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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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  • Cette revue de Philo-socio-anthropo-histoire est éditée par une équipe de militants-chercheurs. Elle est ouverte à tout auteur développant une pensée critique sur la crise de civilisation du système capitaliste occidental.
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14 juin 2019 5 14 /06 /juin /2019 18:32

Le soulèvement de masse des « Gilets jaunes », les dernières élections européennes où une majorité de citoyens appartenait aux catégories non inscrits, abstentionnistes ou bulletins blancs et les vifs débats du dernier congrès de la Confédération Générale du Travail CGT ont démontré la crise profonde du système capitaliste mondialisé et des politiques imposées par l’Union européenne. Malgré, ou à cause de, ces vagues de mécontentement, les ‘faiseurs d’opinion’ contrôlant les médias, les partis et les processus électoraux n’ont pas permis un véritable débat. En conséquence, nous avons estimé nécessaire de répercuter le texte que nous venons de recevoir d’un des dirigeants de la CGT et qui aborde ces questions dans une perspective à la fois historique et globale.

La Rédaction

 

 

La Confédération générale du Travail CGT

et la construction de l’Union européenne

 

-

 

Juin 2019

 

Philippe Cordat1

 

Cher.e.s camarades,

Tout d’abord je tiens à remercier les animateurs de votre syndicat, particulièrement Michel Pénichon pour cette invitation à participer à votre réflexion et échanges sur un thème d’actualité « la CGT et la construction de l’Union européenne ». J’ai accepté d’être parmi vous ce soir en remplacement de Jean Pierre Page2retenu hors de nos frontières durant cette période pour vous livrer quelques réflexions, faits et pistes pour le combat syndical.

Votre initiative se situe dans un moment très particulier, une semaine après le congrès confédéral de la Confédération générale du Travail (CGT) et deux jours après des élections européenne, dont les résultats devraient alerter tous les progressistes, toutes celles et ceux qui se confrontent au système économique en place et à la pression qu’il organise sur le peuple avec l’aide des institutions.

Pour celles et ceux qui en doutaient encore, l’Union européenne constitue un thème extrêmement sensible dans la CGT avec des opinions différentes pour ne pas dire parfois opposées, comme nous avons pu le vérifier à nouveau durant les débats préparatoires et ceux qui se sont tenus à Dijon du 13 au 17 mai durant le 52èmecongrès confédéral.

Beaucoup de discussions se focalisent en interne sur la Confédération européenne des syndicats (CES)3, la place de la CGT dans cette confédération ou sa sortie, mais la question essentielle n’est pas la CES mais bien la capacité de la CGT à réfléchir, analyser, proposer par elle-même des voies et objectifs de luttes pour nourrir des actions qui rassemblent les salariés et leurs organisations en France, en Europe et dans le Monde.

Il convient du point de vue du constat de convenir que nous nous sommes appauvris dans notre réflexion sur ce qu’est réellement cette Union européenne, son rôle, sa mission et comment la CGT peut et doit évoluer au regard des enjeux posés aux salariés et au syndicalisme pour ouvrir de nouvelles perspectives de luttes à partir du local.

Mon propos s’inscrira donc dans la continuité du travail que nous avions engagé avec Jean Pierre Page, Charles Hoareau et Jean Claude Vatan il y a maintenant trois ans dans le cadre de la rédaction du livre intitulé « Camaradeje demande la parole »4.

Cette contribution s’inscrit dans cet objectif qui est pour nous de poursuivre nos explications pour essayer modestement d’éclairer les syndicalistes CGT sur les positionnements et regards du syndicat tout au long de la construction de cette Union européenne, de la Libération à nos jours, aussi bien au niveau confédéral qu’au niveau d’autres structures de la CGT.


 

D’où vient la construction européenne

Pour être très clair d’entrée, il faut intégrer dès le départ le fait que la construction européenne est marquée du sceau des grandes puissances financières et de l’Église catholique. Je vous invite d’ailleurs à lire l’excellente contribution de Jean Claude Vatan dans le livre « Camaradeje demande la parole », l’article du journal Fakir du mois d’avril 2019 intitulé « l’Europe et le goupillon » et les travaux d’Annie Lacroix-Riz, historienne engagée dont les travaux font références en France et au plan international.

Le coup d’envoi officiel de la construction européenne a été donné le 19 septembre 1946 dans un discours à Zurich prononcé par l’ancien premier ministre britannique Winston Churchill invitant les pays européens à constituer les « États-Unis d’Europe », projet soutenu par les U.S.A. Mais il faut bien mesurer que pendant l’occupation nazie, dès le début des années 40, des représentants de la finance, des banques, des grandes industries se sont réunis en Autriche pour préparer l’après-guerre et se répartir les marchés et les territoires comme vous pourrez le découvrir dans les travaux d’Annie Lacroix-Riz.

L’édification de ce projet passe par le plan économique Marshall imposé par les USA aux pays de l’Europe occidentale dans le cadre de l’aide à la reconstruction. Dès les 12-13 novembre 1947, par 857 voix contre 127 voixle Comité confédéral national (CCN) de la CGT condamnait le Plan Marshalld'aide américaine à la France, dont résulterait « l'asservissement économique de la France » aux États-Unis. Le clivage entre les "pour" et les "contre" à cette motion est celui formé entre la majorité de la CGT et la minorité qui allait devenir la scission syndicale Force ouvrière5.

L’appréciation de la CGT s’avérait tout à fait pertinente puisque quelques mois plus tard le 16 avril 1948 était créée l’Organisation européenne de Coopération économique (OECE), destinée à faciliter la répartition de « l’aide » économique américaine à l’Europe, donc du plan Marshall. Cette OECE sera remplacée en 1960 par l’Organisation de Coopération et de Développement économique (OCDE), et élargie aux U.S.A et au Canada.

Le 4 avril 1949, la France avec neuf pays d’Europe signe avec Le Canada et les U.S.A à Washington le pacte de l’Atlantique nord. Le traité à vocation défensive, donne naissance à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), son organe militaire intégré.

Le 9 mai 1950, dans une déclaration rédigée par Jean Monnet, Commissaire général au plan, le ministre français des affaires étrangères, Robert Schuman, appelle à une coopération franco-allemande dans le domaine de la production du charbon et de l’acier qui sera ratifiée le 18 avril 1951 par un traité établissant la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier (CECA).

Dès le 9 janvier 1956, le Bureau confédéral de la CGTpose les raisons de l’opposition de la confédération aux projets de Marché commun. Dans son communiqué, elle rejette aussi :

Tout protectionnisme conservateur et son appui à toute formule authentique de coopération économique internationale.”

-La libre circulation des marchandises, donc le déchaînement de la concurrence fondée sur l’infériorité des salaires et de la législation sociale, l’harmonisation par le bas des conditions sociales dans les différents pays, l’opposition renforcée à toutes les revendications des travailleurs. (…)

La libre circulation des capitaux, le danger d’évasion des capitaux, de dévaluation et même de remplacer la monnaie nationale par une monnaie commune. (…)”

Le 23 janvier 1957, l’Assemblée nationale, par 331 voix contre 210, émet un vote positif à l’établissement d’une "Communauté économique européenne", plus communément dénommée "Marché commun". 

Pour la CGT, aucune illusion à cette époque, "le Marché commun est un aspect de l’offensive internationale du Capital, l’alliance des pays de l’Europe capitaliste". Et en 1957, avant la ratification par la France du Marché commun, la CGT, par la voix de Jean Duret, Directeur du Centre d’études économiques de la Confédération déclare: 

« L’enjeu est énorme : le Marché commun conduit infailliblement, à plus ou moins brève échéance, à la disparition des souverainetés nationales, à la création d’un super-État européen, réduisant à sa plus simple expression tout ce qui pourrait subsister d’individuel, de politiquement et économiquement indépendant chez les membres de la Communauté.

Ce super-État sera dominé par le pôle d’activité économique le plus puissant : la Ruhr; par la puissance la plus énergique et la plus dynamique : l’Allemagne de l’Ouest. […] 

Pour la France, la réalisation du Marché commun, c’est l’acceptation de l’hégémonie allemande. Son industrie ne pouvant lutter contre la concurrence d’outre-Rhin tombera sous la coupe des konzerns6de la Ruhr. »

La signature du traité de Rome, le 25 mars 1957, institue la Communauté économique européenne (CEE) qui crée une union douanière impliquant la libre circulation des marchandises, des personnes, des capitaux et la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom) pour bâtir une industrie commune du nucléaire civil.

A son 31èmeCongrès,du 16 au 21 juin 1957, « la CGT accuse la politique inaugurée en 1947 avec le plan Marshall, qui se matérialise aujourd’hui par le Pacte atlantique, le Pool Charbon-Acier et la soi-disant unification de la « petite Europe », d’être à la base des difficultés financières et du déficit du commerce extérieur…

En aliénant l’indépendance nationale de la France à des visées impérialistes, elle a entrainé les classes dirigeantes à sacrifier quelques-unes des bases essentielles du développement économique indépendant de notre pays…

Ce sont elles qui pressent le Parlement de ratifier les traités sur le Marché commun et l’Euratom …Les protagonistes tentent de démontrer que le Marché commun et l’Euratom aboutiraient à une amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière, d’unification par le haut, alors que les trusts utiliseraient et utilisent déjà dans chaque pays, les nécessités de la concurrence dans le Marché commun pour s’opposer aux augmentations de salaires et attaquer les avantages sociaux.

A notre action contre le pool charbon-acier, il faut joindre notre action vigoureuse contre le Marché commun et l’Euratom et lutter contre leur ratification. »

C’était une position claire et nette qui s’opposait aux promoteurs néo-libéraux de L’Europe comme seule possibilité de créer un cadre pour le néo-libéralisme.

Par contre, un de leur ténor, Daniel Villey, se déclarait avec humour surpris du soutien apporté par les socialistes à la ratification du traité : « Je suis certes enchanté pour la cause de l’Europe que des socialistes convaincus, comme le président Guy Mollet …aient pris parti en faveur de l’Europe des Six. Mais ils se leurrent à mon avis pour autant qu’ils s’imaginent servir ainsi, en même temps que le salut de l’Occident, la cause de leur doctrine socialiste. Historiquement, les Etats-Unis d’Europe seront libéraux, ou ne seront pas. »


 

Une Europe par principe libérale et antisociale

C’est là aussi sans ambiguïté, l’Europe économique qui dans sa conception ne peut pas être sociale mais de plus en plus libérale au service du capital.

Du 3 au 12 juillet 1958, la conférence de Stresa en Italie définit une politique agricole commune (PAC) : unicité des marchés, préférence communautaire et solidarité financière. Elle entre en vigueur le 30 juillet 1962.

Le 8 février 1962, Benoit Frachon, secrétaire général de la CGT, dans un entretien avec le journal L’Humanité déclare :« Dans tous les pays du Marché commun, l’État fait corps avec les monopoles et met à leur service le pouvoir politique. Comme on le voit, le Marché commun n’est pas ce qu’en disent en général ses promoteurs, un moyen d’améliorer le niveau de vie général des populations. C’est une entente, une association des grands capitalistes en vue d’essayer de surmonter leurs contradictions et de renforcer leur puissance sur le dos des masses exploitées. L’habilité des capitalistes est d’avoir obtenu de certains dirigeants réformistes, qui siègent sur des strapontins au Marché commun, qu’ils couvrent leur marchandise. »

Alors qu’aujourd’hui le Royaume-Uni s’apprête à sortir de l’U.E, je ne pouvais pas ne pas rappeler que le 14 janvier 1963, le général de Gaulle a pour la France mis son veto à l’entrée du Royaume-Uni dans la Communauté économique européenne.

Le 20 juillet 1963, la signature de la convention de Yaoundé au Cameroun associe la CEE à dix-huit pays africains.

Dans un discours prononcé par Benoit Frachon en 1964 devant le Conseil général de la Fédération syndicale mondiale (FSM), la CGT réaffirmait très clairement son opposition à ce qui allait devenir l’Union européenne : 

«Nous nuirions à la collaboration fraternelle des peuples, nous retarderions l’union ouvrière pour le progrès, pour la liberté et la paix, si nous laissions croire un seul instant que dans l’Union européenne que les capitalistes veulent réaliser, il y a la moindre parcelle de cet internationalisme auquel aspirent les travailleurs. Nous devons au contraire démasquer leurs subterfuges et expliquer que les Etats-Unis d’Europe dont parlent d’abondance les représentants les plus typiques des monopoles, ne seraient qu’une simple association réactionnaire d’exploiteurs unissant leurs efforts pour maintenir les peuples sous leur domination, et empêcher l’évolution de la société vers le socialisme, vers une véritable collaboration fraternelle des peuples. »Et « Nous le disons très franchement aux militants des organisations qui participent aux institutions du Marché commun, nous n’avons aucune confiance dans la possibilité de transformer ces organismes, de les infléchir vers une politique différente. » Nous pouvons constater, 65 ans plus tard, que la posture de la CGT a complètement changé…

Mais revenons à la chronologie de la construction de l’U.E. Le 1erjuillet 1968, l’union douanière est totalement réalisée avec l’élimination des derniers droits de douane intracommunautaires pour les produits industriels et un tarif extérieur commun est mis en place aux frontières de la CEE.

Le 24 mai 1972, les six constituent le « serpent » monétaire afin de limiter à 2,25% les marges de fluctuation de leurs monnaies entre elles et le 1erjanvier 1973, le Danemark, l’Irlande et le Royaume-Uni rejoignent la CEE. En 1975, la convention de Lomé au Togo est signée entre la CEE et quarante-six pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique; le traité de Bruxelles crée la Cour des comptes européens.

Lors d’un meeting de rentrée porte de Pantin, le 5 septembre 1978, Georges Séguy, secrétaire général de la CGT, rappelait les positions de son syndicat sur l’Europe. « Il est instructif d’observer que… sur la gestion de la crise au mieux des intérêts des grandes firmes multinationales pour imposer leur domination aux travailleurs…se rencontrent et s’entendent les gouvernements des principaux pays d’Europe occidentale, indépendamment de la couleur politique des partis dont ils sont composés.

la similitude des positions des cercles dirigeants de la bourgeoisie et des tenants de la collaboration de classe dans le mouvement ouvrier…sur la prétendue fatalité de la crise, l’universalité de l’inflation, et depuis peu sur l’internationalisation du chômage qui serait la conséquence inéluctable des progrès scientifiques et techniques.

Ces convergences idéologiques érigées en théorie sont destinées à dissimuler la malfaisance du capitalisme et à le disculper; elles montrent à quel point il est important d’associer étroitement à la lutte revendicative l’analyse de classe que nous faisons de la situation européenne et internationale et de dénoncer la véritable nature des ententes et des alliances fondées sur le renforcement de la domination des puissances d’argent et l’accumulation du profit.

C’est de ce point de vue que nous apprécions tout ce qui se trame au sein de l’Europe du capital. C’est le cas en ce qui concerne les projets monétaires qui renforceraient la suprématie du Deutschemark… 

C’est le cas pour les projets d’intégration européenne fondés sur l’aliénation des souverainetés nationales à l’avantage de l’hégémonie des plus puissants. C’est le cas enfin en ce qui concerne l’élargissement de la CEE à de nouveaux pays.

Il est une réalité première et fondamentale de laquelle le mouvement syndical ne peut faire abstraction…c’est le fait que…le Marché Commun est entièrement sous la coupe des géants transnationaux de l’industrie et de la finance et que tout ce qu’ils peuvent préconiser est destiné à servir leurs intérêts et donc, par définition, va à l’encontre des intérêts des travailleurs.

Dans ce discours est aussi exprimé « la volonté d’agir avec les travailleurs des autres pays de la partie occidentale de notre continent pour une Europe démocratique, progressiste, libérée de l’écrasante hégémonie des magnats de la finance et de l’industrie, tournée vers la satisfaction des besoins des populations qui la composent.

La Confédération européenne des Syndicats devrait être le centre privilégié de cette coopération syndicale européenne; mais force est de constater que …le mouvement syndical a encore un certain nombre d’obstacles à surmonter… »

Ces obstacles résident dans le préambule des statuts de la C.E.S quand elle annonce « agir, en tout lieu et circonstance …dans le cadre du processus d’intégration européenne… et soutenir l’élargissement de l’Union européenne à d’autres pays européens… » Ces deux concepts de la CES s’opposent diamétralement aux positions de la CGT exposées alors par Georges Séguy.

En 1978, la CGT au congrès de Grenoble, partant de « la réalité que représente le Marché commun » annonce renforcer « son action afin de contribuer à une réelle démocratisation de tous ses aspects et notamment de ses institutions économiques et sociales, en s’opposant avec détermination à tout ce qui pourrait conduire à l’abandon de la souveraineté nationale. » … 

« La CGT soutient l’idée d’une juste coopération servant …de base à la construction d’une Europe communautaire démocratique et de progrès social…

La situation actuelle pose avec plus de force que jamais le problème de l’unité d’action entre les syndicats de tous les pays d’Europe occidentale. 

Elle souhaite…participer à la Confédération européenne des Syndicats dans un esprit constructif et réaliste. »

Le 13 mars 1979, le système monétaire européen (SME) est créé et remplace le serpent monétaire européen. Le 1erjanvier 1981 la Grèce entre dans la CEE.

A son 41ièmecongrès, du 13 au 18 juin 1982 à Lille dans ses documents d’orientation, la CGT déclarait « L’impérialisme …renforce les moyens économiques, politiques, idéologiques et militaires, notamment par des structures d’intégration entre États. 

La naissance de la Communauté européenne a été une illustration significative de cette solidarité des monopoles; la perspective soutenue de la supranationalité entre dans cette stratégie d’ensemble…

La CGT veut une autre Europe. Pour correspondre aux nécessités actuelles sur le plan économiques et social, l’Europe doit donner aux travailleurs et aux peuples, pris dans leur diversité, la maîtrise des moyens de production…

Elle s’oppose à toute intégration qui pourrait conduire à l’abandon de la souveraineté nationale comme à tout élargissement qui conduirait à accentuer les déséquilibres économiques et sociaux, à renforcer le poids des intérêts monopolistes et à aggraver les difficultés dans les secteurs industriels et agricoles ainsi que dans les régions les plus sensibles à la crise…

Fidèle à son internationalisme fondé sur des principes de classe, la CGT se place aux côtés des travailleurs et de tous les peuples en lutte pour conquérir ou consolider leur indépendance économique et politique…

Le congrès confirme la position de la CGT approuvant la déclaration universelle des droits syndicaux de la Fédération syndicale mondiale (FSM). »

Le 25 janvier 1983, les dix signent une convention de politique commune de la pêche et l’aquaculture. Le 14 juin 1985 les accords de Schengen prévoient la libre circulation des personnes. Le 1erjanvier 1986, l’Espagne et le Portugal rejoignent officiellement la CEE. Les 11 et 12 février 1989, le Conseil européen de Bruxelles accepte le « paquet Delors I » visant à financer les mesures d’accompagnement du marché unique.

 

 

Vers un tournant réformiste

*A la commission exécutive confédérale des 7 et 8 octobre 1987, Joannès Galland, présente au nom du bureau sur l’Europe dans lequel est proposé l’activité CGT sur et dans l’Europe à partir des évolutions dans le mouvement syndical. Il est notamment écrit dans ce rapport :

« … La CES est réellement affrontée à l’alternative qu’elle est en capacité, à terme, de proposer : ou l’engagement sur des revendications sociales et économiques qui correspondent au contenu des actions engagées par les travailleurs; ou poursuivre dans la voie du consensus, de la conciliation et du renoncement dans le cadre unique et feutré des institutions et de dialogue avec le patronat, déconnecté de l’expression même des salariés. Mais elle prend le risque de se discréditer et de s’exclure du terrain de la défense des intérêts qu’elle entend représenter…

Au fond, me semble-t-il, c’est à la redoutable question de ses caractères, de ses conceptions d’organisation et de sa politique unitaire en Europe que la CES est confrontée…

Nous restons candidats mais nous observons les déclarations et les actes réels. Dans la CES telle qu’elle est, nous comptons rester tels que nous sommes. Notre participation sera loyale dans le seul but de réunir les conditions de la défense des travailleurs d’Europe…

Et si les questions européennes relèvent encore pour une part d’une activité internationale courante ou ordinaire, de plus en plus, elles s’inscrivent dans une politique syndicale nationale.

Cela ne signifie pas une adaptation et encore moins une soumission aux thèses européanistes. Mais nous avons un terrain à investir et à couvrir… 

Je crois que c’est bien là un de nos terrains d’intervention pour faire bouger et progresser vers une autre Europe dans le sens des opinions et options de notre 42èmeCongrès.

C’est un espace d’activité pour tous et c’est du concret pour la CGT et ses secteurs, les Fédérations et les Régions, pour les entreprises… 

Ce n’est donc pas pour négocier que nous nous proposons d’intervenir dans ces instances, mais pour porter les idées d’une authentique défense des intérêts des gens. C’est, je pense, une possibilité pour faire progresser une connaissance, une conscience et des actions convergentes en Europe sur des bases claires.

Un moyen pour nous d’exercer notre responsabilité à faire progresser en Europe la conception du syndicalisme de classe… Je crois important de progresser dans le sens de cet investissement européen de la CGT… » Ce rapport représente un changement dans le positionnement de la CGT vis-à-vis de l’Union européenne.

Les 22-23 février 1989, le Conseil économique et social de la CEE prononce un avis sur les droits sociaux fondamentaux européens demandé par Jacques Delors. La CGT votera contre avec 21 autres organisations, 135 voteront pour, dont la CFDT, la CGC et la CFTC et d’autres s’abstiendront dont FO. La CGT explicite son vote dans une déclaration : « La principale caractéristique de ce texte est bien qu’il n’offre aucune garantie réelle aux salariés, mais par contre propose au patronat de la CEE la possibilité d’une attaque en règle des droits que les travailleurs ont acquis dans leurs pays respectifs.

Il comprendrait un ensemble de textes adoptés par différentes organisations internationales. 

Il serait également complété par des directives communautaires, touchant à l’hygiène et la sécurité dans le travail, à la formation professionnelle et au statut de la société anonyme européenne… »

Henri Krasucki, Secrétaire général de la CGT dans une déclaration au 43ième congrès du 21 au 26 mai 1989, à Montreuil décrit les objectifs de l’Union européenne :

«Pourla France, par exemple, plus d'élus dans les CHSCT, la sécurité de chacun abandonnée au bon vouloir du patron, alors que se multiplient les accidents de travail. Plus d'interventions ou de contrôle des CE, notamment en ce qui concerne l'introduction de nouvelles technologies et leurs conséquences pour les travailleurs. Des statuts publics vidés de leur contenu, une protection sociale laminée, la disparition d'un tiers des lits d'hôpitaux. Individualisation de la formation professionnelle, élaboration d'une classification des emplois du niveau de CAP dans une série de branches industrielles, préfigurant une « Convention collective européenne » dont on peut imaginer le contenu !...

La Confédération européenne des syndicats (CES) fait un constat de situation qui n'est pas différent du nôtre. Ce qui manque, c'est l'action. Elle critique mais se prête à la mise en œuvre de l'intégration telle que l'imposent capitalistes et gouvernements. »

Un peu plus tard en 1991, il ajoute :« Ne jamais renoncer à un devoir international mondial, même complexe, dans l’espoir, d’ailleurs illusoire, d’être admis dans une organisation ouest-européenne qui boycotte la CGT, non pour son adhésion à la FSM, mais parce qu’elle est la CGT, par anticommunisme, sur des bases politiques et idéologiques. Une question de dignité et d’efficacité »

Le 29 mai 1990, l’accord de Paris crée la banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) des pays de l’Est. Les 9 et 10 décembre 1991, le traité de Maastricht sur l’Union européenne est adopté avec la création d’une monnaie unique sauf pour le Royaume-Uni, l’ECU, avant le 1erjanvier 1999 ; le traité est signé le 7 février 1992. 

En 1990, les positions dans la CGT étaient déjà loin d’être unanimes sur le traité de Maastricht, dans la confédération, les fédérations et Unions départementales avec déjà des cadres de l’organisation impliqués politiquement souvent au Parti socialiste et dans une frange du Parti communiste français qui étaient favorables à la construction européenne et qui plaidaient déjà pour un non positionnement de la CGT !

Le 26 août 1992, lors d’une conférence de presse, le Secrétaire général de la CGT, Louis Viannet, rappelait que la commission exécutive confédérale s’était prononcée pour le rejet du traité de Maastricht et invita les organisations de la CGT à mener une campagne nationale de masse auprès des salariés pour le non au traité de Maastricht. La grande majorité des UD de la CGT mena campagne avec les syndicats pour le NON à ce traité. A l’issue de ce référendumn le oui l’emporte sur le fil du rasoir avec déjà un rejet des citoyens qui se situe à l’échelle d’un électeur sur deux.

Les Danois rejettent ce traité à 50,7%; les Français l’approuvent à 51,04% par référendum le 20 septembre 1992. Le 28 novembre 1994, les Norvégiens refusent de rejoindre l’Union européenne. En 1995, le 1erjanvier, l’Autriche, la Finlande et la Suède entrent dans l’U.E. Le 26 juillet de la même année est créée un Office européen de police (Europol). Le 2 octobre 1997, signature du traité d’Amsterdam qui donne à l’U.E de nouvelles compétences; il entre en vigueur le 1ermai 1999.

DansLe Peupledu 15 janvier 1997, la CGT analyse : « …la privatisation de la création monétaire est largement acquise. Ce sont les institutions financières bancaires qui sont avant tout à la source de la création de monnaie au travers des opérations de crédit. L’État a progressivement abandonné son pouvoir, laissant les marchés financiers et les taux d’intérêts réguler la monnaie. 

Avec la monnaie unique, la tutelle des banques restera nationale. Mais les taux d’intérêt court-terme qui conditionnent l’activité monétaire seront fixés par la banque centrale européenne. » 

Joël Decaillon et Jean-Christophe Le Duigou, membres de la commission exécutive confédérale exposent dans cet article qu’ils « voient difficilement un abandon du franc au profit de l’euro sans une consultation du pays. ‘Monnaie et Nation’ n’ont fait qu’un depuis plusieurs siècles. Ce lien ne peut se défaire sans que le peuple ait la parole. Tout milite donc pour l’ouverture d’un réel débat sur les finalités mêmes de la construction européenne. 

Il s’agit bien de construire des structures de solidarités, de coopérations dans une Europe ouverte, élargie en particulier à l’Europe centrale et orientale qui s’appuient sur l’expression démocratique de chaque peuple. » Ils concluent en appelant à « redéfinir des buts sociaux, changer les règles entièrement fondées sur la concurrence, permettre l’intervention des salariés et des peuples à tous les niveaux de l’Union sont autant de dimensions d’une nouvelle construction plus solidaire à promouvoir. Ce serait un cadre différent pour un codéveloppement où les perspectives et les modalités d’une Union économique et monétaire seraient d’une tout autre nature. »

Dans l’hebdo Vie-Ouvrièredu 7-13 mars 1997, la CGT déclare « ne pas se satisfaire de la venue prochaine de l’euro et des modalités qui y président…

La première fondamentale porte sur la nature de l’Union européenne en construction, indissociable de l’instrument monétaire retenu et des contraintes que le traité de Maastricht et le pacte de stabilité y attachent. 

Il s’agit dans les faits de parvenir à l’intégration européenne par la monnaie. La monnaie unique oblige les États membres à respecter …les critères de convergence : déficit budgétaire, dette publique, inflation. 

