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  • : Le blog de la-Pensée-libre
  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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  • Cette revue de Philo-socio-anthropo-histoire est éditée par une équipe de militants-chercheurs. Elle est ouverte à tout auteur développant une pensée critique sur la crise de civilisation du système capitaliste occidental.
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26 janvier 2026 1 26 /01 /janvier /2026 19:36

A force d'avoir réduit sous l'influence de la gauche petite-bourgeoise soixanhuitarde le concept de fascisme à un "simple" autoritarisme répressif, on a oublié sa définition fondamentale faite par Dimitrov au moment du nazisme, à savoir que c'est la dictature totalitaire au service de la bourgeoisie impérialiste et de ses agents. C'est donc une forme de dictature de la classe possédante en période de crise et c'est ce qui rend les tendances fascistes adaptables aux tendances "morales" dominantes du moment. Le côté répressif du fascisme est évidemment fondamental mais il n'est pas la cause du fascisme, il n'est que la conséquence d'intérêts économiques menacés et peut donc prendre les formes les plus diverses selon la capacité d'adaptation de la bourgeoisie à "l'air du temps". On peut donc très bien avoir, à la différence de la période hitlérienne, des génocides télévisés en direct dès lors qu'on a réussi à anesthésier les capacités de résistance des peuples et à les habituer au fait que l'inégalité qui commence au coin de la rue peut s'étendre sans plus aucune limite sur la planète entière et, en retour, que les massacres qui ont lieu là-bas peuvent très bien être "rapatriés" ici. Voilà pourquoi il existe un lien direct entre l'anticommunisme, l'islamophobie d'Etat dans les puissances occidentales et les politiques de fragmentations et de massacres de masse se produisant contre les peuples récalcitrant.
La Rédaction
 
 
Éclairage* :
LE FASCISME MUTÉ DU 21e SIÈCLE
-
Des États-Unis de Trump à la fascisation de l’Occident collectif
-
Janvier 2026
 
Abdelatif Rebah
 
Qualifier les États-Unis de Donald Trump de fascistes n’est pas une erreur d’analyse mais un point de départ théorique qui exige d’être historiquement et matériellement actualisé. Le fascisme n’est pas un artefact figé des années 1930 : il est une forme politique que le capitalisme adopte lorsque ses contradictions deviennent ingérables par les mécanismes ordinaires de la démocratie bourgeoise libérale.
Ce qui se déploie sous Trump relève ainsi d’un fascisme muté, ajusté aux conditions du 21e siècle, à l’ère de la financiarisation, de la guerre hybride, de la crise climatique et du déclin relatif de l’hégémonie américaine. Il ne reproduit pas les formes classiques du fascisme historique, mais en réactive les fonctions essentielles : écrasement des oppositions sociales, réorganisation autoritaire de l’État, et mobilisation réactionnaire des masses au service du capital.
Dans cette configuration, l’État ne suspend pas formellement la démocratie ; il la vide de sa substance tout en conservant ses apparences. Les institutions demeurent, mais leur usage est transformé. Le pouvoir exécutif est hypertrophié, la justice instrumentalisée, les contre-pouvoirs délégitimés, tandis que la violence d’État devient un mode ordinaire de gouvernement pour certaines fractions de la population. Les attaques contre les personnes LGBTQ+, la remise en cause des droits reproductifs, la stigmatisation des musulmans, la banalisation du racisme et la tolérance envers les groupes suprémacistes ne sont pas des dérives culturelles mais des opérations politiques précises : elles produisent un ordre social hiérarchisé, naturalisé, où l’inégalité est présentée comme un fait moral ou civilisationnel.
La fascisation opère également par la destruction des médiations collectives du monde du travail. Les syndicats sont affaiblis, criminalisés ou contournés, le droit du travail est vidé de sa portée protectrice, et la précarité devient un instrument disciplinaire. Dans ce cadre, les travailleurs immigrés jouent un rôle central. Leur surexploitation est rendue possible par un appareil répressif spécifique, l’ICE, qui fonctionne de facto comme une milice d’État. À Minneapolis, cette milice fédérale a poursuivi ses opérations meurtrières malgré une mobilisation populaire massive, illustrant de manière exemplaire la normalisation de la violence d’État contre des citoyens ordinaires. Cette violence, exercée avec la bénédiction politique explicite de Trump, ne vise pas seulement les migrants mais l’ensemble de la classe laborieuse. Elle rappelle que les droits sont révocables et conditionnés à l’obéissance.
Cette militarisation de la répression intérieure s’accompagne d’une hostilité croissante envers la recherche scientifique, la pensée critique et toute production de savoir qui entre en contradiction avec les intérêts du capital dominant. Le déni climatique, la marginalisation des scientifiques, la politisation brutale de la vérité ne relèvent pas de l’ignorance mais d’un choix stratégique : lorsque la science devient un obstacle à l’accumulation ou à la légitimation idéologique du pouvoir, elle doit être neutralisée.
Sur le plan international, le fascisme muté trumpien se déploie sous la forme d’un impérialisme décomplexé. Le droit international est piétiné, les accords multilatéraux sont abandonnés, les sanctions économiques et les agressions militaires contre des États souverains sont utilisées comme instruments ordinaires de domination. Cette brutalité extérieure est indissociable de la brutalité intérieure : un même État, confronté à l’érosion de sa puissance économique et stratégique, durcit simultanément sa politique interne et externe. La guerre devient un prolongement de la gestion de crise du capital.
Ce modèle ne demeure pas circonscrit aux États-Unis. Il tend à se diffuser dans l’ensemble de l’Occident collectif, et tout particulièrement en Europe, où l’on observe des dynamiques convergentes de durcissement autoritaire, de répression sociale et de fragmentation idéologique du monde du travail.
En France, la fascisation prend une forme particulièrement sophistiquée, articulée autour de l’islamophobie et d’une algérophobie de plus en plus décomplexée, devenues des instruments centraux de la propagande médiatique et politique. Ces discours ne relèvent ni d’un simple racisme culturel ni d’excès rhétoriques isolés : ils constituent un dispositif idéologique au service de fractions de la bourgeoisie liées aux grands groupes industriels, financiers et médiatiques. En construisant les populations musulmanes et d’origine algérienne comme une menace intérieure, ces courants déplacent la conflictualité sociale loin des rapports de classe et des responsabilités du capital.
Cette stratégie permet de légitimer simultanément le durcissement sécuritaire, la restriction des libertés publiques et l’offensive contre ce qui subsiste des conquêtes sociales et des droits collectifs issus de l’après-guerre. Sous couvert de laïcité, d’ordre républicain ou de lutte contre le « séparatisme », l’État renforce son appareil répressif, banalise la surveillance de masse, criminalise les mobilisations populaires et prépare l’opinion à de nouvelles régressions sociales. L’islamophobie d’État fonctionne ici comme un outil de gouvernement : elle affaiblit et divise le peuple travailleur, oppose travailleurs nationaux et racisés, et empêche la constitution d’un front social unifié capable de résister à la destruction méthodique des protections sociales.
Les grands médias, largement contrôlés par des oligarques embourgeoisés, jouent un rôle décisif dans ce processus. En saturant l’espace public de polémiques identitaires et mémorielles, ils naturalisent la violence sociale, invisibilisent la lutte des classes et transforment les victimes du néolibéralisme en boucs émissaires. Cette offensive idéologique accompagne une réalité matérielle claire : casse des retraites, démantèlement des services publics, précarisation du travail et répression accrue des mouvements syndicaux et populaires.
En Angleterre, le durcissement autoritaire s’est traduit par des lois restreignant sévèrement le droit de grève et de manifestation, par une politique migratoire ouvertement punitive et par une centralisation accrue du pouvoir exécutif sous couvert de souveraineté retrouvée après le Brexit. La rhétorique nationaliste y fonctionne comme un substitut idéologique à l’effondrement du compromis social, masquant la précarisation massive du travail et l’approfondissement des inégalités.
En Allemagne, la situation revêt une gravité particulière. La résurgence d’organisations et de discours ouvertement néonazis, leur progression électorale, ainsi que la tolérance croissante de l’appareil d’État à leur égard signalent une rupture historique lourde de sens. La criminalisation de la gauche radicale, la répression des mobilisations pro-palestiniennes et l’alignement géopolitique et militaire sur les intérêts impérialistes occidentaux participent d’un climat où l’autoritarisme se normalise, tandis que la mémoire du fascisme historique est relativisée ou instrumentalisée.
Ce fascisme du 21e siècle ne nécessite ni parti unique ni mobilisation totale de la société. Il s’appuie sur les technologies de surveillance, la fragmentation sociale, l’idéologie sécuritaire et la spectacularisation permanente de la politique. Il gouverne par la peur, l’épuisement et la division, tout en laissant intacte la domination de la bourgeoisie.
En ce sens, Trump n’est ni une anomalie ni une simple parenthèse : il incarne une forme avancée de gestion autoritaire d’un capitalisme en crise, dont les déclinaisons européennes confirment la généralisation et la profondeur historique. Les conditions de son renversement tiennent avant tout à la capacité du peuple des États-Unis à s’organiser collectivement et à agir de manière résolue.
Ainsi, face à l’effondrement agressif de l'impérialisme, la convergence internationale des forces populaires révolutionnaires, progressistes. écologistes…, s’impose comme une nécessité historique. Cette unité d’action doit forger, contre la propagande divisionnaire de la bourgeoisie, un front de classe, anti-impérialiste, conscient et discipliné. Rejeter la compromission et l’opportunisme, c’est affirmer que seule la lutte organisée des masses peut réaliser la rupture nécessaire avec l’ordre décadent. Transformer la crise en révolution exige de substituer au chaos impérialiste la construction d’un pouvoir populaire, où la satisfaction des besoins humains remplace la logique du profit. L’unité dans l’action est la condition de la victoire.
 
Alger, le 26 janvier 2026
 
Collectif « ÉCHOS DE LA VIE ICI-BAS »
 
* Les caractères gras ont été mis par la rédaction.
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5 janvier 2026 1 05 /01 /janvier /2026 15:04

A l’heure où les guerres, les agressions et les tensions se multiplient, le monde découvre l’importance de nouveaux instruments apparus sur la scène économique et médiatique mondiale, Bitcoin, Intelligence artificielle (IA), data centers, et qui doivent être replacés dans les processus de production connus, ressources énergétiques, chaines de froid, eau dont l’importance augmente au sein de « notre » capitalisme tardif mondialisé. Capitalisme tardif monopolistique, concentrationnaire, mais bien entendu toujours et de plus en plus impérialiste. Ces éléments nous permettent tous de mieux appréhender les crises actuelles, effritement des pétrodollars, Groenland, Canada, Venezuela, Palestine, conflits entre les « puissances » du Golfe, évolutions de l’UE. Cet article nous ouvre une porte d’accès à une meilleure compréhension et une analyse de tous ces phénomènes qui liés entre eux.

La Rédaction de La Pensée libre

 

 

Les nouvelles données de

l’impérialisme étatsunien

-

Bitcoin et Impérialisme

 

Janvier 2026

 

Marwan S.*

 

Pour bien comprendre ce qu’il y a en jeu derrière l’importance que prend le bitcoin depuis quelques années, il faut d’abord revenir sur l’histoire du modèle financier moderne, et sur l’affrontement de deux modèles au milieu de la deuxième moitié du 20e siècle, notamment en Europe.

 

Lors du lancement de la construction européenne, notamment de la construction d’un modèle financier commun, un rapport de force est assez vite apparu : celui entre le modèle de financement des banques centrales de l'Europe dite “latine” et le modèle allemand.

 

En effet, la capacité d’emprunt et de financement des banques centrales et donc des États reposait surtout sur la solidité du “legal tender” (= l’institution qui a le pouvoir de faire valoir une monnaie sur un territoire donné, cad l’État et sa banque centrale) en termes de bilan financier annuel, c’est à dire de quoi est fait son passif.

 

Dans le cas dit “latin”, le passif reposait sur un certain nombre d’éléments spécifiques, tels que le stock d’or ou le patrimoine immobilier de l'État, et c’est donc sur la base de ce modèle que le marché quantifiait la solidité de l’emprunteur.

 

Ce modèle de bilan est le résultat du contexte historique du développement du capitalisme-impérialisme de ces pays-là, notamment pour la question du stock d’or qui découle directement de la politique d’exploitation coloniale de la France ou de l’Espagne par exemple, et reflète le système économique de l’époque. On peut l’appeler le modèle de l’étalon-or.

 

En opposition à ce modèle, et à partir des années 1930, s’est construit le modèle financier allemand. Plus encore que le modèle de bilan des banques centrales des pays dit “latins”, le modèle allemand reflète le système économique du capitalisme-impérialisme de son époque.

 

L’Allemagne n’ayant pas le même accès à l’or que ses rivaux pour des raisons historiques évidentes, et ayant eu un développement capitaliste plus tardif que les autres, entre autres raisons, il lui a fallu trouver un autre système pour financer son action gouvernementale. A la suite de la crise financière de 1929, le régime nazi fut le premier à développer un système de titres de dettes d’États, appelé “bond MEFO”, Metallurgische Forschungsgesellschaft[1], qui lui permit d’emprunter pour financer l’effort industriel nécessaire à la guerre en préparation dans les années 1930.

 

Ce modèle où, pour résumer grossièrement, le stock d’or est remplacé par des titres de dettes d’État, est le modèle minoritaire pendant la plus longue partie du 20e siècle, jusqu’à la fin des accords de Bretton Woods en 1971, qui marque la fin de la convertibilité du dollar en or, et donc la fin du poids de l’or dans le bilan des banques centrales, et qui constitue un premier changement de rapport de force dans l’affrontement des deux modèles cités plus haut.

 

Dès la fin de Bretton Woods, on voit que les économies dont les banques centrales s’appuient principalement sur le stock d’or entrer en crise semi-permanente ; alors que les pays dont le modèle de bilan s’appuient sur les titres de dettes d’État sont favorisés par les marchés.

 

C’est dans ce contexte d’affrontement que la chute du mur et la “réunification” allemande va avoir un effet majeur sur le rapport de force en Europe, et va permettre à l’Allemagne d’ériger son modèle national en modèle régional et d’imposer des réformes financières, notamment à la France mais aussi à toute une série de pays d’Europe centrale & de l’Est à travers l’Union européenne. C’est le deuxième changement qui marque un basculement qualitatif dans le rapport de force entre les deux modèles, et voit la domination du modèle de titre de dette s’installer.

 

Nous voilà donc rendus au début du 21e siècle, et la “construction européenne” va bon train, la BCE et l'entièreté des pays membres de l’UE pliant et adoptant le système allemand via le système de TARGET 2, un système qui génère automatiquement et en masses des titres de dettes entre les États, permettant toujours plus la mise à mort de la souveraineté populaire des États, les livrant au marché et à l’indice de confiance qu’il place sur X ou Y pays.

 

Ce système mériterait une analyse plus détaillée, mais nous nous contenterons de comprendre qu’à partir de 2001 et le lancement de la monnaie € ; l’entièreté des États de la Zone euro est forcé d’avoir dans ses bilans des titres de dettes étatiques, et qu’une grande partie de la solidité de leurs legal tender vient de ceux-ci.


Ce modèle permit une forme de macro-stabilité pendant une courte période, de 2001 à 2008, avant de se révéler ouvertement être le piège qu’il a été conçu pour être en 2011, avec ce que les économistes libéraux appellent la “crise des dettes souveraines”. Il faut donc revenir sur cette période spécifique, entre 2008 aux USA et 2011 en UE, et comprendre ce qui s’est passé, pour comprendre l’enjeu autour du bitcoin aujourd’hui.

 

Si la crise des subprimes aux USA peut être comprise comme une crise structurelle pour l’économie américaine, elle ne l’était en aucun cas pour les économies européennes, lesquelles, à part pour quelques grosses banques ayant des actifs financiers dans les banques américaines qui se sont effondrées, n’étaient pas directement concernées par la crise en elle-même.

 

L’historiographie nous fait croire qu’il y a un lien organique entre la crise de 2008 et celle de 2011, mais il n’en est rien. La crise de 2011 en Europe est une crise qui, bien qu’indirectement liée à celle de 2008, est principalement une attaque concertée et organisée sur les États européens rivaux de l’Allemagne, visant à les subjuguer et à les mettre sous la coupe à la fois des capitalistes internationaux, et du capital allemand plus particulièrement.

Pour résumer les évènements de 2011, les marchés financiers et plus encore leurs institutions, ayant dorénavant le contrôle de l’accès à la monnaie € et faisant la pluie et le beau temps via le contrôle des cours d’échanges des titres de dettes, ont forcé la main à plusieurs pays européens à faire des changements institutionnels profonds et anti démocratiques, en les menaçant de banqueroute et de blocages, comme dans le cas de la Grèce, allant jusqu’à même saisir une partie de l’épargne des gens, comme dans le cas de la “haircut” chypriote.

 

A court terme, cela eut l'effet escompté, et les politiques d’austérité, de privatisation, de paupérisation, de rabougrissement démocratique furent appliquées, mettant toujours plus de plus-value à disposition des capitalistes. Mais dans un temps plus long, cela eut pour effet de remettre en question la solidité du modèle financier moderne reposant principalement sur le stock de titres de dettes d’États, car ayant fait la preuve de l’instabilité des titres de dettes d’États eux-mêmes.

 

C’est alors que le bitcoin, ainsi qu’un certain nombre d'autres crypto-actifs, mais principalement le bitcoin, prend l’ampleur qu’on lui connaît aujourd’hui. D’un côté, il sert pour des petits pays ou des pays sanctionnés et isolés, à se doter d’un stock autre que de l’or, du dollar ou des titres de dettes, voir à acheter des ressources en contournant les sanctions et la mainmise impérialiste sur les échanges internationaux via le pétrodollar ou le système swift, de l’autre il est un enjeu crucial pour le capitalisme en crise.

 

Étant un actif financier techniquement solide, et n’étant adossé à aucun legal tender, le bitcoin se trouve être un “nouveau stock d’or” parfaitement pur, pour un impérialisme parfaitement en crise, qui ne peut ni ne veut se remettre à amasser de l’or ou à revenir à un modèle financier reposant sur un État fort, qui est en passe d’être privé de son avantage principal, le dollar maître, et dont le système financier reposant sur des bilans à base de titres de dettes est remis en question, les titres de dettes ont prouvé être faillible et donc faible.

 

Le contrôle du bitcoin est donc un enjeu quasiment de survie pour l’impérialisme américain, étant donné que son économie est sur le point de basculer et doit muter pour survivre à la crise financière qui pointe le bout de son nez. Il ne peut pas lutter contre la dédollarisation du monde, avec d’un côté l’Union européenne et sa zone euro; de l’autre l’affaiblissement du pétrodollar au profit du petroyuan (entres autres) avec des accords commerciaux comme ceux entre l’Arabie Saoudite et la Chine, ou le R[2]CEP, le plus gros accord commercial au monde qui donne un cadre légal aux échanges hors dollars entre États pour plus de 30% du commerce et de la population mondiale.

 

Dans ce contexte, le contrôle du bitcoin revêt une importance cruciale pour l’impérialisme américain, de la même façon que de réussir à imposer le dollar comme étalon ou que de réussir à imposer le modèle allemand lui a permis de contrôler les États à travers la planète via le contrôle du cours de change des titres de dettes. Contrôler le bitcoin lui permettra d’asseoir sa position dans le monde qui vient.

 

 

L’impérialisme est la superstructure du capitalisme, et en ce sens, reflète les mutations que celui-ci connaît. Les libertariens américains au pouvoir aujourd’hui sont les avatars de ce changement, Trump à leur tête. L’absorption complète de ces capitaines d’industrie technologiques par la finance les rendent bien conscients de ces enjeux et du rôle que le bitcoin est appelé à jouer, et qu’il joue déjà. C’est pour cela que Trump a annoncé plus tôt cette année que les USA allaient se doter d’une réserve de bitcoin, ou que des foyers du capitalisme tel que Blackrock deviennent les plus grands portefeuilles privés de bitcoin au monde.

 

Le bitcoin, en soi, n’est pas porteur de plus d’intérêt que bien d’autres actifs qui servent dans la grande machine économique. La question politique qui en émerge est plutôt de connaître et comprendre les enjeux autours de celui-ci ; de ce que les mouvements du bitcoin reflètent de la situation économique.

 

Ainsi, il est l’un des facteurs à suivre afin de savoir le niveau de risque de crise de la situation tel que déterminé par les capitalistes eux-mêmes : en effet, lorsque les marchés s’affolent, on peut noter une hausse de trois choses :

 

  • La masse monétaire M1 du dollar : c’est le volume global de dollars en circulation sur tous les circuits, et lorsqu’elle augmente soudainement, c’est que les marchés n’ont plus confiance dans leurs actifs et “cash-out”, causant ainsi une augmentation de la masse de dollars en circulation autour du monde.

 

  • L’or : lorsque les capitalistes prennent peur de la situation aux USA, ils convertissent leur dollar en or, causant une hausse du cours de l’or.

 

  • Le bitcoin : similaire à l’or, le cours du bitcoin explose en corrélation avec celui de l’or et d'autres valeurs refuge, solidifiant son statut.

 

C’est ainsi qu’on peut se rendre compte du rôle du bitcoin, de l’importance qu’il revêt déjà dans l’appareil capitaliste général, et surtout de celui qu’il est appelé à jouer dans les années à venir.

Énergie, technologie et IA

 

On peut également comprendre un certain nombre d’éléments de la politique extérieure de l’administration Trump, tels que les menaces ouvertes sur le Groënland et le Canada par exemple, en comprenant les structures de domination impérialiste des USA, notamment sur le plan infrastructurel, c’est à dire celui de la production, et notamment le monopole américain sur “l’économie numérique”.

 

Ce monopole est une arme précieuse pour les nord-américains, car les différents outils numériques utilisés massivement par les entreprises et États européens, autant en terme de logiciel/”software” (Excel, Windows, etc.) que matériel/”hardware” (Intel, Nvidia, Apple, IBM etc.) ou de services (Amazon et Amazon Web Service, Google, Paypal, Réseaux sociaux etc.) joue un rôle crucial dans l’appareil de production des sociétés occidentale, à l’heure où la partie “distribution” du processus de production est centrale et donc où la logistique inhérente à cette activité l’est tout autant.

 

Un des premiers indices à prendre en compte est que les USA possèdent près de la moitié des data center de la planète (entre 4 165 et 5 400 data center sur le sol américain sur environ 11 000 au total)[3] et que ceux-ci servent principalement à alimenter l’outil numérique et donc la domination nord-américaine, notamment sur nos économies dites “post-industrielles”, en réalité des économies d’impérialisme avancé, où l’activité productive principale est la distribution.

 

Cette domination a un coût, et surtout elle place les USA dans un état de double dépendance :

 

  • Une première dépendance aux composants technologiques (semi-conducteurs, puces, GPU/CPU, RAM/VRAM, etc.) et donc aux matériaux qui les composent : silicium, cuivre, terres rares, etc.

 

 

C’est ainsi qu’on peut comprendre pourquoi l’administration Trump a menacé dès le début de son mandat le Canada et le Groënland, deux pays où le froid extrême représente une opportunité gigantesque de faire des économies d’échelle pour le refroidissement des data centers, surtout à une période où, à cause du réchauffement climatique, plus de 70% de la production nationale d’électricité peut partir dans les data centers, comme c’est le cas en Virginie du Nord, surnommé la “Data Center Alley”.

 

Cela a également pour effet de faire grimper en flèche le prix de l'électricité pour les citoyens de ses États là, avec comme exemple le plus récent le cas de PJM, l’un des plus gros opérateur de réseaux électrique américains, qui a vu augmenter ses prix de plus de 1 000% aux enchères de l’électricité, le système mis en place par les autorités là-bas pour gérer l’approvisionnement[4]

C’est encore plus vrai pour les data centers dédiés à l’IA, un outil qui est appelé à prendre toujours plus de place dans le système productif et dont les data centers dédiés représentent une part de plus en plus importante du pool de data center général. Ceux-ci consomment jusqu'à 7 à 8 fois plus d'électricité qu’un data center normal, et entre 4 et 8 fois plus d’eau, surtout si l’on prend en compte l’eau nécessaire à produire l'électricité qu’ils consomment en plus de celle nécessaire au refroidissement, faisant de la question de l’eau un enjeu majeur pour la survie de l’écosystème technologique étatsunien.


Le deuxième élément important à analyser pour comprendre les politiques trumpiennes récentes, c’est la structure de la chaîne d’approvisionnement en composant technologique mondial. Il faut prendre en compte la globalité de la chaîne non seulement de production, mais bien d’approvisionnement et de distribution pour comprendre l’enjeu. Il y a un certain nombre de pays et d’entreprise manufacturières clés dans cette chaîne, notamment :

 

  • Taïwan : TSMS, leader mondial dans la fonderie de semi-conducteurs, 60% de part du marché mondial, entreprise absolument vitale dans la chaîne de production de composants.

 

  • Corée du Sud : Samsung, leader dans la production de mémoire et mémoire vive (RAM/VRAM)

 

  • USA : Intel, leader dans le CPU (processeurs) ainsi que NVidia, quasi-monopole dans le GPU (Carte graphique)

 

Ces trois pays concentrent la majorité des capacités de production globale en différents composants technologiques, à différents niveaux et stade, et se retrouvent donc dépendant de l’approvisionnement en matière première, les fameux métaux et terres rares, dont le principal fournisseur est la Chine.

 

Néodyme, dysprosium, tantale, indium, gallium, germanium, mais aussi lithium, cobalt, silicium métallurgique, ou même cuivre et aluminium, toutes ces matières premières tant convoitées ont un seul et même fournisseur aujourd’hui, la Chine, qui produit plus de 60% de toutes les terres rares à elle seule, certaines analyses plus englobantes estimant cette proportion à quasi 80%.

 

Ce n’est donc pas sans raison que la Chine a répondue aux taxes douanières de Trump en mettant en place, le 4 avril dernier, une restriction aux exportations de terres rares, preuve que les autorités chinoises sont bien conscientes de leur place dans la chaîne d’approvisionnement mondiale tout autant que du poids du secteur de la technologie pour les économies occidentales.

 

Un autre aspect de cette dépendance à la Chine de la part des acteurs principaux de la technologie, qui est plus souvent ignoré, est celui de la consommation, car si les Chinois sont les premiers fournisseurs de matière première pour composants technologique, ils en sont également les premiers consommateur, absorbant plus de 50% de la production globale de semi-conducteur, pour alimenter leur propre secteur (électronique grand public, automobile, militaire, équipement industriel, etc.)[5].

 

Les USA se retrouvent donc face à un double problème concernant leur dépendance à la Chine : ils se retrouvent pieds et main liés non seulement par le statut de producteur de la Chine, mais aussi par celui de consommateur, étant réduit à un statut de “middleman”, correspondant (pour l’instant encore) à une domination sur la partie “raffinage/manufacture”, la Chine ayant un quasi-monopole sur la partie extraction & distribution (le secteur de la distribution en Chine étant un très gros secteur national, avec Alibaba à sa tête).

 

Et encore, cette domination de l’impérialisme américain est en passe d’être défaite par les Chinois, car la guerre économique de Trump et les sanctions qui ont suivis ont accéléré le processus d’autonomisation des Chinois sur le sujet, avec le développement de leurs propres entreprises de fabrications de semi-conducteurs tel que la SMIC (Semiconductor Manufacturing International Corporation), Hua Hong Semiconductor, ou encore Yangtze Memory Technologies (YMTC) pour la mémoire NAND[6].

 

C’est ainsi qu’ils faut comprendre les différentes mesures prises plus tôt cette année par les USA d’interdire puis de ré-autoriser la vente par Nvidia de puces IA haut de gamme aux entreprises chinoises, ce à quoi Pékin à répondu, lors de la ré-autorisation, par une fin de non-recevoir, alors même que les entreprises chinoises sont les plus consommatrices de puces de tout genre[7].

 

Dans la même veine, bien que nous ne l’ayons traité ici que transversalement, l’intelligence artificielle est en passe de devenir l’un si ce n’est l’outil le plus important dans le dispositif de production générale, tout autant dans l’extraction, que le raffinage/manufacture ou la distribution, et la bataille pour le maintien de son hégémonie infrastructurelle que les USA sont en train de mener, voire tendanciellement de perdre, se joue et se jouera toujours plus sur ce front aussi.

 

Les USA ne peuvent donc pas totalement interdire à la Chine d’exporter ses matières premières, sous peine de saborder leur principal atout qu’est le secteur de la technologie, mais ils ne peuvent pas non plus interdire à leurs propres entreprises d’aller vendre en Chine, au risque de se faire déclasser de leur statut hégémonique. Ils sont au pied du mur, et c’est bien là l’un des principaux facteurs qui peut nous faire craindre le pire pour les années à venir.

 

S’il y a bien une chose qui est sûre et qu’il nous faut prendre en compte, c’est que les USA ne se laisseront pas détrôner sans réagir, et que la guerre est leur moyen de prédilection pour résoudre des contradictions qu’ils ne peuvent pas résoudre autrement. C’est déjà le sens de beaucoup d’évènements qui secouent notre monde aujourd’hui, de la guerre du Kivu au Congo pour le contrôle des ressources minières, à la vente de 11 milliards de dollars d’armement à Taïwan, en passant par le génocide à Gaza ou à la marche guerrière généralisée contre la Russie que l’Union européenne nous prépare, il est donc important pour nous autres communistes de bien cerner ces évolutions. C’est là en tout cas le sens de cet article, en espérant qu’il puisse animer et éclairer suffisamment les débats.

 

 

*Analyste politique et économique ; militant URC

 

Notes :


[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Bon_MEFO

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Partenariat_économique_régional_global

[3] https://www.statista.com/statistics/1228433/data-centers-worldwide-by-country/

[4] https://www.reuters.com/business/energy/prices-biggest-us-power-grid-auction-hit-new-record-supply-crunch-2025-12-17/

[5] https://www.euronews.com/business/2024/03/15/chinas-semiconductor-production-challenges-could-be-a-boon-for-europe

[6] https://en.wikipedia.org/wiki/Semiconductor_Manufacturing_International_Corporation

[7] https://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/pourquoi-la-chine-referme-la-porte-aux-puces-ia-nvidia-malgre-le-feu-vert-de-donald-trump-20251211

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24 novembre 2025 1 24 /11 /novembre /2025 12:52

     Le vote récent au Conseil de sécurité de l’ONU de la résolution de fait coloniale sur Gaza présentée par les Etats-Unis a surpris, surtout à cause de l’abstention de deux puissances « non alignées », la Chine et la Russie, et plus encore par le vote favorable à la résolution de l’Algérie connue en principe pour son appui systématique à la résistance et à l’autodétermination du peuple palestinien.

    Dans un premier article, un économiste algérien nous explique les pressions auxquelles fait face l’Algérie dans le cadre d’un rapport de force et d’un désordre mondial qui lui sont défavorable. Il conclut en démontrant que ce ne pourra être que la mobilisation des peuples pour faire pression sur les États qui pourra modifier réellement ce rapport de force.

         Dans un second article, il nous explique les contradictions internes opérant en Algérie, entre ambitions développementalistes et pesanteurs néo-coloniales. Ce qui laisse percevoir les contradictions de classe existant dans cette société, et qui ont leurs conséquences sur les politiques étrangères hésitantes d’Alger comme de tous les États qui n’ont pas totalement abandonné leurs ambitions de souveraineté nationale.

La Rédaction

 

L’Algérie a-t-elle voté la résolution US sur Ghaza par

adhésion idéologique

ou

par pragmatisme diplomatique ?

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Novembre 2025

 

Abdelatif Rebah*

 

Tenter de comprendre le vote algérien du 17 novembre 2025 au Conseil de sécurité ne signifie ni l’approuver ni, encore moins, légitimer le plan de paix proposé par Donald Trump.

 

Analyser ce geste diplomatique ne revient pas non plus à cautionner l’ingénierie politique américaine. C’est, au contraire, chercher à identifier les rapports de force, les intérêts matériels et les contradictions systémiques qui l’ont rendu possible. Une telle démarche s’inscrit pleinement dans une perspective marxiste-léniniste, pour laquelle les actes d’État doivent toujours être saisis dans le cadre général de l’impérialisme, de la domination internationale et des marges de manœuvre réelles dont disposent les nations opprimées.

Ce vote nous interpelle à plus d’un titre. Pour comprendre ce geste, il faut dépasser les lectures simplistes, soutien, reniement, erreur, et analyser la structure des contraintes internationales, la situation humanitaire extrême à Gaza, et les contradictions propres à tout État engagé dans un ordre mondial hiérarchisé.

 

L’enjeu est de comprendre ce qu’il révèle des rapports de force contemporains, et des tensions inhérentes à la diplomatie d’un État qui revendique un héritage anti-impérialiste dans un monde profondément asymétrique.

 

Cela étant précisé, le vote de l’Algérie en faveur de la résolution américaine sur Gaza, le 17 novembre 2025 au Conseil de sécurité de l’ONU, a surpris (voire choqué) une grande partie de l’opinion publique nationale et internationale. Comment un pays qui incarne depuis des décennies la défense intransigeante du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et qui a fait de la cause palestinienne un pilier de sa diplomatie, a-t-il pu soutenir un texte parrainé par Washington, puissance centrale du soutien à Israël ?

 

Le vote de l’Algérie, État inséré dans le capitalisme périphérique et ses contradictions, dominé et surdéterminé (est-il besoin de rappeler ici, que l’Algérie n’est pas un État socialiste dirigé par des révolutionnaires), a surpris parce qu’il semble entrer en tension avec la tradition des positionnements anti-impérialistes issue de la guerre de libération nationale. Pour beaucoup, il s’apparente à une fracture symbolique. Mais, comme l’enseigne Lénine dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, les États insérés dans la périphérie du système mondial n’agissent jamais à partir d’une liberté absolue : ils opèrent au sein d’un champ de contraintes fondé sur l’asymétrie du pouvoir, le monopole politico-militaire des grandes puissances impérialistes et la capacité de ces dernières à définir les cadres de la décision internationale. Le Conseil de sécurité en est l’illustration parfaite : il n’est pas une arène démocratique, mais un organe où se cristallise l’ordre impérial contemporain.

 

La résolution soutenue par Washington s’inscrit dans cette logique impériale. Sous couvert d’une stabilisation de Gaza, elle institue une présence internationale, une administration transitoire et un processus de reconstruction largement piloté par des puissances extérieures. Ce dispositif ressemble aux mécanismes de tutelle mis en place historiquement par les métropoles pour contenir les mouvements de libération et remodeler les sociétés postcoloniales selon leurs intérêts.

 

Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre, avait déjà mis en garde contre ces entreprises de “pacification” qui reproduisent la domination coloniale sous les apparences de la gestion humanitaire. Cette résolution a été rejetée par toutes les factions de la résistance palestinienne.

 

On comprend, dans ces conditions, pourquoi le vote de l’Algérie soulève tant d’interrogations et d’étonnement.

