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  • : Le blog de la-Pensée-libre
  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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  • Cette revue de Philo-socio-anthropo-histoire est éditée par une équipe de militants-chercheurs. Elle est ouverte à tout auteur développant une pensée critique sur la crise de civilisation du système capitaliste occidental.
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10 janvier 2019 4 10 /01 /janvier /2019 08:38
Nous avions remarqué qu’il existe une barrière séparant le mouvement réel des masses qui s’est manifesté à travers l’émergence des ‘Gilets jaunes’ d’avec une grande partie des élites intellectuelles et des notables politiques ou syndicaux se qualifiant de gauche. Nous avons donc été heureux de trouver ce texte de Borys Kagarlitsky, un chercheur russe dont l’engagement ‘rebelle’ remonte à l’époque du ‘socialisme stagnant’ de l’époque Brejnev et qui prolonge fort opportunément notre réflexion1. Nous avons donc décidé de reprendre cet article déjà paru sur un autre site car il mérite d’être connu le plus largement possible. Son auteur constate en effet que cette barrière est bien réelle et qu’elle témoigne tout simplement d’un purisme intellectuel de la part de notables patentés qui se veulent radicaux mais qui camouflent en fait le plus souvent leur mépris des masses réellement existantes et leur refus de les voir prendre par elles-mêmes et pour elles-mêmes la voie de la Révolution.
Qui plus est, Kagarlitsky rappelle ici que les réformes postulées par les ‘Gilets jaunes’ restent tout à fait possibles dans le cadre du capitalisme, à condition que les rapports de force entre les classes changent. Ce que sont justement en train de réaliser les ‘Gilets jaunes’. Et que, dans cette perspective, un basculement révolutionnaire réel sera même possible dans un second temps, et qui pourra se produire selon différents modes, pacifiques ou non, inimaginables à l’étape actuelle. Mais, et l’auteur habitant en Russie ne peut pas vraiment ouvrir ce débat, il faut savoir que toute réforme changeant les rapports de classe au sein du capitalisme est impossible à réaliser dans le cadre des législations et des institutions bien verrouillées de l’Union européenne, de son pilier sécuritaire, l’OTAN, et financier, l’euro. Les actuelles institutions bruxelloises et francfortoises ont en effet été imaginées aux Etats-Unis dès la fin de la Seconde Guerre mondiale dans ce but : bloquer la participation des classes productives à la vie politique active et reprendre toutes les conquêtes sociales qu’elles ont imposées dans la foulée de la victoire de la résistance antifasciste et de l’Armée rouge. C’est là qu’on trouve pour le moment le seul véritable angle mort qu’il faut introduire dans les analyses en cours chez les ‘Gilets jaunes’. Un des aspect où une réflexion du peuple, pour le peuple, par le peuple devient indispensable et où des intellectuels se mettant au service du prolétariat-précariat pourraient se révéler utiles ...A condition de savoir faire preuve d’une humilité féconde, ce qui n’est pas gagné chez des intellectuels trop souvent de fait plus ‘petit-bourgeois’ que les ‘petits-bourgeois’ qu’ils regardent de haut car eux sont en contact avec la réalité des processus de production ou de gestion et qu'ils représentent l’appel du réel menaçant leurs petites sinécures ...au service de l’ordre dominant en phase d’abolition.

La Rédaction

 

 

La politique spontanée des masses : 
Slavoj Žižek et les Gilets Jaunes2

-

Janvier 2019


 

Boris Kagarlitsky*

 

Le mouvement des Gilets Jaunes a stupéfié non seulement les élites dirigeantes françaises, mais aussi les intellectuels de gauche de toute l’Europe. Peut-être qu’en fait, cela a toujours été le cas pour tout mouvement révolutionnaire sérieux au cours des cent dernières années. Aucune révolution réussie n’a jamais été « correcte » selon les intellectuels et politiciens de gauche. Le fait que les « Gilets Jaunes » soient traités de la même manière pourrait être considéré comme la preuve de l’importance des événements dont nous sommes témoins, et de leur capacité à initier de sérieux changements dans la vie de la société française et dans le reste de l’Europe.

Les intellectuels traitaient les « Gilets jaunes » avec empathie, mais en même temps avec un scepticisme paternaliste ou même une condescendance ridicule. Par exemple : les citoyens ont bien sûr le droit de protester, mais leurs exigences et leurs opinions sont contradictoires, alors que leur capacité à gagner cette bataille n’est pas vraiment évidente. De plus, presque tous les analystes ont annoncé que le programme, qui a été mis sur pied par le mouvement populaire, ne peut être réalisé3.

 

Radicalité théorique, gauchisme verbal et stérilité pratique

Žižek considère les manifestations de masse en France comme un symptôme indiscutable de la crise systémique, mais il donne un écho aux idéologues de la classe dirigeante dans leur dénonciation du programme du mouvement. L’intellectuel slovène voit la résolution des problèmes dans l’émergence d’une sorte de bureaucratie socialiste (pas claire si la bureaucratie doit être de type soviétique ou scandinave), ce qui sauverait la situation. Cependant, il n’est pas clair quant à qui créerait cette bureaucratie, comment et pourquoi elle exprimerait les intérêts de la société et des travailleurs.

Il devient immédiatement évident qu’en accusant les « Gilets jaunes » d’incohérence, le philosophe se contredit à chaque étape du discours. Le raisonnement sur les demandes des manifestants qui sont impossibles à satisfaire « dans le système existant » est une abstraction, ce qui est typique pour les intellectuels. Ils considèrent le système comme quelque chose de complètement holistique et immuable, et par conséquent, toute exigence qui contredit son état actuel est déclarée irréaliste. Žižek condamne le populisme, mais ce faisant, il remet en question les revendications et les besoins populaires exprimés par les masses.

Même si nous acceptons la thèse de Žižek sur l’impossibilité de répondre aux exigences des manifestants « dans le cadre du système existant », la question demeure : qui et comment va changer ce système ? La même bureaucratie éclairée qui, de l’aveu même du philosophe, n’existe que dans son imagination ?

La thèse sur la nécessité de changer complètement et immédiatement le système semble très radicale, mais elle manque de substance politique. Tout changement dans le système se compose de dizaines, voire de centaines d’étapes et de mesures concrètes qui ne peuvent tout simplement pas être mises en œuvre simultanément et en même temps. De plus, presque tous les changements importants comportent des phases multiples. La transition d’une phase à l’autre peut se faire en très peu de temps dans une situation révolutionnaire, mais la prochaine étape est impossible sans la première. Par exemple, la création d’un système complet de programmation démocratique est impossible sans prendre le contrôle des principaux leviers de l’économie. De même, la mise en œuvre d’un programme d’investissement social à grande échelle nécessite des réformes des institutions gouvernementales et des modifications des lois de finances. Bien sûr, quelques pas dans cette direction peuvent être faits, mais nous devons comprendre qu’ils ne seront pas très efficaces tant qu’une certaine masse critique de transformations institutionnelles n’aura pas été accumulée. C’est pourquoi les réformes et les révolutions, même si elles finissent par faire avancer la société, s’accompagnent très tôt de résultats incertains, et souvent d’une aggravation objective de la situation. Plus important encore, toute mesure transformatrice, toute mesure visant à changer la société et l’État peut (et serait) considérée comme partielle, insuffisante, réformiste, etc. Une véritable compréhension de leur signification n’est possible que dans le contexte du processus dans son ensemble.

 

Rapports de force social et possibilité de réformes radicales

Mais revenons à la discussion sur les « Gilets jaunes ». Pourquoi leurs demandes ne peuvent-elles pas être satisfaites ? Oui, Žižek fait une qualification importante : les exigences ne peuvent être satisfaites « dans le système existant ». Mais même ici, il a absolument tort. La plupart des revendications ont été réalisées dans le passé par le capitalisme occidental, mais après la victoire du néolibéralisme, ces avancées sociales ont été abolies. En d’autres termes, les manifestants essaient simplement de regagner les acquis de la classe populaire, qu’ils ont perdus au cours des 30 dernières années. Bien sûr, il est impossible de revenir aux années 1960 et 1970. Le travail pratique sur la restauration de l’État-providence ne sera couronné de succès que s’il crée de nouvelles formes et de nouvelles possibilités pour son développement. Cependant, nous parlons ici d’autre chose : la thèse selon laquelle les réformes sociales sont impossibles dans un système capitaliste n’est tout simplement pas vraie. C’est une toute autre histoire que ces réformes ne résultent jamais d’une bonne volonté de la classe dirigeante, mais sont plutôt gagnées par les luttes de la classe populaire.

Pour soutenir sa thèse sur les exigences contradictoires des « Gilets Jaunes », Žižek souligne qu’il est impossible d’abaisser les impôts des travailleurs et en même temps d’augmenter le financement de l’éducation, de la santé, de la sphère sociale, etc. Il est assez révélateur que cette thèse soit empruntée aux experts néolibéraux. La formule proposée par le Premier ministre (russe) Dmitri Medvedev, qui a été filmé en train de parler aux retraités de Crimée, est maintenant bien connue en Russie : « l’argent est rare, mais tenez bon ».

En réalité, il existe de nombreuses façons pour les gouvernements d’obtenir l’argent nécessaire aux dépenses sociales. Il n’est pas nécessaire de comprimer la classe populaire par une taxation excessive. On peut créer des entreprises d’État efficaces et utiliser les bénéfices pour les besoins sociaux. On peut augmenter les impôts des grandes sociétés ou, du moins, supprimer certains des avantages fiscaux dont les multinationales ont bénéficié dans presque tous les pays au cours de la dernière décennie. On peut réduire les bénéfices pour les couches supérieures de la bureaucratie, et arrêter de gaspiller des ressources sur des projets « prestigieux » insignifiants, on peut réduire les dépenses sur l’appareil répressif, ou on peut combattre la corruption plus efficacement. On peut stimuler la croissance économique et augmenter les salaires, de sorte que même lorsque les impôts sont réduits, les recettes budgétaires globales augmentent. On peut même financer des programmes sociaux au détriment du déficit budgétaire : contrairement à l’opinion des experts libéraux, l’augmentation des dépenses publiques n’entraîne pas automatiquement une augmentation proportionnelle de l’inflation (actuellement, les prêts accordés par les banques privées stimulent l’inflation beaucoup plus que les dépenses publiques).

Tout en répétant le mensonge des défenseurs de la classe dirigeante quant à l’impossibilité de répondre aux exigences des manifestants, Žižek ne remarque pas que le danger pour les élites des manifestations du « Gilet jaune » vient précisément du fait que ces exigences peuvent encore être facilement remplies aujourd’hui, même dans l’économie capitaliste actuelle. Cependant, ces demandes contredisent tout simplement les intérêts des élites au pouvoir. En d’autres termes, ce ne sont pas les revendications impossibles qui sont en cause, mais les contradictions de classe inhérentes au capitalisme. Seule la pression des masses sur les élites dirigeantes, qui ont été obligées à maintes reprises de faire des concessions au peuple révolté, a permis tout progrès social dans le système en place.

Il en va de même pour la fameuse « incohérence » du programme des « Gilets jaunes ». Bien sûr, les demandes sont quelque peu contradictoires. Néanmoins, cela ne signifie pas seulement que ces objectifs ne sont pas impossibles à atteindre, bien au contraire. Un programme socio-économique et politique totalement cohérent et absolument non contradictoire ne peut exister que dans l’esprit d’un idéologue, et même alors, seulement s’il ne réalise pas l’existence de contradictions objectives dans un processus socio-historique ou une structure sociale. Seul un mouvement de masse, qui combine différents groupes sociaux et tient compte de leurs intérêts divers, est capable d’attirer et de mobiliser la grande majorité de la population. Tous les mouvements qui ont réussi à changer les sociétés étaient des mouvements populistes. Le slogan bolchévique « la terre aux paysans », qui a motivé l’équipe de Lénine à prendre le pouvoir et à gagner la guerre civile, ne venait pas de la théorie socialiste, mais reflétait les besoins réels de la paysannerie de la « petite-bourgeoisie ». Sans leur participation, la révolution n’avait aucune chance.

Un programme « cohérent » sans faille ne peut jamais être mis en œuvre par définition parce qu’il n’obtiendra jamais l’appui de la majorité. Même si un « sage dictateur » essayait de l’imposer d’en haut, en réalité, il devrait quand même faire des concessions, vu l’incohérence des intérêts publics et la nécessité de maintenir le soutien d’une masse suffisamment importante de ses sujets.

En même temps, l’incohérence des exigences des « Gilets jaunes » est aussi délibérément exagérée par la propagande des pouvoirs en place. Du point de vue de la gauche, l’exigence de démantèlement des banques de premier plan semble plutôt douteuse. Les économistes marxistes ou de gauche-keynésiens diront certainement que la nationalisation des plus grandes institutions financières et leur subordination au contrôle public est beaucoup plus raisonnable du point de vue des intérêts de la société. Mais d’abord, cette exigence n’est pas seulement tout à fait réalisable, elle ne contredit pas la logique de l’économie de marché. Et deuxièmement, même si elle est mise en œuvre, il ne se passerait rien de terrible. De plus, la situation serait encore bien meilleure qu’elle ne l’est actuellement, car le démantèlement des banques affaiblirait leur pouvoir politique et saperait le contrôle des politiques gouvernementales par le capital financier.

 

Réformes radicales, rapports de classe et essor du mouvement révolutionnaire

Tout ce qui précède signifie-t-il que Žižek a tort au sujet de la crise systémique ? En aucun cas. Le mouvement des « Gilets jaunes » reflète vraiment le fait que le système est arrivé à un certain point critique. Cependant, la transition de la société vers une condition qualitativement différente se produit précisément à travers ces soulèvements « contradictoires » du peuple, que les historiens appellent des révolutions depuis trois cents ans. Si les « Gilets jaunes » gagnent, si leurs exigences sont satisfaites en général (et qu’aucun programme n’a jamais été complètement achevé, certainement pas tout de suite), cela ne conduira pas à l’abolition du capitalisme.

Ceci, d’une part, changera radicalement l’équilibre des forces de classe dans la société et, d’autre part, donnera naissance à de nouveaux intérêts et exigences sociaux qui découleront de la nouvelle situation et des nouvelles opportunités qu’elle offrira. En fait, il s’agit ici d’une sorte de « programme de transition » (selon le vocable de Léon Trotsky), à la seule différence qu’il n’est pas formulé par les intellectuels et les politiciens, mais par les masses elles-mêmes, spontanément.

 

Faillite de la gauche intellectuelle et spontanéité populaire

Nous pouvons critiquer autant que nous le voulons les mouvements populaires spontanés accompagnés d’excès et d’erreurs inévitables, mais nous devons admettre que dans les conditions de faillite totale de la communauté politique et intellectuelle de gauche, les masses n’ont d’autre choix que de prendre leur destin en main. En d’autres termes, la politique spontanée des masses est meilleure que l’opportunisme des politiciens et le narcissisme des intellectuels.

Il n’est pas surprenant que pour les intellectuels de gauche, y compris les meilleurs (Slavoj Žižek est l’un d’eux), une telle tournure des événements soit inattendue et désagréable. Les intellectuels peuvent critiquer les politiciens autant qu’ils le veulent, en se plaçant au-dessus des jeux politiques, mais à un moment donné, ils peuvent découvrir que leur intégrité et la profondeur de leurs déclarations ne leur donnent aucun atout aux yeux des masses. De plus, la situation est encore pire pour les intellectuels de la sphère publique que pour les universitaires. Ces derniers, du moins, ne s’attendent pas à ce que le peuple, ayant vu la lumière, les appelle comme des dirigeants nouveaux. Au contraire, les intellectuels publics confondent véritablement leur succès médiatique et leur popularité avec l’influence publique. Non seulement ils sont différents, mais, dans certains cas, ce sont des choses contraires.

 

Aller au peuple apprendre auprès du peuple

Tout mouvement de masse progressif a besoin d’intellectuels. Les « Gilets jaunes » en ont aussi besoin, mais pas en tant qu’enseignants et mentors arrogants, pas en tant que juges difficiles qui évaluent les actions des autres, mais en tant que camarades égaux et utiles.

Le droit de se qualifier pour la direction d’un mouvement de masse doit se gagner par une présence pratique dans ce mouvement. Non pas par des réalisations passées et des publications intelligentes, mais par une activité constante, une participation directe aux événements et la volonté de partager avec les gens non seulement la responsabilité des résultats de leur lutte, mais aussi les risques (y compris moraux) et les échecs. Il est important de se concentrer non pas sur la justesse théorique abstraite, mais sur l’efficacité politique et le succès pratique ici et maintenant, sur l’efficacité dans l’intérêt de ce mouvement et sur le bloc de forces sociales que représente ce mouvement. Il ne s’agit pas de juger ou d’évaluer, mais de participer, de lutter, de faire des erreurs, de corriger les erreurs et de gagner.

 

*Boris Kagarlitsky est un historien, un sociologue et un militant travaillant en Russie.C’est un auteur prolifique d’ouvrages traitant de l’histoire et de la politique enUnion soviétique et enRussie ainsi que de la montée du capitalisme mondialisé. Quatorze de ses livres ont été traduits en anglais. Le livre le plus récent paru en anglais est From Empires to Imperialism: l’État et l’essor de la civilisation bourgeoise (Routledge, 2014). Kagarlitsky est rédacteur en chef de la revue en ligne en langue russe Rabkor.ru (Le travailleur). Il est directeur de l’Institut pour l’Étude de laMondialisation et des Mouvements sociaux, à Moscou.

 

Notes : 

Un exemple caractéristique de ce type de critique est le passage de Slavoj Žižek dans Russia Today :< https://www.youtube.com/watch?v=TrdPchnAR60 >. Note de Soverain: sous-titres en anglais ; possibilité d’auto-générer une traduction électronique en français dans les paramètres.

2 < https://www.counterpunch.org/2019/01/07/the-spontaneous-politics-of-the-masses-slavoj-zizek-and-the-yellow-vests/ >traduit par XPJ : < https://www.soverain.fr/la-politique-spontanee-des-masses-slavoj-zizek-et-les-gilets-jaunes/ >. Les intertitres proviennent de la Rédaction de La Pensée libre.

3.  < http://www.lapenseelibre.org/2019/01/n-161-les-gilets-jaunes-ou-le-renouveau-de-l-histoire-inscrit-dans-une-tradition.html > ; < http://www.lapenseelibre.org/2018/12/n-159-gilets-jaunes-and-100-years-of-class-war.html >.

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8 janvier 2019 2 08 /01 /janvier /2019 11:59
Le mouvement des Gilets jaunes qui a ‘conquis’ la France mérite une analyse approfondie car il s’est produit à l’encontre de tout ce que les ‘grands esprits’ concentrés dans les beaux quartiers parisiens ont pu imaginer. Beaux quartiers qui ont justement été ‘envahis’ par la foule des ‘gueux’ sortis soudainement de la France profonde, des classes moyennes précarisées, des classes populaires et de toutes les catégories sociales, locales et générationnelles ‘périphériques’ ...Soit 80% environ de la population française qui approuve ses revendications.
Un mouvement de masse qui a spontanément retrouvé, par-dessus les souvenirs de 1830, 1848, 1871, 1905, 1936 et 1968, le chemin direct vers 1789, tant au niveau des symboles qu’à celui des références politiques. C’est donc à un retour de l’histoire profonde du peuple français que nous avons affaire, sans doute parce que les état-majors politiques et syndicaux bâtis à partir du XIXe siècle n’ont plus été à la hauteur des défis du capitalisme post-moderne mondialisé tant ils sont gangrénés par la notabilité largement financée par les réseaux, fondations et institutions euro-atlantiques canalisées par les ‘partis européens’ et la Confédération européenne des syndicats. Ce qui explique qu’il faut pour le peuple d’abord retrouver la voie de ses racines politiques pour élaborer ensuite le projet politique alternatif en cours de formulation.
La Rédaction

 

Les gilets jaunes

ou

le renouveau de l’histoire inscrit dans une tradition

-

Janvier 2019

 

Claude Karnoouh

 

En ce début de l’an de grâce 2019 il semble qu’un flot d’interprétations du mouvement des gilets jaunes soient publiées ici et là, à droite, au centre, à gauche, à l’extrême gauche. On a lu des articles portant aussi bien sur les choix contrastés des divers acteurs économiques et politiques de la société française, que sur les déclarations d’intellectuels publics dont une minorité approuve, tandis qu’une majorité désapprouve selon des arguties plus captieuses et spécieuses les unes que les autres, mais, faut-il le souligner, toujours enveloppées d’une rhétorique conceptuelle plus méprisante, ou pis, d’insultes contre ces gueux, les « sans dents » de François Hollande. Enfin les partis politiques ont eux-aussi tenté soit de s’y opposer soit de s’y raccrocher au nom de la bonne ou mauvaise gouvernance. Bref, il semblerait que tout a été dit. Fermer le banc et attendons le verdict de l’histoire !

Cependant ce mouvement soulève une interrogation bien plus générale que ne le montre sa dynamique locale. D’abord il convient d’avancer une remarque préliminaire et rappeler ô combien d’intellectuels surdiplômés peuvent parfois être de fieffés imbéciles lorsque l’idéologie les aveuglent. Toutes les époques ont connu ces figures au verbe péremptoire, devins désertés de la subtilité énigmatique de la Pythie qui annoncent à leur manière non-poétique la fin des temps. Notre devin moderne au très grand succès a pour nom Fukuyama, lequel, au lendemain de la chute du bloc soviétique, proclama rien moins que « la fin de l’histoire », c’est-à-dire la fin du politique remplacé par la gérance des choses figées dans leur destinalité immuable de gestion. Je crois qu’il eût dit la fin du monde cela eût été plus plausible ou réaliste tant la Technique comme Gestell (Arraisonnement ou dispositif) – en tant que manifestation de l’ultime métaphysique du nihilisme consubstantiel à la modernité sous la forme du Der Arbeiter1 – est en train en effet de détruire notre planète. Mais c’est là un très long moment de l’histoire de l’Être Geschichte avec ses manifestations de l’être-là en sa présence Historichte.Plus encore, comment peut-on avancer une telle affirmation sans douter un seul instant de cette énormité quand la philosophie grecque depuis Aristote, mais aussi Platon avait souligné la nature ou l’essence éminemment politique de l’homme dans la cité, c’est-à-dire en société. Ainsi l’homme réel et non l’individu idéal et théorique des métaphysiciens eût changé au point que son essence de zoon politicon s’en fut atrophiée comme un gène devenu inutile dans le cours de l’évolution pour être remplacé par un zoon oekonomicon ? Faut-il voir là les ravages des sciences de la nature (l’application du darwinisme aux phénomènes sociaux) sur ce que Dilthey nommait les sciences de l’esprit, ou plus trivialement les affirmations d’un idéologue pour qui la chute du régime communiste accomplissait pleinement ses rêves secrets sans qu’il entrevît déjà toutes les contradictions qu’entraînait à l’échelle globale cet événement inédit, inouï, la fin d’un empire scellée par une implosion due à ses élites politiques.

 

L’avenir n’appartient à personne

Or l’inédit et l’inouï ne sont pas la fin de l’histoire générale, ni même celle d’une histoire particulière inscrite dans l’histoire du monde, ils en sont au contraire l’étincelle initiale, les prémices, l’éclair d’un jaillissement annonçant un a-venir sans que l’on sache de quoi il sera fait : « l’avenir n’appartient à personne » avait déclaré le général de Gaulle lors d’une conférence presse au mois de janvier 1968 ! L’avenir proche le lui prouva ! Pour Fukuyama aussi le démenti ne traina pas, au point que ce brave homme dut, comme un chien penaud la queue basse entre les jambes, réviser drastiquement son jugement : l’histoire ne s’était pas achevée avec la chute du régime communiste écrivait-il en substance quelques dix ans plus tard, après les guerres des Balkans et dans l’ex-URSS. Mais cela ne peut excuser son énorme bévue au succès planétaire. Comme quoi le succès initial d’une idée, eût-il été planétaire, n’est jamais garant de la pensée juste, tout-au-plus met-il en scène la pensée du moment idéologiquement à la mode, aujourd’hui on dit « politiquement correct » !

Ainsi l’histoire continua, et comment : démembrement partiel de l’ex-URSS, démembrement total de la Yougoslavie, remodelage partiel et raté au Moyen-Orient avec ses centaines de milliers de morts, retour majeur de la Russie sur la scène géopolitique grâce à son intervention militaire en Syrie et au renouvellement de ses armements, crise de l’économie américaine et donc mondiale, crise migratoire présentement généralisée et… last but not least l’inexorable montée en puissance de la Chine devenue la seconde économie mondiale et bientôt une force militaire de premier plan. De tout cela, l’Union européenne semble exclue, limitée à des gesticulations et des coups de menton sous la houlette d’un Conseil européen préoccupé au premier chef de coupes budgétaires dans les programmes sociaux des États, de règlementations tatillonnes pires que celles de l’ancienne URSS, et parfois sommés par l’OTAN de fournir des supplétifs aux armées étasuniennes en campagnes néocoloniales. Bref, une Europe inexistante dans le grand jeu géopolitique. Cependant ici et là des bouillonnements montraient que sous un calme agité de quelques manifestations dûment encadrées par des syndicats prêts à toutes les concessions afin que leur direction conserve pouvoir et revenus3, des forces refusaient le carcan politique et économique qui avaient été tracés pour toujours où l’essentiel de l’indépendance démocratique échappait aux citoyens par une perte presque totale de souveraineté telle qu’elle est conçue par les traités européens, lesquels présupposent qu’il existerait déjà un peuple unique européen auquel on peut appliquer des lois décidées par les deux pôles de la réelle puissance de l’UE, l’Allemagne et la France (la Grande Bretagne est en instance de départ, Brexit oblige !). Le peuple européen est une chimère de bureaucrates, de businessmen et d’intellectuels qui passent d’un aéroport à l’autre répéter la même antienne. 

Or partout un vent de révolte défini péjorativement comme « populiste » par une majorité des élites commença lentement à s’élever contre les politiciens majoritaires de droite et de gauche, mais aussi contre les administrateurs des États et de l’UE (la haute fonction publique non-élue), les structures financières et bancaires, la presse et les intellectuels qui servilement les soutiennent. Ce vent de révolte est parfois sanctionné par un vote comme en Hongrie avec, malgré de fortes manifestations à Budapest, le succès toujours présent d’Orbán auprès de la jeunesse, en Italie avec l’émergence d’un parti inédit (cinque stele), en Allemagne avec l’arrivée sur la scène politique de l’AfD et d’un courant de Die Linke qui conteste la politique migratoire de Madame Merkel. Toutefois, le plus révélateur me semble exprimé par la crise de légitimité de l’État français en la personne de son chef, Monsieur Macron, qui semble commencer à ployer sous les coups de l’inédit mouvement des gilets jaunes sans véritable équivalent en Europe. Ainsi, sous l’apathie apparente des syndicalistes français se préparait un véritable soulèvement qui surprit en premier lieu le Président de la République, son gouvernement et l’ensemble du personnel politique depuis les Insoumis de Mélenchon à la droite conservatrice de Marine Le Pen. En effet, quelque chose de tout-à-fait nouveau apparut au mois de novembre sur la scène politique française.

 

Retour vers la Révolution française

Si l’on regarde de près le mouvement, sans a priori politiques et les clichés habituels du prêt-à-penser qu’apprécient tant journalistes et politiciens, ce mouvement recèle des traits jamais vu depuis la Première volution française, une diversité de groupes socio-professionnels et une diversité de catégories sociales qui rassemblent aussi bien le chauffeur routier que la secrétaire ou l’étudiant, le petit commerçant de quartier que la mère de famille sans emploi, l’institutrice que l’ouvrier au travail ou au chômage, et partout des retraités. Plus surprenant encore la présence massive de la France périphérique, celle des campagnes, des bourgs, des petites villes et des banlieues semi-rurales des grandes villes de province, une France qui traditionnellement était vue comme moins révolutionnaire que les habitants de la capitale. Puis aux côtés des premiers Gilets jaunes on trouva très vite la base des syndicalistes révoltés contre les directions confédérales de FO, SUD et de la CGT. En bref, tout un monde qui dans les classifications sociologiques habituelles apparaît surtout comme les petites classes moyennes, lower middle class, dût-on y rencontrer comme toujours aujourd’hui la lumpen intelligentsia. Autant de gens que la mondialisation économique et culturelle ont marginalisés et précarisés, et qui subjectivement se sentent délaissés par l’État, les médias et les cultureux du mainstream, tandis que simultanément ils perçoivent dans leur expérience existentielle quotidienne la croissance exponentielle de la paupérisation. En bref, ce qu’il faudrait désigner d’un terme aujourd’hui désuet, le peuple, dans sa diversité et sa multiplicité. C’est pourquoi le mouvement des Gilets jaunes ne ressemble à aucun des modèles fantasmatiques que les révoltes françaises de la seconde moitié du XXe siècle s’étaient données.

Les Gilets jaunes ne sont ni la Commune de Paris, ni la guerre d’Espagne, ni 1936 et le Front populaire, ni la Révolution bolchevique, ni 1848 ni 1830, et encore moins 1968. Par le retour d’un sentiment national longtemps combattu par toutes les instances politiques et culturelles françaises puis européennes depuis un demi-siècle, comme le retour du refoulé, le modèle de ce mouvement fait référence, mutatis mutandis, au tout début de la première Révolution française, à 1788-89 avec les cahiers de doléances de l’ensemble de la nation et l’exigence d’une assemblée commune rassemblant tous les états, la noblesse, le clergé et le Tiers. Ainsi refusant la séparation des états telle qu’elle était ordonnée par le Roi lors des États-Généraux de mai-juin 1789, le Tiers-État rejoint par des nobles libéraux et une partie du clergé décida, par le Serment du jeu de Paume du 25 juin 1789, le vote par tête et non plus par ordre dans le cadre d’une Assemblée constituante. La première révolution légale était consommée, la monarchie absolue de droit divin était abolie, remplacée par une monarchie constitutionnelle. Or ce qui y ressemble aujourd’hui c’est la mise entre parenthèses des partis et des syndicats à la fois historiques et nouveaux comme LREM de Macron, autant de manifestations de l’Ancien régime, pour la promotion d’une exigence comme équivalent postmoderne du suffrage par tête (universel), le Référendum d’initiative citoyenne (RIC) qui permet justement de passer outre les combinaisons politiciennes de l’Assemblée nationale et du Sénat et d’établir une démocratie directe à laquelle une majorité de politiciens (sauf la France insoumise), d’intellectuels et d’universitaires en renom médiatique se sont violemment opposés prétextant des dérives totalitaires, racistes, antisémites ou homophobes possibles ! Ce qui choque ce monde de la bien-pensance politique où chacun est assuré d’une sinécure bien rémunérée, c’est l’émergence d’un corps social en fusion qui dépasserait les clivages politiques traditionnels avec lesquels joue une démocratie représentative vidée depuis longtemps de son contenu véritable politique, une coquille vide où la gestion des vraies affaires de l’État est de facto (et non de jure afin d’en garder les apparences) confisquée par une technocratie et une kleptocratie bancaire non-élue issue de la grande école d’administration, l’ENA, pour laquelle le social se réduit à la gestion économique d’une « start-up » comme l’a proclamé un jour le président Macron.Or de longue date nous savons qu’une société même dans le système capitaliste avancé ne se peut réduire au marché et aux jeux spéculatifs des sphères économiques, à la fantasmatique main invisible. Ou, à l’inverse, le marché ne crée pas une société, le marché crée des marchés. En effet, une société ne peut être réduite à un marché, aux recouvrement des impôts et des taxes diverses, en bref, une société n’est pas une entreprise commerciale ni une machinerie productive. Il est vrai qu’en apparence le mouvement des Gilets jaunes a explosé après l’annonce faite par le gouvernement d’une nouvelle taxe sur le diesel, dite « taxe carbone » qui touchait les gens les plus modestes, ceux possédant souvent des voitures diesel plus anciennes et plus solides. Mais ce ne fut là que la toute petite goutte d’eau qui fit déborder le vase. On sentait frémir la révolte depuis longtemps, depuis le quinquennat de François Hollande lorsqu’il décida (avec Macron au ministère des finances) une profonde modification du code du travail (dite loi El-Khomri) qui entraîna d’imposantes manifestations syndicales, très dures, fortement réprimées, mais sans lendemain, à l’époque l’Assemblée nationale, majoritairement au main du PS et des LR associés, vota ces modifications régressives, applaudies bruyamment par le patronat. Or cette loi touchait tous les salariés, aussi bien les ouvriers que les cols blancs, les petits cadres que les ingénieurs. A cela il faut ajouter les augmentations de diverses taxes qui appauvrissent les artisans et le tout petit patronat, des entreprises de cinq ou dix ouvriers et employés. En bref, une collection de citoyens qui, dans leur diversité socio-professionnelle, représentent assez fidèlement le peuple en ses multiples opinions, puisque l’on trouve parmi les Gilets jaunes aussi bien des hommes et des femmes qui ont voté LREM que la France insoumise, RN de Marine Le Pen, PS, les communistes du PCF, aussi bien des membres des syndicats FO, SUD et CGT, que ceux du syndicat anarchiste la CNT, voire des cadres. En ce sens et n’en déplaise à Jean-Luc Nancyles Gilets jaunes donnent le sens très concret de peuple souverain à la notion de populisme employée par ailleurs avec un mépris de classe avilissant et infamant par les élites politiques, médiatiques, et une majorité d’intellectuels. Dans ce cas on mesure combien ces élites cherchent, par la stigmatisation du populisme, à maintenir le statu quo politique et social historiquement classique de droite/gauche parce qu’il arrange tout le monde, tout en maintenant le spectacle de la pseudo-démocratie. Ainsi les privilégiés du système peuvent se présenter sans effort comme des parangons de justice et d’équité, par exemple en prônant l’arrivée massive d’immigrés dont précisément le peuple des Gilets jaunes supporte les conséquences économiques et sociales les plus dures, ou en prônant des mesures écologiques qui pèsent en premier lieu sur les personnes les plus économiquement faibles.

 

Révolte populiste

Révolte populiste certes, au sens le plus respectable, en ce que le peuple demande en premier lieu à être respecté et non traité comme un moins que rien. Mais peut-être plus encore, il est là une révolte profondément politique en ce qu’il ne s’agit plus de contester une gestion plus ou moins maladroite du pouvoir. Le programme des Gilets jaunes est inscrit dans une charte dont les buts sont formulés dans le cadre d’une critique radicale de la conception politique globale du pouvoir en place depuis trente ans. En d’autres mots, les Gilets jaunes en contestent les choix essentiels. Que ce soit l’annulation de la dette dont d’aucuns savent qu’elle a été remboursée déjà plusieurs fois ; que ce soit l’instauration d’États généraux sur la fiscalité, la mise en place d’une Assemblée constituante (retour à 1789) pour une VIe république, le Frexit, le retrait de l’OTAN ou l’arrêt de la politique néocoloniale française en Afrique et ses effets néfastes sur la ruine des peuples du continent noir et, en conséquence, sur l’émigration massive qu’elle engendre. La charte des Gilets jaune va très au-delà d’une simple révolte contre l’augmentation du diesel, elle vise rien moins que la politique mondiale. Dans ce programme, aucune référence à la politique de la droite, voire de l’extrême droite. C’est un programme que n’eût pas renié le PCF des années 1960. Aussi est-ce pour la première fois en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale qu’une très large fraction d’un peuple agit de manière éminemment politique, sans leader, hors des cadres des partis et des syndicats de gauche.

Il demeure cependant une question essentielle : quelles seraient les conditions pour qu’une partie de ce changement advienne puisque la Constitution française protège le Président et la chambre des députés jusqu’à la fin de la législature ? En d’autres mots, nous en sommes arrivés à un point de la crise où certes le Président est légal, mais après deux mois de manifestions de plus en plus violentes et une répression de plus en plus impitoyable (avec morts et blessés très graves), le pouvoir n’offre au peuple des Gilets jaunes et des syndicats que des broutilles, des miettes, sans jamais proposer de véritables négociations au moins sur une partie des bases proposées par les manifestants ! Dans son discours des vœux 2019 le président Macron affirme qu’il a entendu la colère populaire, mais simultanément il prévient qu’il ne changera pas de cap. Traduit en langage simple cela veut dire : cause toujours mon bonhomme cela n’a aucune importance ! Aussi que reste-t-il au peuple pour imposer autant que faire se peut ses intérêts si ce n’est en usant de la violence, seule pratique à même de contraindre le pouvoir à céder pour commencer une véritable négociation, car ne l’oublions point, le refus systématique du pouvoir est aussi la manifestation d’une grande violence ! Autant de preuves, s’il en fallait une fois encore, pour montrer que la politique en son essence s’articule sur des rapports de forces, et que le droit sanctionne un équilibre momentané et partiel entre des forces s’affrontant en permanence. Tant et si bien que lorsqu’il s’agit d’intérêts fondamentaux, le fameux motto de la démocratie représentative dans sa version anglo-saxonne, check and balances6  ne fonctionne point, c’est l’idéologie des possédants que nourrit la rhétorique des séminaires universitaires et des discours lénifiants et trompeurs des politiciens ; à coup sûr ce motto ne traduit en rien la réalité des enjeux et des combats que se livrent possédants et exploités. C’est toujours l’imposition des lois par le plus puissant qui légifère.

J’ai rappelé que les référents de ce mouvement à la fois social et politique n’étaient autre que la Première Révolution française, celle d’abord de la monarchie constitutionnelle, puis de la Première République. Plusieurs indices le suggèrent tels la notion d’États-généraux, celle de cahiers de doléances, celle d’une Assemblée constituante, mais encore des énoncés plus métaphoriques comme ceux qui conçoivent Macron comme une synthèse entre Louis XVI et Marie-Antoinette et assimilent Mélenchon à Mirabeau7, celui qui imposa la rupture du Jeu de Paume (une révolution constitutionnelle, le vote par tête et non plus par ordre) et la Déclaration des droits de l’homme (qui serait aujourd’hui la VIe république que Mélenchon appelle de ses vœux). En l’état actuel des rapports de forces personne ne peut prédire la figure que prendra la révolte des Gilets jaunes, s’éteindra-t-elle par lassitude et surtout par la peur justifiée à la vue des manifestants gravement blessés par des forces de l’ordre auxquelles le pouvoir politique a donné toute licence de tirer avec des armes quasi létales comme les nouvelles balles en caoutchouc dites « flash balls » ou les grenades de désencerclement au TNT.Ou bien cette criminalité étatique rendra les gens plus vindicatifs, plus agressifs encore, déchaînant des cycles de violences bien plus marqués ?

 

Objectivité et Subjectivité

Cependant une chose me paraît bien établie, ce sont les erreurs d’appréciation de nombre de penseurs critiques. Nous avions cru le pays endormi, pis, lobotomisé par un enseignement déliquescent servi par des enseignants majoritairement serviles et des médias aux ordres ! Fi donc de cette analyse ; nous nous trompâmes par un manque évident de perspicacité. Quelque chose bouillonnait sous les échecs répétés des actions syndicales et l’apathie qui s’en suivait. Au moment où j’écris, l’histoire, dans un sens ou dans un autre, a repris sa marche infinie. Si l’avenir n’appartient à personne, il n’empêche, il nous faut déchiffrer à nouveaux frais les arcanes de ce mouvement inédit sans nourrir des espoirs illusoires ni de fausses craintes d’autant plus pusillanimes qu’elles traduisent toujours des réflexes de classe. Voilà, une fois encore le mouvement social obligeant les penseurs critiques à une vigilance accrue…

De ce manque de perspicacité générale on peut tirer trois conclusions. Il nous faut d’abord rejeter une majorité de soi-disant marxistes qui, depuis leur confort douillet d’universitaires ou leur arrogance de bonimenteurs de bistrots intellectuels, passent leur temps à répéter des commentaires marxistes déjà connus et digérés de longue date. Ils ressassent ces sempiternelles antiennes, à savoir que les grands mouvements politiques n’adviennent qu’une fois réunies les conditions objectives de l’exploitation. Or les conditions objectives de l’exploitation des hommes ainsi que la violence d’État sont toujours présentes, toujours réunies, en revanche ce sont très souvent les conditions subjectives qui sont absentes, et elles seules sont à même de mettre les hommes en mouvement pour le meilleur ou pour le pire. On pourrait dire contre Marx qu’en dernière instance ce sont les superstructures en tant que conscience de l’insupportabilité de l’infrastructure qui déterminent l’energeia de la révolte des masses. En d’autres mots, ce serait bien l’idéologie qui mettrait les hommes en mouvement. Le nouvel exemple fournit par les Gilets j’aunes l’illustre parfaitement. En vérité ces superstructures furent radicalement conscientisées au mois de novembre 2018 en France… comme en Belgique… et elles le sont toujours semble-t-il ! Puis, il faudrait en finir avec les accusations d’impureté du mouvement lancées par tant d’intellectuels et de journalistes stipendiés ou apeurés qui se réfugient derrière la théorie ou la calomnie pour promouvoir l’immobilité. Ce n’est pas le bon moment répètent-ils à qui veut l’entendre. Qu’ils relisent une célèbre lettre de Lénine de 1916 où il écrivait :

 

« Quiconque attend une révolution sociale ’pure’ ne vivra jamais assez longtemps pour la voirIl n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une révolution[…]
La révolution (...) ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoise et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement : sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible. Et tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienterconquérir le pouvoir, s’emparer des banques, exproprier les trusts haïs de tous (bien que pour des raisons différentes) et réaliser d’autres mesures […]. »

 

Je ne vois rien à ajouter à ce diagnostique d’un fort réalisme.

Enfin, et comme l’une de ces cruelles ironies que l’histoire parfois nous offre, soyons sûr qu’au bout du compte les Gilets jaunes, qui sont loin d’être des universitaires hyper-diplômés, ont administré un nouveau démenti aux pompeuses vérités « intangibles » assénées il y a bientôt trente ans par Monsieur Fukuyama sur la fin de l’histoire en réactualisant certains souvenirs de la première Révolution populaire et bourgeoise mondiale, celle de 1789. 


Claude Karnoouh


Paris, le 7 janvier 2019, jour de Noël dans le calendrier Julien.

 

Notes :

1Il d’agit de la figure de la modernité dégagée par Ernst Jünger dans son ouvrage, Der Arbeiter, traduit de manière restrictive en français par ‘Le Travailleur’, mais pour l’auteur, le terme a un sens beaucoup plus large. Ce travailleur peut être aussi bien l’ouvrier que l’ingénieur ou le simple soldat que le général. C’est la figure prométhéenne de la modernité.

2Geschichte, chez Heidegger l’histoire de l’être opposé à Historichte, l’histoire racontée comme suite d’événements, on trouve chez Aristote une opposition parallèle entre Poiésis, les rapports de logicité intelligible entre événements et Istoria, la chronique événementielle de la vie des hommes.

3NDLR. Il faut savoir que la plupart des syndicats européens ayant adhéré à la Confédération européenne des Syndicats, celle-ci les finance et les pousse à se soumettre au système selon une règle qui a d’abord été élaborée par Tony Blair qui construisit la législation des partis européens fédérant les différents partis nationaux de telle façon que ces partis soient corsetés, financés et dominés par l’idéologie dominante imposée de haut en bas par les législations de l’UE.

4Emmanuel Macron ne vient-il pas de la gestion financière d’une banque !

5Jean-Luc Nancy, <https://www.liberation.fr/debats/2018/11/04/populisme-et-democratie-par-jean-luc-nancy_1689861Où il écrit que ni l’identité du peuple ni la démocratie n’ont existé : « Mais l’erreur est de croire qu’il est celui d’une démocratie qui aurait existé. » Il fut des moments où la démocratie exista, certes brefs, mais réels. Quant à l’identité si, comme le dit Nancy, elle est de raison et non un donné immédiat, il se trompe au moins sur un point, celui de la langue inscrite dans un espace, y compris dans les pays où plusieurs langues sont parlées. Toute identité d’un peuple passe en premier lieu par la langue et ses variations dialectales ainsi que par l’énonciation de la foi à laquelle la langue donne sens. C’est ce qu’avaient compris et Luther et Calvin, et bien plus tard Vatican II.

6Selon l’encyclopédie Britannica, https://www.britannica.com/topic/checks-and-balances: Checks and balances, principle of government under which separate branches are empowered to prevent actions by other branches and are induced to share power.

7NDLR. Voir < http://www.dedefensa.org/article/melenchon-un-mirabeau-tres-delave >

8Nous sommes ici devant une problématique classique de la philosophie politique, à savoir l’opposition entre légalité et légitimité. Si comme l’a réaffirmé le syndicat de police « Police-solidarité », les policiers ne peuvent être tenus individuellement pour responsables de leurs actes car ils obéissent aux ordres du ministre de l’intérieur, des préfets et des commissaires de police, alors il eût fallu absoudre Eichmann de sa responsabilité puisqu’il réaffirma sans cesse qu’il n’avait fait qu’appliquer les lois du Reich sous le commandement d’Himmler et d’Hitler. Il en va de même pour les officiers et soldats français qui torturèrent les Algériens entre 1954 et 1962 ou des soldats et officiers étasuniens les Vietnamiens entre 1958 et 1972 ! A travers la tragédie d’Antigone nous avions appris des Grecs qu’il y a des lois morales supérieures à celles de l’État. Il semble donc que les doctes et les semi-doctes se moquent de nous lorsque sans cesse ils mettent en avant la culture et les leçons de morale qu’elle porterait. Aux résultats que nous constatons au fil du temps, il semble qu’il n’est là que spectacle, décors d’opérette, autant de friandises intellectuelles pour conférences universitaires. Car, dès lors qu’il s’agit des événements propres à la politique réelle et non à des fantasmes purement imaginaires, et la violence générique de toute société où l’exploitation économique est la règle, les belles leçons de morales sont oubliées pour des odes où dégouline une moraline sentimentaliste insipide.

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8 janvier 2019 2 08 /01 /janvier /2019 11:46

La crise mondiale du socialisme a permis, entre autre, l’émergence de ‘l’islamisme’ comme courant censé promouvoir une alternative à l’ordre mondialisé injuste dans les pays situés à la jonction entre le monde développé et les pays de la périphérie du capitalisme, tous deux en crise sociale, économique et civilisationnelle profonde. Ce qui a débouché d’abord sur la Révolution islamique en Iran puis sur ledit ‘printemps arabe’. Dont on constate à l’heure actuelle les maigres résultats, qui sont pour le moins d’ailleurs contradictoires car comportant aussi d’énormes régressions sociales et mentales.

S’il est indispensable pour les progressistes ‘laïcs’ de faire le bilan de leurs succès mais surtout des causes de leurs échecs récents, il devient tout aussi indispensable aujourd’hui pour les musulmans, de foi comme de ‘culture’, de faire de même avec les mouvements ‘islamistes’. Dans les deux cas, ces courants n’ont pas su coopérer pour mettre à bas le système oppressif qu’ils condamnent et ils n’ont pas non plus été seuls en état de dépasser de façon réellement dynamique les blocages de leurs propres mentalités et structures sociales. De leur propre colonisabilité aussi. Cet article est donc d’abord un constat, puis un appel à la réflexion de la part des deux piliers qui se sont proclamés critiques envers l’ordre-désordre mondial dominant et qui sont aujourd’hui arrivés à nouveau à un carrefour devant les forcer soit à se régénérer par un bilan auto-critique soit à disparaître dans les poubelles de l’histoire.

La Rédaction

Le désastre du « Printemps arabe » 

et

la situation de la Syrie :

Un bilan que doivent faire les Arabes, les musulmans et les démocrates patentés de droite ou de gauche

-

Janvier 2019


 

Bruno Drweski
 

Ce que tous les humains partagent au départ, c’est l’ethnocentrisme qui peut être tribal, national, culturel ou religieux (cultuel), et c’est le développement des idées universalistes dans le processus de progression humaine qui, dans ses diverses formes religieuses ou séculières, tend à faire disparaître les égocentrismes, individuels et collectifs. Ici donc1, le mot ‘islam’ peut être compris différemment. Il y a ‘l’islam primordial’ qui s'applique dans le Coran à toute la lignée des prophéties, et il y a ‘l’islam muhammadien’ qui est la forme qu’il a pris avec la dernière prophétie connue de l’histoire humaine. Entre ces deux notions d' ‘islam’, on peut trouver aussi la notion israélite de ‘Peuple élu’ car ‘Lumières parmi les nations’ et de ‘religion noahique’ destinée à l’ensemble de l’humanité dans une perspective inclusiviste. Notion qui se trouve en fait à l’opposé de la vision exclusiviste et/ou dominatrice de ‘peuple élu’ par simple caprice divin, ce qu’on retrouve dans le judaïsme littéraliste et talmudiste et qui a produit indirectement le sionismeOn retrouve des phénomènes comparables dans les interprétations réductrices du christianisme ou de l’islam ainsi que dans pratiquement toutes les autres religions. Par extension, on constate également le développement des mêmes tendances au sein des idéologies laïques ou immanentistes (‘athées’), quand certains de leurs porte-paroles détenant, ou croyant détenir, une partie de la vérité estiment qu’ils détiennent du coup en totalité les clefs de l’histoire et qu’ils représentent donc un courant qui aurait réponse à tout, ici, maintenant et pour toujours. Alors que leur interprétation ne représente en fait qu’une réduction de leur idéal au simple niveau qu’ils sont en état de saisir plus ou moins bien à un moment donné, dans un espace donné, dans un contexte donné. Ce comportement égocentrique et ethnocentrique peut donc aussi bien être observé au sein de toutes les Églises, de tous les cercles cultuels comme à l’intérieur d’un Parti-guide qui croit avoir maîtrisé pour toujours la ‘science’, que celle-ci soit formellement de nature théologique ou qu’on l’intitule ‘science de l’histoire’. C’est ainsi que le socialisme scientifique, le marxisme, a pu devenir pour certains une quasi-religion de remplacement alors que Marx n’a fait que développer une méthode scientifique d’analyse sociale et historique excluant les explications réductrices religieuses de son temps.

