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  • : Le blog de la-Pensée-libre
  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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  • Cette revue de Philo-socio-anthropo-histoire est éditée par une équipe de militants-chercheurs. Elle est ouverte à tout auteur développant une pensée critique sur la crise de civilisation du système capitaliste occidental.
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1 octobre 2018 1 01 /10 /octobre /2018 09:10

Les coopératives et les organisations politiques d’Afrique de l’Ouest

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un exemple pour nous organiser en Europe de l'Est

Burkina Faso (seconde partie)

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Septembre 2018

Monika Karbowska

 

"Tout Super", une entreprise féminine de produits alimentaires locaux

Nous rendons visite dans un quartier de «  Ouaga » (Ouagadougou) non loin du Centre culturel Burkinabé de Madame Traoré, productrice de produits alimentaires transformés à base de produits entièrement locaux. Madame Traoré nous montre dans sa maison qui est aussi son bureau toute la gamme de produits qu’elle a mis au point en collaboration avec ses filles et d’autres femmes associées. Par exemple le karité  est une production de ses collaboratrices mais sur la base d’une recette particulière consistant à chauffer les noix à la vapeur sans ajouter d’eau ce qui permet au noix de garder une texture légère et une odeur agréable de cacao.

Mais Madame Traoré, excellente cuisinière, élabore en permanence des recettes nouvelles qui enrichissent la gamme de produits de son entreprise. Pas moins d’une quinzaine de sachets de 500 g. sont en vente chez elle: farine de maïs, farine de mil, grumeaux de mil, mais surtout des produits tout préparés prêts à chauffer en 20 minutes de cuisson et contenus dans des sachets alimentaires hermétiques professionnels. Le riz, le couscous de maïs ou de mil y sont déjà pré-préparés avec des épices, de la tomate, de l’ail, des oignons. Le fameux riz au soumbala contient tout ce qu’il faut de viandes et d’épices, de même le couscous de haricots niébe aux fines herbes, le “super yongon précuit” avec feuille de haricots, mil, riz o fonio. Les pâtes à base de farine de niébé sont prêtes à l’emploi. Nous plaisantons que ce sont là des plats idéals pour étudiants pressés ou jeunes professionnels qui ne savent pas faire la cuisine. En Occident c’est avec les plats préparés que les plus grandes entreprises alimentaires font le plus de profits. Alors que, ici, Madame Traoré se bat pour vendre sa production au marché car elle n’a pas le soutien de l’Etat comme les industriels en Occident en ont toujours bénéficié pour se développer. Ses céréales, mil, riz et maïs sont locaux ce qui est bien indiqué sur les emballages aux jolies étiqettes. Mais elle doit faire venir les sachets alimentaires d’Allemagne, ne trouvant pas d’emballages suffisamment résistant produits au Burkina. Peut-être que ces emballages existent mais cette entrepreneuse dynamique n’y a pourtant pas accès.

Madame Traoré fait frire pour nous faire goûter d’excellents beignets à base de haricots niébé. C’est très bon, léger et nourrissant en même temps. Je mange aussi les “chips”, genre de barre de céréales faites de farine de pain de singue ou fromager. Ils sont acidulés et nourrissants, excellents pour le creux de 4h, pour les sportifs et les gens fatigués de courrir dans la ville. Quelque chose qui, affinés et mis dans un emballage coloré, se vendrait parfaitement bien dans les rues des grandes métropoles occidentales à la place des barres chocolatés américaines bourrées de sucres, omniprésentes car vendues par la publicité agressive des multinationales américaines. Madame Traoré produit aussi du soumbala et des piments en poudre prêts à l’emploi dans des boites en plastiques adaptées. Elle a tant de raisons d’être fière d’elle, de produire des bonnes choses et de bien en vivre en femme libre et autonome. Il est évident que le pays gagnerait à soutenir des personnes aussi créatives et dynamiques qu'elle. Par des filières spécifiques, elle parvient à toucher le marché des Africains aux Etats-Unis et certains produits comme les chips de fromager partent dans un conteneur par la route vers le port de Dakar. Mais le transport et la logistique est le point faible de cette vente, car c’est cher et aléatoire. Le train n’existe quasiment plus au Burkina alors qu'il est évident que c’est à l’Etat de prendre en main de désenclavement d’un pays tel que le Burkina Faso, ce que le regretté Thomas Sankara avait commencé à faire en très peu de temps.

Je promet à Madame Traoré de mettre ses produits “Tout Super” en valeur et cela me semble n’être que justice. Je voudrais tellement aider dans cette valorisation tout comme j’aimerais que nos produits locaux dans les pays de l’Est, les Balkans yougoslaves et la Bulgarie soient reconnus comme faisant partie d’un patrimoine mondial particulier. La cuisine est aussi en voie de mondialisation et ceux qui ne sont pas présents dns l’imaginaire mondial risquent de disparaitre sous la pression de l’uniformisation des goûts et des pratiques propagée par la publicité occidentale.


 

Karité industriel en route vers l’Occident

Nous visitons une grande maison qui est le siège de la coopérative Karibio. Trente femmes y travaillent, dont certaines sont salariées. A l’ombre d’un grand arbre à neem, la maison tient lieu d’entrepôt de produits emballés, de bureau, de cuisine, de salle commune avec centre d’éducation et centre de santé. Les graines de neem jaunes sèchent au milieu de la cour sur une grande toile cirée. J’achète et je testerai plus tard l’excellent savon à l’huile de neem, au miel et au karité que produisent les coopératrices. De même, elles proposent une pommade crème de corps associant karité et cire d’abeille parfumée. Les deux ingrédients renforcent ainsi leurs vertus apaisantes et cicatrisantes respectives et la pommade imprègne plus facilement la peau que le karité brut.

La coopérative produit également une gamme de produits alimentaires dont la confiture de karité et l’huile de sésame d’une bouteille d’un litre. Je pense au prix exhorbitant auquel est vendue l’huile de sésame en Europe dans les magains bio, un flacon de 200 ml à 6 euros, cette bouteille d’un litre vaudrait donc 25 euros et non les 9 euros vendus en catalogue, dont je sais de toute façon que c’est déjà un prix plus élevé que ce que les femmes peuvent prétendre pour une production artisanale vendue dans une bouteille en plastique sur le marché local. Enfin, les coopératrices me montrent une gamme de produits de soins de corps et de visage dans des emballages standardisés prêtes pour être acceptées par l’acheteur occidental. J’apprends qu’une entreprise canadienne a investi dans l’usine de la coopérative située hors de Ouaga. Les Canadiens fournissent les machines, les emballages et aussi les attestations d’agriculture biologique et toutes les certifications nécessaires à l’exportation. Ils fournissent aussi le mode d’emploi des produits et achètent également le karité brut prêt à être expédié: une grande bassine contient des sacs hérmétiques d’un kilo qui ne sont pas destiné à la vente au détail. J’ai enfin compris comment les grandes entreprises occidentales se fournissent en karité en Afrique de l’Ouest pour mettre 2,5 % du précieux ingrédient dans les shampoings, lotions et crème industrielles sans que jamais la provenance du produit ne soit mentionnée.

 

"Afrika Tiss",  coopérative écologique de tissage

Enfin Souleymane m’emmène à Afrika Tiss, une coopérative de tisseuses qui réalise les fameux tissus Faso Danfani à partir du coton biologique filé dans l’entreprise toujours étatique Fasofil. Dans une cour ombragée, une quinzaine de femmes travaillent sur des métiers à tisser en bois, du plus petit au plus grand, qui prend presque toute la largeur de la cour, selon la longueur du tissu désiré.

Je suis subjuguée par les couleurs magnifiques, du bleu indigo pur, du jaune orange doré, du blanc crème, et du rouge pourpre. La coordinatrice de projet Véronique Ouédraogo arbore une robe splendide taillée dans un tissu bleu, noir et blanc qui est exactement tout ce que j’aime pour les étés de Pologne ou de Méditérannée. Le tissu est solide, comme d’un fil indestructible et léger à la fois. Rien de commun avec les tee-shirt chinois dont nos marchés sont remplis. A Ouaga même le vendeur de tee-shirt avec le portrait de Sankara réalise les impressions sur du tee-shirt chinois, ce qui met en colère mes amis militants qui rêvent d’un militantisme soutenant les produits locaux. Les femmes d’Afrika Tiss travaillent ensemble et mettent plusieurs jours ou semaines à réaliser une pièce. Ce travail d’artiste devrait être payé à sa juste valeur, c’est pourquoi une Française, Monique Clapette, a organisé en 2013 un circuit de vente en commerce équitable. La boutique de produits Afrika Tiss se trouve à Paris dans le fameux centre alternatif, "les Grands Voisin du 14ème arrondissement". Je me promets d’y aller mais j’aurais également aimé commander un tissu pour une robe auprès d’une tisserande dont nombreuses sont celles qui travaillent dans leur maison. Je n’en aurai pas le temps mais mon ami Rasmata me fait cadeau de son tissu noir, bleu et lilas parfait pour un tailleur léger pour les jours et les soirées d’un été européen.

Yelemani – le Centre d’agro-écologie de Blandine Sankara

Blandine Sankara, la femme de l’ancien président assassiné, accepte de me recevoir dans son célèbre centre agro-écologique. Nous traversons à moto 60 km de banlieues campagnardes de Ouaga. Je ressens une certaines appréhension, car Blandine Sankara est une personnalité et mes rencontres avec les personnalités ne se sont pas toujours bien passées, contrairement à mes rencontres avec les gens simples, amis militants de base ou femmes productrices locales. Appréhension inutile car Madame Sankara est une personne affable et sympathique. Elle a mon âge et représente cette génération révolutionnaire des années 1980 qui a grandit dans des espoirs immenses et a dû se mesurer à la mort, à l’injustice et à la violence du système d’exploitation mondialisé. Dans cette terre de désolation après la perte « non seulement d’un grand leader, » - le souligne-t-elle - « mais d’un frère aimé, d’un être cher », elle a reconstruit ce qu’elle a pu sur les ruines, en partant de la base de survie, de la terre nourricière. Mais avant d’aborder les questions douloureuses et les problémes politiques actuelles, nous visitons le Centre Yelemani pour la Souveraineté alimentaire. C’est un grand terrain clôturé où les deux entrepôts à outils et la grange de stockage jouxtent des parcelles de terre soigneusement cultivées. On est pendant la saison de repos, la saison de maraichage s’étendant, contrairement à mes habitudes européennes, du mois d’octobre après la saison des pluies à février, la saison des récoltes.

« Actuellement c’est la saison des céréales, les six femmes membres de la coopérative cultivent leur propre champ de mil, de maïs et ne viendront s’occuper des légumes qu’une fois leur récolte ramassée et vendue » nous explique Madame Sankara. L’association comprend des coopératrices mais aussi des salariées et des stagiaires étudiants en agro-écologie. Son but est de montrer que l’agro-écologie, la culture sans pesticide, est viable et possible, peut nourrir les familles et même tout un peuple, surtout sur ces terrains proches d’un barrage et proprices à la culture des légumes. La terre est rouge et grasse mais le terrain avait été abandonné et il a fallu le défricher. Pour cela Blandine Sankara a dû murir son projet longuement, bouger les autorités, trouver les bonnes personnes et les convaincre de participer.

Nous en discutons assis sous le toit en chaume d’une petite salle aux bancs en bois qui sert de centre de formation aux coopératrices. Il n’a pas été facile de consituter l’équipe du projet car l’individualisme, ce poison capitaliste, et la croyance que la survie ne peut être assurée qu’indivuellement, touche la société burkinabé tout comme les sociétés européennes. La première équipe de femmes contactée par le biais des autorités a rapidement jeté l’éponge, déçues de ne pas accéder facilement à un argent susceptible de changer radicalement leur vie en augmentant leur pouvoir monétaire. Le but du projet était tout autre. Il s’agissait de vivre correctement de l’agriculture pour convaincre les jeunes qu’il est vain de chercher une fortune aléatoire dans la ville alors que le moyens de production des richesses est sous leur pieds, sous leur terre. Peut-être que les autorités, ne voulant pas faciliter la tâcher à la porteuse d’un nom si célèbre, avaient craint que la réussite du projet ne soit un menace à leur pouvoir et n’aient pas désigné les personnes appropriées. Finalement, le bouche à oreille, le contact de femme à femme a eu raison des oppositions politiques. Des femmes solides ayant besoin d’un revenu stable ont finalement constitué l’ossature de la coopérative. Au Burkina Faso comme partout, la classe moyenne achète des produits industriels dans les supermarché vantés par la publicité tandis que les politiciens imposent les cultures de rente au détriment des cultures vivrières locales. Yelemani propose la démarche inverse : produire des légumes bio de façon écologique, avec des méthodes traditionnelles renouvelées par l’échange d’expériences d’horizons divers afin de vendre les produits à la ville à un prix permettant aux productrices de vivre et de ne pas brader leur savoir faire.

C’est bien du produire local et consommer local si important pour l’écologie, la lutte contre la sécheresse et le changement climatique dont il s’agit. Yelemani est une espèce d’AMAP burkinabé avec un usage collectif de la terre sous forme associative. Les femmes savent cultiver la terre de façon traditionnelle, elles assimilent vite les nouvelles techniques dispensées par des chercheurs en agro-écologie qui viennent régulièrement, enthousiasmés par le projet. Blandine nous raconte les expérimentations réalisées récemment par des étudiants doctorants latino-américains sur le quinoa menées sur une autre parcelle de l’association.

Yelemani est aussi un centre de recherche alternatif ouvert à ceux et celles qui luttent pour la souverainté alimentaire. Je pense à ma terre natale, à la terre de mes grands-parents à Tarnobrzeg en Pologne, à mon jardin d’eden d’enfance regorgeant de cassis, groseilles, fraises, prunes, cerises griottes et pommes que nous travaillions à rammasser tout l’été. Je parle de cette terre grasse et fertile pour laquelle les paysans polonais ont lutté des centaines d’années pour les arracher des mains des seigneurs, et qu’ils ont fini par obtenir par la construction de la Pologne populaire et la réforme agraire de 1944-46. Je pense au travail collectif familial et à  l’entraide de voisinage typique de ces villages traditionnels encore dans les années 1950 et 60 et de son prolongement, la construction collective et familiale des maisons, en bois puis en brique. Mais je dois aussi raconter à Blandine que tout cela n’est plus. Dans le capitalisme, les paysans ont perdu le poids politique quils avaient et le respect qu’ils inspiraient  donc au Parti communiste. Ils ont du fermer les exploitations du fait de la concurrence étrangère. La terre en friche pendant 15 ans est passée pour une obole aux mains d’oligarques qui l’exploite désormais avec les subventions européennes pour produire des cultures industrielles. La terre de ma grand-mère est en friche depuis 20 ans et je suis en passe de me faire déposséder de cette terre par les violences et les manipulations familiales qui visent à faire propriétaire mon cousin, le seul garçon de la famille, afin qu’il vende la terre aux oligarques et puisse payer son crédit immobilier à Varsovie. Les femmes et la terre sont les ressources naturelles premières spoliées par le capitalisme.

Blandine nous raconte comment, lors de ses études en Suisse, elle a compris que seul un projet concret pouvait démontrer que les cultures à l’exportation sont un outil de domination impérialiste et une dépossession des paysan/es de leur terre et de leur savoir-faire. Un tel projet devait cependant avoir l’adhésion de classes urbaines consommatrices qui trouveront leur compte dans une nourriture locale saine et bon marché. Blandine Sankara s’est alors lancée dans la contruction de Yelemani. Bien entendu, sans investissement initial, il est impossible de d’ouvrir une exploitation agricole ex nihilo. Elle a obtenu en Suisse un soutien financier et technologique pour le puit et le réservoir d’eau fonctionnant à l’énergie solaire, indispensable à l’arrosage des légumes. Par la suite, il a fallu aussi démarcher un à un les réseaux de classe moyenne urbaines et leur livrer en voiture les panier de légumes. La vente fonctionne toujours ainsi, mais de plus en plus de consommateurs souhaitent centraliser l’achat de produits locaux dans un marché bio à Ouagadougou ce qui permettrait aux productrices d’avoir un revenu stable et inciterait davatange de personnes à croire au projet. Je parle à Blandine de Madame Traoré et du fait qu’une telle productrice locale serait tout à fait intéressée par un stand ou une boutique pour sa nourriture maison.

Je suis en admiration devant la tenacité de Madame Sankara, sa patience et sa détermination. Elle met en place à son échelle ce que son frère avait commencé à construire pour tout le pays : l’autodétermination alimentaire, la clé de l’indépendance réelle. Les courgettes et les aubergines grandissent, les salades sont variées et touffues, le basilic est odorant, l’ail et les oignons verts s’épanouissent. Le jardin produira aussi des tomates, des carottes, des pommes de terre, des radis, du piment, des poireaux, des betteraves, des haricots et des choux. Au loin poussent mes chers arbres à karité. Blandine évoque aussi des ruches à miel, le projet d’élever des animaux, de produire et de vendre du fromage de chèvre… Elle nous donne de magnifiques salades et le basilic à l’arôme puissant.

Mais le projet est également politique. Yelemani anime des ateliers dans les écoles sur le sujet de la souverainté alimentaire. Un concours a permis aux enfants des villages de comprendre que leur propre connaissance de l’agriculture est une valeur importante dans la société. Le chantier est vaste et dépasse les possibilités d’une seule structure locale. Blandine n’évoque que pudiquement les luttes politiques qui ont mis à bas le régime de celui qu’on considère au Burkina comme l’assassin de son frère. Les jeunes du mouvement Balai Citoyen et en général les sankaristes saluent son travail. Yelemani participe à toutes les luttes contre l’accaparement des terres, contre les OGM et pour la souveraineté alimentaire. Mais la meilleure façon de rendre hommage à Thomas Sankara serait de réaliser sa politique afin que le pays entier puisse consommer ses produits, les valoriser avec fierté sur le marché international et en tirer les revenus nécessaires à son indépendance. Je pars d’ici le coeur rempli d’espoir devant tant de belles personnes qui ne baissent jamais les bras et luttent tous les jours pour leur idéal. Nous nous arrêterons en chemin pour acheter un excellent pain cuit  dans la  boulangerie d’un centre agricole catholique, avant de participer le soir même à la projection du film sur Thomas Sankara organisée par le Balai Citoyen dans le quartier de Dagnoen qui jouxte le cimettière où Sankara avait été officiellement enterré.

https://www.yelemani.org/

 

Thomas Sankara, le leader précurseur des luttes globalisées

L’assemblée assez dense est assise sur des chaises en plastiques sur une petite place devant les maison. Les camarades du Balai Citoyen ont dressé un écran sur lequel ils projettent à partir d’un ordinateur le film du réalisateur suisse Christophe Cupelin sur Thomas Sankara. Le film me fait une grande impression. Les images originales d’archives alternent avec les entretiens avec les collaborateurs.rices de Sankara ainsi qu’avec des militants qui ont mon âge et ont participé jeunes aux mobilisations de ce temps révolutionnaire. On voit les réalisations de la Révolution sankariste – la construction du chemins de fer, des routes, la vaccination des enfants, les tribunaux populaires qui jugent la corruption dans lesquels la punition est surtout la honte publique. Tous les interlocuteurs du film ne sont pas des apologètes de Thomas Sankara. Des fonctionnaires racontent comment ils se moquaient de l’exigence de porter la tenue Faso Danfani en guise d’uniforme baptisée « Sankara arrive » car le leader avait l’habitude de contrôler inopinément des fonctionnaires à leur poste. L’interdiction des syndicats et les conflits avec de grands intellectuels comme Joseph Ki Zerbo ont plutôt été les faces sombres du système sankariste. Mais les images d’assemblée populaires de femmes criant « à bas les maris qui battent les femmes » ou les reportages sur les hommes incités à aller au marché et à s’acquitter des tâches ménagères le 8 mars pour comprendre la vie des femmes sont particulièrement émouvantes.

Blandine avait également évoqué des brigades de jeunes nettoyant les rues et plantant des arbres dans un mouvement auquel chaque citoyen devait participer en travaillant, en founissant les outils, de l’eau ou des fonds pour nourrir les travailleurs. Une société entière s’édifiait dans un élan collectif plein de déterminaton, dans une organisation rappelant les réalisations de l’époque stalinienne en Europe de l’Est mais avec un entrain bien plus authentique que la coercition imposée par le système soviétique.

Le travail collectif construit une nation mais Thomas Sankara  semble bien plus proche de notre époque qu’un Trotsky ou un Lénine. Les images fortes le montre parlant très simplement au citoyen dans la rue, interpellant le quidam sur ce qu’est l’impérialisme et son lien avec la consommation de produit importés. Le film présente de larges extraits de discours où Thomas Sankara apparait beau, plein d’humour, de pédagogie, de détermination et de sagesse. Ses paroles si simples mais puissantes que les femmes peuvent faire les mêmes taches que les hommes aussi bien qu’eux et doivent pouvoir développer leur talents font preuve d’un féminisme tranquille, qui n’a besoin d’aucune justification que l’évidence de sa justesse. Une ancienne femme ministre confirme l’énorme importance que Sankara apportait au rôle des femmes dans son gouvernement.

De même, le développement de la production locale agricole, artisanale et industrielle est  présentée comme une nécessité de lutte anti-impérialiste. Outre les thèmes traditionnels du communisme qui furent ceux du système en Europe de l’Est (mobillisation des masses pour construire une nouvelle société, bataille de la production collective, réforme agraire, construction des infrastructures et éducation des masses…) , Sankara développe les thèmes qui sont ceux de notre modernité : l’émancipation des femmes, l’écologie et la lutte contre la déforestration, l’inégalité des échanges mondiaux, la consommation des produits importés, bref, la mondialisation déjà en marche. Je comprends alors que Sankara fascine aujourd’hui bien au delà de son pays parce que sa réthorique ressemble plus à celle d’un Chavez qu’à celle d’un Lénine, Trotsky ou même Castro. Sankara est en fait le premier leader de gauche de l’époque de la mondialisation. Il annonce Chavez dont il est le précurseur, avec la une dimension d’un dirigeant révolutionnaire populaire mondial.

Par l’organisation de ces projections populaires, les camarades du Balai Citoyen restituent au peuple son histoire, redonnent l’espoir et galvanisent l’envie d’un changement. Les thèmes sankaristes n’ont pas pris une ride, ils sont même d’une acuité brûlante, tel le revenu des paysans, l’éducation, les infrastructures et naturellement la dette odieuse impérialiste. Le film est clôt par le fameux discours prémonitoire sur la dette à Addis Abbeba. Les paroles de Sankara « je ne serai pas là à la prochaine assemblée » raisonnent d’un triste écho et mon coeur se serre car  la lutte ne fait que commencer et les camarades le savent fort bien. Les organisateurs redisent aux citoyens rassemblés que ce sont eux qui sont les dignes héritiers du grand leader et qu’en tant que tels le mémorial de Thomas Sankara est leur maison et leur oeuvre commune. De très jeunes gens enthousiastes sont les piliers de l’organisation du mouvement.

Plus tard, nous discutons longuement avec les camarades sur la façon dont le mouvement fut la matrice du grand soulèvement d’octobre 2014, même si nombreux furent les groupes qui participèrent aux manifestations. Mais le Balai Citoyen est le seul à se situer directement comme héritier direct du sankarisme. Je retiens le slogan affiché sur le mur du bureau « Ensemble on n’est jamais seul ! ». Je me sens concernée par cet espoir alors que la solitude est le fléau qui casse nos vie dans le monde occidental. Les camarades m’expliquent que les Cibals ou « Balayeurs Citoyens » ont séduit les citoyens avec de vraies campagnes de nettoyage des rues, d’où la propreté des rues de Ouaga et la profusion de poubelles publiques. Le symbole du mouvement, le balai africain, a aussi sa signification métaphorique – objet usuel fabriqué à la main partout dans la région, il est composé de brins d’herbes sauvages qui poussent à profusion. Un brin peut être cassé mais la liasse nouée ensemble est indestructible. Tout comme un indivudu seul peut être détruit mais le peuple uni lui est invincible. Cette unité est un long travail exigeant d’éducation populaire permanente. Au Burkina Faso, dans un entre-deux fragile de « transision démocratique » comme en Tunisie post 2011, l’organisation du peuple en structure apte à vraincre l’impérialisme n’est pas encore gagnée. Le Balai Citoyen ne se définit d’ailleurs pas comme une structure politique mais comme un mouvement citoyen. L’avenir est ouvert et l’espoir des jeunes palpable, mais s’il est impossible de revenir à une dictature pure et simple, le programme sankariste n’est pas encore à l’ordre du jour dans toute la société burkinabé.

Je reste marquée et enchantée par l’espérance ressentie dans ce petit pays dynamique. Je prends le bus pour poursuivre ma route à l’Est vers le Niger, où je retrouverai le grand fleuve et amorcerai ma remontée vers chez moi, en Europe.

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21 septembre 2018 5 21 /09 /septembre /2018 19:59
Le genre « récit de voyage » n’est pas habituel dans nos pages mais, cette fois-ci, il s’agit à la fois d’un récit de voyage, d’une analyse politique et d’une action politique qui permet de relier par l’observation les processus en cours en Afrique occidentale et en Europe orientale. D’où l’intérêt pour ce qui est donc une réflexion faite à partir de l’analyse concrète d’une situation concrète. Qui permet de constater que si, sur certains points, les sociétés africaines sont certes comme on nous le répète à longueur de reportages retardataires, sur d’autres questions, elles sont innovantes et dynamiques, ce qui permet un certain optimisme. Récit de voyage qui permet aussi de réfléchir à ce qui s’est passé dans les pays de l’Est et qui permet en finale de constater que ladite société civile promue à coup d’Organisations « non » gouvernementales est largement devenue un leurre sinon un piège. Organisations « non » gouvernementales formées autour de quelques « envoyés » financés par des « fondations », des « œuvres privées », des Eglises ou des ...gouvernements et qui ont remplacé les « organisations de masse » de l’époque des mouvements révolutionnaires et de décolonisation.
Ce qui se développe aujourd’hui en Afrique en marge de ce système annonce donc peut-être l’émergence d’un nouveau type de rapports sociaux bâtis à partir d’un processus d’auto-organisation sociale largement ignoré en Europe, occidentale comme orientale.

La Rédaction

Les coopératives et les organisations politiques et sociales en Afrique occidentale
– 
Un exemple pour nous organiser en Europe de l’Est ?


 

Par Monika Karbowska*


 

J’ai mis six ans à organiser ce voyage. Depuis mon séjour au Forum social mondial (FSM) à Dakar 2011, je voulais revenir en Afrique car j’étais fascinée par la force, l’opiniâtreté et la capacité d’organisation des militantes africaines. Des militantes que je voulais revoir, rencontrées lors du Forum féministe de Kaolack pour lesquelles de nombreuses organisations féminines étaient venues avec la Caravane d’Afrique de l’Ouest. Le FSM de Dakar a eu lieu alors que débutaient les mouvements a priorirévolutionnaires dans les pays arabes. Avec les militants tunisiens participant au Forum nous avons alors vécu ensemble ces moments intenses, les yeux rivés sur Facebook et suspendus aux nouvelles des rassemblements qui nous arrivaient chaque jour de Tunisie. Par la suite, j’ai soutenu les jeunes militants révolutionnaires de Tunisie.

Mais c’est ce premier voyage au sud du Sahara qui m’a montré qu’il n’y avait qu’une seule chose à faire : balayer devant ma porte, c’est-à-dire organiser les mouvements anticapitalistes chez nous, en Europe de l’Est. Et je l’ai fait en six ans de voyages, non seulement en Pologne ou en Hongrie, mais aussi en Bulgarie, en Roumanie, dans les pays yougoslaves, en Moldavie, et jusqu’en Ukraine et en Russie. Ce furent six années de création de liens avec la nouvelle gauche issue des mouvements de 2011 à 2014 jusqu’à l’organisation du Forum Social d’Europe orientale et de Coopération avec les pays du Sud à Wroclaw en mars 2016. Je m’interrogeais alors toujours pourquoi nous, les Européens de l’Est, nous sommes aussi perdus, aussi atomisés, aussi incapables d’organisation et de coopération, incapables de valoriser notre culture locale, notre production domestique agricole, notre histoire enfin, alors qu’elle est aussi celle de nos réalisations socialistes.

 

Sénégal

Je suis donc repartie en Afrique pour apprendre à partir des expériences des amis africains. Dakar m’a accueillie début septembre dans l’effervescence d’une ville passée entretemps de 3 à presque 7 millions d’habitants. Les puissants mouvements « Y en a Marre » ont amené, malgré toutes les vicissitudes, à une certaine amélioration sociale et politique sensible dans les interminables quartiers de banlieues de Pikine, Guedawaye, Malika… Une autoroute a désenclavé les quartiers par le bord de mer, des routes ont été goudronnées quoique souvent sans système d’écoulement adéquat. L’électricité et l’eau potable sont devenues accessibles, les écoles sont présentes quoique souvent non publiques. Les « Parcelles assainies », une des banlieue en construction, sont devenues un quartier animé de boutiques bruyantes toute la nuit du week end. Les amis militants de Malika m’ont confirmé que les associations locales sont actives et politisées, et qu’une allocation de 100 000 CFA par familles allouée par le gouvernement de Macky Sall permet aux plus pauvres de survivre tout en continuant les activités de vente, de production et de services dans l’informel. Une vie politique et culturelle intense prend place dans ces quartiers, dont le plus beau symbole est le Centre culturel de Guedawaye dirigé par les jeunes de « Y en a Marre » où j’ai revu Fou Malade, notre meneur politique de l’action contre la dette en 2011.

C’est l’association WIEGO et son animateur militant Adama Soumaré qui m’a reçue à Malika et expliqué son travail de soutien à l’organisation des travailleurs/ses de l’informel de ce quartier populaire. Le travail « informel », c’est ce qu’on appelle en Europe le « travail au noir », non déclaré et non encadré par des contrats de travail et des cotisations sociales. C’est aussi un travail comparable aux activités de survie que les citoyens de l’Est ont développé au moment des grandes misères des plans d’ajustements structurels du choc capitaliste des années 1990 : agriculture dans des jardins de ville et de campagne, vente sur le bord des routes et des rues de produits agricoles, de bocaux de confiture, de légumes mis en bocaux traditionnellement dans l’économie domestique, vente de baies et de champignons issus du ramassage dans les forêts, vente de fleurs, vente de tout, de toutes sortes d’objets récupérés ou rafistolés, à tous les coins de rue, pour gagner quelques sous pour s’acheter à manger et payer les factures d’électricité et de chauffage (Cette survie comprenait hélas aussi la vente de son propre corps le long des routes et dans les rues des villes pour les femmes, les jeunes filles et les jeunes garçons, et même pour des enfants…). En Afrique comme en Europe l’essor de l’économie de rue est consubstantiel aux conséquences des plans d’ajustements structurels des années 1980 et 90, des privatisations de sociétés d’Etat et du licenciement des fonctionnaires. Les femmes surtout ont été obligées de prendre en main la survie de la famille et ont du développer des activités telles que la vente de produits alimentaires, de céréales, de poisson et la restauration de rue. Ces stratégies de survie étaient associées à des activités féminines comme le ménage et le lavage du linge. Les hommes de l’économie informelle sont artisans – couturiers, maroquiniers, travailleurs de métaux, maçons mais aussi chauffeurs de taxi non déclarés. L’économie de survie en version féminine est alors une mise sur le marché informel de la production domestique traditionnelle destinée à la consommation familiale. A l’économie de production du beurre de karité en Afrique correspondent en Europe orientale nos conserves de concombres et de champignons que chaque famille fait traditionnellement dans nos pays.

Mais ce qui pour moi est extraordinaire, c’est qu’en Afrique occidentale cette économie de survie a donné naissance à des structures de solidarité et et de coopération, à des groupements de productrices et à syndicats organisés en réseaux de quartiers, de villes et de régions qui sont devenus aujourd’hui des structures pouvant avoir un considérable pouvoir politique. Les femmes du réseau REDA - Droit au Développement pour d’autres Alternatives m’ont expliqué qu’elles ont été obligées de remplacer un Etat failli pour pouvoir vivre et envoyer leurs enfants à l’école (souvent il n’y avait plus d’école et il fallait en organiser une soi même…). Dès qu’elles ont compris la faille du micro-crédit officiel, elles l’ont remplacé par des crédit autogérés sans intérêts dans lequel ce sont elles-mêmes qui déterminent les modalités du paiement. L’association de femmes est aussi un recours financier et psychologique en cas de coup dur, maladie, suicide, veuvage, décès… Des accidents de la vie face auxquelles en Europe nous devons souvent faire face seuls.

Au cours de leur réunion auxquelles j’ai assisté, les coopératrices organisaient un Forum des groupements de toute la région. J’ai pu voir, qu’étant organisées en structures légales afin de défendre leurs droits à vivre et à développer leur activité, elles élargissent leur influence politique en s’intéressant à tous les aspects de la vie des habitants de leur quartier. Ainsi, elles ont repéré dans leurs quartiers des lingères migrantes venues d’autres pays africains. Les coopératrices sénégalaises approchent ces femmes individuellement afin de les inciter à imposer un prix unique par pièce de vêtements lavés. Dans la réunion, il a aussi été question des lycéennes travaillant comme bonnes au moment des vacances scolaires, des talibés, des enfants souvent orphelins vivant de la charité et que les femmes coopératrices soutiennent afin de les amener petit à petit à consulter un centre de santé et se faire aider par des assistantes sociales. La force de ces associations économiques de femmes était déjà visible par leur participation massive à la manifestation d’ouverture du FSM de Dakar en février 2011, prélude à tous les changements politiques qui secouèrent le Sénégal par la suite et qui se poursuivent jusqu’à aujourd’hui dans toute l’Afrique de l’Ouest. La capacité d’organisation des femmes en structures économiques, sociales et politiques couplée à la reconnaissance de la nécessité de parité en politique m’a convaincu depuis 2011 que cette parité ne sera pas figurative comme elle peut l’être en Europe, simple loi ne changeant rien à la place réelle de la masse des femmes dans la société, mais qu’elle pourra devenir le levier d’un véritable pouvoir féminin dans le pays. Les femmes du groupement de Malia ont conclut que le Forum Social Mondial a effectivement eu un effet dynamisant pour leur structures en leur donnant de l’espoir et une certaine reconnaissance.Comme l’exprime Tenning Faye, la vétérane de l’association des femmes de Malika : « L’Union fait la force ! Il faut intégrer tout le monde, jeunes et âgées ensemble » !

 

Je me suis souvent posée la question pourquoi en Europe de l’Est il est si difficile de nous organiser de façon semblable. Je parle de nous, travailleurs « informels », migrants légaux ou « ‘au noir » dans les pays occidentaux, ou les travailleurs semi-formels dans nos pays où il n’existe parfois plus de contrats de travail. Mes interlocutrices sénégalaises ont pris le temps de réfléchir à ma question. Elles m’ont répondu qu’elles travaillaient quotidiennement ensemble, dans la rue ou dans les maisons en tant que domestiques, qu’elles n’étaient jamais seules mais vivaient en groupe. Le travail commun et l’absence d’esprit de concurrence facilitent ainsi l’entente et l’auto-organisation, une forte solidarité entre femmes sénégalaises partageant une même culture. L’individualisme de la culture européenne, que nous cultivons sous le vocable de « liberté », s’avère ainsi être un frein important à notre émancipation. De plus, les Européennes de l’Est n’ont jamais pu bénéficier du soutien de structures occidentales pour nous aider à « renforcer nos capacités » (selon le vocabulaire ONGiste consacré…). Les vendeurs de rue et des marchés informels de Pologne, de Hongrie ou de Bulgarie, les domestiques et les maçons au noir, les travailleurs détachés en Occident n’ont pas été soutenus dans leur auto-organisation par des associations ou des syndicats occidentaux qui auraient pu pourtant rémunérer un coordinateur les aidant à organiser la structure juridique, mettant à disposition un ordinateur, internet, un lieu de rencontre et ses compétences pour coordonner la naissance d’une structure de travailleurs pauvres. Nous sommes restés seuls et inorganisés.

Les 6 à 7 millions d’habitants de Dakar s’affairent autour de nous dans la banlieue de Malika. Plus je plonge dans la ville, ses boutiques, ses commerce ambulants, ses artisans, ses transports en commun, ce chaos apparent s’avère parfaitement organisé. Aux structures toujours faibles de l’Etat suppléent les citoyens dans leur admirable « autogestion ». Mais l’Etat est cependant plus présent qu’il ne l’était en 2011. De grands travaux du projet Dakar 2020 ont été lancés. Le but est de restructurer toute la ville en déplaçant entreprises et administrations de la presqu’île historique du Plateau et de les reconstruire dans une banlieue excentrée. La rocade le long de la mer est en passe d’être achevée. Un train reliant centre et banlieue est en projet. Dans le centre, le Musée des Civilisation africaines est presque terminé. Sur le campus de l’Université Cheikh Anta Diop où nous avons passé les jours inoubliables du Forum de 2011, de nouvelles cités universitaires voient le jour. Elles sont construites par une entreprises publique chinoise. L’immense nouveau stade arbore une banderole en chinois et en français visible de tous les côtés : « Cadeau du peuple chinois au peuple sénégalais ». Certes, je ne peux que me réjouir que les longues luttes étudiantes aient enfin abouti à une amélioration des conditions de vie des jeunes. Mais je fais part à mes amis de mon doute sur la restructuration d’un centre ville historique qui, déplacé ailleurs, risque non seulement de ressembler à un quartier d’affaire genre Levallois-Perret, mais qui sera aussi tellement éloigné que les pauvres auront du mal à s’organiser pour manifester devant les bâtiments présidentiels… Car les luttes de rue, pour être efficaces, ont besoin de l’espace urbain, d’une vie collective dans un lieu déterminé et de bâtiments publics facilement accessibles et identifiables. Le succès du mouvement tunisien en 2011 tient aussi au fait que la vie sociale et politique se déroule dans ce pays dans le milieu urbain restreint d’un centre ville ancien largement pourvu en cafés et lieux de rencontres bon marchés et facilement accessibles.

Le risque de gentrification est toujours grand dans ce type d’opération. Le marché dit « malien » à côté de la gare où les femmes vendaient karité, condiments et tissus a déjà été déplacé. Est-ce que les pauvres ne vont pas encore une fois être chassés des lieux où pourtant la présence du pouvoir et des touristes attirent une clientèle pour les produits locaux ?

De plus, le projet d’un tel remodelage urbain suppose des investissements énormes dont la provenance ne semble pas très transparente. Dans le domaine de la culture, outre les entreprises chinoises, de puissantes fondations américaines sont aussi bien présentes. En témoigne le parcours d’un jeune que nous avions soutenu en tant qu’étudiant « non orienté », donc privé de place à l’Université. En février 2011, il arpentait avec son groupe les couloirs de l’université pleines de militants altermondialistes. Ces jeunes manifestants réclamaient de l’aide pour la lutte pour leur droit à l’éducation. Nous n’aurions pas pu décemment mener des débats sur le droit à l’éducation et abandonner à leur sort les jeunes Sénégalais dont nous occupions l’Université ! J’avais mené avec le Comité pour l’abolition de la dette du Tiers-monde (CADTM) des entretiens avec Madicke et sa collègue Sema, nous avons médiatisé leurs luttes et ils ont pu s’exprimer à l’Assemblée plénière de la fin du Forum. Et voilà qu’il s’avère que Madicke, par la « magie » de Facebook, n’a jamais perdu ma trace ! Nous nous revoyons et je suis fière de voir que le garçon de 19 ans si décidé est devenu … un jeune chercheur en archéologie sous-marine ! Il mène un important projet de recherche sur les bateaux négriers immergés au large de Gorée. Il est brillant et dynamique et il explique qu’un nouveau centre de recherche va ouvrir sous peu, financé par des fondations afro-américaines et sud-africaines tandis que sa bourse doctorale, refusée par la France, a été prise en charge par l’Allemagne.

De retour à Malika, je rencontre les non moins brillants étudiants en Philosophie et Sciences politiques qui gèrent le centre UNESCO, un centre culturel des jeunes du quartiers. Le centre dispose d’une esplanade et d’un petit centre de santé. Mais les jeunes souhaitent construire une salle de réunion qui pourrait devenir une vraie salle de fêtes et une salle de lecture pour la petite bibliothèque qui ne peut être ouverte faute de fonds pour engager un bibliothécaire. Les jeunes diplômés sont précaires, dépourvus de salaires et de bourses. Ici les fondations américaines ne se bousculent pas et les jeunes, farouchement souverainistes, préfèreraient ne pas dépendre de l’argent d’un Etat bien connu pour son impérialisme. Mais comment les aider alors qu’en Europe les citoyens s’appauvrissent rapidement et que la politique austéritaire que l’Allemagne impose partout chez nous a déjà raboté les petits budgets municipaux de solidarité internationale de type « coopération décentralisée » aptes à financer ce genre de projets ? Je visite l’Ecole associative de Saine Baptiste de Malika, au coeur du quartier. Même pendant les vacances les enfants du quartier bénéficient de soutien scolaire de remise à niveau. Elle est soutenue par des parrainages individuels suite à un patient travail de mise en relation entre Europe et Afrique menée pendant des années par Thérèse et Adama Soumaré, militants et véritables piliers de la vie sociale et politique de leur quartier. Sans eux, ce quartier ne seraient pas ce qu’il est : un lieu de vie qui prend forme et qui acquiert un pouvoir politique que les élites néolibérales ne peuvent plus ignorer.Je quitte à regrets les amis du Sénégal avec ces interrogations qui sont autant de viatiques pour mes actions politiques.

 

Le Mali des luttes pour un Etat socialiste paysan

J’étais contente d’arriver à Bamako avec mon bus. C’est une cité posée sur des collines autour du mythique et majestueux fleuve Niger que j’ai tellement voulu découvrir. J’ai aimé les larges rues bordées d’arbres, les maisons-concessions en banco, les boutiques d’artisanats et les stands de produits alimentaires dans le quartier de Djelibougou où j’étais hébergée chez des camarades. J’ai noté la dense circulation automobile, les mobylettes, les vélos et les petits bus urbains. Accueillie par les amis du le CAD - Coalition des Alternatives africaines Dette et Développement, j’ai pu grâce à eux rencontrer des associations de femmes et des organisations politiques anti-capitalistes radicales dont les actions et les luttes m’ont redonné espoir en l’avenir.

La CAD est à elle seule un monde de lutte. Née en 1998, ce réseau structuré de 30 organisations a toujours été un solide pilier du CADTM Afrique sous la houlette de son leader, le regretté Sekou Diarra décédé en 2014. La CAD regroupe des organisations paysannes, des tradithérapeutes, des coopératives de femmes et forme ainsi un mouvement majeur de lutte contre la mise sous tutelle du pays par le système dette du FMI et de la Banque mondiale, contre l’accaparement des terres et contre l’exploitation des plus pauvres par le micro-crédit. Le Forum des Peuples qu’elle organise chaque année est un des plus vaste espace de liberté d’expression des revendications de la société civile malienne et au delà dans toute l’Afrique occidentale. C’est une véritable Assemblée de Démocratie directe, « un marché des peuples ».

Le SADI – Solidarité pour une Afrique démocratique et indépendante

Mais si la CAD constitue un « peuple organisé en associations », le parti SADI - Solidarité pour une Afrique démocratique et indépendante – m’est apparu comme le fer de lance politique de ce peuple, avec Oumar Marikou, le brillant dirigeant de cette formation. Il m’a reçue avec amabilité et m’a raconté les luttes intenses du mouvement étudiant qui renversa finalement le dictateur ultralibéral Moussa Traoré en 1991. Mais la dissolution de l’URSS et le triomphe de l’Occident capitaliste délégitimait alors les organisations anticapitalistes dans le monde entier et consacrait une « ONG-isation » des sociétés soumises à la mondialisation néolibérale avec son cortège de privatisations, de coupes budgétaires et de mise en concurrence tous azimuts sur un marché planétaire. Les puissants mouvements de gauche n’ont pu aboutir qu’à une « démocratie » libérale chancelante qui se décomposa avec la crise économique de 2008 et politique de 2012 à laquelle fit suite l’intervention militaire française face à l’avancée « djihadiste » opportunément surgie du désert après la destruction de la Libye par la France et les Etats-Unis. Héritage de ces lutte des années 1990, le réseau des radios associatives Kayira - « Amitiés » - assure au parti SADI une importante audience locale et une popularité électorale qui l’amène à compter 281 conseillers municipaux, 15 maires et 5 parlementaires. Oumar Mariko lui même gagna la troisième place en terme de voix aux élections présidentielles de 2014. La base sociale du Parti est constituée de paysans cultivant eux-mêmes leur sol et devant assurer la vente de leur production dans un système ultralibéral ou l’oligarchie préfère favoriser les importations de produits étrangers et ne met en place aucune politique de soutien à la production et à la consommation de produits locaux. L’oligarchie ne cherche pas la valorisation des produits locaux, il n’y a pas de prix d’achat garantissant un revenu au producteur, pas de groupement d’achats coopératifs permettant aux paysans d’écouler leur production à un prix garanti, pas d’investissements dans l’outil de production, dans la formation, dans les innovations. Au contraire, la primauté est donnée à la vente ou à la location de milliers d’hectares de terres à des transnationales étrangères afin qu’elles cultivent des plantes industrielles pour le marché étranger (canne à sucre, coton OGM, plantes à agrocarburant), possiblement transgéniques, tout en spoliant au possible les paysans des terres.

En écoutant cela, je me rappelais mes grand-parents et tout ce que le système mis en place par les communistes nous avait apporté dans une Pologne où les paysans résistant à la collectivisation avaient réussi à conserver la petite propriété paysanne. Je me rappelais que l’Etat rachetait toute la production agricole tout en l’orientant vers les denrées les plus déficitaires. Je me rappelle les investissements faits dans les coopératives permettant d’avoir accès aux intrants et aux machines ainsi que les petites usines de transformation locales produisant des confitures, des surgelés, des conserves, où nous vendions notre production de fruits et légumes ramassés à la main par toute la famille en été.

Bien sur, la Pologne avait aussi ses grandes fermes d’Etat organisées en partie sur les terres des anciens aristocrates allemands dont les biens ont été nationalisés comme réparations de guerre. Ces terres produisaient le blé, les légumes et la viande nécessaires aux villes car la petite propriété paysanne n’était pas capable de nourrir entièrement un pays en pleine expansion industrielle et démographique. Il y avait certes des ratés, par exemple l’élevage à viande toujours insuffisant au regard d’une population dont le niveau de vie augmentait et le mode de consommation évoluait. Mais l’Etat donnait toute sa place dans la société aux enfants des paysans en construisant des écoles secondaires, des lycées agricoles et techniques, et en leur permettant d’accéder gratuitement aux études supérieures. Les paysans exigeaient que l’Etat fournisse les services publics digne d’un Etat moderne, l’eau assainie dans les maisons, l’électricité jusque dans les coin les plus reculés, les routes, les transports en commun, le téléphone, les centre de santé, les bibliothèque de villages, les salles de fêtes et de cinéma…1Au Mali, comme me l’expliquent les militants du SADI chaque commune doit se débrouiller seule avec les financements ONGisés pour leur infrastructures, la vente des produits dans des marchés urbains aux prix fluctuants et concurrentiels, la concurrence des produits importés, et même avec la construction d’écoles.

Il est clair pour le SADI qu’un pays ne peut être développé par des financements d’ONG, surtout étrangères car elles ont leurs propres intérêts, mais seulement par un Etat au service de tous les citoyens. L’urgence est palpable car l’impatience du peuple s’exaspère devant un Etat inexistant alors que le 21e siècle avance et il est désormais non seulement inconcevable de vivre sans électricité, sans centre de santé et sans écoles mais également sans accès à internet. La « politique ONG » touche à sa fin et les profiteurs du système ne savent plus quoi faire pour empêcher les populations de mettre au pouvoir des organisations politiques portant haut des ambitions de planification et de renationalisation. La deuxième base sociale du SADI est constituée de jeunes chômeurs et précaires diplômés révoltés d’être les laissés pour compte d’une société où aucun emploi qualifié n’est accessible sans appui ni piston. Aux révoltés de Tunisie, du Maroc et d’Egypte répondent ceux du Sénégal, du Burkina Faso, du Mali, du Togo… et ceux des Balkans et de Grèce, car la mise à l’écart, l’impuissance politique des jeunes va de pair avec leur marginalisation économique. Le SADI est donc un parti de jeunes qui se développe de façon dynamique dans de nombreuses régions. Très populaire suite à sa dénonciation de l’impérialisme français depuis 2013, le leader du SADI était bien placé pour arriver en second aux élections présidentielles de juillet prochain. Potentiellement il pouvait donc… gagner. Et c’est là que les problèmes allaient commencer2..

La WILDAF - Women in Law and Developpement in Africa

La réunion avec la WILDAF - Women in Law and Developpement in Africa organisation pan-africaine, m’a appris à comprendre le lien entre la marginalisation politique des femmes et la spoliation économique de tout un pays par des oligarchiescompradoreslocales et par les impérialistes étrangers.

La WILDAF a comme objectif la protection et la promotion des intérêts des femmes sur tout le continent. Quatre grands projets m’ont été présentés par Madame Dicko Boye Diallo et les trois cheffes de projets. Le premier concernait l’implication des femmes du Nord du Mali dans les « cercles de paix » accompagnant la négociation de l’accord de paix et de réconciliation avec le Nord du pays. Sans femmes, pas de paix, et le dialogue entre les femmes du Nord et du Sud devait être un levier de la réconciliation nationale. Je savais par la Marche mondiale des Femmes que lorsque les femmes sont les premières promotrices de la réconciliation, la paix a plus de chance de s’installer. Il en a été ainsi à Chypre ou au Kosovo (où les femmes ne laisseront plus les hommes faire la guerre comme me l’ont rappelé les femmes du Kosovo Women’s Center et Farhije Hoti, responsable de la coopérative agricole à Rahovec dans le sud du Kosovo). Mais la discussion avec Madame Diallo me rappelait douloureusement qu’il faudrait également ainsi agir pour mettre fin à la guerre civile en Ukraine en impliquant les femmes de l’ouest de l’Ukraine et du Donbass dans les négociations… Pourquoi ne pas prendre modèle sur nos consoeurs maliennes ? Madame Diallo le comprenait d’autant plus que, comme nombre d’intellectuels maliens de ma génération, elle avait fait ses études en… Ukraine soviétique, à Kharkov, ville ayant souffert du putsch et de la guerre de 2014. De façon surprenante, j’ai rencontré d’autres militants maliens qui avaient vécu et passé une jeunesse insouciante en URSS. Je l’ai exhortée à ne pas nous laisser seule et à nous aider à sortir de la guerre en Europe.

Le deuxième projet de la WILDAF est un projet de loi contre les violences basées sur le genre. La loi était prête mais n’a pas été votée, les militantes s’activant pour renforcer les femmes en tant que candidates aux élections, notamment en tant que maire, chef de village, mais aussi conseillères régionales et parlementaires. La nouvelle loi visait à éradiquer l’excision, la répudiation, le mariage précoce mais, comme d’habitude dans les questions de droits des femmes, sans argent de l’Etat, sans formations des structures sociales à ces questions, sans refuge pour les femmes victimes de violence, il est impossible de mettre en oeuvre une telle loi, dans le Sud comme dans le Nord.

La WILDAF a aussi mené une importante étude sur les droits des femmes à la terre et la jeune cheffe de projet me raconta bouleversée comment 90% des usagères de la terre agricole sont des femmes qui font vivre leur famille avec leur production vivrière, mais elles ne sont qu’un infime pourcentage à en être propriétaires. Certes, au Mali, la terre est propriété d’Etat gérée soit par le droit coutumier qui veut que les chefs du village attribuent des parcelles aux habitants, ou par les municipalités qui jouent le même rôle. Mais, malgré une loi déjà obtenue et censée attribuer 15% de la terre au femmes et eux jeunes, il est plus fréquent que les chefs coutumiers accordent les terres les plus fertiles aux hommes pour des cultures de rente et aux femmes des parcelles petites, difficiles d’accès et moins rentables. Fréquemment, ces responsables succombent à l’argent versé par des transnationales qui mettent ainsi la main sur des dizaines de milliers d’hectares de terre pour les cultures d’exportation sans que les paysans et paysannes ne soient aucunement indemnisés. Depuis dix ans, cette spoliation massive est au centre des luttes sociales au Mali et la sécurisation du foncier constitue une des premières revendications de la Convergence globale des luttes pout la Terre et pour l’Eau en Afrique de l’Ouest.

En écoutant Mlle Geneva Haby me raconter les luttes des femmes, je pensais fortement à les dé-collectivisation sauvage de nos campagnes d’Europe orientale, qui a laissé les ouvrières agricoles sans revenus et les a poussées à la misère de l’exode et de l’émigration. Cette dé-collectivisation a été une re-privatisation sous forme de re-féodalisation, les terres ayant été transférées dans les mains de la nouvelles oligarchie qui les a vendues aux multinationales occidentales. Aujourd’hui, en Hongrie, en Bulgarie, Roumanie et en Pologne, les multinationales cultivent sur des centaines de milliers d’hectares du tournesol et du colza, du maïs parfois OGM pour la production d’agrocarburants de l’UE, tandis que la production agricole paysanne est sous-payée et la fabrication artisanale vendue sur les marchés locaux ne génère qu’un revenu de survie aux familles.

Pour la WILDAF, changer la politique vis-à-vis des femmes implique de les former afin qu’elles puissent contrôler les finances publiques et exiger ainsi que les dépenses aillent à la scolarisation des filles, aux centres de santé, aux politiques induisant des changements de comportement pour éradiquer la mentalité machiste méprisant les femmes, leur travail et leur rôle social. Je ne pouvais que souscrire à ce projet, pensant à la marginalisation politique de mes consoeurs dans les campagnes et les petites villes d’Europe orientale malgré une instruction encore présente, héritage de l’égalitarisme de nos régimes communistes.

La visite à la Maison du Karité à Siby m’a permis d’avoir une idée de la production domestique des femmes et de leur mode d’organisation en coopératives.

La coopérative Maison du Karité à Siby

La route de Bamako à Siby en direction de la Guinée était de toute beauté. La verdure des champs et des arbres, la petite rivière, les falaises et les cascades… Un air frais et bon alors même que le temps s’annonçait à la pluie. Dans les rizières et les plantations de maïs, j’ai enfin vu les arbres de karité que les amis me désignèrent. Ils poussaient en groupe ou solitaires parmi les manguiers lourds de fruits oranges que les vendeuses proposaient le long de la route. « Klęska urodzaju » comme on disait dans le village polonais de mon grand père, « une calamité de prospérité » pour signifier le malheur d’une trop abondante récolte qui ramène le prix des fruits à presque rien, à ce que les ramasser et les vendre coûte plus que cela ne rapporte, faute de possibilité productive pour les amener auprès du consommateur urbain en camion ou de les transformer, congeler ou sécher. Les richesses de mangues ne rapportaient que quelque centaines de Francs CFA aux vendeuses de long des routes.

Le Karité quand à lui ressemblait à un grand fikus avec des feuilles persistantes oblongues et ouvragées. La Maison du Karité est une coopérative d’une certaine taille : plusieurs maisons en dur disposées autour d’une belle cour arborée, le long de la route dans Siby. Les productrices étaient en réunion dans la cour avec le maire de la commune au moment où notre groupe est arrivé. Mais elles ont bien voulu répondre à mes questions et notamment m’expliquer la technique de production du beurre de karité.

Les fruits du karité sont mûrs au mois de juin. Les femmes les ramassent en forêt sous les arbres sauvages ou avec l’autorisation des propriétaires sur les parcelles privées. Elles ramènent les fruits chez elles et les trient pour enlever les fruits trop mûrs donnant aussi un beurre de médiocre qualité. Les fruits du karité sont sucrés et comestible et lorsqu’il y en a trop ou qu’ils sont trop gâtés, on les donne même aux bestiaux. Pour rentabiliser l’opération, les femmes de Siby pensent à faire de la confiture de karité et certaines coopératives le font déjà, comme la coopérative Koostama que j’ai rencontrée plus tard au Burkina Faso. La première opération consiste donc à extraire les noyaux qui ressemblent à des noyaux d’avocats. Elle consiste à faire bouillir les fruits dans une marmite, de nouveau à les trier et puis à sécher les noyaux ainsi extraits.

La suite des opérations alterne cuisson des noyaux et séchage avant de passer au broyage des noix décortiquées. Au cours de l’entretien, j’ai compris qu’il y va du karité en Afrique comme du vin en Europe : il y a différents terroirs selon le sol et l’arrosage, différents types de fruits et de noyaux. Les femmes expérimentent diverses techniques de production afin de trouver un bon équilibre entre la qualité et la rentabilité de la production.

