moitié d’entre eux affiliés au parti nazi - pour mener des expériences de différents types. Ces expériences, qui ont montré le plus grand mépris pour la vie et la dignité des personnes, n’ont pas apporté de progrès à la science médicale en général, bien que, selon le psychiatre américain Teo Alexander - l’un des créateurs du Code de Nuremberg, - a apporté des innovations significatives dans la science du meurtre[12]. Cet horreur et la prise de conscience que de telles monstruosités étaient possibles et pouvaient se répéter, ont conduit à l’élaboration du Code de Nuremberg [13], le premier code international d’éthique pour la recherche sur les êtres humains, publié le 19 août 1947 sous le précepte hippocratique Primum non nocere, c’est-à-dire « en premier, ne pas faire de mal ».

Parmi ses dix points, il convient de souligner: le consentement éclairé indispensable de la personne soumise à l’expérience, l’absence de contrainte, la condition préalable de l’expérimentation animale, la possibilité de l’interrompre à tout moment si des effets indésirables sont observés et si leurs résultats sont bénéfiques pour les personnes concernées. Chacun de ces principes a été, et est encore aujourd’hui, absolument violé avec la vaccination massive contre le Covid qui entraîne des dizaines de milliers de décès et des millions d'effets indésirables graves chez des personnes en bonne santé dans le monde entier [14].

 

2- La cooptation de scientifiques nazis par les États-Unis, l'OTAN et les laboratoires d'armes biologiques.

Avant la fin de la Seconde Guerre mondiale et en pleine bataille de Berlin, Allen Welsh Dulles, qui travaillait pour l'Office of Strategic Services (OSS) américain, prédécesseur de la CIA, et son premier directeur civil, a mis au point l'opération Paperclip[15]. Cette opération secrète a débuté en 1943 et visait à recruter des scientifiques et des militaires nazis, experts en armes biologiques et chimiques, pour les amener aux États-Unis en couvrant leurs crimes. 1 600 scientifiques nazis ont été recrutés secrètement pour produire des armes pour les États-Unis « à un rythme fébrile et paranoïaque ». Nombre d’entre eux, membres du parti nazi, officiers SS et criminels de guerre, avaient participé directement à des expériences médicales qui avaient entraîné la mort de milliers de prisonniers dans les camps de Dachau et de Ravensbrük et avaient été jugés à Nuremberg par eux, mais les États-Unis ont obtenu leur acquittement. Les États-Unis les considéraient comme vitaux pour leur sécurité nationale.

L’existence aujourd’hui de plus de 400 laboratoires d’armes biologiques aux États-Unis, en violation de la Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la production et du stockage d’armes bactériologiques (biologiques) et à toxines[16], indique une poursuite inquiétante des expériences nazies condamnées à Nuremberg. En avril 2022, le scientifique américain Francis Boyle, rédacteur de la loi promulguée par le Congrès de son pays pour se conformer à la Convention de 1972 sur les armes biologiques, a déclaré : « Le programme d’armes biologiques des États-Unis, évalué à 100 milliards de dollars, est une "entreprise criminelle » qui emploie des dizaines de milliers de « ‘scientifiques de la mort’ en Ukraine et dans d’autres pays » [17].

Mais il ne s'agit pas que de simples projets. Les États-Unis ont mené des attaques aux armes chimiques et biologiques en Corée et au Vietnam. De même, en 1981, les armes biologiques américaines ont provoqué une épidémie de dengue hémorragique à Cuba [18]. Le ministère russe de la Défense a dénoncé la réalisation d’expériences sur des patients psychiatriques ukrainiens dans la ville de Kharkov. D’autres pays de l’OTAN, tels que l’Allemagne et la Pologne, ont également participé à ces expériences, développées par le laboratoire américain d’armes biologiques, ainsi que des « entreprises pharmaceutiques comme Pfizer, Moderna, Merk et la société Gilead, affiliée à l’armée américaine, pour tester de nouveaux médicaments en contournant les normes de sécurité internationales »[19].

 

3-L’organisation Gehlen

En avril 1946, l’organisation Gehlen a été formée par les forces alliées dans la région de l’Allemagne occupée par les États-Unis, sur la base des réseaux des services secrets nazis en Europe orientale. Elle était dirigée par le général nazi Reinhard Gehlen. En mars 1945, sachant que la fin du IIIe Reich était proche, Gehlen et un petit groupe d’officiers ont microfilmé les archives du Fremde Heere Ost sur l’URSS et les ont mis dans des récipients hermétiques. Les récipients ont été enterrés en plusieurs endroits dans les Alpes autrichiennes. Le 22 mai 1945, Gehlen se rendait au Corps américain de contre-espionnage (CIC) en Bavière et lui remettait ses archives.

L’Organisation Gehlen est à l’origine du Réseau Stay Behind, que nous analyserons plus loin, et qui, créé et dirigé par l’OTAN, a entraîné derrière lui des services secrets militaires et des organisations fascistes de différents pays européens, comme le Réseau Gladio. De même, l’organisation Gehlen fut le précurseur de l’actuel Service de Renseignement Fédéral (BND) du gouvernement allemand, dont Gehlen fut le premier dirigeant.

 

4-La Conférence de Yalta, la RFA à l’OTAN et de hauts responsables nazis dans l’armée allemande et dans l’OTAN.

La Conférence de Yalta tenue en 1945 avec la participation des plus grands dirigeants de l’URSS, de la Grande-Bretagne et des États-Unis a convenu en ce qui concerne l’Allemagne, son désarmement, sa démilitarisation et son partage entre les puissances victorieuses. L’OTAN a été créée ensuite en 1949, et en 1955, en violation flagrante des accords de Yalta, la RFA entrait dans l’OTAN. En réponse, fut créé le Pacte de Varsovie. En 1951, on construisit en RFA la base de Ramstein, la plus grande base militaire américaine en Europe. Le réarmement de la RFA se déroulait sous la direction des États-Unis et avec la participation de hauts chefs militaires nazis, tant dans la nouvelle armée allemande que dans la direction de l’OTAN en Europe. Outre Reinhard Gehlen, la liste des dirigeants nazis dans les hautes fonctions militaires occidentales est longue selon les informations recueillies et documentées par Beatriz Talegón dans Diario 16 [20] :

  • Le colonel de la Wehrmacht pendant le Troisième Reich, Albert Schnez, devint chef d’état-major sous le gouvernement du social-démocrate Willy Brandt. Selon des informations déclassifiées en 2014, il aurait organisé une armée secrète de vétérans de la Seconde Guerre mondiale (quarante mille hommes) prêts à défendre l’Allemagne d’une supposée et éventuelle invasion soviétique.

  • Adolf Heusinger, général et chef des opérations de l’armée nazie, devint ensuite agent de la CIA, général de l’armée de la RFA et présida le comité militaire de l’OTAN jusqu’en 1964.

  • Hans Speidel, lieutenant général nazi et chef d'état-major de l'un des plus éminents maréchaux Erwin Rommel, rejoignit l'armée allemande d'Adenauer en tant que conseiller et supervisa l'intégration des troupes allemandes dans l'OTAN. Il a ensuite été nommé commandant suprême des forces terrestres alliées de l'OTAN en Europe centrale de 1957 à 1963.

  • Johannes Steinhoff, célèbre pilote de l'aviation militaire nazie, devint chef d'état-major et commandant des forces aériennes alliées d'Europe centrale de 1965 à 1966, puis chef d'état-major de la Luftwaffe de la Bundeswehr de 1966 à 1970, et enfin président du Comité militaire de l'OTAN de 1971 à 1974.

  • Johann von Kielmansegg, colonel du haut commandement de l'armée nazie, a été promu général de l'armée allemande et nommé commandant en chef des forces spéciales de l'OTAN en Europe centrale en 1967.

  • Ernst Ferber, lieutenant-colonel à l'état-major de la Wehrmacht et titulaire de la Croix de fer, a été commandant en chef des forces alliées de l'OTAN en Europe centrale de 1973 à 1975

  • Karl Schnell, major et premier officier de l'état-major général de l'armée nazie, également titulaire de la Croix de fer, a remplacé le général Ferber au poste de commandant en chef des forces alliées de l'OTAN en Europe centrale de 1975 à 1977.