Chaque groupe, religieux mais aussi politique et idéologique, y compris ‘laïc’ et donc aussi ‘a-thée’, a en fait pour rôle, pour mission, s’il veut rassembler dans un but créatif, de rivaliser avec les autres dans une émulation progressiste en faveur d’un bien qui ne peut être que commun. A partir de ce constat, que l’histoire a démontré puisqu’aucun courant et aucune organisation religieuse, idéologique, politique, n’a jamais reçu pour l’éternité l’appui de Dieu ou de tous les humains, nous n’avons pas à juger les convictions intimes de chacun d’entre nous, en tant qu’individu ou en tant que groupe. Nous devons en revanche juger leurs comportements à un moment donné au regard des intérêts collectifs de l’humanité et de sa progression intellectuelle et éthique. Le reste n’est qu’une querelle théologique inutile, répétant des discussionsur ‘le sexe des anges’, ce qui visen fait à diviser ce qui devrait s’unir. D’où la nécessité de porter toujours un regard privilégié sur les plus faibles, les plus pauvres, les plus exploités car c’est à cela qu’on reconnaît un courant social qui fait preuve de créativité et de fécondité. C’est sur ce terrain là qu’on attend les musulmans, les chrétiens, les communistes, les israélites, les anarchistes, les bouddhistes et tous les autres êtres humains de conviction universaliste et internationaliste !

 

Deux courants à but émancipateur à l’Orient de la Méditerranée

Depuis la crise du colonialisme et la révolution russe, nous avons eu affaire dans le monde arabe et musulman à deux grands courants déclarant vouloir émanciper leur peuple. D’un côté, le courant national laïc, plus ou moins socialisant, plus ou moins marxisant, plus ou moins communisant et plus ou moins aussi, il faut le rappeler, islamisant. De l’Egypte nassérienne au Yemen du sud marxiste-léniniste en passant par la Jamahiriya libyenne du Livre vert et les diverses tentatives de socialisme arabe en Irak, en Algérie, au Soudan, au Yémen, au sein de l’Organisation de libération de la Palestine ou ailleurs, il ne reste aujourd’hui au pouvoir que le Baath syrien, qui semble d’ailleurs reprendre du poil de la bête depuis la mobilisation qu’on lui à imposé par le biais d’une ‘proxy war’. Toute cette mouvance est cependant entrée, depuis l’arrivée au pouvoir de Sadate en Egypte et bien plus encore depuis la disparition de l’Union soviétique et la concentration de la Chine populaire sur son propre développement économique, dans une crise fondamentale qui nécessite d’analyser les bases de classe des tentatives de développer en terre arabe ‘une voie non capitaliste de développement’. Crise qui nécessite d’établir un bilan critique des avancées réalisées par ces régimes progressistes mais aussi et surtout des causes de la stagnation puis de la régression de la plupart de ces mouvements autrefois de masse. Analyse économique et sociale, mais analyse critique aussi des fondements idéologiques et philosophiques de tous ces courants, en relation avec l’analyse au niveau mondial de tout ce qui s’est fait et continue à se faire au nom du socialisme scientifique, de la science, de la raison, du progrès social et de la modernité.

L’autre grand courant qui a tenté de répondre au défi colonial peut être aujourd’hui résumé sous le vocable ‘islamiste’ dans ses moutures très diverses qui vont des disciples monarchistes d’Abdel Wahhab aux partisans de la Révolution iranienne de tendance chiite, en passant par le HezbollahAnsarullah et les Frères musulmans. Ce dernier courant étant parvenu à se développer sur trois cercles géostratégiques concentriquesdans le monde islamique, plus particulièrement dans tout son noyau arabe et surtout dans son coeur égyptien. Le même coeur où s’était d’ailleurs aussi cristallisé le socialisme arabe élaboré par le président Nasser. Si l’on met de côté les monarchies arabes qui jouent la carte d’une forme assez superficielle d’’islamisme’ pour justifier leur pouvoir absolutiste, socialement conservateur et soumis aux puissances impérialistes, l’’islamisme’, dans sa version chiite iranienne comme dans sa version sunnite plus arabe mais désormais aussi turque de l’école des Frères musulmans2, a eu tendance à prôner une émancipation politique, économique, idéologique et culturelle de leurs peuples dans le cadre d’une vision sociale holistique pouvant concurrencer la vision d’une société socialiste mise en avant par les partisans d’une société plus sécularisée. Même si l’islam n’a que très rarement été rejeté en soi par ces courants qui n’ont pas su développer pour autant une théologie de la libération islamique qui les aurait rendus réellement autonomes et créatifs par rapport à l’idéologie moderniste produite dans le centre du monde capitaliste puis exportée ensuite vers la Russie et finalement la Chine où elle a pris cependant racine grâce à la formulation d’un ‘socialisme aux couleurs chinoises’. Ce sur quoi les progressistes musulmans mais aussi les ‘islamistes’ devraient réfléchir, ainsi que les ‘marxistes’.

Si nous faisons aujourd’hui le bilan historique de l’’islamisme’, car le moment actuel nous semble opportun, nous devons d’abord reconnaître que cette sensibilité a conquis de solides bases dans les sociétés concernées, d’abord pendant la période coloniale finissante puis dans la foulée de l’effritement et de la crise des idéologies modernistes sécularisantes et socialisantes. Cet islamisme là a réussi à marquer des points dans le domaine de l’’identité’ et des ‘valeurs’ sociales, mais l’anticommunisme viscéral qui s’y est installé, au point que d’aucuns ont pu dire que Frères musulmans et CIA menaient le même combat, l’a, à quelques exceptions près, amené à négliger l’importance des questions de classe et des rapports entre colonialisme, impérialisme, capitalisme et usure. Ce qu’on peut en partie expliquer par le fait que ses cadres provenaient surtout des professions ‘techniques’, de la petite bourgeoisie ‘idéaliste’ et des classes sans lien direct avec les processus de production, que ce soit du côté de la haute bourgeoisie ou du côté du prolétariat salarié industriel. D’où une mésestimation de leur part d’abord du caractère profond des fascismes dans les années trente, malgré l’horrible répression dont furent victimes les masses musulmanes libyennes de la part des occupants fascistes. Puis une incapacité à comprendre le rôle de contrepoids nécessaire que jouait le ‘socialisme réel’ et le ‘camp de la paix’ par rapport à l’impérialisme mondialisateur, au moment où s’enracinaient les courants laïcisant dans le monde musulman. L’erreur commise et somme toute très provisoire, mais de taille, par l’URSS en faveur du sionisme dans les seules années 1946-49, sous prétexte de combattre le colonialisme britannique et ses suppôts monarchistes arabes, a pu en partie expliquer cette réaction émotionnelle et conceptuelle. Qui allait, sous l’effet de la révolution égyptienne des années 1950, repousser beaucoup de Frères musulmans dans les bras des monarchies rétrogrades, voire des puissances occidentales où beaucoup allaient se réfugier et cautionner les politiques d’agression contre les mouvements de libération nationale et les pays socialistes.

Dans ce contexte, il faut le souligner, jusqu’à la révolution iranienne, aucun mouvement ‘islamiste’ anti-monarchiste ne s’est révélé capable de parvenir au pouvoir de façon durable dans aucun pays musulman. C’est dans la foulée de cette révolution, qui sonnait d’ailleurs le signal de la crise des mouvements révolutionnaires socialistes au moins dans le monde musulman, qu’ont pu prendre leur envol pour un temps les Frères musulmans, en Palestine et en Algérie avec le Hamas puis en Egypte et ailleurs. Avant que, dans le cas algérien, le Front islamique du salut concurrent et proche des pétromonarchies toujours méfiantes à l’égard du mouvement de masse que représentaient les Frères musulmans, ne mette un terme à l’essor du Hamas algérien, et alors que, en Palestine, une sorte de dialectique dynamique s’instituait chez les ‘islamistes’ entre le Hamas des Frères musulmans et le Djihad islamique palestinien tout aussi ‘sunnite’ mais plus lié politiquement et militairement à l’Iran et au Hezbollah libanais. C’est le ‘printemps arabe’ qui allait en finale sonner l’heure de la première tentative a priori réussie de prise de pouvoir par différents groupes issus de la confrérie des Frères musulmans, au moins dans les pays de l’axe rêvé qui devait s’étendre de la Tunisie à l’Irak, en passant par la Libye, l’Egypte, Gaza, la Syrie, le Liban et le Yemen, sous la protection du ‘candidat sultan’ d’Ankara et avec le financement des très opportunistes émirs du Qatar et de leur porte-voix cathodique Al Jazeera. Deux Etats qui n’ont en rien tenté de créer des alternatives sociales et économiques au règne du capital mondialisé et usuraire. Ce qui aurait du alarmer les partisans d’un ‘populisme’ islamique ! Ce ne pouvait donc être qu’un rêve ...qui s’est aujourd’hui effondré. Une leçon magistrale visant l’émotionalisme et l’idéalisme philosophique dont font régulièrement preuve tant de musulmans incapables jusqu’à ce jour de distinguer les questions spirituelles du besoin de faire une analyse matérialiste concrète de la réalité concrète qui se développe selon ses lois qu’un véritable croyant devrait considérer du coup comme aussi divines que les règles spirituelles auxquelles il aspire. 

Le rêve de beaucoup de Frères musulmans s’est d’autant plus rapidement effondré que les compromissions de la plupart pour ne pas dire de tous les apprentis ‘révolutionnaires’ avec les monarchies rétrogrades, avec les puissances impérialistes de l’OTAN et même avec l’entité sioniste3en principe honnie se sont accompagnées de sordides actes de terreur importés d’Afghanistan dans le monde arabe par des ex-’combattants de la liberté’ depuis la ‘décennie noire’ algérienne. Aujourd’hui, à part la bande de Gaza qui reste aux mains des Frères musulmans du Hamas, tiraillés d’ailleurs entre subsides qatariotes et armes iraniennes, et peut-être aussi un Soudan charcuté en deux, il n’existe plus d’’islamistes’ non monarchistes, hormis chiites, qui soient au pouvoir dans aucun pays musulman. Au moment où le Pakistan, un des pays musulman les plus importants, semble tenter d’imaginer une voie novatrice pour créer une république islamique renouvelée4.

L’échec des stratégies politiques faites à trois reprises par les Frères musulmans est patent, alors même que sur le plan idéologique, ils ont réussi à développer des réflexions sociales et sociétales intéressantes quoique certainement critiquables ici ou là mais qui sont méconnues, sans doute volontairement, par les observateurs occidentaux ou occidentalisés. Echec donc à analyser les fondements pervers des fascismes, échec à analyser les fondements pervers de l’islamisme monarchiste de type colonial, échec à analyser l’impérialisme produit par la guerre froide, et donc échec à analyser les rapports de classe à l’intérieur de leurs sociétés et à l’échelle mondiale. Au moment où les deux courants en principe ‘alternatifs’ par rapport à l’ordre-désordre dominant, socialistes et islamistes, ont voulu chacun pour soi développer un processus d’émancipation et d’autonomisation de leurs sociétés, sans jamais envisager une coopération durable entre eux qui aurait été sans arrière-pensées purement tactiques. Ils se retrouvent donc tous les deux dans une crise existentielle qui exige de leur part de faire un bilan auto-critique de leurs propres errances, inconséquences et parfois au moins turpitudes.

Il est donc aujourd’hui temps d’examiner avec le recul nécessaire la scène politique arabe et musulmane si l’on veut voir poindre à l’horizon autre chose que des nuages en bouchant la vue.
 

Syrie : un signal ?

Lorsque les tensions internationales, intra-islamiques et intra-arabes ont commencé à se concentrer sur la Syrie au cours de l’année 2011, je me suis retrouvé assez isolé parmi beaucoup de mes amis et camarades, démocrates, marxistes, musulmans, européens, arabes, etc. car j’étais dès le début persuadé que les gros médias arabes et occidentaux nous cachaient quelque chose et que je savais pertinemment que le président Bachar Al Assad jouissait d’une réelle légitimité et qu’il allait donc en finale gagner la guerre qu’on était en train de lancer contre son pays qui avait eu comme tort principal aux yeux des élites mondiales dominantes de mener une politique indépendante qui lui avait, entre autre, permis de ne pas être endetté et d’être auto-suffisant en production médicaments et de denrées alimentaires. Si la Libye a été détruite, c’est parce qu’elle avait refusé de s’endetter, parce qu’elle avait lancé un satellite de communication pan-africain et parce qu’elle allait lancer une monnaie pan-africaine devant remplacer les monnaies usuraires impérialistes, dont le franc CFA. Aussi les choix économiques non alignés faits par Damas ne pouvaient que lancer le signal d’une agression à son égard. J’ai cependant trouvé sur ma route quelques personnes de diverses provenances politiques, quelques militants, communistes, musulmans ou simplement ouverts d’esprit et humbles devant le savoir et la réalité, qui ont fait preuve dès 2011 d’une grande lucidité, ce qui m’a permis de penser que je n’étais toutefois pas seul et donc que, a priori, je n’étais peut-être pas fou. J’ai donc persévéré ‘en âme et conscience’, et j’ai fait ce que j’ai pu en faveur de la Syrie, entre autre au sein du collectif ‘Pas en notre nom’, là où j’ai pu, et j’ai laissé passer en silence l’orage là où il s’abattait et où il était impossible d’élever la voix au milieu des clameurs des enthousiastes de ‘révolutions colorées’ qui se sont avérées pour une large part téléguidées à partir des Etats les plus opposés aux peuples soumis au néocolonialisme.

Il en était ainsi non pas parce que j’étais spécialiste de la Syrie, n’y ayant fait que deux séjours assez brefs, et non pas que je connaisse la langue arabe, mais parce que, au hasard de mes rencontres auprès de gens influents ou de gens ‘simples’, j’avais pu remarquer la solidité et la subtilité du tissu social syrien qui avait donné à son peuple un sentiment d’assurance face à tous ses envahisseurs successifs, venus du cercle occidental comme musulman, ce qui lui donnait encore un sentiment d’unité face à l’arrogance des princes parvenus des désert d’Arabie orientale et de leurs théologiens ‘islamistes’ modulés sur le néo-évangélisme télévisuel made in USA. Les Syriens m’ont aussi paru être plus à l’abri des excès de sentimentalisme que l’on rencontre chez beaucoup d’Arabes souvent mal sortis de siècles de tribalismes, de recroquevillement et de colonisabilité. En Syrie, on sentait battre la vie d’un vieux peuple qui avait vu bien des péripéties et s’en laissait peu conter.

Non pas que je négligeais les raisons qui pouvaient pousser beaucoup de Syriens à critiquer leur gouvernement constitué par une coalition de partis ‘laïcs’ autour d’un parti hégémonique, le Baath - Parti socialiste pour la Renaissance arabe, dont les dirigeants avaient parfois hésité entre un nationalisme radical et une adaptabilité trop poussée envers les puissances capitalistes dominantes. Et qui était en partie gangréné à l’époque par des coteries liées à des intérêts immédiats5. Beaucoup de ces notables allaient d’ailleurs trahir au cours des deux premières années de ‘proxy war’, quand les gros médias aux mains des puissances de l’argent s’acharnaient à jouer au prophète, parfois même à Dieu ou au démocrate post-fukuyamien, et à prédire la chute de Damas dans les semaines, voire les jours suivant. Un régime qui était toutefois sans doute surtout critiquable non pas tant pour ce qu’il ne faisait pas au regard des exigences des ‘démocraties’ néocoloniales ou des ‘monarchies islamisto-droidelommistes’ mais justement pour ce qu’il avait eu l’erreur de faire, à savoir trop de concessions au capitalisme, aux puissances impérialistes et à leurs supplétifs pétromonarchistes. Les forces de l’ordre syriennes savaient certes comme on les accusait avoir la main lourde envers les opposants réels et parfois seulement potentiels, mais c’était le cas partout dans l’ ‘Orient compliqué’ aux populations difficilement gouvernables car trop faiblement éduquées politiquement après des siècles de décadence et de colonisabilité. Cette réalité ne pouvait donc constituer un critère éliminatoire particulier visant le ‘régime de Damas’ au regard de ce qui se passait partout chez les voisins soumis, en plus, aux caprices des puissances dominantes étrangères et pratiquant souvent un esclavagisme de fait envers les travailleurs immigrés, chose impensable dans une Syrie pourtant bien moins riche.

Certains membres du gouvernement Assad avaient cependant accepté, en particulier au cours de la première décennie des années 2000, d’appliquer une politique de dérégulation de certains mécanismes de contrôle sur une économie alors encore socialisante, ouvrant ainsi la voie à l’ascension d’une bourgeoisie affairiste tolérant la marginalisation de couches inférieures ou celle des régions périphériques du pays. Ce qui a contribué à nourrir le mécontentement aux marges du pays quand, en plus, quelques années de sécheresse ont poussé des paysans vers la pauvreté ou vers la fuite dans des villes où commençaient à manquer travail et logements. Mais la Syrie restait, malgré ces réformes de type néolibéral introduites de façon hésitante, un pays qui maintenait l’accès gratuit à la santé, à l’éducation, qui rendait donc possible l’ascension sociale, où l’État jouait son rôle de mécène pour le développement de la science et de la culture, qui assurait la liberté de culte et qui s’appuyait sur une armée composée de conscrits qui constituait donc le creuset d’une conscience nationale réelle. Face aux Etats voisins, y compris l’Irak depuis son effondrement, qui menaient tous des politiques antisociales et inégalitaires, le peuple syrien savait qu’il avait quelque chose à défendre en plus de l’indépendance nationale.
 

Terreur et religion

Le gouvernement syrien des années 2000 avait toutefois négligé de surveiller le recrutement et surtout le financement de nombreux acteurs religieux locaux, laissant se développer une vision réductrice et sectairede la religion, en particulier de l’islam sunnite. Etant à Damas lorsqu’éclata la ridicule affaire provoquée par les services nord-américains des caricatures du prophète Muhammad publiées dans un obscur journal danois fascisant de quatrième ordre, je me rappelle avoir entendu pour la première fois cette histoire rapportée sur un ton surexcité de la part d’une ministre syrienne. Participant le soir même à une émission de la TV avec un ami français, la journaliste syrienne lui avait demandé la voie vibrante d’émotion ce qu’il pensait de ces caricatures, ce à quoi lui, en principe athée, avait répondu que Dieu était tellement grand qu’il ne devait même pas avoir remarqué ni été touché par ce blasphème qui aurait du rester ignoré si les musulmans étaient en état de se hisser vers la grandeur de leur Dieu ...La journaliste, d’ailleurs chrétienne, en resta sans voix ! ...Ce n’était pas du direct et cet épisode doit donc être resté enregistré sur une étagère poussiéreuse de la TV d’État syrienne. L’erreur du gouvernement et du parti Baath syrien se voulant socialiste a donc surtout été commise par le fait de s’être concentré sur l’économie de façon un peu trop opportuniste au cours des années précédent la guerre lancée en 2011, tout en négligeant quelque peu le social et en laissant avec condescendance la religion et l’émotionnel aux plus primitifs de ses citoyens abreuvés du coup de litanies et de subsides envoyés par les pompistes arabes de l’ordre impérialiste.

Je n’avais pas prévu l’ampleur de la violence et le nombre de terroristes et autres lumpen en perdition venus des banlieues du monde arabe et occidental qui allaient s’abattre sur la Syrie tel un nuage de sauterelles. J’avais remarqué que ce pays avait accueilli tout au long de son histoire bien des fugitifs, des masses de Palestiniens et auparavant d’Arméniens ou de Tcherkesses, qu’il avait servi de refuge à des centaines de milliers de Libanais lors de l’invasion israélienne et surtout qu’un million d’Irakiens s’y étaient retrouvés accueillis spontanément dans des familles syriennes lors de l’invasion de leur pays en 2003, sans que l’État syrien ne le crie sur les toits et ne s’abaisse à demander de l’aide humanitaire à l’étranger. Quand on pense au vacarme que l’on fait dans les riches pays occidentaux lors de l’arrivée de ‘migrants’ qui, en nombre, n’ont jamais représenté ne serait-ce que 10 % de ce que les Syriens ou les Libanais ont accueilli tour à tour, on se dit que nous avons sous nos cieux nuageux la conscience bien sélective ! Peuple fier, solide, compatissant et solidaire donc, voilà le peuple du Sham, un des peuples les plus vieux au monde, la mère ou le père allez savoir de notre alphabet et de notre culture. Ougarit, Damas et Alep sont les mères de cités, bien avant celles de la Grèce antique.

Tout cela tendait à démontrer la force de l’arabité populaire dans ce pays et l’esprit de fraternité issu de la tradition christique puis islamique sur la base desquelles s’est développé aussi le socialisme arabe, à l’opposé de l’égoïsme caractérisant les régimes réactionnaires arabes, qu’ils manifestent systématiquement, en particulier à l’égard de leurs travailleurs immigrés, y compris arabes et musulmans...Voilà les raisons qui expliquent pourquoi, dès 2011, je savais que ‘Bachar’, comme on dit dans les médias occidentaux, allait gagner la guerre qu’on lui faisait. Non pas tant à cause de l’indéniable brutalité démontrée par certaines forces répressives du régime mais à cause de l’indiscutable amour que les Syriens portent malgré tout envers leur Etat, indépendamment des aspects plus ou moins acceptables de tel ou tel notable, fonctionnaire ou policier. Mais aussi au fur et à mesure du temps au cours duquel les divers groupes de milices mercenaires avaient accompli les pires des crimes et horreurs, comme manger l’organe cru d’un Syrienou égorger un jeune, voire un enfant, accusé de combattre pour la brigade palestinienne Al Quds8. La guerre en Syrie fut surtout celle de réquisitions de logements, de pillages de biens privés ou publics, de marchands d’armes sophistiquées, d’antiquités volées ou de pétrole, de mercenaires bien payés et drogués au captagon convoyés au profit de princes de l’or noir. Face à une armée multiconfessionnelle de conscrits très mal équipée, aux soldes misérables et qui n’a tenu les premières années que grâce à son courage avant qu’elle ne commence à recevoir l’appui de forces étrangères, Hezbollah et groupes armés palestiniens à partir de la fin 2012conseillers militaires iraniens venus sur le tard la former, l’équiper et l’épauler, puis aviation russe en 2015.
 

Que sont les Frères devenus ?

Ce n’est donc pas la résistance du noyau dur de l’armée et de la population syriennes, toutes religions confondues, qui m’a surpris, ce qui m’a surpris, c’est la force de l’impact de toutes les hyènes étrangères, proches et lointaines, qui se sont abattues sur ce pays, et surtout l’immense immaturité dont ont fait preuve à cette occasion non pas tant les ‘islamistes’ wahhabites abreuvés par les discours pétromonarchistes primitifsmais beaucoup de ceux qui s’intitulent ’Frères’. Car j’avais connu des Frères musulmans avant 2011, en Algérie, en France, en Palestine, au Soudan, au Maroc ou ailleurs, et je m’attendais à beaucoup plus de lucidité de la part d’une partie prépondérante de cette confrérie à partir de ce que je connaissais de leur histoire. Loin des clichés islamophobes occidentaux ou aussi de nombreux ‘laïcs’ arabes. J’avais retenu de toutes les conversations entendues le fait que jamais les Frères n’avaient ni n’allaient cautionner une intervention étrangère contre leur propre gouvernement, fusse-t-il le pire sur terre. J’avais retenu des Frères musulmans algériens leur stratégie de ré-islamisation d’une société qu’ils jugeaient en crise existentielle où ils se concentraient sur l’éducation et les questions éthiques sans chercher à renverser les institutions ni à forcer le peuple à croire dans ce qu’il ne voulait pas croire, ce qui explique l’opposition de ces Frères là à la création du Front islamique du salut importé en Algérie par les ‘Afghans’, dans la foulée de la fin de la première guerre d’intervention occidentale en Afghanistan. Ce qui explique aussi pourquoi un de leur principaux chef, Mohamed Bouslimani, fut assassiné par les terroristes ‘islamistes’ parce qu’il avait refusé d’émettre une fatwa appelant les soldats algériens à déserter pour rejoindre les groupes armés d’égorgeurs de femmes, d’enfants, de vieillards, d’instituteurs ou d’infirmières. Alors que son parti rejoignait la coalition gouvernementale en guerre contre les terroristes ‘islamistes’. Quand les assassins couvraient dans les faits le pillage des biens publics qu’on allait ensuite retrouver dans les mains de la nouvelle oligarchie prédatrice d’Algérie et d’ailleurs. Je me rappelle aussi avoir entendu ces Frères algériens dire que les Frères musulmans syriens qui avaient lancé l’attaque de Hama en 1982 représentaient une fraction minoritaire du mouvement qui avait été désavouée pour son aventurisme car elle avait provoqué la terrible réponse répressive du pouvoir. En 2011, ce sont pourtant ces mêmes événements qui allaient servir pour justifier le retournement de tant de Frères musulmans syriens et autres contre le gouvernement de Damas, avec l’appui des puissances interventionnistes étrangères, y compris, on allait le découvrir avec le temps, avec l’appui indirect et puis ouvertement direct de ‘l’ennemi stratégique’ sioniste10! En 2011, comme Damas constituait la base arrière stratégique du Hezbollah libanais, de plusieurs mouvements de résistance palestiniens laïcs mais aussi et surtout des Frères musulmans du Hamas palestinien, tout esprit utilisant la logique ne pouvait qu’estimer la Syrie en état de repousser toute entreprise de division et de guerre civile sur une base religieuse. La folie du ‘printemps arabe’ vite canalisée par les méthodes d’ingérence Eugène Sharp/Otpor11 allait cependant faire virevolter toutes ces évidences et, avec elle, toute pensée logique et toute analyse rationnelle des rapports de force sociaux, nationaux, régionaux et internationaux de la part de toutes les ‘élites islamistes’ qui ont accepté alors pour la plupart de se laisser entraîner et souvent même corrompre par les princes des ténèbres de l’absolutisme.

L’État syrien a cependant effectivement su repousser ses agresseurs successifs, mais les trahisons furent nombreuses, à commencer par celle des dirigeants du Hamas de Damas passés à Doha tandis que ceux de Gaza faisaient profil bas et maintenaient un minimum de contacts avec ‘l’Axe de la résistance’ dont Damas constituait un des chainons mais qu’on s’acharnait alors à vouloir présenter comme un simple ‘croissant chiite’ ayant pour centre l’Iran à la fois décrié pour son ‘nationalisme perse’ et son ‘chiisme’. En oubliant toutefois que les Saoud et les autres monarques arabes avaient aimé coopérer avec le ‘chiisme’ et le ‘nationalisme persan’ du shah d’Iran qui les arrangeaient bien tant qu’il s’agissait de collaborer avec Washington et Tel Aviv. La véritable rupture avait donc pour cause la révolution populaire en Iran et ailleurs, rien à voir avec le chiisme ou avec les Persans. Mais contre cette poussée révolutionnaire bien réelle qui fascinait tout le monde musulman, il fallait anticiper par le biais de pseudo-révolutions de couleurs d’apparence printanières et éliminer les derniers régimes plus ou moins progressistes et non alignés en terres musulmanes. Ce qui amène non pas tant à poser la question de l’arrogance et de la bêtise prévisible des ‘islamistes’ biberonnés par les princes des ténèbres accrochés aux rivages pétroliers du Golfe et financés par les services des puissances atlantistes mais à poser la question des causes des dérives intellectuelles, morales, philosophiques, religieuses, pécuniaires d’une partie prépondérante des Frères musulmans dans presque tout le monde arabe, Gaza faisant ici pour une large part exception jusqu’à aujourd’hui.

Ces dérives n’ont sans doute pas commencé en Syrie car on a pu voir leurs prémices dans les choix politiques qui se sont révélés en finale stériles et que les Frères musulmans ont mené d’abord au sein des gouvernements algériens successifs des dernières décennies puis en perdant toute capacité d’analyse rationnelle dans la foulée des événements de Tunisie et d’Egypte en 2011, au point de ne pas voir que, au Caire, les rouages fondamentaux de l’État, de la corruption, de l’armée restaient aux mains des cadres du régime superficiellement renversé en 2011 simplement pour calmer le peuple. Erreur d’analyse qui allait créer un climat d’euphorie sans base réelle. Morsi, qui était le candidat des impérialistes américains au sein des Frères musulmans, comme ces derniers avaient leurs candidats dans chaque mouvance idéologique, religieuse comme laïque, prit ce qui se révéla l’apparence du pouvoir tout en laissant ses fondements à ceux-là mêmes que la « révolution » était censée avoir renversés. Il s’attaqua d’emblée en revanche à ceux des siens, les jeunes Frères musulmans, qui souhaitaient bâtir une nouvelle société égyptienne en rompant avec le système économique basé sur l’usure, donc sur le capitalisme. Il ne put donc pas répondre aux exigences des milliers d’ouvriers grévistes qui espéraient dans la foulée de la ‘révolte de la place Tahrir’, une amélioration de leurs conditions de vie misérables.

Puis vinrent les événements de Libye et du Yémen quand les ‘démocrates islamistes’ allaient s’associer aux monarchistes et aux interventionnistes étrangers contre leurs compatriotes décidés à ce que les décisions portant sur l’avenir de leur pays soient prises par des gens de leur pays, sans ingérence. Kadhafi ou les ‘Houthis’ d’Ansarullah doivent être analysés pour ce qu’ils sont ou ont été, mais on ne peut nier qu’ils représentent des courants politiques autonomes et sensibles aux questions sociales (et de souveraineté nationale) ...à l’opposé donc des monarchistes soumis aux fluctuations des cours de la bourse et aux intrigues des couloirs, des sous-sols et des coffres de Londres, New York ou Washington. Les Frères musulmans avaient en effet avec ces ‘islamistes’ de pacotille socialement conservateurs cette différence qui aurait du rester fondamentale, à savoir une longue histoire autonome qui leur avaient permis de conquérir une réelle base populaire. Ce qui aurait dû leur faire comprendre l’importance des questions de classe. Ce que d’ailleurs certains de leurs dirigeants avant le début du ‘printemps arabe’ identifiaient bien12. Ils auraient donc du être en état d’écouter la voix de leur peuple et de ses besoins sociaux, culturels et économiques, en Syrie comme ailleurs. Besoins qui étaient à l’opposé de ce que pouvaient proposer les monarchies et plus largement les Etats capitalistes. La plupart des Frères musulmans organisés ont cependant préféré rêver et écouter les puissants du moment en leur faisant une confiance quasi-aveugle, ce qui allait par voie de conséquence les rendre aveugles face aux violences qui allaient être commises par ceux que l’on voulait encore un temps appeler des ‘révolutionnaires’ alors qu’ils portaient toutes les caractéristiques de la réaction contre-révolutionnaire. Les notables frères musulmans ont dans l’ensemble cru, suivant en cela l’euphorie qui s’emparait du sultan ‘néo-ottoman’ d’Ankara ou du souverain cathodique posé sur le sol du Qatar par le colon britannique, et à l’image des chefs tribaux de la péninsule arabique pré-islamique, qu’on devait d’abord s’attaquer à ‘l’ennemi proche’ avec l’appui de ‘l’ennemi lointain’ ...pour s’émanciper éventuellement de ce dernier dans un second temps. Pire qu’un crime, une naïveté de taille pyramidale ! Pharaonique ! A laquelle ont dû s’ajouter quelques menues monnaies sonnantes et trébuchantes pour les plus faibles d’entre eux ! Ivresse coupable de la part des dirigeants du seul mouvement de masse islamique du monde arabe qui préféra au moment des choix stratégiques faire confiance aux ‘diables étrangers’ et à leurs serviteurs pompistes du Golfe plutôt que d’envisager une alliance au moins tactique avec leurs frères ‘laïcs’ et ‘nationalistes’, parfois toujours ‘socialistes’ ...c’est-à-dire opposés à ce qui est le plus grand des péché dans l’islam après l’idolâtrie, il faut le rappeler, l’usure ! Faisant ainsi le choix des hochets identitaires et de l’apparence cultuelle contre les fondements sociaux de leur foi13 ! ...Préférant sans doute l’apparence du pouvoir sous contrôle de fait euro-atlantiste et sioniste plutôt que le pouvoir des masses, avec les masses, pour les masses, tel que postulé dans les principes fondateurs de tous les mouvements populaires tant socialistes que islamiques.

Ces erreurs stratégiques ont été commises par des exilés sans plus aucun véritable contact avec leur pays mais aussi par des notables fatigués rêvant sans doute d’un repos dans les allées du pouvoir après des années de vagabondage harassant. Ce qui a sans doute retardé de quelques décennies cette fois encore la progression du message social de progrès au sein de l’islam et l’émergence d’une théologie de libération islamique comparable à celle qui s’est développée dans le christianisme depuis les prêtres ouvriers jusqu’aux mouvements révolutionnaires d’Amérique latine. Malcolm X et Iqbal ou Tan Malaka ont été oubliés au profit des princes de pacotillequi ont transformé La Mecque et Médine en Las Vegas charismatiques14.

En finale, aujourd’hui et après tous ces errements, le seul Etat arabe restant à peu près solide, autonome et vivant, c’est la Syrie du président Bachar el Assad, ce que doivent désormais reconnaître un à un tous les monarques, sultans, présidents en flonflons de la Ligue arabe ou de l’Organisation de la Conférence islamique. Ce que l’article qui suit résume succinctement.

          « La Syrie change les Arabes et le monde15

       Qu’ils en soient conscients ou pas, ils changent du fait de ce qu’ils ont infligé à la Syrie.

       Les Etats-Unis d’Amérique du Nord on pesé de tout leur poids diplomatique, politique, médiatique, financier et militaire pour transformer la Syrie, et lorsqu’ils se retirent sans atteindre aucun de leur objectifs et voient revenir la Syrie telle qu’elle était, plus forte encore et immunisée, ils admettent sans le savoir, qu’ils ont changé et qu’ils ne sont plus cette puissance omnipotente qui dicte sa loi et se fait obéir au doigt et à l’œil. Il suffit aux superpuissances d’être défaites une seule fois pour que le processus de leur régression commence et qu’elles soient devancées par des adversaires prêts à rivaliser avec elles, politiquement, militairement et économiquement. Ni l’arrogance ni la nostalgie d’un passé glorieux ne peuvent alors arrêter le cours du changement.

       Les Arabes qui ont investi leur argent et leurs relations dans une alliance avec les Etats-Unis, Israël, Al-Qaïda et les Frères musulmans, et qui pensaient gagner en Syrie après avoir réussi à renverser les présidents tunisien et égyptien, reviennent aujourd’hui en Syrie. Conscients ou non, ils admettent être faibles et incapables, ce pourquoi ils ont alloué toutes leurs ressources. Ils sont obligés d’avouer cet échec.

       Israël aussi est en train d’être transformé par la Syrie. Israël, qui pensait avoir amené les Américains, utilisé les Arabes, affiché au grand jour son alliance avec Al-Qaïda, dans le seul but de changer la Syrie, et qui s’adapte aux nouvelles réalités internationales et arabes dues au retrait américain, au revirement arabe et au départ des résidus vaincus d’Al-Qaïda, connaît l’échec. Et lorsqu’Israël se tient aux frontières de l’espace aérien syrien protégé par des missiles de défense aérienne, il confesse non seulement la puissance de la Syrie mais également sa propre faiblesse.

         C’est la Syrie qui a changé le monde et la région.

       Certains journalistes et hommes politiques arabes parlent des visites présidentielles arabes en Syrie et de la reprise des relations diplomatiques et des vols à destination et en provenance de la Syrie comme un soutien et des positions favorables à la Syrie qui doivent être inscrits à leur actif. Il est important dès lors de préciser que ceci a été diligenté par ceux qui l’ont vraiment fait, lorsque la Syrie était menacée d’effondrement et que les hordes de terroristes y affluaient de toutes parts. En ces temps-là, la plupart des Arabes finançaient, soutenaient et fournissaient une couverture à cet afflux.

         Aujourd’hui, toute ouverture à la Syrie est une souscription et une anticipation à la proclamation de sa victoire et la mise en œuvre de grands accords internationaux qui les y obligent parce que, au lieu de la guerre ratée, la nouvelle stratégie adoptée est de se rapprocher de la Syrie, d’essayer d’influencer ses décisions et de tenter de s’engager dans une politique de règlement afin de s’assurer d’une capacité de mobilité ultérieure dans le cadre de ce que produira ce règlement. La Syrie bénéficie de cette ouverture pour légitimer sa victoire, alléger le fardeau de ses citoyens, réaliser des progrès économiques et ouvrir la porte à la reconstruction et au retour des personnes déplacées avec une couverture légale internationale, notamment occidentale. La Syrie a besoin de ce rôle arabe comme d’une caution pour se désengager des politiques de ruptures et de sanctions que les Arabes étaient les premiers à appliquer.

       Aujourd’hui, la Syrie est la plus forte parmi tous les pays arabes. Si seulement ces derniers pouvaient tirer leur force de la Syrie au lieu de simplement obéir aux ordres ! Seule la Syrie peut instaurer une relation arabo-iranienne rassurante, peut accorder aux Arabes des opportunités de relations équilibrées avec la Russie et constitue la soupape de sécurité pour la Palestine. Qu’ils la chargent de cette responsabilité au lieu de s’impliquer dans le pire. »

Voilà donc la situation actuelle, et la victoire de l’État syrien est telle que son président peut se permettre aujourd’hui le luxe, et aussi la vengeance, de ne pas avoir à quémander quoique ce soit à ceux qui ont voulu l’abattre et l’humilier, mais que c’est lui qui peut forcer tous les dirigeants arabes qui l’ont attaqué à venir s’humilier devant lui, ce dont témoigne l’information qui suit.

      « La Syrie n’envisagerait pas de solliciter sa réadmission à la Ligue arabe16

      Les autorités syriennes ont annoncé au Président soudanais Omar el-Béchir qu’elles n’envisageaient pas demander leur retour au sein de la Ligue des États arabes, soulignant que des démarches dans ce sens devaient être entreprises par cette organisation, informe la chaîne de télévision libanaise Al Mayadeen, se référant à des sources diplomatiques.

      D’après la source, « le but principal du déplacement du Président soudanais dans la capitale syrienne, effectué le 16 décembre, était de ‘convaincre la Syrie de demander son retour au sein de la Ligue arabe’», alors que le Soudan présidera le conseil de cette organisation en 2019. Or, la partie syrienne a rappelé que son retrait de l’organisation régionale n’avait pas été de sa volonté.

     «Ce n’est pas nous qui sommes sortis de la Ligue arabe pour avoir à demander notre retour. Ceux qui ont pris des mesures pour expulser la Syrie de la Ligue arabe sont responsables de l’annulation de cette décision ou de son maintien en vigueur», citent les sources diplomatiques précisant la réponse de Damas. Plus tôt, la chaîne Al Mayadeen avait annoncé que l’Arabie saoudite ne s’opposait pas au retour de la Syrie au sein de cette organisation.

Pour rappel, ces informations interviennent le lendemain de la réouverture de l’ambassade des Émirats arabes unis à Damas et ce après six ans d’interruption. Commentant cet événement, l’ambassadeur irakien en Syrie y a vu un message aux restes des pays arabes sur la nécessité de rétablir les relations diplomatiques avec les autorités syriennes.

Toujours jeudi, le ministre émirati des Affaires étrangères, Anwar Gargash, a annoncé que le retour de la Syrie au sein de la Ligue arabe n’était pas possible en l’absence du feu vert de tous les pays membres. En juin dernier, il avait qualifié l’exclusion de ce pays d’erreur.

Des sources au sein de l’administration présidentielle tunisienne ont communiqué à Sputnik que plusieurs pays arabes, dont l’Algérie et la Tunisie, coordonnaient leurs efforts afin que la Syrie réintègre les rangs de la Ligue arabe. D’après ces données, le Président tunisien, Béji Caïd Essebsi, prévoit d’aborder en janvier la question de l’invitation de Bachar el-Assad au sommet de mars ».

Tout homme de raison, a fortiori un musulman croyant, humble et sincère, ne peut à la lecture de ces faits s’empêcher de reconnaître que, comme il est écrit dans le Coran, ‘il y a là des signes pour ceux qui réfléchissent’.

Allah au regard dun musulman sait humilier ceux qui sont arrogants et négligent de raisonner, et il sait récompenser ceux qui sont patients. Certes, le régime syrien est patenté ‘laïc’, ce qui peut gêner des ‘islamistes’ bornés ignorant ce qu’est la vraie laïcité qui n’est rien d’autre que la liberté de conscienceet le président syrien, même s’il participe aux prières dans les mosquées musulmanes sunnites, reste considéré par les apprentis ‘papes’ du sunnisme comme un ‘alaouite’ dont la vie vaut encore moins que celle d’un chrétien ou d’un juif selon les dires frelatés de théologiens d’un autre âge. Vision sectaire de ‘musulmans’ qui ont cessé de penser, de réfléchir, de croire et de pratiquer la tolérance et la miséricorde inscrite dans leur Livre, qu’ils sont pourtant censés considérer comme sacré mais qu’ils préfèrent ânonner et répéter pour mieux s’agenouiller devant les hommes plus puissant qu’eux et baiser leurs mains profanées.17

 

Un bilan auto-critique nécessaire

Les échecs successifs subis cependant par les adeptes de l’école des Frères musulmans au Soudan, en Algérie, en Libye, en Irak, en Syrie, au Yémen, en Egypte et même en Tunisie, voire aussi en Turquie où le régime actuel voit sa base commencer à se rétrécir, devraient forcer ceux qui se sont trompés à se lancer dans une réflexion approfondie. Si après le démantèlement du camp socialiste, la gauche marxiste et l’ensemble des courants modernistes et progressistes se sont soit effondrés soit ont du commencer à faire une analyse autocritique de leur histoire, de leurs avancées mais aussi des causes de leurs échecs, on doit penser que les ‘islamistes’, en particulier ceux qui avaient des racines réelles dans leur peuple, les Frères musulmans, doivent eux aussi commencer à faire le bilan critique de leurs activités, et cela depuis la naissance de leur mouvement. Car force est de constater que si la ‘gauche laïque’ arabe, socialiste, nationaliste ou communiste, a rencontré de nombreux échecs, elle a quand même réussi à prendre le pouvoir de façon durable dans de nombreux pays et elle y a laissé des traces non négligeables dans la mémoire des peuples concernés. Par comparaison, les monarchies ‘islamistes’ ont certes réussi à se maintenir au pouvoir mais à l’abri des bases d’occupation étrangère et elles n’ont même pas tenté de créer un modèle de développement économique et social qui soit autonome et créatif par rapport à celui des puissances qui les dominent. Quant aux Frères musulmans, ils ont réussi à bâtir des œuvres sociales et éducatives réelles dont on devra analyser l’impact en terme d’émancipation des masses et des femmes ou de stagnation mentale, mais ils n’ont par contre jamais réussi à conquérir le pouvoir par eux-mêmes, par leur propre dynamique révolutionnaire ou réformiste, et quand ils ont pu l’avoir dans la foulée d’élections, ils n’ont pas été en état de le garder car ils n’ont pas su organiser une mobilisation populaire suffisante, ce qui témoigne que leur base sociale était soit trop affaiblie soit que leurs chefs craignaient de faire appel à la mobilisation autonome du peuple.

Alors quels succès ? Quels échecs ? Quelle base sociale réelle? Quel programme économique et social ? Quelles classes sociales favorisent-ils ? Quelles classes sociales combattent-ils ? Quelles puissances les soutiennent ? Quelles structures de propriétés prônent-ils à l’heure de la crise terminale du processus de concentration de la propriété aux mains de capitalistes mondialisés ? Quelle analyse font-ils du capitalisme ? Et du socialisme ou du communisme ? Quels rapports voient-ils entre spiritualité et analyse concrète des rapports sociaux ? Quels rapports avec la laïcité ? Quels rapports avec les partis séculiers ? Quels rapports envers le socialisme scientifique comme méthode d’analyse des processus sociaux et d’usure ? Bref, l’heure est venue pour tous les musulmans de foi ou simplement de ‘culture’, plutôt ‘laïcs’ ou plutôt ‘croyants’, de réfléchir sur les raisons de l’échec de la renaissance islamique et arabe ébauchée il y a plus d’un siècle et, pour ceux d’entre eux qui dénoncent les dirigeants musulmans des Etats à visée progressistes laïques et qui ont inventé le terme et l’idée ‘islamiste’, l’heure est au bilan général de ce qu’ils ont fait en presqu’un siècle d’existence. Cela concerne en particulier les Frères musulmans qui n’ont pas été en état d’enclencher un mouvement de masse comparable à ce que le monde chiite ou zaydite a produit, Révolution iranienne, Hezbollah, Ansarullah, etc. Alors même que les Frères musulmans s’étaient pourtant montrés capables de réintégrer dans leur vision de l’islam les acquis de la pensée chiite, montrant ainsi une ouverture d’esprit de fait opposée à la fermeture des ‘islamistes conservateurs’, simplistes et identitaires. Mais malgré cela, l’éléphant a accouché d’une souris et il est devenu impossible aujourd’hui de le nier. Pour un musulman, Dieu ne donne la victoire qu’à celui qui la mérite car ce dernier su prendre les moyens matériels, rationnels et spirituels qui l’exigent.

Si tous les efforts, tous les sacrifices, toute l’organisation qui ont forgé en plus d’un siècle l’oeuvre des Frères musulmans a donné en finale et pour le moment si peu de résultats créatifs, le croyant ne devrait avoir d’autre réponse possible que de chercher humblement à savoir où s’est cachée son erreur. L’humilité devant la vérité, donc devant les faits, est censée constituer une des vertus de base du musulman. Si donc, aujourd’hui, Dieu a donné la victoire au ’régime syrien’, il est temps de poser la question pourquoi et de cesser de le dénigrer comme ‘mécréant’ car dans l’islam, le terme de ‘mécréant’ se rapporte à celui qui accepte de se voiler les yeux devant la vérité évidente. Il ne s’agit pas de s’enthousiasmer pour le régime politique au pouvoir en Syrie mais de dénoncer toutes les erreurs, errements et crimes commis par ses adversaires aujourd’hui vaincus. Parmi lesquels presque tous les ‘islamistes’ sunnites et aussi beaucoup de Frères musulmans syriens et non syriens. Ce n’est ni l’énergie, ni la conviction, ni le courage qui leur ont manqué, mais l’indépendance d’esprit et de décision accompagnée d’une religiosité vécue comme fondamentalement opposée à l’analyse concrète de la situation concrète. Car cela aurait sans doute mené des notables issus de classes se voulant moyennes et obnubilées par le clinquant des richesses apparentes à se rapprocher du peuple pour apprendre auprès du peuple. Ce qui explique sans doute pourquoi, s’il existe encore dans le monde musulman un endroit où le souffle originel des Frères musulmans est présent, c’est à Gaza. Car là-bas on ne peut échapper aux réalités géo-politiques et à l’analyse de la base matérielle de la souffrance humaine. D’où l’acharnement des oppresseurs mondialisés contre cette minuscule bande de terre car il leur faut empêcher à tout prix, par la force, le chantage, la division et la terreur, la renaissance d’une pensée autonome, courageuse, à la fois spirituelle et rationnelle. Et il leur faut empêcher l’unité militante pour la libération de tous les ‘laïcs croyants’ avec les ‘croyants laïcisés’.

Dans le but d’éviter le communisme ‘athée’, les Frères musulmans ont du coup choisi implicitement le capitalisme qui est radicalement contraire en fait à l’esprit de l’islam car il se satisfait et se développe grâce au système de l’usure mais aussi parce qu’il néglige le devoir de solidarité humaine et de justice sociale situé au cœur même de la doctrine musulmane. Dans le système capitaliste, étranger au départ, comme le socialisme, à la société où est né et a crû l’islam, la société musulmane reste dépendante de l’Occident qui est de fait bien plus ‘athée’, ‘mécréant’ et hypocrite qu’aucun communisme ne le fut jamais. Car ce dernier cherche à réaliser sur terre les idéaux sociaux qui sont ceux-là même énoncés par les prophètes pour leurs semblables.

Nous avons pu constater toute cette errance en Egypte. Ce sont certes les contraintes imposées par ‘l’Etat profond’ essentiellement aux mains des cadres militaires corrompus qui ont fait échouer la présidence Morsi. Mais ce sont les règles du capitalisme international - que les Frères musulmans n’ont pas osé rejeter explicitement - qui ont en dernière analyse gagné, en installant une crise de la liquidité entrainant des grèves nombreuses qui n’ont pas reçu de réponse satisfaisante de la part d’un Président devenu otage des militaires, de l’argent des Séoud, donc du système capitaliste mondialisé.

Il faut donc d’urgence que les Frères musulmans élaborent, s’ils ne veulent pas être définitivement éjectés du train de l’histoire, une synthèse de toutes ces données irréfutables provenant de leur douloureuse expérience récente. Au total, les mouvements ‘islamistes’ ne gagneront pas leur place au sein de la société sans participer à une mobilisation massive du peuple pour ses conditions de vie et de dignité. Et cela ne pourra jamais se réaliser dans le cadre d’un système international de développement inégal comme celui qui domine aujourd’hui partout dans le monde. Les deux courants qui ont cherché à émanciper les peuples musulmans, ‘islamisme’ et socialisme, n’ont en finale pas pu réussir jusqu’à présent car chacun ne marchait que sur une seule jambe, celle du sécularisme ‘pur’ d’un côté et celle d’une croyance désincarnée et déconnectée de l’autre. Ce qui représentait pour les uns une déconnexion d’avec le fondement culturel de leurs peuples et pour les autres une déconnexion d’avec l’évolution globale du monde. Les peuples musulmans, sans doute plus que tous les autres, à cause des bases sur lesquelles se sont développées leurs cultures et leurs convictions, ne pourront donc entrer à nouveau dans l’histoire active et productive de l’humanité que s’ils parviennent à élaborer une synthèse dynamique des deux courants mobilisateurs qui ont, au XXe siècle, bâti les bases d’une pensée plurielle, souveraine et autonome qui reste encore pour le moment au stade des prémices.