 

Pourquoi l’Algérie a-t-elle choisi de voter pour un texte porteur d’ambiguïtés aussi profondes ? Par adhésion idéologique ? Peut-on soutenir une telle hypothèse qui serait synonyme de trahison, quand on connait la trajectoire de principe des positions algériennes quand il s’agit de solidarité anti-impérialisme ? Par un pragmatisme dicté par un ensemble de contraintes concrètes, dont on ne peut exclure, à priori, le poids des pressions ? La première des contraintes reste l’urgence humanitaire : éviter une reprise immédiate des bombardements israéliens, protéger tant que possible une population prise pour cible.

 

Le choix de la diplomatie algérienne traduit indéniablement une résistance limitée dans un espace dominé, ce que Lénine décrivait comme la contradiction entre les aspirations des nations opprimées et la structure globale du système impérialiste. L’Algérie se trouve prise dans la tension permanente entre son identité historique, forgée par la lutte révolutionnaire, et les déterminations propres à tout État évoluant dans un contexte où les leviers d’action sont insuffisants pour renverser le rapport de force. En ce sens, ce vote est l’expression d’un compromis forcé, (l’Algérie ne s’est pas abstenue), d’une retraite tactique en terrain défavorable.

 

L’Algérie met-elle le doigt dans l’engrenage parce que ce compromis n’est pas sans coût. Il affaiblit la cohérence idéologique de la politique extérieure algérienne et ouvre un espace de contestation interne, où se fait sentir ce que Fanon appelait la « crise du nationalisme postcolonial »: celle qui surgit lorsque les gouvernements issus de la lutte anticoloniale se heurtent à la réalité d’un ordre mondial façonné par ceux-là mêmes qu’ils avaient combattus. La fidélité aux principes révolutionnaires se heurte à la gestion d’un appareil d’État confronté aux pressions, aux chantages, à la violence économique de l’impérialisme et aux contradictions internes.

 

Ce vote éclaire sur la réalité des rapports de force internationaux : l’Algérie agit dans un système hostile, où chaque geste est limité par une structure politique internationale que ni les discours ni les symboles ne suffisent à modifier. Son vote révèle la contradiction fondamentale qui traverse toutes les nations du Sud : celle entre les principes proclamés et les conditions matérielles d’action dans un monde dominé. En ce sens, il s’agit moins d’une faute que d’un symptôme, le symptôme d’un ordre mondial qui réduit systématiquement les marges de manœuvre des peuples et des États issus de la décolonisation.

Rappeler cela n’empêche pas de pointer ce qui doit demeurer l’essentiel en tout état de cause : ce ne sont pas les résolutions du Conseil de sécurité qui décideront du futur de la Palestine. Comme le soulignait Fanon, ce sont les peuples eux-mêmes qui font l’histoire lorsqu’ils “renversent les structures qui les étouffent”. Et comme le rappelait Lénine, les mouvements de libération nationale ne se définissent pas par les votes des États, mais par la capacité des masses à s’organiser, à lutter, à rompre avec les mécanismes de domination qui les empêchent de devenir des sujets politiques souverains.

 

L’avenir de Gaza dépendra ainsi de la résistance palestinienne elle-même et du soutien populaire international qui, malgré la répression et la propagande, continue de s’affirmer comme une force motrice, vivante et incontournable du camp anti-impérialiste.

 

Alger, le 20 novembre 2025

 

Collectif  ÉCHOS DE LA VIE ICI-BAS

 

*Économiste

Algérie :

Vers un nouveau développementalisme ?

 

Abdelatif Rebah ( عبد اللطيف رباح )

 

(...) En subordonnant les intérêts nationaux aux exigences des centres impérialistes, particulièrement ceux de l’État et des monopoles français, (NDLR. la fraction parasitaire qui a pris le pouvoir après l’indépendance) a ancré le pays dans une dépendance structurelle et l’a maintenu dans un état avancé de sous-développement économique, politique, idéologique et culturel.

 

Dans ce contexte, le débat doit être élevé au niveau réel des enjeux historiques. Il ne s’agit plus de s’enfermer dans des condamnations incantatoires rituelles ou des indignations creuses visant ceux qui tentent aujourd’hui de reconstruire le pays, ni de rejeter systématiquement chaque mesure de redressement au nom de critiques dogmatiques, généralistes, coupées des conditions concrètes. Cette mise en garde s’adresse autant aux faux prophètes qu’aux nihilistes qui persistent à analyser la réalité nationale à travers un logiciel obsolète, un « prêt-à-porter-idéologique » importé mécaniquement de l’autre rive de la Méditerranée.

 

La géographie algérienne contemporaine elle-même témoigne de cette dépendance structurelle. Issue des logiques économiques coloniales, elle a concentré le développement sur le littoral, créant une façade nord densément équipée tandis que les régions intérieures demeuraient marginalisées. Infrastructure, administration, pôles industriels : tout fut organisé selon les besoins d’une économie extravertie, laissant les Hauts-Plateaux et le Sud dans un état de sous-administration durable. Dès les années 1960, pourtant, les travaux de l’administration algérienne avaient diagnostiqué ces déséquilibres et souligné la nécessité de déployer l’État vers l’intérieur du pays, de créer de nouveaux centres décisionnels et de rompre avec la géographie coloniale de la dépendance.

 

Lorsque les autorités algériennes annoncent l’élargissement de la carte administrative à soixante-neuf wilayas, l’information semble, de prime abord, relever de la technocratie. Elle a été spontanément critiquée quand elle n’a pas été raillée. Pourtant, derrière cet acte administratif se profile une vision politique plus profonde : celle d’un État qui tente de renouer avec sa mission historique de construction nationale. Une mission dont les linéaments (les esquisses) avaient été tracés dès novembre 1954, lorsque la libération du territoire et le développement des forces productives furent posés comme deux faces d’un même projet, puis réaffirmée durant les premières années de l’indépendance. C’est dans cette continuité que s’inscriront, à partir de 1966, les travaux préparatoires du Plan triennal (1967-1969) et des premiers plans quadriennaux (1970-1974, 1974-1979), qui cherchaient à bâtir un développement autocentré, industrialisant et territorialement équilibré.

 

Depuis l’indépendance, la structure territoriale du pays a souvent été le miroir de ses contradictions. Héritée de la colonisation, la concentration du développement sur le littoral a façonné une géographie inégalitaire, où les Hauts-Plateaux et le Sud restent marqués par la rareté des infrastructures, le sous-investissement, la faiblesse des services publics. La création de nouvelles wilayas se présente ainsi comme une tentative de corriger cette asymétrie historique. Non pas en célébrant une « décentralisation » à la mode managériale, mais en cherchant à redéployer la présence de l’État sur l’ensemble du territoire, au plus près des populations longtemps reléguées, une préoccupation déjà centrale dans les réflexions technocratiques et politiques des années Boumediene, lorsque l’idée de « rééquilibrage régional » occupait une place centrale dans la doctrine de développement national. Des réunions du Conseil des ministres présidées par Houari Boumediene ont été tenues dans des « capitales » de wilayas pour lancer des programmes spéciaux* de développement local, alors que se préparaient les premiers plans nationaux.

 

Aujourd’hui, même si la démarche n’est plus portée par l’ambition industrialiste des premières décennies, elle poursuit la même finalité historique : réduire la pression démographique sur les centres littoraux saturés et réactiver le potentiel de vastes territoires sous-exploités et sous-administrés. L’élargissement des wilayas répond ainsi à une problématique structurelle héritée d’un modèle économique dépendant : corriger une organisation spatiale façonnée par la domination coloniale et reproduite par l’économie capitaliste périphérique, afin d’opérer une redistribution plus homogène des ressources, d’étendre les capacités institutionnelles et de permettre à chaque région de développer son propre chantier d’emplois et de transformation.

 

Les promoteurs de la réforme invoquent surtout le rapprochement de l’administration, la facilitation des démarches, l’amélioration des services. Mais, à l’ère de la numérisation, l’enjeu dépasse la simple efficacité bureaucratique. Depuis les premiers plans de développement régionaux de 1966-1970, puis les plans quadriennaux de 1970-1974 et 1974-1979, l’idée d’un aménagement du territoire fondé sur l’égalité réelle demeure un fil rouge de l’imaginaire national. Ces plans, qui visaient à construire de grands pôles industriels à l’intérieur du pays et à créer des centres urbains nouveaux, portaient explicitement un objectif : réduire les inégalités régionales pour avancer vers plus de justice sociale et de démocratie réelle.

 

L’élargissement des wilayas est moins un geste technique qu’un acte politique : il s’agit de fournir aux régions des institutions capables de mobiliser leurs propres ressources, de structurer leurs potentiels humains, d’attirer investissements, infrastructures hospitalières, universités, entreprises, équipements culturels, etc.

 

Dans un pays où les déséquilibres régionaux nourrissent les migrations internes comme les frustrations sociales, créer de nouveaux centres administratifs revient à proposer une alternative à l’exode vers les grandes métropoles saturées du Nord. Et, ce faisant, à amorcer le désengorgement du littoral, devenu le cœur hypertrophié d’un pays qui peine à respirer au-delà de sa façade méditerranéenne. Là encore, l’initiative rappelle les orientations déjà présentes dans les politiques d’aménagement des années 1970, qui cherchaient à fixer les populations dans les zones intérieures en y implantant des services publics, des écoles techniques, des unités industrielles et des infrastructures sociales…

 

Pour autant, l’élargissement du maillage territorial ne saurait, à lui seul, refonder un équilibre durable. Dans les pays issus de la lutte anticoloniale, l’État demeure le principal acteur capable de structurer le développement : il planifie, oriente, garantit l’unité du territoire face aux logiques centrifuges que renforcent le marché ou les intérêts privés. Mais son action n’est réellement transformatrice que si elle s’appuie sur la participation active des citoyens. Car la proximité institutionnelle ne suffit pas : il faut que les nouvelles wilayas deviennent des espaces d’implication populaire, où les habitants puissent peser sur les choix économiques, hiérarchiser les besoins, imposer la priorité aux services essentiels, un idéal souvent proclamé, notamment dans la période des grandes réformes économiques des années 1970, mais rarement pleinement réalisé.

 

La réforme ouvre donc un champ de possibles, mais ce champ reste disputé.

Que deviendra une wilaya nouvellement créée si elle n’est dotée ni de moyens, ni de planification, ni de capacité d’intervention sur l’économie locale ? Comment éviter qu’elle ne se réduise à un échelon administratif supplémentaire, marginalisé par l’inertie bureaucratique ou capté par des clientèles locales ? Ces interrogations faisaient déjà surface lors de la mise en œuvre des plans quinquennaux : l’écart entre ambitions de transformation et inerties institutionnelles était un défi permanent.

 

En agrandissant la carte du pays, le pouvoir affirme replacer l’État national au centre du débat, non pas comme appareil coercitif, mais comme garant d’un développement équilibré, ferment d’une cohésion territoriale retrouvée. L’intention est d’importance. Mais, comme souvent dans l’histoire algérienne, la portée d’une réforme dépendra moins de ce qu’elle promet que de la capacité de la société à s’emparer de ses outils, à interpeller les institutions, à maintenir l’exigence de justice sociale. Les débats du début des années 1970 sur la démocratie économique, sur la participation ouvrière, sur la gestion socialiste des entreprises rappellent combien l’équilibre entre État et société constitue une question toujours ouverte.

 

En définitive, la nouvelle carte administrative ne doit pas être lue comme une rupture, mais comme un moment supplémentaire dans la longue durée d’une expérience historique : celle d’un État encerclé par les contradictions d’une économie capitaliste périphérique, cherchant à concilier unité territoriale, justice sociale et participation citoyenne. La réussite de cette transformation dépendra non seulement des structures administratives, mais aussi de la capacité des populations à imposer un contre-pouvoir sain, à s’approprier les institutions et à orienter leur action vers un développement véritablement équitable.

 

La création de soixante-neuf wilayas pourrait alors devenir bien davantage qu’une simple recomposition administrative : un jalon dans la longue bataille pour que la souveraineté nationale s’incarne dans les conditions de vie des populations, et pour que le territoire cesse d’être un héritage colonial figé pour devenir un espace réellement commun, construit par celles et ceux qui l’habitent, comme l’ambitionnaient déjà les politiques de développement des premières décennies postcoloniales.

 

Alger, le 19 novembre 2025

 

Collectif  ÉCHOS DE LA VIE ICI-BAS

 

* Repères :

6 octobre 1965 Boumediène à Djorf Torba : il est impossible qu’il y ait deux Algérie, l’une riche, l’autre pauvre. Priorité aux régions déshéritées.

23 octobre 1968 Conseil des ministres présidé par Houari Boumediene durant 8h à Tizi Ouzou.

24 octobre 1968 inauguration du complexe textile de Draa Ben Khedda.

25 octobre 1968 55 milliards pour la Kabylie Meeting de Boumediene : « une nouvelle ère s’engage pour la Kabylie ».

Un programme industriel adapté de très près aux caractéristiques de la Kabylie. Habitat : reconstruction des villages détruits pendant la guerre de libération nationale.

3 juin 1969 Conseil des ministres présidé par Boumediène à Médéa.

5 juin 1969 A Médéa, Boumediène annonce le plan de développement (1 milliard) pour le Titteri.

7 juin 1969 Plan de développement du Titteri : porter le taux de scolarisation de 30% à 60%.

24 octobre 1969 Visite de Boumediene à Tizi Ouzou pour inaugurer des réalisations dans le cadre du Programme spécial.

17,18 octobre 1971 Conseil des ministres présidé par Boumediene à Saida pour le programme spécial.

1er février 1972 Programme spécial Tlemcen

29 septembre 1972 Boumediene à El Asnam pour un 8ème programme spécial après ceux des Oasis, Aurès, Grande Kabylie, Titteri, Tlemcen, Sétif, Saida.

16 novembre 1972 Titteri Boumediene inspecte les réalisations du Programme « spécial ».

 

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30 août 2025 6 30 /08 /août /2025 18:37

La tragédie vécue par le peuple palestinien se poursuit sans que les « grands » de ce monde ne daignent faire quoique ce soit d’autres que, avec retard, prononcer quelques mots pour les plus puissants, et prendre des mesures insuffisantes pour les plus honnêtes mais les plus faibles. La mobilisation des peuples de toute la planète reste, par contre, impressionnante et montre déjà qu’il y aura un avant et un après Gaza dans l’histoire de l’humanité comme il y a eu un avant et un après Auschwitz. Cela sans même mentionner les horreurs commises simultanément par Tel Aviv en Cisjordanie, au Liban, en Syrie ou au Yémen. Ce dernier devant payer le prix d’avoir simplement mis toutes ses forces dans la bataille avec pour seule exigence que cesse le génocide de Gaza. Le témoignage que nous présentons ici nous parvient directement de là-bas et nous pensons qu’il est de notre devoir de le relayer. Il témoigne de la réalité et de l’esprit de résistance du peuple palestinien dans son ensemble, par-dessus les divergences naturelles entre partisans de la lutte armée comme unique solution pour imposer un recul à l’occupant et partisans de la résistance non violente qui estiment qu’elle suffit à elle seule. Ce n’est évidemment pas à nous de dire à un peuple opprimé comment il doit trouver la voie de sa libération, notre seul devoir est de transmettre les témoignages et de manifester notre solidarité envers toutes les formes que son combat prend, comme ce fut toujours le cas dans toutes les luttes de libération nationale.

La Rédaction

 

 

Gaza : ma survie sous les bombes, la souffrance, la famine, la solidarité internationale, la langue française et la lutte non-violente

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Août 2025

Ziad Medoukh

Gaza, 29 août 2025

Nous sommes fin août 2025. Bientôt deux ans de souffrance, d'agressions horribles. J'ai bientôt 60 ans et j'ai toujours vécu à Gaza. J'ai vécu toutes les offensives, les agressions, mais je n'ai jamais vu une situation pareille où se côtoient insécurité, bombardements intensifs, peur et, surtout, la famine.

J'ai l'habitude des bombes, j'ai vu des gens mourir, j'ai vu l'horreur des déplacements, j'ai vécu la peur, la disparition de la famille, des amis, des proches. La famine donne un sentiment d'impuissance, tu ne peux rien faire. Avec les bombardements, tu peux te déplacer, s'il y a des blessés, essayer de leur trouver des soins, mais avec la famine, tu es là, tu ne peux rien faire, tu vois la tristesse dans les yeux de tes enfants, dans les yeux de tes voisins, tu es impuissant.

Entre 2009 et 2021, lors de différentes agressions terribles contre la bande de Gaza, nous avons connu la pénurie, le manque de stock et la fermeture des passages, mais cela n’a rien à voir avec la famine dramatique que l’on vit aujourd’hui à Gaza.

Nous avons traversé deux périodes de famine critiques pendant cette longue offensive horrible : en février 2024, où ma famille et moi avons mangé de l'herbe, je n'ai pas honte de le dire et les trois dernières semaines de juillet 2025, semaines de pénurie totale pendant lesquelles on ne trouvait absolument rien, c'était terrible. En juillet et août, au moins 332 Palestiniens de Gaza sont morts de faim et de la malnutrition, dont 125 enfants de moins de 14 ans.

Les largages aériens d'aide humanitaire mis en place par plusieurs pays fin juillet dernier sont insuffisants, car chaque avion ne largue que cinquante colis au maximum. Ils sont inefficaces. Soit ils tombent dans la mer et les cargaisons sont abîmées, soit ils tombent sur les toits ou bien sur des personnes, Depuis le début des parachutages, il y a eu quatre morts et 37 blessés. La seule solution est d'ouvrir les passages terrestres.

Les autorités d'occupation ont permis à quelques commerçants de Gaza mi-août d'importer certains aliments. Il y a eu une amélioration et la présence de nouveaux produits malgré le fait que les prix restent élevés.

 

Gaza craint le pire

Nous ne sommes pas indifférents à la décision du cabinet d'occuper entièrement toute la bande de Gaza, mais nous avons une priorité : simplement survivre. Qu’est-ce que cette armée va faire de plus ? Elle occupe déjà 75 % du territoire, mène des incursions militaires, bombarde, tue, détruit. Il ne reste plus rien. Alors, cette décision ne brisera pas la résilience de notre peuple, toujours présent, en attente d’une solution politique.

Même si Gaza craint le pire avec ces menaces.

 

Parler de moi, de mon vécu, c'est difficile

Il est difficile pour moi de raconter, de décrire mon vécu. Souvent, je n'ai pas le moral, je suis dégoûté, épuisé, quelquefois un peu découragé parce que cela dure depuis 23 mois et que les choses n’avancent pas, mais heureusement je ne suis jamais désespéré.

Malgré notre patience, notre résilience, notre volonté, malgré l'ampleur de la solidarité internationale, ça n'avance pas. Je pourrais écrire des pages et des pages, des livres entiers, il me serait impossible de décrire la réalité sur place, elle est indicible. On supporte l'insupportable.

Je vais tout de même essayer de parler de mon vécu.

Comme tous les Palestiniens de Gaza, on a une nouvelle vision de vie maintenant, entre nostalgie et rêve.

Nostalgie, c'est avant le 7 octobre 2023. A cette époque, malgré les conséquences économiques, sociales et psychologiques dues au blocus et à la fermeture des passages, au moins, il y avait une vie. On se réunissait pour faire la fête, pour célébrer des mariages, on trouvait des cafés, des restaurants et des magasins ouverts même si l'approvisionnement était difficile ; on pouvait aller se baigner à la mer, rendre visite à sa famille, se promener, les universités étaient ouvertes, les enfants allaient à l'école.

Souvent ces derniers temps, avec mes enfants et les amis, on regarde des photos et des vidéos de cette période de nostalgie, les fêtes, les étals des marchés, l'animation de la ville.

Après la nostalgie, il y a le rêve. Le rêve, c'est l'avenir, le changement politique, la reconstruction, c'est trouver un travail pour nos enfants.

Et entre nostalgie et rêve, c’est le cauchemar.

C’est ce que nous sommes en train de vivre depuis 23 mois, une période dont on ne parle pas entre nous, qu'on veut oublier, effacer de notre vie et de nos mémoires.

 

Ma vie quotidienne

Ma vie a été complètement bouleversée, passant d'une mission scientifique, éducative, et associative, å une mission de survie au quotidien.

Comme pour tous les Palestiniens le quotidien est devenu très difficile. Il consiste à chercher ả manger, de l'eau potable, du bois pour le feu, un endroit pour recharger les portables et les lampes. C'est compliqué, il n'y a pas de visite familiale, pas vraiment de solidarité familiale et sociale. On est de plus en plus enfermés et je me sens inutile.

Bien qu’épuisé et dégouté, je continue d'essayer d'aider les jeunes. Je ressens un sentiment d'inutilité, de perte de temps, Je continue mon travail d'écriture, je témoigne, je fais des poèmes et même si je pleure parfois, seul, le soir, je garde espoir, c'est le seul point positif.

J'essaie de remonter le moral à mon entourage, je suis un exemple pour les jeunes et je dois être fort.

Je tente d'être toujours actif dans la société mais ça n'est pas toujours évident, notamment avec la famine qui s'est installée dans la ville de Gaza. J'ai un sentiment d'impuissance horrible par rapport å ma famille. Tout est introuvable, tout est hors de prix.

Le soir, je dors quelques heures entre 22 et 01 h du matin.

Ensuite, je me relève et reste debout trois ou quatre heures pour écrire, composer des poèmes, répondre au courrier. Tout le monde dort.

Est-ce je choisis ces heures-là pour être tranquille (bien que les bombardements et le passage des drones continuent nuit et jour), ou psychologiquement pour éviter d'avoir des contacts avec les autres et de me sentir impuissant parce que je n'ai pas de réponses à donner à leurs demandes ?

Que répondre à un de mes enfants quand il me dit que la batterie de son portable ne fonctionne plus, je ne peux rien y faire… comment l'aider s'il m'explique qu'il a besoin de nouvelles chaussures alors qu'on ne trouve absolument rien à Gaza ? J'essaie de m'adapter à un contexte très difficile auquel s'ajoutent les bombes, l'insécurité, la peur et l'absence de perspective.

 

Rester à Gaza ou partir ?

Suite à ma lettre du 24 juillet 2024 dans laquelle j'ai laissé paraitre une profonde détresse, j'ai reçu énormément de réactions d'amis et de solidaires qui me suivent sur les réseaux. Tout le monde voulait m'aider et me demandait comment m'envoyer de l'argent. J'ai aussi reçu des propositions d'hébergement en France, en Suisse,en Belgique et dans d'autres pays pour le cas où j'aurais la possibilité de quitter Gaza.

J’ai beaucoup d'amis et de solidaires qui me suivent sur les réseaux. Ils sont inquiets de voir que j'ai maigri et que je suis affaibli.

Depuis le début de l’offensive, je n’ai jamais accepté de quitter Gaza, même pour aller dans le sud de la bande où on nous disait en sécurité.

Je ne veux pas abandonner Gaza, Je ne peux pas laisser derrière moi des familles, des jeunes, des enfants qui comptent sur moi. J'ai une responsabilité morale.

C'est dans ces moments-là que tu dois appliquer tes principes et tes convictions. C'est en tous cas ma vision des choses. Même si beaucoup de mes amis m'accusent d'être très têtu, quand ils savent que je suis le dernier à quitter l'immeuble ou le quartier quand les chars arrivent.

En dehors de tout cela, je ne veux pas participer à une nouvelle Nakba. Je ne suis pas le seul, des centaines de milliers de personnes ont fait le même choix.

Peut-être que si on me donnait I’opportunité d'aller temporairement en France, par exemple, pour donner des cours et effectuer des recherches dans des universités dans le cadre d'un programme d'échange scientifique et universitaire comme le Programme Pause, animer des conférences ou pour des soins, je réfléchirais å cette possibilité, tout en continuant d'affirmer que je ne demanderai jamais I’asile politique même si on m'en fait la proposition.

Je sais qu'ici à Gaza on risque notre vie et on survit dans des conditions inhumaines, mais j’ai des principes.

J'ai un pays qui s'appelle la Palestine et j'ai ma ville natale qui s' appelle Gaza. Je ne quitterai jamais définitivement Gaza même si cette décision me fait de la peine par rapport à mes enfants et ma famille. Je pense notamment à ma femme Ghada qui fait un travail remarquable dans l'immeuble où nous sommes réfugiés avec une quarantaine d'autres personnes, non seulement par rapport aux tâches quotidiennes imposées par la situation actuelle (bombardements incessants, famine) mais également par l’éducation des enfants, l'entraide, la patience, l'adaptation, J'apprécie son courage et sa détermination.

Ma vie a été bouleversée pendant cette agression horrible notre maison a été détruite totalement et j'ai tout perdu.

J'ai aussi de la peine pour mes enfants. Mes deux fils aînés : Mohamed et Hassan, âgés de 27 et 25 ans sont diplômés depuis 2023 mais n'ont toujours pas trouvé de travail. Quelque fois, ils n'ont même pas 10 centimes en poche ; auparavant, ils pouvaient faire des petits boulots et gagner un peu d'argent, aujourd'hui, ils n'ont pas d'activités, ils sont tout le temps à la maison ; ils ne peuvent plus faire de sport, sortir avec des amis, aller à la plage ou dans un café, plus rien du tout.

C’est le cas aussi pour mes trois autres garçons, Ahmed, Abdallah et Tarek, âgés de 20, 16 et 14 ans, bien qu’ils suivent des cours et fréquentent les centres éducatifs, mais pour eux comme pour tous les enfants à Gaza, vivre ici, c’est la souffrance au quotidien.

Si je réfléchis å quitter Gaza pour une courte période, ce n'est que pour ma famille afin de souffler un peu après ces deux ans de souffrance et de malheur.

Des amis français et suisses me proposent de m'héberger, ma famille et moi, et je les remercie de leur proposition, de leur accueil et de leur soutien.

 

Ce qui calme ma colère

Les deux choses qui me soulagent et calment ma colère dans cet enfer, dans cette horreur absolue, ce sont les sourires des enfants et la solidarité internationale.

Je rencontre beaucoup d'enfants dans les centres éducatifs. Quand je leur distribue des petits cadeaux, leur amène des contes, quand j'organise avec des jeunes des activités d'animation pédagogiques pour eux, leurs sourires m’impressionnent et me rendent optimiste. Malgré la vie très difficile et leurs nouvelles tâches, ces enfants très courageux continuent de sourire et de fréquenter des centres éducatifs. Ils continuent de vivre et de croire en la vie. Ils dessinent, ils étudient, ils gardent espoir. Mon optimisme s'inspire d'eux.

La deuxième chose qui m'aide c'est la magnifique solidarité internationale, francophone notamment.

Je suis fier de ce réseau d'amis qui m'envoient chaque jour des dizaines de messages et calment ma colère lors des échanges que j'ai avec eux. Je les en remercie.

Suite à ma lettre du 24 juillet, j'ai eu une quantité de propositions d'aides financières venant de beaucoup de pays. Je n'oublie pas ces personnes magnifiques qui avaient cherché des associations et des activistes susceptibles de me venir en aide à Gaza et ça m'a dépanné pendant quelques jours. Et des autres qui ont cherché des associations pour verser des dons pour les familles démunies de Gaza.

Je ne peux pas nommer toutes les personnes et les associations que mon message à fait réagir. Je leur en suis infiniment reconnaissant.

Suite à cette lettre, j'ai passé une semaine å répondre aux personnes qui voulaient m'aider. J'étais épuisé d'essayer de leur expliquer la situation à Gaza en ce qui concerne l’envoi d'argent !

Si on m'envoie la somme de 100 Euros, 50% sont prélevés par les agences financières pour leurs frais. Ensuite, des marchands malhonnêtes et profiteurs en prélèvent une autre part et, d'intermédiaire en intermédiaire, je recevrai, si tout va bien, 10 Euros.

Beaucoup d'amis et de solidaires ont essayé, malgré tout. Même si cela n'a pas souvent abouti, leur générosité m'a touché et je les remercie du fond du cœur. Je me sens très privilégié par rapport aux autres Palestiniens de Gaza.

J'ai un grand réseau de solidaires partout dans le monde. C'est un grand soutien psychologique pour moi. Mes amis m'écrivent, me téléphonent, me soulagent. Ce réseau est un trésor pour moi.

 

Non-violent et pacifiste.

Mon rapport avec la politique

Des amis me demandent si je suis toujours non-violent. Oui, je suis un simple citoyen palestinien, pacifiste et non-violent et je le resterai.

Je veux préciser que je n'aime pas les partis politiques. Depuis longtemps, c'est ma nature. Je ne les aime pas, pas seulement en Palestine, je ne les aime pas partout.

En Palestine je pense que les partis n'étaient pas à la hauteur. Malgré leur mobilisation, ils n'ont pas réalisé les espérances du peuple palestinien

La preuve c'est que depuis presque deux ans, depuis le 7 octobre 2023, on est abandonnés. Ce sont les commerçants profiteurs, qui gèrent la vie à Gaza. Il n'y a ni gouvernement, ni autorité, ni partis politiques.

Je fais partie de la société civile. Je suis un simple citoyen palestinien, professeur à l’université. J'ai opté depuis longtemps pour la lutte non-violente par l’éducation, par l'attachement à la terre, par la résilience, et je serai toujours pacifique. C'est mon choix, ce sont mes principes, mes convictions, malgré l'horreur absolue, malgré la perte de beaucoup de membres de ma famille, malgré la destruction complète de ma maison. Des gens me disent : « Ziad, tu as tout perdu, viens en France ! ».

Je suis pour la paix dans la justice, pour la lutte non-violente contre l'apartheid et la colonisation, contre l'occupation et l'agression. Contre la violence.

Mais je suis très attaché à Gaza, et très attaché à mes principes.

J'apprécie la mobilisation des pacifistes israéliens qui, malgré le danger, continuent de soutenir la population de Gaza. Et continuent leur engagement pour la paix.

 

Je n'ai pas de haine.

Les trois éléments qui m'éloignent de la haine, qui m'aident à garder mon sang-froid et ma patience : premièrement, mes principes humains et humanistes qui m’aident à garder la haine loin de moi (je suis très fier d’être non-violent malgré la violence autour de moi) ; deuxièmement, la solidarité internationale ; enfin, c'est la langue française. Oui, la langue française. La langue française n'est pas seulement, comme je l'ai écrit dans un de mes poèmes, une langue de paix et d'espoir, elle est devenue aujourd'hui une langue de protection.

 

La langue française, langue de protection pour moi

 J'écris en français, je réfléchis en français, je témoigne en français, j'échange en français, je partage sur les réseaux en français, je donne des entretiens et des interviews en français - 98 % des temps d'échange que j'ai sont en français, c’est rare que je donne des entretiens en arabe. La langue française est une langue magnifique, très jolie, vivante, passionnante, une langue d'espoir, de culture, d'amour, une langue universelle, mais surtout, elle m'éloigne de la haine. C'est une source de protection, d'espoir, et moi, sans espoir, je ne peux pas vivre.

Voilà une idée de ma vie personnelle, la détresse, la souffrance et la famine, il y a la douleur, il y a le malheur mais également la vie et la survie au quotidien. Je continue de vivre et je garde espoir.

J'adore la vie, et en même temps, je n'ai pas peur de la mort, à Gaza tu peux mourir à n'importe quel moment, tu peux mourir d'une bombe, d'un missile, de la faim, de la peur ou de l'oppression.

A l'intérieur je souffre, mais je suis très fier d'être Ziad, d'être Palestinien de Gaza (je n'aime pas le mot Gazaoui, je préfère Palestinien de Gaza parce que Gaza fait partie de la Palestine), je suis très fier d'être pacifiste, non-violent, francophone et écrivain d'expression française.

Je vis un quotidien infernal mais la beauté de mon âme m'éloigne de la haine et m'aide à tenir bon et, surtout, à garder espoir.

 Vive l'espoir même à Gaza la dévastée !

Vive la solidarité !

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18 août 2025 1 18 /08 /août /2025 20:24

Depuis quelques décennies, dans tous les pays capitalistes occidentaux devenus impérialistes, et particulièrement en France, les lois de censure, les mesures d’exceptions, les vagues de répressions, les interdictions d’associations, etc. se succèdent les unes après les autres. Elles visent des militants anti-impérialistes, des associations musulmanes, des prédicateurs, des syndicalistes, des organisations de gauche populaire, des militants juifs antisionistes, bref tous ceux que le système dominant en crise existentielle profonde estime dangereux pour la cohésion sociale qu’il a lui-même fait exploser à coup de mesures antisociales. Alors même que la grande majorité des personnes et des organisations visées n’ont jamais enfreint la constitution et que l’appareil de justice est de plus en plus sommé de se soumettre au pouvoir exécutif issu de manipulations électorales de plus en plus douteuses. Notre peuple devrait se rappeler les avertissements du pasteur antinazi Niemöller qui constatait à l’époque de la montée du nazisme que chaque groupe cible, juifs, communistes, syndicalistes, minorités nationales, minorités sexuelles, minorités religieuses, gauche modérée, a souvent dû affronter la répression seul et successivement, sans entraîner en sa faveur la résistance unifiée du corps social. Et nous constatons que, aujourd’hui, à l’heure où la baisse tendancielle des taux de profits impose aux capitalistes de militariser, de multiplier les guerres, d’armer l’État génocidaire et de systématiser les répressions, à nouveau ce même schéma commence à se répéter par vagues successives, visant tel ou tel individu ou tel ou tel groupe en ne provoquant que trop rarement le reflex de solidarité et d’unité requis si l’on veut empêcher la spirale infernale de se déployer jusqu’à sa logique ultime, la dictature terroriste puis la guerre de tous contre tous, sur le théâtre intérieur comme extérieur. La stratégie de la fragmentation du corps social et d’éveil de la peur et de la méfiance répandues à partir du sommet à coup d’injonctions médiatiques fonctionne à plein régime. Raison pour laquelle nous publions cette courte nouvelle qui sonne comme un avertissement car elle reprend ce qui se passe sous nos cieux le plus souvent sans réactions et dans un silence assourdissant.

La Rédaction

La perquisition[1]

-

13 août 2025

 

Alain Marshal

 

Nouvelle réaliste à chute, inspirée de faits réels. Écriture assistée par intelligence artificielle

La salle de briefing était plongée dans une atmosphère pesante, ponctuée par le bourdonnement monotone du rétroprojecteur. Treize hommes se tenaient là, attentifs, le regard braqué sur le plan du quartier pavillonnaire bordé de jardins qui s’affichait devant eux. Au centre, le capitaine Arnaud Conguilhem, commandant de l’unité, pointait du doigt la cible de la mission, indiquant l’entrée et les issues de la petite maison qu’ils s’apprêtaient à investir à l’aube.

La cible : Salih Al-Manar, 38 ans, ressortissant franco-algérien, maître de conférences et auteur de plusieurs livres sur la question palestinienne. Son casier judiciaire était vierge, mais il avait fait l’objet de signalements pour des propos soutenant le droit à la résistance armée sur la base du droit international. Il tombait sous le coup de la loi pour « apologie du terrorisme », un chef d’accusation récurrent depuis l’opération du Hamas le 7 octobre 2023 et la guerre totale menée par Israël contre la population de Gaza. Circonstance aggravante, Al-Manar avait été accusé de radicalisation par ses propres collègues et camarades. Conjugué à sa double nationalité en cette période de crise artificielle entre Paris et Alger, cet élément avait fait pencher la balance parmi des centaines d’autres dossiers, justifiant l’ordre d’interpellation à domicile, de perquisition et de mise en examen.