Or, ils renforcent l’austérité, et la rigueur imposée aux budgets publics et sociaux vient encore pénaliser une croissance déjà problématique…

Ce que souhaite la CGT qui appelle précisément à la consultation et à l’intervention des citoyens sur toutes questions posées pour aboutir à la redéfinition du cadre économique et institutionnel de l’Union économique et monétaire qui lui paraît incontournable pour construire une Europe « mode d’emploi » et de progrès social. »

Ce sont ces appréciations qui confirment un changement de posture de la CGT qui aboutiront à l’adhésion de la confédération syndicale à la Confédération européenne des Syndicats après que le CCN de novembre 1994 ai voté, par 90 pour, 0 contre, 23 abstentions et 15 Ne prennent pas part au vote, la sortie de la FSM et que l'abandon de la référence à la"socialisation des moyens de production et d'échange" soit adopté au 45èmecongrès. Le 19 mars 1999, quelques jours seulement après l’arrivée de Bernard Thibault au secrétariat général de la CGT, le comité exécutif de la CES décide de proposer l’entrée de la CGT dans ses rangs. Le congrès de la CES (28 juin au 2 juillet 1999) confirme la décision, Force ouvrière votant contre.

Le discours de Bernard Thibault au congrès de la CES, le 30 juin 1999, marque un changement radical de position puisque le secrétaire général de la CGT déclare dès lors « …On risque avec l’élargissement de l’Union européenne que la souhaite la CGT, d’amplifier le décalage entre les attentes des salariés… et la capacité de l’UE à y répondre. »

Alors que la CGT s’était toujours opposée à toute intégration européenne et à l’élargissement de l’U.E. La fin de son discours est très évocatrice de cette évolution « … relever les défis jetés au syndicalisme et international, notamment dans la perspective du nécessaire élargissement de l’Union européenne. 

Je suis venu ici vous affirmer la volonté de la CGT de s’inscrire résolument dans ces combats communs au syndicalisme européen rassemblé  pour les mobilisations futures, dans la CES et avec la CES. »

Pour démontrer cette volonté, le 6 décembre 2000, une première grande « euro-manifestation » est alorsorganisée à Nice (60 000 à 80 000 manifestants). La CGT, grande organisatrice du défilé, montre à ses nouveaux partenaires syndicaux européens sa capacité d’organisation militante et son engagement dans une démarche de coopération inter-syndicale en Europe. Cela se gâtera par la suite…

Le 23 juin 2000, un accord est signé à Cotonou entre l’U.E et les pays d’Afrique, Caraïbes et Pacifique, et du 7 au 11 décembre 2000 le système décisionnel de l’U.E est réformé par le traité de Nice et la Charte des droits fondamentaux est proclamée. 

Ce traité de Nice est rejeté par les Irlandais lors d’un référendum le 8 juin 2001, puis approuvé l’année suivante après aménagement.

Le 1erjanvier 2002, l’Euro est mis en circulation dans douze États mais le 15 septembre 2003, les Suédois rejettent l’adoption de l’euro par leur pays. 

Le 1ermai 2004, dix pays entrent dans l’Union : Chypre, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Slovénie.

Le début des années 2000 marquera une confrontation grandissante en interne de la CGT sur la nature de l’Union européenne avec des syndicats, des Unions locales (UL), des Unions départementales (UD) et quelques comités régionaux opposés par l’expérience des luttes au traité constitutionnel européen et à un appareil confédéral et des directions de fédérations plutôt favorables!

En région Centre, dans le journal Centre infosde nov.-déc. 2004, dans ma responsabilité de secrétaire du Comité régional j’avais écrit dans l’édito « Derrière le projet de Constitution européenne, c’est l’expression du peuple qui est mise en cause, c’est notre système de protection sociale, nos services publics, le devenir des collectivités locales, le rôle et l’existence même du parlement qui sont menacés par les objectifs qu’il contient. 

La CGT qui lutte, depuis toujours, pour la paix, le désarmement, la coopération et la solidarité entre les peuples ne peut aujourd’hui apporter sa pierre à la mise en concurrence, à la marchandisation de l’ensemble des activités, des richesses naturelles et de la vie des individus sur cette planète. 

Lutter pour des droits nouveaux, des garanties renforcées pour les salariés, les êtres humains, implique de continuer aujourd’hui à résister aux chants des sirènes, du réalisme économique justifiant toutes les régressions. Le social, les libertés sont à bâtir et reconquérir dans les luttes. Le développement durable ne peut exister sans la mobilisation au plan social et politique des peuples.

Indépendante mais surtout pas neutre, la CGT peut contribuer dans la mission qui est la sienne, à élever la conscience collective en apportant sa pierre au rejet de cette constitution par le plus grand nombre de salariés comme elle l’avait fait en 1992 pour le traité de Maastricht ». Beaucoup d’autres dirigeants des UD seront sur cette ligne syndicale ainsi que des camarades impliqués dans les premières responsabilités dans plusieurs fédérations de la CGT. 

Le 12 janvier 2005, les eurodéputés approuvent le traité constitutionnel européen (TCE) à une large majorité; les Français le rejettent par référendum du 29 mai avec 54,6% de « non » suivis par les Néerlandais, le 1erjuin avec 61,6% des voix. La Confédération européenne des Syndicats (CES) dans un communiqué du 30 mai 2005 « est déçue et regrette que des citoyens français aient rejeté la Constitution européenne, tout en respectant leur choix ».


 

Le début de la résistance

Un petit retour en arrière aux 2 et 3 février 2005, le comité confédéral national (CCN) de la CGT après dix heures d’âpres débats et interventions se prononce pour le rejet de la constitution européenne. La direction confédérale était de son côté favorable à un non positionnement de la CGT sur cette constitution européenne arguant que des avancées avaient été obtenues en termes de droits fondamentaux. D’ailleurs, le projet de texte de la contribution de la CGT au débat public rédigée par la commission exécutive confédérale allait dans ce sens.

Il n’est pas inutile de rappeler que plusieurs acteurs confédéraux du Bureau, de la CEC et conseillers confédéraux membres de l’association « Confrontation » ont à l’opposé pris position publiquement en faveur de ce traité.

Plus les nombreuses interventions des membres du CCN se succédaient le 2 février, et plus la direction confédérale mesurait l’écart entre sa position et celle de la très large majorité des camarades des unions départementales et des fédérations. Le secrétaire général excédé prit la parole pour fustiger les membres du CCN qui s’étaient exprimés clairement pour le rejet, les accusant d’être des gauchistes manipulés de l’extérieur; il alla jusqu’à laisser supposer qu’il pourrait mettre un terme à son mandat de secrétaire général si la direction confédérale était mise en minorité. Il quitta d’ailleurs la salle du CCN laissant Jean-Christophe Le Duigou, Secrétaire confédéral et président de séance gérer la situation. 

Il y a eu 90 inscrits au débat, pour trouver une solution entre la posture de la direction confédérale et la volonté du CCN, Jean-Christophe Le Duigou a proposé une série de votes pour déterminer le texte final donnant le positionnement de la CGT. Le premier vote consistait à choisir le texte proposé par la commission exécutive confédérale comme base d’expression de la CGT ou à s’orienter vers une réécriture du texte de contribution de la CGT sur le traité de constitution européenne. Une douzaine de membres du CCN se sont prononcés pour la réécriture, dont quatre de la région Centre, les secrétaires des unions départementales du Cher, de l’Indre, du Loir et Cher et du Loiret.

Le deuxième vote a porté sur une appréciation favorable de la charte des droits fondamentaux dans le texte; il y a eu 18 contre et 12 abstentions. Le troisième vote doit porter sur le positionnement de la CGT par rapport au traité. A cette fin, le bureau confédéral propose d’ajouter une phrase : 

« A ce stade, les débats ont montré qu’une grande majorité des militants considère que le projet de traité est inacceptable en l’état ». Il y a désaccord du CCN sur cette rédaction, notamment sur la formule en l’état alors que le traité constitutionnel ne sera plus modifié d’ici sa ratification. 

Les membres du CCN demandent pourquoi ne pas positionner clairement la CGT ou le CCN. Le secrétaire de l’UD du Var intervient pour qu’enfin une position soit adoptée en affirmant que la discussion a montré que le CCN est pour le rejet du traité. Jean-Christophe Le Duigou estimait avoir entendu l’inverse. Le vote porta sur la phrase suivante : « Le CCN se prononce pour le rejet du traité constitutionnel ». L’UD des Bouches du Rhône demandait un vote de représentativité puis un vote par appel : le score est très nettement pour le rejet du traité constitutionnel, à 74 voix dont cinq UD de la région Centre sur six : 

Le lendemain, la reprise des débats se concentre sur la décision du CCN de rejeter clairement le traité de constitution européenne (TCE) par le vote du texte. Il est demandé au CCN de confirmer ou non son vote de la veille. Le score en faveur du rejet du traité est renforcé puisque ce sont 81 organisations qui le rejettent dont les six UD de la région Centre cette fois ci et seulement 18 contre et 17 abstentions.

Plusieurs membres du CCN ont voté ce texte bien qu’ils ne le jugeaient pas très bon, uniquement parce l’essentiel était d’être parvenu au rejet du traité constitutionnel. Plusieurs membres étaient favorables à ce que la CGT lance un appel national aux salariés pour qu’ils rejettent en masse ce projet de constitution européenne en utilisant le vote lors du référendum. Faute de l’avoir obtenu nationalement, plusieurs UD comme en région Centre feront une campagne publique de masse pour le non au référendum.

Ce CCN restera dans la mémoire collective de la CGT comme un moment fort de l’importance de la place et du rôle du CCN dans la CGT. Quand ça tangue dans les idées, les positions, le fonctionnement de la CGT, c’est toujours le CCN qui permet à la CGT de se repositionner sur les rails du syndicalisme de classe, de masse et de ses valeurs.

A partir de ce moment, le positionnement de la CGT sur les questions de l’Europe ne cessera plus de susciter des critiques vis-à-vis d’une posture confédérale qui s’obstine à refuser de faire l’analyse et le bilan de nos actions, de nos luttes et des acquis ou des reculs sociaux depuis notre entrée à la CES.

Pendant ce temps, les libéraux mettent les bouchées doubles pour élargir leur domination et mettre au pas les salariés et les peuples sous le diktat du capital dont l’UE est l’outil conçu pour le faire. Le 1erjanvier 2007, la Bulgarie et la Roumanie entrent dans l’Union et la Slovénie intègre la zone euro. Les 18-19 octobre 2007, le traité de Lisbonne est approuvé par le Conseil européen. Il est ratifié par le parlement français mais rejeté par les Irlandais lors d’un référendum le 12 juin 2008 approuvé un an plus tard après aménagement.

Le 9 mai 2010 est créé le Fond européen de stabilité financière puis le 2 mars 2012 sont adoptés le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) et le mécanisme européen de stabilité (MES).

Le 8 décembre 2011, le Secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, cosignait avec François Chérèque, Secrétaire général de la CFDT et d’autres syndicalistes européens un texte vantant le modèle social européen et affirmant notamment « nous continuons de soutenir qu’il n’y a pas d’autre solution que l’approfondissement du projet européen ».

En septembre 2012, après avoir attendu l’avis négatif de la CES, la CGT mobilise pour s’opposer à la ratification du "Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance" (TSCG). Ce texte est destiné à imposer une discipline budgétaire stricte à tous les États de l’Union européenne... Les différents parlements nationaux seraient en grande partie dessaisis d’une de leur principale prérogative actuelle, celle qui consiste à définir les orientations économiques et sociales d’une nation. Ce traité, baptisé le "Merkozy", pour Merkel et Sarkozy, est un déni de démocratie, un instrument dangereux, au service des puissances financières pour imposer l’austérité aux différents peuples.

Il est dès lors de plus en plus difficile aux militants CGT de se retrouver dans une organisation syndicale où les dirigeants se déclarent pour plus d’intégration dans le projet européen, et puis ensuite demandent de se mobiliser contre les outils de cette intégration. De leurs côtés les peuples des pays d’Europe supportent de moins en moins les cures d’austérité et de régression sociale imposées par les différents traités européens. Le 23 juin 2016 les habitants du Royaume-Uni décident par référendum à 51,89% de sortir de l’U.E.

C'est la première fois que la population d'un État membre se prononce en faveur de la sortie de l'Union européenne. Le 29 mars 2017, la Première ministre Theresa May informe le Conseil européen du souhait du Royaume-Uni de quitter l'Union européenne, lançant formellement la procédure de retrait

Aujourd’hui force est de constater que les luttes ne sont pas à la hauteur des besoins sociaux et faute d’un syndicalisme de classe offensif, une partie des salariés actifs, chômeurs, retraités se mobilisent spontanément en dehors de toute organisation traditionnelle au travers du mouvement des « gilets jaunes » en France. Cela devrait interpeller au plus haut point la CGT, non pas en terme de défiance envers ce mouvement mais au contraire sur comment créer les convergences de luttes pour répondre aux revendications de salaires, de protection sociale, de services publics de proximité, de travail stable au plus près du domicile et de transports en commun pour se déplacer. C’est d’ailleurs ce qu’ont exprimé de nombreux délégués présents au 52èmecongrès dans leurs interventions.

Il convient à présent bien au-delà des manipulations des médias et des européistes de prendre toute la mesure dans la CGT du fort rejet de cette Union européenne que les peuples perçoivent bien comme opposée à leur bien-être et contraire à la satisfaction de leurs revendications. Les résultats des élections européennes confirment partout en Europe que les seuls qui progressent réellement sont ceux qui, avec des motivations différentes, s’affichent contre cette UE. Si en France cette consultation révèle un paysage politique ravagé avec des forces progressistes totalement exsangues, nous devrions syndicalement analyser pourquoi depuis des décennies, en fait depuis le tournant du blocage des salaires du gouvernement Mauroy en 1983, la gauche et le syndicalisme n’ont cessé de reculer et d’accumuler les défaites. 

La CGT ne devrait-elle pas faire un gros travail d’introspection pour regarder d’où elle vient, quelles sont ses valeurs historiques et ses objectifs de réponses immédiates aux revendications des travailleurs et de contribuer par les luttes à les satisfaire et à la transformation de la société?


 

Le chemin emprunté ces dernières années s’inscrit-il dans ses objectifs? 

La stratégie syndicale de la CGT dépend aujourd’hui en grande partie de son positionnement sur l’U.E. Faut-il y rester pour agir de l’intérieur avec la CES en continuant à renforcer le mythe et le leurre d’une Union européenne sociale ou faut-il la combattre avec détermination et opiniâtreté parce que les intérêts des salariés y sont totalement opposés et que de salut des salariés et des peuples il n’y aura que par les luttes ?

Le moins que l’on puisse faire en tant que syndicalistes ayant l’expérience des luttes menées ces quarante dernières années, c’est de nous interroger après les résultats des dernières élections européennes du 26 mai avec la montée de l’extrême droite.

Soit, nous laissons le drapeau, l’indépendance de la Nation, de son peuple souverain aux fascistes, soit la CGT assume ses responsabilités de classe en luttant pour la reconnaissance de l’exercice du pouvoir politique des citoyens pour peser sur toutes les politiques publiques.

Soit, nous reprenons le drapeau du respect de la souveraineté populaire, de l’indépendance de notre Nation ; du point de vue de la recherche, de l’industrie, de la défense, nous participons à œuvrer pour de nouvelles coopérations à l’échelle de l’Europe et au plan international en aidant les pays les plus pauvres à leur auto-détermination et indépendance totale, soit nous pouvons, nous et les générations qui suivront s’apprêter au pire.

A présent sous la pression des grandes puissances financières, d’un de ses bras armés qu’est l’Union européenne, les injonctions de l’UE vont s’accentuer pour en finir en France avec la fonction publique, les retraites, la sécurité sociale, les collectivités territoriales.


 

Nous nous trouvons maintenant à la croisée des chemins.

Dans ce paysage syndical et politique dévasté, la CGT peut reprendre l’initiative du rassemblement du salariat et de toutes les forces qui entendent sortir des griffes de la finance par la mobilisation revendicative répondre aux besoins sociaux et changer de société. Avoir cette ambition exige de faire preuve d’ouverture, d’écoute et de détermination à impulser les luttes avec toutes les forces syndicales en France, en Europe et au plan international sans exclusive ni ostracisme et avec les forces qui s’opposent au diktat du capital au plan politique, associatif et mutualiste.

Il ne s’agit pas de questions qui ne concerneraient que des spécialistes mais bien d’enjeux sur lesquels, tous les syndiqués de la CGT doivent réfléchir en prenant partout des initiatives pour enrayer la déferlante libérale ambiante et porter des revendications très offensives. Pour cela nous avons besoin partout de partir des besoins sociaux, de travailler sur des ambitions revendicatives cohérentes et communes entre toutes les structures de la CGT en ayant la préoccupation de rassembler le salariat dans sa diversité de situation.

Toute l’histoire de la CGT nous montre que les débats ont été permanents dans la CGT entre révolutionnaires, réformistes, anarchistes, et ils le seront toujours dans une organisation de masse. Le politique a lourdement pesé dans la réflexion, les postures syndicales mais dans le paysage politique ravagé que nous connaissons aujourd’hui il convient que la CGT reviennent à ses fondamentaux et joue tout son rôle de moteur du débat public.

La période du programme commun a imprimé les comportements, celle de l’effondrement du bloc de l’Est à rendu orphelin de nombreux dirigeants, il nous faut aujourd’hui dans la CGT savoir nous projeter à partir du terrain, là où vivent et travaillent les salariés pour aider les syndiqués en partant du revendicatif pour ouvrir des perspectives de changement en profondeur de la société française.

Philippe Cordat

Union locale de la CGT de Boucau, Pyrénées Atlantiques

Le 28 Mai 2019

 

Notes :

1Philippe CORDAT, Secrétaire Régional de l'Union Régionale CGT du Centre –Val de Loire,Auteur de l’article « GILETS JAUNES ET GILETS ROUGES MÊME COMBAT », voir < http://www.frontsyndical-classe.org/2018/12/philippe-cordat-secretaire-de-l-union-regionale-cgt-du-centre-gilets-jaunes-et-gilets-rouges-meme-combat.html >

2NDLR. Militant CGT Val de Marne, Ancien responsable du secteur international de la CGT. Intervention lors de la préparation du dernier Congrès de la CGT : < http://www.defenddemocracy.press/intervention-de-jean-pierre-page-au-comite-general-de-lud-cgt-du-val-de-marne/ >

3NDLR. Organisation créée à l’initiative de la Commission européenne dans une perspective d’un « syndicalisme d’accompagnement » intégré dans le processus de « construction européenne » et regroupant les syndicats réformistes des pays adhérent à l’Union européenne.

4< http://www.communcommune.com/2016/08/camarades-je-demande-la-parole-un-livre-de-jean-pierre-page-avec-charles-hoareau-philippe-cordat-et-jean-claude-vatan-investig-actio >

5NDLR. La scission du syndicat CGT-FO fut formée au début de la guerre froide par les éléments réformistes de la centrale syndicale suite à l’ingérence des Etats-Unis dans les milieux syndicaux et politiques français. Voir < https://journals.openedition.org/chrhc/1666 >

6En Allemagne, nom donné aux entreprises associées en cartel afin de contrôler l'ensemble de la chaîne de production.

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27 avril 2019 6 27 /04 /avril /2019 18:04

Depuis plus d’une trentaine d’années, les gros médias de masse se lamentent en permanence sur le ‘coût’ et le ‘déficit’ de la Sécurité sociale alors que le choix des méthodes de calculs statistiques et l’absence de contrôle des prix des médicaments sont laissés au désirs du secteur privé. Ce qui démontre que l’objectif des pouvoirs politiques qui lui sont liés est de faire disparaître cet organisme pour augmenter ici aussi les profits du secteur privé. En prenant en otage les citoyens qui doivent essayer de se faire soigner. Pourtant, l’exemple français confirme celui de beaucoup d’autres pays où la médecine publique si elle est correctement gérée et contrôlée donne de biens meilleurs résultats que la médecine privée. Le taux de mortalité des richissimes Etats-Unis par exemple, fleuron d’un système de santé privé et inégalitaire, vient d’être dépassé par un pauvre pays du Tiers-monde, Cuba, qui a su créer l’un des meilleurs système de santé dans le monde, entièrement socialisé.

       Il est donc clair que quand on parle dans les médias du déficit de la Sécurité sociale, il s’agit en fait d’un manque à piller de la part des actionnaires du secteur privé pharmaceutique, hospitalier et médical qui souhaiteraient pouvoir prendre le contrôle de la vie et de la mort de la masse des citoyens. En utilisant manipulations, statistiques tendancieuses et infantilisation d’une opinion qui gagnerait, ici comme ailleurs, à se mobiliser pour reconquérir avant qu’il ne soit trop tard le pouvoir sur sa santé et son avenir.

La Rédaction

 

Une Grande Dame qu’on assassine

-

Avril 2019

 

Badia Benjelloun

 

Une Dame était née. Un vieille dame, encore fort vigoureuse, est menacée de mort. Accusée tour à tour d’être fort dépensière, impécunieuse, de n’être pas assez moderne, elle est jugée digne de passer de vie à trépas.

 

On lui reproche sans aménité d’avoir un trou. Obscène ?

Oui, l’invention de ce trésor sémantique promu par le syndicat du patronat français est une insulte à l’intelligence d’un enfant en école primaire. Un trou dans l’imaginaire commun est un orifice dangereux, un accroc dans un tissu, une béance sans cause dans un continuum matériel. Une anomalie spatiale dans laquelle on peut choir, disparaître, se faire engloutir. Un hiatus sans cause irréparable. Un vide, une fosse, un puits sans fond. Une absence, un endroit perdu et même une prison.

Pourtant cette dame d’une grande dignité est des plus respectables. Elle nous offre des soins, nous rémunère quand nous élevons un enfant et veille à nous assurer de quoi vivre quand on ne peut pas travailler ou que nous devenons trop vieux pour le faire.

 

Elle est très riche aussi. Son budget est de loin supérieur à celui de l’Etat.

Elle présente un déficit, c’est-à-dire qu’il existe un déséquilibre entre ses recettes et ses dépenses. Mais l’image d’une lacune statique inexplicable inquiète et se substitue à la notion dynamique de flux.

La Sécurité Sociale française instituée par décret en octobre 1945 par les communistes et les gaullistes de la Résistance a été dotée du tiers de la richesse produite par le travail. Son budget a d’abord été géré par les travailleurs eux-mêmes. Cette démocratie fondamentale, la gestion des contributions des travailleurs par les intéressés, intolérable pour le patronat, a été rognée progressivement. L’ordonnance de Juppé de juin 1996 y a mis fin, elle a introduit une parité entre représentants des assurés sociaux, des employeurs et des représentants des salariés désignés (et non plus élus) par les organisations syndicales.

 

Involution sous la contrainte.

Toujours en 1996, moment aigu de l’offensive libérale, avec le triomphe de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), l’effondrement du bloc soviétique et l’initiation des guerres sans fin des USA et de l’OTAN, l’Etat acquiert un rôle de tutelle de la Sécurité Sociale dont le budget prévisionnel est voté au Parlement tout en ayant la maîtrise exclusive du prix des médicaments.

Prenant prétexte de favoriser l’emploi dans un contexte de chômage structurel consolidé depuis des décennies, l’Etat est intervenu pour exonérer les employeurs des cotisations sociales, en particulier sur les bas salaires, devenues charges dans le vocabulaire des médiocrates.

 

Le Comité de suivi des aides publiques aux entreprises et des engagements (COSAPE) estime dans son rapport de lannée 2017 (1) à près de vingt cinq milliards deuros le montant de ces exonérations.

Cette politique mise en place depuis 1993 s’est enrichie de nouveaux dispositifs au point que les cotisations patronales pour les salaires du niveau du salaire inférieur SMIC sont désormais nulles sans réel effet sur la baisse du chômage.)

En mettant en regard la courbe du déficit au cours des dix dernières années, le pic le plus important de 23,3 € milliards en 2010, dans le sillage de la crise financière étasunienne disséminée sur toute la planète, reste bien en deçà des 25 milliards dus et exonérés (2).

La ‘Sécu’ parvient à traquer de mieux en mieux les fraudes sociales (3) grâce à un ciblage pertinent et à réaliser des redressements pour un montant de plus d’un milliard par an. Cependant, l’ACOSS, sa banque, estime entre 6 et 7 milliards le manque à gagner dû à la fraude dans le secteur privé. La Cour des Comptes l’évalue selon d’autres principes de calcul et aboutit au chiffre de 22 € milliards par an.

Reprenons, le déficit de la Sécu a connu son maximum en 2010, 23,3 € milliards versus 20 € milliards d’exonérations et au moins 6 de fraudes. La Sécu n’a de plus aucun moyen de décider du prix des médicaments, des dispositifs médicaux ni des actes de biologie médicale.

Lorsque l’on apprécie le déficit selon un rapport sur les recettes (488 € milliards) ou les dépenses, il savère dans les fait que pour lannée 2017 (4), les comptent montrent quil est inférieur à 1%.

En comparaison, le déficit de l’Etat sera d81 € milliards en 2019 (5) sur un chiffre de recettes à 291 € milliards soit un rapport de 27% ! Pour autant, les médiocrates ne préconisent pas (pas encore ouvertement du moins) de donner la gestion du budget de l’Etat à des firmes privées.

 

Offensive délibérée du libéralisme.

Un discours prétendument expert présente depuis au moins les années 1990 la Sécurité Sociale, l’acquis le plus important des luttes sociales qui a abouti en matière de soins médicaux à l’application de la règle de mutualisation des risques de santé ‘A chacun selon ses besoins et de chacun selon ses moyens’ comme « Le Machin » vieillot a détruire absolument. Le salaire social, c’est-à-dire les contributions salariales et patronales qui constituaient l’essentiel de ses recettes avant d’en représenter les deux tiers en raison de l’introduction de la CGS et de la CDRES, est sans cesse évoqué comme une charge d’un coût exorbitant, alors qu’il est une épargne. Ce discours ‘économique’ idéologisé est passé largement comme une évidence pour une large part de l’opinion publique. Cette mutation résulte du travail frénétique de think tanks qui inondent de leurs élucubrations tournées vers le seul profit du capital les médias, la littérature, scientifique ou non, et l’université. Il a fallu que du temps soit passé et que l’on aide ce peuple rétif à oublier pour que l’on tente aujourd’hui de réhabiliter Renault qui avait travaillé avec zèle pour l’occupant.

Il est vrai que près de 500 milliards qui échappent à l’appétit des banques et des mutuelles privées ne peuvent que générer une frustration à hauteur des profits potentiels perdus. 

La déclaration Denis Kessler (6), ancien patron du Medef faite à la revue Challenge en 2007 est tout à fait explicite. Il faut détruire le programme social issu de 1945, lequel n’a pu être imposé qu’en raison de la collaboration patente de la haute banque française et des maîtres de la sidérurgie et de la chimie française avec l’Allemagne nazie. L’étude des archives des années précédant la SecondeGuerre mondiale montre sans ambiguïté aucune la choix de la défaite (7) des élites françaises.

Cette mise en majuscule d’une dette sociale intenable a permis de glisser l’autre message majeur qui doit justifier la dépossession des travailleurs de leur épargne collective. Sa gestion est obligatoirement désastreuse et onéreuse puisqu’elle n’est pas confiée au secteur privé défini selon l’axiomatique libérale comme plus performant. La comparaison avec les système suisse et américain caractérisés par l’absence de monopole public indique le contraire. Les frais de gestion en France de cette collecte et sa redistribution restent en faitinférieurs à 4% du budget quand ils sont de l’ordre de 20% (8) pour les complémentaires santé.

 

Une vigueur jamais démentie.

Malgré toutes les entailles faites à ses ressources toujours amputées des exonérations, des fraudes non contrôlées et des taxes perçues par l’Etat et non reversées, s’opère le retour progressif à l’équilibre des comptes de la Sécurité sociale en 2019-2020.

Il permet un désendettement qui situera la dette en dessous de 35 € milliards (9) en 2024 versus les 162 € milliards de 2015. Cette dette placée sur les marchés financiers est détenue (10) à 95% par des étrangers qui en sont très friands. Les travailleurs français leur ont versé des dizaines de milliards d’€ d’intérêts. Alors pourquoi vouloir continuer à fermer des lits d’hospitalisation et fermer des hôpitaux généraux et de proximité?

Le processus d’appauvrissement du pays en structures hospitalières a été initié depuis longtemps.