Notes :

2 Les observateurs extérieurs présentent souvent les Frères musulmans comme une organisation politique internationale alors qu’on a plutôt affaire à une ‘confrérie’ de type école de pensée fonctionnant en réseau et pouvant donner naissance à des organisations politiques qui ne sont toutefois pas soumises à un centralisme politique et qui ont d’ailleurs parfois tendance à rompre avec la ‘maison mère’. D’où la difficulté d’appréhender cette ‘mouvance’ avec objectivité et les contresens faits par de nombreux journalistes ou analystes. Ce qui permet de nourrir dans les médias occidentaux à l’égard des Frères musulmans toutes sortes de fantasmes rappelant ceux qui ont été faits dès le début du XXe siècle à l’égard du ‘complot judéo-maçonnique’ ou ‘judéo-bolchevik’. Car, effectivement, les Frères musulmans, comme les différentes obédiences maçonniques, fonctionnent comme des écoles de pensée, d’ailleurs plutôt discrètes que secrètes. A partir desquelles certains s’engagent dans des recherches spirituelles ou mystiques tandis que d’autres se concentrent sur la création d’organisations sociales, syndicales ou politiques plus ou moins en relations avec la confrérie mère.

3 < http://www.chroniquepalestine.com/israel-soutient-mercenaires-al-qaida/ >

4 Voir à ce sujet le discours prononcé par le Premier ministre pakistanais à l’Ecole centrale du Parti communiste chinois : < https://www.youtube.com/watch?v=S74iBD-Ucbk >

5 Voir à ce sujet le regard critique, distancié et réaliste présenté ici en rétrospective < https://fr.sputniknews.com/france/201901021039512497-journaliste-francais-damas-syrie-assad/ >

6 Voir à ce sujet pour les Emirats arabes unis qui pratiquent les politiques d’esclavage modernisé que l’on rencontre dans toutes les pétromonarchies : < https://www.youtube.com/watch?v=7Tq13NQOCRw >, < https://www.youtube.com/watch?v=np7v0en30Ek >; < https://www.youtube.com/watch?v=n7DzmCTOh2I >

7 Relation par un média des Etats-Unis de la scène < https://www.youtube.com/watch?v=LEZUraRor1o >

8 < https://www.youtube.com/watch?v=B-arIa9AU4g >; < https://www.youtube.com/watch?v=0NZ4BTZmeZ0 >. Ici on peut voir un porte-parole de Nour ed din Zinki, un groupe proche des autorités d’Ankara et récemment dissout, tenter de justifier cette exécution en utilisant des arguments grotesques se concentrant sur une question sans importance, à savoir que la victime n’aurait pas été palestinienne, lui donnant ensuite, comme par hasard, l’age de 19 ans, l’age de la majorité pour les Occidentaux, mais pas selon les ‘islamistes’, et n’expliquant pas ce qu’on reprochait d’autre à celui qu’on décrit comme un ‘soldat’ que d’avoir été ‘soldat’, et donc à l’égard de qui on devait appliquer au moins les lois concernant les prisonniers de guerre, sans parler que rien n’est dit sur l’absence visible discipline de ce groupe armé qui se pavane sans crainte sur youtube ni sur les éventuelles punitions devant viser les fautifs de la part du groupe armé qui parle de ‘faute' < https://www.youtube.com/watch?v=6rwouQBFGJk > ; voir aussi le contact entre ce groupe et les médias britanniques < https://www.youtube.com/watch?v=URKsLLcpAOM > ; < https://www.youtube.com/watch?v=nav8dTKo6Ck > qui refusaient en revanche de se rendre jusqu’à récemment dans les zones gouvernementales, une obligation selon règles de la déontologie journalistique.

9 Car il faut à cet égard rappeler que l’islamisme monarchiste s’est développé à l’abri du colon anglais et que, dès la conquête de La Mecque par les Saoud, ceux-ci ont pratiqué une politique d’assassinats et de meurtres de masse, d’abord contre les habitants du Hedjaz puis ensuite dans les parties du territoire yéménite (Asir) annexées au domaine saoudite avant d’exporter ces méthodes dans le cadre de l’intervention gardée secrète de la CIA contre l’Afghanistan dès le début de l’année 1979, soit avant la très médiatisée contre-intervention soviétique.

10 < https://www.middleeastmonitor.com/20150318-israeli-army-admits-aiding-al-qaeda-in-syria/ > ; < https://www.haaretz.com/.premium-un-reveals-israeli-links-with-syrian-rebels-1.5341840 > ; < https://www.jpost.com/Arab-Israeli-Conflict/Syrian-FM-to-UNGA-We-are-ready-for-the-return-of-refugees-568312 >

11 Voir. Ahmed Bensaada, Arabesques - Enquête sur le rôle des États-Unis dans les révoltes arabes, Bruxelles, Investig’Action, 2015. < https://www.investigaction.net/fr/srda-popovic-et-autres-revolutionnaires-americains/ >

12 Voir dr. Issam El Ariyan, 10-04-2005, „La Sharia et la vie”,< http://www.aljazeera.net/NR/exeres/7455D9A7-AF8F-4FFD-BEEA-864E69F5921F.htm >

14 < https://www.youtube.com/watch?v=nqFgeYvuyp4 >;< https://www.youtube.com/watch?v=OWuZMxRlem8 >;< https://www.youtube.com/watch?v=1BbTWgLDYtM >; < https://www.youtube.com/watch?v=p6K0mHkgMsU > ; < https://www.youtube.com/watch?v=1BbTWgLDYtM >

15Nasser Kandil,Al Binaa, traduit par Rania Tahar, 29 décembre 2018

16 < https://fr.sputniknews.com/international/201812281039474166-damas-retour-ligue-arabe/ >

17 Pour saisir ce que devrait être la tolérance dans l’islam, voir < https://oumma.com/la-promesse-du-prophete-muhammad-saws-aux-chretiens/ >

18 < http://www.afrique-asie.fr/syrie-le-rapport-de-la-mission-dobservation-arabe-enfin-devoile/ >

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18 décembre 2018 2 18 /12 /décembre /2018 11:40

Nous publions ce petit essai en anglais nous provenant d’un jeune Roumain car il nous semble résumefort bien une question que pose effectivement le mouvement des gilets jaunes. savoir pourquoi ces derniers proclament haut et fort leur refus de se situer dans la mouvance d’un parti ou d’un syndicat ...alors même que leurs revendications recoupent dans leur quasi-totalité ce que les partis de gauche et les syndicats, et en particulier La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon dans son très récent programme électoral, ont prôné, alors qu’une enquête menée par une équipe de plusieurs dizaines de chercheursdémontré que leurs revendications provenaient en fait largement de l’arsenal traditionnel, voire de l’électorat, des formations de la gauche radicale. En fait, derrière „l’apolitisme” proclamé par ce mouvement de masse, il y a bien fondamentalement du „politique”, c’est-à-dire des revendications visant à modifier radicalement le fonctionnement du „gouvernement de la cité”, mais plusau sens „politicien spécialiste” du terme ni même dans le sens „révolutionnaire professionnel”. Car l’expérience de la dégénérescence des nouveaux „notables de gauche”, des nouveaux „aristocrates ouvriers”, des nouveaux „crétins parlementaires”reprenant en fait beaucoup des comportements de ceux d’avant 1914 dans les pays occidentaux s’est élargie avec l’émergence d’une nomenklatura néo-bourgeoise dans les pays ex-socialistes et post-coloniaux ainsi que dans beaucoup de partis plus ou moins ex-communistes „assagis” dans le reste du monde. La foi dans la capacité d’une „avant-garde” à canaliser le bouleversement social radical souhaité s’est donc éteinte mais l’énergie populaire, elle, se révèle par contre intacte, justement grâce au mouvement des Gilets jaunes qui a démontré que la culture révolutionnaire française existait toujours. Mais dans une spontanéité la plus totale faute d’organisations dans lesquelles ces „rebelles” pourraient placer leur confiance. On peut d’ailleurs penser qu’il en va de même ailleurs, au moins dans tous les pays qui ont connu des révolutions sociales, des ruptures radicales et mentales,donc, au cours de leur histoire.

Chose sur laquelle les „ingénieurs” conséquents, courageux, résolus et intrépides de la transformation sociale radicale doivent désormais absolument réfléchir en pensant comment rompre avec la „bonne éducation” que les adversaires de Gramsci ont su répandre pour imposer leur hégémonie culturelle contre ses propres héritiers proclamés qui n’ont généralement pas su être à la hauteur du Maître.

La Rédaction

 

"Gilets Jaunes" and 100 years of Class War

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décembre 2018

Florin E. Platon


 

On 7th December we celebrated Noam Chomsky’s 90th anniversary. I think he couldn’t have expected for a more beautiful gift than the protests of the "Gilets Jaunes".

Born in Philadelphia on December 7, 1928, Chomsky is one of the most rebel thinkers fighting against the injustices and mistification of our reality. In a book review, almost 40 years ago, New York Times described him as “arguably the most important intellectual alive today.” One of his most notorious theory is the „The Manufacturing of Consent2. If the transition to mass product manufacturing processes had been the start of the Industrial Revolution, we may say that our present ‚Revolution’ is brought up by the mass manufacturing of consent.

Chomsky describes the process with a censored preface written by George Orwell for the „Animal Farm” -

The introduction is kind of interesting—he basically says what you all know: that the book is a critical, satiric analysis of the totalitarian enemy. But then he addresses himself to the people of free England; he says: You shouldn’t feel too self-righteous. He said in England, a free country—I’m virtually quoting—unpopular ideas can be suppressed without the use of force. And he goes on to give some examples, and, really, just a couple of common-sense explanations, which are to the point. One reason, he says, is: The press is owned by wealthy men who have every reason not to want certain ideas to be expressed. And the other, he says, essentially, is: It’s a ‘good’ education.

Chomsky explained: “If you have a ‘good’ education, you’ve gone to the best schools, you have internalized the understanding that there’s certain things it just wouldn’t do to say—and I think we can add to that, it wouldn’t do to think. And that’s a powerful mechanism. So, there are things you just don’t think, and you don’t say.”3

We may ask what is a „good education” by the meaning above, now? And it would certainly won’t be what „Gilets Jaunes” are doing it right now these days. Yet what is more troubling is that none of our political forces been up to the task of such „bad education” yet. Even more, what „Gilets Jaunes” are demonstrating is that none of the political forces are representing them, but in fact, more or less, all these political forces are very much part of the problem – They are the „good education”.

Gilets Jaunes” couldn’t have happen at a better moment, as this year we also celebrate 100 years since the end of First World War, in fact 100 years since the start of the „Working Class Revolution” in whole Europe4. Ignated first in Russia, the 1917 February Revolution5resembles a lot with present day „Gillets Jaunes”. It was in fact the experiment of war brought upon the people of Europe by its elite, in contempt and disregard for the lives and welfare of the common people, brought to destitution and famine. 

What the „good education” teaches us as the end of the World War, by means of bravery and patriotism of soldiers, was in fact the abrupt end of it, forced by popular revolutions all over Europe, and the start of 100 years of struggles and fights of the common citizens for their rights and liberties against the rule and exploitation enforced upon them by the elites.

And the „Gilets Jaunes” are doing it right now!

February 3rd, 1918 - Soviet government repudiated and written off all debts - both external and internal - collected by tsarist government, Provisional government, institutions, companies or persons. Since February 3, 1918 - no one owed anything to anybody. Only few month after, 14 countries are sending troops to attack Russia. A failed invasion to be reenacted 20 years later. World War IIwill follow and after it, the Cold War.

Noam Chomsky strikes again against the official view, explaining why the West been opposing Russia ever since 1917 -

The great concern (of the West) was that the Soviet Union was presenting itself as a model of modernization within a single generation. And that was raising a lot of troubles not only in the Third World, but also in the rich countries. They didn’t care about Russian aggression, Stalin’s terror and anything, wasn’t bothering anybody, in fact Truman admired Stalin (...) The problem was, what they were affraid of, was the economic growth, which was, especially in Third World, considered quite impressive. Same is true with Cuba (...) The problem with Castro, he (Arthur Schlesinger) said, is the spread of Castro’s ideea of taking matters into your own hands which has a great appeal to people in Latin America, most of whom live in terrific poverty and oppression and are trying to find a more decent life, and with the model of Cuba are likely to do all sorts of things (...), he said, in the background the Soviet Union is presenting itself as a model of modernization in a single generation, so we have to overthrow the government6.

100 years of the Establishment fight to implement its unchallenged dominance gave birth to the present Globalist Neoliberalism. And these are not isolated individuals or corporations, but all the clergy of Neoliberalism that beholds and control power – from big monopolies and world wide corporations to state governments, institutions, media and education. It is what Noam Chomsky fought his entire life to bring into light. 

You can’t have Capitalist Democracy! The Freedom (of the libertarianism) is not the freedom of working persons to control their work, their life and so on, it’s their Freedom to submit themselves to control by a higher authority... that’s called Freedom, but not Democracy!7(Noam Chomsky)

Yet most intriguing is that despite his whole life struggle, Noam Chomsky and many others as well, seems somehow to have failed to bring up the consciousness and awareness of the people on the matters to which they are so painfuly subjected and oppressed, enough to make them act and raise against it. And ironically, Chomsky foresaw this as well – as very part of the „Manufacturing of Consent” is the Establishment’s simulacre of its own critique. 

While we are all used with Propaganda, the Neoliberals went a step further, understanding that in the age of mass-communication, the actual spectrum of an individual attention is limited and very much selective according to the information that is served and ranked for him. While in a classic totalitarian regime you achieve control through coercition, in the totalitarian Neoliberalism, the control is achieved by cultivating the mass-media ready-made selective reality. Once your attention is caught and kept busy in this confined space of simulated critique, your attention will be nullified to anything else and especially to what could be indeed the true critique of the system. 

The smart way to keep people passive and obedient is to strictly limit the spectrum of acceptable opinion, but allow very lively debate within that spectrum

Noam Chomsky, The Common Good

It is why the Gillets Jaunes found no representation and no support in the present political forces. None of these parties were calling for what the Gillets Jaunes are asking for. And even after days of protests, these parties were unable to understand that their purpose is to enact the will of the people, and not to accomodate people’s fight in their own political frame, be it left, right, green or else.

The gilets jaunes have blown up the old political categories,” one French media activist told ROAR on Saturday night, after a long day of riots in the capital. “They reject all political leaders, all political parties and any form of political mediation. No one really knows how to confront or deal with this movement — not the media, not the government, nor anyone else. What we are witnessing is unprecedented in French history.8

Involuntarily or not, what these parties are achieving is exactly the acceptable critique of the system. It is only logical to be like that, since nothing really changed through all these political strife, and the very reason for the Gillets Jaunes to have been forced to fight themselves for the changes nobody deliver. 

Ironically, 90 years ago, in 1928, the year Noam Chomsky was born, at the Congress of the Communist Party, Stalin was declaring that the main threat to socialism came not from the right but from non-Marxist socialists and social democrats, whom he called "social fascists". It is nothing short of what Engels was also calling as - „The Bourgeois Socialists... (aimed) to maintain this society while getting rid of the evils which are an inherent part of it. They propose systems of reform which under the pretense of re-organizing society, are in fact intended to preserve it."

This is the „good education” that Orwell was speaking of. These progresives, radicals, or whatever they call themselves, not only that are programed to think in this „strictly limited spectrum of acceptable opinion”, but they have also developed a totalitarianism of thought, to attack, discredit and censor any opinion that contradicts their core belief. It is what Frantz Fanon was describing talking about cognitive dissonance – 

And because it is so important to protect the core belief, they will rationalize, ignore and even deny anything that doesn’t fit in with the core belief.” (Frantz Fanon) 

When all the philosophers and thinkers, activists and politicians are failing, the Humanity’s Social Body proves to have a wisdom, a perception of reality that pushes us in the right direction. Or more simple said – the decent mind of the common citizen and his instopable moral imperative of action. If only we would follow these, we would have no need of politicians and politics anymore.

That’s the lesson that the Gilets Jaunes are delivering us today! 

Florin E. Platon

DiEM25Romania

Notes :

1„ ‘Gilets jaunes’ : Une enquête pionnière sur la ‘révolte des revenus modestes’”, Le Monde, 12/12/2018. On notera ici que l’ex- „quotidien de référence” de la gauche intellectuelle réformiste devenu de fait au cours des dernières trente années de régressions sociales, et grâce à un changement opportun de propriétaire, l’organe de fait de la domestication libérale des „élites” bien pensantes et donc de „bonne éducation” issues de la gauche, joue ici très bien son rôle d’analyste pénétrant d’une réalité sociale qui l’a choqué et contre laquelle la bourgeoisie doit imaginer désormais des réactions adaptées pour réussir à imposer une nouvelle vague de politiques ...réactionnaires, qui pourront être „soft” façon Le Monde, ou plus dures style Napoléon III, Thiers, Pétain ou ...Sissi.

2Pour la réédition française corrigée par rapport à la première traduction défectueuse de ce livre écrit en fait par Edward Herman en auteur principal et Noam Chomsky comme spécialiste du langage, Edward Herman, Noam Chomsky, Fabrique un Consentement – La gestion politique des médias de masse, Bruxelles, Investig’Action, 2018

3https://www.thenation.com/article/noam-chomsky-90th-birthday/

4https://www.commonspace.scot/articles/13535/analysis-glasgow-berlin-how-strikes-mutinies-and-revolutions-ended-ww1

5https://en.wikipedia.org/wiki/February_Revolution

6https://www.youtube.com/watch?v=dGP1a8-m5sU

7https://www.youtube.com/watch?v=8mxp_wgFWQo

8https://roarmag.org/essays/gilets-jaunes-blown-old-political-categories/?fbclid=IwAR1NJ9GVw34SNdHtonbhQbWEPwUTKmuNwQK09XX9uJ_2d2T8Bz9y5JfYiMU

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20 novembre 2018 2 20 /11 /novembre /2018 17:44

Le vieux capitalisme est mort en donnant naissance à un capitalisme tardif produisant baisse tendancielle mondialisée des taux de profits, donc guerres impérialistes sans fin, chômage structurel, délocalisations, précarisations, polarisations avec leurs nécessaires variables d’ajustement pesant sur les salaires et les « stocks » de populations à exploiter et à dresser les unes contre les autres.

C’est dans ce contexte qu’a été fabriqué le terrorisme qui permet de légitimer les politiques répressives, les coûteuses aventures militaires permettant de réduire les droits sociaux et de généraliser les propagandes politiques visant à l'abrutissement de masse et au tittytainment.

La Rédaction

 

Figures archétypales

Le néo-capitalisme, ses débuts

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Novembre 2018

 

Badiaa Benjelloun 

 

Le capitalisme étatique, cette période des trente glorieuses, est révolu en France depuis les années Giscard. Débute l’ère dévolue à la construction de l’Union européenne, inaugurant le moment où sont acquis des droits en matière sociétale. Citons pêle-mêle le droit à l’avortement, l’abaissement de l’âge de majorité électorale et pénale à 18 ans, le divorce par consentement mutuel, le démantèlement de l’ORTF pour brise le monopole d’Etat sur l’information. L’entrée dans le néo-capitalisme se fait par la porte d’un nouveau rapport à la consommation, ludique et aliénant.

 

Les ‘avancées’ sociétales sont la trace phénoménologique joyeuse d’une évolution franche et irréversible même si elle fut conduite par étapes vers ce qui fut reconnu plus tard comme néo-capitalisme. Le dirigisme de l’économie par l’Etat fut abandonné au profit des forces du marché et de la concurrence. Masse monétaire, salaires et prix ne sont plus contrôlés par des décisions d’ajustement gouvernementales. A la fin du mandat de Giscard, la France va fêter son premier million de chômeurs. Sous sa férule, la mesure déjà très inventive du contrat à durée déterminée et le travail à temps partiel sont installés qui ne compenseront jamais les pertes d’emploi dans l’industrie et les bassins sidérurgiques.

 

L’augmentation du prix du baril a précédé son arrivée à la Présidence de la République. Elle a été souhaitée par Kissinger pour permettre aux Usa qui étaient parvenus à leur pic pétrolier, l’exploitation de champs sans laquelle elle n’était pas rentable. La dépréciation du dollar lors de l’adoption du change flottant en mars 1973 va faire réagir les pays de l’OPEP à l’occasion du soutien inconditionnel de certains pays à Israël en octobre de cette année par un embargo transitoire sélectif et un ajustement des prix en dollar du baril de brut.

 

L’opinion publique, bonne fille facile à manipuler, a entériné que la crise économique, inflation à deux chiffres et chômage en hausse depuis quelque temps déjà et qui n’a cessé de s’accroître depuis, était à attribuer aux Arabes. Tout est bon pour masquer sa nature, crise de surproduction cyclique du capitalisme et flatter le sentiment de xénophobie supposé latent dirigé contre les Arabes immigrés.

 

Un secrétariat d'État aux Travailleurs immigrés est créé. Le gouvernement suspend, dès juillet 1974, l'immigration des travailleurs et des familles désireuses de rejoindre un de leurs membres en France, à l'exception des ressortissants de la Communauté européenne. Giscard aurait voulu non seulement limiter l’immigration économique – en effet la période de plein emploi industriel était achevée – mais favoriser par une politique d’incitations monétaires le retour des immigrés présents et de répression à l’entrée des candidats à l’immigration. Sous la pression de son ministre des Affaires étrangères, son projet très ferme de dénoncer l’une des clauses des accords d’Evian qui accordait aux résidents algériens en France en 1962 les mêmes droits que les Français en dehors des droits politiques a été remisé. Il comptait faire reconduire 100 000 Algériens par an (1) dans leur pays sur une durée de cinq années.

 

Désormais, sous ses dehors de jeune moderniste lisse, friand quand même de gros cailloux (2) africains de plusieurs carats qui vont quand même lui coûter sa réélection, Giscard avec son passé revendiqué d’Algérie française va tenter le nouage de trois figures, l’Arabe, le Profiteur (prix du pétrole) et l’Indésirable envahisseur (travail volé aux autochtones).

 

Le néo-capitalisme tout en luttant pour sa survie menacée de crise en crise va poursuivre son oeuvre idéologique de dissimulation de la réalité des rapports sociaux et de domination. Giscard a été un activiste de la première heure en faveur d’une union monétaire européenne, il a été l’artisan de deux dévaluations du franc et de la subordination fascinée à l’économie allemande.

 

Les différentes figures de l’Arabe. Le Résistant, le Fidayi

L’imaginaire collectif à cette époque avait intériorisé une autre figure de l’Arabe, celle du Palestinien résistant, le Fedayianti-impérialiste. Certains membres des groupes de la Fraction Armée Rouge allemande et de l’Armée Rouge japonaise se sont entraînés au maniement des armes dans des camps militaires palestiniens. La jeunesse française révolutionnaire s’est plus vite assagie et est rentrée dans les rangs plus rapidement que l’allemande ou l’italienne après mai 1968. En raison d’un capitalisme plus récemment venu à l’impérialisme et ayant vécu un passage par des régimes durement autoritaires fascistes ou fascisants, ces sociétés, japonaise y compris, ont généré des blocages très précoces. Chez une minorité d’intellectuels ou de marginalisés, s’est développée la conscience aiguë que le changement ne viendrait pas spontanément des classes ouvrières des pays du centre. Ils ont pratiqué ce que les anarchistes russe avaient appliqué à la fin du 19èmesiècle et au début du 20ème, la propagande par le fait. En attendant un soulèvement de grande ampleur en périphérie qui ne venait pas.

 

Elle ne pouvait venir des pays arabes qui venaient de connaître une nouvelle catastrophe, la défaite de leurs armées en juin 1967 par une armée israélienne suréquipée et soutenue par ses parrains occidentaux. La guerre éclair des six jours avait été préparée minutieusement par l’entité sioniste. L’attaque avait été précédée en Europe et particulièrement en France par une campagne médiatique sans précédent en faveur d’un petit pays de pionniers ayant survécu à 2000 ans d’oppression et au génocide nazi menacé dans son existence par les pays arabes le cernant. Un texte signé par Pierre Vidal-Naquet et Robert Misrahi un ancien de l’Irgoun, Sartre et un grand nombre d’intellectuels de ‘gauche’ est publié le 30 mai 1967 par le journal le Monde. La tribune refuse d’identifier Israël avec le camp impérialiste et ‘entend défendre l’existence menacée du jeune Etat’. C’était faux, les chefs d’Etats protagonistes savaient que le niveau de la puissance acquise par Israël le rendait invulnérable mais ce fut l’initiation du mythe que les sionistes feront perdurer, leurs agressions sont présentées comme un droit à se défendre. L’intrication de la résurgence à ce moment de la question de Vichy avec la mémoire refoulée de l’histoire coloniale française va imprégner l’ambiance philo-sioniste qui atteint, sauf exception, toute l’intelligentsia française.

 

La décennie 1970-80 verra la mort du panarabisme, le reflux au niveau mondial des mouvements de gauche et leur répression dans les pays du tiers-monde, l’arrivée au pouvoir de Thatcher et Reagan avec l’installation comme vérité officielle la version des économistes libéraux de l’école autrichienne. Les membres fondateurs de la théorie et de la pratique de la guérilla urbaine de la bande à Baader sont retrouvés suicidés dans leur prison de Stuttgard-Stammheim en octobre 1977, après l’échec du détournement de l’avion de la Lufthansa et juste quelques heures avant l’exécution de l’otage de leur mouvement, Schleyer, le patron du patronat allemand. La prise d’otages des athlètes israéliens (3) au village olympique de Munich en septembre 1972, macabrement achevée par l’inexpérience de la police ouest-allemande et l’intransigeance de Golda Meir qui refusait d’accéder à la demande de libération de centaines de prisonniers palestiniens, avait marqué les esprits. Spectaculaire, elle avait eu un énorme retentissement médiatique. Elle signalait la parenté entre les gauches révolutionnaires européennes et les Fedayin palestiniens. Preuve des liens généalogiques entre l’extrême gauche européenne et les Fedayin, les preneurs d’otage de Septembre Noir revendiquaient la libération de deux membres de la bande à Baader emprisonnés en Allemagne.

 

Naissance d’un nouvel archétype

Progressivement, avec en toile de fonds les enjeux de la ‘Guerre Froide’ entre les deux blocs, la figure du Fedayi était en train d’être dévaluée et repoussée du champ positif de l’émancipation des opprimés. Sadate a rompu le front antisioniste arabe en conférant au projet d’annexion d’une terre arabe et l’effacement du peuple palestinien par des conquérants européens la légitimité du fait accompli.

 

La révolution islamique en Iran en 1979 et l’arrivée des socialistes au pouvoir en France allait faciliter l’émergence et la diffusion de l’argument de l’Arabe islamiste, avant la grande mutation ultérieure vers Terroriste tout court. A l’occasion de grèves dans l’automobile (4) en région parisienne en 1982 et 1983, qui protestaient contre les dizaines milliers de licenciements programmés, Mauroy alors Premier Ministre et Deferre à l’Intérieur accusent les travailleurs à majorité d’origine maghrébine (78% chez Citroën à Aulnay, 55% chez Talbot à Poissy) de mener des grèves saintes et islamistes. Les motivations pourtant étaient purement syndicales, hausse des salaires, meilleures conditions de travail, dignité et en cas de perte d’emploi, indemnisation à hauteur des années passées dans l’usine. Mais la demande de la CGT, à laquelle les immigrés adhèrent massivement de l’ouverture d’une salle de prière à l’usine Aulnay comme il en existe à Billancourt depuis 1976 et à Poissy depuis 1979, devient d’un coup une exigence islamiste pilotée par l’Iran.

 

Les Renseignements généraux et le patronat vont faire valider cette thèse de l’islamisme ouvrier, moyen pratique de liquider la résistance de la fraction la plus combative parce que la plus visée d’une classe ouvrière précaire d’origine étrangère. Les années passant, la désindustrialisation de la France entreprise en faveur du pôle de production européen dédié à l’Allemagne, l’ouvrier immigré et sa famille sont devenus « de trop » et les catégoriser d’islamiques, non intégrables, résolument étrangers à la République qui les répudie car n’a plus besoin d’eux.

 

La très courte parenthèse socialiste des années Mitterrand fermée, la casse des syndicats est entreprise en même temps que le virage néo-libéral initié par Giscard est résolument emprunté. Cette conjonction des efforts des Renseignements et de la haute bourgeoisie liquidatrice de la puissance économique française pour promouvoir la figure de l’islamiste n’est pas hasardeuse.

 

La France, partie prenante du dispositif de l‘ONU du maintien de la paix dans la guerre d’Israël contre le Liban en 1982, est intervenue dans l’été 1983 dans le Chouf (5). Les forces chrétiennes libanaises veulent investir ce fief traditionnel des Druzes, elles se font appuyer par la force multinationale (Usa et France) qui bombardent les positions druzes depuis les porte-avions au large de Beyrouth. La riposte de la résistance libanaise ne se fait pas attendre. Ce sont les attentats du 23 octobre, 57 morts chez les paras français lors de l’attentat contre le Drakkar (6) et 241 morts chez les marines américains. Mitterrand avait conduit la France dans un atlantisme qui n’ira qu’en s’amplifiant à mesure qu’elle perdait de son indépendance au profit de la force étasunienne de plus en plus hégémonique. La France soutenait l’Irak dans sa guerre contre l’Iran aux côtés des Usa. Privé de tout soutien logistique des Usa qui ont préféré se retirer rapidement du Liban, la France conduit des représailles contre des bases du Hezbollah.

 

Le Vichyssois Mitterrand, francisque numéro 2202guillotineur (7) des Algériens dans l’espoir d’être promu Président du Conseil à la place de Guy Mollet, soutient comme en 1956 Israël. Comment démêler les poids relatifs de la lutte patronale contre les syndicats ouvriers et l’implication de la France dans son soutien à Israël et aux Usa dans leurs politiques au Proche-Orient dans la fabrication de la figure de l’Islamiste en lieu et place de l’Arabe pour habiter la sensibilité d’Européens autochtones ? Au moment de la période ascendante de la social-démocratie libérale libertaire, consommateurs de loisirs payés à crédit, le ‘citoyen’ est captivé par les injonctions du show biznessde se désintéresser de la politique pour ne plus s’occuper que d’humanitaire. La pauvreté structurelle est rendue acceptable car tempérée par la générosité des donateurs des ‘Resto du Cœur’ et la lutte politique remplacée par la dérision télévisuelle (8)  élevée au rang de seul parti possible.

 

Le glissement de l’imaginaire qui intériorise cette nouvelle équation sémantique, Arabe équivalent d’islamiste, va imprégner la sensibilité occidentale pour la prochaine décennie.

 

Le Parti communiste français, trop vieillot avec la lutte des classes et pas assez au goût des bobos hédonistes, est devenu progressivement un club pour députés qui gagnent leur siège par voie héréditaire. Il a vu sa disparition machiavéliquement organisée par Mitterrand.

 

Méthodiquement et en parallèle, les anciens cols-Mao transformés en Rotary club et Dîner du Siècle, ont aidé à la mise en avant de l’entreprise familiale de Le Pen dans les médias et sa montée dans les élections municipales et régionales. La perte de prise en charge idéologique de classes prolétariennes vouées au chômage a permis par endroits leur récupération par une droite qui n’a pour ralliement qu’une xénophobie sans réelle portée politique mais efficace pour diviser le peuple français. Toute erronée qu’elle soit, elle a gagné du terrain en tant que processus réel.

 

Lamarche pour l’égalité et contre le racisme (9) partie de Marseille le 15 septembre 1983 et arrivée à Paris le 3 décembre était une réponse à la marginalisation des ouvriers étrangers et de leurs descendants, régulièrement victimes de ratonnades avec meurtres de la part de colleurs d’affiche du FN mais également de la police. 100 000 personnes les accueillent dans une grande manifestation. Mitterrand accorde la carte de séjour de dix ans et met en place un SOS Racisme afin de diluer les revendications de ce groupe social en voie de construction politique autour de son désir d’être intégré de plein droit dans la République française.

 

Nés pour leur majorité sur le sol français ou y ayant grandi, ils sont prisonniers dans cet entre-deux qu’ils n’ont pas choisi. Leur pays d’origine les renie mais entend bien tirer profit des devises qu’ils rapatrient. Des agences de banques marocaines prolifèrent pour ratisser leur épargne. Cependant, les consulats n’interviennent jamais pour les défendre en cas de bavures policières flagrantes. Au fil du temps, leur spécificité s’atténue et leur devenir n’est pas uniforme. Certains échappent à leurs banlieues grâce à l’acquisition de diplômes qu’ils parviennent à faire valoir et se fondent plus ou moins dans le paysage consumériste ambiant, la touche exotique du jeune du mois de Ramadan en plus. D’autres, une minorité, organisent la survie dans la banlieue autour de trafics illicites, d’abord encouragés puis tolérés par les forces de l’ordre. D’autres enfin rentrent dans la revendication identitaire d’un islam réinventé ou réinterprété qui n’est pas celui de leurs parents, quiétiste et limité à une pratique sans grande culture religieuse.

 

Le rejet par la République de Mitterrand de l’islamisme (iranien avec un véritable projet d’émancipation de l’impérialisme) s’accommode dans un paradoxe apparent avec l’implantation de véritables cellules issues de la nébuleuse des Frères Musulmans orientée désormais vers l’anticommunisme et la propagation d’un salafisme de type wahhabite. Des imams de toutes nationalités formés à foison dans les universités islamiques d’Arabie aux mains des Séoud essaiment partout dans le monde, Europe incluse, une version aberrante et littéraliste qui ne doit sa prospérité qu’à la présence d’hydrocarbures fossiles dans sous sous-sol.

 

Les mosquées sont de plus divisées selon l’origine des fidèles. Les aides des capitales maghrébines et turque pour financer les lieux de culte sont consenties car elles permettent de surveiller les prêches et activités culturelles, voire de les orienter. Pour paraphraser un certain slogan, ce qui a prévalu à l’époque au Maghreb en particulier, ‘plutôt islamiste que marxiste’.

 

C’est bien dans cette lente agonie des oppositions révolutionnaires de gauche, en Europe comme dans les pays arabes, accélérée par une répression sanglante et l’irrésistible montée de l’influence des pétrodollars séoudiens sur la scène arabe et mondiale, qu’ont commencé à fleurir et se multiplier de façon visible dans les centres urbains les foulards sur les têtes des femmes et surtout des très jeunes filles. Dans les campagnes peu pénétrées par les mœurs occidentales, les femmes comme les hommes n’ont jamais quitté leurs vêtements traditionnels.

 

L’hystérie soulevée à l’occasion des collégiennes de Creil (10) aux cheveux recouverts en 1989 est une création d’abord purement médiatique au service d’une politique bien sûr mitterrandienne. L’émission produite conjointement par France 2 etLe Nouvel Obs en 1987 consacrée à l’islam, menace identitaire d’une France éternelle, s’appuyait sur des couvertures du Nouvel Obset du Figaro de 1986 où se posait la question angoissante : « Serons-nous encore français dans trente ans ? ». On reprochait à une catégorie défavorisée, reléguée dans des villes et périphéries de villes où elle se retrouvent concentrée de recréer une identité en relation avec ses origines alors qu’elle est de toutes les façons marginalisée géographiquement et économiquement par la République. Il ne pouvait échapper aux services secrets dela DST ni l’installation de véritables commerces de drogues ni la présence d’imams salafistes. Il y a eu au moins complaisance de la part des autorités par ignorance délibérée sinon par encouragement des deux phénomènes. Publiquement, le Parti socialisteest divisé sur la question du foulard, devenu dans les médias"voile islamique", mais une passion laïcarde voit le jour. Elle va interroger jusqu’à aujourd’hui la compatibilité de l’islam avec la laïcité, avec le droit des femmes, avec la démocratie et y compris avec l’humour.

 

L’archétype en cours

Tout au long des années 1990, le Terroriste va émerger comme archétype de l’Arabe islamiste dans la bataille communicationnelle, pour aboutir le 11 septembre 2001 à sa consécration planétaire.

 

Liban Palestine

La sortie de la direction de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) de Beyrouth en 1982 va instituer le Hezbollah comme gardien de l’intégrité du Sud-Liban contre la vocation expansionniste de l’entité sioniste. La panoplie du dénigrement systématique de l’Iran et du Hezbollah va se mettre en route. Dans le même temps, l’appareil idéologique sioniste a favorisé l’expansion dans les territoires occupés du mouvement Hamas, association caritative née d’une branche des Frères Musulmans pour faire pièce à cette OLP laïque, plurielle et revendiquant une Terre et un pays pour tous ses citoyens indépendamment de leur confession. La solidarité, prescription religieuse plus impérative qu’aucune autre dans le Coran, vient en aide aux familles démunies et accroit alors sans peine l’influence de cette organisation d’abord religieuse et ensuite nationaliste.

 

Les accords d’Oslo en vue de créer des conditions confortables pour l’entité sioniste pour étendre sans cesse les colonies à l’abri de négociations faites pour ne jamais aboutir contribuent à discréditer l’OLP. Sa bureaucratie de plus en plus corrompue devient un outil de répression de la résistance palestinienne. L’assassinat de plusieurs dizaines de Palestiniens (11) dans la mosquée de Saydina Ibrahim à Hébron en février 1994 par un cardiologue de Brooklyn est le point de départ d’attentats suicides dans les territoires occupés dès 1948. Acculés, sans autre moyen de se défendre, les militants du Hamas et bientôt du Jihad islamique, et même de l’OLP, en se faisant exploser portent atteinte au colonialisme sioniste.

 

Les médias dominants sont tenus de présenter les attentats par suicide comme des actes irrationnels, sans cause, inspirés uniquement par un fanatisme religieux assorti d'une haine génétique. Jamais les faits ne sont situés dans leur contexte d’oppression coloniale qui va de l’emprisonnement sans motif, à la spoliation des terres, à l’expropriation des maisons ou leur destruction, aux assassinats ciblés ou aux bombardements aveugles de zones habitées. Les suicidaires ont un parcours d’une grande banalité chez les Palestiniens. Wafa Idris, 28 ans, qui le 27 janvier 2002 se fait exploser rue de Jaffa à Jérusalem. D’une famille d’activistes politiques, trois frères au Fatah et l’un d’eux emprisonné depuis plus dix ans, elle et les siens ont été expulsés de Ramallah. L’armée israélienne a puni collectivement cette famille en l’obligeant à quitter sa demeure et déménager dans une banlieue misérable. Wafa avait travaillé toute l’année 2001 dans un hôpital du Croissant Rouge palestinien à Ramallah et a pu voir nombre de corps déchiquetés par les agressions de l’armée sioniste. Elle-même a été blessée à deux reprises. Son attentat a été revendiqué par la Brigade des Martyrs d’Al Aqsa, la branche militaire du Fatah, faction non confessionnelle de l’OLP

 

Algérie

Au cours de cette même décennie, la « guerre civile » algérienne faisait rage. Près de trente ans après l’indépendance, le pouvoir politique et une bonne part de la rente pétrolière sont restés entre les mains d’une petite caste d’anciens du FLN, surtout des ralliés de la dernière heure. La mort de Boumediene avait signé la fin de la trajectoire socialiste algérienne avec un effort de scolarisation quasi-généralisée, un début d’industrialisation et une urbanisation rapide, et anarchique. La redistribution relative des revenus des hydrocarbures fossiles avait permis un quintuplement du revenu par habitant en moins de vingt ans.

 

L’arabisation de l’enseignement a marginalisé quelque peu les enfants d’un exode rural massif qui n’ont pas reçu la culture dominante de l'élite francophone, ils ont pu être enseignés et éduqués par des instituteurs et de professeurs syriens ou égyptiens, certains affiliés aux Frères musulmans, d’autres ont reçu des formations en Arabie Séoudite, en surplus dans leurs pays d’origine. La guerre que les Usa ont imposé à l’Union soviétique en Afghanistan a permis de drainer un grand nombre de jeunes gens confiés au désoeuvrement par des économies de la périphérie incapables de leur assurer emploi et intégration sociale. Une fois revenus chez eux, les ‘Afghans’, formés militairement selon les vœux de la CIA dans les rangs d’Al Qaïda, recrutés puis imprégnés de l’idéologie d’un Etat islamique, se lanceront aux côtés de formations politiques à la conquête du pouvoir. Par les urnes d’abord. Les dirigeants d’Alger, raidis dans leur privilèges, ont invalidé cette possibilité de changement et précipité l’avènement d’une décennie de plomb. Les attentats à la fois des tenants d’un islam politique et d’un appareil d’Etat sclérosé ont terrorisé le pays. Avec au moins deux effets.

 

Toute une série d’intellectuels algériens sont venus expliquer dans les medias occidentaux "l’horreur islamique" d’essence anti-démocratique, antiféministe et terroriste. Il fallait faire admettre l’arbitraire d’un geste : invalider les résultats d’un suffrage conduit selon des normes occidentales qui risquait peu d’ébranler le monolithisme d’un système kleptocratique qui transmet les privilèges par vois héréditaire. Le gouvernement algérien a bien introduit dans la scène médiatique occidentale et singulièrement française le thème du ‘terrorisme islamiste’ que ne pouvait juguler qu’une répression féroce.

 

L’arrivée massive de centaines puis de milliers d’Algériens fuyant une insécurité grandissante va modifier la composition de la population immigrée maghrébine. Les nouveaux arrivants sont plutôt des intellectuels, des professions libérales et des familles entières de la classe moyenne ayant les moyens financiers de s’installer dans l’ancienne puissance colonisatrice. Ils vont par exemple occuper des postes subalternes dans les hôpitaux très en deçà de leur niveau de formation. Cette première vague va initier l’exode des nouveaux Ouvriers spécialisés, ceux des diplômés venant de l’autre côté de la Méditerranée. Ils ne sont pas ghettoïsés dans les lieux bannis en dehors des périphériques, organisent un comportement culturel en lien avec une tradition vivante. Leurs revendications seront plus corporatistes et syndicales que politiques, demandant la régularisation de leur situation professionnelle.

 

Ces années-là signent le début d’une hémorragie des pays d’Afrique du Nord en particulier, le transfert d’anciens colonisés formés dans leurs pays d’origine vers les pays du centre. Ce type de migration qualifiée avait beaucoup enrichi les Usa quand l’Inde ne savait pas retenir ses ingénieurs informaticiens par de bons salaires. L’Europe a bénéficié de l’importation de travailleurs diplômés avec un certain retard mais grand profit.

 

Les restrictions de séjour pour les étrangers, dans les protocoles les plus droitiers élaborés par la France, comme sous Sarközy, ont toujours épargné une catégorie d’étudiants utiles à l’économie française et qui feront défaut à jamais à leur pays. Avec discrétion, certaines grosses sociétés de la Défense prévoient une petite salle de prière pour leurs cadres musulmans ainsi que des repas sans porc. Il n’y a pas lieu ici d’évoquer un islam envahissant ou conquérant, la coexistence avec lui est paisible, aménagée.

 

Iran et Afghanistan

La grande affaire de l’irruption de l’islamisme dans la sphère médiatique dominante avait correspondu à la Révolution islamique d’Iran en 1979, dernier renversement d’un régime par des insurrections populaires au 20èmesiècle. Cet évènement considérable ne sera pas immédiatement la matrice de l’archétype du "terrorisme islamique" car très rapidement après le renversement du Shah d’Iran, dynastie créée par les Britanniques pour créer une zone qui contiendrait le déferlement de la Révolution russe de 1917, la guerre Irak-Iran est amorcée. Elle va durer dix ans et consommer les ressources de ces deux moyennes puissances, autrement promises à un développement économique et humain qui n’aurait rien à envier aux ‘tigres asiatiques‘. La révolution iranienne va cependant déterminer le renforcement de l’influence wahhabite dans le monde sunnite avec exportation du modèle intégriste et fondamentaliste avec les moyens colossaux des pétrodollars, les universités islamiques séoudiennes qui font essaimer partout l’idée que islamiser ou ré-islamiser les sociétés actuellement corrompues est une condition nécessaire et suffisante pour régler les problèmes sociaux. Des jeunes gens de nombreuses nationalités se sont retrouvés à Peshawar pour aider les Moudjahidines afghans contre l’ennemi communiste soviétique, apprendre les techniques de guérillas dans les montagnes tout en s’imprégnant de la théorie politique rudimentaire takfiriste. En dehors de l’orthodoxie et l’orthopraxie wahhabites, il n’y aurait pas d’islam et il faut donc convertir les impies par la force. Ils avaient accompli un petit pèlerinage à la Mecque, y ont croisé des membres de la Ligue islamique mondiale qui leur avaient délivré un petit pécule.

 

Les surgeons d’Al Qaïda sont apparus précocement en Algérie. Ailleurs, pure fabrication de la CIA, agence de renseignement mais aussi bras d’exécution de basses œuvres, les anciens Afghansont attendu leur heure. Marc d’Anna (12), fils d’un Italien de Tunisie et d’un pied-noire espagnole d’Algérie, publie en 1997 son premier ouvrage, ‘L’islamisme et les Etats-Unis. Une alliance contre l’Europe, préfacé par le général Pierre-Marie Gallois, auteur lui-même de ‘

Les surgeons d’Al Qaïda sont apparus précocement en Algérie. Ailleurs, pure fabrication de la CIA, agence de renseignement mais aussi bras d’exécution de basses œuvres, les anciens Afghansont attendu leur heure. Marc d’Anna (12), fils d’un Italien de Tunisie et d’un pied-noire espagnole d’Algérie, publie en 1997 son premier ouvrage, ‘L’islamisme et les Etats-Unis. Une alliance contre l’Europe, préfacé par le général Pierre-Marie Gallois, auteur lui-même de ‘Le soleil d’Allah aveugle l’Occident’ chez le même éditeur en 1995 basé à Lausanne avec une antenne serbe. Il était proche des milieux d’experts militaires de tendance souverainiste. On peut supposer qu’Alexandre Del Valle, pseudonyme d’Anna, transcrit alors la thèse des militaires. Il y aurait une convergence d’intérêts entre l’islamisme et l’américanisme (néo-protestant) dont l’expansionnisme menace les nations européennes.

 

Cette théorie n’est pas un pur fantasme né du cerveau brumeux d’officiers du renseignement. Elle s’appuyait sur des faits recueillis qui étayaient la collusion des Séoud et des Usa qui a réalisé un véritable piège (ou complot) pour l’URSS en Afghanistan, l’observation du prosélytisme islamique en Europe en direction des enfants des immigrés ‘arabo-musulmans’ et l’application des Etats-Unis d’Amérique à corrompre les élites occidentales. C’était au temps où le renseignement français était encore relativement préservé de la contamination par l’OTAN et l’UE. Les ‘banlieues’ en effet, en proie au chômage et subissant la relégation, désertées par un service public de qualité, pouvaient par endroit se montrer sensibles aux prêches wahhabistes censés leur faire retrouver la religion de leurs origines alors qu’on leur inculquait une tradition réinventée. De sorte qu’à côté du Caïd et de son réseau de dealers, a pointé la figure du grand frère barbu portant le vendredi unQamisarrivant au-dessus des chevilles.

 

Un abondante littérature de sociologues et de journalistes de la presse généraliste et de l’audio-visuel depuis 1979 ne traitait de l’islam que sous l’angle de son danger potentiel du terrorisme international. Les esprits étaient prêts avant l’effondrement des trois tours à Manhattan et la destruction d’une aile du Pentagone un certain jour de septembre 2001 à réduire une pratique plurielle dans le temps et l’espace à une essence violente et maléfique.

 

2001, le nouvel objet

Il y avait eu les attentats (14) à Nairobi et à Dar As Salam contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998, suivis de l’attaque  (15) contre le destroyerUSS Coleen octobre 2000 constituaient des prémisses qui auraient dû faire resserrer la surveillance autour de la mouvance d’Al Qaida. Début décembre 2001, la presse allemande révélait que les services secrets occidentaux étaient au courant (16) des projets de Ben Laden dès 1995. Grâce au premier attentat contre le World Trade Center de février 1993 (17), le FBI savait que des groupes de musulmans provenant de divers pays peuvent constituer une menace terroriste avec des revendications précises sur la Palestine et l’aide étasunienne à Israël. L’internationalisation de la lutte anti-occidentale a été forgée par l’Occident lui-même à l’occasion de la guerre imaginée par Brzezinski en Afghanistan et pendant le destruction de la Yougoslavie, quand des djihadistes (18)furent convoqués pour sauver leurs frères bosniaques (19).

 

Est-ce l’émotion intense et l’effet de sidération des deux tours percutées en cours de collapsusproduits par les images diffusées en boucle sur toutes les chaînes de télévision mondiales ? Mais il ne s’est plus que rarement évoqué la filiation du terrorisme ‘islamiste’ et des agences de renseignements étasuniennes. Les lignes éditoriales étaient néoconservatrices et sionistes. L’injonction de Bush lancée urbi et orbiCelui qui n’est pas avec nous est contre nous’ a pleinement été suivie d’effet. Les experts en ‘sécurité’ se sont emparés des écrans, leur discours distillateur de peur a prévalu et a fait intérioriser l’équivalence que cherchait à faire admettre la propagande israélienne. L’Arabe (vrai ou supposé d’après son apparence) a disparu derrière l’épouvantail du terroriste islamiste puisque entre eux existe une identité.

 

La création de cet objet nouveau a peu à voir avec le passé colonial européen. Il répond à un besoin et une situation nouvelle, la perte de l’ennemi communiste tout d’abord. Le Palestinien est arabe et de confession majoritairement musulmane depuis les conversions progressives qui se sont succédées au cours des siècles. Il ne cesse de réclamer son droit depuis cent ans sur sa terre, de sa résistance prend de plus en plus une teinte faussement religieuse car sa lutte reste celle pour l’indépendance et la reconnaissance de son pays. La puissante propagande israélienne l’efface de l’actualité en lui substituant par un terroriste islamiste. Là où sont les Arabes, le sous-sol regorge d’énergies fossiles, ce qui réalise une circonstance seulement aggravante. L’important est de créer ou de maintenir des foyers de conflictualité dans le monde et que s’écoule la production de l’armement et la machinerie des agressions armées. Le budget du Pentagone est la moitié de celui de l’Etat fédéral étasunien, pas loin de 1 000 $ milliards officiels avec les rallonges, soit 5% de PIB ou encore 5% de la dette publique américaine.