  • Franz Joseph Schulze, officier supérieur de l'armée de l'air nazie et récipiendaire de la Croix de fer, devint général de la RFA puis commandant en chef des forces alliées de l'OTAN en Europe centrale de 1977 à 1979.

  • Ferdinand von Senger und Etterlin, officier nazi de premier plan, a participé à l'invasion de l'URSS (opération Barbarossa) et à la bataille de Stalingrad et a été décoré de la Croix d'or. Il est devenu général et commandant en chef des forces alliées d'Europe centrale de l'OTAN de 1979 à 1983.

Cette longue liste, certainement incomplète, illustre la profonde pénétration des militaires nazis aux plus hauts postes de l’OTAN et, ce qui est certainement moins connu, aux postes de direction de l’armée allemande, pour passer de là à la tête de l’Alliance atlantique.

La plupart des bases militaires des États-Unis et de l’OTAN en Europe se trouvent en Allemagne, pays qui, avec l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique et la Turquie, abrite des armes nucléaires. Cette ligne de continuité politique et idéologique entre le fascisme et l’OTAN, avec l’anticommunisme comme axe central, et l’assujettissement de l’Europe pour la soumettre aux intérêts des États-Unis pour court-circuiter ses relations économiques, commerciales, culturelles naturelles, etc., avec la Russie, expliquent largement une bonne partie des événements politiques survenus depuis la Seconde Guerre mondiale sur le continent européen et jusqu’à présent.

 

5-Le réseau Stay-Behind, l'armée secrète de l'OTAN.

La collaboration de l'OTAN avec des groupes fascistes et des services secrets militaires ayant des objectifs terroristes dans différents pays européens, explicitement contre le communisme, tout en développant une alliance qui est aujourd'hui rééditée avec la guerre en Ukraine, a contribué de manière décisive à déstabiliser des gouvernements et à déclencher la répression la plus féroce contre des organisations révolutionnaires. En 2005, Daniele Ganser, historien suisse, expert en relations internationales et professeur à l'Université de Bâle, a publié un livre intitulé Les armées secrètes de l'OTAN [21], résultat d'une recherche approfondie sur les relations entre l'Alliance atlantique, les réseaux d'organisations fascistes et les services secrets d'une multitude de pays - dont beaucoup sont européens - au vu et au su de leurs gouvernements et avec leur collaboration. Le résultat est une énorme liste d'attentats terroristes visant à déstabiliser les gouvernements et, en général, à « combattre le communisme ».

Le déclencheur de son enquête a été la confirmation en 1990 par Giulio Andreotti, Premier ministre italien, devant une commission d'enquête du Parlement italien, de l'existence du réseau Gladio. Les services secrets italiens y agissaient sous les ordres de l'OTAN. Il a en outre souligné que le réseau était toujours actif et que des réseaux similaires existaient dans de nombreux autres pays. Dans son rapport, Andreotti attribuait au réseau Gladio la possession d'une grande quantité d'armes fournies par la CIA, cachées dans 139 lieux, soit dans des forêts, des champs, des églises ou des cimetières; parmi lesquelles : « des armes portatives, des munitions, des explosifs, des grenades à main, des couteaux, des poignards, des mortiers de 60 millimètres, des fusils sans recul de calibre 57, des fusils à visée télescopique, des émetteurs radio, des jumelles et divers autres types d'équipements ». Ces armes furent utilisées dans des attentats systématiquement attribués aux Brigades Rouges et qui donnaient lieu à de nombreuses arrestations et mesures répressives au sein des organisations ouvrières.

Les terribles attentats à la bombe de la Piazza Fontana à Milan, dans la gare de Bologne, dans la Piazza della Loggia à Brescia et de plusieurs autres, qui ont fait 491 morts, 1 891 blessés et mutilés, ainsi que les assassinats de juges et de journalistes qui ont tenté d'enquêter sur ces attentats, montrent que l'organisation fasciste Ordine Nuovo, agissait en étroite collaboration avec l'OTAN, la CIA et les services secrets italiens, avec la connivence des gouvernements de l'époque. Dans le cadre de grandes mobilisations ouvrières et populaires contre la guerre du Vietnam, l'objectif des attentats était, selon les mots d'un terroriste repenti, « de faire pression sur le gouvernement italien pour qu'il déclare l'état d'urgence et pour promouvoir un régime autoritaire en Italie ».

Ferdinando Imposimato, Président honoraire de la Cour suprême de cassation, analogue à la Cour suprême, résume les résultats de ses investigations, dans lesquelles il établit le rôle de l'OTAN, d'Ordine Nuovo et des services secrets militaires, dans les massacres qui ont ensanglanté l'Italie. Je transcris ses propos, qui peuvent être consultés ici [22] : « Au cours des enquêtes que j'ai menées sur les tragédies qui ont dévasté l'Italie, des attentats de la Piazza Fontana à l'attaque du train Italicus Express reliant Rome à Munich, à la Piazza della Loggia de Brescia, à la tragédie de Bologne, et au cours desquelles mes collègues Giovannni Falcone, Paolo Borsellino et d'autres, ont été assassinés, il a été confirmé que l'explosif utilisé provenait des bases de l'OTAN. (...) J'ai écrit tout cela dans un livre et personne ne l'a nié. Dans ces bases, les "terroristes noirs", ainsi que des représentants de l'OTAN, des mafiosi, des politiciens italiens et des francs-maçons (NDLR. De la loge déviante P2 par rapport à la franc-maçonnerie régulière) se réunissaient à la veille des attentats. Tout cela a été confirmé par des témoins directs et s'est déroulé sans interruption (...) Le problème est que le silence de la presse empêche le public de connaître cette formidable vérité : il s'agit de l'opération Gladio, qui menace la paix et la sécurité et qui risque de déclencher une grande guerre ».

La liste des actions du soi-disant Stay-Behind, formule utilisée pour établir la collaboration susmentionnée entre l'OTAN, les services secrets et les organisations fascistes (ou intégristes NDLR) locales pour mener des actions terroristes, dans de nombreux cas consommées, dans le but général de combattre le communisme et de déstabiliser les gouvernements, est longue : France, Autriche, Suède, Allemagne, Norvège, Turquie, Algérie, Italie, Portugal, Grèce, Mozambique, Danemark, Espagne (massacre des avocats ouvriers d'Atocha), Hollande, Belgique, Suisse[23].

Daniele Genser souligne que la première intervention dans un massacre populaire a eu lieu en Grèce, toujours pendant la Seconde Guerre mondiale. La résistance antifasciste grecque, comme en France et en Italie - souligne Daniele Ganser - était dirigée par les communistes. Après la défaite finale des troupes fascistes, en 1944, une grande manifestation pacifique, prélude à une grève générale, était appelée à soutenir le pouvoir populaire victorieux. Les forces armées britanniques, ainsi que la police et les organisations d'extrême droite, ont massacré les manifestants, tuant et blessant des dizaines de personnes. Dans la foulée, Churchill imposait le retour de la monarchie et de la famille de la reine Sophia, qui sera définitivement expulsée de Grèce seulement après le référendum populaire de 1974.

Au moment du scandale déclenché par Andreotti en 1990, la chaîne de télévision privée RTL a choqué le public allemand en révélant dans un reportage sur le réseau Gladio que d'anciens membres de la redoutable Waffen-SS avaient ensuite été membres du réseau allemand du Stay-Behind. Un document de l'état-major américain intitulé Overall Strategic Concepts du 28 mars 1949 le corrobore [24] : « L'Allemagne disposait d'un excellent potentiel en hommes entraînés pour former les unités clandestines et les réserves de l'armée secrète [unités stay-behind]. Une résistance efficace peut et doit être organisée ».

Le fascisme résurgent d'aujourd'hui a donc une continuité historique indéniable avec son prédécesseur. Le soutien militaire, organisationnel et économique de l'impérialisme américain et des puissances européennes au fascisme, par le biais de l'OTAN, constitue une constante historique qui, aujourd'hui comme dans la première moitié du XXe siècle, représente le recours le plus brutal auquel a recours un capitalisme en crise pour imposer sa domination. Il répond aussi aux mêmes objectifs : s'approprier les richesses des peuples et les empêcher, en leur prenant le pouvoir, de construire une société qui réponde aux besoins humains.