La première méthode décrite consiste à bouillir pendant quatre heures les noix à une température à 100 degrés. Cette méthode est meilleure car la cuisson assèche les noix graduellement mais elle est plus couteuse. La deuxième consiste à faire bouillir l’eau à 100 degrés et mettre les noix dans l’eau. Par la suite, il est impératif de casser une noix pour vérifier si elle est à point. Si un liquide ressemblant à du lait s’en échappe, elle n’est pas encore prête et il faut reprendre la cuisson. Les noix cuites doivent par la suite être étalées sur un tissu propre et séchées au soleil pendant un mois. La période de séchage coïncidant avec la période d’hivernage et des pluies, il faut s’assurer en permanence de mettre les noix à l’abri de l’humidité. Il est donc nécessaire de disposer d’un certain espace.

Les noix de karité sèches se conservent dans des sacs en toile. Les productrices ne transforment pas tout d’un coup, elles prélèvent du stock au fur et à mesure, pour passer à la phase du broyage. Je m’aperçus ainsi que la fabrication du beurre de karité est peut être moins complexe que celle de l’huile d’argan (où il est encore nécessaire de s’assurer du concours de chèvres mangeuses de fruits…) mais certainement moins simple que celle de l’huile d’olive où le fruit noir et mûr de décembre laisse presque tout seul dégorger son jus – l’huile. A l’étape du broyage, l’écorce des noix est enlevée et une fève de la taille d’une bille apparait. Cette fève doit être parfaitement sèche et là encore les productrices procèdent à un tri sévère garant de qualité.

Le broyage traditionnel consiste en un concassage grossier avec une pierre puis un meulage au mortier comme pour le mil. Je me suis essayée à la technique du concassage avec Madame Salamata Ilboudo, productrice de beurre de karité à Saaba près de Ouagadougou, au Burkina Faso. Cela ne m’a pas semblé si difficile car la fève séchée se casse facilement. Mais on parle ici d’heures et d’heures de travail afin de moudre des dizaines de kilos, puisque les femmes vont vendre leur production et en vivre. Madame Ilboudo déplorait que les jeunes filles refusent de faire ce travail et que l’art de la production traditionnelle de karité risque ainsi de se perdre.

A Siby, à la Maison du Karité, la coopérative a pu investir dans des machines à moudre ce qui leur permet de produire plus de quantités même si ces machines électriques restent de modestes dimensions artisanales. On approche alors de la phase finale. La poudre de fève de karité à ce stade est de couleur marron clair, de consistance légèrement huileuse au toucher et a l’odeur vague de cacao. Elle va devenir une pâte par rajout d’un peu d’eau. Dans la technique manuelle on rajoute de l’eau tout en continuant à piler. Dans la technique mécanisée, on met la pâte dans la machine à malaxer. L’étape de production finale se passe dans la « baignoire avec eau » dans laquelle la pâte de karité est malaxée à froid jusqu’à ce que le mélange soit complètement blanc. Dès qu’une mousse blanche se forme à la surface, elle est récoltée et mise dans des marmites ou un tissu propre. Le beurre peut par la suite être légèrement chauffé et se solidifie après refroidissement. En général le beurre de karité fond très vite dès 25 degrés et se solidifie sous 20 degrés sans perdre aucune de ses qualités.

Justement, ses qualités sont innombrables et bien connues en Afrique, bien moins connues en Europe. D’abord, l’extraordinaire propriété hydratante qui fait que la sensation de gras sur la peau au début du traitement cède la place à une sensation de grand bien-être et de douceur. Les autres propriétés liés à la qualité hydratante et à la présence de vitamines est la protection du chaud et du froid. Je n’utilise plus de biafine depuis que j’ai découvert que le karité a la vertu de cicatriser notre peau blanche quand elle est brûlée par le soleil du sud. Dans les pays à gel comme les pays de l’Est, le karité protège le visage et les mains de gerçures bien mieux que n’importe quelle crème norvégienne, tout en étant un produit cent pour cent biologique sans aucun ajout chimique d’aucune sorte. J’ai également constaté la propriété du karité de guérir des veines gonflées ou bleuies des jambes suite à la station debout ou un travail fatiguant. Même les petites blessures se cicatrisent plus vite avec le beurre de karité… Les utilisatrices africaines m’ont confirmé que le karité servait à protéger les petits enfants du soleil et du vent pour toute la journée. Les femmes l’appliquent également sur les cheveux, pour les protéger du vent et retrouver l’élasticité du cheveu. Pour mes cheveux raides européens, le beurre de karité est presque trop riche et les laisse un peu trop huilés.

La Maison du Karité stocke son beurre dans de grands contenants avant de le commercialiser dans des boites en plastique avec une jolie étiquette de 1 kilo, 250 g. ou 125g. Les femmes produisent aussi des pommades avec karité, cire d’abeilles et parfums naturel de fleurs ainsi que toute une gamme de savons au miel, à l’huile de neem, à l’argile, au concombre, henné, carotte ou noix de coco. Grâce au concours de Max Haavelar, la coopérative dont le bureau de direction est composée uniquement de femmes productrices possède les attestations de qualité FLO-CERT qui lui permettent d’exporter en Europe dans le circuit commerce équitable.

Seule ombre au tableau, la mise en zone « Orange » par l’ambassade de France de toute la zone du Sud Mali sur le site internet de l’ambassade a quasiment arrêté tout tourisme dans cette région pourtant éloignée de 400 km des problèmes politiques du Nord. Tous nos interlocuteurs se sont plaint de ce fait comme d’une sorte de sabotage économique, la vente aux visiteurs constituant une part importante du revenu des femmes de la coopératives.

Coalition des Alternatives africaines Dette et Développement - CAD

Le lendemain j’assiste à une réunion du Conseil d’Administration de la CAD. Car ces coopératives et organisations n’ont de poids politique que regroupées au sein de coordinations qui elles-mêmes se regroupent en confédération. La CAD se définit depuis 2001 comme un mouvement politique malien visant à faire annuler la dette odieuse du Mali et à changer toutes les politiques néolibérales menant à l’endettement du peuple et de l’Etat. Changer les politiques veut dire aider les populations à s’organiser pour définir et défendre leurs intérêts, organiser des possibilités d’expression et ainsi construire une démocratie réelle où les populations les plus opprimées, femmes, jeunes, paysans, travailleurs de l’informel puissent avoir enfin leur mot à dire sur la la politique qui les concernent.

La CAD participe au mouvement mondial pour la justice sociale, d’où sa contribution très forte au processus des Forum sociaux mondiaux, via surtout le CADTM dont elle abrite le siège du réseau Afrique. Son axe de lutte premier est l’abolition de la dette, le fait de cesser unilatéralement de payer la dette publique définie par le CADTM comme non seulement la dette souveraine de l’Etat mais aussi l’ensemble de l’endettement des caisses sociales et des structures publiques et parapubliques ainsi que la dette des particuliers vis à vis des banques. Concrètement, pour se faire, la CAD participe à des manifestations nationales et internationales sur le sujet, fournit des expertises sur la situation malienne et participe à des séminaires de formations éclairant les politiques des institutions financières internationales. Le front des luttes est large : combattre les injustices sociales, c’est remettre en cause les plans d’ajustement structurels du paiement de la dette en mettant en lumière leur conséquences. En 30 ans, ces politiques ont détruit la scolarité, la santé et mené au chômage massif et au développement du secteur informe précaire.

Le deuxième axe de travail de la CAD est la lutte pour la souveraineté alimentaire et le développement et la consolidation de l’agriculture paysanne. C’est un axe stratégique auquel sont consacrées les ressources des soutiens financiers d’ONG occidentales, Oxfam et SOS Faim. La lutte se développe à travers la dénonciation de l’accaparement des terres par l’agro-business occidental avec la complicité des politiciens locaux et les pressions des institutions financières internationales et autres « bailleurs de fonds ». La dénonciation « technique » via des expertises réalisées par l’association n’est pas suffisante. Il faut aussi soutenir les actions des mouvements contre les dépossessions et autres « déguerpissements » en apportant aux paysans les arguments politiques et techniques nécessaires aux négociations avec les autorités. Les programmes de la CAD soutiennent les luttes pour la sécurisation juridique des petites parcelles paysannes mais réfléchissent aussi sur la consolidation d’un droit coutumier collectif traditionnel distinct de la propriété privée issus de la colonisation. La question est comment définir quel droit sera le plus à même de protéger les petits paysans, et surtout les paysannes, dans un monde globalisé géré par le droit de propriété défini par l’Occident capitaliste et faire pression sur les gouvernements pour que ce type de droit soit prépondérant dans la législation nationale. C’est ainsi que la CAD est le pilier de la Convergence globale des Luttes pour la Terre et l’Eau d’Afrique de l’Ouest.

Cette brûlante question de la « re-féodalisation » des terres arables se pose partout dans les pays périphériques exploités par les transnationales occidentales. Il apparait que la propriété paysanne tout comme la collectivisation n’ont hélas été qu’une courte parenthèse du 20ème siècle en Europe orientale, étroitement liée à l’existence de l’Union soviétique. En effet, les meilleures terres d’Europe orientale n’ont historiquement jamais appartenu aux paysans qui les cultivent. La terre était depuis 500 ans aux mains d’une aristocratie féodale qui a mis les paysans au servage afin d’exporter le blé pour les cités de l’Occident capitaliste en plein essor pré-industriel puis industriel. Ainsi, toutes les luttes progressistes au 19e siècle étaient tendues vers l’objectif de réforme agraire et de redistribution des terres. Les mouvements progressistes paysans ont quasiment tous, sauf en Bulgarie et dans les pays baltes, échoué à atteindre cet objectif avant 1939. Il a donc appartenu à l’Armée Rouge en 1945 de faire procéder à cette justice historique de nationalisation des terres des féodaux et de leur distribution aux paysans. Cependant, comme cette mesure fut immédiatement suivie d’une politique de collectivisation plutôt forcée que voulue, sauf en Pologne où elle fut un échec, l’Etat a reprit aux yeux de beaucoup de ruraux la place des féodaux, en plus progressiste toutefois. Comme on le voit désormais, la re-privatisation n’a nullement été une redistribution des terres aux paysans travaillant sur les fermes d’Etat comme ouvriers et techniciens agricoles mais tout simplement une nouvelle spoliation.

Cependant, si la petite propriété paysanne familiale a résisté sous le socialisme réel en Pologne, en Roumanie et en Yougoslavie à la collectivisation, elle a ensuite succombé au capitalisme néolibéral avec le transfert des fermes privées aux oligarques et aux transnationales qui se sont consolidées à la faveur la Politique agricole commune (PACS) de l’UE3.

La question des terres collectivisées dans les pays de l’Est fait désormais partie de leur patrimoine historique : les prairies des pâturages le long des fleuves sont toujours gérées communalement, les terres en jachère qui « ne sont à personne » sont nombreuses, et c’est dans ces interstices que des populations comme les Rroms peuvent planter leur cabanes, faire paitre leurs bêtes et vivre d’une économie de commerce informel, de ramassage de déchets, de petite production artisanale ainsi que de diverses petits services. Les diseuses de bonnes aventures, les musiciens, les fameux artisans tsiganes producteurs de ferblanterie ou de vanneries font partie du paysage historique traditionnel des sociétés l’Est et des Balkans, aujourd’hui de plus en plus précarisé et menacé. Dans la modernité bureaucratique de l’Europe néolibérale, ces pratiques sociales et économiques sont totalement incompréhensibles pour les classes aisées occidentales qui détiennent le pouvoir politique sur tout le continent. Comment dès lors défendre les Rroms et leur mode de vie sans les marginaliser et les communautariser mais en l’intégrant dans une économie dynamique ? Les manifestants roumains avaient en 2012 répondu à la question en invitant les Rroms les plus pauvres à se joindre aux cortèges de protestations sous le slogan « Nous sommes tous des Rroms et nous sommes tous des Roumains », en réponse aux éructations racistes de Nicolas Sarkozy. Les anarchistes bulgares font du soutien politique aux Rroms bulgares menacés d’expulsion des terrains qu’ils occupent un axe de lutte politique. Il resterait à soutenir la création de syndicat autonome dans les régions les plus pauvres d’Europe où les Rroms sont les travailleurs les plus exploités – dans la Vallée des Roses de Kazanlakh en Bulgarie, les pétales de roses qui donneront naissance au précieux élixir sont ramassées à la main par des femmes rroms payées en dessous de 100 euros, alors que l’essence de rose est acheminée pour trois fois rien aux grandes parfumeries occidentales telles que Guerlain, sans que même la mention « Made in Bulgaria » ne soit apposée sur le produit. Il faut dire que les terres rosières de cette région historique ont été les premières à être accaparées par desholdingoccidentaux et des oligarques mafieux.

Le corollaire de la destruction de l’agriculture paysanne est l’émigration vers les grandes métropoles occidentales. Ici, également l’Afrique et l’Europe orientale présentent des similitudes inquiétantes. Aux marches à travers le désert et aux traversées inhumaines de la Méditerranée correspondent les centaines de milliers de travailleurs détachés de l’Est acheminés en bus vers les usines, les champs et les chantiers de l’Ouest pour y être sous-payés, exploités puis renvoyés. Des pratiques d’esclavage ont été dénoncées par la CGT-Intérim en France, IG Bau en Allemagne, l’Association polonaise des Travailleurs migrants, l’Inspection du Travail Eka à Athènes déjà dans les années 2007-2013. Quelques grèves très dures ont permis dénoncer le scandale de ces pratiques. Mais rien n’a fondamentalement changé. Les travailleurs de l’Est et du Sud se retrouvent mis en concurrence pour les mêmes emplois et par les même patrons qui se servent d’eux pour ne pas payer les cotisations sociales et les salaires minimums de travailleurs occidentaux ainsi maintenus au chômage. La majorité des migrants, au Sud comme à l’Est, sont des fils et filles de la campagne et des petites villes, enfants de paysans, d’ouvriers, de techniciens ou d’artisans d’entreprises publiques ou coopératives disparues dans l’ouverture à la concurrence et les privatisations. Dans ce domaine aussi la convergence des luttes nous permettraient de gagner en visibilité car le sujet des migrations est trop souvent abordé sous un angle humanitaire, et parfois même misérabiliste. La CAD lutte pour une analyse politique des causes des migrations - et donc pour le renforcement des droits des migrants en tant que citoyens et travailleurs. Il ne s’agit par d’empêcher administrativement les jeunes de partir, mais de rendre la construction de leur vie dans leur pays attrayante afin que ses forces vives y restent et y donnent toute leur énergie et capacité.

C’est pour cela que la CAD et le SADI, le mouvement paysan et le Mouvement des Sans Voix exigent en priorité la justice sociale qui doit être matérialisée par la construction de services publics gratuits et accessibles à tous : centres de santé, écoles et universités publiques et gratuites (les jeunes militants ne m’ont que trop pointé que les meilleurs lycées du pays étaient privés), adductions d’eau, réseau d’électricité et d’internet, droits des travailleurs et travailleuses du secteur informel… Le retour à la construction d’un pays pour tous les citoyen/es débuté au Mali sous Modibo Keita4 et stoppé par l’ONG-isation des décennies néolibérales n’est pas un combat pour un futur irréel mais c’est une exigence impérieuse d’un peuple à bout de patience. La crise climatique entrainant désertification et migrations forcées vers les villes et vers l’étranger, la CAD a toujours expliqué le liens entre protection de l’équilibre environnemental et soutien à l’agriculture paysanne. C’est ainsi que le mouvement social s’oppose aux Partenariats Publics-Privés dans la gestion des terres de l’Office Public du Niger et au bradage et à la destruction des forêts. La Coalition exige une gestion publique des ressources naturelles au profit des habitants locaux. Dans la ligne de mire, l’orpaillage traditionnel et industriel qui est une source de richesse du pays alors que les terres arables sont bradées à des concessions étrangères et que l’extraction est effectuée sans considération pour la biodiversité, l’équilibre environnemental et le travail des paysans. Le soutien aux organisations de travailleurs et surtout de travailleuses de l’orpaillage traditionnel fait également partie des objectifs de la Coalition, de même que le soutien au développement du commerce équitable afin de rémunérer correctement le travail des paysans et des artisans.

Un des instrument important de lutte est l’espace démocratique de débat et de décisions des organisations populaires « Le Forum des Peuples » tenu une fois par an dans une petite ville du pays et rassemblant des milliers de personnes et des centaines d’associations. Le Forum n’est pas seulement un lieu de transmission du savoir politique et de discussion sur les sujets internationaux tels que la dette, les interventions militaires, politiques ou économiques occidentales suite à la déstabilisation de la Libye par l’Occident impérialiste, la spéculation sur les matières premières agricoles et son impact sur la vie des paysans. C’est aussi un espace d’expression où le peuple rassemblé en agora structure son analyse politique. La CAD mène des études de terrain sur les problèmes locaux, élabore des expertises qui servent à la pression exercée sur le gouvernement, la Banque mondiale et autres « bailleurs de fonds » internationaux. Elle organise « le Vestibule d’écoute et d’assistance juridique » qui permet aux populations les plus défavorisées de se renseigner sur leur droit et de s’aider à s’auto-organiser.

Quelle leçon pour l’Europe de l’Est ?

Finalement, il est paradoxal que la lutte pour la « dé-ONGisation » de l’Etat passe nécessairement par la création d’ONG citoyennes puissantes et structurées aidant les populations à prendre en charge les tâches que l’Etat bourgeois n’assume pas… Mais à ce stade il n’est peut être pas possible de faire autrement, comme le montre le désastreux exemple de nos pays de l’Est où aucune auto-organisation n’existe vraiment. Les syndicats sont réduits à l’état de vestiges, les structures sociales sont privatisées ou servent à la coercition sociale. Les ONG payées par les fondations étrangères constituent un paravent donnant des emplois à une mince couche d’employés de classe moyenne souvent d’ailleurs de la même nationalité que les fondations bailleurs de fonds5. En 25 ans, nombreux furent les Allemands débarquant en Pologne apprendre aux Polonais « la gestion démocratique », tandis que d’autres Occidentaux arrivaient en Bulgarie ou en Roumanie pour « soutenir l’inclusion des Rroms » avec un argent dont les Rroms ne voyaient que de loin la couleur. Organiser un vrai syndicat dans les pays de l’Est se solde par une lourde répression, licenciement, mise sur liste noire, comme l’ont démontré de nombreux exemples en Pologne. Créer une association qui pose des sujets tabous se heurte à des obstacles bureaucratiques dès le bureau des juges qui sont censés l’autoriser. Il est interdit de « faire l’apologie du totalitarisme », c’est-à-dire du communisme et du socialisme, ce que démontre la longue lutte du petit Parti communiste de Pologne (KPP) contre son interdiction par les juges et qui dure de 1999 à nos jours, avec aujourd’hui un procès et menaces d’emprisonnement pour deux de ses dirigeants6. Même des structures social-démocrates modérées mais souhaitant le retour d’un Etat laïque et indépendant se sont heurtées aux volontés des puissances occidentales visant à les faire interdire. En 2002, au sein de la Commission commune de l’Etat et de l’Episcopat en Pologne, le Vatican a exigé du gouvernement d’interdire le parti « Raison » - Racja – représentant une tendance de gauche en Pologne car ce parti prônait la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ce parti n’a finalement pas été interdit mais il a été démantelé suite à l’infiltration de ses instances par des néolibéraux. Par la suite, ces néolibéraux l’ont dissous en rejoignant la coalition de Janusz Palikot, un libéral anticlérical qui obtint en 2011 10% des voix au Parlement polonais, puis, une fois le job de démantèlement fait, ce parti s’est évanoui dans la nature.

La population d’Europe orientale est atomisée, les citoyens font face à une solitude effrayante et ne vivent aucunement leur vie selon le modèle occidental théorique de liberté individualiste. Dans ces circonstances, il est quasiment impossible de reconstruire des structures associatives, sociales et politiques sans l’aide et le soutien d’amis extérieurs ayant de l’expérience et des ressources. Les organisations africaines me paraissent à cet égardd’autant plus admirables et la démocratie africaine, notamment malienne, incarnée par des structures comme la CAD, le SADI et le Mouvement des Sans Voix constituent un exemple de grande vitalité. Un exemple dont nous devrions nous inspirer à l’Est.

Historienne, militante du Parti communiste de Pologne et de plusieurs associations de solidarité internationale.

Notes :

1Voir sur le sujet Monika Karbowska, De la Pologne populaire à l’hiver capitaliste – Textes d’histoire et d’espoir, Delga, 2018, 229 p.

2NDLR. Les fraudes selon tous les observateurs ont été massives au point où le candidat du SADI connu pour sa popularité a officiellement atteint un peu plus de 2 % des voix. Mais ces fraudes là ne provoquent pas l’émoi des « grandes démocraties » occidentales. En revanche, au Mali, un campagne de masse s’est levée qui englobe du coup même les milieux libéraux locaux.

3NDLR. Le bilan des expériences historiques du socialisme réel et de la contre-révolution qui a suivi permet de constater que la collectivisation des terres sous une forme coopérative est le seul moyen permettant d’éviter à terme la privatisation des terres au seul profit des plus gros propriétaires, anciens féodaux, nouveaux bourgeois ou transnationales capitalistes, mais, simultanément, il prouve qu’on ne peut accélérer par des mesures administratives et répressives les processus économiques inéluctables et qu’il faut donc laisser aux petits propriétaires le temps de constater que le règne de la petite propriété est en finale sans issue dans les économies modernes, et que, sur les grands espaces agricoles produisant pour les villes, il n’y a que deux possibilités, soit des grandes propriétés foncières avec un salariat exploité soit des grandes coopératives agricoles insérées dans une politique de planification démocratisée.

4NDLR. Epoque où le Mali avait choisi la voie socialiste de développement et qui fut brutalement interrompue par un coup d’état militaire organisé dans le cadre des réseaux néo-coloniaux de la Françafrique.

5NDLR. Voir l’article de Monika Karbowska sur les fondations allemandes, n°116 de notre revue.

6NDLR. Ou l’internement à titre préventif depuis un an du militant souverainiste polonais Mateusz Piskorski aujourd’hui accusé finalement d’être un espion russe et chinois pour avoir simplement analysé l’hypothèse d’une intégration eurasiatique de la Pologne pour contrer les effets de son intégration à l’OTAN et à l’UE. Question qu’il est visiblement impossible de poser dans la Pologne cléricalo-otano-européiste d’aujourd’hui.

 
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20 août 2018 1 20 /08 /août /2018 12:38

Comment peut-on être chinois ? Les propagateurs du régime capitaliste mondialisé qui se nourrit du court terme aiment tirer des plans sur la comète et raconter des contes de fée valables pour l’éternité. Ils savent toujours expliquer après coup pourquoi une crise est arrivée mais ne savent jamais prévoir la prochaine, et encore moins comment en sortir mais ils savent par contre réduire tout système politique, économique et social à ce qu’ils croient connaître. Le monde entier est censé se prosterner devant l’inéluctabilité des affirmations de leurs oracles.

Tout était bien fixé d’avance depuis « la chute du mur », mais voilà qu’un cinquième de l’humanité a décidé de continuer à échapper aux grilles prévues à cet effet et refuse d’entrer dans des cases préformatées. Risibles sont les innombrables élucubrations qui se veulent intellectuelles et qui visent à réduire la portée des innovations chinoises en matière économique, sociale, politique, diplomatique. Alors que l’hyperpuissance d’un monde post-occidental en crise structurelle n’arrive visiblement plus à se faire les dents sur son ennemi stratégique. Car la Chine a inventé un système qui fonctionne et qui mérite donc d’être analysé et compris. Il faut simplement l’admettre et ouvrir les yeux.

La Rédaction

 

Le socialisme chinois et le mythe de la « fin de l’Histoire »

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Août 2018

 

Bruno Guigue*

 

En 1992, un politologue américain, Francis Fukuyama, osait annoncer la « fin de l’Histoire ». Avec l’effondrement de l’URSS, disait-il, l’humanité entrait dans une ère nouvelle. Elle allait connaître une prospérité sans précédent. Auréolée de sa victoire sur l’empire du mal, la démocratie libérale projetait sa lumière salvatrice à l’échelle planétaire. Débarrassée du communisme, l’économie de marché allait répandre ses bienfaits aux quatre coins du globe, réalisant l’unification du monde sous les auspices du modèle américain.La débandade soviétique semblait valider la thèse libérale selon laquelle le capitalisme - et non son contraire, le socialisme - allait dans le sens de l’histoire. Aujourd’hui encore, l’idéologie dominante martèle cette idée simple : si l’économie planifiée des régimes socialistes a rendu l’âme, c’est qu’elle n’était pas viable. Le capitalisme, lui, ne s’est jamais aussi bien porté, et il a fait la conquête du monde.

 

Les tenants de cette thèse en sont d’autant plus convaincus que la disparition du système soviétique n’est pas le seul argument qui semble plaider en leur faveur. Les réformes économiques engagées en Chine populaire à partir de 1979, à leurs yeux, confirment également la supériorité du système capitaliste. Pour stimuler leur économie, les communistes chinois n’ont-ils pas fini par admettre les vertus de la libre entreprise et du profit, quitte à passer par-dessus bord l’héritage maoïste et son idéal égalitaire ? De même que la chute du système soviétique démontrait la supériorité du capitalisme libéral sur le socialisme dirigiste, la conversion chinoise aux recettes capitalistes semblait donner le coup de grâce à l’expérience « communiste ». Un double jugement de l’histoire, au fond, mettait un point final à une compétition entre les deux systèmes qui avait traversé le XXème siècle. 

 

La narration occidentale est un conte de fées

Le problème, c’est que cette narration est un conte de fées.On aime répéter en Occident que la Chine s’est développée en devenant « capitaliste ». Mais cette affirmation simpliste est démentie par les faits. Même la presse libéral eoccidentala fini par admettre que la conversion chinoise au capitalisme est illusoire. Enfin, les Chinois eux-mêmes le disent, et ils ont de solides arguments.Comme point de départ de l’analyse, il faut partir de la définition courante du capitalisme : un système économiquefondé sur la propriété privée des moyens de production et d’échangeCe système a été progressivement éradiqué en Chine populaire au cours de la période maoïste (1950-1980), et il a effectivement été introduit dans le cadre des réformes économiques de Deng Xiaoping à partir de 1979. Une dose massive de capitalisme a ainsi été injectée dans l’économie,mais - la précision est d’importance - cette injection eut lieu sous l’impulsion de l’État. La libéralisation partielle de l’économie et louverture au commerce international relevaient d’une décision politique délibérée.

 

Pour les dirigeants chinois, il s’agissaitde leverdes capitaux extérieurs afin de faire croître la production intérieure. Faire place à l’économie de marché étaitun moyen, et non une fin. En réalité, lasignification des réformes se comprend surtout d’un point de vue politique. « La Chine est un Etat unitaire central dans la continuité de l’empire. Le Parti communiste a restauré la légitimité personnifiée auparavant par l’empereur. Le Parti veut préserver son contrôle absolu sur le système politique. Pour atteindre cet objectif, il doit aligner les intérêts des bureaucrates sur le bien politique commun, à savoir la stabilité, et fournir à la population un revenu réel croissant et de meilleures conditions de vie. L’État doit donc avoir une stratégie et viser le développement. L’autorité politique doit gérer l’économie de façon à produire plus de richesses plus efficacement. D’où deux conséquences : l’économie de marché est un instrument, pas une finalité ; l’ouverture est une condition d’efficacité et conduit à cette directive économique opérationnelle : rattraper et dépasser l’Occident ».2

 

C’est pourquoi l’ouverture de la Chine aux flux internationaux fut massive, certes, mais rigoureusement contrôlée. Le meilleur exemple en est fourni par les zones d’exportation spéciales (ZES). Les réformateurs chinois voulaient que le commerce renforce la croissance de l’économie nationale, et non qu’il la détruise, comme cela s’est produit plus tard en Russie, notent Michel Aglietta et Guo Bai. Dans les ZES, un système contractuel lie les entreprises chinoises et les entreprises étrangères. La Chine y importe les ingrédients de la fabrication de biens de consommation industriels (électronique, textile, chimie). La main d’œuvre chinoise fait l’assemblage, puis les marchandises sont vendues sur les marchés occidentaux. C’est ce partage des tâches qui est à l’origine d’un double phénomène depuis trente ans : la croissance économique de la Chine et la désindustrialisation de l’Occident. Un demi-siècle après les « guerres de l’opium » (1840-1860) qui virent les puissances occidentales dépecer la Chine, l’Empire du Milieu a pris sa revanche. 

 

Car les Chinois ont tiré les leçons d’une histoire douloureuse. « Cette fois, la libéralisation du commerce et de l’investissement relevait de la souveraineté de la Chine et elle était contrôlée par l’État. Loin d’être des enclaves ne profitant qu’à une poignée de compradors, la nouvelle libéralisation du commerce fut un des principaux mécanismes qui ont permis de libérer l’énorme potentiel de la population ».3Une autre caractéristique de cette ouverture, souvent méconnue, est qu’elle bénéficia essentiellement à la diaspora chinoise. Entre 1985 et 2005, elle détient 60 % des investissements cumulés, contre 25 % pour les pays occidentaux et 15 % pour Singapour et la Corée du Sud. L’ouverture au capital « étranger », en réalité, fut d’abord une affaire chinoise. Mobilisant les capitaux disponibles, l’ouverture économique a créé les conditions d’une intégration économique asiatique dont la Chine populaire est la locomotive industrielle.

 

Capitalistes, capitalisme et socialisme

Dire que la Chine est devenue « capitaliste » après avoir été « communiste » relève donc d’une vision simpliste et naïve des choses. Qu’il y ait des capitalistes en Chine ne fait pas de ce pays un « pays capitaliste », si l’on entend par cette expression un pays où les détenteurs privés de capitaux contrôlent l’économie et la politique nationales. En Chine, c’est un parti communiste de 90 millions d’adhérents, irrigant l’ensemble de la société, qui détient le pouvoir politique. Faut-il parler de système mixte, de capitalisme d’Etat ? C’est davantage conforme à la réalité, mais encore insuffisant. Dès qu’il s’agit de qualifier le système chinois, l’embarras des observateurs occidentauxest patent. Les libéraux se répartissent entre deux catégories : ceux qui reprochent à la Chine d’être toujours communiste, et ceux qui se réjouissent qu’elle soit devenue capitaliste. Les uns n’y voient qu’un « régime communiste et léniniste » bon teint, même s’il a fait des concessions au capitalisme ambiant.4Pour les autres, la Chine est devenue « capitaliste » par la force des choses et cette transformation est irréversible. 

 

Certainsobservateursoccidentaux,toutefois,essaient de saisir le réel avec davantage de subtilité. C’est ainsi que Jean-Louis Beffa, dans un mensuel économique libéral, affirmecarrémentque la Chine représente « la seule alternative crédible au capitalisme occidental ». « Après plus de trente ans d’un développement inédit, écrit-il,n’est-il pas temps de conclure que la Chine a trouvé la recette d’un contre-modèle efficace au capitalisme à l’occidentale ? Jusque-là, aucune solution de rechange n’était parvenue à s’imposer, et l’effondrement du système communiste autour de la Russie en 1989 avait consacré la réussite du modèle capitaliste à l’occidentale. Or la Chine d’aujourd’hui n’y a pas souscrit. Son modèle économique, hybride, combine deux dimensions qui puisent à des sources opposées. La première emprunte au marxisme-léninisme ; elle est marquée par un puissant contrôle du Parti et un système de planification vigoureusement appliqué. La seconde se réfère davantage aux pratiques occidentales, qui donnent la part belle à l’initiative individuelle et à l’esprit d’entreprendre. Cohabitent ainsi la mainmise du PCC sur les affaires - les filiales des sociétés occidentales implantées en Chine commençant même à devoir accueillir ses représentants en leur sein - et un secteur privé foisonnant ».5

 

Cette analyse inattendue est intéressante, mais elle renvoie dos-à-dos les deux dimensions - publique et privée - du régime chinois. Or c’est la sphère publique, manifestement, qui est aux commandes. Dirigé par un puissant parti communiste, l’État chinois est un Etat fort. Il maîtrise la monnaie nationale, quitte à la laisser filer pour stimuler les exportations, ce que Washington lui reproche de façon récurrente. Il contrôle la quasi-totalité du système bancaire. Surveillés de près par l’État, les marchés financiers ne jouent pas le rôle exorbitant qu’ils s’arrogent en Occident. Leur ouverture aux capitaux étrangers est d’ailleurs soumise à des conditions draconiennes fixées par le gouvernement. Bref, le pilotage de l’économie chinoise est confié à la main de fer d’un Etat souverain, et non à la « main invisible du marché » chère aux libéraux. Certains s’en affligent. Libéral bon teint, un banquier international qui enseigne à Paris I relève ainsi, pour le déplorer, que « l’économie chinoise n’est ni une économie de marché, ni une économie capitaliste. Pas même un capitalisme d’État, car en Chine c’est le marché lui-même qui est contrôlé par l’Etat ».6Mais si le régime chinois n’est même pas un capitalisme d’État, est-ce à dire qu’il est « socialiste », c’est-à-dire que l’État y détient la propriété des moyens de production, ou y exerce du moins le contrôle de l’économie ? La réponse à cette question est clairement positive.

 

Entretenir l’illusion en niant les succès maoïstes

La difficulté de la pensée dominante à nommer le régime chinois, on l’a vu, vient d’une illusion longtemps entretenue : abandonnant le dogme communiste, la Chine serait enfin entrée dans le monde merveilleux du capital. On aimerait tant pouvoir dire que la Chine n’est plus communiste ! Convertie au libéralisme, cette nation réintégrerait le droit commun. Retour à l’ordre des choses, une telle capitulation validerait la téléologie de l’homo occidentalis. Mais on a sans doute mal interprété la célèbre formule de Deng Xiaoping : « peu importe que le chat soit blanc ou noir, pourvu qu’il attrape les souris ». Cela ne signifie pas que le capitalisme et le socialisme sont indifférents, mais que chacun sera jugé sur ses résultats. Une forte dose de capitalisme a été injectée dans l’économie chinoise, sous contrôle de l’État, parce qu’il fallait stimuler le développement des forces productives. Mais la Chine demeure un Etat fort qui dicte sa loi aux marchés financiers, et non l’inverse. Son élite dirigeante est patriote. Même si elle concède une partie du pouvoir économique aux capitalistes « nationaux », elle n’appartient pas à l’oligarchie financière mondialisée. Adepte du « socialisme aux caractéristiques chinoises », formée à l’éthique confucéenne, elle dirige un Etat qui n’est légitime que parce qu’il garantit le bien-être d’un milliard 400 millions de Chinois.

 

Il ne faut pas oublier, en outre, que l’orientation économique adoptée en 1979 a été rendue possible par les efforts réalisés au cours de la période antérieure. Contrairement aux Occidentaux, les communistes chinois soulignent la continuité - en dépit des changements intervenus - entre le maoïsme et le post-maoïsme. « Beaucoup ont eu à pâtir de l’exercice du pouvoir communiste et particulièrement des décisions et des actions de Mao Zedong. Mais ils adhèrent pour la plupart à l’appréciation émise par Deng Xiaoping, lequel avait quelque raison d’en vouloir à Mao Zedong : 70 % de positif, 30 % de négatif. Une phrase est aujourd’hui très répandue parmi les Chinois, révélatrice de leur jugement sur Mao Zedong : Mao nous a fait tenir debout, Deng nous a enrichis. Et ces Chinois estiment tout à fait normal que le portrait de Mao Zedong figure sur les billets de banque. Tout l’attachement que les Chinois affichent encore aujourd’hui pour Mao Zedong tient à ce qu’ils l’identifient à la dignité nationale retrouvée ».7

 

Il est vrai que le maoïsme a mis fin à cent cinquante ans de décadence, de chaos et de misère. La Chine était morcelée, dévastée par l’invasion japonaise et la guerre civile. Mao l’a unifiée. En 1949, elle est le pays le plus pauvre du monde. Son PIB par tête atteint la moitié environ de celui de l’Afrique et moins des trois quarts de celui de l’Inde. Mais de 1950 à 1980, durant la période maoïste, le PIB s’accroît de façon régulière (2,8 % par an en moyenne annuelle), le pays s’industrialise, et la population passe de 552 millions à 1 017 millions d’habitants. Les progrès en matière de santé sont spectaculaires, et les principales épidémies sont éradiquées. Indicateur qui résume tout, l’espérance de vie passe de 43,9 ans en 1950 à 67,9 ans en 1980. C’est un fait indéniable : malgré l’échec du « Grand Bond en avant », et malgré l’embargo occidental - ce qu’on oublie généralement de préciser en Occident - la population chinoise a gagné 24 ans d’espérance de vie sous Mao. Les progrès en matière d’éducation ont été massifs, notamment dans le primaire : la part de la population analphabète passe de 80 % en 1950 à 16 % en 1980. Enfin, la femme chinoise - qui « porte la moitié du ciel », disait Mao - a été éduquée et affranchie d’un patriarcat ancestral. En 1950, la Chine était en ruines. Trente ans plus tard, elle est encore un pays pauvre du point de vue du PIB par habitant. Mais c’est un Etat souverain, unifié, équipé, doté d’une industrie naissante. L’atmosphère est frugale, mais la population est nourrie, soignée et éduquée comme elle ne l’a jamais été au XXème siècle. 

 

Cette réévaluation de la période maoïste est nécessaire pour comprendre la Chine actuelle. C’est entre 1950 et 1980 que le socialisme a jeté les bases du développement à venir. Dès les années 70, par exemple, la Chine perçoit le fruit de ses efforts en matière de développement agricole. Une silencieuse révolution verte a fait son chemin, bénéficiant des travaux d’une académie chinoise des sciences agricoles créée par le régime communiste. A partir de 1964, les scientifiques chinois obtiennent leurs premiers succès dans la reproduction de variétés de riz à haut rendement. La restauration progressive du système d’irrigation, les progrès réalisés dans la reproduction des semences et la production massive d’engrais azotés grâce à l’industrialisation ont transformé l’agriculture. Ces avancées agricoles n’ont pas attendu les réformes libérales de Deng Xiaoping. Comme les progrès sanitaires et éducatifs, elles en ont plutôt favorisé le succès en libérant une main d’œuvre désormais disponible pour l’industrie exportatrice. Et cet effort de développement colossal n’a été possible que sous l’impulsion d’un Etat planificateur, la reproduction des semences, par exemple, nécessitant des investissements dans la recherche impossibles dans le cadre des exploitations individuelles.8

 

En réalité, la Chine actuelle est fille de Mao et de Deng, de l’économie dirigée qui l’a unifiée, et de l’économie mixte qui l’a enrichie. Mais le capitalisme libéral à l’occidentale, en Chine, est aux abonnés absents. Il arrive que la presse bourgeoiserendecompte avec lucidité de cette indifférence des Chinois à nos propres lubies. On lit dans Les Echospar exemple, que les Occidentaux ont « commis l’erreur d’avoir pu penser qu’en Chine, le capitalisme d’Etat pourrait céder le pas au capitalisme de marché ». Ce qu’on reproche aux Chinois, en définitive ? La réponse vaut son pesant d’or :« La Chine n’a pas la même notion du temps que les Européens et les Américains. Un exemple ? Jamais une entreprise occidentale ne financerait un projet qui ne serait pas rentable. Pas la Chine qui pense à très long terme. Avec sa puissance financière publique accumulée depuis des décennies, elle ne se préoccupe pas en priorité d’une rentabilité à court terme si ses intérêts stratégiques le lui commandent ». Mais ce n’est pas tout. L’analyste des Echos conclut :« Cela lui est d’autant plus facile que l’Etat garde la mainmise sur l’économie. Ce qui est impensable dans le système capitaliste tel que l’Occident le pratique, cela ne l’est pas en Chine ».On ne saurait mieux dire ! Soucieux du long terme, le système chinois n’est pas libéral, et c’est pour cette raison qu’il est plus efficaceEt si le fleuron de la presse économique libérale veut bien l’admettre, ne boudons pas notre plaisir.9

 

Cet éclair de lucidité est inhabituel. Il change des litanies coutumières selon lesquelles la dictature communiste est abominable, Xi Jinping a été déifié, la Chine croule sous la corruption, son économie est chancelante, son endettement abyssal et son taux de croissance en berne. Enfilade de lieux communs et fausses évidences à l’appui, la vision que donnent de la Chine les médias dominants brille le plus souvent par un simplisme narquois. On prétend comprendre la Chine en la soumettant au lit de Procuste des catégories préétablies chères au petit monde médiatique. Communiste, capitaliste, un peu des deux, ou autre chose encore ? Dans les sphères médiatiques, on y perd son chinois. Difficile d’admettre, sans doute, qu’un pays dirigé par un parti communiste a réussi en trente ans à multiplier par 17 son PIB par habitant. Aucun pays capitaliste ne l’a jamais fait.

 

La « fin de l’histoire » peut en cacher une autre

Comme d’habitude, les faits sont têtus. Le Parti communiste chinois n’a nullement renoncé à son rôle dirigeant dans la société, et il fournit son ossature à un Etat fort. Hérité du maoïsme, cet Etat conserve la maîtrise de la politique monétaire et contrôle le système bancaire. Restructuré dans les années 1990, le secteur public demeure la colonne vertébrale de l’économie chinoise : représentant 40% des actifs et 50% des profits générés par l’industrie, il prédomine à 80-90 % dans les secteurs stratégiques : la sidérurgie, le pétrole, le gaz, l’électricité, le nucléaire, les infrastructures, les transports, l’armement. En Chine, tout ce qui est important pour le développement du pays et pour son rayonnement international est étroitement contrôlé par un Etat souverain. Ce n’est pas en Chine qu’un président de la République braderait au capitalisme américain un joyau industriel comparable à Alstom, offert par Macron à General Electricdans un paquet-cadeau. Bref, il y a peu de chance qu’un tel système converge un beau matin avec celui des régimes occidentaux.

 

En lisant la résolution finale du dix-neuvième congrès du Parti communiste chinois (octobre 2017), on mesure l’ampleur des défis. Lorsque cette résolution affirme que “le Parti doit s’unir pour remporter la victoire décisive de l’édification intégrale de la société de moyenne aisance, faire triompher le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère, et lutter sans relâche pour réaliser le rêve chinois du grand renouveau de la nation”, il faut peut-être prendre ces déclarations au sérieux. En Occident, la vision de la Chine est obscurcie par les idées reçues. On s’imagine que l’ouverture aux échanges internationaux et la privatisation de nombreuses entreprises ont sonné le glas du “socialisme à la chinoise”. Mais rien n’est plus faux. Pour les Chinois, cette ouverture est la condition du développement des forces productives, et non le prélude à un changement systémique. Les réformes économiques ont permis de sortir 700 millions de personnes de la pauvreté, soit 10% de la population mondiale. Mais elles s’inscrivent dans une planification à long terme dont l’Etat chinois conserve la maîtrise. Aujourd’hui, de nouveaux défis attendent le pays : la consolidation du marché intérieur, la réduction des inégalités, le développement des énergies vertes et la conquête des hautes technologies. 

 

En devenant la première puissance économique de la planète, la Chine populaire sonne le glas de la prétendue « fin de l’Histoire ». Elle renvoie à la deuxième place une Amérique finissante, minée par la désindustrialisation, le surendettement, le délabrement social et le fiasco de ses aventures militaires.Contrairement aux USA, la Chine estun empire sans impérialisme. Placé au centre du monde, l’Empire du Milieu n’a pas besoin d’étendre ses frontières. Respectueuse du droit international, la Chine se contente de défendre sa sphère d’influence naturelle. Elle ne pratique pas le “regime change” à l’étranger. Vous n’avez pas envie de vivre comme les Chinois ? Aucune importance, ils n’ont pas l’intention de vous convertirAuto-centrée, la Chine n’est ni conquérante niprosélyte. Les Occidentaux fontla guerre pour enrayer leur déclin, quand les Chinois font des affaires pourdévelopper leur pays. Au cours des trente dernières années, la Chine n’a mené aucune guerre et a multiplié son PIB par 17. Dans la même période, les USA ont mené une dizaine de guerres etprécipitéleur décadence.Les Chinois ont éradiquéla pauvreté, quand les USA déstabilisaient l’économie mondiale en vivant à crédit. En Chine la misère recule, tandis qu’aux USA elle progresse. Que cela plaise ou non, le « socialisme aux caractéristiques chinoises » est en train de mettre une fessée au capitalisme libéral à l’occidentale. Décidément, la « fin de l’Histoire » peut en cacher une autre.

 

*Normalien, Enarque, Ancien haut Fonctionnaire, Chercheur en philosophie politique, Enseignant-chercheur à l’Université de la Réunion

 

Notes :

1Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire et le dernier homme, 1993, Flammarion. 

2Michel Aglietta et Guo Bai, La Voie chinoise, capitalisme et empire, Odile Jacob, 2012, p.17. 

3Ibidem, p. 186.

4Valérie Niquet, « La Chine reste un régime communiste et léniniste »,France TV Info, 18 octobre 2017.

5Jean-Louis Beffa, «  La Chine, première alternative crédible au capitalisme », Challenges, 23 juin 2018. 

6Dominique de Rambures, La Chine, une transition à haut risque, Editions de l’Aube, 2016, p. 33. 

7Philippe Barret, N’ayez pas peur de la Chine !, Robert Laffont, 2018, p. 230. 

8Michel Aglietta et Guo Bai, op. cit., p.117.

9Richard Hiaut, « Comment la Chine a dupé Américains et Européens à l’OMC », Les Echos, 6 juillet 2018. 

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3 août 2018 5 03 /08 /août /2018 20:04

Nous avons reçu cet article de la part d’un de nos collègue de la rédaction. Il est écrit dans la langue de la globalisation, ce qui ne devrait pas étonner nos lecteurs plus accoutumés à nos articles dans la langue de Molière. Car cet article mérite d’être lu afin de permettre de découvrir un exemple concret de structuration politique dans une “nouvelle démocratie” à partir d’une analyse des processus électoraux en Roumanie. Un pays “neuf” donc, né de transformations sociales radicales qui se sont succédées depuis la Seconde Guerre mondiale sous la forme du “socialisme réel” avant de subir un nouveau réaménagement radical impulsé par le capitalisme mondialisé. Changement récent qui n’a pas pour autant signifié la fin des élites formées dans le cadre du régime précédent et qui allaient savoir exploiter la nouvelle situation sous la forme d’un clivage politique apparaissant comme nouveau.

Tous les anciens pays socialistes nous aident en fait à réfléchir sur le rôle historique du système disparu et sur le pourquoi du rôle ”pionnier” qu’ils ont pu jouer après 1989 dans la formation d’une société largement dépolitisée et clientélisée qui a eu depuis tendance à s’étendre vers l’Ouest en parallèle avec les processus “d’élargissements” de l’OTAN puis de l’UE.

La Rédaction


 

Electoral Geographies in Post-Communist Rural Romania: Neoliberalism & Economic Austerity, Electoral Clientelism and the Social-Democratic Ascendancy

-

Été 2018

 

Dr. Aurelian Giugăl, University of Bucharest

 

Key-words:post-communism, elections, rural area, electoral clientelism, social-democrats, Romania

 

 

The list of acronyms 

 

  1. Left-wing spectrum:

 

  • 1996: Social Democracy Party of Romania – PDSR;

  • 2000: Social Democratic Pole of Romania – PDSR;

  • 2004: National Union PSD + PUR – PSD-PUR; 

  • 2008: Alliance PSD + PC – PSD-PC; 

  • 2012: Social Liberal Union – USL;

  • 2016: Social Democratic Party – PSD. 

 

  1. Right-wing spectrum: 

 

  • 1996: Romanian Democratic Convention – CDR;

  • 2000: Romanian Democratic Convention 2000 – CDR 2000;

  • 2004: Justice and Truth Alliance – DA; 

  • 2008: Democratic Liberal Party – PDL; 

  • 2012: Right Romania Alliance – ARD;

  • 2016: National Liberal Party – PNL. 

 

 

Motto: “…ordinarily, defiance is first expressed in the voting booth simply because, whether defiant or not, people have been socialized within a political culture that defines voting as the mechanism through which political change can and should properly occur…” / Francis Fox Piven, R. A. Cloward(1977). Poor People’s Movement. Why They Succeed. How They Fail, New York: Vintage Books, p. 15. 

 

Introduction

 

In post-communist Romania nine national elections (2016 is the latest electoral year) have taken place so far in order to assign the representatives for the Chamber of Deputies and the Senate. The political confrontation was delineated by the dispute between the National Salvation Front (and its avatars1) versus other parties, denominated rather formally, as being right-wing. When we speak about these parties we have in mind the following political parties: the Romanian Democratic Convention (CDR) – the 1996 Parliamentary elections, CDR 2000 – the 2000 elections, the Justice and Truth Alliance (DA) – 2004, the Democratic Liberal Party (PDL) – 2008, the Right Romanian Alliance (ARD) – 2012 and the National Liberal Party – 2016. The general national framework has been established on the frontline separating neo-communists vs. anti-communists in the first decade post-1989. Afterwards, the gap between corruption vs. anticorruption has triggered any political debate in the second post-communist decade. As a consequence of the communist past, the neo-communist tendency (besides the incriminating label of corruption) has been dispatched indiscriminately to the social-democrats because they are still heavily indebted to the historical revolts of December 1989 and the miners’ protests throughout the 1990s. The anti-communist (anticorruption) axis is right-wing defined in Romania. Leaving aside the discursive element of the present political differences, a certain ideological development has structured the local political experience. In the post-1996 interval, the political establishment was unanimously in favour of neoliberal policies, the ideological cleavages having been rather nuanced. 

 

The post-communist nationalistic neo-developmentalism, focused rather on creating local capitalists and less prone to social equity2, has lasted for a short period of time, up until the dismissal of its supporters, right after CDR’s electoral win in 19963. The social-democrats were/are, to a limited extent, responsible for certain social policies and have attempted to protect, by certain social measures, its own electoral pool, while the right-wing governments (CDR after 1996, PDL after 2008) have discarded the shabby welfare state and have exposed most Romanian citizens to cynical market forces. Having considered these slight differences in terms of the overall economic policy backed up by the opposing parties, the general political discourse has rather seemed a childish game between the so-called communists & anti-communists or corruption & anti-corruption. This turned out to be the accidental middle ground, structured by the economic turbulent evolution, which has been the focal political point in the last twenty-five years in Romania. At the time when economic policies have begun to produce various social consequences, from thedeindustrialization process to high levels of unemployment or to the rise of economic inequalities between the existing social classes and the demographic fall (including massive migration), the electing citizens have sided towards the party which offered/offers a minimal level of social security. 

 

The 2016 elections clearly underlined this situation – it was a landslide electoral success for the social-democrats. As far as the rural world is concerned – the subject of the current paper –, there has been a trans-electoral consensus at the national level: the social-democrats have won first place in most Romanian rural settlements. It is nothing new that similar electoral outcomes were even registered in the 1996 and 2004 general elections, when the right-wing parties have dominated at the national level. Undoubtedly, certain differences in terms of electoral magnitude have existed (and still exist) between the geographical regions in Romania, which the present article aims to highlight. What does this paper want to achieve? By using the data from the parliamentary elections in the interval 1996-2016 (the Chamber of Deputies), we will show that:

 

  1. The social-democratic predominance in the rural areas has been a quasi-general one, with some minor regional exceptions (in 1996 and 2004, the right-wing parties have been in the forefront in both Transylvania and Banat). The regional mapping has the following structure:

-Dobrudja(Constanța and Tulcea counties);

-Moldavia&Bukovina(Bacău, Botoșani, Galați, Iași, Neamț, Suceava, Vaslui and Vrancea);

-Muntenia-Wallachia(Argeș, Brăila, București, Buzău, Călărași, Dâmbovița, Giurgiu, Ialomița, Ilfov, Prahova and Teleorman);

-Oltenia-Little Wallachia(Dolj, Gorj, Mehedinți, Olt and Vâlcea);

-TransylvaniaBanat(Alba, Arad, Bihor, Bistrița-Năsăud, Brașov, Caraș-Severin, Cluj, Hunedoara, Maramureș, Mureș, Sălaj, Satu Mare, Sibiu and Timiș).

 

We exclude from the current analysis the counties of Covasna and Harghita. Their dominant Hungarian population and, subsequently, the vote for the parties that represent their interests are not relevant for the current analysis. 

 

  1. The political system, especially in the rural areas, has developed in the direction of political bipolarity. If in the first post-communist decade the parties which passed the threshold had been numerous, the overall percentages of the first two political parties were slightly over 50%. Later on, especially after 2004, the situation changed dramatically, e.g. one party could win over 75% or even more. Electoral clientelism has become rampant. The mayors, through the means of distributed state-owned centralized resources, have managed to strengthen their local power. In the last years, in the period in which some voters and the officials have been prosecuted in court, the local authorities’ involvement in the election process has dwindled, resulting some (minor) changes in terms of the electoral outcome. 

 

In the next section we will summarize the electoral behaviour in post-1989 Romania. Afterwards, we will refer to the geographical space, defined both materially and discursively. We will try to highlight the most of the geographical inequalities which are (also) the result of historical disparities, deepened by the post-communist capitalist transition. We will then analyse the electoral geography in the already mentioned directions.

Electoral behaviour: studies and analyses

 

Asystematicanalysis of the electoral behavior in post-1989 Romania does not exist. Certainly, there are numerous studies dedicated to local, general, presidential and EU parliamentary elections. Their limits consist in the fact they have a lot of gaps (covering only certain elections) and are not properly integrated in the flow of academic & intellectual debates. They are self-sufficient as if hanging over an epistemological void. It is only due to the efforts of some scholars, in search for valid references that might unleash them from the confines of the portfolios. It is the technical articles that abound, i.e. those studies concerning the candidates’ selection process, the political parties’ financing, the electoral reform, electoral systems etc. Mihail Chiru and Sergiu Gherghina are the most knowledgeable political scientists in this regard4. In the specific case of the electoral sociology, ‘the determinants of political preferencesʼ5, such as the educational level, age group, gender, residentship, financial status or religious beliefs (the so called socio-economic and demographic attributes), have gone in the well-known usual direction: at the presidential elections of 2009, the sympathizers (and voters) of Mircea Geoanăhave preponderantly been described as poor, old, religious and stemming from the rural areas6. By contrast, those with a high level of education, above average wages, the youth etc. were more tended to vote with right-wing parties. There were/are still regional differences between the Banat & Transylvania and Oltenia & Moldavia, the first being more liberal and reform-inclined, anti-PSD, while in the case of the eastern and south regions PSD has been the only electoral option, which is a sort of structural capitalism with some social protection and clientelistic networks with socio-political function. As time elapsed, these electoral distinctions have been leveled down. The political economy of Romanian post-communism has always been quite rough, smoothing the old delimitations. In fact, the question of a minimal survival has consumed the electorates’ political energy: economic immigration to the West or (economically) facing the challenges in Romania have been their foremost issue. The political and ideological dimension, the polis and its turmoil, the question of democracy have all gradually faded away as part of the usual political party activity in Romania. The present situation is one in which PSD gets to be voted not just by the poor classes of the society, as a lot of people imagine it to happen, but also by most of the state bureaucracy7. This is, of course, absolutely right and understandable in the Romanian post-communist capitalism. After the post-1989deindustrialization process, together with the vanishing away of the jobs in small towns and the rural cooperatives, the emergency solution, the only social solution available in this post-communist world came together with the aggrandizement of the state apparatus. In 2017, the number of positions occupied in public institutions and other national authorities is 1,205,151, part of which, 698,484, is in the local administration8. Within the election process per se, the type of political economy illustrated by the retrospective vote does matter. A job in the public sector becomes an essential requirement in the fight for survival. Hence, the clientelistic networks function as a social security measure. They constitute local arrangement that serve a real economic function. 

 

Geography matters: different geographies, different economies 

 

Space and the geographical location are both built materially and discursively. Each geographical space is loaded with a long economic, political, ethnic and class-based history9. However, the unequal development – the geographical inequalities are particularized by common vulnerabilities to the neoliberal growth – is not an historical accident, but part and parcel of the capitalist mode of production and accumulating process. It is also the distinguishing element of the capitalist geography, the expressions of the structural contradictions of capital itself, the sole matter of a rather structural inequality and less a statistical one10. To put it shortly, capitalist societies develop unequally11. In his The Development of Capitalism in Russia, Lenin was aware of the inherent spatial differences which accompany the expansion of capitalism and the spatial division of labor12. The spatial capitalist praxis includes the workers too, their assigned role being important in what the geographical economy of capitalism is all about13. Samir Amin talks about the distinction between the underdeveloped areas and the developed ones starting from the differences between the economic sectors at the beginning of the capitalist mode of production, the underdeveloped areas in Asia, Africa and South America14, defined as trade zones of raw material export to the industrialized parts of Western Europe and, later on, North America15. In this framework, there is one kind of economic development in the core areas, with its own production and consumption cycles, while in the peripheries another type of economy has sprung up, focused on an export-based economy and luxury goods’ consumption, a situation which led to the creation and reinforcing of developmental unbalances16.