 

Or dans les anciens empires retournés à leurs dimensions d’Etats–nations, après les guerres mondiales qu’ils se sont livrées, la présence de populations ex-colonisées est perçue comme trop importante. Elle est visible, très repérable dans les périphéries des grandes métropoles. Elle est alors utilisée pour activer l’image du radicalement différent, source d’inquiétude. Ce sentiment d’insécurité menaçante est un bon instrument de division et de gouvernement dans un système qui ne fait qu’accroitre les inégalités et favoriser la précarité matérielle en même temps que la psychique.

 

L’histoire des caricatures du prophète Mohammed (sws) est emblématique de cet effort de création d’histoires à raconter aux informations, conçues comme un spectacle avec des rythmes et des séquences émotionnelles, aversion, peur et compassion bien réparties. Elle a débuté au Danemark, pays assez pauvre en immigrés musulmans, dans les pages culturelles du journal d’une droite réactionnaire. Son directeur de rédaction, Rose Flemming, avait pris conseil auprès du néoconservateur Daniel Pipes pour construire la stratégie de l’offensive. Une fois les caricatures publiées et passées inaperçues, il a fallu que des émissaires musulmans aillent consulter des savants au Caire pour donner sa dimension à l’affaire. La réaction de millions de croyants a été déclenchée. Attaqués militairement comme au Pakistan, en Irak, en Palestine et en Afghanistan, ils sont maintenant maintenant offensés dans le plus intime de leur croyance. Démonstration était faite de leur intolérance, de leur fanatisme et de leur manque d’humour. La prise en charge par le journal satirique Charlie Hebdo n’a été qu’une opportunité commerciale et idéologique pour un journal sans audience qui avait quitté la provocation potache pour rejoindre une ligne néoconservatrice depuis des années. Plus tard, sa rédaction a payé le prix du sang pour une amélioration transitoire du tirage de la feuille satirique. Des enfants d’immigrés perdus pour la société sans pratique religieuse reconnue et sans appartenance à une quelconque nébuleuse terroriste assassinent et exterminent une bonne partie de l’équipe du journal. Les frères Kouachi deviennent les prototypes providentiels de l’immigré devenu terroriste par 'haine de l’Occident’.

 

Le travail méthodique d’instruction des esprits et de fabrication des mentalités confié à l’industrie du cinéma hollywoodien avait donné lieu à l’implantation dans le paysage mental occidental et au-delà, de l’Arabe fourbe, concupiscent, fanatiquement violent, d’une cruauté emblématique et d’une niaiserie frôlant l’infantilisme volontiers attribué au bon sauvage. Les néoconservateurs, par ce même canal d’éducation des masses venant relayer et renforcer les masses d’éléments subliminaux remorqués dans les chaînes d’information dominantes, l’Arabe, le musulman (sans qu’on ne les distingue) sont perçus au plus intime de la sensibilité de l’Occidental qui se croit libre dans sa conscience sous le trait unique du Terroriste arriéré, enfermé dans des dogmes primitifs où n’ont pas de place Droits de l’homme et ceux de la Femme.

 

L’imaginaire n’est plus depuis longtemps peuplé de figures d’indigènes primitifs à civiliser, ceux que l’on pouvait aller regarder dans les zoos de l’Exposition coloniale (20) à la porte Dorée, à l’orée du bois de Vincennes. Il est vrai qu’en 1931, la ‘pacification’ des rebelles, il faut entendre ici l’extermination des résistants à la colonisation, était peu ou prou achevée. Les mouvements d’indépendance n’ont éclos dans la forme qui a conduit aux indépendances formelles des pays de la périphérie du capitalisme. Plus tard interviendront (21) le fellaghaet le Vietminh pour mobiliser un ‘patriotisme impérial‘. Si la guerre d’Indochine a laissé peu de traces dans la mémoire collective française, celle d’Algérie aura un impact non encore amorti à ce jour. Les rapatriés d’Algérie autour de 1962 furent des centaines de milliers à revenir en France car l’Algérie revêtait la spécificité d’avoir été une colonie de peuplement. Y fut expédié avec une certaine réticence des administrateurs civils de la ‘nouvelle province’ l’excédent de population inemployée en raison des progrès de l’industrialisation qui s’entassait autour des villes et qui ‘inquiétaient le bourgeois’. Les 700 000 Pieds-noirs n’ont pas trouvé de structures d’accueil satisfaisantes et ont eu du mal pour un grand nombre à s’intégrer dans une société où ils n’étaient pas les dominants. Ils vont être les premiers clients d’une xénophobie transformée par Mitterrand en courant politique, le Front National, à l’égard du Maghrébin.

 

La fin de l’aventure impériale française a permis l’entrecroisement de deux flux opposés de populations, entretenant un bruit de fond de dénigrement de l’Arabe indésirable de plus en plus, au fur et à mesure que se désindustrialisent la France et les autres pays européens.

 

Gestion des populations

Les politiques de gestion de déplacement de populations a permis au système capitaliste de faire occulter la lutte des classes. Progressivement, un glissement adroit l’a fait substituer par une lutte des races. C’est toute l’histoire du relatif embourgeoisement de la classe ouvrière des pays du centre. Elle tire elle-aussi profit de l’extorsion de la valeur produite par plus exploité qu’elle, le prolétaire de la périphérie.

 

Les premiers indésirables

Le grand brassage des populations opéré par le capitalisme industriel avait débuté par des opérations de soustraction du centre de populations indésirables. Le Royaume-Uni avait géré depuis l’avènement du libéralisme, c’est-à-dire l’éclatement du cadre rigide des corporations d’artisans et l’appropriation par certains riches propriétaires des terres communes, l’excédent de population par l’enfermement des vagabonds dans des ‘work houses’. De véritables kidnappingsétaient organisés pour enrôler de force des hommes qui serviront dans la marine marchande ou dans l’armée et destinés à une mort certaine. Les plus chanceux iront plus tard rejoindre le ‘nouveau continent’, s’y établir comme colons et devenir à leur tour massacreurs des indigènes.

 

La France monarchique et républicaine a actualisé le bannissement des Grecs et des Romains. Une catégorie de prolétaires a été délocalisée de l’autre côté de la Méditerranée, Algérie surtout, plus tard Tunisie et enfin Maroc. Elle a expédié juste après la Commune de Paris en Nouvelle Calédonie une partie de la classe ouvrière qu’elle n’a pas exterminée, près de 10 000 déportations recensées. Le nombre de victimes lors de la liquidation des rebelles par les Versaillais lors d’une semaine sanglante est estimé à près de 20 000, autant que le nombre des guillotinés pendant la Révolution française.

 

Premières vagues migratoires

Les vagues migratoires en provenance des pays colonisés vont correspondre aux pics des besoins de la métropole en soldats puis en main d’œuvre. La Première Guerre mondiale a consommé un grand nombre de soldats originaires d’Afrique du Nord, enrôlés de force ou se portant volontaires pour nourrir leur famille. Après la boucherie de 1914-1918 et ses millions de morts dans les tranchées, on assiste dès 1919 à une migration massive de travailleurs pour reconstruire une France quasi-détruite. Les ‘Arabes’ sont employés dans tous les secteurs d’activité. Après 1945, le flux migratoire reprend pour les mêmes raisons de relance et reconstruction, les Arabes sont employés dans la sidérurgie et les mines, mais aussi le bâtiment et les nouvelles infrastructures (ponts, autoroutes). La décennie de plomb en Algérie, déjà évoquée, a vu l’arrivée de plusieurs milliers d’Algériens très qualifiés ayant effectué des études supérieures.

 

Dans le comptage de 2011, près de 500 000 Algériens résidaient sur le territoire français, soit 0,7 % de la population totale de 65 000 000 d’habitants. Les descendants d’immigrés, français par le droit du sol, n’y figurent pas. Au gré des crises économiques et des guerres qui ont frappé les pays européens, la France a accueilli aussi des Polonais, des Italiens, des Portugais et des Espagnols principalement dans ses mines et ses usines. Leur traitement par le patronat et leurs camarades ouvriers français n’a pas différé fondamentalement de celui qui a été réservé aux Arabes.

 

Au fur et à mesure de la maturation de l’Union européenne après l’effondrement de l’URSS, un nouveau mode de gestion des populations a été entrepris. Il a eu pour effet de marginaliser les descendants des migrants des ex-colonies françaises, nés sur le territoire auxquels s’appliquent le droit du travail français qui impose des cotisations patronales, un salaire minimum garanti et une stabilité relative de l’emploi.

 

Une fois sorti de l’orbite soviétique, la Pologne acquise au capitalisme va exporter près de trois millions d’adultes mâles en Europe occidentale. Bien avant son adhésion à l’UE, les Polonais vont travailler dans ce qu’il appellent les ‘îles', Angleterre et Irlande. Après 2004, la Grande-Bretagne, l’Irlande et la Suède ouvrent précocement leur marché du travail aux migrants de l’Europe du Centre et de l'Est. Entre 2004 et 2007, près d’un million (22) de ressortissants des 'PECO' s’installent en Grande-Bretagne et en Irlande. Ils sont le plus souvent polonais, plus de 70% travaillent très en-dessous de leurs qualifications. Le deuxième point de chute des Polonais est l’Allemagne (490 000) dans la même période. Cette hémorragie, 12% de la population active, affecte la structure des sociétés sources, déstructuration des familles, baisse de la natalité et déficit de travailleurs dans certains secteurs. De sorte que la Pologne a recours à une main-d’œuvre étrangère, principalement venant d’Ukraine, ou d'ex-URSS.

 

La directive Bolkestein amendée, actée par l’UE en avril 2006, a permis des transferts de travailleurs détachés (23) pour lesquels s’appliquent les réglementations qui régissent les entreprises dans leurs pays d’origine. Des agences boîtes aux lettres font se déplacer des millions de Roumains, de Lituaniens, de Bulgares et de Polonais pour un travail précaire, sans aucune assurance maladie ni vieillesse, dans des logements souvent précaires eux aussi. Tous les secteurs sont concernés, en particulier l’agriculture intensive et les grands chantiers d’infrastructures. La durée de travail effective prévue inférieure à trois mois par la Commission européenne est le plus souvent dépassée.

 

La Grèce, qui était peu concernée par l’exode de sa jeunesse, confrontée à la crise économique depuis son entrée dans l’UE et la récession mondiale des subprime, voit également sa démographie se modifier. Hémorragie des jeunes gens en quête de travail ailleurs et dénatalité ont fait passer la population de 11,1 millions en 2011 à 10,8 millions en 2016.

 

Depuis 2015, dans l’ensemble des pays de l’Union européenne, on comptabilise plus de décès que de naissances, malgré ce solde négatif (24), la population croît. Chaque année, un ou deux millions de migrants viennent compenser le déclin naturel. L’Allemagne (25) est l’un des pays au monde avec la plus faible proportion de jeunes, seulement 22% de sa population a moins de 25 ans. Son vieillissement accéléré pose d’ores et déjà le problème de capacités productives et des dépenses publiques pour les retraites. Ces données ont été intégrées par le gouvernement Merkel qui avait ouvert ses frontières aux réfugiés des guerres imposées au Moyen-Orient par les pays occidentaux. Sous prétexte de politique humanitaire, le gouvernement conservateur renfloue sa population vieillissante en sang neuf de travailleurs en bonne santé et peu exigeants en matière de droits.

 

L’immigration ‘illégale’ provenant d’Afrique du Nord et des régions sub-sahéliennes est par définition difficile à chiffrer. La déstabilisation de la Libye et par suite de l’équilibre au Mali par l’Otan l’a renforcée depuis 2011. L’augmentation du nombre de naufrages en Méditerranée témoignerait de cet accroissement.

 

Les démographes les plus sérieux l’estime entre 6% à 10% de la population immigrée, autour d’un demi-million de personnes. Ce 1% de la population (26) française est présenté et donc perçu comme une véritable invasion en train de dénaturer la population française. Précaire, il constitue une formidable armée de réserve pour l’économie française, le tourisme en est un bon consommateur. Hôtels et restaurants ne fonctionneraient pas sans les sans-papiers. Le bâtiment verrait ses profits très réduits si tous les manœuvres étaient déclarés. Pour des raisons de restriction budgétaire et d’austérité, le nombre des inspecteurs de travail a chuté à un niveau dérisoire qui rend impossible les contrôles.

 

Travailleurs détachés et immigrés clandestins font baisser le 'coût' du travail pour les activités non déplaçables vers des contrées dont ils proviennent où il est déjà très bas. Renault peut fermer ses usines de Flins, Maubeuge et Batilly, il a ouvert des sites en Slovénie, en Turquie et au Maroc. La production y est au moins 30% moins cher. Les ouvriers syndiqués peuvent tout au plus négocier (27) le montant des indemnités pour licenciements et départs anticipés à la retraite. L’automatisation (28) de plus en plus poussée est en train de permettre la création d’unités avec quelques techniciens supérieurs chargés de surveiller et d’entretenir les machines. Les descendants des anciens ouvriers immigrés, comme tous les enfants d’ouvriers qu’elle qu’en soit l’origine, affrontent des difficultés souvent insurmontables, malédiction structurelle de la reproduction des élites, pour l’accès à des formations ouvrant à un emploi, valorisant ou non. Ils resteront marginalisés, ‘lumpénisés’, vecteurs d’économie informelle, clients de la petite et de la plus grande délinquance. La ségrégation ethnique vient en surcroît de celle de classe. Ils sont privés d’orientation éthique, la transmission familiale a été souvent rompue quand les parents arrachés à leur milieu traditionnel en ont perdu la capacité. Cette minorité sera le gibier des prisons pour larcins et petits délits, parfois (en même temps) aussi pour les prédicateurs wahhabites et néo-salafistes. Leur manipulation devient aisée, cela donne des Mohammed Merah et des frères Kouachi.

 

L’archétype du Terroriste est sauvé. On en trouve parmi nous

Surtout, ils justifient la guerre contre le Terrorisme instituée par les néoconservateurs sionistes qui ont donné la victoire à Bush le deuxième, caricature d’un chef de l’exécutif invertébré, fils d’un ancien de la CIA et petit-fils d’un banquier qui a financé le nazisme. Ainsi s’interpénètrent l’idéologie et ses soubassements infrastructurels. La guerre est l’industrie la plus puissante, elle a généré pour l’économie étasunienne 6000 $ milliards (29) sous forme de dépenses du Pentagone, financées par une Dette publique appuyée par les économies périphériques, la Chine et le Japon. Tout est bien. Les classes susceptibles de renverser le système -bâti sur l’acceptation d’une anomalie majeure, l’exploitation et l’oppression - sont divisées. On leur a fabriqué et désigné le plus terrible et le plus insaisissable des ennemis, le Terroriste.

 

Notes:

 

1.   https://www.humanite.fr/quand-giscard-chassait-lalgerien-577716

2.   https://www.etaletaculture.fr/bref/les-diamants-de-bokassa-ou-la-chute-de-vge/

3.   https://www.histoire-pour-tous.fr/dossiers/3171-la-sanglante-prise-dotages-des-jo-de-munich-1972.html

4.   https://www.liberation.fr/france/2017/01/03/l-usine-psa-d-aulnay-sous-influence-islamiste-un-argument-qui-remonte-a-1983_1519221

 5.https://fr.wikipedia.org/wiki/Chouf

6. https://www.herodote.net/23_octobre_1983-evenement-19831023.php

7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Ordre_de_la_Francisque

8. https://www.lepoint.fr/chroniqueurs-du-point/emmanuel-berretta/francois-mitterrand-un-guillotineur-en-algerie-04-11-2010-1258175_52.php

9. https://www.programme-tv.net/news/tv/59666-generation-canal-revivez-les-sketchs-cultes-des-nuls-videos/

10. https://section-ldh-toulon.net/Creil-1989-l-affaire-des-foulards.html

11. https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_d%27Hébron_(1994)

12. https://fr.wikipedia.org/wiki/Alexandre_del_Valle

13. https://fr.wikipedia.org/wiki/Attentats_des_ambassades_américaines_en_Afrique_du_7_août_1998

14. http://www.entrefilets.com/alerte_faa.htm

15. https://fr.wikipedia.org/wiki/Attentat_du_World_Trade_Center_de_1993

16. https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/engages-volontaires-se-battre-pour-des-idees-34-laddiction-aventuriers-mercenaires-et-djihadistes-en

17. http://leplus.nouvelobs.com/contribution/520882-guerre-de-bosnie-verites-historiques-pour-comprendre-le-conflit.html

18. https://www.facebook.com/noureddine.aoussat.fr

19. https://fresques.ina.fr/independances/parcours/0010/la-representation-des-mouvements-independantistes-des-pays-colonises-par-la-france.html

20. https://journals.openedition.org/rh19/4045

21. https://journals.openedition.org/hommesmigrations/1014

22. http://www.defenddemocracy.press/migration-intra-europeennes-de-type-bolkestein-en-france-quand-allons-nous-enfin-reagir/

23 https://www.touteleurope.eu/actualite/la-population-de-l-union-europeenne.html

24. https://www.leconomiste.eu/decryptage-economie/175-le-defi-demographique-de-l-allemagne.html

25 https://www.lemonde.fr/europe/article/2016/07/28/pour-merkel-pas-question-de-remettre-en-cause-l-accueil-des-migrants-en-allemagne_4975874_3214.html

26.https://www.ladocumentationfrancaise.fr/dossiers/immigration/chiffres.shtml#

27. https://www.usinenouvelle.com/article/combien-d-usines-renault-demain-en-france.N190032

28. https://www.kuka.com/fr-fr/secteurs/industrie-automobile

29. https://www.wsws.org/fr/articles/2013/04/cout-a04.html 

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12 novembre 2018 1 12 /11 /novembre /2018 09:45

Sri Lanka occupe une position stratégique dans l’Océan indien qui explique pourquoi ce vieux pays a été colonisé plus de quatre siècles. Ce qui explique aussi pourquoi il a ensuite été victime d’une longue guerre par proxies interposés lorsque les terroristes du groupe Tigres ont tenté de prendre en otage les populations tamoules pour tenter d’imposer avec l’aide des puissances occidentales la création d’un Etat qui serait devenu une base centrale de l’impérialisme dans la région.

La victoire ayant finalement été remportée par les forces patriotiques, les pressions extérieures ont abouti à un changement de gouvernement qui a permis de soumettre le pays au chantage de « l’accountability », des commissions d’enquête « internationales » et du « droit de protéger » qui ont permis de s’ingérer dans les politiques nationales et d’ouvrir le pays à la domination du capital mondialisé et des intérêts stratégiques des Etats-Unis. Ce qui vient de se terminer suite à un immense mouvement populaire unitaire et pluri-ethnique qui a imposé un changement de gouvernement que les médias occidentaux ont été incapables d’analyser et d’expliquer.

La Rédaction

 

 

Sri Lanka : 

 

« Rétablir » la vérité !

 

-

Novembre 2018

 

 

Jean-Pierre Page

 

« Ce sont les masses qui font l’histoire »

Karl Marx

 

« Rien n’est absolu, tout est changement, tout est mouvement, tout est révolution, tout s’envole et s’en va ! »

Frida Kahlo1

 

 

En dépit de toutes les manœuvres, des menaces, des pressions, des mensonges, il aura fallu très exactement deux semaines pour que s’impose un changement d’orientation politique au Sri Lanka ! Le Parlement est dissous, il y aura des élections générales, c’est ce que revendiquait le peuple et pour lui c’est une première victoire. 

 

Dans l’État actuel des choses, c’est un échec pour les recettes néo-libérales du gouvernement de droite, pour leurs politiciens. Dans cette région du monde si stratégique, située au milieu de l’Océan indien sur les routes d’approvisionnement entre le Moyen-Orient et l’Asie orientale2, c’est aussi le cas pour les objectifs géopolitiques des Etats-Unis et leurs alliés. Ce dernier aspect n’étant pas le moins important !

 

Avec cette situation inédite et contrairement à ce que les médias occidentaux continuent à affirmer, on n’en est plus au débat sur la constitutionnalité ou la non-constitutionnalité des décisions prises. C’est le peuple et lui seul qui a fixé le calendrier, il est celui qui donne sa légitimité à une décision inédite dans l’histoire du pays. Sans doute un des actes politiques parmi les plus importants depuis l’indépendance !

 

Le 9 novembre 2018 à 22h48, le Président Sirisena a signé le décret de dissolution du Parlement et annoncé pour le 5 janvier 2019 des élections générales3. Les forces conservatrices, celles de l’impérialisme et ses vassaux, n’attendaient pas cette décision, la surprise est totale. Ils s’en étranglent de fureur!

 

Bien sûr, rien n’est définitif et l’on serait tenté de dire que la bataille ne fait que commencer, tant est grand le dépit de ceux qui ont perdu une partie de leur pouvoir. Toutefois, ce qui importe, c’est que l’initiative a changé de camp, elle s’appuie dorénavant sur une volonté populaire, celle d’accélérer le processus de changement ouvert le 26 octobre! Cette décision n’est pas tombée du ciel et n’a été octroyée par personne. Elle est le résultat d’un mouvement conscient et responsable qui donne tout son sens à l’expression de la souveraineté populaire.

 

Il va falloir maintenant transformer l’espoir en action. Les élections générales doivent être la prochaine étape pour confirmer l'aspiration au changement. On ne pourra pas faire l’économie de la mobilisation des masses, particulièrement celle des travailleurs et encore moins attendre que ceux-ci délèguent leur pouvoir à des partis politiques souvent discrédités. Il va falloir compter sur ses propres forces, se prendre en charge et se hisser à la hauteur de ce que ces évènements exigent. Là, est l’enjeu !

 

Mais comment en est-on arrivé là ? 

Petit retour en arrière !

Le 26 octobre 2018, Ranil Wickremesinghe ; Premier ministre sri lankais admirait les vagues, le flux et le reflux de l’Océan Indien depuis une magnifique villa coloniale de Galle4. En cette période de mousson, la soirée était exceptionnellement douce.

 

Fort éloigné de l’ile dont Octave Mirbeau5disait qu’elle était sur terre à l’image du paradis, les futurs ambassadeurs des Etats-Unis et de France préparaient leurs bagages pour rejoindre en début de semaine leurs postes à Colombo. Ce serait un week-end agréable! Pas tout à fait quand même, car les évènements allaient se précipiter! 

 

Depuis longtemps les désaccords se multipliaient au sein du gouvernement « d’union nationale », en réalité entre le Président et son Premier ministre, entre l’UNP6et le SLFP-UPFA7. Plusieurs mois plutôt, Sirisena8avait d’ailleurs proposé au Président du Parlement, Karu Jayasurya9, puis à Sajit Premadassa, le numéro deux du parti UNP de prendre la place de R.W10, mais en vain ! La tension était permanente, R.W pratiquant à l’égard du Président la méthode du fait accompli. De plus, il tenait d’une main de fer son parti, en veillant à ce que les jeunes loups restent à leur place, ce qui n’était pas sans susciter depuis longtemps des oppositions et des tensions internes. Le pouvoir était déstabilisé par les querelles politiques incessantes.

 

Mais d’abord qui est Ranil Wrickemensighe ?

Il vient de cette aristocratie élitiste caractéristique de la capitale, celle que l’on nomme ceux de Colombo7, le 16ede Paris ou le Neuilly au choix. Elève du Royal College11. Il est autoritaire et arrogant, avec ce fort sentiment de supériorité qui le tient toujours éloigné du peuple, utilisant l’anglais comme sa langue maternelle, néolibéral de conviction. Il aime que les diplomates et les médias occidentaux s’adressent familièrement à lui comme « Ranil ». Son milieu est celui des cercles occidentaux qu’il cultive depuis des années, il est le chouchou des ONG et des cercles pro-LGBTQ, comme plusieurs membres de son gouvernement. Il voue une haine féroce, de classe pourrait-on dire à des « paysans » comme Mahinda Rajapaksa et Sirisena, élus provinciaux dont l’anglais est approximatif. Au lendemain du 26 octobre, il était par conséquent dans l’ordre des choses qu’il s’adresse en priorité à des diplomates occidentaux plutôt que de s’adresser au peuple. 

 

Pendant ce temps, s’accélérait la crise économique, la chute spectaculaire de la roupie faisait craindre le pire ! L’exaspération des Sri Lankais était à son comble ! Un mois plutôt, le Président avait évoqué une tentative d’assassinat contre lui et Gotabaya Rajapksa12, frère de l’ancien Président et probable candidat aux prochaines élections présidentielles. L’affaire prenait de l’ampleur avec l’implication possible de ministres, et des services d’intelligence indienne, le RAW13. Constitutionnellement, la réalisation d’un tel projet aurait permis l’accès à la présidence du Premier ministre. Malgré les interpellations du Président, des arrestations et des preuves jugées comme irréfutables, le chef du gouvernement s’était refusé à toute enquête sur la véracité d’une telle menace. Mais ce n’était pas tout, il semblait confirmé qu’un projet d’impeachmentdu Président était également en préparation. Ces intentions furent sans doute la goutte qui fit déborder le vase ! 

 

Après que l’UPFA-SLFP eut finalement annoncé le 26 octobre en fin de journée son retrait du gouvernement, une autre nouvelle allait tombé 46 minutes exactement plus tard! Tirant les conséquences de l’importante décision politique de son propre parti, qui mettait un terme à l’existence du gouvernement « d’Union Nationale », le Président Siriséna décidait de remplacer le Premier ministre par l’ancien président Mahinda Rajapaksa14qui, dans la foulée, prenait immédiatement ses fonctions! La nouvelle était relayée par les radios et les télévisions et faisait l’effet d’un formidable coup de tonnerre. Le président décidait par ailleurs de suspendre les travaux du Parlement et de les faire reprendre dix jours plus tard à la date initialement prévue. Finalement, celui-ci se réunirait le 14 novembre au lieu du 5 novembre, mais nul n’envisageait encore la dissolution et de prochaines élections générales.

 

En cette période de météo incertaine et de pluies abondantes, ces décisions totalement inédites mettaient fin aux trois années chaotiques du pouvoir absolu de l’ultra-conservateur Ranil Wrickmesinghe. Spontanément et à leur manière, les gens de la rue saluaient l’évènement en exprimant leur joie, au son des pétards. Les quartiers populaires de Colombo étaient en fête. La suite allait montrer qu’au-delà des réjouissances, la suite des évènements allait se révéler plus compliquée !

 

Rapatrié et exfiltré d’urgence à Colombo, l’ex-premier ministre se « bunkerisait » dans sa résidence de « Temple Trees 15» qu’il transformait en « Fort Chabrol » et forum soixante-huitard permanent. On se préparait à un siège sous les regards amusés des passants. R.W. battait le rappel de ses proches, des dirigeants de son parti UNP, de ses parlementaires, de ses gardes du corps, et de diplomates occidentaux triés sur le volet ! Pour sauver la démocratie, on allait s’il le fallait, se battre jusqu’à la mort! Pour confirmer cette intention certains s’étaient déjà vêtus en « Battle dress ». Contestant la décision présidentielle, R.W décidait en accord avec ses partenaires étrangers de se déclarer toujours en fonction. Invoquant le respect de la Constitution, et l’indispensable convocation séance tenante du Parlement, il jugeait la décision présidentielle illégale et anticonstitutionnelle. Rien que ça !

 

Dès son arrivée au pouvoir, 3 ans auparavant, il avait de façon prémonitoire fait modifier la constitution qui, interprétée abusivement comme il le faisait maintenant, mettait fin par le nouvel article 19, à l’une des prérogatives du président, celle discrétionnaire de changer de Premier ministre quand il le décidait. Mais en vérité, la constitution, même modifiée, ne disait pas ça ! On n’en était pas là !

 

Le Président Sirisena, lui, avait fait ce choix en conscience, en conformité avec la Constitution dont il respectait l’esprit et la lettre. Ce qui en fait posait problème, c’est qu’il l’avait fait au bénéfice de Mahinda Rajapaksa16qu’il avait précédemment trahi puis écarté du pouvoir à travers les élections présidentielles de janvier 2015, confirmé en juin de la même année par des élections générales qui avaient donné la victoire à l’UNP associé ensuite à une fraction minoritaire du SLFP-UPFA et quelques autres petits partis communautaristes (ethniques ou religieux). 

 

En cette fin octobre 2018, un autre évènement intervenait, électoral celui-ci : les élections brésiliennes ! Elles allaient apporter à cet événement sri lankais un éclairage supplémentaire, à travers une coïncidence inattendue. Qu’elle était donc le point commun entre les hommes politiques de ces deux pays si géographiquement éloignés, le Brésil avec ses plus de 200 millions d’habitants, le Sri Lanka avec dix fois moins17. Tout simplement un fait: le super ministre de l’économie brésilienne de Jair Bolsonaro18, Paulo Guedes19, et l’ex-premier ministre sri lankais déchu Ranil Wicremesinghe avaient en commun d’être des proches, des partisans inconditionnels de la dictature de la finance mondialisée et d’un néo-libéralisme forcené. Tous deux amis de Georges Soros, l’apôtre des « révolutions de couleurs » et de son “Open society”, et tous deux membres de la très confidentielle « Société du Mont Pèlerin »20(SMP).

 

La « SMP » comme on l’appelle familièrement est une Fondation internationale tentaculaire et influente, fanatique de privatisations à outrance, du tout à l’export, d’un marché totalement déréglementé, du strict minimum social, d’un alignement aveugle sur les ambitions géopolitiques des néoconservateurs américain21, d’une transformation absolue de l’État au service du Capital, d’une restriction de l’usage fait de toutes les institutions démocratiques, des libertés individuelles et collectives allant du droit syndical à celui des partis politiques comme à la liberté de la presse, d’un anticommunisme hystérique. Pinochet avait, en l’appliquant, fait de cette idéologie réactionnaire une référence et un modèle, c’est tout dire. Depuis 3 ans, les Sri Lankais en payaient le prix ! Dans de telles circonstances, il n’était pas inutile de souligner le voisinage idéologique entre Paulo Guèdes et Ranil Wickremensinghe, ces deux militants de l’extrémisme libéral et leur goût déclaré pour les dictatures et les régimes autoritaires. A des milliers de kilomètres l’un de l’autre, l’un accédait au pouvoir, l’autre le perdait.

 

Evidemment, on pourrait dire que si les Brésiliens ont insuffisamment gardé la mémoire du prix sanglant qu’ils durent payer à la dictature militaire, les Sri Lankais, eux, ont sans doute une mémoire plus vive due à l’effondrement social, à la faillite économique et monétaire, au démantèlement de leur État, comme au recul de leur souveraineté nationale dont ils sont aujourd’hui les témoins et surtout les victimes.

 

En effet, leurs conditions de vie sont devenues chaque jour plus insupportables. C’est sans doute pourquoi Ranil Wickramesinghe et son ex-gouvernement sont devenus à un point « haïs » par le peuple que l’on a du mal à apprécier l’ampleur du rejet dont ils font l’objet. Pour autant, si leur chute était prévisible et souhaitée nul ne s’imaginait qu’elle interviendrait si rapidement et si soudainement, à commencer par R.W lui-même. La surprise fut également celle de ceux qui le « cornaquaient »22, c’est-à-dire principalement les Etats-Unis, leurs alliés européens, le Japon et l’Inde, inquiets de voir dans la région la perspective de perdre un allié sur lequel on pouvait compter, même si il était politiquement instable. D’ailleurs, ils ne sont toujours pas revenus de cette succession d’évènements inattendus.

 

Les ambassades occidentales qui faillirent à leur devoir de vigilance et d’anticipation, se sont très vite rattrapées en punissant les Sri Lankais par la violence de leurs commentaires, leurs exigences néo-coloniales et l’annonce de menaces de sanctions comme la suspension immédiate de tout programme de coopération économique, l’appel aux touristes à renoncer à leur voyage au Sri Lanka, sachant que cette activité constitue estun des revenus importants du pays. Les Européens jamais en reste, ajoutaient au paquet la perspective de retrait du système de préférence GSP+. 23. Mais, ce n’était pas tout, selon R.W, les Etats-Unis et le Japon avaient décidé de geler pour plus d’un milliard de dollars US de projets de développement, dont 480 millions pour les seuls USA. Cela permit à Mangala Samaraweera, le Ministre de l’Economie, d’annoncer sans rire le prochain effondrement économique du pays24. Le FMI quant à lui n’avait pas fait mystère de son intention de faire suivre ce mouvement par des demenaces et pressions en suspendant le paiement de ses prêts.25Samantha Powers26, proche des dirigeants sri lankais, exigeait la prompte convocation du Parlement. Comme cela ne suffisait pas, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres fit intervenir en violation de son mandat Hanaa Singer, la représentante coordinatrice de l’ONU à Colombo.27

 

Quant à l’ancienne puissance coloniale britannique, elle se surpassait en donnant ses instructions sur « la marche à suivre » que devrait appliquer « scrupuleusement » le Président Sirisena, puis en le mettant en garde solennellement quant à la sécurité physique de Ranil Wikremensinghe. Deux semaines plus tôt, Jeremy Hunt28n’avait pas montré la même sollicitude quant à la tentative d’assassinat du Président sri lankais. Il fallut depuis la chambre des communes l’intervention ferme et solennelle d’un Lord, le Baron Naseby, pour rappeler à l’ordre le « Foreign office » et souligner que le Sri Lanka était indépendant, qu’il fallait respecter sa souveraineté et que le changement de Premier ministre par Sirisena était légitime29. On aura donc tout fait et tout vu, dans l’imbroglio politique Sri Lankais. Pas encore l’intervention de la 7eflotte de l’US Navy, mais certains avaient du y penser !

 

La surprise fut donc totale, elle ne fut pas étrangère à son immédiat impact politique national, international et aussi régional, l’Inde considérant le Sri Lanka comme sa zone d’influence30. Les différents protagonistes se trouvaient tous placés au pied du mur! Internationalement, le rapport de force dans cette région si stratégique pouvant être modifié, les pressions de toutes sortes se sont immédiatement manifestées avec l’objectif évident d’internationaliser ce qui était avant tout un problème politique interne au Sri Lanka. 

 

En voulant écarter le risque de toute intervention populaire, c’était en violation des usages internationaux l’objectif recherché par R.W31et sa rencontre immédiate avec un groupe d’ambassadeurs occidentaux et la coordinatrice de l’ONU.

 

Non sans humour, c’est dans ces circonstances que l’ambassadeur de Chine à Colombo vint très vite rendre visite à Mahinda Rajapaksa pour lui transmettre un message de félicitations du Président Xi Jinping, puis il se rendit protocolairement chez Ranil Wickremesinghe32.

 

Cette situation radicalement nouvelle a donc ouvert une période d’incertitudes du fait de l’instabilité du pays et de la situation conflictuelle en Asie du Sud-Est, caractérisée par d’importants changements politiques dans plusieurs pays, guerre commerciale et perspective de guerre tout court. Les menaces irresponsables de sanctions internationales invoquées par les pays occidentaux n’étant faites que dans le but de maintenir la Chine à distance en attisant la tension avec l’intention de donner une autre dimension à ce qui est dorénavant présenté à l’Ouest comme «  la CRISE sri lankaise ». Cette manière de faire permettant également de rappeler et légitimer les contraintes de la résolution d’octobre 2015 soutenue et approuvée au Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève par les USA et incroyablement par le gouvernement de R.W. 

 

Il faut ici insister sur ce précédent, cette ingérence inacceptable des pays riches, cette prétention néo-coloniale sont en fait des violations du droit international, une mise en cause des principes mêmes de souveraineté et d’égalité des États, de l’auto-détermination des peuples à choisir le régime politique de leur choix, autant de valeurs inscrites dans la Charte des Nations Unies qui, une fois de plus dans ce cas comme dans d’autres restent lettre morte! 

 

Toutefois, si cette situation est de ce fait à hauts risques, elle n’est pas paradoxalement sans révéler des opportunités. Elle peut contribuer à une mobilisation sociale et politique, consciente et indispensable du peuple Sri Lankais, à un soutien international, pour mettre en échec les prétentions impérialistes. Plus généralement, elle peut éveiller un espoir pour tous ceux et celles qui cherchent à s’émanciper d’une vision du monde reposant sur ce néo-libéralisme prédateur, le chaos, ce dogme de l’hégémonie et de la suprématie américaine comme de ses guerres sans fins. 

 

On a rien sans rien, cette bataille pour le respect de la souveraineté populaire doit être menée partout, à commencer dans les pays développés comme particulièrement en Europe, c’est-à-dire partout où se trouvent les centres de décisions. Cela implique de donner du contenu à cette bataille politique, de dépasser les « querelles de chiffonniers » dans lesquelles les politiciens se complaisent. C’est le cas du Sri Lanka, en ce sens rien ne le différencie de bien d’autres pays dans le monde. Là comme ailleurs, son peuple mérite autre chose. Il a donc besoin de solidarité internationaliste dans son combat national et international contre cette nouvelle tentative de mise en cause de ses droits inaliénables : ceux qui touchent à l’exercice de sa souveraineté.

 

Pour cette raison, la décision du Président sri lankais de « renverser la table » est vécue et approuvée massivement par une large majorité de la population comme de nombreux secteurs professionnels de la société. Il est significatif que les jours suivants le 26 octobre, de nombreux commerçants offraient le riz au lait que l’on sert dans les grandes occasions, les chauffeurs de « touc touc », ce mode de transport très populaire, et l’association des cantines baissaient leurs tarifs pour soutenir le changement de Premier ministre. Cette situation inédite a fait mesurer à chacun les responsabilités qui sont les siennes et l’ampleur de la bataille qu’il va falloir mener pour restaurer et défendre l’indépendance d’un pays au bord de l’effondrement économique, social, politique comme de ses institutions. 

 

Depuis, ces évènements inattendus ont comme l’on pouvait s’y attendre, entraîné l’expression des dépits courroucés, les caricatures, les falsifications de tous ordres ! D’abord, ceux des forces conservatrices du pays, cette élite arrogante qui au nom « de la bonne gouvernance» et de la démocratie avaient fait main basse sur le pouvoir en 2015 en violant la constitution33. Ensuite, avec une même grille de lecture, ceux des gouvernements occidentaux relayés par une campagne outrancière des médias internationaux « Mainstream » se répétant en boucle. Le New York Times, le GuardianLe Monde, l’AFP, RFIAl Jazzera34, certaines chaînes indiennes de TV comme Wion se distinguant tout particulièrement dans les contre-vérités, les omissions délibérées, l’aveuglement et une forme d’ignorance crasse de la part de leurs correspondants au Sri Lanka, plus habitués aux bars des palaces cinq étoiles de la capitale que du contact avec la population et la vie réelle. 

 

Tous ces commentateurs et sans l’ombre d’une nuance ou d’une opinion critique, sans la moindre éthique ou déontologie journalistique se sont employés depuis 2 semaines à répéter au mot-à-mot un même et unique argumentaire:

 

« Il s’agit d’un coup d’État constitutionnel, et même d’un coup d’État tout court, les droits inaliénables du Parlement sont violés, le pays est à la veille d’un nouveau bain de sang, le dictateur corrompu et criminel Mahinda Rajapaksa est de retour, la Chine dont il est l’allié, tire les ficelles ».

 

« La voix de son Maitre » est simple, et même simpliste, d’une mauvaise foi écoeurante, mais elle fonctionne en se répétant à haute dose sur tous les tons et dans toutes les langues d’une seule et même manière. Les ONG relayent le message avec les larmes de crocodile indispensables à la dénonciation d’une nouvelle catastrophe humanitaire prévisible, de crimes qui se préparent sans omettre les tortures, les enlèvements, la liberté de la presse cadenassée. En un mot et après 30 ans de guerre et de violences, le retour d’une Apocalypse pour les droits humains, comme le Sri Lanka en a déjà connu ! Le problème de ces affabulateurs professionnels, c’est que le pays est calme et le peuple certain de son bon droit. Alors il faut entretenir la tension, « mettre de l’huile sur le feu ». C’est la priorité !

 

Bien sur, les mêmes aujourd’hui si attentifs à la démocratie et aux droits humains n’ont jamais depuis 3 ans entendu parler du :

 

- Scandale de la Banque centrale, le plus important jamais vu au Sri Lanka dans lequel est impliqué l’ex-Premier ministre, son ministre de l’économie et une partie de la classe politique !

- De la corruption et de la fraude endémique, de l’impunité de la petite caste au pouvoir, fidèle à R.W. 

- Du calendrier des élections qui n’est jamais respecté, les consultations systématiquement reportées depuis l’arrivée au pouvoir de R.W, par exemple rien que trois fois pour les élections locales et provinciales.

- De l’écrasante victoire aux élections municipales en février 2018 du SLPP, le parti de Mahinda Rajapaksa qui a conquis 239 des gouvernements locaux sur 340.

- De la formidable manifestation de 300 000 participants à Colombo en septembre 2018 et la sous-estimation délibérée du soutien populaire massif à la dissolution du gouvernement de R.W.

- Du limogeage de magistrats indépendants, du rappel de diplomates ou d’obstruction à leur élection dans des institutions internationales comme celles de l’ONU35. De la mise à l’écart des journalistes coupables de critiquer l’action du gouvernement. De la prise de contrôle financier et politique de la presque totalité des médias. 

- Des nombreuses luttes sociales et de leur répression depuis trois ans : des cheminots, des étudiants, des personnels de santé, des travailleurs des plantations, des soldats handicapés, des chauffeurs de « touc-touc », des professeurs d’université, des professionnels contre la mise en concurrence, résultat des accords de libre-échange avec l’Inde et Singapour, des paysans expulsés de leurs terres comme à Hambantotha, ou des manifestations des familles de disparus.

- Du fait, que le gouvernement de R.W a accordé au parlement le statut de l’opposition au TNA36qui par ailleurs lui apporte son soutien politique constant, comme ce fut le cas lors du vote d’une motion de censure, et encore présentement contre le nouveau premier Ministre et le Président. A l’instar d’ailleurs du parti JVP37

- De la tentative d’assassinat du Président impliquant des Ministres.

- Du soutien du gouvernement sri lankais à la résolution US portant sur l’accountability de Sri Lanka mise sous observation étrangère contre ses propres intérêts nationaux et sa souveraineté.

- De l’assassinat le 26 octobre d’un syndicaliste par le garde du corps du Ministre de l’énergie et depuis le meurtre d’un dirigeant, élu du SLPP, le parti de Mahinda Rajapaksa.

- De l’ignorance des importantes mesures sociales d’urgence prises par le nouveau gouvernement.

- De la manifestation monstre de soutien au nouveau gouvernement le 5 novembre 2018 et a contrario de la sur- valorisation du rassemblement de soutien à R.W quelques jours plutôt.

- Du fait qu’on conteste la suspension provisoire du Parlement, mais qu’on ne dise rien du fait qu’en Allemagne il n’y a pas eu de gouvernement pendant 5 mois, en Belgique pendant 541 jours et en Irlande du Nord beaucoup plus. Pourquoi cette différence de traitement ?

- Que depuis la fin de la guerre, on parle beaucoup de réconciliations et de reconstruction du Nord anciennement aux mains des Tigres tamouls, mais qu’on ne dise rien sur ces familles tamoules de disparus de Mullaitivu qui pendant la guerre furent au cœur des combats et qui se sont adressées au nouveau Premier ministre parce qu’elles ne faisaient plus confiance à l’ancien. Que dire également de ces 50 000 autres familles tamoules dans le Nord qui devaient bénéficier d’un logement mais qui n’on rien vu venir parce que le Premier Ministre R.W et deux de ses ministres n’arrivaient pas à régler leurs différends sur à qui devait profiter politiquement ce projet !

- Du soutien des plus importantes institutions religieuses bouddhistes, chrétiennes, musulmanes, hindouistes au nouveau gouvernement dont la conférence de presse commune du 10 novembre 2018 a constitué un évènement.

 

Ce deux poids, deux mesures, cette arrogance partisane, cette hypocrisie de la part de ceux qui jugent de manière unilatérale discréditenttotalement leurs auteurs.38Le fait qu’elle ne soit pas une surprise, ne la rend pas moins scandaleuse.

 

En fait, on devrait se féliciter du fait que la décision du Président sri lankais a mis un terme, du moins pour le moment, à l’action dévastatrice et destructrice d’un gouvernement conservateur qui l’avait pourtant porté au pouvoir trois ans auparavant. R.W et ses acolytes imaginant sans doute un Président qui s’en tiendrait à une fonction décorative, ils en sont aujourd’hui pour leurs frais.

 

Sa décision de remplacer son Premier Ministre, comme celle de dissoudre le Parlement est légitime car elle correspond au souhait conscient et voulu du peuple. Elle est aussi un acte politique conforme à la Constitution qui est le symbole de cette souveraineté populaire. 

 

Pour les forces conservatrices et leurs alliés qui veulent préserver leur vision féodale de la société et préserver un système de classes et de castes, c’est évidemment insupportable. Le peuple doit « rester à sa place », soumis. C’est pourquoi, comme dans toute son histoire, cette grande bourgeoisie égoïste et compradore sri lankaise au service d’intérêts étrangers soutient la campagne internationale qui cherche à imposer l’idée et à n’importe quel prix que la Constitution serait violée et tous les principes de la démocratie menacés. 

 

L’argument n’est validé par aucune sorte d’explications, on le présente comme un fait établi, indiscutable. Mais comme on est sûr de rien, on se garde bien de consulter l’avis de la Haute cour de justice sri lankaise, l’équivalent d’un Conseil constitutionnel, comme le propose de nombreuses personnalités et de magistrats d’opinion et d’engagement très divers. Il en allait de même pour le choix d’organiser des élections générales que le Président vient de trancher courageusement par sa décision du 9 novembre 2018.

 

Pour l’heure, les constitutionnalistes en sont pour leurs frais, R.W et ses partisans du respect acharné de la constitution ne les solliciteront pas. Pourquoi ? Mais poser la question c’est un peu y répondre ! Ils craignent par-dessus tout d’être contredits.

 

LaCerise sur le gâteau, c’est que ceux qui se présentent aujourd’hui comme les ardents défenseurs des textes fondamentaux de la République sont les mêmes qui, au Sri Lanka et internationalement, réclament la rédaction d’urgence d’une nouvelle constitution et l’application de la résolution de l’ONU voulue et votée à Genève par les Etats-Unis et leurs alliés.

 

L’autre argument qui déclenche les fureurs et les exigences en faveur « du respect de la démocratie » est la suspension très provisoire du Parlement. On n’hésite pas à présenter cette décision comme un acte « autocratique ». Sirisena serait « un tyran, un fou comme Robert Mugabe »!39Pourtant six mois auparavant, une décision identique n’avait choqué personne. De surcroit cette suspension n’était pas indéfinie, mais pour 10 jours seulement, sachant par ailleurs qu’à son prochain ordre du jour, le Parlement devait débattre également du budget. Le nouveau gouvernement devant modifier profondément la logique libérale de celui que R.W préparait. 

 

Cette suspension est donc une pratique courante ! Tous les Présidents sri lankais sans exceptions y ont eu recours et pour certain à haute dose, comme ce fut le cas du très réactionnaire Jayawardena40ou de son successeur Premadassa, ou encore de Chandrika Kumaratunga41, tous sans exceptions. Mais en ces temps pourtant pas si reculés cela n’émotionnait personne. Comme quoi : « faites ce que je dis, mais ne faites pas ce que je fais ! »

 

Autre argument, l’ex-premier ministre, ses alliés politiques, les gouvernements occidentaux, les ONG internationales comme « Human Rights Watch » ou le « Crisis Group », laborieusement et sans rien démontrer et bien sur les médias à leur service, affirment que la démocratie serait foulée aux pieds, qu’elle serait en péril et que « le bain de sang » serait pour demain!42

 

Ainsi on a cherché à donner raison à cet argument tard dans la soirée du 26 octobre, en manipulant la mort d’un syndicaliste venu pacifiquement occuper son lieu de travail, au siège du Ministère de l’énergie. Le ministre proche de R.W voulait forcer l’entrée, son garde du corps tirant dans la foule, tuait ce travailleur43. De manière mensongère, la victime a été présentée par les médias comme appartenant à un gang au service du nouveau pouvoir ! Cette falsification, reprise par la presse internationale était complétée par l’annonce que d’autres voyous avaient pris le contrôle des médias d’État. En fait dans ce cas, les travailleurs de la presse s’opposaient sur place à la présence de ministres venus faire des déclarations provocatrices dans le but d’alerter leurs soutiens. 

 

Ces falsifications ont servi aux politiciens fidèles à RW et aux médias occidentaux pour accréditer l’idée d’un climat et d’une atmosphère de trouble, bien que la réalité soit tout autre. R.W serait menacé de mort et cela justifierait que sa résidence soit placée sous la protection de ses partisans. En fait, le nouveau Premier Ministre lui a laissé le choix d’y demeurer à sa convenance. Le pays est calme et il continue à l’être. Toute cette agitation apparaît bien dérisoire au vu de la gravité de la situation du pays que R.W a laissé derrière lui.

 

Bien sûr, pour compléter ce tableau, il faut ajouter que certains rêvent de la énième répétition d’une « révolution orange » ! C’est ce que cherchent de nombreuses ONG, avec des modus operandi identiques à ce que l’on a connu ailleurs. Déjà, quelques jours avant le 26 octobre, Colombo a été le siège d’une manifestation qui empruntait ses méthodes à « Otpor »44. Pour cet objectif, s’y emploient les supplétifs de l’ambassade des Etats-Unis, US Aid, les US Peace Corps, des ONG, Human Rights Watch, le Crisis group, Georges Soros, les services d’intelligence US qui cherchent, sans grands succès pour l’heure, à mobiliser l’opinion contre le nouveau gouvernement. C’est donc l’heure des fausses nouvelles, des rumeurs!

 

On sait pour l’avoir déjà vu en Ukraine, au Venezuela, au Nicaragua que de tels évènements peuvent constituer le cadre toutes sortes de provocations. Dans le cas du Sri Lanka, ces manipulations sont coutumières, nombreux sont les politiciens associés à des gangs, des groupes paramilitaires pour mettre en œuvre leurs besognes. 