Arnaud balaya la salle du regard, jaugeant chacun de ses hommes.

— L’objectif est simple. C’est un quartier résidentiel, dit-il, le pointeur laser balayant l’écran sur lequel un plan de l’appartement venait d’être projeté. On accède à l’étage par cet escalier. Voici la chambre des enfants, voilà celle du couple. Voilà le bureau, où une fenêtre mansardée peut permettre une fuite par les toits.  Aliguane, Miellon, vous prenez le couloir. Chassagnon, Louchard, les fenêtres. Girafias et Debacler isolent le suspect dans sa chambre, Cargle veille à ce que la femme et les enfants restent dans l’autre. Tout doit être bouclé en moins de trois minutes.

Il s’arrêta un instant avant de reprendre :

— Galard, Brutos et Deboire, vous me faites une fouille rapide de la maison. Tous les appareils numériques du suspect doivent être saisis : téléphone, ordinateur, disques durs, clés USB. Toute documentation suspecte, en particulier les livres et manuscrits, et toute iconographie seront saisies.

Il jeta un coup d’œil vers Nazim Kelbessra.

— Nazim, en cas de livres ou notes en arabe, c’est toi qui feras le tri sur place. Rien ne doit nous échapper.

Assis à l’arrière, Nazim, le seul membre racisé de l’équipe, hocha la tête avec ferveur. Depuis des années, il s’était battu pour prouver qu’il n’était pas « l’un d’eux ». Aux insinuations racistes, aux regards méfiants, aux plaisanteries acerbes qui lui rappelaient qu’il resterait, pour beaucoup, « l’Arabe » ou le « Maghrébin », il avait répondu par une discipline sans faille, une volonté de fer, une ardeur implacable.

Nazim était le seul homme de l’unité que le capitaine tutoyait et appelait par son prénom. Mais à ses yeux, les vexations subies n’étaient pas la faute de ses frères d’armes. Il les comprenait, les justifiait même. Pour lui, les véritables responsables étaient ailleurs : ceux qu’il avait appris à considérer comme des « ennemis » ; ceux qui alimentaient les peurs et la méfiance que suscitaient les gens « comme lui ». Ce Salih Al-Manar en était un exemple parfait, une figure de l’idéologie qui l’avait, lui, forcé à devoir prouver chaque jour sa loyauté.

Au fil des années, ces humiliations avaient sculpté en Nazim un zèle acharné. Il ne se contentait pas d’obéir aux ordres, il les embrassait avec une intensité qui avait fini par inquiéter même ses supérieurs. Al-Manar, à ses yeux, n’était pas un homme à ménager. C’était un fauteur de troubles, une menace contre laquelle il se sentait missionné. C’était un « terroriste » de plus, responsable du climat de suspicion à travers lequel il avait dû se frayer un passage, avalant stoïquement les couleuvres pour monter en grade et intégrer cette unité d’élite de la police nationale.

Le cadet de l’équipe, Marc, observait en silence. Il était tout le contraire de Nazim, qu’il considérait comme un fanatique. Cela faisait des mois qu’il se demandait ce qu’il faisait encore dans cette unité. Lui avait toujours voulu croire en sa mission : traquer les criminels, protéger les innocents, servir la patrie. Mais avec le temps, les interventions s’étaient transformées en une croisade incompréhensible, et à ses yeux injustifiée, ciblant des gens ordinaires dont le seul crime semblait être l’expression de leurs idées. Des militants écologistes, des intellectuels, des voix dissidentes. Sainte-Soline avait été un déclic. Il ne s’était pas engagé pour ça, et n'hésitait plus à exprimer ses réticences.

Marc avait parcouru avec soin les pièces du dossier remis à chaque membre de l’équipe, imprégnant sa mémoire des cinq visages qui s’y trouvaient. L’épouse, Fatima, souffrant de problèmes cardiaques ; les trois enfants, Ahmad, Ali et Zahra, âgés de trois à neuf ans, tous scolarisés dans le quartier. Ils pourraient être les camarades de mes propres enfants, se disait Marc, lui-même marié et père de deux enfants. Une famille ordinaire, sans histoires. Mais il anticipait déjà la scène : les cris, les pleurs, la panique à la vue de cette intrusion brutale par des hommes cagoulés et armés, réveillant toute la maisonnée, et même le voisinage.

Il savait que cette irruption violente, calculée, n’était pas fortuite. Elle constituait un objectif en elle-même, le seul résultat tangible de l’opération qui consistait à intimider, terroriser toute une famille en plein cœur de leur sécurité domestique. La quasi-totalité de ces arrestations se soldaient par un non-lieu, rarement par des peines de prison avec sursis. La cause en était le plus souvent des déclarations maladroites durant l’interrogatoire subséquent de 10 à 12 heures, soutirées sous une pression maximale qui visait à priver les suspects de leurs moyens, à les piéger et à les pousser à s’auto-accuser. Mais les dégâts, eux, étaient bien réels. Car dans tous les cas, le mal serait fait : les familles se retrouveraient traumatisées par ce viol de leur intimité, discréditées aux yeux de leurs voisins, eux et leurs proches marqués d’une suspicion tenace. Quant aux suspects eux-mêmes, visés pour une prétendue « apologie du terrorisme », ils étaient broyés, salis, finissaient souvent suspendus, voire licenciés, leurs familles ébranlées : une dure leçon cyniquement conçue pour qu’ils ne songent plus jamais à troubler la « bonne conscience » des gouvernants par leur dénonciation, qu’il s’agissait de museler ou, à défaut, de fragiliser, tout en servant d’exemple dissuasif pour toute autre voix subversive.

Chaque détail de cette mécanique implacable révoltait Marc, mais il savait que cela ne changerait rien. On attendait de lui de l’obéissance, pas de la réflexion, et encore moins de la compassion. Mais il était déterminé à ne pas devenir un soudard, à préserver sa part d’humanité.

Lorsqu’il leva la main, le capitaine le fixa avec une certaine froideur.

— Oui, sergent Martin ?

Marc inspira profondément.

— Capitaine, pourquoi ne pas simplement le faire convoquer au commissariat ? C'est un enseignant, avec une femme souffrante et des enfants en bas âge. Une intervention musclée à domicile, à six heures du matin… ça va les traumatiser à vie.

Nazim éclata d’un rire sec et tourna la tête.

— Martin, tu rêves ? Un terroriste reste un terroriste. Et mieux vaut prévenir que guérir, non ? S’il prend ces positions ouvertement, c’est qu’il sait ce qu’il risque. C’est lui, le seul responsable de ce qui pourrait arriver à sa famille, pas nous. Tu as lu ses déclarations ? « Ma femme, mes enfants et moi-même ne valons pas mieux que les femmes et les enfants de Gaza. » On dirait qu’il le cherche. Il ne peut pas fermer sa gueule comme tout le monde et remercier le Ciel de vivre dans un pays libre ?

Un murmure d’approbation parcourut la salle. Marc sentit les regards pesants de ses collègues. Il se savait isolé, vu comme le renégat, celui qui trahissait les valeurs de l’uniforme.

— On n’est pas là pour philosopher, Martin, renchérit Nazim d’un ton hostile. On suit les ordres, point. Ce n’est pas nous qui lui avons dit de prendre des positions pro-terroristes. Et ton enseignant n’est pas un agneau. Il a traité ses collègues de « mécréants » et s’est fait exclure de son syndicat [2]! Tu vas dire que même les islamo-gauchistes de la CGT sont des fachos ? Il n’est peut-être pas le genre à passer à l’acte, mais ses déclarations peuvent pousser d’autres à le faire. Ce qu’on fait, c’est une opération préventive. Si on n’intervient pas, ces idées se répandront comme un cancer !

Marc serra les poings sous la table, réprimant une tension bouillonnante en lui. Si, pour Israël, chaque Palestinien, homme, femme et enfant était un terroriste, pour Nazim, chaque militant qui « importait ce conflit » était un ennemi en puissance, un agent conscient ou inconscient des « Frères musulmans » qui voulaient « imposer la charia en France » et nuisaient à son avancement.

Le capitaine Arnaud intervint :

— Ce n’est pas le lieu pour ce genre de débats. Sergent Martin, vous garderez le véhicule, compris ? Nazim, toi, tu seras en première ligne pour l’entrée. Pas de place pour l’hésitation !

Nazim s’inclina légèrement, satisfait du rôle qui lui était dévolu, pendant que Marc sentait l’hostilité à son égard s’accentuer. Mais il savait au fond de lui qu’il ne pourrait jamais se résoudre à devenir comme eux, de même qu’Al-Manar était incapable de faire taire la voix de sa conscience insurgée, et savait effectivement ce qu’il encourait.

Alors que le briefing s’achevait, Marc jeta un dernier coup d’œil au plan de la maison. Pour les autres, ce n’était qu’une mission de plus. Mais pour lui, c’était un foyer, une vie privée qui allait être profanée et saccagée. Le matin suivant, cinq existences paisibles allaient voler en éclats dans le bruit des bottes et le fracas des portes enfoncées.

***

Une rafale de tirs déchira l’air.

Marc, resté près du véhicule stationné un peu à l’écart, tressaillit. Il ne saisit pas immédiatement ce qui venait de se passer, l’écho des coups de feu se mêlant au brouhaha confus de l’intervention en cours dans la maison de Salih Al-Manar. Il regarda sa montre : 6h25.

Tout semblait pourtant sous contrôle quelques instants plus tôt. Marc s’était persuadé que tout se passerait « proprement », que ce professeur et père de famille ne subirait pas grand-mal physiquement, pas plus que ses proches. Mais il savait qu’en cas de dérapage, voire de bavure, tout serait mis sur le compte d’un refus d’obtempérer du suspect, d’une tentative de résistance, voire d’agression. Est-ce que Nazim avait dépassé les bornes et fait feu sur le suspect ?

Levant les yeux vers la façade de la petite maison, Marc s’efforça de se rassurer : Tout se passait comme prévu. 

Confus, il tenta de se remémorer les événements, comme pour démêler ce fil de la réalité qui semblait lui échapper. Il se concentra sur ce qu’il avait pu percevoir de l’intervention, à l’intérieur de la maison.

Là, derrière les murs de la modeste demeure, ses collègues étaient en pleine action. Depuis le début, il n’avait eu aucun mal à visualiser le déroulement de la scène : les pas lourds foulant le sol, le bruit des portes qui s’ouvrent en claquant sous la force. Il entendait confusément les voix autoritaires, les cris aigus des enfants réveillés en sursaut, les supplications de la jeune mère, saisie d’effroi à la vue de ces hommes cagoulés, tentant de rassurer ses enfants terrorisés.

Les ordres fusaient. Chacun devait obéir à sa tâche, fouiller rapidement les lieux, saisir tout ce qui semblait suspect, tout ce qui pourrait, aux yeux de ceux qui avaient ordonné cette intervention, en constituer une justification rétroactive. Dans le bureau du professeur, les agents devaient maintenant éparpiller livres et documents sur le sol, leurs regards pressés cherchant une preuve de la dangerosité d’Al-Manar. Chaque objet était examiné comme une arme potentielle.

Marc, appuyé contre la portière du fourgon, entendait les échos de cette scène, mélange de peur et de procédures implacables. Tout se passait comme prévu.

Pourtant, le doute s’insinuait en lui, d’autant plus qu’une chaleur étrange avait commencé à envahir son flanc. Il passa machinalement la main sur son uniforme et sentit une humidité tiède sous ses doigts. Il baissa les yeux, apercevant une tache sombre qui s’étendait lentement sur le tissu recouvrant sa poitrine, par-dessus son gilet pare-balles. La prise de conscience le frappa en une fraction de seconde : il avait été touché par une arme de guerre. Mais par qui ? Comment ? Pourquoi ?

Tout s’est bien passé, se répétait-il, comme pour se convaincre que la situation était sous contrôle.

Mais alors, pourquoi ces coups de feu ? Pourquoi cette douleur qui gagnait son corps ? Quelque chose lui échappait. Il se souvint de l’instruction du capitaine : le suspect devait immédiatement être menotté et isolé. Alors d’où viennent ces coups de feu ? demanda-t-il intérieurement, décontenancé. Les seules « armes » potentielles auxquelles l’unité s’attendait étaient des jouets en plastique. S’étaient-ils trompés à ce point ?

Il n’y avait pas d’autre issue à la maison, il le savait bien. Si Al-Manar avait voulu résister, si, contre toute attente, il s’était révélé dangereux et armé, tout aurait été entendu dans l’enceinte de la maison, aux premiers moments de l’intervention, mais ces coups-là venaient d’ailleurs. C’était comme si une autre menace s’était dissimulée à proximité, une menace qu’ils n’avaient pas anticipée.

L’esprit de Marc commençait à flancher, la douleur sourde dans son flanc se propageant lentement mais sûrement au reste de son corps. Malgré tout, il luttait pour garder sa lucidité.

Alors que sa vision se troublait, Marc aperçut une silhouette qui avançait rapidement dans la rue, non loin de lui, tenant un fusil d’assaut entre les mains. Au début, il crut qu’il s’agissait d’un de ses collègues, mais l’homme ne portait pas d’uniforme. Il courait, tournant la tête de chaque côté à l’affût du moindre danger. Dans un effort douloureux, Marc fixa ses traits, croisa son regard, et son visage lui revint en mémoire.

Cet homme-là, il le connaissait. C’était un visage aperçu à maintes reprises dans les dossiers classés comme prioritaires : Mario Tertaghi, recherché de longue date pour meurtre et trafic de drogue. Insaisissable, il avait échappé à plusieurs descentes de police grâce à son organisation méticuleuse et à son audace. Tertaghi jeta un bref regard dans la direction de Marc, prostré au sol, avant de détourner les yeux et de continuer sa fuite.

Alors, une vérité glaçante frappa le sergent Martin : ce caïd du grand banditisme, qui, par coïncidence, se trouvait dans le quartier, avait dû l’apercevoir et en déduire que le fourgon de son unité était stationné dans cette rue pour l’interpeler. Il a tiré, pensant qu’on venait pour lui. Alors qu’on était à mille lieues de soupçonner sa présence.

La douleur atteignait un degré insoutenable. Le souffle du sergent Martin devenait laborieux, et il sentait le froid l’envahir progressivement. Tandis que ses pensées devenaient confuses, une amertume l’assaillit. Il réalisa l’absurdité de la situation : leurs ressources, leur énergie, leurs vies même, étaient mobilisées pour neutraliser un homme inoffensif. Et voilà qu’après des centaines d’interventions inutiles, gratuites, brutales, un criminel réel, un danger public avéré, avait profité de leur distraction pour le cribler de balles et disparaître.

Un assassin et trafiquant de drogue court librement tandis qu’on arrête un enseignant… Tout ça à cause de cette « croisade » insensée, de cette traque de dissidents dont le seul crime est d’élever la voix contre un génocide en cours, pensa-t-il avec une lucidité douloureuse.

Marc expira lentement. Avant que l’obscurité ne l’envahisse, l’image de la maison d’Al-Manar se confondit dans son esprit avec celle de son propre foyer : deux familles désormais brisées, deux épouses éplorées, cinq enfances assassinées. Ses yeux se fermèrent sur ce constat amer : il perdait la vie pour une bataille qui n’était pas la sienne, pour des priorités politiciennes plus soucieuses d’Israël que de la France, qui avaient imposé des objectifs ne servant ni la justice ni la sécurité.

***

Notes :

[1] https://alainmarshal.org/2025/08/13/la-perquisition/

[2]  https://www.change.org/p/pour-la-réintégration-de-salah-exclu-de-la-cgt-pour-son-soutien-à-la-palestine

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7 août 2025 4 07 /08 /août /2025 00:38

Il est désormais clair que la politique de Tel Aviv à Gaza vise à éliminer par l’assassinat direct ou la famine la population palestinienne réfugiée depuis 1948 dans cette enclave et que ce crime de masse se déroule avec la participation active des puissances occidentales et de leurs industries d’armement, dans le but de verrouiller en leur faveur le destin de l’espace afro-asiatique en phase d’émergence. On pourra discuter à l’infini pour savoir si l’empire « USraël » est contrôlé à partir de Washington ou de Tel Aviv mais cela a finalement peu d’importance dans la mesure où la présente guerre montre que nous avons affaire à un bloc unifié sur l’essentiel, même s’il est traversé de graves contradictions internes. On pourra aussi discuter pour savoir ce que le sionisme a de « juif », de « néo-nazi » ou d’antisémitisme philosophique et d’antihumanisme, mais cela ne doit pas nous voiler l’essentiel. A savoir que la question palestinienne est devenue la question centrale de l’humanité aujourd’hui et le nœud des contradictions entre le bloc occidental en phase d’affaiblissement et les États, les nations et les peuples du Sud et de l’Est rejoints par des couches grandissantes de populations marginalisées et précarisées de l’Ouest.

La Rédaction

 

Les menaces de Trump contre la Russie et le projet d'extermination de Gaza

BRICS, Sud, Majorité mondiale et Palestine

Août 2025

Dimitris Konstantakopoulos*

Pourquoi le président Trump a-t-il soudainement lancé des ultimatums et diverses menaces contre la Russie, sans qu'il n’y ait d'explication évidente sur leur caractère urgent [1]? Pourquoi semble-t-il vouloir provoquer une crise avec Moscou dans les jours à venir ?

Une possibilité sérieuse permettant d’expliquer cela est que Trump agisse sous les ordres de Netanyahu afin de détourner l'attention des Russes et de la planète entière de son extermination, dans les prochains jours ou semaines, de toute ou au moins de la majorité de la population palestinienne de Gaza, qui pourrait être suivie de son annexion par Israël[2].

Il existe désormais de nombreuses preuves que le véritable projet de Netanyahu est l'extermination des Palestiniens de Gaza. Selon les statistiques du gouvernement israélien lui-même, Israël autorise l'entrée à Gaza d'une quantité de nourriture inférieure au minimum nécessaire à la survie[3].

Soit dit en passant, le fait que plusieurs gouvernements occidentaux s'empressent aujourd'hui d'annoncer qu'ils reconnaîtront un État palestinien – mais seulement en septembre – suggère qu'ils veulent éviter d'être considérés comme complices du crime horrible que Netanyahu prépare pour août, tout en lui laissant la latitude nécessaire pour écraser le Hamas et créer probablement une Palestine – un monstre à reconnaître ! De toute évidence, beaucoup de gens oublient que Ponce Pilate n'a pas sauvé sa réputation en se lavant les mains au moment critique.

Trump ne menace pas seulement la Russie, il menace également la Chine. Comme l'ont annoncé les Américains, ils ont discuté avec le Japon de scénarios d'utilisation d'armes nucléaires en cas de guerre en Extrême-Orient[4]. Nous sommes sur cette voie. L'humanité a autrefois débattu de la manière d'empêcher l'utilisation des armes nucléaires — aujourd'hui, elle débat de la manière dont elles seront utilisées ! Comme Mikle Klare avait raison lorsqu'il a commenté la démagogie de Trump en parlant d'une transition « des guerres sans fin d'Obama à la préparation de guerres apocalyptiques par Trump » !

Rappelons ici que l'Occident, par l'intermédiaire de l'Ukraine, avait frappé les bombardiers nucléaires stratégiques de la Russie – dernière étape avant une attaque nucléaire totale – quelques jours seulement avant qu'Israël et les États-Unis ne lancent la guerre contre Téhéran. Cette frappe était probablement un avertissement à Moscou pour qu'elle n'intervienne pas en faveur de l'Iran[5].

L'« Empire » (c'est-à-dire Israël avec ses différents lobbies, les États-Unis et la finance mondiale) ne serait pas un empire s'il ne reconnaissait pas la nature unifiée des guerres qu'il a provoquées ou menace de provoquer en Ukraine, en Asie occidentale et orientale, toutes visant à empêcher la perte de son hégémonie mondiale. Pour eux, l'« échiquier » est mondial, mais ils préfèrent que leurs adversaires soient piégés dans leurs propres problèmes localisés (par exemple l'Ukraine ou Taïwan) afin de pouvoir les affronter plus facilement, passant d'un front à l'autre.

 

L'opération visant à exterminer le peuple palestinien

Le régime Netanyahu, qui a déjà tué des centaines de milliers de Palestiniens (jusqu'à 400 000 selon des estimations crédibles et convergentes comptant à ka fois les morts et les disparus), commet aujourd'hui l'un des plus grands crimes contre l'humanité de l'histoire. Il cherche à exterminer plus de deux millions de Palestiniens par la famine, la privation d'eau et de soins médicaux, et, bien sûr, par d'autres méthodes (bombardements impitoyables, terreur, exécutions de sang-froid de femmes et d'enfants affamés à la recherche de nourriture et d'eau, viols, tortures, enterrement vivant de civils palestiniens, etc.). Tout cela a été largement documenté par des organisations internationales réputées, qui brossent le portrait d'un gouvernement qui a depuis longtemps surpassé la brutalité des nazis allemands. Et contrairement aux nazis qui, comme l'a noté Hannah Arendt, commettaient leurs crimes avec une froideur bureaucratique, de nombreux Israéliens semblent y prendre plaisir, à en juger par les vidéos sadiques qu'ils publient en ligne, le « tourisme génocidaire »[6] où ils regardent avec joie la destruction d'un peuple, ou les protestations de soldats exigeant le « droit » de violer à mort des prisonniers palestiniens[7]. Une gangrène s'est développée en Israël, menaçant les fondements mêmes de la civilisation humaine, alimentée par de puissants lobbies sionistes et des politiciens opportunistes et corrompus du monde entier qui prétendent ne pas comprendre ce qui se passe ou qui soutiennent activement le régime israélien. Netanyahu, dans un renversement historique stupéfiant, est devenu le « Hitler » de notre époque ! Ses ministres admettent ouvertement que leur objectif est de « rayer » Gaza de la carte et de la rendre « exclusivement juive » (suivie naturellement par la Cisjordanie, puis l'expulsion ou l'extermination de tous les citoyens arabes d'Israël).

Même certaines des personnalités les plus éminentes d'Israël appellent désormais la communauté internationale à imposer des sanctions sévères à leur propre pays afin de mettre fin aux hostilités à Gaza et de permettre à sa population d'être nourrie[8]. Ce sont eux qui préservent l'honneur et la dignité du peuple juif, le peu qui peut encore être sauvé.

Netanyahu ne cherche pas à exterminer les Palestiniens en général. Il cherche à le faire maintenant, dans les jours ou les semaines à venir[9]. Parce qu'il sait que le soutien politique à Israël de la part de « l'Occident collectif » devient de plus en plus difficile et coûteux. « Finis le travail rapidement », lui supplie même son propre créateur et instrument, le président américain Donald Trump[10].

Malgré le déluge de désinformation ou d'absence d'information sur la Palestine, malgré le contrôle des médias internationaux par les lobbies pro-israéliens, l'opinion publique mondiale sur l'État juif a radicalement changé[11]. Il y a deux ans, personne n'osait critiquer Israël ou mentionner le rôle colossal des lobbies pro-israéliens dans le contrôle des gouvernements à travers le monde. Quiconque le faisait était immédiatement accusé d'« antisémitisme ».

Aujourd'hui, l'image publique d'Israël est détruite. La majorité de la population mondiale, malgré l'accès limité à des informations réelles, le considère comme un « État voyou » criminel. Peu de commentateurs publics osent encore le soutenir, et ceux qui le font sont considérés comme peu fiables. Les États occidentaux recourent de plus en plus à des mesures autoritaires pour réprimer les protestations contre les politiques génocidaires d'Israël.

Netanyahu sait qu'il doit mener à bien sa mission, « nettoyer » Gaza avant septembre et l'Assemblée générale des Nations unies. Il sait également que l'intérêt des médias et du public sera au plus bas au mois d'août.

C'est pourquoi il doit mettre en œuvre la « solution finale » avant septembre.

Nous avons déjà comparé la crise à Gaza, tant par sa nature tragique que par ses conséquences régionales et mondiales, à la crucifixion du Christ et à la bataille de Stalingrad[12]. Que Netanyahu réussisse ou non à exterminer/déplacer/écraser la résistance palestinienne, cela aura des conséquences énormes pour le Moyen-Orient (Asie occidentale) et le monde.

 

La Palestine, la « clé » de la situation mondiale

Nous allons maintenant expliquer pourquoi la question palestinienne n'est pas locale ou régionale, mais mondiale. L'orientation non seulement de l'Asie occidentale, mais aussi du monde entier dépendra en grande partie de ce qui se passera en Palestine dans les jours et les semaines à venir. Si Netanyahou parvient à exterminer plus de deux millions de Palestiniens et à annexer Gaza d'ici la fin du mois d'août, cela signifiera une régression politique et civilisationnelle massive pour le monde entier, ouvrira la voie au totalitarisme-fascisme mondial et augmentera le risque de catastrophe nucléaire ou écologique. Cela constituerait également une défaite stratégique pour la Russie, la Chine, l'Iran, le monde arabo-musulman et les pays du Sud (voire, dans un certain sens, pour l'Europe elle-même). C'est pourquoi la Palestine est aujourd'hui la clé de la situation mondiale, comme l'était l'Iran il y a quelques mois et comme il pourrait l'être à nouveau dans un avenir proche[13].

Le conflit israélo-palestinien est, par excellence, un affrontement entre l'Est et l'Ouest, entre le Nord et le Sud.

Tous les efforts déployés ces dernières années pour consolider politiquement et économiquement une « majorité mondiale » (comme l'a si bien dit le président russe Vladimir Poutine) à travers l'Organisation de Coopération de Shanghaï, les BRICS, etc., et pour créer les conditions d'un « monde multipolaire » - qui ne soit pas dominé par le monopole « États-Unis-Israël-finance mondiale » - subiront un coup dur si les plans de Netanyahu aboutissent.

Quelle valeur ont tous ces discours s'ils restent trop faibles ou trop peu disposés à mettre fin – ou du moins à combattre de manière décisive – un crime d'une telle ampleur contre l'humanité ?

Quel peuple, quel État ou quelle nation osera affronter les empereurs lorsqu'ils verront tout un peuple exterminé sans protestation, sans que personne ne les arrête ?

L'extermination des Palestiniens sera un triomphe non seulement pour l'extrême droite israélienne, mais aussi pour tout l'Occident collectif qui a rendu possible cette guerre d'extermination.

 

Conséquences géopolitiques d'une destruction potentielle de la Palestine

La destruction des Palestiniens et de leur mouvement de libération nationale, qui sera bientôt suivie de la dissolution du Liban (après celle de la Syrie), renforcera plus que jamais dans l'histoire le contrôle impérialiste américano-israélien sur le Moyen-Orient (à l'exception de l'Iran), excluant toute influence russe, chinoise ou iranienne, rendant Téhéran plus vulnérable à la prochaine attaque de l'axe américano-israélien et transformant la région en une base de lancement contre la Russie, l'Asie centrale, la Transcaucasie et la Chine. Il s'agirait donc objectivement d'une défaite stratégique pour la Russie, la Chine, l'Iran et les pays du Sud (et l'Europe dans un certain sens) et cela aurait d'énormes répercussions sur d'autres fronts de conflits chauds ou potentiels (Ukraine, Iran, Chine, Corée).

La question palestinienne est tout à fait unique et centrale en Asie occidentale. Les Palestiniens sont le symbole ultime de la lutte arabe contre le colonialisme occidental, et leur combat a un poids immense dans l'imaginaire collectif du monde arabe et musulman, voire de l'humanité tout entière. La prise de contrôle unilatérale par des Juifs d'Al-Aqsa et de Jérusalem, la « patrie » des trois monothéismes, serait un événement sismique.

Stratégiquement, Israël, en exterminant (ou en expulsant ou en écrasant) les Palestiniens, puis en nettoyant le Liban et en annexant le sud de la Syrie, sera confronté à beaucoup moins de menaces régionales pour sa sécurité et se sentira donc plus libre de mener des campagnes internationales contre tout État qu'il considère comme un adversaire.

Si Netanyahu remporte la victoire en Palestine, il aura éliminé un obstacle majeur à la domination totale des États-Unis et d'Israël au Moyen-Orient, ainsi que l'allié le plus stable et le plus objectif de la Russie, de la Chine et des pays du Sud en Asie occidentale. Depuis l'invasion de l'Irak en 2003, le Premier ministre israélien et architecte du programme expansionniste des néoconservateurs a systématiquement détruit tous les mouvements et régimes qui faisaient obstacle à Israël et à l'Occident, généralement en poussant les États-Unis à les attaquer. La stratégie d'Israël et des néoconservateurs américains (en particulier juifs-américains) s'inspire de la géopolitique de Haushofer : ils visent à reproduire au Moyen-Orient la stratégie européenne de l'Allemagne de 1939-1941. Il s'agit d'assurer le contrôle de leur région avant de se lancer, avec les États-Unis et l'OTAN, dans des expéditions plus longues visant à achever la domination mondiale par les classes dirigeantes occidentales.

 

Le front sud d'une guerre contre la Russie et la Chine

Un Moyen-Orient (Asie occidentale) purgé de toute résistance et entièrement contrôlé par les États-Unis et Israël ferait dérailler les plans de la Chine pour la Belt and Road Initiative, bloquerait toute influence russe ou chinoise et servirait de rampe de lancement idéale vers l'ancienne Transcaucasie soviétique, où la Turquie, Israël et l'OTAN cherchent déjà à contrôler le Caucase du Sud et à se connecter à l'Asie centrale via la mer Caspienne, isolant ainsi la Russie du Moyen-Orient. La région est également une rampe de lancement autonome idéale vers l'Asie centrale et, bien sûr, la Chine, sans parler du contrôle total des ressources énergétiques clés utilisées aujourd'hui par l'Europe et la Chine.

En un sens, c’est là où les campagnes de Netanyahu au Moyen-Orient, aux côtés des Américains, constituent le « complément » sud de la campagne ukrainienne de l'OTAN, tout comme l'Allemagne, après sa première défaite près de Moscou en 1941, s'est lancée à l'assaut du Caucase pour couper la Russie de son point faible, une campagne qui s'est terminée par la bataille de Stalingrad en 1943.

Bien sûr, certains analystes continuent de penser qu'Israël n'est pas la « superpuissance cachée », mais un petit État souffrant de mégalomanie. L'évolution de Trump, instrument et créature de Netanyahu, devrait nous alerter. Toute l'histoire de l'impérialisme occidental depuis un siècle et demi nous enseigne que l'Empire ne capitulera pas par pure logique ou en lisant des statistiques économiques.

 

Un « pari » mondial

Si Israël parvient à exterminer les Palestiniens sans déclencher un soulèvement mondial, cela remodèlera de manière décisive la conscience politique mondiale. Cela signifiera la re-légitimation des méthodes fascistes et nazies à l'échelle internationale, facilitant ainsi considérablement la campagne occidentale en faveur du réarmement et de la guerre mondiale. Cela enterrera non seulement les acquis politiques et culturels de l'humanité après la victoire de 1945 sur le nazisme, mais aussi l'humanisme et ses acquis depuis la Renaissance, ainsi que les acquis des révolutions russe, française, anglaise et néerlandaise, dont le président russe Vladimir Poutine a souligné l'importance mondiale lors de son discours au Forum de Valdaï en novembre 2024.

Nous rappelons ici que les stratèges israéliens comme Odet Yinon, dans son célèbre essai sur la stratégie israélienne dans les années 1980, ont depuis longtemps proclamé ouvertement que l'humanisme était obsolète.

Selon des informations provenant d'observateurs assez fiables, la Russie, la Chine, l'Iran et peut-être le Pakistan envisagent actuellement d'approfondir leur coopération militaire, mais seulement après le choc provoqué par l'attaque américano-israélienne contre l'Iran. Les moyens militaires ne sont pas adaptés pour intervenir dans la crise palestinienne, mais il existe toute une série de mesures politiques, diplomatiques, économiques, de communication et autres qui devraient être utilisées dès maintenant, et non pas plus tard, pour s'opposer à la poursuite du massacre.

Une intervention décisive des États du BRICS (du moins ceux qui ne sont pas alignés sur Israël) et du Sud global – la « majorité mondiale » comme l'a appelée le président russe Vladimir Poutine – pour mettre fin au génocide dès maintenant, sans aucune condition, serait une contribution politique monumentale à un monde « multipolaire ». Compte tenu de la popularité actuelle de la cause palestinienne auprès des populations occidentales, cela renforcerait également la position mondiale de la Russie, de la Chine et des BRICS, même dans les pays de l'OTAN et en Occident.

D'un point de vue stratégique et dans une vision historique, rétablir le lien entre les classes populaires/moyennes occidentales et les nations en difficulté de l'Est et du Sud (ce qui a existé après la Seconde Guerre mondiale) est la garantie la plus importante contre un conflit prolongé entre l'Est et l'Ouest qui pourrait un jour dégénérer en catastrophe nucléaire ou écologique. Après 1945, il n'y a plus aucune possibilité de remporter une victoire totale par des moyens militaires. Et même avant cela, la politique a toujours été un facteur décisif dans le succès des campagnes militaires.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les cercles occidentaux dominant voulaient une Troisième Guerre mondiale. Ils n'étaient pas dissuadés par les armes nucléaires de Moscou (qui n'existaient pas encore), mais par l'immense prestige mondial dont jouissait l'Union soviétique après avoir vaincu le nazisme. Les populations américaine, britannique, française, italienne et belge n'auraient jamais permis une nouvelle guerre contre la Russie soviétique.

« La guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens », disait Clausewitz, et cette définition reste d'actualité, comme le prouve encore aujourd'hui la résistance palestinienne. Netanyahu, suivi par l'Occident collectif qu'il contrôle largement, a tenté d'inverser la formule en faisant de la politique la continuation de la guerre. Ce faisant, il a créé à lui seul les conditions d'une défaite politique majeure non seulement pour Israël, mais aussi pour l'Occident collectif dans son ensemble — et une opportunité pour l'Orient et pour la paix mondiale, du genre qui ne se présente qu'une fois tous les dix ans.

Ex Oriente Lux — si l'Orient trouve le courage de faire ce qu'il doit faire ! À condition qu'il ne laisse pas l'Empire le diviser. S'il échoue, il ne pourra éviter le conflit, tout comme il ne l'a pas évité en 1941.

*Traduction d’un article paru dans Defend Democracy Press, 4 août 2025

Notes : 

[1] https://www.defenddemocracy.press/trump-deploys-2-nuclear-subs-after-medvedevs-foolish-inflammatory-statement/.