La suppression des Conseils d’administration (11)où siégeaient élus, représentants du personnel et des médecins en 2010 pour ne laisser place qu’à la direction nommée par les directeurs d’Agence régionale de santé, eux-mêmes placés sous les ordres directs du ministère a affirmé le principe de leur contrôle vertical et centralisé. Ainsi a été dégagé ce qui pouvait faire obstacle aux décisions de licenciements et de fermetures.

 

Rationalité et rationnement.

Les différents politiques affectés à cette tâche, des femmes le plus souvent, ont été les ministres de la Santé, Bachelot, Touraine et maintenant Buzyn, recourent à l’argument de rationalisation des ressources quand les usagers perçoivent un recul des services publics de proximité. Leur ‘communication’ s’articule autour de deux principes au substrat contradictoire. Les petits hôpitaux périphériques sont à proscrire car sans ressources ni pratiques suffisantes pour assurer des soins de qualité dans des conditions de sécurité. Les hôpitaux de plus grande envergure, de haute compétence technique, sont trop nombreux et se font concurrence, il faut en réduire le nombre. Une logique qui ne serait pas celle purement comptable à court terme envisagerait une redistribution des moyens vers les zones déshéritées. Elle renforcerait le maillage et dynamiserait la fonction de santé publique vers un pôle de soin mais aussi de prévention, meilleur moyen de réduire les prévalences des maladies chroniques cardiovasculaires et respiratoires, 60% des coûts actuels de la branche maladie de la ‘Sécu’.

 

La Direction des statistiques du ministère de la Santé constate quil y a bien en fait un processus continu de fermeture d’entités géographiques (12). Le nombre d’hôpitaux publics est passé de 1 458 sites en 2013 à 1 363 en 2017, soit -7%. Les établissements privés à but non lucratifs ont connu une baisse de 4% et les sites à but lucratif une réduction modeste de 2%.

 

La refonte de la carte sanitaire (encore une !) prévue par le gouvernement Macron, c’est en fait la réduction de la masse salariale d’1,2 milliards (13) par le biais de fermetures, redéploiements et ‘restructuration’ pour la période 2018-2022. Soit une ou un infirmier de moins pour chaque commune de France. La prise en compte de motifs uniquement comptables dans ce plan santé dévoilé par la Section 44 de Force Ouvrière va réduire l’offre de soins et aura pour conséquence la mobilité forcée du personnel. La masse salariale des hôpitaux représente 70% des dépenses de fonctionnement des hôpitaux.

 

La désertification médicale ne fera que s’aggraver dans les zones peu peuplées avec la transformation des hôpitaux de proximité en dispensaires sans chirurgie ni maternité ni services d’urgence.

Ainsi s’inquiètent (14) à juste titre les maires des petites villes des effets de la loi santé 2022. La loi de la concentration a été choisie pour déstructurer ce que le pays a conçu et construit depuis des décennies. Les sites hospitaliers régionaux amputés de leurs services les plus importants seront dans un premier temps consacrés à de la gériatrie avec un petit plateau de radiologie conventionnelle avant d’être transformés en longs séjours pour personnes dépendantes ou EHPAD, en fait des mouroirs avec un vernis médicalisé comme il en existe déjà, voire de disparaître.

 

Moins de médecins, moins de soins.

La raréfaction de l’offre de soins aboutira nécessairement à une moindre consommation. L’indisponibilité des services comme la chirurgie réduira fatalement les actes les plus coûteux. Un autre volet de la diminution de l’offre a été l’instauration d’un numerus clausus avec contingentement des places dans les études médicales dès 1971. A l’époque, l’inflation des étudiants en médecine devait être jugulée par un concours d’entrée qui validait les postulants sur leurs compétences scientifiques. Cette mesure semblait justifiée par la généralisation de l’enseignement secondaire qui avait charrié des centaines de milliers de bacheliers à l’université. Quelques décennies plus tard, le maintien de ce numerus clausus relevait davantage d’un réflexe corporatiste (fermer la porte à de nouveaux arrivants) sans répondre à la réalité de la démographie médicale. L’intégration de médecins à diplôme étranger a permis de régler à moindre coût une certaine pénurie, tout en privant bien sûr par ailleurs les pays d’origine de cadres chèrement formés.

 

Richesse et accès aux soins inégal.

Dans les pays de l’OCDE, les soins de santé sont en accroissement constant. Ils dépassent dans leur progression quelquefois celui du PIB, comme c’est le cas pour la France qui leur consacre environ 12% du PIB. Les causes de cette augmentation sont multifactorielles et un nombre très important d’études lui a été consacré. Espérance de vie plus élevée avec depuis quelques années réduction de l’espérance en bon état de santé, innovations thérapeutiques et diagnostiques onéreuses et dont la tarification n’est pas maîtrisée par l’instance politique. 

Indéniablement, la coure de régression montre une corrélation étroite (15) positive entre PIB par habitant et dépenses consacrées aux soins de santé. En revanche, il n’existe pas d’indicateur sur la corrélation entre bonne santé et dépenses de soins de santé, même si intuitivement, elle semble être négative. Cette courbe ne rend pas compte d’une allocation très hétérogène des soins. Les inégalités sociales de santé (16) sont bien identifiées en France. Plus on est travailleur manuel, plus on vit en périphérie des grandes villes, moins on vit longtemps, plus on est en mauvaise santé et moins on a accès à des soins de qualité.

La création des Agences régionales pour la santé n’a en rien fait avancer le chantier urgent de la prévention. Rappelons que les maladies chroniques, particulièrement les métaboliques et les cardio-vasculaires, sont celles qui grèvent le plus les ressources de la Sécurité sociale. Elles sont évitables car ce sont des maladies liées au mode de vie affectant la population sédentaire et exposée à une alimentation industrielle diabétogène et hyper-cholestérolémiante. Les habitudes alcoolo-tabagiques devraient également être combattues si l’on voulait abaisser les affections de longue durée et les morts prématurées. Les efforts ne sont pas portés là où il le faudrait, l’objectif n’étant pas de développer les conditions d’une bonne santé de la population en général mais de complaire à des fabricants de médicaments tout en réduisant la possibilité d’accès à des soins de qualité et de proximité pour la la majorité la plus démunie.

 

Soigner moins et appauvrir.

La gestion d’une politique de santé invariable depuis deux décennies au moins est conditionnée par sa fascination pour la seule variable manipulable aisément, la dépense, particulièrement celle affectée aux salaires. Elle reste piégée dans une comptabilité d’épicier des siècles derniers, dépenser moins, au détriment de la recette et du bénéfice social global qui améliore la qualité de vie d’une population et la prospérité en retour du pays où elle vit.

Elle induit de plus un autre (faux) paradoxe. Baisser les engagements financiers consacrés aux soins de santé va affecter directement et indirectement le niveau et la croissance du PIB, l’outil de mesure fétiche des économies développées. A terme, se profile un futur où l’intérêt économique sera resserré autour de grandes villes avec peu d’unités hospitalières performantes, réservées à quelques catégories sociales privilégiées. Le reste du territoire sera parsemé de centres gériatriques et de dispensaires. La sécurité sociale sera progressivement financée par l’impôt et non plus  par des cotisations liées au travail.

Elle fera la part belle aux compagnies d’assurance privées auxquelles il est devenu désormais selon la loiobligatoire (17) de s’affilier depuis le premier janvier 2016. Au fur et à mesure que les déremboursements pèseront sur le système privé, la Dame née en octobre 1945, en état d’asphyxie et d’anémie entretenu, finira d’agoniser et rendra l’âme.

Badia Benjelloun

23 avril 2019

 

Notes :

1.   https://www.strategie.gouv.fr/publications/exonerations-generales-de-cotisations-rapport-2017-cosape

2.https://www.gouvernement.fr/argumentaire/en-2017-le-deficit-de-la-securite-sociale-sera-resorbe

3.http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2016/07/02/20002-20160702ARTFIG00007-la-secu-detecte-de-plus-en-plus-de-fraudes.php

4.https://fr.wikipedia.org/wiki/Comptes_de_la_Sécurité_sociale_en_France

5.

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23 avril 2019 2 23 /04 /avril /2019 20:21

Les attentats qui viennent de se produire à Sri Lanka tendent à raviver des conflits inter-ethniques et interreligieux dont ce pays connu pour sa capacité de résistance anticoloniale et anti-impérialiste a souffert et continue de souffrir. Sans se contenter d’une réaction purement émotionnelle selon la mode du journalisme en vogue à l’heure actuelle, notre collègue de la rédaction qui habite à Sri Lanka pose la seule véritable question qui vaille la peine d’être posée dans ce genre de situation : A qui profite le crime ? 

On sait que les promoteurs du ‘clash de civilisations’ tentent de jouer partout dans le monde sur les différences d’apparences, ethniques, religieuses, claniques, tribales, régionales, catégorielles, pour opposer le peuple au peuple et l’empêcher de s’unir face à des élites prédatrices ou des dominations impérialistes. Sri Lanka occupe une position stratégique dans l’Océan indien et son gouvernement conservateur aux abois a perdu tout crédit dans le pays. Il aurait été étonnant que, dans cette situation, le terrorisme ne frappe pas dans ce pays qui a jusqu’à présent réussi à préserver, souvent les armes à la main, son unité face à la fragmentation ethnique.

La Rédaction

 

Sri Lanka : à qui profite le crime ?

 

-

23 avril 2019

 

Jean-Pierre Page

 

 

 

« Aucune cause ne justifie la mort de l’innocent ! » La chute, Albert Camus, 1956

 

La nouvelle est tombée le jour de Pâques: un carnage a eu lieu à Colombo, un autre « massacre des innocents », une tragédie, une épreuve. Il peut être difficile vu de Paris, de Londres, de New York, de mesurer l’état de choc qu’il provoque dans toute une population. Pourtant il se passe quelque chose d’indéfinissable, de tangible, de palpable et d’oppressant difficile à décrire. On a connu ça ailleurs.

 

La comptabilité macabre des victimes est provisoire ! Près de 320 morts dont 45 étrangers, plus de 600 blessés, sans doute plus, compte tenu du nombre de disparus et des victimes que l’on ne peut identifier. Des églises sont fracassées, des hôtels dévastés, la peur, partout le sentiment qu’on n’est pas au bout de ce calvaire. N’a-t-on pas trouvé dimanche soir une bombe à proximité du terminal de l’aéroport international Bandanaraïke, puis lundi matin 87 détonateurs à la gare routière de Colombo, et plus tard près d’une église, une nouvelle bombe dans un « van » que des artificiers ont fait exploser! 

 

Est-ce possible ailleurs ? Quand ? Comment le savoir ? 

Le couvre feu a été décrété, les écoles et les universités, les administrations sont fermées, les réseaux sociaux interrompus, tous les trains de nuit sont annulés, les « check points » de l’armée et de la police ont refait leur apparition, le Conseil national de Sécurité et le Parlement sont convoqué en urgence. Toutes les règlementations anti terroristes sont réactivées.

 

Le 23 avril sera une journée de deuil national, au Sri Lanka.

 

Evidemment, ce carnage a ravivé dans l’esprit de chacun un traumatisme toujours sensible. Celui d’un passé pas si ancien marqué par 30 ans de guerre, 80 000 morts, des centaines de milliers de victimes, les destructions effroyables d’une culture cinq fois millénaire, un pays ravagé économiquement et socialement, la disparition d’intellectuels et d’artistes de talents, d’hommes politiques visionnaires assassinés, toute une nation, un peuple, martyrisé par ceux-là même qui voulaient imposer la division du pays pour des calculs sordides, des ambitions géopolitiques, en faisant prévaloir le séparatisme, l’intolérance, l’injustice, le sectarisme comme programme politique. Le prix de ces longues années de souffrances fut d’autant plus lourd si l’on tient compte d’un tsunami sans précédent qui, lui, provoqua la mort de 40 000 personnes en décembre 20041!

 

Le Sri Lanka, l’ancienne Ceylan, dont Octave Mirbeau2aimait à dire « qu’elle était le paradis sur terre » sera-t-il éternellement condamné à subir ses malheurs comme une fatalité tout comme s’il s’agissait pour lui de pousser sans fins son rocher de Sisyphe?

 

Après la défaite politique et militaire des « Tigres » du LTTE3en 2009, il fallu reconstruire un État et une nation menacée de dislocation, redonner du sens à l’unité du pays, retrouver une cohésion. Dix années plus tard le chemin est loin d’être achevé même si le souvenir du conflit tendait à s’effacer. Aujourd’hui, une chose est déjà certaine : le carnage du jour de Pâques donne le sentiment que la société est proche de faire un bond en arrière, que la page n’est pas tournée. La barbarie a frappé partout et sans distinctions! Une prise de conscience se dessine : il faut empêcher le retour à la case départ? 

 

A qui, cette fois le crime profite-t-il ? Telle est la véritable question que beaucoup se posent !

Comme dans d’autres cas similaires, la folie meurtrière n’est jamais aveugle, et c’est bien là tout le problème. La recherche du chaos est toute sauf innocente, elle n’est jamais le résultat d’une génération spontanée. Evidemment, les déclarations, les rumeurs ne manquent pas, les interprétations se multiplient, comme les jugements définitifs des experts « ès terrorisme » qui se gardent souvent de replacer les évènements dans leur contexte et les rapports de force. Au Sri Lanka, régionalement et internationalement, les commentaires se succèdent à cadence répétée, entre sincérité, simulation, hypocrisie et calculs partisans. La dictature des médias s’exerce sans limites avec une seule et même interprétation : On cherche à nous refaire le coup du « choc des civilisations ».

 

Dès dimanche, le Premier Ministre Ranil Wickremensinghe4avait stigmatisé les attentats et leurs conséquences prévisibles. Il ajoutait à la manière surprenante d’une auto-critique que la menace d’attentats terroristes était connue, les services de police et de sécurité en étaient informés mais personne ne les avait pris en compte sérieusement. Il lançait immédiatement un appel à l’aide étrangère, à laquelle Donald Trump répondait immédiatement, ce fut aussi le cas de l’Union européenne, toute prête à apporter son aide5, pendant que la marine indienne, elle, mobilisait une bonne partie de sa flotte aux larges des côtes sri lankaises pour officiellement prévenir tout débarquement de commandos terroristes6.

 

Bizarrement en octobre 2018, au début d’une crise politique majeure qui avait vu son éviction, le même Ranil avait refusé d’enquêter, d’anticiper et de prendre en compte le complot visant l’assassinat du Président Sirisena7. Pire, il avait fait interpeller et placer en détention des responsables des services d’intelligence et de sécurité du pays. 

 

Faisant suite aux évènements du 21 avril et suite aux propos du chef de gouvernement, le Ministre de la défense Ruwan Wijewardane8confirmait que l’on ignorait qui étaient les commanditaires. Etaient-ils étrangers ? « ISIS (Daesh) avec des connections locales » accusait immédiatement le Dr. Rohan Gunaratna9.

 

Par contre, on connaissait parfaitement les auteurs des attaques dont les arrestations étaient en cours ou imminentes. Parmi eux, plusieurs « kamikazes » musulmans, tous Sri Lankais à l’identité établie qui pour certains avaient loué la veille des chambres dans les palaces de Colombo visés par les attentats notamment au « Cinnamon Grand » et au « Shangri-La ». Dès le milieu de la journée, de premières arrestations intervenaient, 8 individus, puis 13 et depuis 28. La location d’une maison était identifiée à Panadura dans la banlieue de Colombo, elle constituait en effet la base arrière de toute l’opération. Sa location selon le propriétaire coutait 45 000 roupies, l’un des locataires suspect d’intégrisme religieux, mais protégé par un politicien local avait servi d’intermédiaire. On l’avait donc laissé tranquille. 

 

Il était enfin confirmé que dix jours auparavant les services secrets américains et indiens avaient informés les autorités sri lankaises. CNN a ainsi révélé l’existence d’une note de l’adjoint de l’Inspecteur Général de la Police à Colombo adressée à différents services, y compris ceux du ministère de la défense ou était évoqué le projet d’une attaque suicide revendiquée par Mohamed Saharan, le dirigeant du « Nation’s Thwahid Jaman ».

 

On aurait donc laissé faire ? Mais qui et pourquoi ? 

Loin de contribuer à faire la clarté, les rivalités au sein de l’élite politique allaient rendre les choses plus confuses encore. L’heure des règlements de compte était venue. Selon plusieurs membres du gouvernement, le Président hostile au Premier Ministre était informé mais n’aurait rien fait. En voyage à l’étranger, il n’aurait pris aucune disposition pratique, oublié de réunir le Conseil National de sécurité, laissé vacant ses responsabilités en matière de défense. Quant au ministre de l’économie et homme lige des Américains Mangala Samaraweera, l’ancien président de centre-gauche et chef de l’opposition Mahinda Rajapaksa, chercherait à exploiter la situation. Les morts ne sont pas encore enterrés que la politique politicienne sri lankaise avec la médiocrité qui la caractérise s’en donne a cœur joie. Elle s’agite et comme toujours sans dignité. Comme à l’habitude, tout le monde y va de son couplet. !

 

On reste confondu par ces découvertes et ces révélations quelques heures à peine après le carnage. Ainsi comme en d’autres lieux, à Paris, Londres ou Bruxelles, on connaissait les « terroristes », les filières, les structures, l’organisation de l’opération, les contacts et même les relations politiques locales des terroristes10. Fort opportunément, ils avaient signé leurs forfaits en laissant sur place leurs papiers d’identité et bien d’autres objets confondants pour des terroristes aussi bien organisés. Bien étrange « remake » déjà joué ailleurs!

 

Face aux interrogations et aux questions qui pleuvent, le Président et le Premier Ministre ont annoncé sans tarder la mise place d’une commission d’enquête. « Si vous voulez enterrer un problème, nommezune commission » avait l’habitude de dire Georges Clemenceau11 ! A la recherche d’un bouc émissaire et pour faire bonne mesure, le pouvoir a exigé la démission de l’Inspecteur Général de Police (IGP), haut fonctionnaire pourtant sous la responsabilité du gouvernement12. A Colombo comme à Paris, Castaner fait des émules, lui fait démissionner le Préfet de Police, ici l’IGP. On a les inspirateurs que l’on mérite !

 

Ainsi et comme ce fut le cas ailleurs, on découvre en moins de 48 heures« le modus operandi », il est chaque fois le même. Il s’agirait d’un groupe djihadiste, des combattants d’origine sri lankaise survivants de la guerre en Irak et Syrie. Du moins, c’est ce qu’affirme la très informée Nirupama Subramanium journaliste de l’Indian Express. Selon celle-ci les services de renseignements indiens, le trop fameux RAW, avaient informé leurs partenaires Sri lankais sur la menace imminente d’attentats devant frapper des églises catholiques, des touristes à travers de grands hôtels de la capitale, l’Ambassade indienne était également visée. Les terroristes étaient connus disait elle, toutefois, elle n’alla pas jusqu’à mettre en cause les rebelles kashmiris qui, selon Delhi, seraient soutenus en sous mains par le Pakistan13, mais suivez son regard. En politique, il n’y a pas de petits bénéfices ! L’Inde n’est-elle pas au milieu d’une bataille électorale que l’on dit difficile pour Narendra Modi, son premier ministre. En conflit ouvert avec le Pakistan, il menace s’il le fallait d’utiliser la bombe atomique14pour régler leurs éternels différents frontaliers. Le contexte régional n’est donc pas indiffèrent, il faut le prendre en compte!

 

Pendant ce temps, le gouvernement sri lankais, lui, est aux abois. La perspective des prochaines élections présidentielles et celles provinciales maintes fois reportées sont dans toutes les têtes. L’avenir est en effet incertain pour les néo-libéraux de Ranil Wickremesinghe dont le parti UNP est en proie aux ambitions multiples. Cette inquiétude est également perceptible chez leurs protecteurs américains pour qui le Sri Lanka géré dorénavant comme une extension des Etats-Unis est dirigé en fait depuis l’Ambassade des Etats-Unis avec la collaboration de US Aid, des Peace corps au budget impressionnant, avec l’appui de l’Open Society de Georges Soros, d’ONG et de nombreuses fondations tentaculaires, comme la société du Mont Pellerin15à laquelle appartient Ranil Wickremesinghe et qui s’héberge directement dans les bureaux du premier ministre.

 

A ce stade de la réflexion, il n’est pas inutile de rappeler que la fin justifiant les moyens on découvre dans la longue histoire politique de Sri Lanka, comment les politiciens de droite ont souvent, non sans cynisme et violence, provoqué des évènements leur permettant de rester indéfiniment au pouvoir. Un des moyens consiste à reporter systématiquement et pendant plusieurs années les échéances électorales. Mais il y a eu bien pire, on le fit aussi en s’accaparant tous les pouvoirs politics, en muselant les libertés fondamentales, en interdisant les partis et les syndicats, en foulant au pied la démocratie, en assassinant les opposants et de nombreux intellectuels. Ce fut le cas par exemple du Président J.R Jawardana, ce grand ami de Ronald Reagan qui fit amender la constitution en 1978, afin de faire main basse sur tout l’appareil d’État, le plaçant exclusivement et unilatéralement à son service. Il initia le « Prevention Terrorism Act », puis prolongea indéfiniment la survie de son gouvernement en reportant définitivement toutes les consultations électorales, il changea même la capitale de place en lui donnant son nom. En 1983, il fut l’inspirateur et l’organisateur du « Black July », un pogrom anti-tamoul16qui ne fut pas indiffèrent aux causes de la guerre qui ensanglanta le pays pendant 30 ans. A cette époque et dans son gouvernement, J.R comme on l’appelait communément comptait un jeune ministre ambitieux, aux dents longues et plein d’avenir : Ranil Wickremensinghe. Tout semble confirmer que l’élève a retenu la leçon du maître.

 

Apres les évènements politiques de novembre 2018 et le limogeage dont il fut l’objet, Ranil cherche depuis une réponse existentielle au maintien de son pouvoir exclusif. La situation est compliquée car il doit faire face au mécontentement et au rejet personnel dont il fait l’objet. Ce sentiment est en effet très fort dans le pays. Avec le soutien des pays occidentaux, il a pu jusqu’à présent se maintenir mais au prix de l’éclatement de la majorité dont il disposait au parlement et de concessions qu’il du faire à l’opposition, notamment en admettant à sa tête, le toujours charismatique Mahinda Rajapkasa. Il le le sait, il a gagné du temps mais la partie décisive n’est que remise. A travers leur exploitation, les évènements tragiques que connaît le pays peuvent peut-être offrir une porte de sortie à l’impasse politique dans laquelle il se trouve. Il faut donc s’attendre à ce qu’il ne la néglige pas, même s’il doit faire tomber quelques têtes. C’est là une autre dimension du contexte à prendre en compte.

 

L’urgence est impérative, car la pression de la part des Occidentaux et des Indiens est grande pour maintenir leur contrôle et leur hégémonie sur cette île si stratégique. Ces derniers doivent faire face aux ambitions économiques, militaires et politiques de la puissance montante dans la région, la Chine, et son grandiose projet de nouvelle route de la soie que soutiennent entre autre ses alliés russe, pakistanais, iranien.

 

Le problème, c’est que l’ingérence occidentale, la mise en cause ouverte de la souveraineté du pays provoque une mobilisation croissante et sans précédent de l’opinionsrilankaise contre ce qui fait figure d’abdication, de reniement et de trahison de son élite au pouvoir. Depuis 2015 et le vote d’une résolution au Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU à Genève, très contraignante pour le Sri Lanka mais soutenuepar lui-même et les USA, le gouvernement a du mal à se dépêtrer de cet aveu de soumission aux exigences occidentales. Elles sont vite devenues insupportables, afortiori pour un peuple ayant subi 450 ans de colonisation.

 

Washington à travers ses ambassadeurs agissant comme de véritables “missi dominici” se comporte donc avec la condescendance anglo-saxonne habituelle, comme il le ferait d’une ancienne « république bananière ». Par ailleurs, la crise économique et sociale s’est aggravée dans tous les domaines. Les “Chicago boys” de Milton Friedman et les réseaux de la Fondation du Mont Pèlerin orientent les décisions avec les conséquences politiqueque l’on imagine! Rien ne doit échapper à l’ouverture aux dogmes du libéralisme sous le contrôle draconien du FMI, de la Banque mondiale, d’une Union européenne tatillonne, comme à celui des institutions financières internationales. Mais il y a un prix à payer, et il est très lourd.

 

Le résultat est spectaculaire, en deux années, le pays est au bord de la faillite, la roupie a perdu près de 20% de sa valeur en un an, un effondrement de l’économie est en vue, la régression sociale est l’horizon immédiat, l’épidémie de dengue fait des ravages, la liquidation de la production agricole, entre autre celle du riz, du thé, des épices est organisée, les inégalités ont explosé, les riches promoteurs d’une finance facile et artificielle sont devenus plus richependant que la population elle s’est appauvridangereusement, la corruption à grande échelle a ainsi été marquée par le hold-up historique sur la Banque centrale, Sri Lanka est devenuune des plus importantes plateformes au monde pour le blanchiment d’argent, les trafics en tougenres : drogue, armes, organes. L’instabilité politique permanente tourne à la farce, le pays est vendu à la découpe, ouvrant la possibilité dorénavant aux sociétés transnationales de s’accaparer la propriété nationale sans limites, les meilleurs terres du pays, ses ressources naturelles.

 

Face à la colère et à l’exaspération que cette politique suscite, la situation peut devenir à hauts risques. Elle pourrait ainsi sonner le glas des ambitions géopolitiques des Etats-Unis dans une région stratégique. C’est-à-dire une des zones aux défis géopolitiques les plus élevés de la planète. 100 000 tankers y empruntent chaque année les corridors maritimes. La moitié du trafic international, dont les 2/3 représente celui des hydrocarbures. On sait depuis la guerre en Yougoslavie ce que représente le contrôle des corridors à l’échelle mondiale.

 

L’échec de la fameuse “Indo-Pacific regional architecture17des USA pourrait entrainer du même coup un nouveau succès d’importance pour la Chine en ouvrant un nouvel espace à son influence. C’est là l’enjeu de cette partie d’échecs qui se joue aujourd’hui au milieu de l’Océan indien. Elle avait en fait commencé depuis 2002 sous l’impulsion de Georges Bush, puis poursuivie avec Barack Obama et sa stratégie de « Pivot Asia »! En 2015, après la victoire électorale de la droite, les négociations entre Washington et Colombo entendaient arrimer solidement Sri Lanka aux ambitions géo-stratégiques de l’Empire, en particulier au plan militaire. C’est donc avec une certaine fébrilité que Washington a du faire accélérer à Trincomalee, l’installation d’infrastructures dans le plus grand port en eau profonde de l’Asie. Celui-ci pourrait à termes abriter la 7eflotte, face aux formidables et rapides investissements chinois en matière maritime, commerciale et militaire. C’est pourquoi le dispositif mis au service des Américains par le gouvernement s’accompagne d’avantages extra-territoriaux considérables et exclusifs au bénéfice du contingent américain18.

 

Si ces objectifs demeurent plus que jamais à l’ordre du jour, le contexte, lui, a changé de manière imprévue. L’horoscope est-il toujours aussi favorable pour les prévisionnistes de Washington? Onn’en est plus certain! C’est là aussi une dimension du contexte à méditer.

 

Il semble qu’à Sri Lanka malgré les incessantes campagnes en faveur d’un droitdelhommisme occidental dans l’air du temps, ne fassent pas recetteOn est pas arrivé à casser des briques comme le font les Chinois depuis des siècles au fameux monastère de Shaolin 19!

 

On oublie trop souvent dans l’histoire, comment des peuples dans des pays qui semblent éloignés, peuvent jouer un rôle décisif dans le renversement des équilibres internationaux. On peut se poser la question si, dans le cas du Sri Lanka, nous n’avons pas affaire également à un conflit d’importance géostratégique majeure pour l’avenir de cette région si décisive pour l’avenir de l’humanité

 

D’où la nécessité de comprendre la complexité des enjeux et de sortir de la vision manichéenne qui vise à tuer la réflexion et à aveugler ceux qui jugent les questions « lointaines », au regard de leurs seules « bonnes intentions » ou encore des apparences véhiculées le plus souvent par les lobbies médiatiques les plus riches et les plus puissants. 