« Socialisme ou barbarie », telle est aujourd'hui plus que jamais, la tâche qui nous attend.

 

* Militant de la Coordination des Noyaux communistes, Espagne.

 

Notes :

 

[1] https://espanol.almayadeen.net/articles/1585977/la-historia-fascista-de-la-otan

[2] https://espai-marx.net/elsarbres/review/lenin-y-la-revolucion-jean-salem/

[3] https://www.lahaine.org/b2-img09/stalin_urbano.pdf

[4] Dans ce document de la CNC (Coordination des Noyaux communistes), on peut trouver des informations détaillées sur le TNI, l'Initiative d'Alerte précoce, menée par la BBC pour coordonner la censure ou la déclaration comme « faux » des opinions et des informations opposées au discours impérialiste. https://cnc2022.files.wordpress.com/2022/03/el-covid-como-pretexto-organizaciones-revolucionarias_web-1.pdf

[5] Pawels, J.R. (2.000) El mito de la guerra buena. Ed. Hiru. Pág 80

[6] Black, Edwin (2009) [2001]. IBM y el Holocausto: la alianza estratégica entre la Alemania nazi y la corporación más poderosa de Estados Unidos

[7] Ibid.

[8] https://www.globalsecurity.org/military/world/war/operation-unthinkable.htm

[9]https://www.muyinteresante.es/historia/32302.html

[10] Alexander Pronin, Churchill quería destruir la URSS en 1945. L’auteur fut un pilote militaire d’honneur de l’URSS, participant dans la Grande Guerre patriotique: https://www.tercerainformacion.es/articulo/memoria-historica/10/05/2022/la-operacion-impensable-la-traicion-de-churchill-contra-la-urss/

[11]https://www.washingtonpost.com/opinions/book-review-when-lions-roar-churchills-and-kennedys-by-thomas-maier/2014/11/28/55d0e32e-6388-11e4-836c-83bc4f26eb67_story.html

[12]https://www.ucjc.edu/2020/04/el-codigo-de-nuremberg-el-amanecer-de-la-bioetica-tras-los-crimenes-del-nazismo/

[13]https://web.archive.org/web/20080221005221/http://www.ushmm.org/research/doctors/Nuremberg_Code.htm

[14]https://cnc2022.files.wordpress.com/2022/03/el-covid-como-pretexto-organizaciones-revolucionarias_web-1.pdf

[15]https://www.nytimes.com/2014/03/02/books/review/operation-paperclip-by-annie-jacobsen.html

[16] https://es.wikipedia.org/wiki/Convenci%C3%B3n_sobre_armas_biol%C3%B3gicas

[17] https://www.newstarget.com/2020-02-24-prof-francis-boyle-13000-death-scientists-hard-at-work-destroying-humanity.html

[18]https://www.granma.cu/hoy-en-la-historia/2021-06-03/dengue-hemorragico-terrorismo-bacteriologico-de-ee-uu-contra-cuba-03-06-2021-11-06-52

[19] https://es.sott.net/article/82793-Laboratorios-de-armas-biologicas-y-experimentos-con-seres-humanos-realizados-por-el-Pentagono-y-la-OTAN-en-Ucrania-con-participacion-de-Pfizer-Moderna

[20] https://diario16.com/la-otan-y-sus-vinculos-con-el-nazismo/

[21] Ganser, Daniele (2005) Los ejércitos secretos de la OTAN. Le titre de l’ouvrage original est: NATO´s Secret Armies: Operation Gladio and Terrorism in Western Europe.

[22]https://www.lahaine.org/mundo.php/ha-muerto-un-valiente-ferdinando

[23] “Stay-Behind: Cómo controlar las democracias. Las redes estadounidenses de desestabilización y de injerencia”. https://www.voltairenet.org/article120005.html#nb5

[24] https://es.wikipedia.org/wiki/Red_Stay_Behind


 

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24 février 2023 5 24 /02 /février /2023 20:23

Depuis que nous observons la multiplication des « révolutions colorées » nous pouvons remarquer que non seulement elles n’ont en général jamais abouti à renverser le pouvoir et l’influence des élites dominantes et conservatrices mais qu’elles ont entraîné très souvent des guerres. Ce phénomène s’est répété si souvent qu’il devient aujourd’hui impossible de prétendre qu’il ne constitue pas une règle. Et s’il constitue une règle alors il faut poser la question qui a établi ces règles et qui en profite ? L’objectif de cet article est donc de voir les liens entre ladite société civile, ses organisations et les centres de pouvoir locaux et internationaux.

La Rédaction

 

 

Des « non gouvernementaux » soumis au système : Analyse d’une nouvelle couche moyenne tributaire

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Février 2023

 

Bruno Drweski

 

Jusqu’à récemment ce qu’on appelait la gauche se divisait en gauche réformiste et en gauche révolutionnaire et ce concept de « gauche », utilisé par rapport à la « droite », gardait un sens a priori car il semblait rassembler, au moins formellement, tous ceux qui voulaient en finir en principe avec le capitalisme et imposer la propriété sociale des moyens de production et d’échange. Même si les uns pensaient pouvoir y arriver par des réformes dans le cadre du système dominant et d’autres par une rupture révolutionnaire, tous disaient encore au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et en France jusqu’au début des années 1980, avoir en vue une rupture ultime avec le système capitaliste dominant la planète. Le rapport à l’impérialisme et au colonialisme, et donc aux guerres impérialistes, avait certes opposé le plus souvent réformistes et révolutionnaires, mais toute la gauche semblait au moins en principe d’accord sur les objectifs d’une égalité humaine à atteindre, malgré les compromis et compromissions des uns ou des autres censés n’être acceptés qu’à titre provisoire, les fameuses concessions tactiques. Face à ces gauches, on trouvait les droites, c’est-à-dire les partisans de la conservation du système social existant, la droite conservatrice, et les partisans du mythe d’une possible régression archaïsante vers des « valeurs » anciennes idéalisées, la droite réactionnaire. Tout semblait donc à peu près clair, les repères étaient là, au moins sur le plan théorique.

Aujourd’hui les choses sont bien plus confuses. Elles ont évolué au point où l’on trouve des « réactionnaires de droite » qui critiquent durement le capitalisme et qui refusent les aventures guerrières du camp USA-pro-occidental et des militants se déclarant de gauche, voire parfois d’extrême gauche, qui prennent parti pour les guerres de l’OTAN, ce qu’on a pu observer en Afghanistan, en Libye, en Syrie ou en Ukraine. Il est loin le temps des années 1970 où un Maurice Duverger pouvait dénoncer dans Le Monde le « fascisme extérieur » des démocraties libérales ! Aujourd’hui les nouveaux propriétaires du Monde dénoncent les pays menant des politiques contre-hégémoniques, en particulier ceux qui mènent des politiques limitant réellement le pouvoir du capital et de l’impérialisme. Cette gauche a aussi très souvent déserté la lutte pour la conquête du pouvoir par la majorité, celle des travailleurs, des producteurs, des créateurs, pour lui préférer une lutte qui se veut en faveur des femmes et des minorités, ethniques, religieuses, sexuelles et autres, au nom d’une « intersectionnalité » qui fait perdre de vue le plus souvent l’axe central de la vie sociale, le conflit entre le capital et le travail, y compris donc pour les femmes et les membres des minorités qui sont tous partagés par des barrières de classe. Et a fortiori ils négligent le conflit entre les intérêts concentrés dans les Etats du « centre » du capitalisme et les peuples des « périphéries » avec les Etats « émergents » comme contrepoids face à l’impérialisme unipolaire. Mais c’est au nom de ce soutien aux minorités que cette gauche continue en principe à concentrer ses dénonciations contre une extrême droite souvent plus fantasmée que réellement influente et cohérente, alors même qu’au sein de sa base électorale et sociale, on perçoit la formation d’une sensibilité opposée aux aventures guerrières et parfois même à la destruction des liens sociaux. Ce n’est certes qu’une sensibilité la plupart du temps démentie dès lors qu’il faut prendre parti pour un mouvement de contestation visant le capital, mais il n’en reste pas moins que l’autoritarisme grandissant que nous constatons dans nos sociétés vient plus souvent de « l’extrême centre » bien réel que d’une « extrême droite » n’ayant la plupart du temps pas les moyens qu’avaient reçus en leur temps les partisans d’Hitler ou de Mussolini. Chose qui peut éventuellement changer mais qui ne semble pas constituer pour le moment le principal défi de l’heure. Celui-ci est lié surtout aux guerres sans fin concoctées par le système mondialisé depuis la fin de l’URSS, aujourd’hui il y en a une quarantaine sur la planète. L'utilisation de l'expression "extrême centre" a tendance à s'introduire dans le langage politique pour caractériser la politique de fait extrémiste et totalisante imposée par les puissances dominantes qui proclament de façon récurrente des "valeurs" qui se veulent consensuelles, pluralistes et démocratiques entrant de fait en contradiction avec leurs proclamations vertueuses.