 

Ils sont souvent liés à l’UNP, ce parti qui assume la responsabilité historique d’une guerre de 30 ans, des pogroms anti-tamouls des années 1958 et particulièrement ceux de 198345, sans parler des massacres des insurrections guevaristes de 1971 et 1986, de l’assassinat d’intellectuels comme l’écrivain et dramaturge Richard de Soyza et bien d’autres. Faut-il rappeler que ces gouvernements conservateurs responsables de ces exactions comptaient déjà dans leurs rangs l’ambitieux Ranil Wickrmesinghe.46

 

Ces faits indiscutables, sont-ils à ce point dérangeants que l’on préfère les ignorer pour se réfugier dans les certitudes dictées par une seule et unique version de l’histoire revue et corrigée par ceux ayant perdu leur pouvoir, tout comme par les tenants de l’idéologie dominante? Aujourd’hui, cette conception totalitaire que l’on cherche à faire prévaloir est en échec, elle est contestée massivement par le peuple Sri Lankais qui ne s’est pas laissé abusé et qui entend être maître de son destin.

 

Dans de telles circonstances, il est utile de revenir aux causes de cette situation et à la crise systémique qui la caractérise ! Quel sont-elles?

 

Faisant suite aux élections et à la défaite inattendue de Mahinda Rajapaksa en 2015, Ranil Wickremensighe avait été imposé comme Premier ministre, c’était là le résultat d’un complot. Le pays était sous le choc de ce changement, les politiciens surtout préoccupés par leur avenir et leur « fin de mois », les institutions paralysées, les partis politiques hier au pouvoir totalement atones, la gauche inexistante.

 

Dans la foulée, R.W avait réussi à imposer cette modification de la Constitution avec un article rognant ou interprétant les prérogatives du Président. Il concernait le statut du Premier ministre. Cette disposition devait être renforcée plus tard par un autre article défendu cette fois par le JVP, dans l’intention déclarée de mettre un terme définitif au système présidentiel. Cette fois, la proposition venait d’un parti se réclamant des valeurs de la gauche, en réalité devenu un supplétif vénal de R.W. Il ne faisait aucun doute que cette tactique utilisée avait été élaborée dans les bureaux de l’ambassade US dans le but d’un changement fondamental du régime politique à travers une nouvelle constitution.

 

Certes, les méthodes et les recettes néolibérales extrêmes de Ranil Wrikamensinghe47 ne sont pas nouvelles et l’on connaît par ailleurs sa flagornerie, sa subordination servile aux intérêts étrangers particulièrement aux stratégies géopolitiques de Washington. C’était et c’est toujours le cas !

 

Le besoin de se maintenir à n’importe quel prix à la tête de son parti48et du gouvernement afin de poursuivre la transformation de l’État impliquait ces changements. 

 

Toutefois, le désastre annoncé se manifestait et en moins de trois ans le pays était conduit au bord d’une faillite économique et financière, d’une dette abyssale49, d’un désastre social sans précédent, d’un saccage de l’environnement et d’un isolement international partisan. 

 

La mise en œuvre brutale de cette doctrine néo-libérale a fait fondre comme neige au soleil l’illusion d’un changement. La nouvelle majorité parlementaire de droite et ses alliés de circonstance, avaient voulu s’y identifier et la plupart des gens l’avaient admise et soutenue50.

 

Le recours au concept usé jusqu’à la corde « de bonne gouvernance » ou « yahapalanaya » est ainsi devenu le refrain politique qui justifiait une rupture et un changement de cap radical par rapport au gouvernement précédent. Il fallait aussi se distancier au plus vite de la Chine pour satisfaire les désirs du protecteur US ! On parla même d’un « changement révolutionnaire»51. Au vu des décisions prises, les Occidentaux étaient « aux anges » et applaudissaient. Les Chinois allaient enfin voir ce qu’ils allaient voir ! Ils ne virent rien !

 

Car ce fut très vite la douche froide ! Malgré le respect scrupuleux des conditionnalités politiques imposées au Sri Lanka, l’aide occidentale tarda et tarde toujours à venir. Pourtant, après quelques mois, tous les chantiers liés à la coopération chinoise comme le port de Colombo avaient été mis à l’arrêt au prix de millions de dollars de préjudice à payer. Ce gouffre financier allait devoir être assumé par le gouvernement, ce qui provoqua une certaine panique financière et politique. Des conséquences plus lourdes s’annonçaient, il n’y eut pas d’autres recours que de faire amende honorable et de solliciter avec force « courbettes » …les Chinois!

 

Ils ne se firent pas trop prier pour revenir au centre du jeu, d’autant qu’ils trouvèrent dans les négociations le successeur de Mahinda Rajapaksa bien moins exigeant. L’abandon de la gestion et pour 99 ans des terrains liés au site du Port de Hambantota52que les entreprises chinoises n’avaient pas réclamé provoqua l’indignation dans le pays et d’importantes manifestations paysannes. Elles bénéficièrent du soutien de l’ancien Président qui n’eut pas de mal à dénoncer cette capitulation au détriment de la souveraineté et des intérêts du Sri Lanka. Il faut dire que le cadeau était somptueux, il s’articule entre autres avec l’initiative de « nouvelle Route de la Soie ». 

 

Dans ces conditions, l’enthousiasme du début 2015 a vite commencé à fléchir et à la vue des résultats économiques catastrophiques, comme de leur implication sociale le slogan « yahapalanaya » est vite devenu une farce, rapidement tournée en dérision par les Sri Lankais. 

 

Pour tout arranger, plus de deux mois après la mise en place du nouveau gouvernement, éclata le scandale de la Banque centrale, une escroquerie qui aura coûté 20 milliards de roupies au trésor public. Arjuna Mahendran, un banquier de Singapour à la double nationalité, en devint le président, il était un protégé de R.W, il est maintenant en fuite, réfugié à Singapour, son gendre qui fut la cheville ouvrière de cette formidable arnaque est en prison, l’ex-ministre de l’économie impliqué mis en examen, a été contraint à la démission pour cause de « pots-de-vin », l’instruction se poursuit contre lui et le rôle d’intermédiaire joué par sa fille. Depuis deux ans et malgré le dossier accablant de la Commission d’enquête mise en place par le Président, et par de multiples révélations, R.W a réussi à faire trainer l’affaire. Il a tergiversé et n’a rien fait pour faire extrader le fugitif.53Encouragées, la corruption et la fraude ont continué à s’étendre comme un cancer. Régulièrement, les médias et l’opinion s’en indignent, mais rien ne fut fait pour l’entraver et se donner les moyens de lutter contre cette criminalité en « col blanc » entretenue par les entreprises étrangères afin d’obtenir des contrats auprès des politiciens et des ministres.

 

Dans la foulée de cette situation délétère, les prix se sont mis à flamber en particulier ceux des articles de première nécessité : les denrées de base comme le riz, le gazoïl, les transports, l’électricité, la santé. Les impôts sur la consommation ont été généralisés, l’aide sociale de l’État abandonnée. Les magasins « Sathosa » aux produits subventionnés par l’État menacés de fermeture. La sélection aggravée pour l’entrée à l’Université. Dans le même temps, le choix de faire flotter la roupie a conduit à son effondrement54, l’inflation est repartie à la hausse, la croissance à la baisse55, les caisses de l’État vidées par les emprunts massifs à rembourser, le FMI devenant chaque fois plus exigeant. L’économie domestique a été profondément déstabilisée, déstructurée au point d’aggraver sensiblement les importations de produits pour lesquels le Sri Lanka était jusqu’à présent exportateur, comme le riz, et même le thé ! 

 

Dans ces conditions, la dette a explosé, les inégalités sont devenues criantes, les traités de libre-échange avec l’Inde et Singapour ont développé la mise en concurrence des travailleurs.

 

La criminalité et l’insécurité se sont étendues. Les médias sont passés sous le contrôle du parti au pouvoir et des intérêts financiers qui lui sont liés. On y a placé des journalistes sûrs et totalement dépendants. Le mouvement syndical et les manifestations sociales ont été fermement réprimés. A la suite de provocations anti-musulmanes orchestrées par un des partis au pouvoir en mars 2018, l’État de siège avait été décrété et a servi de prétexte à des restrictions importantes imposées aux réseaux sociaux au nom de la lutte contre les « fake news ». 

 

Mais ce n’est pas tout, les élections provinciales qui devaient avoir lieu ont été systématiquement reportées, comme le furent précédemment et aussi à trois reprises les élections municipales et comme l’auraient probablement été les élections générales d’ici deux ans, et qui sait l’élection présidentielle. 

 

Le pays a ainsi été livré à l’encan, au pillage pour le bénéfice des entreprises étrangères et d’une petite caste d’affairistes. Le tout à l’export est devenu la nouvelle religion, les privatisations se sont multipliées, la terre, y compris celle des parcs nationaux, a été offerte à la rapacité des transnationales comme Dole56, l’environnement s’est dégradé, le glyphosate interdit dans de nombreux pays à été autorisé, la faune animale, pourtant si riche, placée dans une insécurité permanente et le patrimoine culturel du Sri Lanka vieux de 5 000 ans laissé à l’abandon, au bénéfice d’une sous culture cosmopolite singeant celle de l’Occident. L’UNESCO s’est ému à plusieurs reprises de la rapide dégradation d’œuvres et monuments inscrits au patrimoine de l’humanité. Le Ministre de la culture dont on ignore l’existence est lui aux abonnés absents. 

 

Ainsi, en moins de trois ans, le bilan de l’action de Ranil Wickremensighe s’est alourdi au point de menacer l’existence même d’un État qui s’était affranchi de quatre siècles et demi de colonisation. Là résident sontles causes principales de cette crise systémique, mais il faut encore ajouter à cela que ce n’est pas tout !

 

Sous la pression des pays occidentaux abusivement présentés comme étant à eux seuls « la communauté internationale », le pays s’est isolé internationalement de ses alliés naturels en abandonnant sa politique traditionnelle de non-alignement57pour mieux se réfugier dans l’illusion d’une relation privilégiée avec l’Occident, ce qui justifiait de se placer sous l’aile protectrice de Washington, de ses alliés, et dans une moindre mesure de l’Inde. John Kerry58vint en personne quelques mois après la mise en place du nouveau régime afin de donner ses instructions. Fait significatif, cela ne choqua personne au sein de la classe politique, et cela, sans exceptions, de la droite à la gauche. Devant cette passivité, les Etats-Unis pouvaient se frotter les mains et persévérer.

 

Tout comme d’ailleurs les anciennes puissances coloniales imprégnées de cette arrogance occidentale, ce « fardeau de l’homme blanc », 59en charge morale d’amener la civilisation au reste du monde par définition sauvage. Les Sri Lankais qui avaient tant sacrifié pour défendre l’unité, l’intégrité, la souveraineté, l’indépendance de leur pays, eux, n’étaient pas près d’accepter cette capitulation. De nombreuses voix se firent entendre60 !

 

Plus tard, et pour la première fois dans l’histoire des Nations Unies, un gouvernement, celui du Sri Lanka, devait rallier, soutenir et voter en octobre 2015 une résolution défendue par les USA contre ses propres intérêts nationaux61. Celle-ci imposa toute une série de conditionnalités coercitives et de menaces de sanctions contre Colombo. Washington et ses alliés européens exigeant entre autre un changement de constitution62, l’ouverture totale du marché, la mise en place de tribunaux composés de magistrats étrangers pour juger les supposés crimes de guerre du régime précédent à la fin du conflit contre les terroristes-séparatistes du LTTE qui avaient eux-mêmes été soutenus par les pays occidentaux. 

 

La coopération militaire, tout particulièrement avec les Etats-Unis, s’est ainsi au fil des mois institutionnalisée et renforcée avec des manœuvres communes, la sous-traitance pour le compte des Etats-Unis de certaines missions de protection et d’assistance en cas de guerre contre la Chine dans cette plus grande portion de l’Océan Indien, allant celledes Maldives jusqu’au détroit de Malacca63, permettant une surveillance continue de la voie menant jusqu’à l’Océan Pacifique. Des programmes accélérés de formations militaires furent mis en place, la présence se répéta dans le port de Colombo et de Trincomalee64de la 7flotte de l’« US Navy », heureuse de trouver là un porte-avion naturel auxiliaire et un soutien à sa mission géopolitique de confrontation avec la Chine. 

 

En d’autres termes, et en violation de ses engagements historiques en faveur du non-alignement, R.W a ainsi engagé le Sri Lanka comme force supplétive des Etats-Unis conformément à leur vision géostratégique, celle voulut par le « 2018 National Defense Strategy Program »65, qui fait dorénavant de l’Asie la priorité militaire des forces armées nord-américaines, et de la Chine son adversaire déclaré.

 

Les Etats-Unis ont par ailleurs renforcé les moyens de leurs officines complémentaires à leur service de renseignements inspirés par les « révolutions de couleurs » sur le modèle ukrainien et du « printemps arabe ». Elles sont devenues très actives sur le terrain, comme le démontrent les programmes de US Aid et de l’US Peace Corps66. Les programmes de ces deux dernières ont été renforcés au point de totaliser un budget de 4,5 milliards de roupies, soit plus de 30 millions de dollars. Le NED consacre à lui seul et officiellement 1,7 millions de dollars au Sri Lanka en faveur du financement d’ONG et de Fondations locales comme des syndicats. Washington soutient aussi l’action des Églises évangéliques dans ce pays à 80% bouddhiste et 15% hindouiste. Il encourage la multiplication et la présence des ONGI, le rôle de fondations comme celle de Georges Soros67ou celles du réseau « Millenium challenge Corporation (MCC) », de « l’Insititut for policy studies », d’« Advocata institute », d’« Atlas »68, associés à la Société du Mont Pèlerin69ou encore la transnationale Mac Kinsey70.

 

D’ailleurs cette évolution en rupture avec des années de non alignement71a suscité l’émergence et le développement d’un mouvement patriotique populaire très large rejetant toute mise en cause de l’indépendance et de la souveraineté du pays, toute forme d’ingérence dans les affaires nationales. Il regroupe des personnalités indépendantes intellectuelles, religieuses, politiques militaires, qui contestent entre autre le projet de nouvelle constitution voulu par les Occidentaux. Deux importantes structures mises en place sont très actives: « Eliya » « Viyathmaga »,72dont l’influence a permis de freiner et même de mettre en échec cet objectif du gouvernement visant à établir une nouvelle constitution, de surcroit sans consultation populaire.

 

Pour faire diversion sur ses problèmes réels, le pouvoir s’est livré à une vaste campagne d’intoxication sur la corruption du précédent régime, en multipliant les provocations, les procédures, les convocations devant des juges, mais sans succès. La seule affaire tangible étant celle impliquant directement R.W dans l’affaire de la Banque centrale. Dans ce contexte, il faut noter que le changement de Premier Ministre et la perspective d’une motion de censure au parlement maintenant caduque a servi à alimenter les commentaires provocateurs, les coups tordus qui se sont multipliés quotidiennement. Chaque jour, la presse annonçant le ralliement de tel ou tel parlementaire au nouveau régime, des centaines de millions passant d’une poche a l’autre. Tout cela visant à faire pression sur l’opinion et à accréditer chez les gens l’idée du « tous pourris ». 

 

En fait ; les campagnes anti-corruptions des médias et des hommes politiques sri lankais ne ciblent jamais les causes, c’est-à-dire le système mis en place par ceux qui sont les vrais corrupteurs, ceux liés à la finance internationale, les comparses de R.W. Pourtant ces sont les politiques néo-libérales de son gouvernement qui encouragent l’évasion fiscale, les transferts d’argent comme on le voit actuellement. Près de 165 millions de dollars en moins de deux semaines ont été transférés hors du pays73. Comme en Occident, il est significatif que le Sri Lanka se prépare déjà à l’abandon de la monnaie papier au bénéfice de la monnaie plastique, comme l’exigent dorénavant les banques internationales.

 

La criminalité financière dont le blanchiment d’argent a pris des proportions sans précédent au Sri Lanka. Le gouvernement de R.W voulait renforcer cette orientation avec son méga-projet « Megapolis » visant à faire de Colombo une place financière, un « hub » international sur le modèle de Singapour. 

 

Pour R.W et Mangala Samaraweera, c’est le secteur public et nationalisé qui est corrompu comme le montre leurs campagnes incessantes contre les entreprises publiques dont la compagnie aérienne nationale sri lankaise. La solution serait la privatisation des 50 plus grandes entreprises publiques du pays, la « dépolitisation de l’Etat », le transfert de toutes les activités économiques vers le privé.

 

Comme le souligne Imran Khan74s’agissant du Pakistan, ce que l’on doit viser, c’est se donner les moyens au niveau des institutions de les renforcer afin de combattre cette corruption en « col blanc » qui encourage l’évasion monétaire et fiscale. Celle-ci coûte cher au développement, car elle force aux emprunts, encourage l’inflation et finalement fait payer le prix au peuple. 

 

Le pays, après avoir été marqué, traumatisé par une guerre de presque 30 ans75avait entamé, même si ce fut non sans erreurs, une véritable restauration économique et sociale. Cela se faisait malgré les pressions internationales, mais les résultats étaient indiscutables. Depuis trois ans, le pays a basculé dans la régression et la soumission aux intérêts étrangers pour le bénéfice égoïste d’une fraction de la population qui aime à paraître comme l’élite cosmopolite et nostalgique d’une féodalité désuète d’inspiration néo-coloniale76.

 

On ne s’étonnera pas dans ces conditions combien l’action de R.W a très vite fait l’objet d’un véritable rejet, et d’une exaspération populaire. Les luttes sociales se sont multipliées témoignant d’un raz le bol généralisé tant l’accumulation de coups portés contre le peuple finissaient par provoquer de véritables déchirures dans une société éclatée et de plus en plus divisée.

 

En février 2018, les élections locales ont été marquées par un véritable raz de marée en faveur du nouveau parti, le SLPP de l’ancien Président Mahinda Rajapaksa77, puis en septembre, une manifestation de 300 000 participants à Colombo a donné des indications supplémentaires sur l’état d’esprit des gens. Dans ces conditions, les illusions ont vite fait place à la colère, aujourd’hui à la haine, une haine de classe !

 

Bien évidemment, le gouvernement et ses alliés politiques ont délibérément ignoré ces changements pourtant significatifs. 

 

Le choix de R.W et de son premier lieutenant Mangala Samaraweera78fut de persévérer à marche forcée et avec obstination dans la même direction et même d’accélérer les privatisations, le tout à l’export, la mise en vente du pays aux entreprises étrangères, y compris les domaines publics comme les écoles, les hôpitaux, les infrastructures militaires, les parcs nationaux, jugés obsolètes donc inutiles car d’aucune rentabilité.

 

Le gouvernement était comme aveuglé, pratiquant une auto-satisfaction en forme d’autosuggestion. Cette politique à haut risque d’explosion social continuait à être encouragée par les gouvernements des pays occidentaux, le FMI, les institutions financières internationales. La presse internationale, les relais de la soi-disant « société civile » encensant quotidiennement une réussite que l’on disait exemplaire. R.W et ses proches concentraient entre leurs mains tous les pouvoirs, pressés de mettre en pratique de manière dogmatique un catalogue de recettes ultras-libérales visant a transformer totalement le Sri Lanka, un pays pourtant aux fortes traditions et à une histoire millénaire. 

 

L’échec au parlement d’une motion de censure en mars 2018 déposée par l’opposition s’illustra toutefois par le ralliement à l’opposition de centre-gauche79de 16 parlementaires de la majorité et la sympathie non dissimulée de plusieurs membres de l’UNP80et du SLFP81mais qui renonçaient au dernier moment et sur l’ordre du Président Siriséna à la confrontation directe avec le gouvernement de R.W. Après l’échec cuisant des municipales, cet autre avertissement était prémonitoire.

 

En fait, il était annonciateur d’un fiasco à moyen terme tant les contradictions s’aiguisaient, le gouffre se creusait entre l’équipe au pouvoir et le peuple. Il est d’ailleurs remarquable que plusieurs dirigeants de la droite pressentant cette évolution en firent porter ensuite la responsabilité à R.W, considéré comme un « homme égoïste, sans aucune honte et qui a détruit le parti de mes ancêtres »82, comme devait le déclarer Wassenta Sennayake ex-ministre d’État aux affaires étrangères qui a rejoint après le 26 octobre le nouveau gouvernement de Mahinda Rajapksa.

 

Ou en est on après ces deux semaines qui ébranlèrent le Sri Lanka ?

Les Sri Lankais étaient dans l’attente d’élections générales, elles sont aujourd’hui acquises par la décision de dissolution du Parlement annoncée par le Président. Le pays est calme, le nouveau gouvernement a été mis en place, il est composé d’anciens ministres qui se sont ralliés et d’une partie de ceux qui étaient au pouvoir avant 2015. Ils se sont mis très vite au travail et toute une série de mesures sociales d’urgence ont été prises pour soulager les gens. 

 

Une importante réforme fiscale est annoncée, y compris avec le rétablissement de la commission d’appel, le prix des transports, du carburant, ont baissé ! Mais surtout, ce sont les prix des denrées de base comme les lentilles, le dhal, la farine, le sucre, les pois chiches, le sucre, etc. En réduisant les taux d’emprunts, un soutien immédiat a été apporté aux petits producteurs d’oignons, de pommes de terre, de riz. Les taxes sur les fertilisants, on été réduites. Il a été estdécidé la suppression des intérêts bancaires sur l’épargne, la réduction du prix des télécommunications, l’arrêt des privatisations. Simultanément, se négocie un relèvement des salaires en particulier pour les travailleurs des plantations qui étaient en lutte, déjà les chauffeurs et personnels des sociétés de bus ont vu leurs rémunérations passées de 14 000 à 25 000 roupies. Le traité de libre échange avec Singapour doit être renégocié !

 

Les élections provinciales auront lieu en 2019 d’autant que leur report systématique par R.W prive actuellement 6 provinces sur 9 de toute administration. Il faut redonner du sens et des moyens au développement de l’économie locale, afin de permettre une meilleure réponse aux besoins. Le Sri Lanka, par ses richesses naturelles et le savoir-faire de son peuple, en a les moyens. Cette vision peut contribuer à restaurer la souveraineté du pays, car il ne saurait y avoir de politique internationale indépendante sans respect de l’intégrité territoriale, sans une économie indépendante.

 

Restaurer la crédibilité internationale du Sri Lanka est à ce prix !

Pour la droite qui tient depuis deux semaines un discours apocalyptique, ces mesures sont irresponsables, elles vont aggraver le déficit, l’effondrement de l’économie est en vue, et les sanctions vont pénaliser le pays de manière irrémédiable. Ces déclarations cherchent avant tout à faire diversion sur ses propres responsabilités. Dorénavant, comme le montre les déclarations des Etats-Unis, de l’U.E, de la Grande-Bretagne, de l’Australie, du Canada, la bataille politique va se déployer avec ces relais sur le thème de la démocratie. Toutefois, il faut noter certaines inflexions dans le discours. On ne parle plus d’anti-constitutionnalité mais d’agir dans le cadre et le respect de la constitution Quant à l’Inde de Narendra Modi, elle se montre plus prudente83, comme le souligne la déclaration de son Ministre des affaires étrangères Raveesh Kumar. Supramanian Swamy84, un des dirigeants du BJP85, considère que le TNA aurait pu obtenir un bon « deal » en négociant avec Mahinda Rajapaksa et qu’en dernière analyse, les élections sont une bonne chose car elles permettront de trancher. Enfin, beaucoup s’interrogent sur le silence de l’ancienne Présidente Kumaratunga qui avait pourtant joué aux cotés de l’UNP un rôle capital dans le complot en faveur d’un changement de régime et de la promotion de la candidature de Sirisena. 

 

En 2004, dans une interview au « Time », elle donnait une explication sur ce qui l’avait conduite à se séparer de R.W, à l’époque Premier ministre, et de convoquer des élections générales86. L’éclairage est assez saisissant venant de la part d’une personne particulièrement hostile à Mahinda Rajapaksa !

 

Quant aux trois partis, UNP, TNA et JVP, ils se mobilisent contre la décision de dissolution du Parlement et de nouvelles élections générales qu’ils jugent anti-démocratiques. Ensemble, ils sont décidés à engager une action auprès de la « Cour suprême de justice » ...tout en se préparant aux prochaines consultations électorales. Au mépris de ses prérogatives et de l’indépendance de sa fonction, le Président du Parlement, Karu Jayasuria, s’est rangé de manière partisane derrière l’UNP et ses alliés.

 

On substitue ainsi au débat nécessaire sur les causes de la situation, celui sur le non-respect de la constitution, la non convocation du parlement, la dictature qui se mettrait en place et la corruption des politiciens prêts à se vendre au nouveau gouvernement en prébendes et fonctions ministérielles.

 

Le nouveau gouvernement et ceux qui le soutiennent sont face à des exigences sociales fortes. Le changement espéré va-t-il se concrétiser par une rupture ou par une forme de continuité en faveur d’un aménagement plus softdes politiques précédentes ? Là est le débat des prochaines semaines !

 

Tout est affaire de volonté politique. Pour l’heure, si la droite est sous le choc de la dissolution et d’élections générales, elle va très vite se ressaisir, s’employer avec tous les moyens possibles dont elle dispose à reconquérir le pouvoir perdu. Les semaines qui viennent vont par conséquent être décisives. Ainsi les Etats-Unis, l’Union européenne, l’Australie, la Grande Bretagne se mobilisent également et menacent. De nouveau, revient en boucle la perspective d’un bain de sang. Jusqu’où seront-ils prêt à aller au nom de la sécurité nationale des Etats-Unis aujourd’hui menacés !

 

Le pays n’est pas à l’abri de provocations du type Maïdan ou de celles connues au Venezuela ou au Nicaragua. Les forces du conservatisme sont coutumières de ce genre de pratiques. Elles peuvent y recourir de nouveau.

 

Pour les forces du changement, elles doivent s’appuyer et contribuer à la mobilisation populaire et pas se laisser placer sur la défensive comme elles ont été entraînés ces derniers jours sur des discussions et des prises de position déconnectées du réel. Elles se sont enlisées, comme par exemple, celles portant sur la constitutionnalité ou la non constitutionnalité du changement de Premier ministre. Cette stratégie a contribué à neutraliser des forces politiques. L’agitation dont font preuve certains n’est pas indifférente à la peur de perdre les avantages que leur accordent leurs positions de parlementaire ! Il y a aussi le risque de contribuer à de nouvelles désillusions en sous-estimant la portée du contenu du changement à mettre en œuvre. 

 

C’était là le calcul de la droite et des gouvernements occidentaux qui, chaque jour, chaque heure, font monter la pression. Jusqu’à présent, ceci a été très largement minoré par une partie des forces du changement malgré les appels répétés de nombreuses forces progressistes. 

 

Le rapport des forces a changé mais la situation demeure périlleuse. Elle peut s’aggraver si le nouveau pouvoir prend le risque de s’enfermer dans des tactiques politiciennes au détriment de la mobilisation de ceux qui ont intérêt aux changements. 

 

Il est heureux que ceux qui ont montré qu’il existait une autre alternative qui consistait à replacer l’intervention populaire au cœur de la bataille l’aient pour l’heure emportée. Les calculs politiciens, le débauchage que privilégiaient certains, ne contribuaient qu’à se détourner de l’essentiel, tout en renforçant le discrédit qui frappe une partie de la classe politique du pays.

 

La décision courageuse du Président de prononcer la dissolution du Parlement et de provoquer des élections générales ouvre une perspective pour le mouvement populaire. C’est lui qui, en dernière analyse, doit décider de la route que le pays doit prendre. « L’histoire ne fait rien, c’est l’homme, réel et vivant qui fait tout87 »

 

Le dépositaire de la souveraineté reste le peuple, à moins de remettre en cause le principe de démocratie représentative, il l’exprime de différentes manières, y compris, il le fait à travers l’expression électorale. C’est ce qui est dorénavant à l’ordre du jour et ce pourquoi le peuple a imposé ce changement. Il revient de contribuer à lui donner confiance dans la force matérielle qu’il représente. « Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. Levons-nous ! »88C’est le choix fait par le peuple sri lankais. 

 

jean.pierre.page@gmail.com

 

Colombo, le 10 novembre2018

 

Additif :

 

GEORGE SOROS, RANIL WICKRAMASINGHE 

ET LE 

SRI LANKA

 

Tamara Kunanayakam89

 

George Soros a longtemps cherché à orienter la vie politique du Sri Lanka, promouvant la partition du pays et soutenant activement un parti politique contre un autre. Ce n’est cependant qu’après la nomination de M. Ranil Wickramasinghe comme Premier ministre qu’il a pu prendre pied dans le pays, modeler la politique gouvernementale et yinstaller un bureau. 

 

Le lien entre George Soros et Ranil Wickramasinghe remonte à la Société du Mont Pèlerin, une organisation secrète connue sous le nom de « Mère de tous les think tanks », créée en 1947 au Mont Pèlerin, un village des Alpes suisses, pour promouvoir les intérêts expansionnistes de la finance mondialisée.

 

L’engagement de Soros au Sri Lanka est à la fois direct et indirect : par le biais de son Open Society Foundationet d’institutions qu’il finance, comprenant en particulier le Centre pour le Développement international de l’Université Harvard dirigé par le professeur vénézuélien Ricardo Hausmann, un autre associé de Soros.

 

En janvier 2016, George Soros a été impliqué dans l’organisation et le financement du Forum économique du Sri Lanka sous les auspices du Premier ministre Wickramasinghe, sur le thème « L’agenda 2023 du Premier ministreRanil Wickremesinghe pour la prospérité économique ». L’hôte principal était Joseph Stiglitz, qui a accusé le président Donald Trump d’avoir des « tendances fascistes » et d’être inapte à présider les États-Unis. 

 

Dans ce Forum, le professeur Hausmann et l’équipe de son Centre de Harvard ont présenté une stratégie de développement économique pour le Sri Lanka et un plan de développement de l’économie sur trois ans. Répondant à des questions posées au Parlement sur la participation de Soros au Forum, le Premier ministre a affirmé qu’il n’avait pas invité Soros, mais que Soros l’avait invité. L’opération Harvard, gardée secrète jusqu’au dernier moment, était entièrement financée par Soros et son Open Society FoundationsPeu après, en août 2015, l’Open Society Foundationa annoncé son projet de s’installer au Sri Lanka pour « pour stimuler les réformes démocratiques déjà en cours au Sri Lanka et promouvoir le progrès économique ».

 

Pour ses actions intrusives au Sri Lanka, Soros utilise également Human Rights Watch; l’International Crisis Group (ICG), dont il est un administrateur, le Global Centre for Responsibility to Protect (R2P), Centre mondial pour la responsabilité de protéger, étroitement associé à Samantha Powers, et la Human Rights Foundation, Fondation pour les droits de l’homme en Afrique du Sud, tous financés par lui, etqui ont régulièrement critiqué le gouvernement sri-lankais, pendant et après la guerre contre le terrorisme et le séparatisme, tout en minimisant les atrocités commises par les Liberation Tigers of Tamil Eelam (LTTE), lesTigres de libération de l’Îlam tamoul. Un mouvement qui a pourtantété désigné comme « organisation terroriste étrangère » par le Département d’État américain depuis le 8 octobre 1997 et qualifiéede « Specially Designated Global Terrorist » (SDGT) depuis le 2 novembre 2001. Le FBI a décrit les LTTE comme les « extrémistes les plus dangereux et les plus meurtriers » au monde et les a lui-mêmeclassés avant al-Qaïda et le Hamas. Selon lui, « les tactiques impitoyables des LTTE ont inspiré des réseaux terroristes dans le monde entier, y compris al-Qaïda en Irak ». Selon le FBI, les LTTE sont la seule organisation terroriste à avoir assassiné deux dirigeants mondiaux. 90 

 

La directrice exécutive de la Fondation pour les droits de l’hommeen Afrique du Sud financée par Soros, Yasmin Sooka, faisait p artie du groupe de trois membres du Groupe d’experts du Secrétaire gén&ea

La directrice exécutive de la Fondation pour les droits de l’hommeen Afrique du Sud financée par Soros, Yasmin Sooka, faisait p artie du groupe de trois membres du Groupe d’experts du Secrétaire général de l’ONU sur la responsabilité du Sri Lanka qui a préparé le rapport discrédité de 2011 et qui est à la base de la résolution 30/1 controversée du Conseil des droits de l’homme de l’ONU adoptée contre le Sri Lanka. Yasmin Sooka est membre du Conseil consultatif de l’Initiative pour les droits de l’homme de l’Open Society Foundations de Soros, et a été première invitée de la chaire inaugurale George Soros à l’École de politique publique (SPP) de l’Université d’Europe centrale (CEU) pour le semestre d’automne 2015. 

 

George Soros a également soutenu les revendications séparatistes des LTTE d’autres manières, par exemple par le biais des opérations – qu’il a financées – du Cadre inter-institutionnel de coordination de l’action préventive des Nations unies (l’équipe cadre, ou FT dans son sigle anglais). Celui-ci, dans les années 2012 et 2013, a tenu des réunions et des séminaires à huis clos où la partition d’États membres des Nations unies était débattue, y compris celle du Sri Lanka et du Népal. Selon des rapports, le FT a aussi formé certains activistes dans le monde, en particulier dans les pays en développement et d’autres pays ayant des gouvernements pro-occidentaux, visantà utiliser « le système » pour obtenir des changements. 

 

En Europe, les opérations de Soros visant à soutenir un parti politique ou un autre suscitent de plus en plus d’inquiétudes et d’oppositions. À Washington, des membres républicains du Congrès ont remis en cause les fonds de l’USAID provenant de l’argent des contribuables américains qui financent les projets de Soros, notamment en Macédoine et dans d’autres pays d’Asie. Le sénateur républicain de l’Utah, Mike Lee, s’est dit préoccupé, dans le cadre d’un soucisplus large, par le fait que les financements d’USAID vont à l’Open Society Foundations de Soros en Macédoine, et que l’ambassade américaine a pris parti dans la politique partidaire locale. Le sénateur Lee a écrit : « J’ai reçu des rapports crédibles selon lesquels, ces dernières années, la mission américaine en Macédoine est intervenue activement dans la politique des partis du pays ainsi quedans le modelage de son environnement médiatique et de sa société civile, favorisant souvent des groupes défendant une opinion politique plutôt qu’une autre. » 

 

Tamara Kunanayakam Colombo, le 12 novembre 2018

 

tamara.kunanayakam@gmail.com

 

Notes :

1Frida Kahlo de Rivera (1907-1954), peintre mexicaine, communiste, compagne du muraliste Diego Rivera.

2Si 90% du transport mondial est maritime, le Sri Lanka représente plus de 70% du trafic pétrolier et plus 50% de celui des containers. En augmentation constante, et au centre du projet pharaonique chinois de « route de la soie », cette situation explique le caractère stratégique du développement des infrastructures portuaires du port de Hambatota au sud du pays sous l’impulsion de la Chine et de l’élargissement considérable du port de Colombo où la Chine et l’Inde sont en compétition.

3Quelques instants plus tard, le décret était publié dans une édition extraordinaire du « Journal officiel de la République démocratique et socialiste du Sri Lanka ».

4Galle, ville du Sud du Sri Lanka, port important dès l’Antiquité pour le commerce de la cannelle, de l’ivoire, des épices et des pierres précieuses, fréquenté par les Perses, les Chinois…. Colonie portugaise à partir de la fin du 15esèche, puis hollandaise et enfin britannique.

5Octave Mirbeau (1848-1917), écrivain, journaliste, voyageur.

6UNP : Parti de l’Unité Nationale, droite pro-occidentale, présidé par l’ex-premier ministre Ranil Wrichmensinghe

7UPFA : « United People’s Freedom Alliance » dont le SLFP, « Sri Lanka Freedom Party » est le parti du Président Sirisena et de Mahinda Rajapaksa. Toutefois ce dernier a créé depuis le SLPP « Sri Lanka People’s Front », devenu en deux années la principale force politique du pays.

8Maithripala Sirisena est Président du Sri Lanka depuis 2015. Secrétaire général du SLFP ancien parti du président Mahinda Rajapaksa, ancien Ministre. Il avait en 2014, à la surprise générale, rallié le camp de la droite de Ranil Wrikamensinghe, de l’ex-présidente Chandrika Rumnatunga, du TNA longtemps paravent parlementaire des Tigres du LTTE, du JVP qui se réclame du marxisme léninisme et de petits partis musulmans soutenus par les monarchies pétrolières. Cette alliance bénéficiait du soutien actif politique et financier des Etats-Unis, des gouvernements occidentaux et de l’Inde inquiets de l’influence grandissante de la Chine dans la région en général et au Sri Lanka en particulier. Devant les conséquences de l’action du nouveau gouvernement issu des élections de 2015, cette trahison avait rapidement été jugée sévèrement par les Sri Lankais. Ceci s’est traduit en février 2018 par l’effondrement électoral de ceux qui avaient soutenu Sirisena et son alliance avec la droite au bénéfice du nouveau parti de Mahinda Rajapaksa, le SLPP associé aux partis de la gauche (ex JVP+PC+trotskistes) et d’autres partis moins significatifs.

9Karu Jayasurya : président du Parlement sri lankais, homme de droite, UNP.

10R.W pour Ranil Wickremesinghe, plus familièrement appelé « Ranil », ancien premier ministre du Sri Lanka.

11Royal College, école publique, St Thomas école privée, sa rivale sur le modèle Oxford et Cambridge, Harvard et Yale, Laidie’s College est l’établissement scolaire pour les jeunes filles de la bonne société. Ces écoles très privilégiées furent créées par les Britanniques à l’époque de la colonisation. Ils sont les établissements scolaires des enfants de l’élite. En avoir été élève vous situe socialement et immédiatement comme faisant partie des « happy few ». L’évènement social de l’année est le traditionnel match de cricket opposant Royal Collegeà St. Thomas. Il existe depuis 1880.

12Gotabaya Rajapaksa est le frère de l’ancien Président Mahinda. Il fut secrétaire d’État à la Défense pendant la guerre. Son nom est fréquemment associé à la victoire sur les séparatistes. Il est aussi apprécié pour le rôle qu’il a joué en faveur du réaménagement de Colombo pour en faire une des villes les plus propres et les plus attrayantes d’Asie du Sud-Est. Très lié a de nombreux intellectuels qu’il sollicite dans la perspective probable de sa candidature aux prochaines élections présidentielles.

13RAW : « Research and Intelligence Wing » service de renseignements indien. Mis en place en 1968 sous Indira Ghandi, il est sous l’autorité directe du Premier Ministre.

14« Mahinda Rajapksa was President 3rd option »,Newsfirst, 05/11/2018. 

15« Temple Trees » est la résidence officielle du Premier Ministre et l’a été parfois de Présidents. Situé au cœur de Colombo dans Galle road, son vis-à-vis ne sont rien d’autre que les gigantesques installations de l’ambassade US.

16Mahinda Rajapaksa a été Président du Sri Lanka de 2005 à 2015, précédemment il fut premier ministre. Artisan de la paix après une guerre couteuse en vies et destructions. Sa popularité est restée très forte dans le peuple, tout particulièrement les plus défavorisés. Animal politique et politicien d’une grande habileté. Doué d’un grand charisme, il est un nationaliste fervent, internationalement non aligné, se situant en alliance avec la gauche, il est souvent présenté comme proche de la Chine et anti-occidental. Les USA et l’UE le considèrent comme leur « bête noire ». Il défend souvent des positions anti-impérialistes, et s’est fait connaître par son soutien inconditionnel à Cuba et à la cause palestinienne. Ami personnel de Yasser Arafat, de Raoul Castro et de Hugo Chavez.

17Le Brésil et le Sri Lanka n’en ont pas moins des relations diplomatiques anciennes avec un ambassadeur dans chaque pays. Le Sri Lanka à deux ambassades en Amérique Latine : le Brésil et Cuba dont d’ailleurs il fut le premier pays d’Asie à reconnaître en 1959 le triomphe de la révolution et se féliciter de la chute de la dictature de Batista. Sri Lanka a été par ailleurs un des fondateurs du Mouvement des États non alignés aux côtés de Cuba. Dès juin 1959 Che Guevara vint à Colombo pour signer le premier accord commercial entre les deux pays. 

18Jair Bolsonaro, nouveau Président du Brésil, nostalgique de la dictature militaire, anticommuniste maladif, raciste, misogyne, homophobe.

19Paulo Guèdes est le fondateur du think-tank« Millenium », et de la banque d’investissement BTG Pactual. Il est un partisan fanatique des thèses ultra-libérales des « Chicago boys » de Milton Friedman déjà mises en œuvre sous Reagan, Thatcher, Pinochet et les dictateurs latino-américains, avec les résultats que l’on connaît.

20La Société du Mont Pèlerin est une fondation tentaculaire créée aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale par Friedrich Hayek et Milton Friedman, initiateur de l’école de Chicago, les trop fameux « Chicago boys » connus pour leurs exactions économiques en Europe de l’Est et en Amérique Latine, avec les désastres sociaux que l’on sait. Elle donna par la suite naissance à un vaste réseau international de 500 fondations et instituts de recherche fonctionnant à travers le monde, financés par les transnationales les plus représentatives de l’oligarchie mondialiste, étroitement associés à l’administration US, à des services d’intelligence, des lobbies, et de nombreux gouvernements occidentaux pour faire la promotion du libre marché.

21Tamara Kunanayakam ancienne ambassadeur du Sri Lanka : « Sri Lanka sovereignty non negotiable » in « The Island », june 24, 2018

22Le « cornac » est le compagnon à vie, le guide, et le soigneur de l’éléphant. L’éléphant est l’animal sri lankais le plus populaire. La grand majorité d’entre eux vivent en liberté. De couleur verte, il est le symbole du parti UNP de R.W.

23Déclaration de Tung-Lai Margue le 30 octobre 2018 au nom de l’Union européenne pendant la rencontre avec le Président Sirisena. Elle a menacé de manière très provocatrice de retrait du GSP+, le système de préférence commercial accordé par l’UE au Sri Lanka.

24« Sri Lanka’s legitimate Finance Minister explain economic fallout… », Colombo Telegraph, 05/11/2018

25« US and Japan freeze development aid », Newsfirst, 04/11/2018

26Samantha Powers, ancien ambassadeur US et représentante permanente à New York à l’ONU. Elle fait partie du premier cercle intellectuel autour de Barack Obama. Elle est très impliquée sur le dossier sri lankais. Elle s’est fait connaître par son livre « A problem from hell : America and the age of genocide » prix Pulitzer 2003.

27« UN envoys meet Sri Lanka prez. », Business Standard, 31/10/2018

28Jeremy Hunt est le nouveau ministre britannique des affaires étrangères. « Britain, observing Sri Lanka devlopments with concern », Financial Times, 31/10/2018

29« Lord Naseby : M’R appointment is legitimate »,Newsfirst, 07/11/2018

30« Why political crisis in Sri Lanka is bad news for India »,Times of India, 29/10/2018. Il faut noter que quelques semaines avant ces évènements, le premier ministe de l’Inde, Narendra Modi, avait rencontré successivement Mahinda Rajapaksa, R.W et Sirisena.

31« Face the Nation » Tamara Kunanayakam sur la chaine de télévision, Newsfirst,07/11/2018

32« Chinese ambassador calls on Mahinda and Ranil »,Adaderena,27/10/2018

33Après l’élection présidentielle de janvier 2015, appliquant l’accord secret convenu entre lui et l’alliance anti-Mahinda Rajapaksa, le nouveau président Siriséna avait imposé comme premier Ministre Ranil Wrikmasinghe de l’UNP, bien que celui-ci ne disposait que d’une minorité de 46 sièges, contraignant au départ sous la pression le premier Ministre D.M Jayaratne qui lui disposait de 144 sièges.

34Al Jazzeraa été jusqu'à organiser un débat télévisé sur « Sri Lanka : on the path to dictatorship » 31/10/2018 avec 3 comparses, dont Alain Keenan du Crisis group.Voir l’article « Al Jazzera a tool of the west » de Shenali Waduge. Lankaweb, 08/11/2018.

35« Avis de tempête sur le Mouvement des Non-Alignés » Jean-Pierre Page, Investig’Action, 30/04/2015

36TNA : parti régionaliste tamoul, représentatif des intérêts de la bourgeoisie des provinces Nord et Est. Longtemps considéré comme le paravent parlementaire du mouvement séparatiste des Tigres du LTTE que le TNA considérait comme le seul représentant des aspirations nationales des Tamouls. Parti soutenu activement par le gouvernement de droite du Tamil Nadu en Inde et les Occidentaux. Il dispose de 16 députés au Parlement, mais vient d’éclater avec la constitution d’une nouvelle force politique radicale séparatiste, proche du LTTE.

37JVP « The people’s liberation Front » qui se réclame du marxisme léninisme, mais qui soutient R.W et son gouvernement pro-occidental. Rejeté par la gauche (Parti communiste + trotskistes) qui le considère comme corrompu et manipulé par l’UNP et des services de renseignements étrangers. Dispose de 6 députés au Parlement.

38« The crisis in Sri Lanka- invented by western medias » Dr.Palitha Kohona- ancien ambassadeur, International Press Syndicate, 05/11/2018

39« UNP to go to supreme court », Mangala Samaraweera ancien ministre des Affaires Etrangères, puis de l’Economie a considéré que Sirisena est un tyran, un fou ! « On pensait avec Sirisena avoir élu un nouveau Mandela, il ne fut qu’un Robert Mugabe, ce fou dangereux ancien président du Zimbabwe ».

40Jayawardena décida unilatéralement, sans élections, de prolonger la vie du Parlement parce qu’il y disposait d’une majorité.

41Chandrika Kumaratunga, ancienne présidente sri lankaise, fille de S.W.R.D Bandanaraike l’ancien premier Ministre assassiné en 1956 et de Sirimavo son épouse, la première femme chef d’État au monde connue comme une des fondatricedu Mouvement des Etats non alignés. Chandrika en 2004, annonça qu’elle changeait de premier ministre alors que celui-ci sortait de la Maison Blanche après un entretien avec Georges Bush. Il s’agissait déjà de Ranil Wickemensinghe, elle le remplaça par Mahinda Rajapksa qui devint Président un an plus tard.

42« Craintes d’un bain de sang au Sri Lanka », Euronews, 29/10/2018

43Le Ministre et son garde du corps ont été arrêtés, emprisonnés puis libérés sous caution. Une instruction est engagée contre eux. On n’en a dit aucun mot dans les médias.

44« Otpor », est un mouvement instigateur des « révolutions de couleur », il met en pratique les théories de Gene Sharp. A joué un rôle dans le changement de régime en Serbie, puispendant le printemps arabe. Financé par l’administration US et des fondations comme celle de Georges Soros. Lire sur le sujet « Arabesques » de Ahmed Bensaada, Investig’action 2015

45« Black july », le 24 juillet 1983 le gouvernement du Président Jayewardene, pour faire diversion, manipule l’opinion, excite et mobilise des gangs, des mercenaires s’assure du laissez faire de la police, le bilan en sera plusieurs milliers de morts, 8 000 maisons et 5 000 magasins brulées plus de 200 000 sans abris, des destructions innombrables. De nombreux Tamouls feront le choix del’émigration. Cet acte criminel offrira l’occasion aux séparatistes du LTTE de justifier leurs actions tout aussi criminelles.

46Les Sri Lankais l’ont affublé du titre de « looser ». De toute sa carrière, il n’a jamais, en plus de 40 ans de carrière politique, gagné une élection, par contre il en a perdu 29. Seules les alliances de circonstance lui ont permis d’accéder au pouvoir.

47R.W : Ranil Wrichamasinghe, Premier Ministre sri lankais déposé le 26 octobre 2018. Il était en poste depuis 2015 par le résultat d’un complot et d’une pression internationale en faveur d’un changement de régime voulu et organisé depuis la fin de la guerre en 2009 par les Occidentaux contre le président Mahinda Rajapaksa.

48Les dissensions internes à l’UNP étant nombreuses, R.W étant fortement contesté depuis des années par son obsession de pouvoir. Il est vraisemblable que la situation nouvelle va relancer les batailles dans l’appareil du parti.

49 La dette du Sri Lanka est pour l’essentiel due aux institutions financières internationales, au FMI et aux pays occidentaux. La dette en augmentation constante s’élèverait à 65 milliards de roupies. Contrairement à ce que les médias affirment la Chine ne représente que 10% de cette dette globale Les principaux partenaires commerciaux du Sri Lanka sont les Etats-Unis, l’Union européenne, le Japon, l’Inde et la Chine.

50Le parti de Ranil Wrickamensinghe est l’UNP, il est en alliance au sein de l’UNFGG avec un parti régionaliste tamoul, un parti musulman financé par les monarchies pétrolières, il bénéficie du soutien politique du JVP qui se réclame dans sa rhétorique du marxisme léninisme, du TNA autre parti tamoul du Nord et l’Est longtemps présenté comme ayant été la vitrine du mouvement séparatiste LTTE.

51Mot d’ordre défendu par un allié pittoresque de l’UNP, l’ex-trotskiste Vrikramabahu Karunaratne, dont le parti se résume a lui-même. Hier, supporter du LTTE, aujourd’hui de Ranil Wrickemsighe.

52Le port et l’aéroport d’Hambantota sont devenus des enjeux géopolitiques. Ces méga-projets construits par les Chinois se situent au sud du Sri Lanka sur l’un des corridor maritime les plus importants au Monde, lien naturel entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Les Chinois en assurent le fonctionnement tout comme celui de la zone économique spéciale. Les Américains on exigé en retour le contrôle du port de Trincomalee, le plus grand port en eau profonde d’Asie. En compensation, les Indiens, inquiets de voir les Chinois disposant d’un port pouvant servir à des usages militaires, ont récupéré l’aéroport de Matala qui se trouve a proximité.

53« Bond scam II Sri Lanka’s bigest cober up »,Newsfirst, 09/08/2018. Le nouveau gouvernement a immédiatement annoncé qu’il engageait la procédure d’extradition de Mahendran.

54La roupie est flottante ! Depuis janvier elle a perdu plus de 12,5% de sa valeur par rapport au dollar US.