 

Loin de nous éloigner de cette tragédie de Pâques, nous devons, pour en comprendre les causes, réfléchir à un contexte qui n’est pas indifférent à ces évènements douloureux et au carnage auquel il a donné lieu.

 

Par conséquent et comme on le voit, les raisons ne manquent pas pouraffaiblir Sri Lanka, le faire douter de lui-même, le diviser, à l’écarteler entre l’Inde, la Chine, les Etats-Unis, le manipuler, en cherchant à opposer les communautés entre elles, en rejouant le thème éculé d’une nouvelle guerre ethnico-religieuse. 

 

Mais à travers les épreuves qui sont les siennes, le peuple sri lankais a aussi acquis une maturité, une lucidité et une clairvoyance qui, il faut l’espérer, lui permettra de mettre en échec une nouvelle fois ceux qui veulent lui faire renoncer à être lui même.

 

Jean-Pierre Page

Voir le Post-scriptum

Notes :

1« Le Tsunami un tournant dans la vie des Sri lankais » (CNRS), de magnitude 2, cette catastrophe entraina la mort de 38 195 personnes et 15 683 blessés en décembre 2004.

Octave Mirbeau(1848-1917) écrivain, journaliste, voyageur, fin connaisseur de Ceylan, l’ancienne dénomination du Sri Lanka.

3LTTE : mouvement séparatiste, protagoniste d’une guerre de 30 ans au Sri Lanka. Il fut soutenu directement à l’origine par l’Inde d’Indira Gandhi, puis par de nombreux pays occidentaux. Lire « the road to Nandikanal » du général Kamal Gunaratne, Vijitha Yapa, Colombo 2016.

4« Aimed at destabilizing economy » Ranil Wickremensinghe, Daily Mirror, 22 avril 2019

5« E.U ready to offer support… » Federica Mogherini, The Island,23 avril 2019.

6« Indian coast guard placed on high alert after Sri Lanka bombing » RT international, 22 avril 2019.

7« Sri Lanka, rétablir la vérité » Jean-Pierre Page, Le Grand soir, 13 novembre 2018.

8« Security beefed up » Ruwan Wijewardane, Daily Mirror,22 avril 2019.

9« Blasts carried out by ISIS with local connections »Dr.Rohan Gunaratna, Daily Mirror,23 avril 2019

10« Suspect released by police due to powerfull politicians », Kabir Hashim, millionaire et ministre du pétrole, des ressources et du développement, TheIsland,23 avril, 2019.

11Georges Clemenceau (1841-1929) ancien Premier Ministre français.

12« Rajitha calls for resignation of IGP » Majitha Senaratne, Ministre de la Santé, The Island, 23 avril 2019

13« Nirupama Subramanium », Indian Express, 22 avril 2019

14« Our nuclear arsenal is not for Diwali, PM Narendra Modi warns Pakistan », The Economic Times, 17 avril 2019

15« Néo-libéralisme contre souveraineté, la cas du Sri Lanka », Tamara Kunanayakam, La Pensée libre. Novembre 2018

16« Black July », une des périodes la plus noires de l’histoire srilankaise. Les pogroms anti-tamouls encouragés et organisés par des ministres du gouvernement Jawaradana entrainèrentla mort de plus de 5 000 personnes, la destruction et l’incendie de près de 10 000 maisonset plus de 8 000 magasins appartenant à des Tamouls.

17« US will continue to be an Indo-Pacific power » discours de Alice G. Wells assistante secrétaire d’état pour l’Asie central et du Sud, Indian Ocean conference 2017, The Island,Colombo, 1/09/2017

18« Duplicity and double speak on US military logistics hubs in Sri Lanka », Lasanda Kurukulasuriya, publié par Defend Democracy Press,Investig’action newsletter,ou sur son site  Dateline Colombo,4 février 2019

19Le temple de Shaolin édifié au 5esiècle est un centre mondialement connu pour son enseignement des arts martiaux, dont le Kung Fu.

Post-Scriptum

Sri Lanka: scénario pour un massacre!

 

En 10 tableaux comme au théâtre !

 


1- Quel est le lieu?  

- L’Asie, lieu central de l’affrontement entre Américains, Chinois et les alliés partenaires des uns et des autres.

- Le Sri Lanka île stratégique de l’Océan indien qui depuis 450 ans attise les convoitises de par sa position géographique et ses ressources. Aujourd’hui y croise les 2/3 du trafic maritime mondial, la moitié de celui des hydrocarbures. On y trouve le plus grand port eau profonde de l’Asie à Trincomalee que l’US Navy rêve  de récupérer pour sa 7e flotte. Un peu de gaz et de pétrole. Mais aussi une importante plate-forme pour le blanchiment d’argent, la drogue, les armes, le trafic d’organes. 

En 2015, on a du changer le gouvernement pour un de droite, pro-américain, néolibéral, qui fait ce qu’on lui dit. L’autre nationaliste et de centre gauche était trop proche des Chinois.

2- Quels sont les acteurs? 

 

Les premiers rôles: les USA, la Chine, L’Inde.

- Les USA obsédés par la montée en puissance de la Chine internationalement, l’instabilité de certains pays et une concentration importante du feu nucléaire dans la région (Inde, Pakistan, Russie, Chine, Corée du Nord,...), et quelques  irresponsables sur lesquels on ne peut se fier par exemple: Philippines, Myanmar, Corée du Sud, Népal aux mains des communistes, ex républiques soviétiques d’Asie centrale qui tournent leurs yeux dorénavant vers Moscou et Pékin ...de plus se multiplient les alliances anti-hégémoniques, elles s’organisent et expliquent la fébrilité de Washington.

- La Chine, aux progrès irrésistibles, engagée dans la construction des nouvelles routes de la soie, projet pharaonique qui va déterminer le rôle décisif de l’Asie du 21e siècle et donc son leadership mondial.

- L’Inde très inquiète pour l’avenir de son pouvoir régional, prise en sandwich entre le Pakistan et la Chine. 

 

Le second rôle:

- Le Sri Lanka à la situation politique instable avec des amateurs au pouvoir : un gouvernement pro-occidental corrompu à l’extrême et surtout pro-américain qui en même temps avec beaucoup de concessions, gère mal  les Indiens et appelle au secours financier les Chinois. On ne peut difficilement compter sur cette équipe totalement discréditée de pieds nickelés, mais on a rien d’autre en magasin, d’autant que l’armée et une partie du monde des affaires semblent préférer le business avec les Chinois. Ces derniers semblent au delà des clivages politiques anciens faire le choix de l’opposition et de son candidat potentiel Gotabaya Rajapaksa, ancien secrétaire à la défense et frère de l’ex-président avec qui il peut former un ticket victorieux pour les prochaines élections. 

Déjà, le gouvernement Ranil a manqué de perdre le pouvoir en décembre 2018. Il a fallu le sauver in extremis par une intervention occidentale jamais vue. Il est enfin à la tête d’une crise économique financière sociale majeure, marquée par un rejet très fort de sa politique comme de sa personne dans la population. 

 

Conclusion: Il faut anticiper et faire quelque chose avant que cela soit totalement catastrophique.

3- Le cadre du drame et l’enjeu: 

- Le gouvernement sri lankais, malgré une omniprésence US et aussi indienne, dans ses affaires (ces deux derniers sont politiquement partenaires), le Sri Lanka n’étant qu’un junior,  va 
perdre probablement les prochaines élections en décembre prochain au bénéfice de l’opposition de l’ancien président. Les gens veulent un changement. 

Par conséquent, perdre le Sri Lanka au bénéfice des Chinois serait catastrophique pour les Occidentaux et les Indiens. Le rapport des forces serait durablement changé, dans la région et internationalement. Pour les néo-conservateurs à Washington c’est inacceptable. Sur l’échiquier mondial, le  Sri Lanka est un pion qu’il ne faut pas négliger. De plus, les USA ont beaucoup investi politiquement à Colombo, l’ambassade US est omniprésente, avec ses ONG, ses fondations, Soros, et surtout la Navy, tout cela coute cher!

4- Les moyens du comment : 

Un coup de force au Sri Lanka, serait compliqué pour un gouvernement qui s’est fait élire sur une base de restauration de la démocratie du droitdelhommisme...

La solution au problème c’est tout ce qui permet de gagner du temps comme solution idéale le report des élections. Ce qui n’est pas facile dans un État de droit, mais à Colombo on prend beaucoup de libéralités avec l’état de droit. C’est ce que l’on pratique déjà avec les élections locales, provinciales, systématiquement retardées, pourquoi pas avec les présidentielles surtout que les élections générales interviendront ensuite. 

Cette situation a historiquement déjà existé dans les années fin 1970 et 80 avec le président JR Jawardana. On a donc une certaine expérience sur le sujet.
 


5- Le prétexte: 

Les conflits ethnico-religieux ça marchent très bien. Essayons les musulmans, car dans le passé, on a déjà utilisé les Cingalais bouddhistes chauvins contre les Tamouls, mais pas encore les chrétiens et surtout pas les catholiques qui sont minoritaires face aux anglicans et aux évangélistes. 

De plus, les Britanniques vous le diront, un conflit genre ethnico-religieux est toujours la bonne réponse au Sri Lanka, toute l’histoire en est émaillée. De plus, ce pays a été marqué par 30 ans de guerre, les medias mainstream (merci à la BBC et CNN) à Hillary Clinton, Kouchner et Miliband avaient su en leurs temps présenter ça comme une guerre civile, quand elle était une guerre contre le terrorisme. 

A plusieurs reprises dans le passé, il y a eu des problèmes, des incidents avec les musulmans accusés par des bouddhistes extrémistes de tenir le business local, de faire du prosélytisme, de construire des mosquées, des universités et des écoles coraniques financées par les pétrolières monarchies comme à Batticaloa dans l’est du pays.  

Enfin le massacre dans une mosquée en Nouvelle-Zélande peut  justifier un prétexte de vengeance, surtout après les défaites de Daesh en Syrie et Irak.



6- L’instrument nécessaire

Facile à trouver! On en a un en stock à utiliser et qui marche très bien : ISIS (Daesh) c’est très pratique, djihadistes, intégristes, sous contrôle et perfusion occidentale, vaincus en Syrie et Irak, mal embarqués en Libye. 

De plus, plusieurs centaines de Sri Lankais musulmans se sont enrôlés chez Daesh pendant ces guerres. Ils reviennent au pays qui par ailleurs a des liens très très très étroits avec les pays du Golfe, surtout l’Arabie saoudite. Une partie importante de la population sri Lankaise y travaille dans des conditions proches de l’esclavage, c’est la rentrée de devises la plus importante du pays, elle lui est indispensable, de plus l’aide financière aux politiciens musulmans locaux et pas uniquement n’est pas négligeable. 



7- L’opération : 

On a l’instrument (ISIS) reste à l’équiper avec des moyens très professionnels. On ne néglige rien, on approvisionne les détonateurs et les centaines de kilos de dynamite. L’objectif: faire sauter des églises le jour de Pâques, des lieux comme des hôtels de luxe avec touristes, créer un climat qui rappelle la guerre et son traumatisme général sur la population, la crainte, la peur, l’angoisse... 

On décide donc de procéder et on va donc appuyer sur le bouton de l’opération, le jour J ce sera celui de Pâques! L’effet, l’horreur et la compassion seront ainsi garantis.



8- Le jour de Pâques : 

Les bombes explosent dans plusieurs endroits avec une précision et un timing de chronomètre, c’est la répétition du massacre des innocents: 320 morts dont 45 étrangers, des enfants (même des enfants de milliardaires va-t-on signaler, sans doute parce qu’ils valent plus cher), des centaines de blessés sans doute plus encore, des églises et des hôtels fracassés. C’est internationalement le choc, l’émotion. A Colombo c’est la folie, la panique, l’armée prend le contrôle, les réseaux sociaux sont bloqués, le couvre feu appliqué, l’aéroport menacé de fermeture ... (voir mon article). Les médias pilonnent sans discontinuer sur l’évènement, c’est la mobilisation générale en boucle, et surtout internationalement! L’émotion est au parxysme!



9- Les réactions : 

A la surprise générale le premier ministre déclare quelques instants après les explosions et avant toute enquête. « On était informé, on savait! ». On ne connaît pas les auteurs et les commanditaires mais on cherche et on va trouver, peut être des étrangers, il lance un appel immédiat à l’aide internationale, Trump, les Européens, les Indiens répondent présents dans la minute. Les déclarations affluent, les médias mainstream  hyper mobilisés les rapportent fidèlement, la Tour Eiffel éteint ses lumières, le pape prie, c’est le choc ...bref, on entretient le climat. 

Très vite, on arêtte une quinzaine (puis plus de 40 personnes en à peine 3 jours après la tragédie). On connaît tous les détails de l’opération, leur identité, leurs habitudes, leurs relais politiques locaux, leurs familles, leurs amis, où ils dormaient, ce qu’ils mangeaient, un luxe de détails impressionnants. A ce stade, internationalement, on n'a aucune revendication de quiconque, personne n’assume politiquement le massacre, sinon croit-on, mais on est même pas certain que ce serait ISIS, les militants qui ont été arrêtés en seraient la preuve, c’est-à-dire un tout petit groupe de musulmans intégristes sri lankais dont les seules actions politiques consistent à jeter des pierres sur les statues de Bouddha et dont le chef a été sermonné récemment mais sans suite.

Ensuite, on largue le second étage de la fusée. Là c’est plus sérieux. On commence par informer via CNN que les services secrets indiens et américains avaient prévenu les services secrets sri lankais il y a 10 jours de l’imminence de l’opération.

Ils n’ont rien fait, mais pourquoi revendique l’opinion médusée? La réponse à la Macron ne tarde pas, ce sont des “dysfonctionnements”, l’inspecteur général de police doit être sanctionné réclament plusieurs ministres, licencié séance tenante, les services secrets transformés. 

On n'en reste pas là, on ajoute que le président est aussi responsable, mais lui on ne peut pas le licencier (dans ce cas c’est très pratique le premier ministre a un vieux compte à régler avec son ancien allié après avoir été provisoirement mis sur la touche pendant 3 mois fin 2018). Pour de sordides raisons politiciennes disent plusieurs ministres, le Président savait d’autant qu’il préside le conseil national de sécurité, la défense, il était à l’étranger et n’a pris aucune disposition. De plus quelle honte, le chef de l’opposition qui est l’ancien Président et qui est parfois copain de l’autre cherche à exploiter politiquement le drame.

Bon nous dit-on, comme il faut faire quelque chose au nom de l’unité nationale retrouvée, le premier Ministre se met d’accord avec le président. On va créer une Commission, réunir le Parlement, le conseil national de sécurité, mobiliser l’armée, la police, prendre toutes les dispositions pour assurer la sécurité de la population et des institutions. 

L’Inde de son coté n’est pas en reste. A la veille d’élections difficiles pour Modi elle mobilise toute sa flotte pour prévenir le débarquement de commandos terroristes. Modi avait la semaine passée menacé le Pakistan de représailles atomiques. Rien que ça ! 

Ambiance! Serait-on proche d’un nouveau conflit de civilisations?

Les Indiens cherchent à travers certaines déclarations et articles  à orienter  la recherche vers le Cachemire et ses terroristes à la solde du Pakistan, grand allié des Chinois.

Le ministre de la défense sri lankais déclare que l’on cherche toujours qui sont les commanditaires et c’est à ce moment crucial chargé d’émotions que l’expert « ès terrorisme » arrive. On l’attendait, On va le chercher à Singapour c’est plus crédible, et au Sri Lanka tout ce qui vient de Singapour est un modèle (sauf l’ex-président de la banque centrale du Sri Lanka à la double nationalité, singapourienne et sri lankaise, qui a escroqué l'État de 35 milliards de roupies, il est en fuite depuis 3 ans, où ça ? Mais à Singapour voyons!).

Cet expert ès terrorisme est évidemment le meilleur des meilleurs, de plus il est sri lankais, Docteur de l’université, c’est tout dire, il affirme  de suite : « Mais enfin, C’est ISIS et ces soldats maudits qui rentrent vaincus de Syrie et Irak et qui se vengent pour le massacre de la mosquée de Christchurch en Nouvelle Zélande ». Ça c’est du boulot, Et il faut avouer que c’est rondement mené. Pas plus de 48 heures pour trouver la solution, remarquable. Applaudissements. 

Le 11 septembre est décidément une source formidable d’inspiration.

Il ne reste plus qu’à attendre ce que le gouvernement et son Parlement éploré vont décider. On parle d'interdire la burqa et le niqab! La décision ne devrait plus tarder. Mais, cerise sur le gâteau, si les élections sont reportées ce sera tournée générale. On ne reculera pas devant la dépense, c’est promis.



10- Le final:


Journée nationale de deuil, drapeaux en berne, la Tour Eiffel éteint ses lumières en solidarité, le pape prie, on pleure beaucoup et à juste raison, c’est l’unité nationale retrouvée dans l’adversité.

Il faut encore travailler quelques détails, mais ça devrait fonctionner. Succès assuré, 

Encore bravo, applaudissements et « la balle au centre ».

Ne rêvons pas, tout ça c’est le complotisme d’un cerveau dérangé et c’est purement imaginaire.

Jean-Pierre Page

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17 mars 2019 7 17 /03 /mars /2019 10:57

Partout le discours dominant sur l’Europe comme sur les autres institutions nationales ou supranationales domine les médias, la vie publique et, dans une large mesure, la vie universitaire et scientifique. Des tentatives visant à développer une analyse rationnelle des bases d’appui aux idées dominantes ont néanmoins toujours existé mais elles étaient dans une large mesure concentrées dans quelques milieux des pays occidentaux. On voit néanmoins émerger depuis peu dans les pays qui ont récemment adhéré au système dominant quelques intellectuels ou chercheurs critiques qui s’appuient sur l’existence d’un début de prise de recul au sein des parties de la population qui se sont trouvées objectivement‘hors jeu’ depuis le début des transformations systémiques post-1989.

Par mesure d’hygiène mentale, nous pensons qu’il est nécessaire de faire connaître leurs écrits qui témoignent qu’il existede la vie au-delà de nos périphéries.

La Rédaction


 

Qui sont les “européïstes” d’aujourd’hui 1

-

Mars 2019


 

Alexandre Mamina2

 

Qui sont les européïstes d’aujourd’hui ? Ou autrement formulé, quel support social et quelles options politiques sont inclus réellement dans le projet d’Union européenne de nos jours ? Soulignons: de nos jours, parce que continuer à discuter en ayant comme références les déclarations d’intention et les espoirs du début signifie faire la politique de l’autruche, ou purement et simplement tromper les gens sciemment. 

Les européïstes sont, en premier lieu, les représentants du capitalisme financier international qui, en accroissant son influence au niveau des gouvernements et de la Commission européenne, sauve les banques quand elles risquent la faillite aux frais des contribuables de l’ensemble de l’Union. Quoi d’autre pourraient signifier les dettes souveraines, le Traité de stabilité fiscale, l’austérité, que le transfert dans les comptes publics, c’est à dire à la charge de tous les citoyens européens, des pertes subies par les banques qui avaient fait des investissements à risque en Grèce ou bien qui s’étaient engagées dans des opérations frauduleuses de type Bernard Madoff ? Nous appelons ceci la capitalisation des bénéfices et la mutualisation des pertes, l’aspect le plus ironique étant que cette opération s’effectue en appelant à l’autorité publique. Donc l’Etat doit faire profil bas tant qu’il est question de la préservation des intérêts des milieux d’affaires, mais quand les banques ou les grandes entreprises ont besoin de son soutien, on renonce très vite à toute la phraséologie relative à la « main invisible » et aux bénéfices des marchés non-réglementés, et on appelle à l’aide cet Etat qui jusqu’alors gardait profil bas!


 

La vocation européenne est aussi le propre des sociétés multinationales, qui bénéficient de la suppression des taxes douanières, qui peuvent délocaliser leurs capacités de production sans aucune interdiction de la part des Etatd’où elles partent et qui, de ce fait, ont accès à une main-d’œuvre à bas prix et aumarchédes pays de l’Est. De plus, dans la foulée des délocalisations, les organisations syndicales sont démantelées, augmentant la marge de manœuvre du patronat dans les négociations salariales. Ce qui est intéressant est le fait que l’européïsme se retrouve en grande partie parmi les employés des multinationales (connues également sous le nom de « corporatistes»), et auxquels on inculque une culture de l’individualisme matérialiste, étrangère à l’idée de solidarité commune sur laquelle ont été fondés les Etats-Nations. Cet individualisme visiblement transfrontalier, étranger à la tradition et réfractaire aux références d’identification collective, et plus précisément nationales, peut amener, et c’est ce qui se passe en Roumanie, à une forme extrême ddarwinisme social, reconnaissable dans l’aversion vis-à-vis des projets sociaux et plus généralement face à toute décision ayant une fonction de redistribution. Nous pouvons simplement rappeler les accusations ridicules selon lesquelles le Parti social-démocrate représenterait la « peste rouge » car il voudrait réintroduire l’impôt progressif sur le revenu, ou, plus récemment, imposer les banques avec une taxe sur la cupidité. Comme si un parti de nouveaux-riches post-révolutionnaires et des barons locaux pouvait être réellement « rouge » !


 

Les européïstes sont bien entendu les bureaucrates travaillant à la Commission de Bruxelles, les parlementaires européens et probablement ceux qui travaillent dans leurs bureaux, dépendant de l’Union européenne par les salaires qu’ils en reçoivent. Nous devons reconnaître qu’il existe, parmi les politiciens, certains qui croient sincèrement aux vertus des structures supra-étatiques, que l’Union offre le cadre optimal de résolution des problèmes économiques, sociaux et éventuellement écologiques inhérents à la mondialisation. Personnellement nous en connaissons un. Les européïstes sont également pour beaucoup des membres des réseaux universitaires et académiques, eten lien avec eux une série d’étudiants, en cours de maîtrise, de doctorat, qui accèdent ou espèrent accéder aux fonds européens le plus rapidement possible, pour gagner en notoriété et en influence, ou plus simplement pour améliorer leurs propres revenus. Les européïstes sont aussi, de manière tacite, beaucoup de gens pauvres, de chômeurs, qui n’espèrent pas en un avenir prestigieux, mais pour lesquels la liberté de circuler leur offre la possibilité d’aller travailler à l’étranger et de subvenirainsiaux besoins de leurs familles. Les européïstes sont, à l’évidence, les journalistes et les commentateurs affiliés aux médias mainstream, engagés pour colporter des idées et des clichés favorables à ce système de pouvoir supranational, bénis comme il convient tant par le libéralisme globaliste que par la démocratie euro-atlantiste, et opposants à la contestation citoyenne et aux courants souverainistes afférents.

Pour que personne ne vienne nous décevoir : le projet d’Union européenne correspond moins à des valeurs abstraites, qu’à des intérêts quantifiables, traduits de manière idéologique dans une atmosphère éthérée pétrie de grands principes. En vertu de cette prétendue altitude, assumée comme moteur psychologique auto-satisfaisant, les promoteurs médiatiques du système deviennent sujets à l’émotivité, la ferveur, le dramatisme, voire même entrent dans le registre apocalyptique de Valentin Naumescu3, traversés par l’imminence de la lutte décisive entre l’atlantisme et « l’illibéralisme », ou bien ils se mettent dans le registre du pathétique qui caractérise le ProfesseurUniversitaire Docteur Ioan Stanomir4, terrassé comme s’il était victime d’une autocratie récurrente. Entre parenthèses, nous avons été informés que le ProfesseurUniversitaire Docteur Ioan Stanomir s’est lui-même surpassé en matière d’élucubration conceptuelle, comparant le « régime Dragnea » non seulement avec celui de Ion I.C. Bratianu5ou celui de Ceausescu, mais également avec le national-socialisme. Il a, à l’évidence, raté provisoirement le maoïsme, le fidélisme, voir même le titisme. En réfléchissant un peu il pourrait également avec ceux-ci découvrir des affinités nationalistes et patrimoniales…


 

L’Union européenne sert donc en priorité les intérêts de l’oligarchie financière et des technocrates qui la dirigent, à la table desquels, si nous pouvons nous permettre cette comparaison, il reste des miettes pour les autres. Un reflet visible de l’encadrement social est constitué par le mépris manifesté par beaucoup d’européïstes devant les catégories dites populaires. Les gens simples, les fonctionnaires, les retraités sont considérés souvent comme idiots, incultes, manipulables, incapables de comprendre les raisons dites supérieures que représentent les nécessités historiques. Rappelons-nous les récriminations de ce genre adressées envers ceux qui ont voté pourla sortie de la Grande Bretagne de l’Union européenne. Le double standard est évident, dans le sens où seuls ont droit à émettre ponctuellement des objections sontceux qui appartiennent à cette prétendue élite, comme l’ont fait Adrian Papahagi6, Mihail Neamțu7et Traian Răzvan Ungureanu8à l’occasion du référendum sur le mariage. La contestation populaire, ses expressions politiques, sont rapidement dénigrées et taxées de populisme ou bien d’attaque contre la liberté et l’Etat de droit. Le même Adrian Papahagi, par exemple, dans une émission sur le poste Trinitas TV9, comparait le souhait de protection sociale des masses avec la nostalgie d’un « père », lui attribuant ainsi et de manière insidieuse une teinte autoritariste.

 

L’hypocrisie majeure repose dans le fait que la propagande européïste cache sous une apparence de démocratie des ressorts et des objectifs inégalitaires. Elle accuse les souverainistes d’être nationalistes et extrémistes, qu’ils veulent porter atteinte à l’indépendance de la justice, et elle élude les motifs profonds des souverainistes. Qu’il existe des extrémistes parmi les souverainistes, c’est possible, que Viktor Orban ait des tendances autoritaires, c’est évident. (C’était déjà le cas quelques années en arrière, quand il recevait les louanges de l’Occident. Entretemps, il a dérangé les cercles financiers internationaux, quand il a voulu faire passer la Banque centrale de Hongrie sous le contrôle du gouvernement, du coup la presse l’a catalogué comme étant un ennemi de la démocratie.) Ces aspects ne parviennent pas àtarirtoutefois pas les mouvements souverainistes de masse, générés non pas par une tendance des masses aux idéestotalitaires, mais par la dégradation des conditions de vie, notamment à l’ouest du continent, par le mécontentement croissant face au système actuel, et dans lequel les genssimples supportent les rigueurs de l’austérité, à la grande différence des banques et des multinationales, lesquelles prospèrent. Au final, parmi les souverainistes d’aujourd’hui nous retrouvons nombre d’européïstes d’hier, déçus face à ce qu’ils en attendaient. Une réelle démocratie aurait signifié que les leaders politiques prennent en considération les problèmes de ceux qu’ils prétendent représenter, entamer un dialogue social, modifier en dernier ressort leur agenda, y compris en ce qui concerne l’organisation et la politique de l’Union européenne. Non seulement ils ne procèdent pas ainsi, mais ils cherchent à compromettre et à délégitimer les critiques et les protestations, allant même jusqu’à les interdire. Que fait à l’heure actuelle le champion de l’européïsme, le président français Emmanuel Macron ? Il parle joliment des valeurs de la civilisation européenne, de la façon dont le peuple doit faire pour prendre le contrôle des affaires publiques, mais, concrètement, il refuse l’augmentation du SMIC et la réintroduction de l’impôt sur la fortune, en pratiquant en même temps contre les manifestants de rues la plus violente répression de ce dernier quart de siècle. 

Nous ne contestons pas le fait que, aux côtés des profiteurs et des propagandistes mal intentionnés, il existe des européïstes ayant de bonnes intentions. Nous n’interdisons à personne le droit de défendre ses propres intérêts, que ce soient ceux du patronat ou des employés. Nous cherchons seulement à clarifier comment les choses se présentent en réalité, loin de la rhétorique ou des illusions. Le souverainisme ne garantit pas intrinsèquement la démocratie, mais il contient un potentiel démocratique du fait qu’il assure de meilleures conditions de mobilisation du peuple par les partis et les syndicats. L’européïsme, au contraire, écarte le citoyen du niveau de décision réel et permet des interconnections plus simples entre les politiciens et le milieu d’affaires. Ces constats équivalent pratiquement à une simple description de la situation existante. Plus enavant, chacun se positionnera comme il le souhaite.