Cette situation de perte de repères et de confusion généralisée ne peut être simplement critiquée sur une base morale ou strictement descriptive, il faut en effet, pour la saisir, poser la question de la base sociale de ces évolutions, donc de leur base de classe, ce qui nécessite de reprendre la méthode d’analyse du socialisme scientifique. Vu la clameur qui caractérise les « médiocrates », les « classes moyennes » et les militants de la plupart des dites « Organisations non gouvernementales », des partisans des « révolutions colorées », c’est sur ce milieu que nous allons concentrer ici notre analyse et émettre nos hypothèses. A quelle classe appartiennent tous ces relais des intérêts stratégiques de nos Etats et de nos élites possédantes,  et quels intérêts défendent-ils ?

 

Colonialisme et impérialisme

Avec l’émergence du colonialisme mais plus encore depuis le début du processus de décolonisation lancé par le Congrès des peuples d’Orient de Bakou en 1920, les forces anticoloniales avaient largement basculé dans le camp de la gauche révolutionnaire, généralement marxiste mais pas forcément, on l’a vu avec le non alignement, le panarabisme, le panafricanisme ou la théologie de la libération. En tous cas, le capitalisme depuis cette époque est indissociable de son produit, l’impérialisme, qui a créé le colonialisme puis les guerres mondiales pour le partage et le repartage du monde, afin de faire face à la baisse tendancielle des taux de profits. Il en va de même encore aujourd’hui, quand l’impérialisme s’est certes centralisé autour du pôle anglo-américain en même temps que le processus de concentration de la propriété et du pouvoir se développait, si bien que les vieux impérialismes européens ou japonais plus faibles ont été amenés à se réfugier sous les ailes protectrices de l’oncle Sam et de l’OTAN, quitte à émettre, au début de ce processus, quelques réticences devant cet asservissement, comme cela a pu être le cas de la France du général de Gaulle.

Tout anticapitalisme conséquent doit donc être anti-impérialiste mais également tout anti-impérialisme conséquent doit être anticapitaliste. Dans les « corps intermédiaires » pourtant, l’heure n’est plus aux réticences envers la domination US sur le camp du vieil impérialisme, bien au contraire, ce qu’on peut constater avec l’alignement servile des puissances européennes ou du Japon sur les injonctions les plus maladroites de l’oncle Sam; comme on l’a vu lors des guerres visant la Libye, la Syrie, l’Afghanistan et maintenant avec le ciblage systématique de l’Iran et de la Russie, ce qui a provoqué la guerre en Ukraine et demain peut-être une autre autour de Taïwan.

Le nouvel impérialisme mondialisé concentre dans ses métropoles l’industrie militaire, la gestion financière et il tente de monopoliser « l’intelligence artificielle » pour laisser aux pays de la périphérie ses filiales et ses industries produisant pour ses compagnies transnationales. Alors que simultanément sont apparues malgré cela dans les pays de la périphérie des économies émergentes dynamiques capables de concurrencer les puissances dominantes, y compris dans le domaine des technologies avancées.

Dans le but de maximiser ses profits et de lutter contre la baisse tendancielle des taux de profits, les plus grosses compagnies transnationales sont dès lors poussées à s’orienter vers une politique de reconquête des marchés, donc de guerre, ce qui menace les intérêts des travailleurs et ceux des pays périphériques, qu’ils soient dominés par le centre ou en phase d’émergence en rivalité avec lui. Dans ce contexte mondialisé, le processus de concentration de la propriété ayant abouti à la création de monopoles, le nombre de travailleurs salariés et précarisés a augmenté au dépens des petits propriétaires, paysans, artisans, petits commerçants, moyenne bourgeoisie, etc. Les classes moyennes ne sont plus aujourd’hui qu’en partie constituées par une petite bourgeoisie résiduelle ou des professions libérales, mais de plus en plus par des professions salariales occupant une position d’intermédiaire et de gestionnaire entre le monde de la production, qui peut être repoussé très loin hors d’Occident, et le monde de la propriété qui est surtout concentré dans les centres de l’impérialisme américano-occidental. Peu en effet d’entreprises qui ne sont pas basées en Occident occupent le « top 50 ».

Une couche sociale salariée a donc émergé dans les pays impérialistes et elle a intérêt à préserver son niveau de vie souvent lié au maintien de l’impérialisme. Il ne s’agit plus seulement des hauts fonctionnaires, des militaires, des diplomates, des journalistes, des chercheurs d’un Etat impérialiste. Il ne s’agit pas non plus des professions exercées par des classes moyennes indispensables à la vie sociale, professions de la santé, de l’enseignement, de la science, des services nécessaires à la vie collective, il s’agit ici de tout l’appareil de propagande, de « soulagement social » et de diffusion des politiques impérialistes, financé par des fonds publics ou privés au service de l’impérialisme, ce qui comprend une grande partie de ce qu’on appelle la « société civile » biberonnée aux subsides des fondations, des instituts et des « think tanks » « publics-privés ». Il s’agit en particulier de la plupart des sciemment mal nommées « organisations ‘non’ gouvernementales » qui se font le plus souvent le relais des politiques gouvernementales impérialistes, sous couvert d’idéaux humanitaires voire de principes politiques issus de la gauche réformiste et parfois même révolutionnaire, mais, de fait, retournés en leur contraire.

 

La mondialisation, c’est l'impérialisme arrivé à son stade accompli. Elle est la conséquence du développement du capitalisme, et des effets ultimes de la libre concurrence qui a abouti à la concentration de la propriété à un niveau mondialisé et à la création de monopoles contrôlant ce marché mondialisé, en ayant éliminé peu à peu la petite propriété des moyens de production et d’échange ou en l’ayant vassalisé dans un système d’auto-exploitation de type « uberisation ». Ce capitalisme-là s’appuie sur le complexe militaro-industriel toujours principalement concentré à l’Ouest et qui a besoin de sécuriser les marchés conquis, de multiplier les guerres pour lutter contre la baisse tendancielle de ses taux de profits, de concentrer les fortunes dans l’activité financière et de délocaliser les autres industries pour maximiser les profits en capitalisant sur une main-d'œuvre mal payée et sur le pillage des ressources naturelles par le biais de prix fixés à Wall Street s’appuyant sur le monopole du dollar US, monnaie virtuelle par excellence, comme moyen de paiement des échanges internationaux. Dans ce contexte, les classes sociales intermédiaires qui caractérisaient le capitalisme de l’époque de la concurrence se métamorphosent ou disparaissent, alors que d’autres couches tributaires émergent à leur place.

 

L’impérialisme néocolonial : L'impérialisme qui avait commencé par le colonialisme, puis accepté la décolonisation politique et souvent purement formelle, a abouti, dans le cadre de l’impérialisme mondialisé et concentré autour des Etats-Unis, à diverses formes de néocolonialismes gérés par les anciennes puissances coloniales et leurs maîtres anglo-américains.

 

Les classes organiquement liées à l’impérialisme : La généralisation de l’impérialisme a multiplié les mécontentements et les luttes anti-impérialistes, mais les bourgeoisies coloniales ont en même temps souvent été de plus en plus liées puis asservies à l’impérialisme, ce qui a entraîné l’apparition de multiples groupes et classes organiquement liées à l’impérialisme dans les pays dominés.