55 Jusqu’en 2015, la croissance sri lankaise était la seconde en Asie, derrière la Chine.

56« Dole » est une multinationale US. Elle est le plus grand producteur de fruits et légumes au monde, implantée dans 90 pays. Son revenu annuel est évalué à 4,5 milliards de dollars US (2016). Elle dispose aussi d’une flotte maritime.

57Au point de voir son ex-ministre des Affaires étrangères, Mangala Samaraweera, considérer le non-alignement comme un concept dorénavant obsolète !

58John Kerry, secrétaire d’État de Barack Obama de 2013 à 2017. « John Kerry praises Sri Lanka on reforms and pledge renew ties… », The Guardian, 02/05/2015

59« Le fardeau de l’homme blanc » (The White Man’s burden) Rudyard Kipling, 1899

60« Sri Lanka, independant republic, to vassal state » Tamara Kunanyakam, The Island, 03/04/2018

61Conseil des droits de l’homme de l’ONU, résolution 30/1 sur le Sri Lanka du 02/10/2015.

62« Constitution making, an American project », Tamara Kunanayakam, The Island, 07/09/2017.

63Le détroit de Malacca entre Malaisie et Indonésie, très étroit est un des corridor maritime stratégique les plus important du monde.

64Trincomalee, le plus grand port en eau profonde d’Asie du Sud-Est. Occupé pendant la 2eme guerre mondiale par la marine britannique, bombardé par les Japonais. Les Tigres du LTTE séparatiste en avaient proposé l’utilisation aux Etats-Unis. L’Inde souhaite également s’accaparer une partie des installations, elle en négociait actuellement les conditions avec le gouvernement de R.W, après avoir récupéré l’aéroport de Mattala a proximité du Port d’Hambatota finalement cédé à la Chine par le gouvernement de droite avec un bail de 99 ans. L’Inde veut également récupérer une partie des installations portuaires de Colombo. Elles lui ont été promises par R.W juste avant sa chute, sans consultations du gouvernement ou du Président

66Ces deux organisations aux moyens financiers considérables, associés au NED (National Endowment for Democracy) on fait du Sri Lanka une priorité de leur action en Asie.

67Georges Soros dans ses propos accorde une grande importance au Sri Lanka. Il fut d’ailleurs le premier invité de notoriété par R.W, et même bien avant le secrétaire d’État US de l’époque John Kerry.

68Les représentants d’ «Atlas» et «Advocata» siègent dans des bureaux mitoyens à ceux du Premier ministre, du Ministre de l’économie et du Président. La tête pensante de ce réseau international est Razeenn Sally membre influent de la SMP.

69Lire « Néolibéralisme contre souveraineté » le cas du Sri Lanka, une étude de Tamara Kunanayakam, La Pensée libre, lapenseelibre.org, novembre 2018

70« The FIRM » the inside story of McKinsey par Duff McDonald, A Oneworld book, London 2014. McKinsey est la plus grande entreprise mondiale de consultants en« management ».

71Le Sri Lanka a été avec l’Egypte de Nasser, la Yougoslavie de Tito, l’Indonésie de Soekarno, l’Inde de Nehru, le Ghana de NKrumah un des pays fondateurs du Mouvement des Etats non alignés.

72« Eliya » signifie la lumière, et « Viyathmaga » signifie : « les chemins de la connaissance », cette dernière fonctionne comme un Think Tank.

73 « Constitutional crisis, 28 billions of roupies flees Sri Lanka in two weeks » Lanka Business on Line,09/11/2018

74Lire et écouter le remarquable discours sur les priorités et la lutte contre la corruption du nouveau Président Pakistanais Imran Khan à l’Ecole Centrale du Parti communiste chinois, Pékin, novembre 2018 < https://www.youtube.com/watch?v=S74iBD-Ucbk >

75Lire dans « La Pensée libre »< lapenseelibre.org > une série d’études sur le Sri Lanka, notamment « Qui sont nos amis, qui sont nos ennemis » de Jean-Pierre Page-17/07/2011, « Entretien avec Jean-Pierre Page sur le Sri Lanka » 18/07/2011 et « Les années Rajapaksa entre triomphe et désastre » 08/04/2016, « Le retour de Darusmann, rapport de Navi Pilay sur le Sri Lanka »-03/06/2013 de Tamara Kunanayakam.

76Le Sri Lanka a été colonisé pendant 450 ans par les Portugais, les Hollandais, puis enfin les Britanniques.

77Sur 340 collectivités locales, 239 ont été gagnées par le SLPP et ses alliés.

78Mangala Samaraweera est l’ex-Ministre de l’économie des finances et des médias, entendez par là : la propagande officielle. Ancien Ministre des affaires étrangères, il est celui qui a accepté les conditions imposées unilatéralement par les USA à la Commission des droits de l’homme de l’ONU à Genève en 2015. Il est connu pour ses relations étroites avec le département d’État d’Hillary Clinton qu’il a soutenue face à Trump, et le premier cercle de Barack Obama comme Samantha Powers, Tom Malinowski, ancien dirigeant de Human Rights Watch, Nisha Biswal et plusieurs Fondations dirigés par les néoconservateurs US comme « Heritage Foundation » .

79« The joint opposition » J.O rassemble le SLPP de Mahinda Rajapksa et plusieurs formations de gauche dont le MEP, scission dans les années 70 du LSSP (troskyste affilié à la 4einternationale), du Parti communiste, du LSSP, du Democratic left Frontde Vassudeva Nanayakara (ex LSSP, troskiste) et du National Freedom Frontde Wimal Wirawensa, résultat d’une scission du JVP.

80UNP : United National Party, le parti de Ranil Wrickemensinghe

81« PM no-confidence vote and yahapalanayas’ divided loyalties », Daily Mirror, 28/03/2018

82Wassenta Senanayake : dirigeant de l’UNP, ancien Ministre d’État aux affaires étrangères dans le gouvernement de R.W est aujourd’hui Ministre du Tourisme et de l’environnement dans le nouveau gouvernement de Mahinda Rajapaksa. Il est un des héritiers politiques de D.S Sennayake, un des fondateurs de l’UNP, «  le père de la nation » qui fut son arrière grand père et le premier « premier ministre » du Sri Lanka, Daily Mirror, 26 octobre 2018.

83« International community continue to weigh on Sri Lanka »,Newsfist, 09/11/2018 

84« Western nations displeased by President Sirisena action » , Newfirst, 09/11/2018

85Le B.J.P est le parti au pouvoir du Premier ministre Narendra Modi.

86Interview de Chandrika Kumaratunga  : « Q : Qu’elle était votre raison de convoquer des élections générales ? R : J’y étais obligé car il y avait une véritable rupture dans la cohabitation gouvernementale entre R.W et moi. Il me harcelait et me mettait à l’écart. Il avait une seule et unique obsession : il voulait devenir Président. Il se moquait de ce qui arriverait au pays. Nous étions dans une impasse ! La seule solution qui me restait était de consulter le peuple pour qu’il me donne un mandat clair » Alex Perry, pour Time magasine 29/03/2004

87Karl Marx, Friedrich Engels, L’idéologie allemande, 1846.

88Pierre Victurnien Vergniaud(1753-1793) et Elisée de Loustalot (1762-1790).

89Tamara Kunanayakam est ancienne ambassadeur à Cuba, au Vatican et Représentante Permanente du Sri Lanka à Genève auprès des Nations Unies, Présidente et rapporteur du Groupe de Travailintergouvernemental de l’ONU sur le Droit au Développement.

90Voir “Taming the Tamil TigersFrom Here in the U.S”., The FBI, 01/10/08, <https://archives.fbi.gov/archives/news/stories/2008/january/tamil_tigers011008>

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6 novembre 2018 2 06 /11 /novembre /2018 14:37

Nous continuons ici le périple de notre collaboratrice en Afrique, cette fois-ci au Niger, pays connu désormais pour son uranium, à la fois opportunité et malédiction pour un peuple faisant preuve d’une ingéniosité vitale, politique et syndicale qui confirme que l’Afrique n’est pas le continent en perdition si souvent décrit par nos gros médias qui aiment tant le style larmoyant qui les empêchent de constater l’importance et la vitalité de la dignité humaine et de l’esprit de collectivité.

La Rédaction

 
Auto-organisation et démocratie au Niger

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Les coopératives et les organisations politiques et sociales en Afrique de l’Ouest – un exemple pour nous organiser en Europe de l’Est? (3epartie) 

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Novembre 2018

Monika Karbowska

 

Niger, le grand fleuve côté Est

Comme je suis arrivé de Bamako, je pars à 4h du matin avec un grand bus climatisé Rimbo et nous traversons le sud-est du Burkina Faso. Nous nous arrêtons dans la ville de Fada N’Gourma, capitale du pays gourmantché. Plus nous nous éloignons vers l’Est, plus le paysage se dessèche et le soleil se fait de plus en plus brûlant. La frontière nigérienne est ponctuée d’une longue halte. Les voyageurs sont rassemblés sous un auvent de paille à l’abri du soleil pendant que la police contrôle les bagages, nous appelle un à un au poste et que les vendeurs/es ambulants nous proposent du thé dans leur théières en métal, du lait dans des bouteilles en plastique et les éternelles arachides sous toutes les formes. La chaleur est intense, les mares d’eau parsèment un paysage de pâturages et de bosquets clairsemés. Les champs agricoles se fond plus rares et les troupeaux de bovins, de moutons et de chèvres traversent les grandes plaines. La capitale du Niger, Niamey, n’est qu’à une encablure de la frontière. Nous arrivons sur un immense pont surplombant des rizières au bord du fleuve. Niamey est une ville tranquille, presque provinciale, superbement située sur le grand fleuve Niger, que je retrouve après l’avoir quitté à Bamako et n’ayant pas pu, à regret, suivre sa boucle vers le Nord.

Je suis accueillie et hébergée par mon camarade Issa que je connais depuis 6 ans au sein du réseau CADTM Afrique. Il est le pilier du Réseau national Dette et Développement (RNDD), confédération politique de 30 syndicats, organisations de paysans, associations et coopératives qui luttent depuis 2002 contre la politique de la dette, pour la démocratisation du pays et une politique de redistribution des richesses minières vers la population du pays. Le RNDD est également à l’origine du réseau CADTM Afrique depuis 15 ans. C’est grâce à ses militants chevronnés que j’ai eu connaissance du rôle de la plus grande mine d’uranium au monde qui se trouve au Niger, à Arlit, et des ravages que provoque cette exploitation par Areva. Les mines du Niger, exploitées depuis 1959 par la France puis par les entreprises nigérienne SOMAIR et COMINAK, constituent à la fois une richesse et une malédiction. Car si, grâce aux luttes sociales et politiques, l’Etat du Niger touche 10% des bénéfices de l’uranium et non plus deux, la spoliation des terres aux paysans par l’extension de l’exploitation, l’irradiation des territoires et la mise en danger de la santé de la population restent des problèmes irrésolus. Le Niger possède bien d’autres ressources minières que convoitent les multinationales occidentales et chinoises : terres rares, pétrole… Mais l’essence est presqu’au prix européen et les multiples coupures d’électricité à Niamey rappellent que l’uranium d’Imouraren fait briller de mille feux Paris la Ville Lumière, laissant Niamey dans le noir.

Hébergée gentiment par la famille de mon camarade dans sa maison d’un quartier tranquille, je rencontre une grande coopérative de femmes productrices, le syndicat USPT ainsi que le parti Mouvement patriotique nigérien Kishin Kassa.

La coopératives de production féminine au Niger

Non loin de l’immense mosquée verte, don de Khadafi, je suis accueillie par la dynamique et sympathique coordinatrice Mintou Kountché. Mintou me présente 15 coopératrices dont chacune représente un groupement de quelques dizaines de femmes. Ainsi, quinze personne représentent de 100 à 200 productrices dans une seule réunion. C’est une force économique non négligeable qui me montre encore une fois les capacités d’organisations dont font montre les productrices africaines, ce qui nous fait défaut sur notre continent européen. La grande maison de plusieurs pièces pourvue d’une cour ombragée et d’une remise est l’héritage de la présidente du Groupement Koulawa, Rahanatou Abdoulaye, qui mettra ce bien à disposition des productrices privées de leur précédent lieu suite à la résiliation brutale de leur bail par un propriétaire avide d’augmenter le loyer. Rahanatou est veuve. Elle m’explique les difficultés des femmes restées seules avec leur enfants et devant gagner leur vie sans qu’aucune aide de l’Etat ni de la société ne leur allège leurs tâches.

Le but du groupement est donc d’aider les femmes à vendre leur produits en participant à des salons, en mutualisant les moyens de production, l’accès aux emballages notamment, d’organiser la solidarité, de former et de soutenir les femmes entrant dans la production. Mais il s’agit aussi d’impliquer les femmes dans la lutte pour leurs droits et de les préparer à prendre leur place en politique. Rahanatou n’a aucun complexe : elle sera candidate aux élections législatives et elle estime que les femmes doivent voter pour des femmes qui feront pression sur l’Etat pour la défense des intérêts féminins. La coopérative se veut donc un moyen de sensibilisation des femmes rurales afin qu’un plus grand nombre d’entre elles soient candidates aux élections. Un des souhaits les plus forts des femmes est que les veuves et les femmes délaissées par leurs maris puissent bénéficier d’une allocation de l’Etat afin de nourrir et de scolariser leurs enfants. Certaines femmes, malgré la distance qu’induit la traduction et leur pudeur, me montrent clairement la dureté de la vie des femmes seules et leur colère face aux hommes qui ne contribuent pas au foyer ou qui se remarient avec une autre femme laissant seule leur première épouse. Je me garde bien d’émettre une critique sur la polygamie, mais les femmes productrices me montrent une lassitude de ce système dans lequel elles ne sont jamais certaines que l’homme leur accordera l’équité matérielle en théorie garantie. Les coopératrices soulignent maintes fois l’importance de l’autonomie financière des femmes, de la scolarité des filles et l’apprentissage d’un métier.

La coopérative représente les trois peuples du Niger : Haoussa, Gourmantché et Peuls. J’emporterai à ma rencontre suivante des échantillons de produits de chaque coopérative fournis par sa représentante. Le but est de les emmener en Europe et de faire connaitre cette production artisanale et bio afin de faire inviter les groupements à des salons de commerce équitable et dans des rencontres de soutien à l’économie des femmes.

Les coopératrice peule, Madame Hajara Bazo de la coopérative Biraadam Henebbam, dont le charme pudique m’émeut, me montre ses produits : lait et beurre de chamelle, fromage séché qui peut se manger comme en cas et rappelle un pain azimplat, bijoux aux perles multicolores et aux motifs de cuirs. Elle m’offre également une magnifique écharpe tissée de noir, vert et bleue, brodés des perles rouges et blanches.

Les coopératrices du groupement Kandegommi produisent une excellente pâte d’arachide qui fera les délices de mes petits déjeuners ainsi qu’une délicate huile artisanale dont l’arôme n’a rien à voir avec le produit auquel l’industrie occidentale nous a accoutumés. Les femmes de la coopératives Bombatou produisent de l’huile de moringa dont les vertus commencent à être connues et diffusées par les magazines féminins occidentaux. Le moringa se prête aussi bien comme condiment à la confection de la fameuse sauce moringa alors que l’huile peut avoir un usage aussi bien cosmétique qu’alimentaire. Aissatou Seyni représente le groupement Fahamey, spécialiste du sésame en noix grillées mais surtout en excellente huile alimentaire, cette huile de sésame si prisée des amateurs d’alimentation biologique et hors de prix dans les magasins en Europe. Le groupement Kokaranta est spécialiste du dégué, le mil précuit qui se mange avec le lait caillé ou le yaourt. Les traditionnelles farines de bissap et de gingembre pour la confection des boissons désaltérantes dans la fournaise ambiante sont également de la partie.

Mais ce qui fait l’originalité de ce groupement, outre la variété des produits couvrant quasiment tout le champ des besoins alimentaires, sont des produits transformés : les coopératrices moulent devant moi dans la cour d’excellents bonbons au lait et caramel. Le groupement Sayé est spécialiste de carré de « chocolat de baobab », au goût fin et acidulé, ainsi que de succulents chips de noix de coco légèrement caramélisés. D’excellent encas qui devraient plaire aux Occidentaux toujours à la recherche de produits rares et différents… Si ces femmes avaient la possibilité d’accéder aux circuits de distribution mondiaux, aux jolis emballages avec belles étiquettes de couleurs, à une publicité attractive, elles seraient les plus riches et non pas les plus pauvres de leur communauté… Si le système économique dans lequel nous vivons toutes n’était pas profondément injuste, favorisant ceux qui produisent des choses inutiles ou nuisibles ou se contentent de prélever leur dime en tant qu’intermédiaire. En Occident comme au Sud, le producteur artisanal et surtout la productrice, n’est quasiment jamais rémunéré à sa juste valeur.

La publicité de ce groupement de coopérative se fait déjà via les défilés de mode et les événements culturels organisés par Chaoudatou, jeune gérante de la société Fourtague Mazada, qui me montre les photos d’impressionnantes robes de soirée de toutes les couleurs. Chaoudatou rêve d’intégrer l’Institut français de Mode et d’allier dans ses créations la tradition et la modernité. Le groupement possède aussi 4 machines à coudre et entend les utiliser bientôt dans la cour et la remise de la maison. Les coopératrices du groupement Gagaciney réalisent les belles robes des défilés pour les mariages et les fêtes. Le groupement a même dirigé son propre restaurant jusqu’à la résiliation du bail par le propriétaire véreux. Mintou m’explique que cette activité génératrice de revenus doit être reprise. Enfin, les cosmétiques sont également une importante partie de la vente : beurre de karité parfumé au citron, savon artisanal au miel (et excellent miel brun à l’arôme puissant), savon liquide, lessive, parfum liquide, encens traditionnel. Et enfin, un excellent henné acajou dont je demanderai une livraison express, l’arbuste du henné poussant au Nord et au sud du Sahara. J’ai connu le henné du Maroc, celui de Gabès en Tunisie et je testerai aussi celui du Niger.

Nous prenons rendez-vous pour une coopération. Mintou s’active pour trouver des soutiens financiers pour la participation aux salons, les formations politiques, juridiques et professionnelles des coopératrices. Je m’engage à présenter les échantillons de leurs produits dans des circuits de commerce équitable français et de démarcher des salons alternatifs, une démarche qui ne s’avère pas si facile, les salons demandant des présentations très détaillées de la composition des produits que les coopératrices ne peuvent évidement pas fournir rapidement. Le marché mondial n’est pas tendre avec celles qui font vivre réellement leur pays. D’où l’importance de prendre le pouvoir politique afin de disposer de la force de l’Etat pour organiser la production, la distribution et lemarketingà grande échelle afin de garantir aux femmes un revenu à la mesure de leur travail, leur inventivité et leurs compétences.

Le Musée national Boubou Hama

Je visite avec les enfants de mon ami le Musée national nigérien Boubou Hama. C’est un agréable parc aménagé dans le centre ville sur plusieurs collines. En fait de musée, l’espace est conçu comme un jardin public avec des jeux pour enfants entre les enclos des différents animaux représentatifs du pays : il y a des hippopotames, des hyènes, des phacochères, des autruches, des buffles, des chimpanzés, deux jolis et jeunes lions dont le soigneur nous explique qu’ils ont été sauvés du braconnage et donnés au zoo car il n’était pas possible de les relâcher dans la nature. Les girafes, il est recommandé de les voir en vrai dans le parc naturel de Kouré. Il y a aussi un espace « animaux de ferme et reconstitution de villages » ainsi qu’un spectaculaire « enclos » de squelettes de dinosaures dont le désert du Nord du Niger abonde.

Comme fréquemment, l’argent et la volonté politique manquent pour effectuer des fouilles archéologiques qu’exigerait une véritable mise en valeur du patrimoine culturel et naturel du pays. Je pense avec nostalgie aux efforts gigantesque entrepris dans ce domaine par la Pologne populaire, avec toutes les célèbres fouilles du néolithique et la découverte du fameux site de Biskupin, emblématique d’un peuplement ancien et continu des territoires est-européens. Comment se fait-il que dans les années 1960, on avait l’argent pour des choses aussi ‘futiles’ et dispendieuses que les fouilles archéologiques alors qu’avec la mondialisation technologique acharnée, il n’y a jamais d’argent pour ce genre de projet.

L’ambiance dans le Musée de Niamey est paisible et les enfants y jouent dans tous les recoins. Nous faisons le tour des magnifiques pavillons culturels qui nous montrent les objets et la vie matérielle, culturelle et religieuse des différents peuples du Niger, agriculteurs du sud, commerçants et éleveurs du Nord, dont les Touaregs. Un vaste espace accueille des artisans auprès desquels je peux admirer et acheter les célèbres productions ; profusion d’objets en cuir (sac, chaussures, boites…) et les fameux bijoux en argent, en corne, en pierre du désert délicatement polies. La beauté des objets m’éloigne de mon univers de plastique ordinaire dans lequel nous baignons en Occident, mais je ne peux pas tout transporter, puisqu’il est impossible, depuis la destruction de la Libye par l’Occident, d’utiliser les belles autoroutes que Khaddafi avaient construites pour relier le nord du Niger à la Méditerranée en traversant le désert par Agadès, Bilma puis le Fezzan jusqu’à Tripoli. Je rêve de le faire ce voyage et je le ferai lorsque nous amènerons à nouveau la paix.

L’Unionsyndicaleprogressiste des Travailleurs du Niger

Je rencontre les représentants du Syndicat Union syndicales progressistes des Travailleurs USPT dans leur maison de plusieurs pièces sur une petite cour. M. Chaibou Tankari, le Secrétaire général adjoint me présente la dizaine de personnes présentes à la réunion. Ces hommes et ces femmes sont tous et toutes représentants de sections syndicales. Le syndicat existe depuis les luttes pour la démocratie de 2006. Il rassemble des syndicats dans le public et le privé. Les enseignants, les travailleurs de la santé, de l’administration de l’Etat et des municipalités composent les syndicats du secteur public tandis que, dans le privé, les sections de l’USPT organisent les boulangers, les chauffeurs de taxi et également, fait rare chez nous, les travailleurs des ONG ! Trois femmes sont responsables d’une importante section féminine. Les luttes menées sont d’abord celles contre la précarisation du code du travail. Comme partout, les préconisations de l’OCDE et des « bailleurs de fonds » font pression sur le gouvernement du Niger pour précariser les salariés, faciliter les licenciements, les embauches en Contrats à durée déterminées et l’intérim. Nous parlons longuement de nos luttes respectives. Les camarades sont au courant de l’intensité des luttes contre la Loi ‘Travail’ en France, de leur échec échec et souhaitent en comprendre les raisons. Ils viennent d’ailleurs de mener une importante grève en décembre 2016 pour la sauvegarde des leurs acquis sociaux. Bien sûr, un des gros problèmes du Niger est le « travail informel » et la difficulté à organiser ces travailleurs/ses sans cotisations sociales et sans droits. Je partage mon expérience du travail « au noir » en Europe qui concerne maintenant des centaines de milliers de travailleurs, qui tous vont être privés de retraite puisqu’il leur aura été impossible de cotiser pendant les 42 ans exigés en France. Nous découvrons bien des points communs entre l’Afrique et l’Europe, encore une fois comme souvent lors de ce voyage…

Car l’USPT revendique son objectif d’abolir le capitalisme au Niger et, pour cela, une coopération entre organisations du Sud, l’Est et le Nord est nécessaire. Pour créer cette coopération, il faut organiser un cadre d’échanges. Pour l’USPT le but est clair : défendre le travailleur pour qu’il vive mieux, avec des services publics et un Etat au service du citoyen tel qu’il devrait fonctionner au 21e siècle. Pour un pays considéré comme pauvre comme le Niger, il n’est pas possible d’abolir le capitalisme sans abolir l’impérialisme occidental, l’exploitation des ressources naturelles par les entreprises étrangères et sans supprimer les bases militaires françaises et otanesques dans le Nord du pays. Mais ici personne ne baisse les bras. La survie de chacun et de chacune est en jeu. Un camarade du RNDD me fait plus tard part de sa profonde préoccupation pour la stabilité du pays, occupé au nord par les militaires français, américains, belges et allemands, et attaqué au Nord et à l’Est, sur les bords du lac Tchad, par des « djihadistes » plus nombreux et bien armés au fur et à mesure que la présence occidentale se solidifie. « Les militaires étrangers ont décidé de déporter les populations riveraines du lac Tchad menacés par Boko Haram. Mais comment défendre notre territoire si nous déplaçons et spolions nos propres citoyens ?» déclare ce camarade. « Auparavant, nous négocions nous-mêmesavec les populations touaregs et nous arrivions à régler nos différents. La présence occidentale ne nous sécurise pas, bien au contraire, elle dresse ces populations contre nous et affaiblit la légitimité de l’Etat ».

Les militants de l’USPT me font part de leur détermination à développer leur syndicat et leurs luttes. Ils sont conscients qu’il est nécessaire d’organiser des formations sur la stratégie politique, la négociation mais aussi sur les enjeux géopolitiques. Ils et elles veulent inviter au Niger nos camarades des organisations syndicales, politiques, des mouvements de femmes d’Europe occidentale, d’Europe de l’Est mais aussi d’Afrique du Nord. Nous nous promettons de nous revoir et de travailler à des liens communs. Chaque lien amical est un caillou dans la chaussure du système….

Le Mouvement patriotiquenigérien Kishin Kassa

Le lendemain, la veille de mon départ, fort regretté mais nécessaire pour retrouver le travail et donc mon unique source de revenus, nous avons un entretien au parti Mouvement patriotique nigérien Kiishin Kassa, dans une belle maison peinte en jaune et rouge pimpants. Je suis reçue par Soumaila Tchiwake, vice-président du Parti et conseiller spécial de la Présidence de la République, en présence du responsable de la jeunesse du Parti, Hama Has. Créé un an à peine avant les élections de 2016, ce nouveau parti de gauche très lié aux mouvements sociaux du RNDD a eu quelques mois à peine pour mener sa campagne électorale tambour battant. Soutenus par les femmes et les jeunes qui font du porte à porte dans tous les villages du pays les Patriotes nigériens réussissent à faire élire 5 députés ! Sollicité par le président Mamadou Issoufou pour faire partie de la coalition du gouvernement, le Parti lance une consultation à travers le pays dont le résultat l’encourage à ne pas éviter la dynamique positive et à prendre les rênes du pouvoir. Ainsi, du jour au lendemain, le Parti a disposé de trois ministères qui sont des postes clés dans un pays dont les ressources minières sont si convoitées par les riches de ce monde : ministère des affaires étrangères avec Ibrahim Yacoubou, leader du Parti, ministère des mines avec Amani Abdou et ministère du développement communautaire. Soumaila Tchiwake m’assure que trois objectifs animent son parti : garder un contact permanent avec la population, développer les ressources du pays et surtout, selon le slogan « Le Niger autrement », mettre fin à la pauvreté, à la souffrance, au déclassement et à la spoliation. La suite du slogan annonce « 1 Nigérien, 1 toit, de l’eau et du travail » ! Avec 75% des jeunes diplômés au chômage, le Parti sait exactement quels sont les besoins de sa base sociale, ces jeunes et ces femmes qui s’organisent en cellules dans chaque village mus par l’espérance que, cette fois, le sort peut basculer et leur donner la chance d’enfin peser sur leur destin en orientant l’Etat vers une vraie politique de changements. « On se voit en leaderdu pays » me dit M. Tchiwake et je le crois profondément tellement la force des mouvements sociaux dans son pays et dans les autres pays de la région m’a impressionnée. Le ras le bol d’être les derniers wagons du train mondial du développement moderne est tellement général qu’une secousse majeure va, doit, se produire rapidement. La veille nous avions subi, dans la capitale d’un pays producteur de pétrole et d’uranium, 6 heures de coupures d’électricité interminables – sans ventilateur impossible de rester dans la maison - nous avons dormi dehors dans la cour de la maison. Mon hôtesse s’inquiétait surtout des denrées stockées dans le congélateur alors que rien ne doit se perdre dans une économie domestique où la nourriture maison est la base de la survie.

M. Tchiwake me brosse le programme ambitieux des changements à mener : embaucher massivement des enseignants parmi les diplômés, mener de front une scolarisation massive, surtout des jeunes filles, qui comprendra également l’accès au Planningfamilial. Les discussions avec les femmes m’ont déjà démontré que les droits des femmes sont un sujet majeur. La scolarité des filles doit être couplée à un soutien aux mères seules, à l’accès à un métier, au soutien aux coopératives féminine, mais aussi à la lutte contre le mariage forcé et les violences de genre. Les femmes des coopératives m’ont parlé des petites bonnes, mises enceintes par leur employeur et qui se retrouvent à la rue sans ressources et dans l’opprobre… Pour certaines, la polygamie doit également être questionnée, surtout lorsque la femme ne bénéficie pas de l’égalité de traitement. Vaste chantier auquel la Section féminine du Parti va s’attaquer en priorité. Un programme qui doit aller de pair avec un changement général de la situation des masses, l’augmentation nécessaire des ressources et des revenus, la construction de services publics et d’infrastructures, de logements, d’écoles et de centres médicaux… Mes interlocuteurs y croient. Ils ajoutent que les ressources minière du pays doivent servir uniquement au bien-être des Nigériens

Au besoin, on procédera à des nationalisations, car le monopole des entreprises françaises sur les biens du Niger a assez duré. D’autres puissances, les Etats-Unis, le Canada, la Chine talonnent la France. A Agadez, dans la zone minière, le salaire de base ne dépasse pas 20 euros par mois. Il est temps de changer cela. Pour autant, le parti Kiishin Kassa n’entend pas abandonner les activités traditionnelles comme l’agriculture et l’élevage mais les moderniser pour développer les exportations. Je rêve que les femmes des groupements Koulawa puissent vendre dans de jolis emballages leurs bons produits bio dans les marchés, les magasins de la région et pourquoi pas ailleurs …Et vivre comme mes grand-parents ont vécu dans l’ancien système communiste1: bien, avec le sentiment du devoir accompli, propriétaires de leur maison en coopérative ou en privé, sachant les enfants à l’école et l’université avec un avenir ouvert pour eux vers une liberté d’être et de se construire.

Pour tout cela, notre lutte commune est nécessaire.

Note :

NDLR. En fait, le système existant en Pologne de 1944 à 1989 ne s’est jamais défini comme « communiste » mais comme « socialiste », ce que même certains partis au pouvoir dans le « camp socialiste » contestaient (RDA, Tchécoloslovaquie) en raison du maintien en Pologne populaire d’une propriété privée importante, en particulier dans le secteur agricole où elle était restée majoritaire. Mais, mêmes les dirigeants des pays du « camp socialiste », en particulier ceux d’Union soviétique n’ont jamais prétendu avoir atteint le but ultime de l’histoire humaine, la société communiste (« de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ») mais seulement avoir réussi à bâtir une société en transition « socialiste » qui, avec le temps, à partir des années 1970 et des désillusions post-khrouchtchéviennes, fut même rebaptisée « socialisme réel » ou, en allemand, « socialisme réellement existant ». En opposition sans doute à un « idéal » socialiste qui n’était toujours pas pleinement réalisé selon le principe « de chacun selon ses moyens, à chacun selon son travail ». Ce sont les propagandistes de l’anticommunisme qui allaient imposer le terme de « pays communistes », sans doute pour délégitimer en fait ce qui n’était pas une société idéale, mais un processus à la fois progressiste et contradictoire, étalé dans le temps et comportant des phases d’avancées mais aussi de régressions, comme tout processus social et comme tout processus révolutionnaire.

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4 novembre 2018 7 04 /11 /novembre /2018 20:23


Les récentes tensions qui sont apparues au Sri Lanka ont d’abord été ignorées par les gros médias occidentaux puis présentées de façon simpliste et unilatérale pour que le spectateur occidental ou vivant dans d’autres pays occupant une position économique périphérique soit convaincu que, comme partout, on a d’un côté le « cercle de la raison » et du « bien » représenté par les « démocrates pro-occidentaux » et le camp du « mal » représenté par des « populistes » tentés par un rapprochement avec les contre-puissances émergentes menaçant l’ordre mondial. Pour comprendre l’importance de l’enjeu sri lankais il faut donc d’abord replacer ce pays occupant une position stratégique dans l’Océan indien et reliant le Moyen-Orient et l’Europe à l’Asie orientale dans le contexte des politiques mondiales appliquées depuis une trentaine d’années partout dans le monde. Sous l’impulsion des grandes puissances capitalistes occidentales qui ont les moyens financiers, militaires et idéologiques de peser et d’organiser le monde sans rencontrer de contrepoids aussi structuré.

Cet article analyse tous les éléments essentiels qui expliquent comment fonctionne la domination néolibérale néoconservatrice mondialisée et dans l’intérêt de quels groupes. Ce qui permet ensuite de voir Sri Lanka comme un excellent exemple de terrain d’expérimentations de cette stratégie globale, tant au niveau des logiques politiques à imposer que de la sélection et l’organisation d’élites locales subalternes, soumises et simultanément dominatrices.

La Rédaction

 

 

NÉOLIBERALISME CONTRE SOUVERAINETÉ

 

Le cas du Sri Lanka ** 

-

Novembre 2018

 

Tamara Kunanayakam*

 

 

  1. Introduction

     

Un principe fondamental du droit international, inscrit dans de nombreux instruments internationaux et régionaux, est la souveraineté permanente sur la richesse et les ressources d’un pays et sur toutes ses activités économiques comme composante de base du droit des peuples à l’autodétermination et à son corollaire, le devoir des États de respecter leur égalité souveraine dans leurs relations avec d’autres États. C’est la reconnaissance qu’il ne peut y avoir d’indépendance politique sans indépendance économique, sociale et culturelle, « libre de toute forme d’ingérence ou de pression, directes ou indirectes, de quelque nature et sous quelque prétexte que ce soit ».1Pour que l’indépendance soit complète, toute tentative future de restaurer une influence ou une domination étrangères doit être empêchée à jamais.2Cette reconnaissance universelle est le résultat de la lutte historique des peuples colonisés pour la liberté, notamment ceux d’Afrique et d’Asie, dont l’indépendance nouvellement acquise est restée le plus souvent aujourd’hui purement formelle et fragile, menacée par la détermination des riches pays capitalistes de normaliser et de rationaliser l’économie mondiale pour assurer leur monopole et leur contrôle sur les marchés étrangers. 

 

La reconfiguration néolibérale en cours de l’État afin de faciliter l’expansion globale du capital en imposant un unique modèle de développement et en transférant la prise de décision sur tous les aspects des relations sociales à une poignée d’oligarques occidentaux est contraire à la souveraineté et à l’indépendance des États-nations. Ce projet est soutenu par les intérêts néoconservateurs observés dans le modus operandi du Conseil des droits de l’homme des Nations unies (dirigé par des néoconservateurs américains), qui promeut une intervention directe, unilatérale, préventive et pré-emptive, y compris militaire, dans les affaires intérieures d’États souverains.

 

Lorsqu’on examine le progrès rapide des réformes néolibérales au Sri Lanka, il est essentiel de garder à l’esprit cette complémentarité et cette similitude entre les néolibéraux et les néoconservateurs, et leurs actions qui se renforcent mutuellement : leur but commun est de maintenir l’hégémonie mondiale des États-Unis, et leur ennemi commun est la souveraineté des États, le principe sur lequel est fondé le système multilatéral ;3ils défendent les uns et les autres un changement de « gouvernance » en faveur d’institutions supranationales4contrôlées par les grandes entreprises, dont ils affirment qu’elles sont nécessairement objectives et apolitiques, quoique n’ayant aucun compte à rendre au niveau national : ils encouragent les uns et les autres la coopération mondiale des élites au travers de groupes puissants, souvent secrets ; hors de portée de la responsabilité nationale ; ils se réclament d’un « universalisme moral » pour justifier les interventions extérieures, affinant et propageant une novlangue, que le double langage orwellien décrit le mieux, pour promouvoir leur programme. 

 

La souveraineté des nations et des peuples du monde entier est en jeu, et le Sri Lanka ne fait pas exception. Cet article s’oppose à l’affirmation néolibérale que la désagrégation des États-nations et de leur souveraineté est un phénomène naturel progressif et inévitable, et montre comment sa création et sa perpétuation violent en permanence la souveraineté nationale et les droits inaliénables des peuples et des nations à définir leurs systèmes politiques, économiques, sociaux et culturels. Ce document commence par examiner la fabricationde l’ordre mondial néolibéral par une restructurationconsciente de l’État-nation et la promotion de la coopération internationale des élites pour en assurer sa reproduction par le biais, entre autres, de cercles de réflexion (think tanks). Il examinera ensuite certaines des affirmations et des réalités fondamentales du néolibéralisme et leur influence sur la politique et la société. Enfin, il examinera le cas du Sri Lanka et tentera de démêler le réseau complexe de relations existant entre et, parmi les cercles de réflexion, la « mère de tous les think tanks » – la Société du Mont-Pèlerin (SMP), les grandes entreprises mondiales, l’administration américaine et l’élite transnationalisée du Sri Lanka. Ce chapitre se concentrera sur certains moyens d’intervention, moins connus mais visibles – l’Institute for Policy Studies (IPS), l’Advocata Institute, et la Millenium Challenge Corporation (MCC). Il conclura avec certaines observations sur les principes fondamentaux du droit international qui fournissent une base pour des alternatives au modèle néolibéral hégémonique, pour la restauration de la souveraineté.

 

  1. La réorganisation néolibérale de l’État : un projet politique

 

Une transformation insidieuse, radicale et globale de l’État-nation est en cours, fondée sur une « société de marché » et des « règles du marché », impliquant la marchandisation de l’ensemble des relations humaines par le biais de multiples processus politiques, économiques, sociaux et culturels. 

 

Il ne s’agit pas d’un processus naturel, autorégulé, inévitable et bien intentionné, mais d’un processus conçu, mis en œuvre et reproduit, souvent au travers d’interventions violentes, par les grandes entreprises mondiales alliées à une partie de l’élite locale, dont le destin et la vision du monde se sont confondues dans les leurs. Son nom est le néolibéralisme, l’expression mondiale du capital dominé par la finance. Son projet principal est la « mondialisation » – l’intégration du monde dans de nouveaux circuits mondialisés d’accumulation pour la maximisation du profit par le capital transnational dominé par la finance, en utilisant le pouvoir de l’État. Il est associé au projet étasunien de maintenir son hégémonie mondiale, si nécessaire par une intervention militaire unilatérale. Contrairement au libéralisme classique, il va au-delà de la simple ouverture des marchés. Sa revendication est globale, un modèle unique pour tous, en imposant la « logique du marché » à toutes les formes d’interaction humaine, économique aussi bien que financière, sociale, politique, culturelle, écologique et même psychologique. 

 

Le néolibéralisme est indissociable du capitalisme. Roberts le décrit comme un « nouveau régime du capitalisme »,la réponse politique du capital au militantisme croissant des travailleurs,5et Saad-Filho comme« le mode d’existence du capitalisme contemporain »afin de réduire le pouvoir du travail. En tant que tel, il a émergé en réaction à la première crise systémique généralisée du capitalisme mondial en 1973-1974 résultant d’une baisse du taux de profit qui s’exprimait par une crise de surproduction, une crise du crédit aux États-Unis aggravée par l’escalade des coûts de leurs interventions militaires en Corée, à Taïwan et au Vietnam, par l’effondrement du système de Bretton Woods, la stagflation et une crise imminente de la dette dans les pays du Sud. 

 

Depuis lors, il s’est imposé mondialement, souvent violemment, par l’intervention de l’État et sous les auspices de l’hégémonie américaine. La première expérience néolibérale, conçue et mise en œuvre par les Chicago Boys de Milton Friedman, a été appliquée au Chili de 1973 à 1989 sous la dictature militaire du général Pinochet, après le coup d’État soutenu par la CIA et l’assassinat du président démocratiquement élu Salvador Allende. Il n’a gagné en notoriété qu’après l’élection de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et de Ronald Reagan aux États-Unis. Dans l’hémisphère Sud, il a été imposé par des pressions extérieures allant des conditions imposées par le FMI et la Banque mondiale aux menaces et sanctions unilatérales, en passant par le financement d’organisations de la société civile promouvant les valeurs néolibérales, fomentant des troubles politiques et des changements de régime, des agression étrangères et des interventions militaires.

 

Contrairement aux affirmations néolibérales, les « marchés » ne sont pas des endroits où les producteurs et les consommateurs vendent et achètent librement des biens et des services, mais où de très grandes entreprises dominent sans être entravées par les réglementations ou des forces sociales contraires. Les « marchés » comptent sur un État fort pour créer les conditions favorables au fonctionnement du capital transnational. En fait, le néolibéralisme est basé sur « l’utilisation systématique du pouvoir étatique pour imposer un projet hégémonique de recomposition de la domination du capital »,7la « non-intervention » n’en est que l’habillage idéologique. Comme Gramsci l’avait compris,« lelaissez-faireaussi est une forme de ‘régulation’ étatique introduite et maintenue par des moyens coercitifs. C’est une politique délibérée, consciente de ses propres fins et non l’expression automatique spontanée de faits économiques. »8Au lieu de reculer ou de disparaître, l’État est remodelé pour intervenir en son nom propre. 

 

On attend de l’État qu’il intervienne énergiquement pour déréguler (libéraliser, dépolitiser, privatiser, externaliser, flexibiliser et tout marchandiser) et appliquer l’austérité fiscale et monétaire en vue de couper du domaine politique de toutes les activités économiques et financières et d’autres activités rentables, y compris sociales et culturelles, pour que des secteurs vitaux soient soumis au contrôle du capital transnational et que ses intérêts prioritaires prennent le pas sur le bien commun, isolant celui-ci des choix des populations, paralysant les syndicats et privant l’État de sa capacité d’agir. Une fois déréglementé, on attend de l’État qu’il réglemente à nouveau pour protéger la propriété privée ainsi acquise par les grandes entreprises mondiales afin de la protéger de la résistance populaire et de l’action syndicale. La « bonne gouvernance » (et l’« État de droit » qui lui est associé) est le terme obscur désignant un nouveau système de droit et de gouvernement incluant une réforme juridique, politique et institutionnelle, mettant en place des instruments de contrôle social – coercitifs et idéologiques – pour maintenir l’« ordre social stable » exigé par le capital mondial, et donc limitant la capacité des peuples et des nations à faire des choix, et celle de l’État de mettre en œuvre ces choix et de promouvoir la justice sociale, voire de remplir ses obligations internationales en termes de droits de l’homme et du travail. 

 

Implicite dans le dogme d’un libre marché autonome comme optimum pour atteindre la liberté humaine et de la menace que constituerait un État collectiviste, il y a l’idée que ce n’est pas la société qui détermine le système économique, mais le système économique qui détermine comment est organisée la société.9Cette notion d’entité mystique hors de tout contrôle humain prive les gens ordinaires de la possibilité de décider et fait d’eux des objets passifs, et non des sujets de leur propre destinée. Elle permet donc l’imposition d’un modèle de société étranger aux peuples et aux nations, usurpant leur droit inaliénable à déterminer le système politique, économique, social et culturel dans lequel ils choisissent de vivre. 

 

Le néolibéralisme est essentiellement un projet politique conçu pour empêcher l’émergence de forces d’opposition et permettre au capital transnational de passer outre les processus démocratiques, de définir l’économie nationale et les priorités sociales et de contrôler la valeur de ce que la nation produit, sa richesse, ses ressources naturelles, ses activités économiques, sa main-d’œuvre et sa monnaie. Cela implique, de la part de ses alliés locaux, l’abdication du pouvoir de l’État et de son devoir d’agir au nom de la nation et de son peuple. 

 

  1. Un réseau mondial des élites pour la reproduction du néolibéralisme

 

Le capital transnational a mis en place un impressionnant réseau mondial des élites pour soutenir son expansion et sa reproduction mondiales. Ses débuts remontent à la fondation de la Société du Mont-Pèlerin (SMP) en 1947 par Friedrich von Hayek, de l’École autrichienne d’économie, avec Milton Friedman, de l’École de Chicago, devenu conseiller économique du président américain Ronald Reagan, Allan Walters devenu conseiller économique de la Premier ministre britannique Margaret Thatcher, et d’autres néolibéraux membres de l’oligarchie étasunienne et de l’aristocratie européenne. Le financement venait de millionnaires et de leurs fondations. Ce n’est qu’un quart de siècle plus tard, cependant, que l’occasion s’est présentée pour ses idéologues d’occuper des positions de pouvoir dans l’État avec l’école monétariste associée à Milton Friedman et aux « Chicago Boys », gagnant le soutien de la classe dirigeante au début des années 1980 pour restructurer le système capitaliste et rétablir l’accumulation du capital. 

 

LaSMP est un puissant réseau mondial de planification politique dirigé par une élite de plus de 500 groupes de réflexion et de nombreuses écoles de commerce, de fondations soutenues par des entreprises, de médias et de départements universitaires d’économie transformés en centres idéologiques de la stratégie néolibérale. Parmi eux, on trouve l’Atlas Economic Research Foundation (Atlas Network), l’American Enterprise Institute, Heritage Foundation, le Cato Institute, l’Institute of Economic Affairs, le Centre for Policy Studies et l’Adam Smith Institute.La plupart ont été financés et dirigés avec l’aide d’au moins un membre de laSMP.10

 

Atlas,un réseau de quelque 500 organisations dans 96 pays, assure le lien stratégique avec la SMPet les groupes de réflexion néolibéraux et constitue la pierre angulaire du déploiement organisationnel, de la diffusion et de l’activation de l’idéologie néolibérale dans le monde. Il a été créé par le membre de la SMP Antony Fisher avec le soutien de Milton Friedman et de Margaret Thatcher; sa mission, « jeter des groupes de réflexion favorables au marché libre partout dans le monde » et diffuser un schéma organisationnel pour activer l’idéologie avec des ambitions mondiales.11Atlas a été impliqué dans des changements de régime et des déstabilisations, en particulier en Amérique latine12et en Europe de l’Est, fonctionnant comme une extension de la politique étrangère américaine. Les grandes entreprises sont une importante source de financement pour Atlas.13Une membre importante d’Atlas, Judy Shelton,14 qui a été conseillère pour la campagne présidentielle de Trump, préside le National Endowment for Democracy créé en 1983 par le président américain Reagan comme un mécanisme de financement permanent pour soutenir les organisations privées qui s’engageraient dans la propagande et l’action politique que la CIA avait organisée et financée secrètement par le passé.15Atlas est également membre associé du State Policy Network (SPN), un réseau de groupes de réflexion de droite largement financé par les entreprises internationales.16

 

Ces« brocanteurs d’idées », comme les appelait Hayek, produisent diffusent, ancrent et, dans les périodes de crise, défendent le dogme néolibéral, contribuant à créer un cadre idéologique omniprésent qui représente de manière trompeuse et justifie la perpétuation du néolibéralisme17pour le rendre légitime. Selon Mirowski (2009), ils « se soucient non seulement de la diffusion des idées néolibérales, mais aussi de jeter un doute sur des sujets controversés, comme le réchauffement climatique. Ils nient certaines réalités et cherchent à semer la confusion sur d’autres ». 

 

  1. Les affirmations néolibérales et la réalité

 

Malgré plus de quatre décennies de néolibéralisme dans le monde, celui-ci a échoué à faire la preuve de ce qu’il affirme, c’est-à-dire la supériorité du marché sur toute autre forme d’organisation sociale en termes d’efficacité, de croissance, de prospérité mondiale et de liberté des personnes ; il n’a pas non plus atteint son objectif de maintenir l’accumulation du capital, détruisant ses conditions d’existence mêmes.18

 

La marchandisation de secteurs auxquels les entreprises internationales n’avaient pas accès auparavant, comme la santé, l’éducation, la justice, la police, les affaires étrangères, et leur numérisation avec une priorité absolue mise sur le court terme et la rentabilité, entraîne une concentration sans précédent de richesse, augmentant les inégalités, le chômage, la pauvreté, l’insécurité, la destruction de l’environnement et la transformation des êtres humains en objets commerciaux. 