[2] Cette possibilité est encore renforcée par le fait que Trump se comporte sur toutes les questions comme un employé de Netanyahu. Par exemple, dès que le Canada a annoncé qu'il reconnaîtrait la Palestine, le président américain a réagi en déclarant que cela rendait difficile la conclusion d'un accord commercial avec ce pays.  Trump a également riposté contre les poursuites engagées contre Bolsonaro, qui est un sioniste convaincu et un ami et allié proche de Netanyahu, en imposant des droits de douane exorbitants de 50 % au Brésil. Non seulement Trump agit comme un subordonné de Netanyahu, mais tout porte à croire qu'il fait l'objet d'un chantage sinistre via les listes Epstein. Même s'il le voulait, il ne pourrait pas agir autrement. L'espoir et le rêve d'un Trump prétendument anti-guerre et de sa Nouvelle Droite n'ont pas duré plus longtemps que celui du prétendu « gauchiste radical » Tsipras (sous forte influence américaine et israélienne) il y a dix ans en Grèce.

[4] https://www.defenddemocracy.press/us-and-japan-discuss-scenario-for-us-nuclear-weapons-use/

[5] Le lien étroit entre la confrontation Est-Ouest en Europe et les développements au Moyen-Orient n'est pas nouveau. Nous l'avons vu apparaître avec l'intervention française et britannique à Suez contre Nasser (à nouveau à l'instigation d'Israël) pendant la crise hongroise de 1956. Pendant la guerre froide, les stratèges israéliens les plus extrêmes ont régulièrement misé sur les tensions entre Washington et Moscou, voire sur une guerre nucléaire entre les États-Unis et la Russie, dans l'espoir que cela leur permettrait d'avoir les mains libres en Asie occidentale. Les cercles juifs américains étaient étroitement liés au Comité pour le Danger présent, le centre névralgique de ceux qui prônaient une ligne dure (voire une frappe préventive) contre l'URSS. Ce comité était le précurseur du mouvement néoconservateur, initialement financé et dirigé par B. Netanyahu – qui, soit dit en passant, se dit ami de la Russie.

 

[6] https://www.defenddemocracy.press/he-genocide-tourism/

[8] https://www.theguardian.com/world/2025/jul/29/letter-sanctions-israel-gaza-starvation

[9] https://news.antiwar.com/2025/08/03/israel-preparing-to-escalate-military-offensive-in-gaza/.

[10] https://www.defenddemocracy.press/as-gaza-starves-trump-tells-israel-to-finish-the-job/.

[11] https://www.defenddemocracy.press/survey-what-the-world-thinks-about-israel-in-2025/

[12] https://www.defenddemocracy.press/gaza-the-golgotha-and-the-stalingrad-of-our-century/.

[13] https://www.defenddemocracy.press/now-irans-turn-the-spectre-of-a-new-1989/

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29 mai 2025 4 29 /05 /mai /2025 20:08

La loi du profit favorisera toujours les industries d'armement puisque les armes sont le produit le plus rapidement jetable et remplaçable. C'est pourquoi les Etats civilisés ont toujours veillé à ce que les industries d'armement restent dans le domaine public qui n'est pas aussi intéressé par les profits immédiats que les propriétaires privés. La France s'est toutefois laissée imposer les "lois de la concurrence libre et non faussée" et de la privatisation qui a donc aussi atteint son secteur de l'armement. Ce qui peut expliquer les poussées guerrières de nos dirigeants, faites au nom de la "défense" bien entendu même quand ils arment des Etats agresseurs. Et c'est sans doute ce qui explique pourquoi les initiatives visant à s'opposer au génocide et aux agressions commises aujourd'hui contre Gaza, la  Cisjordanie, et par extension le Yemen, le Liban, etc sont si timides de la part des politiciens occidentaux. Comme l'écrivait Jean Jaurès avant son assassinat "le capitalisme porte la guerre comme la nuée porte l'orage". Nous sommes à nouveau là.

La Rédaction

 

Retour sur l’initiative ‘Paix et Industries de l’armement’

-

Mai 2025

 

Pierre Lenormand*

 

Sous ce titre s’est tenue à Bourges le 12 mai dernier une réunion publique à l’invitation de l’Union pour la Reconstruction communiste (URC) Centre Val de Loire avec le soutien de l’Union Départementale CGT du Cher et du Mouvement de la Paix de ce département.

 

Les données réunies ci-dessous par Pierre Lenormand (URC Centre Val de Loire) comportent certainement des erreurs et nécessiteraient d’être mises à jour.  Merci à tous ceux qui voudront bien nous les indiquer.

 

La Filière française défense-armement

 

Au niveau national, la « base industrielle et technologique de défense » est, suivant les données officielles, organisée autour de

 

- 7 grands groupes donneurs d’ordre, dont les chiffres d’affaires cumulés s’élèvent à 150 milliards d’euros en 2022. En dépendent 4 000 sous-traitants, PME, ETI (entreprises de taille intermédiaire) et startups.

- Avec 210 000 emplois, ce secteur industriel équivaut à celui de l’automobile.

- Un tiers de la production était officiellement exporté en 2022, il est probable que cette part est aujourd’hui bien supérieure. La France est en effet devenue en 2024 le 2ème exportateur mondial d’armes.

 

En région Centre Val de Loire

Du fait de sa situation ‘loin des frontières’, les industries de l’armement (hors secteur naval) ont constitué historiquement et encore aujourd’hui une part importante de l’activité régionale. Tous les grands groupes y sont représentés, avec plus de 21 000 emplois et plus de 250 entreprises de toutes tailles. Dans une région en proie à la désindustrialisation, ces établissements embauchent et sont à la recherche de main-d’œuvre qualifiée.

 

Dans le Cher, département lui aussi frappé par la désindustrialisation, le secteur de l’armement (31 % des effectifs régionaux de la filière) représente environ le quart de l’emploi salarié départemental.

A Bourges, donnée comme la capitale de la filière ‘défense’, aux côtés de la Direction Générale de l’Armement Techniques Terrestres (DGATT), les deux armuriers MBDA et KNDS dominent, directement et indirectement, l’emploi local. L’ensemble est adossé à la Base Aérienne 702 d’Avord, où sont notamment stationnés les quatre Boeing Awacs de surveillance de l’armée de l’Air.  

 

Initié par les syndicats palestiniens, le collectif international ‘stop arming Israel’ a établi un ‘guide’ dénonçant les relations de collaboration - avouée ou non - entre l’industrie de l’armement française et l’État sioniste dans sa lutte à mort contre le peuple palestinien. C’est ce ‘guide des entreprises françaises d’armement complices d’Israël’ qui a servi de base aux notes qui suivent.

 

Les 7 groupes industriels d’armement français y sont décrits :

 

- Quatre dont l’armement n’est qu’une part de l’activité

         - Airbus et Dassault (aéronautique)

         - le Commissariat à l’énergie atomique (CEA)

         - Thalès (électronique)

- Trois dédiés aux armements proprement dits

         - Safran

         - MBDA

         - KNDS

 

Durant le dernier demi-siècle la filière française de l’armement a été profondément transformée, suivant quatre directions principales

 

1. Privatisation

Depuis le siècle de Louis XIV, manufactures royales et arsenaux étaient entre les mains de l’État, à Bourges comme à Tarbes ou Tulle.

A Bourges subsiste aujourd’hui la DGATT, service du ministère des Armées, pour l’expérimentation et la certification des diverses armes et munitions.

L’histoire du groupe KNDS à Bourges, que le grand public connaît pour ses ‘fleurons’ (le Char Leclerc, le Canon César et le fusil d’assaut Famas) permet de suivre les diverses étapes de la privatisation :

 

- En 1973, les ‘Arsenaux Terrestres’ deviennent l’entreprise publique ‘GIAT Industrie’.

- En 1990 l’entreprise nationale passe sous statut privé (GIAT SA).

- En 2006, à la suite de diverses acquisitions GIAT industries devient Nexter.

- En 2015, à la suite de la fusion 50/50 avec l’armurier allemand KMW, Nexter devient KNDS, (KMW Nexter Defense Sytems).

- La séparation d’avec la branche allemande aboutit en 2024 à la naissance de KNDS France, dont le siège est à Versailles, à proximité du camp de Satory.

Cet exemple illustre bien le processus général de privatisation, qui, à l’exception du CEA, ne laisse au mieux à l’État français que des participations minoritaires, pour aboutir à ces sept grands groupes privés guidés par le profit et les marchés extérieurs, fort loin de la réponse aux besoins de la défense nationale.

 

2. - Internationalisation : les privatisations se sont faites dans le cadre d’une internationalisation croissante, pour constituer de véritables multinationales, à base essentiellement européenne.

L’histoire de MBDA Missile Systems en donne un bon exemple. Issu au départ de la division ‘missile’ de Matra Défense à Romorantin, le groupe est fondé en 2001 avec pour actionnaires le groupe franco-allemand-espagnol Airbus (37,5%) le britannique BAE Systems (37,5 %) et le second groupe industriel italien Leonardo (25 %). On peut y ajouter l’allemand RBK racheté en 2006 pour former MBDA Deutschland.

 

Ces groupes multinationaux dépassent donc désormais le seul cadre national pour s’inscrire toujours plus dans le marché mondialisé des armes.

 

3.  Importance croissante des technologies de pointe : aux véhicules blindés, aux pièces d’artillerie et à leurs munitions se sont au fil des années ajoutés de nouveaux matériels, produits et composants : missiles, drones, équipements électroniques de plus en plus sophistiqués, jusqu’à l’intelligence artificielle. Portées par de nombreux sous-traitants hautement spécialisés, ces innovations touchent tous les domaines de la mécanique comme de l’informatique pour des équipements de plus en plus diversifiés, allant des radars aux systèmes de propulsion, de visée et de guidage, comme aux équipements de protection. 

 

4.  Part importante et croissante des exportations, qui restent toutefois difficiles à évaluer. Les rapports officiels sont en effet peu explicites sur ce point. Au vu des données accessibles on estime toutefois en effet que les activités et les productions à destination de la défense nationale concernent le renouvellement des stocks d’engins et de munitions et la modernisation des équipements existants, sans augmentation notable des capacités nationales de défense.

 

L’essentiel va donc à l’exportation. On a déjà noté que suivant le SIPRI (Institut international de recherche sur la paix de Stockholm) la France était devenue en 2024 le deuxième exportateur mondial d’armes. Outre les ventes des matériels comme les engins et munitions, détruites au fur et à mesure des combats, il faut aussi compter les innombrables licences, accords de partenariat, rachats, implantations de filiales, coproductions, participations croisées, etc. C’est notamment le cas des relations que nos industries d’armement entretiennent avec l’État sioniste. Les échanges avec Israël ne représentent aujourd’hui qu’une part modeste des exportations françaises de matériels militaires, mais ils sont fort anciens et jouent encore aujourd’hui un rôle important dans les capacités de nuisance de la machine de guerre sioniste.

 

Les industries françaises d’armement et Israël 

 

Les industries françaises d’armement ont contribué dès la création de l’État sioniste à nourrir sa puissance militaire. Tous les grands groupes français y ont contribué.

-  C’est Dassault qui dès 1954 conclut un partenariat historique avec Israël, appui confirmé pendant la crise de Suez de 1956, où les marines et les aviations française et britannique furent engagées avec Israël et bombardèrent l’Égypte, qui subit alors de lourdes pertes. L’opposition ouverte des USA et de l’Union soviétique à cette invasion arrêta les opérations et entérina la nationalisation du Canal de Suez prononcée par Nasser.

Onze ans plus tard, en 1967, des Mirages III Dassault israéliens furent engagés lors de la  ‘guerre dite ‘des six jours’  qui permit à l’armée sioniste des conquêtes territoriales condamnées par la résolution 242 de l’ONU, jamais appliquée jusqu’à ce jour.

- De son côté, dès 1956, le CEA fournit dans le secret des éléments essentiels de technologie nucléaire, et contribue à la construction de la centrale nucléaire de Dimona dans le Neguev, qui fournit du plutonium à usage militaire. Avec l’aide du CEA, des têtes nucléaires furent apportées dès 1964 aux missiles balistiques israéliens ‘Jericho’ construits en collaboration avec Dassault.

À la suite de l’attaque menée contre le Liban en 1968, un embargo français total sur les armes a été décrété contre Israël, qui bloqua la livraison des 50 chasseurs-bombardiers commandés à Dassault par Tel Aviv en 1966, mais n’interdit pas formellement la livraison de pièces détachées et de rechange. Une copie du Mirage 5 fut ainsi réalisée en Israël au début des années 1970 avec l’aide discrète de Dassault, et des usines de moteurs d’avion furent construites avec l’aide de Turboméca, une des deux entreprises à l’origine du groupe Safran. 

Lors de la 4ème guerre israélo-arabe dite ‘guerre du Kippour’ en 1973, les missiles balistiques ‘Jericho’ furent utilisés contre les forces syriennes et égyptiennes coalisées.

Suivit une période où les actions de guerre proprement dites firent place à la répression des soulèvements populaires palestiniens contre la colonisation : guerre des pierres (1987-1993) et deuxième intifada (2000-2004) avec leurs milliers de morts. Période durant laquelle les forces armées israéliennes allaient encore se renforcer et se moderniser avec le développement d‘une industrie de guerre reposant sur trois principales firmes d’armement : 

 

- La plus importante, ELBIT Systems, a été créée à partir de 1967 à Haïfa : elle compte 12 000 emplois et réalise un chiffre d’affaires de 5,5 milliards de dollars (comparable à celui de MBDA). Y sont produits les drones Hermes et Skylark, ainsi que des mortiers. Elbit a acquis en 2018 la très ancienne firme d’armement israélienne IMI systems (fusils UZI). Elbit a ouvert plusieurs filiales dans le monde et exporte vers la France des équipements testés dans la lutte contre les Palestiniens.

 

- La plus ancienne est le groupe IAI (Israel Aerospace Industries) créé dès 1948, avec 15 000 emplois dans divers établissements et 4,9 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2022. IAI produit des avions, des drones, des missiles et des munitions.

 

- La plus petite (chiffre d’affaires de 3,4 Miliards de dollars seulement - soit quand même une taille proche de celle de KNDS) - est la société RAFAEL (Rafael Advanced Defense Systems), créée elle aussi dès 1948, dont les produits phares sont les missiles Spike, les stations de tir Typhoon.  RAFAEL est un des concepteurs du ‘dôme de fer’ censé protéger l’entité sioniste des attaques aériennes. 

 

Dès le début des années 2000, des échanges actifs ont repris entre les industries d’armement françaises et israéliennes, notamment

- avec Airbus : développement des drones ‘Harfang’ en partenariat avec IAI, utilisés à Gaza en 2008-2009, pour l’opération ‘plomb durci’ avec ses 1 400 morts; vente à la marine israélienne de sept hélicoptères de combat ASS65  Panther ; contrat signé en 2022 avec ELBIT pour les systèmes de protection anti-missiles infra-rouges.

- Avec Thalès : via sa filiale britannique, partenariat avec Elbit pour le drone Watchkeeper ; production de composants pour les drones ‘Heron’ d’IAI ; rachat en 2024 de l’entreprise de cybersécurité israélienne Imperva, dont le siège en Californie, mais qui possède un centre de recherche en Israël ; partenariat avec IAI pour le missile anti-navire Sea Serpent destiné à la Navy anglaise.

 

- avec KNDS : achat en 2014 de l’Italien Simmel Difensa, fabricant de munitions utilisées à Gaza en 2011. Signature en 2023 d’un accord avec ELBIT pour la fabrication du système de lance-roquettes Europuls.

- Avec SAFRAN : Collaborations avec RAFAEL (système de bataille Fireweaver), livraison de composants électroniques pour le système anti-missile Israëlien Arrow 3.

 

À la suite de l’opération militaire ‘déluge el Aqsa’ conduite par les forces palestiniennes sur le territoire israélien en octobre 2023,  bombardements et combats terrestres ont repris contre Gaza, puis se sont étendus au Liban, avec leurs dizaines de milliers de morts, essentiellement civils.

Les échanges entre industries de guerre française et israélienne avaient déjà repris à un niveau élevé. La liste des 32 licences d’exportation de matériels militaires accordées en 2022 par la France vers Israël est édifiante, et comporte explicitement armes et munitions. Elle contredit donc totalement l’hypocrisie officielle française qui prétend en février 2024, par la voix du ministre Sébastien Lecornu qu’il n’y aurait « objectivement pas de relations en termes d’armement avec Israël» et que la France ne vendrait ‘aucun matériel ‘létal’ à Israël. Mensonge cynique, qui feint en outre d’ignorer l’actuelle complexité et l’intégration croissante de composants - électroniques notamment - dans les armements voire les munitions aujourd’hui. Et qui feint d’ignorer aussi l’importance - reconnue - des livraisons de matériels ‘à double usage’, civil et militaire.

Le tout dans le mépris total de nos gouvernants pour le ‘Traité sur le commerce des armes des Nations Unies’, ratifié en 2014, qui interdit la vente d’armes ‘à tout État qui pourrait (…) commettre un génocide, des crimes contre l’humanité (…) ou d’autres crimes de guerre.’

 

Cessons d’armer Israël !

 

Le guide du collectif palestinien ‘Stop Arming Israel’ s’achève par un Appel à tous les travailleurs et travailleuses de l’industrie de l’armement pour bloquer la production et l’envoi d’armes à la machine de guerre israélienne et mettre fin à la complicité de notre pays dans la guerre génocidaire que mène l’état sioniste contre toute la Palestine.

 

Avec tous les militants de la paix, nous le faisons nôtre.   

 

*Géographe

 

23 mai 2025

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27 mai 2025 2 27 /05 /mai /2025 10:02

Le cinéma polonais, en particulier celui des années 1945-1989, a connu son heure de gloire dans le monde entier, ce qui mérite d'être analysé. Il faut aussi penser à la question pourquoi les films connus et diffusés en Pologne mais aussi en Occident tranchent avec beaucoup d'autres films ou séries télévisées polonaises d'avant 1989 massivement plébiscitées par le public polonais à l'époque et encore aujourd'hui, et ignorées en Occident. Cet article a l'avantage de nous montrer à la fois la richesse de ce cinéma, son côté souvent avant-gardiste et parfois absurde, mais il doit aussi nous faire réfléchir sur le fait qu'un Etat se proclamant socialiste a pu financer des oeuvres contraires aux dogmes caricaturaux répandus en Occident sur le "socialisme réel". En posant la question de la censure et de ce qu'elle a pu interdire ou plus souvent tenter de modifier, il faut rajouter la question de ce qu'elle a laissé diffuser et pourquoi.

La Rédaction

 

Il est à noter qu’aucun film présenté en Occident n’est du registre de la comédie, même si la cinématographie polonaise en a produit quelques-uns.  Mais l’image que donne la Pologne en Occident est celle d’un pays extrêmement grave, focalisé sur les drames qu’il a connus et les problèmes politiques et sociaux majeurs qui en ont découlé. Les pays occidentaux y ont été naturellement sensibles, ce dont témoignent les nombreuses nominations et les prix reçus. Cette approche occidentalo-centrée du cinéma polonais a permis de faire connaître mondialement des chefs-d’œuvre incontestables, financés d’ailleurs par l’État socialiste, mais elle a laissé de côté non seulement les comédies, mais aussi les séries télévisées et les films sur la vie des Polonais tels que la majorité l’a vécue sur le moment, c’est-à-dire sans remettre en cause les sentiments patriotiques héroïsant ou les principes de base mis de l’avant par le régime socialiste. Sans creuser donc sur la situation politique ou les troubles moraux qui imprégnaient les élites polonaises, traditionnelles mais aussi souvent non conformistes par rapport aux normes nouvelles de la société socialiste, mais aussi par rapport aux côtés absurdes des normes acceptées sans sourciller en Occident et qui pouvaient heurter les Polonais.

 

Le cinéma polonais de 1945 à 2019,

vu en Occident

-

printemps 2025

 

Odette Auzende*

 

Le cinéma polonais a eu une très longue histoire, très riche.  Nous allons nous intéresser à la période allant de 1945 à 2020, où la production de films en Pologne fut foisonnante et où on découvrit  en Occident un cinéma bien spécifique. Nous préciserons les structures encadrant l’industrie cinématographique polonaise durant cette période et les films qui furent exploités dans les salles d’Europe occidentale.[1]

Note : est considéré comme « film polonais » tout film réalisé par un(e) Polonais(e) et financé, au moins en partie, par des fonds polonais[2].

La sortie de la guerre

A la sortie de la guerre, les fonds cinématographiques polonais étaient détruits. La création, la production et la distribution des films furent placées sous le contrôle de l’entreprise d’État Film Polski, devenue en 1952 l’Office Central du Cinéma, dirigé par un sous-secrétaire d’État au ministère de la Culture.

 

L’Institut cinématographique, fondé en 1945 à Cracovie, forma les metteurs en scène de la nouvelle génération comme Jerzy Kawalerowicz et Wojciech Has. L’institut fut remplacé en 1948 par l’École supérieure du cinéma à Łódź. L’évolution du cinéma polonais fut cependant sérieusement influencée à partir de 1949 et jusqu’en 1956 par les directives idéologiques du régime, axées sur l'esthétisme du réalisme socialiste.

De 1955 à 1962 : l’Ecole de cinéma polonaise

L’École supérieure du cinéma de  Łódź devint en 1959 l’École supérieure d’art dramatique et de cinéma ; parmi ses élèves, des noms qui furent par la suite bien connus en Occident, notamment Roman PolanskiAndrzej WajdaKrzysztof Kieślowski,  Krzysztof Zanussi et Jerzy Skolimowski. Durant les années 1955-1962, les cinéastes souhaitèrent abandonner le réalisme socialisteDans un climat de relative liberté politique, les thèmes privilégiés furent l’histoire récente de la Pologne, en particulier la Seconde Guerre mondiale, et le rapport des héros avec l’Histoire.

 

Le film d’Andrzej  Wajda : « Ils aimaient la vie » (1957) raconte la résistance polonaise contre les nazis, dans une vision à la fois romantique et tragique. Wajda s’intéressait aux existences en marge, aux espoirs déçus. En contestant la vision officielle héroïsante, il a fait œuvre de contre-propagande. Il ne s’agit donc pas d’un panégyrique de la résistance, mais le portrait d’une révolte écrasée. Cette vision amère et désenchantée valut à Wajda de vives critiques dans son pays, mais le film obtint à Cannes le Prix spécial du Jury :

 

Lors des derniers jours de l’insurrection de Varsovie, un groupe de volontaires emprunte sur ordre le canal des égouts afin de se rendre auprès d’autres combattants réunis au centre-ville. Traqués, ils se retrouvent gazés par leurs assaillants. La mort, la folie et la paranoïa font des victimes parmi eux... A l’arrivée, ils trouvent un charnier de victimes et un ennemi triomphant et se sentent trahis par le haut commandement, qui les a envoyés à une mort certaine en leur donnant ordre de rejoindre le centre-ville.

 

Figure emblématique de l'École de cinéma polonaise, Jerzy Kawalerowicz réalisa en 1959 « Le

Train de Nuit » qui reçut de nombreux prix, dont le prix Georges Méliès :

 

Deux inconnus, Jerzy et Marta, se retrouvent par hasard avec des billets pour la même chambre dans un train de nuit à destination de la côte de la mer Baltique ; ils acceptent à contrecœur de partager le compartiment à deux lits réservé aux hommes. À bord se trouve également l'amant éconduit de Marta, qui refuse d'accepter sa décision de rompre. Lorsque la police entre dans le train à la recherche d'un meurtrier en fuite, tout semble désigner l'un des personnages principaux comme le coupable.

 

Jerzy Kawalerowicz réalisa en 1961 « Mère Jeanne des Anges » pour lequel reçut le Prix du Jury au Festival de Cannes :

 

Au XVIIe siècle, à Smolensk, un prêtre, le père Józef Suryn, enquête sur un cas de possession démoniaque d'un couvent dont l’abbesse, Mère Jeanne, est la plus possédée. Les prêtres parviennent à exorciser l'abbesse. Mais peu après, la possession démoniaque s'intensifie. Le Père Suryn reçoit les démons de Mère Jeanne par amour pour elle. La nuit, persuadé que le seul moyen de sauver l'abbesse est d'obéir aux ordres de Satan, il s'empare d'une hache et tue deux personnes.

 

Au début des années 1960, l'École de cinéma polonaise fut supprimée, les films produits étant jugés incompatibles avec la ligne du Parti Ouvrier unifié polonais au pouvoir. La cinématographie fut placée en 1961 sous la tutelle du Ministère de la Culture et de l’Art. L'Office Central du Cinéma intervenait uniquement dans les œuvres achevées, mais le Ministre avait le pouvoir d’arrêter le tournage ou la postproduction d’un film.

La « nouvelle vague » polonaise des années 1960

De jeunes cinéastes de l’École de Łódź se tournèrent alors vers des sujets plus contemporains.

 

Roman Polanski, en cinq ans d'études, réalisa huit courts-métrages, dont un muet de quinze minutes aux accents surréalistes, « Deux hommes et une armoire », qui remporta la médaille de bronze à l'Exposition universelle de Bruxelles en 1958 :

 

Deux hommes sortent de la mer en portant une armoire. Arrivés en ville, ils tentent de s'en séparer en l'offrant au premier venu, mais tous refusent, et ils ne font que des mauvaises rencontres.

 

Son premier long-métrage, « Le Couteau dans l’eau » (1962), un thriller fondé sur le désir, la violence et la cruauté, remporta le Prix de la critique à la Mostra de Venise. Jerzy Skolimowski, lui-même étudiant à l'École nationale de cinéma de Łódź, était l’auteur du scénario et des dialogues :

 

Un couple polonais possède un petit yacht sur lequel il invite un étudiant qui n'a pour bagages qu'un sac, un couteau à cran d'arrêt et deux blue-jeans. Au fur et à mesure de la croisière, les relations entre l’hôte et l'étudiant s'enveniment du fait de leur différence de culture. Un jour, une dispute éclate, l'étudiant est jeté à l'eau, l’hôte s'absente pour prévenir les secours. Mais l'étudiant revient sur le bateau et séduit la femme.

 

Ce film n'étant pas du goût du pouvoir, Polanski quitta la Pologne pour la France. Jerzy Skolimowski resta en Pologne, pour un temps.

 
`Durcissement du régime et crise de 1968

Dans les années 1963-1967, le cinéma polonais plongea dans la crise. Les changements, en particulier les départs des professeurs, affectèrent sérieusement l'école de Łódź où s'exerça désormais une censure interne, qui resta en vigueur jusqu'aux années 1980.

 

Jerzy Skolimowski réalisa la trilogie des aventures d’un jeune homme en colère et inadapté. Le premier film fut « Signe particulier : néant » (1964). Le film fut tourné durant les études du réalisateur à Łódź. Il devait en effet régulièrement y réaliser des courts-métrages pour passer ses examens et il décida de faire en sorte que tous ses films et essais soient liés entre eux pour qu'ils constituent, à la fin, un long métrage entier. Ainsi il n'aurait pas à travailler comme assistant réalisateur, s'étant déjà montré capable de réaliser un long métrage :

 

Un étudiant peu travailleur, appelé sous les drapeaux, passe une dernière journée sur les lieux de sa vie avant de monter dans le train des conscrits.

 

Le film ne sortit qu'après qu'il ait tourné son deuxième film, l’administration ne sachant que faire du premier, tellement elle était étonnée qu'on puisse réaliser un film ainsi.

 

« Walkower », son second film, fut tourné en 1965 :

 

Un jeune homme désœuvré se laisse convaincre par un entraîneur de participer à un combat de boxe.

 

Jerzy Skolimowski reçut le grand prix de Bergame pour son troisième film, « La Barrière », en 1966 :

 

Un jeune étudiant erre dans la grande ville, son univers mental est dominé par l'horreur de la contrainte. On suit ses déambulations agitées et ses élucubrations les plus folles.

 

En 1967 il réalisa « Haut les mains », interdit par la censure car considéré comme une charge anticommuniste même si elle visait le stalinisme officiellement désavoué depuis 1956, le héros ayant abandonné tous les idéaux qu'il avait lorsqu'il était étudiant :

 

Dix ans après la fin de leurs études de médecine, cinq jeunes gens se retrouvent à bord d'un train de marchandises. Ils évoquent leur passé commun, le temps où la Pologne était régentée par le stalinisme : ils avaient été chargés d'accoler des panneaux de papier afin d'ériger un immense portrait de Staline pour le défilé du premier mai. Or sur l'affiche, Staline avait été affublé de deux paires d'yeux.

 

Jerzy Skolimowski décida alors de ne plus tourner en Pologne[3]. Le film ne fut présenté (hors compétition) au Festival de Cannes qu’en 1981.

 
Les années 1970 : les années de « L’homme de marbre » et « L’homme de fer »

Les révoltes ouvrières de décembre 1970  ouvrirent une nouvelle ère en politique. La situation du cinéma polonais s'améliora. Krzysztof Zanussi s’interrogea sur la morale, sur la mort, sur la connaissance, sur la relation nature-culture, sur le progrès de l’intelligence, ce qu’il poursuivit ensuite tout au long de sa carrière.

 

À partir de 1974, Wojciech Has travailla comme professeur à l'École de cinéma de Łódź.[4] Individualiste et seul réalisateur polonais de l'époque à ne pas avoir sa carte au Parti communiste, il refusa de traiter les thèmes directement liés à l'histoire de la Pologne, ce qui entraîna que ses films ne furent, à l’époque, pas diffusés en Occident.

 

Krzysztof Kieślowski délaissa le documentaire et mit en scène son premier long-métrage de fiction, « Le Personnel » (1975) :

 

Un jeune homme honnête est engagé comme tailleur dans une compagnie de théâtre à Varsovie, et découvre les coulisses : les jalousies, la corruption, les disputes, la vindicte. A la suite d'un conflit, il doit dénoncer un collègue sur ordre de la direction.

 

Andrzej Wajda  réalisa « L'Homme de marbre » (1976), qui attira en Occident le grand public, et pas seulement les cinéphiles. Il remporta en 1978 le Prix FIPRESCI[5] au Festival de Cannes :

 

En 1976, à Cracovie, pour son premier reportage à la télévision, une jeune femme entreprend une enquête sur le sort d'un ouvrier glorifié au cours des années 1950 pour son rendement au travail, dont elle a trouvé la statue de marbre abandonnée. Elle le recherche, découvre qu’il a connu des revers (représailles de ses compagnons de travail, problèmes conjugaux, procès politique), et rencontre à son tour des obstacles.

 

En 1978 le pape Jean-Paul II fut élu et en septembre 1980 suite à une vague de grèves Solidarność  naquit. En août 1980, Les grévistes signèrent avec le pouvoir des accords à Gdansk et le cinéma polonais vécut un moment de liberté d’expression.

 

Le premier film d'Agnieszka Holland, « Acteurs provinciaux » (1979), remporta le Prix de la Critique internationale au Festival de Cannes en 1980 :

 

Un metteur en scène de Varsovie arrive dans une petite ville de province pour y monter un classique du répertoire polonais. L’acteur principal de la troupe pense qu’il détient enfin le moyen de se faire connaître et de rejoindre un théâtre plus prestigieux, mais très rapidement, ses espoirs sont déçus, le metteur en scène, arriviste et blasé, affaiblit son enthousiasme en trahissant le message idéaliste de la pièce.

 

Son film suivant, « Fièvre » (1981), fut présenté au 31e Festival international du film de Berlin :

 

Lors de la Révolution de 1905, la Pologne est partagée entre l’Autriche-Hongrie, le Reich allemand et la Russie. Inspiré de l’Histoire d’une bombe prévue pour commettre un attentat de l’écrivain socialiste Andrzej Strug, le film retrace la vie d’une bombe et des différentes personnes qui la détiennent.

 

Wajda réalisa « L'Homme de fer » en 1981, suite de « L’homme de marbre ». Le film obtint la Palme d'or au Festival de Cannes et une nomination à l'Oscar du meilleur film étranger lors de la 54e cérémonie des Oscars :

 

Pendant les grèves des chantiers navals de Gdańsk au début des années 80, un ouvrier marqué par la mort de son père milite en faveur des droits sociaux. Le gouvernement communiste charge alors un employé de la télévision d'État d'infiltrer le mouvement et d'enquêter sur l’ouvrier afin de le discréditer aux yeux de l'opinion publique. Au cours de son investigation, l’enquêteur réalise qu'il est victime d'une manipulation et finit par se joindre aux grévistes.

1981-1989 - La loi martiale

Le 13 décembre 1981, le général Jaruzelski imposa la loi martiale. Les films subirent une censure renforcée et certains films tournés pendant les années 1980-1981 furent interdits de diffusion (ce furent les « films sur étagères »). 

 

« Les Frissons » (1981) de Wojciech Marczewski, montre comment on fabriquait des petits socialistes dans les camps de vacances pour enfants des années 1950. Il fut retiré des écrans à la suite de la proclamation de la loi martiale par le général Jaruzelski. Toutefois, le film remporta le Grand prix du jury et le prix FIPRESCI à la Berlinale 1982 :

 

Dans les années cinquante, dans la banlieue d’une grande ville, grandit Tomasz, treize ans. À l’école, on remplace un vieux professeur de polonais par un jeune militant de l’Union de la Jeunesse Polonaise (ZMP). Tomasz, dont le père a été arrêté par la sécurité d’Etat, se trouve confronté au discours de propagande. Puis l’école organise un camp d’été et To­masz est choisi pour participer à cette activité de boy-scouts « rouges » destinée à former les futurs activistes de la ZMP et du Parti. Octobre 1956 voit les premières révoltes de masse contre le stalinisme, et le retour de Gomulka au pouvoir malgré I’opposition des Soviétiques.

 

« Le Hasard » (1981) de Krzysztof Kieślowski fut interdit pendant six ans par le régime communiste et finalement présenté au public en 1987 :

 

Un jeune homme cherche sa voie, imposée en partie par le poids des traditions familiales et la volonté de son père. Il abandonne des études pour connaître le hasard d’une autre vie. A la gare, son destin dépend du train après lequel il court : trois possibilités sont présentées successivement, conduisant à des avenirs différents.

 

L'association des cinéastes polonais (SFP) fut suspendue. Le « studio X » de Wajda dut se dissoudre. La crise économique plongea la Pologne des années 1980 dans l'incertitude et le doute. Des cinéastes  se turent, d’autres réalisèrent leurs films à l’étranger.

L’abolition de l’état de guerre le 22 juillet 1983 donna un nouvel espoir à certains cinéastes polonais. Andrzej Wajda tourna « Chronique des événements amoureux » (1985) :

 

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, deux adolescents polonais de conditions sociales éloignées s'éprennent l'un de l'autre.

 

En juillet 1987, le Parlement abolit le monopole d'État dans la production cinématographique. Les films "mis sur l'étagère" depuis 1981 furent autorisés de distribution.

 

Agnieszka Holland tourna « Complot » en 1988, inspiré par l'enlèvement et l’assassinat du père Popiełuszko, figure emblématique du mouvement Solidarność :

 

Un officier de la police secrète, fanatique et déséquilibré, décide de tuer un jeune prêtre populaire, le père Alec, afin de briser le mouvement Solidarność qui menace le régime communiste.