 

L’unification des forces de domination et d’exploitation et la fragmentation des oppositions : Les forces conservatrices et réactionnaires les plus puissantes et influentes dans le monde, ce ne sont pas les vieilles bourgeoisies décaties ou les fascismes traditionnels, ce sont aujourd’hui des forces néoconservatrices et néolibérales utilisant différents moyens de « smart power », le « hard power » et le « soft power » en alternance et en complémentarité, pour jouer sur les contradictions existantes et perpétuer le système d’exploitation qui n’hésite pas, mais de façon sélective, à utiliser des relais néofascistes tout en continuant à prétendre répandre « les valeurs de la démocratie, du pluralisme et du libre marché ». D’où le développement simultané de courants issus de la gauche mais de fait néoconservateurs, et de courants néofascisants d’un type nouveau. Au cours des années de la contre-révolution mondialisée et du néocolonialisme, qui ont commencé à partir de la fin des années 1970 avec la crise du capitalisme et qui se sont poursuivies avec une force renouvelée avec le démantèlement du camp socialiste et d’une grande partie du mouvement communiste et ouvrier international, a émergé un nouveau capitalisme plus « globalitaire » que le précédent, plus centralisé mais aussi plus habile dans sa capacité à jouer sur toutes les forces politiques existantes, de l’extrême droite à l’extrême gauche, pour les prendre en main, les contrôler et les utiliser le plus souvent contre les intérêts des masses qui les suivaient, et contre, au départ au moins, l’opinion de leurs militants. Pour ce faire, il a fallu marginaliser, disperser, fragmenter les classes objectivement anticapitalistes, en particulier la classe ouvrière de la grande industrie, et réorganiser les structures sociales en favorisant la naissance et le développement de courants politiques, sociaux, syndicaux se référant à tout l’arc-en-ciel traditionnel de la vie politique moderne mais où toutes les couleurs étaient vidées de leurs contenus réellement contestataires pour n’en garder que l’apparence, dans un but de diversion et de conservation du système existant.

 

Anciennes contradictions et nouveaux styles

La contradiction sociale fondamentale entre le capital et le travail a bien sûr perduré et elle s’est même exacerbée après 1989/91, puisque le capitalisme sans limite, sans contrôle, sans frontières et sans contrepoids communiste, non aligné ou anticolonialiste s’est retrouvé en position de force et donc en capacité de rogner une à une les conquêtes sociales et de libération nationale pour augmenter ses taux de profits tout en multipliant les guerres. Il en est allé de même pour la contradiction entre pays du centre et pays de la périphérie, entre pays où se trouvent les centrales décisionnaires entrepreneuriales, financières et politiques mondialisées et ceux où est concentrée la plus grande partie de la main-d'oeuvre ouvrière et artisanale grandissante. L'exploitation des travailleurs par le capitalisme a atteint dès lors une dimension internationale globalisée dépassant largement sa dimension nationale d’origine. Un système de domination économique, social, culturel et idéologique s’est développé en cercles concentriques à partir du triangle Wall Street-CIA-Pentagone vers les élites possédantes anglo-saxonnes des pays des Five Eyes, puis les pays du bloc OTAN/UE/Japon, puis les pays de la périphérie (85 % de l’humanité). Ce système a commencé à se développer à partir de la colonisation puis s’est généralisé avec le néocolonialisme dans lequel les Etats-Unis se sont moulés et il a enfin atteint son sommet avec l’impérialisme mondialisé « sans frontière ». Dans ce contexte, les classes populaires salariées, exploitées et précarisées, ont englobé de plus en plus de petits propriétaires poussés à la faillite alors que se maintenaient et se développaient en contradiction par rapport à ce processus de nouvelles bourgeoisies nationales tentant de protéger et de développer un marché national, et qui luttent toujours contre la bourgeoisie impérialiste et ses agents dans les pays dominés.

Face à cela, les bourgeoisies compradores actuelles de leur côté sont issues en partie de leurs prédécesseurs, mais aussi en partie des anciennes bourgeoisies nationales « rachetées ». C’est ce qui explique pourquoi des régimes des bourgeoisies nationales relativement progressistes ont opéré un retour en arrière ou produit des gouvernements réactionnaires, de Soekarno à Suharto, de Nasser à Sadate, de Boumediene à Chadli, et que des partis autrefois révolutionnaires ou de libération nationale sont devenus des partis conservateurs associés au centre impérialiste. Et, last but not least, avec l’émergence d’une bourgeoisie au sein des partis communistes et ouvriers du bloc soviétique, on a assisté au basculement compradore et oligarchique d’une masse de cadres de ces partis.

Aujourd’hui, ce système mondialisé s’est transformé, s’est hiérarchisé et s’est sécurisé par la biais du contrôle médiatique, du contrôle culturel et idéologique avec des structures fonctionnant selon un système de financement et de cooptation de nouvelles couches tributaires et compradorisées, pouvant reprendre en apparence une partie du discours émancipateur antérieur, au point où certains peuvent même prétendre reprendre des éléments de marxisme, de socialisme, de nationalisme anticolonial ou de religions et traditions locales opposées à l’impérialisme mais, dans tous les cas, vidés de leurs fondements « justicialistes » et opposés au système de domination impérialiste mondialisé.

 

Nouveaux compradores

Les colonies des puissances ouest-européennes se sont presque toutes effondrées ou effritées sous les coups de boutoirs des mouvements de libération nationale anticoloniaux qui furent soutenus par le camp socialiste issu de la Révolution d’Octobre 1917 et du Congrès des peuples d’Orient de Bakou en 1920 puis de l’insurrection d’Abd el Krim dans le Rif. L'impérialisme USAnien, qui a émergé lentement au cours du XXe siècle, a su faire montre de son côté au départ de plus de souplesse par rapport aux vieilles puissances coloniales car il a soutenu en apparence certains courants anticoloniaux pour pousser vers la marginalité et la dépendance à son égard les anciennes puissances coloniales appartenant au second cercle impérialiste (Grande-Bretagne, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) ou au troisième (France, Allemagne et pays de l’Union européenne, Japon). Du coup, l'impérialisme US a succédé au colonialisme comme régime dominant international mondialisé d'exploitation systématique et systémique, en sachant parfois jouer sur des réflexes, en apparence au moins, anti-européens, anticoloniaux, voire antiracistes. En même temps que dans les pays du centre, les courants antimilitaristes, anti-impérialistes, anticapitalistes étaient poussés à passer d’une lutte de classe pour l’abolition du capitalisme et la socialisation des moyens de productions et d’échange à une focalisation sur la lutte pour le droit de minorités éparpillées, divisées, juxtaposées et donc politiquement en grande partie stérilisées. Cette stratégie a rencontré des succès inégaux selon les pays. Les tactiques colonialistes d'hégémonie directe trop visibles ont été remplacées par des nouvelles méthodes.

L'impérialisme avait toujours cherché à consolider des structures sociales inégalitaires, voire des régimes indigènes inégalitaires qui leur étaient subordonnés en favorisant l’émergence d’une bourgeoisie locale (et/ou des seigneurs féodaux, voire des seigneurs de la guerre) compradore présentant des affinités étroites, sociales, économiques et culturelles, avec les anciens colonisateurs mais aussi de plus en plus en liaison avec le système basé aux Etats-Unis, ses élites, ses mythes, ses rituels, ses « valeurs ». Cette formule de gouvernance a permis aux colonisateurs désormais protégés et vassalisés par l’impérialisme US de préserver une partie au moins de leurs intérêts dans leurs anciennes colonies, derrière une façade d'autodétermination.

En même temps que ce « tiers monde » était poussé après 1991, avec la désagrégation du « second monde » soviétique, à renoncer à son combat pour le non alignement et le droit au développement, des masses de travailleurs de ces pays précarisés affluaient vers les pays du centre où ils entraient en concurrence sur le marché du travail avec les travailleurs autochtones. Ce système allait permettre de multiplier les mises en concurrence entre les populations d’un même territoire par la manipulation des racismes d’un côté, et des minorités, nationales, raciales, religieuses, régionales, de « genre » et plus tard d’orientation sexuelle d’un autre côté. Tous ces groupes étaient poussés à s’opposer les uns aux autres dans un marché du travail en déshérence où la lutte de tous contre tous pour la survie redevenait la règle comme avant la période de l’État social des années 1945-1975. En même temps, ce système migratoire contribuait à vider les pays de la périphérie d’une trop grande partie de leur main-d’oeuvre éduquée, jeune, énergique, ce qui contribuait à affaiblir chez eux la force des courants anti-impérialistes tout en renforçant le poids de ceux qui allaient s’identifier à l’idéologie de la classe dominante. Malgré ces tendances toutefois, dans plusieurs pays, des courants anti-impérialistes allaient renaître en même temps qu’on assistait à la réémergence de forces qu’on peut qualifier de nationales bourgeoises.