 

Une comparaison des taux de croissance et de la croissance par habitant dans les pays de l’hémisphère Sud (sans la Chine) montre qu’ils étaient beaucoup plus lents dans la période de 20 ans entre 1980 et 2000, lorsque le néolibéralisme était à son apogée, que durant les 20 années précédentes allant de 1960 à 1980 (5.5% et 3.2% en 1960-1980 contre 2.6% et 0.7% en1980-2000).19Il en va de même pour les pays développés.20Les indicateurs de qualité de vie et de bien-être humain révèlent également une amélioration plus rapide dans la période précédente.21

 

Le trait distinctif du néolibéralisme est une augmentation spectaculaire des inégalités de revenus et de richesse dans et entre les pays, un phénomène qui était en déclin depuis 60 ans. Le chômage, le sous-emploi et l’insécurité de l’emploi se sont généralisés, péjorant les conditions de vie et de travail de la majorité, dans le monde entier. La richesse et les revenus n’ont pas « ruisselé » comme on l’annonçait, mais ont crû, malgré une croissance économique beaucoup plus lente pendant la période néolibérale. Le taux d’exploitation a considérablement augmenté avec la financiarisation, ce qui se reflète dans la baisse correspondante de la part salariale du revenu national dans la plupart des pays. Depuis 1980, l’augmentation du revenu annuel du 1% supérieur atteint 205%, et 636% pour le 0,001% du haut de l’échelle, alors que pour le salaire annuel moyen des 50% inférieurs elle a été de zéro.22Depuis 2015, les plus riches du 1% possèdent plus de richesse que les 99% restants.23

 

Sayermontre comment la financiarisation néolibérale a remplacé le revenu du travail par un revenu non gagné durant les quarante dernières années, provoquant un transfert de richesse non seulement des pauvres aux riches, mais de ceux qui produisent des biens ou des services à ceux qui contrôlent les actifs existants et qui récoltent la rente, les intérêts ou les bénéfices du capital.Comme dans le cas de la privatisation des services publics, par exemple en Grande-Bretagne, où les postes de péage font payer un loyer à l’État et à la population pour des biens essentiels, l’endettement croissant des pauvres et des classes moyennes a accru les revenus des banques ainsi que le contrôle de l’oligarchie sur un autre bien essentiel, l’argent.24

 

  1. Le mythe de l’efficacité du secteur privé

 

La plus importante étude menée sur l’efficacité des entreprises publiques privatisées de tous les États européens entre 1980 et 2009 a révélé que leurs performances étaient moins bonnes que celles des entreprises restées publiques.25C’était vrai même pour le secteur extrêmement concurrentiel des télécommunications, où la performance du secteur privé s’est avérée « nettement moins bonne ».26Une étude réalisée en 2015 par le PNUD n’a pas trouvé de modèle de propriété (publique, privée ou mixte) intrinsèquement plus efficace que l’autre, et a attiré l’attention sur les villes d’Europe qui reprenaient des services publics au secteur privé dans des secteurs tels que l’eau, les transports, l’électricité, la collecte des ordures, etc.27

 

Un cas révélateur est celui du British Metronet Rail devenu insolvable avant l’échéance de l’accord de partenariat public-privé (PPP) de 5 ans, et qui a été placé sous administration judiciaire, ce qui a coûté plus de £400 millions aux contribuables. La Commission des transports de la Chambre des communes britanniques, qui a examiné le PPP en 2008, a conclu :

 

« Le contrat Metronet n’a fait que garantir des prêts, dont 95% étaient de toute façon souscrits par le Trésor public, à un coût exagéré (…) L’incapacité de Metronet de fonctionner efficacement ou économiquement prouve que le secteur privé ne peut pas remplir son mandat, cela dans des proportions spectaculaires. »28

 

Elle a fait éclater le mythe de l’efficacité du secteur privé : 

 

« Nous sommes enclins à penser que le modèle lui-même était défectueux et probablement inférieur à la gestion traditionnelle du secteur public. Nous pouvons d’autant plus nous fier à cette conclusion que le potentiel d’inefficacité et d’échec dans le secteur privé a été si clairement démontré. En comparaison, quelles que soient les inefficacités potentielles du secteur public, un contrôle public approprié et la possibilité d’un contrôle important sont susceptibles d’offrir une meilleure rentabilité. De plus, il offre aussi une protection contre les défaillances catastrophiques. Il ne faut pas oublier que lorsque les entreprises privées ne réussissent pas à réaliser de grands projets publics, elles peuvent s’en aller – le contribuable est inévitablement contraint de payer les pots cassés. »29

 

  1. Transfert de richesse et de pouvoir aux entreprises internationales ; émergence d’une élite transnationalisée

 

Les dernières décennies ont été marquées par un transfert massif de richesse, de ressources et de pouvoir des institutions publiques aux grandes compagnies étrangères. En 2016, les 10 plus grandes sociétés transnationales (STN) ont gagné plus que tous les pays dans le monde, leur valeur totale s’élevant à 285 milliards de dollars US, soit l’équivalent de la richesse de 180 pays, Walmart, Appleet Shellseules gagnant à elles seules plus que la majorité.30Selon un rapport d’Oxfam de 2017, 8 hommes possédaient autant de richesse que les 3.6 milliards de personnes qui constituent la moitié de la population mondiale.31

 

Une étude réalisée en 2011 par l’Ecole polytechnique fédérale suisse auprès de 43 000 sociétés transnationales a révélé que moins de 2% de la plupart des institutions financières contrôlaient 80% de la valeur de toutes les entreprises du monde, moins de 1% (0,34%) détenant des participations croisées et contrôlant ensemble 40% de la richesse du réseau.32Parmi les 20 premières, on trouvait la banque Barclays,J. P. Morgan Chase & Co et le groupe Goldman Sachs.33Le pouvoir de la finance est tel que durant la crise de 2008, plusieurs gouvernements ont été contraints de nationaliser certaines des plus grandes institutions financières mondiales et d’injecter de l’argent public dans l’économie.34 

 

L’influence des grandes entreprises, dans les pays de l’hémisphère Sud en particulier, se manifeste par leur pouvoir économique absolu, leur capacité de manipuler les prix de transfert par le biais du commerce entre entreprises (en gonflant les prix à l’importation et en sous-évaluant les exportations pour éviter la taxation ou contourner les limites au rapatriement des bénéfices), et par leur capacité d’exercer leur influence dans les affaires politiques d’États souverains. En conséquence, la capacité d’action de l’État dans l’intérêt public s’en trouve fortement affaiblie et pouvoir des citoyens est usurpé. 

 

Robinson (2011) décrit comment le néolibéralisme a provoqué un changement dans les relations de pouvoir au sein de États, les élites nationales devenant des élites transnationales, ces dernières s’intégrant par-dessus les frontières pour former une nouvelle classe capitaliste transnationale fondée sur des circuits mondialisés d’accumulation avec, à leur tête, une élite gestionnaire transnationale. C’est cette évolution, explique-t-il, qui sous-tend le passage à un discours qui ne définit plus le développement comme industrialisation nationale ou consommation accrue, mais comme intégration aux marché mondiaux.35

 

  1. Répression, manipulation and régression

 

Pour assurer l’ordre social stable exigé par les grandes entreprises, les partisans du néolibéralisme ont développé, en plus de l’appareil d’État répressif, des outils sophistiqués pour dissimuler le projet néolibéral antipopulaire, intimider les critiques et manipuler la majorité pauvre. 

 

Pour gérer la résistance, les régimes néolibéraux ont utilisé l’économie comportementale, une nouvelle théorie apparue avec la montée du néolibéralisme dans les années 1980.Selon cette théorie, les gens se comportent souvent de manière irrationnelle ou stupide, qui va contre de leur propre intérêt en raison de préjugés psychologiques ou neurologiques, et ils ont besoin d’être poussés à penser.36Les critiques sont rejetés comme des « théoriciens du complot » ou des « paranoïaques », ceux qui défendent la souveraineté ou l’intervention de l’État dans l’intérêt commun sont accusés de totalitarisme, et sont parfois réduits au silence avec succès.

 

Le projet néolibéral est toujours identifié à des objectifs nobles comme la civilisation, les droits de l’homme, la liberté, la démocratie, le développement, le progrès, le modernisme, l’indépendance, l’objectivité et la prospérité. Ce qui n’est pas dit, c’est que ces termes sont pris dans le sens correspondant au point de vue d’une oligarchie mondiale. Vu depuis l’autre bout de la société, où dominent pauvreté, chômage, sous-emploi et insécurité, cela signifie exactement le contraire. 

 

Nous l’avons vu plus haut, les« marchés » ne constituent pas des espaces où des biens et des services sont librement achetés et vendus par des producteurs et des consommateurs, mais des espaces où les très grandes entreprises dominent, sans être entravées par la réglementation ou des forces sociales contraires. Ainsi, par « bien social » ; on entend ce qui facilite la reproduction capitaliste ; par « développement » et « investissement », ce qui profite aux actionnaires et à l’oligarchie occidentale ; par « libre marché » ou « non-intervention », on entend un marché réglementé par les États au nom du capital transnational ; par « relations internationales », les moyens de créer une infrastructure politique, économique et sociale favorable dans l’hémisphère Sud ; par « indépendance », la dépendance au financement par les entreprises ; quant à « objectif » et « impartial », ce sont les opinions qui promeuvent les intérêts oligarchiques occidentaux. 

 

L’imposition de ce point de vue a été rendu possible par la légitimation, en tant que « bon sens », du projet néolibéral dissimulé comme « mission civilisatrice », où la civilisation occidentale est associée au progrès et au développement. À la fin du XIXesiècle, les États-Unis et la Grande-Bretagne justifiaient le colonialisme et le génocide culturel, leurs « guerres sauvages pour la paix », comme « le fardeau de l’homme blanc » afin d’apporter« la civilisation et le progrès » aux« peuples barbares non occidentaux, non chrétiens, non blancs ». Sa version moderne est la Responsabilité de protéger (R2P dans son acronyme anglais), une notion controversée promue par Washington pour légitimer l’intervention unilatérale, préventive et pré-emptive, y compris militaire, dans les affaires intérieures d’États souverains sous prétexte de protéger les citoyens d’autres pays. C’est la notion qui sous-tend les actions contre le Sri Lanka au Conseil des droits de l’homme. 

 

Associée aux droits de l’homme, aux missions humanitaires et à la « bonne gouvernance », qui à part des fanatiques, des fous ou des inconscients peuvent s’opposer à une mission aussi civilisatrice ? Le caractère inévitable est le fil conducteur de tout discours néolibéral. Ainsi, on promeut une doctrine promettant la possibilité de choix et la liberté avec « Il n’y a pas d’alternative » (ou TINA), une expression popularisée par Margaret Thatcher pour combattre les ouvriers.

 

  1. Sri Lanka: la reproduction néolibérale

 

C’est dans ce contexte global que nous examinerons l’intervention néolibérale au Sri Lanka. Le néolibéralisme y a été introduit en 1978 déjà, lorsque le président J. R. Jayawardene a ouvert le pays à l’économie du « libre marché » mondialisée et l’a incluse dans une Constitution qui limitait la portée de la gouvernance et réduisait les citoyens à des consommateurs ou à des travailleurs, ce qui permettait que les choix économiques et sociaux soient définis par les besoins du capital des entreprises. Les gouvernements suivants, même ceux de centre-gauche, ont poursuivi sur cette voie, bien que de façon moins agressive, sans proposer d’alternative, leurs positions étant dictées par les circonstances plutôt que par une vision stratégique. C’est en janvier 2015, alors même que le néolibéralisme était contesté dans les centres du capital des entreprises, et à l’échelle mondiale, qu’il a connu un nouvel élan avec l’arrivée du président Maithreepala Sirisena et de son nouveau gouvernement dirigé par le membre de la SMP Ranil Wickramasinghe37, sur un programme néolibéral de Bonne gouvernance

 

Cette partie tentera de démêler le réseau complexe et entrelacé d’acteurs engagés dans la restructuration de l’État, se complétant et se renforçant mutuellement pour assurer la reproduction du néolibéralisme dans le pays. Il s’agit, pour reprendre Robinson, de l’élite transnationalisée du Sri Lanka, de l’administration américaine, d’entreprises transnationales et de sociétés de conseil, ainsi que de groupes de réflexion locaux soutenus par les entreprises liées à la SMPet à son vaste réseau. Elle se concentrera sur trois institutions moins connues, quoique visibles, qui revendiquent leur indépendance et leur impartialité : l’Institute for Policy Studies (IPS), l’Advocata Instituteet laMillenium Challenge Corporation (MCC). Il ne faut cependant pas oublier le tableau d’ensemble : l’intervention directe de Washington, du FMI et de la Banque mondiale et de l’Union européenne se poursuit, en plus de l’érosion de la souveraineté nationale découlant de la résolution 30/1 du Conseil des droits de l’homme dirigé par les États-Unis. La collaboration active et ouverte de l’élite dirigeante transnationalisée du Sri Lanka, sous le couvert de la« bonne gouvernance »,est importante dans ce processus. 

 

5.1 Réseau de relations : cercles de réflexion, entreprises mondiales, gouvernements occidentaux et élite transnationalisée au pouvoir au Sri Lanka 

 

L’IPSAdvocata et la MCC revendiquent tous trois leur « indépendance » et leur « impartialité », ces groupes de réflexion se disent également « sans but lucratif ». Ces affirmations ne peuvent paraître vraies que du point de vue du capital transnational : à la manière orwellienne, elles veulent dire « dépendance » à l’égard des grandes entreprises, partialité en faveur du « modèle unique » et de l’hégémonie américaine, et maximisation des profits pour l’oligarchie occidentale. 

 

L’IPS était au départ co-financé par le gouvernement néerlandais, mais ses donateurs directs et indirects se sont élargis pour inclure le Canada, le Royaume-Uni et la Norvège, ainsi que des entreprises, des banques et des fonds d’investissement en actions américains, par le biais de la Fondation Hewlett et la Fondation Bill & Melinda Gates. Ils financent ses activités de base par l’entremise de The Think Tank Initiative (TTI), un projet du Centre de Recherches sur le Développement du gouvernement canadien qui vise à promouvoir des cercles de réflexion dans les pays du Sud afin d’influencer les changements politiques. 

 

Son président, Razeen Sally, et les membres de son conseil d’administration occupent des postes clé dans le gouvernement : Sally est le principal conseiller du ministre des Finances Mangala Samaraweera, Indrajit Coomaraswamy est gouverneur de la Banque centrale, M.I.M. Rafeek est secrétaire du ministère de la Planification politique et des Affaires économiques, S.S. Mudalige est directeur général du département de la Planification nationale et Sarath Rajapathirana, au sommet du pouvoir, est membre du Conseil de la présidence en sa qualité de conseiller économique du président Sirisena. Rajapathirana est également chercheur invité émérite à l’American Enterprise Institute, un institut considéré comme « le poste de commande intellectuel de la campagne néoconservatrice pour le changement de régime en Irak ».

 

Advocata a été lancé à l’Institut Lakshman Kadirgamar avec comme invité principal celui qui était alors vice-ministre du Développement des industries publiques, Eran Wickramaratne, actuellement ministre des Finances. Il ne révèle pas ses sources de financement. L’information disponible sur ses activités révèle cependant une dépendance à l’égard de fonds provenant des grandes entreprises mondiales par le biais de leurs fondations. En 2017, par exemple, pour accélérer le processus de réforme au Sri Lanka, Advocata s’est joint à deux institutions financées par des entreprises et liées à la SPM– Atlas Network, dont elle membre38et qui reçoit et verse à son réseau d’énormes fonds venus des entreprises,39ainsi que le Fraser Institute, financé par des entreprises40– pour lancer le rapport de ce dernier, Economic Freedom of the World Reportqui est à son tour financé par le Charles Koch Institute des frères milliardaires Koch.41En 2018, Advocata a accueilli Ricardo Hausmann, directeur du Centre pour le développement international (HCID dans son acronyme anglais) de l’université Harvard, financé par George Soros, spéculateur de devises pour plusieurs milliards de dollars, dont le « mentor spirituel », Karl Popper, était un fondateur de la SMP.42Hausmann, un ressortissant vénézuélien, a été accusé de chercher à déstabiliser les gouvernements de l’ancien président du Venezuela Hugo Chavez et de son successeur Nicolas Maduro, le président actuel. Récemment, il a appelé à une intervention militaire des États-Unis au Venezuela pour mettre fin à ce qu’il prétend être « une crise humanitaire ».43McKinsey & Company,44 l’entreprise américaine très controversée qui domine « la propagande dans le secteur public »45s’est jointe à l’événement Advocata. Il convient de noter que l’entreprise avait été engagée par le Premier ministre pour 2.3 millions de dollars US pour créer une Unité centrale de gestion des programmes au sein de son cabinet afin d’« accélérer la transformation économique » et contribuer à la préparation d’un Programme de réalisation économique de trois ans pour 3 millions de dollars.46En 2019, Advocataaccueillera l’Atlas Asia Liberty Forumfinancé par la fondation de l’investisseur milliardaire et chrétien fondamentaliste John Templeton, un important mécène d’Atlas.47

 

La MCC, comme l’IPS et Advocata, revendique aussi son indépendance même si elle est une agence d’aide bilatérale américaine présidée par le secrétaire d’État, avec un conseil de direction qui comprend le secrétaire au Trésor, l’administrateur d’USAID et le représentant américain au Commerce. Son but est d’influencer l’environnement réglementaire et la primauté du droit dans le Sud. La MCCa une Unité de projet au sein de l’Unité de développement de la politique stratégique nouvelle créée dans le cabinet du Premier ministre.48

 

 

5.1.2. Le réseau SMP

 

Un acteur clé de l’expansion néolibérale au Sri Lanka est le président d’IPS, Razeen Sally, qui habite Singapour et qui est à la fois membre actif de la SMP(et titulaire d’une médaille Hayek) et lié à des groupes de réflexion américains et européens importants ainsi qu’aux sociétés qui les appuient, « mentor » d’Advocata « depuis le tout début »,49conseiller principal du ministre des Finances et proche associé du Premier ministre « mont-pèleriniste » Ranil Wickramasinghe. 

 

La vision de la société de Sally, qu’il promeut à travers l’IPS (mais aussi à travers Advocata) en recourant souvent à des arguments ad hominem, est une régression civilisationnelle. Selon lui, l’égalité économique est « téméraire »et de l’« atavisme collectiviste »qui fait subir aux pauvres « le secteur public et la domination des syndicats ».50Dans la même veine, il a traité les ONG qui proposaient l’intégration dans la Constitution des droits économiques et sociaux comme droits fondamentaux de « compagnons de route et d’idiots utiles des collectivistes irréductibles », et leur proposition d’« idée épouvantable » à laquelle « tous les citoyens lucides et dotés d’un esprit civique » sont opposés.51 Sally faisait référence aux droits fondamentaux de l’homme et du travail, tels que l’instruction, la nourriture, l’eau, un logement convenable, la sécurité sociale, un salaire permettant de vivre, un travail décent et sûr, l’absence d’expulsions forcées et un environnement sûr, propre et sain, garantis par les instruments internationaux de défense des droits de l’homme et les conventions de l’OIT, que le Sri Lanka est juridiquement tenu de respecter. 

 

Razeen Sally a été nommé président de l’IPS par le Premier ministre en avril 2015, seulement trois mois après la propre nomination de ce dernier. Il est étroitement lié au Cato Institute, le plus important cercle de réflexion néolibéral américain fondé par le membre de la SMP Ed Crane, dont il est chercheur associé, membre du conseil d’administration de son Centre d’Études de la Politique commerciale, et fondateur et co-directeur du Centre pour l’Économie politique internationale associé à Cato, qui a des liens avec le cercle de réflexion néoconservateur américain le plus influent, la Brookings Institution.52 Sally siège également au conseil d’administration d’autres cercles de réflexion influents créés par le membre de la SMP Antony Fisher : l’Institute of Economic Affairs (IEA) qui a joué un rôle essentiel dans le gouvernement de la Premier ministre Margaret Thatcher53et le Centre for Independent Studies in Sydney.54

 

Pour ce qui concerne Advocata, les intérêts stratégiques étasuniens sont garantis par la présence de Franklin L. Lavin à la tête de son conseil d’administration. Lavin a été directeur politique et secrétaire exécutif adjoint du président Reagan, membre du personnel du Conseil de sécurité sous Carlucci, un ancien directeur adjoint de la CIA, sous Colin Powell.55L’appartenance d’Advocata à Atlas, qui a été impliqué dans des changements de régime et des déstabilisations dans des pays d’intérêt stratégique pour Washington, témoigne aussi de cette affinité. Le membre de son conseil d’administration Suri Ratnapala a fait partie du conseil directorial de la SMPde 2008 à 2010;56il fait partie du groupe d’intellectuels nommés par le Premier ministre pour conseiller le comité directeur de la nouvelle Constitution. Fredrik Erixon, également membre du conseil d’administration, a co-fondé et co-ridige avec le président de l’IPS  Razeen Sally le Centre européen pour l’Économie politique internationale.57Le professeur d’économie invité, Christopher Lingle, figure dans l’annuaire 2010 de la SMP.58

 

La MCC travaille en étroite collaboration avec le cercle de réflexion néoconservateur Brookings Institution et Heritage Foundation, l’un des plus influents cercles américains, co-fondé par le membre de la SMP Edwin Feulner, parmi les premiers à être nommés dans l’équipe de transition du président Donald Trump. 

 

5.1.3 Au nom du néolibéralisme

 

L’IPSet Advocata, qui ont on projet idéologique fort, « consacré au développement économique par l’économie de marché »59fournissent au gouvernement une justification pour pratiquer une réforme néolibérale accélérée. Quelques mois après sa nomination à la présidence de l’IPS, Sally a appelé à « un tournant décisif vers les marchés et la mondialisation »,instaurant « une nouvelle stratégie économique globale »et « un paquet de réformes du marché »comme éléments d’un « programme plus grand pour limiter l’État et étendre la liberté économique ».60Les réformes gouvernementales ont suivi de près cet agenda néolibéral et ont été intégrées dans la Vision 2025du Premier ministre. 

 

Le rapport profondément biaisé d’Advocata,The State of State Enterprises,dont Razeen Sally était un contributeur important,61lancé en même temps que le cercle de réflexion, joue un rôle crucial à cet égard. Il est largement utilisé pour justifier un large éventail de réformes néolibérales – économiques, financières, politiques, institutionnelles et gestionnaires. Selon Atlas, son affilié est « très influent dans ce processus de réforme » et a « stimulé »les « plans de privatisation ambitieux »62du gouvernement, comprenant la privatisation de toutes les entreprises d’État et des services publics ainsi que leur « marchandisation » : Selon Kabir Hashim,ministre du Développement des entreprises publiques, un projet de loi sur le Conseil des entreprises publiques, conçu sur le modèle de Temasek,63« dépolitisera » les entreprises publiques et « les rendra financièrement viables ».64Le conseil d’administration sera habilité, entre autres, à « vendre ou à aliéner des biens appartenant à l’entreprise publique ou à en disposer, à les estimer ou à effectuer toute autre action ».65La « dépolitisation » fera passer sous le contrôle des entreprises toutes les activités publiques dont on peut tirer profit, commercialisera les biens publics et supprimera toute possibilité de décision sur les activités essentielles, les mettant hors de portée de la population et de la responsabilité nationale. 

 

La motivation qui sous-tend ce rapport est suspecte. Non seulement il a été préparé avant l’existence d’Advocatamais, plus important, il est basé sur l’examen superficiel de moins de 14% des entreprises d’État pour lesquelles les données étaient disponibles pour la période avant 2010 (34 sur 245 entreprises), et même là, il est sommaire. La préface du rapport l’admet : « Il n’existe pas de document unique dont on puisse tirer des informations sur leur taille ou leurs performances » ; et pourtant, les partisans du néolibéralisme le proposent comme la« référence »pour l’action du gouvernement.66

 

S’appuyant sur le rapport biaisé auquel il avait participé, le président de l’IPSSally a plaidé en faveur du remplacement des membres de la direction de la Commission des services publics par des « directeurs indépendants ». Son interview àAdvocataprécisait que Sally voulait dire par là non sri-lankais :« Trouver quelqu’un d’indépendant au Sri Lanka est très difficile en ce moment », selon le modèle à suivre, les entreprises de Temasek dirigées par des PDG étrangers.67Le projet néolibéral de Sally ne qualifie pas comme tels les ressortissants chinois, qui ont une économie centrée sur l’État.68S’exprimant lors d’un forum d’Advocataen décembre 2016, il a soutenu que la libéralisation encouragerait les investissements occidentaux ou indiens, ou bien « le Sri Lanka pourrait devenir excessivement dépendant des investissements des entreprises publiques chinoises sans investissements productifs du secteur privé d’Occident ou d’Inde ».69

 

Advocataa également fourni l’argumentation idéologique pour le programme de la prétendue « réforme agraire » du gouvernement, impliquant la création d’une banque foncière afin d’identifier les terres préalablement défrichées en vue de projets d’investissement privés, l’examen des titres fonciers, la suppression de lois prétendument « archaïques »et un bilan global de l’utilisation des terres et du mélange des cultures.70« Réactivation du capital mort », telle était la raison donnée par ce document, une doctrine développée par l’économiste péruvien et membre de la SPM Hernando de Soto, de la Property Rights Alliance, un partenaire d’Advocata.71Par « capital mort », Advocataentendait les 987 000 acres dévolus à la Commission pour la réforme agraire, en particulier les « blocs immobiliers de premier ordre », occupéspar des écoles, des ministères et d’autres établissements, qui « surpassent largement leur valeur économique », y compris des biens fixes occupés par l’armée, qui devraient être gérés par « un organisme indépendant libre de toute influence politique afin de minimiser la corruption ».72Pour valider ce processus, Advocata a organisé le lancement du rapport annuel susmentionné de l’Institut Fraser sur la liberté économique dans le monde, dans lequel le Sri Lanka était classé au bas de l’échelle pour « ses faiblesse dans le système juridique et les droits de la propriété ».73

 

La complicité entre Advocata, l’IPS et la MCC est flagrante. En avril 2017, l’IPS a aidé la MCC à identifier « les contraintes pesant sur l’accès à la terre » en réunissant « des experts et des actionnaires » autour d’une table ronde sur la politique de l’utilisation des terres afin d’identifier les problèmes rencontrés par les investisseurs pour accéder à des terres commercialement viables.74Il est significatif que Brad Cunningham, « l’expert en terres » de la MCCsoit membre de l’institution néoconservatrice américaine Brookings, à laquelle Sally est aussi associé. Cunningham a travaillé avec le Centre pour le Développement international (HCID dans son acronyme anglais) qui a contribué à la conception de la Vision 2025 du Premier ministre Ranil Wickramasinghe.75

 

L’IPS et Advocata, en étroite collaboration avec le HCID, ont aussi fourni au gouvernement des arguments en faveur de la modification de la Loi sur l’immigration,76qui permet de contourner l’opposition de la population à la libéralisation du marché du travail.77Hausmann, le directeur du HCID, a décrit les associations professionnelles nationales comme des obstacles au passage des « experts étrangers » d’une entreprise à l’autre.78Pour appuyer son argumentation, il a sournoisement présenté les constructeurs automobiles américains, Ford,General Motorset Chrysler, et Silicon Valley comme des « réussites » à imiter, dissimulant le fait que durant la crise économique de 2008-2010, le gouvernement américain avait dû renflouer les trois grands constructeurs automobiles avec plus de 80 milliards de dollars d’argent public79(et que les ventes de voitures avaient de nouveau chuté) ;80et que la bulle dot.com de la Silicon Valley avait entraîné l’effondrement boursier de 2002 et qu’elle était encore plus grosse aujourd’hui.81

 

5.1.4 Adhésion à l’ambition hégémonique de l’Amérique

 

L’adhésion de Sally à la cause de Washington, l’hégémonie mondiale, n’apparaît pas seulement dans son discours néolibéral mais également dans ses écrits et ses discours publics, ce qui pose la question de son indépendance et de son impartialité. Peu après sa nomination à la présidence de l’IPS, il a plaidé pour qu’un accord de libre-échange avec les États-Unis ait la priorité absolue, entre autres parce que« géopolitiquement, il cimenterait une alliance avec l’unique superpuissance mondiale et ‘puissance équilibrante’ en Asie, qui est aussi une démocratie libérale civilisée ».82Dans un récent article, il a défendu avec plus de force encore l’objectif stratégique des États-Unis de contenir la Chine,83qualifiée dans la Stratégie nationale de défense du Pentagone de 2018 de rivale potentielle de leur hégémonie mondiale.84

 

Quant à Advocata, les intérêts stratégiques des Américains sont représentés parFranklin L. Lavin, numéro un de son conseil d’administration. (voir 5.1.2 ci-dessus) 

 

  1. Quelques remarques pour conclure

Il ressort clairement de ce qui précède que la mondialisation (ou le néolibéralisme) n’est pas un phénomène naturel progressif et inévitable, une force mystique hors de portée de l’intervention humaine ; il est délibérément conçu et imposé par une oligarchie pour restreindre le pouvoir des travailleurs, par la violence si nécessaire, dans sa quête de l’accumulation du capital. Le plus grand obstacle auquel il est confronté est la souveraineté nationale, mais pas l’État lui-même, qu’il cherche à restructurer et même à renforcer pour servir ses propres intérêts et non le bien commun. 

Le recours à la fois au pouvoir « doux » et « dur » est le moyen par lequel le néolibéralisme est imposé et reproduit sous le haut patronage d’une puissance hégémonique, dans ce cas les États-Unis. Ses armes vont des conditions économiques et politiques imposées par le biais des institutions supranationales qu’ils contrôlent (comme le FMI et la Banque mondiale, l’OMC, des mécanismes quasi judiciaires de règlement des différends intégrés aux accords bilatéraux de libre-échange), aux sanctions, aux menaces, aux agressions et aux interventions militaires. Son mécanisme le plus insidieux est son vaste appareil idéologique (comme les écoles et les systèmes éducatifs, les médias, la propagande, les cercles de réflexion et les organisations de la société civile promouvant les valeurs néolibérales) diffusant l’idée qu’il est inévitable et le dogme « il n’y a pas d’alternative ».

Pourtant, bien que les médias le cachent, partout, de plus en plus de peuples et d’États réalisent que leur souveraineté est en jeu, que leur espace politique de décision a été énormément réduit par la marchandisation, faisant d’eux des objets et non des sujets de leur destinée et que, par conséquent, aucune indépendance politique n’est possible sans indépendance économique. Partout dans le monde, des peuples et des États expérimentent activement, de façon concrète et originale, de nouvelles formes de production, de distribution, d’échange et de consommation, basées sur les principes de la coopération, du partage et de la solidarité ; son expression politique se reflète dans des mouvements pour l’autonomie nationale. Au niveau international, l’hégémonie étasunienne est remise en question au fur et à mesure que des pays de l’hémisphère Sud et la Russie instaurent de nouvelles formes de coopération basés sur le multilatéralisme, la coopération, la complémentarité et la solidarité ; et que la dédollarisation gagne du terrain. 

 

Il est tout aussi impératif que le peuple du Sri Lanka trouve les moyens de restaurer sa souveraineté et son indépendance, le meilleur exemple étant la lutte des patriotes qui ont combattu pour la reconnaissance internationale du principe le plus fondamental du droit international, la souveraineté permanente sur la richesse de la nation, ses ressources et ses activités économiques, comme composante fondamentale du droit des peuples et des nations de déterminer les systèmes économiques, sociaux, politiques et culturels les mieux adaptés à leurs besoins et à leurs aspirations. 

 

Ce sont ces principes qui sous-tendent l’instrument international exceptionnel adopté en 1986 par l’Assemblée généralede l’ONU, la Déclaration sur le droit au développement,qui définit le développement comme « un processus économique, social, culturel et politique global, visant à l’amélioration constante du bien-être de l’ensemble de la population et de tous les individus sur la base de leur participation active, libre et concrète au développement et à la distribution équitable des bénéfices qui en découlent ». Son adoption marque un tournant historique, une nouvelle conception du « développement », qui a reconnu l’échec généralisé du modèle occidental de libre marché, d’exportation, de dépendance à la dette extérieure, centré sur la croissance à atteindre le progrès social et le bien-être pour tous. Elle rejette l’idée d’un « modèle unique » imposé de l’extérieur et basé sur la supériorité de la civilisation occidentale en tant que définition du progrès et du développement, et appelle à une alternative fondée sur des principes diamétralement opposés au néolibéralisme – la justice sociale, l’égalité, la non-discrimination, la solidarité et la coopération, et non la croissance, la concurrence, les marchés ou le profit – dans lesquels les personnes sont les sujets centraux et les architectes de leur propre destin, et non des objets producteurs et consommateurs. 

 

La Déclaration s’oppose donc aux politiques néolibérales, à la tendance à la « marchandisation du monde » imposée sous couvert de « lois du marché », comme s’il s’agissait de lois naturelles. Elle conteste l’individualisation et la segmentation de la société, conditions nécessaires à la création des marchés et à la maximisation du profit, ainsi qu’à l’individualisation et à la fragmentation des droits humains émanant d’un seul et même processus. Elle considère la personne humaine comme partie intégrante et inséparable de son environnement socio-économique, politique et culturel, rendue vulnérable aux changements économiques, financiers et politiques mondiaux. 

 

Dans la société contemporaine, le néolibéralisme a, malgré lui, contribué à unir de larges couches de la société, par-delà les différences politiques, dans une grande lutte nationale pour l’indépendance politique par la souveraineté économique. Le Sri Lanka ne fait pas exception. 

 

Économiste et experte en relations internationales ; Ancienne ambassadrice/Représentante permanente du Sri Lanka aux Nations unies à Genève ;Ancienne haute fonctionnaire internationale aux Nations unies et Ex-présidente / Rapportrice du Groupe de travail intergouvernemental sur le droit au développement.

 

** Traduit de l’anglais par Daine Gilliard, « NEOLIBERALISM VERSUS SOVEREIGNTY: The Case of Sri Lanka ».

 

 

Références et Notes :

 

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Notes :

1Déclaration de l’ONU sur l’octroi de l’indépendance au pays et aux peuples coloniaux,Résolution 1514 (XV) de l’Assemblée générale en date du 14 décembre 1960.

Pour un examen plus détaillé des principes pertinents contenus dans les documents des Nations unies depuis 1944, voir Tamara Kunanayakam, Historical analysis of the principles contained in the Declaration on the Right to Development, document ONU HR/RD/1990/CONF.1, Genève, 1990; Tamara Kunanayakam,The Declaration on the Right to Development in the context of United Nations standard-setting, Realizing the right to development : essays in commemoration of 25 years of the United Nations Declaration on the Right to Development.Nationsunies, 2013; and, Quel développement? Quelle coopération internationale?, Centre Europe–Tiers Monde (CETIM), Genève, 2007.

3On peut voir les attaques contre la souveraineté dans le corpus de la théorie économique néoclassique et la philosophie néoconservatrice qui a influencé le développement du néolibéralisme. 

4Qui existent déjà, comme l’Organisation mondiale du commerce, le FMI/Banque mondiale, les accords internationaux de libre échange, etc. 

5Voir Michael Roberts, The Great Recession, 2009.

6See Alfredo Saad-Filho, « Crisis in neoliberalism or crisis of neoliberalism? »,Socialist Register, 2011.See alsoBen Fine and Alfredo Saad-Filho, « Thirteen Things You Need to Know About Neoliberalism », Critical Sociology, 43 (4-5), 2016 &Damien Cahill and Alfredo Saad-Filho, « Introduction: Neoliberalism Since the Crisis »,Critical SociologyVol. 43 (4-5), 2017.

7See Alfredo Saad-Filho, Crisis in neoliberalism or crisis of neoliberalism?, op.cit.

8Antonio Gramsci, « Le Prince moderne », Cahiers de prison

9Karl Polanyi l’a décrit comme un système dans lequel « l’économie n’est pas ancrée dans les relations sociales, mais ce sont les relations sociales qui sont ancrées dans le système économique ». Voir K. Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps. Gallimard, 2009.

10Pour les études sur les groupes de réflexion de la SMP, voir Bernhard Walpen

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27 octobre 2018 6 27 /10 /octobre /2018 11:04
On a beaucoup écrit sur internet à propos des perquisitions massives visant la France insoumise et plusieurs de ses dirigeants, ce qui a permis de contrebalancer quelque peu la furie médiatique télévisée et presse écrite organisée sur ce sujet par les monopoles « mainstream » de droite et de « gauche ». On doit bien sûr replacer cet événement dans son contexte, dans la succession des répressions politiques visant plusieurs personnalités politiques ou associatives connues et surtout, depuis l’état d’urgence1, la masse des anonymes qui, pour une raison ou pour une autre, ne plaisent pas aux élites d’un système en déshérence qui n’a plus d’autre moyen que les guerres et les manipulations du terrorisme pour abrutir les foules.
Certaines questions n’ont néanmoins pas encore été souvent abordées,comme celle de la mise en relation des pressions, répressions, oppressions organisées dans « la patrie des droits de l’homme » avec la montée des autoritarismes dans les pays du bloc euro-atlantiste et leurs néo-colonies, et qui démontrent que c’est tout le système capitaliste mondialisé qui est arrivé à un stade de démoralisation et de désagrégation propice à toutes les dérives autoritaires comme le capitalisme a déjà su en produire à chacune de ses crises. Cet article nous montre que la France est en train de « glisser insidieusement en dictature », souvent sous la forme du« tittytainment » élaboré par les organisateurs du « soft power » pour abrutis mais aussi désormais sous la forme d’un « smart power » sachant utiliser aussi la diffamation et la répression style « hard power ».
La Rédaction 

 

MORALE ET POUVOIRS:

 

LE TEMPS DES MANIPULATIONS

-

Octobre 2017

 

Francis Arzalier *

 

Tout a-t-il été dit sur l’affaire des perquisitions de la FI ? En apparence on peut même se dire qu’il en a été trop question. Mais en apparence seulement. 


Francis Arzalier, membre du bureau national de l’ANC, nous propose de prendre de la hauteur sur cette affaire révélatrice du fait que l'on "glisse insidieusement en dictature". Cela rend d’autant plus inacceptable et irresponsable le silence, voire l’approbation à peine voilée, de celles et ceux qui se réclament de la "gôche" et des valeurs qu’elle est censée défendre...

 

Au 18ème siècle, l’idéologue Montesquieu inventa la "séparation des pouvoirs". Selon lui, au sein du Royaume de France, dont il ne remettait pas en cause le caractère alors royaliste héréditaire, les pouvoirs politiques d’Etat (législatif, qui fait les lois, exécutif, qui les fait appliquer, et judiciaire, qui contraint à les exécuter) doivent être distincts, et ne pas être soumis l’un à l’autre, faute de quoi, nait l’arbitraire, que le commun des mortels nomme aujourd’hui autoritarisme ou dictature. Ce juriste, par ailleurs un Bourgeois libéral, passe souvent pour être l’un des inspirateurs de la Révolution française d’il y a 230 ans, ce qui est un raccourci discutable. Les grands révolutionnaires républicains de 1793, Robespierre, Saint Just ou les Sans Culottes pauvres des faubourgs qui les inspiraient, pensaient plutôt que la démocratie citoyenne exigeait un pouvoir absolu du Corps législatif, dévolu à des élus contrôlés par leurs mandants. Mais il est vrai que la bourgeoisie française qui a finalement tiré profit de la Révolution pour accéder au pouvoir politique, notamment sous la IIIème République après 1871, à mis en œuvre la séparation des pouvoirs imaginée par Montesquieu, dans le cadre du régime parlementaire, et de la délégation de pouvoirs au profit d’élus du suffrage universel. Bien sûr, si Exécutif et législateurs ne dépendent pas dans ce système initial l’un de l’autre, si les magistrats y sont en principe totalement indépendants des pouvoirs politiques ( à l’exception des Procureurs dits du Parquet, directement liés au Ministre ou Garde des Sceaux ), cet édifice étatique est fidèle au dogme libéral : le pouvoir économique y reste libre de ses mouvements, il a tout droit de posséder et contrôler la presse et les télévisions, d’influencer par leur biais l’opinion, et de financer les postulants aux scrutins périodiques.

 

Les avatars de l’histoire au XXème siècle l’ont fortement amendé. Et notamment, la Constitution gaulliste de 1958, qui est toujours notre pain quotidien, a beaucoup renforcé le pouvoir exécutif, dans un sens monarchique, au détriment des Assemblées législatives, réduites à n’être élues qu’en tant que " godillots" dévoués du président-monarque. Quant à la justice, si le discours officiel affirme toujours l’indépendance et l’inamovibilité des juges, le poids sur eux des Procureurs s’est fortement accru, par les promotions-nominations, et le choix des magistrats instructeurs. Même si en majorité les magistrats français restent en 2018 fidèles à leur mission de protecteurs des libertés civiles, et nous devons les défendre pour cela contre la démagogie d’extrême-droite, les pouvoirs politiques trouvent parmi eux quand cela leur paraît nécessaire les carriéristes prêts aux plus viles besognes. La proportion de corrompus ou corruptibles est identique en tout métier, à toute époque : ce fut aussi le cas durant l’occupation nazie et le Vichysme. Le problème essentiel aujourd’hui n’est pas d’abord d’ordre moral, mais politique et idéologique.

 

L’exigence de Montesquieu est toujours d’actualité, le renouveau de l’extrême droite autoritaire en Europe, de la Pologne à l’Autriche, l’Italie ou le Brésil, nous rappelle que le danger de dictature est toujours présent. D’autant que le credo libéral plus que jamais en usage, le renforce, en donnant aux grands intérêts capitalistes, souvent transnationaux, tout loisir d’imposer leurs pouvoirs sans contrôle, aux nations et aux individus. La "séparation des pouvoirs" serait bien une protection contre l’arbitraire, si elle concernait toutes les formes de pouvoir, exécutif, législatif et judiciaire, mais aussi économique, et bien d’autres encore, devenues au XXIème siècle envahissantes autant que la technologie qui les porte.

 

POUVOIRS, ÉCONOMIE CAPITALISTE ET IDEOLOGIE

Les pouvoirs d’Etat ont de tout temps tenté de modeler l’opinion à leur convenance. Nos Rois de droit divin il y a quelques siècles le faisaient essentiellement grâce au catholicisme, culte officiel dont le Sacre était un élément premier. Le monarque ainsi adoubé passait même aux yeux de ses sujets pour en avoir reçu le don fugace de guérir des " écrouelles " (maladies de la peau qu’on dit de nos jours scrofuleuses).

 

Mais ces pouvoirs politiques ont acquis progressivement au XXème siècle une toute autre force, grâce à cette révolution technologique qu’on dit de communication. Orwell nous menaçait en 1949 d’un avenir de cauchemar totalitaire, par opposition à ce qu’il nommait démocratie. En fait, dans notre siècle à peine adolescent, son " meilleur des mondes " est parmi nous, au cœur du capitalisme libéral et des institutions dites "républicaines". Les technologies dites d’information ont acquis une telle présence quotidienne, un tel pouvoir de manipulation, qu’elles permettent à qui en contrôle l’usage de faire croire à la majorité des citoyens-auditeurs n’importe quelle affirmation. Certes ce pouvoir de manipulation ne fonctionne à plein que quelques jours ou quelques semaines, et les yeux se dessillent ensuite. Mais ce cours laps de temps suffit parfois à faire basculer l’histoire.

 

L’exemple est bien connu par les historiens des médias de ces fausses nouvelles inventées en 1989, de massacres qu’on disait ordonnés à Timisoara en Roumanie par les époux Ceaucescu. Ce qui permit aux télévisions du monde entier, de New York à Moscou et Paris, de les faire passer pour les enfants de Dracula dans un " procès " sommaire avant l’exécution télévisée. 


Les Pouvoirs, aujourd’hui, qu’ils contrôlent un État ou aspirent à le faire, sont un édifice complexe et peu lisible, où se mêlent de façon inextricable les dimensions dites "Exécutives", législatives, judiciaires, économiques, et médiatiques. Et ces dernières dimensions sont de loin les plus efficaces pour couronner l’édifice. Les pouvoirs de l’Etat national ne sont pas tout, ils sont même parfois une coquille creuse.

 

DE ROME A BRASILIA

Le phénomène est mondial, et s’accélère, de nombreux pays en ont fait les frais récemment.

Le plus proche de nous, l’un des premiers peut être, fut l’Italie. Dans les années 1990, baptisées par la presse "opérations mains propres", eurent lieu de nombreuses enquêtes et perquisitions ordonnées par des juges sincèrement indignés par la corruption endémique parmi les politiciens de la Péninsule.

 

L’opération en elle-même n’était guère critiquable, jusqu’au jour où elle se transforma en un déferlement d’informations biaisées, de discours ressassés au sein desquels tout suspect devenait un coupable affirmé aux yeux de millions d’hommes, par des médias pour la plupart contrôlés par capitalistes et politiciens libéraux. En quelques années, leur objectif était atteint, par la manipulation de l’opinion : les partis historiques nés de la défaite du Fascisme, Démocratie Chrétienne, PSI et PCI, tous convaincus d’immoralité sans preuves, se sont effondrés au profit d’un parti Démocrate de Centre-droit et de la Droite avec Berlusconi, le maitre des télévisions " divertissantes", apte de ce fait à gouverner l’Etat selon les règles ultra libérales. Et quand quelques années plus tard, Berlusconi usé par ses frasques eut rempli son usage, le même scénario de manipulation médiatique utilisant des prétextes judiciaires entraîna le discrédit total de son parti et du Parti dit Démocrate, au profit d’un ectoplasme politicien qui se proclamait " apolitique " ( les 5 Étoiles ) et des démagogues d’extrême-droite de la Ligue : la coalition improbable de ces deux courants contrôle aujourd’hui législatif et gouvernement. L’objectif poursuivi par les pouvoirs occultes économiques et médiatiques depuis 30 ans est accompli, les organisations communistes italiennes sont réduites à l’inexistence, et les luttes de classe inhibées dans ce pays où elles furent parmi les plus fortes d’Europe.

 

La plus récente victime d’une manipulation de même nature, organisée par les mêmes pouvoirs économiques et médiatiques, sous le même prétexte de moralisme anti-corruption, est le Brésil. Ce pays avait élu Président Lula et son Parti des Travailleurs (PT) en 2003, qui réussit en quelques années à redistribuer aux moins fortunés le bénéfice des exportations et de la croissance économique. Puis vint avec Dilma Roussef qui lui avait succédé à la Présidence, l’érosion brutale de ces subsides trop liés au cours mondial des matières premières, dépendant d’un Marché capitaliste spéculatif dont les décideurs siègent pour la plupart à New York. C’est à ce moment-là que quelques magistrats inféodés généralement à la Droite pro-Etatsunienne ont lancé des procédures anti-corruption très ciblées contre des politiciens du PT. Ils méritaient de multiples reproches, mais n’étaient certes pas les plus immoraux du pays. Et ces inculpations somme toute normales furent aussitôt amplifiées jusqu’à la démesure, claironnées comme des culpabilités prouvées, par des médias survoltés ressassant jusqu’à la nausée le vieux refrain : "Tous pourris, tous coupables ". 


Car si le soupçon judiciaire est en principe " à charge et à décharge ", et s’effectue normalement dans le secret et la présomption d’innocence, sa mutation en monstre médiatique se répand en flots serrés d’affirmations dont l’abondance se passe de preuves. "L’opération Mains Propres " manipulée à la carioca ayant discrédité d’abord la Gauche du PT, puis la Droite parlementaire, l’objectif réel n’était plus qu’une formalité. Dans un pays traumatisé par l’appauvrissement et l’insécurité des "classes dangereuses", une majorité affolée d’électeurs a élu en octobre 2018 le Zorro viril d’extrême droite libérale, Bolsanaro, champion des pouvoirs coalisés du Capital et des médias.

 

LE TEMPS DES " AFFAIRES "

Mais revenons en France, où le même appareil de manipulation sait aussi écrire l’histoire, et réaménager les pouvoirs politiques à sa convenance. Et 2017 en fut un des hauts lieux. Au printemps de cette année-là, se profilait l’élection présidentielle, devenue fait majeur pour la France grâce à la Constitution gaulliste et à ses sectateurs successifs. Le sortant avait piteuse mine, compte tenu de ses dérives maladroites, au point de ne plus postuler. Tous les pronostiqueurs prédisaient au candidat de Droite libérale, pour le parti UMP, la victoire dans un fauteuil. Mais l’appareil de pouvoirs occultes, financiers notamment, avait un autre candidat. Une carrière de trader aux dents longues n’avait pas donné à l’obscur ministre Macron une grande expérience en matière étatique. Mais son ardeur à lessiver le pays de tout ce qui gênait le libre jeu des capitaux avait convaincu là où réside la réalité du Pouvoir :

il était bien " The right man in the right place", comme on dit à Wall Street et dans les salons du CAC40.

 

En pleine ascension vers le trône, le poulain prévu par les sondages fut providentiellement dénoncé pour des délits connus depuis longtemps par les observateurs de la vie politique, et mis en examen. Avant qu’il en ait pris conscience, le candidat Fillon fut exécuté devant la Nation étonnée, qui découvrait ses turpitudes à la télévision durant les repas familiaux. Ce postulant carbonisé avant le scrutin n’était certes pas l’ange blanc du catéchisme catholique qu’il disait, mais on ne peut être naïf au point de croire que ses crimes étaient en pleine effervescence électorale la cause d’une inculpation d’urgence, et d’un tel tsunami médiatique : 18 mois plus tard, l’enquête n’a donné lieu à ...rien...

 

La deuxième partie de cette manipulation de l’opinion par le bruit médiatique, consista à gonfler outrageusement l’impact de la candidate de la xénophobie autoritaire Marine Le Pen et son Front National : le piège électoral était alors bouclé, tel que prévu de longue date par les pouvoirs occultes décideurs.

L’outsider libéral Macron, "ni Droite ni gauche ", ne pouvait qu’être élu par des Français dont la majorité craignait d’abord et exclusivement l’Extrême droite.

 

Evidemment, ce montage manipulateur est fragile : un an à peine après sa promotion, le Président-Monarque est plus impopulaire que son prédécesseur Hollande avant lui. Il ne reste plus à l’appareil convergent de pouvoirs (Exécutif, Législatif, Économique autant que médiatique) à perpétuer autant qu’il se peut la déliquescence des mouvements et partis opposants, incapables pour le moment de capitaliser le mécontentement pourtant réel. C’est la raison exclusive de l’inflation médiatique organisée à partir de certaines suspicions judiciaires, alors qu’elles visent des politiciens de toutes les mouvances, y compris des proches de Macron, soupçonnés d’avoir détourné vers leur parti ou vers eux-mêmes des fonds destinés à leur activité d’élu.


Cela n’a évidemment donné lieu à aucune inflation médiatique, quand seulement on a daigné en informer les téléspectateurs. Ce fut au contraire le point de départ de "l’affaire Mélenchon", exploitant à longueur d’antenne les faiblesses du chef de la France Insoumise, et ses dérapages verbaux. Ne nous y trompons pas, ses défauts ne sont que le prétexte des attaques, la cause tient au fait que la FI est le seul mouvement politique jugé à l’Elysée et dans les salons de la bourgeoisie en état aujourd’hui de regrouper les opposants anticapitalistes. Elles s’arrêteront si elles ne fonctionnent pas, et viseront une autre cible, si d’aventure elle se révèle un danger pour les pouvoirs coalisés par l’idéologie libérale. La meute acculant Mélenchon aujourd’hui, alors qu’elle sut faire sa promotion médiatique contre ses concurrents au sein du Front de Gauche, est aussi le révélateur d’un Parti communiste français PCF amputé de sa vitalité anticapitaliste de naguère.

 

Ne nous trompons pas d’adversaires : même si quelques magistrats serviles jouent les utilités à leur service, ils ne sont pas les Pouvoirs, qui tiennent plus du capitalisme que d’une imaginaire "République des juges", inventée par Berlusconi et Le Pen. Les "magistrats couchés", exécutants des basses œuvres des Pouvoirs, ne sont pas la Justice française, ils sont une insulte à son égard. 