 

Krzysztof Kieślowski réalisa la suite de dix films « Le Décalogue » (1988) qu'il tourna pour la télévision publique TVP, qui donnait leur chance aux cinéastes débutants. Les dix films « Le Décalogue » reçurent le prix FIPRESCI à la Mostra de Venise et figurent, pour leur valeur morale,  sur la liste vaticane de films importants :

 

Un seul Dieu tu adoreras. Tu ne commettras point de parjure. Tu respecteras le jour du Seigneur. Tu honoreras ton père et ta mère. Tu ne tueras point. Tu ne seras pas luxurieux. Tu ne voleras pas. Tu ne mentiras pas. Tu ne convoiteras pas la femme d'autrui. Tu ne convoiteras pas les biens d'autrui.

1990-2005 - La douloureuse transition

Le cinéma polonais refléta l’économie polonaise lors du passage à l’économie de marché. Ce furent des productions hollywoodiennes qui assurèrent 85 % des recettes du marché polonais, ce qui contribua à affaiblir le film polonais jusque-là financé par l’Etat. Après cinquante ans d'absence, des producteurs de cinéma privés réapparurent. En 1989, il y en avait 10, en 2001, ils étaient déjà plus de 400. C'est le développement du marché de la télévision qui permit aux sociétés de production privées d'émerger. Cependant, en difficulté face à une rude concurrence des chaînes commerciales, la chaîne TVP se retira peu à peu du financement du cinéma.

 

Le Fonds Eurimages, créé par le Conseil de l’Europe le 26 octobre 1988, vint en soutien aux coproductions (les équipes de tournage de deux pays différents ou plus doivent être associées, chacune devant financer au minimum 10 % du budget total) et à la diffusion des œuvres de création cinématographiques et audiovisuelles. La Pologne reçut trois types d’aides : à la coproduction, puisque plusieurs films ont été réalisés grâce à ce fonds[6] ; à la distribution où des subventions furent accordées à certains distributeurs ; aux salles de cinéma : en furent bénéficiaires les exploitants de certaines salles.

 

En 1990, Agnieszka Holland tourna «  Europa Europa », film franco-polono-allemand inspiré de l'autobiographie de Salomon Perel, qui lui valut un Golden Globe et la nomination pour l'Oscar du meilleur scénario adapté :

 

En novembre 1938, la famille de Salomon Perel fuit l'Allemagne et s'établit à Łódź. Lorsque la Pologne est envahie par les armées d'Hitler, ses parents l'envoient vers l'est. Il se retrouve dans un orphelinat à Grodno, apprend le russe, se plie à la propagande soviétique et devient jeune Komsomol. Quand l'orphelinat est bombardé, il est capturé, mais parvient à se faire passer pour un Volksdeutsche, prisonnier des communistes. Devenu interprète dans l'unité de la Wehrmacht, sous uniforme allemand, il tente de passer chez les Soviétiques, mais ce sont les soldats soviétiques qui capitulent et il devient un héros de guerre allemand. Il entre à l'Institut des jeunesses hitlériennes, dissimulant à chaque instant sa judéïté. Tourmenté par le sort de ses parents, il décide de retourner à Łódź mais le ghetto étant interdit aux non-juifs, il ne peut qu'entrevoir l'état du ghetto sans parvenir à établir le moindre contact. En avril 45, il se rend aux troupes soviétiques mais manque se faire exécuter comme traître. La présence de son frère Isaac, rescapé des camps et de la liquidation du ghetto de Łódź le sauve in extremis de l'exécution sommaire. Les deux frères partent finalement pour la Palestine.

 

Le premier film d'Andrzej Wajda après la fin du socialisme fut le film germano-britannico-polonais « Korczak » (1990). Ce médecin et pédagogue refusa d'abandonner les deux cents enfants dont il avait la charge dans le ghetto de Varsovie. Le film se concentre sur la période des trois dernières années de la vie du célèbre docteur, scientifique réputé dont les émissions radiophoniques, les conférences en Europe et les livres de fiction avaient fait connaître les méthodes :

 

Inspiré du journal qu'il a tenu jusqu'au dernier jour, l'essentiel du film se passe dans le ghetto de Varsovie, où Korczak est enfermé avec les enfants de l'orphelinat juif qu'il a fondé et s'efforce par tous les moyens de subvenir à leurs besoins ; il choisit d'être déporté puis gazé avec eux à Treblinka. 

 

En 1990, un Comité du cinéma fut créé pour financer des projets de films sur le budget du Ministère de la Culture.

 

Jerzy Skolimowski revint en Pologne : ce fut son premier tournage depuis vingt ans dans son pays natal. Il tourna « Ferdydurke », en 1991. Le titre original, « 30 Door Key » est une quasi-homophonie du titre du roman de Witold Gombrowicz. Skolimowski resta fidèle au texte, transposant l'enchaînement des scènes décrites dans le livre, mais déplaçant l'action en 1939 peu de temps avant l'invasion de la Pologne. Le film fut globalement mal accueilli par la critique et fut un échec public.

 

Dans cette histoire pleine d'humour noir, un homme de trente ans se transforme en un adolescent. Enferré dans sa vie adolescente où se succèdent les rixes entre bandes adverses, les combats de grimaces parodiant les gestes de la messe, la vie de pensionnaire et les vacances à la campagne chez sa vieille tante, le narrateur est condamné à errer dans un univers qui n'est plus le sien.

 

Mais nombre de réalisateurs partirent à la recherche de nouvelles opportunités à l'étranger : Agnieszka Holland partit en France d'abord, puis à Hollywood. Krzysztof Kieślowski partit en France où il réalisa « La Double Vie de Véronique » (1991) :

 

Deux petites filles, nées en Pologne et en France, sont identiques, avec une voix magnifique et une même malformation cardiaque. La Polonaise meurt en chantant dans un récital. La Française, qui profite sans le savoir des expériences et de la sagesse de son double, a la sensation qu’elle n’est pas seule au monde et que quelqu'un guide sa vie, la contraignant à arrêter de chanter et à éviter la même mort. La vie quitte ainsi la Polonaise pour se perpétuer dans le corps et l'âme de la Française.

 

Krzysztof Kieślowski tourna ensuite la trilogie « Trois couleurs : BleuBlancRouge » (1992-1994), financée par le Fonds Eurimages, sur la devise de la France « Liberté, Égalité, Fraternité ». Il remporta le Lion d’or à Venise pour « Bleu » en 1992, l’Ours d’argent à Berlin pour « Blanc » en 1994. 

 

Bleu (liberté) : Après la mort dans un accident de voiture de son mari, un grand compositeur, et de leur fille Anna, Julie doit commencer une nouvelle vie. L'assistant de son mari la sort de son isolement en terminant le Concerto pour l'Europe, œuvre laissée inachevée par le compositeur.

 

Blanc (égalité) : Karol, coiffeur polonais, a tout perdu après son divorce avec Dominique, sa femme française. Après avoir enfin réussi à retourner dans son pays, il se lance dans diverses entreprises et se fait passer pour mort dans l'espoir de la revoir. Dans un étrange retour de flammes, Dominique revient en Pologne et y finit en prison.

 

Rouge (fraternité) : Valentine ramène chez son propriétaire une chienne qu'elle vient de blesser avec sa voiture. Son maître vit seul. Après plusieurs visites, ce juge d'instruction à la retraite lui fait part de ses écoutes téléphoniques illégales des conversations de ses voisins. Ils finissent par se lier d'amitié, permettant l'échange de confidences.

 

Andrzej Żuławski avait toujours vécu entre Paris et Varsovie ; il avait tourné « L'important c'est d'aimer », « Possession », « La Femme publique », « L'Amour braque » et « La Note bleue », films qui ne sont pas considérés comme polonais, la Pologne n’intervenant pas dans la coproduction. Ce n'est qu'en 1996 qu’il tourna « Chamanka », film franco-helvético-polonais :

 

À Varsovie, une étudiante, surnommée « l'Italienne » rencontre le professeur d'anthropologie Michał. Lors de fouilles avec ses étudiants, ils découvrent le corps bien conservé d'un chaman, vieux de plus de deux mille ans, mort lorsque l'arrière de son crâne a été écrasé. Les chercheurs consomment les champignons trouvés sur le chaman et, dans un délire, tentent de le ramener à la vie. Dans un moment d'illumination, Michał parle à l'esprit du chaman qui lui révèle qu'il a été tué par une femme qui voulait s'emparer de son pouvoir magique. Michał rompt alors avec l'Italienne. Elle lui écrase l'arrière du crâne, comme celui du chaman, et mange son cerveau.

 

En 2000, « La Vie comme maladie mortelle sexuellement transmissible » de Krzysztof Zanussi remporta le Grand Prix au Festival international du film de Moscou.

 

Tomasz apprend qu'il a une maladie mortelle. Il demande son ex-femme de financer son opération à Paris. Mais il est déjà trop tard pour guérir. Il n'est lui reste qu'attendre la mort et à trouver quelqu'un qui l’aiderait à comprendre et à accepter l'évanescence.

 

Le Comité du cinéma, qui avait été créé en 1990, fut démantelé le 1er avril 2002. Il incarnait le soutien de l’Etat et ne fut pas remplacé. L’Etat se retira de la production de films en général, et sa contribution au financement de ceux qu’il accepta de soutenir fut de plus en plus faible.

 

En 2002, « Le Pianiste », que Roman Polanski réalisa avec le soutien de Canal+ Polska, obtint la Palme d'or du Festival de Cannes. Tiré de l’histoire réelle de Władysław Szpilman, il raconte comment le musicien survécut dans le ghetto de Varsovie jusqu'à l’arrivée de l’armée soviétique :

 

Władysław Szpilman est le pianiste officiel de la Radio polonaise. Tandis que sa famille est déportée, il est caché par des résistants polonais. Il trouve ensuite quelque temps refuge dans un hôpital déserté, puis dans une maison en ruine, peu avant l'arrivée de l'Armée rouge. Il se cache des Allemands, mais finit par être découvert par un officier allemand mélomane qui lui procure chaque jour, secrètement, la nourriture nécessaire à sa survie.  À la fin des combats, il manque de peu d'être abattu par les insurgés polonais, parce qu'il porte le manteau d'officier allemand que lui a laissé son protecteur.  Après la guerre, W. Szpilman reprend le cours normal de sa vie et son métier de pianiste.

La création cinématographique polonaise depuis 2005

En 2005, l'État polonais mena une réforme globale du secteur cinématographique et créa l'Institut polonais du film. Des cinémas, distributeurs, diffuseurs de programmes, y compris la télévision publique, opérateurs de plates-formes numériques et câblo-opérateurs, furent tenus de fournir 1,5% de leur chiffre d'affaires annuel à l'Institut, ces contributions devenant une composante majeure du financement de la production cinématographique.  En 2012 fut créée la Commission polonaise du film (FCP), ayant pour mission le développement du secteur audiovisuel en Pologne.

 

De nombreux cinéastes de générations différentes revinrent sur le passé. Andrzej Wajda revint dans « Katyń » (2007) sur le grand tabou de l’ère socialiste : les massacres des officiers polonais commis selon la version la plus crédible par les Soviétiques à la suite de son invasion de la Pologne en 1939 : 

 

Le film présente le massacre de Katyń du point de vue des femmes, épouses et mères, qui ont voulu savoir ce qu'étaient devenus les officiers polonais arrêtés par l'armée soviétique en 1939. Il montre leurs tentatives pour établir la vérité.

 

Andrzej Jakimowski tourna « Un conte d’été polonais » (2007) primé à la Mostra de Venise ainsi qu’au Festival du film de Gdynia :

 

Dans la petite gare d’un village polonais, un jeune garçon ne perd pas espoir que son père revienne, persuadé qu'il peut jouer avec le destin. Il sème des pièces de monnaie sur les rails et joue avec ses soldats de plomb « porte bonheur » pour que le destin fasse revenir son père.

 

Partiellement autobiographique, le film de Jacek Borcuch « Tout ce que j’aime » (2011) raconte les manifestations ouvrières à Gdansk et la loi martiale de Jaruzelski, vus par un adolescent chantant dans un groupe de punk rock :

 

Au printemps 1981, quatre amis créent un groupe de punk rock. Dans les rues, le syndicat Solidarité déclenche des grèves massives. Le punk rock n'est pas très bien vu des autorités. Le héros découvre que toute action peut être considérée comme politique, lorsque l’époque est à la répression et à la censure.

 

Le sort de Juifs polonais continua également à préoccuper les réalisateurs. En témoigne « Sous la ville » (2011) d'Agnieszka Holland :

 

Lwow, Pologne 1944 : les nazis ordonnent l'épuration du ghetto. Des habitants creusent un tunnel sous leur maison pour rejoindre les égouts de la ville. Un employé municipal accepte de cacher onze de ces fugitifs contre paiement. Mais petit à petit, il va mettre sa vie et celle des siens en danger, afin de protéger "ses Juifs", même quand l'argent vient à manquer.

 

« Ida » (2013) de Paweł Pawlikowski, coproduction polono-danoise,  remporta l'Oscar du meilleur film en langue étrangère lors de la 87e cérémonie des Oscars :

 

En 1962, une jeune fille, qui croit se prénommer Anna, a été élevée dans un couvent, où elle est novice. La Mère supérieure lui annonce qu’elle a une tante, sa seule parente en vie, et l’envoie à Varsovie pour qu’elle la connaisse. Sa tante, Wanda, lui dévoile qu’elle s’appelle Ida Lebenstein, qu’elles sont Juives et que les parents d’Ida sont morts pendant la guerre. Wanda relate que dans les années 1951-1952 elle était procureure. Elle a fait condamner à mort des gens considérés comme des ennemis du régime socialiste. Wanda essaye de convaincre Ida d’éprouver la vie ordinaire avant de décider de son avenir. Elles trouvent l’assassin des parents d’Ida, qui avait eu au final peur de cacher des Juifs et enterrent leurs restes dans un cimetière juif. Ida retourne au couvent, mais, hésitante, ne prononce pas ses vœux. Quand Wanda se suicide, Ida va à l’enterrement puis passe la nuit avec un homme. Mais au matin, Ida met ses habits du couvent et s’en va. Elle a choisi son destin.

 

Maciej Pieprzyca fut primé à l'international en 2013 (Grand Prix des Amériques, Prix du Public, Prix du Jury œcuménique au Festival des films du monde de Montréal) pour « La vie est belle », inspiré d’une histoire vraie :

 

Mateusz atteint de l'infirmité motrice cérébrale a des grandes difficultés à communiquer avec son entourage. Mais malgré son handicap, il fait face à la réalité avec patience et courage.

 

L'année 2015 vit la consécration du nouveau cinéma polonais : Małgorzata Szumowska reçut l'Ours d'argent au 65e Festival international du film de Berlin pour « Body » (2015). Située dans la Pologne d'aujourd'hui, cette histoire réunit un procureur, sa fille anorexique et un thérapeute qui communique avec les morts, explorant trois points de vue opposés sur le corps et l'âme :

 

Olga, une jeune femme souffrant de troubles alimentaires et d'un deuil non résolu, vit avec son père, qui soupçonne leur appartement d'être hanté. Anna, la thérapeute d'Olga et médium, intervient.

 

Bien qu’en marge de la production polonaise, parce que réalisé par une cinéaste non polonaise, « Les innocentes », en 2016, est un film dramatique franco-polonais coproduit, coécrit et réalisé par Anne Fontaine, réalisatrice franco-luxembourgeoise, à partir du récit authentique de Madeleine Pauliac, résistante et médecin-chef à l'Hôpital français de Varsovie. Le film fut nommé quatre fois pour les César 2017 :

 

En Pologne, en 1945, Mathilde, jeune médecin de la Croix-Rouge française, est appelée dans un couvent de bénédictines, où l’une des religieuses va accoucher. Neuf mois auparavant, des soldats soviétiques ont violé les religieuses, et sept sont enceintes. La jeune femme revient plusieurs fois pour aider ces jeunes femmes, dans le déni, dans le rejet, ou découvrant la maternité. Elle se lie avec les religieuses, dont Maria, pour qui « la foi, c'est vingt-quatre heures de doutes et une minute d'espérance ». Maria découvre que la Mère supérieure a abandonné deux nouveau-nés à « la Providence », et cherche comment sauver les autres. Mathilde se lie avec le jeune médecin juif qu'elle doit mettre dans le secret, ne pouvant faire face seule aux accouchements. Un peu de joie et d'espoir finit par sortir de cette situation, le couvent étant transformé en orphelinat.

 

En 2018, « Cold War » de Pawlikowski remporta le prix de la mise en scène à Cannes :

 

Pendant la guerre froide, entre la Pologne stalinienne et le Paris bohème des années 1950, un musicien épris de liberté, qui veut vivre à l’ouest, et une jeune chanteuse vivent un amour difficile. Malheureuse à l’ouest, elle retourne en Pologne. Lui y rentre illégalement, est arrêté et condamné à 15 ans de détention. Quand il est libéré, c’est un homme fini. Elle lui demande de la délivrer d’une existence qu’elle ne peut plus supporter. Dans une église en ruine isolée, ils s’agenouillent et se disent les formules habituelles à la cérémonie de mariage, puis ils se suicident.

 

« Twarz » (« La face ») de Małgorzata Szumowska reçut en 2018 l'Ours d'argent au 68e Festival international du film de Berlin :

 

Un homme  subit un accident qui le défigure et subit en urgence une des premières greffes du visage en Pologne. Il doit se réapproprier ce nouveau visage, et apprendre à supporter les réactions de ses proches et de tous ceux qu’il côtoie. Fan de hard-rock, le héros reste toujours positif et enthousiaste, au contraire de ceux qui l’entourent.

 

En 2019, ce fut la tragi-comédie « La Communion » de Jan Komasa, dans lequel un jeune délinquant se fait passer pour un prêtre, qui représenta la Pologne aux Oscars. Tiré de faits réels, le film dépeint une société contemporaine qui instrumentalise le bien et le mal :

 

Daniel, un jeune de 20 ans, vit dans un centre éducatif surveillé en semi-liberté qui accueille des délinquants souvent violents. Il se retrouve empêtré dans un mensonge non-prémédité en prétendant être prêtre. Un curé lui confie son intérim sans en informer l'évêché. Daniel assure alors les responsabilités du prêtre. Il plaît à la majorité des paroissiens, mais le maire est plus sévère à son égard. Il est finalement dénoncé et le véritable père vient le déloger, sans pour autant révéler l'usurpation aux villageois. Daniel est alors renvoyé dans le centre.

Conclusion

Les films polonais vus en Europe occidentale sont bien moins nombreux que ceux tournés par des réalisateurs polonais et distribués uniquement en Pologne ou dans les pays de l’est.  Mais beaucoup de ces films projetés en Occident illustrent les problèmes politiques et sociaux rencontrés dans le pays et, à ce titre, ont particulièrement intéressé le public occidental.

 

41 films sont cités ici. Ils couvrent la majeure partie des films polonais sortis en Europe occidentale durant la période considérée.  Leur production fut parfois difficile : problèmes de financement, problèmes de censure politique ou religieuse… qui pouvaient entraver le tournage ou refuser la distribution d’un film, exil de réalisateurs… Le recours à la coproduction avec des pays occidentaux fut souvent nécessaire, et est indiqué lorsque c’est le cas.

 

La moitié de ces films abordent des sujets au cœur des préoccupations nationales, politiques et religieuses polonaises : les guerres (5), le ghetto de Varsovie et son insurrection (3), le socialisme et la période stalinienne (3), la guerre froide (3), Solidarnosc et les manifestations associées (3), la religion et l’acceptation de la destinée humaine (6).

L’ésotérisme, l’étrange et le rêve ont aussi leur place (4), notamment avec Polanski qui, après son départ de Pologne, continua sur cette voie. Les autres films abordent des thèmes plus universalistes, traitant des relations humaines, de psychologie, de l’attitude face au handicap et à la mort (11) et du rôle du hasard dans la vie (3).

*Slavisante et professeur émérite d'informatique.

 

Notes :


[1]                Les sources proviennent essentiellement des sites https://fr.wikipedia.org/wiki/Cin%C3%A9ma_polonais  (« Cinéma polonais »), https://shs.cairn.info/revue-le-courrier-des-pays-de-l-est-2003-10-page-65?lang=fr (« Le cinéma polonais 1989-2002 - Crise conjoncturelle ou structurelle ? ») et des divers sites décrivant les films.

[2]                  Nous verrons qu’il y a une exception, un film réalisé par une Occidentale, mais financé en partie par la Pologne et traitant d’un sujet polonais.

[3]                Il revint en 1991.

[4]                Il tourna notamment le « Manuscrit trouvé à Saragosse » en 1965, « La Poupée » en 1968, « La Clepsydre » en 1973.

[5]                Prix de la critique internationale remis depuis 1946 lors du Festival de Cannes par un jury constitué de critiques de cinéma internationaux.

[6]                Comme « Trois couleurs. Rouge. Blanc. Bleu » de Krzysztof Kieslowski (voir page suivante)

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29 décembre 2024 7 29 /12 /décembre /2024 23:34

Les événements qui se déroulent en Syrie à une vitesse accélérée ont bouleversé la carte stratégique de l’Asie occidentale et ont aussi été si rapide que les émotions ont pris le dessus, empêchant la compréhension de l’événement lui-même. Ce qui a même fait oublier des faits aussi évidents que les massacres, égorgements, exécutions sommaires, emprisonnements, etc organisés depuis 2011 jusqu’à aujourd’hui par une partie au moins des forces islamistes-takfiristes qui viennent de prendre le pouvoir à Damas grâce à l’appui de l’OTAN, d’Ankara et de Tel Aviv. Comme il a fait oublier le fait que l’armée syrienne constituée de conscrits aux soldes de 20 dollars par mois a tenu sans se débander quatorze ans face aux mercenaires d’en face, en partie venus d’une centaine de pays, et qui eux recevaient entre 1 000 et 2 000 dollars par mois. Bref, un rappel de quelques faits est nécessaire si nous voulons pouvoir analyser ce qui va se passer dans ce pays . Cet article nous a du coup paru faire un bon résumé assez clair de ce qu’on a oublié pendant ce funeste mois de décembre 2024 quand le massacre systématique de Gaza peut se poursuivre.

La Rédaction

 

 

 

Dépecer la Syrie, un vieux projet

-

Décembre 2024


Vladimir Caller*

 

Ce chroniqueur s’est intéressé à suivre les divers conflits contemporains et leur traitement médiatique. Tous ont connu toutes sortes de manipulations, de falsifications, de demi-vérités soigneusement dosées mais aucun, même celui du Viêt-Nam ou de la Yougoslavie, n'aura été aussi mensongèrement, aussi grossièrement traité que la longue guerre syrienne ; et ce depuis son début.

 

Les révoltes ont commencé en mars 2011 dans la ville du Deraa située au Sud-ouest, tout près de la frontière avec la Jordanie et Israël. Selon le récit, unanime et devenu sacré, du système médiatique, c’est à ce moment que le peuple de cette ville aurait manifesté pacifiquement contre Bachar el Assad pour ne réclamer que le droit d’accéder à la liberté et à la démocratie. Revendications qui n’auraient eu comme réponse de ce dernier qu’une répression brutale, suscitant ainsi des émeutes dans tout le pays et ce jusqu’à finir, treize ans plus tard, par son éviction du pouvoir le 8 décembre dernier.

 

Le général Anwar Al-Eshki est un général un peu particulier, si l’on peut jouer avec les mots. Saoudien, retraité, connu pour son activisme en faveur du rapprochement avec Israël, il préside le Centre d’études stratégiques sis à Djeddah. En 2011, il n’était pas à la retraite, loin de là, il était très actif autour du dossier syrien. Nous disions ‘particulier’, parce qu’ignorant ses ‘devoirs de réserve’, il raconte, dans une vidéo de trois minutes intitulée « Deraa Revolution was Armed to the Teeth from the Very Beginning » (La révolution de Deraa était armée jusqu'aux dents depuis le début) , l’importance de son apport à la préparation et la militarisation des manifestations « pacifiques » de la ville de Deraa.

 

Se vantant un peu de son rôle, le général Al-Eshki avoue que c'est lui qui dirigeait les opérations de fourniture des armes aux militants anti-Assad en les cachant à la mosquée al-Omari en profitant du fait que son imam, Ahmad al-Sayasneh, était quasiment aveugle et ne pouvait pas remarquer ces activités si peu liturgiques ; il mentionne également que ces manifestations comptaient, déjà, avec le soutien de la Turquie. [1]

 

La longue marche d’une agression

L’intérêt interventionniste étasunien dans la Syrie de Bachar el Assad date de bien avant 2011. Un rapport du secrétariat d’État étasunien faisait état en mai 2007 de ses regrets quant à la politique du gouvernement syrien. Le rapport précisait que bien qu'Assad fils eût une politique sensiblement différente de celle de son père, ce changement ne se manifestait pas là où, au goût des rapporteurs, il aurait dû se produire : « Le gouvernement a commencé à mettre en place des réformes économiques visant à libéraliser la plupart des marchés, mais les principaux secteurs de l'économie, notamment le raffinage, l'exploitation des ports, le transport aérien, la production d'électricité et la distribution d'eau, restent fermement contrôlés par le gouvernement [2].» Témoignant ainsi que la nouvelle politique d’ouverture avait des limites et que le régime syrien restait ferme face aux pressions de Washington.

 

Pressions qui découlaient des recommandations d’un autre rapport, cette fois du secrétariat à la Défense des États-Unis, et dont un des objectifs majeurs visait à « façonner les choix des pays situés aux carrefours stratégiques » [3] ; or difficile de trouver un pays plus concerné par ce choix que la Syrie « clouée » entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et, surtout, Israël. Et ce, avec le facteur aggravant qu’il s’agit d’un pays engagé dans le soutien historique à la Palestine. Un câble ‘top secret’ de l’ambassade étasunienne à Damas dévoilé par WikiLeaks, daté de mars 2006 (cinq ans avant Deraa !!!), révélait les agissements de la diplomatie yankee visant à déstabiliser Assad ; câble qui, par ailleurs, faisait état - en 2006 ! - de « la présence grandissante d’extrémistes islamistes en transit sur le territoire du pays ». Le document se présentait ainsi : « Ce câble résume notre évaluation des vulnérabilités d’Assad et suggère qu'il peut y avoir des actions et des signaux que le gouvernement des États-Unis peut envoyer pour bénéficier de ces vulnérabilités [...] Ces propositions devront être converties en actions concrètes et nous devons être prêts à agir rapidement pour tirer parti de l’inexpérience du président syrien ». [4].  Six jours après, la revue TIME publiait un document classifié de l'administration Bush faisant état de « réunions régulières avec des activistes de la diaspora syrienne aux États-Unis et en Europe et des contacts avec des opposants à l'intérieur du pays, dans le but d’organiser des campagnes anti-Assad [5]. »

 

Détruire une nation, pour empêcher sa réussite

Hélas pour les USA, l’inexpérience de l’alors jeune président syrien n’avait pas réussi à empêcher un certain succès de ses politiques d’ouverture. C’est ainsi qu’en octobre 2015, le rapport du Conseil d’administration du FMI, étudiant l’évolution du pays depuis l’arrivée de Bachar el Assad, reconnaissait « ...les bons résultats macro-économiques de la Syrie ces dernières années, comme en témoignent la croissance du PIB non pétrolier, le niveau confortable des réserves de change et la diminution de la dette publique. Ces résultats reflètent les efforts de réforme déployés par les autorités pour opérer une transition vers une économie davantage fondée sur le marché. » [6]

 

C’est alors que le projet étasunien changea de nature. Si malgré les pressions, le financement des opposants et d’autres genres de sabotages et d’obstacles, Damas résistait et progressait même, il ne s’agissait plus d’interdire un projet mais d’interdire sa réussite, par toute voie possible. Et ce avant qu’elle ne se confirme et devienne exemplaire.[7]

 

Le général David Petraeus, alors chef de la CIA l’avait bien compris et même anticipé lorsqu’en août 2012, il soumettait au président Obama un projet pour armer et former les opposants syriens. Proposition qui fut refusée par ce dernier, par ailleurs récent prix Nobel de la paix. Refus qui ne dura pas longtemps car, quelques mois après, le président américain signait le décret autorisant le soutien militaire des États-Unis à l’opposition syrienne et ce, selon le New York Times, suite aux « pressions exercées par des dirigeants étrangers, notamment le roi Abdallah II de Jordanie et le premier ministre israélien Netanyahou. » C’est ainsi que fut lancé « l'un des programmes d'action secrète les plus coûteux de l'histoire de la C.I.A. », toujours selon le NYT, (plus d’un milliard de dollars pour la seule opération anti-syrienne « Timber sycamore »). [8]

 

Bachar fils de son père, pourtant...

L’une des mystifications la plus grossière concernant le président syrien consiste à faire de lui une sorte de clône de son père Hafez el-Assad or, sur le plan politique, ils eurent une approche non seulement différente, mais même parfois ouvertement opposée. En effet, dès son arrivée au pouvoir, Bachar esquisse une rupture radicale avec les pratiques de son père : il libère plus de 600 détenus, des minorités entrent en nombre à l’administration, les sunnites deviennent majoritaires dans les postes de direction de l’armée. L’opinion se libère, les débats fleurissent, l’accès à internet devient libre. En même temps, des mesures visant à passer d’un socialisme étatique à une « économie sociale de marché » plus proche du modèle libéral mais sans y souscrire totalement sont lancées. Elles allaient avoir comme effet de favoriser l’émergence d’une nouvelle couche de la bourgeoisie syrienne favorable au projet national9. Le correspondant du journal Libération, Jean-Pierre Perrin, décrit bien l'ambiance : « Un printemps lumineux, puisqu'il avait libéré une parole captive depuis plus de trente ans et fait éclore dans tout le pays des dizaines de forums où l'on osait réclamer plus de démocratie, de liberté et l'avènement d'une société civile. » Et Perrin précise : « c'est bel et bien Bachar qui lui a donné son ampleur ». [10]. On parlait alors du « printemps de Damas ».

 

Mais tout s’arrête net avec l’arrivée de Bush fils à la présidence des USA, d’Ariel Sharon à la tête d’Israël et le retour sur le terrain des Frères musulmans, poussés par Erdogan. L’activisme violent contre Bachar ne fait que renforcer la vieille garde syrienne, nostalgique des manières expéditives du père Assad.

 

Décembre 2024, octobre 2013, février 1982

Maintenant Bachar n’est plus là, suite à la victoire de la coalition israélo-turco-étasunienne et de ses supplétifs locaux, en partie d’ailleurs composés de mercenaires venus de presqu’une centaine de pays. Ce pays avait déjà connu une situation semblable en 2013 lorsque le service Moyen-Orient de la Brookings Institution, très liée au Pentagone et au Département d’État, émettait un rapport sur le conflit syrien intitulé : « Sauver la Syrie : options en vue d'un changement de régime » précisant que « L’effondrement du régime aura des bénéfices considérables pour les États-Unis et ses alliés de sorte que si l'on veut protéger nos intérêts, Assad ne peut pas triompher ». Dans cette perspective, la Brookings suggérait un mode d’emploi par étapes : « Appliquer des sanctions et l'isolement diplomatique ; Armer l'opposition syrienne ; Mettre en œuvre des zones d'interdiction de vols (suivant l'expérience libyenne). » Et si tout ceci ne suffisait pas : « Organiser l'invasion du pays avec une armée dirigée par les États-Unis pour affronter directement le régime » [11]

 

En février 1982, la revue Kivounim de l'Organisation sioniste mondiale publiait l’article « Une stratégie pour Israël dans les années 80 » signé par Oded Yinon, un ancien du ministère israélien des Affaires étrangères. Dans ce texte, l’auteur plaidait pour une réorientation de la politique israélienne visant in fine le démantèlement des pays voisins, notamment de la Syrie, de l'Irak et de l'Égypte ; manière, selon lui, d’assurer le renforcement géopolitique d’Israël. Selon l’auteur, « À long terme, le Moyen-Orient ne pourra pas survivre tel quel (…) il n’est qu’un château de cartes fictif construit par la France et la Grande-Bretagne dans les années 1920. » Cela dit, ce désordre institutionnel et la configuration peu rationnelle des territoires, offrent aussi un cadre riche d'opportunités : « C’est une situation lourde de menaces, de dangers, mais aussi riche de possibilités. » Saisir ces chances serait donc la condition sine qua non pour garantir la survie d'Israël dans un environnement rendu hostile par la présence de l'URSS et du nationalisme palestinien.

 

Un environnement qu’il faudra remodeler en commençant par l'Irak, l'Égypte et la Syrie. Quant à cette dernière, Yinon ne perd pas de vue que ces particularités peuvent jouer en faveur de ses plans. « Les structures ethniques de la Syrie l’exposent à un démantèlement qui pourrait aboutir à la création d’un État chiite le long de la côte, d’un État sunnite dans la région d’Alep, d’un autre à Damas, et d’une entité druze peut-être sur notre Golan (…) La désintégration de la Syrie et de l'Irak sur la base de critères ethniques ou religieux doit être, à long terme, un but prioritaire pour Israël » [12]. Tout indique que monsieur Netanyahou a bien hérité des rêves malsains d’Oded Yinon et a réussi à y parvenir.

 

Etterbeek, décembre 2024

 

* Directeur du « Drapeau Rouge », Bruxelles.

 

Notes :

  1. 2 U.S. Relations With Syria. Bilateral Relations Fact Sheet, Bureau of Near Eastern Affairs, US State Background Note May 2007

3 Quadrennial Defense Review Report, Washington, D.C., February 6, 2006. Voir : Home Security Defense Library, https://www.hsdl.org/?abstract&did=459870.

4 “Influencing the Syrian Arab Republic Government” https://wikileaks.org/plusd/cables/06DAMASCUS5399_a.html

5 « Syria in Bush's Cross Hairs », http://content.time.com/time/world/article/0,8599,1571751,00.html

7 C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui au Venezuela où Washington et l’opposition ultra de Machado ne supportent pas la « remontada » que connait ce pays depuis 2018 (voir là ce sujet notre article « Crise au Venezuela, le pourquoi et le comment, » Drapeau Rouge n°106, sept-oct)

9 NDLR. Mais ces concessions faites au capitalisme ont aussi provoqué une polarisation sociale qui a précarisé les classes populaires dont certaines franges ont pu dès lors être atteintes par le discours et les œuvres sociales des milieux islamistes-takfiristes.

11 « Saving Syria: Assessing Options for Regime Change », March 15, 2012, https://www.brookings.edu/research/saving-syria-assessing-options-for-regime-change/

12 Kivounim, février 1982. L’article fut repris en 2007 par la revue Confluences Méditerranée (n° 61), sous le titre « Une stratégie persévérante »: https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2007-2-page-149.htm

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4 novembre 2024 1 04 /11 /novembre /2024 20:53
Nous avons décidé de traduire cet article paru dans une revue chinoise en version anglaise car il nous a semblé non seulement intéressant du point de vue de son analyse de l’histoire des révolutions chinoise et palestinienne et de leurs rapports mutuels, mais aussi par son actualité. En effet, il replace la Chine et la Palestine dans leur contexte géopolitique tel qu’il est vu d’Asie orientale, et du rapport complémentaire des deux mouvements de libération nationaux face à l’impérialisme, à l’époque de la Révolution chinoise, du militantisme des organisations palestiniennes au sein de l’OLP, ce qui permet de replacer la guerre actuelle dans le temps long et dans ses prolongements actuels, que cela porte sur la composante marxiste comme islamique du mouvement de la résistance palestinienne unie autour de plus d’une dizaine d’organisations coopérant tant à Gaza, en Cisjordanie, dans les territoires de 1948 qu’au Liban et ailleurs dans la diaspora palestinienne.