(Traduction du roumain en français par Gérard Luçon)

 

Notes :

1Article repris de la revue roumaine Argumente si Fapte.

2Historien, Directeur de recherche à l’Institut d’histoire « Nicolas Iorga » de Bucarest, Roumanie.

3Professeurà la Faculté d’Études européennes de l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca, diplomate, partisan du« libéralisme globaliste ».

4Professeur à la Faculté des Sciences Politiques de l’Université de Bucarest, politicien conservateur-libéral, auto-déclaré modéré et lucide, adversaire des surenchères révolutionnaires.

5Homme politique Roumain, président du Parti National Libéral, président du Conseil des Ministres pendant la Première Guerre mondiale et dans les années 1920.

6Politicien conservateur d’inspiration chrétienne. 

7Politicien conservateur d’inspiration chrétienne.

8Journaliste et euro-parlementaire, membre du groupe populaire.

9Chaîne de télévision de l’Église orthodoxe roumaine.

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24 février 2019 7 24 /02 /février /2019 15:22

Lors de leur récente rencontre dans la péninsule arabique, à Abou Dhabi (Émirats arabes unis), le pape François et le grand imam de l’Univesité islamique Al-Azhar Ahmad Al-Tayeb ont signé, le 4 février, un document.Nous avons décidé de le reprendre ici car il a été ignoré par la plupart des gros médias et qu’ine s’adresse pas seulement aux catholiques et aux musulmans sunnites, mais aussi à tous les croyants dans l’immanence ainsi qu’aux sceptiques envers toute transcendance. Et qu’il donne une interprétation des causes de la crise de civilisation dans laquelle nous vivons et contre laquelle se battent tous ceux qui veulent restaurer un dynamique de progression humaine et sociale.

 

On peut avoir des réserves sur beaucoup de positions adoptées par le pape sur de nombreuses questions comme on peut trouver l’imam de la mosquée el Azhar trop soumis au pouvoir dominant aujourd’hui en Egypte. On peut s’étonner aussi que d’autres courants religieux ou philosophiques n’aient pas été consultés pour rédiger un document qui soulève la plupart des grandesquestions de société et de civilisation,toutparticulièrementcelle des inégalités, qui se posent aujourd’hui à l’humanité. Mais c’est justement parce que ce document aborde quasiment toutes les questions fondamentales de notre époque que nous estimons qu’il constitue un élément par rapport auquel il faut se positionner et qu’il est doncnécessaire d’analyserpour tous ceux qui, indépendamment des conceptions du monde à laquelle ils adhèrent, veulent participer à un effort intellectuel et socialconvergent etdépassant les limites de chaque cercle culturel et cultueloriginel.

La Rédaction

 

Document sur la fraternité humaine 

pour la paix dans le monde et la coexistence commune

 

AVANT-PROPOS

 

La foi amène le croyant à voir dans l’autre un frère à soutenir et à aimer. De la foi en Dieu, qui a créé l’univers, les créatures et tous les êtres humains – égaux par Sa Miséricorde –, le croyant est appelé à exprimer cette fraternité humaine, en sauvegardant la création et tout l’univers et en soutenant chaque personne, spécialement celles qui sont le plus dans le besoin et les plus pauvres.

 

Partant de cette valeur transcendante, en diverses rencontres dans une atmosphère de fraternité et d’amitié, nous avons partagé les joies, les tristesses et les problèmes du monde contemporain, au niveau du progrès scientifique et technique, des conquêtes thérapeutiques, de l’époque digitale, des médias de masse, des communications ; au niveau de la pauvreté, des guerres et des malheurs de nombreux frères et sœurs en diverses parties du monde, à cause de la course aux armements, des injustices sociales, de la corruption, des inégalités, de la dégradation morale, du terrorisme, de la discrimination, de l’extrémisme et de tant d’autres motifs.

De ces échanges fraternels et sincères, que nous avons eus, et de la rencontre pleine d’espérance en un avenir lumineux pour tous les êtres humains, est née l’idée de ce « Document sur la Fraternité humaine ». Un document raisonné avec sincérité et sérieux pour être une déclaration commune de bonne et loyale volonté, destinée à inviter toutes les personnes qui portent dans le cœur la foi en Dieu et la foi dans la fraternité humaine, à s’unir et à travailler ensemble, afin que ce Document devienne un guide pour les nouvelles générations envers la culture du respect réciproque, dans la compréhension de la grande grâce divine qui rend frères tous les êtres humains.

 

DOCUMENT

Au nom de Dieu qui a créé tous les êtres humains égaux en droits, en devoirs et en dignité, et les a appelés à coexister comme des frères entre eux, pour peupler la terre et y répandre les valeurs du bien, de la charité et de la paix.

 

Au nom de l’âme humaine innocente que Dieu a interdit de tuer, affirmant que quiconque tue une personne est comme s’il avait tué toute l’humanité et que quiconque en sauve une est comme s’il avait sauvé l’humanité entière.

Au nom des pauvres, des personnes dans la misère, dans le besoin et des exclus que Dieu a commandé de secourir comme un devoir demandé à tous les hommes et, d’une manière particulière, à tout homme fortuné et aisé.

Au nom des orphelins, des veuves, des réfugiés et des exilés de leurs foyers et de leurs pays ; de toutes les victimes des guerres, des persécutions et des injustices ; des faibles, de ceux qui vivent dans la peur, des prisonniers de guerre et des torturés en toute partie du monde, sans aucune distinction.

Au nom des peuples qui ont perdu la sécurité, la paix et la coexistence commune, devenant victimes des destructions, des ruines et des guerres.

Au nom de la « fraternité humaine » qui embrasse tous les hommes, les unit et les rend égaux.

Au nom de cette fraternité déchirée par les politiques d’intégrisme et de division, et par les systèmes de profit effréné et par les tendances idéologiques haineuses, qui manipulent les actions et les destins des hommes.

Au nom de la liberté, que Dieu a donnée à tous les êtres humains, les créant libres et les distinguant par elle.

Au nom de la justice et de la miséricorde, fondements de la prospérité et pivots de la foi.

Au nom de toutes les personnes de bonne volonté, présentes dans toutes les régions de la terre.

Au nom de Dieu et de tout cela, Al-Azhar al-Sharif – avec les musulmans d’Orient et d’Occident –, conjointement avec l’Eglise catholique – avec les catholiques d’Orient et d’Occident –, déclarent adopter la culture du dialogue comme chemin ; la collaboration commune comme conduite ; la connaissance réciproque comme méthode et critère.

 

Nous – croyants en Dieu, dans la rencontre finale avec Lui et dans Son Jugement –, partant de notre responsabilité religieuse et morale, et par ce Document, nous demandons à nous-mêmes et aux dirigeantsdu monde, aux artisans de la politique internationale et de l’économie mondiale, de s’engager sérieusement pour répandre la culture de la tolérance, de la coexistence et de la paix; d’intervenir, dès que possible, pour arrêter l’effusion de sang innocent, et de mettre fin aux guerres, aux conflits, à la dégradation environnementale et au déclin culturel et moral que le monde vit actuellement.

 

Nous nous adressons aux intellectuels, aux philosophes, aux hommes de religion, aux artistes, aux opérateurs des médias et aux hommes de culture en toute partie du monde, afin qu’ils retrouvent les valeurs de la paix, de la justice, du bien, de la beauté, de la fraternité humaine et de la coexistence commune, pour confirmer l’importance de ces valeurs comme ancre de salut pour tous et chercher à les répandre partout.

 

Cette Déclaration, partant d’une réflexion profonde sur notre réalité contemporaine, appréciant ses réussites et partageant ses souffrances, ses malheurs et ses calamités, croit fermement que parmi les causes les plus importantes de la crise du monde moderne se trouvent une conscience humaine anesthésiée et l’éloignement des valeurs religieuses, ainsi que la prépondérance de l’individualisme et des philosophies matérialistes qui divinisent l’homme et mettent les valeurs mondaines et matérielles à la place des principes suprêmes et transcendants.

 

Nous, reconnaissant aussi les pas positifs que notre civilisation moderne a accomplis dans les domaines de la science, de la technologie, de la médecine, de l’industrie et du bien-être, en particulier dans les pays développés, nous soulignons que, avec ces progrès historiques, grands et appréciés, se vérifient une détérioration de l’éthique, qui conditionne l’agir international, et un affaiblissement des valeurs spirituelles et du sens de la responsabilité. Tout cela contribue à répandre un sentiment général de frustration, de solitude et de désespoir, conduisant beaucoup à tomber dans le tourbillon de l’extrémisme athée et agnostique, ou bien dans l’intégrisme religieux, dans l’extrémisme et dans le fondamentalisme aveugle, poussant ainsi d’autres personnes à céder à des formes de dépendance et d’autodestruction individuelle et collective.

 

L’histoire affirme que l’extrémisme religieux et national, ainsi que l’intolérance, ont produit dans le monde, aussi bien en Occident qu’en Orient, ce que l’on pourrait appeler les signaux d’une « Troisième Guerre mondiale par morceaux », signaux qui, en diverses parties du monde et en diverses conditions tragiques, ont commencé à montrer leur visage cruel ; situations dont on ne connaît pas avec précision combien de victimes, de veuves et d’orphelins elles ont générés. En outre, il y a d’autres régions qui se préparent à devenir le théâtre de nouveaux conflits, où naissent des foyers de tension et s’accumulent des armes et des munitions, dans une situation mondiale dominée par l’incertitude, par la déception et par la peur de l’avenir et contrôlée par des intérêts économiques aveugles.

 

Nous affirmons aussi que les fortes crises politiques, l’injustice et l’absence d’une distribution équitable des ressources naturelles – dont bénéficie seulement une minorité de riches, au détriment de la majorité des peuples de la terre – ont provoqué, et continuent à le faire, d’énormes quantité de malades, de personnes dans le besoin et de morts, causant des crises létales dont sont victimes divers pays, malgré les richesses naturelles et les ressources des jeunes générations qui les caractérisent. A l’égard de ces crises qui laissent mourir de faim des millions d’enfants, déjà réduits à des squelettes humains – en raison de la pauvreté et de la faim –, règne un silence international inacceptable.

 

Il apparaît clairement à ce propos combien la famille est essentielle, en tant que noyau fondamental de la société et de l’humanité, pour donner le jour à des enfants, les élever, les éduquer, leur fournir une solide morale et la protection familiale. Attaquer l’institution familiale, en la méprisant ou en doutant de l’importance de son rôle, représente l’un des maux les plus dangereux de notre époque.

 

Nous témoignons aussi de l’importance du réveil du sens religieux et de la nécessité de le raviver dans les cœurs des nouvelles générations, par l’éducation saine et l’adhésion aux valeurs morales et aux justes enseignements religieux, pour faire face aux tendances individualistes, égoïstes, conflictuelles, au radicalisme et à l’extrémisme aveugle sous toutes ses formes et ses manifestations.

 

Le premier et le plus important objectif des religions est celui de croire en Dieu, de l’honorer et d’appeler tous les hommes à croire que cet univers dépend d’un Dieu qui le gouverne, qu’il est le Créateur qui nous a modelés avec Sa Sagesse divine et nous a accordé le don de la vie pour le préserver. Un don que personne n’a le droit d’enlever, de menacer ou de manipuler à son gré; au contraire, tous doivent préserver ce don de la vie depuis son commencement jusqu’à sa mort naturelle. C’est pourquoi nous condamnons toutes les pratiques qui menacent la vie comme les génocides, les actes terroristes, les déplacements forcés, le trafic d’organes humains, l’avortement et l’euthanasie et les politiques qui soutiennent tout cela.

 

De même, nous déclarons – fermement – que les religions n’incitent jamais à la guerre et ne sollicitent pas des sentiments de haine, d’hostilité, d’extrémisme, ni n’invitent à la violence ou à l’effusion de sang. Ces malheurs sont le fruit de la déviation des enseignements religieux, de l’usage politique des religions et aussi des interprétations de groupes d’hommes de religion qui ont abusé – à certaines phases de l’histoire – de l’influence du sentiment religieux sur les cœurs des hommes pour les conduire à accomplir ce qui n’a rien à voir avec la vérité de la religion, à des fins politiques et économiques mondaines et aveugles. C’est pourquoi nous demandons à tous de cesser d’instrumentaliser les religions pour inciter à la haine, à la violence, à l’extrémisme et au fanatisme aveugle et de cesser d’utiliser le nom de Dieu pour justifier des actes d’homicide, d’exil, de terrorisme et d’oppression. Nous le demandons par notre foi commune en Dieu, qui n’a pas créé les hommes pour être tués ou pour s’affronter entre eux et ni non plus pour être torturés ou humiliés dans leurs vies et dans leurs existences. En effet, Dieu, le Tout-Puissant, n’a besoin d’être défendu par personne et ne veut pas que Son nom soit utilisé pour terroriser les gens.

 

Ce Document, en accord avec les précédents Documents Internationaux qui ont souligné l’importance du rôle des religions dans la construction de la paix mondiale, certifie ce qui suit :

 

La forte conviction que les vrais enseignements des religions invitent à demeurer ancrés dans les valeurs de la paix ; à soutenir les valeurs de la connaissance réciproque, de la fraternité humaine et de la coexistence commune ; à rétablir la sagesse, la justice et la charité et à réveiller le sens de la religiosité chez les jeunes, pour défendre les nouvelles générations de la domination de la pensée matérialiste, du danger des politiques de l’avidité du profit effréné et de l’indifférence, basée sur la loi de la force et non sur la force de la loi.

La liberté est un droit de toute personne : chacune jouit de la liberté de croyance, de pensée, d’expression et d’action. Le pluralisme et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine, par laquelle Dieu a créé les êtres humains. Cette Sagesse divine est l’origine dont découle le droit à la liberté de croyance et à la liberté d’être différents. C’est pourquoi on condamne le fait de contraindre les gens à adhérer à une certaine religion ou à une certaine culture, comme aussi le fait d’imposer un style de civilisation que les autres n’acceptent pas.

La justice basée sur la miséricorde est le chemin à parcourir pour atteindre une vie décente à laquelle a droit tout être humain.

Le dialogue, la compréhension, la diffusion de la culture de la tolérance, de l’acceptation de l’autre et de la coexistence entre les êtres humains contribueraient notablement à réduire de nombreux problèmes économiques, sociaux, politiques et environnementaux qui assaillent une grande partie du genre humain.

Le dialogue entre les croyants consiste à se rencontrer dans l’énorme espace des valeurs spirituelles, humaines et sociales communes, et à investir cela dans la diffusion des plus hautes vertus morales, réclamées par les religions ; il consiste aussi à éviter les discussions inutiles.

La protection des lieux de culte – temples, églises et mosquées – est un devoir garanti par les religions, par les valeurs humaines, par les lois et par les conventions internationales. Toute tentative d’attaquer les lieux de culte ou de les menacer par des attentats, des explosions ou des démolitions est une déviation des enseignements des religions, ainsi qu’une claire violation du droit international.

Le terrorisme détestable qui menace la sécurité des personnes, aussi bien en Orient qu’en Occident, au Nord ou au Sud, répandant panique, terreur ou pessimisme n’est pas dû à la religion – même si les terroristes l’instrumentalisent – mais est dû à l’accumulation d’interprétations erronées des textes religieux, aux politiques de faim, de pauvreté, d’injustice, d’oppression, d’arrogance ; pour cela, il est nécessaire d’interrompre le soutien aux mouvements terroristes par la fourniture d’argent, d’armes, de plans ou de justifications, ainsi que par la couverture médiatique, et de considérer tout cela comme des crimes internationaux qui menacent la sécurité et la paix mondiale. Il faut condamner ce terrorisme sous toutes ses formes et ses manifestations.

Le concept de citoyenneté se base sur l’égalité des droits et des devoirs à l’ombre de laquelle tous jouissent de la justice. C’est pourquoi il est nécessaire de s’engager à établir dans nos sociétés le concept de la pleine citoyenneté et à renoncer à l’usage discriminatoire du terme minorités, qui porte avec lui les germes du sentiment d’isolement et de l’infériorité ; il prépare le terrain aux hostilités et à la discorde et prive certains citoyens des conquêtes et des droits religieux et civils, en les discriminant.

La relation entre Occident et Orient est une indiscutable et réciproque nécessité, qui ne peut pas être substituée ni non plus délaissée, afin que tous les deux puissent s’enrichir réciproquement de la civilisation de l’autre, par l’échange et le dialogue des cultures. L’Occident pourrait trouver dans la civilisation de l’Orient des remèdes pour certaines de ses maladies spirituelles et religieuses causées par la domination du matérialisme. Et l’Orient pourrait trouver dans la civilisation de l’Occident beaucoup d’éléments qui pourraient l’aider à se sauver de la faiblesse, de la division, du conflit et du déclin scientifique, technique et culturel. Il est important de prêter attention aux différences religieuses, culturelles et historiques qui sont une composante essentielle dans la formation de la personnalité, de la culture et de la civilisation orientale ; et il est important de consolider les droits humains généraux et communs, pour contribuer à garantir une vie digne pour tous les hommes en Orient et en Occident, en évitant l’usage de la politique de la double mesure.

C’est une nécessité indispensable de reconnaître le droit de la femme à l’instruction, au travail, à l’exercice de ses droits politiques. En outre, on doit travailler à la libérer des pressions historiques et sociales contraires aux principes de sa foi et de sa dignité. Il est aussi nécessaire de la protéger de l’exploitation sexuelle et du fait de la traiter comme une marchandise ou un moyen de plaisir ou de profit économique. Pour cela, on doit cesser toutes les pratiques inhumaines et les coutumes courantes qui humilient la dignité de la femme et travailler à modifier les lois qui empêchent les femmes de jouir pleinement de leurs droits.

La défense des droits fondamentaux des enfants à grandir dans un milieu familial, à l’alimentation, à l’éducation et à l’assistance est un devoir de la famille et de la société. Ces droits doivent être garantis et préservés, afin qu’ils ne manquent pas ni ne soient refusés à aucun enfant, en aucun endroit du monde. Il faut condamner toute pratique qui viole la dignité des enfants et leurs droits. Il est aussi important de veiller aux dangers auxquels ils sont exposés – spécialement dans le domaine digital – et de considérer comme un crime le trafic de leur innocence et toute violation de leur enfance.

La protection des droits des personnes âgées, des faibles, des handicapés et des opprimés est une exigence religieuse et sociale qui doit être garantie et protégée par des législations rigoureuses et l’application des conventions internationales à cet égard.

 

A cette fin, l’Eglise catholique et Al-Azhar, par leur coopération commune, déclarent et promettent de porter ce Document aux Autorités, aux dirigeantsinfluents, aux hommes de religion du monde entier, aux organisations régionales et internationales compétentes, aux organisations de la société civile, aux institutions religieuses et aux autoritésenpensée ; de s’engager à la diffusion des principes de cette Déclaration à tous les niveaux régionaux et internationaux, en préconisant de les traduire en politiques, en décisions, en textes législatifs, en programmes d’étude et matériaux de communication.

 

Al-Azhar et l’Eglise catholique demandent que ce Document devienne objet de recherche et de réflexion dans toutes les écoles, dans les universités et dans les instituts d’éducation et de formation, afin de contribuer à créer de nouvelles générations qui portent le bien et la paix et défendent partout le droit des opprimés et des derniers.

 

En conclusion nous souhaitons que :

Cette Déclaration soit une invitation à la réconciliation et à la fraternité entre tous les croyants, ainsi qu’entre les croyants et les non croyants, et entre toutes les personnes de bonne volonté ;

soit un appel à toute conscience vivante qui rejette la violence aberrante et l’extrémisme aveugle ; appel à qui aime les valeurs de tolérance et de fraternité, promues et encouragées par les religions ;

soit un témoignage de la grandeur de la foi en Dieu qui unit les cœurs divisés et élève l’esprit humain ;

soit un symbole de l’accolade entre Orient et Occident, entre Nord et Sud, et entre tous ceux qui croient que Dieu nous a créés pour nous connaître, pour coopérer entre nous et pour vivre comme des frères qui s’aiment.

Ceci est ce que nous espérons et cherchons à réaliser, dans le but d’atteindre une paix universelle dont puissent jouir tous les hommes en cette vie.

 

Abou Dhabi, le 4 février 2019

Sa Sainteté Grand Imam d’Al-Azhar et le Pape François 

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24 février 2019 7 24 /02 /février /2019 14:41

Les guerres de masse du siècle écoulé ont commencé avec la Première Guerre mondiale, lorsque les violences pratiquées dans les colonies ont été « rapatriées » vers le continent colonial et ont permis de propulser l’industrie de mort à un niveau inégalé jusque là à cause du progrès technique. Ce qui a permis de douter de la pertinence des valeurs rationalistes des Lumières qui semblent s’être alors définitivement éteintes dans les nuages d’acier de l’obscurantisme ethno-technicistes. Pourtant c’est cette même guerre qui allait relancer la dynamique révolutionnaire ayant une ‘foi de charbonnier » dans l’avenir de l’humain alors même que la guerre mondiale s’est prolongée sous différentes formes jusqu’à aujourd’hui et qu’elle fait craindre désormais l’Armaguedon planétaire que d’aucuns voient prédit dans les textes sacrés, d’autres dans la froide analyse des comportements ‘reptiliens’ modernisés qui semblent incrustés dans les cerveaux et les coeurs. Bref, un siècle après, la réflexion sur cette question, optimisme ou pessimisme, reste à prolonger avec l’expérience écoulée depuis.

La Rédaction

 

 

Une pensée philosophique de la guerre 

 

ou

 

l’homme comme être-pour-la-guerre

(Sein-für-Krieg)

 

Février 2019

 

 

Crudelis ubique/Luctus, ubique pavor et

Plurima mortis imago.

Virgile,Enéide, 2, 368 sq.

 

 

Claude Karnoouh

 

En cette année du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale nous avons eu un déferlement de livres d’histoire et de documents colligés venus allonger les kilomètres de rayons de bibliothèques qui en étaient déjà bien pourvues. Cette surabondance de documentation a-t-elle apporté une meilleure intelligence de cette effroyable boucherie qui a entraîné les hommes sous la conduite de chefs politiques et militaires à se sacrifier et à sacrifier des vies sans compter ? Je ne le pense guère ! Toutefois, afin de remémorer la banale réalité aux lecteurs contemporains enthousiastes d’exploits militaires voici les chiffres que donne Wikipedia pour les trois plus importantes batailles, celles de la Somme et de Verdun à l’Ouest, celle de Galicie à l’Est. Ces chiffres donnent froid dans le dos avant les nouvelles hécatombes de la Seconde-Guerre-mondiale :
 

« La première bataille de la Somme est l'une des batailles les plus meurtrières de l'histoire (hors victimes civiles) avec, pour les belligérants (anglais, canadiens, français, allemands) environ 1 060 000 victimes, dont environ 442 000 morts ou disparus. Pour la Première Guerre mondiale, dans ce sinistre classement, elle se place derrière l’offensive Broussilov, qui s'est déroulée sur le front de l’est en Galicie (Russes, Austro-hongrois, Allemands), mais devant Verdun (718 000 morts et blessés pour les deux camps). Le premier juillet 1916, lors de la première journée de la bataille de la Somme, fut, pour l'armée britannique, une véritable catastrophe, avec 58 000 soldats mis hors de combat, dont 19 240 morts.

Pour mémoire, à l’intention de ceux qui l’auraient perdue, rappelons que « l’offensive du général Broussilov en Galicie (4 juin-20 septembre 1916) s’est soldée par des pertes mesurées entre 1,5 million et 2,3 millions de victimes pour l’ensemble des troupes russes et germano-austro-hongroises ! »1

 

Il ne sert à rien de développer plus avant et de ratiociner, ces chiffres parlent d’eux-mêmes, surtout si on leur adjoint les innovations techniques des armes mises au travail pour cette superproduction de la mort : la mitrailleuse, l’artillerie légère et lourde à tir rapide par la maîtrise du recul, les gaz de combats, les sous-marins et l’aviation, moins pour les batailles aériennes, certes spectaculaires mais non décisives, que pour les reconnaissances précises des positions des adversaires et les premiers bombardements aériens des positions militaires et civiles. Après plus d’un siècle pendant lequel les grands pays d’Europe déployèrent la rationalité kantienne contre les préjugés archaïques et l’obscurantisme des « vérités révélées » tant dans l’ordre de la pensée politique (le concert « harmonieux » des nations) que dans celui de la pensée scientifique et technique, le continent de la Raison pratique et transcendante mit en scène le plus effroyable des conflits connu depuis la fin de la guerre de Trente ans et le traité de Westphalie. Certes, entretemps, l’Europe avait connu des batailles d’une violence extrême qui surprirent les contemporains : Eylau et ses quarante mille Français morts et blessés, Borodino avec des pertes de soixante-dix-sept mille hommes et Leipzig avec ses quatre-vingt-douze mille morts en trois jours pour les deux camps avaient sidérés les contemporains, il n’empêche, en chiffres et en temps comparées aux batailles de la Somme, de Verdun, de la Galicie, aux campagnes de Roumanie, les chiffres paraissent modestes. L’Idéal kantien d’un « projet pour une paix perpétuelle » possible entre des hommes raisonnables s’était donc éteint à l’été 1914 dans la blondeur des blés mûrs de l’est de la France, à l’horizon infini des grandes plaines d’Europe de l’Est, au milieu des prairies fleuries, en pleine fenaison sur les contreforts des Carpates. Malgré les plaidoyers des pacifistes, de l’Église catholique ou simplement de quelques hommes de lettres de bon vouloir, rien n’arrêta la mortelle marche triomphale de la volonté de puissance du capitalisme impérial mêlée à un nationalisme territorial déchaîné, le tout conduit par l’entéléchie propre au développement et à l’extension de la modernité techno-scientifique. Au-delà des usines et des politiques commerciales d’exportation, la modernité avait étendu son hybris aux combats devenus ces Orages d’acier qui déchiquetèrent tant de corps dans leur pleine jeunesse.2Aussi dès le milieu du conflit, au-delà des hymnes à la gloire des vainqueurs et des anathèmes lancés à l’encontre des perdants, est-il aisé de constater l’émergence de quelque chose de neuf. Quelque chose d’inédit était advenu à la conscience des combattants au fond des tranchées du front occidental, sur les pics élevés des Alpes italo-autrichiennes, dans les mouvements de troupes au milieu de la plaine galicienne. Un nouveau type de combattant était né, un nouveau dispositif de production du matériel s’était mis en place, une nouveau type de chaîne de commandement s’était déployé. Un continuum structurel et institutionnel traversait le champ de bataille et l’arrière réunissant l’armée en campagne à la société industrielle des producteurs. Jadis, Napoléon, avait perdu la terrible bataille des Nations à Leipzig 1813 par manque d’hommes (les Français, Napolitains et Polonais étaient 195 000, épuisés après la désastreuse retraite de Russie, les Alliés, 330 000), or, en dépit de la propagande allemande post-factum du coup de poignard dans le dos donné à l’armée par les grévistes et les révoltes de 1918, c’est bien le blocus des ports allemands qui a fini par vaincre l’empire germanique : le manque de matières premières pour fabriquer du matériel de guerre en quantité toujours plus grande et les vivres pour nourrir soldats et civils. Ernst Jünger dans son célèbre récit Orages d’acier et dans ses carnets de guerre le remarque dès 1917 sur la Somme tant à propos de l’artillerie lourde britannique que de l’aviation alliée ; sur le front de la Somme dit-il en substance, les alliés sont capables non seulement de remplacer le matériel perdu, mais d’en augmenter la quantité jetée sur le champ de bataille. Ainsi ce n’est plus comme naguère la quantité, la discipline, le courage et la motivation des hommes qui décident seulement de la victoire, et même si ce courage existe toujours, parfois à un très haut niveau d’engagement, ce qui décide en dernière instance de la victoire c’est la synergie entre la technologie et la gestion programmatique des moyens de production : la prévision, les capacités d’approvisionnement et les finances. Dès lors, le combattant n’est plus seulement sur le front, mais simultanément à l’arrière, dans les usines, les ateliers de recherche mécanique, les laboratoires de chimie, en bref, dans les lieux où s’élaborent les théories scientifiques et leur applications. Le combattant n’est plus le valeureux guerrier, mais le soldat pris dans un vaste organigramme de spécialistes qui, chacun à son niveau de compétence, actionnent des machines fabriquées à l’arrière, tant et si bien que l’ouvrier et l’ouvrière sont aussi dans leur spécialité des soldats. La société civile s’est militarisée et l’ordre militaire s’est industrialisé sous la tutelle de l’État. La guerre devenue industrielle s’est totalisée en mobilisant l’ensemble de la société plongée dans la tornade de la Totalmobilmarhung. Dorénavant soldats comme ouvriers ne sont plus que les rouages d’une gigantesque industrie de mort. En définitive, soldat et ouvrier ad-jointés ne composent plus qu’une seule est même forme (Geschtal), celle du Travailleur (Die Arbeiter) selon la remarquable phénoménologie qu’en donna Jünger en 1931.3

Ainsi, pendant les quatre ans et trois mois que dura ce conflit aux pertes humaines, matérielles et financières immenses, un monde nouveau naquit que les philosophes n’avaient pas prévu. D’un côté la guerre scella la fin de la suprématie économique et politique mondiale de l’Europe, remplacée par les États-Unis, de l’autre, par la conscription générale, elle mit en œuvre la montéen puissance des mouvements de masses, lesquels furent le terreau sur lequel s’enracinèrent des mouvements d’opinions et de forces politiques de type totalitaire des années 1920-1945.4En effet, pour satisfaire leur ambitions nationalistes et impérialistes, les gouvernements issus des démocraties libérales classiques du XIXe siècle avaient fait appel aux masses populaires, les avaient armées y compris les plus déshéritées, simultanément et massivement avaient mobilisé les femmes dans les usines, si bien qu’à la fin des hostilités on ne se pouvait plus faire comme si rien ne s’était passé, on ne pouvait plus recommencer la gestion des hommes comme avant. Les survivants voulaient du neuf, du travail, du bien-être, de la protection sociale, sanitaire, scolaire, bref, une répartition plus juste et équitable des fruits du travail. C’est à cette angoisse que dans les pays ruinés par la guerre répondirent les masses sous diverses formes tant dans l’Italie fasciste que dans la Russie communiste ou dans l’Allemagne hitlérienne5en instaurant un contrôle étendu des masses voulu par les masses, y compris par ceux qui luttaient contre un totalitarisme au nom d’un autre principe totalitaire. Ce qui s’était montré efficace pendant la guerre entre 1914 et 1918 devenait peu à peu la réalité quotidienne générale : pour faire de la puissance dans la modernité il faut une organisation militaire des masses ouvrières.