Pas davantage il n’existe de "République des Journalistes ", même si la profession est largement discréditée par ceux choisis pour monopoliser micros et caméras, parce qu’ils partagent les dogmes libéraux du Capital. Ceux-là, par leur veulerie, déshonorent leur mission qui est d’informer honnêtement les citoyens.

 

Dans tous les cas, ces manipulations sont une indignité, une dérive autoritaire de pouvoirs contraints d’employer des méthodes abjectes, parce qu’ils sont incapables de convaincre l’opinion par leurs résultats ou par l’argumentaire politique. Quelle qu’en soit la cible, elles sont un danger mortel pour les libertés qui nous restent, et peuvent toucher chacun des citoyens, chacune des idées qui ne plait pas aux Princes des Pouvoirs.

Rappelons ce mot attribué à certaines victimes allemandes du nazisme : "Quand ils sont venus arrêter mon voisin communiste, je n’ai rien dit. Quand ils sont revenus déporter mon collègue socialiste, je n’ai toujours pas protesté. Quand ils sont revenus pour m’emmener, plus personne n’était là pour me défendre "...

 

C’est ainsi que l’on glisse insidieusement en dictature. Le danger est au cœur de l’Etat libéral dirigé par Macron, qui a cependant le culot de se poser en héraut du "progressisme " et de la "démocratie ", contre le "populisme " et le nationalisme ! 

*Historien, Militant del’Association nationale des communistes

http://ancommunistes.fr/spip.php?article858

Note de la Rédaction : 

1Il est clair que les deux poids deux mesures vise aujourd’hui des personnes comme par exemple Jean-Luc Melenchon mais aussi Tariq Ramadan et bien d’autres comme Fillon avant, qui, par-dessus ce dont on les accusent à tort ou à raison, ont du subir pour des raisons visiblement politiques un acharnement incomparable. Ils ont éveillé autour d’eux et aidé à mobiliser des segments importants des classes populaires prêtes à se lancer dans une réflexion active et dans une action sociale et politique autonome, ce qui n’est plus acceptable pour le système dominant en déshérence. Le processus de dégénérescence de ce qui restait du droit bourgeois poursuit donc non seulement ce qu’on avait déjà vu envers des personnalités politiques mais aussi envers des milieux sociaux potentiellement rebelles. Auparavant cela avait touché des hommes politiques de droite qu’il fallait déconsidérer car ils pouvaient remettre en cause la légitimité des pouvoirs néocons « d’extrême centre » et qu’on nomme désormais souvent selon l’expression de plus en plus utilisée aux Etats-Unis, y compris dans de « grands médias »,« d’État profond » (« Deep State »). On a accusé certains plus que d’autres de corruption ou de délits de droits communs,et traité avec plus de brutalité certains plus que d’autres dans le même cas. On adéveloppé des méthodes d’intimidation qui semblent désormais rodées et dont l’objectif est de terroriser les militants politiques et associatifs sur la base du très totalitaire « chacun a quelque chose à se reprocher », et de faire égalementpeur aux populations de toutes obédiences, qu’on a auparavant opposé les unes aux autres, sur des bases apparentes, superficielles, visuelles, identitaires, sectaires, ethniques ou religieuses, ou en exacerbant des clivages entre une fausse droite néoconservatrice et une fausse gauche révisionniste pour taire le clivage entre classes possédantes et classes « possédées », travailleuses. Des masses marginalisées, on est passé aux chefs politiques plus indépendants envers les cercles de pouvoir réel, économique, médiatique, politique, judiciaire. Sans doute avant de passer à toutes les catégories populaires.

Lors des émeutes de banlieue d’il y a quelques années, le couvre-feu et les mesures répressives pratiquées par le gouvernement d'alors (qui avait fait appel au ministre de l’intérieur de Tel Aviv et à son chef de police pour « profiter » de ses expériences dans la lutte contre les populations civiles), les forces de la gauche officielle, biberonnées aux fonds de leurs « partis européens » n’avaient pratiquement pas réagi. L’état d’urgence décidé par le gouvernement Hollande après les attentats a ensuite été reconduit et reconduit sans presque rendre de comptes, et sans être interpellé, alors que plus de 000 perquisitions eurent lieux et que près de 400 assignations à résidence furent prononcées à l’encontre de musulmans fichés S, etqui se sont avérés arbitraires par la suite dans l’immense majorité des cas. Des vies et des familles ont à cette occasion été brisées car les perquisitions se faisaient au milieu de la nuit, les portes étaient cassées, les enfants terrorisés, des ménages défaits et des pertes d’emploi nombreuses pour des populations précarisées et soumises au qu’en dira-t-on.

Aucune précaution n’a alors été exigée par la plupart des élus des partis considérés comme étant d’opposition de la part d’une police exténuée par la surcharge de travail et l’absence de droit aux congés qui lui ont été imposés pendant plus d’un an. Sous prétexte d’inscription sur un fichier S totalement arbitraire et même gardé secret pour les intéressés (parfois parce que la personne en question allait régulièrement à la mosquée, qu’elle portait un foulard ou qu’elle avait laissé pousser une barbe jugée trop longue, mais seulement quand celle-ci était d’origine sémitique, dans ce cas ci arabe, ou convertie à l’islam), toute une partie de la population a été terrorisée en silence. Pas de manifestations pour empêcher ce que dans un autre contexte on aurait appelé « le retour aux heures les plus sombres de l’histoire ». Cela ne concernait « que des musulmans », donc une population politiquement insignifiante et considérée avec un regard encore souvent post&néo-colonial. On pouvait justifier ces réactions ou manque de réactions au nom du sempiternel « on ne sait jamais, ils n’y a pas de fumée sans feu », typique de toutes les dictatures ou pré-dictatures. La « guerre contre la terreur » prononcée à partir de la Maison blanche en 2001 a permis d’intégrer dans les têtes les futures violations de l’esprit du droit démocratique puis de l’inscrire dans la constitution.

Maintenant du coup, on s’en prend selon la méthode du deux poids deux mesures à des personnages dont on peut penser ce qu’on veut, mais qui n’ont pas participé au pouvoir et qui sont devenus emblématiques des milieux sociaux marginalisés, car ils ont participé à la mobilisation de segments des couches populaires. C’est le cas de Jean-Luc Melenchon. Dans une situation de crise récurrente d’un capitalisme mondialisé en perte de vitesse et de dynamique. Que les accusations le visant lui ou d’autressoient justes ou pas, là n’est donc pas la question et il faut refuser de se laisser entraîner dans cette voie. Ces accusations sélectivesne servent que de prétexte à créer une atmosphère de « terrorisme psychologique » qui a pour objet de dépasser à terme le sort de ces personnalités et d’atteindre tous ceux qui pourraient être tentés de se mobiliser dans une critique fondamentale des bases du système actuel en voie de dégénération, donc d’autoritarisme grandissant.

Le gouvernement Hollande avait déjà osé interdire sans grande réaction de la part de la gauche en principe anti-impérialiste, et pour la première fois en Occident, une manifestation de soutien aux Palestiniens de Gaza alors écrasés sous les bombes, en 2014, avec arrestation de manifestants et plusieurs emprisonnements. Alors que l’extrême droite LDJ/Betar qui pratique depuis des années la terreur dans les quartiers où elle a pignon sur rue et aussi lors de différentes manifestations n’avait et n’a toujours pas été interdite. Ces casseurs semblent être tolérés en même temps que d’autres casseurs étiquetés « ultra-gauche » alors que la gestion des manifestations devient de plus en plus répressive. Cette étape ayant été atteinte, les quartiers populaires n’osent plus manifester leur indignation qui couve du coup sous la cendre et entretient un climat délétère propice à toutes les provocations et manipulations, y compris par des groupes terroristes transnationaux bénéficiant de la complaisance visible de certaines puissances. La guerre contre le terrorisme a permis de restructurer l’appareil policier desdites démocraties occidentales et au-delà. Ils se sont transformés en une machine à réprimer sélectivement d’abord, puis de plus en plus massivement par la suite. Ce n’est certes plus le fascisme « hard » d’antan avec chemises brunes ou noires, camps de concentration et processions de masse, c’est un « soft fascism », un « smart power d’extrême centre » qui a été d’ailleurs théorisé sur les bords du Potomac et qui joue parfois l’extrême droite, et parfois la répression « démocratique » par la menace.
Les gros capitalistes ont réussi depuis une quarantaine d’années à forcer les Etats et les dirigeants politiques de la droite néo-conservatrice et de la fausse gauche post-révisionniste à abolir les frontières pour le capital, les marchandises et aussi une certaine catégorie « choisie » de travailleurs.

Les Etats-autrefois-nations hérités des bourgeoisies antérieurement nationales et impérialistes organisent des guerres à répétition pour maintenir une « économie tributaire », sans concurrence, et ils imposent ainsi l’écoulement de leurs marchandises, armes, médicaments, drogues, matériaux de destruction puis de reconstruction, tandis que les esclaves d’aujourd’hui sont les migrants qui arrivent jusqu’aux centres même de l’économie mondialisée pour ...se faire exploiter. On ne va donc même plus les chercher comme dans les années 1950-60 ou après 1918, leur sélection se fait « spontanément », par leur propre capacité à montrer des diplômes utiles et à résister à la faim, à la nage et aux intempéries lors de leurs passages de frontières fermées qu’ils doivent traverser en utilisant des stratagèmes démontrant leur capacité « d’innovation ». Parfois, on voit resurgir ça et là des marchés réels aux esclaves comme dans la Libye « libérée » grâce aux armées de l’OTAN, les discours humanitaires d’Organisations pseudo non gouvernementales et d’agents d’influence médiatisés par la propagande de fabricants d’arme et d’entités étatiques en guerre d’agression permanente.
Agression permanente contre les droits des peuples du Sud ...de l’Est ...puis de l’Ouest. Grâce aux socio-techniques élaborées par les néoconservateurs USAniens qui consistent à détruire l’adversaire par toutes sortes de manœuvres et de rumeurs attaquant surtout sur le plan de la moralité (en particulier sexuelle) le candidat rival ou, plus encore, l’ennemi du système. A terme, on poursuivra le désossement des pays et des peuples. En France, Alstom a été bradé à General Electric dans le silence assourdissant des médiocrates et de la plupart des politiciens et des syndicalistes jaunes, les retraites ont été désindexées de l’inflation et la « Loi Travail », celle du précariat systématisé, a été bien installée. Il savent « désespérer Billancourt » transformée en salle d’expo, par la peur, la terreur, la guerre de classe menée par les possédants, les divisions « communautaires » antisociales et le « tittytainment » infantilisant brzezinsko-internautique. 

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7 octobre 2018 7 07 /10 /octobre /2018 13:06
Tous les peuples du monde sont menacés aujourd’hui par le chaos généralisé et la guerre de tous contre tous, même si certains pensent pouvoir encorepasser entre les gouttes. Le système dominant n’est en effet plus en état d’assurer pacifiquement des taux de profits acceptables pour les classes possédantes, ce qui explique pourquoi il s’engage dans des agressions récurrentes visant non seulement les Etats poursuivantdes politiques socialisantes, mais aussi des Etats de démocratie plus ou moins libérale défendant les intérêts de bourgeoisies locales développementalistes. Ce qui constitue la différence fondamentale avec la première guerre froide qui ne visait que les Etats cherchant à construire le socialisme. A l’époque où l’impérialisme jouissait encore de réserves suffisantes pour offrir quelques perspectives d’espoir à une partie des peuples. Depuis, nous constatons le développement d’une logique de guerres sans fin, la multiplicationdespieuvresterroristes et depolitiques de barbouzes interventionnistes ou de blocus et d’intimidation.
L’espace géo-stratégiquesitué entre des puissances développées essoufflées, un monde post-colonial maintenu dans la misère et des régions où émergent des contre-puissances, espace situé au sud et à l’est de notre « Mare nostrum », celle qui est au milieu des terres, constitue le point central de la fièvre qui touche toute la planète. Pour des raisons économiques, sociales, stratégiques, politiques et, par voie de conséquence, idéologiques et religieuses. Nous devons donc analyser tout particulièrement ce qui s’y déroule en établissant les relations nécessaires avec le développement des mêmes processus en cours dans les autres régions du monde. Ce qui permet de tenter de comprendre les causes de l’évolution actuelle du monde en direction de la confusion et du chaos, guerrier, terroriste, économique, social, politique, idéologique, religieux…
La Rédaction
Le chaos, ou la nouvelle stratégie USraélienne pour la planète

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Octobre 2018

 

Bruno Drweski

 

Depuis la première guerre contre l’Irak de 1990, les États-Unis ont fait comprendre au monde arabe et même au monde entier que les richesses du sous-sol et le contrôle des routes commerciales et de l’approvisionnement énergétique de tous les pays devraient être la propriété exclusive des élites possédantes basées en Amérique du Nord et, éventuellement pour une moindre part, de leurs féaux. Les Etats-Unis n’acceptent dans les contrées arabes comme dans beaucoup d'autres aucun empiétement politique ou économique ni aucun défi idéologique prolongé à ce qu’ils considèrent de fait comme leur « droit divin » à la « liberté » devant être réservée au « peuple élu » selon les principes de la « Destinée manifeste » issus d'une relecture tribalisée de la Bible. Comportement de type expansionniste religieux, sous une forme laïcisée ou pas,qui inclut aujourd'hui aussi bien les néo-évangélistes, les sionistes religieux, leurs féaux islamistes que les « athées » néoconservateurs ex-gauchistes ou simplement « démocrates et/ou républicains ».

 

 

L’empire malin

Le penseur palestinien Edouard Saïd, dans son ouvrage Culture et impérialisme, avait dors et déjà démontré que le jumelage de la puissance et de la légitimité, l’une assurant la domination directe, l’autre celle de la sphère culturelle et affective, constituait la caractéristique de toute hégémonie impériale classique. Et, en tenant compte de l'expérience du colonialisme et de l’impérialisme ouest-européens, les Yankees ont, après la conquête de ce qu’ils considéraient comme un Wild West et l’extermination de ses populations autochtones, su renforcer, entre autre à Hollywood sur les bords du Pacifique, le rôle de la domination culturelle et psychologique, dans une vision capable d'utiliser pragmatisme et opportunisme. Anthony Smith, dans The Geopolitics of Information a de son côté constaté que « la menace à l’indépendance que représente l'informatique depuis la fin du XXe siècle pourrait se révéler supérieure à celle du colonialisme ancien. Le résultat pourrait amener vers un immense chaos, une exacerbation des contradictions sociales actuelles au sein des sociétés des pays en voie de développement »1. On doit à cet égard rappeler que tout au long de la guerre froide, les Etats-Unis se sont opposés à l'inscription à l'ONU de la notion de droit au développement soutenue par les pays non alignés et par les pays socialistes.

On doit du coup rappeler aussi que le rôle joué par les médias dans la justification de la guerre contre l’Irak lorsque les Etats-Unis ont diabolisé Saddam Hussein a permis de créer un écran de fumée derrière lequel ce n'est pas la pacification et la démocratisation du pays qui a été mise en place mais l'installation du chaos2. Et l'expérience qui a suivi permet de constater que c'est le même scénario qui s'est reproduit ailleurs, et qu'on peut donc en conclure que l'objectif n'était ni la démocratie ni la paix mais la guerre permanente et le chaos ...selon un scénario d'ailleurs comparable à ce qu'avait connu la Chine des seigneurs de la guerre depuis les guerres de l'opium, sous les Britanniques, jusqu'à la victoire de la révolution chinoise en opposition aux USA en 19493. Saddam Hussein était par ailleurs un des chef arabe condamné à mort par « la puissance indispensable » pour avoir osé prendre une certaine autonomie envers l’empire après l'avoir servi par le biais de l'agression contre l'Iran et de la destruction du puissant Parti communiste irakien ou des projets d'unité arabe conclus en principe avec la Syrie.

Au début du XXIe siècle, les médias pro-impérialistes ont recommencé à puiser dans la "théorie du Chaos” plus ou moins clairement élaborée par Léo Strauss, un philosophe politique nord-américain qui s'était entouré d’une bande de jeunes étudiants qui ont quasiment tous intégré ensuite le Pentagone pour y constituer une sorte de secte qui s'est inspirée de sa stratégie pour la mettre en application, selon leur propreinterprétation. Leur doctrine stratégique peut se résumer à ceci : le plus simple pour piller les ressources d’un pays sur une longue période, dès lors qu'il devient impossible d'y assurer un ordre colonial ou néo-colonial stabilisé ou a fortioriun ordre libéral démocratique pro-impérialiste, ce n’est pas de l’occuper, mais de détruire son Etat. Cela quelque soit sa légitimité nationale ou idéologique ou son système politique.

On peut dire que ce principe a été adopté à Washington, et dès lors, la stratégie de l’OTAN, d'Israël et de leurs alliés ou féaux de l’UE et du Japon a été de tenter de détruire les uns après les autres tous les Etats indépendants politiquement et économiquement, quelque soit leurs régimes politique, social et idéologique, par tous les moyens, sous prétexte d'instaurer des « démocraties »libérales. En fait, il s'agissait d'imposer partout où cela était possible la domination des partisans du néoconservatisme néolibéral sous un "look" qui pouvait être démocratique, nationaliste, laïc, islamiste, néo-évangéliste, bouddhiste, juif, européiste, ethniciste, raciste ou multiculturel, peu importe, dès lors que l'essentiel, les droits de propriétés exclusifs, la libre circulation des capitaux et des marchandises, la sélection mondialisée de la main-d'oeuvre « choisie » étaient garantis par des Etats, des régions, des tribus, des théocraties, des athéocraties ou des seigneurs de la guerre soumis aux injonctions des partisans et des profiteurs de Wall street (et du CAC 40 en France). Le "pragmatisme anglo-saxon" ne s'embarrasse pas de détails comme le voile « islamique » ou la mini-jupe « émancipatrice », la langue parlée hors des centres de pouvoir, le rituel religieux ou laïciste ou bien les passions nationales et tribales, dès lors que toutes ces "passions" sont devenues des coquilles vides permettant d’abriter le culte qui est à ses yeux fondamental, celui de Mamon, du marché mondialisé, du veau d’or, de l'argent-roi, de l’usure. Le nouveau polythéisme de la "diversité" et des "droits des minorités" recouvre en fait la dictature de la divinité suprême au service des passions consuméristes des élites possédantes mondialisées qui n’ont pas plus de compassion pour l’ouvrier américain précarisé WASP (White Anglo-Saxon Protestant) que pour le paysan des Andes, le Slave du shtetlou le bédouin du désert.

La théorie du chaos développée à partir des idées de Strauss par des Américains de tendance pro-sioniste partait du principe qu’il fallait systématiquement se méfier des démocraties de type occidental et les placer sous surveillance, sous prétexte de leur échec lors de la République de Weimar qui a abouti entre autre à la politique d'extermination de juifs par les nazis. Nazis qui ne furent d’ailleurs jamais vraiment combattus dans une perspective de victoire par aucune puissance impérialiste tant que l’armée rouge ne commença pas son « roll-back » à partir de 1943, représentant ainsi un danger grandissant pour « les partisans de la concurrence mondialisée, libre et non faussée ». Selon ces néoconservateurs, le seul moyen de se protéger d’un nouveau nazisme était de contrôler les démocraties parlementaires (donc de surveiller les libertés démocratiques !), ou de les remplacer par des régimes chaotiques incapables de contrôler un territoire. En fait, il s'agit surtout de s'opposer à tout mouvement de libération nationale, de non alignement, de solidarité internationale et à tout courant socialisant, afin d’instaurer sa propre dictature mondiale, directe ou indirecte. Le nazisme, qui a été abattu en fait par l'URSS de Stalingrad à Berlin en passant par Koursk, et non pas par les démocraties occidentales qui ont été attentistes de 1933 à juin 1940 puis à nouveau de juin 1941 à 1944, a servi depuis 1945 de couverture idéologique et d’épouvantail agité à tout propos et surtout hors propos pour s'opposer en réalité à ce qui constitue son exact contraire, l'anti-colonialisme, l'anti-racisme, l'anti-impérialisme, l’internationalisme et le socialisme. Dans ce contexte, mentionnons que l'amalgame simpliste devenu aujourd’hui une proclamation rituelle quasi-obligatoire Hitler = Staline a contribué à permettre l'émergence d'une confusion politique extrême dans laquelle la gauche morale a tiré et continue à tirer les marrons du feu pour le compte des impérialistes, tout en s’opposant à la gauche sociale, de classe, au nom d’un anti-totalitarisme qui recouvre son engagement objectivement en faveur de l’absolutisme du marché mondialisé.De ce fait, cela a permis et permet jusqu’à aujourd’hui de détruire successivement des Etats jugés trop indépendants, et qui peuvent être aussi bien dictatoriaux comme l’Irak qu’ils peuvent être plus ou moins démocratiques comme par exemple le Venezuela ou la Bolivie, mais qui occupent tous une position stratégique, et que les impérialistes au service d'intérêts capitalistes mondialisés veulent "reconstruire", ou, si cela se révèle impossible, plonger dans le chaos tout en sécurisant à leur profit la partie économiquement utile du pays conquis. Ces analyses ont été mises en pratique de façon récurrente dans plusieurs pays post-coloniaux et post-socialistes. Dans le monde arabe, la première tentative de destruction sur le mode révolution colorée relookéed'un pays visa le Liban en 2005 quand le "printemps libanais", sous prétexte d’enquêter sur l'assassinat de Rafic Hariri, poussa les armées syriennes à laisser le champ libre à l’armée israélienne, ce qui permit l’agression de 2006. L’échec de cette invasion fut cependant retentissant.

 

Mondialisation du chaos

Les théories pragmatistes du « chaos constructeur » ont pu être reconduites autrement, et contre des régions entières, ce qu’on a pu formuler, par exemple parfois sous un projet au départ « soft » comme celui de la « réunification de l’Europe » ou d’emblée plus martial comme celui du « Grand Moyen-Orient »4.Le capitalisme menacé d'implosion a du coup poussé l’empire de la finance mondialisée sous hégémonie yankee à prévoir l’instauration du chaos à travers toute la Méditerranée, dans le contexte d'un rapport perverti arabité-européisme et/ou islam-chrétienté, cette dernière étant revue et corrigée avec le concept inventé pour l'occasion depuis les années 1960/70 de "judéo-christianisme" qui va à l'encontre de toute la tradition du christianisme traditionnellement bâti en opposition au judaïsme depuis Saint-Paul. Et qui va d’ailleurs aussi à l’encontre de toute la tradition judaïque pour qui le christianisme n’est qu’un néo-paganisme superficiellement monothéiste. Alors même que, historiquement, c'est l'islam qui a globalement assuré la protection du judaïsme, comme d’ailleurs de beaucoup de formes hétérodoxes de chrétienté (coptes, nestoriens, monophysites, chaldéens, etc.).
 

Les “printemps arabes” ont amené et été amenés vers le chaos

Conçu comme une sorte de remake par la CIA et le MI 6 britannique en souvenir de la “révolte arabe » de 1916et de l'aventure trahie de Lawrence d’Arabie, les "printemps arabes" doivent être inscrits dans la même stratégie US de "roll-back" visant à terme tous les pays ayant acquis une certaine indépendance dans la foulée de la décolonisation, du non alignement, du droit au développement et de l'émergence de pays socialistes. La Tunisie et l'Egypte ont inauguré ce bal lorsque les USA ont imposé des Frères musulmans au pouvoir, une fois avoir réussi dans un premier temps à les "épurer" de tous leurs éléments prônant la guerre fondamentale dans l’islam contre l'usure et les politiques d'endettement. C'est ainsi que ce fut Morsi, un homme proche des Etats-Unis, qui fut promu président. C’est lui qui allait procéder à l'arrestation des premiers Frères musulmans, les jeunes de son propre mouvement qui prônaient la rupture avec l'économie usuraire mondialisée.

Le peuple en Tunisie et en Egypte a cru dans un premier temps dans cette “démocratie” vantée par les télévisions des laquais pétromonarchistes de l'impérialisme car il ignorait que la forme d'islam politique préconisée par les néo-islamistes relookés refusait le principe même de la démocratie – c'est-à-dire le pouvoir populaire et le droit pour le peuple de construire son avenir par la liberté qu’il se donne de bâtir lui-même son droit, à partir d’une libre interprétation de ses principes éthiques et/ou religieux. Parmi lesquels tout musulman lettré sait que le second des péchés après l’idolâtrie est l’usure, donc le capitalisme. De fait, la plupart des courants "islamistes"se sont adaptés rapidement aux exigences de l’ordre libéral mondialisé et ont servi l’impérialisme chaque fois que ce dernier a estimé utile d’intervenir brutalement contre tous les régimes indépendants, avec en revanche l'appui des régimes protégés par les bases d'occupation de la terre arabe et turque de l'US Army et de l'OTAN. La sauvagerie attribuée en Occident aux peuples qui sont les premières victimes de l’islamisme de droite socialement conservateur et inégalitaire, a, dans un second temps, permis d’alimenter « l’islamophobie »dans les pays européens, dans le but de diviser les classes populaires en "autochtones", "immigrés" puis "migrants" opposés les uns aux autres dans la foulée de la théorie de Huntington du "clash des civilisations"5.A commencer sur le marché du travail.Thèse imaginée pour empêcher les mouvements de libération nationale et le "clash des classes" aux intérêts opposés. C’est dans ce contexte que, comme dans l’Italie des années de plomb et du plan Gladio/Stay behind6,est apparu la nouvelle vague de terrorisme, celle des « islamistes ». D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les pays impérialistes ne condamnent que les islamistes qui sont restés indépendants, l'Iran, le Hezbollah libanais et le Hamas ou le Djihad islamique deGaza qui ont refusé les projets de redécoupage des frontières du "Grand Moyen-Orient" selon le plan israélien Oded Yinon ! Islamisme dénoncé auquel il se pourrait qu'on ajoute bientôt le Pakistan depuis les dernières élections qui ont vu l’arrivée à la tête de cette puissance nucléaire d’un homme de tendance islamique affirmée semblant vouloir coopérer avec tous les pays voisins, entre autre et particulièrement la Chine et l’Iran.

Le chaos a atteint depuis 2011 dans le monde, mais en particulier dans sa partie située à la jonction entre le monde occidental développé, les pays marginalisés du Sud et les pays émergent de l’Est une telle intensité que seuls les Frères musulmans conservateurs parmi tous ceux qui ont été abusés par les Etats-Unis n’ont toujours pas été vraiment en état de percevoir cette réalité, alors que petit à petit, tous les courants politiques plus ou moins indépendants d’Asie, d’Afrique, du monde arabe, d’Amérique latine et d’Europe font ce chemin. Le coup de massue queles Frères musulmans ont reçu de la part de la puissance tutélaire avec laquelle ils pensaient pouvoir finasser les a rendus pour la plupart groggy,d'autant plus que leur tout dernier protecteur, la Turquie, est en crise et qu’elle a dû elle-aussi accepter de commencer à louvoyer sur la scène internationale dès lors qu’Erdogan découvrait que ses alliés présumés de l’OTAN n'avaient plus vraiment besoin de lui car il faisait montre à leurs yeux d’ambitions jugées trop poussées pour le féal qu’il était censé devoir rester. L'émir du Qatar a lui-aussi risqué d’être envahi par le prince parvenu de Riyad allié de Tel Aviv et de Trump malgré les services qu’il avait rendu au printemps/hiver arabe, et il n'a en finale dû sa survie qu'en se lançant dans un jeu hasardeux entre l'Iran islamique, la Turquie erratique et la protection intéressée de la base d'occupation-protection de l'US Army dans son propre pays.

La Tunisie, malgré les quelques progrès réalisés depuis l’indépendance et l’acquis que représente sa liberté de parole récemment conquise, ne pourra pas sortir rapidement de son état de passivité vu sa situation économique et l’absence de projet social réellement révolutionnaire, situation d’entre-deux qui correspond aux intérêts de l'impérialisme pour un petit pays. Son voisin libyen détruit par l’OTAN quant à lui, semble destiné à demeurer l'exemple qu’on agitera auprès des masses arabes pour qu’elles voient quel est le sort réservé à un pays qui a osé sous Kadhafi tenter d’avoir une politique socialisante et islamisante d’indépendance audacieuse à l’échelle de tout le continent africain et qui est aujourd’hui plongé dans un chaos sans fin. L’incontestable potentiel révolutionnaire des masses arabes et musulmanes est devenu hésitant depuis les impasses dudit « printemps arabe ». Ce qu'on peut constater en particulier au Maroc où la délégitimation massive depuis peu du système monarchique peine à aboutir à quoique ce soit en l'absence d'organisation révolutionnaire unifiée et dans une société ayant manifesté un courage nouveau mais qui reste tétanisée par les résultats des printemps/hiversarabes. En plus de l’Irak, de la Libye ou de la dictature égyptienne, le sort Gaza et du Yemen ainsi que la guerre en Syrie ou la partition du Soudan et de la Somalie constituent les menaces qu'on peut agiter devant tout peuple qui voudrait renverser ses gouverneurs à la solde de l'étranger. La Libye a été détruite parce que les USA veulent la maintenir dans cette situation, tandis que ses richesses restent exploitables, que la moitié de son peuple a fui sa "libération" en exil et que l'autre moitié est soumise aux caprices de seigneurs de la guerre opposés les uns aux autres dans leur quête d'appuis auprès des grandes puissances impérialistes. Cette situation chaotique se révèle globalement bénéfique pour les USA alors que les contrepoids représentés par les puissances émergentes d'Eurasie restent insuffisants et parfois indécis. Si les dirigeants algériens ne prennent pas conscience du danger qui pèse sur eux, ils risquent eux-aussi d'être balayés et de voir leur pays jugé d’emblée beaucoup trop grand par les « faiseurs d’empire » saccagé. L’Egypte a pu d’abord sembler aux yeux de ceux qui ont été déçus par l'aile pro-USA des Frères musulmans avoir été sauvée par son armée censée permettre au pays d’échapper au chaos. Mais, depuis Sadate, cette armée est pieds et poings liés aux intérêts de Tel Aviv, de Washington et de Riyad par toutes sortes de privilèges économiques créés au profit de son corps d'officiers supérieurs. On peine dès lors à percevoir l'émergence en son sein d'un corps de jeunes officiers aptes à renverser des généraux corrompus et serviles.

La Syrie, à côté de la résistance yéménite, constitue dans ce contexte le seul pays arabe résistant et quin’a pas été conquis par les seigneurs de la guerre et les partisans de l'impérialisme. Son président, son armée de conscrits et la majorité de son peuple dans sa diversité politique et religieuse se sont, après quelques hésitations parfois au début de 2011, rassemblés et – appuyés par la Russie, l’Iran, le Hezbollah, des groupes nationalistes arabes et la Chine - les Syriens ont pu sauver leur pays du chaos total, malgré les destructions, même si la mort, la terreur et le chaos continuent encore à régner à Idleb et que le nord-ouest du pays reste occupé par la Turquie ou par les USA et des supplétifs kurdes dont beaucoup tentent envers et contre tout de dés-arabiser les populations locales. Tous ces événements attestent de l’efficacité des théories du « chaos constructeur » évoqué par la « républicaine » Condoleeza Rice au moment de l'agression US contre l'Irak en 2003, lorsqu’elle osait comparer les horreurs commises en Irak aux douleurs de l’accouchement ...dans la foulée sans doute des paroles de la « démocrate » Madeleine Allbright qui, elle, avait estimé auparavant que la mort d’un demi-million d’enfants irakiens suite au blocus occidental de ce pays « en valait la peine »7.

Les pouvoirs politiques de la plupart des pays arabes et musulmans se chamaillent désormais entre eux pour des raisons de concurrence etpour avoir accès à un pouvoir de pacotille qui sera arbitré par les ambassades US et éventuellement celles de leurs alliés post-coloniaux qui ont gardé quelque influence ici ou là, France ou Angleterre, sans négliger le rôle des fondations allemandes, en particulier en Tunisie8..

 

Perspectives ?

Les indicateurs économiques et encore plus sociaux de la plupart des pays arabes et musulmans sont au rouge, et comme l'espoir d'une révolution libératrice est grevé par les impasses du "printemps/hiver arabe", il ne reste plus aux yeux des masses, en particulier jeunes, que la passivité, le mercenariat auprès de seigneurs de la guerre, la drogue ou la migration vers l'Europe comme solution individuelle ...ce qui entraîne en finale partout des tensions de masse. Les institutions supranationales liées aux puissances impérialistes dénoncent les violations des droits de l'homme, les fabriques de terroristes et l’existence d’administrations pléthoriques dans tel ou tel pays, tout en feignant de ne pas savoir que tout cela est le produit planifié de stratèges occidentaux qui ont empêché la réalisation du droit au développement et des politiques de désarmement, termes d’ailleurs oubliés par le vocabulaire international depuis la disparition du « Camp de la paix ». Qui oserait en effet aujourd’hui poser publiquement la question de savoir de quels pays proviennent les armes, drones, missiles, canons, 4x4 rutilant, etc. utilisés par les organisations terroristes et les seigneurs de la guerre en Syrie, Libye, Irak, Mali, etc. ? D'où vient l'argent avec lequel ils les achètent ? Et sur quels comptes off-shore protégés par l’OTAN placent-ils les produits de leurs rapines ? Les impérialistes savent bien que la situation calamiteuse de l'économie et des aides sociales dans les pays saccagés a été organisée par leurs laquais placés les uns après les autres en tourniquet au pouvoir.

La "théorie du chaos" a d'abord été lancée contre l'Europe de l'Est après 1989 (faux charniers Timisoara et morts inexpliqués de ladite « révolution roumaine » en même temps que le saccage organisé en silence duPanama, guerres de Yougoslavie, putsch en Serbie, Géorgie, Asie centrale, etc.) avant d'être perfectionnée dans le monde arabo-musulman puis réexportée vers l'Ukraine et l'Europe orientale, avant que l'Europe occidentale ne soit atteinte par des vagues d'islamophobie, de terrorisme et de migrations dont le but est d’effrayer les populations pour les rendre plus dociles dans leurs exigences sociales. On constate la mise en oeuvre du même scénario dans les pays d'Amérique latine encore indépendants à partir de groupes terroristes et para-militaires basés dans des pays « en voie de démocratisation » mais toujours aussi violents comme la Colombie9.
 

"Baiser l’Europe"

Madame Victoria Nuland, ex-sous-secrétaire d’Etat US, quand elle pilotait les événements de la place Maïdan en Ukraine, reconnut avoir dépensé 5 milliards de dollars pour désorganiser ce pays10et, dans une conversation téléphonique malencontreusement écoutée par des oreilles imprévues, elle déclarait à son ambassadeur que son but était d'... « enculer l’Union européenne »11. Quoi de plus clair comme message de la part d’une dame faisant la promotion du « féminisme » et des droits LGTBQ mais qui démontrait ainsi ses tentations frustrées en jouant au niveau politique le rôle du macho violeur ? Chose qu’aucune des hégéri.e.s du meetooet du « balancetonporc » ne semble avoir remarqué et qui a abouti au pogrom d’Odessa de février 2014 puis aux massacres dans le Donbass et ailleurs par les groupes armés nazis ukrainiens12.

Il faut aussi savoir que les USA ont empêché l’étude de la "théorie du chaos" dans les académies militaires européennes, ce qui confirme leur propre conspiration contre les intérêts de leurs ennemis et ...de leurs alliés. Ceux qui se sont hasardés à le faire malgré tout ont été traités de "conspirationnistes"13, voire d'antisémites, accusation suprême dans une Europe qui ne parvient toujours pas à expier son péché d'avoir été la terre où sont nés à la fois le fascisme et le colonialisme ...dont les méthodes ont été si bien améliorées sous l'égide des USA et d'Israël ! Depuis l’époque de Bush-père, les USA améliorent constamment leur stratégie de "smart power" (soft+hard power en combiné). Ce dernier avait déjà chargé un des disciple de Léo Strauss, Paul Wolfowitz, d’élaborer la stratégie de l'impérialisme pour l’ère post-soviétique. La "doctrine Wolfowitz" a donc commencé par soutenir que la suprématie des Etats-Unis devait être maintenue, ainsi que l’existence de l'OTAN malgré l’évidente absence d'ennemi à l’époque. Depuis on en a inventé, l’objectif de cette suprématie n’étant pas la paix universelle ni la promotion du développement mais la volonté de combattre par la guerre et le chaos autant que faire se peut la baisse tendancielle des taux de profits des grands entreprises transnationales influentes à Washington. Et pour ce faire, conquérir tous les espaces échappant aux « lois du marché » et empêcher le développement de concurrents, surtout lorsqu’ils proposent des projets de développement auto-centré plus pacifiques, une politique « gagnant-gagnant » ou d’échanges plus équitables. D’où l’impossibilité d’accepter l'éventuelle renaissance de la Russie qu'on n’a pas voulu accueillir à l’époque où régnait au Kremlin un Eltsine totalement soumis aux puissances capitalistes et qui ne demandait qu’un strapontin au sein de la « famille » des puissances occidentales, ce qu’on lui a pourtant refusé avec dédain, l’impérialisme n’étant pas en état de tolérer un Etat aussi grand que la Russie, fut-elle capitaliste et totalement soumise. On a tellement humilié la Russie qu’on a forcé Poutine à devenir …Poutine ! Alors que cet homme avait été l’adjoint de Sobtchak, le maire libéral, occidentaliste et décommunisateur de Leningrad/Petrograd redevenues, à cause de lui, Sankt-Petersburg. Il s’agissait simultanément dans le même scénario de contrer coûte que coûte l'émergence de la Chine et surtout, dès cette époque, de détruire le potentiel de concurrence des puissances européennes. Car les Etats-Unis dans leur logique n’ont pas de politique à long terme et donc pas d’alliés stratégiques, mais seulement des appuis utilisables au gré des circonstances, puis jetables aussitôt après, et qui ne doivent jamais devenir des foyers de développement économique autonome.Lors de la crise financière de 2008, Christina Rohmer, Présidente du Conseil économique de la présidence des Etats-Unis, expliquait déjà que le seul moyen pour renflouer les banques nord-américaines était de fermer les paradis fiscaux14des pays tiers pour "diriger" les sommes provenant du pillage des peuples, de la vente d'armes, du commerce de la drogue et de toute autre activité économique licite et illicite vers les banques US ou contrôlées par les USA. Rôle que jouent le Delaware ou les petites îles antillaises ou du Pacifique protégées par l'US Army. En conséquence, il allait aussi falloir provoquer des troubles en Europe de sorte que les capitaux qui s'y trouvent encore puissent s’enfuir vers les USA. Politique qui allait logiquement aboutir à l'arrivée de Trump à la Maison blanche visant à promouvoir une économie pouvant désormais croire qu’elle est capable de mener une ligne de plus en plus protectionniste. L’actuel locataire de la Maison blanche a pu dès lors se permettre, comme nous venons de le constater, de condamner l’Allemagne et toute l'UE pour les accords d’approvisionnement en gaz russe et pour leur tentative de continuer à commercer avec l'Iran ...En ayant sans doute aussi en tête les tentations qui semblent grandissantes de la part de certains dirigeants européens, asiatiques et africains de se joindre au projet chinois "une route, une ceinture" ("nouvelles routes de la soie »).

 

Culture méditerranéenne contre vision atlantiste

Les migrations transméditerranéennes dues aux guerres et au pillage organisé par les puissances de l'OTAN et leurs supplétifs locaux sont manipulées par les banquiers mondialisés qui se servent de milliardaires comme Soros pour organiser le chaos et accroître les problèmes en Europe, tout en aidant les patronats locaux à faire baisser les salaires des travailleurs et à contrer ainsi un peu la baisse de leurs taux de profits. Après quoi, climat de chaos aidant, les bénéfices engrangés seront dirigés vers les paradis off-shore sous contrôle US. Les "populismes" en Europe comme les "islamismes" dans les pays musulmans et dans les périphéries du vieux continent ont comme but de diviser les peuples sur la base de clivages identitaires "laïcs néolibéraux vs intégristes néolibéraux" afin que la ligne de clivage de classe et de rapport à l'impérialisme puisse être voilée.

Les Européens sont aujourd’hui atteints d'une cécité comparable à celle des peuples arabes, même si chaque forme de la même maladie peut paraître opposable l’une à l’autre. Aucune des deux grandes aires culturelles voisines dans la mer Méditerranée ne perçoit clairement le rôle réel des partisans de la puissance de l’Atlantique nord qui les vise pourtant tous les deux. Même quand ils commencent à prendre conscience des attaques yankeesles visant ici ou là, Arabes comme Européens sont rarement en état d’en avoir une vision d’ensemble, faute de pouvoir bénéficier du droit à l’information qu’avait réclamé en son temps Jean-Paul Sartre. C’est d’ailleurs au même phénomène que se sont heurtés jusqu’à récemment la Chine, la Russie ou l’Iran qui semblent n’avoir pris conscience que très récemment du fait que, quelque soit leurs comportements politiques, ils resteraient considérés outre-Atlantique de toute façon comme des concurrents potentiels et donc comme des ennemis à abattre, par la violence, par la guerre commerciale, par les sanctions, par la corruption, par les intrigues, par les agents d’influence, par la guerre psychologique, etc. Certains dirigeants de l'UE ont cependant montré récemment leur appui à l’application de l’accord nucléaire signé avec l’Iran et ils semblent en état d’envisager de tenter de contourner les mesures de rétorsion US visant les entreprises ouest-européennes qui commercent avec l’Iran, même s’ils utilisent une démarche prudente face à un géant qui sent qu’il a des pieds d’argile mais qui, pour cette raison, croit qu’il ne peut plus se permettre d’être patient ou prudent, et qui refuse par ailleurs d’envisager de s'engager dans une politique de partenariat planétaire multipolaire en baissant sa voilure.
 

Qui peut être ciblé ?

Lhégémonie des USA sur l’Europe remonte en fait à la naissance de l'OTAN et de la CEE/UE. L’Europe occidentale a vu alors ses élites possédantes répondre au projet de collaboration parrainée par les Etats-Unis dès la Seconde Guerre mondiale sous prétexte d'affronter l'URSS qui avait pourtant tenté d'éviter la guerre froide en multipliant les offres d'accords pouvant assurer un développement mutuellement profitable. Le capitalisme ouest-européen a alors accepté de se soumettre aux intérêts de l'oncle Sam et de s'ouvrir à la pénétration de ses agents d'influence économique, politique, culturelle, idéologique, de renseignement.

De son côté le Venezuela, en raison de sa richesse pétrolière, est devenu, après le Mexique en crise des années 1980 et après Cuba toujours indéracinable, une des cible prioritaire de la "théorie du chaos". C'est Barak Obama qui a décrété ce pays "menace (sic!) pour les USA" et lui a imposé les premières sanctions. Le président Trump n'a fait que durcir celles-ci, Caracas ne pouvant plus encaisser les dollars qui lui sont dus grâce à la vente de son propre pétrole ! Washington cherche aussi à lui interdire d’importer des médicaments et de la nourriture afin de créer, comme lors des "printemps arabes" et des "euromaïdan", des protestations sociales qui vont ensuite être appuyées par Washington et ses féaux au nom des « droits de l’homme » et du « droit à protéger ». Les USA utilisent aussi selon leurs besoins le piège de la dette et veulent acculer des pays comme le Venezuela à ne pas pouvoir payer leur dette extérieure. Mais le président Maduro a commencé à vendre son pétrole à la Chine en yuan et, pour démontrer sa bonne foi, il a annoncé lors de son dernier discours à l’Assemblée Générale de l’ONU, qu’il était prêt à rencontrer les dirigeants des USA pour trouver un accord, peine perdue ! En fait, Vénézuéliens, Iraniens, Coréens du Nord (et désormais du Sud), Chinois, Russes, Cubains, Pakistanais, Indiens, Vietnamiens, Hongrois, Biélorussiens, Palestiniens, Boliviens et autres peuples et Etats décrétés à tour de rôle "voyous" ont tous démontré qu'ils étaient prêts à négocier pacifiquement, à la seule condition qu'on ne les prenne pas à la gorge, soit par le biais de bases militaires les encerclant, soit par le biais du sanctions/blocus économiques. Mais trop souvent, ils ne cherchent à négocier que pour eux-mêmes sans prendre conscience qu’ils n’ont pas un rapport de force qui joue en leur faveur s’ils arrivent sur le terrain en ordre dispersé et soucieux de leurs seuls intérêts, parfois au dépens de ceux de leur voisin immédiat. Le capitalisme arrivé en phase terminale mondialisée de son processus séculaire de baisse tendancielle de ses taux de profit ne peut plus rien négocier car il est drogué à ses propres pulsions. Seul l'établissement d'un rapport de force basé sur des peuples conscients et mobilisés ensemblepeut l'amener à renoncer à sa politique de guerres généralisées de tous contre tous.

La mise à exécution des théories du chaos se heurte à deuxprincipalespuissances encore hésitantes, ce qu'on peut constater par exemple avec la soumission de la Russie aux exigences du FMI pour s'attaquer aux retraités russes et à leurs dernières conquêtes sociales remontant au socialisme15. Moscou et Beijing cherchent à instaurer des relations inter-étatiques fondées sur le respect des souverainetés de chaque Etat dans le cadre de systèmes politiques accordant une place importante aux bourgeoisies. La Russie et la Chine commencent du coup seulement maintenant à réadapter leurs positions face à l’empire, alors que les autres Etats indépendants ont encore moins de moyens pour faire face dès lors qu’ils affrontent seuls ce défi. La guerre économique, financière et commerciale entamée par les USA contre la Chine et les sanctions contre la Russie et d'autres économies constituent une menace immédiate pour contrer ceux qui s’opposent désormais à la dictature du dollar, dès lors qu’il est avéré que cette monnaie virtuelle peut être utilisée comme moyen de chantage. Alors que la situation dans les pays touchés par les migrations incontrôlées, les "révolutions colorées" et les collections "printemps/hiver” est devenue partout plus ou moins chaotique.

Cette situation exige partout dans le monde de prendre des mesures radicales permettant de développer une politique de non alignement et de solidarité internationale. Ce qui à terme condamne les fondements du capitalisme et engage sur la voie d’un nouveau système. Perspective que les bourgeoisies nationales influentes dans les pays les plus indépendants n’osent pas encore affronter de façon conséquente alors que les forces populaires n’ont pas encore trouvé tous les moyens de promouvoir leurs propresintérêts fondamentaux. Une refonte des institutions internationales politiques et économiques est pourtant inéluctable à terme, ce qui passera tôt ou tard par une modification des systèmes de propriété. Cela exigera de s'appuyer aussi à nouveau sur les principes énoncés dans la Charte des Nations Unies et la Charte de Bandung. Les dirigeants imposés par les centres d’affaires et d’affairistes du monde entier et par les "printemps" USraéliens s'opposeront coûte que coûte à toute refonte des rapports économiques, sociaux et internationaux tant qu'une politique de rapports de force n'aura pas été imposée au niveau international comme au niveau national. Les impérialistes yankees pas plus que les crocodiles ne peuvent réviser leurs comportements, mais on peut les mettre en cage ou leur accorder un marigot, et la société USAnienne elle-même commence à prendre conscience du fait qu’il existe un monde hors d’Amérique, et qu'elle a en fait pour la plus grande partie d’entre elle les mêmes intérêts fondamentaux pour une relance d'une politique de développement planifié et plus auto-centré et pour des coopérations internationales renforcées dans une logique "gagnant-gagnant". Il faut enfin que les peuples européens constatent aussi de leur côté que le "projet européen" conçu par l'UE favorise le mondialisme capitaliste au dépens de leurs intérêts communs. Quand des "féministes" soit disant pro-LGTBQ comme Nuland et toutes les O « N » G qui sont à la traine des néocons pensent à “baiser l'UE”, il s'agit pour elles de se "viriliser" selon une logique de Western bas de gamme pour détruire le capitalisme européen et amener les peuples à l'état de sauvagerie dont rêvaient les cow-boys massacreurs d'Amérindien.e.s. C'est au prix de la lucidité et donc du risque que l'internationalisme créatif pourra remplacer le mondialisme niveleur et son corollaire, les ethno-populismes identitaires, qui peuvent se proclamer aussi bien théocratiques ou irreligieux, laïcistes ou intégristes, mais qui ne constituent que les deux faces de la même médaille de division, de diversion et donc de soumission totale à l’empire du chaos qui est l’exact opposé du progrès humain qui, lui, ne peut se développer que dans une saine émulation entre convictions authentiques et peuples à la fois souverains et solidaires.

 

Notes :

2Idem

4Ahmed Bensaada, Arabesque américaine - le rôle des États-Unis dans les révoltes de la rue arabe, Éditions Michel Brulé, Montréal, Québec (Canada); Oded Yinon, Le plan sioniste pour le Moyen-Orient, Paris, Sigest, 96 p.; <https://arretsurinfo.ch/israel-une-strategie-perseverante-de-dislocation-du-monde-arabe-par-oded-yinon>

5Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster, 1996

6Emmanuel Amara, 1950-1990 : Le scandale des armées secrètes de l’OTAN, 2011 ; <https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/stay-behind-gladio-4-exemples-de-174766>

9Si les gros médias nous abreuvent d’informations tendancieuses sur l’état de tension au Venezuela, où des masses de Colombiens s’étaient d’ailleurs réfugiés à la fois pour des raisons économiques et politiques, c’est avec beaucoup moins de constance qu’ils nous informent sur la reprise des assassinats politiques en Colombie où les troupes de la guérilla des FARC ont accepté de déposer les armes pour participer au processus politique « démocratique » ...et devenir désormais des cibles pour ceux qui n’ont pas réussi à les vaincre militairement.

<http://www.franceameriquelatine.org/recrudescence-des-assassinats-en-colombie-analyses>

11< https://www.youtube.com/watch?v=CL_GShyGv3o > ; <https://www.bbc.com/news/world-europe-26079957>

12< https://arretsurinfo.ch/odessa-2-mai-2014-un-massacre-occulte/ > ; < https://www.les-crises.fr/scandaleux-le-fondateur-du-parti-fasciste-ukrainien-svoboda-recu-a-lassemblee-et-au-senat/ >

13< ttps://www.tunisienumerique.com/le-chaos-la-nouvelle-strategie-us-par-maitre-mohamed-ammar >

14idem

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