Un tel article est donc d’une grande actualité, et tout particulièrement en France, en raison de restes toujours mal digérés de culture coloniale, source d’une islamophobie désormais étatisée, cumulé avec un passé antisémite mal disséqué qui resurgit aujourd’hui sous une forme apparemment paradoxale, celle d’un philosionisme que la période gaulliste et le rôle de la gauche communiste avait contribué à marginaliser un temps. Avant que ce passé et cette mauvaise conscience refoulée ne soient exploitées par des lobbies euro-siono-atlantistes, en particulier depuis le moment où l’entité sioniste s’est lancée dans une campagne de tueries de masse répondant au dernier épisode insurrectionnel palestinien du 7 octobre 2023. Episode qui mériterait d’être revu sous l’angle de « la loi de la rétribution historique » que Karl Marx avait formulé dans un article du New York Daily Tribune analysant l’insurrection « terroriste» des Cipayes aux Indes1. Un article qui aide donc à réfléchir sur la Révolution, la Chine, la Palestine, la France, l’islam, l’islamophobie, le sionisme. Tout cela vu à partir d’une porte d’entrée asiatique nous permettant de prendre du recul par rapport à notre vision trop souvent encore eurocentrée et francocentrée.

La Rédaction

 

Les portes du grand continent :
la Palestine, la Chine et la guerre pour
l’avenir de l’humanité

-

Novembre 2024 (traduction)

 

 

Écrit par Charles Xu le 7 mars 2024*

https://www.qiaocollective.com/articles/palestine-china

 

Alors que la guerre génocidaire d’Israël contre Gaza entre dans son sixième mois, Qiao Collective présente une intervention importante de Charles Xu sur la résistance palestinienne et la place de la Chine, de son peuple et de son héritage révolutionnaire dans le mouvement de solidarité mondial. Cet essai détaille le soutien quasi inconditionnel de la Chine à la lutte armée palestinienne dans sa phase initiale, et les liens durables forgés entre les deux peuples, même après les accords d’Oslo et le tournant de la résistance vers l’islam politique. Il analyse ensuite l’équilibre des forces depuis le 7 octobre à travers le prisme des écrits de Mao sur la guérilla, et établit également des parallèles entre les projets technologiques souverains de la Chine et de l’Axe de la Résistance, qui se renforcent mutuellement. À travers les histoires croisées de l’ancien garde rouge Zhang Chengzhi et de l’Armée rouge japonaise, il soutient que la Palestine doit être le pivot de toute lutte de libération pan-asiatique.


 

Table des matières :
 

1. Partie I : La Palestine et la Chine à l’apogée de la libération nationale

2. Partie II : Le déluge d’Al-Aqsa ou la guerre populaire dans la nouvelle ère

3. Partie III : Briser les murs, construire des pare-feu et briser le siège numérique

4. Partie IV : Déclaration de guerre mondiale

 

Partie I : La Palestine et la Chine à l’apogée de la libération nationale

« L’impérialisme a peur de la Chine et des Arabes. Israël et Formose sont les bases de l’impérialisme en Asie. Vous êtes la porte du grand continent et nous sommes l’arrière. Ils ont créé Israël pour vous, et Formose pour nous. Leur objectif est le même. »

Mao Zedong aux délégués de l'Organisation de Libération de la Palestine en visite à Pékin, 1965

 

« L'impérialisme a étendu son corps sur le monde, sa tête sur l'Asie de l'Est, son cœur au Moyen-Orient, ses artères sur l'Afrique et l'Amérique latine. Partout où vous le frappez, vous le détruisez et vous servez la révolution mondiale. »

Ghassan Kanafani, dirigeant du Front populaire de Libération de la Palestine et poète palestinien, cité dans « La révolte de 1936-39 en Palestine », 1972

Entre ces deux images frappantes de l’impérialisme – dessinées par les révolutionnaires chinois et palestiniens peut-être les plus emblématiques du XXe siècle, tous deux des géants littéraires à part entière – nous pouvons discerner un fil conducteur commun. Mao et Kanafani ont tous deux envisagé leur ennemi comme une force active, intentionnelle, voire organique, concentrant ses énergies sur les extrémités orientales et occidentales de l’Asie. Tous deux ont identifié Israël comme le « cœur » de l’Empire, son bélier contre la « porte » de l’Orient. Le corollaire de leur vision est que la lutte séculaire de la Palestine contre le colonialisme sioniste est le pivot de la révolution pan-asiatique, et que sa libération serait un événement d’une importance historique mondiale égale, voire supérieure, à celle de la Chine.

Dans leurs historiographies nationales respectives, l’État d’Israël et la République populaire de Chine (RPC) sont nés à un an d’intervalle, respectivement en 1948 et 1949. Juridiquement parlant, le premier a été accouché par les deux camps de la guerre froide naissante avec la bénédiction des Nations unies ; en réalité, il est né dans le sang, à travers le génocide originel de la Nakba palestinienne. Cette dernière est née d’une lutte tout aussi violente contre le joug colonial et, un an plus tard, elle se retrouvait en guerre contre les armées impérialistes arborant la même bannière de l’ONU. Aujourd’hui, il est un fait riche d’ironie historique qu’à l’époque, une grande partie de la gauche mondiale ait considéré ces deux événements comme historiquement progressistes.

Au cours de ces premières années, la Chine populaire elle-même n’était en aucun cas exempte de telles limites analytiques lorsqu’il s’agissait du sionisme et de la question nationale palestinienne, comme le souligne Zhang Sheng, professeur à l’université Johns Hopkins. Bien que n’ayant jamais été aussi enthousiastes à propos du potentiel d’Israël que ne l’avaient été les Soviétiques au tout début, les dirigeants de la RPC ont d’abord largement partagé leur point de vue selon lequel il s’agissait d’un « État progressiste, de gauche, qui pouvait potentiellement devenir un allié dans la lutte contre l’hégémonie occidentale ». Zhang note que des positions profondément contradictoires pouvaient être trouvées dans les mêmes publications chinoises alors officiellement approuvées. Par exemple, The Truth of the Palestinian Issue (1950) condamnait le sionisme comme « l’avant-garde de la conspiration impérialiste pour asservir la Palestine », tout en dénonçant simultanément « l’invasion agressive » d’Israël par les monarchies arabes dirigées par la Jordanie, un « chien courant de l’impérialisme britannique ».

De son côté, Israël a unilatéralement accordé sa reconnaissance diplomatique à la RPC dès 1950, bien avant tout autre pays du Moyen-Orient. Le Quotidien du peuple, organe officiel du Parti communiste chinois (PCC), a salué ce geste, mais les dirigeants de l’État ont judicieusement choisi de ne pas lui rendre la pareille. Les relations officieuses allaient presqu’immédiatement se détériorer après le soutien d’Israël à l’intervention menée par les États-Unis dans la guerre de Corée. Elles allaient encore plus se détériorer lorsque la Chine a fait des ouvertures diplomatiques et culturelles aux pays arabes et autres pays islamiques, dans un processus souvent médiatisé par des dignitaires des minorités hui et ouïghours qui ont avancé une vision de résistance panislamique face à l’impérialisme occidental. Au moment de la Conférence afro-asiatique de 1955 à Bandung, organisée par le dirigeant indonésien farouchement antisioniste Sukarno, la Chine soutenait sans équivoque le droit au retour des réfugiés palestiniens.

Peu après, l’Egypte de Nasser fut envahie conjointement par Israël, la Grande-Bretagne et la France en octobre 1956, quelques mois seulement après que l’Egypte fut devenu le premier pays arabe à établir des relations avec la République populaire de Chine (RPC). L’Irak suivit l’exemple en 1958 lorsque la révolution du 14 juillet renversa la monarchie hachémite ; presque simultanément, les Marines américains envahirent le Liban pour réprimer violemment un défi révolutionnaire lancé à son régime compradore. Au milieu de ces développements éclaircissants, la Chine en vint de plus en plus à se considérer comme le « front intérieur de la lutte du peuple arabe contre l’impérialisme » et à mobiliser son peuple en conséquence, comme l’a noté l’historien de l’Université Fudan Yin Zhiguang. Les lignes de bataille étaient enfin clairement tracées, juste à temps pour que le mouvement national palestinien fasse irruption avec force sur la scène historique mondiale.

Cette nouvelle phase de lutte débuta en 1964 avec la fondation de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), un organe politique qui n’était subordonné à aucun État arabe. Un an plus tard, la Chine est devenue le premier pays non arabe à accorder une reconnaissance diplomatique officielle à l’OLP, qui s’est empressée d’ouvrir une ambassade à Pékin. Le soutien à la lutte armée palestinienne allait bien au-delà de la rhétorique : Lillian Craig Harris note qu’« entre 1964 et 1970, les Palestiniens ont combattu avec des armes de fabrication chinoise, ce qui implique que la RPC était [leur] fournisseur exclusif parmi les grandes puissances ». Cette aide aurait inclus des AK-47 et d’autres armes légères de modèle soviétique, de l’artillerie antichar, des lance-roquettes de modèle américain et du matériel radio, principalement livrés via la Syrie et la Jordanie. À partir de 1967, l’OLP a également envoyé en Chine plusieurs contingents d’une douzaine de combattants chacun (essentiellement issus de la faction dirigeante du Fatah) pour des mois de formation à la théorie et à la pratique de la guérilla.

Au-delà des clivages factionnels chez les Palestiniens, les révolutionnaires palestiniens ont été presque unanimement reconnaissants envers la solidarité morale et matérielle de la Chine. Ahmed Choukeïry, le premier président de l’OLP, est allé jusqu’à affirmer que « les Palestiniens devraient être reconnaissants non pas envers les autres Arabes, mais envers le courageux et généreux peuple chinois, qui a aidé notre mouvement révolutionnaire bien avant que les dirigeants arabes ne reconnaissent l’OLP. Elle n’est pas, comme certains semblent le penser, soutenue par Nasser ou tout autre dirigeant arabe. » Son successeur Yasser Arafat, qui se rendit quatorze fois en Chine au cours de ses 35 années à la tête du mouvement, a reconnu que la RPC avait « la plus grande influence dans le soutien à notre révolution et le renforcement de sa persévérance. » George Habache, fondateur du Front populaire de Libération de la Palestine (FPLP), a insisté sur le fait que « notre meilleur ami est la Chine. La Chine veut qu’Israël soit rayé de la carte car tant qu’Israël existera, il restera un avant-poste impérialiste agressif sur le sol arabe. »

L’attachement de la Chine à la cause de la libération palestinienne a en réalité des racines plus profondes que cette simple convergence d’intérêts stratégiques. Comme le souligne Harris, « malgré de grandes différences, la situation palestinienne est celle du monde arabe qui se rapproche le plus de l’expérience chinoise de la révolution contre un envahisseur impérialiste ». Les allusions à la guerre de résistance de 1937-1945 contre le Japon, qui a élevé la capacité du PCC à mener une « guerre populaire prolongée » vers de nouveaux sommets, abondaient dans les déclarations chinoises de solidarité avec les guérilleros palestiniens. Par exemple, dans le discours de Mao aux délégués de l’OLP en visite, en 1965, cité plus haut, il a déclaré : « Vous n’êtes pas seulement deux millions de Palestiniens face à Israël, mais cent millions d’Arabes. Vous devez agir et penser sur cette base. Lorsque vous discutez d’Israël, gardez la carte de l’ensemble du monde arabe devant vos yeux… les peuples ne doivent pas avoir peur si leur nombre diminue dans les guerres de libération, car ils connaîtront des temps de paix pendant lesquels ils pourront se multiplier. La Chine a perdu vingt millions de personnes dans la lutte pour sa libération. »

Les dirigeants chinois se sont également inspirés de la lutte antijaponaise, où les communistes formèrent un front uni avec leur ennemi idéologique acharné du Kuomintang, pour déterminer comment répartir les soutiens entre les différentes factions de l’OLP. Bien plus qu’un strict alignement théorique, ils ont privilégié l’unité politique et militaire, affichant une préférence marquée pour le nationalisme interclasse du Fatah par rapport au FPLP, ouvertement marxiste-léniniste (en particulier lors de la campagne de détournements d’avions menée par ce dernier). Dans son discours de 1965, par exemple, Mao a mis en garde son auditoire : « Ne me dites pas que vous avez lu telle ou telle opinion dans mes livres. Vous avez votre guerre, et nous avons la nôtre. Vous devez définir les principes et l’idéologie sur lesquels repose votre guerre. Les livres obstruent la vue s’ils sont empilés devant les yeux. » En 1971, lors d’une autre visite, le Premier ministre Zhou Enlai recommanda « que les organisations palestiniennes fusionnent en une véritable unité qui n’aura que deux organes : l’un pour diriger la lutte armée, l’autre politique, et que l’OLP devienne le noyau principal du peuple palestinien ».

Tout au long de cette période, le militantisme rhétorique de la Chine en faveur de la lutte armée palestinienne – et dans une certaine mesure le volume de son soutien matériel – a également connu des hauts et des bas en fonction des exigences politiques. Il a atteint son apogée au lendemain de la défaite désastreuse de plusieurs armées arabes face à Israël et de l’occupation de Gaza, de Jérusalem-Est, de la Cisjordanie, du plateau du Golan et du Sinaï lors de la guerre des Six Jours de 1967. Cela n’a bien sûr fait qu’amplifier le prestige acquis par les fedayin palestiniens lorsqu’ils ont défait une invasion israélienne de la Jordanie lors de la bataille de Karameh en 1968. Enhardis à juste titre par ce succès, ils ont alors lancé une révolte à grande échelle contre la monarchie jordanienne en 1970 – avec le soutien sans réserve de la Chine, Radio Pékin les exhortant à « continuer à se battre contre la clique militaire jordanienne et leurs maîtres militaristes américains jusqu’à la victoire finale ».

Le soulèvement du « Septembre noir » s’est toutefois terminé en catastrophe, les forces de l’OLP ayant été complètement mises en déroute et expulsées de toutes leurs bases territoriales en Jordanie. Par la suite, la Chine a nettement réduit son soutien à de telles activités insurrectionnelles et s’est tournée vers la reconstruction de relations d’État à État avec les gouvernements arabes. Cela s’est fait en tandem avec son rapprochement naissant avec les États-Unis et son entrée à l’ONU en 1971, portée par une vague de soutien des États africains et arabes (et, curieusement, d’Israël). Néanmoins, la Chine est restée l’allié le plus fidèle de la Palestine parmi les grandes puissances. Pendant la guerre israélo-arabe de 1973, elle a été la seule à refuser d’approuver la résolution 338 du Conseil de sécurité de l’ONU au motif qu’elle ne prévoyait pas « explicitement le rétablissement des droits nationaux du peuple palestinien », et elle a plus tard boycotté la conférence de paix de Genève pour avoir exclu les représentants palestiniens. Fidèle à sa polémique idéologique contre le « révisionnisme » soviétique, la Chine a dénoncé le soutien de l’URSS aux accords de paix arabo-israéliens négociés en 1967 et 1973, qu’elle considérait comme une trahison de la cause palestinienne par une grande puissance.

Au cours de toutes ces péripéties, les manifestations populaires de solidarité chinoise avec la lutte de libération palestinienne se sont poursuivies sans relâche. À partir de 1965, avec la première visite de l’OLP à Pékin, « la Journée de la Nakba » (15 mai) a été officiellement désignée comme « Journée de solidarité avec la Palestine » et commémorée chaque année par des rassemblements publics de masse de 100 000 personnes ou plus sur la place Tiananmen. Le court documentaire de propagande (« Le peuple palestinien doit gagner », 1971) présente des images d’actualités montrant d’énormes manifestations contre la crise de Suez en 1956 et la guerre des Six Jours en 1967, notamment des délégations populaires dans les ambassades de Palestine, d’Égypte et de Syrie. On voit également des foules immenses accueillir Yasser Arafat lors de sa visite à Pékin en 1970.

Contrairement à l’image occidentale de la Chine de la Révolution culturelle, pays fermé et xénophobe, des liens interpersonnels se sont également forgés à un niveau plus intime. Ghassan Kanafani, par exemple, s’est rendu en Chine et en Inde en 1965 et a documenté ses expériences dans un récit de voyage révolutionnaire peu connu intitulé « ثم أشرقت آسيا » ou « Alors l’Asie brillait ». Au cours de son voyage en Chine, il a visité Pékin, Shanghai et Hangzhou, rencontré le maréchal Chen Yi et enregistré ses observations non seulement au sujet de monuments tels que la place Tiananmen et la Grande Muraille, mais aussi sur des mosquées et des coopératives agricoles. En réfléchissant aux monuments préservés du passé impérial, il a salué la longue tradition de rébellion du pays : « Si j’étais chinois, mon admiration pour ce que les empereurs ont fait pour eux-mêmes ne serait surpassée que par ce que le peuple a fait aux empereurs ! » Ses commentaires sur la pauvreté étaient tout aussi émouvants et prophétiques :

« La pauvreté, si l’on veut utiliser un mot plus brutal, est cet ogre qui a ravagé la Chine tout au long de sa longue histoire et que la révolution n’a pas encore pu, en raison de son âge et des nombreux problèmes de la Chine, transformer en serviteur, mais qu’elle a réussi à mettre en cage… Il semble que la vitalité de la révolution et sa volonté de mobiliser l’énergie humaine dépassent sa capacité financière, et les Chinois sont fiers de ce que leurs mains nues peuvent faire en attendant l’avenir, lorsqu’ils sont sûrs de pouvoir financer leur bien-être. Ils ont mis en œuvre les 1 300 millions de bras dont ils disposent pour construire la route vers l’avenir sans un instant d’attente. »

Le compatriote littéraire de Kanafani, Abu Salma, un poète qui présida plus tard l’Union générale des écrivains et journalistes palestiniens, fut également ému lors de sa visite en Chine et écrivit les lignes suivantes (citées par Yin Zhiguang) :

Nous avons mené le même combat.

Nous avons enduré les mêmes souffrances.

Nous sommes maintenant à Pékin.

Nous pouvons déployer nos ailes et voler.

Les gens forts d’ici ont tous des ailes qui poussent.

Nous sommes unis dans notre lutte,

La gloire sera à nous !

Nous porterons des lauriers sur nos têtes,

Et des sourires sur nos visages.

Quand des nuages ​​noirs couvriront le firmament,

Un vent sauvage balaiera l’univers.

Quand le sourire de Mao apparaîtra à l’horizon,

Le ciel de la Terre deviendra clair à des kilomètres et des kilomètres !

 

Au-delà de ces visites temporaires de nature personnelle ou diplomatique, une petite mais durable communauté d’expatriés palestiniens s’est également formée en Chine, composée principalement de journalistes et d’intellectuels dissidents exilés par des gouvernements arabes hostiles. La RPC a également offert des bourses à plusieurs dizaines d’étudiants palestiniens par an, créant une communauté suffisamment solide pour former l’Union générale des étudiants palestiniens en Chine en 1981. Comme le raconte Mohammed Turki al-Sudairi, ces étudiants sont restés politiquement actifs même après que la vague de mobilisation massive de la Révolution culturelle se soit atténuée : « d’importantes manifestations et rassemblements ont eu lieu tout au long des années 1979, 1980, 1982 et 1983 en lien avec des événements régionaux tels que la signature des accords de Camp David par l’Égypte, le bombardement américain de la Libye, l’invasion israélienne du Liban et des tournants de la guerre civile libanaise tels que les massacres de Sabra et Chatila. »

Ces événements ont tracé une direction inexorable pour la Chine dans ses relations avec l’OLP, qui depuis le sommet de la Ligue arabe de 1974 avait été désignée comme le « seul représentant légitime du peuple palestinien ». C’était une voie prophétique tracée par Lillian Craig Harris dès 1977, lorsqu’elle écrivait : « La question de savoir si la Chine considérerait que les Palestiniens se sont « vendus » s’ils acceptaient un État en Cisjordanie avec un accord interdisant les attaques contre Israël pour obtenir plus de territoire est une autre question. Pourtant, tout porte à croire que le pragmatisme chinois pourrait aller jusqu’à engloutir même une Palestine non révolutionnaire si la Chine avait à gagner un État avec lequel elle entretiendrait de bonnes relations. »

C’est exactement ce qui s’est passé avec la Déclaration d’indépendance palestinienne de 1988, qui reconnaissait implicitement le plan de partage de l’ONU de 1947 et se retirait de l’engagement explicite de l’OLP en faveur d’une solution à un seul État. Comme en 1965, mais avec beaucoup moins de fanfare, la Chine fut l’un des premiers pays à majorité non musulmane à reconnaître le nouvel État de Palestine. Au moment où Arafat signa les accords d’Oslo en septembre 1993, accordant une reconnaissance sans réciprocité à Israël et abandonnant toute revendication sur 78 % de la Palestine historique, la Chine entretenait déjà des relations diplomatiques avec l’État sioniste depuis plus d’un an. Elle n’était que l’un des 25 pays à prédominance socialiste, ex-soviétiques et/ou ex-bloc de l’Est qui l’avaient fait depuis la chute de l’URSS et le lancement presque simultané du « processus de paix ». La capitulation de l’OLP à Oslo n’a fait que fournir une couverture ex post facto à la grande majorité des alliés non arabes de la Palestine pour la suivre dans la normalisation.

Le rôle de la Chine dans ce processus, bien que loin d’être atypique, comportait un certain nombre de particularités historiques ironiques. L’une d’entre elles est qu’elle avait noué des liens économiques informels avec Israël des années avant l’établissement officiel de relations diplomatiques, en grande partie pour échapper aux embargos sur les armes imposés par l’Occident après les manifestations de Tiananmen en 1989. (La technologie militaire d’origine israélienne avait l’avantage supplémentaire d’avoir été largement testée sur le terrain contre les systèmes d’armes soviétiques au cours de nombreuses guerres contre les États arabes.) Pour sa part, le vice-ministre des Affaires étrangères de l’époque, Benjamin Netanyahou, aurait déclaré en novembre 1989 : « Israël aurait dû profiter de la répression des manifestations en Chine, alors que l’attention du monde était focalisée sur ces événements, et aurait dû procéder à des déportations massives d’Arabes des territoires. Malheureusement, ce plan que j’ai proposé n’a pas reçu de soutien. » Inutile de dire que ce ne serait pas sa dernière chance.

Une autre ironie qui a acquis une importance suprême depuis le 7 octobre 2023 est qu’une coalition large et idéologiquement diversifiée de forces de résistance palestiniennes a enfin atteint le type d’unité opérationnelle dont la Chine de l’ère Mao avait toujours rêvé. La salle d’opérations conjointe de Gaza couvre un éventail idéologique bien plus large que celui représenté à tout moment par l’OLP, allant du Hamas et du Jihad islamique palestinien au FPLP et au FDLP marxistes-léninistes. Pourtant, ce front uni s’est formé en opposition explicite à l’OLP dirigée par le Fatah, et son principal commanditaire extérieur n’est pas la Chine mais la République islamique d’Iran – également héritière d’une révolution anti-impérialiste, mais d’un caractère nettement différent.

Tout cela étant dit, la Chine entretient des liens symboliques chaleureux avec un certain nombre de ces formations, tout comme le fait le PCC avec les formations marxistes sur une base de parti à parti. Ces derniers ont à leur tour réagi en approuvant publiquement la politique de la Chine à Hong Kong (voir les déclarations du FPLP et du FDLP) et plus récemment en saluant ses efforts diplomatiques pour obtenir un cessez-le-feu à Gaza. Malgré les tensions intra-palestiniennes concernant la normalisation et la coopération en matière de sécurité avec Israël, ces positions sont globalement conformes à l’opposition officielle de l’État de Palestine à « l’ingérence dans les affaires intérieures de la Chine sous prétexte de questions liées au Xinjiang ». Alors que le monde regarde avec horreur les scènes incontestables de génocide relayées en temps réel depuis Gaza, cette position sur le Xinjiang – bien que loin d’être atypique pour le Sud global – contraste fortement avec la petite mais bruyante minorité de séparatistes ouïghours de la diaspora qui ont exprimé leur admiration pour l’ethno-nationalisme sioniste et exprimé leur solidarité avec Israël après le 7 octobre.

Alors que le génocide entre dans son sixième mois, la rhétorique officielle de la Chine a également pris récemment une tournure plus dure et plus ouvertement favorable à la résistance. En particulier, lors d’une audience de la Cour internationale de justice en février 2024 sur la légalité de l’occupation israélienne, le conseiller juridique du ministère des Affaires étrangères de la RPC, Ma Xinmin, a fait des vagues en affirmant que « le recours à la force par le peuple palestinien pour résister à l’oppression étrangère et achever la création d’un État indépendant est un droit inaliénable ». Citant la résolution 3070 de l’Assemblée générale des Nations unies de 1973 – inscrite dans le droit international au plus fort de la lutte anticoloniale – il a réitéré la légitimité de la résistance palestinienne « par tous les moyens, y compris la lutte armée », qui est catégoriquement « distincte des actes de terrorisme ». De son côté, le Hamas a rapidement réagi en exprimant sa reconnaissance pour cette intervention inhabituellement audacieuse.

Il y a aussi de bonnes raisons de penser que l’approche diplomatique plus méthodique de la Chine dans l’ère post-Mao – associée à la contestation croissante de l’hégémonie américaine sous Xi Jinping – a contribué à façonner un environnement régional plus propice à la résistance palestinienne. Helena Cobban, par exemple, affirme que « la réconciliation entre l’Arabie saoudite et l’Iran, facilitée par Pékin, a transformé la politique de toute la région du Golfe et de l’Asie occidentale et, d’une certaine manière, a rendu l’action du 7 octobre plus réalisable pour les dirigeants du Hamas. La réconciliation a rétabli la Chine comme une puissance ayant une influence majeure en Asie occidentale après une absence de plus de cinq cents ans… les relations croisées qui s’étaient construites entre les membres anciens et nouveaux des BRICS ont fourni un riche réseau de solidarité « postcoloniale » pour la lutte de libération nationale anticoloniale que les dirigeants et partisans du Hamas considéraient comme un combat ».

Cela étant dit, il reste un sentiment commun au sein de la gauche anti-impérialiste chinoise que, selon les mots de Yin Zhiguang, « avec la disparition de la politique idéologique en Chine, l’influence discursive autrefois acquise par la diplomatie de la Nouvelle Chine s’estompe également ». Dans un message adressé à l’auteur, Zhang Sheng a réitéré ce point avec encore plus de force : « Le soutien de la Chine de l’ère Mao à la lutte juste du peuple palestinien pour la libération est l’une des pages les plus glorieuses de l’histoire de l’internationalisme de la RPC, et je me sens encore fier et inspiré aujourd’hui en lisant le récit de cette période de l’histoire. Jusqu’à aujourd’hui, la Chine est toujours un véritable ami de la Palestine, et nous serons toujours solidaires de la lutte du peuple palestinien pour la libération et l’autodétermination. Malheureusement, je dois admettre avec douleur que certaines de ces glorieuses traditions ont disparu après la réforme, et j’aurais vraiment souhaité que la Chine fasse davantage pour dénoncer les invasions israéliennes et le génocide en cours à Gaza. »

En d’autres termes, nous devons regarder au-delà du domaine conventionnel des déclarations officielles et des relations d’État à État afin de vraiment comprendre l’importance de la Chine et de la montée de la multipolarité pour la résistance palestinienne après le 7 octobre 2023. Dans la suite de cet essai, nous nous tournerons vers d’autres manifestations plus profondes du lien indissoluble entre les deux peuples et leurs processus révolutionnaires respectifs.

 

Partie II : Le déluge d'Al-Aqsa ou la guerre populaire dans la nouvelle ère

Mao Zedong dit : « l’ennemi avance, nous reculons ; l’ennemi campe, nous harcelons ; l’ennemi se fatigue, nous attaquons ; l’ennemi recule, nous le poursuivons. Sa théorie sur la guérilla peut être décrite comme la guerre des puces ».

L’énigme de « comment une nation qui n’est pas industrielle pourrait-elle vaincre une nation industrielle » a été résolue par Mao. Engels a vu que les nations capables de fournir du capital ont plus de chances de vaincre [leurs] ennemis. Cela signifie que le pouvoir économique a le dernier mot dans les batailles car il fournit le capital pour fabriquer des armes. La solution de Mao a cependant été de mettre l’accent sur les éléments non physiques (ou non matériels). Les États puissants avec des armées puissantes se concentrent souvent sur le pouvoir matériel ; les armes, les questions administratives, l’armée, mais selon Katzenbach, Mao a mis l’accent sur le temps, l’espace (le terrain) et la volonté. Cela signifie éviter les grandes batailles en abandonnant le terrain au profit du temps (échanger l’espace/le terrain contre le temps) et en utilisant le temps pour développer la volonté, c’est l’essence même de la guerre asymétrique et de la guérilla.

Basel al-Araj, « Vivre comme un porc-épic, se battre comme une puce », 2018

Malgré les avertissements de Mao à ses visiteurs de l’OLP d’éviter le culte des livres – y compris et surtout de ses propres œuvres – ses écrits sur la guérilla étaient alors devenus des canons, et pour de bonnes raisons. L’agence de presse Chine nouvelle (Xinhua) a rapporté que le programme théorique de formation des guérilleros palestiniens en Chine comprenait « Problèmes de stratégie dans la guerre révolutionnaire chinoise » (sur la phase de 1927-1936 de la guerre civile entre le PCC et le KMT) et « Problèmes de stratégie dans la guerre de guérilla contre le Japon » (sur la nécessité pour le PCC de maintenir des tactiques de guérilla même dans un Front uni antijaponais avec le KMT).

Même si les coordonnées idéologiques de la lutte armée palestinienne s’éloignaient du nationalisme de gauche et du marxisme des années 1960-1970 pour prendre une direction plus islamiste, les préceptes de la guerre populaire conservaient une qualité intemporelle. Ces textes ont été repris à maintes reprises (parfois de manière fragmentaire) et adaptés de manière créative aux conditions contemporaines, comme dans le passage ci-dessus de l’intellectuel révolutionnaire polymathe et martyr Basel al-Araj. La conjoncture actuelle, qui fait suite à l’opération Déluge d’Al-Aqsa, n’est pas différente – cinq mois au moment de la rédaction de cet article ont suivi l’assaut génocidaire d’Israël contre la population de Gaza, qui a massacré plus de 30 000 martyrs mais a laissé la résistance et sa capacité de combat obstinément et miraculeusement intactes.

Dans cette section, nous n’avons pas pour objectif de fournir une évaluation militaire détaillée de la guerre de Gaza et de ses répercussions régionales plus larges, pour lesquelles nous ne sommes absolument pas qualifiés, mais d’explorer certaines de ses dimensions clés à travers le prisme des écrits de Mao sur la guérilla. Nous prenons comme point de départ l’analyse de nos camarades du Mouvement de la jeunesse palestinienne (PYM), qui caractérisent Gaza comme étant à la fois (et peut-être à première vue paradoxalement) :

Une prison à ciel ouvert ou un camp de concentration, déjà soumis à des conditions de siège quasi génocidaires avant le 7 octobre 2023 et maintenant transformé en camp de la mort de masse ;

Le principal berceau populaire de la révolution palestinienne, c’est-à-dire « l’organe, le cœur battant, par lequel la résistance palestinienne est menée contre l’ennemi sioniste » ;

Le « seul territoire palestinien libéré » et une base viable pour des opérations de résistance à grande échelle, à commencer par le « désengagement » d’Israël en 2005 ;

Et le point focal de l’Axe de résistance régional.

Etant donné les horreurs indescriptibles transmises quotidiennement depuis les champs de bataille de Gaza, la première caractérisation domine désormais complètement les conceptions dominantes de l’enclave. Mais les Palestiniens plus que quiconque – et surtout ceux qui souffrent directement de cette attaque meurtrière – sont catégoriques : il ne faut pas que cette caractérisation monopolise notre compréhension de la place de Gaza au cœur de la lutte. C’est pourquoi nous allons maintenant examiner chacune des autres caractérisations.

Gaza, berceau du peuple

« Beaucoup de gens pensent qu’il est impossible que les guérilleros puissent exister longtemps à l’arrière de l’ennemi. Une telle croyance révèle un manque de compréhension de la relation qui doit exister entre le peuple et les troupes. Le premier peut être comparé à l’eau, le second aux poissons qui l’habitent. Comment peut-on dire que les deux ne peuvent pas cohabiter ? Ce sont seulement les troupes indisciplinées qui font du peuple leur ennemi et qui, comme le poisson hors de son élément naturel, ne peuvent pas vivre. »

(Mao Zedong, Chapitre 6 de « De la guerre de guérilla » (1937)

Mao a d’abord utilisé cette célèbre métaphore pour s’adresser aux guérilleros, dans un contexte où (surtout pendant la guerre civile) ils devaient souvent lutter contre le conditionnement idéologique anticommuniste et la suspicion des masses envers toutes les formations armées, considérées comme des « bandits ». Si la comparaison avec la résistance armée palestinienne est inexacte, son implantation profonde dans le tissu social depuis plus de 75 ans n’est en aucun cas un sous-produit automatique de l’oppression sioniste. Elle exige une culture minutieuse et intentionnelle, et en ce sens, nous pouvons considérer le berceau populaire comme une doctrine complémentaire pour les masses elles-mêmes : sur la façon d’agir collectivement comme l’« eau » dans laquelle nagent les guérilleros.

Le Mouvement de la jeunesse palestinienne définit le concept ainsi : « Le berceau populaire fonctionne comme l’organe de notre lutte en conceptualisant la résistance comme un état d’être à la fois normal et nécessaire et en créant un environnement propice à la résistance dans lequel les masses populaires soutiennent financièrement, socialement et politiquement la résistance et acceptent volontiers les conséquences du soutien à la lutte armée contre le colonialisme de peuplement sioniste. » Parmi les exemples historiques de ce principe, on peut citer l’adoption généralisée par les civils du keffieh, désormais omniprésent, plutôt que du fez de style ottoman, alors en usage, afin d’aider les révolutionnaires armés à se fondre dans la foule pendant la Grande Révolte de 1936-1939. Un exemple plus récent du même esprit s’est produit en 2022, lorsque des centaines d’hommes du camp de réfugiés de Shuafat en Cisjordanie se sont rasés la tête afin de contrecarrer les efforts israéliens visant à appréhender ou à tuer le combattant de la résistance, le chauve Udai Tamimi.