 

Proceeding on the case of Romania, it is a common sense thing to say that the country was a Western European semi-periphery in the nineteenth century. The liberalization of commerce after the Treaty of Adrianople (1829) changes the country in a net exporter of cereals for the industrialized countries in Western Europe17. Certainly, the capitalist structure in the Romanian Old Regime has been more complex. What is, however, essential is the fact of the established production relations after the state became a consolidated mass producer of cash crops – the landowners (the boyars), who had most of the agricultural fields, have perpetuated a substantial peasantry18. The economic changes dating back to the Communist period (1948-1989) significantly alters the social structure in Romania because of the obvious industrialization process. Nevertheless, almost half of the country’s population (approximately 45%) was still living in the countryside after fifty years under the sway of a socialist regime. The nationalization of the agricultural land (collectivization) has brought about a particular form of rural economy around the agricultural collectives and the petty services related to it. After 1989, the private property in agricultural land would lead to another type of agriculture, i.e. subsistence agriculture. The advent of agricultural farmers has been a difficult one and is still limited in extent. In this last case, the lack of the necessary capital has been highly important. The liberalization of the Romanian economy and the mass import of agricultural products harvested in a landowning regime have ruined to an even higher degree the local agricultural producers, hence the shabby subsistence agriculture and migration – both internal and external – have become the last recourse for the peasant population. 

 

It is this rural population which represents the subject of the current electoral analysis. In the classical cleavage, the village dwellers (together with workers from industrialized areas) tended to vote for social-democratic parties19. Important changes in the electoral sociology and geography have been recently registered. What Pulzer used to write about class-identity a century ago – for the British political parties, the social class meant everything20– has been thinned in the last decades. For example, at the UK parliamentary elections in 2010, class structure and the socio-demographic variables explain little in terms of the electoral disparities, an insignificant 6% in vote fluctuations21. The political performance is the main subject in contemporary democracies, the voters considering the activity of the major parties in relation to political and social questions (sustainable growth, a small inflation rate, little unemployment rate, quality public services in areas such as education, health care, transportation and the environmental protection22). Undoubtedly, the electoral behavior of the population is built differently in the semi-peripheries of the old industrial democracies. The communist centralized economy and its downfall after 1989 have been structurally influencing the electoral modal ever since. The type of political economy is relevant in the electoral logic, while the economic crisis of 2008-2012 forms a defining variable in the post-1989 electoral framework. The economic poverty experienced by the countryside has been essential in the creation and the consolidation of the clientelistic electoral forms – this clientelistic topic is not going to be addressed at this point. Unemployed citizens, lacking any symbolic capital, could be easily integrated into the patronage and electoral coercive-control system. With or without clientelism, with or without the economic crisis, we will show that in the rural areas, where post-communist capitalist relations were established, the social-democrats largely prevail. The economic recession and the neo-liberal policies of center right-wing political parties have strengthened to an even higher degree this electoral reality.

The social-democratic ascendency in the rural world 

 

This has taken place all the time since 1996 up until now. In 1996, CDR has won the elections at the national level (we should remind the reader that we are only using the parliamentary elections’ data, the Chamber of Deputies) – CDR – 30.16%, PDSR – 21.52% (a voting ratio – CDR/PDSR – of 1.40). In the same parliamentary elections, the electoral reality has been almost reversed in the rural localities, 29.57% for PDSR and 22.2% for CDR respectively (a voting ratio of 1.30). Twenty years later, at the parliamentary elections in 2016, the social-democrats reported a landslide win, both nationally (45.5% – PSD, 20% – PNL: a voting ratio of 2.28) and in the rural localities (51.8% – PSD, 22.2% – PNL with a voting ratio of 2.33). If at the national level the electoral turnout in 1996 is the only one in which the social-democrats have been weaker (electorally) than the competition (we have seen above, CDR), in the case of the village areas, the PSD ascendency has been universal – see the table below, where the electoral ratio computed between the social-democrats and their opponents is illustrative in this regard (Table 1).

 

Table 1.The vote ratio: PDSR/PSD versus CDR/CDR 2000/DA/PDL/ARD/PNL

Parliamentary elections

Urban and rural

Only rural

1996

0.71

1.30

2000

7.32

12.14

2004

1.25

2.08

2008

1.02

1.19

2012

3.55

4.22

2016

2.28

2.33

Source: the National Institute of Statistics (INS) and the Permanent Electoral Authority (AEP).

Note: The vote ratio is computed by dividing the PDSR percentages to the CDR one (1996), PDSR/CDR 2000 (2000), National Union PSD + PUR/DA (2004), Alliance PSD+PC/PDL (2008), USL/ARD (2012) and PSD/PNL (2016).

 

 

What do we notice in regard to these values? The figures in 2000 and 2012 stand out as large. In fact, in the parliamentary elections in 2000, the social-democratic vote has been twelve times larger than the CDR 2000, i.e. or what was left from the former Convention (CDR). In 2016 the difference has been four times larger: the social-democratic ascendency has become unanimous at the national level. The electoral moments in 2000 and 2012 come after neoliberal right-wing governments. In the interval 1996-2000 the CDR has been incumbent (in a party alliance which include, among others, PNTCD and PNL). This was the time when the shock therapy was initially implemented, an economic program that included mass privatizations23, together with shutting down some of the enterprises considered unproductive and economically inefficient. After 1996, paraphrasing Cornel Ban, the shock therapy reached Bucharest (as well), bringing along the harsh contraction of available credit, fiscal austerity measures and structural reforms24. One thing is for sure, that the neoliberal reform mixer had disastrous consequences in regard to the Romanian national economy: the industrial production dropped by 20% in the interval 1996-2000, the waves of unemployed workers doubling the rate of poverty25, while the subsistence agriculture was such a generalized phenomenon that the country had start importing food26.

 

It has been written/affirmedthat the spectacular defeat of the Conservatives in the general UK elections in May 1997 is representative for the following aspect: the economic growth based on the values of market economy is not sustainable, generating inequality and individualism – the electorate did not vote for this economic program. The post-1980 period has been one of great flourishing for the neoliberal policies. Under the guise ofThatcherismor Reaganism, from the UK to the USA, from New Zealand to Spain, these economic policies have been embraced enthusiastically27. The same thing happened in Romanian, where the harsh reforms, based on pro-market economic policies, have been very active in the post-1996 period, have finally led to the utter electoral failure of the Convention. In 2000, CDR 2000, a compromise formula which was aimed to rescue whatever was left to save after the 1996 shock therapy, was unable to pass the electoral threshold, with historical PNTCD being cast out (perhaps forever) from the Romanian map of significant parties.

A following ensued after 2008: a new neoliberal reinforcing28– what Perry Anderson called ‘the most successful ideology in the history of humanity29– in the period immediately after the reelection of the (then) president Traian Băsescu, a new wave of austerity measures (severe wage cuts of up to 25%, the rise of the VTA to 24%, the elimination of social assistance schemes, including the reduction by 15% of the child-maternity allowance, the state budget predominantly allowing money to investment etc.30) and a new failure of the incumbent party associated with these measures, the democratic-liberals from PDL. In the parliamentary elections of 2012, PDL, the party that is responsible for ‘‘the toughest measures and the most difficult economic decision-makingʼ (Emil Boc), has attempted to hide away and escape from its still recent past. At these general elections, the party changed its name into the Right Romania Alliance (ARD), without reporting any electoral success. With an overall score of 16.51% from all counted votes, the party lost its inner purpose, later dissolving into PNL. In the rural area, the votes in favor of USL (the alliance between the social-democrats and the liberals) has been four times larger than the number of votes for ARD – 59.1% for USL and, respectively, 14% for ARD. The measures in favor of austerity have been penalized in the final electoral results31.

Without any doubt, there are significant regional differences. The electoral behavior in rural Transylvania is not at all similar to the one registered in Oltenia or Moldavia. The more economically precarious are the counties under scrutiny, the higher the vote rate is for the social-democrats. The best results for the social-democrats are reported in counties with a low urban population, underdeveloped economy, where the subsistence agriculture prevails. To make a loophole into more than a century-old history, they are the same counties where the 1907 peasant revolts were at their peak. We are referring to the south counties, such as Teleorman (Vlașca county at that time), Dolj or Olt being among them. A comparison between the PSD vote in these three counties and another three in Transylvania (Alba, Cluj and Sibiu) show remarkable differences. In the three south counties, more specifically, in the rural area, the added percentage for the social-democrats has been almost four times larger (66.59%) than the one in favor of the liberals – 18.64%. In the Transylvanian counties, once again in the rural area, PNL has outdone PSD at a margin, 33.38% to 31.42%

We are talking about geographical space with a different historical development. Since their formations (between the thirteenth and the fourteenth centuries) until their Union in 1859, the southern and eastern parts of the country had been under the Ottoman dominance & influence. Transylvania and the Banat had been, in the period 1250-1918, Hungarian & Austro-Hungarian provinces. These different histories also engulf different demographic and economic trajectories (the urbanization rate has been higher in the Transylvanian counties and lower in the south) and, as we can already see in the post-communist period, different electoral geographies. In fact, the overall vote in these three counties of Transylvania is totally unlike the one in the three south counties. Noticing how capital vagabonds32in the post-1989 decades, its migration to places where the expected profit is above the average seems natural. This is the reason why the capital expansion in Romania, as one could see from the high tech industry’s position, takes place in counties which already possess an economic advantage ahead of others (see, for instance, the industrial parks in Cluj-Napoca, Bucharest etc.). It is same situation as in the old industrial world.33Conversely, as part of what is called ‘backward geographiesʼ, the above mentioned southern poor counties are place where almost nothing takes places, at least from an economic point of view. Irrespective of the gaps in development and opportunity between the regions, the Romanian economic model leads, both in rural and urban areas, to the strengthening of the social-democratic vote. In the graph below (Figure 2; also see the tables in the annex), we can surmise that are obvious regional differences, whereas Moldavia & Bukovina & Oltenia look similar, the voting percentage to the social-democrats is smaller in Transylvania & Banat. However, what is striking is that in all these regions there is an ongoing rising trend for PSD. This could be explained by the fact that all the painful economic situations have constantly backed up the social-democratic vote. 

In the current socio-economic circumstances, the social-democrats act more like embedded conservatives. The rural economic fragility brings votes to their side. Why would they change it? Mutatis mutandis,the social-democrats are more like nineteenth century landowners (boyars): they have to preserve their privileges, their status quo. Or, if you wish, they are acting very much like some charm bracelet peddlers. If they are – as expected – being sold to naïve customers, the politicians do accumulate financial capital. It would be nonsensical that after such a dazzling performance, another peddler should come over and talk to the people about their ignorance and the products’ inefficiency. There is a high risk of too much trivialization here, but this is how matters usually stand. It is absolutely clear that the social-democratic lack any economic future plans for developing the country. At the same time, PSD, like all the other opposing parties, does not have the power to confront the post-communist capitalist spatial structure and its reproductive mechanisms in the semi-peripheries. Hence, the party’s public image is associated with conservative conformism and self-replicating poverty and underdevelopment. 

Political bipolarity and electoral clientelism 

In the first post-communist decade the votes were wasted generously, more parties winning places both in the local and parliamentary elections. For example, the local elections in 1996 for the county councils have listed no less than seventeen parties, which won the majority percentage – the first two parties have cumulated a modest result of 35.66%, divided into 19.44% for CDR and 16.21% for PDSR. Nowadays, almost nobody remembers the Labor Socialist Party (5.16% in the elections), the Agrarian Democratic Party in Romania – 3.20% or the Socialist Party – 2.26%. At the same local elections in 1996, out of 37 seats in the county councils in Tulcea only 12 (almost a third) have been won by the first two parties at the national level, CDR and PDSR. The other 25 have been distributed to the other electoral winners. The Labor Socialist Party – 10.43%, the Agrarian Democratic Party in Romania – 7.22% and the Socialist Party – 5.89% have held together nine council seats. Perhaps the negotiations that have taken place to form a majority

in the county councils have been extremely complex – a political effort that required negotiation and balancing out the civic opinion. The plurality of opinion – a grass-root type of democracy…

Now let’s have a look over the rural areas. In the locality of Cerna (Tulcea county), in the local council elections (1996), the Labor Socialist Party won the second place, ahead of CDR – 21.21% for the socialists and 14.68% for the Convention. Adding up the votes for the Socialist Party (10.31%), the final result was four seats out of thirteen for the two socialist parties. Since PDSR has won five mandates, nine seats out of thirteen (almost 70%) went to left-wing parties. In Olteni, Teleorman county, in the same 1996 local council election, the socialists were the first on the electoral list – the Socialist Party (32.76% and 4 seats out of 13). After the year 2000, the political picture changed drastically. The small parties begin to steadily disappear. The local bosses (pejoratively nicknamed ‘baronsʼ) have begun to organize the clientelistic armies to their own benefit. Undoubtedly, the strategic vote counted as much as before and the parties that did not have complex territorial networks have started to be incorporated by large parties. I. Ciobanu34has done basic computations in this regard, noticing that radical change. For instance, in the parliamentary elections in 1996 (the Chamber of Deputies), out of 3,009 localities, 2,883 (over 95% of the places) have reported that the winning party had less than 50% from valid votes. Therefore, there was enough political space for other local political formations as well. Twelve years later the circumstances have altered in the opposite direction. In the parliamentary elections of 2012 (for the same Chamber of Deputies), out of 2,965 registered localities, 83.07% of them (or 2,463 localities) have reported that the winning party has won over 50% of all available votes. In 889 localities the percentage for the winning party has been higher than 70%. 

In the rural areas, the comparison between the social-democratic vote in the parliamentary elections of 1996 and 2016 shows the same situation: the huge difference between the two electoral events and the massive local electoral growth of the social-democrats. In the parliamentary elections of 1996, in over 12% from a total 8,014 polling stations, PDSR and CDR have won at least or over 50% of all valid votes – 10.29% for PDSR and 2.08% for CDR. Twenty years later, in the 2016 parliamentary elections, the percentage has risen exponentially. In over 65% of all polling stations (10,188 in rural localities), PSD has won at least 50% of all valid votes – 56.62% for PSD and no more than 8.67% for PNL (Table 2). Overall, the ascendency of the first two large parties over the political spectrum in the rural areas is indisputable. The social-democrats control the villages of Romania and the figures in the table below underline this ascendency. Patron-client forms of dependency have been established: the mayor and the local bureaucracy stand for the patron, while the citizens share the client position. The result of the party in elections depends both on the existing territorial political structures and the ability to mobilize people with the help of local authorities. The political parties which are not embedded in the rural geography and do not have significant political networks cannot report significant electoral results. 

 

Table 2. The parliamentary elections in 1996 and 2016: the polling stations (%) where both the social-democrats and CDR & PNL won more than 50% of the valid votes 

 

Region

1996 – PDSR (%)

2016 – PSD (%)

2016/1996

National*

Dobrudja

Moldavia & Bukovina

10.29

2.34

23.79

56.62

59.58

70.48

5.50

25.46

2.96

Muntenia

Oltenia

Transylvania & Banat*

14.14

8.56

0.61

70.81

78.70

30.22

5.01

5.57

49.54

Region

1996 – CDR (%)

2016 – PNL (%)

2016/1996

National*

Dobrudja

Moldavia Bukovina

Muntenia

Oltenia

Transylvania & Banat*

2.08

1.00

0.58

1.17

0.84

4.14

8.67

5.39

6.02

6.69

3.70

13.76

4.17

5.39

10.38

5.72

4.40

3.32

Source:the National Institute of Statistics (INS) and the Permanent Electoral Authority (AEP).

Note: Transylvania & Banat do not include the Covasna and Harghita counties.

The present cleavage is centered on the electoral contradiction between PSD vs. the rest of the parties. The social-democrats have control of the rural population, but the same party has also encroached the urban dwellers as well – notice the recent PSD electoral success in the ‘liberalʼ Bucharest in contrast to the first post-communist decades. On the other hand, there are many instances which indicate and underlie numerous aspects regarding the current electoral corruption and clientelistic relations. All of the papers which deal with the issues of electoral clientelism refer to this social phenomenon in the moral dimension of enquiring about it: electoral bribing35, forms of dependency (using public funds to pump up the party clientele36), the unprofessional employment of central public functionaries in order to strengthen party domination in the area37, all these are mechanisms that have a negative impact on free and fair elections. It is clear that the political parties use a multitude of methods and electoral strategies (including electoral clientelistic practices) to accomplish their purpose, i.e. winning the elections with as many votes as possible. Most importantly, all these, more or less, legal mechanisms and electoral strategies (the social democrats practice it more, the liberals less) coalesce into a particular type of ultra-liberal political economy. In a study on contemporary Argentina38(concerning clientelistic coercive relations and the flourishing of Peronism in Greater Buenos Aires), Javier Auyero writes about the expansion of corrupt electoral forms in a country (Argentina) and a city (Buenos Aires) which are extremely polarized and economically segregated. In the new regime of urban marginality, the peripheral aspects have their own characteristics, varying from the high rate of unemployment and its persistence during long spans of time, to job insecurity and the downfall of the welfare state and most social security39assistance. In Conurbano Bonaerense, a geographical area with a total population of 8,440,000 inhabitants (which is – in the last decade of the twentieth century – equivalent to 24.4% of the Argentinian population), the implementation of aggressive neoliberal economic policies has led to massive deindustrialization and unemployment rates. Between 1991 and 1995 there has been a rise of 277% in the number of unemployed people. The rate of unemployment reached 22.6% among the work force (over 843.840 people have been made redundant in the interval40). In these ‘enclaves of extreme povertyʼ41, clientelistic coercive electoral networks have bloomed. This is why in de-industrialized areas, the patron-client relation, and its middleman, the punteros, has been built as a minimal form of resistance confronting the unequal development brought about by neoliberal policies. As Javier Auyero states, the clientelistic Peronism, with its social-democratic suburban roots (barrios), is particularised as a network meant to ensure a minimal social balance – problem-solving networksThe rise in the number of people who receive social assistance is the direct consequence of neoliberal economic policies. The simple fact that there is a shortage of workplaces feeds into the state of the political dependency. This is, finally, a vicious circle: the clientelistic forms ensure a minimal social protection which, in return, maintains the status quo. It is only a real economic development which could free the citizens from the clientelistic predicament. Who has the necessary interest and acumen for such a reform to take place?

Annexes:

Table 1A. Electoral results at the 1996 parliamentary elections

1996 Chamber of Deputies

CDR

PDSR

CDR/PDSR

National

30.17

21.52

1.40

Urban

35.68

15.57

2.35

Rural

22.72

29.57

0.77

Dobrudja

24.19

27.37

0.88

Moldavia

19.71

40.44

0.49

Muntenia

23.99

36.58

0.66

Oltenia

24.36

35.31

0.69

Transylvania & Banat*

25.59

15.13

1.69

*Without Covasna and Harghita counties

 

Table 2A. Electoral results at the 2000 parliamentary elections

2000 Chamber of Deputies

CDR 2000

PDSR

CDR 2000/PDSR

National

5.0

36.6

0.14

Urban

6.2

32.2

0.19

Rural

3.5

42.5

0.08

Dobrudja

2.9

40.3

0.07

Moldavia

2.9

55.6

0.05

Muntenia

3.2

50.7

0.06

Oltenia

3.2

52.5

0.06

Transylvania & Banat*

4.9

24.0

0.20

*Without Covasna and Harghita counties

Table 3A. Electoral results at the 2004 parliamentary elections

2004 Chamber of Deputies

DA

PSD-PUR

DA/PSD-PUR

National

29.8

37.3

0.80

Urban

36.5

30.3

1.20

Rural

21.9

45.6

0.48

Dobrudja

22.7

44.1

0.51

Moldavia

20.9

54.6

0.38

Muntenia

24.2

51.6

0.47

Oltenia

19.8

49.9

0.40

Transylvania & Banat*

23.4

33.9

0.69

*Without Covasna and Harghita counties

 

Table 4A. Electoral results at the 2008 parliamentary elections

2008 Chamber of Deputies

PDL

PSD-PC

PDL/PSD-PC

National

32.4

33.1

0.98

Urban

35.3

32.0

1.10

Rural

29.0

34.4

0.84

Dobrudja

25.9

41.6

0.62

Moldavia

29.3

38.8

0.76

Muntenia

29.9

36.7

0.81

Oltenia

27.6

46.6

0.59

Transylvania & Banat*

31.4

24.2

1.30

*Without Covasna and Harghita counties

Table 5A. Electoral results at the 2012 parliamentary elections

2012 Chamber of Deputies

ARD

USL

ARD/USL

National

16.5

58.6

0.28

Urban

18.2

58.7

0.31

Rural

14.0

59.1

0.24

Dobrudja

10.9

60.9

0.18

Moldavia

13.0

64.8

0.20

Muntenia

14.0

67.0

0.21

Oltenia

11.7

64.3

0.18

Transylvania & Banat*

17.8

48.9

0.36

*Without Covasna and Harghita counties

 

Table 6A. Electoral results at the 2016 parliamentary elections

2016 Chamber of Deputies

PNL

PSD

PNL/PSD

National

20.0

45.5

0.44

Urban

18.2

41.7

0.44

Rural

22.2

51.8

0.43

Dobrudja

23.1

52.3

0.44

Moldavia

22

57.8

0.38

Muntenia

21.3

59.9

0.36

Oltenia

18.2

64.7

0.28

Transylvania & Banat*

27.7

37.9

0.73

*Without Covasna and Harghita counties

Notes :

1The Democratic National Salvation Front (FDSN), the Social Democracy Party of Romania (PDSR) and the Social Democratic Party (PSD).

2Cornel Ban(2014). Dependență și dezvoltare: economia politică a capitalismului românesc [Dependency and Development. The Political Economy of Romanian Capitalism],translated into Romanian by Ciprian Șiulea, Cluj-Napoca: Tact, p. 122.

3Ibidem. 

4See Mihail Chiru, Sergiu Gherghina(2011). Keeping the Doors Closed Leadership Selection in Post-Communist Romania, East European Politics and Societies: and Cultures, Vol. 26(3), pp. 510-537; Sergiu Gherghina, Mihail Chiru(2012). Taking the Short Route Political Parties, Funding Regulations, and State Resources in Romania, East European Politics and Societies: and Cultures, Vol. 27(1), pp. 108-128; Sergiu Gherghina, Laurențiu Stefan, MihailChiru(2013). Electoral reform – Cui bono? Attitudes of Romanian MPs to the electoral system change, Journal of Legislative Studies,Vol. 19(3), pp. 351-369.

5Florin Feșnic(2012). Atribute socioeconomice și demografice și impactul lor asupra simpatiei pentru candidații la alegerile prezidențiale din 2009 [Socio-economic & Demographic Aspects and their Impact at the 2009 Presidential Elections]. In Mircea Comșa, Andrei Gheorghiță, Claudiu D. Tufiș(Eds.). Alegerile prezidențiale din România, 2009 [The 2009 Romanian Presidential Elections], Cluj-Napoca: Presa Universitară Clujeană, pp. 201-215.

6Ibidem, p. 212.

7Barbu Mateescu(2016). PSD și cei mai săraci dintre români: relația electorală [PSD and the Poorest of the Romanians: Electoral Ties],Sociollogica.Availableat:http://sociollogica.blogspot.com/2016/10/psd-si-cei-mai-saraci-dintre-romani.html.

9Neil Smith(2008). Uneven development Nature, capital and the production of space, Athens: The University of Georgia Press, p. 9.

10Ibidem, p. 143.

11Ibidem, p. 4.

12Doreen Massey (1995). Spatial Divisions of Labour. Social Structures and the Geography of Production, London: Macmillan, p. 289.

13V. I. Lenin(1961). Dezvoltarea capitalismului în Rusia. Procesul formării pieței interne pentru marea industrie[The Development of Capitalism in Russia. The Process of the Formation of a Home Market for Large-Scale Industry]. București: Editura Politică.

14Andrew Herod(1997). From a Geography of Labor to a Labor Geography: Labor's Spatial Fix and the Geography of Capitalism, Antipode, Vol. 29(1), pp. 1-31.

15Vezi N. Smith, op. cit. (p. 150) and Samir Amin(1976). Unequal development an essay on the social formations of peripheral capitalism, New York: Monthly Review Press.

16Samir Amin(1974). Accumulation and Development: A Theoretical Model, Review of African Political Economy,Vol. 1(1) (1974), pp. 9–26.

17Certainly, the discussion is much richer in content; for more complex information about the post-feudal Romanian capitalist economy, seeCornel Ban, op. cit. or Daniel Chirot(2002). Schimbarea socială într-o societate periferică. Formarea unei colonii balcanice [Social Change in a Peripheral Society: The Creation of a Balkan Colony],translated and afterword byVictor Rizescu, București: Corint.

18In 1930, 78.2% of the working inhabitants in Romania were peasant farmers, the percentage of industrial workers being a little over 7%(Enciclopedia României [The Romanian Encyclopaedia], Vol. I, p. 155).

19See Seymour Martin Lipset(1983). Political man. The Social Bases of Politics, London: Heinemann, p. 92.

20Peter Pulzer(1967). Political Representation and Elections in Britain, London: Allen and Unwin.

21Harold D. Clarke, David Sanders, Marianne C. Stewart, Paul F. Whiteley(2009). Performance Politics and the British Voter, Cambridge: Cambridge University Press.

22Ibidem.

23In 1996, before the CDR government, state companies included 84% of the whole work force, the entire electronic, heavy and chemical industry belonging to the state – see Cornel Ban, op. cit., p. 139.

24I will not get into details here. Concerning the shock therapy in the period 1996-2000, see chapter Revoluția neoliberală vine în România [The Neoliberal Revolution Comes to Romania], in Cornel Ban, op. cit., pp. 157-198.

25E. D. Tesliuc, I. Pop, C. M. Tesliu(2000). Romania: social protection and the poor, The World Bank, quotedin Cornel Ban, op. cit., p. 162.

26Cornel Ban, op. cit., p. 162.

27John Allen, Doreen Massey and Allan Cochrane (with Julie Charlesworth, Gill Court, Nick Henry and Phil Sarre) – 2002. Rethinking the Region, London and New York: Routledge, p. 2.

28We define neoliberalism as that system that highlights the ‘virtuesʼ of capitalism, free competition and consumption. It is an ideology which is strongly in favor of an excessive pro-market society, based essentially on selling and buying in order to consume. For more details concerning the concept, see MichaelFreeden(2005). Liberal Languages: Ideological Imaginations and Twenty-Century Progressive Thought, Princeton, NJ: Princeton University Press.

29Perry Anderson (2000). Renewals, New Left Review, 2(1), p. 17.

30These measures were supposed, according to the liberal-democratic party in power at the time, to be implemented due to the fact that two major crises had then overlapped: i) an internal crisis, related to the structural deficit in Romania – the country consumed less than it produced and ii) an external crisis, i.e. the Great Recession. 

31The same thing happened in Ireland. In the parliamentary elections in February 2011, the incumbent party, Fianna Fáil (FF), the predominant party in power since the middle of the 1930s, had won only 12% of the total votes, allowing a right-wing party, Fine Gael, to then implement an even more neoliberal set of policies. See Brendan K. O’Rourke, John Hogan(2014). Guaranteeing failure: neoliberal discourse in the Irish economic crisis, Journal of Political Ideologies, 9(1), pp. 41-59.

32Constantin Sterewrote, at the beginning of the twentieth century, about ‘vagabond capitalism’ and its migration for later expansion – see Manuela Boatcă(2005). Peripheral Solutions to Peripheral Development: The Case of Early 20th Century Romania, Journal of World-System Research, 11(1), pp. 3-26. See also Cindi Katz(2001). Vagabond capitalism and the Necessity of Social Reproduction, Antipode, 33(4), pp. 709-728.

33Doreen Massey, op. cit., pp. 1-11.

34Ionuț Ciobanu(2013). Competitivitatea sistemului de partide la nivel local, 1996-2012: de la echilibru la monopol politic [Parties’ Competitiveness at the local Level: from Equilibrium to Monopoly]. In Adrian Miroiu, Șerban Cerkez(Eds.). Competiția politică în România [The Political Competition in Romania], Iași: Polirom.

35Clara Volintiru(2012). Clientelism: electoral forms and functions in the Romanian case study, Romanian Journal of Political Science, 12(1), pp. 35–66.

36Clara Volintiru(2013). How Public Spending is Fuelling Strategies in Romania,Südosteuropa, 61(2), pp. 268-289; Sergiu Gherghina, Clara Volintiru(2015). A new model of clientelism: political parties, public resources, and private contributors, European Political Science Review, 9(1), pp. 115-137.

37Barbu Mateescu, op. cit.

38Javier Auyero(2001). Poor People’s Politics. Peronist Survival Networks and the Legacy of Evita, Durham & London: Duke University Press. 

39Ibidem, p. 29. 

40Ibidem, p. 31.

41Loïc Wacquant(1995). The Comparative Structure and Experience of Urban Exclusion: ‘Raceʼ, Class and Space in Chicago and Paris. In Katherine McFate, Roger Lawson, William Julius Wilson (Eds.). Poverty, Inequality, and the Future of Social Policy, New York: Russell Sage, pp. 543-570.

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25 juillet 2018 3 25 /07 /juillet /2018 18:15

Le conflit autour de la Terre sainte contient aujourd’hui toutes les principales contradictions de la planète, ce qui explique la place qu’il occupe dans les consciences et dans les inconsciences partout dans le monde. Cet article analyse la situation actuelle autour de la question israélienne dans le cadre d’une réflexion analythique globale sur les rapports existant dans le monde et le liens de chacun d’entre eux avec les principales contradictions, ce qui explique pourquoi nous l’avons repris ici. A l’heure où domine de plus en plus le sentiment que nous arrivons à la scène finale d’une pièce qui a été jouée et rejouée tout au long de l’histoire de l’impérialisme. Et qu’il faut donc bien à partir des diagnostic établis commencer à réfléchir comment vaincre la maladie.

La Rédaction

 

Israël, dérive ou destination naturelle ?

 

Une mauvaise utopie* se heurte une pyramide à quatre faces

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juillet 2018

Badiaa Benjelloun

On ne compte plus le nombre de visites faites par Netanyahu à Poutine. On s’y perd. Au cours des sept derniers mois, pour l’année 2018, le chef du gouvernement de Tel Aviv s’est rendu quatre fois en Russie voir le maître du Kremlin. Le besoin de le voir est semble-t-il incoercible, en cinq ans, on ne compte plus ses allers retours. Au cours de ces mouvements pendulaires, la configuration des échanges est très éloignée de l’arrogance assumée que le chef de l’état ethno-militaro-théocratique pratique à Washington, pas de "standing ovation" à la Douma en snobant le chef d’Etat élu en bonne et due forme.

1 Faillite israélienne en Syrie, exit le projet du Grand Moyen Orient

Cette impérieuse nécessité souligne ce qui s’est largement amorcé sous Obama I et II, les Usa ne sont plus les maîtres du jeu (exclusifs) dans l’Orient arabe. Au contraire de ce qui s’est déroulé en Irak où une destruction des structures politiques, sociales a été systématique et a parfait l’anéantissement économique, la Syrie a survécu au broiement programmé par les néo-conservateurs sionistes. Il est vrai qu’elle a été épargnée par la malédiction pétrolière qui a frappé le pays voisin et qui en a fait la proie privilégiée de l’impérialisme anglo-saxon, fort contrarié de la nationalisation en 1972 de l’Irak Petroleum Company. La Syrie ne s’est pas engagée non plus dans l’engrenage d’une guerre ruineuse avec la République islamique d’Iran que l’Irak a engagée pour servir de rempart à la Révolution islamique. Saddam Hussein a répondu aux vœux des pétromonarchies et de la CIA en acceptant d’être le factotum de leur habile contre-révolution. Long conflit de huit ans qui ne lui a valu que des dettes, un million de morts et un arrêt net de son développement. Cette erreur stratégique de Saddam Hussein fut suivie selon une logique inexorable par la première guerre du Golfe, un embargo et la seconde guerre du Golfe. Il a certes contenu le déferlement d’une vague qui pouvait emporter les régimes monarchiques arabes. Mais près de quarante ans plus tard, le pays en paie encore le prix alors que selon un paradoxe apparent, il est rentré dans la zone d’influence de l’Iran.

Les mouvements de protestation des peuples arabes, ‘printemps arabe’, qui n’ont reçu aucune manifestation de solidarité internationale digne de ce nom ont fini par se répandre en Syrie en 2011. Au début de l’arrivée au pouvoir de Bashar Al Assad, ophtalmologiste formé en Grande-Bretagne que rien ne destinait à cette fonction hormis le fait que son père avait transformé le régime en République héréditaire, les droits et acquis sociaux élaborés dans le cadre d’un baathisme fortement teinté de socialisme ont commencé à être détricotés dans le but de s’insérer dans le marché mondial. Pénétration d’abord timide de la finance internationale et privatisations ont transformé progressivement le paysage social du pays provoquant un fort exode rural motivé par des années de sécheresse consécutive que n’a pas endigué un système engagé dans le laisser-faire néo-libéral inspiré par la FMI agrémenté d’austérité et de gel des salaires.(1) L’élite économique s’est fortement enrichie, les activités se sont développées dans les villes au dépens des campagnes créant des factions pro-occidentales au sein du gouvernement et de l’armée, le chômage s’est accru. La contestation sociale née dans les zones principalement affectées par la dégradation du niveau de vie a été réprimée, alors qu’on a découvert après 2011 que des entrepôts d’armes et des tunnels avaient été préparés bien avant le ‘printemps arabe’. La Syrie n’était pas endettée sur le marché international et elle a conservé sa souveraineté alimentaire et pharmaceutique malgré les mesures néolibérales résntes. Mais très vite, la rébellion a changé de nature. Les forces de l’ordre ont affaire à des ripostes armées voire à des provocations par des groupes paramilitaires. Dès fin 2011, un arsenal sophistiqué est disséminé parmi des ‘rebelles’ qui disposent de missiles antichars français de dernière génération capables de transpercer des blindages conséquents de véhicules de l’armée syrienne. Le complexe militaro-industriel étasunien à l’œuvre a transféré dans l’Orient arabe le savoir-faire accumulé en Amérique latine. Les escadrons de la mort ont été peinturlurés d’un vernis islamistes. Les mercenaires, payés au-delà du salaire moyen dans la région, affluent, la motivation islamiste élargit le spectre des recrues puisées d’abord dans les prisons des pétromonarchies. Elles viennent bientôt y compris des quartiers déshérités des pays européens qui n’ont pas su ni voulu intégrer correctement dans un système éducatif universel les enfants de la classe ouvrière qu’ils avaient importée dans les années d’expansion industrielle. Un tel laisser faire des gouvernements occidentaux pourvoyeurs de candidats alqaïdistes et daechistes, surtout français et belge, manifeste qu’ils comptent régler ainsi la création d’un ennemi intérieur en déplaçant le curseur des terroristes à exporter et à rapatrier quand leur bon usage se ferait sentir. Il est frappant que l’opposition armée qui n’est qu’en partie seulement de base syrienne n’a pas de revendication sociale mais uniquement confessionnelle, cette indifférence aux questions économiques aurait dû alerter tout anti-impérialiste un tant soit peu attentif au seul clivage pertinent.

Negroponte, homme de la CIA qui s’est hautement spécialisé dans la contre-insurrection au Honduras où il a été ambassadeur entre 1980 et 1985 pour viser le Nicaragua et l’insurrection en El Salvador, avait été le premier ambassadeur envoyé en Irak en 2004 pour écraser la résistance patriotique qui devenait de plus en plus efficace avec ses dispositifs explosifs improvisés. Il avait emmené dans ses bagages Robert Stephen Ford, parlant arabe et turc et ayant débuté le travail ‘option Salvador’ à Najaf, avant de rejoindre Bagdad en 2005 et parfaire la formation des escadrons de la mort irakiens qui seront responsables de la guerre interconfessionnelle shiite-sunnite et interethnique arabe-kurde.

Les supplétifs indispensables, comme en Amérique latine, furent les Israéliens opérant au sein de l’appareil militaire ‘étatique’ de l’entité sioniste ou comme anciens de cet appareil travaillant pour des sociétés privées. Dans les prisons où l’occupant a entassé en masse tout résistant potentiel, tout homme adulte entre 18 et 60 ans les interrogatoires ‘ musclés’ étaient menés par des Israéliens.

Armements, formation de militaire de la lutte contre-insurrectionnelle, assistance électronique dans le traitement des données policières, Israël est présent dans tous les fronts, au Guatemala tout d’abord. 300 conseillers israéliens dirigent des opérations coordonnées avec le commandement sud de l’armée américaine.(2) L’aide israélienne au gouvernement guatémaltèque outrepasse ce rôle militaire, elle fournit un modèle de palestinisation des Indiens (60% de la population) placés dans des hameaux stratégiques et de création de tension entre communautés religieuses.

El Salvador et le Costa Rica avaient déménagé leurs ambassades de Tel Aviv vers la ville Sainte dans le début des années 1980 en échange de ventes d’armement, de lutte antiterroriste et de rééchelonnement de la dette extérieure. Au Honduras, Sharon avait emboîté le pas à Reagan en 1982 et a conclu une livraison d’armes en particulier la cession de celles saisies à l’OLP au Liban.

Les limites de l’intervention en Amérique centrale et latine imposées au Pentagone par l’opinion et le Congrès allait favoriser l’offensive d’Israël sur ces territoires. De plus, un protocole secret permettait à des pays tiers d’utiliser des crédits militaires étasuniens pour acheter du matériel israélien. De cette manière, les mœurs démocratiques américaines encore endolories par le syndrome vietnamien ont permis une croissance exponentielle de l’industrie de l’armement de l’entité sioniste, un boum de 340% entre 1978 et 1980. Cette transformation d’Israël en agent de la CIA l’ont dès lors classé comme cinquième marchand d’armes au monde, lesquelles ventes lui assurent 40% de ses revenus.

L’ancien collaborateur de Negroponte, Robert Stephen Ford, a été nommé ambassadeur à Damas en 2010 juste deux mois avant ‘l’insurrection’, après un crochet par Alger de deux ans en 2006 et un retour à Bagdad en 2008 pour parfaire la continuité de l’option ‘Salvador’ irakienne. Les atrocités commises en Syrie par les groupes terroristes encore appelés à cette époque « révolutionnaires » par les médias occidentaux et pétromonarchiques, révélées parDer Spiegeldès mars 2012, sont tout à fait superposables à celles commises en Irak par les escadrons soutenus par les Usa.(3) L’Armée syrienne libre, présentée comme résultant de défections massives de l’armée gouvernementale, n’a jamais été qu’un réseau informel d’unités paramilitaires diverses recevant leurs subsides d’entités multiples nationales (4) ou non, des compagnies privées ont été impliquées dans leur formation et leur assistance,(5) mais obéissant toutes à la consigne majeure de la destruction de l’Etat-nation syrien.

Tout ce beau développement, translation homothétique de l’option Salvador en plein cœur de l’Orient arabe, s’est confronté à un double antagonisme.

Le peuple syrien dans sa majorité s’est rangé, malgré des hésitations dans les milieux marginalisés et la défection de quelques hauts fonctionnaires liés aux intérêts occidentaux, du côté du gouvernement de Bashar Al Assad, il ne se reconnaissait pas dans ces tueurs formidablement équipés et manifestement venus d’ailleurs pour une très grande partie. Les énormes manifestations en sa faveur en témoignent, aucune baïonnette ne peut y contraindre en période de guerre ‘civile’. Par ailleurs, nombre d’observateurs de la Ligue arabe dans le cadre d’une mission dirigée par un général soudanais et dépêchés fin décembre 2011 dans une tentative de dénouer la crise, mais non appointés par les pétromonarchies, ont rapporté que le conflit était d’une autre nature qu’une répression exercée par un régime autoritaire sur un peuple révolté. Dès fin 2011, il devenait évident qu’il s’était internationalisé avec participation de plusieurs parties.

L’accueil des réfugiés irakiens après 2003, entre 1,2 et 1,5 millions sur les deux millions qui ont quitté leur pays, a bouleversé l’équilibre socio-économique de la Syrie qui a dû développer des stratégies pour s’adapter à un accroissement brutal de 10% de sa population. L’arrivée sans restriction ni visa jusqu’en 2007 dans les principales villes, Damas, Alep et Homs de ces réfugiés a enseigné au peuple syrien ce qui peut advenir de lui en cas de désintégration de l’Etat-nation tel qu’il s’est construit depuis la division de cette région par les deux puissances impériales au lendemain du dépeçage de l’Empire ottoman. Le chaos est le seul statut garanti par les interventions ‘libératrices’ occidentales. Cette absorption brutale a créé par ailleurs une hausse importante dans l’immobilier, instabilité des prix qui a été une source de mécontentement urbain. La Syrie avait déjà areçu en 2006 un afflux brutal mais transitoire de réfugiés libanais, quelques centaines de milliers lors de l’attaque israélienne visant le Liban. Bashar Al Assad avait prononcé après la fin de l’agression israélienne un discours fleuve, comme plus aucun chef d’Etat arabe ne sait plus en faire, vibrant d’hommages pour la victoire du Hezbollah…. Mais son sort est scellé bien avant.

Le second résulte de la leçon administrée à la Chine et la Russie par l’Otan en Libye. La résolution 1789 de l’ONU a été transformée par l’Alliance atlantique en permis de renverser le régime, d’assassiner le chef de l’Etat et d’installer une instabilité qui allait se répercuter sur toute l’Afrique sub-sahélienne. La Syrie n’a jamais renié son alliance avec l’URSS puis la Russie de Poutine au point d’avoir refusé l’offre du passage du gazoduc des pétromonarchies par son territoire pour choisir celui prôné par Gazprom et qui devait aussi acheminer pour l’exportation le gaz iranien. Tartous est le seul débouché en Méditerranée pour la flotte russe. Les vetos russe et chinois au Conseil de Sécurité de l’ONU contre les résolutions occidentales à l’encontre de la Syrie ont été systématiques. L’intervention militaire directe de la Russie en Syrie à l’automne 2015, sur la demande de Assad et alors que la pression militaire des groupes armés par l’étranger menaçait tout le pays, a brisé net les efforts de l’Otan payés par les pétromonarchies et épaulés par une Turquie, base arrière des groupes terroristes et bientôt canal pour l’exportation du pétrole volé en Irak et en Syrie par des takfiristes.

Aujourd’hui, l’entité sioniste est contrainte de composer avec la résilience de l’Etat syrien qui a retrouvé le contrôle de plus de 90% de son territoire. Elle ne plaide plus pour que Daesh ou An Nosra/Al Qaïda, qu’il renseigne, dont il forme les cadres et soigne les blessés, se substitue au gouvernement actuel syrien. Les bombardements israéliens récurrents en faveur des groupes terroristes n’ont pas réussi à freiner l’avancée des troupes syriennes. La coalition du ‘regime-change’en Syrie est en train d’exfiltrer activement l’équipe des Casques Blancs, affiliés à la section Jabha Al Nosra d’Al Qaïda, environ mille personnes et leurs familles, cette décision a été prise en marge du dernier sommet de l’OTAN (6), c’est dire que le sud de la Syrie est perdu pour leur cause.

La centaine de raids aériens menés ces cinq dernières années par les avions de combat dernier cri contre des objectifs syriens n’ont eu aucun impact matériel ni moral sur une armée syrienne qui ne cesse de se battre sur plusieurs dizaines de fronts contre les forces de l’OTAN élargie.(7) L’ancien Chef d’Etat major israélien prétend qu’il s’agissait à chaque fois de frappes sur des convois d’armes convoyées depuis l’Iran vers le Hezbollah.(8) En réalité, l’objectif majeur de ces escapades aériennes est à destination interne, il faut rassurer les colons de la capacité réactive de la puissance occupante.

Les échanges impérieux, de vive voix, du chef de gouvernement de Tel Aviv avec Poutine ne portaient pas sur de banals partages d’informations pour éviter un conflit aérien au-dessus du ciel syrien. Netanyahu s’est rendu comme émissaire des pétromonarques, il se fait fort d’obtenir la levée des sanctions économiques occidentales contre le lâchage de la Syrie. Il a essayé d’obtenir que la Russie fasse pression sur l’Iran pour qu’il retire ses forces armées de Syrie. Le compromis obtenu a été qu’une zone limitrophe de quelques dizaines de km soit interdite au Hezbollah et à l’Iran et en échange, l’armée syriennepourra prendre le contrôle de toute la région adjacente au Golan.

La Syrie n’a pas disparu, les mangeurs d’organes ne l’ont pas dépecée et l’Iran est définitivement appréciée comme un acteur incontournable dans le Moyen Orient arabe, en Syrie comme en Irak. comme force

2. Faillite morale d’Israël

Un soldat filmé en train de tirer à bout portant une balle sur un Palestinien blessé inerte et à terre, ne présentant à l’évidence aucun danger. La séquence est vite devenue virale et a été vue plusieurs des millions de fois sur les réseaux sociaux.(9) Il a été jugé et condamné à 18 mois de prison. L’assassin Elor Azria, français et conscrit dans l’armée d’occupation, a vu sa peine réduite de 4 mois quelques mois plus tard (10)

Ce n’est pas la première fois que l’armée sioniste exécute froidement des Palestiniens, mais l’ampleur internationale donnée à cette séquence filmée et largement relayée n’a pu être contrecarrée efficacement par les organes de propagande israéliens. L’affaire Mohamed Durah, le jeune garçon de 12 ans tué par un sniper israélien en 2000 a duré plusieurs années.(11) Le film de Charles Enderlin qui avait saisi par hasard la scène a été contesté par les officines sionistes en France qui y ont vu un montage et un faux. Ce type d’arrogance, la chutzpah, capable de transformer le vrai-vrai en vrai-faux finit par s’éroder et la confiance jusque là absolue du pays dans son armée s’en trouve ébranlée.

La « Grande Muette » a été la cible d’opposants à Netanyahu et du même parti que lui-plus à droite encore et peut-être plus corrompus- en 2016 en demandant la création d’une commission d’enquête sur l’agression de 2014 contre Gaza. C’était une première car l’armée et ses agissements sont une question taboue dans un Etat où elle est son seul ciment. Oren Hazan, député à la Knesset et ancien tenancier de casinos et de bordels en Bulgarie (12) qu’il a fuie pour ne pas payer ses dettes, et Yossef Shapira, contrôleur d’Etat, ont accusé les autorités militaires de n’avoir fixé aucun objectif politique ou militaires avant de déclencher les hostilités. L’opération ‘Bordure protectrice’ avait fait 74 morts côté agresseur israélien dont 68 soldats et 2 251 morts du côté palestinien selon l’ONU. Lequorumnécessaire pour déclencher l’enquête n’a pu être obtenu, Hazan a été évincé de la commission de contrôle de l’Etat à la Knesset. (13)

La campagne BDS (14) ne cesse de faire des émules dans le monde.

Le refus de l’actrice israélienne Natalie Portman de recevoir des mains de Netanyahu le prix Genesisassorti million de dollars qui récompense sa façon exceptionnelle de représenter les valeurs juives (15) illustre l’engagement de plus en plus fréquent de juifs israéliens contre les exactions insupportables de l’Etat militaro-théocratique à l’encontre du peuple de Palestine. Le courage politique d’une artiste de cette renommée aura la vertu d’être contagieux. Vanessa Paradis et plus de cent artistes déjà en 2011 avaient refusé de se produire sur les scènes israéliennes. (16) L’annulation du match amical Argentine-Israël lors des prémisses du Mondial de football fera aussi sans doute date car de portée considérable compte tenu du très large public adepte de ce sport et de son spectacle dans le monde. (17)

L’internationale socialiste, forte de ses 140 partis avec 35 participant dans des gouvernements, a appelé lors de la réunion de son Conseil aux Nations Unies à Genève les 26-27 juin à un embargo total de toute forme de coopération militaire et de commerce d’armes avec l’entité occupante.(18) Les intimidations lancées par l’Etat hébreu- chantage récurrent à l’antisémitisme en cas de réprobation de la colonisation continue de ce qui reste de lambeau territorial aux Palestiniens- et soutien au ‘terrorisme du Hamas’ n’ont plus aucune prise. La cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, répond fermement et sur un ton courroucé aux accusations du ministre israélien des Affaires stratégiques et de la Sécurité publique qu’il n’y a pas lieu de confondre incitation au terrorisme et la question du boycott.(19)

Etat de corruption endémique

La corruption dans l’entité sioniste est un état endémique et lui est constitutive. Elle a évolué avec le temps. La loi israélienne qui permet d’accueillir tout juif accusé de malversation dans son pays d’origine a créé les conditions pour légitimer une situation de non droit dans le domaine de la lutte contre la corruption, en parallèle avec les multiples violations du droit international. Ces vingt-cinq dernières années, aucun premier ministre n’a échappé à la règle d’avoir été compromis dans des affaires de concussions, et seul Ehoud Olmert a écopé d’un emprisonnement (20). De limitée à des scandales qui impliquaient que des responsables reçoivent des pots de vin pour trafic d’influence, elle revêt désormais une dimension mafieuse avec détournements de fonds public d’une ampleur considérable. Les dirigeants sionistes se répartissent les deniers publics comme un butin réparti entre membres d’une mafia. L’achat des sous-marins allemands à Thyssen Krupp, d’un coût de plusieurs milliards de dollars et inutiles, a été l’occasion pour un cercle restreint autour de Netanyahu de récupérer des rétro-commissions considérables et de les transférer vers des comptes privés et secrets.(21). On a même vu un ancien ministre israélien verreux devenir agent des services secrets iraniens, le vernis sioniste est en train de craquer !

Le plus significatif est l’accoutumance du public israélien à cette faillite morale. Bien que convaincu de la corruption de son actuel dirigeant, il se déclare prêt à voter pour lui. Il n’y a pas lieu de s’en étonner puisque l’acte premier de la fondation d’Israël est basé sur le vol des terres de Palestine et sur le mensonge répété aux candidats du partage de cette rapine de l’existence d’« une terre sans peuple pour un peuple sans terre ».

Contrairement à l’oubli escompté des réfugiés palestiniens de leur dépossession par les ’pionniers’ de la plus vaste escroquerie de l’histoire, les millions de Palestiniens et leurs descendants spoliés et chassés réclament avec force leur droit au retour. Les manifestations pour ce droit tous les vendredi à Gaza depuis le mois de mars ne s’essoufflent pas malgré la multiplication des martyrs à Gaza, tirés comme des lapins par des snipperssionistes abrités lâchement derrière des hauteurs artificielles.

 

3. affinités et amitiés profondes.

L’immoralité crasseuse de cet Etat artefact se répand et s’incruste où elle peut.

Hongrie :

Les relations privilégiées entre la Hongrie de Viktor Orban et Netanyahu en est l’un des aspects. Les deux compères se rendent des visites mutuelles (22) pour consacrer une amitié en principe apparemment paradoxale. La dernière campagne électorale qui a porté pour la troisième fois au pouvoir le très rusé chef du parti Fidesz-Union des Jeunes démocrates en avril dernier avait sans nul doute des relents antisémites. A cette occasion, des portraits ambigus de Georges Soros (23) ont été placardés pour dénoncer les activités des ONG financées par le juif hongrois qui encouragent l’immigration clandestine et compromettent la nature chrétienne de sa population. Netanyahu passe sous silence l’admiration ouvertement professée par Orban pour Miklos Horthy, amiral régent de la Hongrie lors de la Seconde Guerre mondialisée, antisémite et partenaire militaire notoire des nazis qui a toléré le développement d’un mouvement fasciste qui allait organiser la déportation des centaines de milliers de juifs hongrois après son coup d’état organisé par l’armée allemande (24). Le paradoxe n’est bien sûr qu’apparent car un même fond d’islamophobie les anime et l’antisémitisme peut se conjuguer harmonieusement avec le philosionisme, comme le prouve le mouvement des chrétiens sionistes aux USA par exemple. Au delà de cette passion commune qui leur fait assimiler selon la nouvelle norme internationale édictée depuis la guerre sans fin de Bush Islam et terrorisme, un même climat de corruption sévit en Hongrie et en Israël. Nouvellement intégrée à l’Union européenne, une fois acquis son ticket d’entrée en 1999, à savoir son entrée dans l’OTAN, elle a bénéficié des ressources du plan de cohésion européen, soit 25 milliards d’euros pour 2007-2013 et une nouvelle tranche de 5 autres milliards d’euros pour les années 2014-2020. L’indice de perception de corruption établi par (25) Transparency Internationalclasse la Hongrie parmi les pays les plus corrompus en Europe. Le système Orban fonctionne sur un capitalisme de copinage dans lequel la manne européenne se retrouve dans l’escarcelle de la garde rapprochée de celui qui n’a comme programme que la peur irrationnelle d’une invasion musulmane. (26)

Pour la première fois dans l’histoire, une élection a été gagnée grâce à l’aide d’une firme privée de renseignements. Black Cube, fondée par des anciens du Mossad et rendue célèbre par son implication dans la constitution de dossiers (27) contre les plaignantes qui ont dénoncé les agressions sexuelles de Harvey Weinstein, a été engagé par Orban (28). L’armée d’espions a été engagée pour piéger des membres d’ONG liées à l’Open Society Fondation pour obtenir d’eux un enregistrement qui témoigne de leur volonté d’aider les migrants. La publication quelques semaines avant les élections de la liste de 200 personnes complotant contre la Hongrie a fortement contribué au résultat du scrutin.

Ukraine :

La contribution de Victoria Nuland, au travers de sa conversation et son délicat et significatif « F…EU » avec l’ambassadeur étasunien en Ukraine, deux semaines avant le coup d’Etat du Maïdan à Kiev, restera dans les mémoires. Elle y annonçait tranquillement lequel des protégés de la CIA devait être mis en avant pour prendre le pouvoir lors du regime changeprogrammé par les Usa, ce qui fut d’ailleurs fait (29). La femme de Robert Kagan, l’un des rédacteurs du PNAC (Plan pour un nouveau siècle américain) et idéologue néoconservateur sionistesles plus en vue à Washington, ne s’est pas contentée d’apporter des petits pains aux protestataires bien organisés et massés dans la place. Elle avait révélé dans une intervention à l’US-Ukraine-Fondation, crûment, le 13 décembre 2013, en amont donc du coup de force, le coût de la préparation à la ‘transition démocratique’ de l’Ukraine depuis 1991. Cinq milliards de dollars (30) ont été investis pour rompre les liens historiques de l’Ukraine avec la Russie et en faire une dépendance étasunienne via l’Union européenne et les prêts du FMI.

Combien d’anciens soldats de l’armée d’occupation israélienne ont été enrôlés comme ‘révolutionnaires’ de la place Maïdan ? L’un d’eux confie (31) qu’il a encadré un groupe de 40 hommes et qu’il recevait ses ordres de Svoboda, l’unité se réclamant de Bandera, un collaborateur notoire du nazisme. Un rapport établi par un comité d’universitaires et de chercheurs qui fait état de l’origine khazar, peuple d’origine mongole et tatare, des Juifs européens a été remis au chef du gouvernement sioniste. Il a été divulgué le 16 mars 2014 par Times of Israel (32). Moins d’un mois plus tard, un démenti de cette théorie d’une conversion en masse au judaïsme au début du Moyen-âge du royaume des Khazars a été apportée par un historien de l’université hébraïque de Tel Aviv (33), éteignant toute possibilité de remise en cause du droit de propriété garanti par Yahvé des Juifs sur la Palestine.

L’intérêt d’Israël pour l’Ukraine est resté vif. En avril 2016, le nouveau Premier ministre ukrainien est un Juif de 38 ans qui se targue de liens très étroits avec Israël. Maire d’une petite commune à 28 ans, il a fait prévaloir ces liens pour financer l’amélioration très nette des services municipaux.