A la lumière des événements actuels en Europe, mais aussi de ceux qui apparaissent dans notre monde en permanente expansion capitaliste, on doit rappeler, comme l’annonçait déjà Gérard Granel dans son célèbre essai, que « Les années trente sont devant nous »6. Aussi ces années trente nous apparaissent-elles aujourd’hui comme la protohistoire de notre contemporanéité. C’est parce que ces années trente furent précédées d’une guerre industrielle totale qui exigea une gestion totale des hommes militaires et civils, une gestion sans pitié et sans pardon pour leurs faiblesses « humaines trop humaines » où se dévoila l’essence authentiquement humaine de l’homme, l’Être-pour-la-guerre, Das Sein-für-Krieg. Cette guerre apparut alors comme la prémisse du totalitarisme à venir. Ce ne sont pas les injustices et les inconséquences aveugles de Versailles comme l’affirmèrent par exemple des réformistes comme Keynes qui ont engendré les pouvoirs totalitaires de l’Entre-deux-guerres, mais bien l’essence totalitaire du déploiement de la guerre comme guerre générale en elle-même. Il faut nous rendre à l’évidence et l’admettre même si cela choque les idéalistes de tous bords, rien moins que la guerre totale pour engendrer le totalitarisme sociétal. Et si avec un peu de courage intellectuel nous eussions poursuivi la réflexion de Gérard Granel, nous eussions constaté sans efforts surhumains combien ce qui a suivi dans le monde, dans tout le monde, représente autant de moments de totalitarisme dur ou soft selon les circonstances qui dominent ici et là la scène politique. C’est pourquoi les considérations et les odes aux valeurs humanistes ne sont que des fables enfantines pour il pensiero debole, car bien plus que l’exploitation de l’homme par l’homme comme moteur de l’histoire, je pense dorénavant que c’est bien l’extermination de l’homme par l’homme qui, en dernière instance, en est le fondement ontologique et l’expression ontique.

 

Claude Karnoouh

Bucarest février 2019

 

Notes :

1Entre l’entrée en guerre de la Roumanie août 1916 et la fin de 1918, pour une population d’environ dix millions d’habitants, la Roumanie perdit : 1 300 000 soldats blessés et 700 000 tués, soit 20% de sa population. Le plus fort pourcentage de tous les belligérants !

2Allusion au journal de guerre d’Ernst Jünger, in Stahlgewittern, et aux récits de guerre de Maurice Genevoix, Ceux de 14, Paris, 1946.

3Der Arbeiter, Berlin, 1931. Quelque année auparavant le film de Fritz Lang, Metropolis illustra parfaitement les travailleurs comme armée du travail, Berlin, 1927.

4Il faudrait ajouter, et ce serait l’objet d’un autre essai, que cette guerre, où les Alliés jetèrent dans le champ de bataille des masses d’hommes venus de leurs colonies, fut le terreau des grands mouvements de libération nationale qui triompheront après la Seconde Guerre mondiale.

5Je rappelle simplement pour mémoire des sous-produits de ces vastesmouvements historiques, la Pologne du Colonel Beck, la Hongrie horthyste, la Roumanie de la dictature carliste puis légionnaire, la Turquie d’Ataturk.

6Gérard Granel, Études, Éditions Galilée, 1995, p. 71-74.

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15 février 2019 5 15 /02 /février /2019 20:56


Les manifestations qui se déroulent en France depuis plus de trois mois provoquent étonnement et fascination à l’étranger. La solidarité active contre les répressions sauvages menées par un gouvernement par ailleurs donneur de leçon de droits de l’homme au monde entier se manifeste ici ou là mais assez faiblement en Europe orientale, malgré le fait que les gouvernements locaux manifestent des velléités souverainistes çà et là. Si les peuples semblent sympathiser avec le mouvement populaire français, les élites intellectuelles semblent aphones, au mieux attentistes.

La Rédaction 

 

 

 

Comment éviter les défis de l’Histoire universelle 

ou

les gauches roumaines et la politique internationale

 

février 2019

 

 

Claude Karnoouh

 

 

« Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur,
Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur. »

Corneille, Le Cid

 

 

Je ne suis pas spécialement imbu des faits politiques de mon pays, surtout quand il lui arrive aujourd’hui (jadis et naguère) de se comporter d’une manière éthiquement indigne. Cependant il m’est quelque fois arrivé d’être fier d’être français quand le pays dans sa généralité et sa diversité donnait (rarement il est vrai) des exemples de courage dans l’adversité et l’infortune. Aujourd’hui, le mouvement des gilets jaunes commencé à la fin du mois de novembre 2018 me rend quelque espoir quant à la capacité du peuple français, à tous le moins de ses membres les moins privilégiés ou de ceux vivant à la périphérie des grands centres urbains comme l’écrit le géographe Guilly, d’engendrer un mouvement politique et social de très grande envergure, un mouvement dont les pratiques non hiérarchiques sont tout-à-fait nouvelles et originales dans le paysage européen, et qui, peu à peu, suscite des émules dans divers pays comme la Belgique, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, voire l’Australie, etc. Cependant, un lieu européen demeure à l’écart de grandes manifestations de solidarité, un lieu où le mouvement ne suscite que peu d’intérêt, l’Europe de l’Est1. Là les choses vont tout autrement. Je n’ai pas ouï-dire ou lu que de vastes mouvements d’opinions apparentés se fussent manifestés en Pologne2, Hongrie (et ce malgré les grandes manifestations contre la nouvelle loi du travail du Premier ministre Victor Orbán), en Tchéquie, Slovaquie, Bulgarie, pour soutenir verbalement le mouvement. En Roumanie, le silence est presque général tant dans les médias que parmi les intellectuels publics ou moins publics réputés de gauche, hormis Alexandru Mamina et Florin Platon. Tous les deux sont bien les seuls qui, à ma connaissance, ont écrit un papier consistant sur ce thème dans la revue on line Argumente si Fapte.3

 

Quelles conclusions en tirer ? Les gilets jaunes n’intéresseraient pas l’intelligentsia de « gauche » roumaine, laquelle penserait que c’est un épiphénomène passager, caractéristique de la mauvaise humeur auquel les Français nous ont habitué dès longtemps, soit qu’il est là un thème bien trop dangereux pour avancer une opinion, parce que, une fois encore, comme à l’époque des énormes manifestations françaises contre le nouveau code du travail (loi El Khomri), l’intelligentsia de « gauche » roumaine (ou ceux qui se prétendent tel) a parfaitement perçu qu’en de telles circonstances, le silence est d’or. Attention, il ne faut pas contrarier de potentiels bailleurs de bourses, de voyages d’études, de séjours d’artistes en résidence, d’invitations à des colloques. Quant à l’État roumain, il se garde bien d’une quelconque opinion, gardant un silence attentif pour voir venir ce que dira la commission de Bruxelles qui pour le moment se tait, or d’aucuns savent, qui ne dit mot approuve. Ce silence est bien dans le style de la diplomatie du pays, suivre le plus puissant, en l’espèce le président Macron qui malgré les gilets jaunes reste l’un des deux hommes fort de l’UE (l’autre est une femme Madame Merkel), aidé en cela par le Brexit l’homme et la presque rupture des relations diplomatiques avec l’Italie.

 

Ce n’est pas la première fois que l’intelligentsia de « gauche » roumaine garde un silence pesant, voire tonitruant sur des phénomènes de politique extérieure où s’expriment les plus fortes tensions et injustices internationales, lesquelles devraient cependant susciter des paroles de solidarité, précisément parce qu’elle s’auto-intitule de gauche et donc qu’elle s’avance essentiellement sur le terrain de la morale ! En général, lorsqu’elle y fait allusion comme voilà quelques années à propos de la civile en Syrie, la « gauche » roumaine se conforme au main stream étasunien et européen. A coup sûr, hormis une trentaines d’individus aisément repérables, cette « gauche » de posture quasi mondaine, de salonsde thé, de cafésà la mode, de séminaires universitaires confidentiels, ne brille pas par l’audace de ses engagements. Elle cultive le lisse, gomme les aspérités de tous ses discours critiques et parfois pour certains, pratique le double langage : de « gauche » dans le pays, plus conforme au conventionnel dehors. Cela prend parfois une allure franchement caricaturale, on critique ce qui est autorisé par la Commission européenne ou une quelconque institution occidentale, par exemple le Premier ministre hongrois pour sa catastrophique loi sur le travail supplémentaire, en revanche on ne dit rien à propos des gilets jaunes français, des opérations de la CIA au Venezuela, de la guerre contre le Yémen par proxieinterposés,des opérations du néocolonialisme français en Afrique, de la catastrophe humaine de la Syrie, des crimes israéliens dans la Bande de Gaza ou de l’ethnic cleansing des territoires occupés4 ! Regardé sine uri et studio, il n’est là que le trait d’une inconsistance politique, une version bien ancrée dans la Weltanschauung politique de l’intelligentsia roumaine à laquelle naguère Eliade avait donné une description qui avait été reprise dans les années ‘70 par Noica : se cacher de l’histoire. Mais pour Eliade, il s’agissait de quitter l’ontique des événements politiques, ce qu’il appelait « la tyrannie de l’histoire », pour atteindre à la spiritualité. Précisons tout de suite que pour cette gauche de posture il n’est pas question de spiritualité, de transcendance puisqu’elle la repousse en permanence au profit du culte de l’immanence en ses diverses hypostases postmodernes, l’éphémère de l’art contemporain, la posthistoire qui efface le politique au profit des effets du sociétal et de toutes sortes degadgetsidéologiques du prêt-à-penser postmoderne. Or comment peut-on se cacher de l’histoire et donc de la politique ? L’histoire est toujours là, même pour les hommes, y compris pour les hommes qui quêtent le spirituel, puisque personne ne se peut situer hors de son temps. Nous l’avions compris depuis Heidegger, depuis la remise en cause radicale du sujet transcendantal husserlien. Parce que, au bout du compte, « La question de l’être » est essentiellement la question du sens de l’être (longtemps oubliée) par rapport à l’homme parlant et non aux choses qui elles ne parlent pas. La question de l’être, c’est donc la question du Dasein, l’être-là de l’homme, lequel s’interroge sur le fait qu’être n’est pas simplement la simplicité adamique du cogito cartésien, mais plus radicalement cet étant qui s’interroge sur le fait qu’être c’est « être en train d’être », et donc questionnant la temporalité l’être-là. Aussi, qu’on le veuille ou non l’histoire comme seul destin de l’humain nous retient-elle dans les mailles de son filet, ou mieux nous soumet à sa destinalité. Nous ne pensons point, c’est le temps ou plutôt l’esprit du temps (Zeitsgeist) qui nous pense !

 

Cette idée de se préserver de l’histoire est ou naïve ou retorse en ce qu’elle permet individuellement et collectivement de s’exonérer de toutes responsabilités politiques. Un général allemand prisonnier des Roumains disait au lendemain du 24 août 1944 : voilà quatre jours tout le monde était encore pro-allemand, aujourd’hui plus personne ne l’est ! Le 25 décembre 1989, plus personne n’était communiste ! Au mois de Décembre 1944, l’écrivain et journaliste soviétique Ilya Erhenburg écrivait qu’une foule d’intellectuels roumains faisait la queue à la porte de la suite qu’il occupait à l’hôtel Athénée Palace.5Tous lui faisaient savoir qu’ils n’avaient jamais été des soutiens de la garde de fer et de la dictature du Maréchal Antonescu, qu’ils avaient été simplement forcés d’applaudir pour survivre. En janvier 1990, tous les intellectuels ou presque assumaient qu’ils avaient adhéré au Parti communiste roumaincontraints et forcés pour survivre. Toutefois on n’était pas obligé d’écrire la lettre de soumission totale qu’avait envoyée Plesu à Nicolae Ceausescu après le scandale de la méditation transcendantale, ou comme d’autres accepter de chanter les louanges du chef de l’État et du Parti pour les avantages offerts de la part d’un régime qu’ils prétendaient honnir après 1989 !6Si donc se cacher de l’histoire et donc de la politique signifie courber l’échine selon la direction du vent, chanter en chœur les louanges du pouvoir du moment, que ce soit sincère ou simplement joué, pour les intellectuels cela n’a aucune importance. Encore qu’à l’époque de la dictature royale, de celle des gardes de fer et enfin celle du Maréchal Antonescu, il y avait une très petite mais réelle opposition intellectuelle, souvent emprisonnée, parfois tuée… Mais qui donc était-ce ? mais précisément les communistes et les sympathisants communistes. Or à propos d’événements majeurs de la politique internationale présente, l’unanimisme est tel qu’hormis cette trentaine de personnes qui affichent d’une manière ou d’une autre des positions critiques hors des cris d’orfraie labellisés par le mainstream, le silence est pesant. Il est vrai qu’on lit sur Facebook les protestations du petit Partisocialiste roumain (PSR)sur le Venezuela, mais quant à l’autre parti qui s’affirme comme le nouveau parti de la gauche critique, Demos (qui rassemble à peu près autant de membres que d’enseignants de quelques départements de sciences humaines), il se remarque par un silence assourdissant sur tous les plus graves problèmes internationaux du moment. C’est comme s’il n’avait aucun programme de politique internationale en dehors d’un culte rendu à l’UE.

 

Cette déshérence massive de la politique internationale par la majorité des gauches roumaines ne peut avoir d’autre explication qu’une sorte peur de déplaire, de contrarier. Il en va de même dans les humanités. Je n’ai jamais lu de critiques, d’oppositions à diverses théories sociologiques, anthropologiques, historiques (hormis les affirmations des historiens hongrois !) voire philosophiques. Soit elles sont massivement ignorées par les professionnels comme peut l’être Foucault par les historiens, Lacan par les divers analystes ou Lévi-Strauss ou Needham par les anthropologues, soit elles sont prises comme telles, sans distance critique, comme beaucoup à gauche le font de Bourdieu ou de l’école des Annales. Il en va de même pour les mouvements sociaux où j’avais déjà remarqué le mutisme épais face aux manifestions françaises contre la loi détruisant le code du travail (El Komhri). Intitulé « le silence est d’or » cet article m’a valu de solides inimitiés chez les intellectuels de la gauche de posture.7On retrouve une situation similaire avec les gilets jaunes. Ainsi, tandis que les groupes féministes roumains s’étaient enthousiasmés pour le mouvement Me too lorsqu’il s’agissait de soutenir les stars hollywoodiennes abusées par des producteurs qui récompensaient leurs prestations sexuelles par de brillantes carrières, ces mêmes mouvements demeurent d’un silence de plomb quand il est question des gilets jaunes où les femmes non seulement jouent un rôle combattif très important, mais où elles paient un lourd tribut de blessures, parfois très graves (œil crevé, fracture du crâne, contusions thoraciques) pour leur engagement. Pourquoi un tel mutisme, pourquoi une telle aphasie ? Serait-ce parce qu’il s’agit pour l’essentiel de femmes prolétaires ou de petites employées, que c’est donc beaucoup moins glamour qu’Hollywood et qu’en conséquence cela rapporte symboliquement et pratiquement bien moins qu’un féminisme de salon de thé, de déclarations creuses qui n’engagent pratiquement à rien ni de dur ni de dangereux et contentent les bailleurs de fond des ONG ?

 

J’ajouterai que le silence est tout aussi massif en ce qui concerne les hommes puisqu’il y a parmi eux de très graves blessés et au moins un mort8tandis qu’un autre vit dans le coma depuis trois semaines. Si le Président Poutine avait fait le dixième de la répression menée par le Président Macron et sa police on eût entendu hurlements et imprécations tonitruantes couvrant toute la planète… 

 

Devrait-on penser que ce silence face à l’un des mouvements sociaux-politiques le plus radicalement critique en Europe de l’Ouest depuis mai 1968 en France et en Italie est une autre manière roumaine, fût-elle de gauche, de se protéger de l’histoire dans ce qu’elle a de tragique et donc de dangereux ? Je laisse à chacun de mes lecteurs la conclusion souhaitera en tire.

 

Bucuresti 8 février 2019

Claude Karnoouh

 

Notes :

1NDLR. Au moment où nous mettons ce numéro en ligne, un nouveau syndicat d’agriculteurs polonais vient d’organiser une importante manifestation à Varsovie, en gilets jaunes avec exigence d’une politique économique du gouvernement qui tienne compte des intérêts nationaux, la relance du commerce avec la Russie, un meilleur contrôle des produits importés d’Ukraine et la prise en compte du fait que les produits agricoles polonais n’ont pas de véritables débouchés à l’Ouest. < https://www.youtube.com/watch?v=VayOhKhNcig >.

2Une cinquantaine de membres du petit syndicat de gauche polonais, Initiative des travailleurs a manifesté le 2 février devant l’ambassade de France à Varsovie. En Roumanie, le PSR (parti socialiste roumain) a publié un communiqué de soutien, et ici et là sur Facebook des likes.

3Alexandru Mamina, « Revoluție în centrul sistemului » (La Révolution au centre du système) in Argumente si Fapte, 18 decembre 2018, Bucarest.

Florin Platon, Noam Chomsky, « Vestele Galbene și 100 de ani de Luptă de Clasà », (Noam Chomsky, les gilets jaunes et cent ans de lutte de classe) în Argumente si Fapte, 26 janvier 2019, Bucarest.

4A propos de la Syrie, il faut louer la revue Ideaet son animateur, Alexandru Polgár pour avoir publié un cahier spécial sur la guerre de Syrie avec la contribution notoire du grand économiste et historien libanais, Georges Corm.

5Ilya Erenburg, Du Don à la Seine, Paris, 1948….

6Que les lecteurs se reportent aux auteurs du gigantesque ouvrageOmagiuédité pour l’anniversaire du chef du Parti-État. Le résultat est édifiant quant au nombre de « dissidents » parmi les intellectuels et artistes qui le louaient, Editura politicà, Bucuresti, 1978. L’édition spéciale de l’Omagiupour la Transylvanie ne manque pas non plus de surprises savoureuses.

7Claude Karnoouh,« Tăcerea e de aur », in Argumente si Fapte, 13 iunie 2016. « Le silence est d’or », version française dans La penseelibre.org, n° 111, 9 juin 2016.

8NDLR. Au début des événements, un vieille femme de 80 ans d’origine algérienne habitant au quatrième étage d’une rue où se déroulait une manifestation et qui voulait fermer sa fenêtre pour éviter les gaz lacrymogènes fut victime d’un tir la visant qui la blessa fortement avant qu’elle ne décède à l’hôpital lors de l’opération visant à réparer ses blessures.

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11 février 2019 1 11 /02 /février /2019 11:08


 

Comment peut-on être chinois ? ...Ainsi pourrait-on sous-titrer l’article qui suit et qui permet de renouer avec l’une de ces constantes dont on ne se défait pas facilement en France. Celle qui permet de retrouver à un détour de chemin ce qui fait le meilleur de certains esprits définitivement « gaulois réfractaire » en butte aux certitudes répandues dans des salons parisiens embrumés par les vents dominant en provenance de l’Atlantique Nord. Dans cet article, notre collègue décortique pourquoi la Chine, « anti-Europe » décrétée, fait si peur. Non pas à cause de sa violence postulée mais justement à cause du contraire, sa propension à suivre pacifiquement pas à pas sa propre voie, sans vouloir l’imposer, alors même qu’elle refuse de renoncer à ce qu’elle a trouvé de meilleur en Occident, un marxisme qui lui a ouvert les portes du progrès.

Pays clef pour l’avenir de notre monde, la Chine devrait être étudiée pour ce qu’elle est, telle qu’elle est, comme elle veut être, et non pas comme ceux qui sont en perte de vitesse voudraient qu’elle soit ...afin qu’ils n’aient pas eux-mêmes à remettre en question leur propre « modèle » ...à bout de souffle.

La Rédaction


 

La Chine sans œillères

-

Février 2019

 

 

Bruno Guigue

 

A entendre l’avalanche de mensonges déversée sur ce grand pays par les médias occidentaux, on finit par se poser la question : peut-on encore considérer la Chine sans œillères ni préjugés, sans concession ni malveillance, en la regardant telle qu’elle est et non telle qu’on voudrait qu’elle fût ? Dès qu’ils daignent en parler, nos médias la décrivent en des termes qui oscillent toujours entre la crainte et le mépris. Assoiffée de richesses, jetant ses tentacules sur la planète, trompant son monde en affichant un pacifisme de façade, d’une brutalité sourde qu’on soupçonne, prête à exploser, derrière les faux-semblants d’un discours lénifiant, la Chine serait comme l’ogre de la fable qui finira, un beau matin, par manger les petits enfants. L’imagerie coloniale la représentait au XIXème siècle sous les traits d’une cruauté raffinée, mais ce raffinement n’est plus de mise. A croire nos éditorialistes et nos experts, la Chine nouvelle n’enrobe plus ses appétits voraces de ces raffinements surannés. Ce qu’elle veut, c’est « dominer le monde », tout simplement. Appelée à devenir la première puissance économique mondiale, elle réclame sa part d’hégémonie planétaire, elle revendique la première place sur le podium. Mais elle veut surtout, nous dit-on, imposer son modèle, promouvoir ses valeurs, s’ériger en exemple destiné à l’imitation des nations.

Arrêter la Chine ? 

Cette vision d’une Chine conquérante et prosélyte est d’autant plus surréaliste que les Chinois font exactement le contraire. Persuadés que leur système est unique, ils ne cherchent à convertir personne. Qu’ils exportent des marchandises, achètent des terrains ou construisent des ponts à l’étranger, ils défendent évidemment leurs intérêts. Mais leur ambition n’est pas de repeindre le monde aux couleurs de la Chine. A choisir, ils préféreraient sans doute qu’on ne les imite pas, car chaque peuple doit trouver sa voie par lui-même, quitte à commettre ces erreurs de parcours sans lesquelles aucune réussite n’est méritoire. Comme le disent si bien les spécialistes de la langue chinoise – qui, eux, connaissent bien leur sujet - la pensée chinoise est empirique et pragmatique. Elle affronte les faits, elle en subit les corrections successives et poursuit son avancée tant bien que mal. Réticente aux idées abstraites, elle admet volontiers qu’il n’y a pas de recette toute faite. C’est pourquoi il faut renoncer à l’idée que les Chinois cherchent à diffuser leur modèle et cesser de prêter à ce grand pays des rêves de conquête qui n’existent que dans l’imagination de ses détracteurs. Mais nos experts patentés ne l’entendent pas de cette oreille.

Concluant une émission de C dans l’Air dont le titre est déjà tout un programme (« Qui peut arrêter la Chine ?»), Valérie Niquet, chercheuse à la Fondation de la recherche stratégique, opposait en ces termes le modèle européen et le modèle chinois : « La Chine, c’est l’anti-Europe, par exemple. Nous, on tente de surmonter ce qui faisait les relations internationales du passé, le conflit, l’usage de la force pour régler les tensions. La Chine, elle, s’en tient aux comportements du XIXème siècle».

 

Faut-il en déduire que la Chine aurait un goût prononcé pour « l’usage de la force en vue de régler les conflits » ? Pourtant, rares sont les Afghans, les Libyens, les Irakiens, les Syriens et les Yéménites à avoir péri sous des bombes chinoises. Pays européens, la France et le Royaume-Uni, en revanche, ont causé avec leur grand allié américain – et en utilisant divers intermédiaires - des centaines de milliers de morts et des dévastations sans nom en violant les règles internationales les plus élémentaires. Mais ce n’est pas nouveau. Accuser l’autre de ses propres turpitudes relève d’une inversion maligne dont le discours occidental est coutumier. Dire que la Chine, contrairement à l’Europe, « s’en tient aux comportements du XIXème siècle », dans la même veine, traduit un consternant mélange d’arrogance et d’ignorance. Car à cette époque, ce n’est pas l’empire chinois, mais les puissances impérialistes européennes qui pratiquaient la conquête territoriale et le pillage colonial. Les Chinois en savent quelque chose. Avec les « guerres de l’opium », Britanniques et Français ont envahi le « pays du milieu » pour le contraindre à signer des traités infamants et accepter l’importation massive de cette drogue aux effets délétères. Pire encore, en 1860, un corps expéditionnaire réunissant les forces des deux nations fait irruption dans Pékin et met à sac le splendide Palais d’été des empereurs Qing. Indigné, Victor Hugo condamna ce forfait en écrivant ces lignes amères : « Nous Européens, nous sommes les civilisés, les Chinois sont les barbares. Voilà ce que la civilisation a fait à la barbarie. Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. L’Empire français a empoché la moitié de cette victoire, et il étale aujourd’hui, avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d’été. J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée».