En Asie orientale, les partis communistes au pouvoir depuis la Seconde Guerre mondiale ont évolué mais ils ont refusé de se laisser désintégrer comme ce fut le cas en Europe orientale et, face à eux, les USA ont été longtemps obligés de tolérer des politiques d’interventionnisme d’État dans les pays qu’ils contrôlaient, ce qui a favorisé la naissance de bourgeoisies nationales dynamiques et tendant aujourd’hui vers plus ou moins d’indépendance par rapport à l’impérialisme US.

En Amérique latine, l’existence de Cuba, de mouvements de masse, de militaires méfiants envers les Etats-Unis et la nécessité pour eux de combattre le communisme en relevant ce défi ont créé des espaces de liberté où a pu germer aussi une bourgeoisie nationale.

En Afrique sub-saharienne, malgré le retournement de la plupart des Etats militants lors de la décolonisation, le mécontentement des masses mais aussi d’une partie des élites dirigeantes a permis de profiter de l’espace de liberté créé par la chute de l’apartheid pour provoquer l’émergence d’Etats plus portés vers le développement et la souveraineté (Afrique du sud, Zimbabwe, Mozambique, Erythrée, Namibie, Nigeria, etc.)

Le développement fulgurant de la Chine populaire puis la renaissance de la puissance russe ont contribué dans ce contexte à montrer aux peuples du monde la voie vers une possibilité de desserrer les liens imposés par l’impérialisme dans le cadre du monde unipolaire post-1991.

Au début des années 2010, c’est néanmoins dans l’espace situé à la jonction de l’Afrique, de l’Asie et de la Méditerranée, l’espace arabo-musulman, que l’axe des contradictions nord/ouest-sud/est s’est manifesté avec une violence particulière due à la politique interventionniste des Etats-Unis secondés par Israël dans la zone. Si la Syrie a pu assez largement se libérer non seulement du colonialisme mais de la bourgeoisie locale liée au colonisateur, au Liban la fin de la colonisation française a laissé au pouvoir une poignée de familles bourgeoises issues de divers clans. Une partie de ces oligarchies était particulièrement liée aux colonisateurs français en raison d'affinités religieuses, de liens claniques et d'intérêts communs, ce qui explique que le pays soit longtemps resté une chasse gardée française, surveillée de loin seulement par les Etats-Unis et Israël. En Irak et en Jordanie, les colonisateurs britanniques ont placé au pouvoir des membres de la dynastie hachémite, alors même qu’ils avaient laissé les Saoud s’emparer du Hedjaz, fief des hachémites depuis la période prophétique. Officiellement l'Arabie, sauf la côte du Golfe, et la Perse n'ont pas été colonisées, mais l'Arabie a été attribuée par les Britanniques à la famille des Saoud qui s’est révélée d’emblée prête à remplir le rôle de compradores indigènes, d’abord pour le compte des Britanniques puis ensuite des Etats-Unis. Le clan des Saoud s'est consolidé au nom d’une version rigide de l’islam somme toute assez proche du néo-protestantisme anglo-saxon puritain et usuraire, en tant que pôle dirigeant de la majeure partie de l'Arabie. Il a brisé et massacré les différentes tribus de la péninsule qui auraient pu le contester. Les Saoud ont conclu avec les Britanniques puis avec les USA des accords pour extraire et exporter le pétrole et obtenir de leur part des garanties de sécurité. Sur la côte du Golfe arabo-persique, les Britanniques avaient créé des confettis d’émirats qui allaient devenir des Etats donnant aux pétromonarchies un nombre clef de votes de blocage à la Ligue arabe. Mais en Iran, la dynastie Pahlavi avait été mise en place par le colonisateur britannique pour régner sur ce pays d'Asie occidentale riche en pétrole et occupant une position stratégique au sud de la jeune Union soviétique. Comme pour les autres pays de la région, le pays est passé ensuite dans une allégeance de fait aux Etats-Unis avant de connaître la révolution islamique qui a mis au pouvoir des groupes d’intérêts liés à la bourgeoise nationale ou aux classes travailleuses.

 

Le poignard colonial et l’émergence du « soft power »

Les accords Sykes-Picot ont permis à la Grande-Bretagne de tailler sur mesure un territoire allant de la mer Méditerranée à la mer Rouge pouvant bloquer les communications interarabes et les processus d’unification arabe. Pour cela, il ne leur suffisait plus de créer une entité soumise à une bourgeoise compradore mais il leur fallait une colonie de peuplement attribuée à de colons venus d’Europe pour confisquer les biens des autochtones et les expulser. Le sionisme a donc ainsi pu s’implanter pour succéder au colonialisme britannique et régner sur ce poignard au coeur du monde arabe qu’est la Palestine devenue « Israël ». Cette entité coloniale a succédé au régime colonial européen à une époque où l'impérialisme de la Pax Americana prenait en charge le destin des Etats postcoloniaux. En Palestine, une bourgeoisie d’origine juive implantée dans les pays euro-atlantiques a pu pousser une partie des masses juives est-européennes jusque-là potentiellement révolutionnaires vers la Palestine tout en plaçant à la tête de cette entité politique israélienne une bourgeoisie compradore bénéficiant de l'exploitation de cette colonie de peuplement. « Israël » constitue en fait une sorte de « base militaire américaine avancée » au Levant, chargée de surveiller les populations arabes pour qu’elles ne puissent s’engager dans un processus d’unification panarabe.

L'impérialisme a donc succédé au colonialisme et les États-Unis ont hérité de la majorité des domaines de leurs prédécesseurs européens, d’abord en Amérique latine puis en Asie après 1945 et en Afrique à partir de la fin des années 1950, même s’ils ont souvent toléré par la suite des « délégations de pouvoir » aux anciennes puissances coloniales elles-mêmes soumises par le biais du système de domination euro-atlantique. C’est en particulier le cas de la « Françafrique », tout au moins jusqu’à récemment, quand la présence des Etats-Unis ou de l’Allemagne en Afrique restait peu visible.

La classe bourgeoise compradore, dans son sens classique, est la classe bourgeoise qui a été cooptée par les anciens colonisateurs puis les impérialistes contemporains pour agir à leur place et dans leur intérêt. Issus souvent de familles féodales ou claniques, ces compradores étaient naturellement riches et influents. Leur autorité issue la plupart du temps de la tradition locale a été consolidée par le colonisateur grâce à leur enrichissement, leur éducation et leurs engagements. Si toutefois cette couche est une couche de propriétaires, elle peut rester fidèle à ses géniteurs mais elle peut parfois rêver de s’en émanciper pour rejoindre les rangs de la bourgeoisie nationale.

Pour garantir son pouvoir néanmoins, l’impérialisme a aussi besoin d’une classe de « mercenaires salariés » enrichis mais non propriétaires des moyens de production et d’échange et dès lors totalement dépendants de leur employeur ou de leur financeur qui leur garantit un niveau de vie nettement au-dessus de la moyenne de leurs compatriotes salariés, précarisés ou petits propriétaires. On peut qualifier cette couche sociale, qui n’est pas vraiment une classe en soi et pour soi, de néo-compradores. Cette couche sociale ne doit pas être confondue avec les couches moyennes salariées liées à des fonctions socialement utiles (personnel des services publics, de la santé, de la culture, de l’éducation, etc.), car ce sont des individus, des familles, des groupes qui grimpent dans la hiérarchie sociale grâce à la distribution de capitaux étrangers, qui se mettent au service des propriétaires de ces capitaux ou des financeurs de différentes initiatives publiques, sociales ou politiques utiles pour ces capitalistes ou bien encore sont liés à des hauts fonctionnaires des Etats impérialistes.