Un journaliste free lance, Joshua Cohen a publié un papier dans le Washington Posten juin 2018 discordant avec la position précédente de ce journal ainsi que celle du New York Times,mettant en garde contre la menace grandissante du néonazisme en Ukraine.(34) Des milices d’extrême-droite défient dans une épreuve de force le gouvernement qui ferme les yeux devant leurs exactions. La presse dominante trouvait très exagérées les mises en garde de la Russie contre les bandéristes. Comme si la présence d’Israéliens dans le bataillon Azov disculpait celui-ci de ses crimes. Bataillon ayant le même symbole que la division SS Das Reich mais dont le fondateur et le financier ne fut personne d’autre que l’ancien gouverneur et oligarque aujourd’hui en disgrâce Kolomoïsky, par ailleurs leader de la communauté ultra-religieuse et ultra-sioniste loubavitch en Ukraine. Même sans soutien populaire, le chef de Secteur Droit, une coalition pour la suprématie blanche Dmytro Yarosh a eu moins de 1% dans les élections de mai 2014, l’extrême-droite tient des positions clé. Le porte-parole du Parlement, Andryi Parubiy est le fondateur du parti national-sociald’Ukraine et Arsen Avakov lui aussi d’extrême-droite est ministre de l’Intérieur. Il est maintenant certain qu’Israël arme des groupes néo-nazis comme le bataillon Azov, intégré en tant qu’unité de la Garde nationale et sous commandement direct du ministre de l’Intérieur. Le fondateur du bataillon est entré au Parlement comme député en menaçant de le dissoudre et a promis qu’il restaurerait l’honneur de la race blanche et que la guerre n’a fait que commencer. Cette unité a été accusée par l’ONU d’avoir commis des crimes de guerres contre les séparatistes du Donbass. Elle a créé cette année une nouvelle milice encadrée par des vétérans et chargée d’organiser des pogroms. En réalité, Israël semble jouer encore le rôle de sous-traitant pour les pays de l’OTAN, en particulier des Usa et de la CIA et n’est pas gêné de faire armer des gangs d’hitlériens avérés et se revendiquant comme tels de fusils fabriqués sous licence de Israel Weapon Industries.(35) Dans les deux pays ‘amis’, s’est développée une curieuse activité. Des safaris de chasse à l’homme dans le Donbass sont proposés à de riches étrangers capables de payer le prix pour des sensations fortes. En Ukraine, des unités encadrent des clients pour tirer sur des civils dans le Donbass.(35 bis) En Israël, ce sont des expéditions punitives meurtrières contre des Palestiniens qui sont offertes, où des enfants se font exploser le crâne nonchalamment depuis une meurtrière de jeep.(35 ter)

4. Les liens défectibles

L’axe Trump (Kushner)-Tel Aviv-Riad semble fonctionner pour l’heure. Cette triangulation doit sa solidité à un exercice d’auto-persuasion et d’intoxication réciproque et croisée, le plus grand danger qui les menace chacun est figurée par la République islamique d’Iran.

Les Musulmans sont ravis d’apprendre que leur sécurité pendant le pèlerinage rituel à la Mecque est assurée par une firme israélienne (4G). Les princes de la famille Ibn Séoud ont été délestés de sommes atteignant des centaines de milliards d’euros en échange d’une vie sauve, ils sont également heureux d’avoir compris qu’ils doivent leur racket aux conseils prodigués par Kushner à MBS. Le devenu prince héritier en faisant entorse à la loi de succession adelphique a renforcé les liens des Mukhabarat al A’amaavec les services de renseignement israélien, le Mossad et forces de renseignements militaires israéliens, AMAN, lesquels finissent par dominer en les structurant les Saudi General Intelligence Presidency(36). La disparition de MBS pendant de nombreuses semaines après l’attaque du 21 avril du palais royal qui a fait au moins huit morts (37) a donné lieu à toute sorte de spéculations et a tout l’air d’avoir été une convalescence (stress post-traumatique?). Chez les 3 000 et quelques princes, les Yéménites nationalistes, les shiites de la province pétrolière du Hasa et une partie de l’armée patriote encore imprégnée de l’idéologie wahhabite, le feu couve. 

Le Qatar subit un embargo de la coalition des pays de la Coopération du Golfe pour les liens entrepris avec l’Iran et imposés par la configuration géologique du champ gazier qui leur est commun, North Domepour le Qatar etSouth Parspour l’Iran (38). L’aisance financière gagnée au fil des années par la position de grand exportateur de GNL, énormes capacité d’extraction, 77 millions de tonnes par an depuis 2005 a permis à Doha d’entreprendre dans le domaine des médias et d’abriter une chaîne satellitaire al Jazeera, avec une bonne pénétration dans les foyers arabes, susceptible de façonner l’opinion. Même si depuis le ‘printemps arabe’ cette confiance s’est érodée. Pour cela et d’autres velléités d’autonomie en politique étrangère et économique, le Qatar doit être puni. Au total, Doha a renforcé ses liens avec la Turquie et l’Iran, et peu lui chaut que les Séoud les sépare séparent de leur terre ferme, bientôt des sables mouvants, par un canal, dernière folie de MBS.(39)

Le retrait décidé par Trump de l’accord sur le nucléaire iranien signé en 2015 par le groupe UE3 + 3 (Allemagne, France, Grande-Bretagne + Etats-Unis, Chine, Russie) lui a été soufflé par Netanyahu lors de sa visite en mars 2018. Aux prises avec une situation intérieure difficile, il venait de subir cinq heures d’interrogatoire pour son rôle dans trois dossiers compromettants l’inculpé pour fraudes, corruption et abus de confiances a pesé de l’argumentaire développé depuis au moins 1999 d’une bombe iranienne prête à exploser dans les deux ans qui suivent pour engranger un gain politique de taille. La situation est idéale pour cette manipulation, l’ennemi extérieur que Trump a toujours désigné depuis sa campagne a été l’Iran (la Russie a été en effet mise hors champ). Il a saisi l’opportunité que les Républicains soient favorables à Israël à 79% contre seulement 27% de sympathie chez les Démocrates selon un sondage de Pew Research Centrede janvier 2018 (40). Pour faire capoter le dealdu nucléaire iranien, Trump a engagé la même firme israélienne spécialiste de coups bas et d’espionnage crasseux, Black Cubequi a fait gagner les élections à Viktor Orban. Sous couvert d’enquêtes journalistiques, Black Cubea essayé de montrer que Ben Rhodes et Colin Kahl, les principaux négociateurs américains auraient retiré des profits personnels de leur mission.(41)

L’obsession paranoïaque, enseignée comme fondement quasi-théologique dès les premières années d’apprentissage scolaire, est sans doute cohésive pour une société de migrants déracinés et acculturés, mais elle ne correspond pas aux intérêts des UE3 ni à ceux des deux « du plus 3 ». En contrepartie du gel du programme d’enrichissement de l’uranium, l’Iran allait bénéficier de la suspension des sanctions et recouvrir des avoirs confisqués aux Usa, près de 100 milliards de dollars depuis 1975 (42). Une telle ouverture allait être profitable aux firmes européennes. La compagnie nationale chinoise du pétrole CNPC a annoncé immédiatement qu’elle prenait en charge la part que Total abandonne dans South Pars, la Russie pour sa part planifie des investissements de 50 milliards de dollars dans le pétrole et le gaz iranien (43). Enfin, adversaires pour adversaires, les UE3 se concertent pour ouvrir un compte dans leurs banques centrales respectives pour la Banque centrale iranienne, coupant court aux transactions transitant par le dollar.(44) L’ambition de mettre hors circuit l’Iran aura eu comme effet direct de court-circuiter le dollar et les USA. Sans doute menée par l’Allemagne, et anticipant des décisions de Trump intempestives et assez primaires que ne fonde aucune vision stratégique et économique à moyen terme, l’Union européenne a signé un accord de libre échange avec le Japon.

En ce moment, le Président de la Chine populaire effectue un périple en Afrique, l’une des cibles privilégiées de l’investissement et de construction des infrastructures. En dehors du continent asiatique. La Chine continue de détenir des bons du Trésor américain mais depuis 2009, une fois épongée en grande part la crise financière des subprime, ses avoirs en absolu sont restés stables autour de 1 100 milliards de dollars (45) tandis que la dette publique caracole vers des sommets stratosphériques. La Chine transfert dorénavant ses excédents dans son projet Une Route Une Ceinture (‘route de la soie’) dont l’Afrique fait partie.

Le huitième forum de coopération Chine-Etats arabes s’est tenu à Pékin début juillet.(46) La Chine s’engage à injecter plus de 20 milliards de dollars de prêt à des pays arabes. Elle offrira 90 millions de dollars en aide humanitaire pour les pays affectés par la guerre, incluant la Syrie, le Yémen, la Jordanie et le Liban.(47) Un consortium bancaire sino-arabe va voir le jour. Sans ingérence politique tout en affirmant vouloir respecter et faire respecter le droit international en particulier dans la question de Palestine, la Chine entend se faire une place dans l’Orient arabe. Le Mossad creuse la dette publique de l’Arabie aux mains des Séoud, la Chine peut aider à la combler.

Pendant que les USA vivent le mélodrame pathétique d’une présidence chahutée par des rumeurs - le locataire de la Maison est un agent de l’ennemi, placé là par une puissance étrangère - avec en toile de fonds la crise économique cyclique explosant tous les dix ans (1998-1999-2001, 2007-2008) et une Dette publique de 22 000 milliards de dollars pour laquelle chaque individu du système capitaliste mondialisé sous leur hégémonie travaille, l’Eurasie tente de tempérer le tangage et d’amortir au mieux les ressacs d’une économie mondiale ne tenant que par des morceaux de sparadrap usé tant les établissements financiers où se stocke, s’échange, se prête, se multiplie l’argent sont vérolés de créances plus que douteuses.

Israël, cette entité coloniale de peuplement occidentale, a été une réplique ede la colonie britannique en Amérique qui a fini par se rendre indépendante.

Destin manifeste.

Enthousiasme des pionniers qui dépossèdent (et chassent) les indigènes.

Déshumaniser l’autochtone et se prévaloir d’une civilisation exceptionnelle.

Discours schizophrène sur la liberté, la démocratie pour le peuple élu et tenir enfermés dans des prisons des millions d’hommes et de femmes du peuple subalterne désignés comme terroristes.

Victime éternelle des métropoles mères.

L’original et la réplique sont en train de s’enfoncer dans le marais sociopathique de la corruption devenue insupportable par temps de récession, d’inégalité et de misère sociales grandissantes. L’Etat juif exclusivement juif décrété il y a peu est la dernière scène du dernier acte de l’aventure sioniste menée à contre-sens de l’histoire. Les bulles médiatiques se succèdent et finissent par crever inexorablement. La Russie, Poutine en tandem avec le terrorisme islamiste sont les principales attractions du grand parc à thème du capitalisme mondialisé et médiatisé. Le rideau du spectacle indigent semble devoir bientôt s’abaisser.

Réaction à :https://www.legrandsoir.info/en-israel-les-trois-dimensions-d-une-derive-fascisante.html

Notes :

(1) Voir le site du FMI —IMF Article IV Consultation Mission’s Concluding Statement, 2006

(2 ) https://www.monde-diplomatique.fr/1984/10/LEMIEUX/38222

(3) http://www.globalresearch.ca/syria-atrocities-committed-by-us-nato-sponsored-opposition-executioner-for-syria-s-rebels-tells-his-story/30072

(4) http://lavoixdelasyrie.com/historien-le-peuple-syrien-est-a-la-merci-descadrons-de-la-mort-soutenus-par-lotan/

(5) http://www.globalresearch.ca/breaking-private-security-companies-in-syria-supporting-rebels-foreign-mercenaries-detained/31509

(6) https://21stcenturywire.com/2018/07/15/syria-the-white-helmet-exodus-managed-by-regime-change-coalition/

(7)https://21stcenturywire.com/2018/07/15/syria-the-white-helmet-exodus-managed-by-regime-change-coalition/

(8) https://www.haaretz.com/middle-east-news/israel-struck-syrian-hezbollah-convoys-nearly-100-times-in-5-years-1.5443378

(9) http://www.lepoint.fr/monde/le-soldat-israelien-accuse-d-avoir-acheve-un-palestinien-inculpe-d-homicide-afp-18-04-2016-2033140_24.php

(10) https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2018/03/19/israel-reduit-la-peine-d-elor-azaria-le-soldat-ayant-acheve-le-palestinien-abdel-fattah-al-sharif_5273168_3218.html

(11) https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Mohammed_al-Durah

(12) https://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-4666870,00.html

(13) https://fr.timesofisrael.com/hazan-evince-dune-commission-de-la-knesset-pour-son-soutien-a-une-enquete-sur-la-guerre-a-gaza/

(14) https://bdsmovement.net

(15)https://www.i24news.tv/fr/actu/international/172726-180420-natalie-portman-refuse-de-se-rendre-en-israel-pour-recevoir-le-prix-genesis

(16)https://www.20minutes.fr/people/654628-20110118-people-vanessa-paradis-annule-concert-israel

(17)https://www.lemonde.fr/international/article/2018/06/06/l-annulation-du-match-de-football-israel-argentine-est-un-camouflet-pour-l-etat-hebreu_5310736_3210.html

(18)http://www.pourlapalestine.be/importante-declaration-de-linternationale-socialiste-sur-bds/

(19)https://www.lorientlejour.com/article/1125920/dans-une-lettre-ferme-mogherini-accuse-un-ministre-israelien-de-desinformation.html

(20)https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/12/29/l-ex-premier-ministre-israelien-ehoud-olmert-condamne-a-dix-huit-mois-de-prison-ferme-pour-corruption_4839042_3218.html

(21)https://www.timesofisrael.com/lapid-says-submarine-scandal-is-worst-corruption-case-in-israeli-history/

(22)http://www.rfi.fr/moyen-orient/20180719-israel-viktor-orban-accueilli-manifestants-memorial-holocauste-hongrie

(23)https://www.ouest-france.fr/europe/hongrie/hongrie-george-soros-denonce-la-campagne-menee-contre-lui-par-orban-5391647

(24)https://fr.wikipedia.org/wiki/Miklós_Horthy

(25)https://transparency.hu/en/news/cpi-2016-magyarorszag-tovabbra-is-lejtmenetben/

(26)https://www.la-croix.com/Monde/Europe/Hongrie-comment-systeme-Orban-entend-maintenir-pouvoir-2018-02-19-1200914839

(27)https://www.newyorker.com/news/news-desk/harvey-weinsteins-army-of-spies

(28)https://www.haaretz.com/israel-news/report-israeli-firm-helped-discredit-ngos-ahead-of-hungarian-election-1.6246634

(29)http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/gare-a-victoria-nuland-176807

(30)http://www.youtube.com/watch?v=861DJLR4Cek

(31) https://fr.timesofisrael.com/lex-soldat-de-tsahal-devenu-revolutionnaire-ukrainien/

(32)http://blogs.timesofisrael.com/leaked-report-israel-acknowledges-jews-in-fact-khazars-secret-plan-for-reverse-migration-to-ukraine/#ixzz35NStO9yQ

(33) https://www.haaretz.com/jewish/khazar-myth-busted-1.5253397

(34) https://www.strategic-culture.org/news/2018/07/08/corporate-media-about-face-on-ukraine-neo-nazis.html

(35) http://www.agencemediapalestine.fr/blog/2018/07/07/israel-arme-des-neo-nazis-en-ukraine/

(35 bis)https://reseauinternational.net/ukraine-des-safaris-humains-contre-les-civils-du-donbass/

(35 ter)http://aline.dedieguez.pagesperso-orange.fr/mariali/palestine/rats/rat.htm

(36)http://www.intrepidreport.com/archives/24603

(37)http://www.jacques-tourtaux.com/blog/arabie-saoudite/riyad-la-revolution-familiale-de-palais-fait-7-morts-et-11-blesses-le-criminel-de-guerre-ben-salmane-a-sauve-sa-peau.html

(38)http://www.essentiel-int.com/index.php/article/article2/377.html

(39)https://www.franceinter.fr/emissions/les-histoires-du-monde/les-histoires-du-monde-11-avril-2018

(40)http://www.people-press.org/2018/01/23/republicans-and-democrats-grow-even-further-apart-in-views-of-israel-palestinians/

(41)https://www.francetvinfo.fr/monde/usa/presidentielle/investiture-d-obama/nucleaire-iranien-l-equipe-de-trump-accusee-d-avoir-fait-espionner-celle-d-obama-pour-salir-l-accord-de-2015_2741527.html

(42)http://geopolis.francetvinfo.fr/liran-et-sa-bombe-lobsession-de-netanyahu-55319

(43)https://www.zerohedge.com/news/2018-07-15/russia-plans-50-billion-investment-irans-oil-gas-industry

(44)https://www.finance-investissement.com/nouvelles/actualites/les-banques-centrales-pour-sauver-laccord-nucleaire-avec-liran/

(45)http://www.leblogfinance.com/2018/03/la-chine-menace-de-reduire-ses-achats-de-bons-de-tresor-us.html

(46)https://www.scmp.com/news/china/diplomacy-defence/article/2154642/china-pledges-us23-million-loans-and-aid-arab-states-it

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13 juillet 2018 5 13 /07 /juillet /2018 21:16

Nous avons décidé de publier les « Perspectives mondiales 2018 » élaborées par un groupe de travail de la Tendance marxiste internationalegroupe se référant au trotskysmet qui fournit une analyse approfondie et globale de la situation actuelle qui mérite à nos yeux d’être lue, même si certains éléments de cette interprétation peuvent sembler exagérés, en particulier sur les fondements du système chinois et des partis communistes ou son optimisme sur l’état actuel de la classe ouvrière. Ce document a été écrit en italien au début de l’année 2018 et, bien que certains événements nouveaux se soient déroulés depuis, les développements ont confirmé la pertinence de nombreux points de cette étude qui aide donc à réfléchir à la situation internationale et aux rapports de classe dans le contexte d'une crise systémique.

La Rédaction

Perspectives mondiales 2018

-

été 2018

 

Dix ans après le krach

Dix ans se sont écoulés depuis la crise financière de 2008. Il s’agissait d’un de ces moments clé de l’histoire mondiale, qui marquent un changement dans la situation, comme en 1914, 1917, 1929, et 1939-45. C’est donc le moment approprié pour faire le bilan de la dernière décennie.

Cette crise est qualitativement différente des crises du passé. Ce n'est pas une crise cyclique, mais le résultat d’une crise organique du capitalisme. Dix ans après l’effondrement de 2008, la bourgeoisie lutte encore pour se sortir de la crise qui a détruit l’équilibre du système capitaliste. Si l’on peut parler aujourd’hui d’une reprise, dans une certaine mesure, elle est très partielle. En fait, c'est la plus petite reprise économique de l’histoire. Même dans les années 1930, il y a eu une reprise plus importante. Et certaines choses en découlent.

Il y a dix ans, nous avions prévu que toutes les tentatives de la bourgeoisie pour rétablir l’ordre économique détruiraient l’équilibre social et politique. C'est désormais confirmé par les événements à l’échelle mondiale. Dans un pays après l’autre, les tentatives des gouvernements d’imposer l’austérité, dans un effort désespéré (et vain) pour relancer l’économie, ont préparé des explosions sociales d’un caractère sans précèdent.

 

« Economie concentrée »

Lénine disait que la politique est de l’économie concentrée. En dernière analyse, toutes ces crises sont une expression de l’impasse du capitalisme, qui n’est plus capable de développer les forces productives comme par le passé. Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il ne peut pas y avoir un développement des forces productives.

Marx, Lénine et Trotsky n’ont jamais dit qu’il y avait un plafond absolu au développement des forces productives, sous le capitalisme. C’est un phénomène relatif, pas absolu. Il peut toujours y avoir des développements, comme il y en a eu Chine dans la dernière période. Mais à l’échelle mondiale, il n’y a rien de comparable avec le développement des forces productives de la seconde moitié du XXe siècle, après la Deuxième Guerre mondiale.

Le marxisme explique que le secret de la viabilité de tout système économique tient dans sa capacité à économiser au maximum le temps de travail. Un des éléments les plus importants dans le développement du capitalisme, c'était précisément la croissance de la productivité du travail. Pendant 200 ans, le capitalisme a augmenté la productivité du travail humain à un rythme très rapide. Mais ce progrès a désormais atteint ses limites.

Une étude sur la productivité, menée en septembre 2015 par le Center for Economic and Policy Research, a montré que la productivité globale a crû au rythme de 0,5% par an entre 2007 et 2012, soit moitié moins que sur la période 1996-2006. Puis, sur la période 2012-14, la croissance de la productivité s’est arrêtée (0%). Dans des pays comme le Brésil et le Mexique, elle est même négative. Comme le déclare cette étude, « c’est l’un des phénomènes les plus inquiétants et, sans aucun doute, l’un des plus importants affectant l’économie mondiale ». (http://voxeu.org/article/global-productivity-slump).

Ces chiffres sont une indication certaine que le capitalisme traverse une crise systémique. La croissance lente de la productivité du travail – et, dans certains cas, sa baisse – est un symptôme frappant de l’impasse du capitalisme, qui n’est plus capable d’atteindre les grands succès du passé.

L’origine du problème se trouve dans les niveaux d’investissement historiquement bas: la création brute de capital dans l’Union européenne et aux Etats-Unis est tombée sous les 20% du PIB pour la première fois depuis les années 1960, tandis que la consommation et la dépréciation du capital sont en hausse. Dans les pays ex-coloniaux, le boom du prix des matières premières a déclenché une brève augmentation de l’investissement, mais il est retombé à nouveau ces dernières années;

Cet échec à investir dans la production n’est pas le résultat d’un manque d’argent. Au contraire, les grandes sociétés sont pleines de liquidités. Adam Davidson déclarait en janvier 2016, dans le New York Times que« les entreprises américaines ont actuellement 1 900 milliards de dollars de liquidités », et que cet « état de fait [est] sans précédant dans l’histoire économique… ».L’auteur de cet article considère que c’est un « mystère ». Mais ce que cela montre, c’est que les capitalistes n’ont pas de champs d’investissement profitables dans l’état actuel de l’économie mondiale. (Why Are Corporations Hoarding Trillions? -New York Times, 20 janvier 2016,https://www.nytimes.com/2016/01/24/magazine/why-are-corporations-hoarding-trillions.html?mcubz=0).

Des données plus récentes de la Fed (Réserve Fédérale des Etats-Unis) établissent que les liquidités des « entreprises non financières », incluant les espèces, les dépôts étrangers, les actions sur le marché monétaire et sur les fonds communs de placement, ont atteint un montant de 2 400 milliards de dollars au premier trimestre 2017. https://www.bloomberg.com/news/articles/2017-12-07/corporate-america-is-flush-with-record-2-4-trillion-in-cash.

Le système est littéralement noyé sous une surabondance de richesses. C’est comme l’apprenti sorcier qui a invoqué des forces qu’il ne peut contrôler. Les forces productives ont la capacité de produire une masse de marchandises qui ne peuvent pas être absorbées par les marchés.

Cette incapacité à faire un usage productif de la quantité colossale de plus-value extraite de la sueur et du sang des travailleurs est la condamnation finale du capitalisme. La surproduction se reflète dans une crise générale de l’économie mondiale, qui est dans un état fragile. Le crédit bon marché ne peut plus servir à stimuler l’investissement. Pourquoi investir pour créer de nouvelles forces productives quand il n’y a pas de marché pour la production existante?

Une reprise économique ?

Tous les jours, les médias parlent de reprise économique. Tout au plus, le PIB a connu une légère hausse, dans un contexte généralisé de stagnation à long terme. Pour les marxistes, cela n'a rien d'étonnant; même dans les phases de récession, le système continue à passer par des cycles périodiques, et après une longue phase de récession ou de stagnation, on peut s'attendre à une légère reprise. Cependant, cette reprise est tellement faible qu'elle ne représente pas une amélioration substantielle, et elle sera de courte durée.

La faible croissance intervient dans un contexte marqué par des politiques monétaires extrêmement souples. La Réserve Fédérale a maintenu ses taux de base proches de zéro, de l'automne 2008 jusqu'au début de l'année 2017. La Banque centrale européenne a également ramené ses taux à près de zéro.

Des bulles spéculatives dans l'immobilier se sont formées au Royaume-Uni, au Canada, en Chine et en Scandinavie. Les marchés boursiers n'ont pas seulement retrouvé leur valorisation de 2007, mais l'ont dépassée. L'indice boursier du Dow Jones a non seulement pu dépasser sa valorisation, mais l'a même augmentée de 36%. Le ratio cours/bénéfices (c'est-à-dire le prix qu'un investisseur doit payer pour obtenir 1$ des bénéfices ou profits réalisés par une entreprise) a atteint son troisième pic historique (les deux autres étant 1929 et 2000). Tous ces indicateurs démentent l'idée qu'une reprise économique saine et durable s’engage, et montrent au contraire qu’une nouvelle crise est en gestation. Ils soulignent par ailleurs le transfert d'énormes sommes d'argent au profit de la classe capitaliste, dont la valeur des biens a augmenté grâce à l'expansion du crédit.
 

Les limites du crédit

L'impasse actuelle provient du fait qu'au cours des décennies avant 2008, le capitalisme a non seulement atteint ses limites, mais a même largement dépassé ses limites « naturelles ». Le recours sans précédent au crédit, et l’accumulation vertigineuse de la dette, figurent parmi les facteurs qui ont permis au capitalisme de repousser les limites du marché et d’éviter la surproduction. D’autre part, cette évolution s’est accompagnée d’une énorme croissance du commerce mondial et de l’intensification de la division internationale du travail.

Marx expliquait qu'un des moyens permettant aux capitalistes d’outrepasser les limites du marché, et de surmonter la baisse tendancielle du taux de profit, réside dans l'expansion massive du crédit et du commerce mondial (la « mondialisation »). C'est ce qui leur a permis de résoudre partiellement, et pendant une période circonscrite de quelques décennies, l'autre contradiction fondamentale du capitalisme : les limites des Etats-nations. Mais ces deux solutions ont un effet limité, et se sont à présent transformées en leur contraire, comme autant de fardeaux qui tirent l’économie vers le bas.

Historiquement, aux Etats-Unis, le volume global de la dette (publique et privée) s’est maintenu entre 100% et 180% de son PIB. Cependant, à la fin des années 1980, le montant de la dette a atteint les 200%, et il a continué à augmenter jusqu'au pic de 2009, où il s’élevait à environ 300%. Au Japon, au Royaume-Uni, en Espagne, en France, en Italie et en Corée du Sud, le volume de la dette est de 300%. La dette mondiale a brisé tous les records, et s'élève désormais à 217 000 milliards de dollars, soit 327% du PIB.

Dans le Manifeste du Parti communiste, Marx soulignait que la bourgeoisie ne parvient à surmonter ses crises qu’en préparant par là même, le terrain à des crises plus profondes encore. Quel bilan peut-on tirer, après une décennie de souffrance, d'austérité et de désolation ? L'objectif des capitalistes était de réduire le déficit et la montagne colossale de dettes héritée de la période précédente.

Tout ce qu'ils ont fait a été de reboucher le gigantesque gouffre des banques privées, en creusant par là-même un gigantesque gouffre dans les finances publiques. Les banques étaient à deux doigts de basculer dans l’abîme, et n'ont été sauvées que grâce à l'intervention de l'Etat, qui leur a donné des milliards de dollars, puisés dans les caisses publiques. Le problème, c'est que l'Etat n'a pas d’argent, sinon celui qu'il peut extorquer aux contribuables.

Qui paye donc la note ? On sait bien que les riches ne payent pas beaucoup d'impôts. Ils ont mille et un procédés leur permettant d'échapper à cette douloureuse nécessité. La classe ouvrière doit payer, la classe moyenne doit payer, les chômeurs doivent payer, les hôpitaux doivent payer, les écoles doivent payer. Tout le monde doit payer, sauf les riches, qui n'ont cessé de s'enrichir, même en cette période d'« austérité ».

Tout cela a-t-il résolu quoi que ce soit ? Dans sept des dix premières puissances économiques, le gouvernement accuse un déficit annuel de 3% du PIB; seule l'Allemagne enregistre un déficit inférieur à 2%. Partout les dettes s'accumulent. Il n’y aura pas d’issue à la crise tant que le fardeau de la dette n’aura pas été résorbé, d'une façon ou d'une autre. Or, comment procède-t-on pour éradiquer la dette? Evidemment, en plaçant tout le fardeau sur les épaules des plus pauvres et des plus vulnérables dans la société.

Le scénario auquel on assiste partout dans le monde est foncièrement inédit. Et encore, on ne parle ici que des pays capitalistes avancés. La situation des pays de ce qu'on a appelé le « Tiers Monde » relève d'un tout autre ordre. Là, l’image qui se dégage est celle de la détresse, de souffrances inimaginables, de milliards d’hommes, femmes et enfants condamnés au dénuement le plus total, à la famine et à l’indigence.

La menace protectionniste

Au cours des dernières décennies, l’économie mondiale a été tirée par l’expansion du commerce international, qui s’est accru bien plus rapidement que la production. Depuis un certain temps, cependant, la croissance du commerce mondial a fortement ralenti, et il progresse désormais moins vite que le PIB. A deux reprises, le volume des échanges mondiaux a culminé à 61% du PIB, en 2008 et en 2011, mais à présent il est tombé à 58%.

L’Organisation mondiale du Commerce (OMC) redoute que les gouvernements soient tentés de défendre leurs marchés nationaux en ayant recours à des mesures protectionnistes, qui risqueraient de saper la croissance du commerce mondial. Comme pour confirmer ces inquiétudes, Donald Trump a fait une entrée fracassante, comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. La tendance qui se dessine derrière sa doctrine « America first » (l’Amérique d’abord) reflète en elle-même la crise mondiale. Il a explicité son objectif : « Make America great again » (Redonner sa grandeur à l’Amérique) – aux dépens du reste du monde. Pour le dire autrement: les Etats-Unis de Trump vont jouer de leurs muscles pour s’emparer d’une plus grande part des marchés mondiaux.

Au cours des dernières années, les capitalistes américains se sont efforcés de négocier, de conclure et de faire ratifier un certain nombre d’accords commerciaux avec l’Europe, l’Amérique du Sud, le Canada ou encore l’Asie. A peine arrivé au pouvoir, Trump s’est empressé de se retirer du TPP (Accord de partenariat transpacifique) et du TTIP (Etats-Unis - Union européenne). Il menace par ailleurs de rompre avec l’ALENA (Accord de libre-échange nord-américain) s’il ne parvient pas à négocier un accord stipulant que le Mexique et le Canada sacrifient leurs propres intérêts au profit des Etats-Unis, et il menace l’OMC de paralysie, en bloquant la nomination de nouveaux juges au sein de son organe d’appel.

La Chine dégage un énorme excédent commercial de ses échanges avec les Etats-Unis. Cet excédent a atteint un record de 275,81 milliards de dollars en 2017; ce déséquilibre est l'une des principales raisons qui font dire à Trump que la Chine nuit à l’économie américaine. Pendant la campagne présidentielle, il a accusé la Chine de « violer l’Amérique », de voler des emplois aux Américains, etc. Depuis, il a été obligé de modérer son discours, dans l’espoir d’obtenir de la Chine qu’elle fasse monter la pression sur la Corée du Nord. Mais ces objectifs sont restés lettre morte. Les contradictions entre les Etats-Unis et la Chine restent entières – et jettent les bases d’une guerre commerciale à l'avenir.

Trump n’est pas le seul à s’engager dans cette voie. Depuis le début de la crise, les pays capitalistes avancés ont adopté des mesures visant à augmenter leur excédent commercial. A cette fin, ils ont eu recours, entre autres, à des politiques protectionnistes. Les Etats-Unis (sous Obama) sont devenus les chantres du protectionnisme, mais le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Allemagne et la France ont eux-mêmes à leur actif plus de mesures protectionnistes que la Chine.Rappelons que c’est précisément à cause du protectionnisme que le krach boursier de 1929 a été suivi d'une Grande Dépression, dans les années 1930. Si les tendances protectionnistes actuelles se confirment, tout le fragile édifice du commerce mondial risque de s’effondrer, ce qui aurait des effets ravageurs

Etats-Unis : une crise sans précédent

L’affaiblissement relatif des Etats-Unis depuis la Deuxième Guerre mondiale est mis en évidence par le fait qu’en 1945, plus de 50 % du PIB mondial était produit aux Etats-Unis, alors qu’ils en produisent aujourd’hui autour de 20%. Nous parlons ici d’affaiblissement relatif de l’impérialisme américain; cette évolution est à relativiser. Par déclin relatif, nous voulons dire que du fait de son affaiblissement, il ne peut plus jouer le même rôle que par le passé, comme l’illustre la crise en Syrie. Néanmoins, les Etats-Unis restent de loin la première superpuissance mondiale, et aucune autre puissance n’est en mesure de les détrôner – comme les Etats-Unis avaient pu le faire avec le Royaume-Uni, par exemple.

Ce déclin relatif a fragilisé sa capacité, d’une part, à asseoir son hégémonie économique, politique ou encore diplomatique dans le monde, et, d’autre part, à assurer aux travailleurs le maintien d’un certain niveau de vie, cela-même qui avait garanti la relative stabilité interne par le passé. Aux Etats-Unis, cette réalité objective a fait son chemin dans la conscience des masses.

Le rêve américain est mort. Il a laissé place au cauchemar américain. Le rêve s’est irréversiblement évanoui. Aux Etats-Unis, le changement dans les consciences s’est manifesté sous une forme singulière lors des élections présidentielles de novembre 2016. Depuis un siècle, la stabilité du capitalisme américain reposait sur deux partis : les Démocrates et les Républicains. Tout au long de cette période, ces deux partis, en alternance, se sont partagés le pouvoir.

L’énorme mécontentement et la volonté ardente de changement qui règnent aujourd’hui étaient déjà palpables quand Obama s’était fait élire, après avoir démagogiquement promis aux électeurs qu’il serait le vecteur du « changement ». Des millions de personnes qui, normalement, ne vont pas voter, sont venues faire la queue devant les bureaux de vote pour envoyer un président afro-américain à la Maison Blanche. Elles ont fait de même quatre ans plus tard, mais après deux mandats d'Obama, le changement promis est resté lettre morte. Dès lors, la colère, le ressentiment et la frustration ont gagné la population, notamment les couches les plus pauvres.

Cet état d’esprit s’est clairement exprimé au cours de la campagne de Bernie Sanders. Initialement, personne ou presque n’avait jamais entendu parler de Sanders, alors que Hillary Clinton était connue de tous. Cependant, l'appel de Sanders à une « révolution politique contre la classe de milliardaires » est entré en résonance avec de nombreuses personnes, notamment (mais pas exclusivement) avec la jeunesse. Dans des rassemblements de masse, des dizaines de milliers de personnes venaient manifester leur soutien pour Sanders. Selon au moins une étude, Sanders aurait pu remporter l’élection contre Trump. Mais inévitablement, l’appareil du Parti démocrate s’est assuré qu’il serait mis hors-jeu. Pire encore, ce candidat a finalement accepté sa défaite aux primaires et s’est retiré de la course présidentielle, ce qui a semé une certaine démoralisation auprès de ses partisans.

La classe dirigeante préfère les personnes qu’elle est en mesure de contrôler – des personnes à l’image de Hillary Clinton. Cette classe ne voulait et ne veut pas de Trump, parce que c’est un mégalomane invétéré, instable, imprévisible, et qu’il n'est donc pas facile de contrôler. Clinton est un agent du grand capital. Bien sûr, Trump représente les intérêts de cette même classe, mais il a ses idées propres quant à la manière de les servir. Pendant la campagne, il s’est démagogiquement adressé à une base électorale ouvrière. Dans l’histoire récente, c’était la première fois qu’un candidat à la présidentielle parlait de la « classe ouvrière » (tout comme Bernie Sanders). Une première. Même les membres de la gauche libérale et les dirigeants syndicaux, pour la plupart, parlaient seulement de la « classe moyenne ».

L’establishment a désespérément essayé de barrer la route à Trump. En vain. La classe dominante était contre cet intrus et sa démagogie; les Démocrates étaient contre lui, bien entendu, et les Républicains étaient en majorité contre lui. Les médias étaient contre lui. Il a même réussi à s’aliéner Fox News (chaîne TV conservatrice) pendant un temps. Le pouvoir des médias est incontestablement une arme redoutable entre les mains de la classe dominante. Et pourtant, Trump a quand même gagné.

C’était un séisme politique. Mais comment l’expliquer? Trump est certes un réactionnaire, mais c’est aussi un habile démagogue, qui s’est adressé aux pauvres, aux chômeurs relégués en marge de la société, ou encore aux travailleurs des régions industrielles du pays sinistrées,Rust Belt, leur promettant des emplois, s’insurgeant contre l’ordre des choses et dénonçant l’élite privilégiée de l’establishment à Washington. Ce faisant, il s’est fait l’écho de la colère et de la frustration ambiantes.

C’est avec ce même état d’esprit que Bernie Sanders est entré en résonance. Mais de manière prévisible, sa campagne a été sapée par l’appareil du Parti démocrate. Et une fois que Sanders a finalement capitulé et qu’il s’est rallié à la candidature de Hillary Clinton, aux yeux de beaucoup, Trump est apparu du coup comme un « moindre mal », et il a remporté les clefs de la Maison Blanche. De nombreux partisans de Sanders ont préféré s’abstenir, ou bien se sont dit: « puisqu’on ne peut pas voter pour Sanders, autant voter pour Trump ».

La campagne de Trump a galvanisé et mobilisé une section du corps électoral auparavant apathique, et il a enregistré le nombre total de voix le plus élevé de l’histoire du Parti républicain, même s’il a reculé en termes de pourcentages des suffrages exprimés par rapport à Mitt Romney, candidat républicain de 2012. Cependant, sa victoire également mis en évidence l’opacité et le caractère antidémocratique du système du Collège électoral américain, qui a joué à l’avantage de Trump, alors même qu’il a récolté près de trois millions de voix de moins que Hillary Clinton.

Pour l’immense majorité de la bourgeoisie, le tour inattendu qu’on pris les événements n’a pas été accueilli comme une bonne nouvelle. Cela dit, elle ne s’est pas d’emblée inquiétée outre mesure. Elle dispose de mille et une façon de contrôler un homme politique. Elle a d’abord essayé de se rassurer, en se disant que les propos tenus par le Trump candidat n’avaient qu’une visée strictement électoraliste, et que le Trump président se conduirait en toute rationalité (serait aux ordres de la classe dirigeante). Mais la bourgeoisie faisait fausse route. Le président Trump s’est avéré difficile à contrôler.

Pour expliquer la victoire de Trump, les Démocrates ont avancé une explication toute simple: ils ont rejeté la faute sur les Russes. De son côté, Hillary Clinton ajoutait Sanders à la liste des responsables. Tout cela prouve que les Démocrates n’ont toujours pas compris pourquoi Trump a remporté les élections. Ils se sont lancés dans une campagne pour dénoncer les piratages russes, qui, insistent-ils, lui ont assuré la victoire

Les allégations de piratage russe peuvent bien être fondées ou infondées. Quoiqu’il en soit, de nombreux pays – et les Etats-Unis ne font pas exception, loin s’en faut – sont de fervents adeptes des piratages informatiques et des écoutes téléphoniques. Ils s’immiscent constamment dans les affaires intérieures des autres nations – y compris des nations « alliées », comme l’a découvert Angela Merkel. Mais affirmer que le Kremlin est responsable de la façon dont des millions d’électeurs américains ont voté, c'est d’un infantilisme hors pair.

Ce qui est foncièrement inédit, c’est de voir un président américain se retrouver en conflit direct avec le FBI et l’ensemble des agences de renseignement américaines, sous les yeux du public. Les services secrets sont, par définition, censés rester secrets, et ils opèrent au cœur même de l’appareil d’Etat bourgeois. Le fait que ces agences entrent publiquement en conflit avec le Président, qu’elles le remettent ouvertement en cause et tentent de le chasser du pouvoir, c’est là une situation absolument sans précédent. Et maintenant, tous ces coups de tonnerre en ont fait oublier ce que contenaient, au juste, les courriels piratés. Et personne ne se soucie du coup de savoir si ce qu’ils ont révélé est bien authentique ou non.

En réalité, les données incriminantes que contiennent les documents publiés par WikiLeaks sont tout à fait véridiques. Ces fuites ont révélé, entre autres, que l’appareil du Parti démocrate a employé des méthodes frauduleuses afin de saper la candidature de Bernie Sanders, et d’assurer que Hillary Clinton serait désignée vainqueur de la primaire. C’est très certainement cette ingérence qui est la plus flagrante de toute l’élection. Mais avec tout le raffut qui accompagne « l’ingérence russe », tout cela a été opportunément relégué aux oubliettes.

Les révolutions ne commencent pas en bas; elles commencent au sommet, quand survient une division au sein de la classe dirigeante. On assiste aux Etats-Unis à une division ouverte au sein même de l’Etat. Il ne s’agit pas d’une crise politique normale. C’est une crise du régime. Les services de renseignement – garde prétorienne de la classe dirigeante – n’apprécient guère que leurs interventions dans la vie politique soient étalées au grand jour (même s’ils ne cessent d'intervenir ainsi, secrètement). C’est une situation tout à fait incroyable que de voir les procédés frauduleux et crapuleux du FBI étalés sur la place publique – et donnés à voir aux Américains ordinaires.

La situation politique actuelle aux Etats-Unis n’a pas de précédent dans l’histoire. Un président élu est en conflit direct avec la plus grande partie de l’Etat, avec les médias, le FBI, la CIA et tous les autres services secrets auxquels la classe dirigeante a recours afin de se débarrasser de Trump ou bien de le forcer à se soumettre à elle.

Changement dans les consciences

En Europe, beaucoup de personnes de gauche ont été convaincues par l’idée que les Américains sont des réactionnaires, résolument à droite, et qu’ils seront toujours hostiles au socialisme. Cette idée est totalement fausse. Avant même le lancement de la campagne de Bernie Sanders, un sondage avait demandé à des jeunes de moins de 30ans : « Voteriez-vous pour un candidat socialiste à la présidentielle? », à quoi 69% avaient répondu que oui. (sondage Gallup,http://news.gallup.com/poll/183713/socialist-presidential-candidates-least-appealing.aspx).

Cette même question avait été posée à des Américains de plus de 65 ans, dont « seulement » 34% avaient répondu oui. Ce résultat est encore plus incroyable. Après un siècle de propagande acharnée contre le socialisme et le communisme, il témoigne d’un profond changement dans les consciences. Le changement dans les consciences ne se limite pas aux couches inférieures de la société. Sous une forme singulière, réactionnaire et déformée, Donald Trump était le reflet de la colère qu’éprouvent des millions de travailleurs – entre autres – contre l’état actuel des choses et le système en vigueur, contre ce que Trump appellel'establishment. Bien entendu, c’est seulement sur la base de l’expérience que les masses peuvent tirer des enseignements. Et l’expérience viendra mettre en évidence – comme c’est déjà le cas, d’ailleurs – que le discours que leur a tenu Trump n’est que rhétorique creuse. Ce sera le prélude à de vastes mouvements dans les années à venir.s

De fait, de tels mouvements ont déjà émergé. A peine Trump était-il déclaré vainqueur des élections que des manifestations de masse éclataient à travers tout le pays. La Marche des Femmes a été la plus grande journée de contestation de toute l’histoire des Etats-Unis; c’était au moment de l'investiture de Trump. Et tout cela n’est qu’un début.

Si la classe dominante a Trump en abomination, c’est qu’il a fait sauter le consensus bipartisan, déjà bien érodé.

 Démocrates et Républicains avaient pu se retrouver. Saper ce consensus pourrait avoir de graves conséquences, comme en atteste dernièrement le blocage des instances fédérales, faute d’accord budgétaire (shutdown). La faillite de ce qu’on a dénommé le « centre politique » reflète la polarisation accrue et l’écart qui se creuse entre les classes, dans la société américaine. Ce phénomène est lourd de conséquence pour l’avenir.

Obama et les Démocrates sont responsables de la victoire de Donald Trump. Mais Trump lui-même vient accélérer et intensifier le processus de radicalisation sociale et politique, préparant ainsi le terrain à un mouvement de balancier encore plus puissant vers la gauche. Le système bipartite est sérieusement remis en cause: selon de récents sondages, 61% des Américains se disent hostiles tant aux Démocrates qu’aux Républicains (un record) – et soutiennent qu’il est nécessaire qu’un nouveau grand parti émerge. Auprès de la jeunesse, ce score s’élève à 71%. Aux Etats-Unis, cette polarisation – aussi bien vers la gauche que vers la droite – a entraîné la croissance fulgurante des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA), une organisation qui, historiquement, se tient sur la gauche du Parti démocrate.

Avant le lancement de la campagne de Sanders, cette organisation regroupait 6 000 membres, issus pour l’essentiel de la vieille garde et imprégnés d’une vision résolument réformiste. Mais depuis l’élection de Trump, les DSA ont vu leurs effectifs augmenter de façon rapide atteindre désormais les 30 000 membres, dont principalement des jeunes qui cherchaient à rejoindre une organisation socialiste. Ils se sont implantés dans de nombreux nouveaux endroits et sont actifs sur beaucoup de campus universitaires à travers le pays. Ils engagent maintenant un débat interne pour décider s’il faut rompre totalement avec les Démocrates. Certains éléments développent des tendances très radicales et sont ouverts aux idées du marxisme révolutionnaire. L’avenir de cette organisation reste encore à déterminer, mais si elle rompt tout lien avec les Démocrates et adopte une position de classe indépendante, elle a un potentiel pour jouer un rôle central dans l'édification d’un parti socialiste de masse aux Etats-Unis.

Le Canada et le Québec

Le Canada n’a pas été frappé aussi durement par la crise de 2008: la bulle immobilière y était moindre et l’économie canadienne était propulsée par les exportations croissantes vers la Chine. Par conséquent, le Canada n’a pas subi le même niveau d’austérité que les autres pays de l’OCDE. Mais les facteurs qui soutenaient cette stabilité sont en train de virer à l’opposé: les crédits à bas taux ont nourri la dette et l’explosion des coûts du logement. La dette des ménages a ainsi atteint le chiffre inédit de 171% des revenus annuels – et augmente encore. La Chine ne fait plus autant grimper les prix du pétrole et des minerais. La menace protectionniste de Trump de se retirer de l’ALENA menace les exportations canadiennes. Une nouvelle récession mondiale exacerberait toutes ces contradictions.

De son côté, le Québec a vécu une période d’intense lutte des classes, qui a commencé en 2012 avec la grève étudiante. Malheureusement, suite à un mélange d’ultra-gauchisme d’une partie des dirigeants étudiants et d’une capitulation opportuniste de la bureaucratie syndicale, le mouvement a décliné. Les couches les plus actives recherchent néanmoins des réponses à cette situation.

Le nationalisme québécois est en crise. Le Parti québécois (PQ) s’est déplacé vers la droite et a endossé un nationalisme raciste. Au cours des 40 dernières années, le PQ a participé au gouvernement et a adopté de nombreuses politiques d’austérité; il est donc perçu par la jeunesse comme partie prenante de l’establishment. Québec Solidaire, un parti nationaliste de gauche, pourrait servir de canal à l’expression du mécontentement, mais sa direction petite-bourgeoise est confuse et commet de nombreuses erreurs. En général, quand Québec Solidaire se recentre sur des questions de classe, il obtient un certain soutien; mais quand il se focalise sur l’indépendance, la population l’identifie alors avec le PQ.

Il n’y a aucun enthousiasme pour un nouveau référendum sur l’indépendance parmi les travailleurs conscients et les jeunes. Même s’il ne faut pas exclure que la colère des masses puisse s’exprimer dans un mouvement d’indépendance nationale, cela semble plutôt peu probable à moyen terme.
 

La Chine

Les forces productives de l’économie chinoise se sont fortement développées au cours des 40 dernières années. C'est l'un des principaux facteurs qui ont évité à l’économie mondiale de s’écrouler massivement – et qui l'ont maintenue à flots pendant 20 à 30 ans. Mais cette tendance a atteint ses limites: la croissance chinoise a fortement diminué et se trouve maintenant sous la barre des 7%, ce qui est très faible pour les niveaux chinois.

L’économie chinoise renferme de nombreuses contradictions irrésolues. L’industrie chinoise est hautement dépendante des exportations: pour maintenir son taux de croissance, la Chine doit exporter. Mais si l’Europe et les USA ne consomment plus autant que par le passé, la Chine ne peut plus produire autant, car elle a besoin des marchés étrangers pour absorber le surplus de sa production. Et si la Chine ne produit pas, d’autres pays comme le Brésil, l’Argentine et l’Australie ne peuvent plus y exporter leurs matières premières. La mondialisation se manifeste ainsi comme une crise globale du système capitaliste.

Au milieu des décombres de la crise financière mondiale, les dirigeants chinois ont tiré la sonnette d’alarme. Ils ont estimé qu'ils avaient besoin d'un taux de croissance annuel d'au moins 8% pour éviter des troubles sociaux remettant en cause leur pouvoir. Ils ont alors eu recours aux politiques keynésiennes et ont lancé un plan sans précédent d’investissements publics dans les infrastructures. Ils ont utilisé le système bancaire nationalisé pour lancer le plus vaste exemple d’assouplissement monétaire de l’histoire, pour offrir des prêts facilement accessibles. Mais ceci crée de nouvelles contradictions qui menacent la stabilité de la Chine et du monde entier.

Résultat de ces politiques: la dette publique chinoise a doublé depuis 2008, atteignant 46,2% du PIB. C'est certes relativement bas en comparaison de la dette des Etats-Unis. Néanmoins, la dette chinoise totale (qui combine la dette de l’Etat, des banques, des entreprises et des ménages) a augmenté de manière exponentielle et menace d’échapper à tout contrôle. En termes absolus, la dette totale de la Chine est passée de 6 000 milliards de dollars en 2008 à 28 000 milliards fin 2016. Exprimée en pourcentage du PIB, la dette totale est passée de 140% à 260% sur la même période. Et c’est sans compter une sous-estimation certaine des chiffres officiels.

Il est probable que la dette totale de la Chine est plus proche des 300% du PIB, ce qui n’inclut même pas le système bancaire parallèle non régulé (qui représente entre 30% et 80%, du PIB selon les estimations). Dans son rapport d’octobre 2017, la Banque mondiale a souligné avec insistance que ce secteur représente une des plus grandes menaces pour la prospérité régionale.

L’économie chinoise a été sauvée à court terme par la décision du gouvernement d’ouvrir les vannes du crédit; mais en conséquence, l'économie est désormais dépendante du crédit et touchée par d’énormes bulles spéculatives. Le véritable test surviendra quand Pékin essaiera de réduire cette dépendance à l'égard du crédit. Ceci pourrait provoquer un effondrement financier, dont les économistes bourgeois craignent les effets dévastateurs sur l’économie mondiale. L’année dernière, le Fonds monétaire international a publié un avertissement sur les réticences de Pékin à freiner les dangereux niveaux d’endettement.

Pour le moment, un effondrement du système financier chinois ne semble pas imminent. Tout comme le crash de 2008 …avant qu’il n’advienne! Il est vrai que le poids particulier du secteur public permet au gouvernement chinois d'exercer plus de contrôle sur les prêts et les emprunts que dans une économie de marché normale. Le gouvernement peut ordonner aux banques d’Etat de continuer à prêter à des entreprises subissant des pertes, ou à de petits créanciers qui comptent sur les crédits à court terme pour garder des liquidités. A la fin décembre 2017, la Chine possédait 3 140 milliards de dollars de réserves de monnaie étrangère, à utiliser en cas d’« urgence »; mais même ceci ne la sauvera pas éternellement.

Cette situation a permis à Pékin de repousser les problèmes, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont résolus. Bien au contraire, plus la situation actuelle perdure, plus violente et convulsive sera la crise qui, tôt ou tard, éclatera. Le ralentissement de l’économie a mené à une forte augmentation du chômage, ce que les chiffres officiels admettent, sans inclure toutefois les millions de migrants venant des campagnes dans les villes où ils ne trouvent pas d’emploi. Ceci va affecter la situation politique et sociale.

Il est dur de savoir avec précision ce qui se passe en Chine. Dans un Etat totalitaire, les nouvelles sont strictement contrôlées. Mais les grèves et les manifestations s’étendent: le nombre de tels « incidents » a doublé chaque année entre 2011 et 2015. Et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg: le régime est parvenu à mettre un terme à la vague de grèves en forçant la main des entreprises qui ne payaient pas les salaires à temps et en poursuivant en justice suffisamment de cas de corruption pour sembler être « du côté des travailleurs ».

Sous le calme apparent de la surface, une énorme colère s’accumule. L’indignation des masses est nourrie par les injustices: les actions arbitraires de la bureaucratie (telles que le pillage des terres des paysans par des officiels corrompus), la destruction de l’environnement (Pékin et d'autres villes sont noyées dans des nuages toxiques) et, par-dessus tout, les inégalités scandaleuses qui prouvent clairement que la Chine n’est pas un pays socialiste.

Les travailleurs chinois pouvaient supporter tout cela tant qu’ils sentaient que les choses avançaient d’une certaine manière, que la situation s’améliorait. Mais les faits montrent que ce n’est plus le cas. Le destin de la Chine dépend de celui du marché mondial: la Chine a bénéficié de sa participation au marché mondial, mais toutes les contradictions lui reviennent aujourd’hui en pleine figure. Une situation explosive se développe – et l'explosion pourrait arriver sans prévenir.

 

Les relations internationales

Le conflit avec la Corée du Nord a montré de manière criante les limites du pouvoir de l’impérialisme américain. Trump a menacé le pays de destruction totale, ce qui n’a pas eu le moindre effet sur Pyongyang, si ce n’est d’augmenter l’ambiance belliqueuse et d’accroître le nombre d’essais nucléaires et de missiles volant au-dessus du Japon – et qui peuvent, selon Kim Jong-un, atteindre n’importe quel point des Etats-Unis.

Les Etats-Unis envisageaient d’installer une base de missiles en Corée du Sud, mais les Chinois s'y sont catégoriquement opposés. Trump a été contraint de reculer et de chercher le soutien de Pékin pour faire pression sur Pyongyang. De son côté, la Chine poussait tranquillement le régime nord-coréen dans la direction qu’elle voulait, pour le freiner et pour éviter ainsi un conflit ouvert (et dangereux) avec les Etats-Unis. C’est très loin de ce que veut Trump, mais ce que le gouvernement chinois ne veut pas et n'acceptera pas, c'est un effondrement chaotique du régime nord-coréen.

Tout ceci a également montré l’incapacité des Etats-Unis à faire quoi que ce soit pour protéger leurs alliés. Duterte, l’homme « fort » des Philippines, a déclaré que les Etats-Unis parlent beaucoup, mais ne font rien. Il en a tiré les conclusions nécessaires et a placé les Philippines dans l’orbite de la Chine. De son côté, la Corée du Sud est maintenant plus proche de la diplomatie chinoise, notamment en raison de ses tensions historiques avec le Japon.

La Thaïlande était historiquement l’un des alliés les plus proches des Etats-Unis; elle a néanmoins annoncé qu’elle allait acheter des sous-marins chinois, ce qui implique une collaboration entre les deux pays. Ce projet a été suspendu, sous la pression des Américains, mais il semble qu’il sera poursuivi. Le coup d'Etat de 2014, en Thaïlande, a été condamné par les Etats-Unis, mais soutenu par la Chine. Enfin, le Viet-nam et la Malaisie ont également resserré leurs liens économiques avec la Chine, bien que les relations entre le Viet-nam et la Chine soient compliquées par un conflit territorial, en particulier du fait des revendications chinoises sur la mer de Chine méridionale.

La Chine et les USA sont engagées dans une bataille d’influence et de marchés. La Chine est le premier partenaire commercial de nombreux pays. Elle possède des parts dans deux-tiers des 50 ports les plus importants au monde. Sa « nouvelle Route de la Soie » est le plus grand projet diplomatique et financier depuis le Plan Marshall.

Les tensions entre les deux pouvoirs sont à leur paroxysme dans la région de la mer de Chine méridionale, où la classe dirigeante chinoise a développé sa propre version de la doctrine Monroe : contrôler sa propre arrière-cour. Les projets chinois de « construction d’îles » suscitent l’opposition de Washington, qui a envoyé des navires de guerre pour soutenir ce qu’il appelle « la liberté des mers ».

Avant la Deuxième Guerre mondiale, les tensions actuelles entre la Chine et les Etats-Unis auraient déjà mené à un conflit militaire. Mais la Chine, puissance nucléaire, n’est plus le faible pays semi-colonial d’antan. Aujourd’hui, une invasion et une conquête de la Chine par les Etats-Unis sont hors de question.
 

Le Moyen-Orient

Au Moyen-Orient, les contradictions du monde capitaliste sont exposées sous forme concentrée. La crise du capitalisme mondial est aussi la crise de l’impérialisme américain. Lorsque les impérialistes américains, ignorants et incompétents, ont déboulé en Irak et dévasté le pays, ils n’ont pas seulement détruit des millions de vies; en détruisant l’armée irakienne, ils ont aussi brisé l’équilibre fragile entre les puissances du Moyen-Orient. Tous les crimes et monstruosités qui ont suivi ont découlé de ce crime monstrueux de l’impérialisme.

Avec l’élimination de l’armée irakienne, l’influence de l’Iran a connu une croissance rapide au détriment des Etats-Unis et de ses alliés traditionnels, en particulier l’Arabie Saoudite. Le conflit sanglant en Syrie, qui était une guerre par procuration entre plusieurs puissances étrangères, était une tentative de récupérer le terrain perdu. Elle visait à isoler le Liban et à soustraire la Syrie de la sphère d’influence iranienne. Mais aujourd’hui, l’influence de l’Iran en Syrie ou au Liban est plus forte que jamais.