Donner des leçons mais refuser d’en recevoir

Cette spoliation, la France préfère l’oublier, et elle donne aujourd’hui des leçons de morale à un pays qu’elle a pillé il y a 150 ans, comme si ses ignominies passées lui conféraient un certificat de vertu pour le présent. La Chine, elle, n’a rien oublié, mais elle n’en éprouve aucune haine. Cette vieille humiliation, elle entend l’effacer en retrouvant la place légitime qui est la sienne dans le concert des nations. Ce qu’elle veut, c’est tourner définitivement la page de cette ère chaotique initiée par les guerres de l’opium et la décadence de l’empire des Qing. Nul besoin, pour y parvenir, d’imposer quoi que ce soit à qui ce soit. Modèle sans imitation possible, empire sans impérialisme, la Chine est par excellence une puissance pacifique. Mais elle ne l’est pas seulement par choix politique, ses dirigeants modernes ayant fait le choix du développement et proscrit l’aventure extérieure. Elle l’est aussi pour une raison plus profonde, et plus difficile à cerner pour un esprit occidental. C’est que la centralité imaginaire de l’empire lui a forgé un destin, le vouant à s’occuper d’abord de ses sujets et de leur bien-être avant de s’intéresser au reste du monde. Pays du milieu, la Chine reçoit en priorité l’influence bénéfique du ciel, qui est rond, tandis que la terre est carrée. Elle est située au centre du monde par un décret intemporel qui lui ôte l’envie d’en conquérir les marges. Cette périphérie du monde habité, en effet, ne sera jamais aussi intéressante que le cœur même d’un empire dont la gestion est déjà une lourde tâche.

Prêter des ambitions conquérantes à ce pays, par conséquent, est aussi absurde que lui reprocher de vouloir exporter son modèle, puisque ce dernier a pour vocation de rester unique. Si la Chine est pacifique, c’est donc en vertu d’un statut cosmologique dont le privilège s’accompagne d’une promesse d’innocuité à l’égard de ses voisins. « Les armes sont des instruments néfastes et répugnent à tous. Celui qui comprend le Tao ne les adopte pas », disait Lao-Tseu. Clef de voûte du monde habité, l’empire du milieu se condamnerait à la décomposition s’il se dispersait aux marges, il se dissoudrait dans l’informe s’il renonçait par ambition aux dividendes d’une sereine centralité. Or cette pesanteur de l’imaginaire chinois ne concerne pas seulement le monde des idées. Transposée dans le monde réel, elle détermine un habitus que les donneurs de leçons occidentaux devraient méditer, quitte à s’en inspirer pour leur propre gouverne : un grand pays qui n’a fait aucune guerre depuis quarante ans, en effet, mérite tout de même quelque considération. Hormis le bref règlement de comptes avec le Vietnam (1979), il faut remonter jusqu’à l’affrontement frontalier avec l’Inde (1962) et à la guerre de Corée (1950-1953) pour trouver la trace d’une guerre dans laquelle la Chine se serait engagée. Encore faut-il préciser que ces conflits se déroulèrent à ses frontières immédiates, et non dans de lointaines contrées convoitées par on ne sait quel expansionnisme. Mais cette attitude pacifique d’un empire auto-centré n’intéresse guère nos démocraties guerrières, devenues expertes en bombardements humanitaires, en embargos qui affament les peuples pour la bonne cause et en révolutions téléguidées de l’étranger.

 

Crainte ou mépris, trop ou trop peu

Comme on l’a relevé, les Occidentaux, à propos de la Chine, oscillent toujours entre la crainte et le mépris. Ils ont exigé à grand cri qu’elle participe à la mondialisation des échanges, et ils se lamentent des parts de marché que ses entreprises enlèvent haut la main. Multipliant les injonctions contradictoires, ils lui reprochent à la fois d’en faire trop et pas assez, d’être désespérément pauvre et scandaleusement riche, excessivement rapide et exagérément lente, décidément trop libérale quand elle n’est pas trop dirigiste. Ils lui demandent de sauver la croissance mondiale – ce que Pékin a fait au lendemain de la crise financière de 2008, provoquée par la rapacité des banques américaines – mais sans se montrer trop gourmande en matières premières. Ils voudraient qu’elle continue à se développer, mais en renonçant aux outils de son développement, comme sa souveraineté monétaire, son puissant secteur public et sa prudente tutelle des marchés financiers. L’attitude occidentale frôle parfois le comique. Lorsque la Chine, après avoir connu des taux de croissance annuels à deux chiffres, redescend en douceur à 6,4 % (2018), on entend les experts d’un pays européen qui se traîne à 1,5 % faire la fine bouche et pronostiquer la catastrophe : c’est vraiment l’hôpital qui se moque de la charité ! En Occident, on aime dire que la Chine reste un pays pauvre, avec ses centaines de millions de travailleurs sous-payés. Mais la réalité chinoise se transforme plus vite que les représentations des experts occidentaux, car les luttes des salariés de l’industrie – dans un pays qui connaît des conflits sociaux réglés par la négociation, comme partout ailleurs – ont abouti à une hausse conséquente des salaires, au point d’inquiéter les investisseurs étrangers.

En fait, la Chine est un grand pays souverain, fier de son identité culturelle, attaché à la loi internationale et décidé à se faire respecter sur la scène mondiale. Il n’agresse ni ne menace aucun Etat, ne finance aucune organisation terroriste ou subversive chez les autres, n’inflige aucun embargo ni aucune sanction économique à d’autres Etats souverains et refuse obstinément de se mêler de leurs affaires intérieures. Le contraste est saisissant avec l’attitude des Etats-Unis et de leurs alliés européens, qui passent leur temps à intervenir chez les autres de façon unilatérale, sous de faux prétextes et en violation flagrante de la loi internationale. Si toutes les grandes puissances se comportaient comme la Chine, le monde serait plus sûr et moins belliqueux. Il serait beaucoup moins assujetti – avec les risques énormes que génère cette dépendance - aux intérêts sordides des multinationales de l’armement. Car les Chinois n’ont qu’une base militaire à l’étranger quand les USA en ont 725. Ils dépensent 141 dollars par habitant et par an pour leur défense quand les Américains en dépensent 2 187. Ils n’ont qu’un porte-avions, tandis que les USA en ont douze. Et encore la Chine a-t-elle accompli un effort de réarmement significatif depuis dix ans face aux initiatives belliqueuses de l’Oncle Sam. Si elle avait pu, elle s’en serait passée. Tandis que les USA se cramponnent désespérément à leur hégémonie finissante, les Chinois savent qu’ils sont la puissance montante et qu’il ne sert à rien de précipiter les événements. Le pacifisme de la Chine est l’envers de sa réussite économique, quand le bellicisme des USA est le reflet de leur déclin. Au lieu de faire la guerre en vivant à crédit, la Chine a compté sur son savoir-faire pour développer son tissu économique, et le résultat est palpable.

Un pays développé qui continue à se développer

Quand on voyage en Chine en 2019, on ne voit pas un pays en voie de développement, mais un pays développé. La modernité et la fiabilité des moyens de transport y sont impressionnantes. Les métros sont flambant neuf, d’une propreté, d’une fonctionnalité et d’une sécurité à toute épreuve. Dans celui de Canton, troisième ville chinoise avec 14 millions d’habitants, il n’y ni SDF, ni pick-pocket, ni tag, ni mégot, ni papier par terre. Les passagers attendent sagement leur tour si le train est bondé, et aux heures de pointe les rames se succèdent toutes les 30 secondes. En dépit de leur gigantisme, les gares et les aéroports fonctionnent comme du papier à musique. Les retards sont rares, les billetteries automatisées, la signalétique irréprochable (même pour les étrangers). Des toilettes gratuites sont disponibles partout. Les lignes aériennes intérieures desservent toutes les villes importantes, et les avions sont ponctuels, propres et confortables. Les gares et les lignes à grande vitesse offrent aux Chinois une gamme de déplacements dans l’ensemble du pays à des tarifs raisonnables. Un aller simple Canton-Nanning, par exemple, soit 550 km de LGV, coûte 169 yuans (23 euros) quand le salaire moyen est de l’ordre de 3000 yuans (410 euros). Depuis dix ans, les progrès sont fulgurants. La Chine avait 700 km de LGV en 2007, 11 000 km en 2013, 23 000 en 2016, et l’objectif est d’atteindre 40 000 km, soit l’équivalent de la circonférence de la terre.

Il est frappant que ces infrastructures, pour la plupart, aient moins de dix ans. D’une modernité sidérante, elles sont le fruit d’une politique massive et délibérée d’investissements publics. Décidée au lendemain de la crise financière de 2008, cette politique a sauvé une croissance mondiale malmenée par l’irresponsabilité de Wall Street. Elle a aussi permis d’accélérer la marche du pays vers la « société de moyenne aisance » qui est l’objectif majeur des dirigeants du pays. Pour franchir cette nouvelle étape de leur développement, les Chinois comptent sur le dynamisme d’un vaste secteur privé, notamment dans les services. Mais ils utilisent aussi un puissant réseau d’entreprises d’État qui ont bénéficié de la taille critique du marché intérieur chinois pour s’imposer à l’échelle internationale. Le meilleur exemple est sans doute celui de l’entreprise de construction ferroviaire CRRC, devenue numéro un mondial pour la production de trains à grande vitesse. Active dans 102 pays, cette entreprise compte 180 000 employés et affiche un revenu qui dépasse les 30 milliards d’euros. Elle construit 200 trains par an, contre 35 pour le duo Siemens-Alstom. Cette réussite d’un mastodonte public a de quoi faire réfléchir les tenants du libéralisme sur les véritables paramètres de la croissance économique, mais il y a peu de chance qu’ils en tirent les conclusions qui s’imposent. Ils préfèrent croire que les recettes libérales vont sauver le monde des affres du sous-développement.

Peur occidentale de l’essouflement social et endiguement chinois de la pauvreté

En Occident, lorsqu’elle réussit, la Chine fait peur. Lorsqu’elle manifeste des signes d’essoufflement, elle fait peur aussi. On lui reproche d’utiliser son secteur public pour gagner des parts de marché, tout en brandissant comme les Saintes Ecritures une idéologie libérale qui prétend que le secteur public est inefficace. En attendant, les Chinois continuent de penser, avec Deng Xiaoping, que peu importe que le chat soit noir ou gris pourvu qu’il attrape les souris. En Chine, l’État contrôle les industries-clé : charbon, acier, pétrole, nucléaire, armement, transports. Ce ne sont pas les récriminations occidentales qui vont inciter ce pays souverain à modifier sa politique. Il a payé assez cher la construction de son modèle de développement et il n’a pas envie d’y renoncer pour faire plaisir aux puissances étrangères. La Chine est entrée toutes voiles dehors dans les grands vents de la mondialisation, mais elle n’a pas l’intention de lâcher le gouvernail parce que les Occidentaux ne savent plus le tenir. Contrairement à nous, les Chinois s’inscrivent dans le temps long. Tandis que nous subissons la dictature du court terme, ils regardent loin devant. Il y a deux siècles, la Chine était encore l’atelier du monde. Du tiers de la production mondiale en 1820, au moment de son apogée, elle est passée à moins de 5 % en 1950. La décadence de la dynastie Qing et l’intrusion européenne – puis japonaise – ont précipité son déclin, ouvrant une ère calamiteuse dont les convulsions révolutionnaires du XXème siècle furent la conséquence. Il n’est pas étonnant que la Chine veuille désormais retrouver l’éclat de sa jeunesse en utilisant les ressources matérielles et spirituelles d’une culture plurimillénaire.

Dans la nouvelle phase de son développement – « la société de moyenne aisance» - la Chine moderne entend développer son marché intérieur en favorisant l’émergence des classes moyennes. Mais elle veut aussi extraire de la pauvreté les populations les plus démunies. Il est significatif que les Chinois, quand ils louent la politique de leurs dirigeants, citent à la fois la lutte contre la corruption – qui est extrêmement populaire – et la lutte contre la pauvreté. Dans les villages chinois, on peut voir des tableaux affichés publiquement où figurent les noms des pauvres qui bénéficient du programme d’éradication de la pauvreté et les noms des fonctionnaires chargés de les accompagner personnellement. En un lieu où tout le monde se connaît, cette absence d’anonymat ne semble gêner personne. Chacun sait à quoi s’en tenir, et l’évaluation des résultats au vu et au su de tous – une véritable obsession dans la culture administrative chinoise – en est facilitée. Ce tableau est d’ailleurs affiché en face du bâtiment du comité local du parti communiste, ce qui témoigne de l’intérêt qu’on lui porte. En tout cas, ce dispositif a porté ses fruits. Selon la Banque mondiale, le taux de pauvreté en Chine populaire qui s’élevait encore à 17 % en 2010 est tombé à 3,1 % en 2017. L’encadrement social nécessaire à la mobilisation de tous et la direction par un parti qui fixe les objectifs participent aux yeux des Chinois d’un cercle vertueux dont l’efficacité est patente.

C’est aussi la raison pour laquelle les cris d’orfraie de la presse occidentale à propos de la note de « crédit social » ne semblent pas rencontrer le même écho chez les Chinois. Qu’on soit sanctionné pour avoir commis des délits ou des incivilités ne les trouble guère. Au contraire, la mentalité régnante pencherait plutôt pour la sévérité dans un pays où l’application de la peine de mort va de soi. La présentation de ce dispositif expérimental – qui consisterait selon les médias occidentaux à attribuer une note globale de crédit social à chaque citoyen, susceptible de monter ou baisser en fonction de son attitude dans tous les domaines – ne correspond d’ailleurs jamais à ce que les Chinois en disent. Ils y voient un système permettant de neutraliser les délinquants ou de limiter le surendettement, mais son caractère global – façon « Big Brother » – ne fait pas partie du champ de l’analyse. On peut avancer l’hypothèse que la présentation du dispositif par les médias occidentaux est quelque peu biaisée, puisqu’elle décrit un projet encore embryonnaire comme s’il était quasiment finalisé et prêt à l’emploi. Lorsqu’on en parle avec des Chinois, ils jugent certains aspects du projet peu contestables, alors que l’Occidental formaté par ses médias y voit une entreprise totalitaire contraire à ses propres principes. Cet exemple illustre l’attitude coutumière des médias occidentaux à l’égard du système politique chinois, mais elle montre surtout à quel point nous ne parlons pas le même langage symbolique.

Nous ne voyons aucune contradiction, par exemple, entre l’affirmation selon laquelle la France est la patrie des droits de l’homme et notre participation à des guerres ignobles contre des peuples qui ne nous ont rien fait. Pour les Chinois, c’est absurde. La seule façon de prendre au sérieux les droits de l’homme, c’est de développer son propre pays tout en laissant les autres conduire leurs affaires comme ils le veulent. Nos médias trouvent abominable l’absence de liberté d’expression en Chine populaire, mais dix milliardaires leur dictent une ligne éditoriale monolithique et éliminent impitoyablement toute pensée dissidente. La dictature du parti les offusque, mais celle du capital leur convient. Le système chinois est moins hypocrite. Il est admis depuis 1949 que le Parti communistechinois est l’organe dirigeant de la société et qu’il en fixe les orientations politiques. Ce parti accepte le débat interne mais il ne veut pas de concurrent externe. On peut le déplorer, mais c’est aux Chinois d’en décider. Cette direction unifiée donne sa cohésion à l’ensemble du système, mais elle est jugée sur ses résultats, conformément à une éthique confucéenne où les dirigeants sont tenus de servir et non de se servir. Ancrée traditionnellement dans le culte des ancêtres, la société chinoise n’a jamais été une société individualiste. C’est une société holiste où l’individu s’efface devant le groupe auquel il appartient. « Obéis au prince, obéis au maître, obéis aux parents », disait Confucius. Le lundi matin, dans les établissements scolaires, le proviseur procède à la levée des couleurs et tient un discours mobilisateur devant les élèves en rang et en uniforme. Des formules comme « Sois civilisé, sois studieux et appliqué ! » ornent en gros caractères la cour des écoles. La véritable question est de savoir si ce système symbolique résistera durablement aux assauts de la société de consommation et à l’épanchement individualiste qu’elle entraîne partout où elle passe, y compris dans les sociétés qu’on pensait les mieux armées pour l’endiguer.

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29 janvier 2019 2 29 /01 /janvier /2019 13:02

Le soulèvement des Gilets jaunes en France dure depuis presque trois mois et il se poursuit, ce qui démontre que la société est arrivée à un état de crise et de paupérisation tel qu’elle ne peut plus envisager de reculer. Les syndicats sont interpelés à cette occasion comme le sont les partis politiques, car ils n’ont pas vraiment su prévoir le mouvement et donc apporter à temps des perspectives novatrices. Cette situation force à remettre en cause non seulement tous les fondements du régime politique français actuel, mais plus largement tous les fondements des politiques capitalistes mondialistes menées depuis une trentaine d’années, ainsi que les stratégies d’adaptation qui se sont révélées stériles et qui se sont développées au sein du mouvement ouvrier au cours de cette période, dans la foulée de la crise des forces de progrès social. Ce que cet article analyse.

La Rédaction

 

Gilets Jaunes et Syndicats1

-

Janvier 2019

 

 

 

Jean-Pierre Page2

 

Voici plus de 11 semaines que les gilets jaunes rythment par leurs initiatives la vie politique et sociale française. Le 26 janvier a été une grande journée de mobilisation à travers toute la France. Elle a aussi été marquée par une répression sans précédent, violente, délibérée et orchestrée. 

 

Emmanuel Macron, son gouvernement, le Parlement, les partis politiques, les médias, les analystes commentent et se déterminent quotidiennement en fonction de ce mouvement inédit dans sa forme, ses objectifs et sa durée. La plupart d’entre eux ont été totalement pris au dépourvu et ont toujours autant de mal à le caractériser et plus encore à y faire face, fut-ce par la contrainte et les représailles! Dans les couloirs du pouvoir, on est chaque fin de semaine, proche du mode « panique ». 

 

Les syndicats n’échappent pas à ce constat. Pire, bien que par leur rôle, ils se doivent d’être en phase avec les préoccupations et l’état d’esprit réel des travailleurs, ils n’ont pas vu venir cette vague populaire qui a pris l’ampleur d’un tsunamisocial et politique. Celui-ci est sans précédent dans l’histoire française. Plutôt, que d’en tirer les conséquences, le choix des dirigeants syndicaux a été de se réfugier dans un rôle d’observateur, non sans espérer fut ce au prix d’un lâche soulagement de voir les choses en finir au plus vite. 

 

Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, considère toujours « que le mouvement des gilets jaunes n’est en rien capable, de réunir les gens, de les faire débattre entre eux, de hiérarchiser les revendications, de s’engager dans la recherche de solutions. Il n’a rien inventé affirme-t-il, ni est capable de mobiliser en masse. Nous devons éteindre collectivement l’incendie».3

 

On ne saurait pas être plus clair, chasser le naturel, il revient au galop! En fait, et c’est bien là le problème, quand « tout remonte à la surface »4 , les syndicats ne rêvent-ils pas de continuer à faire comme si de rien n’était! « Il faut que tout change pour que rien ne change »5.

 

Pourtant et dorénavant tout le monde est au pied du mur et dans l’obligation de se déterminer par rapport à l’existence, aux débats et aux initiatives des gilets jaunes. Leur action est à ce point incontournable que non-content d’ébranler les bases d’un pouvoir politique qui se voulait conquérant, arrogant et sur de lui, elle révèle l’étendue d’une crise sans précédent autant sociale, politique, économique que démocratique. Elle renvoie également à la crise du syndicalisme, et pas seulement à la représentation de celui-ci.

 

Macron, quant à lui, cherche à gagner du temps et à reprendre la main, mais de l’avis général les deux mois de débats, et d’enfumage dont il a pris l’initiative ne régleront rien. En guise d’exorcisme et d’incantations, il ne suffit pas d’affirmer qu’on ne changera pas de politique pour s’en persuader. C’est sans doute pourquoi les Français ne se font aucune sorte d’illusions sur les vertus de son 

« one-man-show », ce long monologue où il bavarde sans écouter. Les gilets jaunes avec détermination ont décidé de poursuivre leur action contre vents et marées tout en déjouant les multiples pièges qu’on leur tend. Faisant preuve là, d’une rare intelligence politique ! 

 

Ils apprennent vite, tout en faisant face à une répression de masse, déchaînée et meurtrière6. Celle-ci est sans précédent depuis presque 60 ans. On se souvient du massacre de Charonne ou celui du 17 octobre 19617qui coûta la vie à des centaines de travailleurs algériens ! Pourtant, le 6 décembre, à la stupéfaction et la colère de nombreux militants, les confédérations syndicales, y compris la CGT, ont été jusqu’à condamner comme coupables les victimes des représailles policières et « toutes formes de violences dans l’expression des revendications »8! Fallait-il donner de cette manière choquante une nouvelle justification au concept de « syndicalisme rassemblé » ? 50 ans plus tard Macron n’en demandait pas tant ! Faut il rappeler qu’en 1968 la CGT s’est honorée en appelant à la grève générale contre la répression à l’égard du mouvement étudiant. Depuis, l’initiative de la CGT de Paris de saisir la justice contre l’utilisation criminelle de « flash-ball » par les forces de l’ordre, a montré un rejet net de cette manière de renvoyer tout le monde dos à dos9.

 

Dans de telles circonstances, il y a urgence pour le Capital et la bourgeoisie, à trouver une issue à cette crise majeure, ils leur faut anticiper, car les problèmes s’enchaînent les uns après les autres! Alain Minc et Jacques Attali parmi d’autres s’inquiètent du creusement des inégalités. Comme au sein d’une « Cupola mafieuse sicilienne», les « parrains » de Macron comprennent, que cette situation ne peut perdurer indéfiniment. Déjà, dans un temps très bref, moins de deux ans, elle a fragilisé à l’extrême le pouvoir du jeune banquier de chez Rothschild, dont ils avaient fait le choix.

 

Faut-il ajouter au tableau, que le mouvement peut faire tâche d’huile et devenir contagieux ! Déjà en Belgique, au Portugal, en Pologne, en Grand Bretagne, en Hongrie, aux Pays-Bas, en Irlande, et même au Liban, en Afrique du Sud, en Irak, on revêt le gilet jaune de la colère populaire10.

 

Dans ce contexte, les instances supranationales comme celle de l’Union européenne déjà à l’avenir incertain, voit celui-ci s’assombrir un peu plus, afortioriavec la perspective des prochaines élections européennes. Le moteur franco-allemand se met à tousser au point que l’on se demande s’il ne va pas caler. Le traité d’Aix la Chapelle entre la France et l’Allemagne, que viennent de signer dans l’urgence et le secret Macron et Merkel, consacre une capitulation française sur sa souveraineté au bénéfice d’une Europe des « Länders » et d’une armée allemande baptisée « européenne ». Comment ne pas remarquer que deux mois auparavant, par anticipation et sans consultations de leurs affiliés, les syndicats français et le DGB allemand avaient décidé de soutenir ce grand projet d’intégration européenne11sous le pavillon d’Outre-Rhin. 

 

Pour la France qui est encore admise comme 5epuissance mondiale, l’onde de choc internationale créée par le mouvement des gilets jaunes fait vaciller la crédibilité d’un système en question, plus encore que celle d’un président dont la suffisance et la morgue font dorénavant sourire, tant elle apparaît dérisoire. A Paris, Macron, à la remorque de Trump, soutient les putschistes de l’extrême droite vénézuélienne, il ne tarit pas d’admiration et d’éloges pour leurs manifestants et ordonne à Maduro de respecter la démocratie et des élections sous 8 jours. « Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais ! » Imaginons Nicolas Maduro exigeant de Macron l’organisation d’élections en France sous 8 jours au risque de voir le Venezuela reconnaître Eric Drouet des Gilets jaunes comme le président en charge !

 

Par conséquent, il est difficile de contester que les enjeux se soient singulièrement aiguisés ! On ne choisit pas la période dans laquelle on vit, il faut être à la hauteur de ce qu’elle exige. Pour le mouvement syndical et particulièrement pour la CGT ce nouvel épisode des « luttes de classes en France » n’est pas sans risques. Le paradoxe, c’est qu’il n’est pas non plus sans opportunités ! A condition, bien sur, d’en avoir la volonté politique et de s’en donner les moyens, si toutefois l’on veut créer le rapport de force nécessaire pour gagner. Dans de telles circonstances, la seule stratégie qui vaille est donc de contribuer à fédérer et faire converger les luttes dans les entreprises avec celle des gilets jaunes. L’objectif, (encore, faut-il avoir un objectif), doit être de bloquer les entreprises, les centres de productions stratégiques, tout autant que les voies de circulation, faire pression sur le patronat, le gouvernement et Bruxelles « là ou ça fait mal ! » . 

 

Nous n’en sommes pas tout à fait là, pourquoi ? 

 

Il devrait aller de soi que le mouvement populaire agisse et parle d’une seule voix, tant les objectifs légitimes de justice sociale, de démocratie et de respect sont massivement partagés dans et hors les entreprises, c’est d’ailleurs ce que souligne la CGT. Les gilets jaunes quand ils ne sont pas retraités ou chômeurs sont aussi des salariés. Toutefois, il ne suffit pas de répéter que les revendications sont voisines sinon identiques, quand toute la question est de savoir quelles conséquences pratiques l’on en tire en termes d’actions. Or, il aura fallu deux mois pour que la direction de la CGT finisse par accepter sous la pression d’un grand nombre de ses organisations, syndicats, fédérations, régions et départements, d’appeler nationalement à la grève et aux manifestations pour le 5 février. Il faut se féliciter que l’Assemblée des Assemblées de Commercy (Meuse) des gilets jaunes réunissant une centaine de délégations ai adoptée un Appel qui soutient une grève reconductible à partir du 5 février12.

 

Prenons acte positivement de cette importante décision de la CGT soutenue par des gilets jaunes, tout en ajoutant que la question qui se pose dorénavant est celle de la suite qui sera donnée et de quelle volonté l’on va faire preuve pour que cette journée se poursuive en grève générale reconductible. Doit-on se satisfaire de grèves par procuration, s’accommoder de l’éparpillement des luttes, de leur pourrissement comme d’une fatalité ? Va-t-on reprendre le controversé chemin des « grèves saute-mouton » dont la faillite est consommée ? «Ne faut-il pas reconsidérer les vertus des grèves reconductibles » ?

 

Philippe Martinez, a déclaré que « la mobilisation aux ronds-points, c’est bien, la mobilisation dans les entreprises, c’est mieux »13. Prenons-le au mot : Chiche ! Passons des paroles aux actes ! « La preuve dupudding, c’est qu’on le mange »14

 

En fait, tout cela ne renvoie-t-il pas à la capacité des syndicats à anticiper, à apprécier ce qui change, ce qui bouge, à la qualité de leurs liens avec les travailleurs dans leur ensemble et leur diversité, à l’activité depuis le lieu de travail, c’est-à-dire là où se noue la contradiction capital/travail, là où se concrétise l’affrontement de classes. Ne faut-il pas par exemple, s’interroger sur la capacité des syndicats à prendre en compte le fait que nous sommes passés en quelques années d’une société de pauvres sans emplois à une société avec en plus des pauvres avec emplois, une société capitaliste dont les jeunes sont les premières victimes. A leurs côtés l’on trouve les retraités actifs et présents depuis longtemps dans les manifestations, ils se battent pour le droit de vivre dignement, d’autant plus qu’ils sont de plus fréquemment les seuls soutiens matériels et financiers de leurs enfants et petits enfants frappés par la précarité et le chômage de masse. La France compte plus de 11 millions de demandeurs d’emplois et de travailleurs pauvres occasionnels. Dans le même temps, 40 milliardaires pèsent 265 milliards d’euros, soit la richesse globale des 40% les plus pauvres. Les 15 ultras riches détiennent 22% de la richesse nationale et bénéficient avec Macron au pouvoir de 300 milliards de cadeaux fiscaux, dont 100 milliards s’évadent chaque année vers les paradis fiscaux.

 

C’est ce que disent les cahiers de doléances, ils mettent en avant les inégalités criantes sociales et territoriales, le besoin impératif de rétablir et revaloriser avec des moyens à la hauteur les services publics, en particulier ceux de proximité. La contradiction capital/travail est posée fortement et l’on revendique l’exigence de justice sociale d’augmentation du salaire minimum à 1 800 euros, la revalorisation des retraites et pensions, une fiscalité qui fait payer les riches et les entreprises, l’annulation de la Contribution sociale obligatoire, le rétablissement de l’impôt sur la fortune ou encore l’abrogation du CICE ce crédit d’impôt aux entreprises remplacé par un allègement des charges sociales voulu dès le début de son mandat par Macron. En fait, tout cela traduit l’aspiration à une société française de notre temps, une société de progrès et non de régression sociale.