Ces milieux, on les trouve dans les pays de la périphérie orientale ou méridionale du centre impérialiste mais aussi dans le centre occidental lui-même, avec des revenus bien entendus différents selon les cas et les pays. Ce sont les employés des fondations, des « think tanks », des instituts privés ou public-privés, des associations, des partis politiques, des syndicats, des organisations religieuses, des organisations « non » gouvernementales et, plus généralement, d’une grande partie de ce qu’en Occident on appelle la « société civile », c’est à dire le personnel salarié d’organisations faisant par ailleurs une large place au bénévolat, organisant des stages de formation, des collectes de fonds, mais dont on sait que ces derniers ne constituent qu’une partie infime des revenus réels de ces organismes car le gros provient de riches donateurs privés ou étatiques, la plupart du temps basés dans les pays du centre de l’impérialisme. C’est sans doute d’ailleurs à cela que, par-dessus leurs différences de « créneaux d’activités » ou d’opinion, on distingue une organisation « compradore » d'une organisation plus indépendante, mais en général beaucoup plus précaire. Car il faut aussi prendre en compte le fait que dans ces « organisations de la société civile », on constate qu’il en existe qui sont intrinsèquement liées à des gros donateurs dont les liens avec l’impérialisme ne font aucun doute et d’autres qui refusent de se laisser aller à « l’argent facile » et se maintiennent péniblement grâce à des seuls dons provenant de la base de la société. Ces dernières refusent de recevoir l’argent de gros donateurs, privés ou publics mais étrangers, quelque soient leurs intentions, car ce serait mettre le doigt dans l’engrenage de la dépendance économique envers des institutions dont personne n’est en état de garantir l’honnêteté actuelle ou future. Mais de telles organisations effectivement non gouvernementales et non biberonnées aux subsides des grandes bourgeoisies impérialistes vivent dans la précarité permanente et ne peuvent que très difficilement rivaliser avec leurs concurrentes qui ont pignon sur rue.

On peut trouver pêle-mêle dans la couche sociale liée directement ou indirectement à des financements importants, connus ou occultes, des adeptes de sectes de toutes obédiences, néo-protestante, takfiriste islamiste, juive sioniste intégriste, des partisans de la « lutte pour le climat », pour les droits de l’homme, pour la démocratie, pour des « révolutions colorées », « non violentes » ou pas, pour la cause d’une minorité ou d’un peuple opprimé, réellement ou pas, etc. On a vu émerger des activités de ce type partout sur la planète, des grands lacs d’Afrique centrale à la Serbie, de la Libye à l’Ukraine, de la Russie à la Bolivie, de la Biélorussie à Hong Kong, du Xinjiang à la Syrie, etc. Le groupe serbe « Otpor » représente un des éléments phares de cette nébuleuse. A ne pas confondre donc avec des initiatives sociales partant de la base de la société et menant une activité souvent exemplaire dans des conditions particulièrement difficiles.

Face à tous ces groupes et activités militantes, il faut donc toujours commencer par poser la question d’où vient leurs moyens, leur argent, leurs relations et leurs appuis. Des fondations privées comme la fondation Soros (« Open Society Foundation ») ou la fondation Ford, mais aussi des fondations étatiques comme les fondations allemandes issues de tous les partis politiques représentés au Bundestag, des donateurs publics comme le National Endowment for Democracy (NED), le National Democratic Institute, l'International Republican Institute, l'Agence américaine pour le développement international, le Middle East Policy Institute et leurs versions européennes comme le European Endowment for Democracy qui servent en fait de façade pour un financement gouvernemental secret combiné avec un financement de riches compagnies privées.

Le NED a été créé à l’origine par le président américain Lyndon Johnson dans les années 1960, pendant la guerre culturelle et idéologique entre les États-Unis et l'URSS. Il apparut d’emblée comme une alternative au financement secret de la CIA, ce que Ronald Reagan allait plus tard publiquement reconnaître à un moment où les actions criminelles de la CIA commençaient à soulever de plus en plus de réticences partout dans le monde. Après qu'il ait été révélé que des journaux privés et des organisations en Europe de l'Est et ailleurs recevaient des fonds de la CIA, et pour éviter des désagréments diplomatiques dans les forums internationaux, les dirigeants des Etats-Unis ont choisi de recadrer la relation commanditaire-bénéficiaire par ce mécanisme en principe privé-privé mais de fait public-privé, par le biais du NED entre autre. Au même moment où à peu près, le fondateur de l'Open Society Foundation, le « philanthrope » Georges Soros, a joué un rôle essentiel dans l'ingénierie sociale qui a permis de faire passer les pays socialistes d’Europe de l’Est vers le capitalisme néo-libéral imprévu sur le moment, puis, la situation de ces pays ne se stabilisant pas vraiment, il a soutenu des « révolutions colorées » qui ont empêché, ou au moins freiné, la renaissance en Europe orientale de pôles de pouvoir étatiques échappant à la domination du centre impérialiste. Le plus grand échec de cette politique fut le retournement de la Russie une dizaine d’années après que celle-ci ait capitulé à plate couture devant l’oncle Sam avec la promesse non écrite que l’OTAN n’allait pas s’étendre vers l’Est. Mais la mouvance démocratique néolibérale « droidelommiste » n’en a pas moins gardé, même là où elle s’est trouvée mise en échec, une réelle hégémonie culturelle sur lesdites classes moyennes, voire parfois aussi sur les classes travailleuses.

On peut donc considérer qu’un « système ONG » est né qui est formé d’une couche compradorisée salariée au service d’intérêts étrangers à la société locale et se sentant à l’aise dans la libre circulation des capitaux bien plus que dans libre circulation des hommes et des idées, qui reste toutefois un slogan qu’on peut agiter ici ou là, mais de façon sélective, en fonction du pays qu’il faut affaiblir ou de celui qu’il faut renforcer dans l’intérêt des grands groupes économiques transnationaux. Ces ONG, dont les dirigeants constituent une couche dépendante néo-compradore, peuvent être engagées dans la formulation d’un « narratif », dans la propagation d’activités anti-gouvernementales ou dans la formation de « militants » aptes à élaborer un programme politique ou idéologique compatible avec le « capitalisme sans frontière ». Cela peut aller d’organisations de type parti, de type média, écrit ou internet, de groupes de réflexion, ou de groupes « humanitaires ». A ne pas confondre avec des associations qui s’engagent activement en faveur d’une société donnée et qui refusent de se laisser financer par des donateurs dont les intérêts sociaux et politiques sont contradictoires avec ceux des populations concernées.

 

Des improductifs inutiles au service de l’empire

James Petras constate que « Les dirigeants des ONG peuvent être considérés comme une sorte de groupe néo-compradore qui ne produit aucun bien utile mais fonctionne pour produire des services pour les pays donateurs - principalement en échangeant la pauvreté intérieure contre des avantages individuels »1. Selon lui, il s’agirait même d’une classe sociale alors qu’il nous semble que ce milieu n’est pas aussi cohérent qu’une classe sociale, qu’il est divisé entre secteurs liés à des puissances étrangères et secteurs plus implantés localement et qu’il ne présente pas les caractéristiques des classes sociales. Ces groupes surgissent surtout en temps de crise, spontanée ou préparée, pour développer des argumentaires opposés à ceux du gouvernement lorsque celui-ci gêne les puissances impérialistes en refusant le plus souvent d’ouvrir ses frontières à la circulation incontrôlée des capitaux. Ils vont donc pousser à la création de mouvements sociaux contestant le gouvernement local, le plus souvent sous prétexte de lutte pour la démocratie et contre la corruption, mais qui, si l’on observe bien, façonnent un « narratif » qui sert les intérêts économiques, politiques et sécuritaires de leurs financeurs liés aux intérêts des puissances dominantes d’Occident, en particulier les Etats-Unis passés maîtres dans l’usage de ce « smart power » sachant combiner le « hard power » des régimes répressifs et le « soft power » de ceux qui soit donnent d'eux une image acceptable soit se présentent comme une alternative, de fait illusoire. D’autres Etats liés aux Etats-Unis comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni savent désormais aussi utiliser ces techniques, souvent d’ailleurs en faveur des Etats-Unis dans les pays où Washington n’a pas bonne presse. La France sur ce plan semble moins douée tandis que les puissances contre-hégémoniques comme la Russie, la Chine ou d’autres puissances émergentes et contre-hégémoniques semblent toujours réticentes ou incapables d’utiliser de telles techniques.