En Syrie, les limites de la puissance de l’impérialisme américain sont flagrantes. La nation la plus puissante de la terre est incapable d’intervenir militairement de manière décisive. Cela a laissé un vide dans lequel se sont engouffrés l’Iran et la Russie. L’intervention russe a fait basculer de manière décisive l’équilibre en faveur d’Assad. La chute d’Alep a marqué un tournant décisif et une défaite dévastatrice et humiliante – non seulement pour les Etats-Unis, mais aussi pour leurs alliés, en particulier l’Arabie Saoudite.

Aujourd’hui, l’Etat islamique (EI) a été vaincu en Syrie et en Irak. Mais le problème de fond n’a pas été résolu. Que va-t-il se passer? Les Turcs surveillent de très près Raqqa, Mossoul et même Kirkouk, attendant, tel des vautours, de s’emparer de ce qu’ils peuvent. Les Iraniens ont accru leur influence dans toute la région, alarmant les Américains, les Saoudiens et Israël. Entre-temps, l’Irak et la Syrie se sont fragmentés et resteront instables au cours de la prochaine période.

Une partie de la classe dirigeante américaine voulait poursuivre la guerre, mais cette tentative était d’emblée vouée à l’échec. Poutine les a devancés à chaque étape. Lorsque les Russes ont convoqué une conférence de paix à Astana, au Kazakhstan (un pays client de la Russie), les Américains et les Européens n’ont même pas été invités. En fin de compte, malgré toute la rhétorique publique, les Américains ont été contraints à contrecœur d’accepter le fait accompli dicté par Moscou.

Le fait est que les Etats-Unis ont été vaincus en Syrie. Ce qui reflète un changement dans l’équilibre des forces dans la région. Cela aura des conséquences d’une portée considérable, en particulier parmi les alliés de Washington qui ont perdu confiance dans les Etats-Unis et qui suivent de plus en plus leurs propres chemins et intérêts. La Turquie est censée être une alliée des Etats-Unis et un membre clé de l’OTAN, mais de plus en plus, les Turcs et les Etats-Unis se sont retrouvés à soutenir des forces adverses en Syrie.

Dans un premier temps, les Etats-Unis ont misé sur les rebelles djihadistes soutenus par les Turcs et les Saoudiens, mais ceux-ci se sont révélés inefficaces et – comme il est devenu clair avec l’expansion de l’EI – des défenseurs peu fiables des intérêts américains. Le Pentagone a donc été contraint de soutenir les forces kurdes du YPG dans la lutte contre l’EI dans le nord de la Syrie.

Mais il y a un problème. Erdogan a de grandes ambitions dans la région. Il veut un empire de style ottoman et les Kurdes représentent pour lui un obstacle physique et politique. Son intérêt principal est maintenant d’écraser les Kurdes, en Turquie comme en Syrie. Vaincu en Syrie, Erdogan décide de changer de cap, s’appuyant sur l’Iran et la Russie pour gagner une marge de manœuvre avec l’Occident.

Dans les faits, la Russie et l'Iran ont battu les rebelles d’Alep et d’ailleurs qui sont soutenus par les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite et d’autres Etats du Golfe; et ce faisant, la Russie et l’Iran ont permis à la Turquie de prendre une partie du nord de la Syrie, pour qu'elle empêche les forces kurdes d’y étendre leur territoire. Cette coopération entre la Turquie, la Russie et l’Iran a porté un coup terrible aux Américains et aux Saoudiens, dont les laquais djihadistes ont été écrasés ou contraints de se conformer à l’accord d’Astana.

Le plan de Trump visant à saper l’accord sur le nucléaire iranien est une tentative désespérée de revenir en arrière. Mais alors que les Etats-Unis subissent une pression constante pour retirer leurs forces du Moyen-Orient, l’Iran commande des centaines de milliers de miliciens aguerris et bien établis en Irak, en Syrie et au Liban. En dernière analyse, ce sera le facteur décisif. Les Européens se sont dissociés de la politique de Trump à l’égard de l’Iran, qui s’amuse du spectacle du désordre en Occident.

L'Arabie Saoudite

L’Arabie Saoudite a jeté des milliards de dollars sur les groupes les plus réactionnaires de Syrie. Mais elle a perdu. La guerre saoudienne contre le Yémen est également un échec. Après presque trois ans de combats sanglants, qui ont ravagé tout le pays et plongé des millions de personnes dans la famine, les « Houthis », soutenus par l’Iran, occupent une position solide dans leur région. Entre-temps, la coalition saoudienne s’est pratiquement effondrée. Les troupes djihadistes, les séparatistes du Sud-Yémen et les troupes des Emirats arabes unis qui composent les forces soutenues par l’Arabie Saoudite ont tous leur propre agenda. Il s’agit d’une nouvelle défaite qui sape encore davantage les fondations pourries du régime saoudien.

Les Saoudiens ont tenté de s’affirmer face au Qatar, en exigeant qu'il coupe les ponts avec l’Iran et la Turquie – et s’aligne sur la politique étrangère saoudienne. Mais le Qatar a renforcé ses liens commerciaux et militaires avec l’Iran et la Turquie. La Turquie a étendu sa base militaire sur la péninsule – un avertissement sérieux aux Al-Saoud de ne pas aller trop loin. Trump a d’abord soutenu les Saoudiens jusqu’à ce qu’il soit sagement informé par ses conseillers que les Etats-Unis possèdent une base militaire très importante au Qatar.

L’ancien roi saoudien Abdallah était un réactionnaire endurci, mais il était rusé et prudent. Le nouveau régime, dirigé par le prince héritier Mohammed ben Salmane, est tout sauf prudent. Comme un joueur perdant, il se livre frénétiquement à des paris risqués pour contrer l’influence et le pouvoir croissants de l’Iran. Mais ces efforts, loin d’arrêter le processus de déclin du régime saoudien, ne font que l’accélérer et lui donnent un caractère encore plus convulsif.

Pendant des décennies, la vie de ce régime réactionnaire a été prolongée artificiellement par l’impérialisme en raison du rôle particulier qu’il a joué en tant que principal fournisseur de pétrole pour les Etats-Unis, et en tant que base principale de la contre-révolution dans le monde musulman. A l’aide des prix élevés du pétrole, le régime pouvait se maintenir en achetant les couches réactionnaires tribales et religieuses qui constituent sa base.

Mais aujourd’hui, ces facteurs sont en train de disparaître. Les Etats-Unis sont proches de l’autosuffisance pétrolière et, en outre, la crise économique mondiale a entraîné une baisse des prix du pétrole. Le rôle du régime saoudien dans les relations mondiales décline et, par conséquent, les intérêts de l’Arabie Saoudite et de la classe dirigeante américaine ont commencé à diverger. La crise commence également à affecter les finances saoudiennes, obligeant pour la première fois le régime à imposer des mesures d’austérité. Ils ne peuvent plus acheter la stabilité sociale en soudoyant la population avec des subventions généreuses et des emplois garantis dans le secteur public.

A moyen terme, tous ces facteurs se cumuleront pour saper la stabilité du régime, qui peut tomber comme un fruit mûr à tout moment. Ce qui remplacera ce régime ne plaira pas à Washington. Sous l’impact de la crise de l’impérialisme américain, le vieux régime qui avait été mis en place par l’impérialisme britannique et américain dans la région est en train de s’effriter.

Comme si tout cela ne suffisait pas, la déclaration stupide et effrontée de Trump, destinée à son public américain, sur le fait de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël et d’y autoriser le transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv, a rajouté un nouvel élément d’instabilité explosive au Moyen-Orient. Cela a également approfondi les divisions entre les impérialistes européens et américains. Les impérialistes européens craignent les conséquences pour les soi-disant négociations de paix, qui de toute façon n’étaient pas prises au sérieux, si jamais elles l’ont été. Les impérialistes américains, comme d’habitude, ne comprennent rien et ne prévoient rien.

Ceci dit, il semble impensable que Trump ait pu prendre cette décision à l’insu et sans le consentement tacite des dirigeants saoudiens. Ils sont maintenant fermement alignés sur Trump et sur les Israéliens; ils se préoccupent principalement de faire face à l’Iran. Ils ont accepté de poignarder les Palestiniens dans le dos tout en proférant les quelques bavardages nécessaires pour berner l’opinion arabe. Mais cela s’avérera être un clou de plus dans le cercueil de l'ignoble et corrompu régime saoudien.
 

Révolution au Moyen-Orient et en Afrique du Nord

La révolution qui a balayé la région en 2011-2013 a échoué parce qu’il lui manquait une direction révolutionnaire. Aujourd’hui, fatigué et confus, le mouvement général a reflué et a laissé une marge de manœuvre aux réactionnaires. La montée de la réaction et de la contre-révolution islamiste dans toute la région est liée au reflux du mouvement révolutionnaire.

Cependant, les événements de 2017 au Maroc montrent que la révolution n’est pas morte. Le soulèvement dans la région du Rif a été le mouvement le plus spectaculaire au Maroc depuis la révolution de 2011 au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. L’incident immédiat qui a déclenché le soulèvement a été l’assassinat par la police d’un jeune poissonnier, jeté dans un camion poubelle. Une fois enclenché, ce mouvement s’est déroulé avec une vitesse et une intensité incroyables. Un mouvement national de solidarité de la classe ouvrière et des couches opprimées a vu le jour avec ses propres revendications, qui n’étaient ni séparatistes, ni sectaires.

Ce mouvement anticipe les développements dans le reste de la région, où il n’existe pas un seul régime stable. Tous les régimes de la région sont faibles et luttent pour leur survie. Ils ne peuvent résoudre aucun des problèmes des masses qui, à leur tour, subissent d’énormes pressions. Tôt ou tard, le mouvement renaîtra à un niveau encore plus élevé

Guerre mondiale?

La crise autour du programme nucléaire de la Corée du Nord a fait beaucoup parler d’une guerre mondiale. Mais c’est prématuré, pour dire le moins. Dans les conditions modernes, une guerre mondiale est pratiquement exclue par le rapport de forces entre les classes à l’échelle mondiale. Les impérialistes ne font pas la guerre pour des raisons arbitraires. La bourgeoisie recourt à la guerre pour conquérir des marchés et des sphères d’influence. Mais la guerre est une affaire très coûteuse et risquée. Et avec les armes nucléaires, les risques sont multipliés par mille. C’est pourquoi les Etats-Unis, la puissance militaire la plus redoutable qui ait jamais existé, n’a pas été en mesure de déclarer la guerre à la minuscule Corée du Nord.

Militairement, la Russie n’est pas aussi forte que les Etats-Unis, mais c’est un État militaire très puissant. Et il est beaucoup plus fort militairement que l’impérialisme britannique, français ou allemand, tant en termes conventionnels que nucléaires. L’Occident n’a rien pu faire pour l’empêcher de s’emparer de la Crimée (où, d'ailleurs, la majorité de la population est russe). Il ne pouvait pas non plus empêcher la Russie d’intervenir pour sauver le régime d’Assad en Syrie. Ces deux exemples révèlent les limites du pouvoir de l’impérialisme américain.

L’année dernière, l’OTAN a envoyé quelques milliers de soldats en Pologne, comme avertissement à la Russie. C’était juste une blague. Les Russes ont répondu en organisant les plus grandes manœuvres militaires de tous les temps avec la Biélorussie, à la frontière même de la Pologne. C’était un petit avertissement à l’OTAN. D’un point de vue militaire, par rapport à la Russie, la Grande-Bretagne est aujourd’hui presque insignifiante, la France n’est pas grand-chose de plus et l’Allemagne n’est rien du tout.

Avant tout, le rapport de forces international entre les classes est un sérieux obstacle au déclenchement d’une guerre majeure. Il faut se rappeler qu’avant que la Seconde Guerre mondiale ne puisse avoir lieu, la classe ouvrière a d’abord dû subir toute une série de défaites écrasantes en Hongrie, en Italie, en Allemagne, en Espagne... Mais aujourd'hui, les forces de la classe ouvrière sont intactes. La classe ouvrière n’a subi aucune défaite sérieuse dans les pays capitalistes avancés.

Aux Etats-Unis, les gens sont fatigués des aventures militaires. L’impérialisme américain s’est brûlé les doigts en Irak et en Afghanistan. Cela leur a coûté une énorme quantité de vies et d’argent, sans rien obtenir. En conséquence, Obama n’a même pas été en mesure d’ordonner une intervention militaire en Syrie. Il a essayé, mais il s’est rendu compte que cela aurait provoqué une révolte populaire massive. Il a dû renoncer. Il en fut de même pour le gouvernement conservateur de Cameron en Grande-Bretagne.

Il ne peut pas y avoir de guerre mondiale, du moins dans un avenir proche, à moins qu’un régime totalitaire n’arrive au pouvoir aux Etats-Unis sur la base d’une défaite écrasante de la classe ouvrière américaine. Ce serait un rapport de forces qualitativement différent. Mais ce n’est pas la situation dans l’avenir immédiat. Au contraire, pendant une période entière, le pendule se déplacera vers la gauche.

Trump est un politicien bourgeois réactionnaire, mais contrairement aux affirmations démagogiques de certains, à gauche, il n’est pas fasciste et ne se tient pas à la tête d’un Etat totalitaire comme celui d’Hitler. Au contraire, il ne contrôle pas du tout l’Etat: il est en guerre contre lui. Il n’a même pas le contrôle total du Congrès américain, bien que celui-ci soit dominé par le Parti républicain. En fait, son emprise sur le pouvoir est extrêmement fragile. Le colosse de la Maison Blanche a des pieds d’argile.

Bien qu’une guerre similaire à celles de 1914-18 et 1939-45 soit exclue dans les conditions actuelles, il y aura constamment des « petites » guerres qui, dans les conditions modernes, sont assez effrayantes. L’Irak était une petite guerre. La Syrie était une petite guerre. La guerre civile au Congo a coûté la vie à au moins cinq millions de personnes et n’a même pas fait la « une » des journaux. Ce genre d’événements va se reproduire. Entretemps, la propagation du terrorisme signifie que cette barbarie commence à affecter l’Europe « civilisée ». C’est ce que Lénine voulait dire lorsqu’il affirmait que le capitalisme est une horreur sans fin.
 

Les Etats-Unis et l’Europe

Les personnes qui contrôlent réellement l’UE sont les banquiers, les bureaucrates et les capitalistes, et en particulier le capitalisme allemand. A l’origine, l’UE était dominée par la France et l’Allemagne. La bourgeoisie française imaginait qu’elle pouvait la dominer politiquement et militairement, pendant que l’Allemagne la dominerait économiquement. Ça n’a pas duré très longtemps. Il n’y a aucun doute aujourd’hui que c’est la classe dirigeante allemande qui domine complètement l'UE.

Par conséquent, l’UE est immédiatement entrée en conflit avec le nouvel homme de la Maison Blanche. Donald Trump et Angela Merkel ne sont pas en bons termes. La raison n’est pas dans leurs caractéristiques personnelles – bien qu’elles soient très différentes. Elle tient plutôt au slogan électoral de Trump:

« Make America Great Again »

Pour l’instant, les capitalistes allemands se portent plutôt bien, avec un énorme excédent commercial. En 2016, il était de l’ordre de 270 milliards de dollars: un record historique. Il n’est pas nécessaire d’être prix Nobel d’économie pour savoir que l’excédent d’un pays est le déficit d’un autre pays. Trump sait au moins additionner – et n’est pas du tout satisfait de ce chiffre. Et comme la diplomatie n’est pas vraiment son point fort, il l’a dit publiquement à Merkel.

Trump dit: « Si les Allemands ne font pas quelque chose, je réduirai l’importation de voitures allemandes aux Etats-Unis ». De tels propos sont très dangereux. S’il continue dans cette voie, cela déclenchera une guerre commerciale. Les Allemands riposteraient immédiatement, bloquant certaines marchandises américaines. Le protectionnisme est l’exportation du chômage. Trump dit qu’il veut plus d’emplois aux Etats-Unis pour les Américains. Cela signifie moins d’emplois pour les Allemands, les Chinois et les autres. C’est la cause profonde de l’antagonisme entre Washington et Berlin.

Trump s’est rendu en Pologne où il a reçu un accueil enthousiaste. Le choix de cette visite n’est pas du tout accidentel. Les relations entre la Pologne et l’Allemagne ont été tendues pour différentes raisons, notamment à propos de l’introduction de quotas pour les réfugiés.En fait, les fractures en Europe ne cessent de s’approfondir. Le problème avec l’Europe, c’est que les pays européens ne sont pas d’accord sur grand-chose, de nos jours. C’est pourquoi M. Trump s’est rendu en Pologne: pour approfondir les fissures entre l’Allemagne et son voisin de l’Est.

Son arrêt suivant fut Paris, et ce n’était pas non plus un accident. Trump veut creuser un fossé entre la France et l’Allemagne. Pour sa part, Macron était heureux de le recevoir pour encourager les Américains à faire pression sur les Allemands, qui ont déjà beaucoup à faire avec les négociations sur le Brexit. Cela explique pourquoi Trump est si désireux d’exprimer sa solidarité avec Londres, offrant la perspective tentante d’un accord commercial à un moment donné – qui pourrait, ou plus probablement ne va pas, se matérialiser.
 

L’Europe

Les économistes bourgeois se basent sur l’empirisme et sur des impressions superficielles. Ils détectent une très légère croissance en Europe – un peu plus d’1% (mais plus élevée en Allemagne) – et ils proclament joyeusement que la crise de l’euro est résolue. Mais la crise de l’euro n’est pas résolue. En réalité, la crise du capitalisme européen continue de s’aggraver. Malgré la faible reprise, les problèmes fondamentaux sous-jacents demeurent. Rien n’a été résolu.

Les experts économiques du FMI sont en train de publier des rapports alarmants sur la situation des banques en Europe. La BCE a investi des milliards, mais, par conséquent, lorsque la prochaine crise viendra, ce qui est inévitable, elle pourrait mener à l’effondrement de l’euro et peut-être même menacer l’unité de l’UE.Le 3 juin 2017, The Economist expliquait: « La monnaie est passée d’un instrument de convergence entre les pays à un facteur qui les divise. » Ces quelques mots montrent comment les bourgeois intelligents saisissent ce que les marxistes ont dit il y a longtemps.

A la situation déjà instable au sein de l’UE s’ajoute la crise des réfugiés. L’ingérence impérialiste au Moyen-Orient et en Afrique du Nord a ouvert les portes à un déluge de gens désespérés fuyant l’enfer dans lequel ils ont été plongés. Cela exerce une pression énorme sur les Etats membres de l’UE, et en particulier ceux qui sont les plus exposés à l’arrivée quotidienne de nouveaux réfugiés et migrants.

L’Europe est profondément divisée sur cette question. La Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et la République tchèque refusent d’accueillir des réfugiés. Le problème est encore aggravé par la migration interne des pays pauvres de l’UE vers les pays riches, ce qui provoque des tensions même dans un pays comme l’Allemagne, où la droite se sert de la question des réfugiés pour gagner une partie de l’électorat.

Ceci en est contraste total avec la situation d’après 1945, lorsque l’Allemagne avait absorbé un afflux beaucoup plus important de réfugiés en provenance d’Europe de l’Est. C’était dans une période de croissance du capitalisme mondial. Mais dans une situation de crise économique profonde et de stagnation des forces productives, l’afflux de réfugiés ne sert qu’à créer de nouvelles contradictions qui ne peuvent être résolues sur la base du capitalisme. Il s’agit là d’un autre facteur d’instabilité qui accroît les tendances centrifuges au sein de l’UE.

Le Brexit

Les dynamiques qui travaillent l’Union européenne de l’intérieur et la menacent de dislocation ont également rejailli de façon spectaculaire sous la forme du Brexit. Le résultat du référendum britannique s’impose comme une énième manifestation de la colère et du ressentiment qui se sont développés partout, sous la surface.

Les commentateurs bourgeois ont été stupéfaits à l’annonce de la victoire du « Leave » (« quitter » l’UE). Et ceux qui étaient le plus en état de choc n’étaient autre que les partisans du Brexit eux-mêmes. Ils n’avaient jamais envisagé que leur camp puisse gagner, et ont donc été pris au dépourvu, sans même l’ébauche d’un plan ou d’une stratégie. Encore à ce jour, d’ailleurs, ils semblent toujours ne pas avoir la moindre idée de ce qu’ils font. Les sections décisives de la bourgeoisie britannique ne voulaient pas quitter l’UE, mais elles ont bien été obligées d’accepter le résultat du référendum, qui aura un impact ravageur sur le capitalisme britannique, et par ailleurs mettra en sérieuse difficulté l’UE elle-même.

Le Brexit a créé de sérieux problèmes en Irlande. Entre la République d’Irlande (membre de l’UE) et le nord de l’île, qui est rattaché au Royaume-Uni, la frontière est imperceptible, depuis quelques années; dans la pratique, elle n’existe plus. Si le Brexit implique le rétablissement d’une frontière physique, les répercussions économiques seraient catastrophiques, pour le nord comme pour le sud de l’île. Par conséquent, toute la question nationale irlandaise pourrait être ravivée, ce qui provoquerait de graves problèmes. La classe politique s’efforce de négocier un accord qui viendrait tant bien que mal régler cette question épineuse. Reste à voir si l’issue des négociations apportera de quoi résoudre la quadrature du cercle.

Les Britanniques s’imaginaient qu’ils allaient pouvoir sortir de l’UE rapidement et facilement. Mais il n’en a jamais été question. Quand bien même Merkel voudrait faire preuve de bonne volonté envers les Britanniques (ce dont on peut se permettre de douter), elle ne pourrait en aucun cas faire de cadeaux à Londres, car alors, d’autres Etats membres seraient tentés de suivre l’exemple et de quitter l’UE à leur tour. Pour compliquer encore les choses, Merkel a essuyé une défaite électorale, et le parti nationaliste et anti-UE AfD -Alternative für Deutschland -, ne lui accorde pas un moment de répit. Toutes les belles paroles sur la « solidarité européenne » ont été oubliées sur le champ, et les antagonismes nationaux refont surface. Le Royaume-Uni et l’UE sont engagés dans un processus dont il résultera de sérieux problèmes, pour l’un comme pour l’autre.

 

La Grèce

Dans Le Capital, Marx expliquait que pendant les phases d’expansion, le crédit est souple et facile; mais lorsqu’une crise éclate, cela se transforme en son contraire. Alors, les créanciers des Grecs, ces Shylock des temps modernes, réclament leur livre de chair. Mais la Grèce ne pourra jamais payer la facture que Berlin et Bruxelles lui tendent. Tout cela attise une profonde haine de classe et accentue la polarisation, en Grèce et dans tous les pays d’Europe du Sud.

Après une décennie de souffrances indescriptibles, d’austérité, de pauvreté et de misère, quels problèmes ont été réglés en Grèce ? Cette nation a été précipitée dans une crise sans issue. Les jeunes ne trouvent pas d’emploi et sont poussés à émigrer, pendant que les personnes âgées se voient privées de leur retraite; un nombre croissant d'entre elles se suicident.

La révolution n’est pas un processus linéaire; elle est ponctuée par des flux et des reflux, auxquels nous devons nous préparer. Après tant d’années de grèves, de manifestations et de mobilisations, les travailleurs grecs sont dans une phase de fatigue et de déceptions. Ils disent: « Nous sommes trahis par tout le monde. Nous avions confiance dans le PASOK, et le PASOK nous a trahis. Nous avions confiance en Tsipras, et lui aussi nous a trahis. Que pouvons-nous faire de plus? » Selon les sondages, Syriza va faire un mauvais score aux prochaines élections (environ 20%, voire moins). Le Parti communiste grec pourrait légèrement progresser, mais il ne sera pas en mesure d’occuper le vide politique laissé par Syriza, du fait de son sectarisme. Par défaut, la Nouvelle Démocratie (ND - droite) va remonter, en termes de pourcentages simplement, et non parce qu’elle serait devenue un pôle d’attraction majeur. On se retrouverait donc avec une coalition de droite dirigée par ND. Un tel gouvernement serait faible et instable, mais il serait bien obligé de poursuivre et d’intensifier les attaques contre la classe ouvrière – sans avoir la moindre autorité dans cette même classe. Dans ces conditions, il y aura une nouvelle radicalisation sur la gauche.

L’état d’esprit actuel – de fatigue – ne durera va indéfiniment. Compte tenu de la gravité de la crise, les reculs ne peuvent être que temporaires: les travailleurs et la jeunesse n’auront pas d’autre choix que de reprendre le chemin de la lutte. De nouvelles explosions sociales se préparent; et elles éclateront avec d’autant plus de force.
 

France: Macron et la faillite du centre

En France, le capitalisme était déjà en crise bien avant 2008. Mais les élections de l’année dernière ont apporté à la bourgeoisie européenne un semblant de répit. Elle tremblait à l’idée de voir Marine Le Pen accéder au pouvoir – dans la foulée de Trump. Comme Trump, Le Pen est une réactionnaire chauvine. Elle est également hostile à l’Union européenne, ce qui a suscité une vive inquiétude à Bruxelles et Berlin, tout particulièrement après la débâcle du Brexit. Mais ce qui faisaitvraimenttrembler la bourgeoisie française, c'était la percée fulgurante de Jean-Luc Mélenchon dans les sondages, à la fin de la campagne électorale, car il aurait certainement remporté un second tour contre Le Pen ou même Fillon – et avait même une chance de gagner face à Macron.

La montée de Mélenchon illustre l’accélération de la polarisation – vers la gauche et vers la droite. Le Pen a battu Mélenchon de justesse; il aurait pu l’emporter si les soi-disant trotskystes n’avaient pas fait preuve d'une stupidité criminelle. A eux deux, Lutte ouvrière et le Nouveau Parti anticapitaliste ont obtenu le nombre de voix qui manquait à Mélenchon pour passer devant Le Pen et accéder au second tour.

Un affrontement direct entre Mélenchon et Macron au second tour aurait tout changé. Mais la manie de division des sectes gauchistes a empêché ce scénario de se concrétiser. Ces petites organisations auraient très bien pu mener une campagne sur un programme révolutionnaire, puis se retirer de la course électorale en appelant à voter pour Mélenchon. Si elles n’ont pas agi de la sorte, c’est parce qu'elles ont placé les intérêts de petite secte avant les intérêts généraux de la classe ouvrière française.

Au final, Macron a gagné, et la bourgeoisie a poussé un soupir de soulagement. C’était la défaite des extrêmes, et le triomphe tant attendu de la Modération! Depuis Paris, on s’est empressé de propager la bonne nouvelle jusqu’à Berlin, Rome et même Londres – où, dans la City, on a sorti le champagne. Le Centre avait gagné; mais qu’est-ce que ces gens entendent, au juste, par Centre? Ils veulent parler de la droite, qui masque sa véritable identité, se fait passer pour ce qu’elle n’est pas.

La victoire de Macron repose sur la faillite des deux grands partis traditionnels (le Parti socialiste et les Républicains). Le PS a été laminé; les Républicains ont fortement chuté et ne se sont même pas qualifiés pour le second tour des présidentielles. Le PS pourrait bien finir comme le PASOK, en Grèce. Les Républicains sont eux-mêmes dans une situation critique: plusieurs des figures dirigeantes ont quitté le parti pour rejoindre le gouvernement Macron (ou son parti); quant aux autres, ils sont divisés en différentes factions.

Le Parti communiste français a été discrédité par ses alliances avec le Parti socialiste; il est aujourd’hui relégué aux marges de la scène politique française. De son côté, le Front National, bien que battu aux élections, a néanmoins gagné 1,3 millions de voix par rapport à 2012, au premier tour. Mais la France insoumise, le mouvement de Mélenchon, a recueilli 3 millions de voix de plus qu'en 2012. Il représente désormais, avec les syndicats, la principale force d’opposition aux politiques de Macron. Selon un sondage d’octobre 2017, demandant quel est le premier parti d’opposition, la France insoumise représente 35% des réponses, contre 12% pour le Front National et seulement 2% pour le PS et le PCF! Le mouvement de Mélenchon est désormais le représentant principal de l’opposition, à l’Assemblée nationale et dans la rue.

Il est faux de dire que Macron s’est fait élire à la majorité absolue. La majorité absolue du corps électoral – en comptabilisant les votes blancs et l’abstention – n’a pas voté pour Macron! Et cette « majorité silencieuse » ne va pas garder le silence très longtemps. D’ailleurs, Macron n’a pas tardé à montrer son vrai visage; il a d’emblée confirmé son intention de réformer le Code du travail afin de faciliter les licenciements.

Engels disait que la France était le pays où la lutte des classes est toujours menée jusqu’au bout. Cela sera bientôt confirmé aux yeux de tous. Le pays va connaître des manifestations de masse, des grèves et des grèves générales. Un nouveau Mai 68 est tout à fait possible ; en fait, la situation le rend implicite.

L’Italie

La Grèce était le maillon le plus faible du capitalisme européen. L’Espagne se situe un cran plus bas, juste derrière la Grèce. Après l’Espagne vient l’Italie. Et après l’Italie vient la France. L’économie italienne stagne depuis le choc économique de 2008. Par conséquent, un très grand nombre de petites et moyennes entreprises ont fait faillite, incapables de rembourser leurs dettes.

Le système bancaire européen est dans un état critique. Il croule sous le fardeau des dettes; s’il ne s’est pas effondré, c’est uniquement parce que la Banque centrale européenne (BCE) lui fournit des béquilles pour qu’il puisse boiter un peu plus longtemps. Cette situation ne pourra pas durer indéfiniment, car les politiques de la BCE sont dictées par les Allemands. Et ces derniers ne comptent pas financer le déficit des pays de l’Europe du sud par les contributions qu’ils versent à la BCE.

Une profonde crise bancaire a éclaté en Italie. Le fait est que la plupart des banques italiennes sont en état de faillite. La réglementation européenne interdit le sauvetage des banques par leurs Etats, mais on a accordé une exception à l’Italie. Si le système bancaire italien s’effondre, il pourrait entraîner tout le système financier européen dans sa chute. Néanmoins, le sauvetage illégal des banques italiennes n’a réglé que des problèmes de surface, sans s’attaquer à leur racine. L’Italie est plongée dans une profonde crise, non seulement économique et financière, mais aussi politique.

Les Italiens ont perdu toute confiance dans les partis politiques. Cela a été mis en évidence lors du référendum de décembre 2016 sur la réforme constitutionnelle; Matteo Renzi a subi une défaite cuisante et sans appel. Le problème de la bourgeoisie italienne, c'est qu'elle n'a pas de gouvernement fort. Mais comment pourrait-elle se doter d’un gouvernement fort, alors qu’elle ne dispose pas même d’un parti fort? Auparavant, la bourgeoisie pouvait compter sur la Démocratie chrétienne, mais elle a été dissoute. Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi, est lui aussi affaibli. Quant au Parti démocrate – ce parti bourgeois né de la fusion d'une section de l’ancien Parti communiste, de ce qu’il restait de la Démocratie chrétienne et de diverses petites organisations bourgeoises –, il est en pleine déroute.

La soi-disant gauche est de plus en plus fragmentée, et, au total, elle est créditée d’à peine 7% dans les sondages d’opinion. Par le passé, la classe dominante italienne pouvait compter sur les dirigeants du PCI pour contrôler la classe ouvrière. Mais après des décennies de dégénérescence stalinienne et maintes trahisons, le Parti communiste, jadis tout puissant, a été réduit à néant.

Ce vide politique a favorisé la montée de Beppe Grillo et de son Mouvement 5 Etoiles. Il s’agit d’un mouvement de contestation, dont la composition est avant tout petite-bourgeoise, et qui s’est doté d’un programme fourre-tout, où certaines propositions sont réactionnaires. En réalité, ce mouvement n’est pas un parti; il n’a pas de structure. Et son programme se résume principalement à la sortie de l’euro. Mais en l’absence de toute alternative à gauche, il recueille des voix auprès des travailleurs qui rejettent le système établi, ce que résume le slogan: « Foutez-les tous à la porte ! »

Le mouvement de Grillo est un phénomène instable et contradictoire, qui va certainement vite s’essouffler. Ses contradictions internes feront bientôt surface; il ne tardera pas à entrer en crise. Il est impossible de prévoir avec précision la tournure que prendront les événements. Mais une chose est sûre: cette situation n’est pas favorable à la bourgeoisie italienne.

La classe ouvrière italienne, de son côté, a de formidables traditions révolutionnaires. La crise du capitalisme italien provoquera inéluctablement de nouvelles explosions sociales, d’une puissance inédite, à l’image de Mai 1968 en France ou de l’Automne Chaud italien de 1969. Une fois que les gros bataillons se mettront en mouvement, toute la situation se transformera rapidement, et de nouvelles formations politiques émergeront, très à gauche et radicales, comme cela s’est produit avant et après 1969.

 

L’Espagne

Malgré une reprise économique partielle, en Espagne, la crise du régime qui a éclaté en 2008 n’est en aucun cas résolue. Au fil des années, la récession, le chômage de masse, la dégradation du niveau de vie, auxquels viennent s’ajouter des scandales de corruption, ont précipité la démocratie bourgeoise espagnole dans une profonde crise de légitimité. La grande vague de mobilisations de masse, entre 2011 et 2015, a fini par trouver une expression politique, avec l’émergence et la montée de Podemos, qui a recueilli 21% des voix aux élections de 2016.

Le gouvernement de droite du Parti populaire (PP) est extrêmement fragile. Il dépend du soutien des nationalistes basques pour sa majorité au Parlement. Il est miné par de multiples affaires de corruption. Si la gauche avait uni ses forces pour le renverser, il aurait volé en éclats. Mais les dirigeants de Podemos comme de la Gauche Unie (Izquierda Unida) se sont avérés totalement incapables d’incarner une alternative crédible, pendant que le chef du Parti socialiste (PSOE), Pedro Sánchez, censé être « plus à gauche » que ses prédécesseurs, passait ouvertement dans le camp réactionnaire du nationalisme espagnol. A présent, depuis que Ciudadanos est arrivé en tête des élections du 21 décembre en Catalogne, la classe dominante espagnole apporte un soutien croissant à ce nouveau parti de droite, qui est tout aussi réactionnaire que le PP, mais qui présente de nouveaux visages, et n’est pas embarrassé des fardeaux que le PP a accumulés, à cause des affaires de corruption et de ses mesures antisociales.

La question catalane a fait office de catalyseur, qui a fait apparaître de profondes lignes de fractures dans la vie politique espagnole. Tous les partis de gauche sont désormais divisés et en crise. La droite souffle sur les braises pour attiser les flammes réactionnaires anti-catalanes et le nationalisme espagnol, le but étant de mobiliser les couches les plus arriérées. Et de son côté, la gauche reste sans réponse. Dès lors, il n’est pas exclu que Ciudadanos et le PP remportent les prochaines élections.

C’est le prix que la gauche espagnole doit payer pour les trahisons des dirigeants du PCE et du PSOE il y a quarante ans, lorsqu'ils ont accepté la Constitution réactionnaire de 1978, qui maintenait les anciennes structures de l’Etat franquiste, la monarchie, l’hégémonie de l’Eglise catholique – et conservait l’ancien appareil d’Etat répressif, le tout enduit d’une fine couche de « démocratie ».

La brutalité de l’Etat espagnol s’est montrée au grand jour lors de la répression qui s’est abattue en Catalogne contre les personnes dont le seul « crime » était de vouloir voter pour décider de leur propre avenir. La société espagnole a été rattrapée par ses vieux démons. Elle est aussi profondément divisée qu’il y a 40 ans. La jeunesse et les couches les plus avancées de la classe ouvrière comprennent la nature réactionnaire de la Constitution de 1978, et ils sont prêts à la combattre.

Les masses ont fait preuve de leur combativité dans les rues de Barcelone. Demain, ce sera les travailleurs et la jeunesse d’Euskadi, des Asturies, de Séville ou encore de Madrid. Ces mouvements devront inévitablement passer par des défaites et des revers, qui résulteront de la myopie, de l’ineptie et de la lâcheté de leurs dirigeants. Mais les travailleurs et la jeunesse espagnols, qui ont manifesté à maintes reprises leur envie de se battre au cours de ces dernières années, pourront en tirer de nouveaux enseignements.

Le passé lui aussi recèle de défaites, comme celle de la Commune des Asturies, en 1934, qui a mené aux deux « Années Noires » (« El Bienio Negro »). Mais cette défaite n’est en rien comparable aux défaites dont nous parlons à présent. Aujourd’hui, les forces de la classe ouvrière sont intactes – alors qu’en face, la base de masse dont disposait le camp de la réaction en 1934 est beaucoup plus faible: plus de garde maure, plus de paysannerie réactionnaire carliste. Quant aux étudiants qui avaient rejoint la Phalange en masse, ils soutiennent aujourd’hui résolument les travailleurs et la gauche.

Enfin, dans une période révolutionnaire, de telles défaites sont nécessairement le prélude à de nouveaux soulèvement. Par l’expérience de la lutte dans la rue, dans les usines et sur les campus, les travailleurs et la jeunesse pourront renouer avec les traditions révolutionnaires de 1931-1937, et de la formidable résistance contre la dictature franquiste. Dans la période à venir, l’Espagne se retrouvera à nouveau en première ligne des luttes révolutionnaires en Europe.
 

La Catalogne

Les revendications de la Catalogne, pour exercer son droit à l’autodétermination, représentent la plus sérieuse remise en cause du régime issu de 1978 depuis son édification. Plusieurs éléments entrent en ligne de compte. Tout d’abord, il y a la classe dominante, arriérée et réactionnaire, et son Etat, tout droit hérité de la période franquiste. Pour elle, toute tentative de remise en question de l’unité de l’Espagne équivaut à contester l’ensemble du régime, ce qui ouvrirait la voie à d’autres remises en cause (de la monarchie, des politiques d’austérité, etc.). C’est pourquoi la bourgeoisie espagnole était prête à utiliser tous les moyens en son pouvoir pour empêcher la tenue d’un référendum: répression policière, saisie des urnes, confiscation du matériel électoral, blocage de l’entrée des bureaux de vote, dissolution du gouvernement catalan et arrestation de ses membres, etc.

D’autre part, le gouvernement catalan, qui se compose de bourgeois et de petit-bourgeois nationalistes, avait perdu le soutien de la bourgeoisie catalane (les banquiers et les capitalistes), qui s’oppose à l’indépendance. Les politiciens nationalistes considéraient le référendum sur l’indépendance, au pire, comme un moyen de faire pression sur le gouvernement de Madrid afin d’obtenir de lui des concessions; au mieux, ils y voyaient un moyen de faire pression sur l’UE pour la forcer à intervenir, afin de pousser le gouvernement espagnol à organiser un référendum légal, dont la légitimité serait reconnue de tous. Pour ce qui est du PDeCAT (nouveau nom de la CDC, Convergence démocratique de Catalogne), ce parti bourgeois nationaliste était totalement discrédité à cause de ses politiques d’austérité, de ses pratiques répressives et de sa corruption avérée. Il s’est livré à des calculs cyniques, en saisissant la question de l'indépendance pour redorer son blason et rester au pouvoir. Ces partis n’avaient pas l’intention d’adopter les méthodes révolutionnaires qu’exige en Espagne l’exercice du droit à l’autodétermination.

Ils se sont vus contraints d’aller plus loin qu’ils ne le voulaient, au vu de l’irruption d’un mouvement de masse, lequel représentait un troisième facteur qu’ils n’avaient pas pris en compte. Le 20 septembre (où 40 000 personnes ont manifesté contre les perquisitions menées par la Garde Civile dans le gouvernement catalan), le 1eroctobre (où des centaines de milliers de personnes se sont organisées afin de garantir la tenue du référendum, et où 2 millions de personnes ont participé au vote), et le 3 octobre (où 3 millions de Catalans ont participé à la grève générale, pour dénoncer les violences policières), les masses ont fait irruption sur la scène, et ont commencé à prendre conscience de leur propre force. Dès lors, le gouvernement catalan s’est retrouvé au pied du mur: il a dû proclamer la République catalane, mais il n’était pas prêt pour autant à employer les méthodes nécessaires pour la défendre, à savoir des mobilisations de masse dans les rues, l’occupation de bâtiments officiels, la grève générale, la résistance contre les forces de la police espagnole. En d’autres termes, défendre la République catalane était une tâche révolutionnaire. On comprend donc mieux leur embarras, leurs hésitations et indécisions à l’issue du référendum, la « suspension » de la proclamation d’indépendance, le 10 octobre, leurs appels incessants à la négociation, leur quasi-trahison du mouvement le 25 octobre, et leur timide proclamation de la République catalane le 27 octobre, après quoi ils se sont enfuis.

Pendant ce temps, les masses qui ont participé au mouvement (une section de la classe ouvrière, la jeunesse surtout, et les couches des classes moyennes qui sont la colonne vertébrale de ce mouvement démocratique) ont progressivement désavoué leurs propres dirigeants. L’émergence des Comités pour la Défense de la République, et le rôle central qu’ils ont joué lors de la grève générale du 8 novembre, indiquent la voie à suivre. La République catalane est une revendication démocratique de base, qui remet en cause le régime espagnol dans son ensemble. Les marxistes soutiennent la lutte pour une République catalane, mais nous devons expliquer qu’elle ne pourra être victorieuse qu’au moyen de méthodes révolutionnaires. Le mouvement doit rompre avec ses dirigeants et se doter d’une direction fermement ancrée dans la classe ouvrière. Par ailleurs, il faut rallier les travailleurs hispanophones de Catalogne, ce qui n’est possible qu’en faisant converger la lutte pour une République et la lutte pour l’emploi, pour le logement, contre l’austérité, et en inscrivant clairement le mouvement dans la lutte plus large, commune à toute l’Espagne, contre le régime de 1978. C’est ce que résume notre mot d’ordre: « Pour une République socialiste catalane, étincelle de la révolution ibérique! ».

Les élections du 21 décembre, en Catalogne, n’ont rien réglé. En fait, elles marquent la mise en échec du régime monarchique espagnol: le bloc indépendantiste a renouvelé sa majorité au parlement régional – et va probablement prendre le contrôle du gouvernement catalan. Pour ce qui est de la distribution des sièges, on retrouve la configuration qui existait la veille du référendum du 1er octobre. Le mouvement démocratique va connaître des flux et des reflux. Les marxistes doivent y intervenir avec vigueur et agir auprès des sections les plus avancées de la jeunesse qui déjà tirent des conclusions révolutionnaires.

Royaume-Uni: le phénomène Corbyn

Il y a peu de temps encore, le Royaume-Uni était un des pays les plus stables d’Europe. A présent, c’est un des pays les plus instables, qui a connu une série de secousses. En Ecosse, la question nationale a un peu reculé, en conséquence de la percée de Jeremy Corbyn, mais elle n’a pas été réglée et peut être ravivée dans le contexte d'une nouvelle crise économique. Sous la surface en apparence calme, il y avait un ferment de colère, une indignation, une frustration surtout, et un désir ardent de changement, sans point de référence clairement identifié.

Les changements dans la conscience des masses ont fini par s’exprimer dans la percée fulgurante de Corbyn. En 2015, Corbyn avait été élu chef du Parti travailliste (Labour), à la faveur d'un accident. Mais son élection n’a jamais été acceptée par les blairistes, l’aile droite du Parti. Cela n’a pas échappé à Theresa May, qui en a tiré les conclusions logiques. Elle a convoqué des élections anticipées en juin 2017, intimement convaincue qu’elle remporterait une large majorité, et que le Parti travailliste serait laminé par les Conservateurs. Les Blairistes espéraient secrètement que leLabourserait battu, seul moyen à leurs yeux de se débarrasser de Corbyn, et ils ont cherché à lui mettre des bâtons dans les roues pendant la campagne.

Tout le monde s’attendait à un raz-de-marée en faveur des Conservateurs. Pourtant, à l’inverse, ce fut une défaite sévère pour eux, les médias et les traîtres de l’aile droite du Labour. Après le lancement de sa campagne, Corbyn a tenu des rassemblements de masse, débordant d’enthousiasme, notamment dans la jeunesse. Corbyn défendait le programme le plus à gauche que le Labourait défendu depuis des dizaines d’années, et il est tout de suite entré en résonance avec l’état d’esprit général de mécontentement. Ce séisme politique a pris tout le monde par surprise.

Des centaines de milliers de personnes, des jeunes surtout, ont adhéré au Labour.Avant que Corbyn en prenne la tête, le Parti comptait 180 000 membres. A présent, il compte 570 000 adhérents, ce qui en fait le plus grand parti d’Europe. Tout le monde voyait clairement que Corbyn était le véritable vainqueur des élections de juin 2017. Il jouit d’une popularité colossale auprès des masses.

La défaite des tenants du blairisme a été entérinée lors du Congrès annuel du Parti travailliste, en septembre 2017, où l’aile gauche est clairement devenue la force principale en son sein. Il n’empêche que les membres duLabourqui siègent au Parlement ou au Conseil privé (privy Council), et en particulier, l’appareil du Parti, restent sous le contrôle de son aile droite. La classe dirigeante et ses agents s’obstinent à maintenir leur emprise sur le Labour,mais pour le moment, ils sont bien obligés de renoncer à leurs projets de se débarrasser de Corbyn. Ils misent sur une tactique attentiste.

Cet esprit de révolte est une force souterraine, qui cherche un exutoire pour s’exprimer. Au Royaume-Uni, il l’a trouvé en Corbyn, et il est impératif que les marxistes britanniques concentrent leurs forces sur ce mouvement. Mais tout en soutenant Corbyn contre l’aile droite, il faut s’attacher, de façon constructive et fraternelle, à expliquer patiemment les limites du programme de Corbyn – et la nécessité d’un programme de portée révolutionnaire, visant la transformation socialiste de la société.

En toute probabilité, le Labourremportera les prochaines élections et Corbyn sera appelé à former un gouvernement. Mais la moindre tentative de mettre en œuvre les réformes figurant dans son programme se heurtera à la résistance acharnée de la classe dominante, aux actes de sabotage orchestrés par la cinquième colonne blairiste, ainsi qu’aux efforts pour édulcorer tout ce que son programme contient de plus radical. Une partie de la classe dominante envisage la perspective d’un réalignement des forces politiques britanniques, qui verrait émerger une nouvelle formation ou coalition au centre de l’échiquier politique, réunissant la « gauche » du Parti conservateur et l’aile droite du Parti travailliste. Ce scénario n’est pas encore à l’ordre du jour, mais il pourrait être mis à exécution comme moyen pour faire chuter un gouvernement travailliste dirigé par Corbyn. Cela dit, en cette période de polarisation politique et de crise économique, un parti ou une coalition du centre aurait une base très réduite. L’expérience d'un gouvernement Corbyn, et une possible scission au sein du Parti, prépareraient le terrain à un virage encore plus radical dans les rangs du Labour.

La Russie

Les soulèvements en Ukraine et l’annexion de la Crimée ont eu un impact important sur l’ensemble de l’échiquier politique russe. Mais la ferveur nationaliste de 2014, où la côte de popularité de Poutine dépassait les 84%, s’est progressivement évanouie. La baisse des prix du pétrole et (dans une moindre mesure) les sanctions des pays occidentaux ont provoqué la chute du taux de change du rouble, et l’augmentation de l’inflation, qui en 2015 atteignait les 13%.

Le taux de refinancement élevé de la Banque centrale (le taux d’intérêt que paient les banques sur les emprunts qu’elles font auprès de la Banque centrale), auquel s’ajoutent les sanctions économiques imposées par l’Occident, ont avant tout affecté le secteur financier, précipitant la faillite de dizaines de banques. Confronté à cette situation, le gouvernement a puisé dans ses réserves financières pour fournir un soutien aux grands groupes financiers et industriels qui entretiennent des relations étroites avec l’Etat, exacerbant ainsi la concentration du capital.

Parallèlement, le gouvernement a pris des mesures administratives pour lutter contre le chômage, et qui revenaient, en fait, à interdire les licenciements massifs. Afin de réduire le déficit budgétaire, un certain nombre de mesures très efficaces ont été introduites pour s’attaquer à la corruption et à l’évasion fiscale. Cette offensive visait en priorité la moyenne et la petite-bourgeoisie, en particulier les petites entreprises familiales, tels que les routiers.

Cette politique de Poutine ne répondait pas seulement à des objectifs économiques: il intervenait aussi en réaction à l’esprit de révolte dont faisaient preuve les couches moyennes dans les grandes villes, où son régime est le moins populaire. Poutine suit le principe: « Mes amis ont tous les droits – mes ennemis tombent sous le coup de la loi ».

Dans une même perspective, la mise en œuvre d’une réforme du système d’éducation supérieure a dégradé plus encore le niveau de vie général des enseignants et des professeurs, que Poutine soupçonne de déloyauté. Ce faisant, Poutine a pu maintenir un haut niveau de soutien à son régime, auprès non seulement de sa base mais aussi des retraités et des travailleurs à bas salaire, au détriment des classes moyennes des grandes villes. Ces dernières ont trouvé un canal politique pour exprimer leur mécontentement, par l’intermédiaire d’un démagogue bourgeois, Alexeï Navalny.

Depuis 2014, tous les partis représentés au Parlement, y compris le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF), apportent un soutien indéfectible à Poutine et à son gouvernement, en votant systématiquement en faveur des projets de loi présentés par le gouvernement. Bien entendu, cette ligne politique ne les aide guère à élargir leur propre base. Le KPRF traverse une crise qui dure depuis maintenant près de dix ans. Ses rangs sont soumis à une chasse aux sorcières permanente. Des membres ont été expulsés du parti sur la base d’accusations de « trotskysme » forgées de toutes pièces – bien que tous aient été de fidèles soutiens à Zyouganov, le dirigeant du KPRF.

Le Parti communiste a perdu deux tiers de ses membres à Moscou, à St Pétersbourg et dans d’autres grandes villes. Compte tenu de ces défections, Navalny a réussi à s’imposer en comblant le vide de l’opposition à Poutine. Démagogue classique, il cultive une image d’« homme du peuple », singeant servilement la tradition américaine. Mais il se démarque nettement des autres porte-paroles de l’opposition. Le principal levier de sa campagne repose sur les réseaux sociaux et notamment YouTube, où il met en ligne des vidéos pour dénoncer la corruption qui règne dans les hautes sphères du pouvoir.

Navalny lui-même n’a pas eu le droit de se présenter à l’élection présidentielle, compte tenu de ses deux condamnations pour corruption. Navalny appelle régulièrement ses partisans à descendre dans la rue. Sur tout le pays, environ 100 000 personnes répondent à l’appel et se mobilisent dans les grandes villes. Il s’agit principalement de jeunes qui sont séduits par la détermination dont Navalny semble faire preuve, et par sa maîtrise des réseaux sociaux.

Durant l’année écoulée, Poutine a réussi à juguler l’inflation et, plus généralement, à surmonter la crise – pour l’heure, du moins. Mais compte tenu du niveau actuel des prix du pétrole, le déficit budgétaire russe reste élevé. D’ici 2 à 5 ans, les fonds de réserve finiront inévitablement par être épuisés ; parallèlement, les possibilités qui s’offrent à la Russie d’avoir recours à un emprunt extérieur sont désormais très limitées. Si le prix du pétrole reste bas pendant encore 3 ou 4 ans, toute la situation se transformera en son contraire.

Alors, Poutine (qui sera évidemment réélu président) sera confronté à un sérieux problème. Le gouvernement ne sera plus en mesure de résoudre le déficit budgétaire sans effectuer de coupes drastiques dans les dépenses publiques. Dès lors, le soutien au régime de Poutine s’effondrera totalement. C’est pourquoi il saisit toutes les occasions de renforcer son contrôle d’internet et d’imposer des restrictions à la liberté d’expression et à d’autres droits démocratiques.

Pour l’instant, cela dit, Poutine dispose encore d’une marge de manœuvre. Il peut se permettre de ne pas sabrer les dépenses publiques ou réduire drastiquement les niveaux de vie. C’est principalement pour cette raison que les forces d’opposition n’ont pas réellement réussi à mobiliser des éléments prolétariens. A ce stade, ceux qui participent activement au mouvement de contestation sont principalement issus des classes moyennes. Bien qu’il se soit prononcé en faveur d’une augmentation du salaire minimum, Navalny n’a pas réussi à articuler son discours aux problèmes sociaux. Le succès que rencontre l’opposition à Poutine à la base ne peut être que limité si elle s’en tient à des revendications démocratiques et à des dénonciations de la corruption.

Néanmoins, une grande partie de la jeunesse, notamment des étudiants du secondaire et du supérieur, s’est ralliée à l’opposition. Ils sont nombreux à descendre dans la rue. C’est un développement symptomatique important. L’histoire de la Russie montre que le sursaut de la jeunesse étudiante est le signe avant-coureur d’un grand mouvement ouvrier à venir. « Le vent commence toujours à souffler au sommet des arbres »

L'Europe de l’Est et les Balkans

En Europe de l’Est, l’essor d’un nationalisme de droite et d’une rhétorique anti-immigration traduit l’effort des différents gouvernements de la région pour neutraliser le mécontentement populaire, qui est exacerbé par les faibles niveaux de vie et l’impact de la crise sur les masses, dans un contexte où la classe ouvrière n’a pas encore fait irruption sur la scène de manière décisive.

Les taux élevés de croissance du PIB – supérieurs à ceux enregistrés par les pays d’Europe occidentale – masquent la situation objective, celle de l’extrême exploitation capitaliste d’une classe d’ouvriers qualifiés, soumis au système des bas salaires qui a été imposé pour maximiser les taux de profit et attirer les investissements étrangers. Comme le souligne une étude récente menée par l’Institut syndical européen (« Pourquoi l'Europe centrale et orientale a besoin d'augmentations salariales »), si l’écart salarial entre l’Est et l’Ouest de l’Union européenne s’est lentement réduit jusqu’à 2008, cette tendance s’est à nouveau inversée, depuis. L'écart s’est creusé tout au long de la décennie écoulée.

En conséquence, on a pu voir émerger d’importants signes qui expriment la radicalisation de la jeunesse, dont les premiers symptômes s’observent dans les mobilisations contre la corruption dans plusieurs pays, expressions d’un rejet croissant du système dans son ensemble. Par ailleurs, des sections décisives de la classe ouvrière industrielle ont commencé à passer à l’offensive – souvent pour la première fois depuis l’effondrement des régimes staliniens – en organisant des grèves importantes pour revendiquer des hausses substantielles de leur salaire et une amélioration de leurs conditions de travail.

En Slovaquie, des milliers d’étudiants sont descendus dans la rue en avril 2017 pour réclamer la démission du Premier ministre Robert Fico, accusé de corruption. Peu après, une grève de masse a éclaté en juin, suivie par les 12 000 travailleurs des trois usines Volkswagen à Bratislava. Ils ont obtenu une augmentation de salaire de 14%. Kia et Peugeot ont également augmenté les salaires de 7% dans leurs usines slovaques, pour éviter des grèves.

Des mouvements de grande ampleur ont également éclaté en protestation contre des mesures réactionnaires. En Pologne, le gouvernement de droite comptait bannir le droit déjà très limité à l’avortement, mais il a dû faire marche arrière face à l’opposition massive des dizaines de milliers de femmes qui se sont mobilisées, toutes vêtues de noir, en octobre 2016.

Dans l’ex-Yougoslavie, le processus de radicalisation est plus avancé. Un climat d’hostilité croissante au régime bourgeois, réactionnaire et corrompu, a gagné la jeunesse et la classe ouvrière, comme l’a montré le mouvement insurrectionnel de février 2014 en Bosnie. De grandes grèves se sont multipliées au cours de l’année passée. La grève totale menée par 2 400 travailleurs de l’usine Fiat de Kragujevac, en juillet 2017, était la plus importante, mais n’était pas isolée: elle s’inscrivait au contraire dans un vaste mouvement gréviste très combatif, mené dans des usines et sur des lieux de travail de moindre envergure. Des grèves répétées et des manifestations ont également été déclenchées par les cheminots bosniaques.

En Serbie, la jeunesse s’est mobilisée contre la victoire écrasante du Premier Ministre Aleksandar Vucic aux élections présidentielles d’avril 2017; bien que des illusions petites bourgeoises y étaient prédominantes, ces manifestations ont montré qu’une section de plus en plus importante de la jeunesse est ouverte aux idées révolutionnaires. La situation présente un bon potentiel pour les marxistes yougoslaves, comme en atteste le fait qu’ils ont joué un rôle dirigeant dans les mobilisations à Novi Sad.
 

L'Amérique latine

Face à la débâcle électorale de Kirchner en Argentine, à la défaite du Parti socialiste unifié du Venezuela aux élections de l’Assemblée nationale, à l’échec essuyé par Evo Morales lors du référendum en Bolivie, et à la destitution de Dilma Rousseff au Brésil, les réformistes et les intellectuels « progressistes » sur le continent ont sombré dans le désespoir. Ils parlent de « vague conservatrice » et de poussée contre-révolutionnaire, sans la moindre compréhension des processus objectifs à l’œuvre.