 

Dans ces conditions, le pouvoir d’achat est une priorité vitale pour des millions de gens et leurs familles. Cette exigence légitime doit s’articuler avec une démocratie qui implique la possibilité d’engagement de chacun et chacune à tous les niveaux, la reconnaissance, le recours et l’usage de droits sans privilèges d’aucune sorte. Le peuple veut être entendu et respecté. Cette évidence s’est imposée devant l’unilatéralisme qui caractérise autant la vie dans les entreprises qu’hors les entreprises. Le moment est venu d’y répondre, par de nouvelles formes de consultations et de prises de décisions comme le revendiquent les gilets jaunes! C’est ainsi pensent-ils que l’on fera reculer dans tous les domaines les injustices croissantes de la société française. 

 

Car c’est le système capitaliste qui cadenasse les libertés, c’est le néo-libéralisme mondialisé qui impose la pensée unique et la voix de son Maître, qui pille les richesses du travail, saccage la nature et l’environnement. Tout cela se fait au bénéfice d’une oligarchie corrompue de riches toujours plus riches, ou encore de ceux qui s’en sortent le mieux ! Faut-il continuer à parler de partage des richesses et des ressources, quand dans la réalité il s’agit de la recette du pâté d’alouettes où le travail enrichit le centile le plus riche de la population et que les inégalités explosent ?

 

La France est passée championne dans la distribution des dividendes aux actionnaires. 46,8 milliards d’euros ont ainsi été distribués en 2018, de loin supérieur à 2017 de plus de 12%. Les groupes automobiles et les entreprises de luxe, dit-on se sont particulièrement montrés généreux15.

 

N’est-il pas remarquable que le mouvement des gilets jaunes coïncide avec l’inculpation et l’emprisonnement au Japon pour fraude fiscale de Carlos Ghosn le patron de Renault-Nissan au salaire de 15,6 millions d’euros par an. Cette rémunération « surréaliste », n’est-elle pas précédée par celle de Bernard Charles, de Dassault qui gagne 24,6 millions d’euros annuel devant Gilles Gobin de Rubis du groupe Rubis qui lui empoche 21,1 millions d’euros ? Ce sont ceux-là et près de 150 patrons de multinationales, avec qui voici quelques jours, Macron de manière provocatrice a festoyé au Château de Versailles. Comble de l’ironie jour pour jour avec la décapitation de Louis XVI. Ainsi, l’on semble être passer « d’une royauté à une autre » !

 

Dans un tel contexte, apparaissent bien dérisoires les arguties de certains dirigeants syndicaux sur les prétendues tentatives de récupération et l’influence de l’extrême droite raciste sur le mouvement des gilets jaunes, comme le répètent à satiété les dirigeants de la CFDT et de la CGT. A ce sujet, les propos affligeants, les rapports, les interviews ne manquent pas et témoignent d’un décalage saisissant comme d’une profonde ignorance de ce que représente un mouvement social!16Il est inquiétant de noter que certains dirigeants de la CGT ont cru bon de se saisir de ce contexte pour traquer les idées de ceux qui refusent la mise en conformité, comme par exemple un regard critique sur l’Europe et l’euro, le prêt-à-porter de la pensée dominante et de l’air du temps17. La pratique de l’amalgame à l’égard de l’historienne Annie Lacroix-Riz18, accusée de complotisme et de voisinage avec l’extrême droite, a suscité une telle indignation que Philippe Martinez en personne a du lui présenter des excuses et s’engager à retirer de la circulation une note infamante portant le sigle de la CGT19. Va-t-on dorénavant faire le tri chez les travailleurs, ou chez les militants, et exiger de leur part, pour participer aux grèves et manifestations (comme on l’a vu), qu’ils présentent une identification politique ou un laissez-passer conforme auxdesideratasdu dialogue et du partenariat social voulu par un syndicalisme d’accompagnement et de propositions en quête d’«union sacrée ».

 

N’y a-t-il pas pour le mouvement syndical à réfléchir autrement et avec modestie sur lui-même sur ses insuffisances, son fonctionnement, ses retards, sur son approche des problèmes dans leur globalité, leur dimension européenne et internationale par ces temps de mondialisation néo-libérale à marches forcée. Se débarrasser enfin de cet esprit de suffisance, de condescendance, de donneurs de leçons qui minent la relation qui devrait être celle existant entre les syndicats, les travailleurs en général, les gilets jaunes en particulier, ceux dont les sacrifices de toutes sortes méritent le respect. Plutôt que porter sur eux des jugements de valeurs ne devrait-on pas faire preuve de plus de retenue?

 

Car au départ, il aura fallu une taxe sur les carburants suscitant la colère pour que cette fois ci, la goutte fasse déborder le vase des mécontentements accumulés, des colères légitimes, des rêves refoulés, des frustrations que l’on taisaient depuis si longtemps. « Une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine »20.

 

Si ne pas l’avoir compris ne peut être sans conséquence pour la classe politique, comment ne le serait-elle pas pour les syndicats ? Comment s’étonner alors de l’ampleur de cette crise de confiance ? Car il faut bien reconnaître que ce mouvement des gilets jaunes s’est construit hors de l’intervention et de l’implication syndicale. Par conséquent, on ne saurait pas être surpris à entendre les critiques qui montent d’en bas, qui placent les syndicats et les politiciens dans le même sac, et à qui l’on fait payer le prix fort des compromissions. Doit-on faire comme si cela n’existait pas ? Déjà en son temps, Benoit Frachon parlait des « porteurs de serviettes, l’air affairé, le plus souvent trônant dans un bureau, parfois hypocritement installé par le patron »21. Qu’en est-il aujourd’hui ?

 

C’est vrai en France et ailleurs comme à une tout autre échelle. Ainsi la CES (Confédération européenne des Syndicats) déjà totalement dévaluée démontre dans ces circonstances et une fois encore sa parfaite incapacité à saisir ce qui est essentiel ! Son silence est assourdissant ! C’est dire son décalage avec le monde réel, sans doute parce que sa fonction n’est rien d’autre que celle d’être un rouage des institutions bruxelloises. Son fonctionnement et sa dépendance financière à cet égard semblent sans limites. 

 

On parle beaucoup de l’ignorance dans laquelle Macron tient ce que l’on appelle les corps intermédiaires comme les syndicats. Ce qui est un fait, mais l’institutionnalisation du syndicalisme, sa bureaucratisation, sa professionnalisation, ne l’a-t-elle pas rendu invisible et inaudible ? Comment alors être surpris de voir aujourd’hui beaucoup de salariés s’en détourner, questionner sa crédibilité, son utilité, son existence même et finir par voir ailleurs ? Pour se rassurer faudrait-il en l’appliquant au syndicalisme reprendre la formule de Brecht « puisque le peuple vote contre le gouvernement, ne serait-il pas plus simple de dissoudre le peuple et d’en élire un autre »22.

 

Comment en est-on arrivé là ? Peut-être faudrait-il se poser la question du pourquoi ? On ne peut évidemment pas se satisfaire de cette situation, elle appelle des réponses autres que la culpabilisation des militants sur lesquels repose l’existence de l’organisation syndicale, afortioridans les entreprises. Cela ne saurait se réduire à la seule prise en charge des problèmes « de carreaux cassés » dont il faudrait s’inquiéter pour répondre à la crise du syndicalisme ! On a besoin sur ce sujet comme sur d’autres, d’une autre hauteur de vue. A la lumière d’évènements qui sont un formidable révélateur, il y a urgence pour le mouvement syndical de classe à tirer les leçons et à faire les bilans qui s’imposent. Il faut espérer que le prochain congrès national de la CGT23apportera des réponses convaincantes, une stratégie et une direction à la hauteur de cette situation. Faire preuve de lucidité ce n’est pas s’accabler, c’est voir les faits, la réalité telle qu’elle est pour la transformer.

 

Evidemment ce mouvement des gilets jaunes est pétri de contradictions, il est à l’image de notre société avec ses préjugés, ses faiblesses, ses erreurs, et même ses idées réactionnaires. Faut-il faire comme si cela n’existait pas ? Evidemment non ! Mais dans le même temps, comment concevoir autrement une lutte de masse qui soit conséquente ? 

 

Un grand nombre de gilets jaunes font l’expérience de l’action pour la première fois, la plupart d’entre eux n’a jamais participé à une grève, à une manifestation. On s’étonne de leur spontanéisme, de leur absence d’organisation, ce qui semble d’ailleurs être de moins en moins le cas, mais comment ne pas voir qu’entre son début et le point où il est arrivé aujourd’hui, ce mouvement a fait un véritable bond qualitatif en avant. C’est vrai dans la définition de ses objectifs, dans ses méthodes comme dans son organisation. Non sans erreurs ? Certes, et alors ? Le mouvement syndical a aussi la responsabilité de partager et de faire partager son expérience de la lutte de classes avec tous ceux et toutes celles qui font le choix d’agir collectivement.

 

Pour un grand nombre de gilets jaunes, et même si c’est parfois confusément, ce qui est en question, au fond, c’est la nature de cette société inégale, brutale, prédatrice et criminelle. Cette société-là, c’est le capitalisme lui-même. Qui va le dire ? Faut-il le considérer comme un horizon indépassable ou faut-il au contraire l’abolir ? Pour le syndicaliste faudrait-il se plaindre d’une telle prise de conscience? On peut comprendre qu’un tel changement des esprits n’est pas sans déranger les tenants d’une adaptation du syndicalisme-partenaire d’un capitalisme à visage humain. Certains, comme la CFDT, préférant négocier le poids des chaines plutôt que d’exiger l’abolition de l’esclavage. Mais, ne doit-on pas voir dans ce mouvement des gilets jaunes une prise de conscience qui s’affirme, celle qui conduit à la conscience d’appartenir à une classe, et par conséquent des opportunités à saisir ! N’y a-t-il pas là pour le syndicalisme une responsabilité à assumer pour qu’il en soit ainsi ?

 

Aussi, et comme cela est souvent le cas dans les grands mouvements sociaux, il y a urgence pour le mouvement syndical à prendre en compte combien les consciences ont progressé quant aux causes, aux responsabilités et à la nature du système capitaliste lui-même.

 

Ce constat renvoie à la « double besogne », cette double fonction qui doit être celle du syndicat: luttant tout à la fois pour les revendications immédiates comme pour le changement de société. Contrairement à ce qu’affirme Philippe Martinez24, la CGT n’est pas trop « idéologique ». Cette singularité qui est la sienne, cette identité, elle se doit de la prendre en charge en toutes circonstances. Ne voit-on pas que la CGT paye aujourd’hui 25 années de recentrage, de désengagement du terrain de la bataille des idées, en fait de dépolitisation ?25  Ceci, la pénalise grandement aujourd’hui face à un mouvement qui va marquer durablement la période que nous vivons.

 

Ce débat nécessaire donne raison à ceux des militants de la CGT qui depuis longtemps alertent, se mobilisent et interpellent leur Confédération sur la perspective « d’une explosion sociale » hors de toute intervention syndicale, tant la désespérance est à son comble26. Il est heureux de constater que parfois à contre-courant des positionnements officiels et de l’impuissance de nombreux dirigeants, ils sont ceux qui ont fait le choix dès le début de se tourner vers le peuple en lutte, mêlant leurs gilets rouges à ceux des gilets jaunes, comme on l’a vu dans bien des villes, à Bourges, Créteil, Toulouse, Marseille, Lille, Paris, Montbéliard, Nantes, etc.

 

En fait, cette insurrection sociale, à laquelle nous assistons, tire sa force dans sa capacité à fédérer le peuple : les ouvriers, les employés, les paysans, les classes moyennes, les petits artisans, les chômeurs, les retraités, les ruraux et les citadins, ceux des banlieues. Fait significatif, les femmes sont au premier rang des manifestations, des blocages routiers, des parkings, des centres commerciaux. Tout un peuple d’en bas est entré en révolte, la CGT devrait dans cette situation se comporter comme un poisson dans l’eau et considérer qu’en dernière analyse, « il est juste de se rebeller »!

 

Voici plusieurs années, on parlait de fracture sociale, mais sans en tirer les conséquences. Celle-ci n’a cessé de s’élargir, au point que ce à quoi nous assistons couvait depuis longtemps, en particulier dans la jeunesse. Cette génération sans perspective, tous ces laissé-pour-comptes réduits à monter à l’échafaud de l’exclusion sociale, et parmi eux les précaires, ou encore les enfants d’immigrés de plusieurs générations. Ils sont aux avants-postes de cette bataille. Comment ne pas se trouver à leurs côtés ?

 

L’on sait maintenant qu’à la fracture sociale, il faut associer la fracture politique et démocratique. Elle révèle l’étendue d’une rupture entre le peuple et ses représentants, les institutions nationales et supranationales, les partis politiques, les syndicats, les parlementaires de droite comme de gauche, le gouvernement et singulièrement le chef de l’État sur qui se focalise l’ensemble du rejet exprimé à travers le mot d’ordre « Macron démission ! ». En une année, la confiance dans le président de la République s’est effondrée de 23%. Jamais en France, un homme politique n’aura fait l’objet d’une telle détestation, pour ne pas dire d’une haine. Un récent sondage27fait ainsi apparaître que 88% des Français ne font pas confiance aux partis politiques, 73% ne font pas confiance aux médias et 70% aux banques. 55% se déclarent prêt à participer à des manifestations pour défendre leurs idées. Deux mois après le début de l’action des « Gilets jaunes », 57% continuent à leur apporter leur soutien. Plus de 70% des Français n’attendent rien du grand débat voulu par Macron.

 

Le mouvement des gilets jaunes est fondamentalement une révolte contre la situation intolérable qui est faite aux classes les plus défavorisée, à l’appauvrissement qui touche dorénavant les classes moyennes, ceux qui arrivaient encore à s’en sortir, mais dont les fins de mois se terminent dès le 15 et qui n’ont d’autres alternatives que les privations pour presque tout. « Dans les fins de mois, le plus dur ce sont les 30 derniers jours ! » disait Coluche. Le combat des gilets jaunes est aussi une résistance contre ce recul de civilisation voulu par le Capital en crise.

 

Les politiques néo-libérales des gouvernements successifs, de droite comme de gauche, les injonctions de l’Union européenne ont détricoté de manière systématique le tissu social. Macron dans un volontarisme aveugle a accéléré ce processus, y associant l’insulte, la condescendance, l’humiliation et le mépris du peuple souverain. La nature monarchique et de classe du régime est ainsi apparue dans toute sa brutalité. Il ne faut pas chercher plus loin le rejet de cette société inhumaine.

 

Il ne fait aucun doute que les « Gilets Jaunes » feront leur entrée au Panthéon des grands mouvements sociaux, annonciateurs de ruptures avec le système dominant. Leur empreinte est indiscutable et marque déjà notre époque par la radicalité progressiste de leurs objectifs, par leur détermination, leur esprit d’initiative, les formes d’organisation dont ils ont fait le choix, la continuité qu’ils donnent à leur action. Ils ont réussi à gagner la sympathie et la solidarité d’une très large majorité de Français, mais aussi des peuples d’Europe et d’ailleurs.

 

Ils font la démonstration de cette exception française, celle d’un pays où, comme disait Marx, « les luttes de classes se mènent jusqu’au bout ». La filiation des « Gilets Jaunes » est bien celle qui trouve ses racines dans les « jacqueries »28, dans la grande Révolution de 1789 à 1793, dans la Commune de Paris, dans les combats de la Libération et, plus près de nous, de 1968, 1995, et de ces milliers de luttes sociales et politiques souvent anonymes, de grèves, de manifestations innombrables. Macron n’a pas tort de reconnaître l’esprit « réfractaire »29frondeur et indocile des Français! Non sans raison les « Gilets Jaunes » le revendiquent ! Après tout, « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs »30. 225 ans plus tard, les gilets jaunes légitiment et rappellent publiquement souvent d’ailleurs cette vision ambitieuse des révolutionnaires de 1793. L’honneur du mouvement ouvrier français et de la CGT en particulier est d’avoir toujours été fidèle à ces principes. C’est aussi à elle de les défendre !

 

Jean-Pierre Page

 

jean.pierre.page@gmail.com

 

Notes :

1Cet article a été écris à l’origine pour le syndicat italien CGiL où se déroule un débat stratégique prenant en compte la dimension internationale et européenne de la crise du syndicalisme

2Jean-Pierre Page est l’ancien responsable international de la CGT Membre de la Commission exécutiveconfédérale de la CGT, Auteur de plusieurs livres dont « CGT: pour que les choses soient dites » (Delga-2018).

3« Certains syndicats fragilisent la démocratie » Laurent Berger, Le Figaro, 22 janvier 2019 et Journal du Dimanchedu 26 janvier 2019.

4« Quand tout remonte à la surface », Serge Halimi, Le Monde diplomatiquejanvier 2019.

5Giuseppe Tomasi de Lampedusa (1896-1957), Le Guépard.

6Depuis le 17 novembre, on compte 11 morts, plus de 2 000 blessés dont plusieurs manifestants seront amputés, plus de 8 000 arrestations, des centaines de condamnation y compris à la prison ferme, des emprisonnements.Il faut remarquer toutefois l’initiative de la CGT Paris de saisir la justice contre l’utilisation incontrôlée de « flashball » par les forces de l’ordre..

7Le 17 octobre 1961 la police réprima à Paris une manifestation de travailleurs algériens qui avaient répondu à l’Appel du FLNrefusant le couvre-feu imposé aux seuls Algériens.

8Déclaration commune « les syndicats condamnent la violence » CGT-CFDT-CGC-CFTC-FO-UNSA-FSU. 6 décembre 2018.

9Déclaration UD CGT de Paris sur la répression. 22 janvier 2019.

10« Ces pays en Europe ou les gilets jaunes ont défilé »,Journal du Dimanche18 décembre 2018

11Déclaration commune « L’Europe que nous voulons ! », Forum syndical franco-allemand (DGB+CFDT+CGT+CFTC+FO+UNSA) 8 et 9 novembre 2018.

12« L’appel pour le 5 février de l’Assemblée des Assemblées de Commercy »(Meuse), Syndicollectif, 28 janvier 2019.

13« La CGT est parfois trop idéologique ! » Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, Ouest France, 4 janvier 2019.

14Friedrich Engels (1820-1895)

15« CAC40 : 46,8 milliards d’euros de dividendes versés en 2018 », Le Revenu, 9 mars 2018

16Intéressant de ce point de vue l’interview croisée et l’approche divergente de deux dirigeants de la CGT, Sonia Porot des Yvelines et Cedric Quintin du Val de Marne. Dans laNouvelle Vie ouvrièrede janvier 2019 « Gilet jaune, du social au syndical »

17Rapport de Pascal Bouvier, commission exécutive confédérale de la CGT du 8 janvier 2019.

18Au sujet d’Annie Lacroix Riz, voir le dossier complet que l’on peut consulter sur le site du Front Syndical de classe en date du 28 janvier 2019, 

www.frontsyndical-classe.org/

19CGT-Activité confédérale 009du 14 janvier 2019, lettre de Philippe Martinez à Annie Lacroix Riz.

20Citation de Mao Zedong au début de la Révolution chinoise.

21« Parlons des porteurs de serviettes » Benoit Frachon (1883-1975), ancien Président de la CGT,l’Humanité, 1 er janvier 1949.

22Bartold Brecht (1898-1956)

23Le 52econgrès national de la CGT aura lieu du 13 au 17 mai 2019 à Dijon.

24Philippe Martinez , déjà cité.

25Stéphane Sirot, Regards, 21 septembre 2017

26« Le spectre des jacqueries sociales » Michel Noblecourt, Le Monde, mars 2013

27« CEVIPOF » (Centre d’étude de la vie politique française) pour qui le rejet de la classe politique a atteint un niveau historique. 11/01/2019

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22 janvier 2019 2 22 /01 /janvier /2019 19:01

Nous n’avons pas l’habitude de publier des textes courts de ce type mais nous avons décidé de faire une exception. Car le mouvement de mobilisation populaire des gilets jaunes est arrivé au point où il éprouve le besoin de réflexions permettant de formuler les revendications populaires avec pour objectif la refondation d’un régime réellement démocratique, d’un régime de pouvoir populaire. Ce qui, dans la situation présente, passe par un débat national au niveau de toutes les personnes mobilisées dans la lutte et qui ne sont qu’au tout début d’un débat sur les objectifs à atteindre. D’où ce texte d’introduction élaboré par un groupe de gilets jaunes pour une réflexion devant permettre de lancer ce type de réflexion.

La Rédaction 

 

Le manifeste

-

Essai constituant

 

 

MANIFESTE DES GILETS JAUNES

MARDI 15 JANVIER 2019.

 

 

Un groupe de Gilets Jaunes a entrepris d’écrire une ébauche de texte constituant. Il le propose à tous les Gilets Jaunes qui voudraient bien en faire une base de discussion pour la société française future que nous désirons construire.

Voici ce texte :

Le système n’a que la solidité conférée par la croyance que nous sommes impuissants face à lui car il serait naturel.

 

Seuls les politiciens qui dirigent pour le compte des puissants semblent surpris de la vague des gilets jaunes en train de bouleverser la donne sociale en France et en Europe ou même en Palestine, en Irak, en Egypte, en Algérie et ailleurs. Comme avaient été surpris les Présidents tunisien, égyptien et la CIA au début du printemps des peuples arabes.

Le capitalisme financiarisé et mondialisé a unifié de fait toute la planète. Les révoltes non abouties des uns inspirent les autres. Les Gilets Jaunes en dispersant les blocages des transports routiers sur tout le territoire et en improvisant les lieux des manifestations évitent de se faire enfermer dans une géographie limitée facile à attaquer par le pouvoir. Ils se montrent aussi fluides que les circuits spéculatifs qui nous détruisent. Ils reprennent possession d’un territoire duquel un « nomadisme » forcé les arrache chaque jour, travaillé pour de longs déplacements. Ce mouvement s’enracine donc dans le terreau d’une vieille colère trop longtemps contenue, suscitée par l’incohérence trop évidente du système qui ne parvient plus à faire endosser son idéologie aux dominés. La dernière mesure d’une taxe prétendument écologique parachève l’injustice fiscale qui dégrève sans contrepartie les entreprises, assure l’impunité aux multi/transnationales qui pratiquent l’évasion fiscale et rogne les revenus des retraités en désindexant les pensions de l’inflation. Cette taxe de trop n’a été que le facteur déclenchant de son explosion.

Les illusions ‘démocratiques’ de la représentation parlementaire qui avantage les professionnels de la politique formés à la rhétorique démagogique et poussés par l’arsenal des médias, propriété privée de quelques milliardaires ou aux ordres d’un pouvoir étatique échappant à son peuple, sont tombées. Cependant, ce ne sont pas les réformes institutionnelles comme le référendum d’initiative populaire qui changeront l’ordre économique qui donne forme à cette politique au service des possédants prédateurs et des exploiteurs. Elles doivent rester certes à l’ordre du jour mais il faut pour la permettre, reconstruire les conditions d’une souveraineté populaire et nationale en rompant le mur de l’Argent roi, l’Argent dette.

La liste des revendications constituantes doit s’articuler autour de deux principes:


 

Nationaliser et socialiser ce qui est acquis par la solidarité nationale.

1. Le Crédit doit être socialisé. Les banques utilisent nos dépôts devenus obligatoires pour développer leur système de crédit qui est garanti par la solidarité nationale car en cas de défaut, c’est notre travail qui renfloue les banques en faillite potentielle. Les institutions financières privées ne fonctionnent que grâce à cette double escroquerie. Les dépôts que nous leur confions ET leur garantie par l’Etat et nos impôts sont les conditions de leur existence.

2. Les revenus insolents des laboratoires pharmaceutiques sont payés par notre système de solidarité nationale, sécurité sociale et mutuelles complémentaires, sans qu’ils ne contrôlent la validité des produits mis en vente, leur efficacité, leur innocuité ni leur prix. La recherche sur laquelle se fonde leur légitimité alléguée est quasi-intégralement le fruit de la recherche publique. Nous payons collectivement par nos impôts et les contributions sociales prélevées sur nos salaires la recherche publique et notre système de sécurité sociale. Nationalisons et socialisons le médicament.

3. Les services publics doivent rester des biens publics et (re)devenir gratuits : école, santé, transports communs, autoroutes payées de nos deniers et subrepticement privatisées, téléphonie, France Télécom bien public passé au privé par la voie de la mise sur les marchés boursiers, etc.

4. Restituer à l’information son rôle initial et interdire la propagande divertissante distillée sous prétexte d’un droit à la liberté l’expression. Rétablir un véritable système public contrôlé par des conseils de journalistes rendus inaccessibles à la corruption par l’argent.

5. Instituer des assemblées populaires permanentes dans les quartiers, les villages et les entreprises pour surveiller l’activité des élus du peuple, avec droit de révocabilité. Instituer le « vote contre tous » retiré des législations électorales des pays post-soviétiques sous la pression du Conseil de l’Europe. Assurer une représentation élue sur une base territoriale et une représentation proportionnelle sur une base programmatique nationale à tous les niveaux de décision. Convoquer une chambre représentative des mouvements associatifs et syndicaux en lieu et place du Sénat conservateur.

6. L’ensemble de ces mesures ne peut s’appliquer tant que la France reste incarcérée dans l’Union européenne, l’euro et l’OTAN. Donc les trois sorties sont impérieuses, préalables et non suffisantes. Parmi les mesures urgentes de sauvegarde, il faudra interdire la fuite des capitaux et les cotations boursières quotidiennes.

 

L’organisation économique devra être orientée vers la production de valeurs d’usage et non de valeurs d’échange.

Ainsi disparaîtront toutes les activités parasites de marchandisation et les secteurs inutiles ou nuisibles, comme l’armement, la pornographie dégradante et les guerres impérialistes. Ainsi disparaîtront aussi les causes des migrations qui spolient les pays d’origine de leurs cerveaux et de leur jeunesse et qui déstabilisent le marché du travail dans le pays receveur. Priorité sera donnée aux politiques de développement autocentré et de coopération internationale mutuellement avantageuses, seules capables de créer les conditions du droit à la libre circulation des êtres humains et des idées. Les forces productives sont aujourd’hui suffisamment développées pour que le nécessaire soit assuré à tout un chacun. Il sera demandé à celui qui en a la capacité de fournir un travail socialement utile. Il faut donc une réorganisation totale du mode de production et une réflexion collective, toujours renouvelée, sur ses finalités.

Uni, le peuple des Gueux de France sera invincible, les distinctions d’origine et de couleur ne seront pas de mise dans une société où l’épanouissement des capacités humaines permettra une réelle liberté de conscience et une émulation entre propositions répondant au mieux aux besoins du peuple. Celui-ci a la chance historique aujourd’hui d’initier une actualisation de la Déclaration Universelle des droits de l’homme qui va passer de simple intention en Constitution effective de l’organisation des sociétés.

Tout de suite, exigeons la libération de tous les Gilets Jaunes emprisonnés et l’arrêt de leurs convocations et des poursuites judiciaires à leur encontre. C’est grâce entre autres à eux que le peuple a pu exprimer à nouveau son existence, nous leur devons notre infaillible soutien.

Le Comité bien visible de l’insurrection en cours déclare que ce manifeste, résultat d’un travail collectif, trace des objectifs tout à fait atteignables, d’une mise en œuvre aisée, à la portée d’un peuple nourri de la modeste ambition de prendre en main sa destinée et conscient d’être maintenant le point de mire de tous les autres peuples.

 

"ESPACE MAYMANA » 

<espacemaymana@free.fr>


 

COMMENTAIRES :

 

Marie France Fovet Époustouflant de

  • lucidité. Voilà ce que produit un peuple qui

  • pense en commun plutôt que de s isoler devant

  • son téléviseur en se condamnant à

  • l’impuissance. A diffuser le plus largement

  • possible!

  • Alain Dussort Bien d'accord ...


 

 
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