Dans son analyse, PYM considère que l’ensemble de la bande de Gaza constitue un berceau populaire unique et massif pour la résistance – à une échelle qualitativement plus grande que celle qui est praticable dans la Cisjordanie, territorialement fragmentée et sous l’autorité collaborationniste de l’Autorité palestinienne. Comme l’écrit Max Ajl, l’héroïsme extraordinaire et le sumud (la ténacité) des civils de Gaza sous le génocide israélien justifient ce jugement de manière retentissante : « Le berceau populaire apporte le mot résistance au-delà des hommes armés, aux médecins qui vont à la mort au lieu d’abandonner leurs patients et aux femmes et hommes du nord de la bande de Gaza – affrontant le phosphore blanc plutôt que d’abandonner leurs maisons. C’est précisément la force de l’engagement civil envers le projet national qui provoque l’extermination américano-israélienne… pour briser le Hamas en brisant son berceau. »

Une autre mesure, plus quantitative, de la résistance du berceau populaire peut être tirée des sondages d’opinion effectués auprès des Palestiniens avant et après le 7 octobre. Bien sûr, même dans des conditions « idéales », sans parler de celles que subissent actuellement les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie, de tels sondages ont des limites majeures en tant que baromètres significatifs du sentiment de masse. Leurs résultats ne reflètent pas non plus nécessairement le processus dialectique par lequel les masses forment un sujet politique collectif au cours d’une véritable guerre populaire. Malgré toutes ces réserves, il est cependant indéniable que le déluge d’Al-Aqsa a catalysé une poussée qualitative dans l’adhésion populaire à la résistance armée. Deux mois après le début de la guerre, le Centre palestinien de recherche sur les politiques et les sondages a enregistré un doublement du soutien au Hamas (de 22 % à 43 %) et une augmentation spectaculaire du soutien à la lutte armée en général (de 41 % à 63 %) par rapport aux sondages effectués avant le 7 octobre.

Ce résultat remarquable rappelle fortement l’observation acerbe d’Amílcar Cabral selon laquelle, dans le terrain peu favorable de la Guinée-Bissau – un problème encore plus aigu pour les guérilleros palestiniens – « le peuple est notre montagne ». Pour revenir à l’exemple chinois, les triomphes et les tribulations de la résistance depuis le 7 octobre évoquent également la conclusion émouvante d’Edgar Snow sur la Longue Marche dans Red Star Over China :

« Dans un sens, cette migration de masse fut la plus grande tournée de propagande armée de l’histoire. Les Rouges traversèrent des provinces peuplées de plus de 200 millions de personnes… Des millions de pauvres avaient désormais vu l’Armée rouge et l’avaient entendue parler, et n’en avaient plus peur… Des milliers d’entre eux abandonnèrent la longue et déchirante marche, mais des milliers d’autres – agriculteurs, apprentis, esclaves, déserteurs des rangs du Kuomintang, ouvriers, tous les déshérités – les rejoignirent et rejoignirent ses rangs. »

Gaza, territoire libéré

« Le problème de l'établissement des bases est d'une importance particulière. Il en est ainsi parce que cette guerre est une lutte cruelle et prolongée. Les territoires perdus ne peuvent être reconstitués que par une contre-attaque stratégique, et nous ne pouvons la mener à bien que lorsque l'ennemi sera bien entré en Chine. Par conséquent, une partie de notre pays, ou même la plus grande partie de celui-ci, peut être conquise par l'ennemi et devenir sa zone arrière. Notre tâche est de développer une guerre de partisans intensive sur cette vaste zone et de transformer l'arrière de l'ennemi en un front supplémentaire. Ainsi, l'ennemi ne pourra jamais cesser de se battre. Pour soumettre le territoire occupé, l'ennemi devra devenir de plus en plus dur et oppressif. Une base de partisans peut être définie comme une zone, située stratégiquement, dans laquelle les partisans peuvent accomplir leurs tâches d'entraînement, de préservation et de développement. La capacité de mener une guerre sans zone arrière est une caractéristique fondamentale de l'action de partisans, mais cela ne signifie pas que les partisans peuvent exister et fonctionner pendant une longue période sans développer de zones de base. »

Mao Zedong, chapitre 8 de « Sur la guerre de guérilla », 1937

La Longue Marche, mentionnée plus haut, est à bien des égards l’exemple paradigmatique de la conception de la profondeur stratégique que Mao articule ici. Dans cette épreuve exténuante, les communistes chinois ont exploité au maximum l’immensité du territoire chinois, comme ils allaient le faire à nouveau après l’invasion japonaise. D’un autre côté, l’applicabilité de ce passage à une enclave côtière assiégée de seulement 40 kilomètres de long et 8 kilomètres de large, avec l’une des densités de population les plus élevées de la planète, n’est peut-être pas immédiatement évidente. Mais si nous examinons le long arc de la lutte palestinienne à de multiples échelles spatiales et temporelles, ce principe entre effectivement en jeu à maintes reprises.

On pourrait soutenir que jusqu’à ce que la première Intifada éclate dans le camp de réfugiés de Jabaliya à Gaza en 1987, les guérilleros palestiniens étaient confrontés à un dilemme inverse de celui décrit par Mao. En d’autres termes, après les coups successifs subis en 1948 et en 1967, la totalité de la Palestine historique était passée sous occupation sioniste, et la quasi-totalité des Palestiniens y ont été soumis à un régime militaire presque indifférencié. Les formations de guérilla organisées n’ont donc plus eu que des zones arrière – principalement des camps de réfugiés au Liban et en Jordanie – et peu ou pas de ligne de front ou de base d’appui à proprement parler en Palestine occupée elle-même. (L’une des rares exceptions, qui témoigne encore une fois du rôle central de Gaza dans la résistance, fut une série de raids parrainés par l’Égypte en provenance du territoire à l’approche de la crise de Suez de 1956 : un lointain précurseur historique du déluge d’Al-Aqsa.)

Au cours de cette période antérieure, les groupes de résistance ont dû adapter de manière créative les préceptes de la guérilla aux conditions de l’exil. Comme le souligne le documentaire de 1971 « Armée rouge-FPLP : Déclaration de guerre mondiale » (sur lequel nous reviendrons plus en détail dans la quatrième partie) : « Ils ne font aucune distinction entre la ligne de front et l’arrière… pour eux, il n’y a pas de différence entre la guérilla urbaine et la guérilla [rurale]. Les guérilleros urbains apprennent sur le champ de bataille, et des masses de gens font du champ de bataille leur foyer. » À un autre moment du film, un cadre du FPLP explique que « c’est ici, dans les montagnes de Jerash qui s’étendent le long de la frontière entre Israël et la Jordanie, que nous avons choisi de placer notre champ de bataille, pour construire notre base afin de déclencher la guerre et d’étendre la révolution. » Le raisonnement derrière cette décision – construire une base coincée entre deux bastions de l’impérialisme (à l’époque) mutuellement antagonistes – rappelle celui de Mao dans « Pourquoi le pouvoir politique Rouge peut-il exister en Chine ? » (1928) : « Les divisions et les guerres prolongées au sein du régime Blanc fournissent une condition à l’émergence et à la persistance d’une ou plusieurs petites zones Rouges sous la direction du Parti communiste au milieu de l’encerclement du régime Blanc. »

Comme nous l’avons raconté dans la première partie, l’écrasement du soulèvement de Septembre Noir a rendu impossible le maintien de cette fragile position à la frontière entre la Jordanie et la Palestine occupée. Au cours des décennies suivantes, une série de manœuvres militaires et diplomatiques d’Israël et de ses soutiens impérialistes, principalement les États-Unis, ont éliminé une zone arrière après l’autre de manière calculée. Parmi ces manœuvres, citons l’invasion brutale du Liban par Israël en 1982 (où l’OLP avait fui la Jordanie et qu’elle a été forcée de fuir à nouveau à ce moment), suivie de son occupation du sud du Liban de 1985 à 2000 ; et depuis 2011, la guerre par procuration menée par les États-Unis contre la Syrie, qui a accueilli de multiples factions rejetant les accords d’Oslo. Parallèlement à cela, Israël a conclu des accords de normalisation avec l’Égypte en 1979, la Jordanie en 1994 et quatre autres États arabes dans le cadre des accords d’Abraham de 2020, ainsi que la création de l’Autorité palestinienne (AP) en tant que force contre-insurrectionnelle dans les territoires occupés eux-mêmes.

Le « désengagement » unilatéral d’Israël de la bande de Gaza en 2005 semble avoir inversé cette tendance, même si, comme le souligne PYM, il était davantage motivé par la « menace démographique » palestinienne qui pesait sur la présence relativement faible des colons juifs dans la bande. Si les autorités sionistes se sentaient également en sécurité en confiant Gaza à l’AP pour poursuivre la « pacification », elles ont été rapidement désabusées par la victoire du Hamas aux élections législatives de 2006 et sa prise de contrôle du territoire en 2007, après une tentative de coup d’État avortée menée par le Fatah. Ces événements ont effectivement transformé la bande de Gaza en un territoire libéré de facto et une base d’appui – bien que sous un blocus écrasant – où le Hamas et d’autres factions de la résistance pouvaient, selon les termes de Mao, « s’acquitter de leurs devoirs de formation, d’auto-préservation et de développement ».

La question de savoir si Gaza pouvait être qualifiée de « stratégiquement située » était une toute autre question. Encerclée à l’ouest par la mer Méditerranée (NDLR. sous blocus israélien) et de tous les autres côtés par le blocus conjoint israélo-égyptien, le manque apparent de profondeur stratégique dont jouit la résistance – sans parler de la population civile – a été douloureusement mis en évidence par une succession d’attaques militaires punitives israéliennes en 2008, 2012, 2014 et 2021, donc avant même l’apocalypse de 2023-24.

Sur le papier, il s’agit d’une position bien plus désavantageuse que celle à laquelle a été confrontée toute base révolutionnaire du PCC après la Longue Marche. Yan’an, par exemple, a été choisie comme destination de cette marche ardue en partie en raison de sa proximité avec le front antijaponais et les lignes d’approvisionnement soviétiques (ainsi que celles du reste de la Chine du Nord contrôlée par le KMT après la formation du deuxième Front uni). Et lorsque la guerre civile reprit de plus belle après la Seconde Guerre mondiale, la nouvelle base du PCC en Mandchourie était directement limitrophe de l'Union soviétique et de la Corée du Nord, ce qui offrait de vastes zones arrière et des lignes d'approvisionnement quasi inépuisables en hommes et en matériel.

Mais il est bien connu, et après le 7 octobre 2023, plus important que jamais auparavant, que la résistance basée à Gaza a compensé son manque flagrant de profondeur stratégique latérale en construisant un réseau de tunnels gargantuesque de 300 à 450 miles de long (selon les dernières estimations israéliennes). En d’autres termes, comme le souligne Justin Podur, ils ont littéralement construit une profondeur stratégique verticale dans le sol. De cette façon, ils compensent non seulement la taille limitée mais aussi d’autres déficiences du terrain physique, comme le note Louis Allday : « La géographie de Gaza manque de zones montagneuses et/ou de forêts denses qui ont été cruciales dans d’autres campagnes de guérilla réussies – le réseau de tunnels remplit désormais efficacement ce rôle. » Max Ajl résume leurs réussites politiques, techniques et stratégiques combinées en des termes qui font écho à ceux de Cabral : « La résistance… a allié engagement idéologique, volonté de se sacrifier pour son peuple et ingéniosité technologique pour créer une capacité armée capable d’affronter une puissance nucléaire depuis des tunnels souterrains, la « base arrière » et la profondeur stratégique physique nécessaire à l’insurrection de guérilla. Le béton, ce sont leurs montagnes. »

En effet, la dévastation quasi totale des infrastructures construites à Gaza – à la fois un sous-produit et une manifestation intentionnelle des objectifs génocidaires d’Israël – a transformé le béton en « montagnes » même au-dessus du sol. Jon Elmer, du programme vidéo Electronic Intifada, a souligné que les forces de résistance utilisent désormais régulièrement les décombres des frappes aériennes israéliennes comme terrain avantageux pour attaquer les troupes d’invasion au sol sous tous les angles. Parfois, elles « traversent même les murs », comme l’ancien chef d’état-major de Tsahal Aviv Kochavi s’en vantait autrefois, en traversant des maisons qui n’ont pas encore été vidées de leurs habitants civils, dans sa théorie opérationnelle contre-insurrectionnelle quasi-deleuzienne. Même si les forces israéliennes revendiquent hardiment un « contrôle opérationnel total » sur la majeure partie de la bande de Gaza, en parquant quelque 1,5 million de civils à Rafah pour ce qu’elles croient être une poussée éliminatoire finale, la résistance conserve sa capacité à mener une guérilla de manœuvre même jusqu’à Gaza-ville au nord. Tout comme Mao l’a prescrit, partout elles « convertissent l’arrière de l’ennemi en un front supplémentaire. Ainsi, l’ennemi ne pourra jamais arrêter de se battre. »

 

L’axe de résistance : encerclement et contre-encerclement

« Si le jeu du weiqi s’étend au monde entier, il existe encore une troisième forme d’encerclement entre nous et l’ennemi, à savoir l’interrelation entre le front d’agression et le front de paix. L’ennemi encercle la Chine, l’Union soviétique, la France et la Tchécoslovaquie avec son front d’agression, tandis que nous contre-encerclons l’Allemagne, le Japon et l’Italie avec notre front de paix. Mais notre encerclement, telle la main de Bouddha, se transformera en la Montagne des Cinq Éléments qui traverse l’Univers, et les Sun Wukong modernes – les agresseurs fascistes – seront finalement ensevelis sous elle, pour ne plus jamais se relever. »

Mao Zedong, « De la guerre prolongée », 1938

Lorsque Mao écrivait ces mots un an avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en Europe, la guerre de résistance de la Chine contre le Japon pouvait à juste titre être considérée comme l’épicentre de la lutte antifasciste mondiale. Il ne serait pas exagéré de dire que Gaza occupe aujourd’hui cette position. Nous ne pouvons donc ignorer qu’alors que le « front d’agression » sioniste encercle et semble détruire toute possibilité de vie humaine à Gaza, la résistance compense son manque de profondeur stratégique non seulement par une guerre de tunnels mais aussi par son propre « front de paix » : l’Axe de la Résistance. Composé principalement du Hezbollah libanais, du mouvement Ansarallah du Yémen (également connu sous le nom de « Houthis ») et de la Résistance islamique en Irak, les membres non palestiniens de cette alliance ont depuis le 7 octobre 2023 tiré parti de leur situation stratégique et de leur accès aux ressources de l’État – et dans le cas d’Ansarallah, du statut d’État de fait – pour effectuer un contre-encerclement asymétrique d’Israël et de ses soutiens régionaux.

Les activités de la Résistance islamique en Irak illustrent la nature récurrente de l’« encerclement » dans ce contexte. Bien que leur composition soit largement identique à celle des Forces de mobilisation populaire parrainées par l’État irakien, elles ne disposent pas de la puissance de feu à longue portée de leurs alliés et n’ont que rarement pu cibler Israël directement. Mais leur zone d’opération comprend des dizaines de bases militaires US américaines – faisant partie d’un réseau mondial d’environ 800 bases, mais localement assez isolées et exposées. La Résistance islamique a exploité ce fait au maximum compte tenu de ses capacités, en lançant plus de 170 attaques contre des bases US américaines en Irak et en Syrie depuis le 17 octobre dans une campagne visant à la fois à expulser les forces d’occupation de la région et à augmenter les coûts de leur soutien au génocide israélien. L’une de ces attaques a marqué un coup majeur le 28 janvier 2024 en tuant trois soldats américains sur la base de Tower 22 en Jordanie.

Le Hezbollah occupe une position plus stratégique par rapport à Israël et dispose de plusieurs décennies d’expérience militaire, acquise au cours de ses quinze années de campagne victorieuse pour libérer le sud du Liban et de la défaite historique qu’il a asséné à l’ennemi lors d’une nouvelle invasion israélienne en 2006. Depuis le 8 octobre, soit un jour seulement après le déluge d’Al-Aqsa, le Hezbollah a, selon ses propres calculs, lancé plus d’un millier d’opérations transfrontalières, principalement contre des bases militaires, des postes de surveillance et des colonies israéliennes dans le nord de ce que le hezbollah appelle « la Palestine occupée », celle de 1948. Selon les déclarations du secrétaire général Hassan Nasrallah du 5 janvier et du 4 février, le Hezbollah a ainsi forcé l’évacuation de 230 000 colons du nord de la Palestine occupée ; immobilisé 120 000 soldats israéliens au sol et la moitié de sa marine et de son aviation, les rendant indisponibles pour l’assaut sur Gaza, et infligé plus de 2 000 victimes directes. Selon un récent sondage, 60% des Libanais estiment que « la présence de la résistance, la démonstration de sa force croissante et la révélation d’un aspect important de ces capacités lors des confrontations actuelles » sont responsables de la prévention d’une attaque israélienne globale contre tout le pays.

L'intervention la plus créative et la plus improbable est toutefois venue d'Ansarallah du Yémen, les autorités gouvernantes de facto d'un pays qui a lui-même subi huit ans de siège et de bombardements incessants de la part des forces saoudiennes et émiraties soutenues par les États-Unis. Depuis le 18 novembre, date à laquelle ils ont arraisonné et capturé de manière sensationnelle le navire Galaxy Leader, ils ont imposé un blocus aux navires à destination ou en lien avec Israël via le détroit de Bab al-Mandeb à l'extrémité sud de la mer Rouge. Au total, Ansarallah affirme avoir ciblé au moins 48 navires affiliés à Israël (ou aux États-Unis et au Royaume-Uni, depuis que ce dernier a commencé à lancer des frappes aériennes conjointes sur le Yémen le 11 janvier) et s'est engagé à continuer jusqu'à la fin du siège israélien de Gaza. Contrairement aux récits condescendants des Occidentaux qui décrivent leurs actions comme de simples actes de piraterie, Max Ajl souligne que « les forces armées yéménites se considèrent comme menant une guerre de mobilisation populaire de masse, basée sur le durcissement idéologique des troupes et des tactiques sophistiquées pour neutraliser la supériorité technologique, apprises lors de leur apprentissage auprès du Hezbollah ».

Dans un écho ironique à la pratique de « conformité excessive » des entreprises aux sanctions américaines contre l’Iran et Cuba, quatre des cinq plus grandes compagnies maritimes du monde ont entièrement suspendu leurs lignes dans la mer Rouge. Le volume de fret transitant par la mer Rouge a chuté de 80 % par rapport aux niveaux d’avant la crise selon l’indicateur commercial de Kiel ; le trafic, en particulier dans le port d’Eilat dans le sud d’Israël, a chuté de 85 %. Étant donné son rôle central dans le commerce mondial, une grande attention s’est sans surprise portée sur le positionnement de la Chine. Le rejet public des demandes américaines de rejoindre l’infortunée « Opération Gardien de la prospérité » et sa condamnation de l’agression unilatérale contre le Yémen ne sont probablement pas sans rapport avec la tendance croissante des navires à signaler « équipage entièrement chinois » pour éviter d’être pris pour cible par Ansarallah. Pendant ce temps, la compagnie maritime publique COSCO a complètement interrompu son trafic vers les ports israéliens, suivant les traces de sa filiale hongkongaise OOCL et du refus d’Evergreen, basé à Taiwan, de prendre en charge les cargaisons israéliennes.

Selon l’historienne Amal Saad, l’Axe de la Résistance a ainsi réussi à imposer à Israël une équation stratégique entièrement nouvelle, du même type, à la suite du 7 octobre : « déplacement pour déplacement » dans le cas du Hezbollah, et « siège pour siège » pour Ansarallah. Ensemble, ces éléments constituent un contre-encerclement régional qui annule partiellement toute profondeur stratégique dont Israël pourrait bénéficier vis-à-vis de Gaza seul, même avec la collusion active de ses voisins, l’Égypte et la Jordanie. Khalil Harb souligne le caractère inédit de cette conjoncture stratégique : « Pour la première fois en 76 ans d’histoire… l’État occupant est aujourd’hui aux prises avec des zones tampons à l’intérieur d’Israël. »

L’un des reproches les plus courants adressés par l’Occident à l’Axe est que ses différents membres agissent essentiellement comme mandataires de leur principal État commanditaire, la République islamique d’Iran. Leur pratique opérationnelle réelle depuis le 7 octobre a réfuté de manière concluante cette accusation. Dans un discours prononcé le 3 janvier à l’occasion de l’anniversaire du martyre de Qassem Soleimani, Hassan Nasrallah a souligné que le défunt commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique avait toujours poussé les factions de la résistance à éviter la dépendance à l’égard de l’Iran et à atteindre l’autosuffisance matérielle et l’autonomie opérationnelle – objectifs qui ont désormais été atteints. « Dans cette grande vision », a-t-il noté, « personne ne commande à un autre. Nous discutons. Nous partageons des opinions. Nous apprenons les uns des autres. Mais chacun décide de sa propre voie dans son propre pays en fonction de ce qui est bon pour son pays. »

D’un point de vue technique, note Max Ajl, « les armes et la formation iraniennes sont gratuites, ce qui représente la possibilité d’accès aux armes pour les pauvres. En effet, leurs plans sont souvent en accès libre ou partagés librement par l’Iran avec ses partenaires étatiques et sous-étatiques. » Cette dynamique contraste fortement avec la dépendance que les États-Unis imposent à la plupart de leurs vassaux du Sud global (en particulier dans la région, par exemple l’Égypte et l’Arabie saoudite) en tant que marchés captifs pour son industrie d’armement nationale. Cette approche ressemble vaguement, quoique sous une forme encore moins transactionnelle, aux efforts actifs de la Chine pour promouvoir l’industrialisation et l’extension de la chaîne de valeur de ses partenaires de l’initiative Belt and Road. En effet, Matteo Capasso a démontré de manière convaincante que la plus grande contribution matérielle de la Chine à la résistance palestinienne aujourd’hui est l’approfondissement du commerce bilatéral avec l’Iran, permettant au pays d’aider ses partenaires de l’Axe à développer leurs capacités autonomes même sous un régime vicieux de sanctions américaines.

En Palestine même, cette forme essentiellement décentralisée de résistance coordonnée s’est reflétée dans « l’unité des champs » entre Gaza, la Cisjordanie et les territoires de 1948. Avec l’Intifada de l’unité de mai 2021, « pour la première fois depuis près de deux décennies, la résistance palestinienne, qu’elle soit armée ou non, n’était plus confinée à une seule enclave territoriale ». Malheureusement, ce volume de résistance ouverte dans la Palestine de 1948 n’a pas été égalé depuis le 7 octobre, en raison de la dépolitisation et de la normalisation au sein de presque toutes les formations palestiniennes nominalement légales. Mais l’année 2023 a été témoin d’une augmentation remarquable de 350 % des opérations de résistance en Cisjordanie par rapport à l’année précédente, passant de 170 à 608.

En ce qui concerne l’unité des champs, dans des termes qui s’appliquent également à la pratique régionale plus large de l’Axe de la Résistance depuis le 7 octobre, Abdaljawad Omar remarque à juste titre que :

« Cette ambiguïté signifie que l’État occupant doit concevoir ses opérations militaires en tenant compte de la possibilité que toute petite confrontation se transforme en une guerre régionale sur plusieurs fronts. En même temps, le manque de clarté du concept donne lieu à des échappatoires, de telle sorte que la résistance détermine quand intervenir, quelles sont ses lignes rouges, quand la réponse sera large et venant de toutes les zones géographiques, quand elle sera limitée et venant d’un endroit spécifique, ou quand il n’y aura pas de réponse du tout. »

Partie III : Briser les murs, construire des pare-feu et briser le siège numérique

Dans la partie précédente, nous avons exploré l’Axe de la Résistance et sa quête d’autosuffisance matérielle, ainsi que l’analyse incisive de Basel al-Araj, inspirée de Mao, de la guerre asymétrique contre un ennemi technologiquement supérieur. En nous appuyant sur ces bases, nous nous tournons maintenant vers deux facettes intentionnellement sous-estimées ou mal rapportées de la conjoncture actuelle :

1. Les innovations technologiques souveraines développées par la résistance palestinienne dans les conditions de siège à Gaza, en particulier dans les domaines de l’armement, du contre-espionnage et de la contre-surveillance, et de la guerre de l’information ; et

2. Comment celles-ci sont rendues possibles, renforcées et amplifiées par le propre projet de développement technologique souverain de la Chine et de déconnexion des monopoles numériques occidentaux – une cible d’opprobre renouvelée depuis le début de la guerre.

Ces deux phénomènes sont des manifestations, dans des circonstances très différentes, de ce que Max Ajl décrit dans le contexte de l’Axe de la Résistance comme « la relation dialectique entre la modernisation technologique, l’industrialisation défensive et la capacité défensive armée pour sécuriser l’espace de reproduction élargie dans les États-nations périphériques ou en difficulté ».

Depuis le 7 octobre, les Brigades al-Qassam (la branche armée du Hamas) diffusent un flux quasi quotidien de vidéos montrant une gamme impressionnante d’armes développées localement. La plupart montrent leur utilisation en combat actif, tandis que certaines montrent des aspects choisis du processus de développement, de fabrication et/ou de test. L’exemple le plus paradigmatique – et de loin le plus visible du point de vue privilégié des colons israéliens, surtout avant le 7 octobre – est peut-être la montée en puissance vertigineuse des roquettes du Hamas. Celles-ci ont évolué de la première génération de roquettes Qassam Q-12, qui avait une portée maximale d’environ 12 kilomètres, à la toute récente Ayyash-250, dont la portée de 250 kilomètres met à portée de main la quasi-totalité de la Palestine occupée.

D’autres armes produites localement ont fait de fréquentes apparitions dans les combats terrestres ; la plupart ont été ingénieusement adaptées sur la base de modèles antérieurs d’alliés passés et présents de la résistance palestinienne. La grenade antichar Yassin, par exemple, est basée sur un modèle soviétique modifié et apparaît dans presque toutes les vidéos de combat Qassam. Le pénétrateur formé par explosion Shawaz, spécialement conçu pour pénétrer le blindage renforcé des véhicules israéliens, serait inspiré des dispositifs utilisés par la résistance irakienne contre l’occupation américaine de 2003 à 2011. Et le fusil de précision al-Ghoul, dont la fabrication et les tests figurent en bonne place dans une vidéo Qassam de fin décembre, est basé sur le modèle iranien AM50 Sayyad.

Les noms de bon nombre de ces armes revêtent une grande importance historique. Izz ad-Din al-Qassam, le religieux révolutionnaire à l’origine de la Grande Révolte de 1936-39, a donné son nom aux Brigades et à plusieurs générations de leurs roquettes emblématiques. Cheikh Ahmed Yassin a cofondé le Hamas en 1987. Et Yahya Ayyash et Adnan al-Ghoul étaient tous deux d’éminents ingénieurs qui ont été les pionniers des programmes de développement de bombes et de missiles des Brigades Qassam, martyrisés respectivement en 1996 et 2004. Les prouesses techniques de l’organisation ne sont pas le fruit du hasard : comme le souligne Abd el Jawad Omar, elles sont en réalité le produit d’un conservatisme religieux qui peut paraître paradoxal aux observateurs occidentaux, étant donné la forte association de la science et de la technologie avec la laïcité depuis la fin des Lumières. Dans le contexte palestinien, le Hamas considérait les sciences humaines et sociales (à juste titre) comme des vecteurs d’influence occidentale et des bastions de la gauche politique, et orientait donc préférentiellement ses cadres étudiants vers l’ingénierie et les sciences « dures ».

Cette décision remarquablement prémonitoire a précédé de plusieurs décennies la prise de contrôle du Hamas et le siège israélien de Gaza, qui ont respectivement permis et nécessité le développement d’une industrie d’armement locale aussi étendue. Dans sa logique et sa prévoyance, nous pouvons trouver des échos lointains mais convaincants dans les stratégies de développement poursuivies par la Chine au cours des dernières décennies. Par exemple, les Quatre Modernisations (dans l’agriculture, l’industrie, la défense et la science et la technologie), proposées par Zhou Enlai en 1963 et officiellement adoptées en 1977, ont fixé une direction technocratique pour les réformes de Deng Xiaoping après le bouleversement idéologique d’ « ultra-gauche » de la Révolution culturelle. Plus récemment, nous pouvons observer un parallèle intrigant avec l’influence croissante dans le discours en ligne chinois du soi-disant « Parti industriel », qui prône le développementalisme technologique « pur » comme une alternative nominalement non idéologique à la fois à la gauche maoïste et à la nouvelle gauche chinoise, et à la droite libérale (qu’il catégorise toutes deux de manière péjorative comme le « Parti sentimental »).

L’industrie d’armement de Gaza se caractérise également par l’ingéniosité de ses approvisionnements en matériaux recyclés provenant d’ennemis coloniaux anciens et actuels. Un documentaire d’Al-Jazeera de 2020 a notamment révélé que les Brigades Qassam recyclaient régulièrement des obus non explosés provenant de précédentes campagnes de bombardement israéliennes, et même de navires de guerre britanniques coulés au large de Gaza pendant la Première Guerre mondiale. Elles ont également produit des douilles de roquettes à l’aide de tuyaux installés pendant l’occupation d’avant 2005 pour siphonner vers Israël l’eau provenant de l’aquifère fortement épuisé de Gaza. Selon un récent rapport du New York Times, les services de renseignement israéliens estiment que « les munitions non explosées sont une source principale d’explosifs pour le Hamas », en particulier ceux utilisés avec des effets dévastateurs le 7 octobre. Entre ce recyclage et l’expropriation pure et simple des bases israéliennes, admettent-ils, « nous alimentons nos ennemis avec nos propres armes ».

À cet égard, nous pouvons également discerner une ironie historique qui rappelle l’expérience chinoise. Dans la phase finale de la guerre civile, l’Armée populaire de libération naissante s’est emparée d’armes américaines d’une valeur de plusieurs milliards de dollars fournies au KMT ; un vétéran a rappelé que « près de 95 % » des armes présentées lors du défilé de la victoire de 1949 étaient de fabrication occidentale ou japonaise. Au cours des décennies suivantes, la Chine s’est appuyée sur les modèles soviétiques pour fonder une industrie d’armement nationale qu’elle a finalement utilisée pour se défendre contre une éventuelle attaque soviétique. Avec l’essor vertigineux et l’effondrement tout aussi dramatique des relations avec les États-Unis, ce cycle s’est ensuite répété avec des prototypes occidentaux – en partie achetés en Israël même, comme nous l’avons noté dans la première partie, en raison de tests de combat fiables contre les systèmes soviétiques.

Ces avancées dans la production d’armes de résistance – aussi miraculeuses soient-elles, en particulier dans les conditions extrêmes de dépendance technologique et de sous-développement de Gaza, même avant le 7 octobre – ne pouvaient évidemment pas rivaliser avec celles de l’ennemi. En effet, Israël s’est depuis longtemps distingué non seulement comme le seul État doté de l’arme nucléaire de la région et de loin le plus grand bénéficiaire de l’aide militaire américaine au monde, mais aussi comme une « nation start-up » autoproclamée à la pointe de la surveillance de haute technologie, de la guerre de l’information, de la contre-insurrection et de l’automatisation des massacres. Tout aussi cruciales pour le succès du déluge d’Al-Aqsa que les propres capacités du Hamas ont été ses efforts pour les dissimuler et pour neutraliser les avantages d’Israël en cultivant un faux sentiment de sécurité dans sa propre domination technologique insurmontable.

Nulle part le régime sioniste ne s’est vu plus humilié pour cette arrogance coloniale que lors de la désactivation simultanée du Dôme de Fer et du « mur intelligent » de Gaza, le 7 octobre 2023. Au cours d’une opération conjointe menée simultanément dans plus de trente endroits différents, le premier a été submergé par des tirs de roquettes, qui « ont couvert le bruit des tirs des snipers du Hamas, qui ont tiré sur la chaîne de caméras sur la barrière frontalière, et des explosions de plus de 100 drones télécommandés du Hamas, qui ont détruit des miradors ». Après la percée du mur, les renseignements des Brigades Qassam étaient si précis qu’en une heure, elles avaient envahi huit bases militaires, dont celle abritant l’unité d’élite du renseignement des signaux 8 200. À chaque endroit, leur première mesure a été de couper les communications, dans un renversement poétique des coupures de courant qu’Israël a si régulièrement infligées à Gaza avant et depuis.

Ces coupures de courant n’étaient qu’une manifestation du contrôle quasi total d’Israël sur le système de communication de Gaza et de son dé-développement intentionnel. Comme l’écrit Nour Naim dans son essai « L’intelligence artificielle comme outil de restauration des droits des Palestiniens » (dans Gaza Writes Back, 2021) : « La dépendance de l’infrastructure palestinienne à l’égard de l’infrastructure israélienne, qu’il s’agisse d’internet, de lignes fixes ou de communications cellulaires, a donné à Israël, en tant que puissance occupante, d’énormes capacités de surveillance. » Afin de dissimuler les années de préparation qui ont jeté les bases du 7 octobre, la résistance s’est adaptée en conséquence d’une manière qui a exploité le techno-solutionnisme narcissique d’Israël lui-même. Comme le rapporte le Financial Times, « le Hamas a maintenu sa sécurité opérationnelle en revenant à « l’âge de pierre » et en utilisant des lignes téléphoniques câblées tout en évitant les appareils piratables ou émettant une signature électronique. »

Ailleurs dans son essai, Naim note que « tandis qu’Israël utilise la technologie 5G et se prépare à la 6G, les restrictions israéliennes limitent les habitants de Gaza à la 2G ». Cette pratique rappelle les efforts largement infructueux des États-Unis pour contrecarrer le déploiement à grande échelle de l’infrastructure 5G par l’entreprise chinoise Huawei, en particulier dans l’ensemble du Sud global. Leur campagne parallèle pour forcer Huawei à quitter au moins les marchés occidentaux des smartphones par le biais de sanctions et de contrôles des exportations s’est avérée plutôt réussie. Comme dans le cas d’Israël – bien qu’avec des méthodes moins extrêmes et une portée plus mondiale – les deux mesures visaient de manière assez transparente à dé-développer un ennemi tout en préservant les capacités de surveillance américaines sur ses marchés d’exportation captifs. (Il est amusant de constater que le manque d’expérience occidentale directe avec les téléphones Huawei a conduit à des spéculations infondées selon lesquelles le Hamas les aurait utilisés pour échapper à la surveillance israélienne – un argument marketing incroyable si seulement c’était vrai !)

A la suite de la débâcle totale subie par l’ensemble de l’appareil d’État israélien le 7 octobre 2023, divers récits disculpatoires ont surgi afin d’absoudre les principaux acteurs de toute responsabilité. L’une des affirmations lancées dans le New York Times par des responsables « dissidents » intéressés, et qui a néanmoins une certaine validité, est que Benjamin Netanyahou a intentionnellement contribué à « soutenir » l’administration du Hamas à Gaza pendant la majeure partie de son mandat. Selon cette affirmation, il espérait que l’organisation « se concentrerait sur le gouvernement, et non sur le combat », creusant ainsi la fracture politique avec la Cisjordanie dirigée par le Fatah et excluant la possibilité d’un État palestinien viable. Le Hamas, pour sa part, s’est parfaitement contenté de paraître « contenu » tout en utilisant la marge de manœuvre ainsi acquise pour planifier « le déluge d’Al-Aqsa ».