Pendant une période de 10 à 15 ans, la majeure partie de l’Amérique du Sud a été traversée par une vague révolutionnaire, qui a affecté différents pays à des degrés d’intensité différents. Il y a eu l’élection de Hugo Chavez au Venezuela en 1998 et les événements révolutionnaires qui ont fait échouer le putschd’avril 2002, la lutte contre le lock-outpatronal de décembre 2002 à janvier 2003, l’Argentinazode 2001, les soulèvements en Equateur qui ont provoqué la destitution de Jamil Mahuad en 2000, puis la chute de Lucio Gutiérrez en 2005, ce qui a mené à l’élection de Rafael Correa en 2006. En Bolivie, on a vu la « guerre de l’eau » à Cochabamba entre 1999 et 2000, suivie des révoltes de la Guerre du Gaz d’octobre 2003 à juin 2005, qui ont abouti à l’élection d’Evo Morales. Le Pérou a connu les soulèvements populaires de l’Arequipazoau sud du pays en 2002.

On pourrait aussi évoquer les mouvements de masse contre les fraudes électorales au Mexique, en 2006, et la Commune d’Oaxaca la même année, ainsi que les mobilisations prolongées des étudiants en masse au Chili, les mobilisations massives contre le coup d’Etat de 2009 au Honduras, auxquels s’ajoute même l’élection de Lula da Silva au Brésil en 2002, bien qu’il ne s’agisse pas en soi d’un événement révolutionnaire. Tous ces développements témoignaient des aspirations populaires à un changement radical.

Conséquence de ces énormes mouvements des travailleurs (et dans certains pays, des masses paysannes), de nombreux gouvernements ont été portés au pouvoir sous des drapeaux « progressistes » ou « révolutionnaires ». Ils diffèrent clairement l’un de l’autre. Alors que Chavez par exemple, de façon confuse, a cherché et a été poussé à mettre en œuvre des changements révolutionnaires, Evo Morales, Correa et le couple Kirchner en Argentine aspiraient à rétablir l’ordre après l’irruption des masses sur la scène. Quant à Lula et Dilma, ils étaient des dirigeants réformistes qui ont lancé tout un programme de contre-réformes. Au Salvador, la gauche n’a disposé de quasiment aucune marge de manœuvre, et commence à faire machine arrière dans les modestes réformes qu’elle a introduites, brisant ainsi les illusions des masses à l’égard du FMLN (Front Farabundo Martí de libération nationale). Cette frustration est canalisée, au premier chef, par le maire de San Salvador, Nayib Bukele, qui a été expulsé du Parti et jouit d’une grande popularité dans la jeunesse.

Néanmoins, tous ces gouvernements ont connu une relative stabilité sur une période prolongée. C’était en partie dû à la force du mouvement des masses, que la classe dominante ne parvenait pas à mater frontalement (les coups d’Etat au Venezuela en 2002, en Bolivie en 2008 et en Equateur en 2010 ont tous échoué). Avant tout, ces gouvernements ont profité d’une période où le prix des matières premières et du pétrole est resté élevé, ce qui leur a permis de mettre en œuvre des programmes sociaux et d’éviter de s’attirer la grogne des masses.

Tiré par la croissance économique en Chine, le prix des matières premières a augmenté de façon constante entre 2003 et 2010. Le cours du pétrole est passé de 40$ le baril à plus de 100$. Le gaz naturel, qui jusqu’alors s’était établi autour de 3$/Mbtu, a oscillé entre 8$ et 18$. Les cours du soja ont fait un bond, de 4$ à 17$ le boisseau. Le prix du zinc est passé de moins de 750$/tonne à un record de 4 600$/tonne, le cuivre a augmenté de 0,60$ à 4,50$ la livre, et l’étain, de 3 700$/tonne à 33 000$/tonne.

Une telle envolée des prix des matières premières et des sources d’énergie a offert aux différents gouvernements une certaine marge de manœuvre. Mais cette période est arrivée à son terme, et toute la région a été précipitée dans une récession en 2014-2015. C’est la cause économique profonde des défaites électorales et des divers échecs essuyés par ces gouvernements, qui s’étaient toujours limités à rester sur une base capitaliste.

L’essor de la Révolution vénézuélienne a offert à l’économie cubaine un relatif répit. Cette période s’est désormais refermée. Cuba reste basé sur une économie planifiée, mais les réformes qui y ont été introduites ont élargi l'espace de l’économie de marché, autorisant les petites entreprises privées et visant à attirer des investissements privés de grande ampleur. Le but est d’accroître la productivité par des méthodes capitalistes, sans faire intervenir le contrôle ouvrier sur la production. Aujourd’hui encore, de nombreuses conquêtes sociales restent en vigueur, mais leur portée est de plus en plus limitée et leur qualité se dégrade. Les inégalités sociales sont exacerbées. Cela représente un très sérieux danger. Des élections se tiendront dans les prochains mois, où pour la première fois, le président ne sera issu ni de la famille Castro, ni des rangs des dirigeants historiques de la révolution. Nous pourrions voir les oppositions et pressions de l’aile droite du capitalisme, intérieures et étrangères, mais également une réaction inverse de la part de ceux qui n’ont pas bénéficié de ces réformes et de ceux qui comptent défendre la révolution socialiste.

Contrairement à ce que suggèrent les lamentations et gémissements de la « gauche » en Amérique latine, la déchéance de Kirchner en Argentine et de Dilma au Brésil ne découle pas d'un « virage à droite ». L’arrivée au pouvoir de Temer et de Macri a provoqué des mouvements de contestation de masse, où la classe ouvrière a manifesté son opposition aux contre-réformes menées par la droite. L’Amérique latine n’entre pas dans une période de paix sociale et de stabilisation du capitalisme, mais d’exacerbation des contradictions et d’intensification de la lutte des classes. Pour preuve, un mouvement insurrectionnel a éclaté au Honduras suite aux élections de 2017. Quelques années plus tôt, en 2015, au Guatemala, un conflit interne au sein de la bourgeoisie a donné lieu à des mobilisations de masse de la jeunesse, des organisations paysannes et de la classe ouvrière. Ce processus se poursuit. En 2017, une grève générale a été organisée pour réclamer la destitution du président Jimmy Morales et de 107 membres du Parlement. D’autres pays suivront la même voie, tels que le Mexique, où des élections présidentielles vont se tenir cette année et donneront aux masses une occasion d’exprimer le ressentiment et l’hostilité qu’elles éprouvent envers la barbarie capitaliste.

Le Venezuela

La tentative de renverser le gouvernement Maduro, orchestrée par l’oligarchie vénézuélienne et soutenue par l’impérialisme, semble avoir été déjouée pour le moment. Les erreurs et l’indécision des dirigeants de l’opposition, ainsi que la réaction des masses, qui se sont vigoureusement mobilisées lors des élections de l’Assemblée nationale constituante de juillet 2017, ont provisoirement sapé l’offensive réactionnaire que l’opposition avait menée pendant la première moitié de l’année. Cependant, aucun changement fondamental n’a été apporté vis-à-vis de la crise économique ou des politiques que mène le gouvernement.

Le Venezuela reste plongé dans une profonde récession, marquée par l’hyper-inflation et la diminution rapide des réserves en devises étrangères, ce qui a un impact très négatif sur le niveau de vie des masses. L’impérialisme continue à resserrer l’étau en imposant des sanctions financières. Le gouvernement poursuit sa politique de concessions aux capitalistes et de négociations avec les dirigeants officiels de l’opposition. Il n’a qu’un seul but: se maintenir au pouvoir. L’échec temporaire de l’offensive menée par l’opposition a donné lieu à une accentuation des différenciations au sein même du mouvement bolivarien. Des manifestations de travailleurs ont éclaté, et des candidats bolivariens de gauche sont venus concurrencer les candidats officiels lors des élections municipales.

Notre position est claire: nous sommes contre le renversement du gouvernement Maduro par l’opposition, vu que les conséquences en seraient catastrophiques pour les masses. En même temps, nous ne pouvons pas soutenir la ligne politique du gouvernement, qui mène tout droit à l’échec et à la liquidation de la révolution bolivarienne.

L’état d’esprit général se fait de plus en plus critique envers les dirigeants bolivariens, qui n'ont pas l’autorité qu’avait Hugo Chavez. Exemple: Eduardo Saman, un ancien ministre qui s’est affirmé comme défenseur du contrôle ouvrier et un adversaire du grand capital et des multinationales, a décidé de présenter sa candidature aux élections municipales de décembre 2017, contre la candidature officielle du PSUV.

Certes, la bureaucratie était clairement déterminée à saboter la campagne de Saman; il s’agit néanmoins d’un tournant décisif dans la situation, qui ouvre de nouvelles possibilités à la tendance marxiste au Venezuela.

 

L'Inde et le Pakistan

Narendra Modi a été porté au pouvoir en 2014 en surfant sur la vague de déception générale des travailleurs indiens et d’une couche de la bourgeoisie elle-même, unis dans leur hostilité envers le Parti du Congrès. Mais il n’a satisfait aucune des attentes de ses bases électorales. Sa politique de démonétisation et l’application de la Taxe sur les Biens et les Services (TVA) étaient censées stimuler l'investissement, mais, à l’inverse, elles ont fragilisé l’économie indienne, qui a vu son taux de croissance passer de plus de 9% à moins de 7% en 2017.

La courte période de forte croissance, entre 2014 et 2016, a désormais fait place à un net ralentissement. Même pendant la phase de croissance plus rapide, le taux de chômage a augmenté et Modi a multiplié les attaques contre le mouvement ouvrier, ce qui a entraîné une intensification de la lutte des classes. Les étudiants, les paysans et les ouvriers sont tous descendus dans la rue. Les grèves de septembre 2016 ont été suivies par plus de 180 millions de travailleurs, soit 50 % de plus que lors de la grève générale organisée un an plus tôt.

Au Cachemire aussi, les masses sont descendues dans la rue, et le gouvernement, ébranlé par les mobilisations, n’a pu briser provisoirement le mouvement qu’en ayant recours à la répression brutale. Néanmoins, l’influence du mouvement a rayonné dans tout le reste du pays, en particulier dans la jeunesse étudiante. Modi a tenté de détourner l’attention des masses en ravivant le sectarisme hindou, mais ces mesures de diversion ne seront efficaces que pendant une période limitée. A un certain stade, ces divisions seront brisées par la montée de la classe ouvrière.

Les événements au Pakistan et en Inde sont interconnectés. Les classes dirigeantes indienne et pakistanaise ont un intérêt commun au maintien des relations conflictuelles entre les deux Etats, qui permettent de focaliser l’attention des masses. Mais la position de la classe dirigeante pakistanaise est de plus en plus fragile.

Alors que les Etats-Unis suspendent l’aide qu’ils accordaient au régime pakistanais, la Chine assure la relève. La Chine a un intérêt particulier à se rapprocher du Pakistan, en tant qu’allié stratégique et Etat-tampon contre l’Inde, mais aussi comme plaque tournante des opérations navales et maritimes chinoises dans l’Océan indien. Cependant, les investissements chinois ne créent pas d’emplois et n’atténuent pas les contradictions qui minent la société pakistanaise.

La question nationale est de plus en plus explosive. Dans certains territoires, comme au Baloutchistan, la présence chinoise vient exacerber le sectarisme, qui n’est que la couverture de la guerre par procuration que se livrent les puissances extérieures (les Etats-Unis, la Chine, l’Arabie Saoudite, l’Iran...). Chaque jour, les politiques réactionnaires de la classe dirigeante sont exposées aux yeux des masses, qui n’ont plus que mépris pour cette élite véreuse qui gouverne et pille le pays.

Par le passé, les dirigeants du Parti du peuple pakistanais (PPP) ont joué un rôle de catalyseur de la colère populaire, s’inscrivant dans une tradition de lutte qui remonte à la fin des années 1960, sous la direction d'Ali Bhutto. Mais après de longues périodes au pouvoir à mener des politiques d’austérité, le PPP est miné par la corruption et très discrédité. C’est ce qui a permis à Nawaz Sharif et à sa Ligue musulmane du Pakistan de faire un retour en force. A présent, les masses ont compris que Sharif lui-même n’est qu’un énième politicien bourgeois corrompu qui n’a rien à leur apporter.

Il y a une hostilité générale contre tous les membres de la classe politique, perçus comme autant de fripouilles motivées seulement par leurs intérêts propres, au détriment des travailleurs et des pauvres. Par le passé, l’armée aurait déjà pris le pouvoir, dans un tel contexte, mais l’armée elle-même est divisée et démoralisée. Les généraux hésitent à se charger eux-mêmes de faire le ménage. C’est dans ce contexte qu'on assiste au début de luttes des travailleurs et de la jeunesse.

L'Afrique

L’Afrique du Sud a connu de nombreuses années d’intensification de la lutte des classes, qui a précipité l’effondrement de l’alliance tripartite entre le Congrès national africain (ANC), le Parti communiste sud-africain (SACP) et le Congrès des syndicats sud-africains (COSATU). Les mouvements de grève et les mobilisations dans les universités ont mené à la percée des Economic Freedom Fighters (Combattants pour la liberté économique) et de la nouvelle fédération des syndicats, dirigée par le syndicat métallo NUMSA. Le mouvement est pour l’instant dans une phase de reflux, mais le régime est sorti fortement ébranlé de cette grande vague protestataire.

La crise économique, la colère des masses, le pillage flagrant des ressources publiques par l’élite noire arriviste qui gravite autour des familles Zuma et Gupta, viennent déstabiliser la situation et saper l’autorité de l’ANC. La grande bourgeoisie, qui avait collaboré avec Nelson Mandela pour stabiliser la situation suite aux événements révolutionnaires des années 1980 et 1990, est entrée en conflit avec la couche de nouveaux riches et la clique dirigeante réunie autour de Jacob Zuma. Enême temps, la classe dirigeante ne peut pas se permettre d’ignorer complètement l’ANC, parce qu’il n’y a aucun autre parti pour stabiliser la situation. Conscients de cet état de fait, les partisans de Zuma ont joué avec le feu, en faisant monter les enchères. L’affrontement entre les deux camps, et la scission potentielle au sein de l’ANC pourraient avoir des conséquences révolutionnaires dans le pays le plus développé du continent africain.

Au Nigeria, suite à la formidable irruption de la lutte des classes en janvier 2012, le pilier principal de l’ordre bourgeois, le Parti démocratique populaire (PDP), s’est discrédité aux yeux des masses. Dès lors, la classe dirigeante s’est empressée de mettre sur pied un nouveau parti, le Congrès des progressistes (APC) – qui provient en fait de la fusion de plus petites formations – et à sa tête elle a placé Muhammadu Buhari, qui lui semblait être un bon candidat auquel se rallieraient les masses et qui pourrait enrayer le processus de radicalisation.

La manœuvre a été possible parce que les dirigeants du Congrès du travail du Nigéria, principale confédération syndicale, s’étaient totalement discrédités: plutôt que de construire sur les bases du mouvement de 2012, ils ont contenu ce mouvement, tout en refusant de préconiser l’édification d’un parti ouvrier indépendant. En l’absence d’alternative aux dirigeants syndicaux désormais décriés, la voie était libre pour Buhari. Pourtant, malgré tous ces développements, aucun des problèmes pressants auxquels se heurtent les masses n’a été réglé. C’est ce qu’ont traduit dernièrement les mouvements sécessionnistes pour la proclamation de la République du Biafra, au sud-est du pays. Quoique réprimés par l’armée, ces soulèvements témoignent des tensions latentes qui perdurent sous la surface de la société nigérienne. Lorsque toutes les illusions à l’égard de Buhari se seront complètement évanouies, la lutte des classes fera à nouveau irruption, à une échelle plus vaste encore qu’en 2012.

En Afrique occidentale et centrale, la période écoulée a vu la vigoureuse progression des mouvements de masse contre les bourgeoisies locales, qui s’adonnent à la corruption et à l’exploitation. Ces énormes mouvements se sont étendus sur plusieurs longues périodes, et ont mobilisé des millions de personnes. Les masses ont suivi l’exemple des luttes héroïques au Burkina Faso, dans des pays où l’économie déjà très fragile est frappée de plein fouet par la crise économique globale. Les violations des droits démocratiques commises par les régimes affaiblis, plus récemment au Togo et en République démocratique du Congo, ont été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. La jeunesse, notamment, renvoie dos à dos l’oppression généralisée et les vieux gouvernements au pouvoir depuis des décennies. La misère endémique dans la région, ainsi que le rôle fallacieux des dirigeants bourgeois de l’opposition – dont l’unique but est de venir remplacer ceux qui sont à la tête du régime – apportent la confirmation, d’une part, de la théorie de la révolution permanente, et d’autre part, de la nécessité de construire une organisation révolutionnaire internationale. En l’absence d’une direction efficace, après l’énorme irruption des mobilisations de masse, le mouvement s’est essoufflé. La seule conclusion que les masses peuvent en tirer, c'est qu’elles ne peuvent en aucun cas faire confiance aux vieilles directions. La théorie marxiste et une organisation révolutionnaire sont nécessaires pour sortir de cette impasse.

Pessimisme de la bourgeoisie

Le centenaire de la Révolution d’Octobre a donné aux stratèges du capital une occasion de réfléchir à l’histoire – et de s’inquiéter de l’avenir. Le 15 août 2017, Martin Sandbu écrivait dans le Financial Times :

« Cette année est marquée par l’anniversaire de deux événements – le centenaire de la Révolution russe et les dix ans qui se sont écoulés depuis le début de la crise financière mondiale – qui ont plus de points communs qu’on ne le pense à première vue… Le modèle qui était sorti victorieux de la guerre froide a été ébranlé jusque dans ses fondements [...] par la crise financière mondiale… Le communisme sclérosé qu’était devenu le bloc soviétique à partir des années 1980 s’est effondré sous le poids de ses propres contradictions politiques et économiques. Avec les bouleversements politiques survenus l'année dernièreon se demande à présent si les économies de libre marché vont subir le même sort.» (Nous soulignons)

Il poursuit:

« Friedrich von Hayek a affirmé que la flexibilité des prix du marché renferme plus de renseignements qu’un organe central de planification ne pourrait jamais réussir à rassembler; et donc que la prise de décision est plus efficace quand elle découle d’une constellation de facteurs, que des instances étatiques. […] Cependant, la crise financière mondiale a été une douche froide, qui a remis en question toute assertion faisant du capitalisme financier occidental le meilleur mode d’organisation économique.»

Il conclut :

« Ce qui s’est produit il y a 10 ans a été la terrible prise de conscience que les créances financières accumulées au cours des années d’expansion précédentes étaient irrécouvrables, et que la production économique à venir, sur laquelle les débiteurs avaient misé, ne serait pas suffisante pour régler l’ensemble de ces créances financières. [...] le libéralisme de marché, à son tour, a trahi les promesses qu’il avait fait miroiter. Les économies occidentales sont aujourd’hui bien plus pauvres que les tendances d’avant le krach ne l’avaient prédit. La crise et ses répercussions ont laissé à la jeunesse, notamment, peu de raison d’espérer que les possibilités de s’enrichir, qui s’étaient présentées à leurs parents et grand-parents, se présenteraient également à elle. ...Un système social peut perdurer très longtemps en dépit des désillusions. [...] Mais dès que les moyens de subsistance des gens cessent d’être garantis, tout ce soutien s’effondre. »

Parmi les experts capitalistes sérieux, certains commencent à comprendre que les procédés mis en œuvre au cours des trente dernières années ne fonctionnent plus. Dans un article du journal allemand Die Zeit intituléLa mort d'un dogme, on nous informe que même le FMI a reconnu que ses politiques n’ont pas l’effet escompté. Mais évidemment, ils n’en tirent jamais toutes les conclusions qui s’imposent. (Mark Schieritz, Die Zeit, juin 2016).

Wolfgang Streek, de l’Institut Max Planck, a dressé la liste de tous les problèmes du capitalisme dans un long article publié dans la New Left Review, intitulé Comment va finir le capitalisme ?, sur lequel il est plus longuement revenu dans son ouvrage paru en 2016. Il souligne la crise de légitimité qui frappe le système capitaliste parce qu’il n’est plus en mesure d’offrir autant qu’il ne l'a fait par le passé, si bien que les gens commencent à remettre le système en question. C’est ce qui explique l’instabilité électorale qui s’observe dans de nombreux pays. Il soulève également la question de savoir si les politiques dont le capitalisme a besoin peuvent être introduites par l’intermédiaire du « système démocratique ». Il se demande par là si un « système démocratique » peut ou non imposer à la classe ouvrière ce dont la bourgeoisie a besoin.

Dans son article, Streek constate que le capitalisme « va rester pour le moment dans les limbes, mort ou bien sur le point de mourir de sa propre overdose, sachant que personne n’a le pouvoir de se débarrasser de son cadavre en décomposition ». C’est plutôt une bonne description de l’état dans lequel se trouve le capitalisme actuel. Il est significatif que Martin Wolf, commentateur économique en chef au Financial Times, ait éprouvé le besoin de répondre à Streek, dans un article dont le titre n’est pas anodin: « Plaidoyer contre les théories de l’effondrement du capitalisme » (« The case against the collapse of capitalism », FT,2novembre 2016). Les stratèges du capitalisme comprennent les maux qui rongent leur propre système!

Lénine expliquait que s’il n’est pas renversé, le système capitaliste pourra toujours se relever de ses crises, même les plus profondes. Même dans les années 1930, il y a eu des phases de reprise. Cela fait sept ans que la presse bourgeoise parle de reprise économique. En réalité, la reprise actuelle est la plus faible de toute l’histoire; il en découle un certain nombre de développements. Bien entendu, le système capitaliste peut encore compter sur des réserves importantes, et si les capitalistes et les banquiers pressentent qu’ils risquent de tout perdre, ils pourront avoir recours à des mesures keynésiennes. Mais leurs réserves ne sont pas inépuisables, et elles se sont vidées à un rythme alarmant au cours des dix dernières années. Par conséquent, quand la prochaine crise éclatera, car elle est inévitable, les capitalistes et les banquiers se retrouveront dans une position bien plus précaire qu’ils ne l’étaient auparavant, pour en atténuer l’impact.

Ils répètent constamment qu’ils ont appris les leçons de 2008. Mais ils avaient aussi dit qu’ils avaient appris les leçons de 1929. Comme Hegel le soulignait, quiconque étudie l’histoire en conclura que personne n’en a jamais rien appris. En dernière analyse, peu importe quelle sera l’attitude de la bourgeoisie, qu’elle ait recours au keynésianisme, au monétarisme, au protectionnisme, ou autre: quelle que soit sa réaction, ce ne sera pas la bonne. Au Moyen-Âge, les prêtres disaient : tous les chemins mènent à Rome. A présent, on peut proposer une variation sur ce thème: sur la base du capitalisme, tous les chemins mènent à la ruine.

Conclusion

Il n’y a pas si longtemps, il semblait ne pas se passer grand-chose dans le monde. La discussion sur les perspectives mondiales se concentrait sur un ou deux pays. Mais à présent, un même processus révolutionnaire, d'une intensité plus ou moins grande, intervient dans tous les pays du monde, sans exception. Notre discussion porte donc sur le processus général de la révolution mondiale.

Pour les marxistes, analyser les perspectives économiques n’a rien d’un exercice académique ou d’un jeu de l’esprit. Ce qui importe est d’en déceler les effets sur la lutte des classes et sur l’évolution de la conscience de classe. Mais puisque la conscience est toujours en retard sur les événements, il y a eu un inévitable décalage entre le début de la crise et l’intensification de la lutte des classes.

La bourgeoisie, empirique jusqu’à l’aveuglement, a été incapable de percevoir les ferments de colère et les forces souterraines qui grandissaient et se préparaient, en silence, à crever la surface. La bourgeoisie se félicitait de ne pas voir éclater de révolution. Une fois remis du choc initial de 2008, les banquiers et les capitalistes ont repris leurs activités habituelles, comme si de rien n’était. Comme autant d’hommes ivres qui dansent au bord d’un précipice, ils se sont adonnés à leur transe jubilatoire de l’enrichissement, à un rythme plus endiablé encore, pendant qu’en face, la condition des masses allait de mal en pis.

Trotsky a analysé ce qu’il appelait « le processus moléculaire de la révolution ». Dans son Histoire de la révolution russe, il souligne que ce qui détermine la conscience des masses n’est pas seulement la crise économique, mais plutôt le processus d’accumulation du ressentiment qui se développe tout au long de la période précédente. Sous le calme apparent fermente la colère des masses, jusqu’à ce que le seuil critique soit atteint, où la quantité se transforme en qualité.

Aujourd’hui, le sentiment de soulagement qu’éprouvait la classe dirigeante a brusquement laissé place au pessimisme et aux mauvais pressentiments. Des convulsions politiques et sociales s’observent partout, accompagnées d’une extrême instabilité à l'échelle mondiale et de changements brutaux dans les relations internationales. Même si l’économie redémarre, une telle amélioration ne viendra pas automatiquement infléchir l’évolution de la conscience des masses, qui a été façonnée par les souvenirs de dizaines d’années de stagnation ou de dégradation de leur niveau de vie. La très faible reprise aux Etats-Unis ne relève que d’une amélioration très relative, qui ne concerne que certains secteurs seulement. Elle reste étrangère aux chômeurs des régions sinistrées de la rustlbelt.Et partout ailleurs, rien ne donne l’impression qu’une véritable reprise est engagée; elle n’a aucunement ravivé la confiance dans le système ou l’optimisme quant à l’avenir, bien au contraire.

Un même scénario se retrouve dans le référendum britannique sur la sortie de l’Union européenne. Il y a d’innombrables raisons qui expliquent pourquoi les voix en faveur du Brexit l’ont emporté. Mais un facteur crucial réside dans la très nette disparité régionale, entre le nord et le sud des îles britanniques. Les banquiers et les spéculateurs de la City de Londres tiraient profit de leur appartenance à la communauté européenne, qui leur offrait un accès privilégié aux marchés financiers très lucratifs d’Europe. Mais faire partie de l’UE n’a eu absolument aucun effet bénéfique sur les régions pauvres du nord-est ou du Pays de Galles, qui depuis des décennies sont frappées par la désindustrialisation, la fermeture des mines de charbon et des chantiers navals.

La croissance des inégalités

Partout il y a une colère brûlante contre les niveaux grotesques d’inégalité: la richesse obscène d’une petite minorité parasitaire contraste nettement avec la pauvreté et le désespoir grandissants à la base de la société. Les bourgeois sérieux sont de plus en plus inquiets de cette tendance, car elle met en danger la stabilité de tout le système. Partout il y a une haine brûlante à l’égard des riches. Beaucoup de gens se demandent: si l’économie va si bien, pourquoi nos conditions de vie ne s’améliorent pas? Pourquoi détruisent-ils les aides sociales, la santé et l’éducation? Pourquoi les riches ne payent pas de taxes? Et ces questions ne trouvent pas de réponses.

Les bourgeois sont de plus en plus alarmés par les conséquences politiques de la crise. Loin de sentir les bénéfices de la soi-disant reprise, la plupart de gens de la classe ouvrière sont plus pauvres qu’ils ne l’étaient avant le krachde 2008. Le McKinsey Global Institute a trouvé que 65-70% des « segments de revenus » dans les économies des pays avancés ont connu soit la stagnation, soit une chute de leurs revenus entre 2005 et 2014. Des pays comme l’Italie ont vu tous les segments de revenus affectés (Poorer Than Their Parents, McKinsey Global Institute).

Dans le pays capitaliste le plus riche et le plus puissant qui n’ait jamais existé, il n’y a pas eu d’augmentation réelle des conditions de vie pendant près de 40 ans. En fait, pour la plupart des Américains, les conditions de vie ont reculé. Et ce n’est pas une exception. Dans tous les pays, la génération actuelle des jeunes est la première depuis 1945 qui ne peut pas espérer de meilleures conditions de vie que la génération précédente.

La polarisation de la richesse aux Etats-Unis continue sans cesse. Entre 2000 et 2010, les profits ont augmenté de 80% et les salaires de 8%, tandis que les revenus moyens des familles ont baissé de 5%. Ces chiffres montrent que l’augmentation massive des profits a été accomplie au détriment de la classe ouvrière. The Economist, « What about the workers ? », 25 mai 2011,https://www.economist.com/blogs/buttonwood/2011/05/profit_margins_and_wages.

Les chiffres des revenus avant impôts sous-estiment la question. Ils ne prennent pas en compte d’autres facteurs tels que l’augmentation des heures travaillées et de la précarité – que ce soit des contrats « zéro heure » ou des emplois temporaires –, ou les coupes dans les services d’aide sociale. Tout cela s’ajoute à la pression que supportent les familles de la classe ouvrière.

La crise a les effets les plus durs et les plus directs sur les jeunes gens. Pour la première fois depuis des décennies, la nouvelle génération n’aura pas les mêmes conditions de vie que celle de ses parents. Cela a des conséquences politiques graves. Dans tous les pays, la pression intolérable sur la jeunesse trouve son expression dans une augmentation nette de la radicalisation politique. Sur toutes les questions, la jeunesse se trouve bien plus à gauche que le reste de la société. Elle est bien plus ouverte aux idées révolutionnaires que les autres couches de la société et elle forme par conséquent notre base naturelle.
 

Les leçons de l’effondrement du stalinisme

En 1991, l’effondrement de l’Union soviétique a changé le cours de l’histoire. A cette époque, la bourgeoisie et ses échos dans le mouvement ouvrier – les réformistes – étaient euphoriques. Ils parlaient de la fin du socialisme, du communisme, et même de « la fin de l’histoire ». Ce que Francis Fukuyama voulait dire par son célèbre aphorisme n’était pas que l’histoire en tant que telle était terminée, mais que la chute de l’Union soviétique signifiait que le socialisme était fini. Il s’ensuivrait logiquement que le seul système qui pouvait exister était le capitalisme (la libre économie de marché), et dans ce sens l’histoire était terminée.

Ce qui était étonnant, avec la chute du stalinisme, c'était la vitesse à laquelle ces régimes apparemment puissants et monolithiques se sont effondrés une fois qu’ils ont été défiés par des mouvements de masse en Europe de l’Est. Cela reflétait le pourrissement interne et le déclin du régime. Mais le déclin du capitalisme sénile devient de plus en plus clair pour des millions de gens.

Quand le Mur de Berlin est tombé, Ted Grant a prédit que, rétrospectivement, la chute du stalinisme apparaîtrait comme le premier acte d’un drame suivi d'un deuxième acte, encore plus dramatique: la crise globale du capitalisme. Nous voyons à présent la vérité de cette idée. Au lieu de la prospérité universelle, il y a la pauvreté, le chômage, la faim et la misère. Au lieu de la paix, il y a guerre après guerre. Le même processus qui a soudainement causé la chute du stalinisme peut arriver au capitalisme. Dans un pays après l’autre, nous assistons à des chocs soudains qui sont en train de tester la résistance du système et d’exposer ses faiblesses.

Les institutions de la démocratie bourgeoise, auxquelles beaucoup de gens faisaient aveuglément confiance, par le passé, commencent à être discréditées, partout. Le peuple ne fait plus confiance aux politiciens, aux juges, à la police, aux services de sécurité, ni même à l’Eglise: tout le système est soumis à un examen et une critique intenses. La télévision britannique posait la question suivante à un représentant de Wikileaks : « suggérez-vous sérieusement que les services de renseignement américains mentent? » Il a répondu: « Ils disent toujours des mensonges! » Et c’est ce que beaucoup de gens commencent à croire.

Les organisations de masse: la crise du réformisme

La crise du capitalisme est aussi la crise du réformisme. Partout, les partis traditionnels – de droite comme de gauche – sont en crise. Des organisations qui semblaient solidement ancrées, immuables, s'enfoncent dans la crise, déclinent, voire s'effondrent. Les partis réformistes qui, au pouvoir, ont mené de sévères politiques d'austérité, sont rejetés par leur électorat traditionnel.

Le même processus est à l’œuvre dans pratiquement toute l'Europe – à des rythmes et des degrés divers, selon les pays. C'est le cas en France, mais aussi aux Pays-Bas. Certes, le parti d'extrême droite de Geert Wilders y a été battu, lors des dernières élections: la bourgeoisie a alors poussé un soupir de soulagement. Mais ce qui est encore plus significatif que la défaite de Wilders, c'est la débâcle du Parti travailliste néerlandais, qui a été pratiquement liquidé. Il a perdu 75% de son soutien électoral.

En Belgique, l'ascension du Parti du Travail de Belgique (PTB) est un développement significatif. Cette ancienne secte maoïste est désormais un parti réformiste de gauche – bien qu'il se déclare toujours marxiste et communiste. En Wallonie, la région francophone du pays, le PTB arrive juste derrière le Parti socialiste. C'est aussi le cas à Bruxelles. Dans la ceinture rouge de Bruxelles, le PTB atteint jusqu'à 25 % des voix. Et il progresse aussi en Flandres.

Les masses réclament du changement. Elles cherchent un expression politique organisée à leur colère. En Grèce, pendant toute un période, elles ont fait tout ce qu'elles ont pu pour changer la société. Il y a eu de nombreuses grèves générales et manifestations de masse. Mais ici intervient la question la plus importante: le facteur subjectif.

Dans leur recherche d'une issue à la crise, les masses se tournent vers une première option politique, la mettent à l'épreuve, puis la rejettent au profit d'une autre option. C'est ce qui explique les violentes oscillations de l'opinion publique vers la gauche et vers la droite. Mais les masses ne trouvent pas ce qu'elles cherchent. Les gens qui sont censés les diriger – les politiciens de gauche, les sociaux-démocrates, les ex-communistes et, surtout, les dirigeants syndicaux – ne veulent pas lutter contre l'austérité et pour une transformation profonde de la société.

Trotsky expliquait que la trahison est inhérente au réformisme. Il ne voulait pas dire que tous les dirigeants réformistes trahissent délibérément la classe ouvrière. Il peut y avoir des réformistes honnêtes; tous ne sont pas des carriéristes corrompus et des agents de la bourgeoisie dans les organisations ouvrières. Cependant, même les réformistes honnêtes n'ont pas comme perspective la transformation socialiste de la société. Ils pensent qu'il est possible de mener les réformes progressistes dans les limites du capitalisme. Ils se considèrent comme de grands réalistes. Or, dans le contexte du capitalisme en crise, leur « réalisme » se révèle être la pire des utopies.

Pendant des décennies, le PASOK a été le plus grand parti de la classe ouvrière grecque. Mais il s'est effondré après avoir mené, au pouvoir, des politiques d'austérité drastiques. Les travailleurs se sont tournés vers Syriza, qui était jusqu'alors un très petit parti. Alexis Tsipras est devenu l'homme politique le plus populaire, dans le pays. En juillet 2015, il a organisé un référendum posant la question: « doit-on accepter les coupes budgétaires de Frau Merkel ? ». Le « non » l'a très largement remporté (61%).

Ainsi, le peuple grec a voté massivement contre l'austérité : pas seulement les travailleurs, mais aussi les classes moyennes, les chauffeurs de taxi et les petits commerçants. Dès lors, Tsipras aurait pu dire: « Nous n'allons plus payer un seul euro à ces gangsters! Assez! Nous allons prendre le pouvoir et appeler les travailleurs d'Espagne, d'Italie, d'Allemagne, de France et de Grande-Bretagne à suivre notre exemple. Nous devons lutter contre la dictature des banques, des capitalistes – et pour une authentique démocratie socialiste en Europe. »

Si Tsipras avait dit cela, il aurait obtenu un très large soutien. Les gens auraient dansé dans les rues. Le peuple grec aurait été prêt à faire des sacrifices, et même de gros sacrifices, à condition d'être convaincu qu'il se battait pour une cause juste – et que les sacrifices seraient les mêmes pour tous. Tsipras n'avait qu'à lever le petit doigt pour mettre fin au capitalisme en Grèce. Il pouvait exproprier les banquiers, les grands armateurs et les gros industriels. Mais Tsipras n'est pas un marxiste. C'est un réformiste. Il ne lui est même pas venu à l'idée de s'appuyer sur le pouvoir des masses. Il a capitulé face au chantage de Berlin et Bruxelles. Il a signé un accord bien pire que celui initialement proposé, ce qui a provoqué une profonde démoralisation et un effondrement du soutien à Syriza – bien que ce parti ne soit pas encore détruit, faute d'alternative.

Le même processus affecte aussi l'Espagne qui traverse une profonde crise politique. Comme l'ascension de Syriza en Grèce, la rapide ascension de Podemos est une expression claire de la soif de changement des travailleurs et de leur mécontentement à l'égard des vieux partis traditionnels. Mais les vacillations et la confusion politiques des dirigeants de Podemos a engendré une certaine déception, dans la base de ce parti, avant même qu'il n'accède au pouvoir. Le flirt de Pablo Iglesias avec la social-démocratie a provoqué une chute du soutien électoral à Podemos et une profonde division dans la direction du Parti.

A présent, la direction de Podemos regarde vers sa droite, c'est-à-dire vers le PSOE, dans l'espoir de trouver un accord pour renverser le gouvernement détesté de Rajoy. En conséquence, les dirigeants de Podemos ont modéré leur discours. Ils subissent d'énormes pressions pour apparaître comme plus « respectables », comme « des hommes et femmes d'Etat ». Cela ne peut que renforcer la confusion et la désorientation de leur propre base.

Le nouveau dirigeant du PSOE, Pedro Sanchez, n'est qu'un très pâle reflet de Corbyn ou de Mélenchon. Mais comme il a osé poser la question d'un gouvernement de coalition avec Podemos et les nationalistes catalans, la classe dirigeante espagnole a tenté de le chasser de la direction du PSOE. Cependant, la base militante du PSOE a rejeté cette manœuvre – et, par un vote interne, a remis Sanchez à la tête du PSOE.

Les cas mentionnés ci-dessus sont différentes variantes du même processus. Partout, les vieux partis réformistes et ex-staliniens sont en crise. Certains ont connu des scissions; d'autres ont disparu (l'Italie est un exemple extrême: les vieux partis socialistes et communistes y ont été liquidés). On a également vu l'émergence de nouvelles formations politiques, telles Syriza et Podemos.

Comme l'écume des vagues, ces nouvelles formations sont le reflet de profonds courants, sous la surface. Cependant, il manque à ces organisations une base solide et stable dans la classe ouvrière et les syndicats. De ce fait, et du fait de leur composition largement petite-bourgeoise, ces organisations sont instables et peuvent s'effondrer aussi rapidement qu'elles ont surgi.

A ce stade, l'exemple de Corbyn fait figure d'exception. Comme nous l'avons expliqué, ce développement fut le résultat d'un accident – mais d'un accident révélant une nécessité, comme l'aurait dit Hegel. Le point fort du mouvement de Corbyn, c'est d'avoir fourni un point focal à la colère accumulée des masses, et en particulier des jeunes. Son point faible sera révélé lorsque les limites de son programme réformiste seront mises à l'épreuve dans le cadre d'un gouvernement travailliste.

Tout cela signifie que notre tactique doit toujours être flexible, en phase avec les conditions concrètes et le niveau de conscience de la classe ouvrière – et d'abord de ses éléments les plus actifs et avancés. Dans tous les cas, notre position consiste en un soutien critique.

Nous soutiendrons les réformistes de gauche dans leur lutte contre la droite. Nous ferons pression pour qu'ils aillent plus loin. Mais dans le même temps, on doit expliquer patiemment aux jeunes et aux travailleurs les plus conscients quelles sont les limites d'un programme qui ne vise pas le renversement du capitalisme, mais cherche seulement à le réformer de l'intérieur: c'est une utopie qui, dans le contexte du capitalisme en crise, et indépendamment des intentions des dirigeants réformistes, ne peut que mener à la défaite – et au retour de la droite au pouvoir.

Radicalisation de la jeunesse

L’instabilité politique et sociale se propage comme un vent chaud d’un pays d’Europe à l’autre. La conscience en évolution s’est reflétée dans un sondage de la jeunesse publié dans Quartz, le 28 avril 2017. Il faisait partie d’un rapport sponsorisé par l’Union européenne intitulée « Génération Quoi ? ». On a posé la question suivante à environ 580 000 sondés, dans 35 pays: « Participeriez-vous activement à un soulèvement de masse contre la génération au pouvoir s’il se produisait dans les prochains jours ou les prochains mois ? » Plus de la moitié des 18-34 ans ont répondu oui. L’article conclut: « Les jeunes Européens sont dégoûtés du statu quo en Europe. Et ils sont prêts à descendre dans la rue pour que ça change. »

Le rapport se concentre ensuite sur des sondés de 13 pays pour mieux comprendre sur quoi les jeunes sont optimistes ou frustrés en Europe. Parmi ces pays, les jeunes Grecs étaient « particulièrement intéressés à rejoindre un soulèvement de masse contre leur gouvernement, répondant oui à 67% ». Les sondés grecs étaient aussi plus enclins à croire que les politiciens étaient corrompus, et ils avaient une perception négative du secteur financier de leur pays.

Les jeunes en Italie et en Espagne étaient les suivants, avec respectivement 65% et 63% voulant participer à un soulèvement de masse. En France, un pays qui a la révolution dans ses gènes, 61% de la jeunesse a répondu « oui ». Mais même aux Pays-Bas, qui ont jusqu’à présent échappé au pire de la crise, un tiers des jeunes ont répondu « oui ». Le chiffre est de 37% en Allemagne et de presque 40% en Autriche.

Pendant la campagne électorale, des adolescents français ont organisé des rassemblements à Rennes et dans d’autres villes pour manifester contre les deux candidats au second tour des présidentielles. Des manifestants ont bloqué des écoles, tandis que d’autres ont marché vers le centre-ville avec des pancartes « expulser Marine Le Pen, pas les immigrés » et « nous ne voulons ni Macron, ni Le Pen ». Le rapport note que les sondés de France se plaignaient d’un certain nombre de développements négatifs – trop de corruption, trop d’impôts, trop de riches – comparé au reste de l’Union européenne.

Ces chiffres indiquent qu’un profond changement a lieu. Le rapport conclut: « L’apathie des électeurs parmi les jeunes a été longtemps décrite comme une tendance inquiétante. Au Royaume-Uni, par exemple, la participation de la jeunesse aux élections générales a chuté de 28 points, passant de 66% en 1992 à 38% en 2005. Mais cette participation à la baisse n’est pas nécessairement une preuve de l’apathie politique ».

Le problème de la direction

Certaines personnes superficielles demandent: « Si les choses vont si mal, pourquoi il n’y a pas eu de révolution ? » La classe dirigeante, qui s'attendait au pire, se félicitait qu'il n'y en ait pas eu. Comme le pire ne s’est pas immédiatement matérialisé, elle a eu un soupir de soulagement. Puis elle est retournée à la kermesse lucrative, pendant que tout le monde assistait à l’anéantissement de ses conditions de vie et de ses perspectives d’avenir. En d’autres termes, elle se comporte comme un homme en train de couper la branche sur laquelle il est assis.

En réalité, le retard dans le processus de la révolution n’a rien de surprenant. Pendant des décennies, les banquiers et les capitalistes ont construit de puissantes défenses pour leur système. Ils contrôlent la presse, la radio et la télévision. Ils profitent des ressources financières virtuellement sans limites, qu’ils utilisent pour acheter les services de partis politiques – pas seulement de droite, mais aussi de « gauche » –, mais aussi de nombreux dirigeants syndicaux « responsables ». Ils peuvent compter sur le soutien de professeurs d’université, d’avocats, d’économistes, d’évêques et des couches les plus privilégiées de l’intelligentsia. Et si cela ne suffit pas, ils peuvent toujours compter sur la matraque du policier, les juges et les prisons.

Mais il y a une autre barrière à la révolution, bien plus puissante. La conscience humaine, contrairement à ce que pensent les idéalistes, n’est pas progressiste et certainement pas révolutionnaire. Elle est par nature et profondément conservatrice. La plupart des gens sont effrayés par le changement. Dans des conditions normales, ils aspirent à ce qui leur est familier, à ce qu’ils connaissent: des idées, des partis, des dirigeants et des religions familiers. C’est bien naturel et cela reflète un instinct de conservation. Cela renvoie à des jours très anciens, quand nous vivions dans des grottes et avions peur des animaux dangereux tapis dans l’ombre.

Il y a quelque chose de rassurant dans la routine, les habitudes et les traditions – dans le fait de marcher sur des sentiers battus. En règle générale, les gens n’acceptent l’idée du changement que sur la base de grands événements qui secouent la société jusque dans ses fondations, transformant la conscience et forçant les gens à regarder les choses telles qu’elles sont vraiment. Cela n’arrive pas graduellement, mais de manière explosive. Et c’est précisément ce que nous voyons arriver partout. La conscience commence à rattraper son retard – soudainement.

La question la plus importante est celle de la direction. En 1914, les officiers de l’armée allemande décrivaient ainsi l’armée britannique stationnée en France: « Des lions dirigés par des ânes ». Et c’est une bonne description de la classe ouvrière, partout. Les dirigeants réformistes jouent un rôle des plus pernicieux, s’accrochant au « libre marché » même quand il s’effondre autour d’eux.

Les dirigeants réformistes de droite sont complètement corrompus. Ils ont abandonné depuis des décennies toute prétention à défendre le socialisme; ils sont devenus les plus fidèles serviteurs des banquiers et des capitalistes. Ils prennent volontiers la responsabilité des coupes dans les dépenses sociales et des attaques contre les conditions de vie – pour protéger le capitalisme. Mais ce faisant, ils se discréditent aux yeux des masses qui les soutenaient, auparavant.

Il y avait une logique évidente à tout cela. Dans une période d’ascension du capitalisme, il était possible de faire des concessions à la classe ouvrière, particulièrement dans les pays capitalistes avancés d’Amérique du Nord, d’Europe et au Japon. Mais dans une période de crise profonde, les bourgeois disent qu’ils ne peuvent plus permettre de réformes. Au contraire, ils demandent la liquidation des réformes qui ont été gagnées depuis 1945. Pour les masses, le réformisme avec des réformes a un sens. Mais le réformisme sans réformes, ou plutôt le réformisme avec des contre-réformes, n’a aucun sens.

La longue période d’ascension du capitalisme qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale a scellé la dégénérescence de la social-démocratie. Cette dégénérescence a pénétré profondément jusque dans ses bases. La plupart des vieux militants des partis sociaux-démocrates et des syndicats ont été démoralisés par la dernière période. Ils sont désabusés, désorientés et profondément sceptiques. Ils sont complètement déconnectés de l’humeur réelle de la classe – et ne la reflètent pas.

Cette couche de militants n’a jamais rien compris. Ils ne représentent pas le présent ou le futur; ils sont seulement le reflet de la démoralisation des défaites passées. La situation est encore pire avec les ex-staliniens, qui ont complètement abandonné toute perspective socialiste ou tout instinct de classe révolutionnaire. Il se peut que certains d’entre eux redeviennent actifs quand la lutte des classes se développera. Mais la plupart de ces réformistes et ex-staliniens sont tellement imprégnés de scepticisme qu’ils sont un obstacle sur le chemin des militants ouvriers et de la jeunesse vers la révolution socialiste.

Notre position, en tant qu’organisation révolutionnaire, ne peut pas être déterminée ou influencée de quelque façon par les préjugés de cette couche. Notre tactique est basée sur la situation réelle: la crise organique du capitalisme, qui en retour produit une nouvelle génération de combattants de classe qui seront bien plus révolutionnaires que l’ancienne génération ne l’a été. Nous devons nous appuyer sur la jeunesse: les étudiants, les lycéens et par-dessus tout la jeunesse de la classe ouvrière, qui est exploitée sans pitié et qui est ouverte aux idées révolutionnaires.

Nous sommes dans une période de chocs et de changements brusques dans la situation, qui touchent tous les pays sans exception. Le centre politique s’effondre partout, reflétant une polarisation de classe grandissante. Là où il y avait auparavant la stabilité politique, il y a une instabilité croissante. Les élections conduisent à un choc après l’autre, à de brusques oscillations vers la droite ou vers la gauche. Des choses qui n’étaient pas supposées arriver ont maintenant lieu. Nous devons être prêts pour de grands changements, qui peuvent arriver plus tôt que nous ne le pensons. Si la gauche déçoit les aspirations des masses, il peut y avoir des mouvements vers la droite qui, à leur tour, prépareront de plus gros mouvements vers la gauche.

Nous devons suivre le processus tel qu’il se développe. Nous devons nous armer de patience révolutionnaire, puisqu’il est impossible d’imposer notre agenda aux événements, qui suivent leur propre trajectoire à leur propre vitesse. Mais nous devons aussi nous préparer à des changements nets et soudains, qui sont impliqués par l’ensemble de la situation. Des événements colossaux peuvent nous tomber dessus bien plus tôt que nous le pensons. Il n’y a pas de place pour la complaisance. Nous devons construire les forces de la Tendance marxiste révolutionnaire aussi vite que possible. Nous devons avoir un sens de l’urgence. Nous sommes sur la bonne voie. Nous devons faire nos preuves dans l’action et la pratique pour être les véritables et dignes héritiers des traditions de 1917, de Lénine, de Trotsky et de la révolution bolchevique.

Nous devons avoir une confiance absolue dans notre classe, la classe ouvrière, la seule classe créative, la classe qui crée toutes les richesses dans la société, la seule classe vraiment révolutionnaire, qui tient le sort de l’humanité entre ses mains. Nous devons avoir une totale confiance dans les idées du marxisme et, last but not least, nous devons avoir confiance en nous-mêmes, une confiance absolue dans notre capacité – armés des idées du marxisme – à construire les forces nécessaires pour mener la lutte pour changer la société, pour mettre un terme à ce régime de cruauté, d’injustice, d’exploitation et d’esclavage, et amener la victoire du socialisme dans le monde entier.

Turin, le 7 février 2018

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1 juin 2018 5 01 /06 /juin /2018 01:46

Depuis les années 1980, le spectre du voile dit islamique, qui n’est en fait qu’un foulard méditerranéen, hante la France et d’autres pays occidentaux avec la régularité d’un métronome si bien qu’un être rationnel en arrive à perdre foi dans la capacité des êtres humains à raisonner. Les arguments sur cette question sont répétés à l’identique de façon récurrente, compulsive et convulsive sans que jamais l’on ne sorte de ce cercle vicieux, ce qui peut laisser supposer que cela convient aux cercles dirigeants ...qui sont peut-être vicieux. Cette fois-ci c’est l’élection d’une déléguée étudiante du syndicat UNEF qui pose problème car celle-ci a la mauvaise idée de porter un habillement certes légal mais qui, malgré tout, ne devrait pas être porté selon les grands prêtres d’un laïcisme qui rappellent plus des religieux en mission que des analystes capables de proposer une réflexion...laïque.

Ce qui nous amène à aborder ici cette question, en essayant de présenter les arguments de ceux (et celles !) qui ne sont pas convaincus par le discours dominant et qui pensent autrement. Et surtout en essayant de comprendre en quoi le phénomène en question pose des questions qu’on ne veut pas poser, sans doute pour ne pas avoir à y répondre. À l’heure où l’idéologie libérale-libertaire propagée par l’aile étudiante petite-bourgeoise de la révolte de 1968 bat de l’aile, la « révolution sexuelle » ayant abouti en finale à provoquer son contraire, les campagnes « mee too » et « balance ton porc ! » qui sont symptomatiques des échecs remportés par le « il est interdit d’interdire » et le « jouir sans entraves » qui couronnent les reculs des conquêtes sociales de trente glorieuses qu’on veut éradiquer définitivement. Par ces manœuvres de diversion sur un sujet connexe et qui serait resté futile s’il n’avait pas été grossi, c’est le rassemblement potentiel de tout le peuple dans sa diversité et pour sa souveraineté commune qui est en fait attaqué dans l’oeuf.

La Rédaction

 

 

Société de la convoitise et de la frustration

-

Quelques raisons de l’enfermement ethnocentrique islamiste et islamophobe

 

Mai 2018

 

Bruno Drweski

 

Nous avons été récemment submergé par la vague « Mee too ! » et « Balance ton porc ! »1qui, comme toutes les vagues imposées d’en haut, nous provient de l’autre rive de l’Atlantique nord, du pays avec lequel nous semblons liés par un pacte apparemment éternel ou quasi-éternel, en tout cas non critiquable. Cette campagne, dans sa version « féministe » bourgeoise radicale, a non seulement dénoncé les violences sexuelles sans aucun doute condamnables faites aux femmes mais bien souvent les mâles en soi2, censés être tous ou quasiment tous des prédateurs incontrôlables. Fini donc la galanterie, les poèmes courtois ou l’humour derrière lequel se cacherait systématiquement un instinct de conquête et de domination. Dans une société où la femme se doit de porter des vêtements non seulement différents de ceux des hommes, comme il est de coutume depuis la plus haute Antiquité, mais surtout beaucoup plus déshabillés et aux contours plus marquant, en haut comme en bas. Dans une société où également, la « pub » omniprésente - la réclame donc - ne peut solliciter la convoitise du consommateur de voiture, de parfum, de yaourt ou d’un paquet de nouilles sans aguicher le chaland avec une femme jouant sur les pulsions à peine enfouies en portant une jupe remontée jusqu’au nombril et un décolleté plongeant jusqu’au genoux ...ou presque. On se demande bien où se trouverait la cohérence entre la situation de mâles censés être en rut permanent et dont la testostérone est encore plus boostée par ces pub aguichantes, une reductio adsexum de la vie proposée parla plupart des analystes « sociétaux », faute d’analyses sociales de leur part, et qui sont frustrés devant des femmes aux cheveux ondulant, à la poitrine suggestive et aux jambes divines devant lesquelles ils sont malgré tout cela sommés de s’obliger à subir une glaciation instantanée auto-administrée, donc pire qu’une émasculation d’eunuque.

 

Dans cette société, si elle ne veut pas se limiter à la cuisine et aux enfants, la femme est souvent réduite à un choix binaire : ou devenir « mâlement » prédatrice dans le style Thatcher, Meir, Lagarde, Morano, Tassin, Clinton ou onduler de la coiffure et du c… pour « profiter » des opportunités offertes par la promotion canapé, ce qu’ont accepté par exemple les victimes consentantes de Weinstein aux USA et tant d’autres en France, depuis l’exemple donné par les maîtresses successives de chaque roi ou grand courtisan de France, chose contre laquelle le peuple, en particulier les femmes de Paris, se sont rebellées au moment de la Révolution française ...sans grand succès. Car il faut rappeler que c’est à la cour de France que les courtisanes ont commencé à laisser voir leurs cheveux puis leurs poitrines alors que les femmes du peuple de France ont jusqu’à très récemment considéré comme vulgaire une femme sortant « en cheveux ». C’est la culture des élites aristocratiques et bourgeoises qui est descendue vers les classes populaires et pas le contraire, malgré toutes les révolutions françaises successives.

 

Ayant en tête la réprobation générale visant les mâles prédateurs, on aurait pu penser que les idées et comportements développés par les femmes qui préfèrent couvrir le maximum de leurs atours, coiffure, poitrine, jambes, et exigeant des mâles extérieurs à leur famille qu’ils baissent leur regard quand ils leur parlent, rencontrent une approbation générale des militantes féministes patentées, celles qui dans la foulée de 1968 exigeaient de pouvoir se réunir exclusivement « entre femmes » pour élaborer les principes d’un féminisme arrivé très tardivement sur les bords de la Seine. Doit-on rappeler que le premier pays européen à avoir accordé le droit de vote aux femmes a été la Finlande alors russe en 1906 et que l’Albanie, la Turquie ou l’Egypte ont accordé ce droit avant la France. Doit on rappeler que les femmes avaient le droit exclusif de posséder des biens depuis 1400 ans dans les pays du sud de la Méditerranée, dans les pays musulmans donc, alors qu’en France ce n’est que dans les années 1960 que le droit d’une femme à posséder un compte en banque sans l’autorisation de son mari a été « acté » ?

 

La tradition du « voile », en fait du foulard couvrant les seuls cheveux et oreilles, correspond à la tradition populaire millénaire appliquée tout autour de la Méditerranée depuis les temps les plus anciens, Mésopotamie, Israël antique, Phénicie, Grèce antique*, christianisme, islam. Ce n’est qu’en Europe occidentale, et très récemment, que nos grands mères, dans leur masse, c’est-à-dire hors aristocratie et haute bourgeoisie, ont été poussées par étapes à montrer leurs bras, puis leurs cheveux, puis leurs poitrines, puis leur jambes, dans des costumes aux moulures suggestives ...ce que n’ont pas du faire les hommes ...sauf BHL pour le décolleté. Ce qui a commencé avec la vague du « new look » made in USAdes années cinquante. Preuve s’il en est que, sexisme ou pas, genre ou pas, il existe toujours une différence visible et massivement acceptée entre les deux sexes/genres, qu’elle soit dans l’habillage ou le déshabillage. Ce que les « féministes » bourgeoises semblent ne pas avoir « acté » sinon, en conséquence avec leurs principes d’égalité ou plutôt de similarité absolue, elles prôneraient une obligatoire mode unisexe.