Les néo-compradores peuvent produire des figures charismatiques mises en scène par des médias d’opposition ou les grands médias occidentaux, mais d’autres seront plus discrets et se cantonneront dans le rôle d'informateur ou d’agitateur natifs. Les droits de l’homme, les droits des femmes, les droits des minorités, les droits LGTBQ+ ou l'antiracisme sont les domaines privilégiés de ces « activistes » dans la mesure où ils contribuent à fragmenter les sociétés existantes et à délégitimer sur une base individualiste tout mouvement collectiviste, ce qui permet de rejeter la lutte des classes et l’anti-impérialisme comme axe central de toutes les luttes émancipatrices. Ce milieu néo-compradore aussi structuré soit-il ne forme cependant pas une classe car c’est un groupe hétérogène, opportuniste et tributaire, sans revendications qui lui seraient propres et sans ambition sur la propriété des moyens de production et d’échange. Ils ont été formés au cas par cas et constituent ce qui n’est qu’un sous-produit de l'impérialisme tardif au moment où le capitalisme néolibéral, néoconservateur et mondialisé n’arrive plus à stabiliser son pouvoir.

Face aux compradores "le financement occidental des ONG en tant que critiques était une sorte d'achat d'assurance au cas où les réactionnaires en place faibliraient"2. En fait, l’impérialisme avance sur deux jambes, d’un côté il n’hésite pas à s’appuyer sur des milieux réactionnaires traditionalistes, extrême droite, sectarismes religieux, tribalismes, etc., et d’un autre il s’appuie simultanément sur des groupes issus des courants contestant au départ le capitalisme, l’impérialisme, le racisme et le traditionalisme etc. Mais, séparés d’une base de classe cohérente, ces mouvements ne prônent aucune alternative réelle au système dominant, ce qui permet d’ailleurs d’utiliser les deux variantes de ces mouvances, toutes deux objectivement conservatrices, sous une forme réactionnaire ou prétendument « progressiste », utilisant les mêmes méthodes de gestion et les mêmes techniques de propagande, voire les mêmes rêves consuméristes pour leurs militants.

Les néo-compradores ne défendent pas des intérêts acquis et des propriétés, ce sont leurs conditions économiques et sociales précaires et même parfois désastreuses, mais aussi le « rêve américain » qui les poussent à devenir les mercenaires du système impérialiste. Ils sont de fait eux-mêmes des victimes consentantes et inconscientes de l'impérialisme et du modèle économique capitaliste néolibéral mondialisé qui les rend dépendants et, potentiellement au moins, précaires. Ils fuient l'angoisse produite par les politiques néo-libérales en se soumettant à qui dirige ce système mais qui leur semble en état de leur garantir une position sociale stable et une bonne conscience rodée par toutes les techniques psychologiques modernes de la persuasion et de l’auto-persuasion, sans avoir à risquer une activité révolutionnaire. Les bourgeois compradores font partie de la classe bourgeoise, c'est-à-dire qu'ils possèdent des moyens de production ou d’échange alors que ces mercenaires néo-compradores ne possèdent rien, leur principale source de revenus provient de leurs commanditaires situés à l'étranger.

Les compradores et les néo-compradores agissent tous deux par contre comme agents de l'impérialisme. Tous deux aspirent à réaliser les objectifs économiques et de sécurité de l'impérialisme. Le premier le fait par l'intermédiaire de l'appareil d'État tandis que le second le fait au départ en opposition à l'appareil d'État. Les compradores emploient généralement des tactiques autoritaires pour discipliner la population conformément aux objectifs de l'impérialisme tandis que les néo-compradores emploient une forme de populisme sans but social alternatif pour neutraliser toute révolution anticapitaliste et anti-impérialiste potentielle, en cooptant la dissidence nationale dans des structures locales compatibles avec les objectifs impérialistes.

Le rôle des néo-compradores est de prendre en main une partie de l’opinion contre un gouvernement qui ne soumet pas l’économie de son pays aux intérêts étrangers ou, quand un gouvernement soumis aux intérêts étrangers devient trop impopulaire, de prendre en main le mécontentement dû au pillage du pays par ces intérêts, de le fragmenter pour empêcher une vraie révolution afin de « tout changer pour que rien ne change ». C’est ce qu’on a vu avec la chute du vieux Marcos aux Philippines et de Ben Ali ou Moubarak lors du « printemps » arabe. Ce fut aussi le cas en Iran où Mohammad Reza Pahlavi, le dernier Shah d'Iran, avait été au service des États-Unis pendant la guerre froide, avec une des plus grandes armées chargée de surveiller le Moyen-Orient contre l'influence communiste et le nationalisme socialiste arabe. Le shah avait alors envoyé des troupes en Oman pour réprimer la révolution socialiste locale. Mais ensuite, il avait commencé à vouloir conserver pour lui-même une partie grandissante des ressources de son pays, et on peut penser que les Etats-Unis n’ont pas vu au départ d’un mauvais œil une révolution islamique au sein de laquelle ils pensaient pouvoir garder de l’influence. Mais ce sont les éléments radicaux et nationalistes qui ont au final pris le dessus dans la foulée de cette révolution, rejetant les agents pro-américains hors du pays. Et depuis, l'impérialisme USAnien a incité les « organisations de la société civile iranienne » à saper le gouvernement désormais anti-impérialiste, au nom des droits de l’homme et/ou de la femme et des minorités ethniques.

Au Liban, on notera que les ONG ont commencé à proliférer après la victoire de juillet 2006 du Hezbollah contre Israël. Contre le Hezbollah et le droit de la résistance libanaise à posséder des armes pour faire face à une nouvelle invasion on a vu donc apparaître d’abord les partis de la coalition du 14 mars constituée de compradores traditionnels, de leaders claniques influents depuis l’époque coloniale. Mais comme la coalition du 14 mars n'a pas réussi à désarmer le Hezbollah, en 2019, les ONG pro-occidentales ont soutenu les manifestations à grande échelle qui ont éclaté dans tout le Liban contre les politiques néolibérales d'exploitation employées par le gouvernement et les banques libanaises. Ces protestations étaient expressément dirigées contre «l'establishment» dans son ensemble, ce qui atteignait aussi du coup le Hezbollah qui n’était pourtant pas lié aux clans compradores et mafieux traditionnels. Et le mouvement a été déformé par les partis, associations et médias financés par l'Ouest appelant au désarmement du Hezbollah.

Même dans les rares cas où ils coexistent au pouvoir, néo-compradores et compradores sont présentés comme des rivaux, les uns étant centrés sur l'élite possédante dirigeante, tandis que les autres sont organisés en ONG, petits groupes d'opposition ou médias alternatifs « de la société civile ». Beaucoup d’intellectuels lassés par leur précarité, par le maintien au pouvoir des vieux clans corrompus et désorientés par l’affaiblissement et la fragmentation des partis et syndicats représentant les classes travailleuses, en arrivent à faire montre d’opportunisme et à se rapprocher de ces pseudo-opposants sans plus trop poser la question de leurs liens avec des fondations étrangères voire avec des ambassades étrangères dont les intérêts sont opposés à ceux du développement autocentré de leur pays.

Il faut donc chaque fois qu’on voit poindre un mouvement de mécontentement de masse, ne pas se limiter à observer les manifestants et la cause sociale et économique de leur mobilisation, mais il faut analyser les slogans et surtout l’évolution des slogans répandus, ainsi que les moyens matériels utilisés, leurs financements, leurs origines, et déceler la présence de toutes les organisations participant à ce mouvement, visiblement ou pas. Les événements du « printemps arabe » puis du maïdan ukrainien constituent à cet égard des exemples éclairants qui n’ont été que très peu analysés par des médias, des chercheurs ou des activistes politiques trop heureux de croire avoir trouvé des mouvements populaires purs, « indépendants » (par rapport à qui?) et ne menaçant surtout pas leurs positions acquises dans leurs cercles professionnels. Ce qui vaut aussi bien pour les militants locaux biberonnés aux subsides envoyés de l’extérieur que pour ceux qui les encouragent à partir de leur centrale à l’étranger.

1 James Petras, « NGOs: In the service of imperialism », Journal of Contemporary Asia,Volume 29, 1999, Issue 4, p. 430

 

2 Idem, p. 432.

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