On retrouve ici un parallèle vague mais convaincant avec la Chine, en particulier la stratégie américaine d’« engagement » qui a débuté avec le rapprochement du président Nixon au début des années 1970. L’objectif était d’approfondir la division sino-soviétique déjà terminale au sein du camp socialiste, d’enrôler directement la RPC dans un bloc antisoviétique dirigé par les États-Unis et de la contenir dans un avenir prévisible à la périphérie du système mondial capitaliste. La Chine, à l’inverse, semble avoir adhéré à ce plan tout en poursuivant consciencieusement une stratégie complémentaire consistant à « cacher sa force et à attendre son heure » (韬光养晦) – avec des résultats qui sont désormais évidents pour tous.

Par ailleurs, selon l’article du New York Times susmentionné, l’une des formes concrètes d’aide que Netanyahou aurait apportée aurait consisté à dissimuler une « opération de blanchiment d’argent pour le Hamas menée par l’intermédiaire de la Banque de Chine ». Il s’agit d’une illustration, au début des années 2010, de ce qui est devenu depuis le 7 octobre 2023 une véritable industrie de récits dans les médias occidentaux accusant la Chine de soutenir matériellement la résistance palestinienne. Pour la gauche anti-impérialiste, de telles histoires peuvent servir de forme de réalisation de vœux pieux, mais nous devons bien sûr reconnaître leur fonction essentiellement sinophobe dans un environnement idéologique qui, normativement et juridiquement, assimile la résistance à un « terrorisme » de nature clairement « antisémite ».

Sur le fond, il existe de fortes indications selon lesquelles de nombreux drones relativement bon marché utilisés pour neutraliser le « mur intelligent » de Gaza le 7 octobre provenaient du fabricant commercial chinois DJI. Si cela est vrai, comme cela semble hautement plausible, cela témoigne simplement des économies d’échelle de la Chine et des effets niveleurs transformateurs de la guerre asymétrique des drones en général – également mis en évidence par l’utilisation célèbre par Ansarallah de drones à 2 000 dollars, dont l’US Navy a besoin d’un missile à 2 millions de dollars pour intercepter chacun. Une dynamique similaire est à l’œuvre avec les reportages de la chaîne de télévision israélienne N12 affirmant que l’armée d’occupation avait découvert une « cache massive d’armes de fabrication chinoise utilisées par les militants du Hamas à Gaza ». Même cette source très douteuse a admis que l’origine de cet arsenal présumé était très probablement le vaste marché d’occasion et/ou noir plutôt qu’une fourniture directe approuvée par l’État chinois.

De manière plus spéculative, le célèbre « observateur de la Chine » israélien Tuvia Gering a suggéré que les missiles balistiques anti-navires d’Ansarallah sont basés sur un modèle chinois vieux de plusieurs décennies, le HQ-2, adapté par l’Iran en Fateh-110 et fourni au Yémen sous une forme modifiée sous le nom de Khalij Fars-2. (Il tire cette évaluation d’un « analyste militaire » chinois autoproclamé sur Douyin dont les qualifications réelles sont en question.) Quoi qu’il en soit, la marine américaine a affirmé qu’Ansarallah est la première entité à utiliser de tels missiles au combat. Si tel est le cas, cela rejoindrait le « premier exemple connu de combat se déroulant dans l’espace » comme une étape technologique des plus improbables du Yémen, le pays le plus pauvre de la région arabe et l’un des seuls gouvernements d’État de facto au monde agissant pleinement sur ses obligations en vertu de la Convention sur le Génocide.

D’autres reportages dans les médias israéliens soulignent la perception croissante d’une « menace sécuritaire » provenant de l’implication économique considérable du pays avec la Chine, une conséquence ironique de la volonté de cette dernière de normaliser complètement ses relations depuis les années 1990. L’un de ces reportages affirme que les entreprises d’électronique israéliennes sont confrontées depuis le 7 octobre 2023 à des « obstacles bureaucratiques » considérablement accrus de la part de fournisseurs basés en RPC : « Les Chinois nous imposent une sorte de sanction. Ils ne le déclarent pas officiellement, mais ils retardent les livraisons vers Israël. » Un cofondateur de l’unité cybernétique du Shin Bet (espionnage israélien) a également averti que « lorsque le moment sera venu, la Chine pourra peut-être arrêter les opérations d’infrastructures critiques en Israël », comme le port de Haïfa, exploité par la Chine.

Dans le contexte politique intérieur répressif des États-Unis, un récit plus insidieux a émergé, qui voit une main de fer chinoise derrière l’élan massif et soutenu de solidarité populaire avec la Palestine. Cela s’est traduit par d’innombrables grèves et sit-in sur les campus, des arrêts de circulation spectaculaires, des actions directes visant les fabricants d’armes et d’autres institutions complices du génocide sioniste, et des mobilisations de masse, dont deux marches à Washington D.C., qui ont attiré 300 000 à 500 000 personnes. Dès octobre 2023, l’ancienne présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi a été enregistrée en train de dire aux manifestants pro-cessez-le-feu de « retourner en Chine où se trouve leur quartier général » – faisant référence à un article notoire du New York Times d’août qui a dénoncé de nombreuses organisations anti-impérialistes comme des groupes de façade du PCC, y compris les organisateurs de manifestations Code Pink.

La remarque presque caricaturale de Nancy Pelosi sur le maccarthysme s’inscrit dans la lignée des discours sinophobes les plus tenaces depuis le 7 octobre 2023. Ces discours visent spécifiquement le projet remarquablement réussi de la Chine de sauvegarder sa souveraineté numérique en construisant le « Grand Pare-feu », en se déconnectant des monopoles occidentaux sur les plateformes et en cultivant soigneusement ses propres plateformes nationales, en particulier pour les médias sociaux. (En effet, le Centre d’études avancées sur la sécurité, la stratégie et l’intégration de l’Université de Bonn classe la Chine au deuxième rang, après les États-Unis, dans son indice de « dépendance numérique ».) Dans les médias occidentaux grand public, ces caractéristiques de l’internet chinois sont presque universellement tournées en dérision, comme étant les créations d’un État de surveillance paranoïaque et totalitaire, doté d’un appareil de censure omniprésent qui exerce un contrôle quasi total sur l’expression publique en ligne.

En fait, ce discours découle d’un ressentiment bouillonnant envers le fait que la Chine a créé un environnement médiatique et informationnel pour plus d’un milliard d’utilisateurs d’internet, relativement isolé de la hasbara sioniste et entièrement libre de la censure des plateformes occidentales. (Certes, et inévitablement, étant donné la taille de sa base d’utilisateurs, l’internet chinois a sa part d’opérations d’influence pro-israéliennes. Mais leur impact réel est nettement délimité par des clivages de classe, et largement limité à une couche de plus en plus assiégée d’intellectuels « de droite » encore épris des discours civilisationnels du libéralisme occidental.) Ce phénomène général se manifeste également dans une certaine mesure hors de Chine, avec des factions de la résistance palestinienne comme les Brigades Qassam et Saraya al-Quds bénéficiant d’un accès relativement libre à Telegram, basé en Russie, comme plate-forme pour leurs communications. Le contraste avec, par exemple, la censure de Meta même des contenus pro-palestiniens « modérés » – si extrême qu’elle a suscité de sévères réprimandes même de la part de Human Rights Watch – est douloureusement évident.

En particulier dans les premiers mois de couverture médiatique de la guerre par les Occidentaux, un certain nombre d’histoires absurdement exagérées dans ce sens ont pris de l’ampleur avant de rapidement disparaître. L’une d’entre elles, début novembre, affirmait que deux des plus grandes applications de cartographie chinoises, créées par Alibaba et Baidu, avaient supprimé le nom du pays d’Israël des cartes régionales au lendemain du 7 octobre. (L’affirmation virale semble provenir en fait d’un compte Twitter lié au Falun Gong opposé au gouvernement chinois et s’est ensuite propagée comme une traînée de poudre dans des médias occidentaux soi-disant « réputés ».) La vérité était qu’en raison de l’occupation illégale par Israël des territoires conquis en 1967 et de son refus calculé de définir ses propres frontières, son nom n’était plus visible sur aucune des deux applications depuis au moins mai 2021. Il est intéressant de noter que Baidu Maps affiche les frontières du plan de partage de l’ONU de 1947 en plus des frontières de facto beaucoup plus étendues d’Israël après la Nakba de 1948 – peut-être une reconnaissance oblique de l’illégitimité manifeste de cette dernière.

S’intéressant plutôt au rival occidental (et mondial) dominant d’Alibaba et de Baidu Maps, Yarden Katz a montré qu’une idéologie coloniale sioniste totalitaire est fermement ancrée dans les opérations de cartographie de Google à tous les niveaux. En 2013, l’entreprise a payé 1,1 milliard de dollars pour acquérir Waze, qui « est directement issu de l’unité 8 200 de l’armée israélienne ». Plus important encore, « Google Maps donne également une vision sioniste du territoire. » Pour Google Maps, Jérusalem est la capitale d’Israël, et les termes « Cisjordanie » et « Gaza » ont été remplacés par le passé par « Israël ». Google Maps a également affiché de larges pans de la Cisjordanie comme des espaces vides, rappelant le sentiment du cofondateur de Google [Sergey Brin] selon lequel ce qui n’est pas Israël n’est que « de la terre ».1

A peu près à la même époque, les retombées du 7 octobre ont relancé la chasse aux sorcières sinophobe dirigée contre TikTok en raison de sa propriété par la société ByteDance, basée en Chine. Dans un éditorial intitulé « Pourquoi les jeunes Américains soutiennent-ils le Hamas ? Regardez TikTok », le représentant républicain américain Mike Gallagher a cité un sondage Harvard/Harris indiquant qu’un pourcentage remarquable de 51 % des Américains âgés de 18 à 24 ans pense que l’opération de résistance palestinienne du 7 octobre 2023 était justifiée. Pour cette « vision moralement dénuée de sens », il n’a pas imputé la responsabilité à l’extraordinaire maturité politique des jeunes générations face à l’offensive de la propagande sioniste, mais bien à TikTok : un vecteur de socialisation politique prétendument « contrôlé par le principal adversaire de l’Amérique, qui ne partage ni nos intérêts ni nos valeurs : le Parti communiste chinois (PCC) ». Dans une riposte mesurée mais laconique, l’entreprise elle-même a été obligée de répondre en soulignant que « les attitudes des jeunes étaient orientées vers la Palestine bien avant l’existence de TikTok ».

Il est intéressant de noter que Gallagher a fait un compliment indirect à la conquête de la souveraineté numérique par la Chine ailleurs dans l’article : « Nous connaissons la nature prédatrice de TikTok parce que l’application a plusieurs versions. En Chine, il existe une version aseptisée appelée Douyin… En d’autres termes, ByteDance et le PCC ont décidé que les enfants chinois auraient droit aux épinards et les enfants américains au fentanyl numérique. » Laissant de côté l’invocation absurde et raciste d’une « guerre de l’opium » inversée, cette phrase trahit un malaise fondamental chez les idéologues occidentaux – attachés au mât d’une hégémonie sioniste en voie de s’effondrer rapidement – ​​face au fait que l’internet chinois reste, de par sa conception, désespérément hors de leur portée.

Il n’est donc pas surprenant que la ligne d’attaque la plus persistante contre la souveraineté numérique de la Chine ait directement ciblé les internautes du pays, un objet éternel de fascination orientaliste. Dans la couverture médiatique occidentale depuis le 7 octobre 2023, deux récits dominants ont convergé de manière transparente : l’équation de l’antisionisme avec l’antisémitisme, et la prétendue méconnaissance de l’opinion publique chinoise sous un régime de censure totalisant. Le New York Times, qui faisait état d’un déluge de commentaires indignés sur la page officielle Weibo de l’ambassade d’Israël, a ainsi écrit fin octobre : « Il est difficile de dire si les positions anti-israéliennes des médias d’État et l’antisémitisme sur l’internet chinois font partie d’une campagne coordonnée. Mais les médias d’État chinois s’écartent rarement de la position officielle du Parti communiste du pays, et ses censeurs d’internet, extrêmement réactifs, sont très attentifs aux souhaits de ses dirigeants, prompts à supprimer tout contenu qui oriente l’opinion publique dans une direction indésirable, en particulier sur des questions d’une telle importance géopolitique. »

Une autre contribution à ce genre est venue de l’organe de propagande d’État américain Voice of America (VOA), qui a rapporté fin décembre que « au cours des deux derniers mois, les internautes chinois ont applaudi le Hamas et partagé des caricatures mettant en scène des combattants du Hamas sur Bilibili et d’autres plateformes de médias sociaux chinoises ». L’article a commodément omis d’ajouter que ces caricatures provenaient de Twitter en anglais, où elles ont reçu une réponse tout aussi enthousiaste avant de se propager à travers le Grand Pare-feu. Cela dit, il a reconnu la communauté croissante d’analystes militaires chinois de salon qui dissèquent avec enthousiasme les vidéos de combat de la résistance palestinienne pour le public national, comme l’utilisateur de Bilibili 黑猫星球 (Black Cat Planet) dont le travail a déjà honoré cet article. Selon l’estimation personnelle de cet auteur, ils sont tout à fait à la hauteur des excellentes dépêches de résistance de Jon Elmer pour Electronic Intifada.

Ce que ces histoires transmettent en réalité aux anti-impérialistes de bonne foi (qui ne sont pas le public cible de VOA, bien sûr), c’est à quel point nous sommes fondamentalement séparés par des clivages nationaux, linguistiques et technologiques. Parmi les autres exemples au cours des derniers mois, citons un véritable raz-de-marée de traductions de « Si je dois mourir », un poème de l’écrivain martyr gazaoui et professeur de littérature anglaise Refaat Al Areer, dans d’autres langues, en commençant par une en chinois. Plus récemment, les internautes chinois ont salué le sacrifice de l’aviateur américain Aaron Bushnell, qui s’est immolé par le feu devant l’ambassade d’Israël à Washington D.C. le 25 février 2024 en signe de protestation contre le génocide, avec une vague d’hommages sincères et d’art visuel saisissant.

Et malgré tous ses efforts pour propager un récit d’antisémitisme rampant en ligne, même Voice of America n’a pas pu occulter la véritable base historique de la solidarité durable du peuple chinois ordinaire avec la cause palestinienne. « Dans la section des commentaires de ces vidéos », note l’article susmentionné, « les internautes ont laissé des messages louant le Hamas. Ils ont comparé les attaques du Hamas contre l’armée israélienne à la contre-attaque du Parti communiste chinois contre les Japonais pendant la Seconde Guerre mondiale. Un commentaire très apprécié disait : « On peut dire que l’on peut y voir les silhouettes des combattants de l’Armée unie antijaponaise du Nord-Est parmi les montagnes blanches et les eaux noires d’autrefois. »

1 NDLR : Dans la version originale, on montre côte à côte des représentations de la Palestine et de ses environs par Google Maps et Baidu Maps. On remarquera que la carte chinoise laisse aussi apparaître en pointillé discret les limites du partage de la Palestine de 1947 qui laissaient aux Palestiniens la moitié due leur territoire et qui, même si elles remettaient en cause le principe du droit des peuples à l’autodétermination figurant sur la Charte des Nations Unies, présentait un minimum de légalité par rapport aux lignes de démarcation ultérieures, celles de 1948 comme celles des cessez-le-feu ultérieurs, toutes plus en faveur de « l’État d’Israël » les unes que les autres et qui n’ont plus aucune base légale, ne serait-ce que minimum.

Partie IV : Déclaration de guerre mondiale

Aujourd’hui, comme lors de la montée révolutionnaire mondiale des années 1960-1970, les liens émotionnels et analytiques les plus forts entre l’expérience historique de la Chine et la résistance palestinienne naissent à travers le souvenir de la Seconde Guerre sino-japonaise. Bien moins nombreux sont ceux, en Chine ou (surtout) en Occident, qui sont probablement conscients des contributions apportées par le Japon lui-même – ou plutôt, par une petite mais influente minorité de Japonais – à cimenter ce lien affectif dans la conscience de la gauche mondiale.

Tout au long des années 1960, le Japon a été ravagé par des soulèvements révolutionnaires massifs cherchant à mettre fin à sa subordination aux États-Unis, qui avaient réhabilité et largement réinstallé au pouvoir le leadership fasciste de l’époque de la Seconde Guerre mondiale et transformé le pays en une base arrière massive pour l’agression impérialiste contre la Corée, le Vietnam et la Chine. De ces luttes est née une pléthore de formations armées de la Nouvelle Gauche, dont certaines (la plus célèbre étant l’Armée rouge unie) se sont malheureusement consumées dans une violence fratricide. Cherchant une issue littérale à ces luttes intestines, l’Armée rouge japonaise (JRA) a été fondée en 1971 sur une doctrine qui cherchait à étendre la lutte armée au-delà de ses limites nationales et jusqu’aux cœurs de la révolution mondiale.

Telle que formulée à l’origine par le président fondateur de la JRA, Takaya Shiomi, cette « théorie de la base internationale » aurait délocalisé leurs opérations vers des bases sécurisées dans des États socialistes établis, principalement dans le bloc de l’Est. Fusako Shigenobu, chef de l’Armée rouge, a rapidement modifié cette proposition, affirmant que « les champs de bataille de la lutte de transition vers la libération et la révolution devraient être nos bases internationales ». Au premier rang de ces champs de bataille révolutionnaires actifs, selon son analyse, se trouvait la Palestine ; sous sa direction, la JRA s’est déplacée peu après sa fondation dans les camps de réfugiés au Liban et a cimenté une alliance militaire étroite avec le FPLP.

Ce n’est qu’un an plus tard, en mai 1972, que la JRA a explosé dans la conscience populaire et a cimenté sa réputation – d’héroïsme dans une grande partie du monde arabe et de « terrorisme » en Occident – ​​en lançant une attaque à l’aéroport de Lod à Tel-Aviv. L’opération a fait 26 morts ; Les récits officiels du 7 octobre décrivent les événements comme un massacre de sang-froid, tandis que la JRA et d’autres témoins oculaires affirment que les assaillants avaient un objectif militaire clair (la tour de contrôle de l’aéroport) et que la plupart des victimes ont été tuées dans les tirs croisés. En tout état de cause, Zhang Sheng note qu’en frappant si profondément en Palestine occupée, la JRA a remporté ce qui « a été considéré par certains comme la première victoire contre Israël, ce qui a paralysé le mythe de l’invulnérabilité d’Israël ». La valeur de propagande de l’opération n’a certainement pas échappé aux dirigeants israéliens, qui ont assassiné quelques mois plus tard le porte-parole du FPLP, Ghassan Kanafani, et sa nièce en représailles directes.

La première année d’opérations de la JRA a également produit un film documentaire militant durable, « Armée rouge-FPLP : Déclaration de guerre mondiale » (Sekigun-PFLP: Sekai senso sengen, or 赤軍PFLP・世界戦争宣言). Co-réalisé par Masao Adachi – qui a ensuite pris une pause de trois décennies du cinéma pour rejoindre la JRA au Liban, avant de revenir pour réaliser une dramatisation de l'opération de l'aéroport de Lod et plus récemment un biopic sur l'assassin de Shinzo Abe – le film présente de nombreuses séquences d'interviews. Leila Khaled - Shigenobu (Clip officiel). Dans l'une de ces interviews, Khaled transmet un appel mondial de l'alliance JRA-FPLP : « Camarades japonais et camarades révolutionnaires en Chine, au Vietnam et dans le reste du monde, posons le slogan suivant et persistons à lutter pour sa réalisation : « Forces révolutionnaires anti-impérialistes du monde, Unissez-vous ! »

Ailleurs, le film fait allusion à plusieurs reprises au rôle central de la Chine révolutionnaire comme source d’inspiration théorique et comme participant actif dans la lutte. Un narrateur de la JRA proclame que « la ‘guerre anti-impérialiste/antisioniste/troisième guerre mondiale’ que nos frères du FPLP proposent et pratiquent, et la ‘guerre anti-américaine/anti-japonaise’ de nos frères chinois, sont, selon nos propres termes, une seule et même chose avec ce que nous proposons et pratiquons comme ‘guerre révolutionnaire mondiale’ ». Une autre scène montre des guérilleros du FPLP étudiant une édition arabe des Citations du président Mao Zedong (le « Petit Livre rouge »), tandis qu’un interlude musical émouvant de cinq minutes est calé sur les trois versets de l’« Internationale » en chinois.

Au cours de ses trois décennies d’existence, l’Armée rouge japonaise a eu peu ou pas d’équivalents directs (surtout en dehors du monde arabe) en tant que co-belligérant organisé et brigade étrangère de facto de la résistance armée palestinienne. L’article de Lillian Craig Harris de 1977 contient une note intrigante selon laquelle : « En novembre 1971, le Fatah a déclaré qu’un nombre non divulgué de jeunes Chinois s’étaient portés volontaires pour rejoindre les organisations de guérilla palestiniennes grâce à une offre faite au bureau de l’OLP à Pékin. Cependant, le Fatah n’a pas dit s’il avait accepté cette offre et aucun Chinois n’est jamais apparu dans les unités de combat palestiniennes. » Mais le dévouement de la JRA à la cause a trouvé un écho spirituel et un hommage direct dans l’histoire extraordinaire de la vie de Zhang Chengzhi : le premier Garde rouge de la Grande Révolution culturelle prolétarienne.

Zhang est né à Pékin en 1948, de parents musulmans de l’ethnie Hui qui lui ont néanmoins donné une éducation révolutionnaire laïque. Plus tard dans sa vie, il attachera une profonde importance au fait de sa naissance quelques mois seulement après la Nakba, déplorant dans un discours de 2012 dans un camp de réfugiés palestiniens en Jordanie : « L’année de ma naissance, la corde s’est soudainement cassée, le monde a basculé et s’est effondré, et la justice a été refusée en Palestine. Depuis cette année-là, votre belle et paisible patrie de Palestine a été soudainement occupée, massacrée et ravagée par le colonialisme. 1948 – Je ne savais pas que j'étais né la même année que ces bébés qui ont été expulsés de leurs maisons, privés de leur terre et nés sur la misérable route des réfugiés. »

Zhang étudiait au lycée de l’université Tsinghua de Pékin lorsque la Révolution culturelle a commencé en mai 1966. Selon ses propres dires, il a inventé le terme « Garde rouge » dans sa signature sur une affiche anonyme en gros caractères « Dazibao ») et a co-organisé le tout premier contingent de jeunes rebelles portant ce nom – déclenchant un mouvement de masse qui allait bientôt engloutir tout le pays avec l’encouragement de Mao. Après la fin de la Révolution culturelle, l’intelligentsia culturelle et littéraire du pays (y compris de nombreux anciens Gardes rouges) était dominée par la « littérature cicatricielle » qui rejetait toute l’expérience comme une « décennie de chaos » traumatisante et nihiliste. Cependant, Zhang a résolument résisté à la tendance, ne renonçant jamais à son idéalisme révolutionnaire et s’accrochant obstinément à ce qu’il appelait « l’esprit de la Garde rouge ».

En 1968, il a été « envoyé » volontairement dans la campagne de Mongolie intérieure où il a travaillé à diverses périodes comme berger et instituteur. Par la suite, avec la réouverture des établissements d’enseignement supérieur, il s’inscrit à l’Université de Pékin pour étudier l’archéologie, en particulier les minorités nationales chinoises et l’histoire du Japon. Grâce à son étude approfondie de la secte islamique soufie Jahriyya, qui s’est distinguée pendant des siècles par sa pauvreté, son ascétisme et sa résistance à l’autorité dynastique, il renoue avec son héritage musulman hui et connaît un éveil religieux. Il se convertit en 1987, expliquant qu’« un beau fil relie les gardes rouges à la Jahriyya… En tant que garde rouge, [quand j’ai découvert la Jahriyya] j’ai trouvé ma vraie mère parmi le peuple ».

Zhang a passé les quatre années suivantes à écrire une chronique exhaustive de la Jahriyya, Histoire de l’âme, qui est devenue un best-seller quelque peu improbable au début des années 1990. Lors de sa visite de 2012 dans cinq camps de réfugiés palestiniens en Jordanie, il a personnellement fait don de 100 000 dollars provenant d’une réimpression en édition limitée de ce livre à 470 familles, rappelant dans son discours que des musulmans de diverses sectes et origines de toute la Chine avaient contribué sous forme de zakat (aumône). À ce moment-là, sa trajectoire politique – en tant qu’ancien garde rouge impénitent et (en quelque sorte) musulman « né de nouveau » – l’avait complètement convaincu que l’islam mondial était un pôle de résistance à l’impérialisme occidental sous-estimé et peu étudié, et qu’il en était effectivement un depuis les croisades.

Au début des années 2000, Zhang a écrit une série de critiques virulentes contre les attaques meurtrières d’Israël contre Gaza, dans des termes dont la pertinence avec le génocide actuel est tout à fait intacte. En 2009, il a établi une analogie avec le soulèvement du ghetto de Varsovie, qui anticipait de près les commentaires du poète martyr Refaat Al Areer, le lendemain du 7 octobre, sur le « soulèvement du ghetto de Gaza contre cent ans d’occupation colonialiste européenne et sioniste » :

« En 1943, Mordechai Anielewicz, un jeune homme brandissant une grenade, a affronté les nazis dans le ghetto de Varsovie. Cependant, le Mordechai d’aujourd’hui n’est plus un Juif mais un Palestinien vivant dans un ghetto appelé Gaza. D’innombrables jeunes qui soutiennent le Hamas dans sa lutte contre Israël sont les Mordechai d’aujourd’hui. L’ennemi auquel ils font face n’est plus les nazis, mais l’Israël nazi. »

En 2014, Zhang a réfléchi à l’agonie des Palestiniens en deuil à Gaza, qui ont diffusé en temps réel les mutilations et le martyre de leurs proches comme un acte de résistance de guérilla à la guerre de l’information sioniste :

« Dans les images capturées par les réfugiés de Gaza avec leurs téléphones portables, les cadavres s’empilent, le sang gicle, les gens pleurent et les enfants gémissent d’horreur devant leurs jambes cassées… Un magazine civilisé peut-il imprimer des rangées de cadavres de bébés enveloppés dans des linceuls ? Les lecteurs d’aujourd’hui peuvent-ils accepter des photos de pères pleurant en tenant les corps de leurs petites filles dont les jambes ou les bras ont été arrachés, dont les intestins ont été arrachés ? Même si les médias n’agissent pas comme intermédiaires, les nouvelles se propagent quand même rapidement. Chaque larme, chaque goutte de sang et chaque cadavre sans voix se propagent inconsciemment et par désespoir. Ils sont envoyés sur Tencent, Facebook et tous les réseaux sociaux. Il est saupoudré de sel dans la mer et répandu dans des milliers de foyers à travers le monde… »

Dans le même article, il semble presque anticiper d’une décennie la décision historique de l’Afrique du Sud de traduire Israël devant la Cour internationale de justice pour crime de génocide :

« Ils semblent savoir que les « moments » sont éphémères. Ils semblent prêts à se rendre à la Cour internationale de justice. Ils croient plus que d’autres que la justice n’est pas morte… Comme pour faire écho à mes sentiments, lors des manifestations sud-africaines qui ont immédiatement éclaté, les Noirs brandissaient des pancartes sur lesquelles on pouvait lire : « Gaza ! Votre courage et votre ferme conviction nous font honte ! »

Étant donné sa solidarité de toute une vie avec la résistance palestinienne – étant resté inébranlable à travers toutes les permutations historiques de la diplomatie officielle chinoise – et sa vaste expérience au Japon, il était tout à fait naturel que Zhang Chengzhi écrive un hommage éloquent à l’Armée rouge japonaise et à son chef Fusako Shigenobu. Il vaut la peine de le lire dans son intégralité ; même la traduction automatique ne parvient pas à atténuer sa prose électrique. Mais nous choisissons de souligner ici un passage particulier, où il situe la solidarité de la JRA avec la Palestine comme une réprimande historique mondiale de l’histoire coloniale sordide du Japon et de sa trahison passée du projet panasiatique :

« La révolution du XXe siècle a été la seule – et je dis bien la seule – réprimande du militarisme japonais et de cinq siècles de colonialisme et d’impérialisme mondial. En même temps, face à l’histoire sinistre de 150 ans d’esclavage du Japon envers ses voisins d’Asie, seule « l’Armée rouge arabe [japonaise] » est allée à contre-courant et s’est rebellée, défiant le projet colonial du Japon de « quitter l’Asie pour rejoindre l’Europe ». Comme son nom l’indique, l’Armée rouge arabo-japonaise était un groupe de fils et de filles du Japon qui se sont jetés dans le monde arabe, c’est-à-dire dans l’étreinte de la mère Asie. »

Zhang avait écrit ailleurs qu’il regrettait profondément que la Révolution culturelle ait pris un tel tournant intérieur dans la pratique, le privant de l’opportunité d’imiter la JRA et de se lancer directement dans les champs de bataille révolutionnaires du Vietnam et de la Palestine :

« Nous ne savions pas à l’époque que nous rassemblions les étudiants de gauche et progressistes d’innombrables pays du monde entier dans une grande vague de droiture mondiale… Il y avait deux noyaux : la guerre du Vietnam et le soutien mondial au mouvement de libération palestinien. Mais les règles strictes de l’éducation politique que j’ai reçue jusqu’à l’âge de dix-huit ans signifiaient que j’étais incapable d’imaginer ou de participer à cela. »

Et il n’a pas échappé à son attention que le retour de la JRA dans « l’étreinte de la mère Asie » était enraciné dans une défense vigoureuse et militante de la Révolution chinoise, et lui devait une profonde dette pour avoir contribué à vaincre le colonialisme japonais :

« C’est nous et la Révolution chinoise qui avons eu une forte influence sur eux. Mais il faut dire qu’ils nous ont courageusement soutenus à leur tour. Après le procès de la faction de l’Armée rouge japonaise, plusieurs mémoires ont été publiés, affirmant leur intention initiale de « briser l’encerclement de la Chine »… Ils avaient aussi un côté compliqué, mais ils étaient les partisans et les meilleurs amis de la Chine tout au long de leur vie. »

Les interventions énergiques de Zhang Chengzhi continuent de laisser leur empreinte sur les jeunes générations de la gauche anti-impérialiste chinoise. Zhang Sheng, par exemple, a rappelé dans un message à l’auteur que « cet hymne épique de l’idéalisme, que les gauchistes chinois et japonais ont composé en utilisant toute leur jeunesse et leur vie il y a plus de 50 ans, a joué pour la première fois devant moi à travers les mots de Zhang Chengzhi, et a largement façonné ma compréhension naissante de l’internationalisme et de la lutte palestinienne pour la libération dès mon plus jeune âge. Par conséquent, il n’est certainement pas exagéré de dire que Zhang Chengzhi est mon premier professeur spirituel en études palestiniennes ».

En 2022, l’historien indien et directeur de l’Institut tricontinental de recherche sociale Vijay Prashad a posé avec précision la question : « L’Asie est-elle possible ? » En d’autres termes, peut-il y avoir un projet panasiatique progressiste viable après que le premier « a été réduit en cendres par l’expansionnisme japonais » et a été étouffé par « les tentacules de l’impérialisme américain et les méfaits de la guerre froide » ?

Les saluts de l’Armée rouge japonaise à ses camarades chinois et l’hommage réciproque et sincère de Zhang Chengzhi répondent ensemble à cette question brûlante par l’affirmative. À l’apogée de leur pays, c’est la lutte palestinienne qui a contribué à forger un panasiatisme socialiste : unir les forces libératrices de deux nations, à l’autre bout du « grand continent » de Mao, autrefois enfermées dans une guerre coloniale amère. Alors que la Palestine retrouve aujourd’hui sa place légitime de berceau de la révolution mondiale et que les États-Unis rassemblent toutes les forces de la réaction dans leur effort pour éteindre le défi contre-hégémonique de la Chine, nous ne devons jamais perdre de vue cette histoire.

Aujourd’hui, au cœur de l’empire, les forces progressistes des diasporas chinoise, coréenne et d’autres pays d’Asie suivent les traces de nos ancêtres révolutionnaires, combattent le sionisme sur tous les fronts et le relient à la division impérialiste continue de nos propres pays. Comme des millions d’autres, nous nous appuyons sur ce riche héritage historique pour étendre l’Axe régional en un « berceau populaire international de la résistance ». Construisons et construisons ; alors, aussi sûrement que Mao l’a prédit, à la veille de la dernière grande lutte mondiale contre le fascisme : « Notre encerclement, comme la main de Bouddha, se transformera en la Montagne des Cinq Éléments qui traverse l’Univers, et les Sun Wukong modernes – les agresseurs fascistes – seront finalement ensevelis sous elle, pour ne plus jamais se relever. »

 

L’auteur tient à exprimer sa sincère gratitude à Myriam Osman et Yara Shoufani du Mouvement de la jeunesse palestinienne (YPM) pour leur aide dans la recherche, ainsi qu’à Zhang Sheng pour ses réflexions sur les relations entre la Palestine et la Chine à l’époque de Mao.

 

PS. Dans la version anglaise originale de l’article figure une séries de photos où l’ont montre :

- Une manifestation de solidarité avec la Palestine à Pékin en 1969. Sur la banderole on peut lire : « Soutenons résolument la lutte des peuples palestinien et arabe contre le sionisme et l’impérialisme américain ! »

Une photo où l’on peut voir Ghassan Kanafani sur la Grande Muraille, 1965

- Une photo de fedayins palestiniens en Jordanie étudiant des citations du président Mao Zedong, 1970

- La photo d’un reportage des médias d’État chinois du 2 novembre 2023 montrant des images diffusées par le Hamas d’une opération antichar menée à partir d’un tunnel.

- La photo relatant dans un rapport d’un média d'État chinois du 21 novembre 2023 montrant des images diffusées par Ansarallah de leur saisie du navire Galaxy Leader deux jours plus tôt

- La capture d’écant d’une vidéo des Brigades al Qassam montrant le RPG antichar Yassin-105 en action et la fabrication du fusil de précision al-Ghoul, via l’analyste militaire Bilibili 黑猫星球 (Black Cat Planet)

- Un dessin, « Le Déluge » (大洪水) de l’artiste web chinois 羊咩咩衣JY, publié sur Weibo le 17 octobre 2023, suivi d’un hommage de l’artiste web chinois Wuheqilin (合麒麟) au pilote américain Aaron Bushnell qui s’est immolé pour protester contre le rôle des USA dans l’appui à israel.

- La photo de Fusako Shigenobu et de Ghassan Kanafani dans les bureaux du magazine Al-Hadaf au Liban, 1972. Derrière eux se trouvent des portraits de Che Guevara et de Mao Zedong ainsi qu'une affiche pour Sekigun-FPLP

-Une photo montrant Zhang Chengzhi saluant un réfugié palestinien de Gaza dans un camp de réfugiés jordanien,

 

* Traduction Odette Auzende, vérification historique et politologique, Yves Laroche.

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