 

Existe-t-il un accessoire vestimentaire qui ne soit pas ‘politique’ à l’époque où tout est dans le paraître ? On mesure son rang social au coût marchand de sa montre, de son sac, de sa jupe ou de ses chaussures, c’est donc bien un affichage politique que de choisir le vêtement que l’on porte. Et mettre un vêtement sexuellement aguichant fait également partie d’un choix en faveur de la société de consommation désignée tout d’abord par le philosophe marxiste György Lukacs sous l’appellation de « société de la convoitise », une expression qui décrit bien la chose.

 

Histoire de voiles

Il existe néanmoins au sein de la civilisation méditerranéenneune différence fondamentale entre la conception chrétienne dont ont inconsciemment hérité les laïcistes les plus radicaux, athées ou pas, et la conception islamique du recouvrement obligatoire. Car, depuis Saint Paul et son épitre aux Corinthiens, le foulard que les chrétiennes devraient en principe porter témoigne explicitement selon lui de leur soumission exigée à l’homme par Dieu, conception que l’islam n’a pas reprise puisqu’il a pour la première fois affirmé l’égalité des sexes devant Dieu. Ce qui explique d’abord l’immense malentendu existant entre les féministes des pays chrétiens et post-chrétiens et les féministes musulmanes. Malentendu qu’ignorent en particulier la plupart des femmes dites « de culture musulmane » et « occidentalisées » qui ne connaissent pas, à la fois les tréfonds de la culture chrétienne et européenne et ceux de la culture arabe et islamique. Pour comprendre en fait rationnellement le pourquoi des contradictions qui traversent notre société par rapport à la question du « voile », il faut donc d’abord prendre en compte le fait que ce malentendu doit être additionné à l’immense contradiction de la société de consommation et de la convoitise que nous avons décrit plus haut et dans lequel le sexe, à côté de l’argent et du pouvoir, constituent la base cultuelle du système dominant. Allant à l’encontre de toutes les traditions religieuses mais aussi de toutes les traditions révolutionnaires.

 

Deux contradictions cumulées héritées d’une histoire longue commune à toute la civilisation méditerranéenne et qui se généralisent dans une société française et occidentale en perte de puissance, de repères, de consensus minimum et de perspectives de progrès économique, culturel et social entre les cercles encore dominants ou s’identifiant comme tels et la masse des populations prolétarisées, sous-prolétarisées et lumpenprolétarisées, autochtones ou en provenance des périphéries et des ex-colonies. Dans une société donc où la promotion sociale est bloquée et où la tendance s’inverserait plutôt, tendant vers celle du déclassement.

 

Alors que la langue française s’appauvrit et s’américanise, que la macdonaldisation de la cuisine et des aliments se répand, que la mode devient guenille, que la vulgarité devient la règle, que l’inculture devient générale, que l’insécurité, sanitaire, sociale, professionnelle, économique, financière dans une flexibilité à tordre le cou se répandent inexorablement, sous la domination de notre « grand frère d’Amérique » en perdition. Tout cela produit une masse de frustrations successives. Frustrations sexuelles bien sûr, mais aussi et surtout affectives, sociales et économiques, ce dont témoignent la hausse vertigineuse de la consommation des calmants et antidépresseurs, la généralisation de la pornographie, l’utilisation des drogues, l’alcoolisme, etc, malgré tous les échappatoires inventés pour calmer la cocote minute sociale, jeux abrutissant, sport spectacle, cultes de la forme et de l’ego, fragmentations ethno-communautaristes, sectes, terrorismes manipulés, etc. En ce sens là, l’islam rappelle beaucoup des éléments oubliés de notre propre tradition méditerranéenne perdue ou abandonnée, au moment où la France et toute l’Europe occidentale puis orientale et en finale le monde entier ont mis le cap vers les rivages de l’Atlantique nord, de « l’American way of life » et du mythe du « self made man » hyper individualiste et consommateur compulsif.

1 <https://www.balancetonporc.com >

2< https://www.20minutes.fr/societe/2221919-20180215-homme-deux-trois-agresseur-militante-feministe-caroline-haas-balance-chiffres >

 Islam ou pudeur ?

Avec l’islam, la femme a acquis, pour un temps au moins, le droit à la propriété, à l’égalité, à l’héritage, etc. il y a 1400 ans donc ...même si ces droits ont très souvent été largement rognés depuis dans de nombreux pays musulmans, un peu comme les droits sociaux que nous avions obtenus dans la foulée du Conseil national de la Résistance et des luttes sociales des « trente glorieuses » et qui nous sont rognés par pans entiers, à l’heure donc de notre propre décadence. Ce qu’on appelle à tort et malicieusement le « voile » n’est qu’un foulard, car le voile ...voile ...la face donc, comme son nom l’indique, c’est ce qu’on appelle aussi le « niqab » ou « voile intégral ». Ce foulard ne constitue pas selon certains exégètes musulmans une obligation religieuse mais il correspond en tous cas à l’impératif de pudeur contenu dans le Coran, et il est devenu une habitude depuis le premier khalife de l’islam, Abou Bakr, de considérer que la coutume vestimentaire de La Mecque, que les femmes de Médine ne pratiquaient semble-t-il pas avec une même radicalité, correspondait à l’esprit de l’islam. Les Mecquoises reprenaient en fait ce que toute la Méditerranée faisait depuis l’Antiquité, la femme devait couvrir tout ce qui aguichait potentiellement le mâle, la chevelure, les bras, la poitrine et les jambes, et ce dernier devait de son côté couvrir tout ce qui allait des genoux au nombril et baisser son regard lorsqu’il s’adressait à une femme qui n’était pas de sa famille. Pudeur vestimentaire exigée de la femme contre maîtrise manifestée de son comportement exigée de l’homme. Équilibre voulu et que certains exégètes voient plutôt comme symbolique tandis que d’autres l’interprètent au sens littéral, interprétations laissées en tous cas au libre choix des personnes concernées.

 

Le recouvrement édicté dans des termes vagues dans le Coran n’est donc pas un signe de soumission ou de domination comme il l’est dans la Bible, mais il est explicitement déclaré comme une mesure de protection de la femme face aux tentations possibles qu’elle pourrait éveiller en des temps où les services de sécurité ne pouvaient pas intervenir dans le métro aussi rapidement qu’aujourd’hui comme nous y incitent désormais les annonces auditives de la RATP1, sans lesquelles les femmes ne sauraient sans doute pas comment elles devraient réagir. Car, depuis la plus haute Antiquité, les poètes ont chanté les attraits sexuels de la chevelure féminine combinée à celle de son corps, et aucun homme ne reste à leur égard indifférent, soyons honnêtes et reconnaissons le. Ce qui ne fait pas pour autant de nous des « bêtes de sexe » en rut constant comme on nous le serine pour nous culpabiliser ...et nous pousser à la consommation.

 

Est-ce l’islam, la femme ou l’égalité sociale qui pose problème ?

Dans ce contexte, le foulard antique mais réduit aujourd’hui dans une très large mesure à l’islam n’est donc pas du tout un « geste ostentatoire », ni même forcément une obligation religieuse imposée, il est un conseil facilitant le savoir vivre, le vivre ensemble et l’abaissement des tensions et malentendus potentiels dans la société. C’est tout au moins comme cela que le perçoivent les musulman/e/s cultivés et connaissant bien leur culture. Ce qui bien sûr n’est pas toujours le cas. Une musulmane qui porte le foulard préfère être jugée sur ce qu’elle a sous ses cheveux, son cerveau, et derrière ses seins, son coeur, et c’est à cet effet qu’elle couvre ce qui pourrait détourner l’homme de cette tendance vers laquelle elle veut l’orienter. Il y a bien évidemment des maris ou des pères et des gouvernements qui imposent le foulard, voire le voile, et il y a désormais aussi des musulmanes qui, en réaction contre l’humiliation sociale qu’elles subissent au quotidien en tant que femmes, en tant que membres des classes populaires et en tant que « issues de l’immigration », portent le foulard comme un étendard dans une société où elles se sentent marginalisées et n’ont pas leur place, et où elles ne trouvent pas d’autre moyen de s’affirmer, tel un/e adolescent/e pré-pubère qui cherche par tous les moyens à manifester bruyamment son ego en agitant un drapeau ou un T-shirtprovocateur. Le foulard est devenu effectivement pour certaines aujourd’hui, non pas un havre de sécurité et d’intimité, ce qu’il est, mais une « identité », chose regrettable provenant néanmoins d’une situation dont la musulmane n’est pas la cause première. Les « identités » fleurissent là où les solidarités sociales se délitent, ce qui est de la responsabilité des classes et des États dominants.

 

Les causes de toutes ces dérives cumulées décrites plus haut sont partagées, entre la méconnaissance de l’histoire de leur propre religion et de l’histoire humaine chez certain/e/s musulman/e/s et celle d’une société française ou occidentale frustrée où les segments intermédiaires de la pyramide sociale sont décidés à faire subir aux plus faibles l’humiliation qu’ils subissent eux-mêmes quotidiennement de la part de leurs dominants. La secrétaire qui doit plaire à son patron en portant des talons aiguilles qui lui déchirent la chair, un décolleté plongeant, une chevelure ondulante et dandiner du c… dans l’espoir d’avoir une prime, un CDI2et, qui sait, un avancement, ne peut que transférer sa frustration à plus bas qu’elle, la « musulmane » qui démontre en plus en portant le « hijab », le foulard donc, qu’elle ne se soumet pas aux règles de la société de la convoitise et de la compétition. Et qu’au delà du périphérique et de l’environnement du ici et maintenant, il y a quelque chose de plus important, il y a une quête de sens qui devrait constituer l’axe de toute vie humaine. Une femme qui fait donc la grève du carriérisme et de l’opportunisme, et donc aussi de la consommation effrénée, cette dernière chose étant inacceptable dans le temple du capitalisme et la société de la convoitise.

 

C’est comme cela que, dans la foulée des déboires nés d’une décolonisation incomplète et d’une domination des structures issues de la colonisation, la génération post-indépendance, ou les générations post-immigration en Occident, ont commencé à réagir à une situation où il ne valait même plus la peine pour la masse des femmes de se placer dans la compétition pour obtenir à tous prix, y compris celui de son humiliation quotidienne, un poste de plus en plus illusoire. On imagine difficilement un tchadorintégral ou un qamis,made in Thailand, en nylon facilement inflammable dans une usine portéspar une ouvrière ou un ouvrier ayantune longue barbe absorbable par une machine ! Les habits suivent les modes, les goûts des classes dominantes mais ils doivent aussi suivre les impératifs des rapports à la production à une époque donnée. Le qamisdes hommes musulmans salafistes constitue donc lui-aussi une sorte de manifestation silencieuse contre la société de la précarité et du chômage permanent ...en contradiction avec les chaussures Nike qu’il s’acharne souvent à porter et qui témoigne en revanche de sa vénération pour ledieu de la consommation et celui de la mode et de l’orgueil. En tous cas, ce que les militants progressistes auraient du saisir et ce dont ils auraient du s’emparer dans des luttes rassembleuses qu’ils ne savent plus ou qu’ils ne veulent plus mener, c’est cette protestation silencieuse de ceux et celles qui n’ont plus de raison de porter un bleu de travail, un uniforme, un complet veston ou une jupe moulante car ils/elles doivent se bricoler une vie précaire, « sans emploi ».

 

C’est dans ce contexte que la question récurrente et en soi futile du sempiternel bout de tissu à mettre ou à retirer revient en boucle depuis la fin des années ...1980, le début des années de crise, et que cette question récurrente est devenue blocage, fixation, identité et symbole d’une société en panne, pour les musulmans comme pour les non musulmans. Un peu comme c’était déjà le cas avec l’antisémitisme judéophobe de l’entre-deux-guerres qui s’est développé dans une Europe en crise où se préparaient les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. 

1 Régie autonome des transports parisiens

2 Contrat de travail à durée indéterminée

L’affaire de l’UNEF1

Dernière en date, la soudaine tension provoquée par la représentante de l’UNEF portant le foulard et dénoncée alors même qu’elle a reçu un mandat électif compatible avec les statuts de cette organisation laïque. Car laïcité veut d’abord dire liberté de conscience et non pas athéïsation visible. L’UNEF constitue sans doute une organisation contestable pour sa trop grande modération sur les questions sociales, dans le prolongement d’une gauche de notables bien pensante et refusant la contestation radicale du capitalisme, mais ce n’est pas sur cela que l’UNEF a été critiquée, ce qui est révélateur d’une manœuvre de diversion. On n’a pas rappelé non plus à cette occasion dans les médias-zapping les viols en série commis récemment par plusieurs dirigeants et militants de cette organisation, et qui pourraient contribuer à expliquer le vote en faveur d’une déléguée femme et portant le foulard2. Une telle élue ne violera pas et ne tentera pas un violeur potentiel ! En tous cas, avec cette affaire et celles du même type qui l’on précédé, si l’on voulait diviser les masses et pousser les musulmans à créer des organisations strictement « communautaires » ghettoïsées, on ne s’y prendrait pas autrement, et on ne peut du coup s’empêcher de poser ici la sempiternelle question Cui Bono ?

 

Comme dans toutes les situations de blocage social et de passivitédes masses, on voit resurgir à chaque crise, dans le camp du pouvoir comme dans celui de ses adversaires auparavant stérilisés, la vision d’un complot secret ou d’un entrisme qui empêche d’analyser les causes profondes du phénomène désigné, généralement secondaire par rapport à la situation essentielle que l’on veut éviter d’examiner. Ce seraient donc les « islamistes » qui avanceraient « masqués » pour pervertir une démocratie en panne et une laïcité vidée de tout contenu social et qui auraient placé, à l’UNEF comme ailleurs, leur pion ou leur potiche par l’intermédiaire de cette déléguée syndicale démocratiquement élue. Au lieu de se réjouir que des milieux qui sont par ailleurs dénoncés à gauche pour leur propension à ne pas s’engager dans les luttes syndicales car jugés a priori réactionnaires, les féministes bourgeoises ainsi que les conservateurs de tous poils, de droite comme de « gauche », s’indignent de voir une musulmane visible porter une revendication rassembleuse bien au-delà de son habillement. C’est donc de cela qu’il s’agit, la peur des « classes dangereuses » est de retour et la crainte devant leur unité potentielle. Et c’est là qu’apparait la « pieuvre » fantasmée des Frères musulmans ...confrérie que personne n’a vraiment étudiée de l’intérieur. Ces derniers venus contamineraient donc la démocratie sans qu’on ose poser la question pourquoi les organisations « laïques » se sont effondrées et pourquoi il leur faut rechercher un « souffle islamique » pour tenter un sursaut. Vraie question.

 

La pieuvre des Frères musulmans

Ces Frères musulmans (association « Musulmans de France » ex-UOIF) apparaissent donc désormais un peu sous la forme de nouveaux « Sages de Sion » qui éveillent l’antisémitisme islamophobe comme leurs prédécesseurs d’avant 1945 éveillaient l’antisémitisme judéophobe, une toile d’araignée qui comploterait pour conquérir le pouvoir mondial, rien de moins. Certes, les Frères musulmans, comme tous les musulmans, mais aussi comme tous les chrétiens, les communistes ou les libéraux ne sont pas différents, ils souhaiteraient voir le monde unifié dans une harmonie idyllique autour de leurs propres principes idéaux ou idéalisés. La question n’est donc pas là puisque cela est tout à fait normal, et la seule question que l’on doit dès lors poser, c’est comment veulent-ils y arriver, si les moyens qu’ils envisagent sont compatibles avec les choix de ceux qui n’optent pas pour leurs choix, s’ils ont un vrai projet de société élaboré, et si c’est le cas, si ce qu’ils proposent est réellement attrayant. Autrement dit, s’ils veulent transmettre ce à quoi ils croient sans l’imposer, dans une libre débat et un libre choix, ou s’ils veulent l’imposer par la force et la coercition ou la manipulation secrète. A l’heure des lobbies mondialisés qu’on oublie à l’occasion de pointer, Bilderberg, Trilatérale, Siècle, etc.

 

Pour répondre à cette question, il faut d’abord savoir que les Frères musulmans ne constituent pas un parti politique ou une Internationale centralisée mais une confrérie d’étude et de réflexion à partir de laquelle certains de ses membres ont fondé des partis politiques et des associations, n’ayant pas forcément la même opinion d’ailleurs. Si l’on voulait comparer les Frères musulmans sur le plan de l’organisation à quelque chose de connu depuis longtemps en Europe, ce serait plutôt à la Franc-maçonnerie qu’il faudrait faire référence. Chose qui nous rappelle d’ailleurs le « complot judéo-maçonnique » fantasmé par l’extrême droite dans ses beaux jours. Amalgamé d’ailleurs au complot « judéo-bolchevik ». Depuis, on a eu droit au complot « islamo-gauchiste » accompagnant les complots « rouge-bruns ». On n’avance pas !

On sait qu’il y a des francs-maçons de gauche et de droite, et qu’on trouve chez eux des croyants et des non croyants de diverses religions, musulmanes comprises ...il en va un peu de même chez les Frères musulmans chez qui l’on peut même trouver des non musulmans et il existe de multiples scissions de groupes formés au sein de la « nébuleuse » Frères musulmans comme il existe en France à peu près onze obédiences maçonniques. Il y a donc aussi des partis politiques issus de Frères musulmans présentant des tendances parfois opposées. Ainsi, en Algérie, les Frères musulmans ont développé dans les années 1980 leurs activités dans le cadre du FLN3, à l’époque du parti unique et, lorsque le multipartisme a été légalisé à la fin des années 1980 et que s’est formé le Front islamique de salut sous l’influence des pétromonarchies, ce qui allait déboucher sur la décennie noire du terrorisme, les Frères musulmans ont condamné ce parti et formé, à ce moment là seulement, un parti concurrent qui allait opter pour le camp du gouvernement, le Hamas algérien. Si bien que son chef adjoint, Mohammed Bouslimani, fut assassiné par le GIA4pour avoir refusé d’émettre une fatwa exigeant que les soldats algériens désertent pour rejoindre les maquis « islamistes ». Pendant toutes les années de terreur, le Hamas algérien a soutenu puis participé à tous les gouvernements successifs en lutte contre le terrorisme. En Palestine également, le Hamas palestinien en exil a par exemple, comme la plupart des partis issus des Frères musulmans, pris partie contre le gouvernement syrien en 2012, mais en Palestine occupée, à Gaza en particulier, ses militants n’ont jamais rompu avec l’Iran et le Hezbollah et ont souvent souligné publiquement aux pires heures des attaques visant Damas que l’aide humanitaire, militaire, diplomatique qu’ils recevaient de la part de « l’axe de la résistance » était incomparable avec les maigres aides humanitaires reçues des Etats opposés à la Syrie. D’ailleurs, à Gaza, le Hamas fonctionne main dans la main avec les partis et groupes armés marxistes, en particulier le Front populaire pour la libération de la Palestine. En France, les Frères musulmans n’ont jamais envisagé de créer un parti politique, contrairement à quelques groupuscules musulmans, et leurs membres se retrouvent dans différents partis français et entretiennent des rapports souvent assez étroits avec des personnalités qui vont des communistes à la droite républicaine. Tariq Ramadan de son côté a des rapports assez étroits avec des dirigeants du NPA5.

 

Pour l’observateur attentif des débats qui se déroulent à l’intérieur de la communauté musulmane, on voit bien qu’elle est traversée par des courants très contradictoires, ce qui démontre en fait sa pleine intégration dans la société française. Il faut à cet égard rappeler que les études du vote musulman ont démontré que les musulmans ont majoritairement voté contre la constitution européenne, à l’opposé de la plupart de leurs « leaders représentatifs »6, UOIF7compris, et qu’ils ont voté bien plus que la moyenne nationale pour Melenchon8ou encore qu’ils constituent un auditoire privilégié des vidéos d’Asselineau9. Car la masse des musulmans de France, à l’inverse des élites « nomades » voyageant de paradis off-shore en destinations de rêve, sait très bien et le dit quand on veut bien leur poser la question qu’ils n’ont pas les moyens de quitter la terre où ils sont nés et que donc le sort du pays où ils vivent, en particulier son économie, leur importe particulièrement, au même titre, voire plus que beaucoup « Français de souche » plus aisés.

 

Répétition de la FTP-MOI1des années d’occupation ? A l’école supérieure privée de l’IESH (Institut européen de sciences humaines), on forme des étudiants venus de toute l’Europe dont certains sont appelés à devenir des imams qui sont pleinement ouverts aux réalités françaises. On entend d’ailleurs souvent dans ses couloirs l’opinion selon laquelle les efforts faits en vue de moderniser l’islam sont bien plus prometteurs ici plutôt que dans les Etats à majorité musulmane2.

 

On peut donc voir si l’on y tient dans les activités déployées par les Frères musulmans de l’entrisme mais on doit se rappeler qu’on a dit la même chose des communistes auparavant et de tout groupe politique extérieur au cercle des élites dominantes, au cercle appelé par Alain Minc « le cercle de la raison » (sic!)3son ami Jacques Attali prônant un gouvernement mondial ayant pour capitale ...Jérusalem4. Pourquoi d’ailleurs reprocher à des musulmans ce qu’on accepte des chrétiens démocrates par exemple ...plus difficilement il est vrai des théologiens de la libération et des prêtres ouvriers, car ceux-là sont socialement contestataires. On voit bien là qu’il existe une peur de classe dans les milieux dominants camouflée derrière un discours anti-islam. Mais pourquoi devrait-on dès lors demander aux travailleurs français de prendre à leur compte des intérêts qui ne sont pas les leurs ? Ne faudrait-il pas se réjouir au contraire si l’on est un tant soit peu progressiste du potentiel de radicalité sociale que recèlent les musulmans et l’islam si on lit bien ses textes, et l’associer au mouvement souhaitable visant à restaurer la souveraineté nationale et populaire face au bloc OTAN/UE et qui devrait tout naturellement regrouper agnostiques, athées, musulmans, chrétiens, juifs et autres, opposés aux agnostiques, athées, musulmans, chrétiens, juifs et autres partisans de l’immobilisme social et de la soumission à l’ordre-désordre atlantiste, capitaliste, impérialiste et sioniste.

 

1 Francs-Tireurs et Partisans – Main d’oeuvre immigrée

2Hassan Iquioussen, un des prédicateurs considéré comme « Frère musulman » < https://www.youtube.com/watch?v=OwVLoNfV4p4 >

3< https://www.lexpress.fr/actualite/politique/macronmania-le-fameux-cercle-de-la-raison-peut-enfin-parader_1915060.html > ; < https://www.youtube.com/watch?v=kDZHfO88d8Q >

4< http://www.medias-presse.info/le-mondialiste-jacques-attali-prepare-le-programme-du-futur-president-de-la-republique/26080/ >

1 Union nationale des Étudiants de France

3Front de libération nationale.

4Groupe islamique armé.

5 Nouveau parti anticapitaliste.

6Alors que le Conseil des Églises chrétiennes de France ainsi que la plupart des grandes organisations islamiques de France avaient appelé à voter « oui » au référendum, selon l'hebdomadaire catholiqueLa Vie, seuls 48% des votants catholiques, 44% des musulmans et 42% des protestants ont suivi ces conseils, ce qui témoigne de leur indépendance d'esprit et du potentiel de mobilisation anti-systémique qui existe au sein des milieux religieux. Voir < http://cite-catholique.org/viewtopic.php?f=31&t=895 >

7Union des organisations islamiques de France devenue depuis Musulmans de France.

9< https://lemuslimpost.com/francois-asselineau-candidat-seduit-musulmans.html >

Gauche et islam

La grande peur des élites possédantes, c’est justement ce front commun de classe des prolétaires croyants et non croyants, musulmans, chrétiens ou juifs, chose qui a fonctionné à merveille par exemple lors des dernières élections municipales à Villeneuve saint Georges où la commune à dominante PCF1a été sauvée in extremis du Front national grâce à la mobilisation entre les deux tours des mosquées locales et de l’électorat musulman, mais aussi bouddhiste localement implanté, en faveur d’une gauche locale restée elle internationaliste.

 

Le problème historique de la gauche française est qu’elle a souvent été hésitante face aux luttes anticoloniales ce dont continuent à pâtir les masses issues de l’immigration. Les communistes ont assez bien soutenu ces luttes quand elles étaient dirigées par des communistes, ce qui est compréhensible, mais il a fallu que Moscou leur tire les oreilles pour qu’ils soutiennent l’insurrection d’Abd el Krim dans le Rif qu’on pourrait qualifier aujourd’hui « d’islamiste ». De même, la lutte du FLN algérien n’a pas vraiment été soutenue car ce mouvement mettait de l’avant l’islam, associé il est vrai au socialisme, islam revendiqué jusque sur son drapeau. D’ailleurs, dans tous les pays musulmans, les communistes ont échoué à devenir la principale force des luttes sociales et anticoloniales en raison justement de leur athéisme réel ou supposé. Il ne faut pas oublier que même les drapeaux des mouvements nationalistes arabes depuis l’insurrection arabe anti-ottomane pendant la Première Guerre mondiale jusqu’au baathisme et au nasserisme ont repris les quatre couleurs des quatre armées du prophète Muhammad et le mouvement palestinien de libération le plus puissant à l’origine et réputé laïc s’est appelé le « Fatah », du nom d’une sourate du Coran célébrant la victoire sur les infidèles. Le référent islamique est donc indéracinable en raison non pas d’une bigoterie innée des arabo-musulmans mais parce que l’histoire des 1400 ans de l’islam a été incomparablement pluraliste et a donc véhiculé des courants contradictoires allant de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’extrême droite la plus réactionnaire à l’extrême gauche la plus radicale. Et que donc chacun peut trouver ou croit en tous cas pouvoir trouver dans l’islam les référents qu’il n’a pas besoin d’aller chercher dans d’autres religions ou idéologies. Les querelles et les conflits des premiers siècles de l’islam mettaient de l’avant des questions philosophiques, scientifiques et sociales qui ne dépayseraient pas les partisans de la modernité progressiste. Chose inconnue le plus souvent aujourd’hui des classes populaires, musulmanes ou non mais coupées de la connaissance de l’histoire, chose connue et effrayante par contre pour les partisans du conservatisme social, qu’ils soient islamophobes ou islamistes. Le référent islamique suffit donc souvent aux musulmans la plupart du temps pour ne pas les pousser à aller chercher autre chose, d’où la faiblesse sans doute regrettable de la méthode d’analyse marxienne dans les milieux musulmans croyant. Qui explique les dérives émotionnelles, opportunistes et petite-bourgeoises actuelles d’une très grande partie des mouvements politiques se référant à l’islam.

 

Le nationalisme arabe laïc n’aurait toutefois pas connu les succès qu’il a connus s’il n’avait pas fait référence à la tradition « laïque » existant dans l’islam depuis les origines, car il s’agit bien de cela. « Laïc » au sens premier du terme, c’est-à-dire prônant l’entière liberté de conscience, de croire et de ne pas croire, dans une société où les dirigeants musulmans sont chargés de veiller à la liberté conscience de tous au nom des principes mêmes de l’islam. Ce fut cela la plus longue partie de l’histoire du monde musulman ...jusqu’à l’apparition du wahhabisme, du « salafisme », puis du pétromonarchisme comme contrecoup mais aussi sous l’influence de l’impérialisme anglo-saxon. Bonaparte prenant ses cours auprès des docteurs de l’Université islamique d’Al Azhar du Caire, ce qui allait l’aider à élaborer son code napoléon ne se doutait pas que cette religion pleinement rationnelle qu’il encensait était alors déjà menacée par la vipère wahhabite couvée par l’adversaire anglais2. Et Goethe déclarait alors qu’il était musulman, rien de moins. La France et l’Europe c’est aussi cela.

 

L’islam peut il être apolitique ?

C’est pour cela d’ailleurs aussi que la dénonciation de « l’islam politique » n’a aucun sens car l’islam est par principe « politique » tout en se voulant ouvert à la liberté de conscience. On ne peut effacer l’histoire et il faut bien reconnaître que le fondateur de l’islam était à la tête d’un parti qu’il appelait le « Hezbollah », et qu’il a dirigé un Etat et une armée, ce qu’aucun musulman ne peut nier et ce que tout non musulman doit accepter comme un fait ...car, comme on le sait, les faits sont têtus ! Quoi de plus « politique » donc qu’un mouvement préparant la prise du pouvoir puis prenant le pouvoir ? On ne pourra donc jamais demander à un musulman de renoncer à cette part de son patrimoine même si on peut exiger de lui en revanche qu’il fasse un effort pour l’adapter aux conditions d’un monde en évolution permanente. Sous cet angle, les islamophobes les plus radicaux genre Riposte laïque n’ont pas tort quand ils disent qu’il leur faut interdire totalement l’islam. Si l’on refuse toute proposition sociale et politique basée sur l’éthique islamique, ce n’est pas par une « déradicalisation » impossible qu’on y arrivera, ce n’est que par une éradication totale de cette religion. Un choix qu’on a le droit de ne pas vouloir partager. Par contre, on peut accepter une vision mobilisatrice de cette éthique au sein d’une grande mouvance luttant pour la liberté des peuples, de tous les peuples, et de toutes les composantes sociales, politiques, idéologiques et donc religieuses de chaque peuple vivant sur un territoire commun. C’est d’ailleurs ce qui s’est déjà passé au début de l’histoire de l’islam, preuve que c’est possible. Les quelques milliers, pas plus !, de soldats qui en une à deux générations ont « conquis » au Moyen-âge l’immense espace s’étendant de l’Atlantique aux rives de l’Indus ont été accueillis le plus souventen libérateurs car ils étaient alors porteurs d’un souffle progressiste. Si on a une exigence à formuler au « monde » musulman aujourd’hui, c’est bien celle là, d’être à la hauteur du souffle de son message originel négligé ou trahi depuis. Car le premier Etat islamique s’est engagé dans sa charte fondatrice de Médine à respecter la liberté de conscience, ce qui explique pourquoi il y a toujours eu des communautés chrétiennes et juives ou autres jusqu’à la période contemporaine vivant dans les pays musulmans alors que l’inverse ne fut vrai qu’à titre tout à fait exceptionnel en Europe occidentale. Seule l’Europe orientale (Hongrie, Pologne, Russie) a permis une liberté religieuse comparable à celle des pays musulmans depuis le Moyen-âge, ce qui explique qu’elle n’a pas connu les guerres de religion. Mais c’est justement parce que les chrétiens de cet espace avaient adopté le modèle islamique, celui de la Charte de Médine, pour gérer la diversité religieuse et qu’on peut résumer ainsi : ou vous portez les armes et défendez l’État commun auquel cas vous avez le statut des membres de la religion d’État, ou vous faites le choix de ne pas les porter et vous serez protégés mais paierez un impôt spécial pour financer l’armée de l’État qui assure votre liberté de conscience et votre autonomie juridique. Principes à revoir bien sûr dans le contexte d’une société laïque et moderne mais qui participent d’un souffle commun tendant vers la liberté et l’émancipation. C’est l’esprit qu’il faut prolonger, pas la forme.

 

Émergence d’un islam visible

Il est vrai que, dans les années 1960 et 1970, le référent religieux était moins visible chez les immigrés ou les militants des luttes anticoloniales mais il faisait néanmoins intrinsèquement partie des mouvements de lutte. Ce qui a surtout changé en fait derrière les apparences, c’est l’interprétation des textes religieux, entre celle d’un Mohammed Iqbal qui composait un poème à la gloire de Lénine rencontrant Dieu après sa mort et celle du prédicateur Yucef Qaradaoui basé au Qatar, création du colonialisme anglais protégée aujourd’hui par l’US Army, appelant à tuer le guide libyen Mouammar Kadhafi, promoteur lui d’une vision d’un islam socialiste jugé hétérodoxe. L’islam politique a eu tendance depuis les années coloniales à passer à droite, ce qui dans le monde post-colonial veut dire, passer au service du capitalisme mondialisé et de son impérialisme. Mais a-t-on le droit de donner des leçons sur ce thème quand simultanément quasiment toute la gauche institutionnellefrançaise et occidentale est elle aussi passée globalement à droite au cours de la même période ? Où est l’anti-impérialisme de la plupart des mouvements « islamistes » certes, mais où est actuellement l’anti-impérialisme de la gauche occidentale ? Alors soyons tous plus humbles et n’acceptons pas des uns ou des autres qu’ils se posent en donneurs de leçons hypocrites. Que ce soient les « démocrates » libéraux, les «féministes » bourgeoises, les « socialistes » mondialistes, les « sionistes » éradicateurs, les « islamistes » monarchistes ou les libéraux-libertaires et les néoconservateurs, ils soutiennent et sont promus tous par le même pouvoir « global » et s’opposent tous aux courants socialement et nationalement émancipateurs et malheureusement éparpillés qu’on trouve au sein de la gauche restée sociale, marxistes, chrétiens, musulmans, juifs antisionistes religieux ou non, etc. Il existe un islam révolutionnaire comme il y a un communisme ou un christianisme révolutionnaire mais la dominante aujourd’hui, c’est effectivement l’islam conservateur, le communisme conservateur (social-libéral de fait) et le christianisme conservateur.

 

La résilience de l’islam interpelle autant les musulmans figés qu’elle interpelle les laïcs stériles, les communistes en retraite, les chrétiens zombies ou les juifs tribalisés et d’autres. Les musulmans ont souvent oublié qu’ils sont censés ne pas accepter une société basée sur l’usure et sur la spéculation, donc le capitalisme. Et qu’ils sont censés considérer que toute la terre n’appartient qu’à Dieu, et donc que la propriété privée n’est qu’une forme de gestion parmi d’autres qui peut être tolérée à condition qu’elle apporte le progrès à toute la collectivité dans une justice à établir pour tous, but principal de cette religion. Les communistes, sans parler des socialistes, ont oublié qu’ils refusaient la propriété privée des moyens de production et d’échange et les chrétiens comme les juifs ont oublié que la Bible interdit l’usure et l’enrichissement au dépens des autres. Et tous semblent avoir oublié le plus souvent que leurs textes fondateurs reconnaissent la diversité humaine et donc l’existence de peuples qui doivent s’entre-connaître et donc commencer par être libres dans leurs diversités créatives, ce qu’on appelle aujourd’hui l’internationalisme, qui est à l’opposé du mondialisme, du cosmopolitisme bourgeois, et aussi du nationalisme ethnocentrique.

 

1Parti communiste français

2< https://blideodz.wordpress.com/2012/01/24/le-code-civil-francais-de-napoleon-fortement-inspire-par-la-charia/ >; < http://www.alterinfo.net/Quand-Napoleon-s-inspira-de-la-Sharia-islamique-pour-le-code-Napoleonien-et-le-code-civil_a101830.html >

« Beurgeois » contre justiciers

Il est faux de dire qu’il a existé un islam sans voile au moment des luttes de libération nationale. Il y a eu à cette époque convergences dans les luttes de femmes et de militantes portant le hayek et ne le portant pas. Comme cela reste le cas aujourd’hui dans presque tous les pays musulmans, là où la loi le permet. En France, des partis ou groupes tentant de jouer sur l’identité ou le carriérisme pour se placer dans la hiérarchie sociale et mondiale existante sont apparus, comme le Parti des indigènes de la République d’un côté ou Ni putes ni soumises de l’autre, mais qui tentent tous à s’approprier la représentativité d’une communauté « exclue », dans une stratégie de lobbying devant fonctionner dans le cadre accepté des institutions dominantes. On a vu les résultats pitoyables de NPNS avec Fadela Aymara partie soit disant de l’extrême gauche féministe pour atterrir sur un strapontin gouvernemental chez Sarkozy, et les dirigeantes qui lui ont succédé à la tête de cette organisation aujourd’hui en l’état de mort clinique ont été encore plus pitoyables. En fait, ces deux groupes comme tous les autres propagateurs du lobbyisme « laïciste », « racialiste » ou « religieux », malgré leurs divergences apparentes, n’ont pratiquement aucune implantation dans les quartiers populaires où ils sont désignés le plus souvent, il faut le savoir, sous le néologisme inventé localement de « Beurgeois », terme qui montre bien que la conscience de classe existe dans ces quartiers là, ce qui est moins vrai ailleurs. Les courants musulmans qui s’y implantent sont par ailleurs très majoritairement non salafistes ou « intégristes ». Mais qui ose aller écouter les prêches des imams pour vérifier ? ...Si elles sont en arabe uniquement, la très grande majorité de leurs ouailles ne les comprennent pas car celles-ci ne parlent que le français ou les dialectes arabes ou berbères, et si elles sont bilingues, rien n’empêche n’importe quel Français ou Française méfiante à l’égard de l’islam de s’y rendre un vendredi pour écouter1et voir que la plupart du temps, l’intégrisme des mosquées, à quelques exceptions près, n’est que pur fantasme. Le principal problème des mosquées n’est pas l’intégrisme, c’est le faible niveau de formation intellectuelle de beaucoup d’imams qui ne connaissent pas les sciences modernes et ne savent pas aborder les problèmes sociaux.

 

Les ravages « djihadistes » proviennent la plupart du temps de la fréquentation de sites internet pétromonarchistes, mais alors il faudrait d’abord poser la question pourquoi l’école républicaine ...à la dérive, pourquoi les médias français ...à la dérive, sont désertés par des jeunes en mal de vérité ...et qui se baladent là où leurs clic les amènent. Pourquoi le pouvoir a-t-il décrété une politique decensure visantle pluralisme médiatique et les « fake news » censées provenir des puissances émergentes, des sites politiques alternatifs ou des cercles révolutionnaires, et pourquoi rien n’a jamais été fait contre la propagande en provenance de « nos amis du Golfe » ? Personne dans les hautes sphères n’ose établir le lien existant entre la soumission des pétromonarchies aux injonctions des puissances occidentales et l’implantation de leurs réseaux dans les pays occidentaux. Car il existe un lien bien évidemment. On a vu l’ex-ministre Fabius appeler à combattre le président syrien « qui ne méritait pas de vivre sur terre », langage biblique que certains « jeunes » ont appliqué à la lettre pour aller se battre en Syrie et y faire ce que l’ex-ministre considérait alors comme « un bon boulot » ...au service de la branche syrienne ...d’Al Qaïda ! Comprenne qui pourra !!! Aujourd’hui, retour du balancier, ces jeunes qui n’ont fait que suivre les conseils d’un ministre d’une République en déshérence sont dénoncés comme un grave danger terroriste parce qu’ils n’ont pas eu la bonne idée de se faire tuer en Syrie au service des intérêts des puissances de l’argent ! On ne peut pourtant plus, après l’expérience dramatique des manipulations occidentales contre l’Afghanistan à partir de 19792, faire comme si les responsabilités dans la transformation d’un islam émancipateur en un islamisme rétrograde n’était pas d’abord du aux initiatives des impérialismes occidentaux. Il y a des intérêts économiques mais aussi politiques et idéologiques à ce que les grandes bourgeoisies des puissances occidentales répandent un islam stérilisé, et parfois violent, pour contrer la mobilisation et le rassemblement des masses sur des programmes émancipateurs, tirant leurs analyses aussi bien du Coran que de Karl Marx et, pourquoi pas, du général de Gaulle ou de la Bible.

 

Le modèle bourgeois anglo-saxon de communautés juxtaposées mises en position antagonistes à l’image des combats de coqs constitue certainement un contre-exemple de fait antidémocratique, mais il ne faut pas pour autant idéaliser le modèle issu de la 3eRépublique qui est lui-aussi de tradition bourgeoise, capitaliste et colonialiste, et qui n’a que peu à voir avec la communauté politique égalitaire imaginée par Jean-Jacques Rousseau, Robespierre et Saint-Just. Déjà dans l’entre-deux-guerres, mais là il s’agissait des immigrés juifs ou catholiques italiens et polonais, le Parti communiste français dénonçait l’ultra-laïcisme verbal des socialistes qui camouflait à ses yeux leur trahison des principes socialistes et leur soucis d’empêcher, sous prétexte d’intégrisme, aux immigrés d’occuper des fonctions auxquelles les dirigeants socialistes aspiraient pour eux-mêmes ou leurs enfants dans leurs syndicats et leur parti. Avec la dénonciation de la déléguée « voilée » de l’UNEF, n’est-ce pas la même tradition qui resurgit, voilée derrière un brouillard soi disant « laïc » ?

 

Il est clair que, en France comme dans tous les pays capitalistes occidentaux, l’ascenseur social est en panne. Ce n’est pas la faute des masses populaires, musulmanes comprises, s’il en est ainsi. Pire, les classes moyennes sont menacées de déclassement, ce qui provoque des crispations souvent comparables à celles qui ont amené les classes moyennes allemandes au départ libérales vers le nazisme dans les années vingt et trente. La France ne sortira de son blocage actuel que si elle reprend sa souveraineté basée sur une base nationale territoriale rassemblant classes populaires visiblement « laïques » ou pas, mais fondamentalement laïques au sens premier de ce terme, en association avec les milieux issus de la « droite », les catholiques et la bourgeoisie nationale post-gaulliste opposés à la disparition de leur droit à une souveraineté pleine et entière, gage d’une véritable et authentique fraternité des peuples.

 

Islamophobie ?

Un mot semble aujourd’hui poser problème à certains, celui d’islamophobie ...comme s’il n’existait pas de « peur de l’islam » en France ? Peur tout à fait justifiée par le comportement de beaucoup de musulmans et de nombreux États musulmans mais peur sans doute injustifiée à l’égard d’une religion en soi. ...Mais la faute à qui ? En partie aux musulmans eux-mêmes certes, qui se sont laissés aller des siècles durant à la décadence et à la dégénérescence, mais en partie aussi à l’imposition dans les pays musulmans de régimes à la solde de l’impérialisme. On ne s’étonne pas que, après avoir plongé dans la crise de l’endettement ou dans les guerres civiles et les contre-révolutions des pays comme l’Indonésie en 1965, l’Afghanistan en 1979, l’Algérie dans les années 1990, l’Irak à partir de 1991, la Libye en 2011, la Syrie en 2011 et le Yemen, sans parler de la plaie béante que continue depuis 70 ans la Palestine, il n’y ai pratiquement plus de pays musulmans, proposant un modèle, qui social, qui politique, qui économique, et qui soit présentable, offrant des voies de développement alternatif ! Hormis l’Iran, ce qui peut d’ailleurs contribuer à expliquer la frustration et donc l’irritation de nombreux sunnites et Arabes à l’égard de ce pays car c’est le seul, ...et il est persan et chiite ! Irritation ayant une base en fait plus ethnocentrique et identitaire que théologique, ce qui a tendance à produire de la haine qui peut être du coup à la fois violente et infantile car ce n’est la plupart du temps que de la jalousie tribale.

 

Derrière l’islamophobie, la phobie de l’islam, il y a aussi les vieilles tendances récurrentes d’extrême droite néo-païennes qui n’ont jamais accepté le « sémitisme », c’est-à-dire le refus de divinités « à la carte » chargées de légitimer un pouvoir de type pharaonique, hier divinités multiples visibles, assumées et idolâtrées, aujourd’hui divinités béatifiées comme « scientifiques » mais poussant tout autant à la soumission aveugle, à la fragmentation sociale et à la polarisation mondiale, marché, consommation, sexe, pouvoir, convoitise, individu-roi, argent, etc. Iconoclasme sémitique qui a en partie été en réaction la cause de l’antisémitisme judéophobe et aussi de tous les mouvements de réforme d’un christianisme trop paganisé, puis a servi de fondement à l’islam qui a lui-même servi de fondement au développement de la Renaissance, de la Réforme puis des Lumières. Relisez Voltaire, Bonaparte, Goethe, Hugo, Bernard Shaw ou Edward Saïd sur le sujet, et même Luther ou Marx.

 

Révolution islamique pourquoi ?

Il faut dans ce contexte poser la question qui gêne et à laquelle peu de personnes osent s’attaquer. Depuis le siècle des Lumières, toutes les révolutions exprimaient en général une tendance « laïque », même si, en creusant, on doit rappeler que Robespierre était un adepte du culte de l’Être suprême, que la conversion annoncée de Bonaparte à l’islam lors de son séjour en Egypte a été accueilli favorablement par la presse française de l’époque, l’islam apparaissant alors encore comme une religion rationaliste, que la révolution russe avait une incontestable composante iconoclaste, à la fois paysanne christique et musulmane selon les régions, malgré une apparence purement athée3, et que la révolution chinoise n’aurait jamais pu se développer sans le mouvement messianiste néo-chrétien des Taïping qui en a constitué le fondement originel, etc. Mais le véritable changement visible, ou la maturation de ce processus, fut la révolution islamique en Iran. Pour la première fois depuis la révolution française un peuple faisait une révolution en se référant explicitement à la religion. Certes, des partis marxistes ont joué au début un rôle non négligeable et tout à fait héroïque dans cette révolution et s’ils en ont été éjectés, c’est en partie parce qu’ils préparaient un coup d’état à l’intérieur de la révolution, ce que le premier secrétaire du Toudeh a d’ailleurs publiquement reconnu et dévoilé (sic!), ce qui explique qu’il a eu la vie sauve. Quoiqu’il en soit, le fondement de cette révolution était religieux, et si cette révolution n’a pas donné tous les fruits escomptés par ses promoteurs et ses partisans, peut-on dire avec l’expérience de deux derniers siècles que les avancées des autres révolutions ont été tellement plus incontestables que celles de la révolution iranienne qui a redonné au pays son indépendance et sa dignité et poussé vers l’ascension sociale, culturelle et scientifique des masses de « déshérités » ...qu’on aurait appelé ailleurs des « prolétaires ». Cette différence sémantique n’est-elle d’ailleurs pas complètement secondaire pour des humains de progrès social conséquent ? C’est à cela que, au lieu de pleurer et de condamner, les partisans d’une « laïcité radicale » devraient réfléchir en refusant d’utiliser contre « la révolution des mollahs » les mêmes arguments qu’ils refuseraient d’utiliser pour juger les révolutions française, russe ou chinoise. Deux poids deux mesures donc.

 

Il ne s’agit pas dans ce texte, le lecteur assidu l’aura bien compris, d’essentialiser en bien l’islam comme on peut ailleurs l’essentialiser en mal, il s’agit de le regarder sans rancune post-coloniale, sans ethnocentrisme rabougri, sans préjugés irréalistes et sans égocentrisme bigot de secte, qu’elle soit laïciste ou religieuse peu importe. La religion islamique est politique, c’est un fait indéracinable, elle est diversifiée, c’est une réalité de toute société humaine en marche, elle a des règles sociales et vestimentaires enracinées correspondant à une très longue tradition qu’il faut analyser rationnellement et non pas émotionnellement et, enfin, l’histoire a démontré au moins jusqu’à nouvel ordre que l’islam reste indéracinable, et donc qu’une union du peuple de France réellement existant pour sa souveraineté, son indépendance et pour l’égalité ne peut se faire sans son intégration et son respect plein et entier. Le courant du grand fleuve impétueux devant amener vers une nouvelle résistance tout le peuple devra associer courants laïcs, marxistes, chrétiens, patriotiques, souverainistes, internationalistes, musulmans, juifs, etc. en utilisant le meilleur et le plus progressiste existant au sein de chacune de ces lignées.

 

* En dépit des apparences retenues ultérieurement, dans la Grèce antique, la règle vestimentaire était très stricte, une femme qui serait sortie sans se couvrir intégralement, cheveux compris, était considérée comme une prostituée. La nudité n’était pratiquée que dans les lieux fréquentés par un seul sexe, les bains publics, dont les hammams d’aujourd’hui sont la continuation directe. Et si les statues grecques montrent de beaux corps totalement dénudés, de femmes et d’hommes, c’est parce que ces statues sont réservées aux dieux qui sont les seuls à avoir le droit de se dévêtir publiquement ...dans l’au delà donc. ...Le paradis des « djihadistes » incultes et utilitaristes avant la lettre en quelque sorte !

 

Notes : 

1Beaucoup de mosquées diffusent sur leur site internet par ailleurs, les prêches du vendredi de leur imam.

2Il faut rappeler à cet égard que le conseiller du président Carter, Zbigniew Brzezinski, a reconnu publiquement que la CIA est intervenue la première en Afghanistan pour attirer les Soviétiques dans un piège qui a bien fonctionné < https://www.les-crises.fr/oui-la-cia-est-entree-en-afghanistan-avant-les-russes-par-zbigniew-brzezinski/ >. Ce complot montre donc que ce n’est pas l’Union soviétique qui a attaqué en premier le pays mais les Etats-Unis, même si l’on doit admettre que la réponse du Kremlin a été maladroite et mal organisée. On doit à cette occasion rappeler que les « combattants de la liberté » encensés par le président Reagan et qui ont donné naissance à Al Qaïda < https://www.youtube.com/watch?v=sosWVzb8L3c > avaient comme consigne de commencer leurs activités en assassinant dans les campagnes les instituteurs et les infirmières car ceux-ciy apportaient une ouverture d’esprit incompatible avec l’obscurantisme soutenu et propagé par les USA. Dans les pays musulmans, et c’est aussi le cas aujourd’hui en Syrie, il n’a jamais été question pour les puissances occidentales de soutenir des groupes armés libéraux démocrates. La démocratie libérale est un luxe réservé aux seules puissances dominantes et seulement à leurs moments de prospérité.

3 < http://www.lapenseelibre.org/article-marx-lenine-les-bolcheviks-et-l-islam-n-60-104736418.html > ; < http://www.lapenseelibre.org/article-le-socialisme-idealisme-ou-materialisme-au-carrefour-entre-croyance-et-raison-79683133.html >

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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 16:44

La mondialisation avec son cortège de délocalisations a abouti au renforcement des seuls secteurs économiques productifs non délocalisables dans les puissances impérialistes, le tourisme, l’économie des drogues et produits pharmaceutiques, le complexe agro-industriel, le complexe militaro-industriel et ses succursales chimiques directes. Pour le reste, les puissances occidentales ne sont plus que le siège des principaux pour le moment gestionnaires et gros actionnaires de l’économie industrielle mondialisée. D’où l’importance grandissante du lobby militaire dans les choix politiques imposés sur les bords du Potomac. Un secteur tentaculaire qui échappe à tout contrôle et qui semble en plus désormais ouvert à toutes les formes de corruption, économique, morale et politique.

La Rédaction

 

Non à la guerre

-

printemps 2018

 

Badiaa Benjelloun

 

En beaucoup de mots cette chose simple est dite, voire démontrée !

 

Le peuple nord-américain, celui que l’on consulte pour nommer ses décideurs politiques et surtout économiques, a clairement affirmé dans un grand élan de ‘déplorabilité’* qu’il faisait plus que douter du bien-fondé des guerres de Bush et Obama. Il a rejeté l’hypothèse d’un gouvernement Clinton - la mère dans le jeu du petit nombre des familles régnantes - qui allait reproduire et amplifier le programme des guerres des néoconservateurs, guerres « préventives » comme unique horizon.

 

Une étude1(1) publiée l’été 2016, intitulée « Les guerres de Bush et Obama ont-elles coûté Clinton la Maison Blanche ? » avait été menée par Francis Shen, enseignant en droit à l’Université du Minnesota, et Dougas Krine, un professeur en sciences politiques de l’Université de Boston. Elle aurait montré que les électeurs étaient scindés en deux groupes. Parmi celui qui a préféré Trump, les familles ayant eu un soldat victime de guerre étaient surreprésentées. Seule cette caractéristique, perte d’une jeune personne au combat, ils l’ont faite varier dans leur modèle statistique, a distingué les deux groupes. 

 

Une enquête d’opinion vient d’être menée par un institut de sondage pour le compte d’un groupe de pression bipartisan, le Comité pour une politique extérieure responsable2(2). L’un des faits saillants de ce travail a montré que près de 86% des personnes interrogées estiment que la guerre devait être le dernier moyen à employer et 56% que l’aide militaire à l’étranger est contre-productive. Ce pourcentage s’élève à près de 64% quand il s’agit de l’Arabie aux mains des Saoud. Surtout, les sondés répondent de façon majoritaire, plus de 70%, comme s’y attend le groupe commanditaire, en faveur d’une législation qui permette au Congrès de contrôler les décisions d’engager un conflit militaire, de superviser les sites de déploiement des troupes et d’exiger de la part des pays récipiendaires de l’aide militaire étasunienne qu’ils adhèrent et appliquent les règles de la Convention de Genève. Le souhait de voir se réduire les engagements militaires étasuniens est partagé par les Démocrates pour 78% et les Républicains pour plus de 64%. C’est sans doute un cas rare de convergence entre les deux partis, ce qui explique le succès ‘inattendu’ de Trump. L’homme orangé à la mèche blonde, dans l’incapacité de tenir ses promesses, est contraint à une surenchère imposée par les différentes composantes du véritable pouvoir.

 

L’addiction à la guerre 

Le poids du Complexe militaro-industriel dans l’appareil du pouvoir US rend compte en grande partie de la validation des théories apparemment farfelues du Choc des civilisations et de la guerre éternelle du Bien contre ses ennemis de l’axe du Mal. La nécessité de disposer d’une supériorité militaire pour protéger et pérenniser la domination financière du dollar vient justifier également un budget pantagruellique du Pentagone. Ces arguments restent cohérents avec la volonté hégémonique d’une grande puissance qui se donne les moyens de dominer le « Reste du Monde ».

Il faut souligner que la part consacrée aux guerres effectives, Afghanistan, Pakistan, Irak, Somalie, Libye, Niger, Mali, Syrie et Yémen ne représente que seulement près de 20% de ce qui est alloué à la Défense**. Le reste, c’est de la maintenance, les pensions, le coût des plus de 170 bases militaires connues officiellement ceinturant le monde et un peu de R&D, de la recherche et du développement. De quoi faire vivre tout un tissu économique complexe et parasitaire, destiné à la destruction.

Donald Rumsfeld, alors Secrétaire à la Défense, avait déclaré le lundi 10 septembre 2001 devant une commission du Congrès que 2 300 milliards de dollars de transactions étaient non traçables. Il a suggéré la difficulté de partage des données d’un étage à un autre au sein de son Département en raison de leur stockage dans des dispositifs soit inaccessibles soit incompatibles entre eux ***. Un rapport de l’Inspecteur Général de l’Armée américaine pour l’année fiscale de 2015 a établi qu’un montant de 6 500 milliards de dollars n’avait pas été justifié dans le Livre comptable3(3) alors que le budget total du Département de la Défense pour cette année-là a été de 565 milliards. Ainsi, les sommes figurant sur le livre d’ajustement des dépenses qui n’avaient pas d’affectations précisées ont représenté 10 fois le budget annuel.

 

Le Casse du millénaire.

Face à cette énigme des sommes « perdues » par le DoD, et très intrigués, Mark Skidmore, Professeur à l’Université du Michigan et Catherin Austin Fitts, membre gestionnaire de la Société de Conseil en Investissements Solari ont entrepris un vaste travail. Ils ont consulté l’ensemble des documents édités par l’équivalent de la Cour des Comptes sur son site internet pour les années entre 1998 et 2015 relatives à la Défense et au Ministère de l’Habitat et du Développement urbain. Les deux investigateurs ont copié et stocké les dits documents dont les liens avaient une fâcheuse tendance à disparaître4. (4)

Le binôme n’a pu retrouver nombre de données sur plusieurs années mais les deux compères ont tout de même réussi à vérifier que dans cet intervalle de 18 années, 21 000 milliards de dollars US de dépense par la Défense n’avaient pas de justification fondée et pour le Housing Urban Development, 350 millions ne correspondant pas à des sommes ventilées avec des reçus les validant. Face à de tels chiffres astronomiques, les auteurs indiquent que le budget annoncé et autorisé sur cette période était de 8 600 milliards pour la Défense, soit près de trois fois moins que le montant effectivement dépensé, et de 781 millions pour le HUD. 

Les deux items le plus fréquemment retrouvés face à des sommes sans ‘reçu’ étaient ‘fond pour équilibrer le bilan avec le Trésor’ et ‘Compte fournisseur’. Un bilan comptable aussi fantaisiste suscite pour le moins quelques interrogations. Les ajustements inscrits dans le Grand Livre comptable pour équilibrer le bilan avec le Trésor supposent un flux de capitaux dont n’est pas notifiée l’autorisation par le Congrès. Pour les engagements supplémentaires destinés à régler les fournisseurs, le DoD n’estime pas utile de fournir un quelconque document. Le budget de la Défense n’est pas plus complexe à gérer que celui d’une multinationale d’envergure, le personnel responsable de sa gestion financière n’est pas plus incompétent qu’un autre. Rien de plus simple pourtant que de faire correspondre chaque flux à une dépense bien cataloguée. L’ampleur des sommes engagées introuvables est phénoménale, l’équivalent de la dette fédérale5.(5)

 

Le leurre, bien pire que des Fake.

La presse sert parfois des petites distractions pour égayer les consciences en leur adressant des leurres. En 2014 par exemple, un certain Bowen Jr a découvert mystérieusement 1,6 milliards de dollars en coupures de 100 dans un bunker situé dans une campagne au Liban. C’est un ami de Bush le deuxième, un Texan. Il aurait mis beaucoup d’énergie à retrouver de l’argent disparu depuis les cargos envoyés en Irak à partir de 2004 pour aider à une reconstruction rapide qui ont acheminé entre 12 et 14 milliards en billets6.(6) Le journal de révérence new yorkais omet judicieusement de préciser qu’il s’agit d’argent appartenant au peuple irakien, détenu dans la Federal Reserve. Plus de 20 milliards d’avoirs de l’Etat irakien avaient été gelés lors de la première guerre du Golfe en 1990. De plus, les fonds provenant de la vente du pétrole irakien dans le cadre de l’opération ‘pétrole contre nourriture,’ versés à l’ONU dans un premier temps étaient ensuite virés sur un compte américain. Un calcul a été fait : un chargement d’une valeur de 2,4 milliards de dollars pèse 30 tonnes pour une cargaison de 40 palettes de billets verts. Or 9 milliards de cette monnaie physique ont disparu, soit près de 110 tonnes. L’effacement de toute trace semble aisé puisque la société engagée pour le stockage du papier vert est basée dans une propriété privée à San Diego avec une adresse postale aux Bahamas.

En avril de la même année 2014, le Washington Posta relayé la trouvaille d’un Inspecteur Général de la Défense. Sous l’autorité de Hillary Clinton, le bilan du département ne pouvait trouver de justificatifs à la dépense de 6,3 milliards de dollars7,(7) 10% du budget de l’année, une broutille devant les dépassements injustifiés qui atteignent trois fois le budget autorisé. En substance, seul le quart des dépenses engagées par le Pentagone est autorisé par le Congrès et seule cette fraction est justifiée de manière comptable.

 

Les passions communes

Shashana Bryen, ancienne responsable de politique sécuritaire au sein du groupe de pression Jewish Institute for National Security Affairs, fréquenté par Richard Perle et Dick Cheney, a prononcé un discours en novembre 2017 lors d’une table ronde de l’American Zionist Movement. Elle y a dressé un tableau récapitulatif des apports de l’entité sioniste à l’armée et la sécurité étasunienne. On y apprend que la guerre de 1973 avait été d’une grande importance pour l’élaboration de la doctrine des armes combinées qui a assuré le succès de l’opération « Tempête du Désert » de 1990-19918. Depuis 1996, les capacités israéliennes en recherche et développement ont évolué pour compléter celles des USA.

Israël est devenu un terrain d’entraînement idéal pour les soldats US car mis en situation réelle du Moyen-Orient. Les guerres de 1967, 1973 et 1982 ont permis de recueillir des informations sur les équipements soviétiques utilisés par les armées des pays arabes. Depuis 2009, des soldats étasuniens sont basés en Israël pour l’élaboration conjointe d’un système de radar. Bien sûr, dans la corbeille de l’Alliance, l’entité sioniste offre un port en eaux profondes à Haïfa, des compétences linguistiques, toutes les langues parlées dans la région avec leurs différents dialectes et accents, des ressources de couverture aérienne et navale pour les opérations américaines ainsi que de réparation de tout le matériel.

Le discours est assaisonné d’une citation biblique (massorétique ou des Septantes?) et l’affirmation angélique pour une spécialiste des affaires militaires que le lien d’union véritable entre les deux pays consiste en la nature des deux nations. Elles sont des créations d’essence divine, céleste ****.

La longue liste des services rendus par Israël aux Usa incluait la destruction d’une installation nucléaire d’origine nord-coréenne en Syrie en septembre 2007. Or il est démontré à ce jour, et cette conférencière dans les écoles militaires américaines et israéliennes ne peut l’ignorer, qu’il s’agit d’une blague, entretenue par le silence des deux parties. La Syrie avait estimé alors plus opportun de ne pas démentir les affirmations israéliennes alors qu’Israël avait réalisé qu’elle n’avait détruit qu’un hangar dans le désert9.(9) Les Usa ont été bernés encore une fois par le Mossad, confirmant l’espièglerie intéressée des adorateurs d’un Dieu notaire auquel on peut s’adresser en l’invectivant. Ce genre d’actions, bombardements à la volée et impunis d’un pays voisin, peut être vendu comme un service rendu et mériter une compensation.

 

Ainsi, les budgets peuvent prendre leurs aises et s’hypertrophier.

Cet équivalent de la dette fédérale introuvable dans les comptes a bien dû servir à financer quelques coups tordus quand les Saoud n’étaient pas de corvée. Les opérations successives d’Al Qaida et de Daesh ont bien été payées par les pétro-monarques. Où donc ont été engloutis les 21 000 milliards de dollars ?

 

15 janvier 2018

 

* Hillary Clinton, alors que la campagne battait son plein, avait caractérisé les électeurs potentiels de Trump de déplorables, au sens de lamentables.

** Pour 2010, 159 milliards pour les théâtres d’opération, sur 708 milliards de dollars prévisionnels.

*** Discours introuvable sur le net mais conservé par dedefensa.orgici : http://www.dedefensa.org/article/rumsfeld-le-jour-davant

**** N’importe quel monothéiste croit que tout survient par la Grâce divine, la tonalité sacrée censée rehausser les établissements sioniste et nord-américain sont alors une pure tautologie.

 

Notes :

1https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2989040

4hhps://solari.com/blog/dod-­‐and-­‐hud-­‐missing-­‐money-­‐supporZng-­‐documentaZon/

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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 16:37
Ces deux entretiens avec un des dirigeant du parti Levitsa (Gauche) de la République de Macédoine poursuivent les deux précédents dossiers sur la question.

La Rédaction

 

We need a Balkan socialist movement

-

12 février 2018

Alek Atevik*

LE1: It is interesting to think if, to what extent and how the Left in each country has influenced the Left in the other. The Greek Left has had a formative impact on the Macedonian Left- how, if at all, has the fall from grace of Syriza impacted on the Macedonian Left? Is that so, and if yes, how is this influence reflected in your conversations, strategies and ways of organising?

AA: It is necessary to distinguish the left-wing movement in both countries in the recent period. The Macedonian Left was formed after the nightmare of the breakup of Yugoslavia with the full restoration of capitalism. In this process, the former League of Communists of Yugoslavia played a major role, not as catalyst but as promoter of “free market”, thus beheading the working class of authentic political organization of the masses. The left-wing in Macedonia is still in its germination phase with an absence of a mass labour party and with de factopowerless trade union organizations. The formation of Levica is a positive step only as it stirred the pretty much slimy circumstances and made provocation to depressed activists. It also had negative effect as it showed the degree of strength i.e.weakness of left wing ideologies and detachment from the masses, both with objective and subjective causes. The connection to the GreekLeft wing is second to none, as much as working class is influencing each other. The party Levica and the left-wing movement in general is left alone or is surviving despite the foreign influences.

 

LE2: Recently, the dispute over the name “Macedonia” has re-emerged. We have been informed of squats being burnt down in Thessaloniki following/as part of the nationalist rally; tens of thousands gathered at a nationalist rally in Athens last Sunday. What is behind this re-emergence of nationalism and why do you think it happens now?

A.A: The recent formal trigger is obviously the Macedonian side (the new regime of social democrats of Zaev) that are eager to join NATO. In order to achieve this goal they have to reach an agreement with Greece on the “name issue”. And Zaev is willing to give great concession to Greek nationalists and Western powers just to stay in power.

 

LE3: How are different Left groups in your countries dealing with the renewed spread of nationalism and the absorption of neo-nazi and fascist tendencies into the current nationalist wave on the name-issue?

A.A: It would not be accurate to say that there is a spread of nationalism in Macedonia. Nationalism spread its wings from the violent dissolution of Socialist Yugoslavia and remains an active force in the establishment of all political parties. I would even say that nationalists are in decline and people are fed up by their rhetorics. Of course, the declining VMRO-DPMNE is pushing some nationalist line as one resort of gaining popular support, but their socio-economic policies in the past 11 years have shown in full light their servile attitude towards Western imperialism and their ultimate cronyism. We should not be alarmed by the sectarian fascist or clero-fascist groups as they have existed for 30 years. They are not organized enough to be able to grow into a serious societal power. Needless to say, the way to combat them (the nationalist and other deformations) is to form stronger disciplined working class party.

 

LE4: What is (if any) the spectrum of divergences within the Left in the interpretation/responses to the “Macedonian name” issue?

A.A: The Macedonian side of left-wing politics is opposing any kind of name change as of the principle of self-determination of nations. Those that accept the ultimatum of Greek and Western powers are influenced by the ruling social-democrats, and the reasoning that there is no alternative to EU integration and the state and nation has to obey.

 

 

LE5: There have been multiple solidarity actions across the borders- in the theory and praxis of shaping a left critique of neoliberal capitalism, in its application in relation to the Greek austerity crisis, in the interpretation and response to the refugee crisis, and anti-mining struggles across the borders most recently. What is the level of interaction (if any) between the Left on the two sides of the border in relation to the name dispute?

A.A: You are giving very good examples of interaction between activists. The result of this interaction is very weak and mainly isolated from the population. This just follows from the weakness of our movement. I would like to stress the objective factor of our mutual non-cooperation. The Macedonian Left has more connection with more distant Slovenia as we shared the same history. Also, the countries from former almost socialist states have much more in common. In this, I would not exclude the future collaboration of Macedonian and Greek socialists or communists.

 

LE6: What do you see as the central problem behind the name problem, and what is your position on its “resolution”? What would qualify as a positive outcome in your view?

A.A: The central problem behind the name dispute is capitalism i.e. the Greek weak capitalist class and its petty-imperialist ambitions, the remnants from the Greek Civil Wars, the Counter-revolutionary victory and unsolved national questions on the Balkans. The partyLevicawould expect from left-wing activists to continue their struggle against capitalism and nationalism.

 

LE7:How do you see the socio-political situations in the two countries evolving?

A.A:Macedonia has developed the capitalism of the periphery to the highest degree – forming deep class antagonisms, mass unemployment, constant flux of emigrants, decline in public education and collapse of public health care system. This frustration have toppled down the authoritarian regime of Gruevski and great expectations are on the table with the new or almost new Government. The trade unions are in lull. The main Parliamentary opposition VMRO-DPMNE is experiencing serious losing of ground, although it will remain the greatest party in opposition. Zaev’s Government, on the other hand, is promoting almost the same economic policies as the predecessors and their absence of strategy is evident. The new Government, even though it won the voters with left-wingish propaganda, it is from day to day proving to be pro-capitalist and their initial support is in decline.

 

LE8:What do you see as the future of the left in the region?

A.A:Capitalism will bring new challenges for political activists – eventually the new crisis will provoke people to enter politics. The Balkan region will not be passed by. The democratic capacities of left wing organization will be tested as much as their correct strategy towards the masses. The only ones that will survive and grow will be the ones that are dedicated to the formation of political cadres and organizational networks or branches. In this respect, with huge exception in Greece, the Balkan region is lagging behind. We need mass internationalist labour parties in all countries of the region and we need them now. The slogans for Balkan socialist movement should be changed towards “For socialist federation of the Balkans, for a European socialist union”.

by lefteast : http://www.criticatac.ro/lefteast/alek-atevik-we-need-a-balkan-socialist-movement/

Alek Atevik is working in Skopje. He is an editor of Nova iskra and a member of the Marxist Organization Crveni(« Reds »).He is Member of the Central Committee of the Macedonian organization Levitsa (Left), a leading figure in the Yugoslav section of the International Marxist Tendency (IMT) and a founding member of Levica(« Left »),where he is acoordinator of Program Sector Foreign policy, Defense and Security.

 
Greece and Macedonia: ‘Unite against our common enemy!’1
 
Alek Atevik spoke tEpanastasi[‘Revolution’] about nationalist myths and the need for internationalist class solidarity.
 

The Greek ruling class claims that Macedonians are not a nation and that the Macedonian language does not exist. What is the truth?

The starting position should be the national liberation movements in the Balkan Peninsula in the 19th century. All of them were directed against either the Ottoman Empire or the Habsburg Empire, both of which were multinational states with emerging capitalist relations. With the help of Russian, German, English, French and Austro-Hungarian forces the Ottoman Empire began to decay, starting with the formation of the Greek monarchy. A little later it continued with the setting up of the Romanian, Serbian, Bulgarian and Montenegrin monarchies.

The concept of ‘Megali Idea’ [a Greater Greece], ‘San Stefano Bulgaria’ [a Greater Bulgaria based on the Treaty of San Stefano signed between Russia and the Ottoman Empire in 1878] and similar such ideas can be found in all the Balkan bourgeoisies, which is to expand as far as possible one’s own territory at the expense of one’s neighbours. The national question, therefore, took on a bloody character, and instead of bringing development and progress, it was a call for perpetual wars, military actions and propaganda, violent changes of demographics… So, it is not only the Greek ruling class that has claims against their neighbours. The same is true of the modern Bulgarian ruling class, and in the past – before the People’s Liberation War and Revolution (1941-44) of the Serbian ruling class.

It took a civil war in Yugoslavia, with on the one side the Communist partisans, and on the other all the different mutually antagonistic sections of the bourgeoisie, to cut across the chauvinist propaganda, so the Serbian ruling class cannot sell this idea to the Serbian people. For example, even the ultra-Serb nationalist Šešelj denounced the earlier attitudes prevailing in Serbia that Macedonians are southern Serbs. In Greece, we saw similar tendencies during World War Two, but as in the Greek Civil War, the winners were the capitalists, the hatred was intensified. Thus, we can see that the reactionary ideas imposed on the Balkan proletariat will only finally be changed with socialist revolution.

The existence of a Macedonian nation was confirmed after World War Two with the creation of the Macedonian state within the Federation of Yugoslavia. It is true that this nation is small, but can any sane person claim that the Slovaks or the Slovenes don’t exist as nations? As for the Macedonian language, it is a recognised Slavic language, with a separate orthography, unique letters and words, and Bulgarians or Serbs can understand it with a little help, somewhat like the Dutch language for the English or Germans.

What is the general mood in Macedonian society regarding the conflict with Greece, and regarding NATO and the EU?

People in the Republic of Macedonia (RM), no matter their political affiliation or ethnicity, seem to be fed up with this and blame the Greeks (the Greek government) for their irrational policy of demanding name change. They blame Greek policy for the blockade of NATO and the EU, but this is truly seen as one minor factor. The vast majority consider that it is local politics and strategy that are restraining economic development. So, the ruling parties (the Social-Democrats and the Albanian-speaking Democratic Union for Integration) are willing to bow down and accept some new name just to get NATO membership. This will temporarily strengthen their position, as NATO membership has been a national myth of ‘progress and prosperity’ for the past 25 years.

The open door to the EU will further bring benefits for the government, as the EU has been even more uncritically accepted as a saviour from economic despair ever since the break-up of Yugoslavia. Here, we should also note the pressure of American imperialism on the Macedonian government to integrate the state within NATO, and to present this enlargement as a success for the present-day failing American foreign politics.


 

Do you think that there is any strong mood among the people for ‘expansionism’ at the expense of Greece? Are there any elements of expansionism in the current constitution?

[Jokingly] There is great interest in Halkidiki, Asprovalta and Platamonas [Greek seaside holiday resorts] for summer ‘expansions’. Thessaloniki is also a centre for regular shopping by the upper-middle classes. It is a joke that such claims of ‘Fyromian expansionism’ can even be considered [Note: FYROM, Former Yugoslav Republic of Macedonia, is the name Greece insists that Macedonia uses]. The country hardly has an army, and NATO came into Macedonia and the country openly collaborates with it, which means that the army of the Hellenic Republic is fully informed of the capacities of the small professional army here.

As for the constitution, our readers should know that it was changed with amendments imposed by the Hellenic Republic in 1995. Thus, in the constitution there is already Article 3 which states clearly: “RM doesn’t have territorial pretensions towards neighbouring countries. The borders of the Republic can be changed according to the constitution, on the basis of voluntary action and within accepted international norms”. Also, Article 49 has the following line, imposed by Andreas Papandreou’s government: “The Republic will not interfere in the sovereign rights of foreign countries and their domestic affairs”.

Any attempt to find irredentism in the written law is very superficial. There are no political forces within RM that have goals of occupying parts of larger region Macedonia, even further there are political forces outside of Macedonia of occupying the territory of present day RM. It would be nice to hear again from these people what should be changed in the constitution. So far, there are proposals and some political demagogy from the Greek Minister of Defence, Kotzias to change the formulation of ‘Republic of Macedonia’ with some term like ‘Republic of Northern Macedonia’, as if the change of name would stop the mighty Macedonian army and millions of people from conquering the world!


 

In Macedonia, Is there any room for the development of an internationalist proletarian movement, as part of such a movement across the whole of the Balkans?

What we can see after almost three decades of capitalist development is the decay of almost all the gains of the working class (wages, working hours, working conditions, pensions, holidays and workers’ hotels, allowances and so on). One can observe very weak trade unions and a decrease of the membership, while the labour aristocracy serves the ruling parties. From time to time there is some turmoil within them, but generally speaking they are stable in their reorientation towards any new government – like sunflowers (who always turn towards the sun), we say.

We can expect that a mass, working-class movement will be absent in the near future, but at the same time the workers will realise by themselves that the bourgeois institutions and parliamentary parties are impotent to solve the real burning questions. What we need is a clear socialist programme and strategy to win them over. It is crucial that the small forces of revolutionary Marxism (that have been working for quite some time) are developed, locally, but also in the region. That is one of the reasons why communists from Macedonia joined the Marxist Organization Crveni: a joint group of communists within the former Yugoslav territory.


 

Given that Levicahas emerged as quite a strong force in politics, what is its political line and what is its perspective?

Levica, formally is not at all a strong force, but given the obstructions from the legal system, the pressure on some of its leading members, the financial difficulties, the low level of political culture, and the false use of left-wing ideas, Levicacan be proud of what it has achieved. Example of these difficulties are the four separate cases of prosecution against the party leadership, or the case where some intruders demanded taking over the party by judicial means twice, which we won by the way, or the sabotage two days prior to the elections and so on.

Levicawill remain in opposition to the capitalist system, a system created by the bosses’ parties and their rulers, and it will not join any of the large coalitions and time will vindicate our correct tactics. The strategy is to build the party of workers, so we support in different ways individual and collective workers’ struggles, offering both legal help and solidarity actions. The party has a news and information website that promotes anti-imperialist and anti-nationalist ideas. It is developing a network of branches, not at a high pace.

Communists working in the Marxist organization Crveni are actively participating in the Levica party, and they are given confidence with leading positions. I am member of the Central Committee and Coordinator of the Programmatic sector, Foreign policy, Defence and Security.

Levicais the only party that stands against joining NATO, and also the only party that expresses open criticism of the servile Macedonian politics. Thus, we proposed ending the so-called negotiations over the name of the country done by the right wing and the so-called social-democrats. At the same time, we reject the false historical rhetoric that Macedonians are ‘sons and daughters of Alexander the Great’. We are also ferociously against the historic revisionism of the nationalists under the previous government of Gruevski. In Macedonia Levica is attacked for its position on name change, as nationalists or even fascists, but we just cannot side with Greek nationalism or any kind of nationalism.


 

What is the attitude of the working class and the youth towards the Titoist period and the old unified Yugoslavia?

In all the former Yugoslav republics, more or less, the working class, in particular the white-collar workers, have a positive attitude towards the Socialist Federation of Yugoslavia. Their feeling is that it was something good that has now been replaced by something bad. The retired people of today, and who were fully employed 30 or 40 years ago, have suffered the heavy burden of the wave of privatizations since 1989 and have been witnesses to the disintegration of their lives with hyperinflation, embargoes, massive layoffs, literally the decimation of industry, and wars and refugees.

However, those times are long gone and the present generation of workers cannot connect their experience with that of 30 years ago. The memory of the working class has been smashed to pieces as the Communist Party of Yugoslavia was unable to stand firm. The need for a genuine mass Communist party is thus essential to restore the memory and activate the class struggle on a higher political level.


 

What is your message for the Greek comrades and the militant workers and youth in Greece?

Up until six months ago, the most important questions of ordinary people, no matter what their ethnicity is, were unemployment, low wages, corruption, poor healthcare system, decaying education system, terrible pollution in Skopje and other cities, toxic gold and silver mines, and huge class divisions between rich and poor. Today the new government has tried to bury these problems and impose other problems such as the name-change of the state, the language rights of the Albanian nationality, internal territorial divisions, joining NATO and so on. The media are also co-participating in this hysterical propaganda.

Our duty, in both our countries, is essentially the same: to oppose this turning away from class struggle towards nationalism/racism and to help build the unity of working people. We have the task of exposing the real motives of the ruling class in dividing the working class within national borders, but also internationally. We have to explain patiently and we shall overcome.

1Epanastasi, paper of the International Marxist Tendency (IMT)in Greecehttps://www.marxist.com/greece-and-macedonia-unite-against-our-common-enemy.htm

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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 16:28


Le sujet de la Macédoine ex-yougoslave pose en fait non seulement le problème du nom et du patrimoine de cet Etat devenu indépendant mais celui de la minorité slavophone qui vivait de l’autre côté de la frontière, en Macédoine grecque, et dont beaucoup de ses membres se trouvent réfugiés dans les anciens pays socialistes et dont il ne reste à ce jour que quelques milliers de personnes sur leur propre territoire (le dernier chiffre officiel les mentionnant qui est sans doute sous-estimé est de 15 000 personnes) et qui n'ont toujours pas reçu le droit d’y parler leur langue.

Suite au traité de Neuilly faisant suite à la défaite de la Bulgarie lors de la Première Guerre mondiale, la majorité des slavophones de Grèce a été expulsée vers la Bulgarie (un tiers ayant choisi de rester) alors que la majorité des hellénophones de Bulgarie furent expulsés vers la Grèce et que, après le traité conclu avec la Turquie, l’État grec accueillit les réfugiés grecs d’Anatolie qui furent surtout dirigés vers la Macédoine grecque afin de diminuer l’importance relative des slavophones dans les campagnes mais aussi des juifs sépharades jusque là majoritaires dans la métropole locale de Salonique. La minorité slavophone de Grèce a eu tendance a appuyer massivement dans l’entre-deux-guerres le Parti communiste grec. Pendant l’occupation nazie, environ un tiers des troupes de l'Armée démocratique du nord de la Grèce était constitué d’hommes et de femmes slavophones qui ont été poussés vers l'exil après la victoire des troupes royalistes et britanniques lors la guerre civile. Les descendants des réfugiés de Grèce d’ascendance slavophone n'ont par la suite pas été autorisés à retourner dans leur pays lorsqu'en 1982 le gouvernement socialiste grec a enfin rendu la citoyenneté aux exilés et autorisé le retour des réfugiés établis dans les pays socialistes. Peu nombreux furent ceux qui ont protesté en Grèce à l'époque contre cette mesure car la doctrine officielle de l'Etat grec jusqu'à la chute du régime des colonels et, de façon résiduelle jusqu'en 1981, était que la guerre civile (officiellement nommée "guerre contre les bandits", la nommer "guerre civile" était déjà considéré comme suspect) avait pour objet la "lutte contre le slavocommunisme" dont le but principal, outre le rattachement de la Grèce au bloc soviétique, était censé vouloir céder une partie du territoire national (Macédoine grecque et Thrace) à « l'ennemi du Nord », essentiellement bulgare.

Le Parti communiste grec avait pendant une grande partie de l'entre-deux-guerres soutenu le droit à la sécession de la Macédoine et de la Thrace suivant ainsi la ligne du Komintern en faveur de la création d'une "fédération socialiste balkanique", chose qui correspondait surtout à une demande du Parti communiste bulgare qui était d’ailleurs contestée par les communistes yougoslaves. Le Parti communiste grec abandonna cette ligne qui avait grandement contribué à son isolement lors de la séquence des fronts populaires et de la lutte antifasciste des années 1930. Il soutint dès lors le droit à l'autonomie et à la reconnaissance culturelle de la minorité slavophone restante. Cette minorité était considérée comme "macédonienne" par les communistes yougoslaves (avec Josip Broz Tito à leur tête) et comme "bulgare" par leurs camarades bulgares. Il faut savoir que la Bulgarie a toujours refusé de reconnaître l'existence d'une "nation macédonienne" distincte de la nation bulgare et que, aujourd'hui encore, elle accorde son passeport à tout citoyen de la République de Macédoine qui en fait la demande.

Suite à des pourparlers avec les communistes yougoslaves pendant l’occupation nazie, la direction du Parti communiste grec a permis aux communistes d’origine slave de créer une organisation distincte, le NOF (Front populaire/national1de Libération), liée au Parti et dont les troupes agissaient sous commandement de l'ELAS (Armée populaire de libération nationale sous direction communiste). La ligne officielle du NOF était celle de l'autonomie, même si certains de ses groupes, sous influence yougoslave, voulaient aller jusqu'à la sécession, ce que la direction du PC a contré.

Suite à la rupture soviéto-yougoslave de 1948, l'Arméedémocratique s’est vue privée du soutien yougoslave car le Parti communiste grec a alors pris parti pour l’URSS et, en janvier 1949, lors du 9e plénum de son Comité centralce dernier revint à la ligne de l'entre-deux guerres prônant le droit à"l'autodétermination incluant le droit à la sécession de la Macédoine et de la Thrace". Ce qui permit aux yeux des royalistes de justifier l’exécution demilliers de militants communistes civils décrétés coupables de "haute trahison". Ces retournements successifs de la position du Parti communiste sur la question macédonienne ont provoqué en son sein un profondtraumatisme dont on perçoit les conséquences en son sein jusqu’à aujourd’hui dès qu’il s’agit d’aborder la question nationale. Les causes de cesrevirements sont toujours discutées de leur côté par les historiens. Dans le cas du 9e plenum,l'explication la plus plausible est que la direction du Parti a voulu couper l'herbe sous les pieds de l'agitation menée par Tito et les secteurs du NOF proches des Yougoslaves qui prônaient la sécession. Mais la ligne du Parti a encore une foischangé en octobre 1949, deux mois après la fin des combats de la guerre civile. Les communistes grecs ont alors abandonné les combattants du NOF qui ont dûtrouver pour la plupart refuge ducôté yougoslave de la frontière, dans laRépublique populaire de Macédoine où beaucoup d’entre eux allaient évoluer vers des positionsnationalistes slavo-macédoniennes ferventesy compris très à droite après le démantèlement de la Yougoslavie. Nous présentons ici un interview et un article portant sur la question présentées par deux militants de la gauche des deux côté de la frontière.

La Rédaction

Affronter le néolibéralisme et le nationalisme2

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Entretien entre Nikola Slavevski et Stathis Kouvélakis*

 

13 mars 2018

 

La tension créée par le différend entre la Grèce et la République de Macédoine, et les complexités de la politique intérieure dans les deux pays ont jusqu’à présent entravé le dialogue transfrontalier entre la gauche radicale grecque et macédonienne. En Macédoine, le parti social-démocrate au pouvoir, successeur du parti unique de l’ère yougoslave, met en œuvre des politiques néolibérales tout en poursuivant une intégration plus profonde dans le bloc occidental. En Grèce, Alexis Tsipras et Syriza ont renié leurs engagements initiaux pour devenir les exécutants les plus fidèles de la thérapie de choc imposée au pays par la coalition d’airain qui lie ses créanciers à sa propre bourgeoisie.

Il existe cependant des forces dans les deux pays qui combattent cette voie désastreuse, en s’opposant à la fois au nationalisme et à la destruction néolibérale de la démocratie et des droits sociaux. Dans cet entretien, Stathis Kouvélakis et Nikola Slavevski discutent de la tension nationaliste croissante et de l’implication croissante des Etats-Unis dans la région ainsi que de la façon dont la gauche radicale devrait y répondre.

 

Commençons par une question sur la perception par l’opinion publique dans votre pays des négociations en cours entre le gouvernement grec et la République de Macédoine sur le « différend sur le nom ». En annonçant le changement du nom de l’aéroport de Skopje (d’« Alexandre le Grand » à « Aéroport international de Skopje »), le premier ministre macédonien Zoran Zaef a également déclaré qu’il acceptait un nom composite, avec une indication géographique à côté de «Macédoine». Un consensus plus large est-il possible autour d’une telle proposition ? Un tel accort pourrait-il obtenir la majorité qualifiée au Parlement nécessaire pour tout changement constitutionnel ?

Le président actuel de l’opposition de droite a récemment visité Washington, où il a rencontré Trump, une confirmation supplémentaire que le VMRO-DPMNE3ne s’est jamais opposé à la politique étatsunienne. Les élites politiques de la République de Macédoine sont soumises à l’impérialisme parce qu’elles ont besoin d’un soutien international pour maintenir leur domination. Je pense que si les intérêts étatsuniens dictent un changement constitutionnel, il y aura une majorité qualifiée au parlement. L’impérialisme occidental a besoin que cette question soit résolue pour permettre l’intégration de la République de Macédoine dans l’OTAN, et, de ce fait, elle sera résolue. Quant au changement de nom de l’aéroport de Skopje, je pense que c’était une bonne décision. L’aéroport a été nommé « Alexandre le Grand » en 2006 comme acte de provocation du gouvernement VMRO dans le contexte de l’escalade de tension du moment.

 

Cela nous amène à la question cruciale de l’OTAN. Il est tout à fait clair que la raison pour laquelle les négociations entre la Grèce et la République de Macédoine ont repris à un rythme intensif est de permettre à celle-ci d’adhérer à l’OTAN, et, par la suite, à l’UE. Il y a même des échéances précises pour le bouclage des négociations, à savoir le prochain sommet de l’OTAN des 11 et 12 juillet précédé d’un sommet de l’UE à Sofia le 17 mai consacré à son élargissement dans les Balkans. Comment évaluez-vous l’élargissement de l’OTAN, auquel la gauche radicale grecque s’oppose catégoriquement ?

L’OTAN n’est rien d’autre qu’un outil de répression impérialiste. L’OTAN est un pacte de guerre et d’agression, l’OTAN est une relique du passé. Levica s’oppose à l’intégration de notre pays dans l’OTAN. Nous ne voulons en aucun cas participer à la répression des autres peuples. Rejoindre l’OTAN n’apportera rien de positif à la population, puisque nous devrons consacrer 2% du budget aux dépenses militaires. Cet argent pourrait plutôt être utilisé pour des programmes sociaux, de santé ou d’éducation.

 

Pensez-vous que la question de l’adhésion à l’UE devrait être dissociée de l’adhésion à l’OTAN? Quel rôle l’UE a-t-elle joué jusqu’ici dans la politique intérieure de votre pays ?

L’intégration de l’UE est distincte de l’intégration à l’OTAN, il existe des pays de l’UE qui ne sont pas membres de l’OTAN. Le rôle de l’UE dans la région est important mais la diplomatie de l’UE est « soft », l’outil de l’impérialisme occidental ici est la diplomatie étatusienne. Quoi qu’il en soit, nous soutenons l’intégration européenne, mais l’UE doit être restructurée car elle est fondée sur les intérêts capitalistes et impérialistes des pays du centre. L’Union des peuples européens doit être fondée sur l’égalité et le développement équilibré, et non sur les intérêts capitalistes. Pour parvenir à une telle intégration, nous avons avant tout besoin d’une coopération régionale dans la péninsule balkanique.

 

Dans les médias grecs, il est constamment question des « vues irrédentistes » de la République de Macédoine attribuées aux passages de la constitution. Cette accusation a-t-elle un fondement ? Le type de nationalisme promu par les gouvernements VMRO-DPMNE et l’utilisation de symboles de l’Antiquité sont-ils l’expression d’un tel irrédentisme ?

Au moment de l’indépendance de la République de Macédoine, on a pu entendre, dans le contexte du nationalisme grandissant de l’époque, certaines déclarations de la part du parti de droite VMRO-DPMNE selon lesquelles ils tiendraient leur prochain congrès à Thessalonique. Les déclarations de ce type sont caractéristiques du nationalisme dans les Balkans, mais elles ne constituent pas une réelle menace pour les frontières existantes dans la région. Depuis cette époque, le VMRO-DPMNE a connu de multiples scissions et s’est transformée en un parti populiste. Il a utilisé le nationalisme pour assurer sa domination, mais comme il est apparu dans les transcriptions des conversations qui ont vu le jour lors du scandale des mises sur écoute, que le VMRO-DPMNE avait en fait accepté des positions similaires à celles de la social-démocratie SDSM sur la question du nom.

Ce qu’il importe toutefois de comprendre, c’est pourquoi le VMRO-DPMNE et la droite ont eu besoin de cette «antiquisation» de l’identité macédonienne. Il est clair que les nations constituent un concept moderne, et elles sont apparues avec la formation des Etats-nations. Il est également clair que les forces de droite ont besoin des mythes à la gloire de de l’État national. Mais la construction de l’identité nationale macédonienne est très atypique. Cette identité n’a pas été construite par la droite mais par la gauche parce que la gauche était républicaine et ne voulait pas que le processus de libération de la domination ottomane aboutisse à l’annexion du pays par l’une des monarchies des Balkans. Elle s’est donc engagée sur la voie de la revendication macédonienne d’abord en tant que question de souveraineté, puis ensuite seulement en tant que question nationale.

D’un point de vue historique, la nation macédonienne a été créée en 1944 avec la fondation de la République démocratique de Macédoine, rebaptisée plus tard République socialiste de Macédoine au sein de la fédération yougoslave. Mais cette fédération était un Etat ouvrier socialiste, pas un Etat national. De ce fait, la droite ne pouvait pas créer un mythe national à partir d’un Etat socialiste, et l’Etat existant lui paraissait dépourvu de gloire. Pour créer le mythe nécessaire à leur récit, ils se sont alors tournés vers l’Antiquité.

En ce qui concerne les vues irrédentistes de la République de Macédoine, je pense que c’est une pure exagération qui n’a rien à voir avec la réalité. Si nous regardons la situation économique, notre économie dépend du capital grec. Si cet État veut continuer à exister, il a besoin de capitaux grecs, et le capital grec y trouve son intérêt en raison de la main-d’œuvre bon marché. Quant à l’aspect militaire, la République de Macédoine dispose de très faibles capacités. Son armée ne compte pas plus de 5 000 soldats, et leur équipement militaire est médiocre. Il n’y a pas de bases militaires à proximité des frontières, et c’est d’une façon générale la plus faible puissance militaire des Balkans. La Grèce dispose d’une capacité militaire incomparablement supérieure.

La classe capitaliste macédonienne est incapable de maintenir l’ordre social sans l’aide du capital grec et international. Par conséquent, son intérêt et celui de l’Etat macédonien n’est pas d’affronter l’Etat grec mais de construire une alliance avec lui. Le discours sur les « tendances irrédentistes » n’est donc que de la propagande visant à maintenir la méfiance nationaliste entre les deux peuples. Ce qu’il faut souligner c’est que l’intérêt des travailleur.se.s de la République de Macédoine est de rejoindre la classe ouvrière grecque dans une lutte commune pour leurs droits. Les travailleur.se.s dans les deux Etats ne mènent pas une lutte différente, leur combat est commun.

 

La situation politique dans votre pays a connu un changement important après l’éclatement du scandale des écoutes illégales, dans lesquel les dirigeants du gouvernement VMRO-DMNE ont été impliqués. Une importante mobilisation populaire a suivi, conduisant aux élections de 2016 et à la défaite du VMRO-DPMNE. Ces scandales ont révélé l’étendue du pillage de l’État par les politiciens au pouvoir et de la corruption qui a accompagné l’imposition de politiques néolibérales particulièrement brutales. Après les élections de 2016, une nouvelle coalition s’est formée autour du parti social-démocrate SDSM et des partis représentant la minorité albanaise. Quelle est votre évaluation de la politique menée par le gouvernement actuel dirigé par Zoran Zaef ?

Après la formation du nouveau gouvernement les gens ont pu respirer, la peur qui existait au temps du gouvernement VMRO-DPMNE a disparu, mais les institutions de l’Etat n’ont pas été réformées. De nouveaux scandales touchent les membres de la Commission électorale nationale et les indemnités qu’ils sont touchés. Un autre scandale est survenu concernant l’indemnisation des frais de voyage des députés, comme à l’époque des gouvernements VMRO-DPMNE.

 

S’agissant de l’économie, ce sont les mêmes politiques néolibérales qui sont mises en œuvre. Le SDSM tente de se présenter comme un parti de gauche en se livrant à des manipulations avec le salaire minimum, qui est passé de 10 800 à 12 000 denars (200 €). Mais une faille juridique supplémentaire a également été ouverte, permettant aux patrons d’enfreindre la loi. De cette façon, le SDSM se présente comme un parti qui se soucie des travailleur.se.s sans avoir besoin d’affronter les capitalistes. Le gouvernement a promis une nouvelle politiques fiscale basée sur la taxation progressive mais en réalité rien n’a changé, ils ne veulent pas et ne se confronteront pas au pouvoir du capital.

 

Pouvez-vous nous dire comment le parti Levica (La gauche) a été formé et quels sont ses principaux objectifs ?

Après plusieurs années de mobilisations et de luttes sociales, Levica a été formé en 2016 par des membres du Mouvement pour la justice sociale Lenka et le mouvement de gauche Solidarité, deux réseaux militants de base rejoints par des personnes qui n’étaient pas membres de ces organisations. Il a été conçu comme une tentative de combler le vide sur la partie gauche du spectre politique, et de répondre à la nécessité d’un parti ouvrier, puisque les travailleurs n’avaient aucune organisation politique pour représenter leurs intérêts sur la scène politique et dans la société. L’objectif principal de Levica est de représenter l’intérêt des travailleur.se.s et des couches pauvres de la population, d’organiser les travailleur.se.s dans leur lutte et de transformer la société dans un sens socialement plus juste.

 

Voyez-vous des possibilités de collaboration entre Levica et les forces de la gauche radicale grecque qui s’opposent à la montée nationaliste actuelle ?

Il ne s’agit pas simplement de possibilités. La coopération entre Levica et les forces de la gauche radicale grecque est une nécessité. La coopération entre les forces de gauche dans les Balkans est nécessaire pour constituer une plateforme balkanique qui unira la gauche dans la région. Les peuples balkaniques se sont trop souvent tournés les uns contre les autres sous l’influence des forces nationalistes et, pendant qu’ils s’adonnent à ces haines ils se font piller par leurs élites.

Seule l’action commune des forces antinationalistes permettra aux peuples de voir que celles et ceux qui se trouvent de l’autre côté de la frontière ne sont pas des ennemis, mais des personnes confrontées à des problèmes similaires, et que ces problèmes nécessitent souvent une action commune pour être résolus. Nous comptons vivement sur la coopération future avec nos camarades grec.que.s pour mener à bien cette tâche.

*Nikola Slavevski, est diplômé de l’école des Beaux-Arts de Skopje et membre du comité central de Levica (La gauche) de la République de Macédoine.

Stathis Kouvélakis enseigne la philosophie politique au King’s College de Londres, il est membre d’Unité Populaire en Grèce et milite dans la gauche radicale en Grèce et en France.

 

« Macédoine », les enjeux d’un nom4

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7 mars 2018 

Stathis Kouvelakis

Le « différend concernant le nom » qui oppose la Grèceà la République de Macédoine est une donnée souvent méconnue mais néanmoins importante de l’instabilité généralisée qui affecte les Balkans au cours des trois dernières décennies. Maintenu à l’état latent tant que la République de Macédoine faisait partie de la fédération yougoslave, le conflit éclate lorsque, après la dissolution de celle-ci, la Macédoine déclare son indépendance. L’effondrement du « socialisme réel » aux frontières terrestres de la Grèce (à l’exception de celle qui la sépare de la Turquie) déclencha un afflux de migrants économiques venus de ces pays. Ces bouleversements alimentèrent les inquiétudes quant à la position de la Grèce dans une zone devenue hautement inflammable, réactivant les peurs surgies du « passé balkanique » maudit.

 

La vague nationaliste des années 1990

Avant de devenir le nom d’un État, la « Macédoine » est, et demeure, le nom d’une zone géographique farouchement disputée sur les champs de bataille par les États-nations issus du démembrement de l’Empire ottoman. Suite aux guerres balkaniques de 1912-1913, celle-ci fut divisée entre la Grèce, la Bulgarie et le royaume de Yougoslavie. La partie rattachée à ce dernier devint en 1944 une république distincte au sein de la Fédération populaire de Yougoslavie, renommée en 1963 « République socialiste de Macédoine ». Elle accéda à l’indépendance en septembre 1991 à la suite d’un référendum qui autorisait également sa participation à une éventuelle union entre les États de l’ex-Yougoslavie – une indication symbolique de la persistance des sentiments pro-yougoslaves dans l’entité nationale la plus récente et ethniquement diversifiée de la défunte fédération.

Invoquant des préoccupations d’ordre historique et l’irrédentisme attribué au nouvel État, la Grèce s’opposa aussitôt à l’utilisation du nom de « Macédoine » par la République voisine. Arguant du fait que les habitants de la région de la Macédoine du nord de la Grèce s’identifient également comme « Macédoniens », la Grèce s’est également opposée à l’utilisation du nom pour désigner le groupe ethnique majoritaire (et la langue) du pays voisin. Depuis son indépendance, la République de Macédoine est constamment accusée par les médias grecs et l’establishment politique de nourrir une volonté irrédentiste menant à des revendications territoriales sur les pays voisins et de s’approprier des symboles et des personnages de l’Antiquité, tels que le soleil de Vergina (symbole de l’ancienne dynastie macédonienne) et Alexandre le Grand que les Grecs considèrent comme faisant partie de leur histoire.

Les changements apportés dans les années 1990 à la constitution de la République de Macédoine affirmant le refus de toute demande de changement de frontière et d’ingérence dans les affaires intérieures de tout pays voisin, n’ont rien changé à l’attitude des gouvernements grecs successifs. Il est vrai que la rhétorique nationaliste agressive du parti de droite VMRO-DPMNE, au pouvoir en République de Macédoine de 1998 à 2016 (avec une seule interruption entre 2002 et 2006), a également contribué à l’escalade de la tension entre les deux pays.

Les inquiétudes suscitées dans l’opinion publique grecque par les bouleversements géopolitiques dans les Balkans et par le retour de la guerre à quelques kilomètres des frontières ont été systématiquement cultivées par les politiciens et les secteurs les plus conservateurs de la société civile (surtout l’Église orthodoxe) pour nourrir une campagne nationaliste dirigée contre l’État voisin. Des rassemblements de masse ont eu lieu en 1992 à Thessalonique et à Athènes pour réclamer le droit exclusif de la Grèce d’utiliser le nom de « Macédoine ». La droite nationaliste, l’Église et divers groupes d’extrême droite ont joué un rôle important dans ces mouvements qui ont rassemblé des centaines de milliers de personnes, bien au-delà des rangs des partisans de ces forces. En effet, durcissant leur position initiale, les principaux partis politiques grecs, y compris Synaspismos (future composante centrale de Syriza), ont décidé le 13 avril 1992 de n’accepter aucun usage du nom de « Macédoine » par la république voisine, fermant ainsi la porte à tout compromis. Seuls le parti communiste (KKE) et l’extrême-gauche refusent de faire partie de ce « consensus national » et condamnent les rassemblements nationalistes auxquels tous les autres partis font acte de présence.

Toutefois, du côté de la gauche grecque, la situation aévolué relativement rapidement. A partir de la deuxième moitié des années 1990, Synaspismos s’estdéplacé vers la gauche et amodifié explicitement son positionnement antérieur. Par une décision de son comité central de 1996, il arefusé de faire partie de « l’arc nationaliste » mené par les partis traditionnels (PASOK et Nouvelle Démocratie) et adéfendula position d’un compromis sur la base d’un « nom composite » – soit « Macédoine » assorti d’un marqueur géographique ou temporel du type « Macédoine du Nord » ou « Nouvelle Macédoine »5[1]. Dans ses grandes lignes, cette position, également partagéepar les communistes du KKE, est devenue celle de Syriza depuis sa fondation (2004). Toutefois, certains secteurs de la coalition de la gauche radicale – tels que l’organisation de jeunesse de Synaspismos, certaines tendances de ce parti ou la Gauche Ouvrière Internationaliste (DEA) – défendent le droit de la République de Macédoine de garder son nom constitutionnel.

Un compromis temporaire entre Athènes et Skopje a été adopté en 1993 sous les auspices de l’ONU, la Macédoine étant admise au sein des organismes internationaux en tant que « FYROM » – acronyme en langue anglaise pour « Ex-République Yougoslave de Macédoine ». En fait, il n’a pas fallu attendre longtemps pour que la plupart des pays la reconnaissent sous son nom constitutionnel, soit actuellement environ 130 parmi les 190 États membres de l’ONU. À partir de 2008, l’élite politique grecque s’est orientée vers l’acceptation d’une solution de compromis, à savoir d’un « nom composite », sans toutefois assumer ouvertement et clairement ce changement de position. Les négociations entre les deux Etats ont ainsi traversé différentes phases, alternant des moments de rapprochement et des moments de tension qui ne manquent pas de susciter des bouffées de fièvre nationaliste dans les deux pays.

L’une des manifestations les plus frappantes de cette compétition dans l’appropriation des marqueurs d’une « identité macédonienne » réside dans l’abus de symboles et de figures de l’Antiquité, avec une prolifération des représentations d’Alexandre le Grand et du Soleil de Vergina des deux côtés de la frontière. En 1992, l’aéroport de Kavala est rebaptisé « Alexandre le Grand » – suivi, un an plus tard, par celui de Thessalonique rebaptisé «Macédoine» – et les statues d’Alexandre le Grand se sont multipliées dans les places et les avenues des villes grecques 6[2]. L’aéroport de Skopje est affublé en 2006 du nom d’« Alexandre le Grand », tandis que le centre-ville de la capitale subit une transformation radicale, qui en fait un décorum dans lequel des dizaines de statues et de bâtiments nouveaux sont censés restituer la gloire de la Macédoine. Le projet « Skopje 2014 » devient un symbole à la fois de kitsch urbain et de malversations qui ont été au centre des scandales qui ont touché l’élite politique et économique macédonienne au cours de ces dernières années7[3].

 

Le rôle des États-Unis

Menées depuis les années 1990 sous les auspices de l’émissaire de l’ONU, Matthew Nimetz, un diplomate étatsunien expert des affaires de la Méditerranée orientale et vu comme représentant les vues des Etats-Unis, ont repris, à un rythme intensif, à la fin de l’année 2017. La phase actuelle se caractérise par la volonté des gouvernements d’Athènes et de Skopje d’aboutir à un compromis qui faciliterait l’objectif principal des États-Unis dans les Balkans : l’élargissement de l’OTAN, qui irait jusqu’à l’intégration de la Serbie. Ce processus a commencé avec l’adhésion du Monténégro en mai 2017.

Malgré sa taille (620 000 habitants) et les effectifs négligeables de son armée (moins de 3 000 soldats), l’adhésion du Monténégro revêtait une importance stratégique pour les États-Unis. Elle parachève la mise sous contrôle de l’OTAN de l’ensemble du littoral de l’Adriatique, le reste se répartissant entre l’Italie, la Slovénie, la Croatie et l’Albanie, tous membres de l’OTAN. Elle a également porté un coup décisif à l’influence de la Russie dans ce pays et contré avec succès les réticences d’une grande partie de sa population et de son élite politique8[4]. L’importance du Monténégro dans la constitution d’un « arc antirusse » dans les Balkans a été particulièrement soulignée par le sénateur américain John McCain lors de sa visite dans ce pays en avril 20179[5].

L’adhésion projetée de la République de Macédoine obéit à une logique similaire qui permettra aux Etats-Unis d’atteindre rapidement leur objectif stratégique : surmonter la « neutralité » actuelle de la Serbie et éliminer définitivement la Russie de toute position d’influence dans les Balkans10[6]. Fermement persuadés des bienfaits pour leur pays de l’alignement total sur le bloc atlantiste, les deux gouvernements impliqués dans le « différend sur le nom » de Macédoine redoublent d’efforts pour accélérer ce processus.

En République de Macédoine, la droite nationaliste du VMRO-DPMNE, au pouvoir depuis 1998 (à l’exception d’une seule législature), a été balayée par le « scandale des mises sur écoute ». Divulguées en 2015 par l’opposition social-démocrate, les transcriptions des conversations ont mis en lumière des pratiques de corruption à grande échelle impliquant les liens incestueux des politiciens et de l’affairisme, ainsi qu’un système de surveillance et de répression de la population11[7]. Ces révélations ont déclenché une vague de protestation populaire et conduit en décembre 2016 à des élections anticipées. Celles-ci ont permis la constitution d’une coalition gouvernementale entre le SDSM social-démocrate – un successeur du parti au pouvoir de l’époque yougoslave – et les partis représentant la minorité albanaise.

Le gouvernement actuel, impatient de montrer sa totale loyauté envers les États-Unis et l’UE, fera tout ce qui lui est demandé pour être en position d’intégrer l’OTAN lors du sommet prévu pour cet été et d’accélérer les négociations pour rejoindre l’UE. L’acceptation par le premier ministre Zoran Zaef d’un « nom composite » (« Macédoine » suivi d’un qualificatif géographique), accompagnée d’actes de bonne volonté tels que le changement de nom de l’aéroport « Alexandre le Grand » de Skopje (désormais « aéroport international de Skopje »), fait partie de cette approche, qui semble être acceptée par une majorité de la population, avide de reconnaissance internationale et d ‘«européanisation»12[8].

En Grèce, après avoir capitulé devant la troïkaà l’été 2015 et mis en œuvre un nouvel ensemble de mesures d’austérité, de dérégulation et de privatisation, le gouvernement Syriza est devenu le plus ardent défenseur de l’OTAN et d’Israël (ainsi que de l’Egypte du général Sissi) en Méditerranée orientale. Selon les experts en politique étrangère grecque, la stratégie suivie par Alexis Tsipras est de profiter de la dérive autoritaire de la Turquie, et de la montée de tension entre celle-ci et les États-Unis, pour faire de la Grèce « l’Israël des Balkans », le principal pilier de l’Occident dans une zone d’instabilité croissante13[9]. En faisant preuve de bonne volonté dans les négociations – menées sous étroite surveillance étatsunienne – avec le nouveau gouvernement de la République de Macédoine, Tsipras fait ainsi d’une pierre deux coups. Il apparaît – une fois n’est pas coutume ! – fidèle aux positions défendues de longue date par son parti sur cette question tout en confirmant son statut de partenaire fiable des intérêts américains et occidentaux dans la région.

 

Une réaction nationaliste multiforme

Son positionnement a toutefois déclenché une réaction nationaliste, marquée par des rassemblements de masse d’abord à Thessalonique, le 21 janvier, puis à Athènes, le 4 février. Leur revendication principale, dans le droit fil du discours bien rôdé depuis les années 1990, est de réclamer l’exclusivité du nom « Macédoine » pour la Grèce et de rejeter toute solution de compromis.

Bien que de moindre ampleur par rapport à celles de 1992, ces manifestations ont néanmoins attiré des foules importantes (90 000 à Thessalonique et 140 000 à Athènes selon les estimations de la police), et cela dans une période où domine l’apathie politique et sociale. Bien qu’initiées par des forces similaires à celles de la vague précédente (groupes de la droite nationaliste, Église orthodoxe et extrême droite), elles ont également touché une corde sensible dans les secteurs d’une certaine « gauche patriotique » disposée à amalgamer la capitulation à la Troïka avec l’« abandon » du « nom » de la Macédoine. Ainsi, le compositeur Mikis Theodorakis, un symbole de la gauche grecque, a partagé la tribune du rassemblement d’Athènes aux côté d’intervenants issus de la droite ultra-nationaliste. Les manifestations nationalistes ont été également soutenues par Zoé Konstantopoulou, ancienne présidente du parlement grec et fondatrice du mouvement « Trajet de liberté », qui s’efforce de transposer le discours populiste et le style de leadership de Jean-Luc Mélenchon, avec l’appui enthousiaste de ce dernier.

Le signe le plus inquiétant est que, même si les rassemblements nationalistes n’ont pas été les raz-de-marée espérés par leurs organisateurs, une nette majorité de l’opinion publique grecque (60 à 70% selon les sondages) s’oppose désormais à toute solution de compromis incluant le nom de « Macédoine »14[10]. Si la vague nationaliste du début des années 1990 a été nourrie par l’inquiétude suscitée par l’évolution géopolitique dans les Balkans, les motivations de la vague actuelle apparaissent plus complexes, mêlant la fixation traditionnelle sur le « nom » à un mécontentement dirigé contre une élite politique qui, tous gouvernements confondus, s’est transformée en exécutante de laTroïka, plongeant la société grecque dans le désespoir.

La capitulation du gouvernement Syryza au cours de l’été 2015, quelques jours seulement après un référendum historique qui a vu 62% des Grecs rejeter le plan d’austérité de l’UE, est au cœur de ce traumatisme. Le sentiment de trahison et d’humiliation profonde a été renforcé par la mise en œuvre continue de mesures d’austérité supplémentaires qui ont perpétué la stagnation économique, poursuivi la liquidation des actifs publics restants et conduit des milliers de jeunes Grecs, pour la plupart hautement qualifiés, à prendre la voie de l’émigration. Dans une société profondément affectée par la démoralisation et la confusion idéologique, où les lignes de démarcation entre « droite » et « gauche » sont devenues vides de sens aux yeux de la majorité des citoyens, protester contre l’« abandon » supposé du « nom » de la Macédoine devient un moyen perverti de refuser l’abandon très réel des revendications de dignité les plus élémentaires par tous les gouvernements qui se sont succédé au cours de la dernière décennie.

Il y a là les ingrédients d’une situation dangereuse, dans laquelle les forces autoritaires et réactionnaires peuvent tirer avantage à partir de la crise politique latente mais profonde alimentant les haines entre les peuples et exacerbant les politiques de brutalisation sociale. Aucune solution à l’impasse actuelle ne peut être trouvée sans la reconnaissance du droit du peuple de la République de Macédoine à l’autodétermination et à l’auto-dénomination. Le «nom composite» semble fournir un compromis pragmatique mais il comporte le risque de cristalliser une opposition significative des deux côtés de la frontière. Mis en avant par des élites politiques soumises au néolibéralisme et aux intérêts occidentaux, il apparaît davantage comme le résultat d’une pression extérieure que comme l’expression d’un véritable désir des deux peuples de vivre pacifiquement. De ce fait, il laisse ouverte la possibilité de futures remises en cause et de sentiments persistants de méfiance et de rivalité.

Dans ce différend, la Grèce est clairement en position de force. Pour enrayer les réactions nationalistes qui se nourrissent mutuellement, il lui faut arrêter la tactique qui vise à l’intimidation et l’humiliation de son voisin. Mais son élite politique ratée s’est disqualifiée pour une telle tâche. Il est donc urgent que les forces de la gauche radicale surmontent leur fragmentation et leur impuissance, tirent les leçons de leurs échec passés et offrent une alternative progressiste à la colère populaire. Refuser toute régression nationaliste tout en défendant la souveraineté populaire contre les forces intérieures et étrangères responsables de l’état du pays apparaît comme une condition indispensable à une telle issue.

Les vrais ennemis du peuple grec ne sont pas à Skopje, mais à Berlin, Francfort, Bruxelles ou Paris et, bien sûr, dans son propre pays.

 

Notes :

1Le mot slave « narodny » peut aussi bien être traduit par « populaire » que par « national », ce qui accroit la confusion sur la question « nationale ».

2http://www.contretemps.eu/macedoine-grece-neoliberalisme-nationalisme/

3Parti nationaliste slavo-macédonien.

4http://www.contretemps.eu/macedoine-grece/

5Voir le texte de la décision de son comité central de mai 1996:http://www.syn.gr/gr/keimeno.php?id=7198

8« Le Monténégro entre dans l’OTAN sans fanfare », Le Monde, 6 juin 2017, lemonde.fr/europe/article/2017/06/06/le-montenegro-entre-dans-l-otan-sans-fanfare_5139138_3214.html et un article bien informé de l’agence Bloomberg bloomberg.com/view/articles/2017-05-01/why-nato-wants-montenegro-not-for-its-military-might

11Cf. nouvelobs.com/rue89/rue89-monde/20150518.RUE9114/a-l-origine-de-la-crise-en-macedoine-une-folle-histoire-d-ecoutes-illegales.html. Cet article d’Adela Gjorgjioska et Anastas Vangeli, publié dansJacobin, offre une excellente synthèse sur la crise politique macédonienne : jacobinmag.com/2017/02/macedonia-corruption-ethnic-politics-levica-protests/

12balkaninsight.com/en/article/survey-macedonia-majority-supports-name-deal-with-greece-02-05-2018  Relevons néanmoins que ce soutien est nettement plus clair parmi les minorités (principalement albanaise) que parmi le groupe majoritaire macédonien.

13Cf. le très éclairant article de Thanos Kamilalis « L’ ‘affaire macédonienne’ et l’ ‘Israël des Balkans’ », tlaxcala-int.org/article.asp?reference=22692

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